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Bodyware : Synthèse finale de l'expédition

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Une première exploration, hors des sentiers battus, de ce qui se passe et va se passer au croisement du corps et du numérique. Des intuitions pour mieux comprendre les problématiques à venir, comme celles du corps au travail, qui sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi, se désenvouter des prophéties intenables de l'augmentation, et lui redonner du sens, ou remettre la disruption à sa place dans le champ de la santé et de la médecine. Et 14 propositions de labs, démonstrateurs et expérimentations pour changer les manières d'innover sur tous ces sujets.

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Bodyware : Synthèse finale de l'expédition

  1. 1. LE CORPS, NOUVELLE FRONTIÈRE DE L’INNOVATION NUMÉRIQUE Synthèse de l’expédition Fing
  2. 2. SYNTHÈSE 5 INTUITIONS POUR COMPRENDRE LES PROBLÉMATIQUES À VENIR LE CORPS AU TRAVAIL : Il sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons les questions, et les réponses. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE : Nous avons besoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique qu’égocentrée. APPARENCES HYBRIDES : L’expression et la revendication de soi en ligne nourrissent la contestation des normes sociales et esthétiques, et la disruption dans les usages. NEUROSELF : L’intelligence de nos systèmes techniques pose nécessairement des questions à la nôtre. Alors que tout se cognitise, nous allons avoir besoin d’autonomie cognitive, c’est à dire de hackers et de citoyens ! SANTÉ DISRUPTIVE : La disruption dans la santé n’est pas là où elle devrait être. L’inno- vation non technologique doit aussi y trouver sa place. 1 2 3 4 5
  3. 3. SYNTHÈSE WorkLab Le WorkLab est un espace pour mettre en tension et en discussion la manière dont la technologie s’intéresse au corps au travail, et explorer de nouvelles pistes de solutions, faire éclore projets et expé- rimentations. Au menu : des conférences pour apporter différents types d’éclai- rages sur cette question de la métrique des corps, des hackathons et makathons pour prototyper des objets et leurs ap- plications, des expérimentations pour mettre à l’épreuve ces prototypes. L’entreprise expérimentale Une expérimentation in situ pour anti- ciper les problèmes que va générer la démultiplication de dispositifs de mesure en entreprise, et procéder à de premières recommandations pour l’innovation et la régulation. Créer par l’observation et l’orchestration d’un dialogue continu autour de la mesure, de ses outils, de ses critères, de ses usages et partages... une matière à enseignements et à com- préhension, avant que leur dissémination dans le monde du travail réel ne pose elle, de vrais problèmes sociétaux et organisa- tionnels. Mon équipe/Ma famille quantifiée Innover dans la mesure du « nous » , au travail ou à la maison. Interroger ce que serait une équipe de travail – ou une fa- mille – qui évaluerait leurs interactions en permanence. Empathon : Empathie et Hackaton D’autres formes d’augmentation sont possibles, basées sur d’autres valeurs que le libéralisme et la compétition. Prototy- page de services pour favoriser l’empa- thie, la résilience, la compréhension de l’autre, et l’augmentation ordinaire. HackCognition : 90 augmentations or- dinaire. L’avenir de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs , et d’en faire les supports de dialogue, de jeu, de création, de compréhension de soi et des autres. 100 projecteurs de soi Peut-on imaginer des technologies qui se portent et qui ne soient pas seulement des enregistreurs, des cap- teurs, mais aussi des projecteurs de soi ? Quels types de projecteurs personnels ou sociaux imaginer ? Que souhaite-t-on afficher 14 PROPOSITIONS DE LABS, DÉMONSTRATEURS, EXPÉRIMENTATIONS POUR CHANGER L’INNOVATION
  4. 4. SYNTHÈSE de soi ? Comment ? A l’image du fameux casque EEG en forme d’oreilles de chats imaginés par NeuroSky, l’avenir est-il aux projecteurs de soi ? Wearable Social Lab L’enjeu est de sortir le secteur du wea- rable de l’impasse servicielle dans laquelle il s’est enfermé. De réinventer les objets connectés à nos corps, corriger les dé- fauts de leurs capteurs, leur asymétrie, leur égocentrisme. D’élargir le champ de leurs usages, au-delà de la santé, du sport, du sexe ou de la sécurité, et sortir des lo- giques de monitoring et de performance, pour en inventer d’autres. Les capteurs sont immatures, faisons les grandir. Hacking social : Zones zéro relou La question du genre, comme bien des questions identitaires, cristallise conflits et crispations. C’est donc une bonne rai- son pour proposer de s’y intéresser, sans naïveté. Dans un monde où le corps outil- lé va devenir le véhicule d’une expressivité toujours plus diverse et parfois provoca- trice, comment le numérique pourrait-il contribuer à une meilleure acceptation et coexistence des différences ? SHS Lab Les Paillasses ont invité les chercheurs en sciences du vivant à s’ouvrir au public. Les FabLab, ont convo- qué les sciences de l’ingénieur à croiser le fer avec le grand public. Mais les sciences humaines semblent encore rétives à initier ce type de croisement avec l’Open Science, la culture geek et les expérimentations. Où sont les Paillasses de la sociologie, de l’économie, de la psychologie, du journa- lisme... ? Emotion Lab Un programme d’expérimentation ouvert s’intéressant aux émotions, à leur détour- nement, à leur compréhension. A l’heure du neuromarketing, de l’informatique affective, de l’analyse de sentiment, de l’économie comportementale, un espace d’expérimentation pour favoriser l’auto- nomie et la sous-veillance cognitive. Leurromarketing En s’inspirant de l’Adblock, une exten- sion qui bloque les bannières publici- taires, comment déjouer le mar- keting auquel nous sommes confrontés, prendre conscience des manipulations dont nous sommes l’objet, et imaginer des systèmes permettant de leurrer le marketing ? We Are Patients Un accélérateur de projets d’innovation sociale pour la médecine. Nouveaux mo- dèles économiques assu- rantiels, service pour développer et faire évoluer la rela- tion patient/médecins, développements de nouveaux modèles de réponses pour améliorer l’accès et la qualité des soins et
  5. 5. SYNTHÈSE leur passage à l’échelle... L’enjeu ici est à la fois de stimuler l’innovation sociale de la santé et de la soutenir financièrement, économiquement et institutionnelle- ment. Commission nationale du débat sur la prospective médicale Pour répondre à la technologisation de la médecine et au développement de la médecine prédictive qui s’annonce, il devient primordial que la médecine soit plus à même de comprendre et de parta- ger l’avenir que son progrès nous adresse. Montrer le futur et les différents scéna- rios auxquels nous sommes confrontés est un moyen de renouer le dialogue science-société. Sécurité sociale prédictive Comment intégrer le préventif et le prédictif dans notre système de santé encore aujourd’hui essentiellement cura- tif ? Comment développer un système assurantiel équitable et égalitaire mieux à même de prendre en charge ces ques- tions ?
  6. 6. 1 2 6 9 14 16 17 19 27 29 31 33 34 35 39 44 48 50 51 51 55 65 68 70 71 72 74 84 86 ∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙∙ LE CORPS AU TRAVAIL A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes Scénario & démonstrateurs POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE A. Intuition B. Problématique C. Controverses Démonstrateurs Notes APPARENCES HYBRIDES A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes Scénarii & démonstrations Notes NEUROSELF A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes D. Scénarii & démonstrations Notes SANTÉ DISRUPTIVE A. Intuition B. Problématique C. Controverses & pistes D. Scénarii & démonstrations Notes SOMMAIRE
  7. 7. LE CORPS AU TRAVAIL 1 ∙ INTUITION Il sera demain le terrain privilégié de la mesure de soi. Anticipons les questions, et les réponses. PISTES > Worklab > L’entreprise expérimentale > Mon équipe / Ma famille quantifiée RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET www.internetactu.net/2015/09/10/bodyware-le-corps-au-travail/
  8. 8. 2 LE CORPS AU TRAVAIL A. INTUITION La mesure de soi va se développer dans le monde professionnel Depuis l’invention du taylo- risme au moins, le monde professionnel s’est toujours intéressé à la mesure : il a toujours été à la recherche d’indicateurs chiffrés permettant d’optimiser le cycle de production. Pour cela, il n’hésite pas à mettre sous surveillance la productivité, en s’intéressant au corps des employés. De plus en plus d’applications, d’outils et de services réfléchissent à introduire, via des outils numériques, des métriques d’ordre corporel ou social pour améliorer la productivité, fluidifier les chaînes de production, évaluer les compétences et l’efficacité de chacun et de l’ensemble des travailleurs. Bien plus que dans le monde de la santé, du bien-être et du sport, le monde du tra- vail est appelé à devenir le premier terrain d’application des outils de mesure de soi. Le monde du travail s’annonce comme la killer app du Quantified Self et de l’ana- lyse des grandes masses de données (Big data) que génère l’entreprise. Comme le soulignait James Wilson pour le Wall Street Journal, ces outils sont en train de trouver leurs principales applications pra- tiques dans le monde de l’entreprise. Plus que le domaine de la santé où la scientificité des outils est un prérequis, le monde du travail est un milieu où l’accep- tation n’est pas toujours un prérequis, ou l’obligation et la contrainte de l’autorité sont des moyens de pression communé- ment utilisés, ou le manque de scientifi- cité des outils ne gène pas leur diffusion : l’important étant de documenter et mesurer le process (reporting). Le monde du travail pourrait bien être à l’avenir le premier espace de mise en surveillance des corps pour connaître et améliorer leur état productif.
  9. 9. Infographie de l’historique des objets qui se portent au travail, via la Harvard Business Review. LE CORPS AU TRAVAIL
  10. 10. 4 LE CORPS AU TRAVAIL B. PROBLÉMATIQUE: Mesurer toujours plus loin le corps pro- ductif L’activité des travailleurs est depuis longtemps mesurée et surveillée. C’est le principe même du taylorisme et du fordisme : optimiser la chaîne de production par le contrôle des corps. A l’heure du numérique, la surveillance des employés s’étend (on parle parfois de “taylorisation” des métiers de service) en permettant à la fois de mesurer toujours plus de choses et en affinant toujours cette mesure. “Tous les outils semblent maintenant uti- lisés pour compter, pour chiffrer la pro- ductivité de chacun. Tous produisent des indicateurs… et ces indicateurs sont censés produire eux-mêmes des processus pour optimiser le travail. La productivité est désormais sous le contrôle de nos machines et la boucle de rétroaction qu’elles pro- duisent (c’est-à-dire l’information que les machines retournent qui sert d’indicateur pour renforcer les comportements mesu- rés) cherche à toujours plus la maximiser”. Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure”, InternetActu.net, 04/06/2014. Dans les entreprises, l’analyse des e-mails, des messageries instan- tanées, des appels téléphoniques, du moindre clic de souris des employés peut désormais être mise au service d’une plus grande efficacité, à l’image de Des- kTime, un logiciel qui permet de surveiller l’activité sur écran des employés, selon les applications qu’ils lancent et utilisent activement. La démultiplication des capteurs et leur intégration à nos outils de travail quoti- dien (ordinateurs, téléphones, systèmes de transports…) permettent d’élargir le spectre des mesures et d’apporter de nouvelles réponses aux problématiques du monde du travail à l’image des nou- velles revendications pour extraire les corps de l’avachissement des écrans qui donne naissance à un foisonnement d’ou- tils et de pratiques pour travailler debout, en marchant ou en courant sur un tapis de course… pour évaluer la pénibilité ou la douleur, à l’image de Kinetic, cette cein- ture lombaire connectée. Kinetic fournit à la fois une rétroaction à l’employé (via une montre connectée) et des don- nées aux employeurs pour savoir si leurs ouvriers doivent recevoir une forma- tion pour mieux manipuler ce qu’on leur demande de manipuler. Et la boucle de rétroaction permet également d’aller plus loin : en collectant les données de tous les employés, celles-ci devraient également permettre d’améliorer l’aménagement des entrepôts estiment ses concepteurs. Cette mesure n’est pas seulement per- sonnelle, individuelle, comme le montré l’exemple précédent : les données du corps des employés ont des incidences jusqu’au mode de production lui-même.
