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[En Français] Charles Perrault, né le 12 janvier 1628 à Paris où il est mort le 16 mai 1703, est un homme de lettres français, célèbre pour ses Contes de ma mère l’Oye. Auteur de textes religieux, …

[En Français] Charles Perrault, né le 12 janvier 1628 à Paris où il est mort le 16 mai 1703, est un homme de lettres français, célèbre pour ses Contes de ma mère l’Oye. Auteur de textes religieux, chef de file des Modernes dans la Querelle des Anciens et des Modernes, Charles Perrault est l'un des grands auteurs du xviie siècle. L'essentiel de son travail consiste en la collecte et la retranscription de contes issus de la tradition orale française. Il est l'un des formalisateurs du genre littéraire écrit du conte merveilleux.
| Description extraite de Wikepédia |
| http://el-bazard.blogspot.com |

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  • 1. Contes éditions eBooksFrance www.ebooksfrance.com 1
  • 2. Contes Adaptation d'un texte électronique provenant de la Bibliothèque Nationale de France : http://www.bnf.fr/ 2
  • 3. Contes 3
  • 4. Contes • Contes • Contes en vers – Préface – Griselidis – Peau d'Ane – Les souhaits ridicules • Histoires ou contes du temps passé avec des moralités • A Mademoiselle • La belle au bois dormant • Le petit chaperon rouge • La Barbe bleue • Le Maître Chat ou le Chat Botté • Les Fées • Cendrillon ou la petite pantoufle de verre • Riquet à la houppe • Le petit Poucet • Dossier de l'oeuvre • Lettre à Monsieur l'abbé d'Aubignac en lui envoyant le dialogue de l'amour et de l'amitié • Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 4
  • 5. Contes Contes Contes 5
  • 6. Contes Contes en vers Contes en vers 6
  • 7. Contes Préface La manière dont le Public a reçu les Pièces de ce Recueil, à mesure qu'elles lui ont été données séparément, est une espèce d'assurance qu'elles ne lui déplairont pas en paraissant toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes qui affectent de paraître graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des Contes faits à plaisir, et que la matière n'en est pas fort importante, les ont regardées avec mépris ; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon goût n'en ont pas jugé de la sorte. Ils ont été bien aises de remarquer que ces bagatelles n'étaient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermaient une morale utile, et que le récit enjoué dont elles étaient enveloppées n'avait été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d'une manière qui instruisît et divertît tout ensemble. Cela devrait me suffire pour ne pas craindre le reproche de m'être amusé à des choses frivoles. Mais comme j'ai affaire à bien des gens qui ne se payent pas de raisons et qui ne peuvent être touchés que par l'autorité et par l'exemple des Anciens, je vais les satisfaire là−dessus. Les Fables Milésiennes si célèbres parmi les Grecs, et qui ont fait les délices d'Athènes et de Rome, n'étaient pas d'une autre espèce que les Fables de ce Recueil. L'Histoire de la Matrone d'Ephèse est de la même nature que celle de Griselidis : ce sont l'une et l'autre des Nouvelles, c'est−à−dire des Récits de choses qui peuvent être arrivées, et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La Fable de Psyché écrite par Lucien et par Apulée est une fiction toute pure et un conte de Vieille comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons−nous qu'Apulée le fait raconter par une vieille femme à une jeune fille que des voleurs avaient enlevée, de même que celui de Peau d'Ane est conté tous les jours à des Enfants par leurs Gouvernantes, et par leurs Grand−mères. La Fable du Laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire comme il lui plairait la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte, qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avait jamais demandé ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable ; chose nécessaire cependant pour faire fructifier les plantes : cette Fable, dis−je, est de même genre que le Conte des Souhaits Ridicules, si ce n'est que l'un est sérieux et l'autre comique ; mais tous les deux vont à dire que les hommes ne connaissent pas ce qu'il leur convient, et sont plus heureux d'être conduits par la Providence, que si toutes choses leur succédaient selon qu'ils le désirent. Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modèles dans la plus sage et la plus docte Antiquité, on soit en droit de me faire aucun reproche. Je prétends même que mes Fables méritent mieux d'être racontées que la plupart des Contes anciens, et particulièrement celui de la Matrone d'Ephèse et celui de Psyché, si l'on les regarde du côté de la Morale, chose principale dans toute sorte de Fables, et pour laquelle elles doivent avoir été faites. Toute la moralité qu'on peut tirer de la Matrone d'Ephèse est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient véritablement. Qui ne voit que cette Morale est très mauvaise, et qu'elle ne va qu'à corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire qu'en manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune. Il n'en est pas de même de la Morale de Griselidis, qui tend à porter les femmes à souffrir de leurs maris, et à faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre, dont la patience d'une honnête femme ne puisse venir à bout. A l'égard de la Morale cachée dans la Fable de Psyché, Fable en elle−même très agréable et très ingénieuse, je la comparerai avec celle de Peau d'Ane quand je la saurai, mais jusqu'ici je n'ai pu la deviner. Je sais bien que Psyché signifie l'Ame ; mais je ne comprends point ce qu'il faut entendre par l'Amour qui est amoureux de Psyché, c'est−à−dire de l'Ame, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyché devait être heureuse, tant qu'elle ne connaîtrait point celui dont elle était aimée, qui était l'Amour, mais qu'elle serait très malheureuse dès le moment qu'elle viendrait à le connaître : voilà pour moi une énigme impénétrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette Fable de même que la plupart de celles qui nous restent des Anciens n'ont été faites que pour plaire sans égard aux bonnes moeurs qu'il négligeaient beaucoup. Il n'en Préface 7
  • 8. Contes est pas de même des contes que nos aïeux ont inventés pour leurs Enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs Fables ; mais ils ont toujours eu un très grand soin que leurs contes renfermassent une moralité louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l'avantage qu'il y a d'être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas. Tantôt ce sont des Fées qui donnent pour don à une jeune fille qui leur aura répondu avec civilité, qu'à chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle ; et à une autre fille qui leur aura répondu brutalement, qu'à chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantôt ce sont des enfants qui pour avoir bien obéi à leur père ou à leur mère deviennent grands Seigneurs, ou d'autres, qui ayant été vicieux et désobéissants, sont tombés dans des malheurs épouvantables. Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces Fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les Enfants le désir de ressembler à ceux qu'ils voient devenir heureux, et en même temps la crainte des malheurs où les méchants sont tombés par leur méchanceté. N'est−il pas louable à des Pères et à des Mères, lorsque leurs Enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tous agréments, de les leur faire aimer, et si cela se peut dire, les leur faire avaler, en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge. Il n'est pas croyable avec quelle avidité ces âmes innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées ; on les voit dans la tristesse et dans l'abattement, tant que le Héros ou l'Héroïne de Conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive ; de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le méritent. Ce sont des semences qu'on jette qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guère d'éclore de bonnes inclinations. J'aurais pu rendre mes Contes plus agréables en y mêlant certaines choses un peu libres dont on a accoutumé de les égayer ; mais le désir de plaire ne m'a jamais assez tenté pour violer une loi que je me suis imposée de ne rien écrire qui pût blesser ou la pudeur ou la bienséance. Voici un Madrigal qu'une jeune Demoiselle de beaucoup d'esprit a composé sur ce sujet, et qu'elle a écrit au−dessous du Conte de Peau d'Ane que je lui avais envoyé. Le Conte de Peau d'Ane est ici raconté Avec tant de naïveté, Qu'il ne m'a pas moins divertie, Que quand auprès du feu ma Nourrice ou ma Mie Tenaient en le faisant mon esprit enchanté. On y voit par endroits quelques traits de Satire, Mais qui sans fiel et sans malignité, A tous également font du plaisir à lire : Ce qui me plaît encore dans sa simple douceur, C'est qu'il divertit et fait rire, Sans que Mère, Epoux, Confesseur, Y puissent trouver à redire. Préface 8
  • 9. Contes Griselidis A Mademoiselle ** En vous offrant, jeune et sage Beauté, Ce modèle de Patience, Je ne me suis jamais flatté Que par vous de tout point il serait imité, C'en serait trop en conscience. Mais Paris où l'homme est poli, Où le beau sexe né pour plaire Trouve son bonheur accompli, De tous côtés est si rempli D'exemples du vice contraire, Qu'on ne peut en toute saison, Pour s'en garder ou s'en défaire, Avoir trop de contrepoison. Une Dame aussi patiente Que celle dont ici je relève le prix, Serait partout une chose étonnante, Mais ce serait un prodige à Paris. Les femmes y sont souveraines, Tout s'y règle selon leurs voeux, Enfin c'est un climat heureux Qui n'est habité que de Reines. Ainsi je vois que de toutes façons, Griselidis y sera peu prisée, Et qu'elle y donnera matière de risée, Par ses trop antiques leçons. Ce n'est pas que la Patience Ne soit une vertu des Dames de Paris, Mais par un long usage elles ont la science De la faire exercer par leurs propres maris. Nouvelle Au pied des célèbres montagnes Où le Pô s'échappant de dessous ses roseaux, Va dans le sein des prochaines campagnes Promener ses naissantes eaux, Vivait un jeune et vaillant Prince, Les délices de sa Province : Griselidis 9
  • 10. Contes Le Ciel, en le formant, sur lui tout à la fois Versa ce qu'il a de plus rare, Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il sépare, Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois. Comblé de tous les dons et du corps et de l'âme, Il fut robuste, adroit, propre au métier de Mars, Et par l'instinct secret d'une divine flamme, Avec ardeur il aima les beaux Arts. Il aima les combats, il aima la victoire, Les grands projets, les actes valeureux, Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'histoire ; Mais son coeur tendre et généreux Fut encor plus sensible à la solide gloire De rendre ses Peuples heureux. Ce tempérament héroïque Fut obscurci d'une sombre vapeur Qui, chagrine et mélancolique, Lui faisait voir dans le fond de son coeur Tout le beau sexe infidèle et trompeur : Dans la femme où brillait le plus rare mérite, Il voyait une âme hypocrite, Un esprit d'orgueil enivré, Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire Qu'à prendre un souverain empire Sur l'homme malheureux qui lui sera livré. Le fréquent usage du monde, Où l'on ne voit qu'Epoux subjugués ou trahis, Joint à l'air jaloux du Pays, Accrut encor cette haine profonde. Il jura donc plus d'une fois Que quand même le Ciel pour lui plein de tendresse Formerait une autre Lucrèce, Jamais de l'hyménée il ne suivrait les lois. Ainsi, quand le matin, qu'il donnait aux affaires, Il avait réglé sagement Toutes les choses nécessaires Au bonheur du gouvernement, Que du faible orphelin, de la veuve oppressée, Il avait conservé les droits, Ou banni quelque impôt qu'une guerre forcée Avait introduit autrefois, L'autre moitié de la journée A la chasse était destinée, Où les Sangliers et les Ours, Malgré leur fureur et leurs armes Lui donnaient encor moins d'alarmes Que le sexe charmant qu'il évitait toujours. Griselidis 10
  • 11. Contes Cependant ses sujets que leur intérêt presse De s'assurer d'un successeur Qui les gouverne un jour avec même douceur, A leur donner un fils le conviaient sans cesse. Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps Pour faire leurs derniers efforts ; Un Orateur d'une grave apparence, Et le meilleur qui fût alors, Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence. Il marqua leur désir pressant De voir sortir du Prince une heureuse lignée Qui rendît à jamais leur Etat florissant ; Il lui dit même en finissant Qu'il voyait un Astre naissant Issu de son chaste hyménée Qui faisait pâlir le Croissant. D'un ton plus simple et d'une voix moins forte, Le Prince à ses sujets répondit de la sorte : "Le zèle ardent, dont je vois qu'en ce jour Vous me portez aux noeuds du mariage, Me fait plaisir, et m'est de votre amour Un agréable témoignage ; J'en suis sensiblement touché, Et voudrais dès demain pouvoir vous satisfaire : Mais à mon sens l'hymen est une affaire Où plus l'homme est prudent, plus il est empêché. Observez bien toutes les jeunes filles ; Tant qu'elles sont au sein de leurs familles, Ce n'est que vertu, que bonté, Que pudeur, que sincérité, Mais sitôt que le mariage Au déguisement a mis fin, Et qu'ayant fixé leur destin Il n'importe plus d'être sage, Elles quittent leur personnage, Non sans avoir beaucoup pâti, Et chacune dans son ménage Selon son gré prend son parti. L'une d'humeur chagrine, et que rien ne récrée, Devient une Dévote outrée, Qui crie et gronde à tous moments ; L'autre se façonne en Coquette, Qui sans cesse écoute ou caquette, Et n'a jamais assez d'Amants ; Griselidis 11
  • 12. Contes Celle−ci des beaux Arts follement curieuse, De tout décide avec hauteur, Et critiquant le plus habile Auteur, Prend la forme de Précieuse ; Cette autre s'érige en Joueuse, Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix, Et même jusqu'à ses habits. Dans la diversité des routes qu'elles tiennent, Il n'est qu'une chose où je voi Qu'enfin toutes elles conviennent, C'est de vouloir donner la loi. Or je suis convaincu que dans le mariage On ne peut jamais vivre heureux, Quand on y commande tous deux ; Si donc vous souhaitez qu'à l'hymen je m'engage, Cherchez une jeune Beauté Sans orgueil et sans vanité, D'une obéissance achevée, D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté, Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée." Le Prince ayant mis fin à ce discours moral, Monte brusquement à cheval, Et court joindre à perte d'haleine Sa meute qui l'attend au milieu de la plaine. Après avoir passé des prés et des guérets, Il trouve ses Chasseurs couchés sur l'herbe verte ; Tous se lèvent et tous alerte, Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts. Des chiens courants l'aboyante famille, Deçà, delà, parmi le chaume brille, Et les Limiers à l'oeil ardent Qui du fort de la Bête à leur poste reviennent, Entraînent en les regardant Les forts valets qui les retiennent. S'étant instruit par un des siens Si tout est prêt, si l'on est sur la trace, Il ordonne aussitôt qu'on commence la chasse, Et fait donner le Cerf aux chiens. Le son des cors qui retentissent, Le bruit des chevaux qui hennissent Et des chiens animés les pénétrants abois, Remplissent la forêt de tumulte et de trouble, Et pendant que l'écho sans cesse les redouble, S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois. Le Prince, par hasard ou par sa destinée, Prit une route détournée Griselidis 12
  • 13. Contes Où nul des Chasseurs ne le suit ; Plus il court, plus il s'en sépare : Enfin à tel point il s'égare Que des chiens et des cors il n'entend plus le bruit. L'endroit où le mena sa bizarre aventure, Clair de ruisseaux et sombre de verdure, Saisissait les esprits d'une secrète horreur ; La simple et naïve Nature S'y faisait voir et si belle et si pure, Que mille fois il bénit son erreur. Rempli des douces rêveries Qu'inspirent les grands bois, les eaux et les prairies, Il sent soudain frapper et son coeur et ses yeux Par l'objet le plus agréable, Le plus doux et le plus aimable Qu'il eût jamais vu sous les Cieux. C'était une jeune Bergère Qui filait aux bords d'un ruisseau, Et qui conduisant son troupeau, D'une main sage et ménagère Tournait son agile fuseau. Elle aurait pu dompter les coeurs les plus sauvages ; Des lys, son teint a la blancheur, Et sa naturelle fraîcheur S'était toujours sauvée à l'ombre des bocages : Sa bouche, de l'enfance avait tout l'agrément, Et ses yeux qu'adoucit une brune paupière, Plus bleus que n'est le firmament, Avaient aussi plus de lumière. Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant, Contemple les beautés dont son âme est émue, Mais le bruit qu'il fait en passant De la Belle sur lui fit détourner la vue ; Dès qu'elle se vit aperçue, D'un brillant incarnat la prompte et vive ardeur De son beau teint redoubla la splendeur, Et sur son visage épandue, Y fit triompher la pudeur. Sous le voile innocent de cette honte aimable, Le Prince découvrit une simplicité, Une douceur, une sincérité, Dont il croyait le beau sexe incapable, Et qu'il voit là dans toute leur beauté. Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle, Griselidis 13
  • 14. Contes Il s'approche interdit, et plus timide qu'elle, Lui dit d'une tremblante voix, Que de tous ses Veneurs il a perdu la trace, Et lui demande si la chasse N'a point passé quelque part dans le bois. "Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude, Dit−elle, et nul ici que vous seul n'est venu ; Mais n'ayez point d'inquiétude, Je remettrai vos pas sur un chemin connu. − De mon heureuse destinée Je ne puis, lui dit−il, trop rendre grâce aux Dieux ; Depuis longtemps je fréquente ces lieux, Mais j'avais ignoré jusqu'à cette journée Ce qu'ils ont de plus précieux." Dans ce temps elle voit que le Prince se baisse Sur le moite bord du ruisseau, Pour étancher dans le cours de son eau La soif ardente qui le presse. "Seigneur, attendez un moment", Dit−elle, et courant promptement Vers sa cabane, elle y prend une tasse Qu'avec joie et de bonne grâce, Elle présente à ce nouvel Amant. Les vases précieux de cristal et d'agate Où l'or en mille endroits éclate, Et qu'un Art curieux avec soin façonna, N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile, Tant de beauté que le vase d'argile Que la Bergère lui donna. Cependant pour trouver une route facile Qui mène le Prince à la Ville, Ils traversent des bois, des rochers escarpés Et de torrents entrecoupés ; Le Prince n'entre point dans de route nouvelle Sans en bien observer tous les lieux d'alentour, Et son ingénieux Amour Qui songeait au retour, En fit une carte fidèle. Dans un bocage sombre et frais Enfin la Bergère le mène, Où de dessous ses branchages épais Il voit au loin dans le sein de la plaine Les toits dorés de son riche Palais. S'étant séparé de la Belle, Griselidis 14
  • 15. Contes Touché d'une vive douleur, A pas lents il s'éloigne d'Elle, Chargé du trait qui lui perce le coeur ; Le souvenir de sa tendre aventure Avec plaisir le conduisit chez lui. Mais dès le lendemain il sentit sa blessure, Et se vit accablé de tristesse et d'ennui. Dès qu'il le peut il retourne à la chasse, Où de sa suite adroitement Il s'échappe et se débarrasse Pour s'égarer heureusement. Des arbres et des monts les cimes élevées, Qu'avec grand soin il avait observées, Et les avis secrets de son fidèle amour, Le guidèrent si bien que malgré les traverses De cent routes diverses, De sa jeune Bergère il trouva le séjour. Il sut qu'elle n'a plus que son Père avec elle, Que Griselidis on l'appelle, Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis, Et que de leur toison qu'elle seule elle file, Sans avoir recours à la Ville, Ils font eux−mêmes leurs habits. Plus il la voit, plus il s'enflamme Des vives beautés de son âme ; Il connaît en voyant tant de dons précieux, Que si la Bergère est si belle, C'est qu'une légère étincelle De l'esprit qui l'anime a passé dans ses yeux. Il ressent une joie extrême D'avoir si bien placé ses premières amours ; Ainsi sans plus tarder, il fit dès le jour même Assembler son Conseil et lu tint ce discours : "Enfin aux Lois de l'Hyménée Suivant vos voeux je me vais engager ; Je ne prends point ma femme en Pays étranger, Je la prends parmi vous, belle, sage, bien née, Ainsi que mes aïeux ont fait plus d'une fois, Mais j'attendrai cette grande journée A vous informer de mon choix." Dès que la nouvelle fut sue, Partout elle fut répandue. On ne peut dire avec combien d'ardeur L'allégresse publique De tous côtés s'explique ; Le plus content fut l'Orateur, Griselidis 15
  • 16. Contes Qui par son discours pathétique Croyait d'un si grand bien être l'unique Auteur. Qu'il se trouvait homme de conséquence ! "Rien ne peut résister à la grande éloquence", Disait−il sans cesse en son coeur. Le plaisir fut de voir le travail inutile Des Belles de toute la Ville Pour s'attirer et mériter le choix Du Prince leur Seigneur, qu'un air chaste et modeste Charmait uniquement et plus que tout le reste, Ainsi qu'il l'avait dit cent fois. D'habit et de maintien toutes elles changèrent, D'un ton dévot elles toussèrent, Elles radoucirent leurs voix, De demi−pied les coiffures baissèrent, La gorge se couvrit, les manches s'allongèrent, A peine on leur voyait le petit bout de doigts. Dans la Ville avec diligence, Pour l'Hymen dont le jour s'avance, On voit travailler tous les Arts : Ici se font de magnifiques chars D'une forme toute nouvelle, Si beaux et si bien inventés, Que l'or qui partout étincelle En fait la moindre des beautés. Là, pour voir aisément et sans aucun obstacle Toute la pompe du spectacle, On dresse de longs échafauds, Ici de grands Arcs triomphaux Où du Prince guerrier se célèbre la gloire, Et de l'Amour sur lui l'éclatante victoire. Là, sont forgés d'un art industrieux, Ces feux qui par les coups d'un innocent tonnerre, En effrayant la Terre, De mille astres nouveaux embellissent les Cieux. Là d'un ballet ingénieux Se concerte avec soin l'agréable folie, Et là d'un Opéra peuplé de mille Dieux, Le plus beau que jamais ait produit l'Italie, On entend répéter les airs mélodieux. Enfin, du fameux Hyménée, Arriva la grande journée. Sur le fond d'un Ciel vif et pur, A peine l'Aurore vermeille Confondait l'or avec l'azur, Griselidis 16
  • 17. Contes Que partout en sursaut le beau sexe s'éveille ; Le Peuple curieux s'épand de tous côtés, En différents endroits des Gardes sont postés Pour contenir la Populace, Et la contraindre à faire place. Tout le Palais retentit de clairons, De flûtes, de hautbois, de rustiques musettes, Et l'on n'entend aux environs Que des tambours et des trompettes. Enfin le Prince sort entouré de sa Cour, Il s'élève un long cri de joie, Mais on est bien surpris quand au premier détour, De la Forêt prochaine on voit qu'il prend la voie, Ainsi qu'il faisait chaque jour. "Voilà, dit−on, son penchant qui l'emporte, Et de ses passions, en dépit de l'Amour, La Chasse est toujours la plus forte." Il traverse rapidement Les guérets de la plaine et gagnant la montagne, Il entre dans le bois au grand étonnement De la Troupe qui l'accompagne. Après avoir passé par différents détours, Que son coeur amoureux se plaît à reconnaître, Il trouve enfin la cabane champêtre, Où logent ses tendres amours. Griselidis de l'Hymen informée, Par la voix de la Renommée, En avait pris son bel habillement ; Et pour en aller voir la pompe magnifique, De dessous sa case rustique Sortait en ce même moment. "Où courez−vous si prompte et si légère ? Lui dit le Prince en l'abordant Et tendrement la regardant ; Cessez de vous hâter, trop aimable Bergère : La noce où vous allez, et dont je suis l'Epoux, Ne saurait se faire sans vous. Oui, je vous aime, et je vous ai choisie Entre mille jeunes beautés, Pour passer avec vous le reste de ma vie, Si toutefois mes voeux ne sont pas rejetés. − Ah ! dit−elle, Seigneur, je n'ai garde de croire Que je sois destinée à ce comble de gloire, Vous cherchez à vous divertir. Griselidis 17
