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Sociologie de mouvements

Sociologie de mouvements

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  • 1. 1SOCIOLOGIE DES MOUVEMENTS SOCIAUX Didier Lapeyronnie MASTER 1 1er semestre 2009/2010
  • 2. 2 Introduction 1. Présence des mouvements sociaux Les mouvements sociaux sont une des manifestations les plus fréquentes de la viesociale et de la vie politique. Il n’existe pas de société sans conflit, revendications,contestations, malaises divers, volonté de changements, qui ne s’expriment à travers desmanifestations de rue, des grèves, des boycott, des rassemblements, des formes dedésobéissance, mais aussi des violences, des agressions, des séquestrations, toutes formesvisibles d’actions le plus souvent menées collectivement, mais aussi parfois individuelles, etqui mettent en cause un ordre établi, soit pour améliorer une situation, soit pour la changerradicalement, soit pour la rétablir… De fait, l’étude des mouvements sociaux apparaît commeun continent très large, voire indéfini, un objet aussi vaste que la vie sociale elle-mêmequelles qu’en soient les manifestations. Sous le vocable mouvements sociaux, est regroupé unensemble d’événements, de comportements ou d’actions qui finissent par donner l’impressiond’une sorte de juxtaposition plus ou moins cohérente de conduites sociales et politiques sediversifiant à l’infini. En décembre 1992 et janvier 1993, de très violentes émeutes ont eu lieu à Mumbaï.Elles ont fait plus de 1400 morts et engendré le déplacement de 200000 personnes. Lesmouvements nationalistes et religieux hindous ont détruit le 6 décembre une mosquée dans laville de Ayodhya, afin d’y construire un temple. A la suite de cette destruction, desprocessions de militants hindous défilent dans les quartiers musulmans des villes indiennes encriant des slogans injurieux à l’égard des habitants, engendrant des ripostes et desaffrontements. Dans un deuxième temps, en janvier 1993, de nouvelles émeutes se traduisentpar le massacre systématique de musulmans (ils sont souvent battus avant d’être brûlés vifs)et la destruction de leurs biens. « A tous les cinq nous avons brûlé un musulman. A quatreheures du matin, la foule s’est rassemblée, une foule comme je n’en avais jamais vue, avecdes hommes et des femmes. Ils ont ramassé tout ce qu’ils ont pu pour s’en servir comme arme.Puis ils se sont dirigés vers le quartier musulman. Nous avons rencontré un pavwallah sur laroute, à bicyclette. Je le connaissais. C’est lui qui me vendait du pain tous les matins… On aversé de l’essence sur lui et on y a mis le feu. Tout ce que je pensais était qu’il était unmusulman. Il tremblait. Il criait : « j’ai des enfants, j’ai des enfants… » Je lui ai dit : « Quandvous, les musulmans tuaient les gens de Radhabai Chawl, est-ce que vous pensiez à vos
  • 3. 3enfants ? » Ce jour là, nous leur avons montré ce que le dharma hindou signifie1. » Letroisième temps est la « revanche » des musulmans qui font exploser dix bombes dans la villetuant 317 personnes. Le premier décembre 1955, Madame Rosa Parks refuse de donner sa place à un blancdans un bus de la ville de Montgomery dans le sud des Etats-Unis, en violation des lois de laségrégation raciale. Madame Park n’est certes pas une personne ordinaire (elle est secrétairedu comité local NAACP) et s’est déjà opposée à l’application des lois raciales. Le chauffeurde bus qui l’arrête à ce moment, l’avait expulsée d’un bus dans les années 1940. Mais cettefois-là, son arrestation constitue un événement, d’autant plus important qu’elle est déjà unemilitante connue. Dans la soirée de ce 1er décembre, le boycott des bus est organisé par ungroupe de femmes appartenant au Women’s Political Council, une organisation travaillant àl’inscription des femmes noires sur les listes électorales. L’implication des pasteurs noirs et lesoutien explicite de Martin Luther King permet au plan de boycott de se mettre en place.L’action directe non-violente mise en œuvre pendant plus d’un an dans la ville impliquel’intégralité de la communauté noire qui boycotte les bus malgré la répression. Elle débouchesur une large victoire quand le 13 novembre 1956, la Cour Suprême des Etats-Unis déclareque le système de ségrégation raciale dans les bus de l’Alabama est inconstitutionnel. Lemouvement des droits civiques se développe alors avec d’autres boycotts, comme àTallahasee et Birmingham, et par l’usage de l’action non-violente et des manifestations. Ilconnaît son point culminant avec la grande marche sur Washington le 28 août 1963. Le 28 septembre 2009, à Annecy, un homme de 51 ans se suicide en se jetant d’unviaduc. Employé de France-Télécom, il venait d’être muté et affecté à une plate-formed’appel. Il est le 24ème suicide « réussi » de salariés de l’entreprise en 18 mois. Le 12septembre, à Paris, une femme se défenestre : elle aussi venait d’apprendre sa mutation. Le 9septembre, à Troyes, un salarié de 50 ans se poignarde en pleine réunion, il ne mourra pas etexpliquera son geste par l’annonce le matin même de la suppression de son poste et samutation. Un autre salarié s’était suicidé à la fin du mois d’aout à Lannion, un autre encore, àBesançon au cours du même mois. Un salarié avait fait de même à Quimper le 31 juillet. Unautre homme s’était suicidé à Marseille le 14 juillet en laissant une lettre accusatrice,dénonçant les conditions de travail et le « management par la terreur » mis en place par ladirection. Les syndicats accusent la logique de rentabilité de l’entreprise, devenu privée, quicherche à faire partir une part importante de ses salariés. Mais comme beaucoup bénéficient1 . Témoignage cité dans Suketu Mehta, Maximum City. Bombay Lost and Found, New York, Vintage, 2004,p.39. (voir le chapitre sur les émeutes de 92-93, p. 39 et suiv.)
  • 4. 4du statut de fonctionnaire, elle exercerait une pression importante pour qu’ils partent. « Tousles six mois, les employés ont un entretien individuel avec leur supérieur. Et bien souvent, onleur demande sils ont envie de partir, on leur fait comprendre que le groupe évolue trop vitepour eux. Pour des salariés formés dans une culture du service public, et pour lesquels leuremploi est plus quun travail, cest très déstabilisant » témoigne un journaliste2. Le 30septembre 2009, 600 salariés de France-Télécom manifestent devant le siège de leurentreprise à Lyon en mémoire de leur collègue mort la veille, 200 font de même à Bordeaux. Le 20 octobre 1952, au Kenya, le gouvernement colonial décrète l’état d’urgence : ilest inquiet de la montée de la violence, de l’agitation politique. Il veut aussi mettre fin àl’action des leaders indépendantistes, notamment Jomo Kenyatta (Burning Spear). Les colonsbritanniques sont inquiets de leur situation et craignent une évolution politique qui lesmarginaliserait. La proclamation de l’état d’urgence déclenche la révolte de Kikuyu, peupledu Kenya, appelé la révolte des Mau Mau. En quelques mois, les sociétés secrètes de Kikuyu,se sont plus ou moins unies. Le premier acte de l’armée Mau Mau, en tant qu’armée, estl’assassinat d’une fermière et de ses deux enfants le 25 avril 1953 par une bande d’unetrentaine de Mau Mau descendue du Mont Kenya et dirigée par le Général China. Les MauMau sont d’abord des paysans qui revendiquent des terres, mais sont aussi imprégnés del’idéologie nationaliste. Ils organisent une guérilla qui procède par raids et embuscades, leplus souvent avec l’objectif d’obtenir des armes à feu. Ils s’en prennent aussi aux écoles etaux missionnaires qui collaborent avec le gouvernement. Enfin, les fermes de colons blancssont aussi un de leurs objectifs : ils cherchent moins à tuer les colons (32 ont été tués pendantcette révolte) qu’à détruire leurs biens et à se ravitailler. Il n’empêche, les meurtresd’Européens créent une émotion considérable parmi les colons et plus généralement enAngleterre, notamment souvent parce que les domestiques de ces colons y ont été impliqués.Ils sont l’objet d’une intense propagande destinée à présenter les Mau Mau comme d’affreuxnoirs sanguinaires et barbares, adeptes de sociétés secrètes et primitives et assoiffés de sang.Mais la révolte est dépourvue de moyens et d’armes à feu. Les combattants sont aussi plus despaysans, dotés de haches et de couteaux, ou d’armes à feu qu’ils ont fabriqués eux-mêmes,que des guérierros entraînés et pourvus de fusils AK40. La répression est extrêmementviolente : plus de 11000 Mau Mau sont tués entre 1953 et 1956, 30 000 personnes sontenfermées dans des camps. 3000 Mau Mau passent en jugement et 1090 sont pendus, souventen public, une potence « mobile » était transportée à travers tout le pays pour les jugements.2 . « France Télécom, le culte de la performance », Le Journal du Dimanche, 15 septembre 2009.
  • 5. 5Mais à la suite de la révolte, les colons acceptent le droit de propriété des Africains. Kenyattaest libéré en 1961 et devient président du pays lors de son indépendance en décembre 1963. Tous les derniers mardis de chaque mois, à Toulouse, de 100 à 300 personnes serassemblent sur la place du Capitole et forment un cercle. Ils observent un silence totalpendant une heure, avant de se disperser. Ils protestent silencieusement contre l’enfermementdes étrangers dans des Centres de Rétention Administrative. A l’origine le mouvement a étélancé en octobre 2007 par des moines Franciscains qui se réunissaient ainsi. Ils justifient leuraction par un manifeste : « Depuis le 30 octobre 2007, tous les derniers mardi du mois de 18h 30 à 19 h 30, des frères franciscains et des membres de la famille franciscaine toulousainese retrouvent place du Capitole, en silence et en prière, pour dénoncer l’enfermement par legouvernement dans des centres de rétention des personnes étrangères en situation irrégulière.Comme frères de saint François d’Assise et au nom de l’Evangile, nous ne pouvons laisserfaire cela. Par ce geste nous voulons apporter notre contribution au travail mené, sur leterrain et auprès des décideurs publics, par différentes associations dont nous saluons lesactions. » Très vite, d’autres individus sont venus s’adjoindre au mouvement et ont été inclusdans le cercle. D’autres villes, comme Lyon, Paris, Bordeaux, Besançon, Rennes, Marseilleont aussi vu la formation de tels cercles. Le 29 mai 2009, a été organisée une « JournéeNationale des cercles de silence » dans l’ensemble du pays. Le même principe d’action estchaque fois observé : pas de manifestations, pas de slogans, mais un cercle silencieux avec lespersonnes qui veulent y participer. La plupart affichent un tract sur leur dos, expliquant lesraisons de leur présence. Les passants, le plus souvent, s’arrêtent et contournent le cercle.Pratiquement personne n’ose le traverser. La manifestation repose sur la force morale dusilence, présentée comme une « action non violente », qui en appelle à la dignité despersonnes et au respect. De fait l’organisation de ces rassemblements repose sur lamobilisation d’associations de nature religieuse, Fédération Protestante, Association desChrétiens pour l’Abolition de la Torture, Secours Catholique, mais aussi les associationsd’aide aux émigrés et aux sans-papiers, Cimade, Réseau Education Sans Frontières… Elles’insère dans le mouvement plus vaste de soutien aux sans-papiers ou d’opposition à lapolitique répressive qui les vise particulièrement. Les cercles de silence constituent une desmanifestations les plus fortes certainement de la dimension morale de ces luttes, l’oppositionde l’appel à la dignité et au droit à la vie de la personne face à la raison d’Etat. Les émeutes sanglantes de Mumbaï, le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis,les suicides à France Télécom, la révolte paysanne et indépendantiste des Mau Mau au Kenya,la protestation morale contre les atteintes à la dignité des personnes sans-papiers, constituent
  • 6. 6des formes très différentes de ce que l’on appelle des « mouvements sociaux ». De fait, leterme a-t-il un sens ? Peut-on regrouper des événements et des conduites sociales et politiquestellement diverses qui ne semblent rien à voir les unes avec les autres. Et encore, en restonsnous aux décennies récentes, dans des cadres qui nous sont a peu près compréhensibles :émeutes ethniques et raciales, luttes contre la ségrégation et la discrimination, conflits dutravail, mouvements de décolonisation, campagnes morales… Mais on pourrait aussi invoquerd’autres épisodes ou mouvements, eux-aussi « canoniques », à des époques très différentes :la révolte de Ciompi, travailleurs de la laine, à Florence pendant l’été 1378, lesconvulsionnaires de la Saint-Médard à Paris entre 1727 et 1732, la révolte des Jacques en1358 autour de Paris etc… A-t-on affaire à autre chose qu’à une « uniformité sémantique »recouvrant des conduites sociales tellement diverses que le terme n’a guère de sens réel etqu’il vaut mieux l’abandonner avant même d’avoir engagé la réflexion ? Il s’agit là d’unproblème récurrent de la sociologie des mouvements sociaux. Très souvent, elle donnel’impression de traiter de phénomènes qui ne sont pas de même nature et d’entretenir avec sonobjet une relation peu définie. Au plan empirique, à la différence de la sociologie de lafamille, de la déviance ou de l’éducation, aucun accord ferme n’y existe quant à son objet.Chaque sociologue pose sa définition plus ou moins large, plus ou moins conceptuelle, plusou moins cohérente. 2. Qu’est ce qu’un mouvement social ? Pour l’instant, nous pouvons partir d’une « consensus minimum » en suivant unmanuel, celui de Mario Diani et Donatella Della Porta3. Les mouvements sociaux sont desprocessus sociaux distincts, consistants en des mécanismes à travers lesquels les acteurss’engagent dans l’action collective : ils sont impliqués dans des relations conflictuelles avecdes opposants identifiés ; ils sont liés à des réseaux informels et denses ; ils partagent uneidentité commune. Trois critères les définissent donc. Tout d’abord, les mouvements sociauxse manifestent par une action collective conflictuelle contre un adversaire dans le but depromouvoir le changement ou au contraire de l’empêcher. Dans un mouvement social, lesacteurs individuels et collectifs engagent un échange important de ressources afin depoursuivre des buts communs, ils doivent notamment se coordonner, réguler les conduitespersonnelles, définir des stratégies… Enfin, les mouvements sociaux n’existent pas sans la3 . Donatella Della Porta and Mario Diani, Social Movements. An Introduction, Oxford, Blackwell, 1999.