  11. 11. 5 LE CORPS AU TRAVAIL Ces mesures s’intéressent également beaucoup aux interactions, à l’image des badges sociométriques développés par Sociometrics Solutions qui mesurent les interactions physiques entre employés et le volume de leurs échanges oraux pour optimiser la collaboration ; ou des utili- sations du Big Data par le département People Analytics de Google ou par la so- ciété Evolv pour transformer les critères du recrutement ou faire évoluer le mana- gement même de l’entreprise. Le corps et ses productions sont partout mis sous surveillance. « Sociometric Solutions a imaginé un badge capable de savoir à quel endroit vous êtes, le nombre de personnes avec qui vous parlez, comment vous leur parlez. Le badge ne s’intéresse pas à ce que vous dites, mais à qui vous le dites et comment vous le dites. “Qui parle ? Les échanges ont-ils été équi- tables ou les mêmes personnes ont-elles mobilisé la parole ? Quels étaient le ton, la vitesse, la modulation des voix ? Quelle était la posture des gens ? En repli ou en avant ? Quel était leur niveau de fatigue, de stress, d’anxiété ?…” De la même ma- nière qu’on étudie les réseaux d’entreprises en transformant l’analyse des échanges de mails en sonde sociale, pour comprendre qui communique avec qui et comment l’in- formation circule en entreprise, l’enjeu est de comprendre la structure des réseaux en entreprise afin d’agir dessus, de les optimi- ser, de les fluidifier.» Hubert Guillaud, “Productivité : nouveaux capteurs, nouveaux indicateurs”, Interne- tActu.net, 06/11/2014. Les équipes de foot équipent leurs joueurs de capteurs sous leurs maillots pour mesurer leur fatigue, leur déplacement, transformer la stratégie de jeu en temps réel. Dans les bureaux, les employés sont équipés de badges qui surveillent leur ni- veau d’engagement ou de stress… Chris Dancy, “l’homme le plus connecté du monde”, estime que c’est aux em- ployés de prendre en main ces indica- teurs plutôt que de laisser les entreprises le faire pour eux. “Les entreprises ont besoin de nouvelles mesures pour saisir la productivité des tra- vailleurs de la connaissance. Même si les travailleurs rejettent la surveillance orwel- lienne de leurs employeurs, les travailleurs individuels seront contraints d’utiliser l’au- tosuivi pour acquérir un avantage concur- rentiel sur les autres. Enfin, disposer de ses métriques permet aussi de pallier à l’asy- métrie de service, c’est-à-dire le risque que les recruteurs et employeurs aient accès à des données auxquelles les employés, eux, n’auraient pas accès.” Hubert Guillaud, “L’emploi à l’épreuve des algorithmes”, InternetActu.net, 03/05/2014. Chez Citizen, u ne société de technolo gie mobile de Portland, les employés de l’entreprise sont désormais invités à télécharger des données sur ce qu’ils mangent, leurs activités sportives et leur sommeil dans le cadre d’une étude visant à mesurer si la bonne santé les rend plus heureux et productifs – permettant aux
  12. 12. 6 LE CORPS AU TRAVAIL entreprises qui initient ces politiques de diminuer le montant des primes de mu- tuelles et d’assurances qu’elles payent. Le but ultime est de montrer explicite- ment aux employés comment ils peuvent améliorer leur travail en acquérant de meilleures habitudes personnelles. Le service baptisé C3PO (pour Citizen Evo- lutionary Process Organism) collecte des données de traceurs dont sont équipés les employés (comme Fitbit ou Runkeeper), mais également du système de gestion de projet interne, de Rescue Time, une application qui mesure les logiciels que vous utilisez, de Sonos, un système hi-fi sans fil utilisé dans l’entreprise pour dif- fuser de la musique et de Happiily, un système d’enregistrement d’humeur que les employés sont invités à utiliser. L’idée est que le système permette bientôt de savoir si l’écoute de certains types de musique augmente la productivité, ou de savoir si les employés qui sont entrés dans une nouvelle relation amoureuse sont plus productifs que les célibataires. Le directeur de l’entreprise envisage même d’afficher les statistiques de santé des employés sur le site web de la société ! Beaucoup d’entreprises s’intéressent aux technologies des bâtiments intelligents leur permettant de surveiller l’empla- cement des travailleurs en temps réel… Tesco, le leader de la grande distribution, a récemment été l’objet d’une polémique quant à l’utilisation de brassards électro- niques pour surveiller la productivité de ses employés, en donnant une durée pour accomplir certaines tâches et en établis- sant un score pour chacun des employés. Ludification en prime, derrière les cap- teurs, le taylorisme, la rationalisation de la production, continue sa carrière dans le monde professionnel, promettant de pousser les indicateurs toujours plus loin, jusque sous la peau de chacun des employés, repoussant toujours plus loin la distinction entre vie privée et vie profes- sionnelle.
  13. 13. 7 LE CORPS AU TRAVAIL C. CONTROVERSES ET PISTES Les travaux de l’expédition ont pointé plusieurs controverses et pistes d’exploration qu’il nous semble intéres- sant de relever. C’est là que se situent les points de difficultés que l’innovation et la réglementation devront lever à l’avenir. L’asymétrie de données éminemment personnelles Comme souvent avec la technologie, le problème de l’usage d’indicateurs cor- porels au travail repose sur l’asymétrie de leur usage. Il sera difficile de bâtir de la confiance, du bien-être au travail, des outils plus efficients si nous n’avons pas une meilleure compréhension des enjeux autour des données de la productivité des corps. Qu’a-t-on le droit de mesu- rer ? Quel contrôle est mis en place ? Quel est le degré de liberté des indivi- dus à accepter ou refuser ces pratiques ? Quel espace de discussion est-il laissé aux normes qu’induisent ces indicateurs ? … »» des protocoles sur la confidentialité des données ne sont pas clairement établis : à quelles données la direction et le management peuvent-ils avoir accès ? Comment les anonymiser ? Faut-il nécessairement passer par des tiers de confiance pour assurer leur anonymat comme le fait Sociometric Solutions ? Quelles règles doivent être mises en place ? Les employés ont-ils accès à leurs propres données ? Ont- ils accès à celles des autres employés ? Jusqu’à quelles limites ?… On voit bien qu’il y a là un enjeu de fond qu’il faut éclaircir avant que ces métriques n’envahissent les espaces de travail, pour mettre en place des règles et des protocoles clairs. »» La question n’est pas qu’une ques- tion de régulation, elle pose aussi celle de l’asymétrie de l’information. L’em- ployé doit-il avoir accès aux métriques qui le surveillent, qui le policent ? Connaît-il les résultats des mesures qui le concernent ? A-t-il accès à celles des autres ? Comment éviter les tensions, les incompréhensions, les contestations… il est primordial d’inviter les développeurs à concevoir des métriques ouvertes, des tableaux de bord accessibles aux commandi- taires et aux employés (sans que ce soit nécessairement les mêmes d’ail- leurs). Il y a ici des enjeux de concep- tion, d’équilibre, de confiance qui se jouent dans le design des interfaces, mais aussi des protocoles de commu- nication qui doivent proposer des prin- cipes structurants pour les acteurs qui s’intéressent à ces objets (entreprises, développeurs, employés…). Le paradoxe de la surveillance La seconde limite porte sur ce qu’on appelle le paradoxe de la surveillance de la productivité. Mise au service de la productivité, l’extrême surveillance se révèle bien souvent décourageante, démotivante. Par principe, elle casse le contrat de confiance entre employeurs et
  14. 14. 8 LE CORPS AU TRAVAIL employés et peut se révéler au final beau- coup moins productive qu’escomptée. “La quantité de travail est plus impor- tante que la qualité. Les employés sous surveillance perçoivent souvent leur condi- tion de travail comme plus stressante et sont plus soumis à l’ennui, à l’anxiété, à la dépression, à la fatigue et la colère que les autres… La surveillance réduit les perfor- mances et le sentiment de contrôle person- nel.” La mesure de la productivité peine à prendre en compte la mesure d’une perfor- mance qui ne soit pas uniquement quanti- tative, mais aussi qualitative.” Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure ? “, Internetactu.net, 04/06/2014. Quellessontleslimitesàcettesurveillance panoptique, automatisée et totale? Il est essentiel de mieux comprendre les limites de cet outillage pour qu’il ne génère pas le contraire de ce qu’on en attend, afin d’établir des normes, des règles, des pro- cess et des méthodes selon les secteurs d’activité, les types de travail. Nombre d’études montrent que les indicateurs choisis sont souvent défectueux et qu’ils finissent par produire le contraire de ce qu’on attend d’eux. Les managers passent leur temps à mesurer, contrôler et déve- lopper des indicateurs qui montrent sur- tout leurs limites : “Ethan Bernstein montre que la produc- tivité de travailleurs chinois a augmenté quand la surveillance s’est relâchée… Dans certains cas, mettre un simple rideau entre des travailleurs et leur supérieur a fait aug- menter la productivité de 10 à 15% ! S’ils ne sont pas surveillés, les travailleurs ont recours à leurs méthodes de travail qui sont toujours plus efficaces que les méthodes prescrites. La performance a augmenté non pas tant parce que les travailleurs étaient cachés de leurs surveillants, mais parce qu’ils ont pu partager des idées et les mettre en pratique sans remontrances. A une époque où la surveillance via les outils numériques devient omniprésente, estime Jena McGregor pour le Washington Post, le risque est fort que la surveillance soit décourageante. Et au final, beaucoup moins productive que ne l’espèrent ses défenseurs.” Hubert Guillaud, “La démesure est-elle le seul moyen pour changer d’outil de mesure”, InternetActu.net, 04/06/2014. Les données provenant des capteurs per- sonnels vont venir renforcer l’analyse des données produites par l’entreprise pour améliorer et comprendre son manage- ment. L’enjeu n’est pas tant de dévelop- per le contrôle que d’extraire de ses acti- vités mêmes des données permettant de mieux organiser les équipes, les échanges, les réunions, les communications… Alors que la plupart des grandes entreprises savent parfaitement analyser et prévoir leurs indicateurs d’affaires (dépenses, logistique, budgets, résultats…), elles peinent à extraire du sens sur leurs em- ployés eux-mêmes, à mieux comprendre leurs échanges, leurs qualités et défauts…
  15. 15. 9 LE CORPS AU TRAVAIL L’enjeu demain semble plus de dévelop- per des indicateurs d’humanité, d’empa- thie, de créativité, de passion, de colla- boration… que des outils de contrôle. Un peu à l’image de ce que font ressortir les badges sociométriques qui s’intéressent plus à augmenter le volume d’échanges et de collaboration entre employés qu’à les surveiller. Il est nécessaire de réfléchir aussi à la prise en compte d’indicateurs qui ne soient pas uniquement quantitatifs et mesurer leur intégration et leur dialogue avec les autres indicateurs. Comment faire arti- culer, coopérer ce que la mesure apporte à chacun et ce que la mesure apporte à l’organisation ? Comment allons nous passer du Byod (Bring your on device) au Byos (Bring your own sensor) ? Reste qu’une fois posée que la porosité entre nos activités personnelles et nos activités au travail va être croissante et complexe : il reste à savoir comment va-t-elle s’arti- culer ? Le paradoxe de la surveillance soulève les risques de dérive de la mesure. La mesure de soi, le succès du QS, du fitness, de la santé connectée, des outils de partage dépassent la question de la surveillance : même si la démultiplication des indica- teurs et leur intégration dans les corps mêmes des employés favorisent naturel- lement une surveillance rendue toujours plus facile. Nous nous mesurons nous- mêmes avant tout pour ce que ça nous apporte. Le paradoxe de la surveillance connectée ressemble à l’ancien : nous nous en défions tout en nous y soumet- tant volontairement parce que son apport est plus fort que nos réticences. Mais son apport est complexe. On constate sur- tout que la facilité à créer des indicateurs ne produit pas pour autant des indicateurs pertinents. Les badges sociométriques notamment montrent combien l’échange équitable au coeur d’une équipe est un facteur de productivité plus important que la surveillance des horaires. Or nos outils de mesure et nos pratiques du management sont plus à même de surveiller l’attention des gens à leur tâche que leurs capacités d’échanges, comme le dénonçait l’anthropologue Stefana Broadbent. L’automatisation implique des travaux de plus en plus dénués de sens avec des fonctions limitées, sur lesquels ont développe un contrôle de plus en plus fort de l’attention. Le risque est celui de développer des indicateurs qui mesurent la réduction du niveau d’implication des gens plutôt que de mesurer la qualité de leur environnement de travail pour étendre cette implication. Le risque est de développer du stress et de l’angoisse plus que de promouvoir le bien-être au travail. Cette piste nous invite donc à réfléchir aux indicateurs du travail qui soient en phase avec les évolutions du monde du travail telles que les as souligné l’expédi- tion Digiwork de la Fing. Les métriques d’un programmeur indépendant, d’un au- to-entrepreneur, d’un slasher sont-elles les mêmes ? Comment mesure-t-on les interactions dans le cadre de l’écosys- tème ou de l’organisation avec laquelle je travaille ? Si notre corps est un actif
  16. 16. 10 LE CORPS AU TRAVAIL comme un autre, comment en partage- t-on la maintenance avec ceux auxquels je le loue ?… La mesure du nous Le travail, plus que la santé, le bien-être ou le sport, nécessite des mesures col- lectives et pas seulement individuelles. Cette thématique est en cela un moyen de lever ou de se confronter à l’un des ta- bous de la mesure de soi : la question de la mesure du “nous”, du collectif… point de focale oublié des outils de mesure, tou- jours individuels. Est-ce que la mesure du nous implique le développement de nouveaux capteurs, de nouveaux outils, plus adaptés au col- lectif qu’à l’individu ? Comment faciliter l’échange de métriques complexes avec des équipes elles-mêmes diverses ? Qui a accès aux métriques de ses collègues ? Et si ce n’est pas à toutes, auxquelles ?… En devenant plus intimes, plus sociales, les nouvelles métriques de la mesure du travail posent des questions à l’organisa- tion même du travail : qui les utilise ? Qui en a le droit ? Comment rétroagissent- elles sur chacun et sur tous ? Comme toute donnée devient un actif – cf. le programme MesInfos de la Fing -, les modalités de partage et d’accès doivent être réinterrogées et renégociées. Or pour l’instant, il existe peu de règles, pro- tocoles et méthodes sur ces questions… Elles formeront pourtant certains des enjeux des entreprises de demain.
