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Laurent RIDEL
La Vieille-Lyre et
La Neuve-Lyre
Autrefois
La Vieille-Lyre,
La Neuve-Lyre,
Autrefois
Laurent Ridel
© 2008 - Auto-édition
Laurent Ridel. 3 rue Pierre Le Boulch. 27330 La Vieille-Lyre
En photos de couverture : le centre de ...
Préface
Combien de livres d’Histoire ou d’histoires ai-je lus depuis mon enfance ?
Dieu seul le sait !
Combien m’ont capti...
Avant-propos
Je propose ici l’histoire de la Vieille-Lyre et de la Neuve-Lyre et comme toutes les his-
toires, chacun a sa...
cet ouvrage. J’adresse mes remerciements à toutes les personnes qui ont eu la gentillesse et
la patience de témoigner : Hu...
La Vieille-Lyre et la Neuve-Lyre étaient-
elles unies autrefois ?
L
a parenté de leur nom suggère en effet une union passé...
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meilleure preuve de l’étroite parenté entre les deux villages que le fait d’appeler « Lyrois » aussi
bien les habitants...
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qu’on puisse donner une date. La seule affirmation que nous pouvons déduire, c’est que les
deux villages sont antérieur...
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Comment expliquer ce destin meilleur ? Parce que peu après la fondation de la Neuve-Lyre, un
événement, évoqué plus hau...
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Les Romains sont connus
comme un peuple bâtisseur.
Dans les Deux-Lyre, on cher-
che malheureusement en vain un
quelconq...
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Il faut dire qu’ils ont grandi et vécu ensemble des moments difficiles. Robert le Magnifique,
duc de Normandie et père ...
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L’abbaye Notre-Dame de Lyre
Visite des lieux
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l ne reste quasiment plus rien de ce monastère. Malgré ceci, une gravure...
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Mais le cœur de l’abbaye n’était pas l’église. Comme dans la plupart des monastères,
l’espace s’organisait autour du cl...
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contraignaient en effet à un soin permanent. Alors
qu’il ne subsiste presque rien des bâtiments du mo-
nastère, ces ouv...
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ment. Les viviers (toujours visibles) alimentaient en poissons la table des moines lors des pé-
riodes de carême tandis...
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longue. Certains habitants pensent plutôt que la statue reposerait au fond de la Risle ou d’un
étang. D’autres m’ont as...
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eu lieu dans la commune lors de la Révolution Française. En
1790, l’Assemblée Nationale ordonna la séquestre de tous le...
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pu ou n’a eu le courage de suivre en profondeur les galeries. En 1981, un radiesthésiste, invité
par M. LECOCQ, a pourt...
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L’activité est à
son comble lors des
foires, notamment celle
du 15 août. C’est une
date-clé du calendrier
lyrois car on...
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De la Croix de Pierre au Mesnil, par le plateau
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a rue Saint-Pierre amène au carrefour de la Croix de pierre (voir car...
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alentours de la Bosselette.
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vaient certainement nuire
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En suivant la Risle, du Rouge-Moulin à Trisay
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Les religieux de Lyre ont presque tous – sinon tous
– les moulins sur la portion de la Risle qui traverse la paroisse.
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La Révolution française
Les documents manquent pour savoir comment les Lyrois ont réagi devant les pre-
miers événement...
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sine, dortoir, réfectoire, infirmerie, caves, écurie, grange. Le dortoir n’en est plus vraiment un :
chaque moine dispo...
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Sans entretien, les bâtiments se dégradent rapidement. À la fin de l’année 1797, une
partie de l’église, notamment la t...
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saint-Gilles sonnent. La Garde Nationale accourt en armes et l’ensemble de la troupe prend
la direction de Conches. Sur...
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salpêtre, un produit indispensable à la fabrication de la poudre à canon. Les caves en pierres
calcaires du bourg sont ...
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bicyclette plutôt chaotiques. Attention aux nids de poule en dévalant la rue saint-Pierre,
la tête dans le guidon ! Il ...
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chocolat, du rhum… mais les témoins que j’ai rencontrés se souviennent surtout des friandises
qu’ils y achetaient quand...
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tivité dans les champs. Une moissonneuse-lieuse, tirée par un
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comment il a pu porter de tel poids. D’autant plus
que le porteur devai...
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Quelques scènes désuètes de la vie quotidienne
L
es années 30 renvoient à des images aujourd’hui anachroniques. C’était...
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Beaucoup de personnes marchaient encore en sabots. D’ailleurs, l’entreprise FRABOU-
LET installée à Chagny en fabriquai...
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connaissait les bienfaits de l’eau courante et potable depuis plus de trente ans. La construction
du château d’eau des ...
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DESMERGERS se rappelle l’une de ces journées. Déguisée en soleil, elle devait réciter un
poème devant les parents d’élè...
La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois
La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois
La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois
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La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois

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Livre écrit en 2008, par Laurent Ridel sur l'histoire de deux communes du département de l'Eure. Licence Creative Commons BY-NC : le contenu du livre est donc librement réutilisable à condition de citer l'auteur.

4e de couverture :
● La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre, deux villages
voisins du Pays d’Ouche, deux communes soeurs
unies par la Risle mais dont le destin fut opposé.
● Écrit dans un style clair et concis, ce livre est d’abord
une boîte à souvenirs. Souvenirs de ces dizaines de Lyrois
ou d’anciens Lyrois que l’auteur a interrogé pour
reconstituer la vie de nos grands-parents. Du travail
aux champs aux fêtes villageoises, en passant par la
dernière guerre, c’est une partie de la mémoire des
deux villages qui est conservée à l’intérieur de ce livre.
● Au terme d’une importante recherche en archive,
l’auteur révèle aussi plusieurs faits oubliés de l’histoire
des Deux-Lyre ou corrige quelques idées fausses.
Qui sait l’emplacement du vieux château de la
Neuve-Lyre ? Quelle grande usine implantée à Chagny
faisait vivre les Lyrois il y a moins de cent ans
? Qui sont ces hommes honorés sur les plaques de
rues : Émile Bourgeois, Loiziel ou Pierre Le Boulch ?
● Cette histoire explore aussi des sentiers plus
mystérieux. Au Moyen Âge, la Vieille-Lyre accueillait
une puissante abbaye. Les moines
nous ont laissés quelques ruines, des souterrains
et peut-être une Vierge cachée en or...

L’auteur, Laurent Ridel a vécu toute sa jeunesse
à la Vieille-Lyre. Né en 1979, il est historien
de formation, diplômé de l’université de Rouen.

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La Vieille-Lyre, la Neuve-Lyre autrefois

  1. 1. Laurent RIDEL La Vieille-Lyre et La Neuve-Lyre Autrefois
  2. 2. La Vieille-Lyre, La Neuve-Lyre, Autrefois Laurent Ridel
  3. 3. © 2008 - Auto-édition Laurent Ridel. 3 rue Pierre Le Boulch. 27330 La Vieille-Lyre En photos de couverture : le centre de la Vieille-Lyre et la place Emile Bourgeois à la Neuve-Lyre. En filigrane, l’abbaye de Lyre en 1678 d’après le Monasticon Gallicanum
  4. 4. Préface Combien de livres d’Histoire ou d’histoires ai-je lus depuis mon enfance ? Dieu seul le sait ! Combien m’ont captivé ? L’instituteur de l’école primaire les auraient comptés sur les doigts d’une main ! Laurent Ridel a réussi l’exploit grâce à son travail d’historien de restituer à travers les époques la vie quotidienne des Lyrois. Dans son ouvrage, les grandes anecdotes de l’Histoire de France côtoient les anecdotes du cru. Et tout cela, à l’aide d’une plume alerte et concise ; l’ouvrage se déguste comme une saga familiale. Avec précision, l’auteur cite des détails qui étonnent : en un instant, on se trouve plongé en plein conquête de l’Angleterre, tout juste si on se prend pas, l’espace d’un rêve, pour l’un des preux chevaliers de Guillaume. Les couleurs sont présentes également dans ce livre-document. Le rouge écarlate du coquelicot s’associe au blanc de la marguerite, le bleuet est dissident. Ce n’est déjà plus la Révolution, c’est la République : la France tranquille avec son clo- cher, sa mairie, son bistrot, ses champs de blé qui ondulent au gré du vent, la Risle qui s’écoule en boucles, calme et furieuse au rythme changeant des saisons. L’odeur des braises dans l’âtre, l’odeur du labour après le passage de la charrue dans les champs ... la terre qui sèche après l’orage. Un livre d’histoire en trois dimensions. Bravo Laurent ! Il te reste à écrire la vie de tes contemporains immédiats et n’oublie pas que désormais nous sommes trois et qu’une partie de notre histoire se trouve depuis l’an 1086 à Eardisland en Grande-Bretagne. De bien belles pages en perspective. Alors, à bientôt pour le tome 2, et ... Merci. Michel DESSARTHE Maire de la Vieille-Lyre Juin 2007
  5. 5. Avant-propos Je propose ici l’histoire de la Vieille-Lyre et de la Neuve-Lyre et comme toutes les his- toires, chacun a sa manière de la raconter, chacun privilégie certains faits plutôt que d’autres. Pour ma part, je n’ai pas voulu dresser une chronologie d’événements ou une liste généalogi- que des anciens seigneurs du village. J’ai préféré raconter la vie des habitants, célèbres ou ano- nymes. J’ai aussi voulu recréer l’environnement dans lequel évoluaient ces gens, un cadre de vie parfois bien différent d’aujourd’hui. En fait, je ne propose pas ici l’histoire des Deux-Lyre mais plutôt une histoire des Deux-Lyre. F ouiller le passé de la Vieille-Lyre amène inévitablement à rencontrer une grosse masse de granite : le monastère Notre-Dame de Lyre. Sans sa présence, on aurait peine à écrire quelques lignes sur la commune, tout du moins avant la Révolution. Le travers serait de parler uniquement de ce lieu. Or, aux côtés des moines, vi- vaient d’autres groupes dans le village : des paysans bien sûr mais aussi de nombreuses familles d’artisans. Car autrefois on travaillait beaucoup le bois et le fer dans la région. Surtout au-delà du bourg, il y a de nombreux hameaux qu’il faudra évoquer. Car eux aussi ont une histoire. Difficile d’évoquer la Vieille-Lyre sans rencontrer sa voisine, la Neuve-Lyre. D’ailleurs, vous constatez que de nombreux chapitres sont communs (les origines, la dernière guerre, le film Le Trou Normand). En 2000, est sorti un livret rédigé par Pierre MOLKHOU qui retraçait bien les événements qu’a vécu la commune. Il n’est pas question de refaire la même chose. Je me suis donc attaché à quelques thèmes oubliés par l’auteur (les anciens commerces, l’origine des noms de rue) ou d’en développer d’autres (l’usine de Chagny). Pour ceux qui ne sont pas familiers avec les deux villages, une présentation s’impose. Tous deux appartiennent au Pays d’Ouche, région aux confins des départements de l’Eure et de l’Orne. Évreux est à environ 35 km et L’Aigle à 20. Imbriquées l’une dans l’autre, la Neuve- Lyre et la Vieille-Lyre comptent un nombre d’habitants assez voisin, autour de 600 personnes. Bien que sœurs, elles n’en sont pas pour autant jumelles. Chacune affiche une identité propre. Constituée d’une pléiade de hameaux, la Vieille-Lyre est une commune au paysage champêtre et forestier. La Neuve-Lyre représente le modèle du bourg rural, avec ses nombreux commer- ces, ses services de base et son marché. La Vieille-Lyre s’étend sur 1700 ha alors que la Neuve- Lyre constitue l’une des plus petites communes du département de l’Eure (environ 260 ha). Au-delà de ces oppositions, un dénominateur commun les rapproche : la Risle. Cette rivière traverse les deux territoires communaux en leur milieu. C’est en suivant le cours d’eau qu’on découvre les plus charmants endroits et c’est en s’asseyant sur les pentes de la vallée qu’on admire les plus beaux panoramas des Deux-Lyre. Afin de rédiger ce livre, il m’a fallu, d’une part, consulter les nombreux documents conservés aux Archives départementales de l’Eure à Évreux et, d’autre part, rencontrer des habitants de la région (pas seulement des deux Lyre). Je ne suis donc pas le seul artisan de
  6. 6. cet ouvrage. J’adresse mes remerciements à toutes les personnes qui ont eu la gentillesse et la patience de témoigner : Hubert et Jacqueline BACLE, Yvonne BERGER, Francine et Jac- ques BESNARD-BERNADAC, Claude et Eliane BLANCHET, André et Thérèse BRISSET, Denise DESSARTHE, Yolande DROUET, Gérard DUMOUTIER, Lucienne GALERNE, Marc GAUTHIER, Jeanne GIRON, Jeanne GUÉRIN, Gilbert HUBERT, Georgette LE BOULCH, Pierre et Claudine LOISEAU, Yvette MADELON, Colette MOUSSE, Raymond PLAINE, Gilbert PÉCOT, Colette TOQUARD et Gaston TRÉHARD. Ce fut lors de chaque entretien un moment enrichissant qui m’offrait une autre image de la commune. En outre, j’exprime ma reconnaissance envers ceux qui m’ont aimablement accueilli dans leur propriété pour me dévoiler un élément de leur patrimoine : Francis BEAUMESNIL, Roger et Ginette MARCHAL, M. et Mme MORLAY et Raymonde PERRAULT. Enfin, je n’oublie pas ceux qui m’ont soutenu dans ce long projet, qui m’ont guidé vers les personnes bien informées ou qui m’ont prêté des documents : mes parents Claude et Martine RIDEL, le maire de la Vieille- Lyre Michel DESSARTHE, Jean Henri CARDON, Laurent COLOMBE, Pierre et Odette DHAESE, Josette DELAUNAY, Philippe et Odile DORCHIES, Jean-Claude et Chantal GA- LERNE, Véronique et Jean-Noël LEBORGNE, Bernard LIZOT, Gilles MÉDARD et le per- sonnel des Archives Départementales de l’Eure. J’ai également une pensée particulière pour Paul DORCHIES, Jacques DESCOU- DRAS, Albert LECOCQ, Jeanne LE ROUX, Marie-Thérèse LOUTREL, Lucien et Henriette TOCQUARD qui ont chacun contribué à ce livre mais qui n’auront pas eu le temps de le voir achevé.
