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Simone Weil - Note sur la suppression générale des partis politiques

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  • 1. NOTE SUR LA SUPPRESSION GÉNÉRALE DES PARTIS POLITIQUES Simone Weil, 1940, Écrits de Londres, p. 126 et s. Le mot parti est pris ici dans la signification quil a sur le continent européen. Le mêmemot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans latradition anglaise et nest pas transplantable. Un siècle et demi dexpérience le montreassez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut existerque dans une institution dorigine aristocratique; tout est sérieux dans une institution qui, audépart, est plébéienne. Lidée de parti nentrait pas dans la conception politique française de 1789, sinoncomme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. Cétait dabord seulement un lieude libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. Cestuniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire. Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formuléepar Tomski : « Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continentdEurope le totalitarisme est le péché originel des partis. Cest dune part lhéritage de la Terreur, dautre part linfluence de lexemple anglais, quiinstalla les partis dans la vie publique européenne. Le fait quils existent nest nullement unmotif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partispolitiques saute aux yeux. Le problème à examiner, cest sil y a en eux un bien quilemporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable. Mais il est beaucoup plus à propos de demander : Y a-t-il en eux même une parcelleinfinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à létat pur ou presque ? Sils sont du mal, il est certain quen fait et dans la pratique ils ne peuvent produire quedu mal. Cest un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni unarbre pourri de beaux fruits. » Mais il faut dabord reconnaître quel est le critère du bien. Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, lutilité publique. La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont desmoyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar,au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires etlégales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avecraffinement jusquà la mort, les tortures nauraient pas eu un atome de légitimité de plusquelles nont maintenant. Or pareille chose nest nullement inconcevable. Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due àRousseau, Mais le sens de la notion a été perdu presque tout de suite, parce quelle estcomplexe et demande un degré dattention élevé.Quelques chapitres mis à part, peu de livres sont beaux, forts, lucides et clairs comme LeContrat Social. On dit que peu de livres ont eu autant dinfluence. Mais en fait tout sestpassé et se passe encore comme sil navait jamais été lu. Rousseau partait de deux évidences. Lune, que la raison discerne et choisit la justice etlutilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. Lautre, que la raison esthttp://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 1/12
  • 2. identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Parsuite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et siensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par lapartie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs. Cest uniquement en vertu dun raisonnement de ce genre quon admet que leconsensus universel indique la vérité. La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables.Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crimeles font indéfiniment diverger. Lunion étant une force matérielle, on peut espérer trouverlà une ressource pour rendre ici-bas la vérité et la justice matériellement plus fortes que lecrime et lerreur. Il y faut un mécanisme convenable. Si la démocratie constitue un tel mécanisme, elleest bonne. Autrement non. Un vouloir injuste commun à toute la nation nétait aucunement supérieur aux yeux deRousseau — et il était dans le vrai — au vouloir injuste dun homme. Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peupleest en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation despassions particulières. Cétait là pour lui lunique motif de préférer le vouloir du peuple àun vouloir particulier. Cest ainsi quune certaine masse deau, quoique composée de particules qui semeuvent et se heurtent sans cesse, est dans un équilibre et un repos parfaits. Elle renvoieaux objets leurs images avec une vérité irréprochable. Elle indique parfaitement le planhorizontal. Elle dit sans erreur la densité des objets quon y plonge. Si des individus passionnés, enclins par la passion au crime et au mensonge, secomposent de la même manière en un peuple véridique et juste, alors il est bon que lepeuple soit souverain. Une constitution démocratique est bonne si dabord elle accomplitdans le peuple cet état déquilibre, et si ensuite seulement elle fait en sorte que les vouloirsdu peuple soient exécutés. Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas quune chose est juste parce quele peuple la veut, mais quà certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chancesquaucun autre vouloir dêtre conforme à la justice. Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volontégénérale. Deux doivent particulièrement retenir lattention. Lune est quau moment où le peuple prend conscience dun de ses vouloirs etlexprime, il ny ait aucune espèce de passion collective. Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès quil y a passioncollective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et demensonge infiniment plus puissante quaucune passion individuelle. Les impulsionsmauvaises, en ce cas, loin de se neutraliser, se portent mutuellement à la millièmepuissance. La pression est presque irrésistible, sinon pour les saints authentiques. Une eau mise en mouvement par un courant violent, impétueux, ne reflète plus lesobjets, na plus une surface horizontale, nindique plus les densités.Et il importe très peu quelle soit mue par un seul courant ou par cinq ou six courants qui seheurtent et font des remous. Elle est également troublée dans les deux cas.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 2/12
  • 3. Si une seule passion collective saisit tout un pays, le pays entier est unanime dans lecrime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix passions collectives le partagent, il est divisé enplusieurs bandes de criminels. Les passions divergentes ne se neutralisent pas, commecest le cas pour une poussière de passions individuelles fondues dans une masse; lenombre est bien trop petit, la force de chacune est bien trop grande, pour quil puisse yavoir neutralisation. La lutte les exaspère. Elles se heurtent avec un bruit vraimentinfernal, et qui rend impossible dentendre même une seconde la voix de la justice et dela vérité, toujours presque imperceptible. Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que nimportequelle volonté particulière soit plus proche de la justice et de la raison que la volontégénérale, ou plutôt que ce qui en constitue la caricature. La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à légard desproblèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes.Encore moins un choix de collectivités irresponsables. Car la volonté générale est sansaucune relation avec un tel choix. Sil y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien quon eûtadopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, cest quil y avaiteu bien autre chose que des élections. Tout ce quil y avait de vivant à travers tout lepays — et le pays débordait alors de vie — avait cherché à exprimer une pensée parlorgane des cahiers de revendications. Les représentants sétaient en grande partie faitconnaître au cours de cette coopération dans la pensée; ils en gardaient la chaleur; ilssentaient le pays attentif à leurs paroles, jaloux de surveiller si elles traduisaientexactement ses aspirations. Pendant quelque temps — peu de temps — ils furentvraiment de simples organes dexpression pour la pensée publique.Pareille chose ne se produisit jamais plus. Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous navons jamais rien connu quiressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom,jamais le peuple na loccasion ni le moyen dexprimer un avis sur aucun problème de lavie publique; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passionscollectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées. Lusage même des mots de démocratie et de république oblige à examiner avec uneattention extrême les deux problèmes que voici : Comment donner en fait aux hommes qui composent le peuple de France la possibilitédexprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, quil circule à travers luiaucune espèce de passion collective ? Si on ne pense pas à ces deux points, il est inutile de parler de légitimité républicaine. Des solutions ne sont pas faciles à concevoir. Mais il est évident, après examen attentif,que toute solution impliquerait dabord la suppression des partis politiques. Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du. .bienpublic, il convient de commencer par en discerner les caractères essentiels.On peut en énumérer trois : Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 3/12