  17. 17. 11 SCÉNARIOS & DÉMONSTRATEURS Que faire pour lever les controverses et explorer ces pistes d’innovation ? Nous proposons trois idées de scénarios et démonstrateurs pour explorer plus avant ces thématiques et mettre à jour ces questions de mesure du travail. Le WorkLab Un laboratoire ouvert pour s’intéresser à la relation capteurs-travail Comme le CogLab, ce laboratoire d’ex- ploration des sciences cognitives, héber- gé par la Paillasse s’intéresse au cerveau, nous avons besoin d’un espace pour ex- périmenter les nouveaux capteurs et mé- triques appliquées au monde du travail et aux corps au travail. Pourrait-on imaginer le lancement en 2015 d’un laboratoire dédié à cette thématique avec des par- tenaires provenant du monde des entre- prises, du monde académique et de la société civile pour expérimenter de nou- velles métriques et interroger plus avant l’utilisation de capteurs ? Un espace d’échange plus ouvert peut-il permettre d’imaginer des outils comportementaux mieux adaptés aux problématiques des salariés comme des employeurs ? Quelles métriques des échanges sociaux mettre en place ? Comment développer des indicateurs puisant dans les échanges mails d’une entreprise pour catégoriser les équipes et développer des recom- mandations de management ? Comment intégrer de nouveaux types de capteurs tout en prenant en compte les transfor- mations mêmes du monde du travail ? L’enjeu de ce laboratoire ouvert sera aussi de s’intéresser à de nouveaux capteurs corporels qui vont modifier l’environne- ment de travail : exosquelettes, capteurs électromyographiques, impact du test génétique en environnement de travail, comment les signaux du corps vont deve- nir des moyens de contrôle de son envi- ronnement de travail (ici aussi), impact de la mesure du stress… Le WorkLab est un espace pour mettre en tension et en discussion la manière dont la technologie s’intéresse au corps au travail et explorer de nouvelles pistes de solutions, faire éclore projets et expé- rimentations. Le Work Lab travaillerait dans trois direc- tions : »» des conférences avec des cher- cheurs, des entrepreneurs, des desi- gners, des artistes pour apporter dif- férents types d’éclairages sur cette question de la métrique des corps ; »» des hackathons et makathons pour prototyper des objets et leurs applica- tions ; »» des expérimentations pour mettre à l’épreuve ces prototypes construits à la fois avec des entreprises, des star- tups, des chercheurs et des utilisa- teurs. LE CORPS AU TRAVAIL
  18. 18. 12 Inséré dans un dispositif comme celui des Paillasses, le WorkLab profiterait des synergies avec d’autres laboratoires comme le Coglab, consacré au cerveau et aux sciences cognitives, ou le TextileLab, consacré au textile connecté. L’entreprise expérimentale Une expérimentation pour anticiper sur les problèmes que va générer la démul- tiplication de dispositifs de mesure en entreprise et procéder à de premières recommandations pour l’innovation et la régulation Nous sommes dans un domaine où l’exploration est à la fois stimulante et nécessaire. Une PME pourrait-elle se prêter à une expérimentation de fond pour une durée limitée sur une batterie de multiples capteurs pour évaluer les questions et effets de ces nouveaux outils au travail? Cela permettrait d’apprendre des choses sur les mesures, sur la réaction des em- ployés et de la direction, d’observer com- ment redéfinir les questions liées au res- pect des données personnelles, d’étudier en profondeur, avec des équipes de cher- cheurs et de régulateurs, les implications de ces outils… Le but : fourbir des recommandations pour l’usage de ces dispositifs en entre- prise. L’enjeu ici est de prendre cette transformation à venir au sérieux et ob- server ce qu’elle implique pour en tirer des recommandations pour d’autres. De créer par l’observation et l’orchestration d’un dialogue continu autour de la me- sure, de ses outils, de ses critères, de ses usages et partages… une matière à ensei- gnements et à compréhension, avant que leur dissémination dans le monde du travail réel ne pose elle, de vrais pro- blèmes sociétaux et organisationnels. Comment concevoir des tableaux de bord adaptés ? Quels types de normes, contrôles et régulation mettre en place ? Quelles recommandations, bonnes pra- tiques, mesures de régulation proposer aux entreprises et au législateur, comme nous y invite Olivier Desbiey de la CNIL ? Expérimenter en situation réelle des dispositifs innovants permet toujours d’éclaircir les points de difficulté à lever. Mon équipe quantifiée Développer des pistes d’innovation sur la mesure du nous Cette suggestion sort du cadre du seul travail pour interroger ce que serait qu’une équipe de travail – ou une famille – qui évaluerait leurs interactions en permanence. Peut-on imaginer un pro- tocole d’expérimentation qui augmen- terait l’interaction de données (réelles ou ressenties) des interactions au sein d’une équipe de travail ou d’une famille afin d’en mesurer les apports potentiels et les limites ? Quelles rétroactions gé- nérerait une équipe ou une famille qui échangerait par exemple en permanence son ressenti d’humeur lors de ses inte- ractions ? Qui se plierait à des règles de communication strictement égalitaires LE CORPS AU TRAVAIL
  19. 19. 13 (tout le monde le même temps de parole ou le même volume d’échange d’e-mail) ? En quoi, comment, est-ce que ces outils pourraient améliorer ou dégrader la rela- tion ? Quelles règles pourrait-on en tirer pour imaginer de nouveaux systèmes ou services ?… LE CORPS AU TRAVAIL
  20. 20. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE 2 ∙∙ INTUITION Nous avons besoin d’autres formes d’augmentation, plus ordinaire que spectaculaire, plus sociale qu’individuelle, et plus empathique qu’égocentrée. PISTES > Empathon : Empathie et Hackaton > HackCognition : 90 augmentations ordinaires. RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/09/17/bodyware-pour-une- augmentation-ordinaire/
  21. 21. 15 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE A. INTUITION : NOUS N’ÉCHAP- PERONS PAS À L’AUGMENTATION Noussommestousvictimesd’un manque de discernement face au progrès technique. Comme l’explique le chirur- gien et essayiste Laurent Alexandre, tout le monde souhaite “moins souffrir, moins vieillir et moins mourir”. C’est le sens même du progrès médical : repousser toujours plus loin les limites de la santé et de la vie. Mais, sans y prendre garde, petit à petit, la médecine a évolué. Nous sommes en- trés dans un nouveau continuum. Nous sommes passé du soin, de la réparation de l’homme à son amélioration, c’est-à-dire à son “augmentation”. Celle-ci consiste à améliorer ses capacités et vise avant tout à augmenter par tous les moyens possibles son espérance de vie, mais aussi, pour cela, ses capacités physiques et intellectuelles. Des lunettes au coeur artificiel, de la pénicilline à la chimiothé- rapie, du soin à la modification génétique, la médecine a franchi sans qu’on puisse clairement les distinguer, les frontières séparant la réparation de la modification de l’humain. La nature du soin a changé d’échelle, de degrés, dans la transfor- mation de l’homme, nous conduisant du cyborg que nous sommes déjà devenus, au transhumain que nous serons tous demain. Pourtant, comme le suggérait déjà Don- na Harraway dans le Manifeste cyborg, le corps humain est aussi une concep- tion culturelle. Et les figures de l’aug- mentation qu’évoque Pierre Musso dans Technocorps n’échappent pas à cette construction culturelle [1]. L’imaginaire du cyborg, de l’augmentation, du pro- grès technico-bio-médical, et des valeurs transhumanistes qu’ils recouvrent est puissant et de plus en plus prégnant, in- nervant notre société tout entière. Pour les écologistes, il va falloir à terme faire des choix face au progrès. Pour la médecine, jusqu’à présent, tout ce qu’on pouvait faire, on le faisait. Demain, confrontés à une croissance sélective, il nous faudra certainement renoncer à certaines formes de progrès et de tech- nologie, comme le soulignent les mora- toires impossibles à tenir concernant la modification génétique ou les débats sur la procréation assistée ou l’eugénisme. Nous n’en sommes pas là – hélas, pour l’impact de nos choix sur le réchauf- fement climatique et l’économie, tant mieux pour notre indéfectible envie de progrès. En attendant de remettre en cause le progrès, nous estimons que nous ne nous départirons pas facilement de son imaginaire. Reste que celui-ci va devoir apprendre à abandonner sa toute- puissance et les valeurs politiques qui le façonnent. L’individualisme qu’il porte en lui n’est pas soutenable ni souhaitable. Les valeurs de compétition également. A la différence de l’homme, le cyborg, pareil au super héros, semble toujours un être isolé, comme si sa différence, sa transfor- mation même l’empêchaient par essence
  22. 22. Dans son exposition, Nanotopia, l’artiste Michael Burton livrait une critique du transhumanisme en imaginant des augmentations biologiques accompagnant notre évolution, à l’image de ce pied taillé pour la course et doté de pico pour mieux agripper au sol. Un exosquelette pour l’augmentation quotidienne, à l’exemple de Keeogo. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  23. 23. 17 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE de former société… Or, qui ne désire pas faire société ? Nous n’échapperons pas à l’augmentation de l’homme. Elle est déjà en route. Mais peut-on promouvoir une autre augmen- tation ? Une “augmentation ordinaire”, c’est-à-dire des systèmes qui favorisent la résilience et la compassion plutôt que la compétition et l’individualisme ? Une augmentation fondée sur d’autres va- leurs… C’est tout l’enjeu de cette piste de travail. B. PROBLÉMATIQUES De la production du corps rationnel au surhumain Le courant transhumaniste sa- ture l’espace public de ses visions trans- gressives [2] d’un homme augmenté dans ses capacités motrices et cérébrales, grâce aux progrès des sciences et des techniques. Etre plus performant, plus intelligent, vivre plus longtemps, s’éman- ciper des maladies chroniques qui accom- pagneront l’allongement de la durée de nos vies, uploader notre cerveau dans une machine… Voilà quelques-unes des promesses de ces ingénieurs et entre- preneurs qui ont annexé le corps humain pour en faire leur nouveau terrain de jeu [3]. C’est la saison 2 des NBIC [4], pro- duite et jouée par de puissants acteurs du numérique embarqués sous la houlette du premier d’entre eux, Google, et notam- ment de ses filiales 23andMe, consacrée à l’analyse génétique et Calico, dont le but est de “tuer la mort”. Tous les diri- geants de la planète se précipitent dans les shows, conçus pour eux par la Singula- rity University, généreusement financée par Google pour entendre le même mes- sage : nos corps et nos cerveaux sont bien la nouvelle frontière du 21e siècle. Le transhumanisme n’est sans doute que la pointe avancée d’un mouvement plus ancien qui s’est bâti tout au long du 20e siècle sur les progrès de la biologie et de la médecine pour proposer à nos socié- tés occidentales un modèle prescriptif dominant : le paradigme médico-sportif.