  7. 7. La Vieille-Lyre et la Neuve-Lyre étaient- elles unies autrefois ? L a parenté de leur nom suggère en effet une union passée. D’ailleurs, nombreux sont les Lyrois qui pensent que les deux communes n’en formaient qu’une autrefois. C’est vrai, à ceci près qu’on ne peut pas parler de commune avant 1789, date de leur création en France. On doit parler de paroisse. Au Moyen Âge, la Vieille- Lyre et la Neuve-Lyre faisaient partie de la même paroisse. Mais la Vieille-Lyre en constituait la tête alors que sa voisine était considérée comme sa dépendance. Concrètement, les habitants de la Neuve-Lyre devaient se faire baptiser et enterrer en l’église de la Vieille-Lyre. À force de protestations, ils obtinrent en 1229 leur indépendance, c’est-à-dire que l’évêque d’Évreux leur accorda leur propre curé, leur propre cimetière et leurs propres fonts baptismaux. La paroisse de la Neuve-Lyre était née. Depuis 1789, quelques tentatives de réunion des deux communes ont été tentées, avec l’insuccès que l’on sait. Dernièrement, en 1995, un référendum organisé dans les deux mairies échoua car si les électeurs de la Neuve-Lyre votèrent la fusion, leurs voisins la refusèrent par une légère majorité. Pendant la Révolution, les projets n’aboutirent pas non plus à cause de la rivalité entre les deux municipalités. Pourtant, chacune était favorable à une réunion des deux territoires à condition que l’opération soit une annexion à son profit et non une fusion. Autrement dit, l’une voulait rester chef-lieu et reléguer l’autre en simple hameau. Ce fut bien entendu un dialogue de sourds. Dans ce conflit de préséance, les phrases assassines fusaient au sein des lettres que chaque municipalité envoyait aux autorités chargées de trancher. Par exemple, en 1790, la municipalité de la Vieille-Lyre se dit appartenir à « Lyre l’aînée » et qualifie dédaigneusement leur voisine de « Lyre la cadette ». En réponse, le maire de la Neuve-Lyre et ses assesseurs vantent l’importance de leur bourg en énumérant ses com- merçants et les nombreux services qu’il dispose : une poste aux lettres, une poste aux chevaux, des halles, des foires, un marché, trois marchands drapiers, six épiciers, cinq boulangers, deux chirurgiens, six maréchaux et des marchands de fer. Quand la Vieille-Lyre propose un même instituteur pour les deux communes, l’autre refuse et répond que la Vieille-Lyre n’est qu’« un désert plein de ruines ». Surtout, la lettre se termine par un argument qui en dit long sur les relations entre les deux communes à cette époque : la municipalité refuse de rassembler dans une même école les enfants des deux Lyre étant donné «  la rivalité et l’antipatie qui règnent et qui ont de tout tems existé entre les deux Lires, spécialement dans la classe des enfants dont différentes rixes ont été portées a des extrémités facheuses capables d’amener du trouble dans les grands personnages ». Aujourd’hui les relations sont bien plus saines puisque dans le primaire, les enfants des deux communes sont mélangées et on les voit jouer ensemble au sein de l’Union Sportive Ly- roise. Les municipalités savent maintenant s’entendre sur des projets communs. Enfin, quelle La Vieille-Lyre et la Neuve-Lyre étaient-elles unies autrefois ?
  8. 8. 10 meilleure preuve de l’étroite parenté entre les deux villages que le fait d’appeler « Lyrois » aussi bien les habitants de la Neuve-Lyre que ceux de la Vieille-Lyre ! On ne parle pas de Nouveaux Lyrois, ni de Vieux Lyrois. Par contre, en 1914, on ne savait pas encore comment nommer les habitants des deux Lyre : on hésitait entre Lyrois, Lyrons, Lyrans, Lyrains, Lyrais, Lyriens. Le curé de la Neuve-Lyre, l’abbé THUILLIER, mena alors son enquête. Sa conclusion ne man- que pas de nous surprendre puisqu’il déclara : « Nous ferons remarquer que la désinence en -ois n’est pas très goûtée des Normands. Ils ont même difficulté à la prononcer sans exagé- ration ». Au terme d’une analyse étymologique, il fit le choix du nom « Lyron » ! Bonne lecture donc à tous les Lyrons ! À la quête des origines La Vieille-Lyre est-elle si vieille et La Neuve-Lyre plus neuve ? E xpliquer l’origine des Deux-Lyre revient à résoudre une équation à plusieurs inconnues. Faute de documents et de sources, les hypothèses dépassent en nombre les certitudes. Observons les rares indices en nos mains. D’abord, le nom de « Lyre ». D’où vient-il ? Bien-sûr, écartons tout de suite un quelconque rapport avec l’instrument de musique. L’étymologiste François de BEUREPAIRE nous explique plutôt que « Lyre » est dérivé du mot « Lera ». Celui-ci correspondant à l’ancien nom supposée de la Risle. Au cours du temps, il se serait déformé, allongé et raccourci devenant Lirizinus, Risilina puis Risla. Les Deux-Lyre recevraient donc leur appellation de la rivière qui les traverse. Pourquoi pas ? À Vire (Calvados), coule bien la Vire et la ville de Dives-sur-Mer (Calvados) ne se situe- t-elle pas à l’embouchure de la Dives ? Le mot « Lera » est en tout cas très ancien puisque antérieur aux Romains selon Fran- çois de BEAUREPAIRE voire antérieur aux Gaulois si l’on suit le raisonnement du linguiste René LEPELLEY. Pour autant, n’en concluons pas que les deux villages remontent à cette très haute antiquité. Lera ne fut peut-être qu’un simple lieu-dit dans la vallée plusieurs siècles. Seule certitude, la Vieille-Lyre et la Neuve-Lyre existent au plus tard depuis l’an 1051, soit depuis le milieu du Moyen Age : nous avons en effet – c’est le deuxième indice – un parchemin de cette année qui les mentionne. C’est un document exceptionnel car c’est le plus vieux témoignage écrit qui évoque les deux communes. Sur ce parchemin très jauni, il est écrit que plusieurs sei- gneurs donnent à une certaine abbaye Notre-Dame de Lyre des terres et d’autres biens situés à la Vieille-Lyre et à la Neuve-Lyre. Le monastère, implanté à la Vieille-Lyre, a alors moins de cinq ans d’existence. La lecture du texte, en latin s’il vous plaît, nous apporte d’autres in- formations très intéressantes : des hameaux sont cités (Trisay, Le Chalet, Chagny) ainsi qu’un moulin entre la Neuve-Lyre et la Vieille-Lyre. Les moines de Lyre ne s’installent donc pas dans une portion déserte de la vallée de la Risle. Le secteur est peuplé depuis un certain temps sans A la quête des origines
  9. 9. 11 qu’on puisse donner une date. La seule affirmation que nous pouvons déduire, c’est que les deux villages sont antérieurs à 1051. Reste une dernière question : pourquoi Vieille et Neuve ? « Parce que la Vieille-Lyre est tout simplement plus ancienne que la Neuve-Lyre » me direz-vous. Oui, certainement mais essayons d’approfondir. Il est intéressant de faire un parallèle avec un village tout proche : la Ferrière-sur-Risle. La tradition rapporte qu’au-dessus du bourg, sur le plateau, existait une ville. Aujourd’hui, l’endroit se nomme les côtes de la Vieille-Ferrière. On n’y trouve plus qu’une maison, des bois et des champs mais plusieurs preuves indiquent en effet une occupation antérieure plus considérable. Un grand tertre artificiel, des talus doublés de profonds fossés attestent notamment l’existence d’un château. De 1971 à 1974, des archéologues fouillèrent les restes de ce château. Sous la forti- fication, ils découvrirent des traces antérieures de bâtiments en bois, des sépultures et les fondations d’un édifice en pierre, vraisemblablement une église. Ce n’était pas une ville dispa- rue qu’ils mettaient au jour mais les vestiges de l’ancien village de la Ferrière. Car la Ferrière s’étendait à l’origine sur le plateau. Jusqu’au jour où le seigneur a décidé de développer un lieu voisin, en l’occurrence le site actuel dans la vallée. Cette décision est intervenue à la fin du XIe siècle d’après les monnaies retrouvées lors des fouilles archéologiques. Pourquoi ce transfert ? Les hypothèses sont nombreuses : la volonté de créer un village sur des bases nouvelles, le rapprochement avec une route importante ou encore la recherche d’un accès plus aisé à l’eau de la Risle. Au fil des années, l’ancien habitat fut déserté, les maisons vieillirent en ruines, les ronces s’y développèrent, les rues s’effacèrent, le silence s’installa. Dans la bouche des gens, ce lieu devint « la Vieille-Ferrière » par opposition au nouveau village dans la vallée. Ce dernier prit par contre le nom de Novae Ferrariæ (la Neuve-Ferrière). D’anciens textes du XIIe siècle nous le confirment. Puis le nom se simplifia en « la Ferrière », le bourg que l’on connaît. La Neuve-Lyre et la Vieille-Lyre ont-elles la même origine ? Imaginons un village appelé « Lyre » établi au bord de la Risle. Le seigneur local bouleverse la situation. Il quitte Lyre pour résider 1000-1500 m plus loin. Il choisit un endroit au-dessus de la vallée où l’on jouit d’une vue panoramique sur les terres alentours. Le site est peut-être plus facile à défendre ; la proxi- mité de la forêt giboyeuse de Breteuil intéresse peut-être notre homme amateur de chasse, que sais-je ? Le seigneur invite (ou contraint) la population lyroise à rejoindre sa nouvelle résidence. Un nouveau village se forme autour. Des maisons s’élèvent. Des rues sont tracées. Le site ancien de Lyre est abandonné. Il meurt. On le désigne désormais sous le nom de « la Vieille- Lyre » par opposition au dynamique village qui se crée et qui devient « la Neuve-Lyre ». Vieille-Ferrière et Neuve-Ferrière d’un côté, Vieille-Lyre et Neuve-Lyre de l’autre, l’his- toire n’est-elle pas la même ? Celle d’un ancien habitat déserté au profit d’un voisin plus attrac- tif ? Certainement. À une différence près. La Vieille-Ferrière a décliné à tel point qu’elle n’est plus, de nos jours, qu’un lieu-dit. Or, la Vieille-Lyre est aujourd’hui un village de 600 habitants. En d’autres termes, la Vieille-Lyre, c’est-à-dire le site originel de Lyre, a finalement survécu. A la quête des origines