  • 18. Contes − Non, non, dit−il, je suis sincère, J'ai déjà pour moi votre Père, (Le Prince avait eu soin de l'en faire avertir). Daignez, Bergère, y consentir, C'est là tout ce qui reste à faire. Mais afin qu'entre nous une solide paix Eternellement se maintienne, Il faudrait me jurer que vous n'aurez jamais D'autre volonté que la mienne. − Je le jure, dit−elle, et je vous le promets ; Si j'avais épousé le moindre du Village, J'obéirais, son joug me serait doux ; Hélas ! combien donc davantage, Si je viens à trouver en vous Et mon Seigneur et mon Epoux." Ainsi le Prince se déclare, Et pendant que la Cour applaudit à son choix, Il porte la Bergère à souffrir qu'on la pare Des ornements qu'on donne aux Epouses des Rois. Celles qu'à cet emploi leur devoir intéresse Entrent dans la cabane, et là diligemment Mettent tout leur savoir et toute leur adresse A donner de la grâce à chaque ajustement. Dans cette Hutte où l'on se presse Les Dames admirent sans cesse Avec quel art la Pauvreté S'y cache sous la Propreté ; Et cette rustique Cabane, Que couvre et rafraîchit un spacieux Platane, Leur semble un séjour enchanté. Enfin, de ce Réduit sort pompeuse et brillante La Bergère charmante ; Ce ne sont qu'applaudissements Sur sa beauté, sur ses habillements ; Mais sous cette pompe étrangère Déjà plus d'une fois le Prince a regretté Des ornements de la Bergère L'innocente simplicité. Sur un grand char d'or et d'ivoire, La Bergère s'assied pleine de majesté ; Le Prince y monte avec fierté, Et ne trouve pas moins de gloire A se voir comme Amant assis à son côté Qu'à marcher en triomphe après une victoire ; La Cour les suit et tous gardent le rang Que leur donne leur charge ou l'éclat de leur sang. Griselidis 18
  • 19. Contes La Ville dans les champs presque toute sortie Couvrait les plaines d'alentour, Et du choix du Prince avertie, Avec impatience attendait son retour. Il paraît, on le joint. Parmi l'épaisse foule Du Peuple qui se fend le char à peine roule ; Par les longs cris de joie à tout coup redoublés Les chevaux émus et troublés Se cabrent, trépignent, s'élancent, Et reculent plus qu'ils n'avancent. Dans le Temple on arrive enfin, Et là par la chaîne éternelle D'une promesse solennelle, Les deux Epoux unissent leur destin ; Ensuite au Palais ils se rendent, Où mille plaisirs les attendent, Où la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois, Répandent l'allégresse en différents endroits ; Sur le soir le blond Hyménée De ses chastes douceurs couronna la journée. Le lendemain, les différents Etats De toute la Province Accourent haranguer la Princesse et le Prince Par la voix de leurs Magistrats. De ses Dames environnée, Griselidis, sans paraître étonnée, En Princesse les entendit, En Princesse leur répondit. Elle fit toute chose avec tant de prudence, Qu'il sembla que le Ciel eût versé ses trésors Avec encor plus d'abondance Sur son âme que sur son corps. Par son esprit, par ses vives lumières, Du grand monde aussitôt elle prit les manières, Et même dès le premier jour Des talents, de l'humeur des Dames de sa Cour, Elle se fit si bien instruire, Que son bon sens jamais embarrassé Eut moins de peine à les conduire Que ses brebis du temps passé. Avant la fin de l'an, des fruits de l'Hyménée Le Ciel bénit leur couche fortunée ; Ce ne fut pas un Prince, on l'eût bien souhaité ; Mais la jeune Princesse avait tant de beauté Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie ; Le Père qui lui trouve un air doux et charmant Griselidis 19
  • 20. Contes La venait voir de moment en moment, Et la Mère encor plus ravie La regardait incessamment. Elle voulut la nourrir elle−même : "Ah ! dit−elle, comment m'exempter de l'emploi Que ses cris demandent de moi Sans une ingratitude extrême ? Par un motif de Nature ennemi Pourrais−je bien vouloir de mon Enfant que j'aime N'être la Mère qu'à demi ? " Soit que le Prince eût l'âme un peu moins enflammée Qu'aux premiers jours de son ardeur, Soit que de sa maligne humeur La masse se fût rallumée, Et de son épaisse fumée Eût obscurci ses sens et corrompu son coeur, Dans tout ce que fait la Princesse, Il s'imagine voir peu de sincérité. Sa trop grande vertu le blesse, C'est un piège qu'on tend à sa crédulité ; Son esprit inquiet et de trouble agité Croit tous les soupçons qu'il écoute, Et prend plaisir à révoquer en doute L'excès de sa félicité. Pour guérir les chagrins dont son âme est atteinte, Il la suit, il l'observe, il aime à la troubler Par les ennuis de la contrainte, Par les alarmes de la crainte, Par tout ce qui peut démêler La vérité d'avec la feinte. "C'est trop, dit−il, me laisser endormir ; Si ses vertus sont véritables, Les traitements les plus insupportables Ne feront que les affermir." Dans son Palais il la tient resserrée, Loin de tous les plaisirs qui naissent à la Cour, Et dans sa chambre, où seule elle vit retirée, A peine il laisse entrer le jour. Persuadé que la Parure Et le superbe Ajustement Du sexe que pour plaire a formé la Nature Est le plus doux enchantement Il lui demande avec rudesse Les perles, les rubis, les bagues, les bijoux Qu'il lui donna pour marque de tendresse, Lorsque de son Amant il devint son Epoux. Griselidis 20
  • 21. Contes Elle dont la vie est sans tache, Et qui n'a jamais eu d'attache Qu'à s'acquitter de son devoir, Les lui donne sans s'émouvoir, Et même, le voyant se plaire à les reprendre, N'a pas moins de joie à les rendre Qu'elle en eut à les recevoir. "Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente, Dit−elle, et je vois bien qu'il ne me fait souffrir Qu'afin de réveiller ma vertu languissante, Qu'un doux et long repos pourrait faire périr. S'il n'a pas ce dessein, du moins suis−je assurée Que telle est du Seigneur la conduite sur moi Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée N'est que pour exercer ma constance et ma foi. Pendant que tant de malheureuses Errent au gré de leurs désirs Par mille routes dangereuses, Après de faux et vains plaisirs ; Pendant que le Seigneur dans sa lente justice Les laisse aller aux bords du précipice Sans prendre part à leur danger, Par un pur mouvement de sa bonté suprême, Il me choisit comme un enfant qu'il aime, Et s'applique à me corriger. Aimons donc sa rigueur utilement cruelle, On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert, Aimons sa bonté paternelle Et la main dont elle se sert." Le Prince a beau la voir obéir sans contrainte A tous ses ordres absolus : "Je vois le fondement de cette vertu feinte, Dit−il, et ce qui rend tous mes coups superflus, C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte Qu'à des endroits où son amour n'est plus. Dans son Enfant, dans la jeune Princesse, Elle a mis toute sa tendresse ; A l'éprouver si je veux réussir, C'est là qu'il faut que je m'adresse, C'est là que je puis m'éclaircir." Elle venait de donner la mamelle Au tendre objet de son amour ardent, Qui couché sur son sein se jouait avec elle, Et riait en la regardant : "Je vois que vous l'aimez, lui dit−il, cependant Griselidis 21
  • 22. Contes Il faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendre, Pour lui former les moeurs et pour la préserver De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre ; Mon heureux sort m'a fait trouver Une Dame d'esprit qui saura l'élever Dans toutes les vertus et dans la politesse Que doit avoir une Princesse. Disposez−vous à la quitter, On va venir pour l'emporter." Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage, Ni les yeux assez inhumains, Pour voir arracher de ses mains De leur amour l'unique gage ; Elle de mille pleurs se baigne le visage, Et dans un morne accablement Attend de son malheur le funeste moment. Dès que d'une action si triste et si cruelle Le ministre odieux à ses yeux se montra, "Il faut obéir", lui dit−elle ; Puis prenant son Enfant qu'elle considéra, Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle, Qui de ses petits bras tendrement la serra, Tout en pleurs elle le livra. Ah ! que sa douleur fut amère ! Arracher l'enfant ou le coeur Du sein d'une si tendre Mère, C'est la même douleur. Près de la Ville était un Monastère, Fameux par son antiquité, Où des Vierges vivaient dans une règle austère, Sous les yeux d'une Abbesse illustre en piété. Ce fut là que dans le silence, Et sans déclarer sa naissance, On déposa l'Enfant, et des bagues de prix, Sous l'espoir d'une récompense Digne des soins que l'on en aurait pris. Le Prince qui tâchait d'éloigner par la chasse Le vif remords qui l'embarrasse Sur l'excès de sa cruauté, Craignait de revoir la Princesse, Comme on craint de revoir une fière Tigresse A qui son faon vient d'être ôté ; Cependant il en fut traité Avec douceur, avec caresse, Et même avec cette tendresse Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prospérité. Griselidis 22
  • 23. Contes Par cette complaisance et si grande et si prompte, Il fut touché de regret et de honte ; Mais son chagrin demeura le plus fort : Ainsi, deux jours après, avec des larmes feintes, Pour lui porter encor de plus vives atteintes, Il lui vint dire que la Mort De leur aimable Enfant avait fini le sort. Ce coup inopiné mortellement la blesse, Cependant malgré sa tristesse, Ayant vu son Epoux qui changeait de couleur, Elle parut oublier son malheur, Et n'avoir même de tendresse Que pour le consoler de sa fausse douleur. Cette bonté, cette ardeur sans égale D'amitié conjugale, Du Prince tout à coup désarmant la rigueur, Le touche, le pénètre et lui change le coeur, Jusques−là qu'il lui prend envie De déclarer que leur Enfant Jouit encore de la vie ; Mais sa bile s'élève et fière lui défend De rien découvrir du mystère Qu'il peut être utile de taire. Dès ce bienheureux jour telle des deux Epoux Fut la mutuelle tendresse, Qu'elle n'est point plus vive aux moments les plus doux Entre l'Amant et la Maîtresse. Quinze fois le Soleil, pour former les saisons, Habita tour à tour dans ses douze maisons, Sans rien voir qui les désunisse ; Que si quelquefois par caprice Il prend plaisir à la fâcher, C'est seulement pour empêcher Que l'amour ne se ralentisse, Tel que le Forgeron qui pressant son labeur, Répand un peu d'eau sur la braise De sa languissante fournaise Pour en redoubler la chaleur. Cependant la jeune Princesse Croissait en esprit, en sagesse ; A la douceur, à la naïveté Qu'elle tenait de son aimable Mère, Elle joignit de son illustre Père L'agréable et noble fierté ; L'amas de ce qui plaît dans chaque caractère Fit une parfaite beauté. Griselidis 23
  • 24. Contes Partout comme un Astre elle brille ; Et par hasard un Seigneur de la Cour, Jeune, bien fait et plus beau que le jour, L'ayant vu paraître à la grille, Conçut pour elle un violent amour. Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la Nature Et que toutes les Beautés ont De voir l'invisible blessure Que font leur yeux, au moment qu'ils la font, La Princesse fut informée Qu'elle était tendrement aimée. Après avoir quelque temps résisté Comme on le doit avant que de se rendre, D'un amour également tendre Elle l'aima de son côté. Dans cet Amant, rien n'était à reprendre, Il était beau, vaillant, né d'illustres aïeux Et dès longtemps pour en faire son Gendre Sur lui le Prince avait jeté les yeux. Ainsi donc avec joie il apprit la nouvelle De l'ardeur tendre et mutuelle Dont brûlaient ces jeunes Amants ; Mais il lui prit une bizarre envie De leur faire acheter par de cruels tourments Le plus grand bonheur de leur vie. "Je me plairai, dit−il, à les rendre contents ; Mais il faut que l'Inquiétude, Par tout ce qu'elle a de plus rude, Rende encor leurs feux plus constants ; De mon Epouse en même temps J'exercerai la patience, Non point, comme jusqu'à ce jour, Pour assurer ma folle défiance, Je ne dois plus douter de son amour ; Mais pour faire éclater aux yeux de tout le Monde Sa Bonté, sa Douceur, sa Sagesse profonde, Afin que de ces dons si grands, si précieux, La Terre se voyant parée, En soit de respect pénétrée, Et par reconnaissance en rende grâce aux Cieux." Il déclare en public que manquant de lignée, En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur, Que la fille qu'il eut de son fol hyménée Etant morte aussitôt que née, Il doit ailleurs chercher plus de bonheur ; Griselidis 24
  • 25. Contes Que l'Epouse qu'il prend est d'illustre naissance, Qu'en un Convent on l'a jusqu'à ce jour Fait élever dans l'innocence, Et qu'il va par l'hymen couronner son amour. On peut juger à quel point fut cruelle Aux deux jeunes Amants cette affreuse nouvelle ; Ensuite, sans marquer ni chagrin, ni douleur, Il avertit son Epouse fidèle Qu'il faut qu'il se sépare d'elle Pour éviter un extrême malheur ; Que le Peuple indigné de sa basse naissance Le force à prendre ailleurs une digne alliance. "Il faut, dit−il, vous retirer Sous votre toit de chaume et de fougère Après avoir repris vos habits de Bergère Que je vous ai fait préparer." Avec une tranquille et muette constance, La Princesse entendit prononcer sa sentence ; Sous les dehors d'un visage serein Elle dévorait son chagrin, Et sans que la douleur diminuât ses charmes, De ses beaux yeux tombaient de grosses larmes, Ainsi que quelquefois au retour du Printemps, Il fait Soleil et pleut en même temps. "Vous êtes mon Epoux, mon Seigneur, et mon Maître, (Dit−elle en soupirant, prête à s'évanouir), Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr, Je saurai vous faire connaître Que rien ne m'est si cher que de vous obéir." Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire, Et là se dépouillant de ses riches habits, Elle reprend paisible et sans rien dire, Pendant que son coeur en soupire, Ceux qu'elle avait en gardant ses brebis. En cet humble et simple équipage, Elle aborde le Prince et lui tient ce langage : "Je ne puis m'éloigner de vous Sans le pardon d'avoir su vous déplaire ; Je puis souffrir le poids de ma misère, Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux ; Accordez cette grâce à mon regret sincère, Et je vivrai contente en mon triste séjour, Sans que jamais le Temps altère Ni mon humble respect, ni mon fidèle amour." Griselidis 25
  • 26. Contes Tant de soumission et tant de grandeur d'âme Sous un si vil habillement, Qui dans le coeur du Prince en ce même moment Réveilla tous les traits de sa première flamme, Allaient casser l'arrêt de son bannissement. Emu par de si puissants charmes, Et prêt à répandre des larmes, Il commençait à s'avancer Pour l'embrasser, Quand tout à coup l'impérieuse gloire D'être ferme en son sentiment Sur son amour remporta la victoire, Et le fit en ces mots répondre durement : "De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire, Je suis content de votre repentir, Allez, il est temps de partir." Elle part aussitôt, et regardant son Père Qu'on avait revêtu de son rustique habit, Et qui, le coeur percé d'une douleur amère, Pleurait un changement si prompt et si subit : "Retournons, lui dit−elle, en nos sombres bocages, Retournons habiter nos demeures sauvages, Et quittons sans regret la pompe des Palais ; Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence, Mais on y trouve avec plus d'innocence, Un plus ferme repos, une plus douce paix." Dans son désert à grand−peine arrivée, Elle reprend et quenouille et fuseaux, Et va filer au bord des mêmes eaux Où le Prince l'avait trouvée. Là son coeur tranquille et sans fiel Cent fois le jour demande au Ciel Qu'il combe son Epoux de gloire, de richesses, Et qu'à tous ses désirs il ne refuse rien ; Un Amour nourri de caresses N'est pas plus ardent que le sien. Ce cher Epoux qu'elle regrette Voulant encore l'éprouver, Lui fait dire dans sa retraite Qu'elle ait à le venir trouver. "Griselidis, dit−il, dès qu'elle se présente, Il faut que la Princesse à qui je dois demain Dans le Temple donner la main, De vous et de moi soit contente. Je vous demande ici tous vos soins, et je veux Griselidis 26
  • 27. Contes Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes voeux ; Vous savez de quel air il faut que l'on me serve, Point d'épargne, point de réserve ; Que tout sente le Prince, et le Prince amoureux. Employez toute votre adresse A parer son appartement, Que l'abondance, la richesse, La propreté, la politesse S'y fasse voir également ; Enfin songez incessamment Que c'est une jeune Princesse Que j'aime tendrement. Pour vous faire entrer davantage Dans les soins de votre devoir, Je veux ici vous faire voir Celle qu'à bien servir mon ordre vous engage." Telle qu'aux Portes du Levant Se montre la naissante Aurore, Telle parut en arrivant La Princesse plus belle encore. Griselidis à son abord Dans le fond de son coeur sentit un doux transport De la tendresse maternelle ; Du temps passé, de ses jours bienheureux, Le souvenir en son coeur se rappelle : "Hélas ! ma fille, en soi−même dit−elle, Si le Ciel favorable eût écouté mes voeux, Serait presque aussi grande, et peut−être aussi belle." Pour la jeune Princesse en ce même moment Elle prit un amour si vif, si véhément, Qu'aussitôt qu'elle fut absente, En cette sorte au Prince elle parla, Suivant, sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla : "Souffrez, Seigneur, que je vous représente Que cette Princesse charmante, Dont vous allez être l'Epoux, Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie, Ne pourra supporter, sans en perdre la vie, Les mêmes traitements que j'ai reçus de vous. Le besoin, ma naissance obscure, M'avaient endurcie aux travaux. Et je pouvais souffrir toutes sortes de maux Sans peine et même sans murmure ; Mais elle qui jamais n'a connu la douleur, Elle mourra dès la moindre rigueur, Griselidis 27
  • 28. Contes Dès la moindre parole un peu sèche, un peu dure. Hélas ! Seigneur, je vous conjure De la traiter avec douceur. − Songez, lui dit le Prince avec un ton sévère, A me servir selon votre pouvoir, Il ne faut pas qu'une simple Bergère Fasse des leçons, et s'ingère De m'avertir de mon devoir." Griselidis, à ces mots, sans rien dire, Baisse les yeux et se retire. Cependant pour l'Hymen les Seigneurs invités, Arrivèrent de tous côtés ; Dans une magnifique salle Où le Prince les assembla Avant que d'allumer la torche nuptiale, En cette sorte il leur parla : "Rien au monde, après l'Espérance, N'est plus trompeur que l'Apparence ; Ici l'on en peut voir un exemple éclatant. Qui ne croirait que ma jeune Maîtresse, Que l'Hymen va rendre Princesse, Ne soit heureuse et n'ait le coeur content ? Il n'en est rien pourtant. Qui pourrait s'empêcher de croire Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire N'aime à voir cet Hymen, lui qui dans les Tournois Va sur tous ses Rivaux remporter la victoire ? Cela n'est pas vrai toutefois. Qui ne croirait encor qu'en sa juste colère, Griselidis ne pleure et ne se désespère ? Elle ne se plaint point, elle consent à tout, Et rien n'a pu pousser sa patience à bout. Qui ne croirait enfin que de ma destinée, Rien ne peut égaler la course fortunée, En voyant les appas de l'objet de mes voeux ? Cependant si l'Hymen me liait de ses noeuds, J'en concevrais une douleur profonde, Et de tous les Princes du Monde Je serais le plus malheureux. L'Enigme vous paraît difficile à comprendre ; Deux mots vont vous la faire entendre, Et ces deux mots feront évanouir Tous les malheurs que vous venez d'ouïr. Griselidis 28
  • 29. Contes Sachez, poursuivit−il, que l'aimable Personne Que vous croyez m'avoir blessé le coeur, Est ma Fille, et que je la donne Pour Femme à ce jeune Seigneur Qui l'aime d'un amour extrême, Et dont il est aimé de même. Sachez encor, que touché vivement De la patience et du zèle De l'Epouse sage et fidèle Que j'ai chassé indignement, Je la reprends, afin que je répare, Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux, Le traitement dur et barbare Qu'elle a reçu de mon esprit jaloux. Plus grande sera mon étude A prévenir tous ses désirs, Qu'elle ne fut dans mon inquiétude A l'accabler de déplaisirs ; Et si dans tous les temps doit vivre la mémoire Des ennuis dont son coeur ne fut point abattu, Je veux que plus encore on parle de la gloire Dont j'aurai couronné sa suprême vertu." Comme quand un épais nuage A le jour obscurci, Et que le Ciel de toutes parts noirci, Menace d'un affreux orage ; Si de ce voile obscur par les vents écarté Un brillant rayon de clarté Se répand sur le paysage, Tout rit et reprend sa beauté ; Telle, dans tous les yeux où régnait la tristesse, Eclate tout à coup une vive allégresse. Par ce prompt éclaircissement, La jeune Princesse ravie D'apprendre que du Prince elle a reçu la vie Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment. Son père qu'attendrit une fille si chère, La relève, la baise, et la mène à sa mère, A qui trop de plaisir en un même moment Otait presque out sentiment. Son coeur, qui tant de fois en proie Aux plus cuisants traits du malheur, Supporta si bien la douleur, Succombe au doux poids de la joie ; A peine de ses bras pouvait−elle serrer L'aimable Enfant que le Ciel lui renvoie, Elle ne pouvait que pleurer. Griselidis 29
  • 30. Contes "Assez dans d'autres temps vous pourrez satisfaire, Lui dit le Prince, aux tendresses du sang ; Reprenez les habits qu'exige votre rang, Nous avons des noces à faire." Au Temple on conduisit les deux jeunes Amants, Où la mutuelle promesse De se chérir avec tendresse Affermit pour jamais leurs doux engagements. Ce ne sont que Plaisirs, que Tournois magnifiques, Que Jeux, que Danses, que Musiques, Et que Festins délicieux, Où sur Griselidis se tournent tous les yeux, Où sa patience éprouvée Jusques au Ciel est élevée Par mille éloges glorieux : Des Peuples réjouis la complaisance est telle Pour leur Prince capricieux, Qu'ils vont jusqu'à louer son épreuve cruelle, A qui d'une vertu si belle, Si séante au beau sexe, et si rare en tous lieux, On doit un si parfait modèle. A monsieur *** En lui envoyant Griselidis Si je m'étais rendu à tous les différents avis qui m'ont été donnés sur l'Ouvrage que je vous envoie, il n'y serait rien demeuré que le Conte tout sec et tout uni, et en ce cas j'aurais mieux fait de n'y pas toucher et de le laisser dans son papier bleu où il est depuis tant d'années. Je le lus d'abord à deux de mes Amis. "Pourquoi, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractère de votre Héros ? Qu'a−t−on à faire de savoir ce qu'il faisait le matin dans son Conseil, et moins encore à quoi il se divertissait l'après−dînée ? Tout cela est bon à retrancher. − Otez−moi, je vous prie, dit l'autre, la réponse enjouée qu'il fait aux Députés de son Peuple qui le pressent de se marier ; elle ne convient point à un Prince grave et sérieux. Vous voulez bien encore, poursuivit−il, que je vous conseille de supprimer la longue description de votre chasse ? Qu'importe tout cela au fond de votre histoire ? Croyez−moi, ce sont de vains et ambitieux ornements, qui appauvrissent votre Poème au lieu de l'enrichir. Il en est de même, ajouta−t−il, des préparatifs qu'on fait pour le mariage du Prince, tout cela est oiseux et inutile. Pour vos Dames qui rabaissent leurs coiffures, qui couvrent leurs gorges, et qui allongent leurs manches, froide plaisanterie aussi bien que celle de l'Orateur qui s'applaudit de son éloquence. − Je demande encore, reprit celui qui avait parlé le premier, que vous ôtiez les réflexions Chrétiennes de Griselidis, qui dit que c'est Dieu qui veut l'éprouver ; c'est un sermon hors de sa place. Je ne saurais encore souffrir les inhumanités de votre Prince, elles me mettent en colère, je les supprimerais. Il est vrai qu'elles sont de l'Histoire, mais il n'importe. J'ôterais encore l'Episode du jeune Seigneur qui n'est là que pour épouser la jeune Princesse, cela allonge trop votre conte. − Mais, lui dis−je, le conte finirait mal sans cela. − Je ne saurais que vous dire, répondit−il, je ne laisserais pas que de l'ôter." A quelques jours de là, je fis la même lecture à deux autres de mes Amis, qui ne me dirent pas un seul mot sur les endroits dont je viens de parler, mais qui en reprirent quantité d'autres. "Bien loin de me plaindre de la rigueur de votre critique, leur dis−je, je me plains de ce qu'elle n'est pas assez sévère : vous m'avez passé une infinité d'endroits que l'on trouve très dignes de censure. − Comme quoi ? dirent−ils. − On trouve, leur dis−je, que le caractère du Prince est trop Griselidis 30
