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Lettre de Anouar Brahem au ministre de la Cult

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Lettre de Anouar Brahem au ministre de la Culture

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Lettre de Anouar Brahem au ministre de la Cult

  1. 1. Traduction de la lettre d' Anouar Brahem au ministre des affaires culturelles A l'attention de M. Mohamed Zine El Abidine, ministre des affaires culturelles Tunis, le 19 Février 2018 Monsieur le ministre, En août dernier, j'ai eu le privilège de me produire, après plusieurs années d’absence de la scène tunisienne, en clôture du Festival international de Hammamet (FIH). Ce concert fut pour moi une belle occasion de renouer avec le public tunisien qui m'est très cher. J’ai également eu le plaisir de collaborer avec son directeur, Moez Mrabet, et sa formidable équipe, dont j'ai apprécié le professionnalisme et les compétences. Il y a quelques semaines, j’ai appris votre décision pour le moins inattendue de démettre M. Moez Mrabet de ses fonctions de directeur du Centre culturel international de Hammamet (CCIH) et de son festival. Plus surprenant encore, j’ai appris que vous lui aviez reproché, devant l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), sa "mauvaise gestion" et son "gaspillage des deniers publics". L'argument avancé par vos représentants dans les médias pour justifier ces accusations concernait la programmation de mon concert et son coût jugé élevé. N’étant pas le mieux placé pour juger du bien-fondé de cette programmation, je ne ferai aucun commentaire là-dessus. En revanche, je me permets de vous rappeler que vous avez, en tant que ministre de la Culture, cosigné le contrat conclu entre mon agent et les organisateurs du festival. Votre responsabilité n'est-elle pas, de ce fait, au moins aussi importante que celle de M. Mrabet ? Si la programmation de mon concert à Hammamet était une faute aussi grave que vous l’avez prétendu, pourquoi en avoir avalisé vous-même toutes les conditions ? En outre, si mes souvenirs ne me trahissent pas, vous vous êtes déplacé en personne pour assister à mon concert et avez même sollicité, à l'issue de celui-ci, un accès à ma loge pour venir me féliciter chaleureusement. Vous vous êtes également empressé, dès le lendemain, de me couvrir d’éloges sur votre page Facebook personnelle. Alors pourquoi ce revirement ? Le déroulement des faits me porte malheureusement à croire que votre décision a des motifs aussi douteux qu’inavoués. Pour aller droit au but, j’ai la désagréable impression que vous vous servez de moi pour mener une opération de diffamation inacceptable envers M. Mrabet, pour qui j'ai le plus grand respect et à qui je souhaite exprimer ma solidarité la plus totale. Revoyons, si vous le voulez bien, les éléments de cette affaire :
  2. 2. Dans un premier temps, vous avez convoqué M. Mrabet pour lui demander d'avaliser votre souhait de modifier les statuts et la vocation du CCIH pour en faire une Maison du théâtre. Considérant, à juste titre, que cette action était en contradiction avec la vocation historique du Centre (qui accessoirement venait tout juste d'obtenir un statut juridique propre), M. Mrabet vous a exprimé ses réserves. Faisant fi de son avis, vous avez officiellement annoncé votre décision de détourner la vocation du CCIH. Fort heureusement, la société civile de la région de Nabeul et Hammamet s’est mobilisée – avec succès – pour contrer votre projet. Deux semaines après ces faits, vous avez décidé d’opérer une coupe punitive de près de 63% dans le budget alloué au Festival. C’est en réponse aux questions des députés qui s'étonnaient de l'énormité de cette coupe lors de la discussion du budget 2018, que vous avez lancé vos graves accusations à l’encontre de M. Mrabet, en les étayant de contre-vérités et de chiffres fallacieux. Le lendemain de votre intervention, vous avez officialisé le limogeage de M. Mrabet. Ce dernier n'a cessé, depuis, de solliciter des explications. En guise de réponse, vous avez ouvert une enquête a posteriori. Peut-on vraiment, dans un Etat de droit, accuser inopinément quelqu'un et le sanctionner sans que sa culpabilité n'ait été clairement établie, quitte à ternir son honneur sans raison ? Quand bien même la gestion de M. Mrabet serait en cause, pourquoi pénaliser une institution d'Etat aussi respectable que le CCIH ? Pourquoi vouloir modifier son statut de manière aussi abusive et précipitée ? Pourquoi lui couper les ailes par une coupe budgétaire aussi drastique ? Au cours de ses vingt mois d’activité, M. Mrabet et son équipe ont posé les bases d’un projet culturel cohérent, axé sur l’innovation, fortement soutenu par la société civile et unanimement salué par la presse et le public. L’exemplaire réussite et la solide autonomie du CCIH et du festival de Hammamet vous auraient-elles contrarié, Monsieur le ministre ? Je ne peux évidemment répondre à votre place mais j’ai, me semble-t-il, le droit et des raisons de m’interroger. Au-delà de ce lamentable épisode, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour l’avenir de la culture en général dans notre société. Dans un pays qui se cherche encore et qui a un besoin crucial d’énergies jeunes, créatives et nouvelles, je constate qu’une chape de plomb qu’on croyait appartenir au passé tend à étouffer lentement mais sûrement toute velléité d’invention, de renouvellement, d’innovation. Devrons-nous encore longtemps nous résigner à voir s’étioler toutes nos forces vives ? Combien de temps encore celles-ci devront-elles accepter les diktats et les faits du prince ? Dans l’espoir que ces énergies pourront un jour trouver leur place en Tunisie et qu’elles seront enfin perçues comme un précieux facteur de développement, je vous prie d’agréer, Monsieur le ministre, mes salutations distinguées. Anouar Brahem

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