  • 7. 7formation et l’existence d’une identité collective, identité reconnue qui va au-delà desévénements particuliers, et qui permet aux différents acteurs de se sentir liés les uns auxautres. Définir qui nous sommes, qui appartient et qui n’appartient pas au réseau d’action, estune activité centrale des mouvements sociaux, de même que constituer un récit ou une histoirecommune. Ces trois éléments permettent de différencier les mouvements sociaux d’autresformes d’action collective, comme par exemple des campagnes de solidarité (il n’y pas dedimension conflictuelle) des processus organisationnels, des mouvements d’opinion, desévénements… a- L’élément central permettant de distinguer un mouvement social est la natureconflictuelle de l’action. Dans de nombreux cas, des biens collectifs sont produits par de lacoopération sans que pour autant un adversaire soit identifié, sans que cela débouche sur uneredistribution du pouvoir ou un changement. Par exemple, la promotion de modes de viealternatifs n’implique pas forcément la désignation d’adversaires en termes politiques etsociaux. Un mouvement de solidarité internationale n’est pas un mouvement social, même s’ilprend l’allure d’une mobilisation collective. Une campagne électorale n’est pas non plus unmouvement social. Mais dans bien des mouvements, le critère n’est pas toujours évident. La formationd’une contre-culture n’est pas a priori un mouvement social, même si elle peut s’y inclure.Elle ne vise pas un adversaire social particulier. Par exemple, dans les années soixante, lesmouvements hippies promouvaient une culture alternative à la culture dominante, maischerchaient surtout à changer la vie et ne visaient pas nécessairement un adversaire socialbien défini. Ils dénonçaient ou refusaient le « système ». Mais en même temps, cette contre-culture « jeune » était mêlée aux mouvements de contestation de la guerre du Vietnam ou auxmobilisations étudiantes. De la même façon, les mouvements féministes sont-ils desmouvements sociaux selon ce critère ? La première vague du féminisme revendiquaient ledroit de vote et l’égalité au moins politique. La deuxième vague du féminisme revendiquait ledroit à l’avortement et au-delà contestaient l’assignation des femmes à une définition« infériorisante » de leur rôle social. Mais ce féminisme, notamment dans sa version radicale,était-il un mouvement social, visant un adversaire particulier, les hommes, ou un mouvementd’une autre nature, culturel, visant à transformer la culture ? Vaste discussion, avec de fortesimplications politiques, (elle détermine très largement qui est adversaire et qui est allié) qui atraversé et continue de traverser les mouvements féministes. Dernier exemple. Dans lesannées quatre vingt, l’apparition de la maladie du SIDA a engendré la formation demouvements, notamment en France. D’un côté l’association AIDS s’est donné pour but
  • 8. 8d’alerter l’opinion et d’aider les malades. D’un autre côté l’association Act Up a dénoncé leSIDA comme une maladie politique, résultat de l’homophobie et de la marginalisation deshomosexuels, cherchant ainsi à construire un mouvement social… Si le critère conflictuel doit être maintenu, comme critère de définition d’unmouvement social, la désignation d’un adversaire n’est donc pas toujours évidente, y comprispour les participants aux mouvements eux-mêmes. Aujourd’hui, quel est l’adversaire desmouvements altermondialistes ? Surtout, ces exemples montrent que les mouvements sociauxsont le plus souvent multidimensionnels et que l’analyse doit s’attacher à repérer lesdifférentes dimensions qui les composent et qui participent de la formation de l’actioncollective. A l’évidence, le mouvement ouvrier fut un mouvement social. Il est d’ailleurs leprototype du mouvement social, désignant un adversaire clair, les patrons, affirmant uneidentité forte, la conscience de classe ouvrière, et luttant pour un enjeu qui paraissait évident :la défense du métier et l’instauration d’une société des travailleurs libres. Mais le mouvementouvrier n’a jamais eu cette seule dimension : en son sein, les dimensions de solidarité ont jouéun rôle central. Le syndicalisme n’est guère compréhensible sans prendre en compte le vastemouvement des bourses du travail. b- Un mouvement social suppose aussi l’existence d’une dynamique dans laquelle lesdivers épisodes de l’action sont perçus comme s’inscrivant dans une action plus vaste et pluslongue et non pas comme des événements particuliers et sans lendemain. Par delà les diverssites et les divers moments de l’action, les participants doivent aussi se sentir inclus dans unelutte plus générale ou un combat plus vaste. Par exemple, une grève ouvrière n’est pas unsimple accident historique dans une usine : longtemps, quel qu’en soit le résultat, les ouvriersla vivaient comme une étape dans la longue lutte pour imposer le socialisme ou améliorer leursort. Ils avaient ainsi l’impression et le sentiment de partager à la fois une expériencecommune, celle du travail, mais aussi une conscience commune, conscience de classe qui semanifestait par des luttes très diverses selon les contextes nationaux ou historiques. Ainsi, parexemple, les ouvriers en grève dans les usines française en 1947 avaient à la fois le sentimentde s’inscrire dans l’histoire de leur mouvement, faisant suite notamment aux grandes grève de1936, mais aussi de s’inscrire dans un mouvement « mondial », celui des ouvriers contre lespatrons ou les capitalistes pour changer leur sort et instaurer une société plus égalitaire voiresocialiste pour certains. Cette dimension identitaire est importante car les mouvements ne sontpas toujours actifs : ils oscillent de périodes d’intenses mobilisations à des périodes« calmes » de latence. Dans ces périodes, la production culturelle et identitaire prévaut le plussouvent, comme si le travail intellectuel prenait le pas sur le travail militant. Le meilleur
  • 9. 9exemple est évidemment celui du féminisme : la première vague du féminisme dans les deuxpremières décennies du XXème siècle a été suivie d’une longue période d’atonie, jusqu’à larésurgence du féminisme libéral puis du féminisme radical dans les années soixante-soixante-dix, qui à son tour a connu un fort déclin en termes d’actions collectives. Depuis, leféminisme est essentiellement un mouvement « intellectuel » et critique qui produit uneintense réflexion et théorisation sans qu’elle ne débouche sur la formation d’une actioncollective. D’une certaine manière, les intellectuelles-militantes l’emportent sur les militantes-intellectuelles. Ces activités dans les périodes de latence maintiennent l’identité dumouvement et facilitent sa résurgence voire aident à sa reformation. Après la première vaguede militantisme écologiste et antinucléaire dans les années soixante-soixante-dix, laproduction et la réflexion, le travail intellectuel, ont certainement très largement favorisé lareformation du mouvement à la suite de l’accident de Tchernobyl en 1986. De même, lesréflexions développées pendant une période peuvent aussi favoriser l’affirmation et leredéploiement d’un mouvement. On peut ainsi penser que le travail de la « nouvelle gauche »au début des années soixante-dix a assuré une sorte de transition entre les mouvements desannées soixante et la formation des mouvements écologistes d’aujourd’hui. L’existence d’une identité collective ne signifie pas que les mouvements sonthomogènes. Il faut aussi concevoir les identités dans les mouvements sociaux commemultiples, dynamiques et changeantes. Les acteurs engagés dans un mouvement socialpartagent le sentiment d’appartenir à un même ensemble, éventuellement de s’inscrire dansune même histoire et parfois d’en être les héritiers. Mais leur identité peut être extrêmementvariable et fait souvent l’objet d’une lutte de « définition » à l’intérieur même du mouvement.Il faut savoir si elle est exclusive ou inclusive, ouverte ou fermée… Caractéristiques qui sontautant d’enjeux pour l’analyse des mouvements sociaux que pour les militants. Ainsi parexemple, s’il existe bien une identité du « mouvement des femmes », quelle est l’identitéféminine mobilisée ? Qu’est ce qu’être une femme ? S’agit-il de gommer les particularitésd’une identité infériorisante au nom de l’égalité ou, au contraire, de défendre et depromouvoir des valeurs qui seraient spécifiquement féminine, le « care », contre des valeursmasculines ? Existe-t-il une identité féminine naturelle, au nom de laquelle est contesté lapatriarcat, au faut-il en appeler à une commune humanité pour contester une identité fémininenaturelle qui ne serait qu’une construction sociale ? On le voit, l’identité d’un mouvementsocial est un enjeu et n’est pas séparable de la définition conflictuelle d’un adversaire. Dansles mouvements de minorités ethniques, doit on se définir comme des « blacks » victimes duracisme et donc luttant pour l’égalité ou comme des « noirs », détenteurs d’une culture
  • 10. 10infériorisée et donc luttant d’abord pour la reconnaissance de leur particularité ? Dans lesannées 1990, en France, le mouvement des chômeurs fut confronté aux mêmes difficultésidentitaires et stratégiques : fallait-il se définir comme des « pauvres » en donnant la priorité àune meilleure indemnisation (au risque de paraître avoir intérêt au chômage !) ou, aucontraire, comme des « privés de travail », exigeant un emploi (au risque de négliger lesconditions de vie des chômeurs) ? Mais qu’ils soient partisans de l’une ou de l’autre réponse,les acteurs du mouvement social partagent une même identité en ce sens qu’ils ont lesentiment de participer à la même lutte et d’être engagé dans le même mouvement. c- Enfin, dans un mouvement social, les acteurs s’inscrivent dans un réseau de groupesformels et informels et dans une histoire multidimensionnelle. En ce sens, un mouvementsocial ne peut être réduit à une organisation, à un groupe particulier ou à un parti politique. Ilest plus ou moins en dehors des canaux institués et organisés de l’action collective, soit qu’illes déborde, soit qu’ils s’en tiennent à l’écart. Les mouvements sociaux sont des réseauxd’acteurs qui peuvent ou non inclure des organisations formalisées en fonction descirconstances. Inversement, une organisation ne saurait être en elle-même un mouvementsocial. Les mouvements sociaux sont des réalités plus larges et plus fluides que lesorganisations. Par exemple, le mouvement ouvrier ne saurait se réduire au syndicalisme et auxdifférentes organisations chargées de le représenter. De même, le mouvement féministe a étécomposé d’une myriade d’organisations, d’orientations et de tailles très diverses. Lesmouvements étudiants ne peuvent non plus se réduire aux organisations étudiantes, même sicelles-ci jouent toujours un rôle dans la mobilisation et l’orientation de la protestation. Danschaque mouvement étudiant, la question des organisations est d’ailleurs une questionpolitique et un enjeu de conflit : beaucoup d’acteurs pensent qu’elles « freinent » ou civilisentle mouvement et l’empêchent de se déployer pleinement ou encore s’y incrustent pour lesexploiter à leur profit (les Trotskystes sont souvent accusés d’être des « coucous »). Il importedonc de distinguer soigneusement organisations et mouvements sociaux. Ceci ne signifie pasque les organisations sont néfastes aux mouvements sociaux ou imposent nécessairement leuroligarchie ou encore qu’elles sont toujours des « traitres » à la cause, cherchant àinstrumentaliser le mouvement à leur profit. A l’intérieur des mouvements, le sens del’identité des militants ou des acteurs excèdent d’ailleurs très largement leur organisation.Ainsi, à l’intérieur du mouvement ouvrier, les syndicalistes ont le sentiment d’avoir uneidentité commune, qui va bien au-delà de leur appartenance organisationnelle et même deleurs orientations politiques, et malgré leur divergences, parfois profondes, parfois mêmeviolentes, ils se reconnaissent les uns et les autres comme membres du mouvement ouvrier.
  • 11. 11 Résumons. Les mouvements sociaux sont des processus sociaux particuliers, formésde mécanismes par lesquels les acteurs s’engagent dans l’action collective. Ces acteurs sontimpliqués dans des relations conflictuelles avec des adversaires clairement identifiés ; ils sontliés entre eux par des réseaux informels et denses de relations ; ils partagent une identitécollective. Il s’agit là de la définition « descriptive » la plus générale et la plus communémentreprise. Ainsi, Ralph Turner et Lewis Killian, conçoivent les mouvements sociaux comme des« collectivités agissant avec quelque continuité pour promouvoir ou résister à un changementdans la société ou le groupe auxquelles elles appartiennent. » Ils y ajoutent les dimensionsinformelles de définition du leadership et de l’appartenance qui rompent avec les procédureslégitimes des autorités en place4. Plus récemment, David Snow a proposé une définition assezproche : « Les mouvements sociaux sont des collectivités agissant avec un certain degréd’organisation et de continuité en dehors des canaux institutionnels ou organisationnels dansle but de défier ou de défendre les autorités existantes, qu’elles soient de natureinstitutionnelles ou culturelles, dans le groupe, l’organisation, la société ou l’ordre social dontelles font parti5. » Jeff Goodwin et James Jasper proposent une définition semblable : « Lesmouvements sociaux sont des efforts conscients, concertés et auto-entretenus (sustained) faitspar des gens ordinaires pour changer certains aspects de leur société en utilisant des moyensextra-institutionnels. » Pour eux encore, « Un mouvement social est une contestationcollective, organisée, auto-entretenue et extra institutionnelle des autorités, des détenteurs dupouvoir ou des pratiques et croyances culturelles6. » Pour ces auteurs, les mouvementssociaux sont une forme d’action collective extérieure aux canaux institutionnels (en ce sens,ils ne sont pas des groupes de pression, même s’il peut exister des recoupements), ils sontengagés dans un conflit pour la défense ou au contraire le changement des autorités en place ;ils sont une activité plus ou moins organisée et enfin, ils existent dans une certaine continuitétemporelle. A partir d’une telle définition, quatre grandes questions se posent pour qui veut étudierles mouvements sociaux, comme autant de questions liées à des théories sociologiques. 1. Quelles relations existent entre mouvements sociaux et changements sociaux,notamment tout ce qui concerne les transformations de la conflictualité sociale ? Pouvons-nous concevoir les mouvements sociaux comme l’expression des conflits, de conflits4 . Ralph Turner & Lewis Killian, Collective Behavior, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1987, p. 223. Cemanuel de 1957 est régulièrement réédité.5 . David A. Snow, Sarah A. Soule & Hanspeter Kriesi, The Blackwell Companion to Social Movements,Oxford, Blackwell, 2004, p.11.6 . Jeff Goodwin and James M. Jasper, eds, The Social Movements Reader. Case and Concepts, Oxford,Blacckwell, 2009.
  • 12. 12structuraux ? De quels conflits ? Y-t-il eu des changements favorables à leur émergence ou,au contraire, sont-ils des facteurs de changement ? Toute analyse d’un mouvement social estinséparable d’une réflexion sur la conjoncture historique et sur le type de société dans lequel ilse place. Quelles sont les conditions structurelles d’émergence des mouvements sociaux ? 2. Quel rôle jouent les représentations culturelles ? Comment des problèmes sociauxsont-ils identifiés et peuvent-ils devenir des objets d’action collective et des enjeux deconflits politiques ? Comment certains acteurs en arrivent-ils à développer une identitécommune et un sentiment d’appartenance ? Comment des protestations diverses et éparsespeuvent-elles être interprétées comme faisant partie d’un même mouvement ou relevant d’unmême conflit ? En d’autres termes, pouvons-nous lier les mouvements sociaux aux conditionspolitiques de leur émergence ? Comment des opportunités politiques sont-elles transforméesen action ? 3. Par quels processus les valeurs, les intérêts, les émotions, les idées sont ilstransformés en action collective ? Comment est-il possible de se mobiliser et de surmonter lescoûts de l’engagement dans l’action ? Quel est le rôle des identités, des symboles, desémotions, des organisations, des réseaux dans l’explication de l’émergence et de lapersistance des mouvements sociaux ? Quelles formes prennent les organisations dans leurstentatives pour maximiser leurs forces et les mobilisations ? Comment s’opère l’accumulationet la mobilisation des ressources dont disposent les acteurs ? 4. Comment les contextes sociaux, publics, culturels affectent-ils les mouvementssociaux, leurs chances de succès et les forment qu’ils prennent ? Comment les tactiques et lesstratégies de mouvements sociaux en sont-elles affectées en fonction des buts poursuivis ?Autrement dit, quels sont les objectifs visés par les acteurs et comment s’inscrivent-ils dansdes contextes socio-historiques ? Ces quatre questions sont à la base de toute étude et de toute sociologie desmouvements sociaux : 1. Quels sont les liens entre mouvements sociaux et structures sociales ? 2. Quel rôle joue la conjoncture politique ? 3. Comment l’action collective et les acteurs sont-ils fabriqués ? 4. Quels sont les objectifs visés et par quel acteur ? Les plus souvent, les diverses théories ou les modèles privilégient une de cesdimensions et en font découler les autres. Soit les mouvements sociaux sont analysés enamont en quelque sorte, comme un effet des changements sociaux ou des décalagesstructurels générant des tensions qui trouvent à s’exprimer sous la forme d’action collective.
  • 13. 13Soit ils sont analysés à partir des conjonctures politiques qui les voient naître, comme un effetde l’affaiblissement institutionnels ou de l’apparition d’opportunités nouvelles, permettant lamise en œuvre de certaines formes d’action collective. Soit, ils sont compris comme uneforme de construction politique par des élites militantes ou politiques qui fabriquent del’action afin de soutenir leurs intérêts propres. Soit, enfin, ils sont conçus à partir de leursobjectifs revendicatifs et de leurs contenus culturels opérant dans des conjonctures historiqueset politiques différentes. De toutes des questions et ces définitions, nous pouvons tirer une remarque générale :dans tous les cas, au-delà des conditions de leur émergence ou des mécanismes de leurfabrication, les mouvements sociaux sont conçus par une forme ou une autre d’association departiculier et de général, de mise en relation de demandes ou des réactions particulières et dequestions, économiques, politiques ou culturels, généraux. Ils sont constitués par le mélangede revendications directes et immédiates et d’une volonté de changer ou de préserver unéquilibre politique, culturel ou économique. Il s’agit toujours d’une action qui lie ou tente delier des conditions, des demandes et des objectifs à la fois immédiats et généraux. Ainsi, lemouvement ouvrier s’est-il constitué par l’articulation de revendications « de base », lessalaires, les conditions de travail, et d’objectifs généraux : en finir avec l’exploitation,instaurer une société des travailleurs libres, abattre le capitalisme. Le mouvement féministe aassocié des demandes directes, le droit de vote, le droit à l’avortement, avec la volonté dechanger la culture ou de changer la définition des rôles féminins. Les mouvements écologistesont lutté à la fois contre l’implantation d’infrastructures, centrales nucléaires ou autoroutes enessayant de promouvoir d’autres conceptions de la croissance économique, d’autres modèlesde développement… Cette capacité d’articuler demandes et objectifs, de construire desrevendications, est au cœur de la formation des mouvements sociaux et bien entendu desinterrogations des sociologues sur les mouvements sociaux. Les réponses qui y sont apportéess’enracinent sur des théories de l’action et sont autant de conceptions des mouvementssociaux. 3. Les « théories » des mouvements sociaux Toute analyse des mouvements sociaux suppose l’adoption d’une représentation del’action et de la vie sociale : quelle qu’en soit la définition, un mouvement social est toujoursperçu comme un processus actif s’inscrivant dans une société particulière. De manière
  • 14. 14traditionnelle, la sociologie a fait de la catégorie d’action sa catégorie fondamentale, celleautour de la quelle s’organisent la plupart des constructions théoriques. Il en est de même desthéories concernant les mouvements sociaux. Celles-ci se fondent sur des conceptionsdifférentes de l’action, et par contre coup, de la vie sociale et de l’acteur social. L’action, catégorie centrale de la sociologie La catégorie d’action suppose un écart entre monde objectif et monde subjectif, unedistance obligeant l’acteur à définir son propre rapport au monde en intervenant sur lui. Pourles sciences sociales, l’expérience de la modernité est marquée par une profondeambivalence : nous vivons deux formes de vie sociale. L’une est caractérisée par notreindépendance personnelle, le choix de nos relations et de notre mode de vie. L’autre est, aucontraire, marquée par les exigences de la société, la discipline qu’elle nous impose et qui faitque nous avons l’impression d’agir comme des machines. Nous construisons le sentimentd’être un individu autonome et libre et, en même temps, nous vivons aussi un ensemble decontraintes sociales qui nous obligent à agir de telle ou telle manière. Socialement, nous avonsle sentiment de faire partie d’une collectivité et en même temps de pouvoir la tenir à distance,au moins à certains moments. Notre vie subjective n’est pas notre vie objective. « Noussommes simultanément libres et contraints et nous en avons conscience » écrit MargaretArcher, qui ajoute que « la validité de la théorie sociale repose sur sa capacité à reconnaîtreet à réconcilier ces deux aspects de la réalité sociale vécue7. » Précisons. L’opposition entrel’individu et l’ordre social n’est pas une invention de la modernité. Elle est un leitmotiv de laculture occidentale dont le théâtre grec et plus particulièrement Sophocle (- 496- -406) ontdonné la première expression et peut-être la plus forte : Antigone affronte Créon au nom devaleurs intemporelles et supérieures à celles de l’Etat et de l’ordre social. (Il s’agit peut-être làde la première représentation d’un mouvement social) La première différence introduite par lamodernité culturelle et sociale est propre à l’individu : l’individualité n’est plus un « destin »subit par le héros, elle est le produit de ses propres actions, d’une subjectivité réflexive etconsciente de soi qui conduit en quelque sorte à intérioriser le conflit moral et à l’assumer.Dans le théâtre moderne, « tout repose sur les actions propres de l’individu ». Il n’est plus un« héros qui subit une destinée fatale ». En plus de sa liberté, l’individu se voit doté d’uneintériorité.7 . Margaret Archer, Culture and Agency, The Place of Culture in Social Theory, Cambridge, CambridgeUniversity Press, 1996.
