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Communication pour les Assises du Journalisme de Strasbourg (8 octobre 2009)


                                   Enquête sur les rédactions.fr

                                           Jean-Marie Charon



Chacun semble avoir des idées bien arrêtées sur ce que sont les « rédactions.fr »
et sur ce que recouvre la notion de « journalisme.fr ». Il faut pourtant se méfier
de ces fausses évidences, surtout lorsqu’il s’agit d’une réalité si évolutive, voire
de quasi laboratoire (cf.Lepost.fr pour Le monde Interactif, et bien d’autres
exemples d’essais, erreurs, appelés à être développés, transformés ou vite
retirés). C’est pourquoi j’ai voulu baser cette analyse sur une enquête tout à fait
concrète portant sur un peu plus d’une vingtaine de ces rédactions1 et un peu
plus de 300 journalistes (sur un total de 578 détenteurs de la carte de presse,
ayant déclaré en 2008, travailler sur le support Internet)2.

Il s’agit d’une enquête assez classique, par entretiens et observations. Les
entretiens, aussi bien avec des responsables de sites, des journalistes de
différentes fonctions, des partenaires (régies, audience) ont vocation à constituer
le socle d’un panel qui sera réinterrogé régulièrement dans l’avenir,
probablement dans le cadre d’un observatoire en cours de constitution dans le
cadre de l’université de Metz.

La première observation qui ressort de ce panorama, assez large et je crois assez
représentatif des rédactions.fr, c’est celle de la diversité conjointe à l’évolutivité.
Une diversité qui concerne les contenus, les emplois journalistiques, les
structures, les statuts, sachant que cette diversité repose largement sur une forte
interrogation à propos du modèle économique. Une diversité et une évolutivité
qui masquent peut-être les tendances de fond, sachant que la clé d’interprétation
se situe certainement du côté du modèle économique tant sur le Net, que sur
l’imprimé, mais également dans le niveau d’exigence des destinataires de cette
information.




1
    Lemonde.fr, Lefigaro.fr, Liberation.fr, Humanite.fr, Lesechos.fr, 20minutes.fr, Ouest-France.fr,
Letelegramme.fr, Nouvelobs.com, Lexpress.fr, Marianne2.fr, Lexpansion.com, Rue89.com, Mediapart.fr,
Bakchich.info, Slate.fr, Lepost.fr, e24.fr, ainsi que les groupes Lagardère, Prisma presse, Mondadori, Schibstedt.
2
  Traitement du fichier de la Commission de la carte effectué par l’Observatoire des métiers de la presse.


                                                                                                                1
Diversité des contenus :

La diversité en terme de formes d’informations ou concept éditorial transparaît
immédiatement au simple regard de l’offre de sites d’information aujourd’hui
disponible : sites d’actualités généralistes, sites d’actualité spécialisés (éco et
sports), sites d’information locale (PQR et de plus en plus de PHR), sites
d’enquête et d’analyse, sites de critique, sites satyriques, sites de magazines.

Au sein même des sites d’actualité généraliste (qui emploient les plus importants
effectifs journalistiques) le contenu va de la dépêche d’agence, plus ou moins
retouchée, au blog en passant par l’animation de communauté, le dossier,
l’interview ou le plateau vidéo, le diaporama, etc. Même si les desks emploient
sans doute des effectifs parmi les plus importants. La tendance paraît plutôt à
l’enrichissement des formes de contenus et des modes de présentation.


Diversité des écritures et des formats :

Au sein d’un même site, ou entre formes de sites, les diversités de modes de
présentation, de types de récits, de formats de traitement et d’écriture sautent
aux yeux :

Textes très courts de style dépêche, mais aussi papiers très longs, plus qu’en
presse écrite de Mediapart ou de Slate, voire parfois sur Lexpress.

Sujets très illustrés par la photographie, voire même le dessin satyrique pour
Bakchich, traitement de sujets à partir ou au travers des seules images
photographiques ou vidéo (longues interview de Sylvain Bourmeau dans
Mediapart, traitement de faits divers et d’informations locales par la vidéo dans
Letelegramme) ou reprises de la formule de l’interview ou du débat en plateau
TV (Lefigaro, Letelegramme).