  10. 10. 12 Comment expliquer ce destin meilleur ? Parce que peu après la fondation de la Neuve-Lyre, un événement, évoqué plus haut, a permis la résurrection de la Vieille-Lyre : l’installation d’une abbaye en 1046. Mais ceci est une autre histoire que nous aborderons quelques pages plus loin. Reve- nons à des temps plus anciens, à une époque où les deux villages n’existaient pas. Des hommes préhistoriques aux Romains L es hommes préhistoriques semblent avoir apprécié la région lyroise. Les collectionneurs y ont en effet trouvé de nombreux silex taillés. Certains remonteraient à plus de 120 000 ans. Quelques paléontologues avancent même 350 000 ans. Ces datations donnent le vertige. Ces silex sont parmi les plus anciens de Normandie. A ce titre, un échantillon d’entre eux est présenté dans les vitrines du musée de Normandie à Caen. Rien de moins. Dans la région, les hommes préhistoriques trouvaient dans le sous-sol du silex en quantité tandis que la vallée de la Risle constituait une voie de passage pour les troupeaux sauvages qu’ils chassaient. Un autre indice plus imposant prouve le peuplement préhistorique de la région : le menhir qui se dresse en contrebas de Neaufles-Auvergny. Cette grande pierre est surnommée « la Pierre de Gargantua » en référence à une célèbre légende. Les paysans racontaient que jadis le géant Gar- gantua avait fauché environ 15 ha de prairies en une seule journée. Sa besogne effectuée, il avait jeté sa pierre à faux qui lui avait servi à affûter sa lame. Elle se planta au milieu de la vallée de la Risle. C’est elle que nous voyons aujourd’hui. Beaucoup plus proches de nous, les Ro- mains ont aussi marqué la Vieille-Lyre de leur empreinte. De la Barre-en-Ouche à la Vieille- Lyre, puis de la Vieille-Lyre à Guernanville, la route est parfaitement droite à l’exception des passages dans les vallées ou vallons. Vous circulez en fait sur une voie romaine. L’axe reliait la ville de Lisieux (alors appelée Noviomagus) à Condé- sur-Iton (Condate). Ce village, près de Breteuil, était autrefois une importante agglomération gal- lo-romaine vers laquelle convergeaient plusieurs voies. Outre le musée de Normandie, Mme PERRAULT, de Bois-Normand, conserve une importante collection de silex ra- massés dans la région par son mari. En haut à gauche, un talon de hache polie (le tranchant est du côté droit). En haut à droite, un os de cervidé dont la partie inférieure servait à frapper les silex afin de les façonner (pièce ne provenant pas de la Vieille-Lyre) ; au centre, un caillou qui avait le même rôle de percuteur ; en bas à gauche, une lame (on voit bien les éclats débités) ; les 2 pièces juste à droite sont des bifaces (outils utilisés pour couper et taillés sur les deux faces). Juste en des- sous de l’os de cervidé, une pointe. A la quête des origines
  11. 11. 13 Les Romains sont connus comme un peuple bâtisseur. Dans les Deux-Lyre, on cher- che malheureusement en vain un quelconque monument élevé de leurs mains. Pas de temple, ni de thermes, pas d’amphithéâtre, pas même une villa agricole. On ne sait pas si les deux villages exis- taient déjà. Bien que le site de la Vieille-Lyre, au carrefour d’une voie romaine et d’un cours d’eau (la Risle), soit favorable à l’instal- lation précoce d’une population, la terre ne nous a rien livré qui puisse attester cette occupation. En dehors de la voie antique, ces puissants Romains ne nous auraient donc rien laissé. C’est presque vrai. Le musée des An- tiquités de Rouen conserve sim- plement un minuscule récipient gallo-romain en verre (un barillet) trouvé sur la commune de la Vieille-Lyre. Maigre consola- tion. La fondation de l’abbaye 1051 est une date à retenir dans l’histoire du village. En effet, c’est l’année du tout premier parchemin qui cite la Vieille-Lyre. En vérité, il ne dit pas nommément « Vieille-Lyre » mais « Vetus Lira » car à cette époque les actes officiels sont en latin. Nous avons déjà évoqué ce document plus haut : il correspond à un acte de donation – une charte – en faveur du mo- nastère de Lyre. La fondation du monastère remonte quelques années auparavant, en l’an 1046. Cela fait plus de 600 ans que les Romains sont partis. De l’eau a coulé sous le pont de la Risle. Guillau- me le Bâtard (qui deviendra le fameux Guillaume le Conquérant) est alors duc de Normandie. Nous sommes dans une période de fort élan religieux : en vingt ans, sept monastères ont vu le jour dans le duché dont ceux de Conches et du Bec(-Hellouin). En ce qui concerne l’abbaye de Lyre, les fondateurs sont un couple d’aristocrates normands : Guillaume fils d’Osbern (ou Fitz-Osbern) et sa femme Adelise. Seigneur de Breteuil-sur-Iton, Guillaume fait partie des fidèles les plus proches du duc Guillaume le Bâtard, il en est peut-être même le plus proche. A la quête des origines Vue aérienne des traces d’un bâtiment gallo-romain à la Vieille-Lyre En 2004, deux spécialistes de l’archéologie aérienne, Véroni- que et Jean-Noël LEBORGNE, ont repéré d’avion des traces de fondations d’un bâtiment. L’endroit se situe au milieu des champs à quelques centaines de mètres du château de la Bourgeraie. De forme rectangulaire, le bâtiment mesurait en- viron 20 m sur 10. Une fois au sol, les deux archéologues ont ramassé entre autres sur le site des tuiles romaines (tegu- lae). Leur découverte pourrait donc bien remonter à l’époque antique ! Patientons quelques années ; d’autres campagnes d’observation aérienne doivent avoir lieu. Nous ne sommes peut-être pas au bout de nos surprises (Photo Le Borgne/Du- mondelle/Archéo 27).
  12. 12. 14 Il faut dire qu’ils ont grandi et vécu ensemble des moments difficiles. Robert le Magnifique, duc de Normandie et père de Guillaume le Bâtard, était parti pour un pèlerinage à Jérusalem mais avait trouvé la mort sur le chemin de retour. Le prince n’avait que vingt-cinq ans. Son fils Guillaume se retrouvait donc duc mais, du haut de ses huit ans, il ne pouvait pas effficacement assumer cette fonction. En conséquence, l’anarchie se développa dans le duché ; plusieurs barons normands se rebellèrent. Une nuit, des rebelles pénétrèrent dans la chambre ducale et égorgèrent sous les yeux du duc un officier. Or la victime était justement le père de Guillaume fils d’Osbern, qui, sachant la vie du jeune duc menacée, dormait dans la même chambre. Une telle histoire ne pouvait que lier à jamais les deux enfants. Pourquoi fonder une abbaye ? Guillaume fils d’Os- bern le dit clairement dans la charte : en bon chrétien, il espère par cet acte obtenir la rémission de ses péchés et contribuer au salut de l’âme de ses parents. Il attend précisément des moines des prières quotidiennes, pour lui et sa famille. Suffisamment pour lui ouvrir les portes du paradis lorsqu’il mourra à son tour. Pour permettre cette activité consacrée à Dieu et garantir l’auto-subsis- tance de la jeune communauté religieuse, Guillaume dote le monastère en terres et en revenus. Son épouse, Adelise, qui est la fille du puissant baron de Conches Roger de Tosny, contribue aussi à la pieuse fondation en donnant un domaine dans le pays de Caux ainsi que ses bijoux. Cette femme s’attache à Lyre à tel point qu’elle choisit d’y reposer pour l’éternité. À sa mort, elle est enterrée dans le cloître. Bien plus tard, au XVIe siècle, l’abbé de Lyre décide de célébrer la fondatrice en faisant sculpter sur sa tombe une statue. Le monument existe toujours ; il trône désormais dans le chœur de l’église paroissiale du village. Adelise apparaît couchée les deux bras pliés en croix sur sa poitrine. Elle porte l’habit de moniale. À la suite de Guillaume fils d’Osbern et de son épouse, des chevaliers, des petits nobles, de simples particuliers, soucieux de sauver leur âme, participent aussi à la dotation de la jeune abbaye. Son fondateur suit ensuite Guillaume le Conquérant dans la conquête de l’Angleterre. Le royaume anglo-saxon tombe et le duc de Normandie récompense son fidèle par des pro- priétés anglaises et par d’importants commandements. Ces différentes concessions permettent au seigneur de Breteuil de se montrer encore plus généreux envers Lyre. Les dons s’accumu- lent au cours des premiers siècles d’existence du monastère. Résultat, l’abbaye se retrouve rapi- dement à la tête de domaines nombreux et dispersés et jouit de revenus variés (dîmes, moulins, rentes en nature ou en argent…), tant en Normandie qu’en Angleterre. Le gisant d’Adelise de Tosny, la fondatrice de l’abbaye de Lyre, dans le chœur de l’église paroissiale. L’abbé BOUSSEL, le curé de la Vieille-Lyre, découvrit la statue en 1925 : elle était retournée et servait de marche-pied devant le grand autel de l’église ! Le dé- cor de la statue est typiquement Renaissance. Ce n’est donc pas la plaque tombale d’origine. A la quête des origines
  13. 13. 15 L’abbaye Notre-Dame de Lyre Visite des lieux I l ne reste quasiment plus rien de ce monastère. Malgré ceci, une gravure datée de 1678 permet de se le représenter. D’abord, il faut prendre conscience de la sur- face importante de l’ensemble (voir carte p.47). Un mur d’enceinte d’environ 2,5 km enserrait le domaine constitué des bâtiments monastiques mais aussi d’un bois, de prés, de vergers, de jardins, de vignes, de champs et d’étangs. L’enclos abritait donc un concentré de campagne. L’église abbatiale étendait son ombre sur cette mosaïque de couleur. Longue d’en- viron 80m (deux fois l’église paroissiale actuelle), surmontée d’une haut clocher, elle dominait comme un phare et écrasait comme un château le paysage de la Vieille-Lyre. Apparemment, l’architecture de cette grande église était gothique. L’édifice fut élevé vers 1200, après qu’un incendie dévastateur ait détruit le précédant sanctuaire. Les quêtes me- nées par les religieux d’église en église, les dons de l’évêque d’Évreux et de plusieurs seigneurs, permirent le financement des travaux de reconstruction. Les bâtisseurs utilisèrent peut-être la pierre locale, le grison, comme matériau de construction. Un croquis de la seconde moitié du XVIIe siècle le laisserait supposer. L’abbatiale de Lyre ne devait donc pas avoir la blancheur ou l’ocre des cathédrales mais plutôt une teinte marron-roux. L’abbaye Notre-Dame de Lyre L’abbaye de Lyre en 1678. d’après le Monasticon Gallicanum
  14. 14. 16 Mais le cœur de l’abbaye n’était pas l’église. Comme dans la plupart des monastères, l’espace s’organisait autour du cloître. C’était un espace de verdure, carré, entouré par une ga- lerie et encadré par les hauts murs des différents bâtiments monastiques. De ce lieu, le regard s’élevait naturellement vers le clocher et sa flèche puis vers le ciel. Du cloître, espace carrefour, les moines pouvaient se rendre au réfectoire, dans la salle du chapitre (salle de réunion de l’abbé et des moines), au dortoir et enfin à l’église lorsque la cloche les appelait à l’office et au repas. Lorsque Thomas CORNEILLE, le frère du dramaturge Pierre CORNEILLE, visite l’abbaye en 1704, il constate que l’église abbatiale est « grande et belle, a onze piliers en sa longueur et des bas côtéz. Le cloître est neuf et bâti à la moderne. Le réfectoire, la sacristie et la salle des Conférences sont des lieux ornéz de lambris de menuiserie ». Ces boiseries assuraient un peu de chaleur dans ces pièces envahies habituellement par le froid. La gravure de 1678 révèle également que l’abbaye de Lyre n’était pas seulement un lieu de prière. On y trouvait tous les éléments d’une grande exploitation agricole : autour d’une cour de ferme, étaient disposés une écurie, des étables, une grange et un pressoir. Mener une vie de moine V ers 1130, un ancien moine du Bec(-Hellouin) prend la tête de l’abbaye No- tre-Dame de Lyre. Il en importe la règle bénédictine, qui va désormais régir la vie des moines jusqu’à la disparition du monastère lors de la Révolution française. Cette règle, appliquée dans la plupart des abbayes, fixe l’organisation de la commu- nauté. Elle impose principalement la division des journées en trois temps : un temps pour les offices liturgiques, un temps pour le travail, un temps pour la lecture de la Bible ou d’autres ouvrages pieux. La principale activité des religieux consiste en la célébration des offices liturgiques. Il y en a huit quotidiennement. Chaque matin, l’abbé ouvre un grand livre, le nécrologe, dans lequel figure la liste des morts que la communauté doit prier en ce jour. Les moines prient et chantent donc des heures durant et ce dès la première heure du jour. Une cérémonie a même lieu durant la nuit : les têtes tonsurées, ensommeillées, doivent descendre de leur dortoir pour se rendre dans le chœur de l’église. Il en va du salut des âmes des trépassés. La communauté doit aussi travailler. Les premiers moines n’hésitent pas à cultiver la terre de leurs propres mains, comme les paysans du village. Mais il semble que ce lourd labeur soit progressivement effectué par des salariés et des serviteurs. Les moines ne transpirent bientôt plus que pour l’entretien de leurs carrés de jardin. Le travail monacal se résume alors à la copie de manuscrits anciens. Il faut l’avouer, les religieux de Lyre ont bien œuvré dans ce domaine. Seuls les monastères ont les moyens financiers d’entretenir des gens qui passent leur temps à écrire. Et il en fallait du temps quand on voit les beaux spécimens du XIe au XIVe siècles conservés de nos jours dans la bibliothèque municipale d’Évreux principalement. La réalisation d’une bible nécessitait un an de travail environ. La calligraphie et les enluminures L’abbaye Notre-Dame de Lyre
