16660294 un-chemin-mystique-le-soufisme
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  • 1. Un chemin mystique : le soufismeLa majorité des musulmans appartient à lorthodoxie sunnite, qui considèrefacilement les autres mouvements, à lintérieur de lIslam comme des groupesschismatiques ou hérétiques. Toutefois, la position sunnite à légard du mouvementmystique du soufisme est plus nuancée. Cest que le soufisme ne se situeabsolument pas dans une lige juridique ; cest, au contraire, une sorte deprotestation contre tout le formalisme du droit en milieu islamique, protestation quidonne la priorité à une religion du coeur beaucoup plus quà la discipline extérieure,à lamour authentique de Dieu beaucoup plus quaux pratiques rituellesréglementées, aux valeurs de la contemplation et de lascèse beaucoup plus quàcelles des conquêtes militaires et du luxe mondain.Les origines du soufismeSil est possible de préciser des repères historiques pour les grandsprophètes ou pour les fondateurs de religion, dont les doctrines manifestentlordonnancement dune pensée à un moment donné de lhistoire de lhumanité, ilest, en revanche, pratiquement impossible de fixer un point de départ temporel etmême géographique au soufisme. Cest un mouvement dont on ignore le nom du oudes fondateurs, dont on ne connaît même pas le lieu des premiers enseignements ;peut-être le soufisme préexistait-il à lIslam ? mais, en tout état de cause, lIslam luia donné sa pleine dimension, et le soufisme apparaît effectivement comme uneattitude musulmane authentique, en dépit de toutes les influences extérieures quiont pu sexercer sur lui tout au long de son évolution. Il était nécessaire à lIslam,religion de type juridique, de se doter dun véritable sentiment mystique, sanslequel aucune religion ne peut subsister.Le terme de soufisme , vient de souf , qui désignait un vêtement de lainegrossière, non teintée. Ce vêtement était porté en signe de pénitence, notammentpar ceux qui se rendaient en pèlerinage à La Mekke. A lorigine, il nétait donc pas levêtement distinctif dune sorte de confrérie religieuse ; il était simplement le signe
  • 2. dun croyant qui se mettait en quête de Dieu par un dépouillement intérieur et dontle vêtement grossier était une manifestation externe.Dès les premiers siècles de lIslam pourtant, le souf devient un vêtementreligieux vénéré, comme ayant été celui des grands prophètes, comme Moïse etsurtout Mahomet. Mais, comme lhabit ne fait pas le moine, le souf ne fait pas lesoufi ! Seuls, certains mystiques adopteront ce vêtement comme le signe distinctifde leur recherche religieuse. Et, dans la mentalité populaire, celui qui porte la robede bure est très souvent considéré comme un sage, connotation qui a parfois faitdériver le terme de soufi de la sagesse grecque, la Sophia .Il convient dailleurs de remarquer que, dans une certaine mesure, lesoufisme sapparente à cette sagesse grecque qui recommandait aux hommes, etparticulièrement à ceux qui se voulaient philosophes, de se connaître eux-mêmes.Pour celui qui se met à la recherche de Dieu, animé dune véritable passion pour ceDieu unique, il est nécessaire de se saisir tout entier avant dentreprendre desabandonner tout entier dans le dépouillement de toutes les vanités, dans lasolitude et la méditation. Vraisemblablement, à limitation du monachisme chrétien,le soufisme passa dabord par une phase de lascétisme individuel entièrement libreavant datteindre la phase communautaire. Le maître expérimente dabord sur lui-même le chemin qui le conduira à la rencontre de Dieu, avant de communiquer auxautres cette voie, par son enseignement. La parenté entre la mystique musulmaneet la mystique chrétienne est indéniable : il y a manifestement eu des contacts entreles moines chrétiens, que Mahomet lui-même tenait en très haute estime, et lesfidèles musulmans assoiffés dune vie spirituelle qui ne pouvait pas sépanouir dansle cadre assez étroit du juridisme islamique. Mais, si linfluence du christianisme estcertaine dans les origines du soufisme il convient de noter que le monachismemusulman nest pas une simple copie du monachisme chrétien.Les aspects mystiques du CoranMalgré les influences étrangères à lIslam qui se sont manifestées danslévolution du soufisme, celui-ci plonge ses racines dans le Coran. Celui-cirecommande et prescrit diverses pratiques ascétiques qui doivent permettre àlhomme de purifier son coeur afin dentrer en relation authentique avec son Dieu.Le soufisme a donc voulu développer toutes les valeurs spirituelles, qui se trouvaientinscrites dans le Livre de la révélation faite à Mahomet, et que lIslam officiel avaitquelque peu négligé dans la formulation dogmatique de la religion musulmane.Cest dailleurs la lecture, la récitation et la répétition des nombreuses sourates dece Livre qui a pu orienter toute lexistence mystique des soufis.La première sourate, la Fatiha, qui ouvre lensemble du Coran, sertégalement à introduire de nombreux actes du culte, mais elle est aussi une grandeintroduction à tous les thèmes de la méditation, invitant les croyants à souvrir pluscomplètement à la contemplation du mystère du Dieu unique, miséricordieux. Cestà lui, le maître de lunivers, que reviennent lhonneur, la gloire et la louange. Touteascension spirituelle peut prendre son appui sur cette seule sourate, dont les septversets sont considérés par les mystiques comme les sept dons de Dieu : la création,la miséricorde, le jugement, le secours, le chemin droit, les bienfaits et leschâtiments. La Fatiha qui ouvre la prière du croyant lui permet ainsi davancer dansune meilleure pénétration du mystère même de Dieu, jusquà parvenir à une unionintime avec sa volonté.
