Le journalisme sur internet : comment informer autrement

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Réalisé dans le cadre de l'école de journalisme ISCPA, ce mémoire a pour but de faire le point sur les moyens d'informer autrement sur internet pour les journalistes.

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Le journalisme sur internet : comment informer autrement

  1. 1. ROZIÈRES Grégory 3ème année de journalisme Le journalisme sur internet Comment informer autrement ? Année universitaire 2009-2010
  2. 2. Remerciements :Je tiens à remercier tout particulièrement Didier Falcand et Marie Malaterre des Clésde la Presse pour m’avoir aidé lors de la réalisation de mon mémoire et m’avoirproposé de réaliser une enquête sur les nouvelles formes de journalisme sur interneten lien avec ce mémoire.Merci à toutes les personnes qui ont accepté de répondre à mes questions sur cesujet, mais aussi à mes amis qui ont su me conseiller et me réorienter quand celaétait nécessaire.Enfin, un grand merci à mes correcteurs, Camille, Annick, Françoise et William.
  3. 3. SOMMAIRE/EdZKhd/KE/ EKhs hy Khd/^ WKhZ EKhs hy KEdEh^ Z/, D/ h h t KhDEd /Z ZEZ /D /EdZ d/s W s :KhZE /^D KEE^ d s/^h /^ d/KE h E z d h /Zh d/KE /EKZD d/KE d KEdydh /^ d/KE h // Z WWKZd h dhZ h/E KDDhE hd /Z s/sZ hE KDDhE hd WKhZ //^Z h/E W hE h/E Yh/ E ^d Wh^ ^Wd dZ/ h sZ^ hE dZ s / /dhZ KEdEh KKEh^/KE//KZ W,/ EEy^
  4. 4. INTRODUCTIONDe tout temps, le journalisme a du s’adapter aux évolutions technologiques.Industrialisation de la presse papier, découverte de la photographie, de la radio, de latélévision, chaque invention a permis au journaliste de développer et d’adapter sonmétier : informer. Avec le temps, les techniques ont évolué. Un journaliste radion’informe pas de la même manière qu’un journaliste de télévision ou de presseécrite. Mais malgré toutes ces évolutions, les différents médias ne se sont jamaisvéritablement menacés les uns les autres. Généralement, la radio annoncel’information, la presse l’explique et la télévision la met en image, la montre. Pour lapresse écrite par exemple, même si son audience diminuait faiblement, du faitjustement de ces médias de masse, le format restait spécifique. Une enquête de14 000 signes dans un titre prestigieux n’était pas adaptable à la télévision. Demême qu’un reportage visuel ne pouvait pas toujours se transposer sur un formatpapier ou même sonore. Chaque média, en un sens, possédait sa technologie et lesformes de journalisme qui se mariaient avec celle-ci.Puis tout bascula. Ce monde de non-concurrence implicite entre plusieurs médias,bâti empiriquement, s’effondra à une rapidité impressionnante devant un seul etunique rouleau compresseur : internet. A partir des années 1990, ce super-médiacommença à se développer. D’abord aux Etats-Unis, puis dans le reste du monde.En France, les premiers sites d’information en ligne commencent à éclore en 1995.La nouveauté inspire la méfiance. Comme la télévision à son début, le web n’a alorsque peu de moyens, ne rapporte rien, et seuls quelques aficionados l’utilisent. Ceux-ci étaient souvent considérés au mieux comme des exubérants, au pire comme dessectaires dangereux. « Alain Juppé, en 1997, affirmait qu’internet était un gadgetaméricain qui passera de mode », se souvient le journaliste Alain Joannes, qui asuivi de près l’évolution de l’information sur internet. A cette époque, il est évidentque les patrons de presse non plus ne comprenaient pas la nature d’internet. Laplupart des sites de groupes de presse sont alors des sites compagnons, qui fontoffice de vitrine ou mettent en ligne une partie du journal. En définitive, la majoritédes médias ne croyaient pas à l’essor internet. Et les journalistes non plus.15 ans après, le constat est cinglant. D’après l’OJD1, de 2000 à 2010, la « diffusionFrance payée » annuelle de la presse a diminuée de 10% dans sa totalité. De 2005 à2010, le nombre de visites des sites internet de toute sorte est passé de 2 à 16milliards en France, toujours selon l’OJD2. Aux Etats-Unis, d’après une étude du Pew1 Cf http://observatoire.ojd.com/_files/datas/obs20/pdf/20eme-Observatoire-OJD.pdf2 Cf http://observatoire.ojd.com/_files/datas/obs20/pdf/Presentation_Observatoire_2010.pdf
  5. 5. Research Center3, internet avait déjà dépassé les journaux en tant que sourced’information, avec 40% de consultation contre 35% pour le papier (la télévisionculmine toujours à 70%, mais chute depuis 8 ans). En 2001, le web ne dépassait pasles 15%. La situation ne risque pas de s’améliorer. En mars 2010, la circulation desjournaux américains avait chuté de 8.7% par rapport à la même période, un an plustôt, d’après l’Audit Bureau of Circulations4. Internet prend le pas sur les autres médias, inexorablement, et en particulier parrapport à la presse. L’instantanéité, le mixage des formats potentiels etl’internationalisation du web en font un média de premier choix pour se tenir aucourant de l’actualité. Internet rassemble les trois caractéristiques des vieux médias(annoncer, expliquer, montrer), en rajoutant des caractéristiques propres au réseau,permettant de contextualiser une information et de la diffuser instantanément et àl’échelle mondiale. Pourtant, les sites d’information peinent à être rentable. Aucunmodèle économique n’arrive véritablement à émerger. La publicité n’est pas assezlucrative ou bien demande un nombre de pages vues qui favorise l’informationpoubelle. Le modèle payant n’a pas réussi à percer du fait de la gratuité intrinsèquedu web. Les systèmes mixtes peinent à se développer. Un problème structurel quin’est pas aidé par la crise conjoncturelle qui touche les médias depuis 2008. Il estpourtant urgent de rentabiliser l’information sur internet, car ni le papier, ni la radio, nila télévision ne représentent l’avenir du journalisme, sauf cas particuliers (lemagazine XXI est, pour tous les spécialistes médias, un superbe contre-exemple,mais qui ne fait que confirmer la règle). En 2008, l’âge moyen des lecteurs de presseécrite et des téléspectateurs américains était supérieur à 50 ans5.Mais si ce modèle économique est si difficile à établir, une chose en tout casapparaît essentielle pour la plupart des sites d’information : sans innovation, point desalut. Face à une concurrence exacerbée par un média global, faisant fi del’ancienne répartition de l’information (radio le matin, presse dans la journée,télévision le soir), toutes les marques de médias se retrouvent à la même enseigne.Pire, poussés par l’hyper réactivité d’internet, des moteurs de recherche et desagrégateurs de contenu, les sites doivent bâtonner de la dépêche afin d’apparaîtreau plus vite dans « l’infobésité6 » croissante. Il ne faut pas être sorcier pour3 Cf http://pewresearch.org/pubs/1066/internet-overtakes-newspapers-as-news-source4 Cf http://finance.yahoo.com/news/US-newspaper-circulation-apf-436809869.html?x=05 D’après le New Yorker et une étude du journal Variety. Cfhttp://www.newyorker.com/reporting/2008/03/31/080331fa_fact_alterman?currentPage=all http://www.series-news.com/news5477-analyse-de-l-age-moyen-du-telespectateur-americain-selon-les-networks.html6 L’infobésité est un terme d’origine québécoise qui désigne la surabondance de l’information dont dispose lesindividus. « On dit même quau dix-septième siècle, une personne était exposée au cours de sa vie à moins
  6. 6. comprendre que dans un monde où le consommateur (au sens de celui quiconsomme, qui assimile l’information) est surexposé à l’information, le seul moyende garder son attention est de le surprendre, d’innover. Certains l’ont bien sûr saisi,et testent de nombreuses choses sur internet. Mais compte tenu des possibilitéstechnologiques et des contraintes économiques, de quelles manières innovantes lejournaliste peut-il informer sur internet ? Comment faire pour tirer parti d’une richesseconsidérable, mais difficile à exploiter, afin de trouver de nouveaux modes denarration ? A ce titre, j’ai orienté la recherche de mon mémoire vers les moyens àdisposition du journaliste pour informer sur internet. Evidemment, internet arévolutionné les usages du journalisme en général, avec une nouvelle manièred’appréhender les sources, mais ce phénomène ne rentre pas directement dans lecadre de ce mémoire.Avant tout, la révolution numérique est bien sûr marquée par la technologie. Avec leréseau mondial et l’avènement de l’informatique, de nouveaux outils sont apparus.Ceux-ci permettent de réaliser de nouveaux contenus afin de créer de la valeurajoutée pour contrer cette infobésité. La structure même du réseau impliquecertainement une instantanéité de l’information, une logique de flux perpétuel. Maiscelle-ci, nous le verrons, doit être enrichie pour captiver le lecteur. L’utilisation dumultimédia est à ce titre une nouveauté. Grâce au web, il est possible d’enrichir unarticle textuel de vidéos, de sons, de cartes ou de photos interactives, afin depermettre une véritable approche rich média7. Une des nouvelles prouesses de cettetechnologie, qui tend à se développer depuis quelques années, se nomme le webdocumentaire. Dérivé du rich média, ce type de contenu a pour but de séquencer undocumentaire vidéo afin de le rendre interactif et d’y intégrer des éléments autre quela vidéo ou le commentaire audio. Une autre forme de rich média, de plus en plusutilisée aux Etats-Unis mais encore peu répandue en France, concerne lejournalisme de données, qui propose d’utiliser des faits, les bases de données, et deles rendre accessibles à l’internaute par le biais de visualisations interactives. Enfin,internet a modifié la circulation de l’information, en la rendant disponible sans passerobligatoirement par la page d’accueil d’un site, via les moteurs de recherche et lesréseaux sociaux. Pour s’adapter à ce déformatage, le journaliste doit arriver àcontextualiser son sujet et à lui donner un sens plus général afin d’informer au mieuxun lecteur plus volatile.dinformation quon en retrouve dans une seule édition du New York Times », expliquait la journaliste AnnieHudon en 2001. http://www.radio-canada.ca/branche/v6/175/trans-infobesite.html7 Le rich média consiste à structurer une information grâce aux différents supports disponibles sur internetcomme le texte, l’image, le son, la vidéo ou encore l’interactivité.