  15. 15. 17 contraignaient en effet à un soin permanent. Alors qu’il ne subsiste presque rien des bâtiments du mo- nastère, ces ouvrages forment aujourd’hui les plus anciens témoignages laissés par les moines de Lyre. Un inventaire de 1790 recensait 3825 volumes. Un certain nombre a disparu au moment de la Révolu- tion. Aujourd’hui, Évreux, Rouen, Paris et, plus éton- nant, Londres se partagent les ouvrages rescapés du pillage. Le monastère est un peu comme une mai- sonnée dans laquelle l’abbé serait le chef de famille. C’est lui qui fixe au début de la journée les tâches des moines et qui les réprimande. D’ailleurs, en 1255, l’archevêque de Rouen Eudes RIGAUD visite l’éta- blissement et reproche à l’abbé Gilbert de LA HAYE de trop s’emporter contre les frères. Ces derniers sont alors au nombre de 60 mais une partie est installée en Angleterre et dans les différents prieurés qui sont sous la direction de l’abbaye. Certains moines ont une fonction précise. Ainsi, le prieur remplace l’abbé en son absence, ce qui devient fréquent dans les derniers siècles de vie de l’abbaye. Le chantre dirige le chant de ses compagnons lors des cérémonies. Quant au sacristain, il veille sur le trésor et sonne les cloches pour appeler les moines à l’office, notamment la nuit. L’aumônier accueille les pèlerins à pied et s’occupe des pauvres de la paroisse. Chaque jeudi saint, les moines lavaient les pieds de ces pauvres. Une forme de péni- tence qu’ils abandonnèrent assez vite. Un document signale enfin l’existence d’un maître des écoles. Ensei- gnait-il exclusivement aux novices ou s’ouvrait-il aux laïcs, fils de seigneurs ou simple villageois ? Les moines mangeaient plutôt bien. L’abbaye possédait en effet de vastes champs cultivés et perce- vait des dîmes sur de nombreuses productions agri- coles. L’historien Bernard Bodinier a calculé qu’à la veille de sa disparition en 1791, le monastère détenait 911 ha dans l’Eure ! Cette surface faisait de Lyre l’un des vingt-cinq plus grands propriétaires du départe- Si la fondation de l’abbaye m’était contée Une version romancée de la naissan- ce de l’abbaye est parvenue jusqu’à nous. Dans les environs de la Vieille- Lyre, à Chalet, vivait un ermite du nom de Robert. Il menait une vie ascétique mais se souvenait qu’il n’y a pas si longtemps sa vie était autre. Robert était à l’origine un chevalier normand. Il avait combattu contre les Français puis contre les Musulmans en Es- pagne. Puis, il décida de renoncer à la guerre et aux plaisirs de la chair. Il laissa pousser sa barbe, abandonna ses habits de chevalier puis se retira dans notre secteur, à l’écart du monde. Un jour qu’il chassait dans la forêt, une voix lui commanda de changer son er- mitage en église. À quelque temps de là, un prêtre du Bosc-Renoult, qui errait aussi dans les bois, parce qu’il était af- fligé de la lèpre, se plaça sur son pas- sage et lui demanda de l’écouter. Il lui raconta qu’à trois reprises, une voix ve- nue de nulle part l’enjoignait à se ren- dre auprès du puissant seigneur local, Guillaume fils d’Osbern, pour le convain- cre d’édifier un monastère en l’honneur de la Vierge. Cependant, étant donné sa maladie, il ne pouvait pas se rendre lui-même auprès de ce seigneur. Robert se sentit soulagé qu’un autre homme que lui ait reçu le même commande- ment. Il rassura le lépreux en lui disant qu’il exécuterait la mission à sa place. Robert alla donc trouver Guillaume fils d’Osbern, avec qui il avait combattu à Tillières. Guillaume écouta l’ermite mais refusa d’accéder à son vœu, le prenant pour un exalté. Cependant, Robert ne renonça pas et comprit qu’en s’adressant à sa femme Adelise il trouverait une oreille plus attentive. En effet, Adelise l’écouta et lui promit de convaincre son mari. Elle y réussit. Ainsi fut décidée par le couple la fon- dation de l’abbaye de Lyre. L’ermite Robert en aurait été le premier abbé. L’abbaye Notre-Dame de Lyre
  16. 16. 18 ment. Les viviers (toujours visibles) alimentaient en poissons la table des moines lors des pé- riodes de carême tandis que le colombier offrait régulièrement des oeufs de pigeons. Dans les verres, le cidre coulait à flot, les vergers de pommiers enveloppant littéralement l’abbaye. Les moines buvaient aussi du vin, une partie du breuvage étant produite sur place. Car des vignes s’étendaient sur les pentes de la vallée. Des ceps à la Vieille-Lyre ! Il est vrai que le climat ne devait pas favoriser la maturité du raisin, ni l’exposition très moyenne à l’ouest-nord-ouest. Cependant, les moines de l’abbaye se sentaient fiers de tirer de leur terre un peu de vin. Fina- lement, en 1705, le prieur du monastère décida d’arracher la vigne pour planter à sa place du blé et des arbres fruitiers. L’acte dans lequel est consigné cette décision confirme nos crain- tes quant à la qualité du breuvage puisqu’il est écrit : « depuis plus de 15 ans la dite vigne ne rapporte que très peu de vin et pour l’ordinaire si méchant qu’on a de la peine à en boire ». Bref, la piquette de Lyre n’enchantait plus trop le palais des religieux. Histoires et légendes L es vieilles abbayes du Moyen Âge ont souvent servi de cadre à des histoires légendaires. Prenez le monastère de Mortemer, à l’autre extrémité du dépar- tement de l’Eure. Les habitants vous confient que quatre fantômes en habit de religieux apparaissent parfois et qu’une Dame Blanche erre la nuit au milieu des ruines. Plusieurs témoins rapportent avoir vu des portes se fermer ou entendu des bruits de pas sans qu’une présence humaine soit visible. À Corneville-sur-Risle, on explique que pendant la Guerre de Cent Ans, les moines de l’abbaye voisine chargèrent leur trésor et leurs cloches dans une barque pour les soustraire aux Anglais. Mais le poids considérable du chargement fit chavirer l’embarcation. Les religieux récupérèrent le trésor et les cloches, sauf une, que l’on ne retrouva jamais. Et selon la légende, lorsque les cloches de l’abbaye sonnèrent à nouveau, celle restée au fond de la Risle répondit au carillon de Corneville. L’abbaye de Lyre a aussi sa petite histoire sauf qu’elle n’est peut-être pas si légendaire qu’on pourrait le croire. La frontière entre vérité historique et récit fantaisiste s’avère bien brumeuse. On raconte qu’à la fin du XIIe siècle, les moines de Lyre durent quitter le village pour fuir la guerre. Ils embarquèrent dans un port de Normandie afin de traverser la Manche. La communauté religieuse trouva finalement asile sur l’île de Wight, au sud de l’Angleterre. C’est sur cette terre anglaise qu’elle choisit de bâtir un nouveau monastère. Un monastère baptisé « abbaye de Lyre » en mémoire du lieu que les moines venaient de quitter. Ils avaient emporté avec eux leurs trésors. Sauf un, dit la légende. Il s’agissait d’une vierge en or, intransporta- ble tant elle était grande. Elle fut donc cachée par les moines avant leur départ. Mais où ? Aujourd’hui encore, les amateurs de trésors se creusent la tête. Chacun a son idée sur l’endroit de la cachette. Beaucoup l’imaginent dans un des souterrains creusés sous la Vieille-Lyre. Ce n’est pas l’avis de tous. Une autre tradition rapporte que l’objet, pesant tout de même 800 kg, serait enterré au pied d’un chêne. Cet arbre se situerait dans le bois de l’enclos, au-dessus des étangs de la Risle. Étant donné le nombre de chênes dans ce secteur, la recherche risque d’être L’abbaye Notre-Dame de Lyre
  17. 17. 19 longue. Certains habitants pensent plutôt que la statue reposerait au fond de la Risle ou d’un étang. D’autres m’ont assuré que le trésor est caché sous les marches de l’église de la Vieille- Lyre. Mais alors quelles marches ? Celles à l’entrée ou celles à l’intérieur de l’édifice ? En tout cas, on cherche toujours la statue. Revenons sur l’histoire de ce monastère fondé par des religieux lyrois en Angleterre. Est-ce une légende ? Quelques faits laissent planer le doute. D’abord, au Moyen Âge, d’impor- tants liens existaient entre Lyre et l’Angleterre. Grâce à Guillaume Fils d’Osbern, le fondateur de l’abbaye, et à d’autres seigneurs, le monastère avait reçu quelques terres et plusieurs rentes outre-Manche. En outre, l’abbé de Lyre avait obtenu le droit de nommer les curés de plusieurs dizaines de paroisses anglaises. Les relations anglo-lyroises étaient même plus fortes que je m’y attendais. Par exemple, écoutez cette vieille histoire qui circule sur l’île de Wight. Wight, c’est cette île que le ferry transmanche contourne juste avant d’approcher de Portsmouth. On raconte là-bas que vers l’an 1170, des moines venus de Normandie auraient débarqué sur la côte, à un endroit aujourd’hui baptisé Monks Bay (c’est-à-dire la Baie des Moines en anglais). À proximité, les nouveaux arrivants auraient édifié l’église de Bonchurch. Ce monument serait- il le monastère où se serait établis les moines lyrois à la fin du XIIe siècle ? Il est en tout cas troublant comment cette tradition anglaise rappelle notre légende locale. Un autre fait ne manque pas d’intriguer. À une trentaine de kilomètres d’Eardisland, donc toujours en Grande-Bretagne, subsiste un prieuré (un petit monastère) nommé Livers Ocle. Il se situe précisément dans le comté de Hereford, dont le seigneur était au temps de Guillaume le Conquérant, Guillaume fils d’Osbern. Or, on pense là-bas que le nom de Livers dériverait de Lyre. Est-ce donc plutôt à cet endroit que les moines lyrois ont élevé leur monas- tère après leur fuite de Normandie ? On se rend compte que les vieilles histoires ne sont jamais totalement des légendes. Simplement à force d’être raconté, le ré- cit fondé sur des faits réels s’est déformé au fil des générations. Les conteurs ont télescopé des événe- ments à l’origine distants dans le temps. Prenez l’histoire de la Vierge en or cachée. Encore une lé- gende ? Pas tout à fait. Il est facile de la rapprocher des événements qui ont L’abbaye Notre-Dame de Lyre L’église de Bonchurch sur l’île de Wight (Angleterre). Là-bas, les guides touristiques expliquent que ce monument fut construit par des moines de Normandie. Certains affirment plus exac- tement que ces religieux venaient de Lyre.