  • 3. Certains textes du Coran sont également des invocations adressées à Dieu,constituant de véritables hymnes à sa louange : O Dieu ! souverain du Royaume : tudonnes la royauté à qui tu veux et tu enlèves la royauté à qui tu veux. Tu honores quitu veux et tu abaisses qui tu veux. Le bonheur est dans ta main, tu es, en vérité,puissant sur toutes choses. Tu fais pénétrer la nuit dans le jour et tu fais pénétrer lejour dans la nuit. Tu fais sortir le vivant du mort et tu fais sortir le mort du vivant. Tudonnes le nécessaire à qui tu veux, sans compter (Sourate III, 26-27). La souverainetéinfinie de Dieu sur le monde est en même temps un appel qui se trouve adressée àlensemble de lhumanité, et particulièrement aux croyants, dentrer en relationdamour avec lui. Dailleurs, la révélation même qui a été adressée à Mahomet est lepoint de départ privilégié de cette rencontre damour que Dieu lui-même a prévuavec lhumanité quil a créée.Et cette rencontre damour entre Dieu et lhomme a été inaugurée dans larencontre qui peut et doit se faire pour le croyant entre la lecture du texte sacré etsa propre expérience intérieure. Le Coran nest pas un livre comme les autres ; entant que livre sacré, en tant que Parole même de Dieu, il mérite non seulement lerespect, mais surtout létude, la méditation, la récitation... Cette étude incessantedu texte même donne naissance à une interprétation, à une herméneutique, cest-à-dire à une lecture de la révélation par lexpérience de lhomme comme à une lecturede cette expérience par la lecture de la Parole de Dieu. A la manière des autrestextes révélés, le Coran se livre à plusieurs manières dinterprétation : son textepeut être lu de manière littérale et il permet au croyant de se lancer dans leformalisme juridique, rituel et moral, en prenant appui sur la lettre même de laRévélation ; son texte peut aussi être lu dus une optique historique, plaçant lecroyant dans la voie de la plus pure tradition qui soppose à tout changement dansle cadre de la religion ; son texte peut enfin être lu de manière symbolique,conduisant le croyant sur les chemins de la mystique ou de la théologie. La théologieapparaît comme une activité de lesprit qui justifie intellectuellement lesfondements de la foi, tandis que la mystique est une véritable expérience de vie : ilne sagit plus seulement daffirmer la foi, de manière simplement intellectuelle, ilsagit davantage de la justifier par lexistence même du croyant. Celle-ci devientalors le lieu de vérification de lauthenticité des affirmations de la foi.La méditation du texte coranique nest plus simplement une activitéintellectuelle, même si celle-ci demeure nécessaire pour lénonciation première dela foi ; elle est un appel à laction de lhomme. Il nest pas possible, au croyant,daffirmer intellectuellement sa foi, sans que celle-ci nait dincidence immédiate surson comportement. Lunion avec le Dieu transcendant, par lamour que celui-ciporte à tout homme, et par la réponse damour que le croyant retourne à Dieu,sexprime dans lengagement de toute lexistence humaine. Aussi, en Islam, commedans les autres religions, cette conversion à la vie mystique apparaît comme un idéalhéroïque puisquil sagit de miser toute sa vie sur laffirmation de la foi et sur lacertitude dune possibilité pour lhomme dêtre parfaitement uni à Dieu. Il importe àcelui qui se lance sur les chemins de la vie mystique de se maîtriser totalement lui-même, afin de réaliser toute son existence dans un acte damour, acte qui empêcheradicalement le croyant dexercer une sorte de pression ou de domination surlensemble de la communauté. Dans lidéal mystique, le Coran ne sert plus à établirune domination du croyant sur les autres hommes, mais il sert au croyant à semaîtriser lui-même pour parvenir à un état de perfection, qui accorde lilluminationà ceux qui le recherchent.