Sans compter des expériences et formes en invention, tels ces clips décalés de
« Bécassine à… », proposés par Lexpress.fr.

Avec cette idée d’une écriture en invention (« co-invention » dirait Marc Mentre
d’Emi-Cfd) qui intègre celle des Internautes progressivement (CGU : « contenus
générés par les utilisateurs » Benoît Raphaël), constituant la spécificité du
média, par la place qu’y occupent les écritures des Internautes eux-mêmes qu’il
s’agisse de texte, de sons ou de vidéos (avec le rôle des sites de partage).




                                                                                 2
Diversité des gestes journalistiques et des emplois :

La simple circulation au sein des équipes rédactionnelles fait apparaître la
diversité des emplois et des gestes journalistiques, au-delà d’une apparente
uniformité des mobiliers et des outils (claviers, écrans, téléphones, casques
d’écoute, etc.).

Quoi de commun entre les journalistes de desk qui travaillent en brigades ou
éditions se succédant 18 heures sur 24 devant leurs écrans pour traiter,
éventuellement enrichir de la dépêche, l’animateur de communauté, lui aussi
devant son écran pour entretenir, relancer, organiser les différentes formes de
participation des non journalistes que ce soit par blogs, forums, commentaires,
etc. Rien non plus à voir avec les journalistes d’enquêtes de Médiapart (Laurent
Mauduit, Martine Orange, etc.) ou encore les spécialistes de Rue89 en
économie, médias, politique, international. Rien non plus avec les localiers,
adjoints multimédias, référents web, écartelés entre imprimé et web de Ouest-
France ou Letelegramme. Et la liste est bien évidemment plus large avec les
fonctions de central, FPA, éditeurs, selon les terminologies utilisées.

Il faut sur ce plan noter une large dimension expérimentale qui peut conduire à
systématiser les échanges, voire combinaisons entre journalistes et non
journalistes – experts comme pour Rue89. Il peut s’agir d’expérimenter aussi la
coopération journalistes et non journalistes, internautes de base comme dans les
enquêtes collectives conduites par le Guardian et reprises aujourd’hui par
Lepost.fr. De même qu’hier Rue89 expérimentait de nouvelles micro-caméras
de la taille d’un téléphone portable pour suivre en « simultané » les grandes
manifestations syndicales sur le pouvoir d’achat, le texte se déroulant en une
sorte de ruban continu suivant la chronologie de l’événement. Forme désormais
reprise par de nombreux sites lors d’événements diversifiés (évacuation de la
« Jungle » de Calais, etc.).


Diversité des structures, avec quelques convergences :

La première impression concernant les structures est que le Net ne supporte que
de petites équipes rédactionnelles, au moins pour ce qui concerne les équipes
dites dédiées, souvent moins de dix journalistes, au maximum une quarantaine
(Lefigaro.fr), ce qui est effectivement modeste pour des médias d’actualité.

Un examen plus précis permet cependant d’observer des options très différentes
qui nuancent le diagnostic initial3, incitant à proposer une petite typologie :
3
 Bien que les chiffres en soi ne sont pas forcément significatif, le panel analysé fait apparaître : 4 rédaction de 5
et moins de 5 journalistes, 3 de 5 à 10 journalistes, 6 entre 10 et 20 journalistes, 3 entre 20 et 30 journalistes, 3


                                                                                                                   3
Les rédactions des sites généralistes d’actualité, engagés dans la course en tête
pour l’audience sont celles qui emploient les équipes les plus nombreuses
(Lefigaro.fr, Lemonde.fr, Nouvelobs.com, Lexpress.fr, 20minutes.fr, etc.). Elles
regroupent aujourd’hui une part très substantielle des journalistes travaillant sur
le Net4. Certains de ces sites annoncent d’ailleurs leur intention de les étoffer
encore. Il faut également noter que pour les groupes les rédactions.fr de titres
différents peuvent avoir des liens ou des interrelations plus fortes que pour
l’imprimé telles celles de Lexpress.fr et de Lexpansion.com.