  18. 18. 20 eu lieu dans la commune lors de la Révolution Française. En 1790, l’Assemblée Nationale ordonna la séquestre de tous les biens des églises. En conséquence, le 14 mai, la municipalité de la Vieille-Lyre entra dans l’abbaye pour procéder à un in- ventaire des biens mobiliers. Ces derniers devaient être saisis pour être vendus au bénéfice de l’État. Comme par hasard, dès le lendemain de l’inventaire, des objets précieux avaient dis- paru, les serrures de la sacristie ayant été brisées au préalable. Qui étaient les auteurs du vol ? Les moines, leurs domestiques, d’autres villageois ? Le maire DUVAL diligenta une enquête et installa des gardes dans l’abbaye. Dans les jours suivants, on retrouva une partie du trésor, souvent dans des endroits insolites : la statue de l’enfant Jésus en argent était caché sous une couverture du mur de l’enclos abbatial. Le potager recelait parmi ses légumes une petite plaque d’argent. Une autre partie de l’argenterie se trouvait dissimulée au-dessus des latrines de l’abbaye. Néanmoins tout ne fut pas retrouvé. Qu’en est-il par exemple de cette fameuse Vierge dorée, patronne de l’abbaye ? A t-elle existé ? En tout cas, l’inventaire fait en 1790 par la mu- nicipalité ne signale pas l’existence d’un tel trésor. Si la statue a vraiment existé, elle pourrait se situer dans un des nombreux souterrains de la commune. Ne com- pare-t-on pas le sous-sol de la Vieille-Lyre à un gruyère ? On parle d’un souterrain qui sortirait au château de Bois-Anzeray, d’un autre qui mènerait à Conches. Un troisième passerait à Champignolles puis filerait à la Ferrière-sur-Risle et un dernier partirait vers la Neuve-Lyre pour se diriger vers l’abbaye de la Trappe, pourtant située à près de 40 km ! Il est difficile de vérifier leur existence puisque la plupart de ces passages sont dits murés aujourd’hui. Dans les temps difficiles, les moines s’y seraient terrés et auraient fui par ces boyaux. Même si l’abbaye constituait une enceinte sacrée, leurs habitants n’étaient pas protégés de la fureur des armées. A plusieurs reprises, des bandes de soldats n’ont pas hésité à pénétrer à l’intérieur du monas- tère pour le saccager et le piller. Ce fut notamment le cas pendant la guerre de Cent Ans, dans les années 1355-1365. À Rugles, comme me le raconta l’historien local Albert LECOCQ, beaucoup croient aussi à l’existence de souterrains sous la ville. Ils partiraient tous de l’ancien château (à l’empla- cement de la prairie bordée de tilleuls appelée « la Garenne »). À l’occasion de travaux ou lors d’éboulements, on a repéré des excavations et des voûtes maçonnées. Mais aucun curieux n’a Le jumelage avec Eardisland En décembre 2004, une let- tre partie d’Angleterre arriva à la mairie de la Vieille Lyre. Le courrier venait d’un cer- tain Paul SELFE, membre du conseil paroissial d’Ear- disland. Il y écrivait que son association d’histoire locale avait trouvé un passé com- mun entre son village an- glais et le nôtre : Eardisland versait autrefois une dîme à l’abbaye de Lyre. Paul SEL- FE proposait un échange entre les deux communes. L’idée a fait son chemin. Après plusieurs rencontres chaleureuses entre Anglais et Lyrois, Ruth BRINTON- BIVAND, conseillère muni- cipale d’Eardisland, et Mi- chel DESSARTHE, maire de la Vieille-Lyre ont signé officiellement un accord de jumelage le 16 septembre 2006. Le ministre délégué au Tourisme Léon BER- TRAND assistait à l’évé- nement. Au cours de l’une des rencontres franco-an- glaises, le maire, pince- sans-rire, accorda une re- mise de dette à Eardisland. Les Anglais ne devaient-ils pas 600 années d’arriérés de dîme à sa commune ? L’abbaye Notre-Dame de Lyre
  19. 19. 21 pu ou n’a eu le courage de suivre en profondeur les galeries. En 1981, un radiesthésiste, invité par M. LECOCQ, a pourtant confirmé la présence de structures souterraines sous la Garenne à l’aide de son pendule. Faut-il croire les résultats de cette pratique considérée par quelques- uns comme du charlatanisme ? Dans les Deux-Lyre, ce qui est indéniable, c’est que plusieurs propriétaires possèdent dans leur sous-sol des caves anciennes. À la Vieille-Lyre, l’une d’entre elle comporterait le dé- part de 11 souterrains ! J’ai eu la chance de visiter cette dernière. Elle consiste en deux couloirs perpendiculaires. L’une des branches descend assez profondément dans le sol et aboutit dans une pièce. Sur les murs, des groupes de bâtonnets sont gravés, laissant supposer que l’endroit a servi un temps de prison ou de lieu de stockage. Les deux couloirs comportent régulièrement des niches sur les côtés. Correspondent-elles à des départs de souterrains ? Je n’y crois pas. Il s’agit simplement de compartiments dans lesquels les moines installaient leur barrique de cidre ou de vin. C’est une disposition typique des caves monastiques médiévales. Alors, la Vieille- Lyre dissimule-t-elle vraiment dans son sol de longs souterrains ? Les anciens de la commune et de la Neuve-Lyre voisine l’affirment : ils s’y sont réfugiés pour se protéger des bombarde- ments pendant la guerre. Il faut l’avouer, il serait décevant d’apprendre que l’image de moines, une chandelle à la main, fuyant dans des couloirs sombres, ne se révèle qu’une légende. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines La communauté religieuse de Lyre ne possédait pas tout le territoire communal actuel mais en tant que seigneur du village, elle en contrôlait l’essentiel. Les documents laissés par les moines et conservés aux Archives départementales permettent d’évoquer quelques lieux. Dans le bourg I maginons que nous puissions revenir 300 ans en arrière et que nous parcourions la Vieille-Lyre. Que verrions-nous ? Nos yeux seraient d’abord attirés par la grande masse de l’abbaye. Nous l’avons décrite précédemment. C’était un monument très vaste qui rendait ridicule la taille des maisons autour. Sortons donc du monastère par une des quatre portes. La principale donne sur le cœur du village (aujourd’hui cette porte se situerait juste à côté du gîte du Trou Normand, à l’emplacement actuel d’un beau portail de briques). En sortant de l’abbaye par ce passage, le marcheur découvre la place trapézoïdale du village. C’est ici que se déroulent le marché et les foires de la Vieille-Lyre. Des marchands et paysans des environs y conversent. On y négocie entre autres céréales, draps et bêtes. Des boutiques d’artisans et des auberges entourent à cette époque la place et contribuent à une animation plus importante qu’aujourd’hui. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines
  20. 20. 22 L’activité est à son comble lors des foires, notamment celle du 15 août. C’est une date-clé du calendrier lyrois car on fête l’As- somption de la Vierge, patronne de l’abbaye. À cette occasion, les moi- nes abandonnent leur frugal repas quotidien pour déguster un cerf capturé les jours précé- dents dans la forêt de Breteuil. Une grande cérémonie religieuse a lieu dans l’église abbatiale pour laquelle les habitants des paroisses en- vironnantes sont conviés. C’est l’occasion de remplir la nef si rarement occupée au cours de l’année puisque les moines n’utilisent que le chœur et la croisée du transept. Le sanctuaire était balayé et décoré. On sortait les objets les plus précieux : deux statues en argent, une croix ornée de pierreries et contenant un fragment de la croix du Christ, les châsses renfermant les reliques de saints, enfin un anneau serti d’une émeraude et remis, dit-on, par saint Thomas Becket. En conséquence, chaque 15 août, une foule de pèlerins se presse vers le village. Les moines de Lyre attendent de ces journées de marché et de foire de belles rentrées d’argent car non seulement ils en profitent pour vendre leur surplus agricoles mais en plus ils perçoivent une taxe sur les étalages et les produits vendus et enfin, récupèrent les aumônes des fidèles. Sur le côté de la place, nous ne verrions pas le monuments aux morts (élevé en 1921), ni la route de la Ferrière-sur-Risle (tracée en 1843). À leur place, s’étend le cimetière qui des- cend donc plus bas qu’aujourd’hui. L’église paroissiale Saint-Pierre est déjà là. Seulement, à y regarder de près, elle ne ressemble pas totalement à celle que nous connaissons aujourd’hui. D’abord elle est moins longue. De plus, la porte d’entrée se situe sur la façade sud (côté rue saint-Pierre). Ce passage sera ensuite comblé. Continuons à nous imaginer la Vieille-Lyre au temps des moines. Nous montons la rue saint-Pierre pour accéder aux champs sur le plateau. Les maisons s’alignent déjà de chaque côté. Il est certain que l’installation d’une communauté religieuse, par l’activité économique qu’elle engendrait et la protection spirituelle qu’elle assurait, a favorisé le peuplement du vil- lage. Sans la présence de l’abbaye, la Vieille-Lyre ne serait peut-être qu’un hameau. L’église saint-Pierre de la Vieille-Lyre. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines
  21. 21. 23 De la Croix de Pierre au Mesnil, par le plateau L a rue Saint-Pierre amène au carrefour de la Croix de pierre (voir carte p.47). Ce point de repère sera déplacé au XIXe siècle à cause de l’installation de la voie ferrée. Le conseil municipal votera son transfert quelques dizaines de mètres plus loin, à l’emplacement que nous connaissons aujourd’hui. De ce carrefour, partent le che- min de Rouen (l’actuelle petite route qui dessert la Bosselette et la Mare Plate ) et le chemin de Paris (l’actuelle route de Guernanville). Ce sont donc d’importantes voies à cette époque. En suivant le chemin de Paris, on rejoint la ferme de la Bourgeraie, une des cinq exploi- tations que compte l’abbaye sur la paroisse de la Vieille-Lyre. Créée en limite de forêt, isolée, cette ferme ne semble pas très ancienne (mentionnée dès 1521). De l’autre côté de la route, à quelques centaines de mètres, autrefois, se tient la léprose- rie de la Madeleine. C’est dans ce bâtiment isolé à l’est de la paroisse, que les lépreux devaient se retirer. La lèpre était au Moyen Age une maladie assez répandue. En être atteint signifiait l’exclusion de la société. Les lépreux n’avaient plus le droit d’entrer dans les églises ou dans les tavernes et on leur confisquait leurs biens. Ils n’avaient d’autres choix qu’errer sur les routes ou se retirer dans une léproserie. Un ou plusieurs moines dirigeait l’établissement lyrois dont l’existence remonte au moins à 1227. Lors de notre visite fictive, la léproserie est abandonnée car la maladie a presque disparu. Bientôt, en 1737, les ruines seront totalement abattues et les moines récupéreront les matériaux pour réparer le logis de l’abbé. Il n’en reste donc plus rien actuellement. Nous arrivons aux limites communales. Au loin, on aperçoit, cernée par la forêt, la ferme des Noës. Il est temps de revenir au carrefour de la Croix de Pierre pour cette fois suivre le chemin de Rouen. La route longe le rebord de la vallée. C’est là, en bas de la pente, que s’étendaient les vignobles de la Vieille-Lyre. Sur la droite, s’élè- vent les bâtiments de la ferme de la Bosselette. La Bosselette (ou Boisselette) constitue la plus ancienne (mentionnée dès 1305) et la plus impor- tante ferme monastique de la Vieille-Lyre. Elle impressionne par le nombre de ses bâtiments (un plan de 1775 en figure 16 !) Derrière l’enclos de haies, on distingue notamment une grange, un co- lombier et même une tuilerie qui approvisionne le monastère en briques. Autour, plusieurs champs sont plantés de pommiers ! Cette étrange prati- que agricole ne s’étendaient pas seulement aux Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines La Croix de Pierre. Installée près d’un important carrefour, elle signalait pour le voyageur venant de l’est l’arrivée à la Vieille-Lyre.
  22. 22. 24 alentours de la Bosselette. L’ombre de pommiers de- vaient certainement nuire à la croissance du blé poussant juste en dessous. Néanmoins, il semble que le souci de boire du cidre issu de ses pommes sem- blait à cette époque aussi vital que de cultiver le blé de son pain. Après le val Pillier, la route monte et laisse sur la droite le hameau de la Secreterie (aujourd’hui nommé la Seigleterie). Ici aussi, le monastère possè- de une ferme. Les moines de Lyre l’ont délicieusement nommée « le Clos des Anges ». Le che- min de Rouen se poursuit jusqu’à la Mare Plate avant de s’enfoncer dans la forêt de Conches. Cette dernière est très importante pour les Lyrois : ils y envoient leurs bêtes. Les porcs man- gent les glands des chênes pendant que les chevaux et les vaches broutaient l’herbe qui perce le tapis de feuilles mortes. C’était une façon économique de les nourrir pour celui qui ne possède ni prairies, ni fourrages. Dans la forêt, les gardiens de troupeaux croisent les bûcherons, les charbonniers ainsi que les voituriers qui emmènent le bois à l’extérieur. Du bois indispensable pour le chauffage des foyers et pour les nombreux menuisiers et charpentiers de la commune. Car, au temps des moines, la Vieille-Lyre n’est pas seulement un village d’agriculteurs. Il abrite beaucoup d’artisans du bois. Aujourd’hui encore, la commune compte le plus grand nombre de charpentiers et menuisiers du canton. Au nord de la commune, le Mesnil forme le principal hameau de la commune. Les moi- nes n’en contrôlent qu’une partie. Un seigneur laïc possède le reste. Il y a donc un « sieur du Mesnil ». Il habite un beau manoir d’époque Louis XIII (encore debout) à la limite du coteau. Des Mesnil, il y a un peu partout à travers la campagne normande. L’explication est simple : en ancien français, le mot désigne un domaine rural. Pour le différencier des autres, le Mesnil de la Vieille-Lyre est surnommé le Mesnil de la Bretêche ou le Mesnil aux Bigres. Au Moyen Age, le bigre était un des nombreux travailleurs de la forêt. Ce personnage parcourait les bois afin de capturer des essaims. Puis tel un apiculteur, il élevait dans des ruches les « mouches à miel », autrement dit les abeilles. Ainsi le bigre produisait du miel – avec lequel on sucrait des boissons, les hydromels – et de la cire pour les bougies. Pour recueillir les abeilles, il avait l’autorisation de couper l’arbre qui abritait l’essaim. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines La roue à aubes du Rouge-Moulin. L’ossature est en fer ; les pales sont en bois. Au début des années 1920, M. LOISON écrasait encore du grain pour des particuliers. Aujourd’hui propriété de M. et Mme Marchal, ce lieu est l’un des plus charmants de la Vieille-Lyre
  23. 23. 25 En suivant la Risle, du Rouge-Moulin à Trisay C ontinuons notre promenade dans la Vieille-Lyre autour de l’an 1700. Du Mes- nil, de nombreux chemins permettent de descendre dans la vallée de la Risle (voir carte p.45). La Vieille-Lyre reste inséparable de la rivière à qui elle doit une partie de son développement. Le nom « Lyre » ne dériverait-il pas du nom primitif du fleuve : « Lera » ? C’est en tout cas ce qu’affirme l’érudit François de BEAUREPAIRE. Grâce à différentes donations, l’abbaye possède l’eau de la Risle à partir du pont de la Neuve-Lyre (celui sur lequel passe la route de Bois-Normand) jusqu’à la seigneurie de Champignolles. Ce qui signifie deux choses : d’abord, le contenu de la rivière revient aux moines, notamment les poissons. Pour preuve, en 1689, un paroissien de la Vieille-Lyre, Jacques DU HAMEL, est condamné à une amende car il a pêché dans la Risle. On le menaça du fouet s’il récidivait. Deuxièmement, cette concession de l’eau à la communauté des moines implique, à leur yeux, un droit de regard sur son utilisation par les riverains. Créer un moulin, détourner la rivière pour irriguer son pré, autant d’aménagements que l’abbé de Lyre surveille de près et admet difficilement s’il n’en est pas le commanditaire. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines L’ancien moulin d’André LEGAL, situé au pied du village. « Dédé la farine », comme le surnommait certains habitants, préparait justement de la farine pour les bêtes. Cet établissement occupe sûrement l’emplacement d’un très ancien moulin appartenant à l’abbaye.