  • 4. La vie mystique : recherche de lunitéLe sommet de la vie mystique se découvre dans lamour, celui-ci pouvant sedéfinir comme le désir mutuel de ceux qui veulent vivre ensemble dans lunion laplus totale. Alors que le christianisme vise à faire partager la vie même de Dieu, dansune vision béatifique, lIslam vise plutôt à faire parvenir ses fidèles à lunité, principefondamental de toute la foi musulmane : ce que souhaite le mystique, cest lunique,seul avec lui-même. Lui, cest lêtre au-delà de toute conception, lêtre au-delà detoute existence. Le premier des dogmes de lIslam dirige en effet la vie mystiqueelle-même : il ny a pas de Dieu en dehors de lUnique Dieu, et cest avec lui que sefait la rencontre du croyant, celle-ci ne pouvant se faire que dans le principe delunité. La tension vers lunité se fait dans le renoncement à tout ce qui peut éloignerde Dieu : il convient déliminer de ses préoccupations tout le domaine matériel, ycompris le corps et ses besoins fondamentaux, tout le domaine psychologique delindividualité, pour parvenir à la pure relation avec lidée même de Dieu.Le soufisme, dans son ensemble, se présente comme une initiationprogressive à la réalisation de cette unité avec Dieu, par la méditation des versetsmystiques du Coran, par le renoncement à lindividualité humaine. Cette initiationne peut se faire que sous la conduite dun maître, appelé cheikh , qui est lautoritéspirituelle, intellectuelle et morale faisant naître ses disciples à la vie nouvelle, quirefuse le monde des apparences et de la vanité. Tout au long de sa vie, le disciplereste ainsi redevable à son maître qui la fait entrer dans cette vie nouvelle,caractérisée par la recherche incessante de lunité. Mais il faudra du temps, denombreuses années mêmes, pour quun disciple arrive à la contemplation et àlunité ; il lui revient davancer, avec patience, dans la nuit la plus obscure, avant derencontrer Dieu dans son unité. Dautre part, la plupart des soufis ont connuplusieurs maîtres, ceux-ci reconnaissant que la vérité est unique, même si les voiespour latteindre sont multiples et variées : il y a plusieurs chemins, mais il nexistequune seule direction et quun seul but, Dieu, de même quil y a aussi plusieursreligions mais quil nexiste quun seul Dieu souverain du monde et maître deshommes.Le cheikh, le maître qui dirige des disciples, se présente lui-même commeune manifestation de Dieu, et, à ce titre, il exige une obéissance absolue de sesdisciples, puisquil est perçu comme le modèle absolu, lumineux et rayonnant queses disciples doivent imiter. Pour se faire reconnaître comme tel, le cheikh sinscritdans une lignée de grands maîtres spirituels, qui sont susceptibles daccréditer sapropre conduite, son enseignement qui vise à apprendre à se conduire dans la vie,en toute piété et en tout respect de la volonté de Dieu. Ce maître spirituel adailleurs reçu lui-même une investiture dun autre maître qui lui a confié unemission et un pouvoir, celui dinitier dautres à la vie mystique et extatique. Cettemission est un don quil nest pas permis ni possible de garder jalousement pour soi :il convient de partager avec dautres ce don, de le répandre sans cesse comme lesoleil répand sa lumière. En plus de lenseignement quil a reçu et quil est chargé detransmettre, le cheikh détient une puissance bénéfique, la baraka , qui est une forcedivine signifiant que la bénédiction de Dieu repose sur lui, mais dans un sens pluspopulaire, elle est devenue une force de protection qui assure le bonheur et lesuccès ; en fait, en exerçant cette baraka , cet état de grâce qui constituelauthenticité même du maître, celui-ci apparaît comme un véritable intercesseurentre Dieu et ses disciples. Si la baraka est une force divine, le maître ne doitcependant pas en user en dehors de sa mission dinitiateur à la rencontre de
  • 5. lunique : la baraka est, en fait, inséparable dun état de sainteté réel, qui implique lerefus dexercer un pouvoir disciplinaire sur lensemble dune communauté ou dungroupe ; coupée du devoir de sainteté, elle pourrait conduire à tous les abus etjustifier toutes sortes dexcentricités, surtout dans les milieux populaires qui offrentparfois des aumônes considérables à des maîtres afin dobtenir pour un usage non-spirituel, la baraka...La naissance décoles mystiquesDès le premier siècle de lère musulmane, alors quapparaissent lespremiers ascètes en milieu islamique, de petits groupes fervents se groupent autourdeux, menant comme ceux qui devenaient leurs maîtres une vie de pauvreté, en