Les rédactions des sites de PQR, ainsi que des sites d’analyse, de commentaire,
voire d’opinion (La-croix.com, Humanite.fr, Marianne2.fr, Slate.fr) ont en
commun de disposer d’équipes « dédiées » très légères (de 4 à 7 journalistes),
sachant que celles-ci s’appuient sur la production des journalistes de l’imprimé,
voire de pigistes ou site associé pour Slate.fr.

Les pure players d’enquête, d’analyse et de critique (Rue89, Mediapart,
Bakchich) reposent sur des rédactions de taille intermédiaire (de 12 à 25) dont
les journalistes sont en majorité employés dans des spécialités classiques de
reportage, d’enquête, d’interview, de réalisation de dossiers, etc.

Ces quatre grands types de sites n’épuisent pas les configurations, sachant que
des sites plus expérimentaux (Lepost.fr), ou encore légèrement atypiques (pure
players spécialisés), se rapprochent de certains types présentés plus haut ou
risquent d’évoluer encore sensiblement.

Enfin il est difficile d’appréhender les sites de presse magazine encore plus
hétérogènes, les grands groupes (Lagardère, Prisma presse, Mondadori) ayant
fait le choix d’équipes web importantes au service de l’ensemble de leurs sites.
Prisma Presse dit employer 55 journalistes web par exemple. Quant à
Mondadori Digital, ceux-ci n’ont pas le statut de journalistes5.

La taille des équipes se traduit assez logiquement par des hiérarchies assez
aplaties : un rédacteur en chef ou directeur de rédaction, un ou deux adjoints, qui
sont bien souvent les responsables des éditions ou équipes qui vont se succéder
au cours de la journée. Lorsqu’il existe des pôles thématiques (France, étranger,
économie, etc.) leurs responsables peuvent être seuls ou avec un ou deux
rédacteurs, parfois des stagiaires, etc. De la même manière que les « centraux »
à Médiapart, Rue89, etc. ne se composent que de noyaux extrêmement légers.

entre 30 et 40 journalistes.
4
  169 dans notre échantillon, dont Lefigaro.fr avec 40 journalistes, Lemonde.fr avec 35 journalistes, voir le
tableau récapitulatif en page 6.
5
  Convention collective Syntec.


                                                                                                                4
L’organisation des rédactions est elle-même très variable et évolutive. Faute de
pouvoir explorer chaque configuration, rappelons comme cela a déjà été évoqué
ici et là, l’existence de desk plutôt denses dans les sites généralistes d’actualité,
de pôles thématiques plus ou moins nombreux et étoffés, de responsables ou
équipes chargées de la « relation avec la communauté », d’ateliers ou studios
vidéo (Lefigaro.fr, Letelegramme.fr, Liberation.fr), de blogs de journalistes
spécialisés, de chroniqueurs, d’éditorialistes plus ou moins insérés avec la
rédaction web, de services ou cellules chargés de la finalisation, validation des
textes, de la gestion de la page d’accueil, etc.


Diversité des statuts et dérogations aux textes en vigueur :

A l’image assez misérabiliste proposée par Xavier Ternisien dans « Les forçats
de l’information », il faut certainement substituer un éventail beaucoup plus
large de statuts. Celui-ci va de cadres, voire de hiérarques de rédactions
imprimées qui font le choix du web, Jean-Marcel Bouguereau en étant sans
doute l’illustration la plus forte, mais assez peu répandue,… ; aux nombreux
CDD et stagiaires qui se retrouvent dans pratiquement toutes les rédactions,
formes de petites mains nourrissant les desks ou les pôles thématiques. Et entre
les deux c’est tout un éventail de statuts, avec des stagiaires, devenus
journalistes en « contrat de qualif », alternance, CDI bien sûr à plein temps sur
le web, CDI de l’imprimé animant des blogs ou proposant plus ou moins
régulièrement leurs contenus au web, etc. Mondadori illustre enfin une situation
où les « journalistes » ne se voient même pas reconnu ce statut (convention
Syntec).