  24. 24. 18 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE Pour la philosophe Isabelle Queval, ce paradigme dessine en creux un humain façonné par les sciences et les tech- niques. La médecine sait désormais ce qui est bon pour nous, et nous dit, d’une manière de plus en plus normative, com- ment vivre, manger, dormir, marcher, courir, respirer… Cette médicalisation de nos existences va de pair avec la sportiva- tion de nos moeurs, qui va bien au-delà du seul champ du sport pour interroger notre société de compétition [5]. Une vie tellement plus longue [6] dans un corps tellement plus confortable – où plutôt constamment sous surveillance : c’est la promesse du modèle médico-sportif. Pour y parvenir nous sommes entrés dans un activisme permanent, dans lequel l’in- dividu est devenu son propre héros, et son corps un perpétuel chantier, et qui pousse une majorité d’entre nous à surveiller et entretenir notre ligne, notre forme et notre santé. “Les progrès médicaux des dernières décen- nies, l’allongement de la durée de vie dans les pays riches ont engendré une révolution : la croyance dans la capacité à « produire » le corps. De la naissance à la vieillesse, génétique, pharmacologie, chirurgie, dié- tétique, cosmétologie, sport encouragent l’idée d’un corps maîtrisable, modifiable, perfectible à l’infini et objet d’une projec- tion identitaire. Soigner (se soigner), bien manger, faire du sport composent ainsi un paradigme médico-sportif par lequel, en réponse aux actions de prévention pour l’hygiène publique, à dimension collective, s’organise une prise en charge individuelle et responsabilisée du sujet informé. En outre, alors que se sont effondrées, dans la deuxième partie du xxe siècle, les trans- cendances – politiques et religieuses – qui structuraient la vie sociale, l’individualisme de nos sociétés a pour corollaire un maté- rialisme croissant aux conséquences para- doxales : centration de l’identité contem- poraine sur le corps, perception du corps comme destin (ne pas tomber malade, repousser la mort), fantasme d’immorta- lité exprimé par le corps. De la sorte, et comme illustration de ce phénomène, au succès médiatique du sport de haut niveau fait écho une sportivation des mœurs et des corps : bouger, se sculpter, performer.” Isabelle Queval, Le corps aujourd’hui, Folio Essais, 2008. La fabrique des corps est une fonction de base de nos sociétés, et chacune se distingue des autres par ses manières dif- férentes de l’éduquer et de le mobiliser. Nous marchons, courons, nageons, utili- sons nos mains, nos bras, nos pieds, nos jambes, portons notre tête comme notre société nous l’a enseigné (Marcel Mauss, “Les techniques du corps”, 1934). Ces techniques du corps ont participé avec d’autres à faire du corps aujourd’hui ce “marqueur culturel, le tissu d’inscriptions politiques, scientifiques et techniques : corps policé, opprimé ou réprimé de l’ordre social, corps objet de la méde- cine, corps paré ou sacrifié du rite, corps bolide du sport, corps marchandisé des marques” (Quéval, Le corps aujourd’hui). Le souci de soi contemporain a ceci de
  25. 25. 19 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE spécifique qu’il s’inscrit dans l’idée de la production d’un corps rationnel, sur lequel se penchent de nombreuses fées, bonnes ou mauvaises. Le corps rationnel est un “projet de transformation planifié, contrôlé soutenu par les connaissances scientifiques et une idéologie de la santé” (Quéval, Le corps aujourd’hui). De la chirurgie esthétique à la mesure de soi [7], de la diététique au sport en pas- sant par la méditation ou l’alimentation, de l’analyse génétique aux innovations de la santé, tout concourt à la perfor- mation et à la sportivation de l’existence. Ces injonctions normatives néo-hygié- nistes sont déjà en place, avec la com- plicité active de mon smartphone truffé de capteurs et d’algorithmes qui évaluent en permanence mes performances spor- tives, médicales, diététiques ou cogni- tives. La rationalisation des productions de nos corps, leur mise sous surveillance permanente via des capteurs accumulant des métriques – quand bien même beau- coup s’avèrent peu fiables – cherchant à mesurer la moindre de nos performances, font plus que mettre nos existences sous contrôle : elles les façonnent et nous pla- cent dans une compétition sans fin dont l’objectif est de dépasser notre condition humaine. Les injonctions de cet imaginaire de la compétition et de la performance sont très puissantes et façonnent déjà notre société. Pourtant, elles sont loin d’être neutres. Elles portent en elles des valeurs d’individualisme, de concurrence, de compétition, de surveillance, de contrôle unilatéral… aux antipodes de la résilience et de l’altruisme, qui agencent également notre humanité. En fait, le problème n’est pas tant l’augmentation en tant que telle que de savoir ce que l’on augmente. Nous souhaitons tous nous améliorer, mais qu’est-ce que l’on souhaite améliorer de nous ? La plupart des technologies du surhumain ne souhaitent améliorer que soi, que pour soi-même. C’est leur faille. Dans notre imaginaire, le robot incarne l’idéal de robustesse, de “non-fragilité” (bien peu “antifragile” [8] en fait) que nos sociétés aimeraient tant revendiquer. Et c’est une raison de sa présence croissante dans notre paysage culturel. Il incarne aussi l’absence de toute ambivalence, que la simplification à l’oeuvre ne sait pas évi- ter. Avec le robot on s’aimerait s’exempter du ratage originel qu’est l’homme, dû à l’étourderie d’Epiméthée qui a distribué aux animaux tous les talents nécessaires à leur survie, n’en gardant aucun pour l’homme. Nous sommes des ratés, d’éternels préma- turés et la technique vise à remédier à la néotonie dont nous souffrons. Au lieu de penser comme Roger Caillois que ce ratage originel est l’indice de la dignité de notre humanité, nous sommes des êtres offerts à l’histoire et à la construction volontaire de soi. La technologie, et notamment le robot, dans ses incarnations multiples, endosse la responsabilité de nous arracher à nous- mêmes, non pas comme y viserait l’éduca- tion du genre humain tel qu’on le pensait au 18e siècle, mais dans une transgression
  26. 26. Un prototype de prothèse de main doté d’une lumière dans sa paume par OpenBionics. Après l’acceptation de son handicap, certains porteurs de prothèses souhaitent transformer leur handicap en avantage en la dotant de capacités supplémentaires. Voir notre article sur la robotique open source. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  27. 27. 21 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE fauder. Nous sommes nos propres robots et nous aspirons plus à nous simplifier qu’à nous complexifier, comme si cela pouvait aider à mieux nous comprendre. Comme le souligne Jonathan Crary [12], cet environ- nement se “réduit à un modèle asocial de performance machinique – une suspension de la vie qui masque le coût humain de son efficacité. Pour une augmentation ordinaire Face à cette augmentation “spectacu- laire” que nous proposent la plupart des technologies peut-on imaginer une aug- mentation “ordinaire” ? Une augmen- tation du quotidien qui nous aide à être “plus humains” plutôt que surhumains ou transhumains ? Une augmentation qui li- bère nos émotions plutôt que notre raison [13] ? Une augmentation “émotionnelle” [14] qui favorise la résilience, l’empathie et l’altruisme plutôt que leur contraire ? La course à l’augmentation, à la perfor- mation de soi, ne fonctionne pas si bien. Elle créé plus de malaise que de bien être, comme le montre l’explosion des patho- logies alimentaires à l’heure de l’explosion des injonctions normatives. Les personnes appareillées ne sont pas des êtres “hy- brides”, rappelle fort justement le cher- cheur en robotique Nathanaël Jarrassé : la plupart des patients qui doivent porter une prothèse passent par une longue et lente appropriation, qui nécessite des heures d’entraînement pour être pilotées et la plupart se découragent en cours de route, quand ils ne se découragent pas d’avoir si peu de contrôle sur leurs pro- susceptible de nous faire basculer dans une autre forme d’humanité : la singularité. La machine a cessé d’être une simple mé- taphore. Son perfectionnement est bientôt apparu comme la trajectoire que l’homme pourrait espérer pour lui-même. L’ordi- nateur symbolise l’intelligence parfaite [9] – même si en vérité, il est “complète- ment con” – comme si la conscience et le raisonnement n’étaient pas un privilège dans un monde de plus en plus automatisé. Désormais, la machine gagne toujours et le jeune joueur d’échecs veut plus ressembler à Watson qu’à Kasparov. Cette fascination pour l’automatisation naît de notre ratio- nalité, de notre goût pour la compétition, l’efficacité, l’action, la rapidité de décision [10] – sans voir que bien de ces qualités ne sont possibles que grâce à nos intuitions [11]. Le robot est un être sans intériorité et nous aspirons à lui ressembler comme le pense le psychologue Burrhus Skinner, le fon- dateur du comportementalisme radical, mieux vaut s’attacher à ce qui est obser- vable qu’à notre conscience ou nos sen- timents. Dans Walden Two, il montre la portée du comportementalisme appliqué à la régulation sociale : une réponse par la simplification programmée à la simplicité volontaire de Thoreau. Le corps humain, chassé des usines, soigné par toujours plus de prothèses, est le seul point faible de la mécanique sociale que nous mettons en oeuvre pour nous mouler dans l’architec- ture sociale que nous ne cessons d’écha-
  28. 28. 22 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE thèses [15]. L’essentiel des utilisateurs de gadgets de santé connectés les délaisse au bout de quelques semaines. Beau- coup de jeunes diabétiques par exemple refusent les applications de suivi trop directives. Dans l’entraînement sportif ou la rééducation, nous ne réagissons pas tous de la même manière à la compéti- tion et aux injonctions directives inscrites dans les technologies… Le contrôle de soi nécessite de la mesure pour résoudre l’angoisse de notre propre domination. Or, cette mesure, toujours plus fine et précise, ne parvient pas à faire s’éloigner l’anxiété que la mesure et le contrôle de soi cherchent à combler, au contraire. La mesure nous projette face à un inat- teignable modèle idéal de nous-mêmes, qui ne cesse de nous angoisser à mesure qu’on cherche à s’en rapprocher. Derrière le mythe de l’augmentation se cache la réalité de la diminution. Comme le rappelle le philosophe Jean-Michel Besnier [16], il y a un principe de simpli- fication à l’oeuvre dans toute démarche scientifique : on schématise les phéno- mènes, ici les comportements humains, pour les réduire à l’essentiel de ce qu’une machine sera capable d’enregistrer et d’imiter. On modélise l’expression des émotions les plus communes afin de les soumettre à des logiciels de reconnais- sance ou de production gestuelle. Dans tous les cas on épure l’humain de ses traits idiosyncrasiques afin qu’ils se trouvent au mieux pris en charge par la machine, au risque d’oublier ces traits inassimilables par elle, qui définissent pourtant sa spé- cificité. Même équipés de lunettes, la réalité, est que, quand on en porte, on voit moins bien que ceux qui n’en ont pas besoin. Si beaucoup sont enthousiastes à l’idée de mieux percevoir le monde à travers des Google Glass, la réalité est plus une Google (G)lassitude que celle d’une réa- lité augmentée – le coup d’arrêt du projet Google Glass et les critiques véhémentes qu’il a déclenchées, montrent d’ailleurs très bien les limites de cette approche de l’augmentation. Derrière ces désillusions pointe la critique des valeurs qui accom- pagnent aujourd’hui la manière dont on applique la technologie au corps, dont on code certaines valeurs dans les techno- logies. L’augmentation est trop souvent infantilisante [17]. Or, le compteur de pas ne suffit pas à marcher. Proposer des ou- tils qui favorisent le développement de la puissance (pas forcément de la maîtrise, hélas) ne suffit pas à créer de l’accepta- tion personnelle comme sociale. Offrir des objets compagnons qui ne proposent que mettre le monde en chiffre pour nous comparer les uns aux autres est une augmentation qui est plus handicapante qu’autre chose. “Les innovations sont presque toujours pré- sentées sous l’angle rassurant d’un handi- cap à pallier.” Alain Damasio, “On a externalisé le corps humain”, Télérama. Pourtant, l’imaginaire de l’augmentation ne disparaîtra pas demain. Nous allons devoir composer avec lui. Mais nous pou- vons aussi lui apprendre à nous aider à