  7. 7. La révolution apportée par internet bouleverse un second axe pour le journalisme, lerapport à l’audience. C’est peut-être le principal changement qu’a engendré leréseau des réseaux, et le plus difficile à négocier. Pour innover et attirer les lecteurs,le journaliste doit faire vivre cette communauté, lui permettre d’interagir, par descommentaires, des animations. Il lui faut aussi utiliser la participation de cettecommunauté, la mettre en perspective, la travailler, et donner la possibilité auxinternautes de poursuivre le travail du journaliste, de se l’approprier. L’appropriationdes écrits de blogueurs spécialistes est une des possibilités de ce renouveau durapport à l’audience, et a déjà été négocié par certains médias comme le HuffingtonPost ou le site français Owni8.8 Ces deux sites éditent les contenus proposés par des blogueurs influentes et mixent ainsi le travail dejournalistes et de non-journalistes. Cf http://www.huffingtonpost.com/ et http://owni.fr/
  8. 8. I. De nouveaux outils pour de nouveaux contenus Avec internet, l’agencement d’un article ou d’un site est paramétrable de manière quasi infinie. Les langages de programmation que sont le HTML et le Flash9 permettent de créer des mises en forme dont les journalistes n’auraient pas rêvé il y a 20 ans. Pourtant, les sites d’information à leur début étaient principalement composés de textes et de quelques images, structurées à peu près de la même manière que l’étaient les journaux papier. 15 ans après, les possibilités de visualisation de contenu n’ont plus rien à voir avec ce que nous avons connu. Texte, vidéo, son, images interactives, jeux et autres animations sont devenus monnaie courante et doivent être utilisés pour attirer l’internaute. De plus, le contenu peut, grâce à la structure en toile d’araignée décentralisée du web, être enrichi de liens et rendu accessible à toute une communauté très rapidement. De fait, internet est le seul média d’information permettant un véritable déformatage technique, car les trois autres sont pieds et poings liés par des contraintes linéaires telles que la pagination d’un journal spécifique, les tranches horaires à la radio ou encore à la télévision. A. Le « rich média » Une des premières choses à intégrer, quand un journaliste souhaite créer un contenu sur internet, concerne l’agencement des informations qu’il va mettre à disposition de l’internaute. Va-t-il donner une partie de son information par le texte, par l’image, la vidéo ? L’utilisation orchestrée de ces différents supports se nomme rich média. Cette notion pourrait se confondre avec le simple multimédia, mais pour couper court à tout débat, il est nécessaire de définir ces deux termes. Pour schématiser, le multimédia s’applique à tout type d’application qui permet, par sa nature d’utiliser du texte, de la vidéo et du son. Le rich média, qui dépend en soi d’une plateforme multimédia, consiste à se servir de ces trois supports en les agençant afin d’utiliser leur potentiel maximum. « C’est l’agrégation de tous les moyens de communication dont nous disposons. Le rich média permet ainsi de dégraisser le texte pour être précis et de contextualiser une information afin d’expliquer des phénomènes complexes », explique Alain Joannes, ancien journaliste, consultant et auteur de plusieurs ouvrages dont Communiquer en rich média10. 9 Le HTML est un langage de programmation permettant, pour simplifier, de mettre en forme une page web avec des images, du texte et des vidéos. Le Flash est un langage utilisé pour créer des animations interactives. Cf http://www.commentcamarche.net/contents/html/htmlintro.php3 et http://www.journaldunet.com/encyclopedie/definition/467/35/20/flash.shtml 10 Voir à ce propos l’interview complète d’Alain Joannes en annexe, p 67.
  9. 9. 1. L’apport de la fusion des supportsOn pourrait penser que le rich média est totalement intégré aux rédactions web en2010. Celles-ci utilisent à la fois des vidéos, des photos, du texte et des sons pourinformer le lecteur, voir des cartes améliorées, notamment depuis la possibilité depersonnaliser une carte avec Google map11. Pourtant, un élément important etessentiel à l’information en rich média manque souvent à ces articles : la subsidiarité.Cette notion, appliquée au champ de l’information journalistique, consiste à « confierà un moyen d’expression ce qu’il transmet mieux que les autres moyensd’expression », écrit Alain Joannes dans son livre Communiquer en rich média. Pourclarifier, cela consiste pour le journaliste à se demander pour chaque typed’informations présentes dans l’article, quel est le meilleur support pour la rendrecompréhensible auprès du lecteur. Un texte par exemple est assez pratique pouranalyser une situation, apporter des connaissances, une profondeur et un contexte.En revanche, un son va permettre de capter l’attention de l’internaute, de montrer uncontexte en termes de sentiments, de donner une ambiance. Les images enfin, quipeuvent ou non être animées, permettent de percevoir une chose, donnent unsentiment de perspective, de cadre, voire de mouvement. Tout l’intérêt du rich médiaconsiste donc à trouver le bon dosage entre les différents ingrédients qui composentl’article et à savoir comment les mettre en valeur les uns avec les autres. « Les vraisreportages réalisés en rich média pourraient ainsi redonner aux gens le goût del’information, assène Alain Joannes. Ils n’ont plus envie de lire 15 feuillets explicatifsde Jacques Attali de Slate.fr sur la crise des subprimes, mais souhaitent avoir à leurdisposition une information efficace, accessible et juste ». Le rich média permettraitainsi de donner « à voir », « à comprendre » et « à entendre » plus facilement, maisaussi d’expliquer des phénomènes complexes.Certains exemples sont édifiants. L’article interactif « Bank street »12 (rue desbanques), réalisé par le Financial Times, explique ainsi très facilement la chronologiede la crise financière de 2007-2008 (voir illustration). Plutôt que de réaliser un articletrès long retraçant l’effondrement du système financier mondial, le grand quotidienéconomique a créé une animation informative, incorporant un élément temporel (unetimeline13 en bas du schéma qui permet de suivre l’évolution chronologique), unélément visuel avec un homme qui se déplace dans la rue et voit les banquesapparaitre une à une avec l’état dans lequel elles se trouvent (fermée, ouverte,11 Google map propose aux internautes de personnaliser des cartes interactives en y incorporant des lieux préciset d’y incorporer un petit texte explicatif. Cf http://www.zdnet.fr/actualites/google-maps-permet-desormais-de-personnaliser-ses-cartes-39368525.htm et http://maps.google.fr/support/bin/topic.py?hl=frtopic=2002312 Cf http://www.ft.com/cms/s/0/19153990-9615-11dd-9dce-000077b07658.html13 Une timeline est une ligne graphique souvent annotée de points chronologiques permettant de suivrel’évolution temporelle d’un sujet.
  10. 10. changement de direction, faillite, etc), des textes expliquant succinctement les perteset les prêts octroyés, des articles approfondis contextualisant les informationsaccessibles depuis le schéma, des vidéos d’experts et même un diaporama animéavec une voix off retraçant l’affaire Jérôme Kerviel. Le rich média a donc l’avantage,par rapport au texte brut, de clarifier des données complexes en proposant plusieursniveaux de lecture sur différents supports. Ce genre de contenu s’applique bien sûr àdes éléments financiers, mais aussi politiques. « Lors de la campagne de l’électionaméricaine, les graphiques animés du New York Times étaient les pages les plusvues du site, avant les articles. Ils étaient informatifs, clairs, éducatifs, ils rendaienten somme un service important au lecteur », explique Eric Scherer, directeur de lastratégie et des relations extérieurs à l’AFP14. Ce type de graphiques15 permettent eneffet de montrer la complexité d’une élection (histoire des protagonistes, modalitédes élections, résultats…) de manière simplifiée, à portée de la plupart desinternautes. La valeur ajoutée d’un tel contenu rich média est incomparable sur laforme, avec une véritable plus-value pour le lecteur, et similaire sur le fond, voirsupérieure.Figure 1 La rue des banques du Financial Times14 Voir à ce propos l’interview complète d’Eric Scherer en annexe, p 80.15 Cf http://www.nytimes.com/interactive/2007/12/29/us/politics/20071229_OBAMA_TIMELINE.html
  11. 11. 2. Un coût importantA contrario, l’information de flux, proposée par la plupart des sites internet et quis’appuie sur l’actualité chaude et les dépêches des agences de presse n’utilise pasvraiment ce principe de rich média. Les photos ne contextualisent pas vraimentl’information, et la plupart des articles sont composés principalement de textes. Plutôtque de critiquer les sites d’information, il est nécessaire de noter que ce genre decontenu enrichi demande des outils de production spécifique, un temps important etsont difficiles à mettre en œuvre. « Le rich média ne doit être appliqué que sur desévénements complexes, durables ou encore prévisibles », note Alain Joannes.D’autant plus qu’étant donné le peu de moyens dont disposent les sitesd’information, ce genre de contenu est difficile à mettre en place. « Si vous medonniez 30 millions de plus et 40 journalistes nous ferions différemment », affirmeJohan Hufnagel16, rédacteur en chef et cofondateur de Slate.fr, qui conteste d’ailleursne pas assez utiliser les différents formats pour les articles du site, mais affirmepréférer « être avant tout différent sur le fond ». Et il ne faudrait effectivement pasoublier que le rich média, si intéressant puisse-t-il être potentiellement, estdépendant d’une véritable plus-value informative sur le fond, qui demande justementà être mise en forme. Mais actuellement, les moyens nécessaires pour réaliser cetype de contenu ne sont pas à la portée des rédactions. Ce manque de personnel etde moyens se ressent dans la plupart des rédactions web, où les journalistes,souvent jeunes et mal payés, doivent réaliser plusieurs sujets par jour en bâtonnantdes dépêches. « Bref, on ne peut pas demander à la nouvelle génération de fairedes miracles avec des moyens et des deadlines impossibles », schématise Jean-Christophe Féraud17, journaliste média aux Echos.En dehors des coûts financiers et humains, le rich média demande surtout uneorganisation de travail spécifique, de la collecte de l’information jusqu’à la réalisationdu sujet. En amont d’un reportage, la collecte d’information est modifiée parl’approche rich média, explique Alain Joannes dans son livre Communiquer en richmédia (page 49). L’auteur décrit trois objectifs pour bien préparer un sujet richmédia : cerner le sujet en réunissant de la documentation, diversifier les différentsformats lors de la prise d’information en respectant le principe de subsidiarité et enfinréunir un background permettant d’élargir et d’approfondir le sujet. Il faut donc avoiren tête quel support sera le mieux adapté à un type d’information, pour savoir s’il estpréférable de filmer, prendre une photo ou enregistrer un son. Ensuite, en aval, il estnécessaire de mettre en forme toutes ces informations récoltées grâce à l’utilisationde plusieurs logiciels complémentaires. Traiter l’image avec Photoshop, réaliser le16 Voir à ce propos l’interview complète de Johan Hufnagel en annexe p 59.17 Voir à ce propos l’interview complète de Jean-Christophe Féraud en annexe, p 54.