De toute évidence, les statuts précaires stagiaires, pigistes, CDD, sont
nombreux, les salaires sont souvent plus bas. Les temps de travail, surtout chez
les pure players sont très importants. Les ambiguïtés sur le sujet sont légion dans
bien des entreprises, y compris celles de la PQR, même si dans ces cas les
choses semblent avoir été davantage négociées, avec des protocoles d’accords
signés. Est-ce une caractéristique du nouveau média ou l’anticipation d’une
situation de l’emploi journalistique dans la plupart des médias, à commencer par
les formes par lesquelles ils se renouvellent (gratuits, chaînes d’information en
continu, magazines de niches, etc.).

Une diversité suspendue à la question du modèle économique :

La diversité et le foisonnement que cette communication s’est employée à
mettre en évidence ne sont pourtant pas une donnée établie une fois pour toute.
Elles s’expriment à un moment où tant les entreprises de médias, que des
journalistes repensant leur itinéraire personnel, sont convaincus qu’une large


                                                                                   5
partie de leur avenir passe par les sites d’information. D’où ce dynamisme, la
multiplication d’expérience, le maintien d’un esprit pionnier, le côté laboratoire.
Mais chacun est totalement suspendu - et le sait – à la capacité à faire émerger
un modèle économique viable.

Il s’agit d’une évidence pour chacun des pure players, qui ont dû pour la plupart
combiner l’apport personnel des fondateurs (parfois des indemnités de départ
pour clause de session) et des investissements comptés d’entreprises de médias
ou de fonds d’investissement, qui ont mis « un peu pour voir ». Tous comptes
faits, chacun a devant lui deux à trois ans pour trouver les ressources nécessaires
à l’équilibre, que ce soit sur le marché publicitaire, les abonnements, le micro-
paiement et toutes formes de mixtes de ceux-ci.

Le déblocage et l’amplification des développements des rédactions est
désormais totalement interdépendant de la capacité des éditeurs à vendre
l’information et celle-ci devrait se voir largement validée ou invalidée au cours
de l’année qui vient avec le lancement de zones premiums, comme de formules
de micro-paiement via des formules divers, y compris celle que vient d’annoncer
Google.

