Jevons economie politique

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  • 1. W. Stanley Jevons (1835-1882) Professeur à l’Université de BreslauProfesseur d’économie politique au University College, examinateur de logique et de philosophie morale à l’Université de Londres. 1878 L’économie politique Un document produit en version numérique par Serge D’Agostino, bénévole, professeur de sciences économiques et sociales en France Courriel: Sergedago@aol.com Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de lUniversité du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
  • 2. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 2Cette édition électronique a été réalisée par Serge D’Agostino, bénévole,professeur de sciences économiques et sociales en FranceSergedago@aol.comà partir de l’ouvrage de : W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique. Traduit aveclautorisation de l’auteur par Henry Gravez, ingénieur. Paris : Librairie GermerBaillière Et Cie, 2e édition, 1878, 189 pp. (1re édition, 1876). Bibliothèqueutile, no 44. M. W. Stanley Jevons était professeur d’économie politique au UniversityCollege, examinateur de logique et de philosophie morale à l’Université deLondres.Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001pour Macintosh.Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)Édition numérique réalisée le 27 novembre 2004 à Chicoutimi,Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.
  • 3. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 3Table des matièresPréfaceChapitre I. Introduction 1. Quest-ce que léconomie politique 2. Préjugés sur léconomie politique 3. Division de la science 4. La richesse et les biens naturels 5. Quest-ce que la richesse 6. La richesse est transmissible 7. La richesse est limitée en quantité 8. La richesse est utile 9. CommoditéChapitre II. Utilité 10. Nos besoins sont variés 11. Quand les choses sont-elles utiles 12. Quel doit être notre but 13. Quand devons-nous consommer la richesse 14 et 15. Préjugés sur la consommationChapitre III. Production de la richesse 16. Les instruments de la production 17. La terre source de matériaux 18. Le travail 19. Le capital 20. Comment rendre le travail plus productif 21. Travailler au bon moment 22. Travailler au bon endroit 23. Travailler de la bonne manière 24. La scienceChapitre IV. Division du travail 25. Doù provient la division du travail 26. Adam Smith et la division du travail 27. La multiplication des services 28. La multiplication des copies 29. Adaptation personnelle 30. Adaptation locale 31. La combinaison du travail 32. Inconvénients de la division du travail
  • 4. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 4Chapitre V. Le capital 33. Quest-ce que le capital 34. Capital fixe et capital circulant 35. Comment sobtient le capital 36. Placement du capital 37. Le travail ne peut être un capitalChapitre VI. Distribution de la richesse 38. Comment se partage la richesse 39. La part du travailleur. Salaire 40. La part de la terre 41. La part du capital 42. De lintérêtChapitre VII. Salaires 43. Salaire apparent et salaire réel 44 et 45. Doù provient la différence des salaires 46. Qu’est-ce qu’une bonne journéeChapitre VIII. Trades-Unions (associations ouvrières) 47. But des Trades-Unions 48. Le règlement des heures 49. Laugmentation des salaires 50. Grèves et lockouts 51. Effet général des grèves 52. L’intimidation dans les grèves 53. Monopoles des Trades-Unions 54. Trades-Unions professionnelles 55. Préjugés sur le travail 56. Travail à la tâche 57. Préjugés sur légalitéChapitre. IX. Coopération 58. Arbitrage 59. Conciliation 60. Coopération 61. Association industrielle 62. Association de production 63. PrévoyanceChapitre X. Propriété foncière 64 et 65. La terre 66. Propriété foncière en Angleterre 67. Tenure pour bail 68. Tenant Right
  • 5. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 5 69. Origine de la renteChapitre XI. Échange. 70. Comment léchange sétablit 71. Qu’est-ce que la valeur 72. La valeur signifie proportion dans léchange 73. Lois de l’offre et de la demande 74. La valeur dépend-elle du travail 75. Pourquoi les perles ont-elles de la valeurChapitre XII. Monnaie 76. Le troc 77. Avantages de la monnaie 78. La monnaie comme mesure de la valeur 79. De quoi est faite la monnaie 80. Monnaie métallique 81. Quest-ce qu’une livre sterling 82. Circulation en papierChapitre XIII. Crédit et banque 83. Quest-ce que le crédit 84. Prêts sur hypothèques 85. Banque 86. EscompteChapitre XIV. Cycles de crédit 87. Lindustrie est périodique 88. Fièvres commerciales 89. Crises commerciales 90. Les crises commerciales sont périodiques 91. Comment se garder des crisesChapitre XV. Fonctions du gouvernement 92. Les fonctions nécessaires et les fonctions facultatives 93. Avantages de l’action du gouvernement 94. Inconvénients de cette actionChapitre XVI. Impôts. 95. Les impôts sont nécessaires 96. Impôts directs et indirects 97. Répartition des impôts 98. Protection et libre-échange 99. Théorie mercantile 100.
  • 6. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 6Appendice. La lutte des étalons I. Le double étalon II. Action compensatrice du double étalon III. Démonétisation de largent IV. Désavantages du double étalon V. Les différents systèmes monétaires du globe
  • 7. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 7 W. Stanley Jevons (1835-1882) professeur d’économie politique au University College, examinateur de logique et de philosophie morale à l’Université de Londres. Léconomie politique Traduit avec lautorisation de l’auteur par Henry Gravez, ingénieur. Paris :Librairie Germer Baillière Et Cie, 2e édition, 1878, 189 pp. (1re édition, 1876).Bibliothèque utile, no 44.
  • 8. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 8 PréfaceRetour à la table des matières Jai essayé, en composant ce petit traité, de donner aux vérités delÉconomie politique, une forme appropriée à linstruction élémentaire.Lorsque jétais attaché au Owens College, je devais, en qualité de «Cobdenlecturer», exposer lÉconomie politique à une classe dinstituteurs, afin de lesmettre à même dintroduire plus tard cet enseignement important dans lesécoles primaires. On ne peut douter quil soit très désirable de propager partous moyens les principes de cette science dans toutes les classes de lapopulation. Cest de lignorance de ces vérités que proviennent la plupart descalamités sociales, les grèves, les lockouts, lopposition au progrès, limpré-voyance, la misère, la charité mal entendue, linsuccès décourageant de tantdefforts. Il y a plus de quarante ans que Miss Martineau popularisa avec succès lesprincipes de l’Économie politique, par ses admirables récits. À peu près à lamême époque, larchevêque Whately fut vivement frappé de la nécessitédinculquer dés lenfance la connaissance de ces matières. Il prépara dans cettevue ses «Leçons faciles sur les monnaies» qui ont eu des éditions nombreuses.Cest dans un exemplaire de cet ouvrage, que jai, dans mon enfance, puisémes premières idées sur lÉconomie politique. Un passage de la préface deWhately mérite dêtre rappelé ici : «Les rudiments dune connaissance solidede cette science doivent, comme le montre lexpérience, être communiqués dèsle jeune âge… Ceux donc qui donnent, dirigent ou encouragent léducation,doivent regarder comme très important dinculquer à temps des idées justessur des sujets qui intéresseront toute la vie et dans lignorance desquels
  • 9. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 9aucune classe, de la plus basse à la plus élevée, ne peut être laissée sansdanger. » Ces idées ont été plus tard soutenues et mises en pratique par MM.William, le professeur W.B. Hodgson, le docteur John Watts, M. Templar etdautres encore, et lexpérience semble confirmer tout à la fois la nécessité etla possibilité de lenseignement préconisé par Whately. Mais il est évident que pour que le succès couronne ces efforts, il fautposséder un petit traité élémentaire, composé exactement en vue du butpoursuivi. Comptant sur mon expérience, de dix années dans linstruction desinstituteurs de Manchester, jai donné à mes leçons la forme la plus simple quele sujet semble comporter. Jespère aussi que ce petit livre ouvrira la voie vers une connaissance plusapprofondie de la science, à tous les lecteurs en général, dun âge plus avancé,qui ont négligé jusquici létude de lÉconomie politique. Les étroites limites de lespace qui mest laissé mont mis dans limpos-sibilité de traiter toute la science dune manière satisfaisante. J’ai donc dûsupprimer tout à fait certaines parties et passer très rapidement sur dautres,afin de réserver plus de place à certains sujets, tels que la production, ladivision du travail, le capital et le travail, les trades-unions et les crises com-merciales, qui mont paru de nature à être les plus utiles et les plus intéressantspour mes lecteurs. University College, Gower Street, London W.C. 31 janvier 1878.
  • 10. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 10 Chapitre I Introduction 1. Quest-ce que l’économie politique ?Retour à la table des matières L’économie politique traite de la richesse des nations ; elle recherche lescauses qui font une nation plus riche et plus prospère quune autre. Son but estdenseigner ce quil faut faire pour diminuer autant que possible le nombre despauvres, et mettre chacun à même, en règle générale, dêtre bien payé de sontravail. Dautres sciences, sans doute, nous aident à parvenir aux mêmes fins.La mécanique nous montre comment nous pouvons nous procurer de la force,comment nous devons nous en servir dans le travail des machines. La chimienous enseigne comment on découvre les substances utiles, comment, parexemple, on extrait des résidus infects de la fabrication du gaz, de magnifi-ques teintures, des parfums et des huiles. Lastronomie est nécessaire à lanavigation des océans. La géologie nous guide dans la recherche de la houilleet des métaux.