  • 15. 15 La modernité introduit aussi une deuxième différence : si tout repose sur l’action desindividus, la société est un artefact, une construction politique. « La pensée sociale moderneest née en proclamant que la société est construite et imaginée, qu’elle est un artefact humainet non l’expression d’un ordre naturel sous-jacent 8. » Cette affirmation a inspirée les grandesdoctrines de l’émancipation. Si la société est une construction, elle peut donc être changée : ils’agit bien là d’une condition indispensable à la formation de mouvements sociaux.L’individu ne saurait être soumis de manière passive à la réalité sociale, à une place quel’ordre lui assigne. L’individu émancipé est capable de prendre le contrôle des conditionssociales qui lui sont faites. Non seulement sa liberté ne peut s’exercer s’il est soumis à unarbitraire, mais surtout, la souffrance humaine n’a plus de justification ou de légitimité. Leconflit moral devient un conflit entre les « hommes » et il est donc possible de lui donner unesolution. Tout au long du XIXème siècle, se développe l’idée d’une réconciliation possibleentre l’individu et la communauté sociale, entre l’individu émancipé et la construction d’unesociété enfin pleinement humaine. De manière paradoxale, c’est dans la pensée moderne ques’affirme avec le plus de force l’idée de la séparation entre le sujet et l’objet et, à partir del’émancipation individuelle, l’idée de leur réconciliation possible. Cette affirmation a été développée par la sociologie, en lien avec les doctrines del’émancipation, autour du thème du passage de la communauté à la société. Elle a deuxconséquences majeures : en termes moraux, la société moderne se définit par l’égalité commel’a bien montré Tocqueville. La société moderne est une société démocratique dont l’idéal estl’égalité. En termes sociaux, l’individu est émancipé. Détaché de la tradition, il doit se donnerses propres lois et ses propres valeurs. Il est donc doté d’une capacité réflexive et surtoutd’une capacité d’action : c’est lui qui fabrique la société. Ainsi, de Hobbes à Marx, l’idéed’une société construite ou produite est inséparable de l’affirmation de l’égalité et d’uneéthique de l’émancipation et de la liberté (thème centraux des objectifs des mouvementssociaux). La société moderne est un ordre construit et changeant dont le changement dépendde l’action d’individus égaux. L’homme devient la mesure de toute chose pour paraphraserHobbes. C’est pour cette raison, parce qu’elle est active, que la société moderne est unesociété démocratique et de mouvements sociaux. La sociologie s’est donc construite à partir d’un diagnostic portant sur la sociétémoderne marquée par la séparation entre sujet et objet, acteurs et structures et à partir duprojet de leur réconciliation. Pour elle, il existe toujours une menace qui est celle de la rupture8 . Sur ce thème, Roberto Mangabeira Unger, Social Theory : Its Situation and Its Task, Cambridge, CambridgeUniversity Press, 1987.
  • 16. 16complète entre le monde des acteurs et celui des structures. La sociologie affirme leur unitépar la correspondance, positive ou négative, entre acteurs et structures. Comme l’écrit lesociologue britannique David Lockwood, la société est à la fois définie par la « nature,pacifique ou conflictuelle, des relations sociales entre les acteurs » et par les « relationssociales, pacifiques ou conflictuelles, entre les parties du système social ». La sociétémoderne a donc deux faces et c’est même là sa caractéristique essentielle par rapport auxcommunautés. Dans le monde traditionnel, l’absence de distance entre l’individu et le socialne laissait pas de place à une différenciation entre acteurs et systèmes. Il n’y a pas d’action.Au contraire, de nos jours, dans le monde moderne, cette différenciation est nette, et l’unité dela société est construite par la correspondance entre les logiques des structures ou dessystèmes et les logiques des acteurs ou des individus. Autrement dit, la sociologie affirme quela vie sociale n’a pas d’unité et que cette unité doit être projetée et construite par l’actionhumaine. La société moderne est toujours conçue comme une société divisée, dont la totalité aété perdue. Notons que cette affirmation n’est pas propre aux sciences sociales. La modernitéartistique par exemple s’est aussi souvent donnée à voir et représentée elle-même à partir de latotalité perdue, par le développement de la métaphore du fragment, l’usage de la juxtapositionou du collage. C’est aussi, de manière classique, une certaine nostalgie de la totalité perduequi irrigue la perception de la ville contemporaine dans laquelle le centre et l’unité se seraientévanouis au profit de l’étalement et de la désintégration. Cette dimension nostalgique est aussiprésente dans nombre de mouvements sociaux qui en appellent à la défense du passé pourpromouvoir l’égalité et la liberté. Trois interprétations de l’action La sociologie se fonde sur un diagnostic largement partagé, la séparation du subjectifet de l’objectif et par conséquent la nature active de la société moderne. La société est unecollection dindividus autonomes. Elle ne peut être autre chose quun « acte de leur volonté ».Elle est une convention. Cest une de ses caractéristiques essentielles. Cest dailleurs ainsi quela définit le sociologue Ferdinand Tönnies (1855-1936) : « La société donc, par la conventionet le droit naturel dun agrégat, est comprise comme une somme dindividus naturels etartificiels dont les volontés et domaines se trouvent dans des associations nombreuses etdemeurent cependant indépendants les uns des autres et sans action intérieure réciproque. »Lordre social relève du politique et non plus du « naturel ». A la différence des communautés,la vie sociale et politique nest pas imposée du dehors, elle est instituée par les individus libres
  • 17. 17et égaux. Elle est le produit dun contrat. A partir de cette affirmation très générale, se poseune question politique et sociologique fondamentale : comment la société est-elle construitepar l’action et inversement comment permet-elle à l’action de se développer ? Nous pouvons dégager trois interprétations de l’ambivalence de l’expérience de lamodernité qui sont trois grandes représentations de la vie sociale et trois manières deréconcilier ses deux faces9. Depuis le XIXème siècle, la réponse dominante à cette question est la philosophie delintérêt. Cette forme de pensée sociale voit dans la poursuite « rationnelle » de ses intérêts parchacun le moyen de maîtriser les passions individuelles et la source de lordre public. Larecherche du bonheur privé finit par créer les conditions du bonheur collectif, la sociétédevenant un marché qui sautorégule. Il suffit donc que chacun agisse naturellement et nonplus socialement (en fonction de préjugés, dattachements ou de traditions) pour être rationnelet que sinstaure un ordre social stable et moderne. La vie sociale se développe ainsispontanément grâce aux progrès de léconomie, de léchange et de lindustrie. La stabilité estle produit de la liberté individuelle et, inversement, elle permet à chacun de chercher sonpropre bonheur. Que lharmonie entre le bonheur individuel et le bonheur collectif, entre laliberté et lordre, soit spontanée ou le produit dune action politique de destruction desobstacles sociaux à léquilibre, la stabilité sociale est dans tous les cas fondée sur la liberté delindividu de poursuivre la recherche de son propre bonheur. L’action est ici nécessairementrationnelle et se développe sur un marché. La seconde définit la société par son rapport à la morale et met au centre de sesinterrogations, la question de la socialisation. Les institutions en constituent le cœur. Il s’agitici de savoir comment l’ordre social est possible dans un monde dominé par l’individualisme,ou de manière plus précise, il s’agit de savoir comment construire une société à partir desindividus. Dans cette conception, la liberté individuelle est comprise comme la capacité d’agirselon sa propre volonté par la maîtrise des pulsions et des désirs. L’action est ici de naturemorale et non utilitaire, elle met en œuvre des normes et elle s’inscrit dans un ordre socialintégré autour de valeurs partagées. Enfin, la troisième conception définit la société par son rapport à la nature et met aucentre de ses interrogations la question du travail et les conflits qui résultent de son contrôle et9 . On peut retrouver cette tripartition chez des sociologues aussi différents que Robert Merton qui distingue lastructure des chances, celles des normes et ce qu’il nomme la structure idéale pour analyser l’action sociale ouencore, plus récemment dans la construction de la sociologie de l’expérience de François Dubet qui distingue lesdimensions stratégiques, normatives et subjectives. Récemment Hans Joas a repris lui-aussi une telle tripartition,entre l’utilité, la norme et la créativité pour analyser l’action sociale.
  • 18. 18de la répartition de ses fruits. Les classes sociales en constituent le cœur. La libertéindividuelle y est conçue comme la capacité d’auto affirmation de l’individu, par ledéveloppement des potentialités de la personne. L’action est ici de nature créative etlibératrice. Elle s’inscrit dans une société conflictuelle. Dans chaque cas, nous avons affaire au même point de départ : la modernité se définitpar l’individualisme, plus exactement par la distance entre l’individu et l’ordre social oupolitique. L’individu ou l’acteur ne peut donc plus être dans une situation de totale passivitéface à la société. Il est actif. Entre lui et sa place dans l’ordre social s’interposent sarationalité, sa morale ou sa créativité. Chaque définition de l’action renvoie alors à uneconception de l’acteur et plus généralement de l’individu. La première considère quel’individu, tel un atome, est mu par ses intérêts. La question de l’ordre social est résolue par lamise en œuvre de la rationalité, favorisant l’émergence d’un équilibre plus ou moins spontané,sur le mode de l’échange. La seconde considère que l’individu est mû par ses pulsions et sespassions. La question de l’ordre social ne peut donc être résolue que par la contrainte moraleimposée par une force extérieure, contrainte matérielle ou contrainte morale intérioriséecomme l’affirme Durkheim. La société est ici le garant de la morale et l’agent de lacivilisation. L’acteur se construit par l’intériorisation d’une morale qui lui permet de fairetriompher sa volonté. La troisième conception considère que le potentiel d’autodéterminationde l’individu ne peut s’exercer dans une situation sociale où il est soumis à l’arbitraire ou àl’inégalité. Les structures sociales ont échappé à son contrôle, et il est nécessaire d’enreprendre la maîtrise afin que l’action « propre de l’homme » trouve son pleinépanouissement et que l’individu puisse être reconnue par ses égaux. L’action est ce qui permet de passer des acteurs aux structures. Dans une perspectiveutilitaire, elle est une logique d’investissement et d’échange. Elle permet de passer de larecherche de l’utilité à la rationalité de l’ordre social. Les phénomènes sociaux sont compriscomme des effets de composition des actions individuelles10. Dans une perspectiveinstitutionnelle, l’action est un processus : elle est le processus qui permet d’aller du besoinaux valeurs socioculturelles. L’action est un « effort » pour lier des conditions, des moyens etdes valeurs, autrement dit, des éléments normatifs et conditionnels. Comme le soulignaitParsons, « cela est rendu nécessaire par le fait que les normes ne se réalisent pas seulesautomatiquement mais seulement à travers l’action pour autant qu’elles se réalisent. »L’action est conditionnée par l’institutionnalisation. Elle en est la figure correspondante et, de10 . Voir : Raymond Boudon, « Action » , In : Traité de sociologie, sous la direction de Raymond Boudon, Paris,PUF, 1992.
  • 19. 19ce point de vue, apparaît comme une conduite sociale. Dans la perspective des classessociales, l’action sociale fabrique la société comme un « travail ». La séparation de l’acteur etdu système donne au système une autonomie par rapport aux acteurs qui ne le contrôlent plus.L’acteur est aliéné en ce sens que le système le place dans une situation qui le contraint à agiren fonction des intérêts et des impératifs du système et non pas en fonction de ses préférencessubjectives. (C’est ainsi que Parsons interprète l’idée de « déterminisme économique » :« D’un côté le système lui-même est le résultat d’une myriade d’actes individuels, mais, d’unautre côté, il créé pour chaque individu agissant une situation spécifique qui le contraint àagir d’une certaine façon s’il ne veut pas aller contre ses intérêts. ») L’action n’est donc pasune conduite sociale définie par une norme ou un intérêt. Elle est plutôt la mise en question dela conduite par la préférence subjective et la reconnaissance de l’écart entre l’intérêt et lapréférence. Elle est une sorte de travail de désaliénation ; elle est définie par la contestation dumode de liaison entre l’acteur et le système imposé par le système. Elle est doncsimultanément création et contestation. Elle est à la fois création d’un nouvel ordreinstitutionnel et contestation de cet ordre, création de formes nouvelles d’intégration etcontestation de cette intégration. L’action est un processus créateur et conflictuel. Elle est une« conduite placée dans une relation sociale et orientée vers le maintien, la transformation oule renversement d’un ou plusieurs éléments constitutifs d’un système social » écrit AlainTouraine. Dans ces trois images, l’action est à la fois conditionnée par l’intégration sociale etnécessaire à l’intégration du système et, inversement, elle est conditionnée par l’intégration dusystème et nécessaire à l’intégration sociale. Les notions de marché, d’institution ou de classesociale assurent le passage d’un point de vue à l’autre. Les conceptions des mouvements sociaux L’action est fondamentale parce qu’elle permet de lier les intentions et lescomportements des personnes avec les conséquences macro-sociales. Comme le note JamesColeman, la théorie peut ainsi relier individu et société et rend possible une conception de lafaçon dont les systèmes sociaux sont formés par la volonté humaine. Surtout, le thème del’action rend possible le lien entre une théorie sociale positive et une philosophie socialenormative, en connectant les actions individuelles et leur réalisation ou leur absence deréalisation. En effet, les trois représentations de la vie sociale que nous avons évoquéesbrièvement posent le même problème : face à une réalité sociale marquée par les passions,l’égoïsme et l’instrumentalisme, comment construire une véritable « communauté morale » ?La sociologie, sous ses diverses formes, est un essai constant de répondre à cette question.