Jean-Marie Charon 08/10/09




                                                                                 6

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  • 1. Communication pour les Assises du Journalisme de Strasbourg (8 octobre 2009) Enquête sur les rédactions.fr Jean-Marie Charon Chacun semble avoir des idées bien arrêtées sur ce que sont les « rédactions.fr » et sur ce que recouvre la notion de « journalisme.fr ». Il faut pourtant se méfier de ces fausses évidences, surtout lorsqu’il s’agit d’une réalité si évolutive, voire de quasi laboratoire (cf.Lepost.fr pour Le monde Interactif, et bien d’autres exemples d’essais, erreurs, appelés à être développés, transformés ou vite retirés). C’est pourquoi j’ai voulu baser cette analyse sur une enquête tout à fait concrète portant sur un peu plus d’une vingtaine de ces rédactions1 et un peu plus de 300 journalistes (sur un total de 578 détenteurs de la carte de presse, ayant déclaré en 2008, travailler sur le support Internet)2. Il s’agit d’une enquête assez classique, par entretiens et observations. Les entretiens, aussi bien avec des responsables de sites, des journalistes de différentes fonctions, des partenaires (régies, audience) ont vocation à constituer le socle d’un panel qui sera réinterrogé régulièrement dans l’avenir, probablement dans le cadre d’un observatoire en cours de constitution dans le cadre de l’université de Metz. La première observation qui ressort de ce panorama, assez large et je crois assez représentatif des rédactions.fr, c’est celle de la diversité conjointe à l’évolutivité. Une diversité qui concerne les contenus, les emplois journalistiques, les structures, les statuts, sachant que cette diversité repose largement sur une forte interrogation à propos du modèle économique. Une diversité et une évolutivité qui masquent peut-être les tendances de fond, sachant que la clé d’interprétation se situe certainement du côté du modèle économique tant sur le Net, que sur l’imprimé, mais également dans le niveau d’exigence des destinataires de cette information. 1 Lemonde.fr, Lefigaro.fr, Liberation.fr, Humanite.fr, Lesechos.fr, 20minutes.fr, Ouest-France.fr, Letelegramme.fr, Nouvelobs.com, Lexpress.fr, Marianne2.fr, Lexpansion.com, Rue89.com, Mediapart.fr, Bakchich.info, Slate.fr, Lepost.fr, e24.fr, ainsi que les groupes Lagardère, Prisma presse, Mondadori, Schibstedt. 2 Traitement du fichier de la Commission de la carte effectué par l’Observatoire des métiers de la presse. 1
  • 2. Diversité des contenus : La diversité en terme de formes d’informations ou concept éditorial transparaît immédiatement au simple regard de l’offre de sites d’information aujourd’hui disponible : sites d’actualités généralistes, sites d’actualité spécialisés (éco et sports), sites d’information locale (PQR et de plus en plus de PHR), sites d’enquête et d’analyse, sites de critique, sites satyriques, sites de magazines. Au sein même des sites d’actualité généraliste (qui emploient les plus importants effectifs journalistiques) le contenu va de la dépêche d’agence, plus ou moins retouchée, au blog en passant par l’animation de communauté, le dossier, l’interview ou le plateau vidéo, le diaporama, etc. Même si les desks emploient sans doute des effectifs parmi les plus importants. La tendance paraît plutôt à l’enrichissement des formes de contenus et des modes de présentation. Diversité des écritures et des formats : Au sein d’un même site, ou entre formes de sites, les diversités de modes de présentation, de types de récits, de formats de traitement et d’écriture sautent aux yeux : Textes très courts de style dépêche, mais aussi papiers très longs, plus qu’en presse écrite de Mediapart ou de Slate, voire parfois sur Lexpress. Sujets très illustrés par la photographie, voire même le dessin satyrique pour Bakchich, traitement de sujets à partir ou au travers des seules images photographiques ou vidéo (longues interview de Sylvain Bourmeau dans Mediapart, traitement de faits divers et d’informations locales par la vidéo dans Letelegramme) ou reprises de la formule de l’interview ou du débat en plateau TV (Lefigaro, Letelegramme). Sans compter des expériences et formes en invention, tels ces clips décalés de « Bécassine à… », proposés par Lexpress.fr. Avec cette idée d’une écriture en invention (« co-invention » dirait Marc Mentre d’Emi-Cfd) qui intègre celle des Internautes progressivement (CGU : « contenus générés par les utilisateurs » Benoît Raphaël), constituant la spécificité du média, par la place qu’y occupent les écritures des Internautes eux-mêmes qu’il s’agisse de texte, de sons ou de vidéos (avec le rôle des sites de partage). 2