  • 11. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 11 Différentes sciences sociales sont aussi nécessaires au progrès du bien-êtrede lhumanité. La jurisprudence traite du droit légal des gens et de la façondont il peut le mieux être défini et assuré par des lois justes. La philosophiepolitique étudie les différentes formes de gouvernement et leurs avantagesrelatifs. La médecine recherche les causes de maladie. La statistique réunittous les faits qui se rapportent à létat ou à la communauté. Toutes ces sciencesnous apprennent à devenir plus sains, plus riches, plus sages. Mais léconomie politique se distingue entre toutes. Elle traite de larichesse en elle-même ; elle se demande ce quelle est, comment nous pouvonsle mieux la consommer quand nous lavons obtenue, comment nous pouvonsprofiter de toutes les autres sciences pour lacquérir. Beaucoup de gens croient prendre en faute léconomie politique parcequelle ne traite que de la richesse seule. Il y a, disent-ils, bien des choses meilleures que la richesse, telles que lavertu, laffection, la générosité. Ils voudraient nous voir étudier ces biens depréférence à la simple richesse. Un homme peut senrichir par dhabilesmarchés et enfouir son argent comme un avare. Et comme Il vaut mille foismieux dépenser son bien au profit de ses parents, de ses amis et du public engénéral, certaines gens partent de là pour blâmer la science des richesses. Ces critiques méconnaissent le but dune science comme léconomiepolitique. Ils ne comprennent pas que dans nos études, nous ne pouvons fairequune chose à la fois. Nous ne pouvons apprendre toutes les sciences socialesen même temps. Personne ne fait un reproche à lastronomie de ne soccuperque des étoiles ou aux mathématiques de ne soccuper que des nombres etquantités. Ce serait un curieux traité élémentaire, qui traiterait tout ensembledastronomie, de géologie, de chimie, de physique, de physiologie, etc. Demême quil y a plusieurs sciences physiques, il y a aussi plusieurs sciencessociales dont chacune doit soccuper de son sujet propre, et non des choses engénéral. 2. Préjugés sur léconomie politique.Retour à la table des matières Bien des erreurs ont cours sur la science que nous allons considérer, chezdes gens qui devraient mieux la connaître. Elles proviennent souvent de cequon croit tout savoir en économie politique, sans lavoir jamais étudiée.Aucune personne de bon sens ne saventure à contredire un chimiste sur lachimie, un astronome sur les éclipses ou même un géologue sur les roches et
  • 12. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 12les fossiles. Mais chacun a son opinion, dune façon ou dune autre, sur lecommerce mal entendu, sur leffet des hauts salaires, sur le tort que fait loffredu travail à bas prix, enfin sur cent questions dimportance sociale. Ces gensne voient pas que ces matières sont en réalité plus difficiles à f comprendreque la chimie, lastronomie ou la géologie et que toute une vie détude ne noussuffit pas pour nous permettre den parler avec certitude. Et, cependant ceuxqui nont jamais étudié léconomie politique, sont dordinaire les plus remplisdassurance. Le fait est, que de même quon haïssait autrefois la science physique, il y aaujourdhui une sorte de défiance ignorante, dimpatience contre léconomiepolitique. L’homme aime à suivre ses propres impulsions et ses préjugés ; onle vexe en lui disant quil fait justement ce qui le conduira à un but diamétra-lement opposé à celui quil cherche. Prenons le cas de la soi-disant charité.Bien des personnes charitables pensent quil est vertueux de faire laumôneaux pauvres gens qui la demandent, sans considérer leffet quelle produira surces gens. Ils voient le plaisir du mendiant qui reçoit cette aumône, mais ilsnen voient pas les effets ultérieurs, cest-à-dire laugmentation du nombre desmendiants. La pauvreté, les crimes que nous avons sous les yeux sont engrande partie le résultat de la charité mal entendue du passé, charité qui futcause quune bonne part de la population est devenue insouciante, impré-voyante et paresseuse. Léconomie politique prouve quau lieu de donner desaumônes accidentelles et irréfléchies, nous devons veiller à léducation dupeuple, lui apprendre à travailler, à gagner sa vie, à épargner quelque chosepour aider sa vieillesse. Sil persiste dans sa paresse et son imprévoyance, ildoit en supporter les conséquences. Mais comme cette manière d’agir peutsembler sévère, les économistes se voient condamnés par des gens au cœursensible mais abusé. La science passe pour inflexible, impitoyable et on enconclut quelle na pour objet que de faire le riche plus riche et de laisser périrle pauvre. Tout cela nest que méprise. Léconomiste, quand il recherche comment lhomme peut le plus facile-ment se procurer les richesses, nenseigne pas que le riche doit garder son biencomme un avare, ni le dépenser en luxueuses folies comme un prodigue. Il nya absolument rien dans la science pour dissuader le riche de dépenser sarichesse dune façon tout à la fois généreuse et sage. Il peut aider avec pru-dence ses parents et ses amis. Il peut fonder dutiles institutions publiques,telles que bibliothèques, musées, parcs, hôpitaux, etc., favoriser léducation dupeuple ou créer des établissements déducation supérieure ; il peut soulagerceux qui soufrent dinfortunes contre lesquelles ils nauraient pu se prémunir.Les infirmes, les aveugles, tous ceux à qui il est absolument impossible desaider par eux-mêmes, sont naturellement désignés à la charité du riche. Toutce que veut léconomiste, cest que la charité soit réellement la charité et nefasse pas de tort à ceux quelle veut aider. Il est triste de penser que jusquicibeaucoup de mal a été fait par ceux qui ne voulaient que le bien.
  • 13. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 13 Il nest pas moins triste de voir des milliers de personnes essayer damélio-rer leur position par des moyens qui ont justement leffet contraire, par lesgrèves, par la résistance à lemploi des machines, par des restrictions apportéesà la production de la richesse. Les travailleurs se sont fait une économiepolitique à eux; ils veulent devenir riches en sefforçant de ne pas produiretrop de richesses. Ils voient leffet immédiat de ce quils font, mais non lerésultat final. Il en est de même dans la question du Libre-Echange. En Angleterre, nousavons fini par avoir la sagesse de laisser le commerce libre. Dans les autrespays, et même dans les colonies australiennes, il existe encore des lois pourrendre les gens plus riches en les empêchant de profiter des produitsabondants des autres pays. Beaucoup de personnes se refusent encore à voirque la richesse doit saugmenter en la produisant où on peut la produire avecle plus de facilité et dabondance. Chaque place de commerce, chaque ville,chaque nation doit fournir ce quelle peut céder à meilleur marché, et les autresproduits doivent sacheter aux endroits où on peut aussi se les procurer le plusfacilement. L’économie politique nous apprend à regarder au delà de leffet immédiatde ce que nous faisons, et à chercher le bien de toute la communauté et mêmede lhumanité tout entière. La prospérité présente de lAngleterre est due engrande partie à la science quAdam Smith donna au monde dans sa « Richessedes Nations ». II nous apprit la valeur du travail libre du commerce libre, etaujourdhui, cent ans après la publication de ce grand livre, il ne devrait pas yavoir tant de gens abusés sefforçant vainement de sopposer à ses leçons, Il estcertain que si le peuple ne comprend pas une économie politique vraie, il senfabriquera une fausse à sa façon. De là, l’impérieuse nécessité, que personne,homme ou femme, ne soit élevé sans quelque idée de la science que nousallons étudier. 3. Division de la science.Retour à la table des matières Je commencerai par établir lordre dans lequel les diverses branches oudivisions de la science économique seront considérées dans ce petit traité. Enpremier lieu, nous devons apprendre en quoi consiste la richesse, sujet de cettescience. Secondement, nous rechercherons comment on se sert de la richesse,comment on la consomme; nous verrons que rien ne peut être regardé commerichesse, si on ne peut 1apptiquer à quelquusage, et quavant de faire de larichesse nous devons savoir à quoi nous lemploierons. Troisièmement, nouspourrons considérer comment la richesse se produit, comment elle est amenée
  • 14. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 14à lexistence et comment, en quatrième lieu après quon la produite, elle separtage entre les différentes classes de gens qui ont eu la main à sa production. En résumé, nous pouvons dire que léconomie politique traite 1° de lanature, 2° de la consommation, 3 de la production, 4° de la distribution de larichesse. Il sera aussi nécessaire de dire quelques mots des impôts. Une partiede la richesse de chaque pays doit être prélevée par le pouvoir dans le but depayer les frais de la défense et du gouvernement de la nation. Les impôtspeuvent se ranger avec vraisemblance dans le chapitre de la distribution. 4. La richesse et les biens naturels.Retour à la table des matières Nous napprendrons rien en disant que léconomie politique est la sciencede la richesse, si nous ne savons ce que cest que la science, ce que cest que larichesse. Quand un terme se définit au moyen dautres termes, nous devonscomprendre ces autres termes pour jeter quelque lumière sur le sujet. Dansmon traité de logique, jai déjà essayé dexpliquer ce que cest que la science,jessaierai maintenant déclairer cette expression; la richesse. Sans doute bien des gens simaginent quil ny a nulle difficulté à savoir cequest la richesse ; la vraie difficulté cest de lacquérir. Mais en cela, ils setrompent. Il y a dans notre pays beaucoup de personnes qui se sont enrichiespar elles-mêmes et cependant peu dentre elles, aucune peut-être ne seraitcapable dexpliquer clairement ce mot de richesse. Et réellement, il nest pasdu tout facile de trancher la question. Lidée populaire est que la richesse consiste en monnaie, en espèces, etque celles-ci sont faites dor et dargent ; lhomme riche alors serait celui quipossède un coffre fort, plein de sacs de monnaie dor et dargent. Mais cestloin dêtre le cas ; les riches, en général, out très peu dargent en leur posses-sion. Au lieu de sacs de monnaie, ils tiennent une bonne balance chez leurbanquier. Mais encore une fois cela ne nous dit pas ce que cest que la richesseparce quil est difficile dexpliquer en quoi consiste une balance de banque. Labalance sexprime par quelques chiffres dans les livres du banquier. Peut-être dira-t-on que celui-là est riche à l’évidence, qui possède unegrande quantité de terres. Cela dépend entièrement de la situation de ces terreset de leur nature. Lhomme qui posséderait un comté en Angleterre serait trèsriche ; il pourrait posséder une égale étendue de terre en Australie sans êtreremarquablement riche. Les sauvages dAustralie, qui possédaient le sol avantque les Anglais ne sen emparassent, possédaient un territoire immense, mais