  • 20. 20Elle y a répondu soit en insistant sur la nécessité de développer la rationalité contre lespassions, soit de contrôler les comportements individuels, soit encore en insistant, sur lanécessité pour les acteurs de contrôler les systèmes sociaux. Dans chacun des cas, la sociétéest considérée comme un artefact, elle n’est pas donnée. Que les hommes agissent« naturellement » de façon instrumentale en fonction de leurs intérêts ou moralement enfonction de normes, ou encore en se montrant créatifs par leur travail, la société est une réalitéqui leur est extérieure, faite d’un ensemble de systèmes qui visent à contrôler lescomportements sociaux, à imposer des règles et des limites afin que la vie commune soitpossible, afin d’éviter l’anarchie ou l’anomie. C’est la société qui impose aux hommes lesdimensions rationnelles ou morales de leur action ou détermine leurs comportements. Lessystèmes sont des mécanismes de contrôle. Dans une version opposée, les hommes ne sontpas simplement mus par des passions mais aussi par des considérations morales, rationnellesou créatives. La société devrait donc traduire au mieux ces considérations, ces diverses formesde solidarité et de reconnaissance. Ce sont les hommes qui imposent, ou qui peuvent imposer,ou encore qui doivent imposer aux systèmes une organisation ou un fonctionnement humain.Mais ils ne le font qu’en tant qu’ils mettent en œuvre par leurs actions une logique supérieure,qui est celle, précisément, des mouvements sociaux. Nous pouvons maintenant résumer nos deux principales propositions. 1. Un mouvement social est un type particulier d’action consistant à lier du particulier à du général, des préoccupations immédiates à des problèmes sociétaux. L’action permet de passer d’un niveau micro à un niveau macro, des acteurs aux systèmes. 2. Il existe trois représentations fondamentales de l’action : l’utilité, la norme, la créativité, qui sont aussi trois manières de passer du particulier au général, de l’acteur au système. A partir de ces deux affirmations, nous pouvons représenter l’espace des théories desmouvements sociaux selon qu’elles privilégient des niveaux micro ou macro et selon lathéorie de l’action développée. Image de l’action humaine Rationnelle/utilitaire Normative ou morale créative et conflictuelle Macro 1 3 5 Micro 2 4 6
  • 21. 21 Six grandes approches émergent ainsi que l’on peut regrouper deux à deux. 1-2. Les approches qui conçoivent l’action en termes utilitaires et développent etdonnent la priorité à un niveau macrosociologique. La mobilisation des ressources ou lathéorie des opportunités politiques s’inscrivent dans ce cadre. Anthony Obershall, CharlesTilly, Sydney Tarrow en sont les représentants. Elles sont le pendant macro des approchesmicro qui se développent dans les mêmes termes : le modèle d’Olson ou celui de Colemans’inscrivent dans cette perspective. 3-4. Les approches qui conçoivent l’action en termes moraux et normatifs. Lesthéories du comportement collectif, celle de la frustration relative s’inscrivent dans cettelogique. Au plan macro, elles perçoivent souvent l’action comme un effet de la crise desinstitutions, de l’intégration ou du décalage culturel. La théorie du comportement collectif deSmelser est certainement la plus aboutie, avec celle de Tedd Gurr sur la frustration relative.Au plan micro, la théorie de la norme émergente de Killian et Turner est la plus influente. 5-6. Les approches qui conçoivent l’action en termes créatifs et conflictuels. Lesthéories du conflit de classes et des nouveaux mouvements sociaux en sont la traduction surun plan macro sociologique. La théorie d’Alain Touraine ou celle d’Alberto Mellucci en sontune des expressions les plus contemporaines. Enfin, sur un plan micro, les théories del’alignement des cadres et les modèles issus de l’interactionnisme s’inscrivent aussi dans cettelogique. La théorie de Randall Collins ou celles de David Snow ou de James Jasper en sontdes déclinaisons les plus connues. 4. Mouvements sociaux et conjonctures politiques Comme tout autre domaine, la sociologie des mouvements sociaux possède desfondements théoriques, bref elle repose sur une représentation de l’action. La théorielensemble des outils, vocabulaire et modèles qui autorisent lexplicitation logique dunecertaine représentation de la vie sociale permettant de poser des questions et dy apporter desréponses sous formes dhypothèses. Les mouvements sociaux observés par les sociologuesnont pas de sens en eux-mêmes. Ils prennent une signification quand ils sont rapportés à unensemble de conceptions plus générales, à une certaine vision de la vie sociale associée à uneconception de l’action. Mais dans le choix théorique auquel procède le sociologue, il existeune part d’arbitraire. Il est largement conditionné par des considérations philosophiques,
  • 22. 22morales ou politiques, mais aussi par les contextes historiques et sociaux dans lesquelss’inscrit la réflexion. Le sociologue Norbert Elias (1897-1990) a comparé les théories sociologiques à descartes de géographie. Comme un géographe utilise un certain nombre doutils et de mesurespour construire une carte qui lui permet d’offrir une représentation de l’espace, le sociologueutilise les instruments de la sociologie pour appréhender un ensemble de faits observés etorganiser ces faits. Comme le géographe choisit une échelle et un point dobservation, lesociologue le fait à partir du choix dun point de vue. En fonction de l’échelle, il peut adopterun point de vue « micro », très détaillé ou un point de vue « macro », plus global. Mais il peutaussi dessiner sa carte d’une façon surplombante ou d’un point de vue plus horizontal, c’est àdire « objectivement » ou « subjectivement », en perspective. Enfin, il peut la dessiner enl’orientant d’une manière ou d’une autre : pensons par exemple, que les planisphères édités enFrance sont totalement différents de ceux édités en Australie. Il sagit pourtant de la mêmeplanète. Il en est de même du champ d’étude des mouvements sociaux. Il est structuré parcertaines formes de représentations de la vie sociale qui sont associées à des conceptions del’action. Toute étude des mouvements sociaux suppose donc toujours le choix dun pointparticulier dobservation. De ce point de vue, la sociologie lie ses analyses de l’action à dessituations historiques données. Les sociologues sont autant des analystes objectifs de leursociété quils en sont aussi des acteurs, en ce sens que leurs orientations morales et politiquesdéterminent très largement à la fois leurs « théories » mais aussi leurs interprétations et leursprises de position, notamment dans le domaine des mouvements sociaux. De façon générale,les sociologues sont à la fois dedans et dehors. Leurs théories sont à la fois sur et de la société.Cette ambivalence est encore plus marquée dans le domaine particulier de l’étude desmouvements sociaux, où les interprétations et les analyses sont aussi très largement tributairesdes choix politiques et philosophiques de sociologues. Ainsi, par exemple, s’il va de soi que lemouvement ouvrier ou le mouvement des droits civiques ou encore le mouvementaltermondialiste sont facilement intégrés dans le vaste domaine des mouvements sociaux,cette intégration pose plus de difficulté en ce qui concerne les mouvements fascistes, lesmouvements anti-avortement ou certains mouvements religieux. Situés plutôt à gauche del’échiquier politique, les sociologues ont développé leurs analyses à partir d’un point de vuequi les a amenés à exclure de leurs définitions tel ou tel mouvement, telle ou telle lutte. Un bon exemple est fournit par les analyses du mouvement de décembre 1995 qui a vus’opposer violemment les sociologues d’extrême-gauche et « républicains » aux sociologues
  • 23. 23de la gauche modernisatrice pro-européenne, à travers deux pétitions antagoniques. Une partiedes sociologues a vu dans la grève des cheminots pour la défense de leur système de retraite,une vaste lutte de « défense de la civilisation », voire une forme de « résistance nationale »,l’opposition d’un « modèle français » porté par les services publics à une entreprise dedérégulation et d’affaiblissement de l’Etat au profit du « marché et du consommateur ». « Jesuis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre ladestruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalitérépublicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art et,par-dessus tout, au travail11. » Une autre partie des sociologues y a vu une lutte plus limitée,portée par une logique de défense des acquis, une forme de corporatisme, ( cest-à-dire larevendication d’avoir des droits et des avantages garantis par l’Etat ), au détriment des classesles plus faibles, plus directement touchées par le chômage et la précarité. « Nous entendonsprendre nos responsabilités et nous engager à défendre des options qui visent à sauvegarderun système qui garantisse à la fois la solidarité et la justice sociale » écrivent-ils dans unepétition de soutien à la CFDT. « Dans sa crispation sur le territoire national, dans son appelà l’exception française dont notre service public serait une des composantes essentielles, lamobilisation emprunte les sentiers du repli identitaire, déjà explorés, en d’autres lieuxpolitiques, par d’autres forces12. » L’exemple de la grève de décembre 1995 est certainementun des plus évidents13. Mais il est loin d’être le seul : Mai 68 fut l’objet d’âpres polémiquesentre sociologues quant à sa portée ou à sa nature : fallait-il y voir une brèche culturellerenouvelant profondément une culture bourgeoise sclérosée comme le pensait Edgar Morin,une forme renouvelée de luttes de classes ouvrant à de nouveaux mouvements sociaux commele proposait Alain Touraine ou plus modestement, un mouvement de « petits bourgeois »,réagissant à la crise de l’université et à leur déclassement programmée à cause de ladévalorisation des diplômes, comme l’analysaient Pierre Bourdieu ou Raymond Boudon dansune logique de la frustration relative14 ? Néanmoins, la sociologie des mouvements sociaux n’est pas pour autant de la pureidéologie. Comme sociologie, elle prétend aussi avoir des fondements scientifiques pour deuxraisons : elle offre des critères de validation, cest à dire des éléments qui permettent de11 . Pierre Bourdieu, intervention prononcée le 12 décembre 1995, à la gare de Lyon.12 . Pascal Perrineau et Michel Wieviorka, « De la nature du mouvement social », Le Monde, 20 décembre1995.13 . Il fut l’occasion de réactiver des lectures « staliniennes » des mouvements sociaux, comme celle proposéepar Stathis Kouvélakis, La France en Révolte, Luttes sociales et cycles politiques, Paris, Textuel, 2007.14 . Alain Touraine, Le communisme utopique, Paris, Le Seuil, 1968, Pierre Bourdieu, Homo-Academicus, Paris,Minuit, 1984, Raymond Boudon, Effets pervers et ordre social, Paris, PUF, 1977.
  • 24. 24confirmer ou dinfirmer les propositions par lobservation empirique ; elle prend en compte larelation entre lobservateur (le sociologue) et la réalité observée (la vie sociale). Elle impliqueune méthodologie particulière permettant linvestigation, la collection des faits et leurinterprétation dans le cadre fixé. La méthodologie est une façon de contrôler la relation dusociologue à son objet. Mais en même temps, cette sociologie et les constructions qu’ellepropose n’est jamais totalement indépendante des contextes historiques, des orientationspolitiques des sociologues et peut-être plus profondément encore, des mouvements sociauxqu’elle étudie. Les conjonctures historiques et les choix politiques pèsent fortement sur l’histoire dela sociologie des mouvements sociaux. Pendant longtemps, l’étude des mouvements sociauxfut incluse dans le domaine plus vaste du comportement collectif. Les mouvements sociauxétaient considérés comme un cas parmi d’autres, avec les foules et les paniques par exemples,de comportement collectif. Au-delà des différentes définitions, ces conceptions avaient encommun une vue plutôt négative des mouvements sociaux : elles y voyaient des ferments dedésordre ou de déstabilisation de l’ordre social, des moments d’effondrement de l’intégrationet d’irruption des pulsions ou des frustrations. De fait, dans son élaboration la plus haute, cellede Parsons, la théorie sociologique dominante, percevait les mouvements sociaux comme desmanifestations d’une forme ou un autre de crise du système social. Ils devaient de ce fait êtreplus présents à la marge du système, portés par des individus ou des groupes à l’écart et peuintégrés, menaçant l’ordre établi. Cette vision, longtemps dominante, et encore aujourd’huitrès présente dans les commentaires publics, a été construite après la seconde Guerremondiale par une génération de sociologues marqués par les années 30/40, cest-à-dire desmouvements extrémistes et totalitaires. Ce sont ces circonstances qui ont façonné leur visiondes mouvements, du danger qu’ils représentaient pour la démocratie et l’intégration sociale.C’est aussi pourquoi, cette littérature a toujours montré une certaine hostilité aux mouvementset à leurs participants. C’est aussi pourquoi, elle s’est intéressé prioritairement aux conditionssociales de l’irruption des mouvements sociaux (ruptures, anomie, décalages,massification…) d’un côté et aux effets psychosociaux de ces conditions de l’autre(frustration, agression, violence). Cette première période est aussi celle d’une sociologie du conflit, essentiellementeuropéenne, directement héritée de la conception marxiste de la lutte des classes. Elle estfortement liée à la puissance des mouvements ouvriers et à l’action des syndicats et s’inscritsouvent directement dans l’ensemble plus vaste constitué par la sociologie du travail. EnGrande-Bretagne, en Allemagne, en France ou en Italie, se développe ainsi une sociologie des
  • 25. 25conflits et des mouvements sociaux qui s’oppose à la sociologie de l’intégration. Elle voitdans les conflits, et notamment dans les conflits de classes, l’un des fondements essentiels dufonctionnement de la démocratie, de la stabilité des sociétés mais aussi du changement social.Alors que dans la perspective de l’intégration les mouvements sociaux sont vus de manièrenégative, les sociologues du conflit, au contraire, les perçoivent de façon nettement pluspositive, du moins s’il s’agit de mouvements ouvriers ou populaires. Les sociologuespromoteurs de ces analyses ont très souvent été fortement liés aux syndicats et à la Gauche,comme Marshall, Rex et Lockwood en Grande-Bretagne, Dahrendorf en Allemagne, Pizzornoen Italie, Touraine, Naville et Mallet en France. Sur le plan politique, ils sont aussi marquéspar les mouvements des années 30/40, mais aussi par la violente répression du mouvementouvrier par les régimes communistes à l’Est de l’Europe, à Berlin, en Pologne ou en Hongrie. Cette première période prend fin dans les années soixante aux Etats-Unis et en Europe.Aux Etats-Unis, le Mouvement pour les Droits civiques et le mouvement étudiant démententbrutalement les théories classiques : la contestation ne vient pas des marges du système, ellevient du centre, des individus les mieux intégrés et dont le niveau de participation est déjàélevé. De plus, la nouvelle génération de sociologues (les élèves de la précédente) est souventtrès liée aux activistes ou aux militants et manifeste une sympathie politique évidente pour lesmouvements sociaux. Ils ne voient plus dans les mouvements sociaux l’irruption de lafrustration ou la manifestation de la crise, mais une construction politique, une façon pour desactivistes de « mobiliser des ressources » pour créer de l’action et faire avancer desrevendications ou essayer d’accéder au système politique. Dès lors, ils conçoivent laparticipation aux mouvements sociaux comme le résultat d’un processus de décision toutaussi rationnel que toute autre conduite. Les questions qu’ils posent concernent les ressourcesdisponibles, les stratégies mises en œuvres par les élites ou les organisations, les opportunitéspolitiques. Plutôt que de se demander « pourquoi », ils considèrent que l’action collective esten quelque sorte « normale » et qu’il faut expliquer « comment » elle est construite et par qui. Du côté européen, l’irruption des mouvements sociaux des années soixante etl’explosion de Mai 68 conduisent plutôt à élargir les questionnements et à ne plus se focaliserprioritairement sur le mouvement ouvrier. Le thème des « nouveaux mouvements sociaux »devient central : les sociologues insistent sur l’élargissement des revendications, quiconcernent de nombreux aspects de la vie sociale et sont portées par de nouveaux secteurs, etsurtout, sur les dimensions identitaires présentes dans ces mouvements, comme le mouvementdes femmes, le mouvement écologiste, le mouvement étudiant ou encore les mouvementsrégionalistes. La participation aux mouvements sociaux met en cause plus directement que le
  • 26. 26mouvement ouvrier la culture des sociétés occidentales, les demandes devenant de plus enplus post-matérialistes. Les promoteurs de ces orientations sont aussi très liés à ce qui a étéappelé la « deuxième Gauche », née dans les années soixante de la lutte contre le colonialismeet de l’apparition de nouveaux acteurs collectifs qu’elle a cherché à intégrer dans l’espacepolitique. Cette deuxième période, marquée par l’opposition et le débat entre « mobilisation desressources » et « nouveaux mouvements sociaux », prend fin dans les années 1980-1990. AuxEtats-Unis, les sociologues tirent le bilan de l’échec des mouvements des années soixante etobservent une période de « reflux » des actions « globales », qui n’ont pas trouvé dedébouchés politiques. Le balancier part dans l’autre sens comme l’observe Jo Freeman : sousl’influence des théories des nouveaux mouvements sociaux, les questions du « sens » desactions et des mobilisations refont surface. Les thèmes idéologiques et culturels sont mis enavant pour expliquer « pourquoi » les individus s’engagent et pour montrer à la fois commentsont définis les objectifs et les stratégies des mouvements sociaux. A la différence de lapremière période, ces questions ne sont pas envisagées négativement, mais positivement. Laparticipation aux mouvements sociaux et les dimensions « culturelles » sont perçues commedes façons de mettre en cause l’ordre social dans toutes ses dimensions, du gouvernement auxrelations interpersonnelles en passant par les organisations. D’une certaine façon, une« jonction » s’opère avec les préoccupations européennes. Du côté européen aussi, le bilan del’échec et de la disparition des « nouveaux mouvements sociaux » est tiré par la sociologie enlien avec la disparition des perspectives politiques. Il est associé à une focalisation sur desmouvements plus limités, souvent portés par des catégories marginalisées, chômeurs, sans-papiers, sans-logements. Ils apparaissent comme les prototypes des nouvelles formes d’actioncollective, fortement enracinés sur des catégories particulières et limitées. Des deux côtés del’Atlantique, ce sont les perspectives « globales » qui sont effacées, et une certaine unificationdes perspectives s’opère à un niveau « micro » sociologique. Ces trois périodes de l’histoire de la sociologie des mouvements sociaux doivent aussiêtre perçue comme une complexification de ce champ particulier de la sociologie : les étapessont plus cumulatives que successives. En d’autres termes, si à chaque étape des problèmesnouveaux sont posés et des orientations nouvelles sont développées, de nombreusespublications s’inscrivent et continuent à se référer aux paradigmes élaborés précédemment.De fait, par exemple, l’Association Internationale de Sociologie compte deux comités« mouvements sociaux » qui s’ignorent et se concurrencent. Le comité dominant regroupe lessociologues adeptes des théories de la mobilisation des ressources ou du processus politique.
  • 27. 27Il est largement dominé par les Anglo-saxons. Il s’oppose à un autre comité, plus ancien, quiregroupe les sociologues adeptes des théories des nouveaux mouvements sociaux et de la luttedes classes. Ce dernier comité est plutôt constitué de sociologues européens et latino-américains. L’opposition est aussi politique : les premiers sont considérés par les secondscomme des sociologues développant des théories plutôt conservatrices, inspirés de RobertoMichels, mettant l’accent sur le rôle des élites dans la construction des mouvements sociaux ety voyant essentiellement le support de stratégies rationnelles et politiques. Ce cours présentera un certain nombre d’approches des mouvements sociaux enessayant de les inscrire dans les préoccupations à la fois scientifiques et politiques qui ontprésidé à leur élaboration. Nous essaierons, dans la mesure du possible de combiner cesprésentations avec l’analyse d’exemples concrets de mouvements sociaux afin d’en monter lapertinence et les limites.