  • 4. Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pressioncollective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, lunique fin de tout parti politique est sa proprecroissance, et cela sans aucune limite. Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. Sil ne lestpas en fait, cest seulement parce que ceux qui lentourent ne le sont pas moins que lui. Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque sest approché dela vie des partis. Le troisième est un cas particulier dun phénomène qui se produit partout où lecollectif domine les êtres pensants. Cest le retournement de la relation entre fin etmoyen. Partout, sans exception, toutes les choses généralement considérées commedes fins sont par nature, par définition, par essence et de la manière la plus évidenteuniquement des moyens. On pourrait en citer autant dexemples quon voudrait danstous les domaines. Argent, pouvoir, Etat, grandeur nationale, production économique,diplômes universitaires ; et beaucoup dautres. Le bien seul est une fin. Tout ce qui appartient au domaine des faits est de lordre desmoyens. Mais la pensée collective est incapable de sélever au-dessus du domaine desfaits. Cest une pensée animale. Elle na la notion du bien que juste assez pourcommettre lerreur de prendre tel ou tel moyen pour un bien absolu. Il en est ainsi des partis. Un parti est en principe un instrument pour servir une certaineconception du bien public.Cela est vrai même de ceux qui sont liés aux intérêts dune catégorie sociale, car il esttoujours une certaine conception du bien public en vertu de laquelle il y auraitcoïncidence entre le bien public et ces intérêts. Mais cette conception est extrêmementvague. Cela est vrai sans exception et presque sans différence de degrés. Les partis lesplus inconsistants et les plus strictement organisés sont égaux par le vague de la doctrine.Aucun homme, si profondément quil ait étudié la politique, ne serait capable dunexposé précis et clair relativement à la doctrine daucun parti, y compris, le cas échéant,le sien propre. Les gens ne savouent guère cela à eux-mêmes. Sils se lavouaient, ils seraientnaïvement tentés dy voir une marque dincapacité personnelle, faute davoir reconnuque lexpression : « Doctrine dun parti politique » ne peut jamais, par la nature des choses,avoir aucune signification. Un homme, passât-il sa vie à écrire et à examiner des problèmes didées, na que trèsrarement une doctrine. Une collectivité nen a jamais. Ce nest pas une marchandisecollective. On peut parler, il est vrai, de doctrine chrétienne, doctrine hindoue, doctrinepythagoricienne, et ainsi de suite. Ce qui est alors désigné par ce mot nest ni individuel nicollectif; cest une chose située infiniment au-dessus de lun et lautre domaine. Cest,purement et simplement, la vérité. La fin dun parti politique est chose vague et irréelle. Si elle était réelle, elle exigerait untrès grand effort dattention, car une conception du bien public nest pas chose facile àpenser. Lexistence du parti est palpable, évidente, et nexige aucun effort pour êtrereconnue. Il est ainsi inévitable quen fait le parti soit à lui-même sa propre fin. Il y a dès lors idolâtrie, car Dieu seul est légitimement une fin pour soi-même.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 4/12
  • 5. La transition est facile. On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pourque le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe estquil possède une large quantité de pouvoir. Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée commesuffisante, surtout une fois obtenue. Le parti se trouve en fait, par leffet de labsence depensée, dans un état continuel dimpuissance quil attribue toujours à linsuffisance dupouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationalesimposent des limites étroites. Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement àune nation, mais relativement au globe terrestre. Cest précisément parce que laconception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sansréalité, quelle impose la recherche de la puissance totale. Toute réalité implique parelle-même une limite. Ce qui nexiste pas du tout nest jamais limitable. Cest pour cela quil y a affinité, alliance entre le totalitarisme et le mensonge. Beaucoup de gens, il est vrai, ne songent jamais à une puissance totale; cette penséeleur ferait peur. Elle est vertigineuse, et il faut une espèce de grandeur pour la soutenir.Ces gens-là, quand ils sintéressent à un parti, se contentent den désirer la croissance;mais comme une chose qui ne comporte aucune limite. Sil y a trois membres de pluscette année que lan dernier, ou si la collecte a rapporté cent francs de plus, ils sontcontents. Mais ils désirent que cela continue indéfiniment dans la même direction.Jamais ils ne concevraient que leur parti puisse avoir en aucun cas trop de membres,trop délecteurs, trop dargent. Le tempérament révolutionnaire mène à concevoir la totalité. Le tempérament petit-bourgeois mène à sinstaller dans limage dun progrès lent, continu et sans limite. Maisdans les deux cas la croissance matérielle du parti devient lunique critère par, rapportauquel se définissent en toutes choses le bien et le mal. Exactement comme si le partiétait un animal à lengrais, et que lunivers eût été créé pour le faire engraisser. On ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perdla notion du bien. Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il sensuit inévitablementune pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression sexerce enfait. Elle sétale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur silaccoutumance ne nous avait pas tellement endurcis. Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière àtuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande. Le but avouéde la propagande est de persuader et non pas de communiquer de la lumière. Hitler atrès bien vu que la propagande est toujours une tentative dasservissement des esprits.Tous les partis font de la propagande. Celui qui nen ferait pas disparaîtrait du fait que lesautres en font. Tous avouent quils font de la propagande. Aucun nest audacieux dans lemensonge au point daffirmer quil entreprend léducation du public, quil forme lejugement du peuple. Les partis parlent, il est vrai, déducation à légard de ceux qui sont venus à eux,sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il sagit dundressage pour préparer lemprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la penséede ses membres.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 5/12
  • 6. Supposons un membre dun parti — député, candidat à la députation, ou simplementmilitant — qui prenne en public lengagement que voici : « Toutes les fois que jexaminerainimporte quel problème politique ou social, je mengage à oublier absolument le fait queje suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bienpublic et la justice. » Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup dautreslaccuseraient de trahison. Les moins hostiles diraient : « Pourquoi alors a-t-il adhéré à unparti ?» — avouant ainsi naïvement quen entrant dans un parti on renonce à chercheruniquement le bien public et la justice. Cet homme serait exclu de son parti, ou au moinsen perdrait linvestiture; il ne serait certainement pas élu. Mais bien plus, il ne semble même pas possible quun tel langage soit tenir. En fait, sauferreur, il ne la jamais été. Si des mots en apparence voisins de ceux-là ont été prononcés,cétait seulement par des hommes désireux de gouverner avec lappui de partis autresque le leur. De telles paroles sonnaient alors comme une sorte de manquement àlhonneur. En revanche on trouve tout à fait naturel, raisonnable et honorable que quelquun dise: « Comme conservateur — » ou : « Comme socialiste — je pense que... » Cela, il est vrai, nest pas propre aux partis. On ne rougit pas non plus de dire : « CommeFrançais, je pense que... » « Comme catholique, je pense que... » Des petites filles, qui se disaient attachées au gaullisme comme à léquivalent françaisde lhitlérisme, ajoutaient : « La vérité est relative, même en géométrie. » Elles touchaientle point central. Sil ny a pas de vérité, il est légitime de penser de telle ou telle manière en tant quon setrouve être en fait telle ou telle chose. Comme on a des cheveux noirs, bruns, roux oublonds, parce quon est comme cela, on émet aussi telles et telles pensées. La pensée,comme les cheveux, est alors le produit dun processus physique délimination. Si on reconnaît quil y a une vérité, il nest permis de penser que ce qui est vrai. Onpense alors telle chose, non parce quon se trouve être en fait Français, ou catholique, ousocialiste, mais parce que la lumière irrésistible de lévidence oblige à penser ainsi et nonautrement. Sil ny a pas évidence, sil y a doute, il est alors évident que dans létat deconnaissances dont on dispose la question est douteuse. Sil y a une faible probabilité duncôté, il est évident quil y a une faible probabilité; et ainsi de suite. Dans tous les cas, lalumière intérieure accorde toujours à quiconque la consulte une réponse manifeste. Lecontenu de la réponse est plus ou moins affirmatif; peu importe. Il est toujours susceptiblede révision ; mais aucune correction ne peut être apportée, sinon par davantage delumière intérieure. Si un homme, membre dun parti, est absolument résolu à nêtre fidèle en toutes sespensées quà la lumière intérieure exclusivement et à rien dautre, il ne peut pas faireconnaître cette résolution à son parti, Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge. Cest une situation qui ne peut être acceptée quà cause de la nécessité qui contraintà se trouver dans un parti pour prendre part efficacement aux affaires publiques. Maisalors cette nécessité est un mal, et il faut y mettre fin en supprimant les partis. Un homme qui na pas pris la résolution de fidélité exclusive à la lumière intérieureinstalle le mensonge au centre même de lâme. Les ténèbres intérieures en sont lahttp://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 6/12