  • 15. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 15ils nen étaient pas moins plongés dans la pauvreté la plus misérable. Il estdonc évident que la terre seule nest pas la richesse. On peut prétendre que pour être une richesse la terre doit être fertile, le solbon, les rivières et les lacs abondants en poisson, les forêts remplies de boisdoeuvre. Sous le sol il doit y avoir de grandes quantités de houille, de fer, decuivre, de minerais dor, etc. Si, outre cela, un pays possède un bon climat,beaucoup de soleil, assez, mais pas trop deau, il peut certainement passer pourriche. Il est vrai que ces choses ont été appelées biens naturels, mais je lesmentionne dans le but dindiquer quelles ne sont pas, par eIles-mêmes, larichesse. Les peuples peuvent vivre sur un sol abondant en biens naturels, -comme les Indiens de lAmérique du Nord vivaient dans les régions quiforment aujourdhui les États-Unis - et être cependant très pauvres, parce quilsne peuvent ou ne veulent pas travailler pour transformer les biens naturels enrichesse. Dautre part, des peuples, comme les Hollandais, vivent sur de pau-vres langues de terre, et deviennent cependant riches par l’habileté, lindustrieet la prévoyance. En somme, la richesse est due plutôt au travail et à ladressequà un sol fécond ou un climat clément, mais ces derniers dons sontnécessaires pour quun peuple devienne aussi riche que les habitants delAngleterre, de la France, des Etats-Unis ou de l’Australie. 5. Quest-ce que la richesse.Retour à la table des matières Nassau Senior, un des meilleurs écrivains économistes, définit la richesseen ces mots : Sous ce terme nous comprenons toutes les choses et seulementles choses qui sont transmissibles, limitées en quantité, et qui, directement ouindirectement, produisent du plaisir ou empêchent de la peine. Il est néces-saire, avant tout, de saisir exactement la pensée de Senior. Suivant lui tout ceque comprend le mot « richesse » doit avoir trois qualités distinctes et tout cequi possède ces trois qualités doit être une part de la richesse. Si ces qualitéssont justement choisies, nous possédons une définition correcte, cest-à-dire,comme nous lavons expliqué dans notre « Traité de logique » (section 44), unexposé précis des qualités suffisantes pour créer une classe et nous indiquerles choses qui appartiennent et celles qui nappartiennent pas à cette classe. Au lieu cependant de la longue phrase « qui directement ou indirectementproduisent du plaisir ou empêchent de la peine » nous pouvons employer lesimple mot utile et établir notre définition tout simplement ainsi : on appellerichesse ce qui est 1° transmissible, 2 en quantité limitée, 3° utile. Nous avonsencore à connaître exactement ce quon entend par ces trois qualités de larichesse, à apprendre ce que cest que dêtre transmissible, limité en quantité,utile.
  • 16. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 16 6. La richesse est transmissible.Retour à la table des matières Par transmissible, nous entendons une chose qui peut se passer (du latintrans à travers, mitto, jenvoie) dune personne à une autre. Parfois les chosespeuvent littéralement se passer de main en main, comme une montre ou unlivre ; parfois elles peuvent se transférer par un acte écrit ou par possessionlégale, comme dans le cas des terres ou des maisons. Les services aussi peuvent se transmettre, comme lorsquun domestique seloue à un maître. Un musicien, un prédicateur transmettent également leursservices quand leurs auditeurs ont le bénéfice de les entendre. Mais il existebeaucoup de choses utiles qui ne peuvent se transmettre d’une personne à uneautre. Un homme riche peut louer un valet, mais il ne peut acheter la bonnesanté de ce valet ; il peut louer les secours du meilleur médecin, mais si sesservices ne parviennent pas à lui rendre la santé, il ny a plus despoir. Demême aussi, il est en réalité impossible dacheter ou de vendre lamour desparents, lestime des amis, le bonheur dune bonne conscience. La richessepeut faire bien des choses, mais elle ne peut s assurer ces biens plus précieuxque les perles et les rubis. Léconomie politique ne prétend pas examinertoutes les causes du bonheur et ces richesses morales, qui ne peuvent nisacheter ni se vendre, ne font pas partie de la richesse dans le sens que nousallons donner à ce mot. Le pauvre qui possède une bonne conscience, desamis dévoués, une bonne santé, peut, en réalité se trouver plus heureux que leriche privé de ces bénédictions. Mais dun autre côté, un homme na nul besoinde perdre la paix de la conscience et les autres sources du bonheur enacquérant la richesse et en jouissant de toutes les occupations intéressantes, detous les plaisirs quelle peut donner. La richesse est donc loin dêtre la seulechose qui soit bonne, mais néanmoins elle est bonne, parce quelle nousépargne les travaux trop durs et la crainte du besoin, et quelle nous met àmême dacquérir les choses agréables et les services qui sont transmissibles.
  • 17. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 17 7. La richesse est limitée en quantité.Retour à la table des matières En second lieu, les choses ne peuvent être appelées richesses si elles nesont limitées en quantité. Si nous avons dun objet autant que nous endésirons, nous n’estimerons aucunement une nouvelle quantité de cet objet.Ainsi, lair qui nous environne nest pas une richesse dans les circonstancesordinaires, parce que nous navons quà ouvrir la bouche pour en absorberautant que nous pouvons en user. Cet air que nous respirons en ce moment estexcessivement utile parce quil entretient notre vie. Mais nous ne payonsdhabitude rien pour son emploi, parce quil en existe assez pour tout lemonde. Dans une cloche à plongeur, dans une mine profonde cependant, laquantité dair devient limitée, et cet air peut alors être considéré comme unepartie de la richesse. Le tunnel sous la Manche une fois achevé, ce deviendraune grosse affaire de sy procurer lair nécessaire à la respiration. Et mêmedans le tunnel du Metropolitan Railway un peu plus dair frais aurait unegrande valeur. Dun autre côté, les diamants, tout en ayant une grande valeur servent àbien peu dusages : ils font de splendides joyaux, ils coupent le verre oupercent les roches. Le haut prix quon y attache provient surtout de leur rareté.Naturellement, la rareté seule ne crée pas la valeur. Il existe beaucoup demétaux ou de minéraux rares, dont on na jamais possédé que quelquesfragments mais leur valeur reste faible jusquau jour où quelquusage spécialse découvre pour eux. Liridium se vend à très haut prix, parce quil sert à faireles becs des plumes dor et qu’on ne peut lobtenir quen petites quantités. 8. La richesse est utile.Retour à la table des matières En troisième lieu, nous pouvons facilement discerner que tout ce quiforme une partie de la richesse doit être utile, ou avoir de lutilité, cest-à-direservir à quelquusage, être agréable ou désirable dune façon ou dune autre.Senior dit justement que les choses utiles sont celles qui, directement ouindirectement, produisent du plaisir ou empêchent de la peine. Un instrument
  • 18. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 18de musique bien daccordé et bien joué produit du plaisir ; une dose demédicament évite de la peine à celui qui en a besoin, mais il est souventimpossible de décider si une chose nous apporte un supplément de plaisir ouune diminution de peine. Un dîner nous évite la peine de la faim et nous donnele plaisir de manger de bonnes choses. Il y a utilité chaque fois que le plaisirest accrû ou la peine diminuée et, en ce qui concerne léconomie politique, lanature du plaisir importe peu. Nous navons pas besoin de préciser si les choses produisent du plaisirdirectement, comme les habits que nous portons, ou indirectement, comme lesmachines employées à fabriquer ces habits. Les objets sont indirectementutiles, quand, comme dans le cas des outils, des machines, des matièrespremières, etc., ils ne servent qu’à fabriquer d’autres objets qui seront plustard consommés et utilisés par quelques personnes. La voiture dans laquellenous jouissons dune agréable promenade est directement utile ; la charrettedu boulanger qui nous apporte notre pain lest indirectement. Mais parfoisnous pouvons à peine faire la distinction. Dirons nous que la nourritureintroduite dans la bouche est directement utile et que la fourchette qui ly portelest indirectement ! 9. Commodité.Retour à la table des matières Nous savons maintenant exactement ce que cest que la richesse, mais aulieu demployer continuellement ce mot, nous aurons souvent à parler decommodités, de biens. Une commodité, cest toute partie de la richesse, toute chose par consé-quent à la fois utile, transmissible, limitée en quantité. La laine, le coton, lefer, le thé, les livres, les souliers, les pianos, etc., sont toutes commodités encertaines circonstances, mais non en toutes circonstances. La laine que porteun mouton sauvage perdu dans les montagnes nest pas une commodité, nonplus que le fer dans une mine quon ne peut exploiter. Une commodité en unmot, est toute chose réellement utile et désirable et telle quon puisse lacheterou la vendre. Au lieu de ce long mot « commodité », jemploierai souvent le mot pluscourt « biens » et le lecteur voudra bien se rappeler que les expressions biens,commodités, parties de richesse, sont équivalentes.