  • 31. Contes étendu, et qu'on n'a que faire de savoir ce qu'il faisait le matin et encore moins l'après−dînée. − On se moque de vous, dirent−ils tous deux ensemble, quand on vous fait de semblables critiques. − On blâme, pour suivis−je, la réponse que fait le Prince à ceux qui le pressent de se marier, comme trop enjouée et indigne d'un Prince grave et sérieux. − Bon, reprit l'un d'eux ; et où est l'inconvénient qu'un jeune Prince d'Italie, pays où l'on est accoutumé à voir les hommes les plus graves et les plus élevés en dignité dire des plaisanteries, et qui d'ailleurs fait profession de mal parler et des femmes et du mariage, matières si sujettes à la raillerie, se soit un peu réjoui sur cet article ? Quoi qu'il en soit, je vous demande grâce pour cet endroit comme pour celui de l'Orateur qui croyait avoir converti le Prince, et pour le rabaissement des coiffures ; car ceux qui n'ont pas aimé la réponse enjouée du Prince, ont bien la mine d'avoir fait main basse sur ces deux endroits−là. − Vous l'avez deviné, lui dis−je. Mais d'un autre côté, ceux qui n'aiment que les choses plaisantes n'ont pu souffrir les réflexions Chrétiennes de la Princesse, qui dit que c'est Dieu qui la veut éprouver. Ils prétendent que c'est un sermon hors de propos. − Hors de propos ? reprit l'autre ; non seulement ces réflexions conviennent au sujet, mais elles y sont absolument nécessaires. Vous aviez besoin de rendre croyable la Patience de votre Héroïne ; et quel autre moyen aviez−vous que de lui faire regarder les mauvais traitements de son Epoux comme venants de la main de Dieu ? Sans cela, on la prendrait pour la plus stupide de toutes les femmes, ce qui ne ferait pas assurément un bon effet. − On blâme encore, leur dis−je, l'Episode du jeune Seigneur qui épouse la jeune Princesse. − On a tort, reprit−il ; comme votre Ouvrage est un véritable Poème, quoique vous lui donniez le titre de Nouvelle, il faut qu'il n'y ait rien à désirer quand il finit. Cependant si la jeune Princesse s'en retournait dans son Convent sans être mariée après s'y être attendue, elle ne serait point contente ni ceux qui liraient la Nouvelle." Ensuite de cette conférence, j'ai pris le parti de laisser mon Ouvrage tel à peu près qu'il a été lu dans l'Académie. En un mot, j'ai eu soin de corriger les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises en elles−mêmes ; mais à l'égard de celles que j'ai trouvées n'avoir point d'autre défaut que de n'être pas au goût de quelques personnes peut−être un peu trop délicates, j'ai cru n'y devoir pas toucher. Est−ce une raison décisive D'ôter un bon mets d'un repas, Parce qu'il s'y trouve un Convive Qui par malheur ne l'aime pas ? Il faut que tout le monde vive, Et que les mets, pour plaire à tous, Soient différents comme les goûts. Quoi qu'il en soit, j'ai cru devoir m'en remettre au Public qui juge toujours bien. J'apprendrai de lui ce que j'en dois croire, et je suivrai exactement tous ses avis, s'il m'arrive jamais de faire une seconde édition de cet Ouvrage. Griselidis 31
  • 32. Contes Peau d'Ane Conte A Madame la Marquise de L*** Il est des gens de qui l'esprit guindé, Sous un front jamais déridé, Ne souffre, n'approuve et n'estime Que le pompeux et le sublime ; Pour moi, j'ose poser en fait Qu'en de certains moments l'esprit le plus parfait Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes ; Et qu'il est des temps et des lieux Où le grave et le sérieux Ne valent pas d'agréables sornettes. Pourquoi faut−il s'émerveiller Que la Raison la mieux sensée, Lasse souvent de trop veiller, Par des contes d'Ogre et de Fée Ingénieusement bercée, Prenne plaisir à sommeiller ? Sans craindre donc qu'on me condamne De mal employer mon loisir, Je vais, pour contenter votre juste désir, Vous conter tout au long l'histoire de Peau d'Ane. Il était une fois un Roi, Le plus grand qui fût sur la Terre, Aimable en Paix, terrible en Guerre, Seul enfin comparable à soi : Ses voisins le craignaient, ses Etats étaient calmes, Et l'on voyait de toutes parts Fleurir, à l'ombre de ses palmes, Et les Vertus et les beaux Arts. Son aimable Moitié, sa Compagne fidèle, Etait si charmante et si belle, Avait l'esprit si commode et si doux Qu'il était encor avec elle Moins heureux Roi qu'heureux époux. De leur tendre et chaste Hyménée Plein de douceur et d'agrément, Avec tant de vertus une fille était née Qu'ils se consolaient aisément De n'avoir pas de plus ample lignée. Dans son vaste et riche Palais Ce n'était que magnificence ; Partout y fourmillait une vive abondance Peau d'Ane 32
  • 33. Contes De Courtisans et de Valets ; Il avait dans son Ecurie Grands et petits chevaux de toutes les façons ; Couverts de beaux caparaçons, Roides d'or et de broderie ; Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant, C'est qu'au lieu le plus apparent, Un maître Ane étalait ses deux grandes oreilles. Cette injustice vous surprend, Mais lorsque vous saurez ses vertus nonpareilles, Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand. Tel et si net le forma la Nature Qu'il ne faisait jamais d'ordure, Mais bien beaux Ecus au soleil Et Louis de toute manière, Qu'on allait recueillir sur la blonde litière Tous les matins à son réveil. Or le Ciel qui parfois se lasse De rendre les hommes contents, Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce, Ainsi que la pluie au beau temps, Permit qu'une âpre maladie Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours. Partout on cherche du secours ; Mais ni la Faculté qui le Grec étudie, Ni les Charlatans ayant cours, Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours. Arrivée à sa dernière heure Elle dit au Roi son Epoux : "Trouvez bon qu'avant que je meure J'exige une chose de vous ; C'est que s'il vous prenait envie De vous remarier quand je n'y serai plus... − Ah ! dit le Roi, ces soins sont superflus, Je n'y songerai de ma vie, Soyez en repos là−dessus. − Je le crois bien, reprit la Reine, Si j'en prends à témoin votre amour véhément ; Mais pour m'en rendre plus certaine, Je veux avoir votre serment, Adouci toutefois par ce tempérament Que si vous rencontrez une femme plus belle, Mieux faite et plus sage que moi, Vous pourrez franchement lui donner votre foi Et vous marier avec elle." Sa confiance en ses attraits Lui faisait regarder une telle promesse Comme un serment, surpris avec adresse, Peau d'Ane 33
  • 34. Contes De ne se marier jamais. Le Prince jura donc, les yeux baignés de larmes, Tout ce que la Reine voulut ; La Reine entre ses bras mourut, Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes. A l'ouïr sangloter et les nuits et les jours, On jugea que son deuil ne lui durerait guère, Et qu'il pleurait ses défuntes Amours Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire. On ne se trompa point. Au bout de quelques mois Il voulut procéder à faire un nouveau choix ; Mais ce n'était pas chose aisée, Il fallait garder son serment Et que la nouvelle Epousée Eût plus d'attraits et d'agrément Que celle qu'on venait de mettre au monument. Ni la Cour en beautés fertile, Ni la Campagne, ni la Ville, Ni les Royaumes d'alentour Dont on alla faire le tour, N'en purent fournir une telle ; L'Infante seule était plus belle Et possédait certains tendres appas Que la défunte n'avait pas. Le Roi le remarqua lui−même Et brûlant d'un amour extrême, Alla follement s'aviser Que par cette raison il devait l'épouser. Il trouva même un Casuiste Qui jugea que le cas se pouvait proposer. Mais la jeune Princesse triste D'ouïr parler d'un tel amour, Se lamentait et pleurait nuit et jour. De mille chagrins l'âme pleine, Elle alla trouver sa Marraine, Loin, dans une grotte à l'écart De Nacre et de Corail richement étoffée. C'était une admirable Fée Qui n'eut jamais de pareille en son Art. Il n'est pas besoin qu'on vous die Ce qu'était une Fée en ces bienheureux temps ; Car je suis sûr que votre Mie Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans. "Je sais, dit−elle, en voyant la Princesse, Ce qui vous fait venir ici, Je sais de votre coeur la profonde tristesse ; Mais avec moi n'ayez plus de souci. Peau d'Ane 34
  • 35. Contes Il n'est rien qui vous puisse nuire Pourvu qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire. Votre Père, il est vrai, voudrait vous épouser ; Ecouter sa folle demande Serait une faute bien grande, Mais sans le contredire on le peut refuser. Dites−lui qu'il faut qu'il vous donne Pour rendre vos désirs contents, Avant qu'à son amour votre coeur s'abandonne, Une Robe qui soit de la couleur du Temps. Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse, Quoique le Ciel en tout favorise ses voeux, Il ne pourra jamais accomplir sa promesse." Aussitôt la jeune Princesse L'alla dire en tremblant à son Père amoureux Qui dans le moment fit entendre Aux Tailleurs les plus importants Que s'ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre, Une Robe qui fût de la couleur du Temps, Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tous pendre. Le second jour ne luisait pas encor Qu'on apporta la Robe désirée ; Le plus beau bleu de l'Empyrée N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or, D'une couleur plus azurée. De joie et de douleur l'Infante pénétrée Ne sait que dire ni comment Se dérober à son engagement. "Princesse, demandez−en une, Lui dit sa Marraine tout bas, Qui plus brillante et moins commune, Soit de la couleur de la Lune. Il ne vous la donnera pas." A peine la Princesse en eut fait la demande Que le Roi dit à son Brodeur : "Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur Et que dans quatre jours sans faute on me la rende." Le riche habillement fut fait au jour marqué, Tel que le Roi s'en était expliqué. Dans les Cieux où la Nuit a déployé ses voiles, La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent Lors même qu'au milieu de son cours diligent Sa plus vive clarté fait pâlir les étoles : La Princesse admirant ce merveilleux habit, Etait à consentir presque délibérée ; Mais par sa Marraine inspirée, Peau d'Ane 35
  • 36. Contes Au Prince amoureux elle dit : "Je ne saurais être contente Que je n'aie une Robe encore plus brillante Et de la couleur du Soleil." Le Prince qui l'aimait d'un amour sans pareil, Fit venir aussitôt un riche Lapidaire Et lui commanda de la faire D'un superbe tissu d'or et de diamants, Disant que s'il manquait à le bien satisfaire, Il le ferait mourir au milieu des tourments. Le Prince fut exempt de s'en donner la peine, Car l'ouvrier industrieux, Avant la fin de la semaine, Fit apporter l'ouvrage précieux, Si beau, si vif, si radieux, Que le blond Amant de Clymène, Lorsque sur la voûte des Cieux Dans son char d'or il se promène, D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux. L'Infante que ces dons achèvent de confondre, A son Père, à son Roi ne sait plus que répondre. Sa Marraine aussitôt la prenant par la main : "Il ne faut pas, lui dit−elle à l'oreille, Demeurer en si beau chemin ; Est−ce une si grande merveille Que tous ces dons que vous en recevez, Tant qu'il aura l'Ane que vous savez, Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse ? Demandez−lui la peau de ce rare Animal. Comme il est toute sa ressource, Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal." Cette Fée était bien savante, Et cependant elle ignorait encor Que l'amour violent pourvu qu'on le contente, Compte pour rien l'argent et l'or ; La peau fut galamment aussitôt accordée Que l'Infante l'eut demandée. Cette Peau quand on l'apporta Terriblement l'épouvanta Et la fit de son sort amèrement se plaindre. Sa Marraine survint et lui représenta Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre ; Qu'il faut laisser penser au Roi Qu'elle est tout à fait disposée A subir avec lui la conjugale Loi, Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée, Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointain Peau d'Ane 36
  • 37. Contes Pour éviter un mal si proche et si certain. "Voici, poursuivit−elle, une grande cassette Où nous mettrons tous vos habits, Votre miroir, votre toilette, Vos diamants et vos rubis. Je vous donne encor ma Baguette ; En la tenant en votre main, La cassette suivra votre même chemin Toujours sous la Terre cachée ; Et lorsque vous voudrez l'ouvrir, A peine mon bâton la Terre aura touchée Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir. Pour vous rendre méconnaissable, La dépouille de l'Ane est un masque admirable. Cachez−vous bien dans cette peau, On ne croira jamais, tant elle est effroyable, Qu'elle renferme rien de beau. La Princesse ainsi travestie De chez la sage Fée à peine fut sortie, Pendant la fraîcheur du matin, Que le Prince qui pour la Fête De son heureux Hymen s'apprête, Apprend tout effrayé son funeste destin. Il n'est point de maison, de chemin d'avenue, Qu'on ne parcoure promptement ; Mais on s'agite vainement, On ne peut deviner ce qu'elle est devenue. Partout se répandit un triste et noir chagrin ; Plus de Noces, plus de Festin, Plus de Tarte, plus de Dragées ; Les Dames de la Cour, toutes découragées, N'en dînèrent point la plupart ; Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande, Car il en déjeuna fort tard, Et qui pis est n'eut point d'offrande. L'Infante cependant poursuivait son chemin, Le visage couvert d'une vilaine crasse ; A tous Passants elle tendait la main, Et tâchait pour servir de trouver une place. Mais les moins délicats et les plus malheureux La voyant si maussade et si pleine d'ordure, Ne voulaient écouter ni retirer chez eux Une si sale créature. Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ; Enfin elle arriva dans une Métairie Peau d'Ane 37
  • 38. Contes Où la Fermière avait besoin D'une souillon, dont l'industrie Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons Et nettoyer l'auge aux Cochons. On la mit dans un coin au fond de la cuisine Où les Valets, insolente vermine, Ne faisaient que la tirailler, La contredire et la railler ; Ils ne savaient quelle pièce lui faire, La harcelant à tout propos ; Elle était la butte ordinaire De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots. Elle avait le Dimanche un peu plus de repos ; Car, ayant du matin fait sa petite affaire, Elle entrait dans sa chambre et tenant son huis clos, Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette, Mettait proprement sa toilette, Rangeait dessus ses petits pots. Devant son grand miroir, contente et satisfaite, De la Lune tantôt la robe elle mettait, Tantôt celle où le feu du Soleil éclatait, Tantôt la belle robe bleue Que tout l'azur des Cieux ne saurait égaler, Avec ce chagrin seul que leur traînante queue. Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler. Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche Et plus brave cent fois que nulle autre n'était ; Ce doux plaisir la sustentait Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche. J'oubliais à dire en passant Qu'en cette grande Métairie D'un Roi magnifique et puissant Se faisait la Ménagerie, Que là, Poules de Barbarie, Râles, Pintades, Cormorans, Oisons musqués, Canes Petières, Et mille autres oiseaux de bizarres manières, Entre eux presque tous différents, Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières. Le fils du Roi dans ce charmant séjour Venait souvent au retour de la Chasse Se reposer, boire à la glace Avec les Seigneurs de sa Cour. Tel ne fut point le beau Céphale : Son air était Royal, sa mine martiale, Propre à faire trembler les plus fiers bataillons. Peau d'Ane de fort loin le vit avec tendresse, Peau d'Ane 38
  • 39. Contes Et reconnut par cette hardiesse Que sous sa crasse et ses haillons Elle gardait encor le coeur d'une Princesse. "Qu'il a l'ai grand, quoiqu'il l'ait négligé, Qu'il est aimable, disait−elle, Et que bienheureuse est la belle A qui son coeur est engagé ! D'une robe de rien s'il m'avait honorée, Je m'en trouverais plus parée Que de toutes celles que j'ai." Un jour le jeune Prince errant à l'aventure De basse−cour en basse−cour, Passa dans une allée obscure Où de Peau d'Ane était l'humble séjour. Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure. Comme il était fête ce jour, Elle avait pris une riche parure Et ses superbes vêtements Qui, tissus de fin or et de gros diamants, Egalaient du Soleil la clarté la plus pure. Le Prince au gré de son désir La contemple et ne peut qu'à peine, En la voyant, reprendre haleine, Tant il est comblé de plaisir. Quels que soient les habits, la beauté du visage, Son beau tour, sa vive blancheur, Ses traits fins, sa jeune fraîcheur Le touchent cent fois davantage ; Mais un certain air de grandeur, Plus encore une sage et modeste pudeur, Des beautés de son âme assuré témoignage, S'emparèrent de tout son coeur. Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte, Il voulut enfoncer la porte ; Mais croyant voir une Divinité, Trois fois par le respect son bras fut arrêté. Dans le Palais, pensif il se retire, Et là, nuit et jour il soupire ; Il ne veut plus aller au Bal Quoiqu'on soit dans le Carnaval. Il hait la Chasse, il hait la Comédie, Il n'a plus d'appétit, tout lui fait mal au coeur, Et le fond de sa maladie Est une triste et mortelle langueur. Il s'enquit quelle était cette Nymphe admirable Qui demeurait dans une basse−cour, Peau d'Ane 39
  • 40. Contes Au fond d'une allée effroyable, Où l'on ne voit goutte en plein jour. "C'est, lui dit−on, Peau d'Ane, en rien Nymphe ni belle Et que Peau d'Ane l'on appelle, A cause de la Peau qu'elle met sur son cou ; De l'Amour c'est le vrai remède, La bête en un mot la plus laide, Qu'on puisse voir après le Loup." On a beau dire, il ne saurait le croire ; Les traits que l'amour a tracés Toujours présents à sa mémoire N'en seront jamais effacés. Cependant la Reine sa Mère Qui n'a que lui d'enfant pleure et se désespère ; De déclarer son mal elle le presse en vain, Il gémit, il pleure, il soupire, Il ne dit rien, si ce n'est qu'il désire Que Peau d'Ane lui fasse un gâteau de sa main ; Et la Mère ne sait ce que son Fils veut dire. "O Ciel ! Madame, lui dit−on, Cette Peau d'Ane est une noire Taupe Plus vilaine encore et plus gaupe Que le plus sale Marmiton. − N'importe, dit la Reine, il le faut satisfaire Et c'est à cela seul que nous devons songer." Il aurait eu de l'or, tant l'aimait cette Mère, S'il en avait voulu manger. Peau d'Ane donc prend sa farine Qu'elle avait fait bluter exprès Pour rendre sa pâte plus fine, Son sel, son beurre et ses oeufs frais ; Et pour bien faire sa galette, S'enferme seule en sa chambrette. D'abord elle se décrassa Les mains, les bras et le visage, Et prit un corps d'argent que vite elle laça Pour dignement faire l'ouvrage Qu'aussitôt elle commença. On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte, De son doigt par hasard il tomba dans la pâte Un de ses anneaux de grand prix ; Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire Assurent que par elle exprès il y fut mis ; Et pour moi franchement je l'oserais bien croire, Fort sûr que, quand le Prince à sa porte aborda Et par le trou la regarda, Elle s'en était aperçue : Peau d'Ane 40
  • 41. Contes Sur ce point la femme est si drue Et son oeil va si promptement Qu'on ne peut la voir un moment Qu'elle ne sache qu'on l'a vue. Je suis bien sûr encor, et j'en ferais serment, Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant La Bague ne fût bien reçue. On ne pétrit jamais un si friand morceau, Et le Prince trouva la galette si bonne Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne Il n'avalât aussi l'anneau. Quand il en vit l'émeraude admirable, Et du jonc d'or le cercle étroit, Qui marquait la forme du doigt, Son coeur en fut touché d'une joie incroyable ; Sous son chevet il le mit à l'instant, Et son mal toujours augmentant, Les Médecins sages d'expérience, En le voyant maigrir de jour en jour, Jugèrent tous, par leur grande science, Qu'il était malade d'amour. Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die, Est un remède exquis pour cette maladie, On conclut à le marier ; Il s'en fit quelque temps prier, Puis dit : "Je le veux bien, pourvu que l'on me donne En mariage la personne Pour qui cet anneau sera bon." A cette bizarre demande, De la Reine et du Roi la surprise fut grande ; Mais il était si mal qu'on n'osa dire non. Voilà donc qu'on se met en quête De celle que l'anneau, sans nul égard du sang, Doit placer dans un si haut rang ; Il n'en est point qui ne s'apprête A venir présenter son doigt Ni qui veuille céder son droit. Le bruit ayant couru que pour prétendre au Prince, Il faut avoir le doigt bien mince, Tout Charlatan, pour être bienvenu, Dit qu'il a le secret de le rendre menu ; L'une, en suivant son bizarre caprice, Comme une rave le ratisse ; L'autre en coupe un petit morceau ; Une autre en le pressant croit qu'elle l'apetisse ; Et l'autre, avec de certaine eau, Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau ; Peau d'Ane 41
  • 42. Contes Il n'est enfin point de manoeuvre Qu'une Dame ne mette en oeuvre, Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau. L'essai fut commencé par les jeunes Princesses, Les Marquises et les Duchesses ; Mais leurs doigts quoique délicats, Etaient trop gros et n'entraient pas. Les Comtesses, et les Baronnes, Et toutes les nobles Personnes, Comme elles tour à tour présentèrent leur main Et la présentèrent en vain. Ensuite vinrent les Grisettes. Dont les jolis et menus doigts, Car il en est de très bien faites, Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois. Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde D'un dédain presque égal rebutait tout le monde. Il fallut en venir enfin Aux Servantes, aux Cuisinières, Aux Tortillons, aux Dindonnières, En un mot à tout le fretin, Dont les rouges et noires pattes, Non moins que les mains délicates, Espéraient un heureux destin. Il s'y présenta mainte fille Dont le doigt, gros et ramassé, Dans la Bague du Prince eût aussi peu passé Qu'un câble au travers d'un aiguille. On crut enfin que c'était fait, Car il ne restait en effet, Que la pauvre Peau d'Ane au fond de la cuisine. Mais comment croire, disait−on, Qu'à régner le Ciel la destine ! Le Prince dit : "Et pourquoi non ? Qu'on la fasse venir." Chacun se prit à rire, Criant tout haut : "Que veut−on dire, De faire entrer ici cette sale guenon ? " Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Une petite main qui semblait de l'ivoire Qu'un peu de pourpre a coloré, Et que de la Bague fatale, D'une justesse sans égale Son petit doigt fut entouré, La Cour fut dans une surprise Qui ne peut pas être comprise. On la menait au Roi dans ce transport subit ; Peau d'Ane 42
  • 43. Contes Mais elle demanda qu'avant que de paraître Devant son Seigneur et son Maître, On lui donnât le temps de prendre un autre habit. De cet habit, pour la vérité dire, De tous côtés on s'apprêtait à rire ; Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartements, Et qu'elle eut traversé les salles Avec ses pompeux vêtements Dont les riches beautés n'eurent jamais d'égales ; Que ses aimables cheveux blonds Mêlés de diamants dont la vive lumière En faisait autant de rayons, Que ses yeux bleus, grands, doux et longs, Qui pleins d'une Majesté fière Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser, Et que sa taille enfin si menue et si fine Qu'avecque ses deux mains on eût pu l'embrasser, Montrèrent leurs appas et leur grâce divine, Des Dames de la Cour, et de leurs ornements Tombèrent tous les agréments. Dans la joie et le bruit de toute l'Assemblée, Le bon Roi ne se sentait pas De voir sa Bru posséder tant d'appas ; La Reine en était affolée, Et le Prince son cher Amant, De cent plaisirs l'âme comblée, Succombait sous le poids de son ravissement. Pour l'Hymen aussitôt chacun prit ses mesures ; Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour, Qui, tous brillants de diverses parures, Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour. On en vit arriver des climats de l'Aurore, Montés sur de grands Eléphants ; Il en vint du rivage More, Qui, plus noirs et plus laids encore, Faisaient peur aux petits enfants ; Enfin de tous les coins du Monde, Il en débarque et la Cour en abonde. Mais nul Prince, nul Potentat, N'y parut avec tant d'éclat Que le Père de l'Epousée, Qui d'elle autrefois amoureux Avait avec le temps purifié les feux Dont son âme était embrasée. Il en avait banni tout désir criminel Et de cette odieuse flamme Le peu qui restait dans son âme N'en rendait que plus vif son amour paternel. Peau d'Ane 43
  • 44. Contes Dès qu'il la vit : "Que béni soit le Ciel Qui veut bien que je te revoie, Ma chère enfant", dit−il, et tout pleurant de joie, Courut tendrement l'embrasser ; Chacun à son bonheur voulut s'intéresser, Et le futur Epoux était ravi d'apprendre Que d'un Roi si puissant il devenait le Gendre. Dans ce moment la Marraine arriva Qui raconta toute l'histoire, Et par son récit acheva De combler Peau d'Ane de gloire. Il n'est pas malaisé de voir Que le but de ce Conte est qu'un Enfant apprenne Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine. Que de manquer à son devoir ; Que la Vertu peut être infortunée Mais qu'elle est toujours couronnée ; Que contre un fol amour et ses fougueux transports La Raison la plus forte est une faible digue, Et qu'il n'est point de si riches trésors Dont un Amant ne soit prodigue ; Que de l'eau claire et du pain bis Suffisent pour la nourriture De toute jeune Créature, Pourvu qu'elle ait de beaux habits ; Que sous le Ciel il n'est point de femelle Qui ne s'imagine être belle, Et qui souvent ne s'imagine encor Que si des trois Beautés la fameuse querelle S'était démêlée avec elle, Elle aurait eu la pomme d'or. Le Conte de Peau d'Ane est difficile à croire, Mais tant que dans le Monde on aura des Enfants, Des Mères et des Mères−grands, On en gardera la mémoire. Peau d'Ane 44