  • 7. punition.On tenterait vainement de sen tirer par la distinction entre la liberté intérieure et ladiscipline extérieure. Car il faut alors mentir au public, envers qui tout candidat, tout élu, aune obligation particulière de vérité. Si je mapprête à dire, au nom de mon parti, des choses que jestime contraires à lavérité et à la justice, vais-je lindiquer dans un avertissement préalable ? Si je ne le fais pas,je mens. De ces trois formes de mensonge — au parti, au public, à soi-même — la première estde loin la moins mauvaise. Mais si lappartenance à un parti contraint toujours, en toutcas, au mensonge, lexistence des partis est absolument, inconditionnellement un mal. Il était fréquent de voir dans des annonces de réunion : M. X. exposera le point de vuecommuniste (sur le problème qui est lobjet de la réunion). M. Y. exposera le point de vuesocialiste. M. Z. exposera le point de vue radical.- Comment ces malheureux sy prenaient-ils pour connaître le point de vue quils devaientexposer ? Qui pouvaient-ils consulter ? Quel oracle ? Une collectivité na pas de langue nide plume. Les organes dexpression sont tous individuels. La collectivité socialiste ne résideen aucun individu. La collectivité radicale non plus. La collectivité communiste réside enStaline, mais il est loin; on ne peut pas lui téléphoner avant de parler dans une réunion. Non, MM. X., Y. et Z. se consultaient eux-mêmes. Mais comme ils étaient honnêtes, ils semettaient dabord dans un état mental spécial, un état semblable à celui où les avait missi souvent latmosphère des milieux communiste, socialiste, radical. Si, sétant mis dans cet état, on se laisse aller à ses réactions, on produit naturellementun langage conforme aux « points de vue » communiste, socialiste, radical. A condition, bien entendu, de sinterdire rigoureusement tout effort dattention en vuede discerner la justice et la vérité. Si on accomplissait un tel effort, on risquerait — combledhorreur — dexprimer un « point de vue personnel ». Car de nos jours la tension vers la justice et la vérité est regardée comme répondant àun point de vue personnel. Quand Ponce Pilate a demandé au Christ: «Quest-ce que la vérité ? » le Christ na pasrépondu. Il avait répondu davance en disant : « Je suis venu porter témoignage pour lavérité. » Il ny a quune réponse. La vérité, ce sont les pensées qui surgissent dans lesprit dunecréature pensante uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité. Le mensonge, lerreur — mots synonymes — ce sont les pensées de ceux qui ne désirentpas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple quidésirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie. Mais comment "désirer la vérité sans rien savoir delle ? Cest là le mystère des mystères.Les mots qui expriment une perfection inconcevable à lhomme — Dieu, vérité, justice —prononcés intérieurement avec désir, sans être joints à aucune conception, ont le pouvoirdélever lâme et de linonder de lumière. Cest en désirant la vérité à vide et sans tenter den deviner davance le contenu quonreçoit la lumière. Cest là tout le mécanisme de lattention.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 7/12
  • 8. Il est impossible dexaminer les problèmes effroyablement complexes de la vie publiqueen étant attentif à la fois, dune part à discerner la vérité, la justice, le bien public, dautrepart à conserver lattitude qui convient à un membre de tel groupement. La facultéhumaine dattention nest pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconquesattache à lun abandonne lautre.Mais aucune souffrance, nattend celui qui abandonne la justice et la vérité. Au lieu quele système des partis comporte les pénalités les plus douloureuses pour lindocilité. Despénalités qui atteignent presque tout — la carrière, les sentiments, lamitié, la réputation, lapartie extérieure de lhonneur, parfois même la vie de famille. Le parti communiste a portéle système à sa perfection. Même chez celui qui intérieurement ne cède pas, lexistence de pénalités fausseinévitablement le discernement. Car sil veut réagir contre lemprise du parti, cette volontéde réaction est elle-même un mobile étranger à la vérité et dont il faut se méfier. Maiscette méfiance aussi; et ainsi de suite. Lattention véritable est un état tellement difficile àlhomme, tellement violent, que tout trouble personnel de la sensibilité suffit à y faireobstacle. Il en résulte lobligation impérieuse de protéger autant quon peut la faculté dediscernement quon porte en soi-même contre le tumulte des espérances et des craintespersonnelles. Si un homme fait des calculs numériques très complexes en sachant quil sera fouettétoutes les fois quil obtiendra comme résultat un nombre pair, sa situation est très difficile.Quelque chose dans la partie charnelle de lâme le poussera à donner un petit coup depouce aux calculs pour obtenir toujours un nombre impair. En voulant réagir il risquera detrouver un nombre pair même là où il nen faut pas. Prise dans cette oscillation, sonattention nest plus intacte. Si les calculs sont complexes au point dexiger de sa part laplénitude de lattention, il est inévitable quil se trompe très souvent. Il ne servira à rien quilsoit très intelligent, très courageux, très