  • 19. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 19 Chapitre II Utilité 10. Nos besoins sont variés.Retour à la table des matières Après un instant de réflexion, nous verrons quen général nous ne désironsquune faible portion de chaque espèce de commodité et que nous préféronsposséder une partie dune sorte, une partie de lautre. Personne naime àcomposer uniquement son dîner de pommes de terre, de pain, ou de bœuf ; onpréfère manger du bœuf, du pain, des pommes de terre et peut être y joindreun peu de bière, du pudding, etc. De même, un homme ne se soucierait pasdavoir beaucoup dhabits semblables ; il peut sans doute désirer de posséderplusieurs costumes, mais les uns plus chauds, les autres plus légers, les unspour la soirée, les autres pour les voyages, et ainsi de suite. Une bibliothèque formée de tous exemplaires du même ouvrage seraitabsurde ; en général, garder deux exemplaires du même livre est inutile. Uncollectionneur de gravures ne tient pas à posséder beaucoup de copies identi-ques de la même planche. Dans tous ces cas et beaucoup dautres, nous voyonsque les besoins de lhomme tendent à la variété ; chaque besoin isolé estbientôt satisfait et remplacé par quelqu’autre. Senior appelle cette loi la loi devariété ; cest la plus importante de toute léconomie politique.
  • 20. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 20 Il est facile de voir ainsi, quil existe un ordre naturel dimportance dans lasuccession de nos besoins. La nourriture nous est nécessaire, et si nous nentrouvons pas dautre, nous sommes fort heureux de manger du pain ; il nousfaut alors de la viande, des légumes, des fruits, dautres mets délicats. Lesvêtements en somme, ne sont pas aussi nécessaires que la nourriture, maisquand un homme a suffisamment de quoi manger, il commence à songer à sebien vêtir. Puis vient le désir dune maison pour y vivre ; une simple cabinevaut mieux que rien, mais plus riche est lhomme, plus grande la demeure quildésire. Quand il a une fois acquis cette maison, il veut la garnir de meubles, delivres, de tableaux, dinstruments de musique, dobjets de luxe, et ainsi desuite. Nous pouvons ainsi établir, sans grande précision il est vrai, une loi desuccession des besoin à peu près dans cet ordre : air, nourriture, vêtement,logement, littérature, objets dornement et de plaisir. Il est très important dobserver quil nest ni fin ni limite aux différenteschoses quun homme peut désirer dacquérir. Celui qui déjà possède unemaison convenable, en désire bientôt une autre : il veut avoir maison de ville,maison de campagne. Certains ducs, certaines personnes très riches ont quatre,cinq demeures et même plus. Nous déduisons de ces observations quil ne peutjamais y avoir, chez les nations civilisées, assez de richesses pour que lepeuple cesse den désirer davantage. Quelque nombreuses que soient les cho-ses que nous nous procurions, il en est encore beaucoup dautres que noussouhaitons acquérir. Quand lhomme est bien nourri, il commence à désirer de bons vêtements;quand il est bien vêtu, il aspire à posséder des maisons confortables, desmeubles, des objets dart. Sil arrivait quun jour la richesse fût en excès, ceserait dans une seule branche, jamais dans toutes à la fois. Les fermierspourraient se ruiner sils récoltaient tant de grains quil deviendrait impossiblede les consommer ; alors au lieu de cet excès de grains, ils devraient forcer laproduction de viande et de laitage. Il nest donc pas à craindre que lesmachines ou dautres perfectionnements accumulent jamais tant de produitsque les ouvriers se trouvent sans emploi, du moins pour longtemps. Il pourraitarriver seulement que les ouvriers, privés de besogne dans un métier, eussent àen apprendre un autre.
  • 21. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 21 11. Quand les choses sont-elles utiles ?Retour à la table des matières La question principale est donc dexaminer quand les choses sont utiles etquand elles ne le sont pas. Cela dépend entièrement de ce fait que nous enavons besoin ou non. La plupart des choses qui nous entourent, lair, leau, lapluie, les pierres, le sol, etc., ne sont pas de la richesse parce que nous nenmanquons pas, ou du moins quil nous en faut si peu que nous pouvonspromptement obtenir ce qui nous est nécessaire. Recherchons avec soin sinous pouvons dire que leau est utile, ou dans quel sens nous le pouvons dire.Il arrive souvent dentendre des gens avancer que leau est la substance la plusutile du monde, et il en est ainsi à son lieu et en son temps. Mais si leau, tropabondante, envahit vos caves, elle nest plus utile ; si elle filtre à travers vosmurs et vous donne des rhumatismes, elle est nuisible et non utile. Si unhomme, ayant besoin de bonne eau pure, creuse un puits et trouve cette eau,elle est utile. Mais quen creusant un puits de mine, leau sy précipite etempêche les mineurs datteindre la couche de houille, il est clair qualors leauest tout lopposé de lutile. Dans certaines contrées, la pluie tombe fortirrégulièrement, à des époques fort incertaines. En Australie, les sécheressesdurent une ou deux années, parfois trois, et dans lintérieur du continent lesrivières sont quelquefois entièrement à sec. Les mares les plus infectesdeviennent alors précieuses pour garder les troupeaux de moutons en vie.Dans la Nouvelle-Galle du Sud, leau sest quelquefois vendue trois shillings leseau. Quand les sécheresses prennent fin, on voit des flots subits descendre lesrivières, détruisant les digues et les ponts, renversant les maisons, noyantsouvent les hommes et les animaux. Il est parfaitement clair que nous nepouvons pas dire que leau est toujours utile ; elle est souvent si nuisiblequelle ruine et noie les gens. Tout ce que nous pouvons réellement dire, cestque leau est utile dans les endroits et au moment où nous en avons besoin, eten telle quantité que nous en avons besoin. Toute leau nest pas utile, maisseulement la quantité que nous pouvons employer à un moment donné. Il est maintenant facile de voir pourquoi les choses, pour être une richesse,doivent être en quantité limitée ; nous navons jamais besoin daucune choseillimitée. Un homme ne peut boire plus de deux ou trois quarts deau par jour,ni manger plus de quelques livres de nourriture Nous pouvons ainsicomprendre pourquoi, dans lAmérique du Sud où lon rencontre de grandstroupeaux de bétail, le meilleur bœuf nest pas une richesse : cest parce quil yen a tant quil ny a pas assez de monde pour le manger. Le bœuf quon ymange est tout aussi utile pour nourrir les gens que celui quon mange en
  • 22. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 22Angleterre, mais il na pas autant de valeur parce quil y a une grande quantitéde bœufs en excès, cest-à-dire dont les gens nont pas besoin. 12. Quel doit être notre but ?Retour à la table des matières Nous pouvons maintenant voir dune façon précise ce que nous avons àapprendre dans léconomie politique. Cest de satisfaire nos besoins diversaussi complètement que possible. Nous devons pour cela rechercher toutdabord quelles choses nous sont nécessaires. Il est tout à fait inutile de seprocurer des choses qui, une fois en notre possession, ne serviront à rien, et laquantité de ce que nous cherchons doit être proportionnée à nos besoins. Lefabricant de meubles ne doit pas faire un grand nombre de tables et seulementquelques chaises, mais bien quelques tables et un plus grand nombre dechaises. De même, chaque espèce de commodité doit être fournie quand on ena le plus besoin et aucune ne doit lêtre trop abondamment, cest-à-direfabriquée en si grande quantité, quil eût mieux valu employer son travail afabriquer autre chose. Secondement, nous devons toujours nous efforcer de produire avec lemoins de travail possible car le travail est un exercice pénible et nous désironssubir le moins de peine et de dérangement que nous pouvons. Léconomiepolitique est donc, comme l’a fort bien établi le professeur Hearn, delUniversité de Melbourne, la science des efforts pour satisfaire les besoins ;elle nous enseigne, à trouver la voie la plus courte vers ce que nous désirons.Le but auquel nous tendons est dobtenir le plus de richesse possible, avec lemoins de travail possible. 13. Quand devons-nous consommer la richesse ?Retour à la table des matières Consommer une commodité est détruire son utIlité. Exemples : la houillebrûlée, le pain mangé, une cruche brisée, un piano usé. Les choses perdentleur utilité de différentes manières. Elles peuvent se gâter, comme la viande etle poisson, changer de mode, comme les toilettes des dames, ou simplementvieillir, comme un almanach, un agenda. Les maisons se détériorent, les