necessant de manifester leur confiance absolue en la volonté de Dieu. Le soufisme neprit donc pas naissance à partir dun seul initiateur, cest un mouvement qui serépandit simultanément dans lentourage de grands maîtres spirituels.Des liens vont se constituer entre les maîtres et 1es disciples. On a déjà vuque les maîtres exigeaient une obéissance absolue, en raison de leur propreexpérience intérieure, mais en raison également du désir des disciples de marcher àleur suite sur les chemins de la perfection. Le disciple se met entièrement au servicede son cheikh, en partageant sa vie quotidienne, marquée par la pauvreté etlaustérité ; mais lengagement quil prend nest pas toujours définitif et immuable,puisque le disciple peut toujours quitter son maître pour aller se mettre à lécoledun autre. Ce qui constitue une communauté soufie, cest le désir de quelquesmembres de suivre un certain style de vie pour parvenir ensemble, par une voieparticulière, à lunique vérité, à savoir lunion mystique avec Celui qui est lUnique.Lappartenance à une telle communauté se marque par un double cérémonial.Cest dabord un serment dappartenance à un maître que le disciple prête àcelui qui va linitier sur les chemins de la connaissance et de la perfection, en suivantla route tracée par le Prophète. Cest ensuite le cérémonial de la prise dhabit, unrituel qui est commun à toutes les traditions religieuses et qui manifestelappartenance dun individu à are école spirituelle déterminée : le maître impose unmarteau sur les épaules du disciple, pour signifier que désormais celui-ci partage lamême culture spirituelle et quil devient le compagnon du cheikh sur le chemin de laperfection spirituelle. La perfection que le maître a déjà réalisée en lui-même peutalors se communiquer au disciple qui sengage vis-à-vis de lui.Lappartenance à la communauté soufie peut présenter différents styles,selon des variantes locales ou historiques. Tantôt, tous les disciples partagententièrement une vie de communauté, sous la direction du cheikh ; tantôt, certainsdentre eux seulement partagent lexistence spirituelle de ce maître spirituelle, lesautres membres, quelque peu plus éloignés de la vie communautaire, viennent sejoindre à eux pour des exercices de spiritualité communs ; tantôt encore, la viecommunautaire ne se résume quà certaines pratiques spirituelles communes : lesmembres de la communauté se retrouvent simplement ensemble que pour cespratiques ou que pour recevoir lenseignement du cheikh, tout en continuant demener une vie normale dans le monde avec leur famille. Il existe donc, dans lesoufisme, une très grande tolérance dans lordre de la vie spirituelle et mystique. Demême, la seule notion de voeu perpétuel qui lierait définitivement un disciple à unmaître est totalement étrangère au soufisme : la soumission au cheikh nest exigéeque dans la mesure où le disciple décide dêtre et de demeurer au service de tel outel maître. Il lui est toujours possible de se retirer et de chercher un autre maître,
  • 6. qui, par son enseignement, le mènera, par un autre chemin, vers la perfection. Lavie de certains soufis considérés comme des modèles, dans lordre même dusoufisme, témoigne de ce fait quils sont allés dun maître à un autre, non pas parpur caprice, mais surtout pour chercher, à travers leurs enseignements, quelle étaitla meilleure voie pour eux, ou tout simplement pour établir leur propre synthèse.Toutefois, le soufi ne peut être tel que dans une vie communautaire, mêmesi celle-ci se caractérise par des liens plus ou moins lâches entre ses membres. Lasolitude est nécessaire pour pratiquer la contemplation, mais lisolement estparticulièrement néfaste, car il est susceptible de laisser la porte ouverte auxtentations diaboliques, qui éloigneraient définitivement le soufi de son idéal dunitéavec Dieu.Les différentes écoles du soufisme recommandent la pratique de lapauvreté, même si la loi coranique ne présente jamais une condamnation desrichesses ; celles-ci sont bonnes, dans la mesure où celui qui en dispose reconnaîtque tous les biens du monde appartiennent à Dieu et quil nen est que ledépositaire et le gérant. Cependant, le Coran lui-même informe des dangers quepeut faire courir lattachement aux biens terrestres pour celui qui veut parvenir ausalut et connaître les joies paradisiaques, lors du Jugement de Dieu. Reconnaissantles dangers de la richesse, le soufisme recommande la pauvreté volontaire, tout enne réduisant pas les membres des communautés à la mendicité, puisquil leur estfait