  • 28. 28 Chapitre 1 Comment analyser les émeutes ? Le cas des émeutes de l’automne 2005 en France Les émeutes qui ont suivi la mort de deux adolescents à Clichy sous Bois le 27 octobre2005 et qui se sont étendues à l’ensemble du territoire national pendant plus de trois semainesont marqué le paysage politique et social français. Elles ont imposé, au mois pour un temps, laprésence des « banlieues » à une opinion publique largement indifférente. Comme à chaqueémeute importante, depuis vingt cinq ans, la presse et la société françaises en « découvrent »la « toile de fond » : les inégalités sociales, le chômage, la discrimination, le racisme, laviolence policière, la formation de ghettos. Comme à chaque fois aussi, après l’émotion del’événement et le retour à l’ordre, après les appels au civisme et à l’inscription sur les listesélectorales, la question s’efface petit à petit et la « société » se détourne d’un problème certesrécurrent, mais qu’elle ne parvient ni à « comprendre », ni à maîtriser. Et malgré l’importancede la mobilisation intellectuelle, à travers les publications et les colloques, quelques mois plustard, l’opinion publique semble se satisfaire de l’absence de mesure d’ampleur, du mutismedes politiques et du gouvernement, et du retour à l’ordre. Répression et silence semblent êtreles seules « réponses » ou absence de réponse que les émeutes aient suscitée. Pourtant,l’ampleur de l’événement doit être soulignée. Au plus fort des incidents, le 13 novembre,11 500 policiers et gendarmes étaient mobilisés. 217 ont été blessés pendant ces semaines. LaFédération française des sociétés d’assurance estime à 200 millions d’euros le coût global desdestructions dont 23 millions pour les 10 000 véhicules incendiés. 233 bâtiments publics et 74bâtiments privés ont été dégradés ou incendiés. L’Education nationale a compté 255 atteintesaux biens ou aux bâtiments, notamment dans les collèges, confirmant que les écoles avaientété une des cibles privilégiées des émeutiers. Mais les gymnases, la poste, des entreprises, deslieux de cultes ont aussi été touchés. Le soir du 30 novembre, le ministère de l’Intérieur faisaitétat de 4770 interpellations, débouchant sur 4402 gardes à vue et l’incarcération de 763personnes15. Que s’est-il passé pendant ces trois semaines de violences ? Aucune enquête n’a étéréalisée au cœur des émeutes. C’est donc en adoptant une démarche « d’ignorance prudente »15 . Le Monde, 2 décembre 2005.
  • 29. 29selon l’expression de Stanley Cavell, en s’appuyant sur les données nombreuses fournies parla presse, notamment les propos d’émeutiers, qu’il semble possible de s’interroger sur lanature des émeutes, sur leur construction et leur signification16. En effet, les émeutiers ont étébeaucoup moins silencieux que de nombreux commentateurs l’affirment même s’ilsprovenaient d’un milieu où l’accès à l’espace public et politique est difficile, si ce n’estimpossible. L’émeute a permis une expression, que la presse a largement relayée à travers denombreux reportages et entretiens. Mais cette expression n’entre pas dans les cadres habituels,notamment les cadres instrumentaux et rationnels, du système politique ou de l’actionmilitante traditionnelle. Elle a été largement ignorée dans les nombreux commentaires, qui onten quelque sorte « recouvert » la parole émeutière, interdisant de fait d’entendre les émeutiers,voire refusant de les entendre. Sans faire des émeutiers les porteurs d’un mouvement social,sans faire de « romantisme », il est au moins possible de partir d’une « intuition » favorablepour essayer de comprendre, de supposer que la parole des émeutiers a un sens plutôt que dechercher à comprendre « pourquoi » les émeutiers ont fait le choix de l’action directe et de laviolence. Cette parole peut ainsi nous éclairer sur les « significations sociales » d’une telleorientation17. Cela suppose de lire l’émeute comme une forme d’action collective et politiquepour ensuite essayer d’en décrypter les mécanismes et d’en donner une interprétation. 1. L’émeute comme action collective Le 16 octobre 2005, dans le quartier du Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin, deuxjeunes garçons essayent d’échapper à une Brigade anti criminalité sur un scooter volé. Ilschutent. L’un d’eux se blesse grièvement à la cheville et est hospitalisé. Une rumeur court lequartier : il serait dans le coma à cause des policiers. Quinze ans après la mort de ThomasClaudio, au même endroit et à la suite d’une course poursuite, de nouvelles émeutes éclatent.Indignés et enragés, les « jeunes » affrontent la police plusieurs soirs. Signes d’une tensionconstante, selon les observateurs, entre les institutions et la population des quartiers de labanlieue lyonnaise et illustration du « duel permanent avec la police » que pratiquent les« jeunes », les émeutes de Vaulx-en-Velin de 2005 n’engendrent aucune « émotion »particulière et ne suscitent pratiquement aucun intérêt politique à la différence de celles de16 . Stanley Cavell, Le déni de savoir dans six pièces de Shakespeare, Paris, Le Seuil, 1993.17 . Aviad Kleinberg, Histoire des Saints. Leur rôle dans la formation de l’Occident. Paris, Gallimard, 2005, pp.112-113 et p. 117. Kleinberg précise que « la question de savoir pourquoi un individu choisit » d’agir de telle outelle manière est différente de la question de « savoir quelle est la signification sociale » de son choix et de sonaction. D’ailleurs, ajoute-t-il, « nul ne connaît la combinatoire précise qui pousse les gens à l’action… »
  • 30. 301990 qui avaient constitué un événement social considérable. En 2005, elles s’inscrivent dansun quart de siècle d’histoire des banlieues françaises pendant lequel les incidents et lesaffrontements avec la police se sont multipliés et la « violence urbaine » est devenue banale.Le 1 avril 2005, à Aubervilliers, un jeune homme en scooter se tue en essayant d’échapper àune patrouille de la BAC. Une émeute éclate qui dure plusieurs soirées. Des voitures et unentrepôt commercial sont incendiés, le mobilier urbain détruit, et les « jeunes » affrontent lapolice. Le 27 octobre 2005, dans le quartier de La Duchère à Lyon, dix voitures sontincendiées au lendemain d’une opération de destruction d’un immeuble en présence duministre des Affaires sociales et du maire de la ville. « Un acte qui paraît purement ludique »,selon le Maire, « sans autre motif que de jouer avec l’attention médiatique. » Quand le 27octobre 2005, deux jeunes adolescents meurent en tentant d’échapper à un contrôle policier àClichy-sous-Bois, l’enchaînement des événements se répète de manière identique : le soirmême, dans la commune, des incidents éclatent. Une marche silencieuse est organisée et desappels au calme, au respect et à la dignité sont lancés par les autorités locales et les familles.Puis, pendant quelques jours, les affrontements et les violences reprennent avant des’essouffler. La logique et l’enchainement habituels sont brisés quand l’émeute entre dans unephase d’extension progressive, touchant d’abord les villes de la région parisienne, puis cellesde l’ensemble de la France ensuite et se transforme en événement politique. Elle atteint unpoint culminant dans la nuit du 7 au 8 novembre, nuit pendant laquelle 1500 voitures sontbrûlées et 274 communes sont touchées sur tout le territoire national. Le « calme » est deretour le 17 novembre, soit après trois semaines d’incidents, d’affrontements et de violences. Comme tout événement, les émeutes de l’automne 2005 présentent des éléments decontinuité et de « nouveauté ». Le répertoire d’action des émeutiers et l’enchaînement desfaits les inscrivent à l’évidence dans la continuité des émeutes survenues en France depuis 25ans. En général, des incidents avec la police, souvent la mort d’un habitant d’un quartier,engendrent une émotion intense qui suscite des incidents et des affrontements entre « jeunes »et police, l’incendie de voitures, la destruction de bâtiments publics, parfois des pillages. Parailleurs, des manifestations silencieuses sont organisées et la famille de la victime en appelleau calme et à la justice sans parvenir à obtenir gain de cause. Puis, après quelques jours,l’émotion retombe quelque peu, et le calme revient. De manière régulière, certaines de cesémeutes deviennent des « événements » au sens politique du terme : elles suscitent uneémotion et des débats qui inscrivent la question des « banlieues » sous une forme ou une autredans l’espace public. Au moins de façon symbolique, les émeutiers occupent le centre del’attention, sans pour autant parvenir à être entendus : le sens de l’émeute fait l’objet d’une
  • 31. 31discussion ou d’affrontements politiques et idéologiques portés par des responsablespolitiques ou des intellectuels qui ont peu de lien avec la périphérie urbaine. Les émeutes desMinguettes en 1981, celles de Vaulx-en-Velin en 1990, celles de Toulouse-Le Mirail en 1998sont ainsi devenues des événements. Elles ont suscité de nombreux débats politiques, desinterventions d’acteurs les plus divers, des campagnes en faveur de l’inscription sur les listesélectorales, des condamnations morales… La particularité des émeutes de 2005 ne tient doncpas à leur déroulement initial, somme toute tristement banal, ni même au fait qu’elles soientdevenues un événement politique, ce qui fut déjà le cas dans le passé, mais à leur extension àprès de 300 villes sur tout le territoire national, extension qui en a fait précisément unévénement et qui, d’une certaine façon, en a changé la nature. L’émeute de 2005, et c’estpeut-être là sa caractéristique essentielle, a été marquée par son ampleur et son ubiquité. Ellen’était pas un phénomène local. Elle n’a pas été limitée aux banlieues les plus difficiles, denombreuses villes « sans histoires » ayant été touchées18. Quelles qu’en soient les raisons, etquoique les émeutiers aient voulu exprimer, ils l’ont fait de la même manière dans l’ensembledes villes concernées. L’émeute est donc une action collective. Elle n’est pas une issue à la délinquanceordinaire ni le prolongement d’une culture de la violence. Même si elle s’accompagne deviolences, de destructions et de pillages, même si elle est « non conventionnelle », cest-à-direqu’elle se déroule en dehors des mécanismes institutionnels légitimes à la différence d’unegrève ouvrière ou d’une manifestation, elle relève d’abord de la compréhension desmécanismes sociaux et politiques qui commandent la formation et l’orientation desmouvements sociaux et collectifs. En d’autres termes, l’émeute appartient au répertoire« normal » d’action politique19. Elle conduit donc à percevoir les comportements« ordinaires » à partir d’elle et non l’inverse. La grève ouvrière a permis de comprendre à quelpoint les « illégalismes » ouvriers, que ce soit le sabotage ou le freinage par exemple, nepouvaient se ramener à une simple délinquance plus ou moins anomique. Il fallait au contraireles inscrire dans une compréhension plus vaste et y voir une des dimensions de la consciencede classe. Il en est de même avec l’émeute : elle projette une lumière sur les comportementsordinaires, individuels ou collectifs, violents ou délinquants notamment, qui doivent aussi êtrecompris à partir d’elle et non l’inverse.18 . Dans la région parisienne, des villes comme Sèvres, Suresnes, Antony, Villeneuve la Garenne ont été lethéâtre d’incidents. Voir : « Violences urbaines : les villes sans histoires contaminées. » Le Parisien, 4 novembre2005.19 . On pourra se référer à l’étude « classique » de George Rudé sur les émeutes dans la Révolution française :George Rudé, La foule dans la Révolution Française, Paris, Maspéro, 1982.
  • 32. 32 L’émeute possède sa logique propre. Elle est le fait d’émeutiers dont lescomportements, si l’on en juge par leur récurrence et leur régularité, sont fortement socialisés.Il existe une sorte de « rituel » émeutier installé en France depuis 1981. Des voitures sontbrûlées, parfois des bâtiments, écoles ou entrepôts. La police intervient et des affrontementsont lieu plusieurs soirs de suite, pierres et cocktails molotov d’un coté, gaz lacrymogènes etcoups de matraques de l’autre. La violence est très contrôlée de part et d’autre : à la différencedes émeutes britanniques ou américaines, pas de morts, très peu de blessés, pas de pillages,sauf de rares exceptions. Les armes à feu ne sont pas utilisées et la police cherche à garder lesdistances pour éviter les affrontements directs. La violence vise essentiellement des propriétésprivées (les voitures) et publiques (des bâtiments) dans le périmètre très restreint du quartierconcerné. Le calme revient en général après quelques soirées de courses poursuites, parfois dequelques échauffourées, de beaucoup d’insultes lancées de part et d’autres et l’arrestation dequelques dizaines de jeunes. Ces émeutes relativement « douces », qui pour les émeutierss’apparentent parfois à un « jeu », sont extrêmement fréquentes dans les quartiers de banlieueet se répètent, à plus ou moins grande échelle, de façon régulière et identique : il ne se passepratiquement pas un trimestre sans une émeute de ce genre dans un quartier ou deux, et quelleque soit le lieu où elle éclate, elle présente toujours les mêmes caractéristiques. Au-delà de laviolence utilisée, la récurrence des moyens d’action et du déroulement des événements en fontainsi une sorte de rituel collectif et politique. Car les émeutiers ne sont pas non plusparticulièrement silencieux. A travers les reportages des journalistes, ils affirment leurprésence et donnent leurs « explications » de l’émeute ou expriment leurs sentiments sur leursituation. Ils ne peuvent donc être réduits à des « classes dangereuses » menaçant lacivilisation. Ils ne sauraient être non plus le reflet inconscient d’une situation de privation.Dans un ouvrage désormais classique, l’historien Eric Hobsbawm a monté que l’émeute asouvent été un moyen efficace de négociation collective pour des populations pauvres etprivées d’accès aux mécanismes conventionnels d’action politique. Ce fut par exemple le casdans le monde ouvrier avant le développement des syndicats, dans les populations urbainesprivées de représentation ou encore dans les mouvements communautaires dans les pays endéveloppement20. L’émeute est le fait de « primitifs de la révolte » dans la mesure où elle estune action revendicative et politique de populations que le système institutionnel ne peut oune veut intégrer, « primitifs » qui en appellent aux valeurs de cette société contre un ordresocial qu’ils jugent immoral et qui revendiquent en même temps leur entrée dans cet ordre20 . Eric Hobsbawm, Primitive Rebels : Studies in Archaic Forms of Social Movement in the 19th and 20thCenturies. Manchester, Manchester University Press, 1959.
  • 33. 33social, leur reconnaissance. L’émeute est un mouvement politique « primitif », dépourvud’idéologie et de règle, puisque les populations qui la portent restent en dehors et opposentleur « nous » aux institutions, mais qui, néanmoins, vise à provoquer une « réaction » ou des« réformes » de la part des institutions. Elle est une « stratégie » de débordement du systèmeinstitutionnel de la part de populations qui lui sont aliénés, débordement par le haut par saforte dimension morale et par le bas par l’usage de la violence. 2. La police, l’injustice et l’indignation morale L’émeute est d’abord marquée par sa dimension anti-policière. Elle éclate à la suited’incidents avec la police et s’oriente vers l’affrontement avec la police. C’était déjà le cas enFrance au XVIIIème siècle quand les arrestations de mendiants ou les interventions de lamaréchaussée se soldaient fréquemment par des troubles voire des émeutes21. Dans les années1960, aux Etats-Unis, la plupart des émeutes des ghettos noirs ont fait suite à des incidentsavec la police comme à Watts en 1965 ou à Detroit en 1967. Il en est de même en Grande-Bretagne dans les années 1980 et 1990. En 1976, à Londres, dans le quartier de Notting Hill,une émeute éclate à la suite d’une arrestation. En 1985, à Tottenham, la mort d’une habitantelors de la perquisition de son domicile déclenche une émeute. En 1992, à Bristol, la mort dedeux jeunes gens tentant d’échapper à la police à bord d’une voiture volée déclenche aussiune émeute. Les émeutes françaises de ces vingt dernières années n’échappent pas à cetterègle. Le 18 décembre 1997, un jeune habitant du quartier de la Duchère à Lyon, FabriceFernandez, 24 ans, était tué par un policier dans un commissariat d’un coup de fusil à pompe.Quelques jours plus tard, une manifestation silencieuse avait lieu à sa mémoire dans lequartier. Sa mère « sermonnait » les « jeunes » présents et les appelait au calme sans parvenirà prévenir les incidents violents qui éclataient peu après ni les affrontements avec la police,dégénérant en émeute. La chronique des émeutes « de banlieue » en France est d’une granderégularité : pratiquement au même moment qu’à la Duchère éclataient des émeutes enbanlieue parisienne à Dammarie-les-lys. Un an plus tard, à Toulouse, dans le quartier duMirail de violentes émeutes suivent la mort d’un jeune homme de 17 ans tué par la police.L’émeute de Clichy-sous-Bois de 2005 relève des mêmes mécanismes : elle est déclenchée21 . L’historien Jean Nicolas en dénombre 494 tout au long du siècle faisant suite à l’arrestation de mendiants.Voir : Jean Nicolas, La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Paris,Seuil, 2002, p. 354 et suiv.
