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Marcel Proust, du chaman au fictionaute

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Communication de Lorenzo Soccavo sur Proust à l'occasion de la séance du séminaire EMC (Ethiques et Mythes de la Création) de l'Institut Charles Cros du 4 avril 2018, sur le thème "Écritures secrètes et lectures littéraires du chamanisme".

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Marcel Proust, du chaman au fictionaute

  1. 1. Marcel Proust, du chaman au fictionaute Lorenzo Soccavo Je me suis livré à une lecture chamanistique de l’œuvre de Marcel Proust. C'est-à-dire que je me suis appliqué à y relever ce qui pourrait évoquer, dans la figure du Proust lecteur de fictions et se réfléchissant comme tel, une dimension relevant du chamanisme. Dans cette perspective, en 2016-2017 j'ai relu A la Recherche du temps perdu, les quinze volumes de l'édition Gallimard de 1946-1947, puis la préface de 1906 de Proust à sa traduction d'un livre de John Ruskin, Sésame et les lys, préface aujourd'hui connue sous la forme d'un petit essai titré : Sur la lecture, ainsi que ses deux ouvrages posthumes : Jean Santeuil de 1952, et Contre Sainte-Beuve de 1954. Pour que le parcours auquel je vous invite vous soit bien intelligible d'emblée, je précise d'abord ce que j'entends personnellement par chaman et par chamanisme par rapport à mes propres travaux. – Un chaman est un humain qui peut voyager en esprit dans d'autres mondes que notre monde physique. – Le chamanisme est une pratique de médiation entre notre monde physique et les entités d'autres mondes. Il s'agit là de mes propres définitions dans la perspective de mes recherches. Ces recherches portent sur ce que j'appelle : l'autonomisation des lectrices et des lecteurs de fictions littéraires. Il s'agit d'approfondir notre ressenti et nos connaissances des processus en jeu lorsque nous lisons un roman, et de déterminer les conditions minimales qui seraient à réunir pour que les lectrices et les lecteurs puissent prendre conscience de la part d'eux qu'ils projettent dans les mondes des textes qu'ils lisent. Cette densification de la part de soi que nous projetons dans les fictions littéraires est ce que je l'appelle : le fictionaute. 1/9
  2. 2. Postulat La disposition d'esprit qui a prévalu à l'élaboration des réflexions que je vais vous livrer se trouve clairement exposée dans une citation de Jacques Rancière, dans son récent essai Les bords de la fiction (2017), faisant référence à l'écrivaine américaine Lynne Sharon Schwartz dans son ouvrage L'archéologue de la mémoire - Conversations avec W. G. Sebald (2009). Voici cette citation, qui sera donc a posteriori le postulat à la lecture chamanistique de Proust que je vais vous proposer ensuite : « Il n'y a pas lieu d'opposer ce qu'un cerveau a inventé à ce qui a réellement existé. Car le monde dont nous expérimentons quotidiennement la réalité n'est pas lui-même autre chose que le recouvrement du monde naturel par celui que le cerveau humain a produit. » Tout d'abord une précision importante : il ne s'agit en aucun cas de nier l'existence ou même seulement l'importance singulière et prééminente du monde que nous percevons comme réel par rapport à ceux que nous imaginons. Dans cette citation il est clairement sous-entendu qu'il y a, entre guillemets, des "choses", des "événements", qui existent bel et bien réellement et dont : « nous expérimentons quotidiennement la réalité ». Mais, cela dit, je prends acte du fait, lui aussi bien réel, que je ne pense et n'exprime cette réalité perçue par mes organes sensoriels et décodée par mon cerveau, que par le tamis du langage, sans conséquemment avoir pleinement conscience de ce que je ne peux pas verbaliser, formuler, l'indicible, l'ineffable, et qui pourrait très bien être la plus grande partie du réel. Je m'appuie entre autres pour penser cela sur l'Hypothèse Sapir-Whorf des années 1930 qui postule que le monde, tel que nous le percevons, dépend en grande partie du langage que nous utilisons pour le décrire ; de la déclaration de 1921 de Ludwig Wittgenstein : « 5.6 - Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. » (Tractatus logico- philosophicus) ; celle largement vulgarisée d'Albert Camus : « Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde. » (article : Philosophie de l'expression, paru dans Poésie 44, 1944) ; autant de propos qui s'inscrivent en filiation 2/9