  12. 12. montage vidéo avec Premiere, travailler le rendu sonore avec audacity, puis, le caséchéant, monter chaque format les uns avec les autres dans une animation en Flashou en HTML5 (langages de programmation permettant des animations, comme laBank street par exemple). Cet exemple n’est bien sûr pas obligatoire pour tout typede reportage, car l’utilisation du rich média n’implique pas d’utiliser tous ces supportspour chaque sujet. Une telle utilisation des logiciels implique une formation ou dumoins une connaissance des outils informatiques de programmation qui n’est pourl’instant pas enseignée dans les écoles de journalisme. 3. Un manque de formationLa plupart des écoles de journalisme essayent pourtant de s’adapter aux nouveauxdéfis du journalisme sur internet, avec plus ou moins de succès. Aux Etats-Unis,l’université de Columbia a par exemple annoncé en avril 2010 la mise en place d’undiplôme journalisme/informatique18. En France, une licence « journalisme et médiasnumériques » a ouvert ses portes en septembre 2009 au sein de l’université PaulVerlaine de Metz19. « Nos étudiants doivent être capables de maitrîser cetteapproche avec la vidéo, la photo, le texte, le son et l’infographie », explique ArnaudMercier20, directeur de la licence. Dans le même temps, un observatoire du webjournalisme a été mis en place par l’équipe universitaire, dans le but de « suivrel’évolution des pratiques d’information sur internet, des contenus pour animer lessites et afin de pouvoir retracer le passage au web des journalistes », précise-t-il.Varié, l’enseignement fait la part belle au multimédia. Les étudiants doivent produiredes travaux qui combinent au minimum deux supports (par exemple, du texte et de lavidéo) et doivent produire un travail de fin d’année « tri-média ». Pour ArnaudMercier, le modèle du journalisme de flux sur internet sera bientôt révolu, s’il ne l’estpas déjà. « Le flux sera bientôt considéré comme la préhistoire du web, note-t-il. Lemodèle qui se développe au Monde semble s’axer sur un « breaking news » surl’iPhone, avec un premier article puis un approfondissement sur le site internet et, sile sujet le justifie, une valeur ajoutée qui devient payante ». Mais une telle évolutiondes contenus avec valeur-ajoutée implique une évolution des compétences. Lejournaliste va-t-il se transformer en « journalisme-Shiva » ? Cette expression a étélancée par Isabelle Bordes de Ouest-France lors des assises du journalisme21. Elledécrit ce cumul de compétences et la façon dont les journalistes doivent jongler avecles fonctions, tantôt JRI, tantôt éditeur, tantôt rédacteur, programmeur ou animateurde communauté. « Il ne s’agit pas de former à la programmation informatique, mais18 Cf http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/media/20100408.OBS2075/l-universite-de-columbia-cree-un-diplome-journalisme-informatique.html19 Plaquette de la licence accessible ici : http://www.apoplus2.univ-metz.fr/web/uploads/3FJOMEN231.pdf20 Voir à ce propos l’interview complète d’Arnaud Mercier en annexe p 70.21 Cf http://blog.pressebook.fr/assises-journalisme/2009/10/08/les-petites-mains-du-journalisme-shiva/
  13. 13. de donner des compétences minimales pour être l’interface entre des journalistes quine connaissent rien à l’informatique et des ingénieurs qui ne connaissent rien aujournalisme », tempère Arnaud Mercier. Ce constat est frappant, et n’est passpécifique au métier de journalisme. L’idée, au fond, ne serait donc pas de formerdes journalistes-informaticiens, mais de permettre aux journalistes de comprendrel’importance de la forme et ses contraintes, de la même manière qu’un bonjournaliste de presse écrite se doit de comprendre l’impact de la mise en page, duplacement de la titraille et des photos dans la construction d’un journal afin de ne pasfournir au secrétaire de rédaction et au maquettiste un article quatre fois trop long.Le rich média, avec le temps, est à considérer comme une base de préparation, unterrain sur lequel le journaliste peut innover sans cesse, en usant avec tact desdifférents supports et en sachant doser la place de chacun au sein d’un sujet. Cesocle commun du journalisme sur internet demande une formation spécifique maisdeviendra, à terme, élémentaire et sera vite spécialisé en différents formats, commec’est déjà en partie le cas. B. Le web documentaire : rendre l’image interactiveDepuis deux ou trois ans, plusieurs formes de rich média sont en train de sedémocratiser. Le web documentaire est l’une d’entre d’elle. Au début, le rich médiatournait principalement autour du texte et cherchait à l’enrichir. Le principe du webdocumentaire, au contraire, part de la vidéo pour créer un contenu innovant. Pourschématiser, l’idée principale consiste à séquencer un documentaire audiovisuelclassique et à l’agrémenter d’autres éléments comme du texte ou des animationsafin de le rendre interactif. 1. De la vidéo à l’interactifLe journalisme audiovisuel a été confronté à un vaste problème sur internet. Lesinternautes ont pour habitude de picorer l’information et d’avoir du mal à resterconcentré sur une vidéo pendant une longue durée. Un problème pour des formatslongs comme les documentaires. Afin de rendre la vidéo interactive, les journalistesont donc eu l’idée de la séquencer. « D’une certaine manière le web documentairemarie les cultures anciennes avec les technologies », estime David Dufresne22,auteur du web documentaire Prison Valley, sur lequel nous reviendrons plus bas.Plusieurs exemples notables ont été réalisés en France à partir de 2008. Arte, enpartenariat avec Upian, une société de production multimédia, a ainsi réaliséplusieurs web documentaires. Gaza Sderot23, par exemple, raconte l’histoire de deux22 Voir à ce propos l’interview complète de David Dufresne en annexe, p 59.23 Cf http://gaza-sderot.arte.tv/fr/about/
  14. 14. villes palestinienne et israélienne, séparées seulement de quelques kilomètres. Du26 octobre au 23 décembre 2008, Arte a mis en ligne petit à petit des tranches devies sous forme d’interview de palestiniens et d’israéliens. Au total, 80 vidéos et unedouzaine de protagonistes composent le documentaire. Une ligne de démarcationverticale (qui est aussi la timeline des vidéos) sépare les palestiniens des israéliens.Afin d’accéder aux différents passages du documentaire, le site propose quatreonglets en haut de la fenêtre : temps, gens, lieux et thèmes. Chaque présentationgarde l’idée de l’écran séparé en deux par la ligne mais permet d’accéder auxinformations de différentes manières. La partie « temps » donne accès auxinterviews par ordre chronologiques de diffusion. La partie « gens » permet d’avoiraccès à toutes les vidéos triées par type d’interviewé. La partie « lieux » est uneillustration basée sur Google map où des bulles ciblent les lieux où se sont dérouléesles vidéos, accessibles en un clic. Enfin, la partie « thèmes » donne accès à une listethématique (optimisme, frontières, armée, épicerie…) regroupant les vidéos par lebiais du sujet abordé.Figure 2 Le web documentaire Gaza SderotMais le web documentaire n’est pas l’apanage de la vidéo. Le Monde interactif, filialedu groupe Le Monde, est l’un des groupes français les plus en avance par rapport àl’interactivité et au rich média. Le site internet lemonde.fr regroupe une quarantaine
  15. 15. de productions rich média24 avec des portfolios sonores, des cartes interactives et 12web documentaires. Il faut dire que le prestigieux groupe possède des moyens quepeu peuvent se permettre en France. « Au sein du monde interactif, nous avonsconscience qu’il faut investir sur le web et que l’innovation est fondamentale. Il y aentre 60 et 80 employés et environ 40 journalistes dont un programmeur flash »,explique Boris Razon25, rédacteur en chef du site du Monde. Mais à l’inverse de ceque beaucoup de sociétés tentent de réaliser avec le format web documentaire, leMonde se base principalement sur la photographie pour réinventer de nouvellesformes de narration, avec une belle réussite. Le web documentaire Le Corpsincarcéré26 a remporté le grand prix du web documentaire Visa pour l’Image 200927.Bien entendu, le sujet de l’œuvre, la souffrance physique et les conditionsdéplorables des détenus des prisons françaises, y est pour beaucoup.Figure 3 Le web documentaire Le corps incarcéré24 Cf http://www.lemonde.fr/webdocumentaires/25 Voir à ce propos l’interview complète de Boris Razon en annexe, p 77.26 Cf http://www.lemonde.fr/societe/visuel/2009/06/22/le-corps-incarcere_1209087_3224.html27 Cf http://www.rfi.fr/culturefr/articles/117/article_84302.asp
  16. 16. Mais la forme, elle aussi, est recherchée. Argumenté autour de cinq parties enrapport avec la notion de corps (corps fouillé, de l’autre, malade…), le webdocumentaire est basé sur des interviews sonores de détenus racontant lesdifficultés de l’emprisonnement et illustrés d’images insufflés de mouvements, defondus et d’autres effets visuels. Les cinq parties de la timeline sont elles mêmesdivisées en sous parties référant à des parties du corps (doigt, bouche, œil,carapace) et renvoient directement à des passages d’interview. En plus de cela, leportrait des quatre personnes interviewées, toutes ex-détenus, permet d’afficher unecourte biographie contextuelle. Enfin, en bas de la fenêtre, des spécialistes du sujetsont interrogés sur certains thèmes abordés.Pour Boris Razon, le web documentaire permet de réaliser des projets éditoriaux aulong court. De plus, ce format permet un agencement spécifique entre le son,l’image, le texte et la vidéo, tout en donnant la capacité d’interagir avec l’audience,selon lui. Mais pourquoi la photo plutôt que la vidéo ? « Pour nous, il y a quelquechose d’assez riche qui se joue dans le rapport entre l’image, le texte et le son.Quelque chose qui n’est pas de l’image animée, mais différent et spécifique. Lavidéo sature souvent de sens, alors que la photo pas forcément. Elle permet demieux appréhender ce mélange », estime Boris Razon. 2. A la frontière avec le jeu vidéoLe web documentaire, de part son interactivité, donne parfois l’impression àl’internaute d’effectuer le travail du journaliste, de se mettre dans sa peau, à lamanière d’un jeu vidéo ou d’un « livre dont vous êtes le héro ». Le Challenge28 est unweb documentaire de Laetitia Morreau diffusé par Canal+ traitant des excès descompagnies pétrolières en Equateur. Il permet à l’internaute de se mettre à la placedu journaliste qui a réalisé l’enquête grâce à une forte dose d’interactivité.Des scènes d’illustrations, avec une séquence vidéo ou un diaporama de photos,sont légendées de textes jusqu’à ce qu’un choix se présente. Par exemple, lapossibilité de réaliser une interview, ou de continuer son chemin. Lors des entretiens,il est possible de poser plusieurs questions. Celles-ci font avancer l’enquête etdonnent de nouveaux choix : aller voir un des plaignants, le juge, relire leshistoriques du procès ou avoir accès à son bloc note interactif (Cf illustration). Celui-ci comporte une carte interactive avec les différents points de l’enquête. Chaquepoint donne accès aux interviews. Aussi, l’internaute peut visionner les informationsà sa disposition : articles papiers, vidéos d’archives…28 Cf http://www.canalplus.fr/pid3400.html