  • 3. Diversité des gestes journalistiques et des emplois : La simple circulation au sein des équipes rédactionnelles fait apparaître la diversité des emplois et des gestes journalistiques, au-delà d’une apparente uniformité des mobiliers et des outils (claviers, écrans, téléphones, casques d’écoute, etc.). Quoi de commun entre les journalistes de desk qui travaillent en brigades ou éditions se succédant 18 heures sur 24 devant leurs écrans pour traiter, éventuellement enrichir de la dépêche, l’animateur de communauté, lui aussi devant son écran pour entretenir, relancer, organiser les différentes formes de participation des non journalistes que ce soit par blogs, forums, commentaires, etc. Rien non plus à voir avec les journalistes d’enquêtes de Médiapart (Laurent Mauduit, Martine Orange, etc.) ou encore les spécialistes de Rue89 en économie, médias, politique, international. Rien non plus avec les localiers, adjoints multimédias, référents web, écartelés entre imprimé et web de Ouest- France ou Letelegramme. Et la liste est bien évidemment plus large avec les fonctions de central, FPA, éditeurs, selon les terminologies utilisées. Il faut sur ce plan noter une large dimension expérimentale qui peut conduire à systématiser les échanges, voire combinaisons entre journalistes et non journalistes – experts comme pour Rue89. Il peut s’agir d’expérimenter aussi la coopération journalistes et non journalistes, internautes de base comme dans les enquêtes collectives conduites par le Guardian et reprises aujourd’hui par Lepost.fr. De même qu’hier Rue89 expérimentait de nouvelles micro-caméras de la taille d’un téléphone portable pour suivre en « simultané » les grandes manifestations syndicales sur le pouvoir d’achat, le texte se déroulant en une sorte de ruban continu suivant la chronologie de l’événement. Forme désormais reprise par de nombreux sites lors d’événements diversifiés (évacuation de la « Jungle » de Calais, etc.). Diversité des structures, avec quelques convergences : La première impression concernant les structures est que le Net ne supporte que de petites équipes rédactionnelles, au moins pour ce qui concerne les équipes dites dédiées, souvent moins de dix journalistes, au maximum une quarantaine (Lefigaro.fr), ce qui est effectivement modeste pour des médias d’actualité. Un examen plus précis permet cependant d’observer des options très différentes qui nuancent le diagnostic initial3, incitant à proposer une petite typologie : 3 Bien que les chiffres en soi ne sont pas forcément significatif, le panel analysé fait apparaître : 4 rédaction de 5 et moins de 5 journalistes, 3 de 5 à 10 journalistes, 6 entre 10 et 20 journalistes, 3 entre 20 et 30 journalistes, 3 3
  • 4. Les rédactions des sites généralistes d’actualité, engagés dans la course en tête pour l’audience sont celles qui emploient les équipes les plus nombreuses (Lefigaro.fr, Lemonde.fr, Nouvelobs.com, Lexpress.fr, 20minutes.fr, etc.). Elles regroupent aujourd’hui une part très substantielle des journalistes travaillant sur le Net4. Certains de ces sites annoncent d’ailleurs leur intention de les étoffer encore. Il faut également noter que pour les groupes les rédactions.fr de titres différents peuvent avoir des liens ou des interrelations plus fortes que pour l’imprimé telles celles de Lexpress.fr et de Lexpansion.com. Les rédactions des sites de PQR, ainsi que des sites d’analyse, de commentaire, voire d’opinion (La-croix.com, Humanite.fr, Marianne2.fr, Slate.fr) ont en commun de disposer d’équipes « dédiées » très légères (de 4 à 7 journalistes), sachant que celles-ci s’appuient sur la production des journalistes de l’imprimé, voire de pigistes ou site associé pour Slate.fr. Les pure players d’enquête, d’analyse et de critique (Rue89, Mediapart, Bakchich) reposent sur des rédactions de taille intermédiaire (de 12 à 25) dont les journalistes sont en majorité employés dans des spécialités classiques de reportage, d’enquête, d’interview, de réalisation de dossiers, etc. Ces quatre grands types de sites n’épuisent pas les configurations, sachant que des sites plus expérimentaux (Lepost.fr), ou encore légèrement atypiques (pure players spécialisés), se rapprochent de certains types présentés plus haut ou risquent d’évoluer encore sensiblement. Enfin il est difficile d’appréhender les sites de presse magazine encore plus hétérogènes, les grands groupes (Lagardère, Prisma presse, Mondadori) ayant fait le choix d’équipes web importantes au service de l’ensemble de leurs sites. Prisma Presse dit employer 55 journalistes web par exemple. Quant à Mondadori Digital, ceux-ci n’ont pas le statut de journalistes5. La taille des équipes se traduit assez logiquement par des hiérarchies assez aplaties : un rédacteur en chef ou directeur de rédaction, un ou deux adjoints, qui sont bien souvent les responsables des éditions ou équipes qui vont se succéder au cours de la journée. Lorsqu’il existe des pôles thématiques (France, étranger, économie, etc.) leurs responsables peuvent être seuls ou avec un ou deux rédacteurs, parfois des stagiaires, etc. De la même manière que les « centraux » à Médiapart, Rue89, etc. ne se composent que de noyaux extrêmement légers. entre 30 et 40 journalistes. 4 169 dans notre échantillon, dont Lefigaro.fr avec 40 journalistes, Lemonde.fr avec 35 journalistes, voir le tableau récapitulatif en page 6. 5 Convention collective Syntec. 4