  24. 24. 26 Les religieux de Lyre ont presque tous – sinon tous – les moulins sur la portion de la Risle qui traverse la paroisse. Les habitants des hameaux et villages proches sont sous le ban d’un de ces établissements c’est-à-dire qu’ils doivent obliga- toirement utiliser l’un d’entre eux. D’où leur nom de moulin banal. Vous produisez des céréales ? Vous devez les moudre au moulin banal. Vous tissez des étoffes de laine ? Vous devez les battre au moulin banal. Égrenons-les d’aval en amont. Au nord, fonctionne le Rouge Moulin, originellement appelé le moulin des Houmes (ou Heaumes). Depuis 1248, il accueille les pa- roissiens de la Barre, de Rubremont et du Bosc-Renoult venus moudre leur grain. La Risle se remonte ensuite sur quelques centaines de mètres et déjà Chalet apparaît sur la rive gauche. Installé sur une terrasse, Chalet est avec Trisay l’un des plus an- cien lieu-dit de la Vieille-Lyre puisqu’il figure dans la première grande charte de donation à l’abbaye datée d’environ 1051. Il y a un moulin à blé mais l’abbaye ne le possède pas (c’est une exception). Rapidement, on arrive à Trisay. Au temps des moines, Trisay se repère de loin. Été comme hiver, une épaisse fumée s’en échappe. C’est qu’on y travaille durement. Depuis les années 1480, les religieux de Lyre y font marcher une forge. Cette activité métallurgique se perpétuera après la Révolution française. Nous y reviendrons. Notre chemin se poursuit. Nous rejoignons la route de la Barre-en-Ouche. Le bourg de la Vieille-Lyre n’est plus loin. Nous longeons le mur d’enceinte de l’abbaye. Juste à l’entrée du village, sur la droite, un nouveau moulin à blé se dresse (il occuperait aujourd’hui l’emplacement du grand bâtiment blanc en contrebas du gîte du Trou Normand). Les habitants le nom- ment le moulin du Pré mais il fut longtemps désigné comme le moulin Anzerai car il fut donné à l’abbaye à la fin du XIIe siècle par le seigneur de Bois-Anzeray RICHARD. Soucieux de son salut, il termina sa vie comme moine de Lyre. Plus que quel- ques mètres et nous voilà revenu sur la place du bourg, devant l’entrée principale de l’abbaye. La boucle est bouclée. La Haie de Lyre L’abbaye de Lyre s’était ré- servé à son usage exclusif quelques portions de la fo- rêt, notamment le bois de la BourgeraieetlaHaiedeLyre (voir carte p.45). Environ 300 ha en tout. Elle y fabri- quait le charbon nécessaire à l’alimentation de sa forge et de sa tuilerie. Elle y cou- pait de beaux arbres, qu’el- le vendait quand elle avait un besoin d’argent urgent. De profonds fossés isolaient ces bois du reste de la forêt et des autres usagers. Pour renforcer ses limites, la Haie de Lyre disposait de bornes de grès sur son périmètre. Plantées en 1535, toutes ont disparu. Sauf deux. Bien taillées, elles s’élèvent à environ 80 cm mais sur- tout elles portent sur deux faces opposées des signes gravés, en fait des blasons. Du côté qui regarde vers la commune, on distingue une harpe c’est-à-dire les armes de l’abbaye de Lyre. De l’autre, figure une fleur de lys. Ce motif rappelle que ce côté-ci de la forêt ap- partenait au roi de France. Ce sont des vestiges ex- ceptionnels. Itinéraire à travers la Vieille-Lyre au temps des moines
  25. 25. 27 La Révolution française Les documents manquent pour savoir comment les Lyrois ont réagi devant les pre- miers événements de la Révolution : la prise de la Bastille, le vote de l’abolition des privilèges, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la mort du roi LOUIS XVI… La période révolutionnaire fut en tout cas un bouleversement : les moines quittent la Vieille Lyre. Désor- mais, un maire et quelques officiers municipaux (on ne dit pas encore conseillers municipaux) dirigent chacune des communes. Les anciennes divisions administratives disparaissent. À la place, sont mis en place les départements et les cantons. Les Deux-Lyre se retrouvent dans le département de l’Eure. La Neuve-Lyre devient chef-lieu d’un canton qui comprend entre autres la Vieille-Lyre. Quel renversement de situation ! La Vieille-Lyre, qui pendant plusieurs centaines d’années, était le siège du pouvoir seigneurial, celui de l’abbaye, se retrouve reléguée simple commune. À la faveur de la Révolution, c’est désormais sa voisine qui domine. L’agonie de l’abbaye D es malheurs, l’abbaye en a connu. Pourtant à chaque fois elle s’est relevée. Guerres et incendies accidentels ont à plusieurs reprises troublé la vie paisible des moines. En plus de ces événements ponctuels, des maux plus sournois frappaient l’abbaye à partir du XVe siècle  : des abbés absentéistes et rapaces se succédaient à Lyre ; les vocations de moines diminuaient. La Révolution française intervint à un moment où l’abbaye était très vulnérable. Cette fois, le coup fut fatal. Fatal pour les religieux mais aussi pour le monument. Pourtant, des opportunités se présentèrent pour éviter le pire. « Des oisifs », « des êtres inutiles », « des âmes peu charitables », des « personnages débauchés » : à la veille de la Révolution de 1789, le peuple ne mâche pas ses mots pour dé- signer les moines en général. Les cahiers de doléances envoyés au roi attestent d’une certaine hostilité à leur encontre. Alors que le nombre de religieux ne cesse de diminuer, alors que de nombreuses familles vivent dans la crainte de la disette, les abbayes françaises touchent tou- jours d’énormes revenus grâce aux dîmes, aux fermages et à leurs nombreuses propriétés. Les premiers Révolutionnaires s’attachent à remédier à cet abus. En novembre 1789, l’Assemblée nationale s’adjuge les biens du clergé afin de les vendre et ainsi rétablir des finances très mal en point. Trois mois plus tard, les députés votent la dissolution des ordres religieux. Le 14 mai 1790, à 10h, le maire de la Vieille-Lyre François DUVAL se présente donc en compagnie de quatre officiers municipaux, Jacques MASSON, Jean-Baptiste MARAIS, Étienne LOISEAU et Jacques DUMOUTIER, à la porte de l’abbaye de Lyre. Il entend pro- céder à l’inventaire des biens du monastère qui seront, selon le vœu de l’Assemblée, vendus. L’abbaye offre à cette époque un visage paradoxal : seuls 10 moines hantent un monastère devenu bien trop grand pour leur petit nombre. Au Moyen Âge, ils étaient quatre fois plus. Le maire et ses assesseurs arpentent les différents bâtiments et pièces : sacristie, bibliothèque, cui- La Révolution française
  26. 26. 28 sine, dortoir, réfectoire, infirmerie, caves, écurie, grange. Le dortoir n’en est plus vraiment un : chaque moine dispose de ses propres appartements. Ceux du prieur comportent des fauteuils, un canapé et un secrétaire en marqueterie. Des domestiques logent dans les pièces voisines. Les vœux de pauvreté semblent oubliés depuis longtemps. Dès le lendemain de l’inventaire, des vols se produisent dans le monastère. Ne s’agi- rait-il pas des moines, désireux de soustraire à la Nation les biens de l’Église ? En tout cas, ils sont vite suspectés. Des gardes nationaux surveillent désormais l’abbaye et ses occupants. Le climat s’envenime. Les moines craignent pour leur vie ; ils veulent partir. Finalement, après avoir reçu une pension, ils s’en vont définitivement, la plupart retournant dans leur famille. En novembre 1791, l’abbaye de Lyre est toujours debout mais elle présente l’image d’une grande coquille vide. Cette impression est accentuée par la mise en vente des meubles du monastère. Tout est mis aux enchères : la vaisselle, les vêtements des moines, les tables, les tapis, les tableaux, les boiseries, les chaires à prêcher, les confessionnaux. Tout, même le buffet d’orgue et le grand autel du chœur qui trouvent preneur en la personne de Martin LE ROUX, le menuisier du village ! Rien ne se perd, tout se transforme. La Révolution française Le gîte rural du Trou Normand Très remanié, il est difficile de s’imaginer l’état du bâtiment lorsqu’il accueillait dès la fin du XVIIe siècle l’abbé de Lyre
  27. 27. 29 Sans entretien, les bâtiments se dégradent rapidement. À la fin de l’année 1797, une partie de l’église, notamment la tour, s’écroule. On en profite pour vendre les débris tombés : le bois de la charpente, les pierres des murs, et même le plomb des gouttières et les pavés du sol. Ainsi s’esquisse la triste fin de l’abbaye. En 1798, les différents édifices sont vendus. L’ac- quéreur François LECERF les utilise comme carrière à matériaux. Un à un, les murs tombent sous la pioche. En moins de cinq ans, le monastère de Lyre disparaît. Il connaît en fait le sort de nombreux autres établissements religieux de Normandie en ce temps où l’intérêt pour le patrimoine commençait à peine à germer. Tout juste conserve-t-on aujourd’hui des murs de l’enclos, des caves et une partie du logis de l’abbé (l’actuel gîte de groupe du Trou Normand). Une révolution tranquille ? L a lecture de certains livres d’histoire donne l’impression que la Révolution se déroule entièrement à Paris. La province, elle, ne fait que suivre les événements. L’histoire des deux-Lyre montre le contraire. Elle prouve aussi que l’époque révolutionnaire ne fut pas toujours une période heureuse. Même si la guillotine n’a pas coupé de tête ici, plusieurs événements attestent d’une certaine agitation dans les deux villages. Le premier se déroule à la fin de l’hiver 1792. Le pays d’Ouche gronde. Le pain est trop cher. Les producteurs de grains spéculent en accaparant les stocks pour faire monter les prix. Le lundi 27 février, environ 150 hommes des Baux, de Ste-Marguerite et de Guernanville envahissent le marché de la Neuve-Lyre. Grâce à leur nombre, ils imposent un prix maximum de vente du blé. Deux jours plus tard, une troupe se met en route vers la Barre-en-Ouche. On y reconnaît les gardes nationaux de la Vieille-Lyre et de la Neuve-Lyre, en habit et en armes. Derrière suit un cortège d’hommes armés de faux, de serpes, de haches, de piques… L’objectif est d’imposer au marché de la Barre, à son tour, une limite de prix au blé. Mais la municipalité barroise est au courant et la garde nationale locale se prépare à défendre le bourg. Tambour battant et drapeaux déployés, les Lyrois arrivent en vue de la Barre. Les deux camps se font face. Le maire et ses assesseurs, en écharpe, s’avancent auprès des émeutiers. On dis- cute et finalement la pression populaire l’emporte. La municipalité barroise accepte l’idée d’un prix maximum. Quelques jours plus tard, le samedi 3 mars, dès sept heures du matin, la place de la Neuve-Lyre est de nouveau envahie. Cette fois, ce sont des habitants de Neaufles qui sont ve- nus protester. Ils se plaignent des prix exorbitants du fer, du charbon et du bois vendus par la grosse forge de Conches. Autant de matières premières que les Neaufléens, comme les Lyrois, utilise pour leur travail. En effet, les cloutiers, les sabotiers ou les charpentiers sont particuliè- rement nombreux parmi les communautés vivant près des forêts de Conches et de Breteuil. Les magistrats municipaux sont alertés de l’invasion et viennent à la rencontre des mécontents. En majorité, les autorités lyroises estiment qu’en vertu de la liberté du commerce, les émeu- tiers n’ont pas le droit de contester les prix. Cependant, le principal magistrat de la commune cède, sûrement par peur d’être taillé en pièces. Les caisses sont battues et les cloches de l’église La Révolution Française