  17. 17. Figure 4 Le web documentaire Le Challenge propose une carte interactive et des informationscontextuelles afin de bien comprendre le sujet.Dans le Challenge, comme pour beaucoup de productions de ce genre, la voix off estinexistante et remplacée par des légendes. Les interviews et les plans d’illustrationssont soit animés, soit fixes. La plupart des plans, surtout pour les interviews, restentstatiques et l’utilisation de la vidéo n’est en générale présente que pour symboliserun mouvement, une évolution. On retrouve en fait les bases du rich média, adaptéesdans le cadre d’un type de contenu spécifique. Un autre web documentaire célèbreutilise ce même format : Voyage au bout du charbon29, réalisé par le Monde. Cetœuvre fait voyager l’internaute en Chine, dans l’univers des mines de charbon, etreprend le même système de choix pour les questions, les lieux et les thèmesabordés par le documentaire. Un petit encadré permet de voir le lieu où l’on setrouve et divers éléments (température, profondeur dans la mine, etc). En cliquantsur le résumé, une carte apparait avec une timeline symbolisant le trajet effectué.Sur celle-ci, l’internaute a la possibilité de se déplacer dans le récit afin de se rendredans un lieu particulier.29 Cf http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/visuel/2008/11/17/voyage-au-bout-du-charbon_1118477_3216.html
  18. 18. 3. Le cas Prison ValleyLe web documentaire Prison Valley, réalisé par David Dufresne et Philippe Brault,mis en ligne le 22 avril 2010, a été repris par toute la sphère médiatique sur internetcomme un exemple, voire un chef d’œuvre. En dehors du fond (un documentaire surle système carcéral américain, avec un format long, fouillé, qui a demandé plus de18 mois de travail), la forme de ce web documentaire réunit les principes développésplus haut en y ajoutant plusieurs nouveautés. « L’idée première a été de se dire “onva mêler notre culture (ndlr : les deux auteurs sont passionnés par internet depuisdes années) avec nos pratiques professionnelles“ », explique David Dufresne, auteurdu web documentaire.Celui-ci est composé de plusieurs séquences, faites d’interviews, de vidéos ou dediaporamas de photos avec une voix off. Ces séquences sont accessibles sur unecarte interactive représentant le trajet des journalistes, et se débloquent au fur et àmesure de l’évolution de l’enquête, permettant ainsi à l’utilisateur de revenir sur uneséquence déjà visualisée. Une fonction utile, étant donné que pour la plupart desséquences, des bonus sont disponibles, comme un diaporama sonore, une interviewsupplémentaire ou d’autres informations de ce type. Comme pour le Challenge,l’interactivité est accrue grâce à la possibilité pour l’utilisateur, au sein de l’intrigue,de faire des choix, comme par exemple d’assister à une commémoration aux mortspour les surveillants de prison ou de continuer l’aventure.Cette interactivité est surtout présente grâce à une fonction qui reprend beaucoupaux jeux-vidéos de type « point’n click »30. A tout moment, l’internaute peut revenirdans la chambre d’hôtel des journalistes où plusieurs éléments sont interactifs. Il estpar exemple possible de regarder le calepin, cest-à-dire le carnet de contacts, quirecense toutes les personnes rencontrées jusqu’ici afin de lire leur biographie, de seremémorer ce qu’ils ont raconté ou d’avoir accès à la séquence en question. Desindices sont aussi disponibles sur le lit de la chambre et regroupent des élémentsvisuels, sonores ou textuels en rapport avec l’enquête des journalistes. Ces élémentsse débloquent au fur et à mesure du web documentaire et sont accessiblesdirectement pendant les vidéos. Dans la chambre d’hôtel, la porte permet deretourner sur la carte interactive pour continuer le récit, d’accéder aux forums dediscussions, de regarder par la fenêtre du motel, d’appeler la réception ou deregarder les infos (même si ces trois dernières options paraissent peudéveloppées).Les forums sont assez innovants, car ils sont segmentés en fonctiondes parties de l’enquête, des thèmes abordés et des personnages. De plus, des30 Ce type de jeu propose à l’utilisateur d’évoluer au sein du jeu en interagissant avec le décor en cliquant dessusavec la souris, ce qui permet de faire progresser le scénario. L’un des exemples les plus célèbres reste MonkeyIsland. Cf http://www.monkeyisland.fr/
  19. 19. sections de chat en direct ont été mises en place par les producteurs afin de fairedialoguer les internautes et des spécialistes des prisons (ex-détenus, politiques,chercheurs, etc).Figure 5 Le web documentaire propose, par le biais dune carte interactive, de reprendre laventure là oùlinternaute la laissé et permet à celui-ci de visionner une nouvelle fois des séquences déjà vues.Des critiques ont été émises à propos de l’engouement qu’a suscité cette production,notamment de la part d’Eric Mettout, rédacteur en chef du site de l’Express31. « Lesweb documentaires, je trouve ça formidable, vraiment. Si ce n’est que les gens neles regardent pas. De plus, fondamentalement, ce n’est pas très différent d’un trèsbon reportage TV », affirme-t-il, sans contester la valeur intellectuelle d’un tel projet.Le prix du web documentaire (230 000 euros) parait lui aussi important en comparéaux moyens financiers de la plupart des rédactions web. « Pour 230 000 euros, vousavez quasiment un web documentaire plus un documentaire télévisé. Quand on yréfléchi, ce sont les prix. Prison Valley est financé comme un documentaireclassique », se défend David Dufresne.31 Voir à ce propos l’interview d’Eric Mettout en annexe, p 73.
  20. 20. Figure 6 La chambre du motel permet à linternaute davoir accès à plusieurs contenus interactifs, commeles indices ou le calepin.Reste que ce type de production, financée par la télévision publique et le Centrenational du cinéma, est actuellement hors de portée de la plupart des rédactions.Mais en dehors de ce débat de faisabilité, le web documentaire est un bel exemplede ce que les journalistes peuvent réaliser sur internet. Ce n’est heureusement pasle seul. C. Le journalisme de données et la visualisationUne des autres formes de contenu dérivé du rich média commence à prendre del’ampleur depuis 3 ans : le journalisme de données, ou « data journalism » enanglais. Dérivé de l’infographie, l’idée consiste à utiliser des bases de donnéesregroupant un grand nombre d’informations brutes et à les mettre en forme grâce àune visualisation animée. 1. Une nouvelle approcheCe type de contenu, dérivé encore une fois du rich média, est en plein essor auxEtats-Unis. « En 2007, il y a eu une grosse évolution car beaucoup de bases de
  21. 21. données ont été mises à disposition. Les journaux locaux du groupe Gannett32 ontutilisé ces données, les ont mises à disposition des internautes qui étaient trèsintéressés localement par ce genre d’informations, regroupant les moyennes desalaires, le taux de criminalité, etc. », explique Caroline Goulard33, membre du projetActu Visu34 et spécialisée dans le journalisme de données. Le succès d’audience aété immédiat, car cette approche du journalisme est rigoureusement différente de cequi se faisait avant. Partant de bases de données de grande ampleur, le principe estd’arriver à donner accès à l’information contenue tout en simplifiant la lecture par unevisualisation efficace. Outre-Atlantique, les grands sites se sont emparés de ce typede contenu afin d’expliquer facilement des sujets pourtant complexes comme la crisedes subprimes. Le Wall Street Journal a réalisé, lors d’un long article sur l’affaireGoldman Sachs en avril 2010, un graphique interactif35 pour expliquer l’historique dela banque d’affaires accusée par l’Etat américain de fraude fiscale mais aussi etsurtout une visualisation du mécanisme financier qu’aurait utilisé la banque pourassainir des actifs douteux et les glisser dans d’autres plus sûrs.Figure 7 La visualisation du Wall Street Journal permet de découvrir les étapes du blanchiment des actifsCe genre de visualisation permet de mettre en forme une information très complexeavec des graphiques évolutifs, des textes et des liens conduisant à d’autres articles32 Le groupe de presse Gannett est un des plus grands groupes de presse américain, possédant de nombreuxjournaux nationaux ou locaux. Cf http://www.gannett.com/about/company_profile.htm33 Voir à ce propos l’interview complète de Caroline Goulard en annexe, p 63.34 Actu visu est un projet regroupant des étudiants d’un master management des médias de Science Po Rennes etde l’HETIC, basé sur la visualisation de données ayant pour but au long terme de fournir des visualisations dedonnées aux médias. Cf www.actuvisu.fr35 Cf http://online.wsj.com/article/SB10001424052748704508904575192294041013802.html?mod=djemTMB_h
  22. 22. plus approfondis sur le sujet. Destinée à un public au fait du monde de la finance,cette visualisation n’est bien sûr pas ce que l’on peut faire de plus clair. « Lavisualisation de données peut s’appliquer dans le cadre d’une information grandpublic, mais aussi pour une demande spécifique, voire scientifique ou universitaire »,explique Caroline Goulard.Figure 8 Ce système par « étape » permet à l’utilisateur de mieux cerner un problème complexe.Cette nouvelle forme de journalisme se développe de plus en plus aux Etats-Unismais peine à toucher la France, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, permettre demettre en forme des données implique une mise à disposition publique de celles-ci.« Pour cela, il faut que les pouvoirs publics ouvrent les bases de données. Lesgouvernements américains et anglais ont commencé à le faire, mais je ne suis passûr que ce soit le cas en France », estime Alain Joannes. Depuis quelques années,de nombreux collectifs et organisations médiatiques œuvrent dans le monde entierpour une ouverture des données publiques36. L’association à but non lucratifRegards Citoyens37 milite pour une mise à disposition de ces données en France afinde les rendre facilement accessibles au grand public, et donc aux journalistes. Apartir des données disponibles sur le site de l’Assemblée nationale, le collectif a crééen septembre 2009 le site Nos députés38, qui permet d’avoir accès très facilementaux informations concernant les députés français : activité en séance, participation,36 Voir à ce propos les sites citoyens comme http://www.theyworkforyou.com/ ou encore le travail de l’Opensociety institute Cf http://bit.ly/982Swu37 Cf http://www.regardscitoyens.org/38 Cf http://www.nosdeputes.fr/
  23. 23. questions orales et écrites. L’accès peut se faire par recherche, par liste de députésmais aussi par choix de thèmes abordés avec un nuage de tag ou encore par projetde loi. Basé sur le système du logiciel libre (gratuit et réutilisable), « ce système adéjà servi de base à des journalistes de presse locale afin de faire le point sur lesdéputés du département », confiait Benjamin Ooghe-Tabanou, membre fondateur deRegards Citoyens39.Figure 9 Le site Nos députés permet de voir en un clin doeil la participation dun député à lAssembléenationale à partir des données publiques mises à disposition par lEtat.Le site internet du Nouvel Observateur s’est lui aussi essayé au journalisme dedonnées, en réalisant en février 2010 un « Sarkomètre ». Présenté sous la formed’un tableau, ce document recense toutes les réformes qu’avait promises NicolasSarkozy, avec les citations, et précise lesquelles ont été engagées, tenues oulaissées à l’abandon. « Nous avons travaillé avec la rédaction du papier qui avaitcommencé à faire une sorte de bilan de deux ans et demi de Sarkozy, expliqueChristophe Gueugneau, rédacteur en chef du nouvelobs.com40. Et puis quand ils ontvu que leur matière dépassait largement le cadre d’un dossier de 8 pages, ils se sont39 Interview réalisé en avril dans le cadre d’une analyse sur le mouvement du libre sur internet, pour le mensuelPrisme dans le cadre de l’ISCPA.40 Voir à ce propos l’interview de Christophe Gueugneau en annexe, p 65.