  29. 29. 23 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE voir le monde autrement, selon d’autres valeurs. Nous devons dépasser les injonc- tions sociales compétitives de nos tech- nologies et qui nourrissent les objets de puissance que sont devenus nos gadgets. C’est tout l’enjeu de l’augmentation ordi- naire que nous appelons de nos voeux. Augmentation ordinaire : augmenter notre impuissance Comment réaliser cette augmentation ordinaire ? Comment hacker le système de l’augmentation ? Pour cela, il faut avoir recours à une autre perception de l’homme. Il faut viser d’autres formes d’amélioration : des amé- liorations qui augmentent nos capacités sociales plus que nos capacités indivi- duelles, des améliorations qui favorisent la résilience, la compassion, l’empathie, la compréhension d’autrui, plus que des systèmes qui ne sont que des systèmes de puissance, de domination, d’affirma- tion de soi. Aux confins de l’économie comporte- mentale et de l’informatique émotion- nelle, on trouve des pistes de recherche encore marginales, mais stimulantes, qui proposent d’autres métriques de soi et surtout du nous (ce tabou de la mesure). L’enjeu est plus d’augmenter les sens que la puissance, de développer un “intros- quelette” qu’un “exosquelette”. D’élar- gir son spectre de perception, non pas pour voir mieux que les autres, mais pour prendre conscience, jouer, se protéger, discuter de nos innombrables biais cogni- tifs. D’ouvrir une nouvelle maîtrise de nos sens, de nos émotions, de nos intuitions. De nous permettre d’être irrationnels plus que rationnels puisque les échecs de la logique sont des “stratagèmes efficaces pour favoriser nos relations sociales et dé- passer les points de vue opposés”, comme nous l’explique la théorie argumentative d’Hugo Mercier et Dan Sperber. Ou à l’inverse de devenir plus rationnel puisque ces biais cognitifs nous rendent juste- ment irrationnels. En tout cas, d’avoir une meilleure perception de ce que nous ne percevons pas consciemment, pour décupler nos capacités sociales plutôt que seulement notre capacité à être un loup pour l’homme. Demain les “wearables sociaux” Les objets qui se portent sont presque exclusivement des enregistreurs, des cap- teurs. Les Google Glass ou les oreillettes de nos téléphones portables portent en eux un malaise conceptuel diffus explique Noah Feehan du New York Times Labs : “ces objets proposent de mauvaises expé- riences qui se produisent lorsque la tech- nologie permet à quelqu’un de superposer son monde sur le monde que nous avons à partager avec lui, mais sans nous laisser y participer”. Or pour lui, les objets que l’on porte devraient suggérer leur propre utilisation sociale, c’est-à-dire nous per- mettre d’ajouter des modes d’interaction avec le monde.
  30. 30. 24 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE Pour lui, les objets vestimentaires sociaux nous permettront demain d’augmen- ter nos sens (un appareil qui vibre si l’on parle trop fort), nous connecter à nous- mêmes (un appareil qui nous rappelle- rait par exemple ce que nous pensions la semaine dernière) et nous connecter aux autres, à l’image de Blush, le badge qu’il a imaginé, permettant d’écouter les conversations autour de lui et qui réagit quand la conversation matche avec notre profil de recherche en ligne récent. Son but est d’inclure de manière subtile votre vie en ligne dans vos interactions réelles et dévoiler des choses de nous aux autres plutôt que de seulement nous informer sur le monde au détriment des autres. Demain, les correcteurs de nos comporte- ments. Nous ne sommes pas aussi doués de raison que nous le pensons, comme nous l’apprend la psychologie comportemen- tale. Quand nous prenons des décisions éthiques, morales, nous ne nous basons pas tant sur la rationalité que sur nos pas- sions. Notre disponibilité cognitive elle- même n’est pas toujours à son optimum, sans qu’on s’en rende forcément compte. Or, plus nous sommes fatigués, plus notre charge mentale est importante, plus nous avons tendance à prendre des options simples, à l’image des juges qui procèdent à des décisions à la chaîne. Pire, nous avons tendance à éliminer la dissonance cognitive, c’est-à-dire les idées qui contre- viennent aux nôtres. De même, nous savons mal lire et déchif- frer les émotions de nos interlocuteurs et notamment les signaux non verbaux que les corps disent par-devers nous. Or, les machines, demain, vont nous aider à aug- menter notre intelligence émotionnelle as- sure Rosalind Picard, directrice du groupe de recherche sur l’informatique affective du MIT. L’enjeu est notamment de rendre visible nos schémas et modèles d’interaction pour déclencher une rétroaction comportemen- tale, à l’image du Meeting Mediator Sys- tem développé depuis les badges sociomé- triques du MIT, permettant de visualiser qui monopolise la parole lors d’une réunion, pour mieux la distribuer : une question essentielle quand on sait l’importance de l’égalité de prise de parole, premier facteur prédictif de l’intelligence collective. Autant de recherches qui suggèrent que l’enjeu de l’augmentation de l’homme de demain ne sera pas tant d’augmenter ses capacités par rapport aux autres, mais de l’aider à être plus empathique, plus com- préhensif, plus social. De l’aider à voir et dépasser ses biais cognitifs. Bref, de dépas- ser le plafond de verre de la complexité de nos comportements sociaux, non pas pour un monde plus performant, mais pour un monde plus ouvert à la diversité. Ces technologies de l’empathie, ces nouvelles formes d’augmentation de nos facultés psychosociales ne seront pas magiques pour autant. Elles porteront elles aussi leur pharmakon, c’est-à-dire à la fois le remède et son poison comme
  31. 31. 25 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE l’explique le philosophe Bernard Stiegler, à l’image de Crystal Knows, ce correc- teur comportemental qui vous propose d’adapter vos propos à la personnalité de vos correspondants. Un dispositif qui pro- pose à la fois d’augmenter notre empa- thie, mais qui développe en même temps un outil qui offre de nouvelles armes aux techniques de manipulation. Certes, l’empathie ouvre la voie à la ma- nipulation, comme la résilience au défai- tisme, la compassion à l’indifférence, la compréhension à l’intolérance… L’enjeu de l’augmentation ordinaire est de nous montrer les biais dont nous sommes les premières victimes et de nous per- mettre de mieux nous relier aux autres plus qu’à nous-mêmes, de favoriser notre caractère irrationnel plus que rationnel pour mieux prendre en compte toute notre humaine diversité. Elle se veut une réponse critique à l’imaginaire et aux valeurs de l’augmentation, en proposant une réponse plus ouverte à la complexité sociale de nos interactions. C. CONTROVERSE L’augmentation n’est pas sans contro- verses, même si, celle-ci semble pro- fondément acquise dans les imaginaires : nous sommes (presque) tous prêts à une intervention technologique dans nos corps pour vivre plus longtemps. Outre les questions mises en exergue ci-des- sus, une autre controverse nous semble devoir retenir notre attention : celle du dopage, et avec elle, celle de la modifi- cation chimique de nos capacités, qui fait moins consensus que le pacemaker pour doper nos défaillances cardiaques ou que l’appareil pour remédier à sa surdité. Dopage, hormones, neurotransmetteurs Pour répondre à l’injonction d’une vie saine, pour parvenir à prendre le contrôle de son corps, nous sommes de plus en plus nombreux à avoir recours au dopage, au risque de soumettre notre corps à d’autresexcès,guèreplusbénéfiquespour lui. Pour convenir aux injonctions nor- matives des mesures (épreuve sportive, travail, études…) nombreux n’hésitent plus à avoir recours à la démesure. Pour être performants : nous devons tous être dopés ! La compétition sociale et profes- sionnelle génère la banalisation des pro- duits dopants. L’exigence de performance génère ses propres addictions. L’impératif à être disponible en continu, aligne notre existence sur celle des choses inanimées et exige de nos corps mêmes une mise à disposition continue, même si cela demande d’absorber services et produits
  32. 32. 26 POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE chimiques à dose toxique, explique Jona- than Crary. “Où serait le problème, si de nouvelles drogues permettaient à des in- dividus de travailler cent heures d’affilée ? Un temps de sommeil flexible et réduit n’assurerait-il pas une plus grande liberté personnelle ?”, ironise le professeur d’es- thétique, pointant par là même toutes les ambiguïtés de ces exigences écono- miques qui impactent désormais le social. Cette sportivation des moeurs va bien au-delà du seul champ du sport, même si c’est surtout ici qu’elle s’exprime. Ce dopage va bien au-delà de la prise de produits chimiques. Avec l’intégration professionnelle d’outils de mesure faisant du sport “une activité quasi scientifique”, l’optimisation technique s’apparente par- fois à des formes de dopage. Aujourd’hui, les données des capteurs physiologiques des sportifs leur permettent d’avoir un retour, une rétroaction sur leur propre pratique. Mais qu’en sera-t-il quand les équipes pirateront ou accéderont aux données de l’équipe adverse ? Un coureur qui a accès aux données de ses concur- rents court-il de la même manière ? Laquestiondudopage,desarégulation,de sa révélation, et son passage d’un niveau personnel à un niveau plus social, inter- équipes ou entre compétiteurs, permet de dérouler bien des questions autour de l’augmentation ordinaire dans une socié- té de la performance. Peut-on être dopé pour être plus gentil, plus social ou plus à l’écoute des autres ? comme l’esquisse notre collègue Rémi Sussan dans ses livres [18], plutôt que pour faire la guerre, pour travailler, pour passer des examens… Quelles drogues, quels neurotransmet- teurs, quelles hormones vont-ils nous aider à être plus intelligents ? A devenir plus empathiques ou plus compréhensifs ? Il y a là un champ de recherche et de débats de société à venir qui synthétise toutes les problématiques de l’augmenta- tion, et ce alors que l’usage des drogues rencontre un rejet social, un tabou, bien plus marqué que l’augmentation techno- logique, devenue, elle, à bien des égards, on ne peu plus banale, comme le rap- pellent les lunettes que nous portons sur notre nez. Cette différence d’acceptation sociale est un bon révélateur des tensions autour des questions de l’augmentation et permettrait d’interroger ce sujet d’une manière plus conflictuelle que sous le seul angle technologique, qui déclenche beau- coup moins de discussion ou d’opposition.