  28. 28. 30 saint-Gilles sonnent. La Garde Nationale accourt en armes et l’ensemble de la troupe prend la direction de Conches. Sur la route, elle s’arrête dans les villages et hameaux pour enrôler d’autres participants. La forge de Conches voit arriver quelques heures plus tard cette foule enragée. Le régisseur de l’usine ne se fait pas prier : il accepte l’imposition d’un prix maximum pour les fers qu’il vend. Ce genre d’expédition touche peu à peu tous les bourgs et villes du Pays d’Ouche (Rugles, la Ferrière, Conches, Breteuil) puis s’étend à Damville, à Verneuil et au Neubourg. Dans cette dernière ville, on compte jusqu’à 5000 insurgés. Ils exigent un prix maximum pour le blé. Cette flambée de violence épouvante l’Assemblée Nationale même si elle ne semble pas meur- trière. Les députés décident de répondre par la force : 1500 gardes nationaux, une centaine de cavaliers, six canons sont envoyés pour rétablir l’ordre. Un général commande l’expédition punitive. Cette armée se rassemble à Évreux, rentre dans Conches puis atteint la Neuve-Lyre. Mais que ce soit à Conches ou à la Neuve-Lyre, aucun boulet, aucune balle ne sont tirés. Les soldats n’ont aucun opposant en face d’eux car les émeutiers sont tout simplement retournés chez eux ou ont fui dans la forêt. Trois semaines après les premières émeutes, le calme est revenu de lui-même. Des Lyrois sans prêtre et sans église D ans les mois suivant, la Révolution se durcit. Les prêtres qui ont refusé la Constitution Civile du Clergé (un ensemble de lois qui réforment le statut des ecclésiastiques) sont bannis de France. Pour le curé de la Neuve-Lyre, l’abbé BESNARD, qui avait accepté le texte puis s’était rétracté, la situation devient précaire. Il doit célébrer clandestinement des messes dans les granges de ses paroissiens. Craignant probablement pour sa vie, il finit par s’enfuir en Angleterre. L’offensive contre les religieux se transforme rapidement en offensive contre la religion. Le gouvernement animé par RO- BESPIERRE promeut la déchristianisation du pays. En octobre 1793, il interdit le calendrier traditionnel et lui substitue le calendrier révolutionnaire : finis les semaines, les dimanches et les jours distingués par la fête d’un saint. Désormais les Français doivent compter le temps en décade (une semaine de 10 jours) et se reposer le decadi (nouveau dimanche mais tous les 10 jours...). La déchristianisation se poursuit durant l’hiver 1793-1794 : les églises de la Neuve-Lyre et de la Vieille-Lyre, comme les autres lieux de culte français, sont fermées. Les cloches ne son- nent plus pour annoncer les heures et la messe. C’est un tout autre bruit qui résonne sous les voûtes de l’église de la Neuve-Lyre : celui du marteau. En effet, le vaste bâtiment est converti en forge ! Les nécessités de la guerre expliquent probablement cette nouvelle affectation. La France doit alors se battre contre les Vendéens à l’intérieur, et contre les Autrichiens et les Prussiens à l’extérieur. Il faut donc du fer pour équiper la cavalerie et fabriquer canons et fusils. Ce sont ces mêmes circonstances qui expliquent ensuite la transformation de l’église-forge en magasin de salpêtre. Selon un règlement militaire, chaque commune doit fournir des sacs de La Révolution Française
  29. 29. 31 salpêtre, un produit indispensable à la fabrication de la poudre à canon. Les caves en pierres calcaires du bourg sont lessivées en conséquence. Le moindre geste est jugé indispensable pour conduire à la victoire de la France révolutionnaire. Ces nouvelles affectations semblent peu durées. Une fois la menace d’invasion étran- gère écartée et après l’exécution de ROBESPIERRE, les esprits s’apaisent. Le 19 avril 1795, les femmes de la Neuve-Lyre manifestent pour la réouverture de l’église. Ce qu’elles obtiennent probablement quelques mois plus tard. La vie avant-guerre à la Vieille-Lyre Après un saut dans le temps, nous abordons maintenant les années 1920 et 1930. L’his- toire des Deux-Lyre s’affine car en plus des cartes postales, nous bénéficions des premiers té- moignages oraux. En effet, ce chapitre ainsi que les suivants sont le fruit d’une vingtaine d’en- tretiens que j’ai eu avec des personnes nées pendant cette période. Les discussions ont souvent durées plusieurs heures car je comprenais bien que ces témoins me brossaient un portrait des deux villages que les archives écrites ou les photos ne révéleraient jamais. Les commerçants A u vu des premières cartes postales, le bourg de la Vieille-Lyre n’a pas beau- coup changé. Tout au plus, a-t-il perdu un peu de son aspect champêtre. Autrefois, les routes n’étaient pas goudronnées, ce qui rendait les trajets à La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre La place de l’église de la Vieille-Lyre entre 1908 et 1920. L’endroit a l’aspect d’un terrain vague. A la place de l’actuelle salle des fêtes, se dresse une vieille maison à pan de bois dont l’étage s’avance au-dessus d’un passage. Appelé « le Porche », cet édi- fice donne du caractère à la place de l’église. Il passe pour une ancienne hôtellerie construite au XVe siècle ou au XVIe siècle. Malheureusement, en 1920, un Anglais du nom de DAVIS l’aurait achetée puis démontée afin de reconstruire le bâtiment dans son pays. Il est sûr qu’aujourd’hui, avec l’atta- chement que les gens portent au patrimoine, ce déménagement ne se serait pas produit (collection Claude Blanchet).
  30. 30. 32 bicyclette plutôt chaotiques. Attention aux nids de poule en dévalant la rue saint-Pierre, la tête dans le guidon ! Il n’y avait pas de trottoirs. L’herbe croissait sur le bord des rues mais elle conservait une hauteur raisonnable grâce au broutement régulier des chevaux et des troupeaux de moutons. La première chose qui frappe avant-guerre c’est le nombre de commerces. Aujourd’hui, il ne subsiste qu’un café. Avant-guerre, on en comptait six. On ne risquait pas de mourir de soif sur la commune. Il y avait ceux du bourg : l’hôtel de France, dirigé par M. et Mme GREVIN, le café de Mme GATINE, également sur la place de l’église. Les écarts de la commune n’étaient pas dépourvus : l’hôtel de la gare faisait également débit de boissons. Les paysans attachaient leur cheval aux troncs des marronniers voisins et entraient dans l’établissement, en attendant que leur train de marchandises arrive. A proximité, dans l’actuelle rue Pierre LE BOULCH (anciennement route de Guernanville puis rue du Stade), se tenait le café LEROUX. Il faut enfin ajouter l’établissement de Mme DOUCERIN à Trisay et celui de M. MOIRE au Mesnil. Dans ce dernier, le cafetier faisait également épicier et coiffeur. D’autres commerçants animaient la commune : la charcuterie POUPARD, juste en face de l’hôtel de France, les épiceries PELVILAIN dans un coin de la place de l’église, et LAN- GLOIS, en contrebas de la mairie. On y trouvait du sucre, du café, de la farine, des pâtes, du La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre L’ancien hôtel du Trou Normand C’est un lieu phare de la commune, qui changea plusieurs fois de nom. Sur la photo, il s’appelle «Hôtel du Point du Jour». Nous sommes vers 1916. Il s’appelait avant café Fournot. Il prend le nom dans les années 20 d’hôtel de France. En 1952, il devient l’auberge du Trou Normand à l’occasion du tournage d’un film (collection Claude Blanchet).
  31. 31. 33 chocolat, du rhum… mais les témoins que j’ai rencontrés se souviennent surtout des friandises qu’ils y achetaient quand ils étaient enfants. Par exemple, Éliane BLANCHET revoit encore l’épicier puiser dans une boîte cylindrique et en ressortir des bonbons rectangulaires rouges appelés coquelicot. L’enfant Gaston TRÉHARD appréciait notamment les caramels et les « surprises » (des bonbons et un petit jouet dans un cornet en papier). Née en 1922, Denise DESSARTHE se souvient également de l’odeur du café brûlé qui émanait de l’épicerie LAN- GLOIS lorsqu’elle partait à l’école. Raoul LANGLOIS et sa sœur Antoinette vendaient aussi des cierges et des médailles pour les pèlerins car l’église de la Vieille-Lyre constituait une desti- nation de pèlerinage. Une petite sonnerie avertissait l’épicière quand une cliente entrait. Route des Grands Prés (elle relie les deux bourgs de Lyre), M. MATHON tenait sa boutique de cycles et machines à coudre. De même le garage de Maurice COACHE, en haut de la rue St-Pierre, vendait et réparait les bicyclettes. À côté, madame tenait une épicerie, la quatrième du village. L’agriculture d’autrefois B ien entendu, l’agriculture d’avant-guerre se démarquait sensiblement de celle d’aujourd’hui. C’était une activité avec ses gestes (comme l’art de botteler ou de construire la meule) et son vocabulaire (« faire la batterie », « les javelles », « la gerbée », « le broqueteur »… ). C’était un travail qui faisait encore largement place à la force des bras et des chevaux bien que quelques engins mécaniques et de rares machines commençaient à alléger les efforts des hommes et des femmes. L’agriculture, c’était enfin la source de subsistance de la plupart des habitants car, à cette époque, presque chaque maison constituait en fait une petite ferme. De grands travaux agricoles rythmaient l’année. D’abord, il y avait le labourage des champs. En 1930, les paysans utilisaient encore les vieilles charrues tirées par les chevaux : les mains tenant fermement les mancherons, ils peinaient à enfoncer le soc en fonte dans la terre et à maintenir l’engin droit. D’autres agriculteurs possédaient un brabant double, l’ancêtre de la charrue moderne. Double car l’instrument possédait des versoirs et des socs en dessous mais aussi au-dessus. Deux ou trois chevaux étaient nécessaires pour le tirer. Sa stabilité permettait au conducteur de marcher latéralement à l’ensemble. Arrivé au bout du champ, le laboureur faisait pivoter le brabant horizontalement pour utiliser le soc supérieur. Ainsi, lorsqu’il ouvrait la nouvelle raie, la terre se déversait contre la terre retournée au passage précédent. En juin-juillet, on fauchait le foin. Un râteau à cheval rassemblait les herbes. Ensuite, les méthodes variaient pour faire sécher la récolte. Soit on déposait le foin sur un bâti en bois, à trois branches reliées au sommet, le perroquet. Soit on en faisait un gros amas appelé mulon. Le mulon dépassait généralement deux mètres et les enfants se faisaient un plaisir d’y monter afin de le tasser. Parfois, le vent s’amusait à tourbillonner dans le tas en construction pour en disperser les herbes. Dominés par ces mulons et perroquets, les prés fauchés offraient donc autrefois un paysage bien particulier. La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre
  32. 32. 34 Août, époque de la moisson, engendrait une grande ac- tivité dans les champs. Une moissonneuse-lieuse, tirée par un cheval, coupait les céréales, constituait des bottes et les aban- donnait sur le sol. Dans les petites fermes, le matériel de récolte était bien plus limité. Souvent, la modeste faux constituait l’ins- trument de coupe. Plus exactement, une faux à javellier puisque trois à cinq longues dents étaient fixées parallèlement à la lame. La faux coupait les tiges, le peigne les recueillait puis le faucheur déposait délicatement le bouquet au sol. Après la moisson, des recueilleurs, courbés sur le champ, ramassaient quatre ou cinq poignées de céréales tombées au sol et les liaient ensemble par un brin de seigle. La gerbe était ainsi confectionnée. Il n’y a avait plus qu’à mettre les gerbes en dizeaux, c’est-à-dire les ras- sembler par dizaine, épis en haut. Toujours dans le but de sé- cher. Certaines exploitations préféraient élever, à la place des dizeaux, une construction plus impressionnante : la meule. Les gerbes de blé étaient savamment montées et disposées – l’édi- fication de la meule revenait à une personne expérimentée – de manière à créer une forme de hutte pleine. Le « toit » laisserait ruisseler l’eau s’il se mettait à pleuvoir. Quelques semaines plus tard, venait le temps du battage (en l’absence de moissonneuses-batteuses, arrivées après-guer- re, les activités de moisson et de battage était nettement séparées dans le temps). Pour cette tâche, on utilisait une machine à va- peur reliée par des courroies à la batteuse proprement dite. Très rares étaient ceux qui possédaient cet équipement très coûteux. La plupart des exploitants utilisaient les services d’une entre- prise de battage qui louait les machines. Battre impliquait une longue journée pour la dizaine voire la vingtaine de personnes venues mettre la main à la pâte. L’aube était à peine levée qu’un homme se chargeait de mettre la machine en température. La vapeur exerçait peu à peu sa pression puis le moteur produisait un « tac-tac-tac-tac » continu. Le travail pouvait commencer. Et là, chacun sa place, chacun son rôle ! Un ouvrier montait les bottes sur la batteuse, un autre les déliait, le suivant étalait les ti- ges de blé sur le tapis roulant, l’engreneur les introduisait dans la machine. Au sol, des hommes récupéraient le résultat : d’un côté, la paille, de l’autre les grains. Enfin, la menue-paille, constituée des enveloppes du grain, sortait d’une dernière ouverture. Il fallait encore des hommes pour transporter la paille jusqu’à la presse, emmener la menue- paille dans une toile et porter les sacs de grains. Des sacs qui, soit-dit en passant, pesaient entre La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre Scènes de repas Les jours de batterie, pas moins de cinq repas entre- coupaient la journée. Thé- rèse Brisset se souvient des coqs au vin, des pots au feu, des lapins en cocotte qu’elle a dû préparer pour ces dizai- nes de bouches affamées. Certains repas se prenaient à côté de la batteuse telle que la « buvette » à 9h ou la « collation » à 16h. Les hommes s’installaient sur des ballots de paille. Au petit-déjeuner, à défaut d’assiette, une grande et épaisse tranche de pain re- cueillait le morceau de lard. Dans la ferme du Chalet, chez la mère de Francine Besnard-Bernardac, on soupait dans un bâtiment d’exploitation suffisamment long pour accueillir la tablée. À table, régnait une certaine hiérarchie:lemaîtreétaitas- sis au bout ; les plus jeunes ouvriers agricoles ne pou- vaient pas prendre la parole durant le repas sauf si un « ancien »s’adressaitàeux. Le cidre coulait à flot ; la pipe de 600 litres installée dans la cave en prenait un coup. Un café arrosé de goutte concluait le repas. Puis le maître repliait son couteau et le rangeait dans sa po- che. Tout le monde avait compris le signal : c’était l’heure de repartir au travail.