  3. 3. d'une pensée kabbalistique pour laquelle le monde limité que nous percevons comme monde réel ne serait qu'un pur phénomène linguistique. Nous pourrions donc potentiellement, virtuellement, possiblement, accéder aux mondes des textes par une lecture appropriée à cet objectif, si simplement nous en avions vraiment la volonté. C'est donc dans cette perspective que j'ai relevé certaines traces de ces possibles accès dans ce que Proust rapporte dans son œuvre de son propre vécu de lecteur. Proust lecteur Je commencerai par citer l'incipit, très connu, de Sur la lecture, mais en poursuivant sur tout le premier court paragraphe : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. ». Proust pose là le débat que certains croient contemporain sur l'attention et la distraction. Pourquoi ? Parce qu'aux fondements de la lecture littéraire niche une ambiguïté entre le contexte et le texte, le monde-monde et le monde du livre. Le lecteur est dans cet entre- deux, comme entre deux îles, il lit entre le dit du texte et le dit du contexte, et se retrouve 3/9
  4. 4. ainsi dans un inter-dit, là précisément où il devrait pouvoir s'autonomiser, émanciper son propre imaginaire. L'écriture, c'est-à-dire la lecture dès lors que nous cédons à la tentation de lire ce qui est écrit, nous distrait du monde, elle engendre une dis-traction, une force de traction qui nous tire, nous attire dans le monde du texte, cependant que le monde que nous percevons ordinairement comme le nôtre, celui plus ou moins rassurant de notre vie quotidienne, cherche lui à garder notre attention, à dé-tourner notre regard vers lui, ses attractions naturelles, son spectacle permanent. Pourrait-on espérer pouvoir un jour percevoir les mondes des fictions littéraires comme de véritables territoires explorables, voire habitables, et pouvoir également, non plus seulement s'identifier à leurs personnages, mais échanger avec eux comme s'ils étaient des êtres vivants réels ? Je travaille dans cette perspective sur différentes hypothèses, mais il s'agit ici de rester concentrer sur Proust et son ressenti de son vécu de lecteur. Dans le premier volume de La Recherche (Du côté de chez Swann), Proust écrit : « Peut- être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles. », et il évoque les personnages romanesques comme : « [des] êtres d'un nouveau genre ». Pouvons-nous entendre cela comme des "entités d'autres mondes" ? Dans le dernier volume de La Recherche (Le temps retrouvé), il énonce clairement que : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément ». Il y déclare explicitement avoir créé son œuvre : « comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes1 et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. ». Un lecteur attentif peut ainsi je crois découvrir en filigrane un Proust chamane, c'est-à-dire un lecteur du monde qui explore comment nous autres humains lisons ce que nous appelons "la réalité" par le prisme en fait, ce qu'il nomme lui « le cristal successif » de nos états de conscience : « ...en continuant, écrit Proust observant ses propres sensations de lecteur, en continuant à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve 1 - C'est moi qui marque en gras dans les citations de Proust les termes sur lesquels je veux insister. 4/9
  5. 5. des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite... » (Du côté de chez Swann). Proust parle de « cristal successif » pour évoquer une forme subtile de déplacement de l'esprit que j'appelle moi : le voyage intérieur du lecteur de fictions littéraires. Ce « cristal successif » est celui des états mentaux liés à une lecture immersive : « Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides. » (Du côté de chez Swann). Par exemple, il s'interroge : comment se fait-il que, lisant, il n'a pas entendu une cloche sonner ? Il en fait alors ce constat : « quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence. » (Du côté de chez Swann). Pourquoi ? Parce que, résume-t-il : « Nous sentons dans un monde, nous pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux établir une concordance mais non combler l'intervalle. » (Le côté de Guermantes). Pourrions-nous alors avancer la proposition que nous vivrions dans un monde, et, que nous lirions dans un entre-deux mondes (inter-dit) ? Dès la première partie Du côté de chez Swann, Proust se positionne en tant que lecteur dans cette dimension ambiguë : « Dans l’espèce d’écran diapré [multicolore] d’états différents [cristal successif] que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans 5/9