  • 34. 34par la mort de deux jeunes garçons essayant d’échapper à la police. L’émeute surgit ainsi d’unproblème de contrôle social : elle est une protestation ou une réaction à une tentative desinstitutions de réprimer ou de contrôler des conduites que les contrôles sociaux informels dela société ne parviennent pas à prendre en charge22. Il reste que l’incident, qui peut être plus ou moins dramatique (parfois une simplealtercation avec un policier réglant la circulation suffit, comme à Handsworth en 1985), nesuffirait pas à lui seul à déclencher l’émeute. Dans tous les cas, il apparaît commel’aboutissement d’une histoire locale ou nationale marquée par la tension, la violence etl’opposition entre la police et la population des quartiers concernés beaucoup plus que commele produit de la « violence urbaine » ordinaire. Dans les années soixante aux Etats-Unis etdans les années quatre-vingt en Grande-Bretagne, les commissions officielles avaientabondamment souligné cette dimension. La dégradation des relations entre la police et leshabitants des quartiers concernés, en particulier les jeunes garçons, a été considérée commeun des facteurs essentiels des émeutes. Il en est encore de même en 2005 en France. Latension et les difficultés entre les jeunes des quartiers populaires, et en particulier les jeunesappartenant aux minorités ethniques, est une histoire déjà longue qui marque profondément lavie sociale des « banlieues ». En 1980, la mort de deux jeunes maghrébins tués par despoliciers à Strasbourg et Valenton avait suscité l’organisation de manifestations contre lesexcès de la police ainsi que de concerts. En 1983, la grave blessure d’un jeune du quartier desMinguettes à Vénissieux était à l’origine de la Marche pour l’Egalité. La longue litanie desincidents et des morts constitue une sorte de « mémoire identitaire» des quartiers, mémoire derelations très dégradées avec la police. Aussi, sur un quart de siècle, les propos des jeuneshabitants sont quasi identiques, exprimant le même sentiment d’hostilité vis-à-vis de la policeet le même sentiment d’injustice. Dans les cités de Clichy-sous-Bois, les graffitisextrêmement nombreux l’énoncent sans détour : « Fuck la police », « Ici interdit auxcondés ». Les témoignages recueillis par les journalistes sont aussi fortement empreints del’hostilité et du rejet de la police : « Les flics de la BAC, ils cherchent toujours le rapport deforce. Ils disent « bougnoules », « nique ta race ». La police d’ici, c’est une nouvellegénération. Pour un simple contrôle d’identité, ils t’insultent au quotidien. J’ai été contrôlédans le RER parce que j’avais mis mes pieds sur la banquette. D’accord, il ne faut pas mettreles pieds sur la banquette. Mais pour ça les policiers ont appelé les renforts. Trois voituresm’attendaient à la gare du Raincy. Les flics m’ont dit : « pourquoi tu ne restes pas dans ta22 . Sur ce thème et les ghettos américains : Lee Rainwater, « Open Letter on White Justice and the Riots », In :Peter H. Rossi, dir, Ghetto Revolts, New York, Transaction, 1970.
  • 35. 35poubelle ? », raconte un habitant de la cité au journaliste qui l’interroge23. Quelles que soientla « réalité » et les « responsabilités » dans le déroulement des « incidents », le rejet de lapolice et de ses méthodes, notamment le poids que font peser les contrôles d’identité plus oumoins systématiques, constitue une des caractéristiques de la vie des quartiers de banlieue. Lagrande majorité des habitants des quartiers sont solidaires de cette perception et partagent unsentiment de compréhension pour cette hostilité à la police fréquemment accusée d’être plusprompte à contrôler et harceler les jeunes du quartier qu’à protéger la population. L’hostilité entre la police et les mondes populaires est une réalité ancienne etgénéralisée. Le contrôle des formes de sociabilité populaires par les institutions va souvent depair avec des incompréhensions, mais surtout des violences et un sentiment d’identité trèsfortement empreint d’une vive défiance vis-à-vis de la police. Réciproquement la police estconvaincue du caractère violent et illégal des nombreuses pratiques populaires24. Dans lapériode récente, cette hostilité se mêle à l’impression qu’au-delà d’un contrôle de lasociabilité populaire, la police est animée par un racisme explicite : « Ils ne respectent pas nosenfants. Je crois que c’est parce que, dans le quartier, tout le monde est noir ou arabe. Il y adu racisme », explique la gardienne d’un immeuble du Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois25.De fait, depuis une dizaine d’années, les incidents entre la police et les jeunes « immigrés »maghrébins ou africains ont vu leur nombre fortement multiplié. Une étude statistique surl’évolution des « Infractions à l’encontre des personnes dépositaires de l’autorité publique »,autrement dit, pour l’essentiel des policiers, dans un tribunal de la région parisienne, montreque parmi les mineurs concernés, 38% sont d’origine maghrébine et 28% sont d’origineafricaine, une proportion qui a cru fortement depuis 1995. De plus, la même étude montre uneforte propension de la justice à prononcer des condamnations plus lourdes, notamment despeines d’emprisonnement, à l’égard des jeunes maghrébins, traduisant une « discriminationirréfutable et systématique »26. La police pratique une discrimination directe vis-à-vis desjeunes maghrébins et noirs appartenant aux cités sensibles, discrimination qui alimente lestensions et favorise les violences lors des interventions. Elle est accentuée par l’impressiongénérale de l’impunité dont bénéficieraient les policiers, qui peuvent, de ce fait, aux yeux desjeunes, les priver de tout droit et exercer sur eux un pouvoir sans contrôle. « Les flics nous23 . Libération, 5 novembre 2005.24 . Sur ce thème : Gary T. Marx, Protest and Prejudice : A Study of Belief in the Black Community, New York,Harper & Row, 1967. Sur un plan historique voir : Robert Muchembled, Culture populaire et culture des élitesdans la France moderne (XVème-XVIIIème siècle), Paris, Flammarion, 1978 et plus récemment : La sociétépolicée. Politique et politesse en France du XVIe au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 1998.25 . Le Monde, 29 octobre 2005.26 . Fabien Jobard, « Sociologie politique de la racaille », in : Hugues Lagrange et Marco Oberti, dir, Emeutesurbaines et protestations. Une singularité française, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2006, pp. 59-80.
  • 36. 36insultent dans la rue et nous mettent des baffes à l’abri de leur voiture quand ils nousarrêtent27 ». Le harcèlement par les contrôles répétés et systématiques des jeunes noirs etmaghrébins, soit dans la rue, soit dans les cages d’escaliers, les patrouilles nocturnes, lesgardes à vue pour défaut de papier ou une simple infraction et surtout peut-être lesinterventions « en force » des policiers, installent un climat de tension quasi permanent. Trèssouvent, par la multiplication des contrôles les jeunes « connaissent » les policiers quasipersonnellement, savent ceux qui sont « corrects » et ceux qui sont prompts à l’insulte ou aucoup de matraque et inversement, les policiers « connaissent » les jeunes et construisent aveceux une sorte de « jeu » violent et humiliant, très souvent marqué par un racisme explicite28.Aux Etats-Unis, dans les années soixante, la commission Kerner avait déjà soulignél’importance de l’antagonisme entre les policiers et les jeunes noirs des ghettos et le poids duracisme. La Commission Scarman fera les mêmes observations dans les années quatre vingten Grande Bretagne. Les incidents et les affrontements lui paraissaient d’autant plus probablesque les policiers pouvaient compter sur la solidarité de leurs collègues et bénéficier d’uneassez grande impunité et que les jeunes se sentaient soutenus par leurs pairs et dans unemoindre mesure les habitants des quartiers. Le racisme, le harcèlement et la pression despoliciers finissent par créer une sorte de « nous » collectif sur la base d’une expériencecommune et d’une opposition au « eux » policier. Sentiment négatif du mépris subît, duracisme et du déni de droit plus qu’identité positive, ce « nous » se lie fortement auxterritoires urbains ségrégés, aux cités et aux quartiers beaucoup plus qu’à une culturepopulaire qu’il s’agirait de défendre. Si les « jeunes de banlieue » ne constituent pas unecatégorie sociale ou culturelle, ils partagent largement le sentiment de subir un « traitement »commun, de vivre une expérience commune face à l’institution policière. Les pratiquespolicières de harcèlement et surtout, l’extériorité de l’institution par rapport aux quartiersconcernés, extériorité renforcée par la suppression de la police de proximité ces dernièresannées, consolident encore ce sentiment d’un traitement inique et surtout indiscriminé etglobal. « Maintenant, c’est eux contre nous ! », déclare un policier à Clichy-sous-Bois29. Lapopulation dans son ensemble, de part son appartenance ethnique et territoriale, se sent27 . Aziz, 20ans, cité dans un reportage du Figaro. Le Figaro, 14 novembre 2005. Dans son rapport de 2004, laCommission nationale de déontologie de la sécurité souligne également que le sentiment d’impunité est une descauses des « dérapages policiers ».28 . Les témoignages sur les interventions policières en banlieue et les analyses des rapports entre jeunes etpolice sont multiples. Voir par exemple : Michel Kokoreff, La force des quartiers. De la délinquance àl’engagement politique, Paris, Payot, 2003, p.144 et suiv. Marwan Mohammed, Laurent Mucchielli, « La policedans les quartiers sensibles : un profond malaise. » In : Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli, dir, Quandles banlieues brûlent… Retour sur les émeutes de novembre 2005. Paris, La Découverte, pp. 98-119.29 . L’Humanité, 5 novembre 2005.
  • 37. 37directement concernée et visée, cible privilégiée d’une police plus prompte à la harceler qu’àréprimer les « véritables délinquants ». La police est perçue comme une institution travaillantcontre la population plutôt qu’à son bénéfice. Comme l’ont montré aussi bien des études surles ghettos américains, les habitants des quartiers en France accumulent tant d’expérience etpartagent l’évidence d’une atteinte quasi permanente à leurs intérêts et à leur honneur, qu’ilsn’ont aucune raison de ne pas percevoir la police comme une institution d’oppression30. « Lapolice n’est pas là pour nous protéger. Elle nous provoque tout le temps. On se fait traiter debâtards, de bougnoules. C’est normal que les jeunes, ils ont la haine. Les filles comme lesgarçons… L’autre jour, on fêtait l’anniversaire des enfants avec une copine, on traversait lacité avec eux, les flics nous sont tombés dessus. Ils tournent avec leurs voitures, stoppent,redémarrent. C’est insupportable31. » Aussi, malgré des trajectoires sociales très différentes,une très forte segmentation de la vie sociale dans les quartiers difficiles et souvent destensions entre cités, cette « expérience négative » commune génère un « nous » qui semanifeste dans l’opposition à la police, voire le conflit permanent avec elle. Le « nous » ainsi constitué « négativement » par l’hostilité à la police n’est pasdépourvu de signification. Il est aussi fortement structuré par un sentiment d’injustice. Il estune sorte de « grille interprétative » des événements et de la situation, chaque incident, chaquedifficulté venant le renforcer. Le drame permet, ainsi, tout d’un coup, de légitimerl’interprétation et la perception des victimes, et par extension des jeunes, et fragilisel’interprétation dominante, celle des policiers et des autorités. « Dès qu’il y a un problèmeavec la police, ils disent toujours : « après enquête, c’est de votre faute32. » » Le dramerenforce aussi le sentiment d’une injustice absolue et profonde puisqu’elle viole les codesmoraux et les principes fondamentaux de la société et de ses institutions. La loi se change enoppression, la légitimité du contrôle social ordinaire s’effondre comme l’observait MorrisJanowitz lors des émeutes américaines des années soixante33. Un « cadre d’injustice » sesubstitue ainsi au « cadre dominant » et ouvre l’espace de l’action. Le « nous », victimed’injustice, a soudain la capacité de surmonter l’autorité légitime des institutions qui sont à lasource de l’outrage moral qu’il subit. Il offre aussi les critères de condamnation de cet ordre.Comme l’a longuement montré Barrington Moore dans son étude sur la formation dumouvement ouvrier allemand, à l’instar de nombreux mouvements sociaux et de nombreuses30 . Ulf Hannerz, Soulside, Inquiries into the Ghetto Culture and Community, Berlingska Boktryckeriet, Lund,1969, p.165. Dans le même esprit, voir : Kenneth Clark, Dark Ghetto, Paris, Payot, 1966, p. 45.31 . Témoignages de jeunes filles de Montfermeil : Libération, 12 novembre 2005.32 . Sahra, Montfermeil, Le Monde, 12 novembre 2005.33 . Morris Janowitz, Social Control of Escalated Riots, Chicago, University of Chicago Center for PolicyStudies, 1968.
  • 38. 38émeutes, ce basculement et la constitution de cette identité « d’injustice » constituent le« cœur » et l’origine de l’action34. Le « jeune de banlieue » et la « catégorie » « jeunes debanlieues » ne sont alors plus des « délinquants » ou des « classes dangereuses » mais ils sontdes victimes, victimes quotidiennes du harcèlement et du racisme policiers soudain révéléspar le drame. En activant le « nous » et en faisant basculer la légitimité des cadresinterprétatifs, le drame rend ainsi la révolte à la fois censée et légitime. Il lui donne aussi unetonalité émotionnelle très puissante. 3. La mobilisation de l’émotion La mort de jeunes gens lors d’interventions policières suscite toujours une forteémotion individuelle et collective et cristallise ce sentiment d’un « nous », victime d’injustice,opposé au « eux » d’une police inique. L’incident « précipite » l’émeute dans des périodessouvent marquées par une forte tension. Après chaque drame impliquant les forces de l’ordre,parfois des vigiles, l’émotion génère ainsi l’action émeutière, action qui se tourne d’abordvers les forces de l’ordre. Depuis longtemps, les historiens ont souligné la centralité de cesdimensions émotionnelles dans le déclenchement et l’orientation de l’émeute35. L’émotiondissout l’individu et soude la collectivité. Elle est la « glue » du social et ce qui mobilise dansle conflit selon l’expression de Randall Collins36. Dès lors, elle libère les potentialitésd’action. A travers l’émotion ressentie, l’individu éprouve directement son rattachement au« nous » et la solidarité qui le lie à ceux qui partage le même sentiment, le même état d’esprit.Pour un moment, il s’éloigne et oublie la trivialité plate de sa propre réalité pour se soumettreà une « force » tout entière hors de lui. Grace à l’émeute, l’affirmation du « soi » se fond dansl’affirmation du « nous ». L’individu se charge d’une énergie lui permettant de passer àl’action, une sorte d’électricité dit Durkheim, une « énergie émotionnelle » qui est aussi pourlui morale puisque fortement liée à l’attachement à la vie ou au respect37. Très souvent, avant ou même pendant les émeutes, ont lieu des manifestationssilencieuses, moments de rassemblements et de recueillement où les symboles sont mis enavant : les parents de la victime, la mère notamment, les autorités religieuses et politiquesparfois, invitent à la dignité et à surmonter le chagrin par un surcroît de solidarité et de respect34 . Barrington Moore Jr., Injustice, The Social Bases of Obedience and Revolt, London, Macmillan, 1978.35 . George Rudé, op. cit. On utilise d’ailleurs le terme “d’émotions populaires” pour designer les émeutes.36 . Randall Collins, « Stratification, Emotional Energy, and the Transient Emotions », in : Theodore D.Kemper, ed, Research Agendas in the Sociology of Emotions, Albany, SUNY Press, 1990, p.28.37 . Pour une discussion récente de ces aspects à partir de la sociologie de Durkheim : Randall Collins,Interaction Ritual Chains, Princeton, Princeton University Press, 2004.
  • 39. 39face à l’absurdité de la violence. En juillet 1988, à La Courneuve, les émeutes qui suivent lamort d’un jeune homme tué par la police à un barrage sont marquées par une marchesilencieuse, « pour contenir la colère » en présence de la famille de la victime. En novembre1995, la mort d’un jeune homme tué par un policier dans un commissariat déclenche uneémeute à Laval. Elle est suivit d’une manifestation dans les rues de la ville pour réclamer la« justice »38. En décembre 1997, à Dammarie-les-Lys, une marche silencieuse a lieu pendantla vague d’émeutes qui suivent la mort d’un jeune homme de 17 ans tué par la police39.Quelques jours après le drame de Clichy-sous-Bois, une marche silencieuse rassemblaient 500personnes dans la ville : les parents d’une des victimes sont en tête du cortège se tenant par lamain suivis par le père de l’autre victime. Derrière eux, viennent les copains des deux jeunesgarçons, tous vêtus de tee-shirts blancs sur lesquels est inscrit : « Morts pour rien ». Le Mairede la ville prend la parole : « Depuis quelques jours, les regards sont braqués sur notre ville.Montrons que malgré notre douleur et notre colère nous savons rester dignes40. » Le groupese soude autour du sentiment d’être victime d’injustice mais aussi de la revendication d’unesupériorité morale que traduit l’affirmation de la dignité et de la solidarité. La famille, leblanc, l’absurdité dénoncée de la mort de jeunes gens, le chagrin et le silence s’opposent, nonpas à des institutions ou à des forces sociales, mais à des forces de mort. La marchesilencieuse met en scène la famille et particulièrement les mères comme dans les mouvementscommunautaires traditionnels, de même que l’émeute est portée par des jeunes gens et biensouvent des « enfants » comme l’ont souligné, plus ou moins incrédules, les journalistes et lesresponsables politiques découvrant là une des caractéristiques traditionnelle des mouvementsde « pauvres » ou des mouvements communautaires, notamment en Amérique Latine. Acteursen marge du système politique, voire, acteurs les plus loin de l’action politique et les plusenfermés dans le « privé », femmes et enfants expriment en quelque sorte une affirmation etune protestation « fondamentale », celle de la « vie », que les institutions, plus instrumentales,sont incapables d’intégrer, voire de comprendre et renvoient sans cesse au non sens41. Les marches silencieuses sont en quelque sorte l’envers et le complément de l’émeute.Rituel fortement symbolique, elles en sont inséparables : elles alimentent les émeutiers en« énergie émotionnelle » et leur assurent une certaine solidarité de la part du groupe. « Nous38 . L’Humanité, 3 novembre 1995.39 . Le Monde, 19 juillet 1988 et Le Monde, 25 décembre 1997.40 . Voir le reportage du Monde, le 29 octobre 2005 et celui de L’Humanité du 31 octobre 2005.41 . Sur ce point voir : Manuel Castells, The City and the Grassroots, London, Arnold, 1983 ou Alain Touraine,La Parole et le Sang, Politique et société en Amérique Latine, Paris, Odile Jacob, 1988.
