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Mon père

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"Mon père"

une nouvelle de Luc Mandret
juin 2007
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Mon père

  1. 1. Mon pèreVendredi matin, 5 heures, la faible sonnerie de ma montre retentit. Machinalement mesbras se tendent au-dessus de ma tête pour ouvrir le rideau noir de ma fenêtre. Les deuxpaupières ouvertes, me voilà habitué à l’obscurité de ma chambre de bonne. Comme tousles matins, silence profond dans la résidence tout comme à l’extérieur. Café froid de laveille ingurgité. Pull et short enfilés, mes Adidas lacées. Personne dans les escaliers. Ladouce fraîcheur automnale finit de m’éveiller. Le bitume commence à défiler sous mesenjambées. Quelques minutes de course et l’odeur de la vase annonce l’arrivée au port.Le Requiem de Fauré dans les écouteurs atténue le bruit des sifflements du vent dans lescordages. Trente minutes de sérénité, seul à courir le long des voiliers puis des rochers,sur le chemin des douaniers. Après les étirements dans la crique déserte, le retour à laville, même tracé, en sens inverse. Fauré laisse place à la voix encore endormie dujournaliste de la première radio nationale d’informations. La ville se réveille doucement,une vitrine de boulangerie qui s’allume. Des travailleurs matinaux dans leur voiture. Deslumières au travers des fenêtres.Je me souviens. Mon père m’a donné cette envie. Courir. Courir. Ne pas s’arrêter. Je mesouviens. Notre premier footing. Un vendredi matin à la première heure. Je me souviens.Mon père regardant la veille Patrick Poivre d’Arvor dans son écran. Je me souviens. Cetteimage du nouveau président faisant son footing. Je me souviens de ce père oublié depuis.Maintenant un inconnu. J’avais 11 ans à cette époque. Il m’avait dit Sarko a raison il fautune tête remplie dans un corps sain. Et avait ressorti son vieux cycliste noir. Posé ceschaussures de sport près de la porte d’entrée. Encore pleines de terre, ne lui servant quepour le jardinage. La cinquantaine approchant, un embonpoint perçait. Et le lendemain,avant d’aller à l’école, nous avions couru 30 minutes. Pendant tout le trajet, il ne prononçamot. A son habitude. Un père absent et muet. Nous avions emprunté le chemin desdouaniers. J’ai de suite aimé cette solitude. Ce face-à-face avec le vent. Ce duel du piedgauche contre le droit. Cette frénésie du toujours plus vite. Ce ralenti de l’arrivée.J’arrive à ma résidence universitaire. Non, cette larme n’est pas pour toi, mon père. Je n’aipas pleuré quand tu es mort emporté par un arrêt cardiaque. Comme 3000 autrespersonnes cette année-là pendant leur footing. Le président avait lancé une mode. Maiseux n’avaient pas cinq médecins à temps plein veillant sur leurs encéphalogrammes,scanners et IRM. Toi tu avais suivi une mode. Le ministre de la santé avait dû lancer unspot télévisuel. La paranoïa avait envahi les sportifs du dimanche. Et du jour aulendemain, je me suis retrouvé seul ou presque à courir. Dix ans que tu as disparu, monpère. Emporté par le mimétisme. Notre président maintenant ne court plus. Mauvais pourses genoux a annoncé son bulletin de santé. Mauvais pour son image ont avoué à demimots ses communicants.Moi j’ai continué à multiplier les foulées. Mes amis se moquent derrière leurssarkoburgers, le nouveau sandwich de Quick. C’est la première fois que je repense à toi,mon père. Mais dès ma douche prise, je sais que je t’aurai à nouveau oublié. Ce grandinconnu. Qui m’a seulement appris à courir.Paris, le 16 Juin 2007.Mon père, Luc Mandret

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