  • 45. Contes Les souhaits ridicules Conte A Mademoiselle de la C*** Si vous étiez moins raisonnable, Je me garderais bien de venir vous conter La folle et peu galante fable Que je m'en vais vous débiter. Une aune de Boudin en fournit la matière. "Une aune de Boudin, ma chère ! Quelle pitié ! c'est une horreur", S'écriait une Précieuse, Qui toujours tendre et sérieuse Ne veut ouïr parler que d'affaires de coeur. Mais vous qui mieux qu'Ame qui vive Savez charmer en racontant, Et dont l'expression est toujours si naïve, Que l'on croit voir ce qu'on entend ; Qui savez que c'est la manière Dont quelque chose est inventé, Qui beaucoup plus que la matière De tout Récit fait la beauté, Vous aimerez ma fable et sa moralité ; J'en ai, j'ose le dire, une assurance entière. Il était une fois un pauvre Bûcheron Qui las de sa pénible vie, Avait, disait−il, grande envie De s'aller reposer aux bords de l'Achéron : Représentant, dans sa douleur profonde, Que depuis qu'il était au monde, Le Ciel cruel n'avait jamais Voulu remplir un seul de ses souhaits. Un jour que, dans le Bois, il se mit à se plaindre, A lui, la foudre en main, Jupiter s'apparut. On aurait peine à bien dépeindre La peur que le bonhomme en eut. "Je ne veux rien, dit−il, en se jetant par terre, Point de souhaits, point de Tonnerre, Seigneur, demeurons but à but. − Cesse d'avoir aucune crainte ; Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte, Te faire voir le tort que tu me fais. Ecoute donc. Je te promets, Moi qui du monde entier suis le souverain maître, D'exaucer pleinement les trois premiers souhaits Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être. Les souhaits ridicules 45
  • 46. Contes Vois ce qui peut te rendre heureux, Vois ce qui peut te satisfaire ; Et comme ton bonheur dépend tout de tes voeux, Songes−y bien avant que de les faire." A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta, Et le gai Bûcheron, embrassant sa falourde, Pour retourner chez lui sur son dos la jeta. Cette charge jamais ne lui parut moins lourde. "Il ne faut pas, disait−il en trottant, Dans tout ceci, rien faire à la légère ; Il faut, le cas est important, En prendre avis de notre ménagère. Çà, dit−il, en entrant sous son toit de fougère, Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère, Nous sommes riches à jamais, Et nous n'avons qu'à faire des souhaits." Là−dessus tout au long le fait il lui raconte. A ce récit, l'Epouse vive et prompte Forma dans son esprit mille vastes projets ; Mais considérant l'importance De s'y conduire avec prudence : "Blaise, mon cher ami, dit−elle à son époux, Ne gâtons rien par notre impatience ; Examinons bien entre nous Ce qu'il faut faire en pareille occurrence ; Remettons à demain notre premier souhait Et consultons notre chevet. − Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Blaise ; Mais va tirer du vin derrière ces fagots." A son retour il but, et goûtant à son aise Près d'un grand feu la douceur du repos, Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise : "Pendant que nous avons une si bonne braise, Qu'une aune de Boudin viendrait bien à propos ! " A peine acheva−t−il de prononcer ces mots, Que sa femme aperçut, grandement étonnée, Un Boudin fort long, qui partant D'un des coins de la cheminée, S'approchait d'elle en serpentant. Elle fit un cri dans l'instant ; Mais jugeant que cette aventure Avait pour cause le souhait Que par bêtise toute pure Son homme imprudent avait fait, Il n'est point de pouille et d'injure Que de dépit et de courroux Elle ne dît au pauvre époux. "Quand on peut, disait−elle, obtenir un Empire, De l'or, des perles, des rubis, Des diamants, de beaux habits, Les souhaits ridicules 46
  • 47. Contes Est−ce alors du Boudin qu'il faut que l'on désire ? − Eh bien, j'ai tort, dit−il, j'ai mal placé mon choix, J'ai commis une faute énorme, Je ferai mieux une autre fois. − Bon, bon, dit−elle, attendez−moi sous l'orme, Pour faire un tel souhait, il faut être bien boeuf ! " L'époux plus d'une fois, emporté de colère, Pensa faire tout bas le souhait d'être veuf, Et peut−être, entre nous, ne pouvait−il mieux faire : "Les hommes, disait−il, pour souffrir sont bien nés ! Peste soit du Boudin et du Boudin encore ; Plût à Dieu, maudite Pécore, Qu'il te pendît au bout du nez ! " La prière aussitôt du Ciel fut écoutée, Et dès que le Mari la parole lâcha, Au nez de l'épouse irritée L'aune de Boudin s'attacha. Ce prodige imprévu grandement le fâcha. Fanchon était jolie, elle avait bonne grâce, Et pour dire sans fard la vérité du fait, Cet ornement en cette place Ne faisait pas un bon effet ; Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage, Il l'empêchait de parler aisément, Pour un époux merveilleux avantage, Et si grand qu'il pensa dans cet heureux moment Ne souhaiter rien davantage. "Je pourrais bien, disait−il à part soi, Après un malheur si funeste, Avec le souhait qui me reste, Tout d'un plein saut me faire Roi. Rien n'égale, il est vrai, la grandeur souveraine ; Mais encore faut−il songer Comment serait faite la Reine, Et dans quelle douleur ce serait la plonger De l'aller placer sur un trône Avec un nez plus long qu'une aune. Il faut l'écouter sur cela, Et qu'elle−même elle soit la maîtresse De devenir une grande Princesse En conservant l'horrible nez qu'elle a, Ou de demeurer Bûcheronne Avec un nez comme une autre personne, Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur−là." La chose bien examinée, Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet, Et que, quand on est couronnée, On a toujours le nez bien fait ; Les souhaits ridicules 47
  • 48. Contes Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède, Elle aima mieux garder son Bavolet Que d'être Reine et d'être laide. Ainsi le Bûcheron ne changea point d'état, Ne devint point grand Potentat, D'écus ne remplit point sa bourse, Trop heureux d'employer le souhait qui restait, Faible bonheur, pauvre ressource, A remettre sa femme en l'état qu'elle était. Bien est donc vrai qu'aux hommes misérables, Aveugles, imprudents, inquiets, variables, Pas n'appartient de faire des souhaits, Et que peu d'entre eux sont capables De bien user dons que le Ciel leur a faits. Les souhaits ridicules 48
  • 49. Contes Histoires ou contes du temps passé avec des moralités Histoires ou contes du temps passé avec des moralités 49
  • 50. Contes A Mademoiselle MADEMOISELLE, On ne trouvera pas étrange qu'un Enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil, mais on s'étonnera qu'il ait eu la hardiesse de vous les présenter. Cependant, Mademoiselle, quelque disproportion qu'il y ait entre la simplicité de ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d'abord. Ils renferment tous une Morale très sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent ; d'ailleurs comme rien ne marque tant la vaste étendue d'un esprit, que de pouvoir s'élever en même temps aux plus grandes choses, et s'abaisser aux plus petites, on ne sera point surpris que la même Princesse, à qui la Nature et l'éducation ont rendu familier ce qu'il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles. Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres Familles, où la louable impatience d'instruire les enfants fait imaginer des Histoires dépourvues de raison, pour s'accommoder à ces mêmes enfants qui n'en ont pas encore ; mais à qui convient−il mieux de connaître comment vivent les Peuples, qu'aux Personnes que le Ciel destine à les conduire ? Le désir de cette connaissance a poussé des Héros, et même des Héros de votre Race, jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près et par eux−mêmes ce qui s'y passait de plus particulier : cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu'il en soit, MADEMOISELLE, Pouvais−je mieux choisir pour rendre vraisemblable Ce que la Fable a d'incroyable ? Et jamais Fée au temps jadis Fit−elle à jeune Créature, Plus de dons, et de dons exquis, Que vous en a fait la Nature ? Je suis avec un très profond respect, MADEMOISELLE, De Votre Altesse Royale, Le très humble et très obéissant serviteur, P. DARMANCOUR. A Mademoiselle 50
  • 51. Contes La belle au bois dormant Conte Il était une fois un Roi et une Reine, qui étaient si fâchés de n'avoir point d'enfants, si fâchés qu'on ne saurait dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde ; voeux, pèlerinages, menues dévotions, tout fut mis en oeuvre, et rien n'y faisait. Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha d'une fille : on fit un beau Baptême ; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées qu'on pût trouver dans le Pays (il s'en trouva sept), afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des Fées en ce temps−là, la Princesse eût par ce moyen toutes les perfections imaginables. Après les cérémonies du Baptême toute la compagnie revint au Palais du Roi, où il y avait un grand festin pour les Fées. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique, avec un étui d'or massif, où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée qu'on n'avait point priée parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une Tour et qu'on la croyait morte, ou enchantée. Le Roi lui fit donner un couvert, mais il n'y eut pas moyen de lui donner un étui d'or massif, comme aux autres, parce que l'on n'en avait fait faire que sept pour les sept Fées. La vieille crut qu'on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes Fées qui se trouva auprès d'elle l'entendit, et jugeant qu'elle pourrait donner quelque fâcheux don à la petite Princesse, alla dès qu'on fut sorti de table se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer autant qu'il lui serait possible le mal que la vieille aurait fait. Cependant les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune lui donna pour don qu'elle serait la plus belle personne du monde, celle d'après qu'elle aurait de l'esprit comme un Ange, la troisième qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait, la quatrième qu'elle danserait parfaitement bien, la cinquième qu'elle chanterait comme un Rossignol, et la sixième qu'elle jouerait de toutes sortes d'instruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la Princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait. Ce terrible don fit frémir toute la compagnie, et il n'y eût personne qui ne pleurât. Dans ce moment la jeune Fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : "Rassurez−vous, Roi et Reine, votre fille n'en mourra pas ; il est vrai que je n'ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que mon ancienne a fait. La Princesse se percera la main d'un fuseau ; mais au lieu d'en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d'un Roi viendra la réveiller." Le Roi, pour tâcher d'éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier aussitôt un Edit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d'avoir des fuseaux chez soi sur peine de la vie. Au bout de quinze ou seize ans, le Roi et la Reine étant allés à une de leurs Maisons de plaisance, il arriva que la jeune Princesse courant un jour dans le Château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon dans un petit galetas, où une bonne Vieille était seule à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point oui parler des défenses que le Roi avait faites de filer au fuseau. "Que faites−vous là, ma bonne femme ? dit la Princesse. − Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas. − Ah ! que cela est joli, reprit la Princesse, comment faites−vous ? donnez−moi que je voie si j'en ferais bien autant." Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau, que comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'Arrêt des Fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main, et tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les temples avec de l'eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisait revenir. Alors le Roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des Fées, et jugeant bien qu'il fallait que cela arrivât, puisque les Fées l'avaient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d'or et d'argent. On eût dit d'un Ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n'avait pas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l'entendait respirer doucement, ce La belle au bois dormant 51
  • 52. Contes qui faisait voir qu'elle n'était pas morte. Le Roi ordonna qu'on la laissât dormir en repos, jusqu'à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne Fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le Royaume de Mataquin, à douze mille lieues de là, lorsque l'accident arriva à la Princesse ; mais elle en fut avertie en un instant par un petit Nain, qui avait des bottes de sept lieues (c'était des bottes avec lesquelles on faisait sept lieues d'une seule enjambée). La Fée partit aussitôt, et on la vit au bout d'une heure arriver dans un chariot tout de feu, traîné par des dragons. Le Roi lui alla présenter la main à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu'il avait fait ; mais comme elle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la Princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux Château : voici ce qu'elle fit. Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce Château (hors le Roi et la Reine), Gouvernantes, Filles d'Honneur, Femmes de Chambre, Gentilshommes, Officier, Maîtres d'Hôtel, Cuisiniers, Marmitons, Galopins, Gardes, Suisses, Pages, Valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les Ecuries, avec les Palefreniers, les gros mâtins de basse−cour, de la petite Pouffe, petite chienne de la Princesse, qui était auprès d'elle sur son lit. Dès qu'elle les eut touchés, ils s'endormirent tous, pour ne se réveiller qu'en même temps que leur Maîtresse, afin d'être tout prêts à le servir quand elle en aurait besoin ; les broches mêmes qui étaient au feu toutes pleines de perdrix et de faisans s'endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment ; les Fées n'étaient pas longues à leur besogne. Alors le Roi et la Reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu'elle s'éveillât, sortirent du Château, et firent publier des défenses à qui que ce soit d'en approcher. Ces défenses n'étaient pas nécessaires, car il crût dans un quart d'heure tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d'épines entrelacées les unes dans les autres, que bête ni homme n'y aurait pu passer : en sorte qu'on ne voyait plus que le haut des Tours du Château, encore n'était−ce que de bien loin. On ne douta point que la Fée n'eût encore fait là un tour de son métier, afin que la Princesse, pendant qu'elle dormirait, n'eût rien à craindre des Curieux. Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté−là, demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au−dessus d'un grand bois fort épais ; chacun lui répondit selon qu'il en avait ouï parler. Les uns disaient que c'était un vieux Château où il revenait des Esprits ; les autres que tous les Sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plus commune opinion était qu'un Ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu'il pouvait attraper, pour les pouvoir manger à son aise, et sans qu'on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois. Le Prince ne savait qu'en croire, lorsqu'un vieux Paysan prit la parole, et lui dit : "Mon Prince, il y a plus de cinquante ans que j'ai ouï dire à mon père qu'il y avait dans ce Château une Princesse, la plus belle du monde ; qu'elle y devait dormir cent ans, et qu'elle serait réveillée par le fils d'un Roi, à qui elle était réservée." Le jeune Prince, à ce discours, se sentit tout de feu ; il crut sans balancer qu'il mettrait fin à un si belle aventure ; et poussé par l'amour et par la gloire, il résolut de voir sur−le−champ ce qui en était. A peine s'avança−t−il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s'écartèrent d'elles−mêmes pour le laisser passer : il marche vers le Château qu'il voyait au bout d'une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés dès qu'il avait été passé. Il ne laissa pas de continuer son chemin : un Prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant−cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses, qu'ils n'étaient qu'endormis, et leurs tasses où il y avait encore quelques gouttes de vin montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant. Il passe une grande cour pavée de marbre, il monte l'escalier, il entre dans la salle des Gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule, et ronflants de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de Gentilshommes et de Dames, dormants tous, les uns debout, les autres assis ; il entre dans une chambre toute dorée, et il vit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu : une Princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s'approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d'elle. Alors comme la fin de l'enchantement était venue, la Princesse s'éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu'une première vue ne semblait le permettre : "Est−ce vous, mon Prince ? lui dit−elle, vous vous êtes bien fait attendre." Le La belle au bois dormant 52
  • 53. Contes Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l'assura qu'il l'aimait plus que lui−même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage ; peu d'éloquence, beaucoup d'amour. Il était plus embarrassé qu'elle, et l'on ne doit pas s'en étonner ; elle avait eu le temps de songer à ce qu'elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l'Histoire n'en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu'ils se parlaient, et ils ne s'étaient pas encore dit la moitié des choses qu'ils avaient à se dire. Cependant tout le Palais s'était réveillé avec la Princesse ; chacun songeait à faire sa charge, et comme ils n'étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim ; la Dame d'honneur, pressée comme les autres, s'impatienta, et dit tout haut à la Princesse que la viande était servie. Le Prince aida à la Princesse à se lever ; elle était tout habillée et fort magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu'elle était habillée comme ma mère−grand, et qu'elle avait un collet monté ; elle n'en était pas moins belle. Ils passèrent dans un Salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les Officiers de la Princesse ; les Violons et les Hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, quoiqu'il y eût près de cent ans qu'on ne les jouât plus ; et après soupé, sans perdre de temps, le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Dame d'honneur leur tira le rideau : ils dormirent peu, la Princesse n'en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta dès le matin pour retourner à la Ville, où son Père devait être en peine de lui. Le Prince lui dit qu'en chassant il s'était perdu dans la forêt, et qu'il avait couché dans la hutte d'un Charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le Roi son père, qui était bon homme, le crut, mais sa Mère n'en fut pas bien persuadée, et voyant qu'il allait presque tous les jours à la chasse, et qu'il avait toujours une raison en main pour s'excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle ne douta plus qu'il n'eût quelque amourette : car il vécut avec la Princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l'Aurore, et le second un fils, qu'on nomma le Jour, parce qu'il paraissait encore plus beau que sa soeur. La Reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire expliquer, qu'il fallait se contenter dans la vie, mais il n'osa jamais se fier à elle de son secret ; il la craignait quoiqu'il l'aimât, car elle était de race Ogresse, et le Roi ne l'avait épousée qu'à cause de ses grands biens ; on disait même tout bas à la Cour qu'elle avait les inclinations des Ogres, et qu'en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le Prince ne voulut jamais rien dire. Mais quand le Roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et qu'il se vit le maître, il déclara publiquement son Mariage, et alla en grande cérémonie quérir la Reine sa femme dans son Château. On lui fit une entrée magnifique dans la Ville Capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants. Quelque temps après le Roi alla faire la guerre à l'Empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la Régence du Royaume à la Reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'Eté, et dès qu'il fut parti, la Reine−Mère envoya sa Bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son Maître d'Hôtel : "Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. − Ah ! Madame, dit le Maître d'Hôtel. − Je le veux, dit la Reine (et elle le dit d'un ton d'Ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la Sauce−robert." Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une Ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse−cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa Maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse−cour. Huit jours après la méchante Reine dit à son Maître d'Hôtel : "Je veux manger à mon souper le petit Jour." Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois ; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros Singe ; il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'Ogresse trouva admirablement bon. La belle au bois dormant 53
  • 54. Contes Cela était fort bien allé jusque−là ; mais un soir cette méchante Reine dit au Maître d'Hôtel : "Je veux manger la Reine à la même sauce que ses enfants." Ce fut alors que le pauvre Maître d'Hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune Reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la Ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la Reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois ; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune Reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la Reine−Mère. "Faites votre devoir, lui dit−elle, en lui tendant le col ; exécutez l'ordre qu'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés" ; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire. "Non, non, Madame, lui répondit le pauvre Maître d'Hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la Reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place." Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la Reine mangea à son soupé, avec le même appétit que si c'eût été la jeune Reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au Roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la Reine sa femme et ses deux enfants. Un soir qu'elle rôdait à son ordinaire dans les cours et basses−cours du Château pour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la Reine sa mère le voulait faire fouetter, à cause qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'Ogresse reconnut la voix de la Reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la Reine et ses enfants, le Maître d'Hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le Roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval ; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle ; personne n'osait l'en instruire, quand l'Ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle−même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le Roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants. MORALITE Attendre quelque temps pour avoir un Epoux, Riche, bien fait, galant et doux, La chose est assez naturelle, Mais l'attendre cent ans, et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle, Qui dormît si tranquillement. La Fable semble encor vouloir nous faire entendre, Que souvent de l'Hymen les agréables noeuds, Pour être différés, n'en sont pas moins heureux, Et qu'on ne perd rien pour attendre ; Mais le sexe avec tant d'ardeur, Aspire à la foi conjugale, Que je n'ai pas la force ni le coeur, De lui prêcher cette morale. La belle au bois dormant 54