  • 5. L’organisation des rédactions est elle-même très variable et évolutive. Faute de pouvoir explorer chaque configuration, rappelons comme cela a déjà été évoqué ici et là, l’existence de desk plutôt denses dans les sites généralistes d’actualité, de pôles thématiques plus ou moins nombreux et étoffés, de responsables ou équipes chargées de la « relation avec la communauté », d’ateliers ou studios vidéo (Lefigaro.fr, Letelegramme.fr, Liberation.fr), de blogs de journalistes spécialisés, de chroniqueurs, d’éditorialistes plus ou moins insérés avec la rédaction web, de services ou cellules chargés de la finalisation, validation des textes, de la gestion de la page d’accueil, etc. Diversité des statuts et dérogations aux textes en vigueur : A l’image assez misérabiliste proposée par Xavier Ternisien dans « Les forçats de l’information », il faut certainement substituer un éventail beaucoup plus large de statuts. Celui-ci va de cadres, voire de hiérarques de rédactions imprimées qui font le choix du web, Jean-Marcel Bouguereau en étant sans doute l’illustration la plus forte, mais assez peu répandue,… ; aux nombreux CDD et stagiaires qui se retrouvent dans pratiquement toutes les rédactions, formes de petites mains nourrissant les desks ou les pôles thématiques. Et entre les deux c’est tout un éventail de statuts, avec des stagiaires, devenus journalistes en « contrat de qualif », alternance, CDI bien sûr à plein temps sur le web, CDI de l’imprimé animant des blogs ou proposant plus ou moins régulièrement leurs contenus au web, etc. Mondadori illustre enfin une situation où les « journalistes » ne se voient même pas reconnu ce statut (convention Syntec). De toute évidence, les statuts précaires stagiaires, pigistes, CDD, sont nombreux, les salaires sont souvent plus bas. Les temps de travail, surtout chez les pure players sont très importants. Les ambiguïtés sur le sujet sont légion dans bien des entreprises, y compris celles de la PQR, même si dans ces cas les choses semblent avoir été davantage négociées, avec des protocoles d’accords signés. Est-ce une caractéristique du nouveau média ou l’anticipation d’une situation de l’emploi journalistique dans la plupart des médias, à commencer par les formes par lesquelles ils se renouvellent (gratuits, chaînes d’information en continu, magazines de niches, etc.). Une diversité suspendue à la question du modèle économique : La diversité et le foisonnement que cette communication s’est employée à mettre en évidence ne sont pourtant pas une donnée établie une fois pour toute. Elles s’expriment à un moment où tant les entreprises de médias, que des journalistes repensant leur itinéraire personnel, sont convaincus qu’une large 5
  • 6. partie de leur avenir passe par les sites d’information. D’où ce dynamisme, la multiplication d’expérience, le maintien d’un esprit pionnier, le côté laboratoire. Mais chacun est totalement suspendu - et le sait – à la capacité à faire émerger un modèle économique viable. Il s’agit d’une évidence pour chacun des pure players, qui ont dû pour la plupart combiner l’apport personnel des fondateurs (parfois des indemnités de départ pour clause de session) et des investissements comptés d’entreprises de médias ou de fonds d’investissement, qui ont mis « un peu pour voir ». Tous comptes faits, chacun a devant lui deux à trois ans pour trouver les ressources nécessaires à l’équilibre, que ce soit sur le marché publicitaire, les abonnements, le micro- paiement et toutes formes de mixtes de ceux-ci. Le déblocage et l’amplification des développements des rédactions est désormais totalement interdépendant de la capacité des éditeurs à vendre l’information et celle-ci devrait se voir largement validée ou invalidée au cours de l’année qui vient avec le lancement de zones premiums, comme de formules de micro-paiement via des formules divers, y compris celle que vient d’annoncer Google. Jean-Marie Charon 08/10/09 6
  • 7. Quelques repères chiffrés : Effectifs de journalistes « dédiés » des sites d’information étudiés6. Lemonde.fr : 35 Liberation.fr : 18 Lefigaro.fr : 40 Humanite.fr : 5 La-croix.com : 4 Lesechos.fr : 17 20minutes.fr : 23 Ouest-France.fr : 7 Letelegramme.fr : 4 Dna.fr : 4 Nouvelobs.com : 30 Lexpress.fr : 23 Marianne2.fr : 6 Lexpansion.com : 7 Rue89.com : 15 Mediapart.fr : 25 Bakchich.info : 12 Slate.fr : 5 Lepost.fr : 11 E24.fr : 12 Total : 303 6 Ces chiffres sont indicatifs, puisqu’ils sont ceux qu’ont déclarés les responsables de rédaction au moment de leur entretien. 7