obligation de travailler pour subvenir à leurs besoins élémentaires. Mais lapauvreté permet à lesprit de se libérer davantage des soucis du monde pour quilpuisse mieux parvenir à lauthentique contemplation, en se consacrant davantageaux exercices spirituels.Les chemins de la contemplationLa mystique musulmane se présente comme une suite dexpériencespersonnelles, mais menées de manière communautaire, sous la conduite du maître ;ces expériences sont souvent décrites sous une forme poétique, dans le style mêmede la révélation coranique. Elles permettent à lâme de se purifier, de se dépouillerde tout ce qui la retient prisonnière notamment des formes de la sensibilitéindividuelle, et de se transformer de manière à percevoir spirituellement ce qui estle but de toute la vie mystique : lunicité de Dieu.Le premier acte de la vie contemplative se résume dans la seule invocationdu nom de Dieu : cest la pratique par excellence de toute voie spirituelle dans lesoufisme. Il importe que le mystique soit sans cesse soutenu par la présence mêmede Dieu, quil se mette sans relâche dans cette présence, tout au long de sa journée,pour chacun de ses actes, pour chacune de ses pensées ou de ses paroles. Dieu estle centre doù rayonne toute lumière, et toute vie dans le monde doit sans cesse setourner vers lui pour continuer à subsister. Se souvenir de Dieu, cest ce quil y a deplus grand dans lexistence. Cette première recommandation du soufisme sappuiedailleurs sur un texte du Coran, qui affirme linutilité de toute existence qui ne sesitue pas dans une attitude de reconnaissance envers Dieu : Ceux qui prennent desmaîtres en dehors de Dieu sont semblables à laraignée ; celle-ci sest donné unedemeure, mais la demeure de laraignée est la plus fragile des demeures. Silssavaient ! Dieu sait parfaitement que ce quils invoquent en dehors de lui nest rien. Ilest le Puissant, le Sage ! Voilà des exemples que nous proposons aux hommes, maisceux qui savent sont seuls à les comprendre. Dieu a créé les cieux et la terre en toutevérité. Il y a vraiment là des signes pour les croyants. Récite ce qui test révélé du
  • 7. livre, acquitte-toi de la prière : la prière éloigne lhomme de la turpitude et desactions blâmables. Linvocation du nom de Dieu est ce quil y a de plus grand. Dieusait parfaitement ce que vous faites (Sourate XXIX, 41-45). Pour les hommes, lacréation du monde est un signe de la présence et de laction de Dieu ; pour lescroyants, la révélation du Coran est un signe plus hautement convaincant ; mais,pour ceux qui veulent encore atteindre plus de perfection, la prière est lactefondamental de toute leur vie. Et cette prière, cest précisément linvocationincessante du nom de Dieu. En redisant et en proclamant sans relâche le nom deDieu, lesprit du croyant se place de plus en plus dans la conscience la présence deDieu : tout sefface pour lui, seule demeure la face de Dieu. Avant les découvertesde la psychologie moderne, lIslam avait trouvé que la répétition pouvait introduirelhomme tout entier dans un certain état : en répétant inlassablement, sur unchapelet de quatre-vingt-dix-neuf grains les noms et attributs de Dieu, le fidèle semet en présence de Celui que ses lèvres invoquent en prononçant ces litaniessolitaires. Ce chapelet, instrument rituel de la prière, le soufi le garde en mains laplupart du temps, même pendant les exercices spirituels communs, qui sontaccompagnés de musique. Les mêmes mots sont répétés, sans que le croyant ne selasse : cette technique peut amener certains mystiques jusquà lextase, le fidèleayant perdu toute sensation physique extérieure et toute tension nerveuse, setrouvant ainsi uniquement pris dans lattention spirituelle. Il est en quelque sorteplacé au coeur même de lobjet quil cherchait à atteindre par son exercice verbal.Toutefois, il convient - de remarquer que ce nest pas la répétition mécanique desformules stéréotypées qui provoque lunion mystique avec le Dieu unique : leprocédé est un moyen pour y parvenir, mais il nest pas la source et la garantie decette union, et même il arrive quil soit un obstacle à celle-ci, si lattention du fidèlese trouvait entièrement centrée sur lexactitude de laccomplissement du rite. Larépétition est bonne, mais elle nest pas la panacée, surtout si elle est considéréecomme une sorte de pratique magique qui contraindrait Dieu à se soumettre à lavolonté de lhomme qui le prie.Même laffirmation de la foi, dans la shahâda : Jatteste quil ny a pasdautre Dieu que Dieu , peut être aussi un obstacle dans la