  33. 33. 27 DÉMONSTRATEURS Il nous semble essentiel aujourd’hui d’élargir les connaissances partagées sur le fonctionnement du cerveau et de la psychologie sociale, seul à même de ré- véler d’autres formes “d’augmentation” que compétitives. D’où des propositions de démonstrateurs, de suite de l’expédi- tion Bodyware, très exploratoires, pour révéler des formes d’augmentation ordi- naires. Empathon : Empathie augmentée Des systèmes d’augmentation pour favoriser l’empathie plutôt que la com- pétition La plupart des outils numériques du Quantified Self proposent des outils de mesure de soi permettant de se mesu- rer soi-même pour mieux se comparer aux autres. L’essentiel de ceux-ci repose sur la performance de soi et la compé- tition, à l’image de l’enregistrement de ses performances sportives. Rares sont les applications qui nous invitent, via nos données, à mieux comprendre le monde, à mieux comprendre les autres. Peut-on imaginer 20 prototypes rési- lients, qui favorisent la compréhension de l’autre plutôt que la compétition, qui per- mettent de surmonter les aléas de la vie, plutôt que de les dominer ? A l’image de l’application 20 day stranger, imaginée par le Media Lab Playful Systems et le Dalaï Lama Center for Ethics and Trans- formative values, qui propose de vivre l’expérience d’un étranger en échangeant les données de son téléphone mobile avec celle d’un inconnu vivant à l’autre bout du monde, pour voir si l’expérience de l’autre nous rapproche et nous fait devenir plus compréhensif. Stimuler le développement de proto- types reposant sur une conception de l’homme plus altruiste permettrait de faire émerger l’idée que d’autres formes d’augmentation sont possibles, basées sur d’autres valeurs de société que le libéralisme et la compétition. Permet- tant d’étendre le spectre de ce qu’on en- tend et comprend de l’augmentation et d’offrir une réponse au relatif échec des dispositifs qui prônent la différenciation des individus, comme les Google Glass. Peut-on améliorer et développer Blush et d’autres dispositifs de ce type ? Mieux recenser ceux qui existent ? Travailler à améliorer leur appropriation ?… Tel pour- rait être l’enjeu d’un Empathon (Empa- thie et Hackathon), un évènement pour favoriser la naissance de dispositifs d’aug- mentation ordinaire. HackCognition : 90 augmentations ordinaires. L’avenir de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs Si, comme nous l’avançons, l’un des ave- nirs de l’augmentation est de prendre conscience de nos biais cognitifs, alors proposons de nous atteler à ceux-ci. Sur la Wikipédia anglophone on trouve une liste de plus de 90 biais cognitifs, sociaux et de mémorisation. Lançons un POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  34. 34. 28 programme pour imaginer des projets permettant de relever chacun d’entre eux, d’en jouer, afin de permettre aux gens d’être plus conscients des biais qui les façonnent. Plutôt qu’ils soient des moyens de domination et de manipula- tion (à l’image des techniques marketing qui savent se jouer d’eux sans que nous en soyons toujours conscients), trouvons des moyens pour nous aider à en prendre conscience. Faisons-en des supports de dialogue, de jeu, de création, de compré- hension de soi et des autres… L’idée est de stimuler via un hackthon géant des projets s’adressant à chacun de nos biais pour esquisser des solu- tions technologiques permettant de les contourner, de les dépasser, de les révé- ler, d’en prendre conscience… POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  35. 35. 29 NOTES 1. Pierre Musso distingue 3 figures de l’augmentation : le cyber guerrier, qui du pacema- ker aux jambes composites d’Oscar Pistorius, nous emmène de l’homme d’aujourd’hui au surhumain de demain ; le modèle Frankenstein, notre double machinique huma- noïde de l’homme ; le cyborg, qui mixe les 2 premiers dans une hybridation homme- machine. Voir Musso (Pierre) in Munier (Brigitte), dir., Technocorps : la sociologie du corps à l’épreuve des nouvelles technologies, François Bourrin, 2014. 2. La question de la transgression consistant à transformer l’homme en cyborg est elle-même en débat. Pour Laurent Alexandre cette question n’en est pas vraiment une puisqu’elle semble massivement acceptée par la population. Tout le monde est prêt à avoir recours à un coeur artificiel pour prolonger son existence : “Le transhumanisme, n’est pas un fascisme technologique : l’opinion est déjà conquise. Elle ne souhaite pas la discussion. “Y’a-t-il eu une seule discussion en France de savoir si mettre un coeur électronique était une bonne chose ou une transgression inacceptable”, même si elle sauve plein de vies ?” 3. La question transhumaniste est plus complexe que la façon dont nous la synthé- tisons. Tous ne sont pas convaincus de l’enjeu que représente le téléchargement de son esprit dans une machine. Nombre d’entre eux se penchent également avec beau- coup d’intérêt sur la question de l’amélioration morale par exemple – voir les travaux de James Hughes… Nombre d’entre eux défendent aussi des questions et concepts de “liberté morphologique” ou de “liberté cognitive” revendiquant ainsi le droit à rester sourd si on le souhaite ou à demeurer autiste. 4. NBIC, acronyme pour Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. 5. Voir Crary (Johnathan), 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, 2014. Duret (Pascal), Sociologie de la compétition, Armand Collin, 2009. Bersini (Henri), Haro sur la compétition, PUF, 2010. 6. L’allongement de la durée de la vie est encore d’actualité, malgré son ralentissement voire sa possible régression annoncée pour demain dans la plupart des pays occidentaux. Mais avant cette régression, c’est l’allongement de durée de vie en bonne santé qui régresse avec la montée des maladies chroniques. 7. Guillaud (Hubert), De la mesure à la démesure de soi, Publie.net, 2012 et http:// fr.slideshare.net/HubertGuillaud/de-la-mesure-la-dmesure et http://www.internetac- tu.net/tag/quantifiedself/. 8. Taleb (Nassim Nicholas), Antifragile : les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres, 2013. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  36. 36. 30 9. Von Neumann (John), L’ordinateur et le cerveau, Flammarion, 1999. 10. A l’inverse du robot, si nous savons très bien percevoir et agir, notre difficulté est de savoir décider. Tout l’inverse du robot qui sait décider, mais a du mal à percevoir et à agir : http://www.internetactu.net/2015/07/10/linternet-des-objets-est-il-lavenir-de- la-robotique/. 11. Lehrer (Jonah) Faire le bon choix : comment notre cerveau prend des décisions, Robert Laffont, 2010. 12. Crary (Jonathan), 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, La Découverte, 2013. 13. Kahneman (Daniel), Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flam- marion 2011. 14. Pour faire référence à “l’informatique émotionnelle” ce champ de recherche au croisement de l’informatique et de l’économie comportementale qui vise à permettre aux machines de comprendre nos émotions et à interagir émotionnellement avec nous: http://www.internetactu.net/2011/09/15/augmenter-notre-intelligence-emotion- nelle/. 15. http://www.bbc.com/future/story/20140107-how-i-became-a-cyborg et http:// www.internetactu.net/2011/07/13/ce-que-les-patients-changent-a-la-sante/. 16. Besnier (Jean-Michel), Demain les post-humains : le futur a-t-il encore besoin de nous ?, Fayard, 2012. 17. C’est l’un des enseignements du programme “Plus longue la vie” de la Fing : http:// archives.fing.org/pluslonguelavie.net – voir Brugière (Amandine) et Rivière (Carole- Anne), Bien vieillir grâce au numérique : autonomie, qualité de vie, lien social, Fyp éditions, 2010. 18. Sussan (Rémi), Frontière grise, François Bourrin éditeur, 2013. Optimiser son cer- veau, FYP, 2009. POUR UNE AUGMENTATION ORDINAIRE
  37. 37. APPARENCES HYBRIDES 3 ∙∙∙ INTUITION L’expression et la revendication de soi en ligne nourrissent la contes- tation des normes sociales et esthétiques, et la disruption dans les usages. PISTES > 100 projecteurs de soi > Wearable Social Lab > Hacking social : Zone zéro relou RETROUVEZ CET ARTICLE SUR INTERNETACTU.NET http://www.internetactu.net/2015/09/25/bodyware-apparences- hybrides/
  38. 38. 32 APPARENCES HYBRIDES A. INTUITION Apparences hybrides, territoire de dé- tournement Le corps est un outil qui permet à la fois de jouer de son apparence, de son identité et de son appartenance. Il permet autant l’affirmation de soi – dire aux autres qui je suis, se projeter vers l’extérieur -, que la construction de soi : il est la charpente de son identité permettant de se projeter vers l’intérieur de soi. En cela, il est à la fois un vecteur esthétique et politique. Dans ce domaine des apparences, qui va de la beauté à l’émotion, des normes sociales à l’individualisme, du maquillage aux textiles connectés en passant par le bodyhacking… nous sommes confron- tés à des usages, des innovations, des détournements non structurés, qui sont d’abord et avant tout le fait des usa- gers. Ce sont eux qui réinventent avec la matière numérique leurs projections et constructions identitaires. Le numé- rique permet de renforcer l’affirmation ou la disparition de son identité, de son apparence, de ses appartenances et de ses engagements. Le débordement du numérique dans et sur le corps permet à la construction identitaire et normative de trouver de nouvelles ressources pour se projeter et s’affirmer. Comme le sou- ligne le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron [1] : “la culture numérique, avec la possibilité de démultiplier les identités sur Internet, s’accompagne de la convic- tion qu’elle est une fiction tributaire des interactions entre les différents membres d’un groupe à un moment donné. Chacun devient multi-identitaire. Une nouvelle normalité s’impose dont la plasticité est la valeur ajoutée, tandis que l’ancienne norme du “moi fort intégré” fait courir le risque d’un défaut d’adaptabilité”. A l’heure où les capteurs et les projec- teurs de soi s’apprêtent à se démultiplier (voir Bodyware : pour une augmentation ordinaire), une partie des utilisateurs vont vouloir de plus en plus utiliser le numé- rique pour projeter leurs identités, affir- mer ce qu’ils sont ou voudraient être ou ce qu’ils sont de l’autre côté des écrans ou le masquer par des projections obfus- catrices. La dichotomie entre ce que nous sommes d’un côté de l’écran et de l’autre est en tout cas appelée à se transformer avec l’internet des objets, les textiles in- telligents, les capteurs corporels…