  6. 6. cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. ». Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, il remarque que : « Le rêve était encore un de ces faits de ma vie qui m’avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais pas l’aide dans la composition de mon œuvre. ». Il évoque un : « travail de la pensée sur elle- même », c'est-à-dire qu'il évoque ces moments précieux où notre esprit vacille, et où nous ne pouvons plus ensuite démêler avec certitude si l'on a réellement vécu une situation, vu un fait, ou bien si nous les avons seulement rêvés ou lus. « Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, note-t-il malicieusement, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception... » (Du côté de chez Swann). Nous pourrions développer ici sur l'idée des mondes fictionnels comme laboratoires des cas de conscience2 . Cette double sensation chez Proust lecteur, à la fois de vivre des expériences uniques dans ses lectures, et, en même temps, d'une possible fusion, d'une possible confusion dans les souvenirs et dans ses imaginations, peut aller jusqu'à l'intuition d'un possible passage de l'autre côté du miroir : « Deux ou trois fois, observe-t-il en effet, pendant un instant, j’eus l’idée que le monde où était cette chambre et ces bibliothèques, et dans lequel Albertine était si peu de chose, était peut-être un monde intellectuel, qui était la seule réalité, et mon chagrin quelque chose comme celui que donne la lecture d’un roman et dont un fou seul 2 - Cf. Leichter-Flack Frédérique, Le laboratoire des cas de conscience [Essai]. Alma éditeur, 2012. 6/9
  7. 7. pourrait faire un chagrin durable et permanent et se prolongeant dans sa vie ; qu’il suffirait peut-être d’un petit mouvement de ma volonté pour atteindre ce monde réel, y rentrer en dépassant ma douleur comme un cerceau de papier qu’on crève, et ne plus me soucier davantage de ce qu’avait fait Albertine que nous ne nous soucions des actions de l’héroïne imaginaire d’un roman après que nous en avons fini la lecture. » (Sodome et Gomorrhe). Pour bien saisir toute la portée de ce qui pourrait s'apparenter ici à une forme subtile de métalepse, il conviendrait de bien avoir présentes à l'esprit les crises délirantes de jalousie du narrateur à l'égard d'Albertine, lesquelles font écho à celles de Swann à l'encontre d'Odette de Crécy (Du côté de chez Swann, deuxième partie : Un amour de Swann), et comment elles en viennent à dédoubler le monde entre celui d'une réalité multiple et qui semble se dérober aux jaloux et un autre univers fantasmé qui leur serait interdit. Ainsi, l'expérience de lecture de fictions littéraires se retrouve plus ou moins apparentée à une expérience onirique (ce qui pourrait nous induire en erreur, car il est évident que l'imagerie mentale des rêves et celle des lectures de fictions littéraires sont différentes). Dans Contre Sainte-Beuve Proust écrit au sujet des poésies de Gérard de Nerval : « Donc ce que nous avons ici, c’est un de ces tableaux d’une couleur irréelle, que nous ne voyons pas dans la réalité, que les mots même n’évoquent pas, mais que parfois nous voyons dans le rêve, ou que la musique évoque. Parfois, au moment de s’endormir, on les aperçoit, on veut fixer et définir leur forme. Alors on s’éveille, on ne les voit plus, on s’y laisse aller et avant qu’on ait su les fixer on est endormi, comme si l’intelligence n’avait pas la permission de les voir. Les êtres eux-mêmes qui sont dans de tels tableaux sont des rêves. ». Toute l'aventure de Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu repose sur de tels accidents et sur la prise de conscience de l'existence possible de failles spatio- temporelles. Lui-même à plusieurs reprises emploie ce qualificatif d'extra-temporel pour évoquer ce qui est en dehors du temps, et il parle également de : « livre intérieur de ces signes inconnus » (Le temps retrouvé, deuxième partie). Dans Le temps retrouvé, Proust embrasse les accidents qui lui auront ouvert la porte d'une certaine félicité dont il s'interroge sur la cause : « Or, cette cause, nous avoue-t-il, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et 7/9