recherche de lacontemplation, si le croyant ny prend garde. Évidemment, laffirmation de la foiconduit à la destruction de toutes les idoles, et particulièrement à lidoleincontestable de légoïsme humaine et de son orgueil. Mais laffirmation de Dieupose immédiatement le croyant comme différent de Dieu, alors que le croyant necherche rien dautre que lunité. Il revient au fidèle de chasser la dernière idole, lemoi individuel, qui établit la dualité entre lui et Dieu. Seul, ce dernier peut attesterquil est unique ; seul, il peut proclamer son unicité, sans impliquer immédiatementune dualité. Le véritable soufi sera alors celui qui sannihilera totalement en Dieu, aupoint de devenir Lui. En accomplissant le rite même de la shahâda, ce soufi se doitde fondre sa propre conscience en Dieu, permettant ainsi de sauver lunicité absoluede ce Dieu, en se perdant en lui. De la sorte, la shahâda, qui était une pratiquerituelle tendancieuse pour le soufi, devient la Parole même de Dieu qui parle lui-même de lui-même dans la bouche du mystique.Ayant atteint ce stade de renoncement à soi-même, qui consiste àsurmonter toutes les divisions impliquées par la sensibilité externe et par lasatisfaction de soi-même, le soufi doit savoir quil nest pas encore arrivé au plushaut stade. Il doit renoncer à jouir daucun état ou daucune station, tant quil napas atteint lanéantissement total de la multiplicité qui règne dans le monde, tantquil nest pas arrivé à laffirmation de lunité absolue de Dieu. Pour attester de
  • 8. lunicité de Dieu, il faut être identifié à lui. Cest la raison pour laquelle certainsmaîtres du soufisme, et non des moins illustres, ont été persécutés et mêmecondamnés aux supplices les plus infamants et à la mort, parce quils affirmaientcette nécessité de sidentifier avec Dieu. Létat mystique supérieur procure laconnaissance intuitive de Dieu ; de la sorte, le soufi trouve sa place au-dessus mêmedu Prophète qui na jamais été que le simple instrument dont Dieu sest servi poureffectuer sa révélation. Le soufi se trouve en état de sainteté et dunion avec Dieu,ce qui lui permet daffirmer que, non seulement il détient la Vérité, mais bien plusquil est cette vérité elle-même. Cela ne pouvait impliquer que des condamnationsde la part de lIslam officiel, lequel considérait ce mysticisme comme la volontédétablir une sorte dincarnation de Dieu dans le monde des hommes, ce qui rendaitles soufis suspects dhérésie.Un sommet de la mystique : al-HallâjLa personnalité de celui qui fut surnommé al-Hallâj, cest-à-dire le cardeurdes consciences marque une sorte de sommet dans lhistoire de la mystiquemusulmane, même sil fut considéré, de son vivant, comme un mystificateur oucomme un hérésiarque. Mansûr ibn Mahamma vit le jour en 858 de lère chrétienne,soit en 244 de lère musulmane : il fut le disciple dun maître spirituel qui insistaitbeaucoup sur le sens du péché et sur la nécessité de la pénitence pour en revenir àladoration du Dieu unique et miséricordieux, invitant tous les croyants à seconstituer comme des preuves vivantes de lexistence de Dieu. Mais, déjà ce maîtreétait condamné par les tenants officiels de la religion musulmane... Fort delenseignement de ce maître particulièrement rigoriste dès son plus jeune âge, ilsimposait des austérités, jugées excessives par ceux qui ne pouvaient partager sonidéal ascétique, recherchant à travers ces austérités non pas une sorte dexploitpersonnel mais lunité avec Dieu. Rejeté par les soufis eux-mêmes, il se tourne versles milieux laïcs qui lécoutent avec une grande ferveur et qui lui donnent sonsurnom dal-Hallâj, à lui qui ouvrait leurs coeurs vers lunion avec Dieu, danslanéantissement total du moi individuel. Il prêche lamour de Dieu pour chaquehomme, invitant celui-ci à se tourner davantage vers Dieu par la prière et lapénitence authentique, celle qui vient du coeur et non pas simplement des lèvresqui répètent les formules rituelles. Arrivé au sommet de lunion mystique, ilconnaissait lemprise de Dieu sur sa propre personne, au point quil nexistait pluslui-même, mais que Dieu lui-même existait en lui ; il ne parlait plus en son proprenom, ses expressions semblaient être des expressions venant de la bouche même deDieu ; il atteignait les extases mystiques qui impressionnaient ses fidèles, mais lesgriefs de ses accusateurs saccumulaient, parce quil avait usurpé aux imams le droitexclusif de prêcher en public, et aussi parce que les fidèles de lIslam orthodoxe nepouvaient admettre cette identification, cette union avec Dieu, que