  24. 24. tournés vers nous ». Pour mettre en forme ces données, Christophe Gueugneauaurait souhaité travailler avec l’équipe technique du site et développer un outilspécifique. « Mais vu le temps imparti, quelques jours, et le fait que l’équipetechnique s’occupe en même temps des sites de l’Obs, de Téléobs, de Challenges,de Sciences et Avenir, du Quotidien Auto, etc. ils n’étaient pas dispo », explique-t-il.La rédaction s’est donc tournée vers un tableau en ligne facile à réaliser mais peuintuitif. « Le résultat, s’il a le mérite d’exister, n’est vraiment pas satisfaisant à monavis », affirme même Christophe Gueugneau. Le Nouvel Observateur souhaitecontinuer à s’engouffrer dans la voie du journalisme de données, mais cela demandeune équipe spécifique. « Après y avoir réfléchi, je pense que c’est aujourd’hui auxjournalistes à se former à la programmation, sans aller trop loin mais afin decomprendre le code », précise-t-il.Figure 10 Le Sarkomètre se présente sous la forme dun tableau assez classiqueLes autres sites d’information lorgnent eux-aussi sur le journalisme de données,comme l’Express, Slate41 et d’autres. Mais « ce type de contenu coute très cher, çase fait pas en claquant dans les doigts », précise Eric Metout. En effet, le temps deproduction, le coût et les compétences nécessaires sont difficiles à mettre en place,nous y reviendrons. 2. Le cas du New York TimesSi certains médias français tentent de s’approprier ce journalisme de données, lesmédias américains avancent eux à pas de géant. Le fameux New York Times en estl’exemple le plus frappant. Mais il convient de noter que le site internet du groupe sedonne les moyens de ses ambitions. Le budget du site totalise 360 millions de dollarspar an dont 100 millions pour son fonctionnement interne et 260 pour le paiementdes journalistes, affirmait Frédéric Filloux lors du Digital day sur l’iPad organisé par larégie du Figaro. « Aux Etats-Unis c’est le New York Times qui est en pointe là-dessus car son laboratoire42 fait beaucoup d’exploitation et de visualisation dedonnées pour décrypter et expliquer l’information », affirme Eric Scherer. Denombreuses visualisations ont été disponibles sur le site pendant la campagne41 La rédaction de Slate.fr a réalisé à ce propos un petit graphique représentant les messages envoyés sur Twitterà propos du festival de Cannes. Cf http://blog.slate.fr/festival-cannes-2010/2010/05/17/inside-the-news-partie-1-une-heure-sur-twitter/42 Cf http://vizlab.nytimes.com
  25. 25. présidentielle de Barack Obama. Etude du langage du président43, regroupementdes différents discours d’inauguration depuis George Washington44, ou encoregraphique interactif représentant les dépenses des différents candidats pour lacourse aux primaires démocrates45.Figure 11 Visualisation des frais de campagne pour les principaux candidats.Ce genre de contenu est totalement adapté à des événements importants etprévisibles, comme les campagnes présidentielles, mais plus difficilement à desévénements imprévus. Le site, comme d’autres médias américains traite bien sûr lafuite de pétrole du Golfe du Mexique avec des éléments rich média, mais ceux-cirestent moins développés, se basant principalement sur des diaporamas en richmédia46, des infographies statiques ou chronologiques47 (avec une timeline). Mais lesévénements qui s’inscrivent dans la durée ou prévisibles sont plus simples à mettreen forme, comme la mortalité infantile48, à propos de laquelle le site a réalisé ungraphique entièrement paramétrable.43 Cf http://vizlab.nytimes.com/visualizations/obama-on-obama-tampa-oct-20-200844 Cf http://www.nytimes.com/interactive/2009/01/17/washington/20090117_ADDRESSES.html45 Cfhttp://www.nytimes.com/interactive/2008/07/03/business/20080706_METRICS_GRAPHIC.html46 Cfhttp://www.nytimes.com/interactive/2010/05/28/us/20100528_GULF_TIMELINE.html47 Cfhttp://www.nytimes.com/interactive/2010/05/25/us/20100525-topkill-diagram.html48 Cf http://vizlab.nytimes.com/visualizations/infant-deaths-per-100k-births-in-sel
  26. 26. Figure 12 Le taux de mortalité infantile peut être visualisé pour tous les pays, ou pour certains, avec despoints de repères paramétrablesPour produire ce type de contenu de façon régulière, le New York Times ne lésinepas sur les moyens. C’est une bonne chose, mais que tout le monde ne peut pas sepermettre, surtout en France, où l’un des sites doté de l’équipe la plus complète,lemonde.fr, n’emploie « que » 40 journalistes, dont un développeur flash… 3. Un besoin de compétences diversesS’il est vrai que les jeunes journalistes multiplient les tâches et les qualifications enbons journalistes-Shiva, peu peuvent se targuer de pouvoir réaliser les visualisationsdu New York Times. « Le problème du journalisme de données, c’est qu’il faut uneorganisation un peu compliquée de compétences diverses, qui n’est pas maîtriséepour l’instant. Il faut des graphistes, des développeurs, des journalistes, desdocumentalistes, éventuellement des statisticiens et des économistes qui donnent dusens à des données », explique Eric Scherer. Un bouillon de compétences qui, dansune industrie médiatique en crise, risque d’être compliquée à mettre en place pourbeaucoup de groupes de presse, même si une meilleure répartition des moyenspermettrait de résoudre en partie le problème. L’idée d’entreprises spécialisées dans
  27. 27. ce genre de contenu fait donc petit à petit son chemin. Le site Owni49, qui a créé enmai une équipe spécialisée dans la visualisation de données, souhaite ainsidévelopper un laboratoire de journalisme de données en France afin de proposer sesservices aux groupes de presse. « France 24 va solliciter Owni pour lui demanderdes visualisations de données en rapport avec l’actualité une fois par semaine »,explique Nicolas Voisin, directeur de la publication du site et fondateur de 22 mars.Avec un modèle de financement adéquate, ce genre d’initiatives pourrait sedévelopper dans le futur et permettre une spécialisation vers tel ou tel type decréation technique et multimédia de contenu. « Certains sites et médias pourraienteffectivement se spécialiser dans le journalisme de données, d’autres dans le webdocumentaire, d’autres dans du graphique fixe, et on sera alors complémentaire lesuns des autres », note Eric Scherer.Le journalisme de données permettrait ainsi, dans un futur proche, de donner àl’internaute une nouvelle lecture de l’information. Si celle-ci ne remplacera pas lesformes journalistiques actuelles, elle permettra une contextualisation importante.Cette dernière passe aussi par une prise en charge des nouveaux modes dediffusion, de circulation de l’information, que le journaliste doit prendre en comptepour mieux informer. D. Circulation de l’information et contextualisationL’apport d’internet pour le journalisme ne se limite pas aux capacités technologiquesde mise en forme et d’agencement de contenu. Le réseau a révolutionné le travail dujournaliste par sa construction. Non hiérarchisé, non centralisé, celui-ci a mis enplace un nouveau rapport entre le journaliste et le monde. Il permet de lier l’actualitéà un contexte beaucoup plus facilement que tout autre média, ce qui implique unenouvelle circulation de l’information. L’audience ne va plus dans un kiosque oùchaque titre lui accroche l’œil, elle n’allume plus sa télévision en choisissant unprogramme prédéfini par la chaîne. Elle survole, picore, se déplace, compare,estime, juge, agrège, partage… Ce nouveau mode de consommation de l’informationdoit être pris en compte par les médias, mais aussi par les journalistes. Ceux-cidoivent participer, à un certain niveau, à la diffusion et à la contextualisation de leursarticles sur internet. Cette contextualisation se fait de deux façons : éditoriale ettechnologique. « Le contexte éditorial consiste à enrichir des informations brutes parde l’explication, de la mise en perspective, bref, du sens. Ensuite, il y a unecontextualisation, un enrichissement technologique, qui se fait par les liens49 Ce site est la partie non lucrative de l’entreprise 22 mars, éditeur de contenu sur laquelle nous reviendronsdans la partie deux. Cf http://owni.fr
  28. 28. hypertextes, par le background, les encadrés, le web sémantique, des tags50appropriés, par l’image et la vidéo », estime Eric Scherer. 1. L’hypertexteLe terme hypertexte a été inventé par Theodor Holm Nelson, bien avant internet, en1965. expliquent Bruno Patino et Jean-François Fogel dans leur ouvrage Une pressesans Gutenberg. « Il a imaginé un texte qui n’aurait ni début ni fin et serait fait defragments que l’on pourrait librement relier entre eux. Mieux qu’un texte, c’est doncun hypertexte, que chacun rebâtit à sa façon en sélectionnant des liens reliant lesseuls fragments qui l’intéressent », écrivent les auteurs. Le lien hypertexte est unterme définissant la possibilité donnée à l’internaute sur une page internet en HTMLde pouvoir charger d’un simple clic une nouvelle page internet. Ce principe permetdonc, dans le cadre journalistique, de créer un contexte autour d’un article.L’hypertexte a été très rapidement utilisé, à plus ou moins bon escient, par lesrédactions web. La structure d’un article n’est donc plus résumé aux « 5 w » (qui,quoi, où, quand, pourquoi), mais s’adosse à une toile d’araignée qui, si le journalistele désire, peut s’étendre à l’infini, en permettant par exemple à propos d’un articletraitant de la crise économique d’avoir accès aux autres articles du site, à des vidéosexplicatives disponibles sur Youtube, à des historiques des marchés, à desinterviews, débats, etc. Les liens peuvent être dans le texte, à la fin ou sur le côté,peuvent rediriger vers des articles du site hébergeur de l’article ou vers l’extérieur.Les possibilités sont vastes.Mais ce genre d’éclatement de l’information pose le problème de l’attention et de lafidélisation du lecteur, car il est aisé de perdre un internaute en lui indiquantquelques liens hypertexte vers d’autres sites, qui eux même redirigent vers d’autressites d’approfondissement… Il est alors important pour le journaliste d’arriver àenrichir l’information proposée au lecteur sans le perdre. « Le dosage des liens dansle texte et hors texte est un travail stratégique qui doit être fait entre le journaliste, leweb designer et les architectes de l’information », analyse Alain Joannes. Sur le webfrançais, les sites d’actualités n’ont pas tous fait le même choix.Le Monde et l’Express51 ne proposent quasiment pas de liens vers des sitesextérieurs, sauf quand ceux-ci donnent une information non vérifiable ou avec unevaleur ajoutée (exemple, un scoop ou une vidéo). Par contre, un encadré du type« en savoir plus sur le sujet » redirige en général vers d’autres articles du site web ou50 Mots clés en anglais.51 Exemple : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2010/06/07/maree-noire-bp-annonce-avoir-depense-1-25-milliard-de-dollars_1368719_3222.html
  29. 29. du journal. Le Nouvel Observateur52, lui, propose rarement des liens à l’intérieur dutexte. Mais en plus d’un encadré redirigeant vers d’autres articles du site, l’internautea à sa disposition des liens extérieurs, plus ou moins intéressants et diversifiés.Rue89 et Slate diffèrent quelque peu, en proposant à la fin de l’article des liens pouraller plus loin sur le thème abordé (si l’on parle de l’affaire Goldman Sachs, un lienvers la crise des subprimes par exemple) avec d’éventuels liens dans le texte quandune affirmation a besoin d’être sourcée et étoffée. Si Rue8953 propose en bas del’article des liens vers l’extérieur, ceux-ci sont en général, pour Slate54, dans le sujetmême et les liens de fin d’article sont internes au site. A l’heure où ce mémoire estécrit, le fonctionnement de Slate est toujours celui-ci, mais va changer avec lanouvelle maquette prévue pour mi-juin. « Quand les internautes liront par exempleun papier sur la crise économique, ils vont avoir à leur disposition l’ensemble de noscontenus en rapport avec ce thème », explique Johan Hufnagel, rédacteur en chefdu site internet Slate55. 2. Agrégateurs et moteurs : Une nouvelle manière de naviguerMontrer la richesse d’un site, voila le défi pour les médias à l’instar de Slate quisouhaitent se démarquer et créer de la valeur ajoutée, éditoriale ou technologique.Car l’internaute ne passe plus que rarement par la page d’accueil d’un site pour avoiraccès à un article spécifique. Grâce ou à cause de ce principe d’hypertexte, le webfourmille d’outils pour avoir accès à un contenu de différentes manières. La premièreet la plus connue : Google et les moteurs de recherche. Le géant américain a réussigrâce à son moteur de recherche à indexer les contenus comme personne n’avaitencore jamais réussi. L’internaute n’est plus obligé de fouiller dans les archives d’unsite pour trouver l’article l’intéressant : il lui suffit de taper les mots cléscorrespondants dans le moteur de recherche et de sélectionner les résultats qui luisont les plus utiles. Mais la vraie révolution de Google, qui a dans un premier tempsété saluée puis haïe par la quasi totalité des éditeurs de presse resteincontestablement Google news (Google actualité en français), créé en 200256.L’ambition réussie de cette plateforme était d’agencer l’information mondiale enrépertoriant les différents articles par thèmes, rubriques et mots clés. Actuellement,pour une grande partie des sites d’information de flux, plus ou moins 50% des52 Exemple : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/economie/20100607.OBS5113/nouvelle-chute-record-de-l-euro.html53 Exemple http://www.rue89.com/panamericana/2010/06/06/france-ou-panama-que-faire-de-lancien-dictateur-noriega-15376454 Exemple http://www.slate.fr/story/22587/euro-dollar-faible-croissance-europe-crise-revons-pas55 Cf interview réalisée pour Les Clés de la Presse du vendredi 28 mai, voir annexes p 84.56 Cf http://www.google.co.uk/tenthbirthday/#2001.7