  33. 33. 35 100 et 120 kg. Pierre LOISEAU se demande encore comment il a pu porter de tel poids. D’autant plus que le porteur devait les monter jusqu’au grenier par un escalier extérieur, au pire par une échelle. Arrivé en haut, André BRISSET se souvient d’une dernière difficulté, en l’occurrence franchir la porte du grenier. L’étroitesse de l’encadrement l’obligeait à se contorsionner pour passer avec le sac. Pendant que le porteur grimaçait de douleur sous le poids de sa charge, autour de la batteuse, les visages transpi- raient. La poussière, créée par la machine, collait à la peau, ternissait les cheveux, asséchait les palais. Les femmes circulaient au milieu de ce petit monde pour alimenter les assoiffés. Les enfants, qui ne vou- laient pas se montrer en reste, se mêlaient au travail des adultes. Au repas du soir, après la journée de labeur, ils se tenaient péniblement à table tant leurs paupières étaient lourdes. Le travail à la ferme laissait peu de période d’inactivité dans l’année entre le labour, le hersage, le binage et l’arrachage des betteraves et la confection des liens de seigle. Même après septembre, alors que le sol s’engorgeait sous l’effet de pluies plus fréquentes et que les sabots des chevaux et les roues des charrettes peinaient à s’extraire de la terre boueuse, il fallait encore ramasser les pommes, tailler les haies, empierrer les chemins et couper le bois de chauffage. Surtout, toute l’année, il y avait les bêtes à s’occu- per. Chaque jour, les femmes allaient traire les vaches, à la main. On les voyait revenir à la mai- son, avec leurs bidons remplis de lait et disposés de part et d’autre d’un carcan. Les habitants de la Neuve-Lyre venaient chercher à la ferme le beurre et la crème. En comparaison à d’autres régions françaises, l’agriculture du Pays d’Ouche ne brillait pas par son avance. De même, le confort dans les maisons laissait à désirer. Toutefois, après la Première Guerre Mondiale, l’arrivée et l’installation de réfugiés belges ou du nord de la France avaient apporté des germes de modernité dans le village. Ces nouveaux venus ne furent pas toujours bien accueillis par la population lyroise. C’est surtout après 1945 que l’agriculture fera d’impressionnants progrès. Symbole de cette révolution : le tracteur. Très rare avant-guerre dans la région, il deviendra peu à peu le véhicule indispensable des exploitations, faisant no- tamment les beaux jours du fabricant Vandeuvre. La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre Un brabant double. A gauche, les parties incurvées corres- pondent aux deux versoirs avec à une extrémité les socs. Tandis que le soc fend la terre horizontalement, le versoir la renverse à demi sur le côté. A droite, entre les deux grandes roues, le régu- lateur de la profondeur du labourage. Aujourd’hui, les charrues ne servent plus qu’à orner les pelouses (propriété de Francis BEAUMESNIL).
  34. 34. 36 Quelques scènes désuètes de la vie quotidienne L es années 30 renvoient à des images aujourd’hui anachroniques. C’était par exemple le temps où l’on croisait des femmes poussant une brouette chargée de linge. Elles prenaient la direction d’un des lavoirs communaux sur les bords de la Risle. La tâche à venir était éreintante : les lavandières se tenaient à genoux dans un ca- bouret (une petite caisse). Le dos courbé, elle battait le linge dans l’eau froide. Heureusement, les conversations ne tarissaient pas et les potins du village circulaient de bouche à oreilles. C’était bien plus distrayant que la rubrique « faits divers » des journaux. Parfois, une des la- vandières tombait à l’eau. Cela se produisait quand une des femmes était prise d’un malaise ou quand une discussion vive dégénérait en crêpage de chignons. À la fin des années 50, des villageoises de la Vieille-Lyre allaient encore au lavoir. Qui se souvient également de ces marchands ambulants qui allaient de porte en porte : le mercier qui proposait fil et aiguilles, le marchand de peaux de lapin, le marchand de poissons qui se ravitaillait à la gare et installait sa cargaison dans sa brouette ? La Vieille-Lyre de cette époque, c’était aussi les rues envahies par des moutons et des brebis. Encore après-guerre, des bergers emmenaient leurs bêtes pâturer les bords de chemins du canton ainsi que le stade de Lyre, tout juste créé. La tonte de l’herbe était ainsi assurée à moindre coût. La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre Une scène de battage à l’ancienne. A gauche, la machine à vapeur est reliée par une courroie à la batteuse, à droite. Des ouvriers récu- pèrent des gerbes de blé dans une meule. Au premier plan, une charrue, probablement un brabant simple. Ce dessin figurait sur le papier à lettres de l’entreprise de battage GUERIN vers 1927. De nombreux paysans de la Vieille-Lyre y louaient leurs machines. L’entreprise GUERIN existe toujours à Neaufles même si son activité s’est éloignée de l’agriculture.
  35. 35. 37 Beaucoup de personnes marchaient encore en sabots. D’ailleurs, l’entreprise FRABOU- LET installée à Chagny en fabriquait encore pendant la guerre. Le sabot était inconfortable bien qu’une semelle en peau de lapin pouvait en atténuer la dureté. La paille fourrée à l’intérieur réchauffait le pied en hiver. A cette saison, se préserver du froid était une lutte permanente. Même au sein de la maison car la cuisinière à bois ne pouvait pas chauffer toutes les pièces. Les chambres étaient souvent glaciales à tel point que certaines nuits , le contenu du pot de chambre pouvait geler. Mais, le dormeur, emmitouflé sous les couvertures, savait se réchauffer grâce à sa bouillote, un récipient de grès rempli d’eau chaude et installé à ses pieds. À défaut, une brique directement sortie de la cuisinière et enrobée dans un chiffon faisait l’affaire. Un rituel entourait les en- terrements. Le menuisier du village confectionnait le cercueil. Le deuil qui affligeait la maison était signalé par les volets fermés et les tentures noires à la porte. Le corbillard tiré par le cheval d’un cultivateur venait cher- cher le corps du défunt à son domi- cile pour l’emmener au cimetière. La présence des frères de charité donnait une grande pompe au trajet et à la cé- rémonie funèbre. Les frères de charité étaient un groupe de bénévoles qui se chargeait des inhumations. Autrefois, chaque village normand avait sa cha- rité. Le convoi funéraire avait belle allure avec ces frères en habit. L’un d’entre eux, le tintenellier, ouvrait le chemin en agitant deux clochettes du nom de tintenelles. Dans l’église, les prières et les psaumes, en latin, résonnaient sous les voûtes. Parallèlement la commune se modernisait sous l’impulsion de Jean DUVAL, maire de 1919 à 1944. Ce dernier appartenait à une famille qui avait déjà donné trois maires à la com- mune. C’était le plus grand propriétaire du village. Il habitait le petit château de la Bourgeraie, reconstruit après qu’un incendie l’eut ravagé dans la nuit du 26 au 27 octobre 1926. En 1935, Jean DUVAL inaugurait le château d’eau de la Croix de Pierre. Un événement car il marquait le départ de la distribution de l’eau courante dans les maisons du bourg. Avant, le puits, la citerne voire la rivière restaient les sources d’alimentation en eau. À l’occasion de l’inaugura- tion, le député et le sénateur de l’Eure s’étaient déplacés. La municipalité avait organisé une grande fête avec banquet le midi, lâcher de pigeons voyageurs, concert de la fanfare de Breteuil l’après-midi et grand bal le soir. Le matin, la commune avait procédé à une distribution de pain aux indigents ! La Vieille-Lyre goûtait enfin au progrès alors que sa voisine, La Neuve-Lyre, La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre L’ancien lavoir communal de Trisay au bord de la Risle. On aperçoit à gauche le mécanisme à crémaillère qui permettait de monter ou descendre le plancher selon la hauteur de la rivière (propriété M. et Mme MORLAY)
  36. 36. 38 connaissait les bienfaits de l’eau courante et potable depuis plus de trente ans. La construction du château d’eau des Houssières intervint vers 1959 pour compléter les besoins croissants des deux Lyre. Quant à l’électricité, elle arriva peu de temps après son installation à la Neuve-Lyre, peut-être vers 1908 mais elle ne concernait probablement que les maisons du bourg. Des po- teaux en bois furent plantés le long des rues. Progressivement les habitants se raccordèrent au réseau mais à l’origine, l’énergie électrique ne servit que pour l’éclairage des foyers. En 1935, en même temps que la mise en place de l’eau courante, on étendit l’électrification aux hameaux et écarts. Au total, la réalisation de ce dernier projet nécessita 35 km de circuit ! Le temps des portes-plumes L e village a donc quelque peu changé par rapport aux années d’avant-guerre. On peut en dire de même de l’école. D’abord, il y en avait deux : une pour les filles (l’école aujourd’hui), une autre pour les garçons, à l’emplacement de la place Flandres-Dunkerque. Un bombardement détruisit ce deuxième bâtiment en 1944. Les enfants étaient heureusement en vacances à ce moment-là. Un seul instituteur (ou une institu- trice) s’occupait de chacune des écoles ; il avait donc devant lui une classe unique dans laquelle les élèves de 5 ans côtoyaient ceux de 12 ans. Sur une vieille carte postale d’avant-guerre, on compte 37 enfants devant l’école des garçons du village. Aujourd’hui, avec un tel nombre, on parlerait de sureffectifs mais en ce temps, le maître d’école était craint, ce qui lui permettait de travailler dans de bonnes conditions. L’ancien écolier Jacques DESCOUDRAS, né en 1913, explique d’ailleurs qu’à son époque, « un enfant redoutait trois personnes : son père, le curé et l’instituteur ! ». Gare à l’impolitesse, à l’indiscipline, aux mains et aux ongles sales. L’instituteur sévissait : au minimum le coin, sinon l’épreuve de la règle sur les doigts ou encore la retenue le jeudi (jour sans école d’alors) à écrire des lignes. Ceux qui savaient manier deux porte-plumes ensemble voyaient cette corvée d’écriture allégée. Gare à la galoche derrière la tête quand le maître, passant dans les rangs, apercevait une faute d’orthographe sur le cahier d’une de ses têtes blondes. Les institutrices n’étaient pas moins craintes. Les anciennes écolières que j’ai rencontrées se souviennent notamment de la sévérité de Mlle LABICHE : elles ne l’ont jamais vue sourire. Il lui arrivait parfois de donner des gifles et l’enfant puni se gardait bien de le rap- porter à ses parents sous peine d’en recevoir une deuxième. Néanmoins, cela n’empêchait pas certains instituteurs et institutrices d’être très appréciés de leur élèves. Puisque la cantine n’existait pas, les enfants apportaient leur déjeuner dans une musette pour les garçons, dans un panier pour les filles. La femme de l’instituteur prenait soin de ré- chauffer les gamelles sur le poêle de l’école, qui trônait au milieu de la classe. À la belle saison, le repas se passait sous le préau. La remise des prix, le 14 juillet, marquait les derniers jours de l’année scolaire. A cette occasion, les enfants organisaient des saynètes et chantaient dans la salle des fêtes. Ginette La Vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre
  37. 37. 39 DESMERGERS se rappelle l’une de ces journées. Déguisée en soleil, elle devait réciter un poème devant les parents d’élèves, les conseillers municipaux et les instituteurs rassemblés. Elle s’avança sur la scène et annonça le titre de sa récitation : « mon futur m’a trompé ». Aussi- tôt, des rires plus ou moins étouffés naquirent dans la salle. La pauvre Ginette, qui ne s’atten- dait pas à cette réaction, interrogeait du regard le public massé devant elle. Un peu déstabilisée, la petite fille de dix ans continua tout de même sa récitation jusqu’au bout. Sans comprendre en quoi une poésie sur le futur, le temps dont elle venait d’apprendre la conjugaison à l’école, pouvait avoir un sens comique. À l’issue du spectacle, chacun recevait son prix. Même le dernier des cancres ne repartait pas les mains vides. Les récompenses les plus recherchées étaient bien sûr le prix d’honneur et le prix d’excellence qui sanctionnaient la 1ère et la 2ème place à l’école. Il y avait également le prix de la camaraderie, occasion pour les élèves de voter pour leur camarade préféré. L’institu- teur M. LANSONNEUR avait de plus institué un prix de la politesse ; l’ancien élève Gaston TRÉHARD se rappelle l’avoir gagné plusieurs fois. Les lauréats montaient sur l’estrade et re- cevaient des mains du maire, de l’adjoint ou d’un conseiller municipal un beau livre. Beaucoup gardent encore ce cadeau précieusement chez eux. LA vie avant-Guerre à la Vieille-Lyre L’école des garçons et ses 23 élèves en 1925-1926. Voici quelques noms : Albert Mallet (n°4), Lucien Billot (5), Bernard Hardy (6), Philippe Blanchet (8), Foulon (9), Jean Descoudras (11), Marcel Hardy (12), Colas (13), René Leroux (14), André Auvray (15), Colas (16), Georges Monnier (18), Maurice Hardy (19), Raymond Levillain (21) qui deviendra instituteur à son tour dans la commune, Norbert Thibault (22), Marceau (23), M. Lapic (24), instituteur (collection Claude et Michel Blanchet)

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