  • 55. Contes Le petit chaperon rouge Conte Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère−grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit chaperon rouge. Un jour sa mère, ayant cuit et fait des galettes, lui dit : "Va voir comme se porte ta mère−grand, car on m'a dit qu'elle était malade, porte−lui une galette et ce petit pot de beurre." Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère−grand, qui demeurait dans un autre Village. En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n'osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la Forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un Loup, lui dit : "Je vais voir ma Mère−grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mère lui envoie. − Demeure−t−elle bien loin ? lui dit le Loup. − Oh ! oui, dit le petit chaperon rouge, c'est par delà le moulin que vous voyez tout là−bas, là−bas, à la première maison du Village. − Hé bien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi ; je m'y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin−là, et nous verrons qui plus tôt y sera." Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s'en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait. Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la Mère−grand ; il heurte : Toc, toc. "Qui est là ? − C'est votre fille le petit chaperon rouge (dit le Loup, en contre−faisant sa voix) qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie." La bonne Mère−grand, qui était dans son lit à cause qu'elle se trouvait un peu mal, lui cria : "Tire la chevillette, la bobinette cherra." Le Loup tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien ; car il y avait plus de trois jours qu'il n'avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s'alla coucher dans le lit de la Mère−grand, en attendant le petit chaperon rouge, qui quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc. "Qui est là ? " Le petit chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d'abord, mais croyant que sa Mère−grand était enrhumée, répondit : "C'est votre fille le petit chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma Mère vous envoie." Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix : "Tire la chevillette, la bobinette cherra." Le petit chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture : "Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi." Le petit chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère−grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit : "Ma mère−grand, que vous avez de grands bras ! − C'est pour mieux t'embrasser, ma fille. − Ma mère−grand, que vous avez de grandes jambes ! − C'est pour mieux courir, mon enfant. − Ma mère−grand, que vous avez de grandes oreilles ! − C'est pour mieux écouter, mon enfant. − Ma mère−grand, que vous avez de grands yeux ! − C'est pour mieux voir, mon enfant. − Ma mère−grand, que vous avez de grandes dents ! − C'est pour te manger." Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit chaperon rouge, et la mangea. MORALITE On voit ici que de jeunes enfants, Surtout de jeunes filles Belles, bien faites, et gentilles, Font très mal d'écouter toute sorte de gens, Le petit chaperon rouge 55
  • 56. Contes Et que ce n'est pas chose étrange, S'il en est tant que le loup mange. Je dis le loup, car tous les loups Ne sont pas de la même sorte ; Il en est d'une humeur accorte, Sans bruit, sans fiel et sans courroux, Qui privés, complaisants et doux, Suivent les jeunes Demoiselles Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ; Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux, De tous les Loups sont les plus dangereux. Le petit chaperon rouge 56
  • 57. Contes La Barbe bleue Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la Ville et à la Campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderie, et des carrosses tout dorés ; mais par malheur cet homme avait la Barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui. Une de ses Voisines, Dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en Mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues. La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'était que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point, et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme. Dès qu'on fut de retour à la Ville, le Mariage se conclut. Au bout d'un mois la Barbe bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en Province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence, qu'elle fît venir ses bonnes amies, qu'elle les menât à la Campagne si elle voulait, que partout elle fît bonne chère. "Voilà, lui dit−il, les clefs des deux grands garde−meubles, voilà celle de la vaisselle d'or et d'argent qui ne sert pas tous les jours, voilà celles de mes coffres−forts, où est mon or et mon argent, celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe−partout de tous les appartements. Pour cette petite clef−ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte, que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère." Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné ; et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage. Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât querir pour aller chez la jeune Mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa Maison, n'ayant osé y venir pendant que le Mari y était, à cause de sa Barbe bleue qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde−robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde−meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs, où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas. Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son Mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet. D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées ; après quelques moments elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs (c'était toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées et qu'il avait égorgées l'une après l'autre). Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main. Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s'en allait point ; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grais, il y La Barbe bleue 57
  • 58. Contes demeura toujours du sang, car la clef était Fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre. La Barbe bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu'il avait reçu des Lettres dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour. Le lendemain il lui redemanda les clefs, et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé." D'où vient, lui dit−il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres ? − Il faut, dit−elle, que je l'aie laissée là−haut sur ma table. − Ne manquez pas, dit la Barbe bleue, de me la donner tantôt." Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme : "Pourquoi y a−t−il du sang sur cette clef ? − Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort. − Vous n'en savez rien, reprit la Barbe bleue, je le sais bien, moi ; vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des Dames que vous y avez vues." Elle se jeta aux pieds de son Mari, en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était ; mais la Barbe bleue avait le coeur plus dur qu'un rocher. "Il faut mourir, Madame, lui dit−il, et tout à l'heure. − Puisqu'il faut mourir, répondit−elle, en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez−moi un peu de temps pour prier Dieu. − Je vous donne un demi−quart d'heure, reprit la Barbe bleue, mais pas un moment davantage." Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa soeur, et lui dit : "Ma soeur Anne (car elle s'appelait ainsi), monte, je te prie, sur le haut de la Tour, pour voir si mes frères ne viennent point ; ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui, et si tu les vois, fais−leur signe de se hâter." La soeur Anne monta sur le haut de la Tour, et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : "Anne, ma soeur Anne, ne vois−tu rien venir ? " Et la soeur Anne lui répondait : "Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie." Cependant la Barbe bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme : "Descends vite, ou je monterai là−haut. − Encore un moment, s'il vous plaît", lui répondait sa femme ; et aussitôt elle criait tout bas : "Anne, ma soeur Anne, ne vois−tu rien venir ? " Et la soeur Anne répondait : "Je ne vois rien que le Soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie." "Descends donc vite, criait la Barbe bleue, ou je monterai là−haut. − Je m'en vais" répondait sa femme, et puis elle criait : "Anne, ma soeur Anne, ne vois−tu rien venir ? − Je vois, répondit la soeur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté−ci. − Sont−ce mes frères ? − Hélas ! non, ma soeur, c'est un Troupeau de Moutons. − Ne veux−tu pas descendre ? criait la Barbe bleue. − Encore un moment", répondait sa femme ; et puis elle criait : "Anne, ma soeur Anne, ne vois−tu rien venir ? − Je vois, répondit−elle, deux Cavaliers qui viennent de ce côté−ci, mais ils sont bien loin encore... Dieu soit loué, s'écria−t−elle un moment après, ce sont mes frères ; je leur fais signe tant que je puis de se hâter." La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds toute épleurée et toute échevelée. "Cela ne sert de rien, dit la Barbe bleue, il faut mourir." Puis la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir. "Non, non, dit−il, recommande−toi bien à Dieu" ; et levant son bras... Dans ce moment on heurta si fort à la porte, que la Barbe bleue s'arrêta tout court : on ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux Cavaliers, qui mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue. Il reconnut que c'était les frères de sa femme, l'un Dragon et l'autre Mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son Mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses Frères. Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa soeur Anne avec un jeune Gentilhomme, dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des Charges de Capitaine à ses deux frères ; et le reste à se marier elle−même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue. MORALITE La Barbe bleue 58
  • 59. Contes La curiosité malgré tous ses attraits, Coûte souvent bien des regrets ; On en voit tous les jours mille exemples paraître. C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ; Dès qu'on le prend il cesse d'être, Et toujours il coûte trop cher. AUTRE MORALITE Pour peu qu'on ait l'esprit sensé, Et que du Monde on sache le grimoire, On voit bientôt que cette histoire Est un conte du temps passé ; Il n'est plus d'Epoux si terrible, Ni qui demande l'impossible, Fût−il malcontent et jaloux. Près de sa femme on le voit filer doux ; Et de quelque couleur que sa barbe puisse être, On a peine à juger qui des deux est le maître. La Barbe bleue 59
  • 60. Contes Le Maître Chat ou le Chat Botté Conte Un Meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son Moulin, son Ane, et son Chat. Les partages furent bientôt faits, ni le Notaire, ni le Procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le Moulin, le second eut l'Ane, et le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot : "Mes frères, disait−il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim." Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux : "Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un Sac, et me faire faire une paire de Bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez." Quoique le Maître du chat ne fît pas grand fond là−dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats et des Souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère. Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis. A peine fut−il couché, qu'il eut contentement ; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître chat tirant aussitôt les cordons le prit et le tua sans miséricorde. Tout glorieux de sa proie, il s'en alla chez le Roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l'Appartement de sa Majesté, où étant entré il fit une grande révérence au Roi, et lui dit : "Voilà, Sire, un Lapin de Garenne que Monsieur le Marquis de Carabas (c'était le nom qu'il lui prit en gré de donner à son Maître), m'a chargé de vous présenter de sa part. − Dis à ton Maître, répondit le Roi, que je le remercie, et qu'il me fait plaisir." Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert ; et lorsque deux Perdrix y furent entrées, il tira les cordons, et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au Roi, comme il avait fait le Lapin de garenne. Le Roi reçut encore avec plaisir les deux Perdrix, et lui fit donner pour boire. Le chat continua ainsi pendant deux ou trois mois à porter de temps en temps au Roi du Gibier de la chasse de son Maître. Un jour qu'il sut que le Roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille, la plus belle Princesse du monde, il dit à son Maître : "Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n'avez qu'à vous baigner dans la rivière à l'endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire." Le Marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu'il se baignait, le Roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force : "Au secours, au secours, voilà Monsieur le Marquis de Carabas qui se noie ! " A ce cri le Roi mit la tête à la portière, et reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du Gibier, il ordonna à ses Gardes qu'on allât vite au secours de Monsieur le Marquis de Carabas. Pendant qu'on retirait le pauvre Marquis de la rivière, le Chat s'approcha du Carrosse, et dit au Roi que dans le temps que son Maître se baignait, il était venu des Voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu'il eût crié au voleur de toute sa force ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. Le Roi ordonna aussitôt aux Officiers de sa Garde−robe d'aller querir un de ses plus beaux habits pour Monsieur le Marquis de Carabas. Le Roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu'on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau, et bien fait de sa personne), la fille du Roi le trouva fort à son gré, et le Comte de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards fort respectueux, et un peu tendres, qu'elle en devint amoureuse à la folie. Le Roi voulut qu'il montât dans son Carrosse, et qu'il fût de la promenade. Le Chat ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des Paysans qui fauchaient un Pré, il leur dit : "Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roi que le pré que vous fauchez appartient à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté." Le Roi ne manqua pas à demander Le Maître Chat ou le Chat Botté 60
  • 61. Contes aux Faucheux à qui était ce Pré qu'ils fauchaient. "C'est à Monsieur le Marquis de Carabas", dirent−ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur. "Vous avez là un bel héritage, dit le Roi au Marquis de Carabas. − Vous voyez, Sire, répondit le Marquis, c'est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années." Le maître chat, qui allait toujours devant, rencontra des Moissonneurs, et leur dit : "Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à Monsieur le Marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté." Le Roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu'il voyait. "C'est à Monsieur le Marquis de Carabas", répondirent les Moissonneurs, et le Roi s'en réjouit encore avec le Marquis. Le Chat, qui allait devant le Carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu'il rencontrait ; et le Roi était étonné des grands biens de Monsieur le Marquis de Carabas. Le maître Chat arriva enfin dans un beau Château dont le Maître était un Ogre, le plus riche qu'on ait jamais vu, car toutes les terres par où le Roi avait passé étaient de la dépendance de ce Château. Le Chat, qui eut soin de s'informer qui était cet Ogre, et ce qu'il savait faire, demanda à lui parler, disant qu'il n'avait pas voulu passer si près de son Château, sans avoir l'honneur de lui faire la révérence. L'Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre, et le fit reposer. "On m'a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toute sorte d'Animaux, que vous pouviez par exemple vous transformer en Lion, en Eléphant ? − Cela est vrai, répondit l'Ogre brusquement, et pour vous le montrer, vous m'allez voir devenir Lion." Le Chat fut si effrayé de voir un Lion devant lui, qu'il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles. Quelques temps après, le Chat, ayant vu que l'Ogre avait quitté sa première forme, descendit, et avoua qu'il avait eu bien peur. "On m'a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits Animaux, par exemple, de vous changer en un Rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. − Impossible ? reprit l'Ogre, vous allez voir", et en même temps il se changea en une Souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l'eut pas plus tôt aperçue qu'il se jeta dessus, et la mangea. Cependant le Roi, qui vit en passant le beau Château de l'Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du Carrosse qui passait sur le pont−levis, courut au−devant, et dit au Roi : "Votre Majesté soit la bienvenue dans le Château de Monsieur le Marquis de Carabas. − Comment, Monsieur le Marquis, s'écria le Roi, ce Château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces Bâtiments qui l'environnent ; voyons les dedans, s'il vous plaît." Le Marquis donna la main à la jeune Princesse, et suivant le Roi qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande Salle où ils trouvèrent une magnifique collation que l'Ogre avait fait préparer pour ses amis qui le devaient venir voir ce même jour−là, mais qui n'avaient pas osé entrer, sachant que le Roi y était. Le Roi charmé des bonnes qualités de Monsieur le Marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu'il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : "Il ne tiendra qu'à vous, Monsieur le Marquis, que vous ne soyez mon gendre." Le Marquis, faisant de grandes révérences, accepta l'honneur que lui faisait le Roi ; et dès le même jour épousa la Princesse. Le Chat devint grand Seigneur, et ne courut plus après les souris, que pour se divertir. MORALITE Quelque grand soit l'avantage De jouir d'un riche héritage Venant à nous de père en fils, Aux jeunes gens pour l'ordinaire, L'industrie et le savoir−faire Valent mieux que des biens acquis. AUTRE MORALITE Si le fils d'un Meunier, avec tant de vitesse, Gagne le coeur d'une Princesse, Le Maître Chat ou le Chat Botté 61
  • 62. Contes Et s'en fait regarder avec des yeux mourants, C'est que l'habit, la mine et la jeunesse, Pour inspirer de la tendresse, N'en sont pas des moyens toujours indifférents. Le Maître Chat ou le Chat Botté 62
  • 63. Contes Les Fées Conte Il était une fois une veuve qui avait deux filles ; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et pour l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la Cuisine et travailler sans cesse. Il fallait entre autre chose que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi−lieue du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire. "Oui−dà, ma bonne mère", dit cette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit : "Vous êtes si belle, si bonne, et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une Fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse." Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. "Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps" ; et en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux Roses, deux Perles, et deux gros Diamants. "Que vois−je là ! dit sa mère toute étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des Perles et des Diamants ; d'où vient cela, ma fille ? " (ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants. "Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille ; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre soeur quand elle parle ; ne seriez−vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. − Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine. − Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure." Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau Flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même Fée qui avait apparu à sa soeur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille. "Est−ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un Flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez. − Vous n'êtes guère honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud." D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : "Hé bien, ma fille ! − Hé bien, ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères, et deux crapauds. − O Ciel ! s'écria la mère, que vois−je là ? C'est sa soeur qui en est cause, elle me le paiera" ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la Forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer. "Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis." Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles, et autant de Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à un autre, l'emmena au Palais du Roi son père, où il l'épousa. Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois. Les Fées 63
  • 64. Contes MORALITE Les Diamants et les Pistoles, Peuvent beaucoup sur les Esprits ; Cependant les douces paroles Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix. AUTRE MORALITE L'honnêteté coûte des soins, Et veut un peu de complaisance, Mais tôt ou tard elle a sa récompense, Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins. Les Fées 64
  • 65. Contes Cendrillon ou la petite pantoufle de verre Conte Il était une fois un Gentilhomme qui épousa en secondes noces une femme, la plus hautaine et la plus fière qu'on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le Mari avait de son côté une jeune fille, mais d'une douceur et d'une bonté sans exemple ; elle tenait cela de sa Mère, qui était la meilleure personne du monde. Les noces ne furent pas plus tôt faites, que la Belle−mère fit éclater sa mauvaise humeur ; elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la Maison : c'était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celles de Mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses soeurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu'à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec patience, et n'osait s'en plaindre à son père qui l'aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement. Lorsqu'elle avait fait son ouvrage, elle s'allait mettre au coin de la cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis Cucendron. La cadette, qui n'était pas si malhonnête que son aînée, l'appelait Cendrillon ; cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d'être cent fois plus belle que ses soeurs, quoique vêtues très magnifiquement. Il arriva que le fils du Roi donna un bal, et qu'il en pria toutes les personnes de qualité : nos deux Demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le Pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux ; nouvelle peine pour Cendrillon, car c'était elle qui repassait le linge de ses soeurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s'habillerait. "Moi, dit l'aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. − Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire ; mais en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or, et ma barrière de diamants, qui n'est pas des plus indifférentes." On envoya querir la bonne coiffeuse, pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne Faiseuse : elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s'offrit même à les coiffer ; ce qu'elles voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient : "Cendrillon, serais−tu bien aise d'aller au Bal ? − Hélas, Mesdemoiselles, vous vous moquez de moi, ce n'est pas là ce qu'il me faut. − Tu as raison, on rirait bien si on voyait un Cucendron aller au Bal." Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien. Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant leur miroir. Enfin l'heureux jour arriva, on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu'elle put ; lorsqu'elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa Marraine, qui la vit toute en pleurs, lui demanda ce qu'elle avait. "Je voudrais bien... je voudrais bien..." Elle pleurait si fort qu'elle ne put achever. Sa Marraine, qui était Fée, lui dit : "Tu voudrais bien aller au Bal, n'est−ce pas ? − Hélas oui, dit Cendrillon en soupirant. − Hé bien, seras−tu bonne fille ? dit sa Marraine, je t'y ferai aller." Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : "Va dans le jardin et apporte−moi une citrouille." Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu'elle put trouver, et la porta à sa Marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au Bal. Sa Marraine la creusa, et n'ayant laissé que l'écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un Cendrillon ou la petite pantoufle de verre 65