  30. 30. visiteurs uniques57 arrivent sur les articles par Google. En 2004, un autre phénomènede fragmentation de l’information a commencé à se démocratiser : le flux RSS. Celui-ci permet, par l’utilisation d’une plateforme appelée « agrégateur » de lister des sitesou rubriques de sites web afin de retrouver tous les nouveaux articles de ceux-ci surune même page, mise à jour en temps réel.Le lecteur est ainsi de plus en plus amené, par les agrégateurs, les moteurs derecherche mais aussi les réseaux sociaux, à découvrir un site par une pageparticulière, ignorant ainsi l’impact d’une page d’accueil qui définit normalement laligne éditoriale et la hiérarchisation de l’information d’un média. Il devient alorsnécessaire pour les journalistes de trouver de nouveaux modes de mise à dispositiondu contenu du site. « Il faut que la page affichée donne accès à la richesse du site »,affirme Johan Hufnagel. 3. Les réseaux sociaux, propulseurs d’articlesDepuis cinq ans, les réseaux sociaux ont envahi internet. Facebook en est l’exemplele plus frappant. Lancé en 2005, le réseau social le plus utilisé de la planète58 s’estouvert au public en 200659. Depuis, beaucoup d’autres se sont développés, commeTwitter. L’intérêt de ces nouveaux médiums pour les journalistes est multiple, et nousreviendrons sur certains dans la deuxième partie. Concernant la circulation del’information, le changement engendré est gigantesque. Faisant fi de la navigationclassique par adresse internet ou par moteur de recherche, les réseaux sociauxdonnent accès à des contenus en se basant sur le principe de recommandation de lapart d’amis. De fait, le journaliste doit de plus en plus utiliser les réseaux sociaux,particulièrement Twitter, pour informer. L’exemple de ce dernier est frappant. Basésur un principe de publications de « gazouillis » (tweets en anglais) de moins de 140caractères (microblogging), Twitter permet d’informer en temps réel les personnesqui suivent un compte donné. « Twitter est un réseau dinformations en temps réelalimenté par des utilisateurs à travers le monde entier et qui permet de partager etdécouvrir ce qui se passe à la minute près », explique le site60. Fondé en 2006, Leservice a dépassé il y a peu les 105 millions d’utilisateurs61. Twitter est extrêmementutilisé par les journalistes sur internet, mais peu par les journalistes des anciensmédias. L’intérêt de ce service, pour un professionnel de l’information, consiste à57 Le visiteur unique est un« internaute identifié comme unique visitant un site pendant une période donnée, unmois en général ». Cf http://www.journaldunet.com/encyclopedie/definition/106/46/21/visiteur_unique.shtml58 En six ans, 400 millions d’utilisateurs. Cf http://www.latribune.fr/entreprises/communication/telecom-internet/20100206trib000472432/facebook-400-millions-d-utilisateurs-pour-ses-six-ans.html59 Cf http://blog.facebook.com/blog.php?post=221022713060 Cf http://twitter.com/about61 Cf http://www.generation-nt.com/twitter-nombre-utilisateurs-105-millions-actualite-997921.html
  31. 31. rendre accessible à ses « followers » (ceux qui suivent la personne) les articlesréalisés, puis, par propagations, à un ensemble important d’utilisateurs du réseau.« Pour les journalistes, il est évidemment difficile de se dire “je mets mesinformations sur Twitter ou Facebook“, alors qu’ils ont un support pour cela, note EricScherer. Mais les réseaux sociaux ne disparaîront pas. Il est nécessaire de proposerles contenus là où les gens peuvent les recevoir ». Car si le métier du journaliste estbien d’informer, le fait de communiquer ses créations est une nécessité. Et celle-ci, àl’heure d’internet, ne passe plus simplement par le réseau de distribution ou dediffusion. Bien entendu, ce phénomène implique des problèmes, des contraintes etdes règles à définir. A ce sujet, certains spécialistes émettent des hypothèses quantà la façon dont les journalistes doivent se représenter sur le réseau62.Les possibilités sont donc multiples pour le journalisme sur internet, ne serait-ce quepar l’angle technologique. Le web, avec ses outils de production et de circulation del’information, permet au journalisme de se réinventer, à condition d’avoir les moyenset la volonté nécessaires à un tel changement. En dehors de ces nouvelles formesde contenu, le deuxième axe de développement important du journalisme surinternet est, encore une fois, directement lié à la structure du réseau et à sonévolution. Les anciens médias fonctionnaient sur un principe hiérarchisé : lejournaliste donnait l’information au consommateur, qui devait soit s’en contenter, soitchanger de support ou de titre. Les débuts d’internet, pour l’information, étaientrelativement similaires. Les premiers sites d’information des années 1995 n’étaientrien de plus que des diffuseurs de contenu, que ceux-ci soient repris du papier ounon. C’est l’arrivée des blogs en 2003-2004 et du web 2.063 qui a permis auxutilisateurs de s’approprier internet et de changer le rapport entre l’audience et lemédia, celle-ci passant d’un statut de spectateur à celui d’acteur.62 Pour aller plus loin, voir l’article de Bruno Boutot, consultant en stratégies médias.Cf http://webmedias.boutotcom.com/2010/05/06/twitter-journalisme-et-medias/63 Le web 2.0 correspond à la prise en main par les utilisateurs des moyens de diffusion grâce à des outils decréation accessibles aux néophytes. Cf http://www.zdnet.fr/blogs/le-webobserver/web-20-retour-sur-une-definition-39600863.htm
  32. 32. II. Le rapport au lecteur : de l’audience à la communauté L’audience, sur internet, n’est plus spectatrice. Elle a pleinement pris possession des moyens d’expressions à sa disposition, comme les forums, commentaires, les blogs ou les réseaux sociaux. Ce changement de statut de l’audience est, depuis cinq ans, le point de divergence entre pro et anti-internet. En juin 2009, Denis Olivennes, ancien patron de la Fnac, auteur du rapport Olivennes qui apporta la base de la loi Hadopi et nouveau directeur de la publication du Nouvel Observateur déclarait64 qu’internet était le « tout à l’égout de la démocratie ». Un avis partagé par l’essayiste Alain Finkielkraut qui considère, dans le cadre d’une interview vidéo de liberation.fr65, qu’internet serait « l’instrument privilégié du n’importe quoi ». Ce qui le gêne plus spécifiquement, semble-t-il, serait « la manière dont internet est appréhendé par le public, cette façon de naviguer, de se promener ». Internet pose un problème aux institutions et corporations en place. Une partie des critiques est intéressante et porte sur la notion de communauté, de commentaire et de l’appropriation des moyens de diffusion par le citoyen. Certains sujets amènent invariablement à des dérives, comme à propos des théories du complot66 ou de sujets sensibles, comme par exemple le conflit israélo-palestinien. Mais cette réaction n’est pas due à internet mais à la société, car le réseau n’est rien d’autre qu’un support, qu’un moyen de communication. Le web 2.0 pourrait être comparé en quelque sorte au forum latin (une place d’échange pour les citoyens). Cette démocratisation de l’écriture est au centre des problématiques du journaliste. Faut-il ou non donner libre cours à cette expression de l’opinion publique dans les commentaires d’articles sur les sites d’information ? Faut-il utiliser les blogs réalisés par des citoyens ? Les productions des utilisateurs du réseau peuvent être sans intérêt voire contre productives, mais elles peuvent aussi apporter une véritable plus- value informative. « Il faut laisser parler les gens, estime Eric Scherer. Je pense que le travail du journalisme consiste à trier le bon grain de l’ivraie, à trouver le signal dans le bruit. Cette fonction a toujours été au cœur du métier mais aujourd’hui, alors que nous sommes dans une surabondance d’informations, cette fonction de filtre est plus que jamais importante ». Le rapport à l’audience doit donc être pris en compte par les rédactions. Une prise de conscience a eu lieu ces dernières années, note Eric Scherer. Mais des réticences persistent de la part des anciens architectes de l’information. « Parfois on sent même un sentiment de contre-réforme, assez 64 Cf http://www.numerama.com/magazine/13345_3-pour-denis-olivennes-internet-est-le-tout-a-l-egout-de-la- democratie.html 65 Cf http://www.liberation.fr/medias/06011245-alain-finkielkraut-internet-c-est-n-importe-quoi 66 Les documentaires amateurs à propos de la non-existence des attentats du 11 septembre fleurissent sur internet Cf www.reopen911.info
  33. 33. classique, conservatrice, un peu comme les Chouans lors de la révolution française,où l’on essaye de s’opposer à ce qui est en train de se passer : la prise de contrôledes outils de production et de distribution par l’audience. Cette prise de contrôle estde fait une vraie révolution marxiste au sens propre du terme ». A. Faire vivre une communauté pour fidéliser l’audienceQue ce changement soit bénéfique ou non, il sera difficilement réversible et lesjournalistes doivent, pour survivre, le prendre en compte. Le rapport à lacommunauté de lecteurs, d’internautes, a changé et doit être traité d’une manièredifférente, par l’utilisation des commentaires, des réseaux sociaux et de l’interactivité.« Les journalistes doivent répondre aux commentaires, faire circuler l’information,pourquoi pas sur des réseaux sociaux, afin de donner aux gens le sentiment qu’ilssont associés à cette information, tout en appuyant sur l’origine de celle-ci », estimeJean Christophe Féraud. 1. Permettre à la communauté de réagirLe rapport aux commentaires des internautes est le premier chantier à prendre encompte. « Le courrier des lecteurs a toujours été géré comme une corvée parmanque de temps. Internet permet d’avoir ce rapport », analyse Jean ChristopheFéraud. Ce système de communauté qu’engendre internet sur les sites d’informationpermet de fidéliser les internautes, car ils ont la possibilité de s’exprimer, à conditionque leurs opinions ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Mais si cette relation aulecteur est nouvelle et doit être comprise par les rédactions, la modération descommentaires, afin d’éviter des dérives racistes, communautaires ou xénophobespar exemple, n’est pas une mince affaire. « Il ne suffit pas de simplement ouvrir lescommentaires. On ne peut pas gérer seuls une communauté d’une taille importante,et il est délicat d’appliquer à un site d’information le fonctionnement des wikis », noteEric Mettout, rédacteur en chef de lexpress.fr. Le rôle des rédactions dans cenouveau défi consiste, comme dit précédemment, à trouver le signal dans le bruit.Une chose que le pure player Rue89 a plutôt bien réussi dans l’ensemble, avec unemodération des commentaires accompagnée d’une auto modération de la part desutilisateurs du site67. Alors que beaucoup de sites utilisent pour le moment destechniques de modérations classiques, voire dans certains cas sous-traitées, le rôledu journaliste est pourtant essentiel dans ce rapport à l’audience. Il n’est en effet pasrare de voir l’auteur d’un article de Rue89 répondre directement à des commentaires.67 Voir à ce propos le système de fonctionnement de Rue89. Cf http://www.rue89.com/making-of/2010/04/10/rue89-v2-cinq-idees-pour-ameliorer-les-commentaires-146543 et photo en annexe p 83.