  39. 39. 33 APPARENCES HYBRIDES B. PROBLÉMATIQUE je me projette donc je suis Avec le web 2.0, les internautes ont pris le contrôle de leur identité en ligne. De Facebook à Twitter, d’Instagram à Vine, ils affirment en ligne leurs appartenances. A l’heure des capteurs connectés et de la réalité augmentée, cette réappropriation de soi rebondit dans le réel, et le corps en est l’un des terrains de jeux. Nos identités en ligne rejaillissent hors ligne à travers nos apparences, et les images que nous renvoyons. Le jeu identitaire permis par le numérique continue et se prolonge dans le “vrai” monde. Jouer de son image, incarner ses revendications permet d’in- carner le langage, de l’enrichir autrement. L’enjeu n’est pas tant de contrôler ce que je ressens ou de mesurer ce que je suis, comme le propose le Quantified Self, que de contrôler ce que je montre de moi et d’en jouer, en ligne bien sûr, mais aussi dans le réel. La biométrie ne s’intéresse qu’à la dimen- sion identitaire du corps, le réduisant à un ensemble de signes, apparents ou internes, que l’on peut soumettre à ana- lyse, reconnaissance et validation. Voix, pupilles, forme du visage, démarche, empreintes digitales ou autres spécifici- tés physiques ou comportementales sont captées et décryptées par des dispositifs numériques élaborés, mais pas toujours très fiables… Elle pousse toujours plus loin notre identification, notre recon- naissance par les systèmes techniques permettant de payer avec notre visage, d’être évalués sur notre apparence… posant la question lancinante de la confi- dentialité biométrique. Finalement, est-ce que la biométrie ne caricature pas, en la confinant dans une relation homme-machine asymétrique, une fonction essentielle du corps, qui est de produire continuellement du sens, aussi bien en émission qu’en réception, et d’inscrire activement le sujet dans un espace social et culturel donné ? Comme le souligne le sociologue David Le Bre- ton, “à l’intérieur d’une même commu- nauté sociale, toutes les manifestations corporelles d’un acteur sont virtuelle- ment signifiantes aux yeux des autres”. Anthropologues et sociologues étudient depuis longtemps les rituels et codes qui régissent dans toute société, première ou contemporaine, les mises en scène de nos corps, l’acquisition de nos gestes, de nos étiquettes corporelles, l’expression de nos sentiments, de nos émotions, qui n’ont rien de naturel, mais sont enracinées dans des normes collectives implicites. Plus qu’une lointaine informatique émo- tionnelle où les machines apprennent à lire nos émotions et s’adaptent en consé- quence, le numérique est un moyen de rendre nos émotions plus expressives, de les revendiquer, de les amplifier, de les donner à voir notamment pour qu’elles produisent du jeu social. Le but n’est pas tant de capter que d’émettre. De parta- ger, de diffuser, d’exprimer, d’amplifier pour mieux se faire comprendre ou mieux s’exprimer. Mais également de cher- cher à brouiller, à détourner, à subvertir cette lecture émotionnelle qui s’annonce,
  40. 40. 34 APPARENCES HYBRIDES comme pour contourner la reconnais- sance faciale, faire mentir son capteur de stress ou le détecteur cardiaque qui va permettre demain à sa voiture de démar- rer… Le numérique est un moyen pour renforcer la relation entre les humains tout en brouillant sa lecture pour mieux la renouveler, mieux la détourner, la pirater ou la sublimer. L’émotion forme une sorte de langage venu du corps, tant vers soi (en réaction à un événement par exemple) que vers les autres (une émotion se transmet, elle en provoque d’autres par contagion ou réaction) – mais c’est un langage qu’on ne comprend pas toujours très bien. Les signaux de soi que l’on a déversés sur l’internet (textes, images…) sont des marqueurs sociaux, comme l’explore le spécialiste de l’image, André Gunthert [2]. Ces projections de soi, ces reflets que l’on propose de soi, se déversent sur soi et rejaillissent en ligne ou IRL comme autant de nouveaux signaux physiolo- giques, émotionnels ou normatifs sur soi. Partager son statut émotionnel ou les signaux qui marquent son appartenance est un moyen de partage, social, tribal, communautaire… Mon corps m’appartient L’internet est devenu un lieu de revendi- cation et d’expression de soi, à l’image des innombrables forums qui invitent les gens à partager (anonymement ou pas) une part de leur apparence, de leur res- senti, comme Mon Corps m’appartient. Ces forums de réappropriation de soi sont autant d’espaces d’interrogations des normes sociales et de la normalité. A l’image du Large Labia Project, de Our Breasts, de Don’t Shave qui invitent les femmes – des sites et projets équivalents existent pour les hommes comme le Penis Art Gallery – à montrer leur diversité et à la revendiquer. Comme l’explique très bien le sociologue Antonio Casilli – ces formes de revendications ne sont pas nouvelles, ni radicales et demeurent très limitées dans leur impact. Reste qu’en cherchant de la visibilité sur l’internet, elles cherchent aussi à atteindre une visibilité au-delà d’internet et notamment IRL, à l’image, dans un tout autre genre, des Cosplayers, qui font du déguisement un art de vivre. Au croisement de la mode, de la pub, du DIY, l’internet démocratise ainsi les modes et les vogues, facilitant leur dissémination en ligne et hors ligne, à l’image du Nail Art, l’art de décorer ses ongles, qui devient signe d’ap- partenance, de reconnaissance entre celles qui le pratiquent et qui, comme le montre le travail des designers Kristina Ortega et Jenny Roednhouse, s’incarne et se renou- velle dans des formes plus technologiques, au croisement du bodyhacking et de l’éco- nomie comportementale. Signalons que les hommes ne sont pas épargnés par ces nouveaux phénomènes de mode qui s’encouragent en ligne de tendances qui reflètent le réel : allant des concours de barbes extravagantes pour hyper hipsters à la mode des entrepreneurs de la Vallée qui, sur le modèle de Steve Jobs ou Mark Zuckerberg, adoptent une garde- robe unique pour ne pas épuiser leur cer-
  41. 41. Dans le Cosplay ou dans l’avatar qui me représente dans un jeu, qui suis-je vraiment ? Le blog collaboratif, Mon corps m’appartient. APPARENCES HYBRIDES
  42. 42. 36 APPARENCES HYBRIDES veau à faire des choix inutiles… Une ma- nière d’affirmer que la nouvelle coolitude est dans la maîtrise de l’uniformité, plutôt que dans la différence. “A l’heure de la surveillance de masse, l’uniformité devient le camouflage ultime. La normalité est la nouvelle liberté…” Cette nouvelle manière de se partager, de se revendiquer, est à l’intersection du brouillage de tous les champs relatifs au corps qui fondaient l’intuition originelle du groupe de travail Bodyware : beauté, identité, performance, santé, bien-être… Elle est l’expression même du brouillage des frontières entre la revendication à la différence et celle de la plus normale normalité. BodyHacking Le bodyhacking [2] est la transformation volontaire de son corps par les technologies pour modifier son apparence, améliorer ses caractéristiques, développer de nouveaux sens ou augmenter ses capacités. Ce cou- rant, cette communauté de pirates d’eux- mêmes que l’on retrouve par exemple sur BioHack ou BME, vise à renouveler et développer les modifications corporelles, des plus classiques (tatouages, chirurgie esthétique, appareillage…) aux plus futu- ristes (implants d’aimants au bout de ses doigts pour ressentir les vibrations élec- tromagnétiques de son environnement… et demain peut-être, amputations volon- taires pour se doter de la capacité à courir d’Oscar Pistorius). Ces technologies ne s’implantent pas que dans le corps d’ailleurs, mais également se portent à l’image des tatouages connec- tés, des textiles et appareils qui se portent connectés, des textiles haptiques, des lunettes et autres gadgets technologiques conçus pour nous doter de nouveaux super pouvoirs… L’enjeu est autant de se trans- former que de se doter de nouveaux sens, de transformer toujours plus avant notre corps en interface… Pour le sociologue Philippe Liotard, ces bo- dyhackers se caractérisent par une volonté de détourner leur identité, leur apparence, leur corporalité de “son parcours biolo- gique et social prédéfini”. Plus qu’une augmentation des capacités physiques, sensorielles, intellectuelles des humains tels que nous le présente le mythe du transhumanisme, ces libres associations entre corps et technolo- gie nourrissent l’expressivité du corps et stimulent, chez les artistes, chez les usa- gers, la conception de nouveaux objets et de nouveaux services au croisement de l’affirmation de soi, de l’affirmation communautaire et de l’esthétique. Avec le numérique, l’identité, l’appartenance, la quête des apparences s’apparentent au jeu, invitant l’usager à devenir l’avatar de lui-même à grand coup de cosplay, de transformation de soi, et à utiliser le nu- mérique pour affirmer ses appartenances et les revendiquer dans le réel.