  • 23. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 23greniers à grains peuvent brûler, les vaisseaux couler bas. Dans tous ces cas,lutilité est détruite lentement ou rapidement, et les commodités sont, commeon dit, consommées. Il est clair que nous devons nous servir des choses quandelles sont propres à lusage, si nous voulons en profiter. Il est évident aussi que nous devons nous efforcer de tirer le plus grandparti possible de tout ce que nous sommes assez heureux de posséder. Si unobjet ne sabîme ou ne se détruit pas par lusage, comme un livre, un tableau,plus nous en usons, plus son utilité est grande. Ce genre de choses devientplus utile si on les passe dune personne à une autre, comme les livres dans uncabinet de lecture. Il se produit dans ce cas ce que nous pouvons appeler lamultiplication de lutilité. Les bibliothèques publiques, les musées, les galeriesde peinture et les institutions du même genre multiplient toutes lutilité, et lesfrais quelles occasionnent ne sont rien ou peu de chose en présence de leurutilité. Pour les commodités une fois détruites par lusage, comme la nourriture, ilest évident quune seule personne peut se servir de chaque portion. Nousdevons alors chercher à la consommer quand elle est la plus utile. Si unhomme perdu dans le désert se trouve à la tête dune faible provision denourriture il ferait une folie de la manger en une fois, quand il est à la veille desouffrir de la faim pendant plusieurs jours. Il doit ménager ses provisions defaçon à manger chaque morceau au moment où il soutiendra le mieux sesforces. Nous devons en agir de même avec les profits de toute notre vie. Letravailleur ne doit pas dépenser tout son gain quand les affaires sont actives,parce quil en aura besoin quand elles se ralentiront et quil se trouvera sansemploi. De même, ce qui est dépensé dans la jeunesse en luxe et en frivolités,pourrait être beaucoup plus utile dans la vieillesse, quand peut-être lenécessaire et le simple confort sobtiendraient difficilement. Toute richesse estproduite pour être consommée, mais elle doit lêtre quand elle répond le mieuxà son objet, cest-à-dire quand elle est la plus utile. 14. Préjugés sur la consommation.Retour à la table des matières Il nest pas rare dentendre des gens prétendre quils doivent dépenser leurargent largement pour encourager le commerce. Si chacun, pensent-ils, thé-saurisait au lieu de dépenser, le commerce languirait et le travail manquerait.Les commerçants favorisent ces idées, car il est clair que plus une modiste ouun tailleur peut persuader à ses clients de lui faire de commandes, plus serontgrands ses profits personnels. Les clients sont dailleurs fort inclinés à croirelargument bon à cause du plaisir quils éprouvent à acheter des habits etdautres choses agréables. Largument en question nen est pas moins une
  • 24. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 24erreur fâcheuse. En fait, nul riche ne peut sabstenir dalimenter le travail,dune façon ou de lautre. Sil épargne son argent, il le place probablementdans une banque, mais il ny reste pas inactif. Le banquier le prête aux mar-chands, aux manufacturiers, aux constructeurs qui sen servent pour accroîtreleurs affaires et le nombre de leurs ouvriers. S’il achète des actions dechemins de fer ou des fonds publics, ceux qui reçoivent largent lemploient àquelquautre usage profitable. Si maintenant le riche entasse sa fortune sousforme dor et dargent, il nen tire pas avantage, mais il augmente dautant lademande de lor et de largent. Si beaucoup de riches se mettaient à cacher lor,le résultat en serait de rendre le travail des mines dor plus profitable et dyattirer dautant plus de mineurs, enlevés au travail des chemins de fer ou auxautres métiers. Nous voyons par la que chaque fois quun riche détermine lemploi de sonargent, il décide par là même, non pas la somme de travail qui en résulteramais bien le genre de travail à effectuer. Sil prend fantaisie de donner ungrand bal, il y aura en fin de compte dautant plus de modistes, de costumiers,de dentelliers, de confectionneurs, etc. Sans doute un seul bal naura pas grandeffet, mais si beaucoup de gens suivaient lexemple, on verrait, bientôt, plusdouvriers attachés à ces différents métiers. Si dun autre côté, les richesplacent leur argent dans un nouveau chemin de fer, il y aura dautant plusdinspecteurs, dingénieurs, de contremaîtres, de terrassiers, de puddleurs, delamineurs, dajusteurs, de constructeurs de wagons, etc. La question se réduit en réalité à ceci : Le peuple retire-t-il plus de bien-être des bals que des chemins de fer ? Un bal crée du plaisir à un momentdonné, mais il coûte fort cher, surtout aux hôtes, qui achètent des costumescoûteux. Une fois le bal passé, il nen reste aucun résultat durable et personnene sen trouve beaucoup mieux. Le chemin de fer, au contraire, nest pas unecause immédiate de plaisir, mais il diminue le prix des marchandises, enpermettant de les transporter plus facilement ; il permet de fuir le tumulte desvilles pour vivre à la campagne et procure au public des excursions agréableset salutaires. Ainsi, cest pure folie dapprouver la consommation pour elle-même, ou parce quelle fait aller le commerce. En dépensant nos richessesnous ne devrions jamais penser quaux avantages quen retire le peuple. 15.Retour à la table des matières Quelques personnes tombent dans lerreur contraire, et regardent toutedépense comme un mal. Le meilleur usage à faire de la richesse serait de lagarder et de laugmenter par lintérêt, ou même de négliger lintérêt et daccu-muler lor pour lui-même. Cest là le raisonnement des avares et il y a toujoursun certain nombre de gens qui se privent ainsi des plaisirs ordinaires de la vie,
  • 25. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 25pour la satisfaction de se sentir riches. Ils ne font dailleurs aucun tort positif àleurs concitoyens ; au contraire, ils accroissent la richesse du pays, et tôt outard quelquun en profitera. En outre, sils déposent leur argent dans lesbanques ou dautres bons placements, ils rendent de grands services enaugmentant le capital de la nation et en facilitant ainsi la construction demanufactures, de docks, de chemins de fer ou dautres ouvrages importants.La plupart des gens aiment tant à dépenser leur argent en plaisirs éphémères,en divertissements, en bonne chère, en toilettes, quil est fort heureux denvoir dautres qui donnent à leur richesse une forme plus permanente. Néanmoins, il nest daucun usage, de sabstenir de toute jouissance dans lebut dentasser de largent. Les choses ne sont une richesse que si elles noussont utiles et agréables. Si tout le monde plaçait son argent dans les cheminsde fer, nous aurions tant de chemins de fer quon ne pourrait plus les employertous et quils deviendraient plutôt un embarras quun bénéfice. De même, il neservirait à rien de bâtir des docks sil ny avait pas de bateaux à y charger, oudes vaisseaux sils navaient des marchandises ou des voyageurs à transporter.Il serait également absurde de construire des filatures sil en existait déjàsuffisamment pour manufacturer autant darticles de coton que le public peuten user. Nous arrivons ainsi à cette conclusion que la richesse est faite pour lusageet la consommation, dune façon ou de lautre. Nous devons avoir pour lignede conduite de dépenser nos ressources de façon à en tirer la plus grandesomme de bonheur réel pour nous mêmes, nos parents, nos amis et toutes lespersonnes dont nous avons à nous préoccuper.