  34. 34. Dans un deuxième temps, ce rapport aux commentaires, aux usagers du site, aprèsavoir permis de fidéliser l’audience et de lui donner la possibilité de s’exprimer,pourrait être utilisé par les rédactions pour compléter des articles, corriger deserreurs ou encore publier des tribunes à partir de l’avis de certains utilisateurs,comme nous le verrons un peu plus tard. Pour autant, ce chantier n’est pas le seul.Car si beaucoup d’internautes continuent à s’exprimer via les plateformes à leurdisposition sur les sites d’information, beaucoup utilisent d’autres supports pluspratiques et plus globaux : les réseaux sociaux. 2. Lier réseaux sociaux et sites d’informationL’éclosion des réseaux sociaux a chamboulé une partie des modèles en vigueur surinternet. Si ceux-ci sont sujets à débat et à critique, leur popularité ne fait aucundoute. En mars 2010, Facebook a généré plus de trafic que Google. Une tendancequi ne risque pas de s’inverser dans les mois qui viennent68. En dehors de l’utilisationpar les journalistes de ces réseaux afin de faire circuler l’information, ils servent aussià fidéliser le lecteur. Les rédactions s’y essayent, avec plus ou moins de réussites.Fin avril, un article du site Streetpress69 dévoilait un classement des 11 sitesd’information en fonction du nombre de fans de leur page Facebook (cest-à-dire dunombre de personnes membres du réseau et étant inscrits sur la page du site,suivant ainsi les actualités publiées sur celle-ci). En un peu plus d’un mois, le 8 juin,la page le Monde est passée de 49.700 fans à près de 66 000 fans.La plupart des sites d’information proposent actuellement le même type de contenusur ces pages : lien vers les articles, possibilité de commenter les informations et deles partager, liste des vidéos et autres objets multimédia, suivi des différents réseauxsociaux comme Twitter ou des blogs hébergés par le site… La différence se faitprincipalement dans les moyens mis en place pour la promotion de ces pages, par lafréquence des mises à jour de leur contenu et par le lien qu’entretiennent lesinternautes avec celles-ci. La promotion se fait principalement avec un encart sur lapage principale du site indiquant le nombre de fans. La fréquence de mise à jour dela page est assez variée en fonction des sites, et si pour l’instant peu d’entre euxemploient, comme aux Etats-Unis, des « community manager » (animateur decommunauté), la tendance devrait se développer dans les années à venir. Le Mondecompte par exemple créer un poste à ce propos, d’après l’article de Streetpress.68 Cf http://electronlibre.info/Facebook-depasse-Google-le-web,0065669 Cf http://www.streetpress.com/sujet/548-facebook-100-000-fans-mon-site-dinfo-et-moi-et-moi-et-moi
  35. 35. Figure 13 La page Facebook du site Lemonde.fr.La gestion de cette communauté a un rôle important. Slate, par exemple, proposeune fois par semaine au premier commentaire d’un statut de participer à laconférence de rédaction hebdomadaire. Mais le site souhaite faire plus sur lesréseaux sociaux, avec la possibilité de se connecter sur Slate avec le login d’uncompte Twitter ou Facebook et de poster des commentaires directement sur le site.« Notre page Facebook compte modestement 4 800 fans. Pour l’instant, l’équipe faitle service minimum dessus, par manque de temps, mais cela va devenir lun de nosgrands chantiers. Les lecteurs qui viennent sur Slate.fr à partir des réseaux sociauxlisent de plus en plus de pages. Le taux de rebond est bien moins faible que pour leslecteurs qui viennent des moteurs de recherche ou des agrégateurs », expliqueJohan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate70.Ce nouveau rapport à l’audience permet de fidéliser une communauté d’internaute etd’instaurer un lien de confiance. Celui-ci, à l’époque de la sur concurrence et del’infobésité engrangée par internet est plus que jamais essentiel. Cette confiance estencore plus essentielle par rapport à l’émergence des réseaux sociaux. « Lesréseaux sociaux fonctionnent sur un phénomène de recommandation, la confiance70 Cf interview réalisée pour Les Clés de la Presse du vendredi 28 mai.
  36. 36. que vous donnez à quelqu’un, professionnel ou amateur, de pointer vers des liensintéressants. Cette confiance est au centre de tout », estime Eric Scherer. Celle-ci sebase sur l’animation de la communauté, mais aussi sur le rapport au titre, à lamarque. « C’est dans ces moments où les frontières du métier tendent à s’estomperqu’il faut réaffirmer la fiabilité des marques, des journaux, qui donnent desinformations solides », affirme Jean-Christophe Féraud. Pour ce faire, le rapport auxinternautes peut même aller plus loin. Les journalistes ne doivent pas se contenterd’accompagner l’internaute ou de le laisser s’exprimer, mais prendre en compte sonavis, utiliser son expérience, son vécu. Cela peut se faire par une interactivitéaccrue, avec l’usage du rich média et de contenus qui rendent l’internaute actifcomme nous l’avons vu dans la première partie, mais aussi par une utilisation ducontenu potentiellement créé par les consommateurs. B. Une audience qui n’est plus spectatriceLa prise en compte de la communauté d’un site ne doit pas se faire d’une manièresimpliste, qui consisterait à laisser un espace de discussion aux internautes tels queles forums ou les commentaires. Internet, par sa capacité de production adaptée augrand public, a transformé une audience passive, spectatrice, en plusieurscommunautés actives. Le principe du temps de cerveau disponible71 issu du modèlelinéaire de la télévision est en train de disparaitre doucement. Cela ne veut pas pourautant dire qu’internet va inévitablement permettre d’éduquer les masses et d’éleverle niveau du débat citoyen, mais le réseau incite l’utilisateur à être actif et non plussimplement réceptif. Et le rôle des journalistes, qui consiste à chercher le signal dansle bruit, doit s’adapter à cette nouvelle donne en observant, en analysant et enutilisant les participations des internautes. 1. De l’utilisation des commentaires…Dans ce réseau en mouvement perpétuel, le journaliste ne doit pas simplementdonner un espace de discussion à la communauté de lecteur du média pour lequel iltravaille, sans même jeter un coup d’œil à ce que proposent ces utilisateurs. Il estnécessaire de prendre en compte leurs avis et de trier le bon grain de l’ivraie. Ilexiste la possibilité, avec l’apport technologique de l’interactivité, de faire partager àl’internaute le travail du journaliste, de le faire réfléchir, comme le documentairePrison Valley a essayé de faire. Rue89, de son côté, tente de prendre en compte lescommentaires, de leur répondre pour ensuite intégrer la plus-value des lecteurs dansl’article (en recoupant une source ou en rajoutant une information par exemple). Lepure players qui se présente comme fournisseur de « l’info à trois voix » (journaliste,71 Expression employée par Patrick Le Lay dans le livre Les dirigeants face au changement.Cf http://www.acrimed.org/article1688.html
  37. 37. expert, internaute), a en effet plusieurs fois intégré dans ses articles des expériencesd’utilisateurs présentes dans les commentaires72. Ces nouvelles sources, cesnouveaux témoignages doivent être vérifiés, recoupés, analysés.A ce propos, le projet Glifpix73 illustre ce que pourrait devenir cette prise en comptedes commentaires. L’idée des fondateurs du site consiste à lier journalistes etinternautes. Ce projet en développement, qui devrait être lancé à la fin de l’année2010, espère financer les enquêtes au long court de journalistes par des microsdons, basés sur le principe du site américain Spot.us74 (inférieurs à 20% du prix del’enquête, afin d’éviter des problèmes de connivence). Les enquêtes, libres de droits,seront diffusées sur Glifpix, mais pourront être réutilisées en suivant le principe deslicences Creative Commons75. En suivant ce principe de libre circulation, lesfondateurs du projet souhaitent que la communauté du site ait la possibilitéd’interagir avec l’article, sur le modèle des wiki76. Pour cela, l’équipe développe unprojet de logiciel77 qui permettra une mise en forme visuelle de l’information et unetimeline permettant d’assimiler en un clin d’œil les modifications apportées à l’article.« Le logiciel a pour but de permettre à quelqu’un de visualiser tout de suite les pointsforts du débat, les contributions intéressantes, pertinentes », explique Hélène Huby,chef de projet.Les sites d’information de manière générale commencent à prendre en compte lavalorisation apportée par la communauté. Si le chemin à parcourir est encore long,les possibilités sont multiples. Au-delà de la simple participation à la création d’unarticle, les internautes peuvent aussi créer eux-mêmes leurs propres contenus.Ceux-ci commencent doucement à être utilisés par les journalistes.72 A ce sujet, voir le récapitulatif de Pierre Haski, cofondateur de Rue89. Cf http://www.rue89.com/making-of/2010/02/19/quand-les-riverains-font-linfo-avec-les-journalistes-de-rue89-13950973 Glifpix est un projet basé sur le site de Spot.us (http://spot.us/). Les auteurs souhaitent propose aux internautesde financer les enquêtes des journalistes et de participer à l’évolution des articles. Cf www.glifpix-project.com74 Le site Spot.us, fondé par le journaliste David Cohn, est une organisation à but non lucratif, financé en partiepar la Knight Foundation et par des dons d’internautes. Les journalistes peuvent proposer des enquêtes afin dedemander des dons aux internautes pour les financer. Cf http://spot.us/75 Les Créative Commons sont des licences d’utilisation basées autour d’un droit d’auteur libre d’utilisation, àcondition de respecter certains règles (droit de paternité, non modification, etc) Cf http://fr.creativecommons.org/76 Le système Wiki, lancé en 1995 (Cf http://c2.com/cgi/wiki?WelcomeVisitors), permet aux utilisateurs d’unsite web de modifier son contenu. L’exemple le plus célèbre est Wikipédia. Cf www.wikipedia.org/77 Ce projet a reçu une subvention du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie. Cf interviewd’Hélène Huby en annexe p 57.