  8. 8. dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. ». Du chaman au fictionaute Notre espèce animale ne peut naturellement concevoir l'idée d'espaces qu'à partir de l'expérience pratique qu'elle peut en avoir par l'intermédiaire de ses sens physiques. Dit autrement : nous sommes mentalement conditionnés par le type d'espaces que nos sens peuvent percevoir. Le cyberespace, tout comme les mondes intérieurs des croyants ou des mystiques ne répondent cependant pas à ces limites et solliciteraient donc un autre niveau de perception ou de prise de conscience. L'espace de nos rêves nocturnes nous confronte chaque nuit à d'autres logiques spatiales et, pour ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, l'espace intérieur du lecteur de fictions littéraires, celui dans lequel le lecteur visualise et ressent les effets de réel des histoires qu'il lit, doit logiquement lui aussi répondre à ses propres cohérences spatio- temporelles. La question est alors de déterminer comment, de notre imaginaire de lectrice ou de lecteur, cet espace fictionnel pourrait émerger et devenir une réalité substantielle par l'effet du réel qui l'entourerait ? Je pense, pour illustrer cette idée, aux vides qui prennent la forme d'amphores entre les balustres de temples grecs. Le marbre solide des balustres laisse apparaître l'image d'amphores là où il n'y a en fait que vide. Pourrions-nous approfondir cette sensation avec cet extrait de Marcel Aymé (La Vouivre) : « Entre les hautes rangées de maisons à étages, 8/9
  9. 9. l’espace devenait une réalité substantielle et prenait une forme, celle des rues qui l’enfermaient. » ? Les émotions et les impressions suscitées par la lecture pourraient-elles jouer le même rôle, remplir la même fonction, que les balustres ou que les « hautes rangées de maisons à étages » ? Tandis que le monde naturel limite nos capacités d'être pleinement et nous place face à l'inconnu de notre mort physique, la littérature nous propose des expériences immersives qui le décline en une infinité d'autres possibilités, d'autres façons de l'habiter, elle déploie sur les pages et les écrans des reflets de territoires qui, pour imaginaires qu'ils soient, nous invitent cependant, au minimum à la contemplation, voire à la flânerie, voire à l'exploration. Ce vagabondage en dehors du monde réel, auquel on accole couramment le terme générique d'immersion, n'est rendu possible que par l'état de conscience modifié engendré par la lecture de fictions littéraires, état qu'il faudrait absolument et urgemment étudier en profondeur selon moi. Pour conclure, j'avance l'hypothèse que cette expérience naturelle de la lecture de fictions littéraires, expérience partagée spontanément par un grand nombre de lectrices et de lecteurs, ne participe aucunement d'un déni de la réalité, au contraire, elle renforcerait la conscience réflexive de soi dans le monde réel et sa singularité, en lui opposant les présences plurielles d'autres mondes possibles en contrepoids. Car peut-il y avoir équilibre sans contrepoids ? Les mondes fictionnels ne sont-ils pas les contrepoids naturels à la puissance du monde réel ? Dans Contre Sainte-Beuve Proust écrivait à propos de Nerval : « Chez Gérard de Nerval, la folie naissante et pas encore déclarée n’est qu’une sorte de subjectivisme excessif, d’importance plus grande pour ainsi dire, attachée à un rêve, à un souvenir, à la qualité personnelle de la sensation, qu’à ce que cette sensation signifie de commun à tous, de perceptible pour tous, la réalité. ». Ne peut-on pas lire là en filigrane la voie à suivre, celle d'un subjectivisme excessif, pour conscientiser son fictionaute, la densification de la part de soi que nous projetons dans nos lectures de fictions littéraires ? Lorenzo Soccavo, Paris, mars-avril 2018. 9/9

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