  • 26. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 26 Chapitre III Production de la richesse 16. Les instruments de la production.Retour à la table des matières La première chose dans lindustrie, comme nous venons de le voir est dedéterminer les objets dont nous avons besoin, la seconde de se les procurer oude les faire, de les produire comme on dit, et nous devons évidemment lesproduire avec le moins de travail possible. Pour savoir comment nous yprendre, nous devons rechercher ce qui est nécessaire pour la production de larichesse. Il y a comme on lénonce, communément et correctement, troisinstruments de production. Avant de pouvoir, dans létat présent de la sociétécréer de la richesse, nous devons posséder les trois choses suivantes : 1° Laterre, 2° le Travail, 3°, le capital. Dans la production, nous réunissons ces trois choses ; nous appliquons letravail à la terre, et nous employons le capital à assister le travailleur à laidedes outils et à le nourrir tandis quil est à l’œuvre. Nous allons considérersuccessivement chacun de ces trois instruments.
  • 27. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 27 17. La terre, source de matériaux.Retour à la table des matières Le mot de production est très bien choisi (du latin pro, en avant, ducere,conduire) ; il exprime clairement que chaque fois que nous voulons créer de larichesse, nous devons aller à quelque pièce de terre, à quelque lac, rivière oumer, et en tirer la substance qui doit être convertie en richesse. Il importe peuque les matériaux viennent de la surface de la terre, des mines ou des carrièrescreusées dans son sein, de la mer ou des océans. Notre nourriture croît surtoutà la surface de la terre, comme le grain, les pommes de terre, le bétail, legibier, etc. ; nos habits sont surtout faits de coton, de lin, de laine, de peaux,recueillis de la même manière. Les minéraux et les métaux sobtiennent encreusant des puits et des galeries dans la croûte terrestre. Les rivières, les lacs,les mers et les océans sont des sources importantes de richesse ; ils nousfournissent des aliments, de lhuile, des os de baleine, des peaux de phoque,etc. Nous ne pouvons manufacturer aucun produit sans avoir quelque matièreà mettre en œuvre ; pour faire une épingle il nous faut du cuivre, du zinc, delétain extraits des mines ; un ruban exige de la soie et des teintures. Chaquechose que nous touchons, usons, mangeons ou buvons, est faite dune ouplusieurs substances, et notre premier soin doit toujours être de trouver uneprovision de lespèce de matériaux nécessaire. Presque toujours aussi, nous avons besoin de quelque chose de plus que lamatière : nous avons besoin dune force qui nous aide à transporter et à mettreen oeuvre cette matière brute. L’homme désire naturellement séviter la peinede fatiguer ses bras et ses jambes ; il construit donc des moulins à vent pourmoudre le grain, des vaisseaux pour transporter les marchandises, desmachines à vapeur pour pomper leau et faire toute espèce de durs travaux. Laterre, ou comme nous disons, la Nature, nous procure tout à la fois lesmatériaux de la richesse et la force qui nous aide à transformer ces matériauxen richesse. Tout ce qui nous fournit ainsi le premier instrument de productionsappelle agent naturel, cest-à-dire qui agit pour nous et nous assiste (du latinagens, agissant). Parmi les agents naturels, la terre est de tous le plus impor-tant, parce que, quand elle reçoit en abondance la lumière du soleil etlhumidité, elle peut se cultiver et produire toute espèce de récoltes. Aussi leséconomistes parlent-ils souvent de la terre, quand leurs remarques sapplique-raient aussi bien aux rochers et aux rivières. Les trois quarts de la surface duglobe sont recouverts par les mers, mais cette vaste étendue deau salée nefournit que peu de richesses, à part les baleines, les phoques, le varech, etquelques autres espèces danimaux et de plantes. Quand nous parlons de laterre, nous voulons donc désigner en réalité toute source de matériaux, tout
  • 28. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 28agent naturel, et nous pouvons égaler ces trois termes : terre, source dematériaux, agent naturel. 18. Travail.Retour à la table des matières Il est évident, cependant, que les agents naturels seuls ne font pas larichesse. Un homme périrait dans le lieu le plus fertile sil ne prenait quelquepeine pour approprier les choses qui lentourent. Le fruit sauvage qui pend auxarbres doit être cueilli pour devenir une richesse et le gibier sauvage doit êtrepris avant de pouvoir être cuit et mangé. Nous devons dépenser une sommeconsidérable de travail pour avoir des vêtements confortables, des maisons,des approvisionnements réguliers de nourriture ; les matériaux convenablesdoivent être graduellement réunis, façonnés et manufacturés. Ainsi, la sommede richesse que peut acquérir un peuple dépend beaucoup plus de son activitéet de son habileté au travail, que de labondance des matériaux qui lentourent. Comme nous lavons déjà remarqué, lAmérique du Nord est une contréetrès riche, possédant une terre végétale abondante, des gisements de houille,des filons métalliques, des rivières pleines de poissons, des forêts de boisprécieux, en un mot tous les matériaux quon puisse désirer. Cependant lesIndiens américains ont vécu dans la pauvreté des milliers dannées sur cetteterre, parce quils navaient ni les connaissances ni la persévérance nécessairespour travailler convenablement ces agents naturels et en retirer de la richesse.Ce fait nous montre clairement que le travail habile, intelligent et régulier estnécessaire à la production de la richesse. 19. Capital.Retour à la table des matières Pour pouvoir produire beaucoup de richesses, il nous faut encore quelquechose de plus, le capital, qui aide les travailleurs pendant quils sont à l’œuvre.Lhomme doit manger une fois par jour, pour ne pas dire deux ou trois fois ;sil na sous la main aucune provision de nourriture, il doit se sefforcer delobtenir de la meilleure façon quil peut, sous peine de mourir de faim. Il doitarracher des racines, ramasser des graines, ou semparer, sil le peut, danimauxsauvages. Quand il agit de la sorte, il dépense dordinaire une grande somme
  • 29. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 29de travail pour un résultat fort minime. Les naturels australiens sont parfoisforcés dabattre un gros arbre avec des haches de pierre, - travail des pluspénibles - pour semparer dun opossum ou deux. Les hommes qui viventainsi, entre la main et la bouche pourrons-nous dire, nont ni le temps ni laforce nécessaires pour se procurer la nourriture et le vêtement de la manière laplus aisée. Il faut beaucoup de travail pour labourer le sol, le herser, le semer,lentourer de défenses ; quand tout cela est fait, il faut attendre la récolte sixmois. Sans doute, la quantité de nourriture ainsi obtenue est considérable,comparée au travail dépensé, mais les Indiens sauvages et les autres tribusignorantes ne peuvent attendre que le grain ait fini de pousser. Les pauvresnaturels australiens doivent ramasser des graines et prendre chaque jour desvers et des opossums. Une bonne maxime japonaise sexprime ainsi : « Creusez un puits avantdavoir soif », et il est évidemment souhaitable de suivre ce conseil. Mais,vous devez posséder un capital pour vous aider à vivre pendant que vouscreusez votre puits. De même, chaque fois que nous voulons obtenir de larichesse sans un travail excessif, nous devons nécessairement posséder uneréserve di nourriture pour nous aider à subsister pendant que nous travaillonset que nous attendons : cette réserve sappelle capital. Sans capital les genssont sans cesse accablés de difficultés et en danger de mourir de faim. Dans lepremier de ses récits sur l’Économie politique, intitulé « La vie du désert »,Miss Martineau a supérieurement décrit la position des colons du cap deBonne Espérance, quelle suppose avoir été attaqués par les Bushmen etdépouillés de leur resserve de capital. Elle nous montre combien il est alors difficile de se procurer aucunenourriture ou de faire aucun travail utile, parce quil faut auparavantquelquautre chose, - un outil, une matière quelconque, et en tout cas le tempsde le faire. Mais on na justement le temps de rien faire, parce que toutelattention doit se porter à se procurer un abri pour la nuit et quelque chosepour le souper. Quiconque désire comprendre la nécessité du capital, et la façon dont ilnous sert, doit lire ce récit de Miss Martineau et passer ensuite à ses autresoeuvres sur l’économie politique. Nous pouvons difficilement dire que le capital est aussi nécessaire à laproduction que la terre et le travail, pour cette raison que le captal dort avoirété le produit de la terre et du travail. On doit toujours cependant, avant deproduire davantage, avoir un petit capital en sa possession, ne serait-ce que ledernier repas ingéré. Il est dailleurs inutile dessayer de se faire une idée exacte de la façon dontle premier capital fut réuni ; il faudrait pour cela remonter à l’enfance dumonde, alors que les hommes et les femmes vivaient plutôt comme desanimaux sauvages que comme nous le faisons aujourd’hui. Il est certain quenous ne pouvons arriver à nous procurer du pain, des couteaux et des