Dieu lui-mêmenavait pas accordée à ses prophètes. Al-Hallâj leur semblait être non seulement unhérésiarque, mais un individu très dangereux pour la sauvegarde de lorthodoxieofficielle : toute la communauté pouvait se dresser contre lui, aussi bien lesmystiques patentés que les milieux juridiques et politiques, qui excommunient lasecte quil avait fondée puisquils ne pouvaient absolument pas reconnaître quunefaveur divine pouvant venir parachever ce qui avait été révélé par Dieu à sonProphète.Les accusations qui pesaient contre ce mystique allaient le faire traduiredevant un tribunal, aux environs de lannée 910, en pleine période de répressioncontre tous ceux qui nétaient pas convertis à lIslam. Les chefs daccusation ne
  • 9. manquèrent pas : il fut accusé de prêcher en public, ce qui nétait pas autorisé sansune délégation expresse de limam, il interprétait le Coran selon sa propreinspiration, alors que cest toute la communauté musulmane qui est dépositaire delinterprétation exacte du Livre révélé, il affirmait la non-utilité du pèlerinage effectifà La Mekke, recommandant plus simplement un pèlerinage spirituel, alors que lerassemblement annuel des fidèles musulmans dans la ville sainte constituait un despiliers de la foi islamique. La communauté tout .entière était menacée par une telleattitude qui bouleversait lordre établi pour instituer une théorie mystique, celle delamour de Dieu, ce qui constituait une innovation sans précédent dans le dogme.Incarcéré, il ne devait pratiquement plus quitter la prison jusquau jour de sa morten 922. Cette mort fut dailleurs un supplice au cours duquel il connut lamputationdes mains, puis la crucifixion, et enfin la décapitation, mais il accepta ces supplicescomme un authentique martyre qui lui ouvrait les portes dune vie éternelle, dans lapleine communion avec Dieu, dont toute sa vie avait milité pour la parfaite unionmystique. Sa tombe est devenue le centre dun pèlerinage, parce quil est encoreconsidéré comme la victime propitiatoire qui a été immolée, sacrifiée pour sesfrères pour avoir défendu la primauté de la loi damour sur lobservance littérale dela tradition juridique trop légaliste. Exécuté pour sêtre identifié à Dieu, enproclamant : Je suis la Vérité, il est celui qui a converti la mort elle-même en vraievie : Tuez moi donc, car pour moi vivre, cest mourir.Lordre des derviches tourneursLe martyre dal-Hallâj ne marque pas la ruine du soufisme ; au contraire, ilinaugure une grande époque de vie et de réflexion mystique, qui va marquer lareligion musulmane : les philosophes eux-mêmes seront imprégnés de cetteinspiration... Au treizième siècle, le poète Djalâl ud-Din Rzi garde encore vivant lesouvenir dal-Hallâj et sinspire de lui au point de devenir le poète de lamourmystique. Ce poète qui découvrit lamour de Dieu vers la fin de sa vie réussit àattirer de nombreux disciples auprès de lui, peut-être parce que son ascèse étaitsurtout intérieure, ne demandant pas dexploits ascétiques ni même la recherche dela pauvreté comme chemin particulièrement propice à la contemplation. Sesdisciples peuvent continuer à vivre dans le monde, à exercer leur profession, dumoment quil leur est possible de se retrouver en communauté, à certains moments,pour des célébrations collectives, qui unissent la musique, la danse, le chant et larécitation du Coran. En instituant une véritable liturgie, où ces différents élémentsde culture étaient repris dans une dimension religieuse, il ouvrait la voie à unenouvelle forme de communauté, celle des mewlewis, communément appelés lesderviches tourneurs, en raison de la danse qui préside à leur rituel. Mais à travers cerituel et au-delà même de lui, le fondateur de cet ordre mystique voulait sortir detoutes les habitudes prises par une religion légaliste, pour parvenir dabord à unamour de toute la création, puis pour toucher lindicible en parvenant à lunitéfondamentale, le principe le plus impérieux de lIslam. Parce quil nimplique aucuneconnaissance intellectuelle spéciale, cet ordre religieux ne connaît absolument pasdélitisme ; on rencontre aujourdhui encore, parmi ses membres autant douvrierset dartisans que détudiants et duniversitaires.La célèbre danse de ceux quon appelle les derviches tourneurs est uneliturgie qui allie la poésie, le texte du Coran par exemple, la musique, la danse etmême larchitecture, car la forme de la salle dans laquelle se déroule la dansereligieuse porte de nombreux symboles ; le tout doit, de surcroît, être fondu danslunité dune expérience totale.