  • 40. 40devons être dignes. On n’est pas là pour casser des voitures42. » Elles confirment le codemoral fondamental de la société et du groupe, violé par l’absurdité policière, et fonde ainsi lalégitimité de la colère : « … Je ne suis pas croyant. Il ne faut pas tout accepter. J’aimeraisjuste comprendre pourquoi les keufs ont fait ça43. » Le « nous » constitué par l’expériencenégative du « eux » policier se dote ainsi d’une légitimité morale qui finit par l’opposer àl’ordre social « en général » au-delà des forces de répression. C’est alors en tant que« personne » que l’émeutier affirme un droit à l’existence contre un ordre social mortifère quile nie et l’empêche de vivre. Dans les témoignages et les déclarations, la protestation moraleet la demande de respect s’accompagnent souvent de l’impression de ne pas être traité commeun être humain, d’être ramené à une forme d’animalité. Le racisme et la violence policièressont ici directement en cause : pour les jeunes, c’est bien leur apparence physique qui est àl’origine du traitement que leur font subir les policiers. « On se prend des contrôles et desinsultes pour rien. Ils nous traitent comme du bétail » déclare un « jeune émeutier » deSevran. « On n’est pas des chiens, mais on réagit comme des animaux » dit un autre àAubervilliers44. « Nous avons été conduits au poste. Les insultes ont fusé. Quand j’ai parlé demes droits, ils m’ont répondu : « ta gueule ! »…Ils me tutoyaient. On a été traités pire que deschiens45. » Point besoin d’invoquer une quelconque source religieuse, ni même un« contrôle » par les religieux de l’émeute. D’ailleurs ceux-ci se sont révélés impuissants àstopper la violence, voire à la canaliser et sont restés extrêmement silencieux46. Mais iln’empêche : l’émotion est fortement liée à une revendication morale, celle des droits de lapersonne et du respect qui est du à sa particularité. L’émotion et l’indignation morale renforcées par la solidarité du groupe donnent soncaractère à l’émeute et expliquent en grande partie son extension. Les émeutiers, comme danspratiquement toutes les émeutes, ne sont pas particulièrement délinquants, chômeurs oumarginaux. Ils sont insérés dans leur milieu et appartiennent à la moyenne de la populationconcernée, même s’ils sont plus jeunes47. Les émeutes américaines ou anglaises ont aussi étéle fait de « gens ordinaires » et pas spécialement le fait de marginaux. Les émeutiers de 2005n’étaient pas spécialement connus des services de police pour des activités délinquantes42 . « Le Chêne-Pointu entre rage et recueillement », Le Monde, 29 octobre 2005.43 . Le Monde, 29 octobre 2005.44 . Respectivement : Le Parisien, 4 novembre 2005 et Le Monde, 8 novembre 2005.45 . Fahmi, 17 ans, La Courneuve. Jeune Afrique Intelligent, n°2340, 13 novembre 2005.46 . « Quand les « frères musulmans » tentent de ramener le calme. » Le Monde, 2 novembre 2005.47 . Voir : Anthony Oberschall, Social Conflict and Social Movement, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1973.
  • 41. 41préalables et appartenaient eux-aussi à la moyenne des jeunes de quartier48. De fait, l’émeute,même si parfois elle s’accompagne de pillages, n’obéit pas à une logique d’appropriation. Lesémeutiers ont incendié des véhicules, des entrepôts ou des écoles. Ils n’ont pas cherché às’enrichir et n’ont pas suivi une logique délinquante. De même, pour eux, contrairementcommentaires hostiles, l’émeute n’est pas un jeu ou le lieu d’une affirmation purementpersonnelle. A travers les témoignages, la logique du passage à l’acte se révèle fortementmarquée par l’émotion et l’indignation, comme si une « force extérieur » avait entraîné lesémeutiers qui, du coup, ne parviennent pratiquement jamais à donner uneexplication « rationnelle » et « individuelle » à leur engagement et à leur comportement.« Quand j’ai vu les CRS dans la cité, et aussi un hélicoptère qui survolait les habitations, jeme suis dit : ils veulent la guerre, ils vont l’avoir. Alors j’ai mis mon bonnet, mon écharpe etje suis sorti49. » « C’est malheureux, mais on n’a pas le choix50. » « Je le fais, c’est tout51 ! »« On est passé à l’acte de façon pas très réfléchie52. » Face aux juges qui les interrogentquand ils ont été arrêtés, les émeutiers apparaissent incapables de trouver une justification.Ainsi, Mickaël, déféré devant un tribunal de Bobigny, que rien ne semblait prédisposer à laviolence selon les juges et le journaliste, explique « qu’il ne faut pas tirer sur une mosquée,une mosquée, c’est un truc de Dieu ! » et qu’il n’a « pas réfléchi »53. Anthony, jugé àNanterre pour avoir incendié des voitures, n’est guère plus explicatif : « J’ai rencontré deuxcopains à l’arrêt de bus, on a parlé de ce qui se passait dans les banlieues… Ce jour-là, j’aivraiment été bête54. » C’est aussi pourquoi, les émeutiers, gens ordinaires, ont largementbénéficié de la « compréhension » des populations des quartiers concernés. La populationéprouve une forte solidarité émotionnelle avec les jeunes émeutiers. Dans les témoignagesrecueillis par les journalistes revient souvent l’idée qu’il s’agit des enfants, de « nos enfants ».L’affrontement lui-même, les images de l’émeute et sa proximité alimentent aussi cettesolidarité émotionnelle qui est à l’origine du « passage à l’acte », exacerbent la dimensionémotionnelle du « nous » et accentuent la fusion du « je » et du « nous » : « Quand les CRSétaient dans la cité, j’avais trop envie de descendre, d’y aller moi aussi. Mais ma mère ne48 . Le Monde, 26 novembre 2005. « Il s’agit… de jeunes rencontrant plutôt moins de difficultés familiales etdavantage scolarisés. La majorité d’entre eux sont inscrits dans des formations professionnelles, souvent enapprentissage. »49 . Aziz, 20 ans, Bobigny, Le Figaro, 14 novembre 2005.50 . Rachid, émeutier à Aubervilliers, Le Monde, 8 novembre 2005.51 . Draman, 17 ans, émeutier. Aulnay, Le Parisien, 5 novembre 2005.52 . Momo, 16 ans, La Courneuve, Le Figaro, 14 novembre 2005.53 . Le Parisien, 5 novembre 2005.54 . La Croix, 9 novembre 2005.
  • 42. 42voulait pas. J’étais par la fenêtre. Je voyais tout sans pouvoir rien faire. Comment j’étaisrévoltée55 ! » Fortement expressive et portée par la protestation morale, l’émeute de Clichy-sous-Bois se serait probablement essoufflée avec l’érosion de l’énergie émotionnelle. Mais larépression policière et notamment l’explosion d’une grenade lacrymogène devant la MosquéeBilal de Clichy-sous-Bois le dimanche 30 octobre s’ajoutant aux déclarations du Ministre del’Intérieur dénonçant publiquement la « racaille » et les « voyous » quelques jours plus tôt luiont donné le combustible nécessaire. Comme toujours, la propagation de l’émeute est denature émotionnelle. Elle progresse par la diffusion de l’émotion et sa concentration sur despoints de fixation qui lui permettent de se généraliser. Bien avant l’invention de la radio, de latélévision ou même des journaux, les émeutes se propageaient de la sorte, comme ce fût le casen Sicile et en Toscane en février 1848 ou pendant la Grande Peur en France en 1789 pourprendre des exemples célèbres, sans parler de la révolte des Jacques en 135856. L’émeute sepropage quand elle rencontre des terrains favorables, quand les individus et les groupeséprouvent le sentiment de partager les mêmes griefs, de vivre la même expérience et lesmêmes indignations morales. La généralisation de l’émeute procure n’obéit pas à unprocessus d’imitation ou de concurrence qui serait alimenté par la télévision, ni même decontagion, mais à un processus de diffusion que les médias modernes se contententd’accélérer mais dont ils ne sont pas à l’origine. L’atteinte à la Mosquée et les insultes duMinistre ont en quelque sorte « généralisé » le sentiment du « Nous » et de son opposition au« eux » non seulement policier mais de l’ordre social. Elles ont confirmé le sentimentd’injustice et amplifié l’émotion générale en « revendiquant » en quelque sorte l’outragemoral, en affirmant violer cyniquement les valeurs fondamentales de la société. « Enattaquant la mosquée, on a touché un lieu de culte. On ne pardonnera pas cet acte. C’est lesummum. Et personne n’a rien dit ! Cela veut dire qu’on des laissés-pour-compte. Tout cequ’on demande, c’est qu’ils s’excusent57. » L’expérience individuelle devient alors celle d’unedomination collective, d’un mépris partagé et d’un outrage qui atteint directement lapersonne. « C’est pas pour eux que je suis révolté… Mais simplement pour qu’on nousrespecte. J’accuse l’Etat de nous avoir mis dans cet état58 ! » Les déclarations des émeutierssont sans équivoques. Elles illustrent la protestation morale contre la violence policière et des55 . Sabrina, 17 ans, Les Bosquets, Montfermeil, Libération, 12 novembre 2005.56 . Sur les émeutes rurales et urbaines en Europe et leur diffusion à la fin du Moyen Age : Michel Mollat etPhilippe Wolff, Ongles Bleus, Jacques et Ciompi, Les révolutions populaires en Europe aux XIVe et XVesiècles, Paris, Calmann-Lévy, 1970. Sur les émeutes américaines : Morris Janowitz, op. cit.57 . Rachid, jeune émeutier, Clichy-sous-Bois, Libération, 5 novembre 2005.58 . Le Monde, 29 octobre 2005.
  • 43. 43propos qui la légitiment. « Ça ne se fait pas de gazer des fidèles en train de prier. Ils salissentnotre religion59. » « Fallait pas nous traiter de racaille et nous envoyer la police60. » Larevendication du respect et l’attention à la dignité sont des caractéristiques traditionnelles despopulations démunies et marginalisées. Pour les émeutiers, les paroles et l’attitude du ministrede l’Intérieur ont fournit un condensé des humiliations vécues et activé la demande de respect.« On a plus de révolte que de haine…Puisqu’on est des racailles, on va lui donner de quoinettoyer au Karcher à ce raciste. Les mots blessent plus que les coups. Sarko doitdémissionner. Tant qu’il ne s’excusera pas on continuera61. » Tout au long des événements, leministre a ainsi cristallisé la rancœur et incarné, pour les émeutiers, un système et un ordre quinon seulement les marginalisent mais en plus les humilient. « C’est honteux de la part d’unministre de traiter les jeunes de racaille. On est des français comme les autres. On paie desimpôts et on galère pour trouver du travail. Ce qu’il a dit, moi j’appelle ça de l’abus depouvoir. Ce mec, c’est un amplificateur de violence », renchérit un jeune chômeur du mêmequartier62. Les émeutes urbaines dépassent rarement le niveau local. Mais en 2005, l’ampleurde l’émotion suscitée par la mort de deux très jeunes gens à laquelle se sont ajoutées l’atteinteà un lieu symbolique et les insultes du Ministre de l’Intérieur ont engendré leur extension.« On avait la mort contre la police et contre Sarko qui fait trop de provocations63. » De cepoint de vue, le Ministre et les forces de l’ordre ont joué le rôle d’opérateur politique,permettant la généralisation d’un conflit local et déclenchant un phénomène d’identification etde solidarité. Fortement expressive et portée par l’indignation, l’émeute n’est pas dépourvue desens. Elle semble, au contraire, manifester une sorte de trop plein : l’émeutier s’oppose à unordre qu’il juge mortifère et revendique un « nous » moral propre. Il n’a d’ailleursaucunement l’impression de faire quelque chose d’immoral, bien au contraire. C’est pourquoiaussi, l’émeute est revendiquée comme telle : « On n’est pas des casseurs, on est desémeutiers. On se rassemble tous, pour faire entendre notre révolte64. » La révolte est légitime.Elle apparaît comme l’affirmation d’une morale collective, portée par des « jeunes » gens, desadolescents prenant des risques, alimentée par le « chagrin » et la dignité des mères mis enscène lors des marches silencieuses. Elle est l’affirmation d’un droit à l’existence, un appel à59 . Youssef , 25 ans, Aubervilliers. Le Monde, 8 novembre 2005.60 . Le Monde, 4 novembre 2005.61 . Libération, 3 novembre 2005.62 . Libération, 3 novembre 2005.63 . Kays, Bobigny, jeune émeutier, Le Figaro, 14 novembre 2005.64 . Youssef, Aubervilliers, Le Monde, 8 novembre 2005. Sur cette dimension lors des émeutes américaines,voir notamment Ulf Hannerz, op. cit. pp. 172 et suiv.
  • 44. 44la solidarité et à l’unité de la vie sociale. Mais à la différence d’une grève ou d’unemanifestation, elle ne vise pas un adversaire social et ne porte pas de revendicationsnégociables. En d’autres termes, elle déborde le système social et politique par sa dimensionmorale et par l’usage de la violence pour mettre directement en cause un ordre « mortifère » etcynique parce qu’empêchant de vivre. 4. Violence et « rationalité ». De façon traditionnelle, les mouvements sociaux et les protestations collectivesmettent en cause un équilibre du pouvoir ou la distribution de ressources. Dans les paysdémocratiques, ils s’organisent le long de canaux institutionnels et même les conflits marquéspar l’usage de moyens plus ou moins violents restent largement encadrés et limités parl’acceptation des règles conventionnelles. L’entrée dans la contestation et son développementsupposent paradoxalement un accès aux canaux institutionnels permettant de construirel’action et de formuler des revendications. L’émeute nous écarte quelque peu de ce schéma.Portée par des populations à faibles ressources et largement exclues de l’accès auxmécanismes politiques, elle met en cause l’ordre civil et social. Mais elle n’en reste pas moinsune action politique : comme le notaient F. Piven et R. Cloward, la faiblesse de laparticipation institutionnelle des pauvres fait que la seule « contribution » à la vie socialequ’ils peuvent suspendre, (à l’instar d’un gréviste bloquant une ligne de production), est celledu calme de la vie civile en participant à des émeutes. La violence et le trouble public sontleurs seuls moyens de luttes possibles et efficaces65. Même si elle est consécutive àl’affaiblissement des mécanismes de contrôle social ou à une brusque perte de légitimité,l’émeute ne saurait donc se réduire à la délinquance. En l’absence de mécanismes politiques,l’émeutier « exprime » ses sentiments à propos du monde social et tente de les mettre sur laplace publique. Détruire les biens privés ou publics rend les choses plus claires, comme lesoulignait Lee Rainwater à propos des émeutiers américains des années soixante : « Plusgrand est le dommage en termes de coûts financiers des pillages et des incendies, plus leschoses ont été clarifiées66. » Pour les émeutiers, l’émeute est une façon d’entrer ou d’imposersa présence dans l’espace public. Privés d’accès à cet espace et peut-être surtout, privés dereprésentation, la violence devient pour eux un moyen de « forcer l’entrée », d’exister. « C’est65 . Frances F Piven & Richard A Cloward, Poor People’s Movement : Why They Succeed, How They Fail,New York, Vintage Books, 1977.66 . Lee Rainwater, op. cit.