  43. 43. 37 APPARENCES HYBRIDES C. CONTROVERSES ET PISTES Ce territoire à explorer n’est pas simple, car, en jouant à la fois des représentations et des revendications, il interroge les normes sociales et est, par nature, émi- nemment conflictuel et politique – deux conditions qui rendent toujours l’inno- vation plus difficile, mais foisonnante et multiple. C’est pourquoi aujourd’hui, il est surtout exploré par des microcommu- nautés de militants, d’artistes, d’usagers ou parfois de scientifiques. Il n’en reste pas moins que nous avons l’intuition qu’il s’y joue quelque chose d’important et de révélateur par lequel les tensions vont continuer de s’exprimer. Normes, identités, discriminations : un territoire de conflits Dans un monde en crise, l’identité est une balise. Mais cette balise n’est pas la même pour tous. Pour certains elle est un rempart, pour d’autres une frontière, une limite à dépasser. Elle pose la question du rapport à la norme, au canon, à la nor- malité, qu’elle soit seulement esthétique, médicale ou sociale. En cela, elle implique une dimension morale. Elle est au coeur du conflit entre ceux qui exaltent la di- versité et ceux qui revendiquent l’appar- tenance ou la ressemblance. Sur l’internet, les corps s’exposent et se cachent à la fois. Des groupes s’agrègent pour contester les canons esthétiques imposés. A l’inverse, les canons ne se sont peut-être jamais autant répandus. On est ici dans une tension entre conservateurs et explorateurs. Une tension entre alié- nation et libération autour des normes, des genres, du social. Le numérique joue un rôle complexe qui rend compte de la complexité de nos rapports à soi-même et aux autres. Il facilite et floute, il orga- nise le social et crée du chaos. Les pistes qu’explorent militants et ar- tistes peuvent déranger, à l’image du bodyhacking. L’expression de la diversité est ambiguë. Elle explore ce qui se niche dans les tensions de la société, à l’image des 52 nuances de genre que propose Fa- cebook à ses utilisateurs ou des multiples polémiques sur les censures automatisées par des algorithmes d’images de corps. La diversité de ces formes expressives hésite entre le jeu et la revendication politique, mettant sans cesse en tension normes sociales et culturelles. Cette question des apparences ne s’arrête pas à la surface de ce que nous sommes, mais mène jusqu’aux questions sociales et politiques les plus vives : har- cèlement, discrimination, communauta- risme, racisme… Sur toutes ces questions, le numérique agit comme un révélateur. Il ajoute une couche de complexité en dé- multipliant l’expressivité et en la radica- lisant. Comme le rappelait le sociologue Antonio Casilli en évoquant les trolls : “Le trolling ne doit pas être considéré comme une aberration de la sociabilité sur l’internet, mais comme l’une de ses facettes”. En fait, la radicalité des Trolls est une réponse aux blocages des formes d’expression publiques, qu’elles soient en ligne ou pas. On s’énerve pour affirmer
  44. 44. 38 APPARENCES HYBRIDES son propos, pour le faire exister, pour se faire entendre des autres. “L’existence même des trolls montre que l’espace pu- blic est largement un concept fantasma- tique”, insiste avec raison le sociologue. Les Trolls (réels comme virtuels) risquent surtout de se développer à mesure que le dialogue démocratique se ferme ou se recompose.. ” Le numérique agit comme le révélateur des tensions que traverse notre société. Plus que réparer, pirater ou résoudre les problèmes, le solutionnisme technologique, les rend bien souvent plus vifs encore, les perpétue, plus qu’il ne les change. La question de savoir si le numérique favorise ou non la polarisation n’est pourtant pas tranchée [4]. Le risque néanmoins est de renvoyer les problèmes sociaux à des questions de comporte- ments individuels à régler ou punir. Il est aussi d’accuser le numérique de tous les maux, quand il n’est qu’un symptôme, même s’il participe à transformer et faire évoluer ces questions. Il est enfin de ren- voyer à la société des réponses simplistes ne permettant de rétablir ni l’équité, ni l’égalité. Dans le foisonnement de réponses à ces questions de société que le numérique va être sommé d’apporter, les conflits ne vont pas cesser de s’exacerber, parce que les réponses technologiques seront à l’image de notre société : complexes et controversées. Le harcèlement, la discri- mination ou le racisme ne s’arrêteront pas avec un bouton sur lequel appuyer depuis nos smartphones. Et ce type de boutons et les multiples réponses que la techno- logie apportera auront plutôt tendance à démultiplier et complexifier les pro- blèmes qu’à les résoudre. Apparences : entre injonctions et réalités Nous sommes sur une planète obèse qui sacralise la minceur, ironise le sociologue Gilles Lipovetsky, qui pointe dans son dernier livre, De la légèreté l’essor massif et mondial de l’industrie et des pratiques du fitness. En 2008, près de 15 millions de français, un tiers de la population adulte s’adonnait chez soi ou en salle au fitness, à la musculation, à la remise en forme. Une pratique plus développée chez les femmes que chez les hommes, et même si la motivation principale reste la conservation de la bonne santé, 6 prati- quants sur 10 mettent en avant le désir de garder la ligne, de se muscler et de perdre du poids. Comme le souligne la philosophe Isabelle Quéval [5], “dans un paysage corporel où dominent des valeurs comme la minceur, la tonicité, la jeunesse des traits, la bonne santé, l’apparence n’est plus un leurre, élaboré pour masquer le vrai corps, mais le résultat d’un travail sur soi qui combine sport, diététique, médecine et technologies”. Se soigner, bien manger et faire du sport sonnent pour un grand nombre d’indi- vidus comme un impératif catégorique, auquel ils se soumettent d’autant plus volontiers qu’ils ont le sentiment d’exer- cer leur liberté en s’engageant de la sorte. Le corps n’est plus vécu comme un des- tin, une fatalité, mais à l’opposé comme un horizon et un projet. Soigner, nourrir, entretenir et développer son corps sont
  45. 45. Le #curvy sur Instagram. APPARENCES HYBRIDES
  46. 46. 40 APPARENCES HYBRIDES autant d’objectifs à atteindre pour se sen- tir en forme. Et pourtant jamais l’obésité n’a touché autant de personnes : selon l’Organisa- tion mondiale de la santé, 1,9 milliard de personnes dans le monde – soit 1 adulte sur 3 – souffrent de surpoids, (IMC entre 25 et 30) ou d’obésité (IMC supérieur à 30). Aux Etats-Unis, où les pratiques de fitness sont massivement répandues, le nombre d’enfants américains en surpoids a doublé en 20 ans. En France, le nombre d’adultes en surpoids a triplé entre 1992 et 2009. Un paradoxe que pointe Gilles Lipovetsky en observant que “plus l’indi- vidu hypermoderne se rêve léger, plus il montre d’excès pondéral”, ce qui expri- merait un “narcissisme négatif, insatis- fait, toujours en lutte contre lui-même”. L’obésité est une maladie, déclarée cause mondiale par l’OMS ; ses causes sont également socio-économiques, puisque (dans les pays développés) les pauvres sont plus souvent obèses que les riches ; et son caractère pathologique disqualifie es- thétiquement l’apparence des personnes qui en souffrent aux yeux du plus grand nombre, même si, bien sûr, la contesta- tion du statut canonique de la minceur ne cesse de prendre de l’ampleur. Le numérique est omniprésent dans cette fabrique de l’apparence, autant pour accompagner le mince dans l’entretien de son corps, que l’obèse dans la perte de son poids, ou le contestataire dans sa rébellion. La sculpture permanente de soi qu’exige le culte de la minceur, et la culpabilisation du surpoids, constituent pour les acteurs du numérique deux vec- teurs dynamiques de diffusion de leur offre dans l’univers du fitness : du coa- ching sportif, alimentaire, psychologique, des accessoires connectés pour toutes les pratiques, des plateformes de partage de données, de mesures, de vidéos, des réseaux sociaux pour partager ses joies et ses peines, ses défaites et ses victoires. Tout ce qui est nécessaire pour perdre du poids ou ne pas en gagner. De son côté, la contestation du pesant canon esthétique de la minceur a su trouver dans l’internet les outils, les relais et les communautés pour faire avancer ses thèses, et ouvrir d’autres perspectives. Cette question est bien sûr un terrain particulièrement fécond de l’affronte- ment entre injonctions et réalités nor- matives et identitaires. Qu’est-ce qu’être gros ? Qu’est-ce qu’être maigre ? Com- ment la démultiplication des conversa- tions démultiplie la trame de ces ques- tions, les renouvelle ou les fait disparaître ? Si le corps incarnait autrefois le destin de la personne, il est devenu aujourd’hui “une proposition toujours à affiner et à reprendre”, explique le sociologue David Le Breton [6]. Des millions d’individus se font chaque jour les bricoleurs inventifs de leurs apparences, tandis que le marke- ting distille savamment une honte diffuse d’être soi à laquelle répond une industrie du façonnement et de l’embellissement de soi, qui a connu en quelques années un essor considérable. Si les femmes consti- tuent la première cible de cette indus- trie, qui les soumet à “un impératif de séduction qui pose leur valeur sociale sur le registre de l’apparence et d’un modèle
  47. 47. 41 APPARENCES HYBRIDES restrictif de la séduction”, elles sont aussi les plus nombreuses à se rebeller. Il suffit de jeter un oeil aux 2 millions de photos du #curvy sur Instagram pour apprécier les capacités nouvelles de riposte dont disposent les internautes pour remettre la minceur à sa place. Le grand clash de la question du genre La question du genre a irrigué cette expé- dition, notamment par les polémiques et les critiques nourries et documentées sur le sexisme du monde de l’informatique [7]. Elle a généré nombre d’interrogations et de critiques, notamment sur la manière même dont sont conçues et appliquées au corps les technologies numériques, de l’Apple Health, au casque de réalité augmenté Oculus Rift, en passant par les accusations de masculinisme des montres connectées. Les polémiques autour du genre nour- rissent la conversation sociale, réinterro- geant notre manière de faire société : la conception de nos espaces publics réels, comme virtuels, l’enseignement, la place des femmes en entreprise et même la manière dont nos représentations gen- rées impactent nos biais cognitifs… Loin de proposer de résoudre cette épi- neuse question, l’intuition nous suggère qu’il serait important de s’intéresser aux déterminants sociaux de la mesure de soi et des technologies. Les nouvelles conquêtes sociales passent toujours par des phases de contestation, d’opposition et de tensions. L’appropriation du numé- rique par le corps a des conséquences sociales et politiques directes, auxquelles le numérique doit s’intéresser. Le carac- tère très conflictuel et émotionnel de ces questions ne peut être laissé de côté sous prétexte de son caractère explosif. Au contraire. Il nous montre que, parce que cette question est sensible, parce qu’elle nous touche tous, parce qu’elle ques- tionne notre manière de faire société, elle est un terrain de travail extrêmement crucial sur lequel nous devons apporter de nouvelles réponses. En tout cas, soyons sûrs que l’appropriation de ces questions sous des formes numériques va apporter de nouvelles questions, de nouveaux dé- bats et de nouvelles controverses. Elles n’auront peut-être pas le caractère de solutionnisme facile qu’on pourrait en attendre. Dans l’exercice de design- fiction réalisé fin 2013 avec les élèves et enseignants du département Design de l’ENS Cachan [8], la question du genre s’est ainsi invitée de manière troublante et inattendue. Le projet “Rétrospective XY” qui mettait en scène les évolutions de la question du genre entre 2013 et 2113, transgressait joyeusement les limites, frontières et tabous du sujet, pour imagi- ner des usages disruptifs des technologies numériques et biologiques, comme un patch cognitif d’exploration de son iden- tité sexuelle ou une expérience immersive dans un autre genre, qui ouvraient des perspectives aussi stimulantes qu’inquié- tantes. A croire que les digital natives ne semblent pas aussi effrayés que leurs aînés de ces innovations à venir.
  48. 48. 42 SCÉNARIOS ET DÉMONSTRATEURS Nous en sommes à un stade où le recueil d’exemples, de controverses nous incite à garder un oeil très affûtés sur ces su- jets. La question des apparences paraît encore très exploratoire d’autant plus que les questions qu’elle recouvre sont très actuelles et conflictuelles. Les outils numériques vont-ils augmenter l’inten- sité des tensions ou peuvent-ils les apai- ser ? 100 projecteurs de soi 100 projets pour augmenter les appa- rences et aider à projeter nos identités sur le monde. Les “wearables”, ces objets connectés que l’on porte sur soi, à l’image des fameuses Google Glass sont presque exclusivement des enregistreurs de soi ou du monde. Or, la plupart de ces capteurs portent en eux-mêmes un malaise conceptuel diffus. L’angoisse que nous ressentons quand nous croisons quelqu’un avec des Google Glass ou une personne qui parle à son oreillette… est dû au fait que “ces ob- jets proposent de mauvaises expériences qui se produisent lorsque la technologie permet à quelqu’un de superposer son monde sur le monde que nous avons à partager avec lui, mais sans nous laisser y participer”. Les objets connectés que l’on porte sont lus par les autres de la même manière que les autres objets que nous portons : parfum, vêtements, etc. Et la raison pour laquelle nous les portons est d’abord de rendre visible, lisible, ce que le fait de les porter exprime. Pour le designer Noah Feehan du New York Times, les objets que l’on porte de- vraient être avant tout des objets qui sug- gèrent leur propre utilisation sociale. Ils devraient nous permettre d’ajouter des modes d’interaction plutôt que de seu- lement enregistrer le monde. Les objets vestimentaires sociaux sont encore rares, mais ils vont nous permettre d’améliorer nos capacités d’écoute et d’interaction. Pour Feehan, ils permettront à l’avenir de nous doter de 3 principaux nouveaux sens : ceux qui relèvent de la prothèse, c’est-à-dire de l’augmentation de nos sens (un appareil qui vibre si on parle trop fort) ; ceux qui relèvent de connexions profondes (un appareil qui nous rappelle à nous-mêmes… c’est-à-dire qui nous confronterait par exemple à ce que nous pensions la semaine dernière) ; et ceux qui relèvent de la radiesthésie ou de la divination (qui permettent de trouver des affinités entre soi et les autres ou entre soi et les lieux où l’on se trouve). Plutôt que des capteurs de soi, il est tant d’ima- giner des “projecteurs de soi”, à l’image du prototype Blush, développé par le designer. Un petit badge qui écoute les conversations autour de lui et s’allume lorsque la conversation touche des su- jets qui matchent avec votre profil de recherche en ligne récent. Son but est d’inclure de manière subtile votre vie en ligne dans vos interactions réelles. Sur ce modèle, peut-on imaginer des technologies qui se portent qui ne soient pas seulement des enregistreurs, des cap- teurs, mais aussi des projecteurs ? Qu’ils APPARENCES HYBRIDES

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