  • 10. Les derviches entrent dans la salle, vêtus du blanc, robe symbole de leurfutur linceul, ils sont enveloppés dun grand manteau noir, symbole de la tombe etde la lourdeur de la terre qui pèse sur eux. En commençant leur danse, ils se libèrentde ce manteau, symbole de la nouvelle naissance quils vont effectuer en eux-mêmes. La haute toque quils portent sur la tête est le symbole de la pierre tombale.Dès le commencement de la danse, cest tout le symbolisme de la mort et de la vie,de la nouvelle naissance qui est souligné et exprimé. Le maître, le cheikh, qui setrouve au milieu des danseurs, mais qui ne danse pas au même rythme que sesdisciples, se contentant deffectuer quelques tours sur lui-même, représente le pointde rencontre du temps et de léternité, du temporel et de lintemporel. Lemouvement de la danse est assez simple. Le derviche se tient, la main droite lapaume levée vers le ciel et la main gauche orientée vers la terre ; ainsi, il reçoit lesbénédictions du ciel dune main et il les répand sur la terre de lautre. La danse elle-même comprend un double mouvement : dabord, le derviche tourne sur lui-même,dans un mouvement de recherche de soi, purement intérieure, exprimant ainsi larentrée de celui qui cherche à connaître lextase au centre de lui-même pour souvrirà lunité de Dieu ; et, en même temps, il tourne autour de la salle, par laquelle ilexprime son désir de reconnaissance du monde quil veut mener de la diversité àlunité. Cette danse seffectue au son de la flûte qui est le symbole de lâme, en soncentre le plus intime, celui de la conscience, que tous les hommes ne sont pastoujours capables dentendre. Après la danse, le chanteur psalmodie quelquesversets du Coran : cest la Parole de Dieu qui arrive en réponse à lattente desderviches. Enfin seffectuent les derniers saluts à tout ce qui entoure les derviches,et la grande invocation caractérisée par le seul pronom : Lui (Hû). Lui, cest Dieuseul, cest lêtre au-delà de toute imagination, lêtre au-delà de toute conception,lêtre au-delà de toute existence, Celui qui est le but recherché par les derviches etobtenu au terme de la danse mystique, dans lextase.Parvenir à lunité par lamourQuelles que soient les techniques pratiquées par les soufis, toute leurexpérience est de parvenir à une vie entièrement transfigurée par Dieu. Cest aussitoute leur espérance qui les a guidés sur le dur chemin de la contemplation et delunion avec le Dieu unique. Certes, pour parvenir à ce point dunité, les grandshéros du soufisme nont pas tous connu une existence marquée par la sainteté oupar des vertus héroïques, comme la pureté ou la virginité, à linstar des mystiqueschrétiens ; mais, conte ces derniers, ils ont découvert que lamour était un feudévorant, capable dannihiler lêtre même de lhomme pour le rendre totalementprésent en ce Dieu unique quils vénéraient et aimaient. Aimer lautre, cest non pasle transformer en soi, mais se laisser envahir par lui, au point de sévanouir en lui ;cest subsister uniquement par celui quon aime. De cet amour que lhomme porte àDieu, en réponse à lamour de Dieu pour lensemble de lhumanité, le soufi nattendaucune récompense, même pas une vision paradisiaque dans lau-delà : lamour deDieu ne saurait être contaminé par une telle espérance de bonheur, il estentièrement oblatif, car, ainsi que laffirme une sentence répétée par les soufis : unseul atome damour vaut plus que cent mille paradis . Le Paradis, don de Dieu, aprèsson jugement, intervient comme un surcroît de bienfaits de la part de Dieu ; ce quicompte, cest daimer, sans chercher de récompense, sinon celle de savoir demeureren parfaite unité avec le Dieu unique.