soucieux de vérité. Que doit-il faire ? Cest très simple. Sil peut échapper des mains de ces gens qui lemenacent du fouet, il doit fuir. Sil a pu éviter de tomber entre leurs mains, il devait léviter.Il en est exactement ainsi des partis politiques.Quand il y a des partis dans un pays, il en résulte tôt ou tard un état de fait tel quil estimpossible dintervenir efficacement dans les affaires publiques sans entrer dans un parti etjouer le jeu. Quiconque sintéresse à la chose publique désire sy intéresser efficacement.Ainsi ceux qui inclinent au souci du bien public, ou renoncent à y penser et se tournentvers autre chose, ou passent par le laminoir des partis. En ce cas aussi il leur vient dessoucis qui excluent celui du bien public. Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute létendue dunpays, pas un esprit ne donne son attention à leffort de discerner, dans les affairespubliques, le bien, la justice, la vérité. Il en résulte que — sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites — il nest décidéet exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. Si on confiait au diable lorganisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer deplus ingénieux. Si la réalité a été un peu moins sombre, cest que les partis navaient pas encore toutdévoré. Mais en fait, a-t-elle été un peu moins sombre ? Nétait-elle pas exactement aussisombre que le tableau esquissé ici ? Lévénement ne la-t-il pas montré ?http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 8/12
  • 9. Il faut avouer que le mécanisme doppression spirituelle et mentale propre aux partis aété introduit dans lhistoire par lÉglise catholique dans sa lutte contre lhérésie. Un converti qui entre dans lÉglise — ou un fidèle qui délibère avec lui-même et résoutdy demeurer — a aperçu dans le dogme du vrai et du bien. Mais en franchissant le seuil ilprofesse du même coup nêtre pas frappé par les anathema sit, cest-à-dire accepter enbloc tous les articles dits « de foi stricte ». Ces articles, il ne les a pas étudiés. Même avecun haut degré dintelligence et de culture, une vie entière ne suffirait pas à cette étude,vu quelle implique celle des circonstances historiques de chaque condamnation. Comment adhérer à des affirmations quon ne connaît pas? Il suffît de se soumettreinconditionnellement à lautorité doù elles émanent. Cest pourquoi saint Thomas ne veut soutenir ses affirmations que par lautorité delÉglise, à lexclusion de tout autre argument. Car, dit-il, il nen faut pas davantage pourceux qui lacceptent; et aucun argument ne persuaderait ceux qui la refusent. Ainsi la lumière intérieure de lévidence, cette faculté de discernement accordée denhaut à lâme humaine comme réponse au désir de vérité, est mise au rebut, condamnéeaux tâches serviles, comme de faire des additions, exclue de toutes les recherchesrelatives à la destinée spirituelle de lhomme. Le mobile de la pensée nest plus le désirinconditionné, non défini, de la vérité, mais le désir de la conformité avec unenseignement établi davance. Que lÉglise fondée par le Christ ait ainsi dans une si large mesure étouffé lesprit devérité — et si, malgré lInquisition, elle ne la pas fait totalement, cest que la mystiqueoffrait un refuge sûr — cest une ironie tragique. On la souvent remarqué. Mais on a moinsremarqué une autre ironie tragique. Cest que le mouvement de révolte contrelétouffement des esprits sous le régime inquisitorial a pris une orientation telle quil apoursuivi lœuvre détouffement des esprits. La Réforme et lhumanisme de la Renaissance, double produit de cette révolte, ontlargement contribué à susciter, après trois siècles de maturation, lesprit de 1789. Il en estrésulté après un certain délai notre démocratie fondée sur le jeu des partis, dont chacunest une petite Église profane armée de la menace dexcommunication. Linfluence despartis a contaminé toute la vie mentale de notre époque.Un homme qui adhère à un parti a vraisemblablement aperçu dans laction et lapropagande de ce parti des choses qui lui ont paru justes et bonnes. Mais il na jamaisétudié la position du parti relativement à tous les problèmes de la vie publique. En entrantdans le parti, il accepte des positions quil ignore. Ainsi il soumet sa pensée à lautorité duparti. Quand, peu à peu, il connaîtra ces positions, il les admettra sans examen. Cest exactement la situation de celui qui adhère à lorthodoxie catholique conçuecomme fait saint Thomas. Si un homme disait, en demandant sa carte de membre : « Je suis daccord avec leparti sur tel, tel, tel point; je nai pas étudié ses autres positions et je réserve entièrementmon opinion tant que je nen aurai pas fait létude », on le prierait sans doute de repasserplus tard. Mais en fait, sauf exceptions très rares, un homme qui entre dans un parti adoptedocilement lattitude desprit quil exprimera plus tard par les mots : « Comme monarchiste,comme socialiste, je pense que... » Cest tellement confortable ! Car cest ne pas penser. Ilny a rien de plus confortable que de ne pas penser.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 9/12