  • 30. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 30fourchettes, à nous tenir chauds dans nos vêtements et nos maisons de briques,si nous n’avons quelque capital pour nous aider à vivre en faisant toutes ceschoses. Le capital est donc absolument nécessaire, sinon pour travailler, dumoins pour travailler économiquement et avec succès. Nous pouvons leregarder comme un instrument secondaire et ranger comme suit lesinstruments de production : agent naturelInstruments nécessaires travailInstrument secondaire capital 20. Comment rendre le travail plus productif.Retour à la table des matières Le principal objet doit être de rendre le travail aussi productif quepossible, cest-à-dire dobtenir autant de richesse que nous pouvons, dunesomme raisonnable de travail. Dans ce but, nous devons avoir soin detravailler de la façon la plus favorable, cest-à-dire, comme il est facile de levoir, 1° au bon moment ; 2° au bon endroit ; 3° de la bonne manière. 21. Travailler au bon moment.Retour à la table des matières Nous devons naturellement faire les choses quand il est le plus facile deles faire, et quand nous prévoyons pouvoir retirer le plus de produit de notretravail. Le pêcheur à la ligne gagne la rivière de grand matin ou le soir, quandle poisson mord ; le fermier récolte son foin quand le soleil brille ; le meuniermoud son grain quand la brise est fraîche ou le ruisseau plein, le patron met àla voile quand le vent et la marée sont propices. Une longue expérience a
  • 31. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 31appris au fermier le meilleur moment de lannée pour taire chaque espèce detravail : il sème en automne ou au printemps ; il transporte lengrais en hiver,quand le sol est gelé ; il soigne ses haies et ses fossés quand il na rien dautreà faire ; il rentre enfin la moisson quand elle est mûre et que le temps est beau. Les paysans norvégiens travaillent activement, en juillet et août, à couperlherbe et à faire autant de foin que possible. Ils ne pensent jamais au bois à cemoment de lannée, parce quils savent quils auront assez de temps pendantleur long hiver pour en couper ; quand la neige aura rempli tous les creux de lamontagne, ils pourront facilement amener les arbres jusquau fleuve queviendra grossir la fonte des neiges et qui emportera les troncs, sans travailnouveau, jusquaux villes et aux ports. Cest une bonne règle de ne pas faireaujourdhui ce que nous pourrons probablement faire demain plus facilement,mais cest une règle meilleure encore de ne pas remettre au lendemain ce quenous pouvons faire plus facilement aujourdhui. Afin cependant de pouvoirattendre et faire chaque espèce de travail au meilleur moment, nous devonsposséder assez de capital pour vivre dans lintervalle. 22. Travailler au bon endroit.Retour à la table des matières Nous devons en outre accomplir chaque espèce de travail à la place qui luiconvient le mieux parmi celles dont nous pouvons disposer. Dans beaucoup decas la chose est si évidente que la remarque peut paraître absurde. Personnesavisera-t-il jamais de planter des arbres fruitiers dans le sable des plages, oude semer du grain sur les rochers ! Non sans doute, parce que ce serait en pureperte. Personne ne serait assez fou pour dépenser son travail dans un endroitoù il serait entièrement perdu. Dans dautres cas, cest une question de degré : il ne peut y avoir quelqueproduit ici, mais il peut y en avoir davantage ailleurs. Dans le sud delAngleterre, la vigne peut se cultiver en plein air; on fit jadis du vin avec lesraisins anglais. Seulement, la vigne croît beaucoup mieux sur les collinesensoleillées de la France, de lEspagne et de l’Allemagne et le vin quon yrécolte, avec le même travail, est bien plus abondant et dune qualité immen-sément supérieure. Ceux donc qui veulent faire du vin, feront mieux degagner le continent, ou mieux encore de laisser les Français, les Espagnols etles Allemands produire du vin pour nous. Nous possédons en Angleterre unsol fertile, un climat humide, favorable aux herbages et le mieux que puissentfaire nos fermiers est délever du bétail et de produire du lait, du beurre et dufromage. Pour que le monde devienne aussi riche que possible, chaque contrée doitsattacher aux choses quelle peut produire le plus facilement dans les
  • 32. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 32circonstances où elle se trouve, et se procurer le reste par léchange avec lecommerce étranger. Les États-Unis peuvent fournir en quantités illimitées lecoton, les céréales, le lard, la viande, les fruits, le pétrole, sans compter lor,largent, le cuivre, etc. LAustralie, la Nouvelle-Zélande et lAfrique du Sudproduisent la laine, les peaux, le sucre, les conserves alimentaires et de plus,lor, le cuivre et les diamants. LAfrique tropicale a lhuile de palme, livoire, lebois de teck, la gomme, etc. LAmérique du Sud abonde en bestiaux, dontnous tirons du suif, des peaux, des os, des cornes, de lextrait de viande, etc.La Chine nous envoie de vastes quantités de thé ; elle y joint la soie, legingembre et mille autres commodités. LInde nous cède son coton, sonindigo, son jute, son riz, ses semences, son sucre, ses épices et toute espècedautres produits. Chaque partie, du monde possède quelques commoditésquelle produit plus aisément que dautres contrées, et si la sagesse dirigeait leshommes et les gouvernements, ils laisseraient au commerce toute la libertépossible afin que chaque chose soit produite dans le lieu où sa productiondemande le moins de travail. 23. Travailler de la bonne manière.Retour à la table des matières Quel que soit le genre dindustrie exercé en un lieu, nous devons faire ensorte que chaque ouvrier travaille de la meilleure façon, cest-à-dire ne perdepas son travail et ne fasse pas de méprises. Il y a beaucoup de manièresdifférentes daccomplir le même travail et pour choisir la meilleure, louvrierdoit être intelligent et habile, ou du moins dirigé par quelque personnepossédant des connaissances et de lhabileté. Il doit y avoir, en outre, commenous le verrons plus loin, une grande division du travail, de façon que chaquehomme fasse louvrage quil exécute le mieux. Nous avons donc besoin : 1° de la science; 2° de la division du travail. 24. La science.Retour à la table des matières Pour tirer de son travail tous lavantage possible, il faut non seulement quele travailleur soit habile, c’est-à-dire adroit, rompu .au métier, mais aussi quilsoit guidé par une connaissance scientifique des choses qu’il exécute.
  • 33. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 33 La connaissance de la nature consiste, en grande partie, à comprendre lacause des choses, cest-à-dire à connaître quelles choses doivent être réuniespour produire certaines autres choses. Ainsi, la machine à vapeur est due àcette découverte que si lon applique de la chaleur à leau, il en résulte uneforte expansion de vapeur ; le foyer, la houille, la chaudière, leau sont doncdoués des causes de force. Chaque fois que nous avons un travail à exécuter,nous devons commencer par apprendre, si possible, quelles sont les causes quileffectueront le plus facilement et le plus abondamment. La connaissancenous évite bien du travail inutile Comme lexplique sir John Herschel, la science nous montre quelquefoisque les choses que nous voulons faire sont réellement impossibles, comme parexemple, dinventer le mouvement perpétuel, cest-à-dire une machine semouvant par elle-même. Dautres fois, la science nous apprend que la façondont nous essayons de faire quelque chose est entièrement fausse. Ainsi, on alongtemps cru que la meilleure manière de fondre le fer était dinsuffler de lairfroid dans le fourneau; la science a montré cependant, quau lieu dêtre froid,lair insufflé doit être aussi chaud que possible. Souvent aussi, la science nouspermet daccomplir notre oeuvre en nous évitant beaucoup de travail. Lebatelier, le marin ont soin de consulter la marée, afin de lavoir en leur faveurpendant le voyage. Les météorologistes ont préparé des cartes marines quimontrent au capitaine où il trouvera les vents et I les courants les plusfavorables à un voyage rapide. Enfin la science nous fait quelquefoisdécouvrir des choses merveilleuses que nous naurions, sans elle, jamais cruespossibles. Il suffit de mentionner la découverte de la photographie, linventiondu télégraphe et du téléphone. On peul dire en toute vérité que tous les grandsperfectionnements industriels - dont la plupart tendent à élever lhomme au-dessus de la condition de la brute - proviennent de la science. Le poète Virgile avait raison de sécrier: « Heureux qui connaît la raisondes choses ! »
  • 34. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 34 Chapitre IV Division du travail. 25. Doù provient la division du travail.Retour à la table des matières Quand un certain nombre douvriers est occupé à quelque travail, nousvoyons que chacun deux prend dordinaire une part de ce travail et laisse lesautres parts à ses compagnons. Le partage seffectue par degrés, de sorte quetout louvrage exécuté en un endroit se divise en beaucoup de branches demétiers. Cette division se rencontre chez toutes les nations civilisées, et plusou moins, dans toutes les classes de la société qui ne sont pas tout à faitbarbares. Il y a dans chaque village le boucher et le boulanger, le forgeron etle charpentier. La division du travail existe jusque dans une même famille : lemari laboure ou coupe du bois; la femme fait la cuisine, soigne la maison, fileou tisse ; les fils chassent ou gardent les moutons ; les filles servent commelitières. Une chanson populaire demande : Quand Adam bêchait et quÈve filait, qui faisait le gentleman ? Elle semble exprimer le fait que la division du travail remonte très haut,jusquau temps où il ny avait pas de gentlemen.