  • 66. Contes Cocher : "Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un Cocher. − Tu as raison, dit sa Marraine, va voir." Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La Fée en prit un d'entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et l'ayant touché, il fut changé en un gros Cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues. Ensuite elle lui dit : "Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l'arrosoir, apporte−les−moi." Elle ne les eut pas plus tôt apportés que la Marraine les changea en six Laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s'y tenaient attachés, comme s'ils n'eussent fait autre chose toute leur vie. La Fée dit alors à Cendrillon : "Hé bien, voilà de quoi aller au bal, n'es−tu pas bien aise ? − Oui, mais est−ce que j'irai comme cela avec mes vilains habits ? " Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa Marraine lui recommanda sur toutes choses de ne pas passer minuit, l'avertissant que si elle demeurait au Bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses vieux habits reprendraient leur première forme. Elle promit à sa Marraine qu'elle ne manquerait pas de sortir du Bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le Fils du Roi, qu'on alla avertir qu'il venait d'arriver une grande Princesse qu'on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n'entendait qu'un bruit confus : "Ah, qu'elle est belle ! " Le Roi même, tout vieux qu'il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la Reine qu'il y avait longtemps qu'il n'avait vu une si belle et si aimable personne. Toutes les Dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir dès le lendemain de semblables, pourvu qu'il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles. Le Fils du Roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu'on l'admira encore davantage. On apporta une fort belle collation, dont le jeune Prince ne mangea point, tant il était occupé à la considérer. Elle alla s'asseoir auprès de ses soeurs, et leur fit mille honnêtetés : elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point. Lorsqu'elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts : elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s'en alla le plus vite qu'elle put. Dès qu'elle fut arrivée, elle alla trouver sa Marraine, et après l'avoir remerciée, elle lui dit qu'elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au Bal, parce que le Fils du Roi l'en avait priée. Comme elle était occupée à raconter à sa Marraine tout ce qui s'était passé au Bal, les deux soeurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir. "Que vous êtes longtemps à revenir ! " leur dit−elle en bâillant, en se frottant les yeux, et en s'étendant comme si elle n'eût fait que de se réveiller ; elle n'avait cependant pas eu envie de dormir depuis qu'elles s'étaient quittées. "Si tu étais venue au Bal, lui dit une de ses soeurs, tu ne t'y serais pas ennuyée : il y est venu la plus belle Princesse, la plus belle qu'on puisse jamais voir ; elle nous a fait mille civilités, elle nous a donné des oranges et des citrons." Cendrillon ne se sentait pas de joie : elle leur demanda le nom de cette Princesse ; mais elles lui répondirent qu'on ne la connaissait pas, que le Fils du Roi en était fort en peine, et qu'il donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était. Cendrillon sourit et leur dit : "Elle était donc bien belle ? Mon Dieu, que vous êtes heureuses, ne pourrais−je point la voir ? Hélas ! Mademoiselle Javotte, prêtez−moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours. − Vraiment, dit Mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêtez votre habit à un vilain Cucendron comme cela : il faudrait que je fusse bien folle." Cendrillon s'attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée si sa soeur eût bien voulu lui prêter son habit. Le lendemain les deux soeurs furent au Bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. Le Fils du Roi fut toujours auprès d'elle, et ne cessa de lui conter des douceurs ; la jeune Demoiselle ne s'ennuyait point, et oublia ce que sa Marraine lui avait recommandé ; de sorte qu'elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu'elle ne croyait pas qu'il fût encore onze heures : elle se leva et s'enfuit aussi légèrement qu'aurait fait une biche. Le Prince la suivit, mais il ne put l'attraper ; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits, rien ne lui étant resté de toute sa magnificence qu'une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu'elle avait laissé tomber. On demanda aux Gardes de la porte du Palais s'ils n'avaient Cendrillon ou la petite pantoufle de verre 66
  • 67. Contes point vu sortir une Princesse ; ils dirent qu'ils n'avaient vu sortir personne, qu'une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l'air d'une Paysanne que d'une Demoiselle. Quand ses deux soeurs revinrent du Bal, Cendrillon leur demanda si elles s'étaient encore bien diverties, et si la belle Dame y avait été ; elles lui dirent que oui, mais qu'elle s'était enfuie lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu'elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du Roi l'avait ramassée, et qu'il n'avait fait que la regarder pendant tout le reste du Bal, et qu'assurément il était fort amoureux de la belle personne à qui appartenait la petite pantoufle. Elles dirent vrai, car peu de jours après, le fils du Roi fit publier à son de trompe qu'il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l'essayer aux Princesses, ensuite aux Duchesses, et à toute la Cour, mais inutilement. On l'apporta chez les deux soeurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : "Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! " Ses soeurs se mirent à rire et à se moquer d'elle. Le Gentilhomme qui faisait l'essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était juste, et qu'il avait ordre de l'essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine, et qu'elle y était juste comme de cire. L'étonnement des deux soeurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l'autre petite pantoufle qu'elle mit à son pied. Là−dessus arriva la Marraine, qui ayant donné un coup de sa baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres. Alors ses deux soeurs la reconnurent pour la belle personne qu'elles avaient vue au Bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu'elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu'elle leur pardonnait de bon coeur, et qu'elle les priait de l'aimer bien toujours. On la mena chez le jeune Prince, parée comme elle était : il la trouva encore plus belle que jamais, et peu de jours après, il l'épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux soeurs au Palais, et les maria dès le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour. MORALITE La beauté pour le sexe est un rare trésor, De l'admirer jamais on ne se lasse ; Mais ce qu'on nomme bonne grâce Est sans prix, et vaut mieux encor. C'est ce qu'à Cendrillon fit avoir sa Marraine, En la dressant, en l'instruisant, Tant et si bien qu'elle en fit une Reine : (Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.) Belles, ce don vaut mieux que d'être bien coiffées, Pour engager un coeur, pour en venir à bout, La bonne grâce est le vrai don des Fées ; Sans elle on ne peut rien, avec elle, on peut tout. AUTRE MORALITE C'est sans doute un grand avantage, D'avoir de l'esprit, du courage, De la naissance, du bon sens, Et d'autres semblables talents, Qu'on reçoit du Ciel en partage ; Mais vous aurez beau les avoir, Pour votre avancement ce seront choses vaines, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre 67
  • 68. Contes Si vous n'avez, pour les faire valoir, Ou des parrains ou des marraines. Cendrillon ou la petite pantoufle de verre 68
  • 69. Contes Riquet à la houppe Conte Il était une fois une Reine qui accoucha d'un fils, si laid et si mal fait, qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance assura qu'il ne laisserait pas d'être aimable, parce qu'il aurait beaucoup d'esprit ; elle ajouta même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire, donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le mieux. Tout cela consola un peu la pauvre Reine, qui était bien affligée d'avoir mis au monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la houppe, car Riquet était le nom de la famille. Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour : la Reine en fut si aise, qu'on appréhenda que la trop grande joie qu'elle en avait ne lui fît mal. La même Fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la houppe était présente, et pour modérer la joie de la Reine, elle lui déclara que cette petite Princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup la Reine ; mais elle eut quelques moments après un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle accoucha se trouva extrêmement laide. "Ne vous affligez point tant, Madame, lui dit la Fée ; votre fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté. − Dieu le veuille, répondit la Reine ; mais n'y aurait−il point moyen de faire avoir un peu d'esprit à l'aînée qui est si belle ? − Je ne puis rien pour elle, Madame, du côté de l'esprit, lui dit la Fée, mais je puis tout du côté de la beauté ; et comme il n'y a rien que je ne veuille faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira." A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crûrent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté de l'aînée, et de l'esprit de la cadette. Il est vrai aussi que leurs défauts augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue d'oeil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu'on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite qu'elle n'eût pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d'eau sans en répandre la moitié sur ses habits. Quoique la beauté soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportait presque toujours sur son aînée dans toutes les Compagnies. D'abord on allait du côté de la plus belle pour la voir et pour l'admirer, mais bientôt après, on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui entendre dire mille choses agréables ; et on était étonné qu'en moins d'un quart d'heure l'aînée n'avait plus personne auprès d'elle, et que tout le monde s'était rangé autour de la cadette. L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua bien, et elle eût donné sans regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa soeur. La Reine, toute sage qu'elle était, ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune Prince Riquet à la houppe, qui étant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le Royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et toute la politesse imaginable. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit : "Je ne comprends point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez ; car, quoique je puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belles personnes, je puis dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre. − Cela vous plaît à dire, Monsieur", lui répondit la Princesse, et en demeure là. "La beauté, reprit Riquet à la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste ; et quand on le possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui Riquet à la houppe 69
  • 70. Contes puisse nous affliger beaucoup. − J'aimerais mieux, dit la Princesse, être aussi laide que vous et avoir de l'esprit, que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et être bête autant que je le suis. − Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il est de la nature de ce bien−là, que plus on en a, plus on croit en manquer. − Je ne sais pas cela, dit la Princesse, mais je sais bien que je suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue. − Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin à votre douleur. − Et comment ferez−vous ? dit la Princesse. − J'ai le pouvoir, Madame, dit Riquet à la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus, et comme vous êtes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'épouser." La Princesse demeura toute interdite, et ne répondit rien. "Je vois, reprit Riquet à la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, et je ne m'en étonne pas ; mais je vous donne un an tout entier pour vous y résoudre." La Princesse avait si peu d'esprit, et en même temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais ; de sorte qu'elle accepta la proposition qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'était auparavant ; elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d'une manière fine, aisée et naturelle. Elle commença dès ce moment une conversation galante et soutenue avec Riquet à la houppe, où elle brilla d'une telle force que Riquet à la houppe crut lui avoir donné plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui−même. Quand elle fut retournée au Palais, toute la Cour ne savait que penser d'un changement si subit et si extraordinaire, car autant qu'on lui avait ouï dire d'impertinences auparavant, autant lui entendait−on dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joie qui ne se peut imaginer ; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son aînée l'avantage de l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une Guenon fort désagréable. Le Roi se conduisait par ses avis, et allait même quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, et presque tous la demandèrent en Mariage ; mais elle n'en trouvait point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous sans s'engager à pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s'en étant aperçu lui dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un Epoux, et qu'elle n'avait qu'à se déclarer. Comme plus on a d'esprit et plus on a de peine à prendre une ferme résolution sur cette affaire, elle demanda, après avoir remercié son père, qu'il lui donnât du temps pour y penser. Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la houppe, pour rêver plus commodément à ce qu'elle avait à faire. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l'oreille plus attentivement, elle ouït que l'un disait : "Apporte−moi cette marmite" ; l'autre : "Donne−moi cette chaudière" ; l'autre : "Mets du bois dans ce feu." La terre s'ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons et de toutes sortes d'Officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main, et la queue de Renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse. La Princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient. "C'est, Madame, lui répondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet à la houppe, dont les noces se feront demain." La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avait été, et se ressouvenant tout à coup qu'il y avait un an qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le Prince Riquet à la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince lui avait donné, elle avait oublié toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet à la houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un Prince qui va se marier. "Vous me voyez, dit−il, Madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre, et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. − Je vous avouerai franchement, répondit la Princesse, que je n'ai pas encore pris ma résolution là−dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez. − Vous m'étonnez, Madame, lui dit Riquet à la houppe. − Je le crois, dit la Princesse, et assurément si j'avais affaire à un brutal, à un homme sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une Princesse n'a Riquet à la houppe 70
  • 71. Contes que sa parole, me dirait−il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous me l'avez promis ; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre à vous épouser ; comment voulez−vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donné, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'étais, je prenne aujourd'hui une résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps−là ? Si vous pensiez tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise, et de me faire voir plus clair que je ne voyais. − Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la houppe, serait bien reçu, comme vous venez de le dire, à vous reprocher votre manque de parole, pourquoi voulez−vous, Madame, que je n'en use pas de même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie ? Est−il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas ? Le pouvez−vous prétendre, vous qui en avez tant, et qui avez tant souhaité d'en avoir ? Mais venons au fait, s'il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a−t−il quelque chose en moi qui vous déplaise ? Etes−vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, et de mes manières ? − Nullement, répondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. − Si cela est ainsi, reprit Riquet à la houppe, je vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. − Comment cela se peut−il faire ? lui dit la Princesse. − Cela se fera, répondit Riquet à la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit ; et afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, sachez que la même Fée qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez, et à qui vous voudrez bien faire cette faveur. − Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau et le plus aimable ; et je vous en fais le don autant qu'il est en moi." La Princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu'elle eût jamais vu. Quelques−uns assurent que ce ne furent point les charmes de la Fée qui opérèrent, mais que l'amour seul fit cette Métamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait réflexion sur la persévérance de son Amant, sur sa discrétion, et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps, ni la laideur de son visage, que sa bosse ne lui sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait ; ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants, que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Héroïque. Quoi qu'il en soit, la Princesse lui promit sur−le−champ de l'épouser, pourvu qu'il en obtînt le consentement du Roi son Père. Le Roi ayant su que sa fille avait beaucoup d'estime pour Riquet à la houppe, qu'il connaissait d'ailleurs pour un Prince très spirituel et très sage, le reçut avec plaisir pour son gendre. Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il en avait donnés longtemps auparavant. MORALITE Ce que l'on voit dans cet écrit, Est moins un conte en l'air que la vérité même ; Tout est beau dans ce que l'on aime, Tout ce qu'on aime a de l'esprit. AUTRE MORALITE Dans un objet où la Nature, Aura mis de beaux traits, et la vive peinture D'un teint où jamais l'Art ne saurait arriver, Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible, Qu'un seul agrément invisible Que l'Amour y fera trouver. Riquet à la houppe 71
  • 72. Contes Riquet à la houppe 72
  • 73. Contes Le petit Poucet Conte Il était une fois un Bûcheron et une Bûcheronne qui avaient sept enfants tous Garçons. L'aîné n'avait que dix ans, et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le Bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps ; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins que deux à la fois. Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre−douleurs de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup. Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le coeur serré de douleur : "Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient. − Ah ! s'écria la Bûcheronne, pourrais−tu bien toi−même mener perdre tes enfants ? " Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir ; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet ouït tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu'il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. Le Bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuient tout à coup par un petit sentier détourné. Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison ; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc : "Ne craignez point, mes frères ; mon Père et ma Mère nous ont laissés ici, mais je vous remènerai bien au logis, suivez−moi seulement." Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur Père et leur Mère. Dans le moment que le Bûcheron et la Bûcheronne arrivèrent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le Bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la Boucherie. Comme il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la Bûcheronne dit : "Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre ; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font−ils maintenant dans cette Forêt ? Hélas ! mon Dieu, les Loups les ont peut−être déjà mangés ! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants." Le Bûcheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait. Ce n'est pas que le Bûcheron ne fût peut−être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup Le petit Poucet 73
  • 74. Contes d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit. La Bûcheronne était toute en pleurs : "Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ? " Elle le dit une fois si haut que les enfants qui étaient à la porte, l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble : "Nous voilà, nous voilà." Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant : "Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim ; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille." Ce Pierrot était son fils aîné qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse. Ils se mirent à Table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au Père et à la Mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la Forêt en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent. Mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois. Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait ; mais quoiqu'il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque la Bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient ; il le serra donc dans sa poche. Le Père et la Mère les menèrent dans l'endroit de la Forêt le plus épais et le plus obscur, et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux−fuyant et les laissèrent là. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin par le moyen de son pain qu'il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette ; les Oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la Forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de Loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os ; ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne découvrirait rien ; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par−delà la Forêt. Il descendit de l'arbre ; et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien ; cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du Bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient ; le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la Forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit : "Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes−vous venus ? Savez−vous bien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfants ? − Hélas ! Madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons−nous ? Il est bien sûr que les Loups de la Forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut−être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier." La femme de l'Ogre qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un bon feu ; car il y avait un Mouton tout entier à la broche pour le souper de l'Ogre. Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le Mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il fleurait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche. "Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. − Je sens la chair fraîche, te dis−je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends pas." En disant ces mots, il se leva de Table, et alla droit au lit. "Ah, dit−il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi ; bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours ici." Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se Le petit Poucet 74