  • 10. Quant au troisième caractère des partis, à savoir quils sont des machines à fabriquer dela passion collective, il est si visible quil na pas à être établi. La passion collective estlunique énergie dont disposent les partis pour la propagande extérieure et pour lapression exercée sur lâme de chaque membre. On avoue que lesprit de parti aveugle, rend sourd à la justice, pousse mêmedhonnêtes gens à lacharnement le plus cruel contre des innocents. On lavoue, mais onne pense pas à supprimer les organismes qui fabriquent un tel esprit.Cependant on interdit les stupéfiants.Il y a quand même des gens adonnés aux stupéfiants.Mais il y en aurait davantage si lEtat organisait la vente de lopium et de la cocaïne danstous les bureaux de tabac, avec affiches de publicité pour encourager lesconsommateurs. La conclusion, cest que linstitution des partis semble bien constituer du mal à peu prèssans mélange. Ils sont mauvais dans leur principe, et pratiquement leurs effets sontmauvais. La suppression des partis serait du bien presque pur. Elle est éminemment légitime enprincipe et ne paraît susceptible pratiquement que de bons effets. Les candidats diront aux électeurs, non pas : « Jai telle étiquette » — ce quipratiquement napprend rigoureusement rien au public sur leur attitude concrèteconcernant les problèmes concrets — mais : « Je pense telle, telle et telle chose à légardde tel, tel, tel grand problème. » Les élus sassocieront et se dissocieront selon le jeu naturel et mouvant des affinités. Jepeux très bien être en accord avec M. A. sur la colonisation et en désaccord avec lui surla propriété paysanne; et inversement pour M. B. Si on parle de colonisation, jirai, avant laséance, causer un peu avec M. A.; si on parle de propriété paysanne, avec M. B. La cristallisation artificielle en partis coïncidait si peu avec les affinités réelles quundéputé pouvait être en désaccord, pour toutes les attitudes concrètes, avec un collèguede son parti, et en accord avec un homme dun autre parti. Combien de fois, en Allemagne, en 1932, un communiste et un nazi, discutant dans larue, ont été frappés de vertige mental en constatant quils étaient daccord sur tous lespoints ! Hors du Parlement, comme il existerait des revues didées, il y aurait tout naturellementautour delles des milieux. Mais ces milieux devraient être maintenus à létat de fluidité.Cest la fluidité qui distingue du parti un milieu daffinité et lempêche davoir uneinfluence mauvaise. Quand on fréquente amicalement celui qui dirige telle revue, ceuxqui y écrivent souvent, quand on y écrit soi-même, on sait quon est en contact avec lemilieu de cette revue. Mais on ne sait pas soi-même si on en fait partie; il ny a pas dedistinction nette entre le dedans et le dehors. Plus loin, il y a ceux qui lisent la revue etconnaissent un ou deux de ceux qui y écrivent. Plus loin, les lecteurs réguliers qui y puisentune inspiration. Plus loin, les lecteurs occasionnels. Mais personne ne songerait à penserou à dire : « En tant que lié à telle revue, je pense que... » Quand des collaborateurs à une revue se présentent aux élections, il doit leur êtreinterdit de se réclamer de la revue. Il doit être interdit à la revue de leur donner uneinvestiture, ou daider directement ou indirectement leur candidature, ou même den fairemention.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 10/12
  • 11. Tout groupe d « amis » de telle revue devrait être interdit. Si une revue empêche ses collaborateurs, sous peine de rupture, de collaborer àdautres publications quelles quelles soient, elle doit être supprimée dès que le fait estprouvé. Ceci implique un régime de la presse rendant impossibles les publications auxquelles ilest déshonorant de collaborer (genre Gringoire, Marie-Claire, etc.). Toutes les fois quun milieu tentera de se cristalliser en donnant un caractère défini à laqualité de membre, il y aura répression pénale quand le fait semblera établi. Bien entendu il y aura des partis clandestins. Mais leurs membres auront mauvaiseconscience. Ils ne pourront plus faire profession publique de servilité desprit. Ils nepourront faire aucune propagande au nom du parti. Le parti ne pourra plus les tenir dansun réseau sans issue dintérêts, de sentiments et dobligations. Toutes les fois quune loi est impartiale, équitable, et fondée sur une vue du bien publicfacilement assimilable pour le peuple, elle affaiblit tout ce quelle interdit. Elle laffaiblit dufait seul quelle existe, et indépendamment des mesures répressives qui cherchent à enassurer lapplication. Cette majesté intrinsèque de la loi est un facteur de la vie publique qui est oubliédepuis longtemps et dont il faut faire usage. Il semble ny avoir dans lexistence de partis clandestins aucun inconvénient "qui ne setrouve à un degré