  38. 38. Figure 14 Un exemple de la timeline de Glifpix (en haut) et de la lecture des commentaires avec un codecouleur indiquant sils ont été refusés ou acceptés pour compléter larticle (à droite). 2. Au journalisme participatif ou collaboratif78De la prise en compte des internautes en tant que sources à l’utilisation de leurcréation de manière directe79, il n’y a qu’un pas que certains sites ont franchi, avecplus ou moins de succès, comme Agora Vox, le Post ou encore Rue89. La questioncruciale sur l’utilisation des créations d’une communauté est avant tout de savoircomment mettre en ligne ce contenu et avec quelle modération. Les utilisateursdoivent-ils s’auto modérer ou être encadré par des journalistes ? Agora Vox, fondéen 1995 par Carlo Revelli et Joël de Rosnay80, souhaite donner la parole auxcitoyens, en leur proposant de publier les articles de leur choix. La modération descontenus se fait par vote des modérateurs, cest-à-dire des utilisateurs du site ayantdéjà publié au moins quatre articles81. La modération éditoriale des professionnelsqui gèrent le site ne se fait qu’en cas de problème juridique (diffamation, droit78 Le journalisme participatif (parfois nommé citoyen) propose aux internautes de publier leur contenu sur uneplateforme dédiée et n’est en général que peu modéré. Le journalisme collaboratif propose aux utilisateurs departiciper à la vie d’un site en proposant des mises à jour d’articles ou des articles à part entière, mais modérés,édités et recoupés par des journalistes professionnels.79 Cette utilisation est en général nommée UGC, User generated content (contenu généré par les utilisateurs).80 Cf http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/81 Cf http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/article/politique-editoriale-60
  39. 39. d’auteur, etc) ou de propos racistes, pornographiques.82 Le Post a suivi la mêmelogique, en s’appuyant sur une logique populaire au niveau éditorial, avec desthèmes orientés sur le people, le fait divers, le scoop politique, etc. Fondé en 2007par le Monde interactif83 (filiale du groupe le Monde), le site fonctionne sur unprincipe double, avec une rédaction professionnelle composée de journalistes et unsystème de contribution. Chaque utilisateur du site, s’il s’est enregistré, peut posterune information gratuitement. Ces articles sont ensuite, en fonction du sujet et ducontenu, affichés en Une ou non. Les articles portent un label indiquant leurprovenance : information de la « rédaction », d’un « invité » ou encore « vérifiée »par la rédaction. Mais cette vérification ne s’effectue qu’une fois le contenu del’article publié sur le site. En cas de contenu à problème, « la modération se fait àposteriori, sur alerte des internautes », précise Benoit Raphaël sur son blog84, enréponse à un documentaire diffusé sur Arte85.Sans tomber dans la polémique stérile entre pro et anti journalisme participatif,l’utilisation par les citoyens des moyens de communication pose évidemment laquestion de savoir de quelle manière les contenus ainsi mis en ligne doivent êtreutilisés par les journalistes. Si certains journalistes et sites d’information proposentun contrôle très limité, d’autres souhaitent faire une sélection, en rapport aux valeursdu journalisme, comme le recoupement des sources, la hiérarchisation et lavérification, ou de la ligne éditoriale du titre. L’Express souhaite par exempledévelopper ce côté participatif, en commençant par la rubrique culture, la plus simpleà modérer, d’après Eric Mettout, rédacteur en chef du site. « A terme sur la culture,on pourrait dire qu’il y a 60 millions de critiques de cinéma potentiels. Sur ceux-ci, il yen a sûrement que l’on pourrait valoriser et d’autres qu’il faudrait supprimer. L’idée,c’est de ne jamais perdre la main », explique-t-il. Certains pure players ont déjàappliqué ce principe. C’est le cas pour Rue89, dont l’équipe vérifie les informationsproposées par les contributeurs et par les utilisateurs, mais aussi pour Slate, Owniou encore le Huffington Post. Des exemples sur lesquels nous reviendrons dans laprochaine partie. Mais quelque soit la manière dont le contenu généré par lesutilisateurs est utilisé, celui-ci permet d’avoir un traitement de l’information pluscomplet, surtout dans des cas particuliers, comme l’information locale.82 Cf http://www.agoravox.fr/qui-sommes-nous/article/politique-editoriale-60#refus83 Cf http://www.lemonde.fr/qui-sommes-nous/article/2007/11/17/le-post-fr-un-site-d-information-edite-par-le-monde-interactif_978125_3386.html84 Cf http://benoit-raphael.blogspot.com/2010/02/les-effroyables-imposteurs-sur-arte.html85 Le documentaire « les effroyables imposteurs » a été diffusé sur Arte le 9 février 2009.
  40. 40. 3. Une chance pour le journalisme localL’utilisation du contenu généré par des citoyens est particulièrement intéressantepour le journalisme local. Sur ce terrain, il est souvent difficile pour les journalistesd’être au fait des différents sujets à traiter au niveau local, à l’échelle d’une région oud’une agglomération, voir hyper local, à l’échelle des quartiers. L’apport descontributeurs peut alors s’avérer énorme. Les habitants d’une région ou d’un quartierconcernés par la vie locale sont en général bien informés sur l’actualité de leurrégion. Plusieurs sites internet de presse régionale ont essayé de développer cegenre de collaboration. L’hebdomadaire la Tribune de Lyon86 a lancé en novembre2009 un système de correspondant 2.087. Basé sur la contribution gratuite d’acteursde la vie locale, le principe consiste à permettre à ceux-ci de s’inscrire et de posterdes informations en rapport avec la vie locale. « Je pense que pour nous,hebdomadaire urbain, c’est la meilleure manière de traiter la proximité et de faireremonter une information des quartiers de Lyon », précise François Sapy, directeurde la publication88. Pour l’instant, les contributeurs ne sont pas rémunérés, même sicela pourrait changer si cette partie du site devient assez riche en information pouralimenter le journal papier. « Mais le modèle n’est pas celui du correspondantclassique. Ce serait plutôt de montrer aux habitants qu’ils peuvent s’informer etinformer leurs co-habitants sur un événement donné », explique François Sapy. Sil’âge des contributeurs est varié, la moyenne se situe autour de 30-40 ans et al’habitude d’informer et de s’informer sur internet. Pour François Sapy, du fait de cetype de lectorat assez jeune, ce système peut donner une véritable plus-valueinformative. « Ce n’est pas parce que nous faisons du micro local que nous neparlons que des concours de boule. Surtout qu’à l’échelle du quartier, vu notrelectorat, il y a plein de choses à dire sans tomber dans des infos qui ne font passens », explique-t-il.Ce journalisme collaboratif local a été adapté à une échelle bien plus importante,européenne, par Café Babel. Ce site a été créé en 2001 à l’Institut d’Etudespolitiques de Strasbourg89 par des étudiants en Erasmus pour la plupart. Ce média« s’adresse aux personnes de la génération Erasmus, qui ont vécu à l’étranger, quiparlent plusieurs langues, qui se sentent européens et qui ne sont pas vraimentaffectés par l’information uniquement nationale donnée par les médiastraditionnels », explique Adriano Farano, fondateur de Café Babel et ancien directeur86 Hebdomadaire local centré sur la métropole lyonnaise. Cf http://www.tribunedelyon.fr/87 Cf http://www.tribunedelyon.fr/index.php?pres-de-chez-moi/88 Interview réalisé dans le cadre d’un dossier sur les cinq ans du journal pour le magazine papier de l’été 2010des Clés de la presse. Voir à ce propos l’interview complète de François Sapy en annexe, p 7989 Cf http://www.cafebabel.fr/about/cafebabel/
  41. 41. de la rédaction du site90. Le site, édité en six langues, parle donc de sujetseuropéens avec un angle spécifique, pour toucher un lecteur qui voyage beaucoup etest moins centré sur l’actualité européenne institutionnelle mais plutôt sur l’actualitédes européens, avec des articles sur les villes, les tendances d’Europe…Pour réaliser cela, le média dispose d’un grand nombre de collaborateurs européens.« Cette collaboration est pour moi une véritable révolution. Avant, on considérait qu’ily avait d’un côté les journalistes et de l’autre le public, c’est ce que je considèrecomme le journalisme du XXe siècle. L’autre extrême serait de dire “tout le mondepeut être journaliste“. Les deux affirmations sont des aberrations aujourd’hui, avec ceque propose internet. Internet permet un énorme flux d’informations, mais il y atoujours un besoin de hiérarchiser l’information, de la vérifier, de la structurer, voirede la mettre en scène », précise Adriano Farano. Le site entretient ainsi un importantréseau de collaborateurs dans toute l’Europe qui propose de nombreux articles.Ceux-ci, avant d’être mis en ligne, sont édités, traduits et vérifiés par l’équipe deCafé Babel, qui compte une demi-douzaine de personnes, travaillant dans le cadrede la convention collective des journalistes. Grâce à cette manière de fonctionner, lesite peut ainsi informer sur des sujets européens, nationaux, ou même régionaux etcommunaux. Le site dispose ainsi de plusieurs sous sites, en fonction desprincipales villes d’Europe (Cf illustration) en plus des différentes rubriquesthématiques classiques. Pour finir, une autre spécificité de Café Babel concerne sonmodèle économique, basé sur un système non lucratif de financement par l’Unioneuropéennes (30%), l’Etat français et les collectivités territoriales (30%), lesfondations91 (30%) et une minorité de sponsoring privé (10%). Un modèleéconomique sans recherche de profit, qui permet, d’après Adriano Farano, deréaliser des articles de qualité sans chercher à accumuler les pages vues pourrentabiliser les publicités. « Si Café Babel recherchait de la page vue nous ferions lacourse au buzz ».90 Voir à ce propos l’interview complète d’Adriano Farano en annexe, p 52.91 Les fondations sont des associations à but non lucratif qui ont pour but de subventionner certaines initiatives.Café Babel est ainsi financé par la fondation américaine Knight Foundation, qui souhaite aider à développer desinitiatives de lien entre journalistes et communautés de lecteurs. Cf http://www.knightfdn.org/about_knight/
  42. 42. Figure 15 Café Babel propose en plus de larchitecture classique du site web des liens vers des soussites (à droite, sous le titre En ville) traitant de lactualité dune seule ville et de sa région.De manière générale, les sites internet se tournent de plus en plus vers les créationsproposées par leur audience. Celle-ci, loin du téléspectateur du XXe siècle, secomporte de plus en plus comme une communauté créatrice. Si le fait que lejournaliste doit de plus en plus prendre en compte cette nouvelle relation sembleévident, la manière de faire ne fait pas l’unanimité. L’expérience réalisée par CaféBabel et par d’autres sites semble pourtant porter ses fruits, principalement auxEtats-Unis, et l’utilisation des sujets produits par les internautes, notamment parl’intermédiaire des blogs, commence à se démocratiser. C. Vers un travail d’éditeur de contenuUne telle prise en compte de la capacité de production des internautes amène à seposer la question de la place du journaliste. Depuis les années 2005, beaucoup deblogueurs et de spécialistes des médias prédisent la fin du journalisme et l’apogéede l’information citoyenne au service des citoyens. Pourtant, même si les journalistespeinent à s’approprier ce nouveau média, les initiatives de manquent pas, y compriscelles tentant d’inclure les contenus des utilisateurs. Les journalistes réalisent deplus en plus un travail d’éditeur de contenu, vérifiant, recoupant, développant lesproductions des internautes. Dans l’optique de faire le tri dans cette massed’information afin de trouver le signal dans le bruit, des sites internet proposentd’héberger certains travaux de blogueurs ou de spécialistes qui ne sont par défautaffiliés à aucun média. Ces sites donnent ainsi accès d’une part aux articles de

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