  • 75. Contes mirent à genoux en lui demandant pardon ; mais ils avaient à faire au plus cruel de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce. Il alla prendre un grand Couteau, et en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : "Que voulez−vous faire à l'heure qu'il est ? n'aurez−vous pas assez de temps demain matin ? − Tais−toi, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés. − Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme ; voilà un Veau, deux Moutons et la moitié d'un Cochon ! − Tu as raison, dit l'Ogre ; donne−leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher." La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher. L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites Ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur ; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi, elle s'alla coucher auprès de son mari. Le petit Poucet qui avait remarqué que les filles de l'Ogre avaient des Couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prît à l'Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'Ogre, après leur avoir ôté leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé ; car l'Ogre s'étant éveillé sur le minuit eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille ; il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand Couteau : "Allons voir, dit−il, comment se portent nos petits drôles ; n'en faisons pas à deux fois." Il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre, qui sentit les Couronnes d'or : "Vraiment, dit−il, j'allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier au soir." Il alla ensuite au lit de ses filles, où ayant senti les petits bonnets des garçons : "Ah ! les voilà, dit−il, nos gaillards ! travaillons hardiment." En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, et sautèrent par−dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient. L'Ogre s'étant éveillé dit à sa femme : "Va−t'en là−haut habiller ces petits drôles d'hier au soir." L'Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres). L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle. "Ah ! qu'ai−je fait là ? s'écria−t−il. Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l'heure." Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme et l'ayant fait revenir : "Donne−moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit−il, afin que j'aille les attraper." Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet, qui vit un Rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendrait. L'Ogre qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer, et par hasard Le petit Poucet 75
  • 76. Contes il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que l'Ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison. Le petit Poucet s'étant approché de l'Ogre lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais comme elles étaient Fées, elles avaient le don de s'agrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui. Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées. "Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger ; car il a été pris par une troupe de Voleurs qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un affronteur." La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait : car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. Le petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie. Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre ; qu'à la vérité, il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens−là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du Bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une Armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une Bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent−ils, trouver le Roi, et lui dit que s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'Armée avant la fin du jour. Le Roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait ; car le Roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, et une infinité de Dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs Amants, et ce fut là son plus grand gain. Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de Lettres pour leurs maris, mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose, qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté−là. Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des Offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa Cour en même temps. MORALITE On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfants, Quand ils sont tous beaux, bien faits et bien grands, Et d'un extérieur qui brille ; Mais si l'un d'eux est faible ou ne dit mot, On le méprise, on le raille, on le pille ; Quelquefois cependant c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille. FIN Le petit Poucet 76
  • 77. Contes Dossier de l'oeuvre Dossier de l'oeuvre 77
  • 78. Contes Lettre à Monsieur l'abbé d'Aubignac en lui envoyant le dialogue de l'amour et de l'amitié Puisque ce n'est pas assez que je vous aie lu mon dialogue et que vous désirez encore en avoir une copie, je ne veux pas vous la refuser. J'avoue, Monsieur, que j'ai eu bien de la peine à m'y résoudre et qu'étant persuadé, comme je le suis, que vous êtes l'homme du monde qui avez le goût le plus fin et le plus délicat pour toutes choses, et principalement pour ces sortes d'ouvrages, j'ai bien appréhendé qu'une réflexion plus exacte que vous pourrez faire sur celui−ci en le lisant ne vous fît diminuer beaucoup de l'approbation que vous lui avez donnée. Le prix de votre estime et l'apparence qu'il y a que j'en vais perdre une bonne partie rendent assurément ma crainte très raisonnable. Néanmoins, quelque chose qu'il en arrive, je serai satisfait. On trouve toujours son compte avec vous et si je n'obtiens pas des louanges, je recevrai des avis que j'aime encore plus que des louanges, parce qu'ils me sont beaucoup plus utiles et qu'ils me seront aussi des marques plus assurées de votre amitié. Mais, Monsieur, avant que vous lisiez cette petite galanterie, il faut que je vous rapporte deux ou trois questions que l'on me fit en une conversation où je me trouvai il y a quelques jours et que vous sachiez aussi ce que j'y répondis. On me demanda d'abord pourquoi l'Amour et l'Amitié s'appellent frère et soeur : je ne pensais pas, à vous dire le vrai, que l'on dût s'arrêter à cela et qu'on s'avisât jamais de leur disputer cette qualité. Car si tous les jours mille personnes que ni le sang ni l'alliance n'ont point unies se donnent l'un à l'autre ces noms tendres et doux, parce qu'ils s'aiment ou seulement parce qu'ils se le veulent persuader, doit−on trouver étrange que l'Amour même et l'Amitié en personne en usent de la sorte et qu'ils s'appellent frère et soeur quand même ils ne le seraient pas ; mais ils le sont en effet, et l'on ne peut pas en disconvenir, pour peu qu'on examine leur généalogie. Il est constant que l'Amour est fils du Désir et de la Beauté : Platon, qui le connaissait particulièrement, nous en assure ; il l'appelle même le Désir de la Beauté, et lui donne ce nom composé de celui de ses père et mère, pour nous marquer son origine. Il est aussi très certain que l'Amitié est fille du Désir et de la Bonté, parce que si le Désir s'attachant à la Beauté a donné l'être à l'Amour, on ne peut pas douter que le même Désir et la Bonté s'étant unis ensemble n'aient donné naissance à l'Amitié. En effet, nous voyons encore aujourd'hui que si nous aimons une maîtresse parce qu'elle est belle, nous aimons un ami parce qu'il est bon. Cela ne pouvant pas être contesté, il paraît que l'Amour et l'Amitié sont frère et soeur du côté de leur père, bien qu'à la vérité ils aient des mères différentes. Ensuite de cette question, on en fit une autre qui me sembla fort jolie, et qui venait aussi d'une femme d'esprit que vous connaissez. Elle demanda qui était l'aîné des deux, de l'Amour ou de l'Amitié. Quoiqu'il soit malaisé de dire précisément ce qui en est, à cause du long temps qu'il y a qu'ils sont au monde, je ne doutai pas néanmoins d'assurer que l'Amour était l'aîné. Je ne me fondai point sur ce que les poètes disent qu'il a démêlé le Chaos, et qu'il est plus vieux que le monde, bien loin d'être le cadet de l'Amitié ; parce que c'est du premier et grand Amour, père de toutes choses, que les poètes ont voulu parler, et non pas de celui−ci qui n'est que son petit−fils. Je ne m'arrêtai point non plus sur la différence que quelques−uns ont mise entre l'Amour et l'Amitié, que celle−ci est toujours réciproque, et que l'autre ne l'est jamais ; et qu'ainsi l'Amour précède l'Amitié, puisqu'en effet il faut que l'affection naisse premièrement de l'un des deux côtés avant que d'être mutuelle ; je ne m'arrêtai pas, dis−je, à cette différence, parce que je la trouve absolument fausse. On sait que l'Amour et l'Amitié sont quelquefois réciproques, et que quelquefois ils ne le sont pas ; je ne me réglai que sur la généalogie que j'ai déjà avancée, et sur l'histoire de leur naissance que je leur contai en la manière qui suit. La Beauté et la Bonté étaient deux soeurs si accomplies et si charmantes qu'on ne pouvait les voir ni les connaître sans les aimer. Quelques−uns les trouvèrent si semblables qu'ils les prirent souvent l'une pour Lettre à Monsieur l'abbé d'Aubignac en lui envoyant le dialogue de l'amour et de l'amitié 78
  • 79. Contes l'autre et leur donnèrent aussi le même nom, mais ceux qui les observèrent plus soigneusement remarquèrent une très grande différence entre elles. La Beauté avait beaucoup d'éclat et d'apparence qui donnait dans la vue d'abord ; et l'on pouvait dire que pour la conquête d'un coeur, elle n'avait besoin que d'être regardée : aussi était−elle extrêmement impérieuse et fière, et quoiqu'elle n'eût ni gardes ni soldats autour d'elle, il n'était point de rois sur la terre qui se fissent obéir si promptement, et dont l'empire fût plus absolu que la tyrannie qu'elle exerçait sur tout ce qui avait un coeur et des yeux. Elle était fort coquette et aimait passionnément à se produire dans le grand monde, afin de s'attirer des louanges dont elle témoignait ne se soucier pas beaucoup, mais qui néanmoins lui plaisaient tellement qu'elle obligeait et forçait même toutes sortes de gens à lui en donner. La Bonté au contraire était fort modeste et fort retirée ; et quoiqu'elle fût d'une humeur assez sociable et assez communicative de son naturel, elle fuyait pourtant la foule autant qu'elle pouvait et ne haïssait rien tant que de se faire de fête mal à propos. Il est vrai qu'elle n'avait pas ce brillant et cet abord surprenant de sa soeur ; mais quand on s'était donné le loisir de la considérer avec attention et de la pratiquer quelque temps, on demeurait persuadé qu'elle était infiniment aimable et que ses charmes étaient bien plus solides et plus véritables que ceux de la Beauté. Le Désir jeune et bouillant qui voyageait presque toujours pour satisfaire son humeur prompte et inquiète, se promenant un jour et cherchant quelque aventure, rencontra la Beauté assise à la porte de son logis, où elle se tenait presque toujours oisive, et seulement pour être vue, pendant que la Bonté sa soeur était dans la maison qu'elle gardait et où elle ne se tenait pas à rien faire ; le Désir, dis−je, ayant rencontré la Beauté, se sentit ému et tout hors de soi en la voyant, et comme il était assez hardi de son naturel, il l'aborde quoiqu'il ne la connût pas ; il la cajole et lui fait cent galanteries qu'elle reçut avec joie. Le procédé brusque et enjoué du cavalier lui plut extrêmement, elle crut voir en lui quelque chose de noble et de généreux, capable des plus hautes entreprises, et qui témoignait une illustre naissance ; elle s'imagina même que le Ciel l'avait destinée pour lui, et qu'assurément il les avait faits l'un pour l'autre, de sorte qu'après quelques recherches de la part du Désir, leur mariage s'accomplit assez promptement. De ce mariage naquit l'Amour, qui donna bien de la satisfaction à ses père et mère durant les premiers jours de son enfance : car au lieu que les autres enfants ne font que crier et pleurer en venant au monde, celui−ci ne faisait que chanter et danser. Il ne demandait qu'à rire et à se réjouir ; il discourait de toutes choses agréablement ; il faisait même de petits vers et des billets doux les plus spirituels qu'on eût jamais vus ; enfin son père et sa mère en étaient si contents qu'ils rompaient la tête à tout le monde des jolies choses qu'il avait dites ou qu'il avait faites. Mais lorsqu'il fut un peu plus grand, il changea si fort qu'il n'était pas reconnaissable : il devint rêveur et chagrin ; il ne voulait ni boire ni manger ; il soupirait sans cesse ; il ne dormait point et ne faisait que se plaindre, sans savoir le plus souvent ce qu'il lui fallait ; car on ne lui avait pas plus tôt donné une chose qu'il en était las et qu'il en demandait une autre, qui ne le contentait pas plus que la première ; enfin c'était bien le plus cruel enfant qui fût jamais et qui donna le plus de peine à élever. Mais revenons à notre histoire. Le Désir, après quelques jours de mariage, ayant jeté les yeux sur la Bonté sa belle−soeur qu'il n'avait pas encore bien considérée à cause de la grande passion qu'il avait eue d'abord pour sa femme, mais qui commençait un peu à se refroidir ; l'ayant, dis−je, regardée de plus près, il remarqua en elle mille agréments et mille perfections qui le touchèrent sensiblement ; surtout il fut charmé de son humeur douce, complaisante et officieuse qui n'aimait qu'à faire du bien et dont il y avait lieu d'attendre bien plus de secours dans les besoins et dans les rencontres fâcheuses de la vie que de la Beauté sa soeur, qui semblait n'être née que pour la joie et qui en effet ne se connaissait point du tout à prendre part aux afflictions. Il la reconnut patiente et généreuse jusqu'à obliger ceux même qui l'avaient offensée ; en quoi elle était fort différente de la Beauté, qui bien loin de souffrir des mépris, se fâchait quand on ne la cajolait pas assez galamment. Enfin il jugea que si dans la possession de la Bonté, on ne goûtait pas des plaisirs si sensibles ni si touchants qu'en celle de la Beauté, on en recevait assurément de plus tranquilles et de plus durables. Epris de tant de perfections et de tant d'aimables qualités, il lui découvre les sentiments qu'il avait pour elle ; la Bonté qui était facile et qui ne pouvait refuser ceux qui la priaient de bonne grâce lui accorda volontiers ce qu'il souhaitait et le reçut pour son mari. De leur alliance naquit l'Amitié, qui fut les délices et la joie de tout le monde ; il est vrai que durant son premier âge elle ne fut pas si gentille ni si agréable que l'avait été l'Amour ; mais lorsqu'elle Lettre à Monsieur l'abbé d'Aubignac en lui envoyant le dialogue de l'amour et de l'amitié 79
  • 80. Contes commença d'être un peu grande, elle parut si belle qu'elle fut désirée et recherchée de tous ceux qui la virent. On tâchait de la mettre de toutes les parties que l'on faisait, et une compagnie ne semblait pas complète ni en disposition de se bien divertir si elle manquait à s'y rencontrer ; les philosophes même ne faisaient pas difficulté de dire que sa présence diminuait toutes les afflictions et redoublait tous les plaisirs et que la vie était ennuyeuse sans elle. Il est vrai qu'elle donnait sujet à toutes sortes de personnes de se louer de sa conduite, et qu'elle était aussi sage et aussi discrète que l'Amour était fou et emporté : aussi son père qui le reconnut dans plusieurs rencontres se plaignait souvent à elle des déplaisirs que son frère lui donnait, et lui en faisait confidence pour en recevoir du conseil et de la consolation. Voilà, Monsieur, comme je leur en fis l'histoire, qui fait voir non seulement que l'Amour et l'Amitié sont frère et soeur, mais aussi que l'Amour est l'aîné. Ce qui paraît encore assez dans leur manière d'agir ensemble, car il ne faut que considérer comment l'Amour gourmande sa soeur, comment il la fait passer par où il veut, et de quelle sorte il lui fait sa part pour remarquer qu'il la traite en cadette et que souvent il use de son droit d'aînesse. Tout cela fut assez bien reçu de la compagnie et l'on n'y trouva rien à redire sinon que le Désir eut épousé deux femmes en même temps et encore les deux soeurs ; mais je ne pense pas que l'on doive chicaner là−dessus, ni que l'on veuille lui faire son procès à la Tournelle ou à l'Officialité comme à un bigame : il y a longtemps que toute cette intrigue est découverte, sans que personne en ait jamais formé la moindre plainte ; et de plus cela s'est passé dans le premier âge du monde, où il n'était pas défendu d'épouser les deux soeurs. On sait d'ailleurs que le Désir n'est pas d'humeur à se contenter d'une femme ; et qu'enfin, outre la Beauté et la Bonté, il a encore l'Utilité, l'Honnêteté et la belle Joie, en qualité de femmes légitimes, sans compter les maîtresses qu'il entretient en ville, comme la Richesse, la Vaine Gloire et la Volupté, dont il a même des enfants qui sont l'Avarice, l'Ambition et la Débauche, ses filles naturelles. On n'ignore pas non plus qu'il conserve d'autres petites Inclinations qu'il aime éperdument ; car c'est sa coutume de se porter avec plus d'empressement et de chaleur aux choses qui lui sont défendues, qu'à celles qui lui sont permises. Vous pouvez maintenant, Monsieur, lire le Dialogue de l'Amour et de l'Amitié, et voir comment ils s'entretiennent. Je sais bien que vous leur avez ouï dire cent fois les mêmes choses d'une manière bien plus galante et que si vous vouliez nous en faire le récit, nous y remarquerions si bien leurs véritables caractères qu'il nous semblerait les entendre discourir eux−mêmes ; mais chacun rapporte les choses à sa façon. Je leur ai ouï faire encore quantité d'autres conversations assez jolies, que je pourrai vous écrire quelque jour, si je vois que celle−ci ait eu le bonheur de vous plaire, à vous, dis−je, que je puis nommer l'arbitre des bonnes choses et le grand maître des allégories. En cette qualité vous pouvez faire tout ce que vous voudrez de ce dialogue, et penser ce qu'il vous plaira de ce que je fais dire à l'Amour et à l'Amitié, pourvu que vous croyiez que l'Amitié dit vrai quand elle vous assure que je suis passionnément, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur. Lettre à Monsieur l'abbé d'Aubignac en lui envoyant le dialogue de l'amour et de l'amitié 80
  • 81. Contes Dialogue de l'Amour et de l'Amitié L'amour Il faut avouer ; ma chère soeur, que nous faisons bien parler de nous dans le monde. L'amitié Il est vrai, mon frère, qu'il n'est point de compagnie un peu galante, où nous ne soyons le sujet de la conversation, et où l'on n'examine qui nous sommes, notre naissance, notre pouvoir, et toutes nos actions. L'amour Cela me déplaît assez, car il n'est pas possible de s'imaginer le mal qu'on dit de moi. Les sérieux me traitent de folâtre et d'emporté, les enjoués de chagrin et de mélancolique ; les vieillards de fainéant et de débauché qui corrompt la jeunesse ; les jeunes gens de cruel et de tyran qui leur fait souffrir mille martyres, qui les retient en prison ; qui les brûle tout vifs et qui ne se repaît que de leurs soupirs et de leurs larmes Mais ce qui me fâche le plus, c'est que je suis tellement décrié parmi les femmes qu'on n'oserait presque leur parler de moi, ou si on leur en parle, il faut bien se donner de garde de me nommer : mon nom seul leur fait peur et les fait rougir. Pour vous, ma soeur, chacun s'empresse de vous louer ; on vous nomme la douceur de la vie, l'union des belles âmes, le doux lien de la société ; et enfin, ceux qui se mêlent de pousser les beaux sentiments disent tout d'une voix, et le disent en cent façons, qu'il n'est rien de si beau, ni de si charmant que la belle Amitié. L'amitié Vous vous raillez bien agréablement ; je me connais, mon frère, et je n'ai garde de prendre pour moi les douceurs qui s'adressent à vous. Quoiqu'il soit bien aisé de me tromper et que je sois fort simple et fort naïve, je ne le suis pas néanmoins assez pour ne pas voir qu'on me joue et qu'on se sert de mon nom pour parler de vous ; mais je ne dois pas le trouver étrange, puisque vous−même vous l'empruntez tous les jours pour vous introduire dans mille coeurs, dont vous savez bien que l'on vous refuserait l'entrée si vous disiez le vôtre. L'amour J'avoue, ma soeur, que je me sers souvent de cet artifice qui me réussit heureusement ; d'autres fois, je m'appelle Respect, et j'en imite si bien la manière d'agir, les civilités et les révérences qu'on me prend aisément pour lui. Je passe même quelquefois pour une simple galanterie, tant je sais bien me déguiser quand je veux. Et à vous dire le vrai, je n'ai point de plus grand plaisir que d'entrer dans un coeur incognito. D'ailleurs je suis si peu jaloux de mon nom que je prends volontiers le premier qu'on me donne : je trouve bon que toutes les femmes m'appellent Estime, Complaisance, Bonté ; et même si elles veulent une disposition à ne pas haïr, il ne m'importe, puisqu'enfin mon pouvoir n'en diminue pas, et que sous ces différents noms, je suis toujours le même ; ce sont de petites façons qu'elles s'imaginent que leur gloire les oblige de faire. L'amitié Peut−être, mon frère, vous donnent−elles tous ces noms faute de vous connaître. L'amour Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 81
  • 82. Contes Je vous assure, ma soeur, qu'elles savent bien ce qu'elles disent : je n'entre guère dans un coeur qu'il ne s'en aperçoive ; la joie qui me précède, l'émotion qui m'accompagne et le petit chagrin qui me suit font assez connaître qui je suis. Mais quoi, elles mourraient plutôt mille fois que de me nommer par mon nom. J'ai beau les faire soupirer pour leurs amants, les faire pleurer pour leur absence ou pour leur infidélité, les rendre pâles et défaites, les faire même tomber malades, elles ne veulent point avouer que je sois maître de leur coeur ; cette opiniâtreté est cause que je prends plaisir à les maltraiter davantage, étant d'ailleurs bien assuré qu'elles ne m'accuseront pas des maux que je leur fais souffrir : je sais qu'elles s'en prendront bien plutôt à la migraine, ou à la rate, qui en sont tout à fait innocentes, et que si on les presse de déclarer ce qui leur fait mal, elles ne diront jamais que c'est moi. Il n'en est pas ainsi des hommes : ils crient aussitôt que je les approche, et bien souvent même avant que je les touche, et pour peu que je les maltraite, ils s'en plaignent à toute la terre, et même aux arbres et aux rochers ; ils me disent des injures étranges, et font de moi des peintures si épouvantables qu'elles seraient capables de me faire haïr de tout le monde, si tout le monde ne me connaissait. L'amitié Si quelques hommes ont fait de vous des peintures capables de vous faire haïr, il faut avouer qu'une infinité d'autres en ont fait de bien propres à vous faire aimer : ils vous ont dépeint en cent façons les plus agréables du monde ; et vous savez que tous les amants ne tâchent qu'à vous représenter le plus naïvement qu'ils peuvent, et avec tous vos charmes, pour vous faire agréer de leurs maîtresses. Mais puisque nous en sommes sur les personnes qui se mêlent de vous dépeindre, ne vous êtes−vous point avisé de faire vous−même votre portrait, à présent que chacun fait le sien ? Vous devriez vous en donner la peine, quand ce ne serait que pour désabuser mille gens qui ne vous connaissent que sur de faux rapports, et qui se forment de vous une idée monstrueuse et tout à fait extravagante. L'amour Un portrait comme vous l'entendez, quand même il serait de ma main, servirait peu à me faire connaître ; il n'est pas que vous n'ayez vu celui qui fut fait autrefois en Grèce par un excellent maître, et qui depuis a couru par toute la terre, sous le nom de l'Amour fugitif ; vous avez pu voir encore une copie du même portrait de la main du Tasse. Ce sont deux pièces admirables, et telles que plusieurs ont voulu que j'en fusse l'auteur. Cependant, quoique tous mes traits y soient fort bien représentés, il est vrai néanmoins qu'il y manque, comme dans tous les autres portraits qu'on fait de moi, un certain je ne sais quoi de tendre, de doux et de touchant qui me distingue de quelques passions qui me ressemblent, et qui est en effet mon véritable caractère : les coeurs que je touche moi−même le ressentent fort bien, mais ni les couleurs ni les paroles ne pourront jamais l'exprimer. Il faut pourtant que je vous en montre un en petit qui est assez joli, et qui sans doute ne vous déplaira pas ; il m'est tombé par hasard entre les mains et je l'aime pour sa petitesse ; le voici. L'Amour est un enfant aussi vieux que le monde, Il est le plus petit et le plus grand des dieux, De ses feux il remplit le ciel, la terre et l'onde, Et toutefois Iris le loge dans ses yeux. L'amitié Ce portrait me plaît extrêmement, et je trouve qu'on peut ajouter comme une chose qui n'est pas moins étonnante que les autres l'adresse avec laquelle il vous renferme dans quatre vers, vous qui remplissez tant de volumes. Cependant, mon frère, vous êtes bien heureux de trouver ainsi des peintres qui fassent votre portrait. Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 82