bien plus élevé du fait des partis légaux. Dune manière générale, un examen attentif ne semble laisser voir à aucun égardaucun inconvénient daucune espèce attaché à la suppression des partis. Par un singulier paradoxe les mesures de ce genre, qui sont sans inconvénients, sont enfait celles qui ont le moins de chances dêtre décidées. On se dit : si cétait si simple,pourquoi est-ce que cela naurait pas été fait depuis longtemps ? Pourtant, généralement, les grandes choses sont faciles et simples. Celle-ci étendrait sa vertu dassainissement bien au-delà des affaires publiques. Carlesprit de parti en était arrivé à tout contaminer. Les institutions qui déterminent le jeu de la vie publique influencent toujours dans unpays la totalité de la pensée, à cause du prestige du pouvoir. On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, quen prenant position« pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soitpour, soit contre. Cest exactement la transposition de ladhésion à un parti.Comme, dans les partis politiques, il y a des démocrates qui admettent plusieurs partis, demême dans le domaine des opinions les gens larges reconnaissent une valeur auxopinions avec lesquelles ils se disent en désaccord. Cest avoir complètement perdu le sens même du vrai et du faux. Dautres, ayant pris position pour une opinion, ne consentent à examiner rien qui lui soitcontraire. Cest la transposition de lesprit totalitaire. Quand Einstein vint en France, tous les gens des milieux plus ou moins intellectuels, yhttp://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 11/12
  • 12. compris les savants eux-mêmes, se divisèrent en deux camps, pour et contre. Toutepensée scientifique nouvelle a dans les milieux scientifiques ses partisans et ses adversairesanimés les uns et les autres, à un degré regrettable, de lesprit de parti. Il y a dailleurs dansces milieux des tendances, des coteries, à létat plus ou moins cristallisé. Dans lart et la littérature, cest bien plus visible encore. Cubisme et surréalisme ont étédes espèces de partis. On était « gidien » comme on était « maurrassien ». Pour avoir unnom, il est utile dêtre entouré dune bande dadmirateurs animés de lesprit de parti. De même il ny avait pas grande différence entre lattachement à un parti etlattachement à une Église ou bien à lattitude antireligieuse. On était pour ou contre lacroyance en Dieu, pour ou contre le christianisme, et ainsi de suite. On en est arrivé, enmatière de religion, à parler de militants.Même dans les écoles on ne sait plus stimuler autrement la pensée des enfants quen lesinvitant à prendre parti pour ou contre. On leur cite une phrase de grand auteur et on leurdit : « Êtes-vous daccord ou non ? Développez vos arguments. » A lexamen lesmalheureux, devant avoir fini leur dissertation au bout de trois heures, ne peuvent passerplus de cinq minutes à se demander sils sont daccord. Et il serait si facile de leur dire : «Méditez ce texte et exprimez les réflexions qui vous viennent à lesprit ». Presque partout — et même souvent pour des problèmes purement techniques —lopération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, sest substituée àlobligation de la pensée. Cest là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et sest étendue, à traverstout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux quon puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par lasuppression des partis politiques.Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques (1940), Écrits de Londres, p. 126 et s.Remarque :À Athènes, il y a 2 500 ans, le monde a vu vivre une authentique démocratie. Authentiqueparce que fondée sur le tirage au sort, et confirmée par 200 ans de pratique quotidiennede ce tirage au sort, équitable et incorruptible. Pendant toute cette longue période detirage au sort, les pauvres ont toujours gouverné et les riches jamais.Dans cette vraie démocratie, il ny avait pas de partis parce que les partis étaient inutiles (etdailleurs interdits) ; les partis étaient alors inutiles car il ny avait pas (ou peu) délections :les partis ne servent quà gagner les élections et à rien dautre, et 200 ans de pratique delélection (depuis la fin du XVIIIe siècle) montrent que ce sont TOUJOURS les riches quigagnent les élections —précisément grâce aux partis quils financent à grands frais— et lespauvres jamais.La résistance aux partis est donc très liée à la résistance à lélection (des représentantspolitiques), qui est une procédure fondamentalement et inévitablement aristocratique (onchoisit les meilleurs=aristos), par définition même, et donc, comme toutes les procéduresaristocratiques, une procédure qui conduit mécaniquement à loligarchie.Pas de démocratie sans tirage au sort.Étienne Chouard, 22 avril 2011.http://etienne.chouard.free.fr/Europe/tirage_au_sort.phphttp://etienne.chouard.free.fr/Europe/Simone_Weil_Note_sur_la_suppression_generale_des_partis_politiques_1940.pdf 12/12