  • 45. 45la seule façon de faire parler de nous. Mais on sait très bien qu’il n’y aura plus une seulecaméra quand tout redeviendra calme. On n’existera plus67. » C’est aussi la seule façond’obtenir des « gains ». De fait, l’émeute, pour la population concernée ne peut apparaîtretotalement irrationnelle : au-delà de l’entrée dans l’espace public et d’une reconnaissanceéphémère, elle permet d’obtenir des bénéfices. William Gamson a montré dans son étude del’histoire des violences politiques aux Etats-Unis que les émeutes finissaient par débouchersur des gains substantiels pour les populations concernées et qu’il s’agissait là d’une stratégiede protestation sociale parfaitement efficace68. En France, pour s’en tenir à la population descités de banlieue, les émeutes des Minguettes en 1981 ou celles de Vaulx-en-Velin ontdébouché sur des mesures en faveur des quartiers défavorisés, que ce soit les mesures deprévention ou de lutte contre le chômage des jeunes, les opérations de rénovations desquartiers ou, plus tard, la politique de la ville. Il en est de même sur le plan local. La violenceparaît bien souvent d’une efficacité assez grande pour obtenir des gains auprès des institutionsdiverses. Dans les quartiers, la « pression » mise sur l’assistante sociale dans la viequotidienne afin d’obtenir des aides ou un service ou les troubles locaux débouchant sur desembauches ou la distribution de services ou d’aides, quand ce n’est pas d’emplois, par lescentres sociaux ou les municipalités, sont des pratiques quotidiennes et permanentes utiliséesavec un certain succès. « Quand les gens ont peur, les politiques font attention, ilsréfléchissent et ils finissent par proposer des solutions69. » « Les gens veulent attirer le regardvers eux. Ils se disent : « Si on fout la panique, ensuite, ils ne nous oublierons pas, ils saurontqu’on est une zone sensible70. » S’il y a une rationalité « émotive » de l’émeute, il existe doncaussi une « rationalité » instrumentale qui n’est pas négligeable. Et de fait, les émeutes de2005, si elles n’ont pas suscité de mesures d’ampleur, ont été suivies par de nombreusesréunions publiques, par des promesses d’aides faites localement et nationalement auxhabitants des quartiers et surtout, par le rétablissement de subventions aux associations localesque le gouvernement précédent avait supprimées. Mais à la différence des mouvements de protestation conventionnels, l’aliénation desmécanismes de représentation et de traitement des conflits empêche la construction de« revendications » et la formulation de demandes précises. La violence émeutière surgit doncd’une exigence de « reconnaissance » ou de citoyenneté qui ne peut déboucher sur une« négociation ». Les gains obtenus ne suffisent jamais à enrayer une demande inépuisable et67 . Draman, 17 ans, Aulnay, Le Parisien, 5 novembre 2005.68 . William Gamson, The Strategy of Social Protest, Belmont, Calif., Wadsworth, 1990.69 . Farid, Aubervilliers, Le Figaro, 14 novembre 2005.70 . Eric, 34 ans, Montfermeil, Libération, 5 novembre 2005.
  • 46. 46qui se renouvelle sans cesse au contact non seulement de la police, mais aussi de bon nombred’institutions. La situation vécue, marquée par le racisme, le chômage ou la pauvreté,alimente largement cette sensation et par contre coup, justifie la révolte. Au XIXème siècle, laviolence émeutière des ouvriers fut d’autant plus forte qu’ils ne parvenaient pas à organiser desyndicats et à entrer dans l’espace politique. Elle eu tendance à disparaître quand les ouvriersfurent reconnus comme des acteurs sociaux et purent s’organiser au fur et à mesure que desformes de démocratie industrielle ont été mises en place71. Dans les années 1960, la violenceémeutière des habitants des ghettos américains étaient largement liée à leur incapacitéd’accéder au système politique. Les dirigeants du mouvement pour les droits civiques avaienttrès peu de lien avec cette population. Cette violence a décliné dès que l’accès de cespopulations au système politique s’est amélioré, donnant plus d’efficacité à leur action72. Les émeutiers de 2005 appartiennent aussi à des populations marginales, tenues àl’écart du système politique. Comme celles-ci, ils finissent aussi par s’en tenir à l’écart, parrevendiquer leur distance. Les habitants des « quartiers sensibles » manifestent souvent unprofond désintérêt pour la question politique, voire une hostilité aux politiques. Ils considèrentque le système politique appartient à la société qui les exclut et les « racialise ». Ils rejettentdonc un système, auquel non seulement, ils n’ont pas accès mais qu’ils rendent aussiresponsable de leur situation. C’est ce qui explique, après chaque émeute, les appels àl’inscription sur les listes électorales, et le peu de succès des campagnes de promotion del’activité civique. Au fond, l’émeute présente une forte efficacité : elle ne suppose pasd’entrer dans un jeu et dans un univers que les individus ne contrôlent pas, dans lequel ils sontsouvent humiliés, et qui ne permet pas d’obtenir des bénéfices évidents. L’échec desgénérations précédentes et leur incapacité à pénétrer un système très fermé vient confirmer etrenforcer la méfiance, accroître la prise de distance et justifier la recherche d’autres modesd’action73. « Vous parlez de faire une marche, mais ça ne sert à rien. On a des papiers depuisdes générations mais on n’est pas des Français comme les autres74. » L’émeute est une sortede court-circuit : elle permet en un instant de franchir les obstacles, de devenir un acteurreconnu, même de façon négative, éphémère et illusoire, et d’obtenir des « gains » ou d’en71 . Pour le cas anglais et le passage des classes dangereuses aux classes laborieuses, notamment à traversl’action gréviste succédant à l’émeute, voir : Gareth Stedman Jones, Outcast London. A Study in theRelationship Between Classes in Victorian Society, London, Penguin, 1971.72 . Anthony Oberschall, op. cit. Doug McAdam, The Political Process and the Development of BlackInsurgency. Chicago, University of Chicago Press, 1982.73 . Olivier Masclet, La Gauche et les exclus, enquête sur une rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.74 . Habitant de Clichy, 40 ans, Le Monde, 2 novembre 2005.
  • 47. 47espérer, sans pour autant pouvoir contrôler et encore moins négocier, ni la reconnaissance, niles bénéfices éventuels. De manière générale, c’est l’ensemble des institutions, et pas seulement la police et lesystème politique qui sont mis en cause et rejetés comme un monde étranger qui marginalise,au même titre que le chômage et le racisme. Les propos répétés sur l’école notamment en sontune illustration. « De toute façon, que veux-tu qu’on fasse d’autre ? Sur 100 cv que j’aienvoyés, j’ai eu trois entretiens. Même avec du piston, on me refoule. L’école ne sert à rien.C’est pour ça qu’on les brûle75. » La situation vécue, plus que l’expérience d’une domination,alimente la solidarité et la compréhension de la population. Tout le système social finit ainsipar être perçu comme un instrument de relégation, d’exclusion ou d’enfermement, voire derépression, comme la police. « J’ai 25 ans et quand je sors le soir, ma mère a peur, elle me ditde faire attention avec la police. On parle de ville interdite, mais on fait tout pour que nousn’en sortions pas. Nous sommes parqués ici76. » Peut-être plus encore, au même titre que lapolice, il est vécu comme un système dont le racisme intrinsèque empêche de vivre et détruitl’individu. « Si je pouvais, je partirais car je pourris sur place77… » La violence émeutières’inscrit ainsi dans une « situation » vécue dominée par la distance aux institutions, lesentiment de l’exclusion « raciale » par la discrimination, la ségrégation et le racisme et lafaiblesse du niveau de vie que l’émeutier ne parvient pas et ne peut pas parvenir à traduire enrevendication. Mais la « légitimité » de la violence, notamment à l’égard l’école, ne tient passeulement à la situation vécue ou au fait que cette institution, comme la police, trahit sespropres valeurs. Elle est aussi alimentée par la dépendance de la population à son égard.Comme toute population pauvre, marquée par l’impuissance politique, la population desbanlieues, et peut-être plus encore en particulier les jeunes émeutiers, vit une très fortedépendance à l’écart de forces et d’institutions qui lui sont extérieures. « On a l’impressiond’être enfermés ici. Et ce n’est pas nous qui avons les clefs. C’est eux78… » Le « eux »désigne d’abord les politiques, mais aussi les services sociaux et le système scolaire. Il renvoià un double sentiment d’impuissance, une impuissance due à la superposition de la pauvreté etde l’exclusion raciale et sociale. « On est des pauvres dans notre ghetto79 ! » Autrement dit,les habitants du ghetto ont le sentiment de ne pas avoir les ressources ou la force nécessaires75 . Nadir, 24 ans, Aubervilliers, Le Monde, 8 novembre 2005.76 . Mohammed, 25 ans, Clichy-sous-Bois, Le Figaro, 28 novembre 200577 . Mamadou, Saint-Denis, émeutier, Le Figaro, 14 novembre 2005.78 . Skarj, Clichy-sous-Bois, L’Humanité, 5 novembre 2005.79 . Jeune émeutier de Sevran, Le Parisien, 5 novembre 2005.
  • 48. 48pour régler seuls leurs problèmes ou même pour imposer des solutions. Ils sont dépendantsdans leur vie quotidienne et dans leurs projets personnels. Ils le sont aussi sur le planpolitique : ils peuvent déclencher une réaction du politique mais ils n’ont guère la capacité del’orienter. Ils attendent du politique qu’il agisse en leur faveur, eux étant incapables, ou sesentant trop « petits » pour agir. C’est aussi cette dépendance au politique qui explique engrande partie la focalisation sur les hommes politiques, (ici la focalisation sur un leadernégatif) et la volonté d’obtenir une réaction de leur part. « Cela va peut-être leur fairecomprendre aux gens du gouvernement80… » Un peu comme pour les petits paysans françaisanalysés par Marx ou le « peuple » parisien au moment de la Révolution ou encore pour lesémeutiers américains des années soixante, l’usage de la violence et de l’émeute apparaît alorsà la fois comme une stratégie parfaitement rationnelle de pression et comme l’envers del’absence d’acteur autonome, d’une forte dépendance vis-à-vis d’un système auquel l’accèsest interdit81. L’émeutier est ainsi à la fois défini par sa mise à l’écart et par sa dépendance. Ilest un « exclu », victime d’un système qui le rejette, le discrimine et au fond « l’empêche devivre ». Mais il est aussi un « pauvre », un « petit » qui vit une forte dépendance, notammentpolitique, vis-à-vis de ce même système et de cette même société. Au total, une comparaison rapide avec les expériences émeutières américaines etbritanniques permet d’éclairer quelque peu les émeutes françaises de la fin 2005. 4 facteurssemblables peuvent être mis en évidence. 1. Les émeutes surviennent dans des zones urbainesoù vit une population particulièrement marquées par la pauvreté et la discrimination raciale,même si, comme dans les cas français et britanniques, elles ne sont pas le fait uniquement deminorités ethniques. Elles sont aussi le produit d’une histoire sociale longue. 2. Elles ont unedimension anti policière très marquée. Elles sont déclenchées pratiquement toujours à la suited’incidents avec la police et l’action des émeutiers, au-delà des destructions et du pillageéventuel, cherche l’affrontement avec les forces de l’ordre. Là encore, elles constituent unpoint culminant dans une situation particulièrement dégradée dans les relations entrel’institution policière et la population. 3. Les émeutiers sont le plus souvent de jeunes hommesou de jeunes garçons mais ils n’appartiennent pas spécialement à une minorité délinquante etmarginale dans le quartier et ils bénéficient du soutien tacite ou de la compréhension des80 . Jeune émeutier, Aulnay, Le Monde, 4 novembre 2005. Pour une analyse des rapports de dépendance de lapopulation du « ghetto » et du politique aux Etats-Unis dans les années cinquante : Herbert Gans, The UrbanVillagers. Group and Class in the Life of Italian-Americans, New York, The Free Press, 1962.81 . Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Editions Sociales, 1976. Richard Cobb, Laprotestation populaire en France, (1789-1820), Paris, Calmann-Levy, 1975. Robert Blauner fait des observationssemblables en ce qui concerne la révolte des ghettos américains dans les années soixante : Robert Blauner,« Internal Colonialism and Ghetto Revolt », Social Problems, vol.16, n°4, Spring 1969.
  • 49. 49habitants. 4. Les émeutes sont pratiquement toujours le fait d’une population maintenue àl’écart du système politique. Elles ont une forte dimension proto politique. L’émeute n’estdonc pas simplement le produit d’une situation sociale de pauvreté. Elle n’est pas le simplefruit du chômage. D’ailleurs les émeutiers, la plupart très jeunes, n’étaient pas des chômeurs.Ils étaient bien plus souvent confrontés à l’école, ou exclus de l’école, que confrontés aumarché du travail. Les destructions et les incendies d’écoles ont été bien plus nombreux queles attaques contre les entreprises ou les entrepôts. Comme toujours, les « gens se rebellentcontre les institutions associées à leur activité quotidienne »82. Et c’est évidemment la policequi a concentré l’essentiel de l’animosité des émeutiers, mais aussi l’école. L’émeute n’est pasnon plus le simple produit de l’exclusion « raciale ». Même si la ségrégation urbaine et lesdiscriminations renforcent l’isolement de la population et alimentent fortement la constitutiond’un « nous », les émeutiers n’ont pas mis en avant des formes d’identification ethniques,religieuses ou raciales. Il semble plutôt que ce soit la combinaison de l’impuissance, liée à lafaiblesse du niveau de vie et de l’absence de perspective personnelle, liée à l’exclusion et ladiscrimination qui soit à la source de l’action émeutière. Dans les propos des émeutiers, lesentiment de « ne pouvoir vivre sa vie » à cause du manque de ressources et d’un systèmeinstitutionnel qui « racialise » et maintient à l’écart semble omniprésent. Il est certainementplus marqué chez les jeunes garçons, plus concernés encore par l’absence de perspectives queles générations plus âgées, qui subissent un racisme plus affirmé et qui peuvent certainementtrouver dans l’action directe de l’émeute une « excitation » et une « intensité vitale» venantcompenser quelque peu ce sentiment. A l’impuissance et à l’exclusion s’ajoutent enfin ladépendance : l’émeutier est dépendant de systèmes institutionnels auxquels il n’a pas accès.C’est pour cette raison qu’il paraît si souvent « sans voix ». Il cherche à obtenir des gains sanspouvoir construire de revendications : il exerce une violence dont le résultat sera hors de soncontrôle, dans le « bon vouloir » des institutions ou dans la capacité d’opérateurs politiques del’instrumentaliser. * * * L’émeute, vue à travers les propos des émeutiers, nous place ainsi en-deçà et au-delàdu système institutionnel et politique. L’émeute est très clairement infra-politique, marquéepar l’incapacité d’une population pauvre, marginale et « racialisée d’accéder au systèmepolitique et par la dépendance vis-à-vis de ce système. La violence est à la fois un moyen de82 . Frances F. Piven & Richard A. Cloward, op. cit.
  • 50. 50pression rationnel et efficace et un moyen de protestation contre une situation « invivable ».Mais l’émeute est aussi très clairement supra-politique. Elle en appelle aux valeursfondamentales de la société, s’appuie sur l’affirmation de la supériorité morale d’un « nous »victime d’injustice et de racisme, et là encore sur le rejet d’un système « mortifère » parcequ’empêchant de vivre. L’émeute est en quelque sorte une tentative de débordement dusystème par le haut et par le bas, tentative alimentée par une « énergie émotionnelle » quis’épuise rapidement et fondée sur la revendication des « droits » de la personne. Lesémeutiers ne sont pas des « révolutionnaires » ou des militants. Ils ne sont pas les acteurs d’unmouvement social. Mais ils ne sont pas non plus des individus mus par leurs instincts barbaresou de simples reflets d’une situation d’anomie ou de « chômage ». Les émeutiers « parlent »aussi. Ils agissent. Leur action n’est pas « irrationnelle » et dépourvue de sens ainsi que leprétendent ceux qui leur sont hostiles. Ils ne menacent pas la « civilisation » et, dans une trèslarge mesure, ils savent ce qu’ils font. Et paradoxalement, ils ont beaucoup plus parlé qu’unmonde politique qui est resté extrêmement silencieux si l’on excepte la conjonction des appelsà l’ordre de la Droite et la dénonciation des « asociaux » par l’extrême-gauche. Ils cherchent àéchapper au « vide » du ghetto qui détruit leur vie individuelle et au vide politique dans lequelils sont maintenus qui empêche d’agir de façon cohérente et intégrée. Face à leur exclusionraciale, à leur pauvreté et à la violence qu’ils subissent, ils oscillent entre l’affirmation moralede leur droit à l’existence, de leur droit à la vie, et l’usage d’une violence destructrice maisrationnelle de laquelle ils espèrent une ouverture ou une reconnaissance du système. Ilsbalancent entre l’appel moral au « nous » et à la « solidarité », appel qui cherche à« englober » l’ensemble de la société et la rage contre cette même société. Ils ne sont pas desacteurs sociaux, mais des « primitifs de la révolte » pour reprendre l’expression de l’historienEric Hobsbawm, au double sens, de l’aspect « brut » et direct de leurs motivations, défendreson « droit » à la vie comme personne, et de l’aspect rudimentaire de leurs moyens d’action,l’action directe et violente. Mais ils sont aussi des « primitifs de la révolte » parce que leurprotestation morale et leur situation ne peuvent être traduites en revendications à cause de lafermeture d’un système politique « républicain » qui leur demeure obstinément hostile et lesenferme dans la marginalité et le rapport exclusif à la norme, leur interdisant d’être desacteurs.

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