  • 83. Contes Pour moi je ne connais personne qui voulût se donner la peine de travailler au mien ; de sorte que pour avoir la satisfaction d'en voir un, il a fallu que je l'aie fait moi−même ; vous verrez si j'ai bien réussi et si je ne me suis point flattée, moi qui fais profession de ne flatter personne. J'ai le visage long, et la mine naïve, Je suis sans finesse et sans art ; Mon teint est fort uni, sa couleur assez vive Et je ne mets jamais de fard. Mon abord est civil, j'ai la bouche riante Et mes yeux ont mille douceurs, Mais quoique je sois belle, agréable et charmante, Je règne sur bien peu de coeurs. On me cajole assez, et presque tous les hommes Se vantent de suivre mes lois ; Mais que j'en connais peu dans le siècle où nous sommes, Dont le coeur réponde à la voix ! Ceux que je fais aimer d'une flamme fidèle Me font l'objet de tous leurs soins ; Et quoique je vieillisse ils me trouvent fort belle Et ne m'en estiment pas moins. On m'accuse souvent d'aimer trop à paraître Où l'on voit la prospérité, Cependant il est vrai qu'on ne peut me connaître Qu'au milieu de l'adversité. J'ai vu le temps que je n'aurais pas eu le loisir de faire ce portrait, lorsque j'étais de toutes les sociétés et que je me trouvais dans toutes les grandes assemblées ; mais à présent que je me vois bannie du commerce de la plupart du monde, j'ai tâché de me divertir quelques moments dans cette innocente occupation. L'amour Je trouve, ma soeur, que vous y avez fort bien réussi, si ce n'est à la vérité que vous êtes un peu trop modeste, et que vous ne dites pas la moitié des bonnes qualités qui sont en vous, puisqu'enfin vous ne parlez point de cette générosité désintéressée qui vous est si naturelle et qui vous porte avec tant de chaleur à servir vos amis. L'amitié Vous voyez cependant l'état que l'on fait de moi dans le monde : il semble que je ne sois plus bonne à rien, et parce que je n'ai point cette complaisance étudiée et cet art de flatter qu'il faut avoir pour plaire, on trouve que je dis les choses avec une naïveté ridicule et qu'en un mot je ne suis plus de ce temps−ci. Vous savez, mon frère, que je n'ai pas été toujours si méprisée, et vous m'avez vu régner autrefois sur la terre avec un empire aussi grand et aussi absolu que le vôtre. Il n'était rien alors que l'on ne fît pour moi, rien que l'on ne Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 83
  • 84. Contes crût m'être dû, et rien que l'on osât me refuser : l'on faisait gloire de me donner toutes choses, et même de mourir pour moi si l'on croyait que je le voulusse ; et je puis dire que je me voyais alors maîtresse de beaucoup plus de coeurs que je n'en possède à présent, bien que les hommes de ce temps−là n'eussent la plupart qu'un même coeur à deux, et qu'aujourd'hui il ne s'en trouve presque point qui ne l'ait double. Je ne sais pas pourquoi l'on m'a quittée ainsi, moi qui fais du bien à tout le monde et dont jamais personne n'a reçu de déplaisir, et que cependant chacun continue à vous suivre aveuglément, vous qui traitez si mal ceux qui vivent sous votre empire, et qui les outragez de telle sorte qu'on n'entend en tous lieux que des gens qui soupirent et qui se plaignent de votre tyrannie. L'amour Il est vrai que la plupart de mes sujets murmurent incessamment, ils crient même tout haut qu'ils n'en peuvent plus et que je les réduis à la dernière extrémité, et bien souvent ils me menacent de secouer le joug, mais tout leur bruit ne m'émeut guère ; je sais qu'ils font toujours le mal plus grand qu'il n'est, et qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soient aussi malheureux qu'ils veulent qu'on les croie. L'amitié Je suis persuadée qu'ils le sont encore plus qu'ils ne le disent, et je ne connais rien dont les hommes reçoivent plus de mal que de vous. La guerre, la famine et les maladies affligent en de certains temps quelque coin de la terre, et quelques personnes seulement, pendant que le reste du monde jouit de la paix, de l'abondance et de la santé ; mais il n'y a point de temps, de lieux ni de personnes qui soient exempts de votre persécution. On aime durant l'hiver comme durant l'été, aux Indes comme en France, et les rois soupirent comme les bergers ; les enfants même que leur âge en avait jusqu'ici préservés y sont sujets comme les autres, et par un prodige étonnant vous faites qu'ils aiment avant que de connaître, et qu'ils perdent la raison avant que de l'avoir. Vous n'ignorez pas les maux que vous causez, puisqu'on ne voit partout que des amants qui se désespèrent, des jaloux qui se servent de poison, et des rivaux qui s'entretuent. L'amour J'avoue que je suis bien méchant quand je suis irrité, et il est vrai qu'en de certaines rencontres je deviens si terrible que bien des gens se sont imaginé que je me changeais en fureur. Mais s'il m'arrive quelquefois de faire beaucoup de mal, je puis dire qu'en récompense je fais beaucoup de bien. La Fortune qui se vante partout que c'est à elle seule qu'il appartient de rendre heureux ceux qu'il lui plaît n'y entend rien au prix de moi ; quelques biens et quelques honneurs qu'elle donne à un homme, il n'est jamais content de sa condition ; et on lui voit toujours envier celle des autres, ce qui n'arrive point aux vrais amants. Pour peu que je leur sois favorable, ils ne croient pas qu'il y ait au monde de félicité comparable à la leur ; lors même que je les maltraite, ils se trouvent encore trop heureux de vivre sous mon empire ; et je vois tous les jours de simples bergers qui ne changeraient pas leur condition avec celle des rois, s'il leur en coûtait L'Amour qu'ils ont pour leurs bergères, toutes cruelles et ingrates qu'elles sont. L'amitié Ces bergers dont vous venez de parler font bien voir que vous gâtez l'esprit de tous ceux qui vous reçoivent, mais non pas que vous les rendiez effectivement heureux. Car enfin, quelle extravagance d'être malade, comme ils disent qu'ils le sont, et ne vouloir pas guérir ; être en prison et refuser la liberté ; en un mot être misérable, et ne vouloir pas cesser de l'être. Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 84
  • 85. Contes L'amour Leur extravagance serait encore plus grande de vouloir guérir, ou sortir de prison, non seulement parce que leur maladie est plus agréable que la santé et qu'il est moins doux d'être libre que d'être prisonnier de la sorte, mais aussi parce qu'il leur serait fort inutile de le vouloir, si je ne le voulais pas aussi. Je ne suis pas un hôte qu'on chasse de chez soi quand on veut ; comme j'entre quelquefois chez les gens contre leur volonté, j'y demeure aussi bien souvent malgré qu'ils en aient et je me soucie aussi peu de la résolution que l'on prend de me faire sortir que de celle que l'on fait de m'empêcher d'entrer. L'amitié Votre procédé, mon frère, est bien différent du mien. Je quitte les gens dès le moment que je les incommode, l'on ne m'a qu'autant que l'on veut m'avoir et l'on ne voit point d'amis qui le soient malgré eux. Quand je suis dans un coeur, et qu'il vous prend fantaisie d'y venir pour prendre ma place, vous savez avec quelle douceur je vous la quitte. Je me retire insensiblement et sans bruit ; le coeur même où se fait cet échange ne s'en aperçoit pas, et quelquefois il y a longtemps que vous le brûlez qu'il croit que c'est moi qui l'échauffe encore et qui le fais aimer. Vous n'avez garde d'en user de la sorte lorsqu'un pauvre coeur se résout à vous échanger avec moi, parce que la raison le commande et l'y contraint, bien qu'il ait un extrême regret de se voir obligé à une si cruelle séparation, bien qu'il vous conjure en soupirant de le laisser en paix, et que vous n'ignoriez pas qu'il ne me veut avoir que parce que je vous ressemble et que c'est en quelque façon vous retenir que de m'avoir en votre place. Néanmoins avec quelle cruauté ne vous moquez−vous point de ses soupirs ! Vous le poussez à bout, et parce qu'il a eu seulement la pensée de se mettre en liberté, vous redoublez ses chaînes et l'accablez de nouveaux supplices. Que si vous le laissez en repos quelque temps, en sorte qu'il commence à croire qu'il s'est heureusement délivré de vous, quel plaisir ne prenez−vous point à lui faire sentir qu'il n'est pas où il pense ; vous le pressez de toute votre force, et par un soupir redoublé qui lui échappe, ou par quelque pointe de jalousie qui le pique, il ne connaît que trop que vous êtes encore le maître chez lui, mais le maître plus absolu et plus redoutable que jamais. L'amour J'en use ainsi, ma soeur, pour montrer que l'on ne peut rien sur moi et que pour entrer dans un coeur ou pour en sortir, je ne dépends de qui que ce soit au monde. Quelques−uns se sont imaginé que j'avais besoin du secours de la sympathie pour m'insinuer dans les coeurs, et que je m'efforcerais en vain de m'en rendre le maître si auparavant elle ne les disposait à me recevoir. C'est une vieille erreur que l'expérience détruit tous les jours ; et en effet, bien loin d'être toujours redevable de mon empire à la sympathie, c'est moi qui lui donne entrée et qui l'établis en bien des coeurs où sans moi elle ne se serait jamais rencontrée. Combien voit−on de gens dont l'humeur et l'inclination étaient tout à fait opposées, que je fais s'entr'aimer, et qui dès aussitôt que je les ai touchés changent de sentiment en faveur l'un de l'autre, viennent à aimer et à haïr les mêmes choses, et enfin deviennent tout à fait semblables. L'amitié Pour moi j'avoue que je suis redevable à la Sympathie de la facilité que je trouve à m'établir dans les coeurs, et je dirai même qu'il me serait impossible de les lier étroitement si auparavant elle ne prenait la peine de les assortir. Il ne semble pas qu'elle se mêle de quoi que ce soit, on n'entend jamais de bruit ni de dispute où elle est, et assurément il n'est rien de si doux ni de si tranquille que la Sympathie. Cependant, par de secrètes intelligences qu'elle a dans les coeurs, et par de certains ressorts qu'on ne connaît point, elle fait des Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 85
  • 86. Contes choses inconcevables et sans se remuer en apparence elle remue toute la terre. Les philosophes ont souhaité de tout temps d'avoir sa connaissance, mais il ne leur a pas été possible d'y parvenir et elle a toujours aimé à vivre cachée aux yeux de tout le monde. Quelques−uns ont pris pour elle la Ressemblance des humeurs, mais ils ont bien reconnu qu'ils s'étaient trompés, et que si elle a de l'air de la Sympathie elle ne l'est pas effectivement. Il n'est personne qui les connaisse mieux que moi toutes deux et qui sache précisément la différence qui est entre elles. Autant que j'aime à me trouver avec la Sympathie, autant ai−je de peine à m'accorder avec la Ressemblance des humeurs. L'amour Ce que vous dites là paraît étrange, et l'on a toujours cru que la conformité d'humeurs était une disposition très grande à s'entr'aimer. L'amitié Il est pourtant vrai que les personnes de même profession et qui réussissent également ne s'aiment point ; cette égalité est toujours accompagnée de l'Envie, mon ennemie jurée, et avec laquelle je ne me rencontre jamais. Ceux même qui ont le plus d'esprit ne peuvent vivre ensemble quand ils croient en avoir autant l'un que l'autre, et principalement lorsque, l'ayant tourné de la même façon, ils sont persuadés qu'ils excellent dans une même chose. On sait que les enjoués, les diseurs de bons mots, ceux qui font profession de divertir agréablement une compagnie ne peuvent souffrir leurs semblables et qu'ils ont bien du dépit quand ils en rencontrent d'autres qui parlent autant qu'eux. Mais surtout la Ressemblance et la Conformité d'humeurs me nuit parmi les femmes. Deux coquettes se haïssent nécessairement ; deux précieuses encore plus, quelque mine qu'elles fassent de s'aimer ; et même c'est assez pour être assuré que deux femmes ne seront jamais bonnes amies, si elles dansent ou si elles chantent bien toutes deux. Je trouve cent fois mieux mon compte lorsque leurs humeurs, ou leurs perfections, ont moins de rapport ; lorsque l'une d'elles se pique de beauté et l'autre d'esprit ; l'une d'être fière et sérieuse, et l'autre d'être enjouée et de dire cent jolies choses qui divertissent. La raison de cette bonne intelligence est bien aisée à deviner, c'est que ces sortes de personnes n'ont rien à partager ensemble ; les douceurs qu'on dit à l'une ne sont point à l'usage de l'autre et elles s'entendent cajoler sans jalousie, ce qui n'arrive pas lorsqu'elles ont les mêmes avantages. A vous dire le vrai, de quelque humeur que soient les femmes, je ne me rencontre guère avec elles, ou si je m'y rencontre quelquefois, je n'y demeure pas longtemps : ma sincérité leur déplaît et elles sont tellement accoutumées à la flatterie qu'elles rompent aisément avec leurs mielleuses amies, dès la première vérité qu'elles leur disent. Néanmoins ce qui m'empêche d'avoir grand commerce avec elles, ce n'est pas tant parce qu'elles se disent leurs vérités que parce qu'elles ne se les disent pas ; car enfin, si une femme s'aperçoit que son amie a quelque défaut dont elle pourrait se corriger, si elle−même le connaissait, ne pensez pas qu'elle l'en avertisse ; elle aura une maligne joie de voir que ce défaut lui donne avantage sur elle ; et même si une coiffure ou un ajustement lui sied mal, elle aura la malice de lui dire qu'il lui sied admirablement. Ceci n'est pas vrai néanmoins pour toutes les femmes : j'en sais qui observent mes lois avec beaucoup d'exactitude et de soumission. L'amour Je puis dire aussi que je connais des femmes qui savent parfaitement aimer, et qui pourraient faire à tous les hommes des leçons de fidélité et de constance. Je dirai même que c'est une injustice que l'on a faite de tout temps à ce beau sexe de l'accuser de légèreté et que je ne sais point d'autre raison de la mauvaise réputation qu'il a d'être inconstant que parce que les hommes font les livres et qu'il leur plaît de le dire et de l'écrire ainsi. Il est constant que comme les femmes aiment presque toujours les dernières, elles ne cessent aussi presque jamais d'aimer que lorsqu'on ne les aime plus ; et que, comme il faut un long temps et de fortes raisons pour les engager dans l'affection des hommes, elles ne s'en retirent aussi que pour des sujets qui le méritent et qui les y obligent absolument. Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 86
  • 87. Contes L'amitié Ce n'est pas là l'opinion commune ; et si la chose est ainsi que vous le dites, je connais bien des gens dans l'erreur et qu'il serait malaisé de désabuser. Quoi qu'il en soit, je ne vois pas que les femmes doivent tirer beaucoup de gloire de cette constance et de cette fidélité dont vous les louez, puisqu'il en est si peu qui en sachent bien user, et que la plupart ne s'en servent que pour aimer des personnes qu'elles feraient mieux de n'aimer point du tout. En vérité, mon frère, c'est une chose étrange que vous preniez plaisir à mettre la division et le désordre dans les familles, vous qui devriez n'avoir d'autre emploi que d'y conserver l'union et la paix ; et que ne pouvant durer longtemps où vous avez obligation de vous trouver, vous n'ayez point de plus grande joie que de vous couler adroitement où il est défendu de vous recevoir. Il semble même que l'hyménée que vous témoignez souhaiter quelquefois si ardemment vous chasse de tous les lieux où il vous rencontre. Car enfin, depuis que je vais au Cours, je ne me souviens point de vous avoir vu en portière entre le mari et la femme, au lieu que l'on vous voit sans cesse entre la femme et le galant, où vous faites cent gentillesses et cent folies, pendant que le mari se promène un peu loin de là, entre le Chagrin et la Jalousie qui le tourmentent cruellement, et qui de temps en temps ouvrent et ferment les rideaux de son carrosse. Sa Jalousie les ouvre incessamment pour lui faire voir ce qui se passe, et le Chagrin les referme aussitôt pour l'empêcher de rien voir qui lui déplaise. L'amour Il me semble, ma soeur, que toute sage que vous êtes, vous ne vous acquittez pas mieux que moi de votre devoir, et qu'on ne vous rencontre guère souvent où vous devriez être toujours, je veux dire entre les frères et les soeurs et entre les parents les plus proches qui, faute de vous avoir au milieu d'eux, se déchirent les uns les autres et se haïssent mortellement. L'amitié J'en ai bien du regret, mais je n'y saurais que faire : ils sont la plupart tellement attachés à l'Intérêt, mon ennemi caché et avec lequel j'ai une horrible antipathie ; car vous savez qu'il veut tout avoir à lui, et qu'au contraire je fais profession de n'avoir rien à moi ; ils sont, dis−je, tellement attachés à ce lâche Intérêt qu'ils m'abandonnent volontiers plutôt que lui. D'ailleurs, comme ils tirent chacun leur côté, ils rompent tous mes liens et m'échappent sans cesse. L'amour Je vous pardonnerais d'abandonner des parents intéressés et déraisonnables, si c'était pour vous trouver avec des étrangers sages et vertueux ; mais il est certain que le plus souvent ce n'est que la débauche et le vice qui vous attirent et qui vous font demeurer où vous êtes, et que deux hommes ne seront bons amis que parce que ce sont deux bons ivrognes, deux francs voleurs, ou deux vrais impies. L'amitié Je ne me suis jamais rencontrée avec ces gens−là ; j'avoue qu'il y a entre eux une certaine affection brutale et emportée qui me ressemble en quelque chose, et qui affecte fort de m'imiter. Il est encore véritable qu'elle fait en apparence les mêmes actions que moi ; je dis ces actions éclatantes qui étonnent toute la terre, mais ce n'est point par le principe de générosité qui m'anime, et l'on peut dire qu'elle les fait de la même Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 87
  • 88. Contes manière que la magie fait les miracles. Les sages qui connaissent les choses n'ignorent pas la différence qui est entre elle et moi, et ils ont toujours bien su que je ne me rencontre jamais qu'avec la Vertu, et au milieu des vertueux. L'amour S'il en est ainsi, ma soeur, on ne vous trouve pas aisément, et votre demeure est bien difficile à trouver. L'amitié Elle l'est assurément plus que la vôtre, puisque je ne me plais qu'avec les sages qui sont fort rares, et que vous au contraire ne vous plaisez qu'avec les fous, dont le nombre est presque infini et dont vous aimez tant la compagnie que si les personnes qui vous reçoivent ne le sont pas encore tout à fait, vous ne tardez guère à les achever. L'amour Je sais bien, ma soeur, qu'il y a longtemps qu'on me reproche de ne pouvoir vivre avec la raison, et qu'on m'accuse de la chasser de tous les coeurs dont je me rends le maître ; mais je puis dire que fort souvent nous nous accordons bien ensemble et que si quelquefois je me vois obligé à lui faire quelque violence, il y a de sa faute bien plus que de la mienne. L'amitié N'est−ce point que la Raison a tort, que vous êtes bien plus raisonnable que la Raison même ? L'amour Je ne voudrais pas vous l'assurer ; mais je sais bien que si elle voulait ne se point mêler de mes affaires, comme je ne me mêle point des siennes, nous vivrions fort bien ensemble. Je n'empêche point qu'elle ne conduise les hommes dans les affaires importantes de leur vie ; je veux bien qu'elle les rende grands politiques, bons capitaines et sages magistrats ; mais je ne puis souffrir qu'elle s'ingère de contrôler mes divertissements et mes plaisirs, ni moins encore de régler la dépense des fêtes, des bals et de toutes les galanteries des amants. N'a−t−elle pas assez d'autres choses plus sérieuses pour s'occuper, et pourquoi faut−il qu'elle s'amuse à mille bagatelles dont elle n'a que faire ? Que voulez−vous que je vous dise, c'est une superbe et une vaine qui veut régner partout, qui critique tout, et qui ne trouve rien de bien fait que ce qu'elle fait elle−même ; je la repousse à la vérité d'une terrible force quand je ne suis pas en humeur d'en souffrir, et fort souvent nous nous donnons des combats effroyables. Mais pour vous montrer que j'en use mieux qu'elle en toutes choses ; quand elle est la plus forte et qu'elle a avantage sur moi, elle ne me donne point de quartier, elle me chasse honteusement et publie en tous lieux la victoire qu'elle a remportée. Pour moi, quand je demeure le vainqueur, ce qui arrive assez souvent, je me contente de me rendre le maître de la place ; et pourvu que le coeur m'obéisse, je lui laisse disposer à sa fantaisie tous les dehors ; je ne me vante point de l'avoir battue, et comme elle est glorieuse, elle ne s'en vante pas aussi, elle fait bonne mine et paraît toujours la maîtresse. L'amitié On remarque en effet que tous les amants, quelque fous qu'ils soient, veulent paraître sages, et qu'on n'en voit point qui ne prétendent être fort raisonnables ; mais de toutes leurs extravagances, je n'en trouve point de plus plaisante que celle qui leur est commune à tous, je veux dire la forte persuasion qu'ils ont que la personne qu'ils aiment est la plus belle et la plus accomplie de toutes celles qui sont au monde ; je me suis Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 88
  • 89. Contes cent fois étonné de cette extravagance. L'amour Est−il bien possible, ma soeur, que vous n'en sachiez pas la cause, et que vous n'ayez pas encore remarqué que les amants ne jugent ainsi favorablement de la beauté qu'ils aiment que parce qu'ils ne la voient jamais qu'à la lueur de mon flambeau qui a la vertu d'embellir tout ce qu'il éclaire : c'est un secret qui est fort naturel, mais cependant que peu de gens ont deviné. Les uns se sont imaginé que j'aveuglais tous les amants, les autres que je leur mettais un bandeau devant les yeux pour les empêcher de voir les défauts de la personne aimée ; mais les uns et les autres ont mal rencontré ; car enfin il n'est point de gens au monde qui voient si clair que les amants : on sait qu'ils remarquent cent petites choses dont les autres personnes ne s'aperçoivent pas, et qu'en un moment ils découvrent dans les yeux l'un de l'autre tout ce qui se passe dans le fond de leur coeur. Je ne comprends pas ce qui a pu donner lieu à de si étranges imaginations, si ce n'est peut−être qu'on ait pris pour un bandeau de certains petits cristaux que je leur mets au−devant des yeux, lorsque je leur fais regarder les personnes qu'ils aiment. Ces cristaux ont la vertu de corriger les défauts des objets, et de les réduire dans leur juste proportion. Si une femme a les yeux trop petits, ou le front trop étroit, je mets au−devant des yeux de son amant un cristal qui grossit les objets, en sorte qu'il lui voit des yeux assez grands, et un front raisonnablement large. Si au contraire elle a la bouche un peu trop grande et le menton trop long, je lui en mets un autre qui apetisse, et qui lui représente une petite bouche et un petit menton. Ces cristaux sont assez ordinaires, mais j'en ai de plus curieux, et ce sont des cristaux qui apetissent des bouches et agrandissent des yeux en même temps ; j'en ai aussi pour les couleurs, qui font voir blanc ce qui est pâle, clair ce qui est brun, et blond ce qui est roux ; ainsi de tout le reste. Mais à qui est−ce que je parle, n'en avez−vous pas aussi bien que moi de toutes les façons ? L'amitié Il est vrai, mon frère, que j'en ai, mais il s'en faut bien qu'ils fassent un effet aussi prodigieux que les vôtres ; ils ne font qu'adoucir les défauts des objets, et les rendre plus supportables, sans empêcher qu'on ne les voie. Cependant, mon frère, il me semble que nous parlons ici bien plaisamment de nos petites affaires et qu'on se moquerait bien de nous si l'on nous entendait dire naïvement, comme nous faisons, les nouvelles de l'école. L'amour Je connais à la vérité bien des personnes qui trouveraient notre entretien fort simple et fort commun ; mais j'en sais d'autres dont le jugement serait plus favorable et qui le trouveraient assez divertissant. L'amitié Je sais du moins qu'il m'a divertie extrêmement et que j'ai bien du regret de ne pouvoir causer davantage avec vous ; mais je ne veux pas donner sujet de se plaindre de moi à quelques personnes qui m'aiment plus que leur vie et qui ne me le pardonneraient jamais si j'étais plus longtemps sans leur donner des marques de mon souvenir. L'amour Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 89
  • 90. Contes Adieu donc, ma soeur ; aussi bien ai−je encore plus d'affaires que vous, et qui pressent toutes étrangement. J'ai des amants à punir, j'en ai d'autres à récompenser, et avec tout cela il faut que je me rende auprès d'Iris qui va partir pour aller au bal où je dois lui conquérir le coeur de tout ce qu'il aura d'honnêtes gens dans l'assemblée et leur faire avouer qu'elle est la plus belle et la plus aimable personne du monde. Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 90
  • 91. Contes éditions eBooksFrance www.ebooksfrance.com Veuillez écrire à livres@ebooksfrance.com pour faire part à l'éditeur de vos remarques ou suggestions concernant la présente édition. ______________ Octobrebre 2000 ©eBooksFrance pour la mise en HTML et en RocketEditiontm. Tous droits réservés. Dialogue de l'Amour et de l'Amitié 91