  • 35. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 35 Dans les temps modernes, la division sétend à linfini ; non seulementchaque ville, chaque village a ses différents métiers, ses artisans spéciaux, sesdifférents postes et emplois mais chaque district a ses manufactures particu-lières. Ici on tisse le coton, ailleurs la laine, plus loin le lin, le jute, la soie. Onfait du fer dans le Staffordshire, le Cleveland, les Galles du Sud et lÉcosse ;on fond le cuivre dans les Galles du Sud ; la faïence, la bonneterie viennent deNottingham et de Leicester, les toiles cousues du Nord de lIrlande, et ainsi desuite. En outre, la division du travail existe dans chaque manufacture : il y a ledirecteur, le comptable, les aides-comptables, les contremaîtres des différentessections, le marqueur, le machiniste, les chauffeurs, les manœuvres, les char-retiers, les commissionnaires, les portefaix, etc., sans compter les mécaniciensproprement dits, de spécialités et de rangs divers, qui font louvrage principal. Ainsi, la division sétend sur toute la société, depuis la Reine et sesministres jusquau commissionnaire et au balayeur des rues. 26. Adam Smith et la division du travail.Retour à la table des matières Nous profitons en beaucoup de façons de la division du travail, maisAdam Smith a si excellemment traité ce sujet qu’il vaut mieux tout dabordexposer ses vues sur la matière. Il y a daprès lui, trois avantages principaux à la division du travail : 1° Elle augmente lhabileté de chaque ouvrier en particulier ; 2° Elle évite le temps perdu dordinaire à passer dun travail à un autre ; 3° Elle favorise linvention dun grand nombre de machines qui facilitent et abrégent le travail, et permettent à un homme de faire la besogne de plusieurs. On ne peut douter que la pratique naugmente lhabileté. Quiconque aessayé dimiter un jongleur ou de jouer du piano sans lavoir appris, sait quelrésultat il obtient. Personne ne pourrait, sans une longue pratique, faire labesogne dun souffleur de verre. Si même un homme peut fairequelquouvrage, il le fera bien plus vite sil le répète souvent. Adam
  • 36. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 36 Smith avance que si un forgeron devait faire des clous sans y être habitué,il ne ferait pas au delà de 200 ou 500 mauvais clous par jour. Avec de lapratique il pourrait arriver à faire 800 ou 1 000 clous, tandis que des enfantsélevés dans le métier de cloutier peuvent en façonner 2500 de la même espèce,pendant le même temps. Il est inutile de citer beaucoup dexemples ; chaquechose que nous voyons faire, bien et vite, lest par des hommes qui nontépargné ni leur temps ni leur peine pour apprendre et pratiquer leur métier. En second lieu, il y a toujours beaucoup de temps perdu chaque fois quunhomme passe dune espèce de travail à une autre, plusieurs fois par jour.Avant de pouvoir faire une chose, vous devez rassembler tous les outils et tousles matériaux quil vous faut. Quand vous avez, par exemple, terminé uneboîte, vous êtes tout prêt à en faire une autre avec moins dembarras que lapremière, mais si vous devez faire, au lieu de cela quelque chose de tout à faitdifférent, comme raccommoder une paire de souliers ou écrire une lettre, ilvous faut préparer toute une nouvelle série dobjets. Lhomme, daprès AdamSmith, flâne toujours un peu en passant dun travail à un autre, et si le fait serenouvelle souvent, il risque fort de devenir paresseux. Enfin Smith affirmait que la division du travail conduit à linvention demachines qui abrègent le travail; parce que, pensait-il, les hommes découvrentplus facilement la voie la plus facile pour arriver à un but, quand toute leurattention est dirigée sur ce but. Lexactitude de cette assertion semble douteuse. Les ouvriers il est vrai,découvrent parfois quelque méthode pour diminuer leur travail, et quelquesinventions importantes ont été faites de cette façon. Mais, en général, ladivision du travail favorise linvention, parce quelle permet aux hommesingénieux de faire de linvention leur profession. Les plus grands inventeurs,comme James Watt, Bramah, Fulton, Roberts, Nasmyth, Howe, Fairbairn,Whitworth, les Stephenson, Wheatstone, Bessemer, Siemens, n’ont pas étéamenés à linvention par la voie indiquée par Adam Smith ; ils ont cultivé leurgénie originel par l’étude attentive et une longue pratique de la constructionmécanique. Ce qui est vrai, cest que la division du travail aide grandementlinvention en permettant à chaque fabrique dadopter une espèce particulièrede machines. En Angleterre, la division saccentue de plus en plus, et il nestpas rare de voir tout lapprovisionnement dune commodité sortir dunemanufacture unique, qui peut alors posséder une série de machines inventéespour produire cette seule commodité. Le cas se présente plus souvent encoredans les grandes manufactures des États-Unis. La division du travail nous est encore avantageuse de plusieurs autresmanières, que je vais maintenant exposer.
  • 37. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 37 27. La multiplication des services.Retour à la table des matières On épargne souvent beaucoup de travail en sarrangeant de façon â cequun ouvrier puisse servir plusieurs personnes aussi facilement quune seule.Si un messager va porter une lettre au bureau de poste, il en portera tout aussivite une vingtaine. Au lieu de vingt personnes portant .leurs propres lettres, unseul messager peut taire toute la besogne sans plus dembarras. Ce faitexplique pourquoi la poste peut envoyer une lettre dun bout du royaume àlautre pour un penny et:même un demi penny. Il y a tant de personnes quiécrivent ou reçoivent des lettres, qun facteur en porte dordinaire une grandequantité, et souvent en délivre une demi-douzaine à la fois. Il serait tout à faitimpossible denvoyer des télégrammes à prix aussi réduit, parce que chaquemessage doit être télégraphié séparément le long des fils, et distribué aussitôtpar un envoyé spécial qui peut rarement en porter plus dun à la fois.Larchevêque Whately a fait remarquer que quand une troupe de voyageurs,explorant une contrée nouvelle, va camper pour la nuit, ils se divisentnaturellement la besogne ; lun soigne les chevaux, un autre déballe lesprovisions, un troisième fait du feu et cuit le souper, un quatrième va chercherleau, ainsi de suite. Il serait tout à fait absurde quune douzaine de voyageursde la même troupe allumassent douze feux séparés et cuisissent douze repas.Le travail dallumer le feu et de faire la cuisine pour douze personnes nest pasbeaucoup plus grand que pour une ou deux. Il y a beaucoup de choses qui, une fois faites, serviront à des milliers et àdes millions de personnes. Que quelquun reçoive une information importante,par exemple quune tempête traverse lAtlantique, il peut avertir toute unenation au moyen des journaux. Cest un grand bienfait de posséder à Londresun bureau météorologique, où deux ou trois hommes travaillent à étudier létatde latmosphère dans tous les pays, et nous mettent ainsi à même, autant que lachose est possible, de prévoir le temps prochain. Cest là une bonne applica-tion de la multiplication des services.
  • 38. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 38 28. La multiplication des copiesRetour à la table des matières 28. La multiplication des copies est aussi un moyen daccroître immensé-ment le produit du travail. Quand les outils et les modèles qui servent à faireune chose sont une fois en notre possession, il est souvent possible demultiplier les copies sans nouvel embarras. Tailler un coin pour frapper unemonnaie ou une médaille est un travail très long et très coûteux, mais quandune fois on possède de bons coins, il est facile de sen servir pour un grandnombre de pièces, et le coût du frappage est très minime. La presse à imprimer cependant est le meilleur exemple de ce genre demultiplication. Faire copier les oeuvres de Shakespeare par un écrivain juré,coûterait plus de deux cent livres, et chaque nouvel exemplaire coûteraitautant que le premier. Avant linvention de limprimerie, on copiait les livresde cette façon, et les manuscrits coûtaient par conséquent très cher, sanscompter quils étaient remplis de fautes. On peut aujourdhui acheter les oeuvres complètes de Shakespeare pour unshilling et chacun des romans de Walter Scott pour six pence. Il peut coûter plusieurs centaines de livres pour composer et stéréotyper unouvrage important, mais cette opération une fois faite, on peut tirer descentaines de mille exemplaires, dont le prix est à peine supérieur à celui dupapier et du brochage. Presque tous les objets usuels dont nous nous servonsaujourdhui, tels que les chaises et les tables communes, les tasses, lessucriers, les théières, les cuillers et les fourchettes, etc., sont faits à la machineet ne sont que les copies dun patron original. On peut acheter une bonnechaise pour cinq shillings et même moins, mais si vous voulez avoir unechaise d:un modèle nouveau, elle vous coûtera peut-être cinq ou dix foisautant.
  • 39. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 39 29. Adaptation personnelle.Retour à la table des matières Un autre avantage de la division du travail est que la diversité des métierspermet à chaque personne de choisir celui pour lequel elle est le mieux faite :lhomme fort et bien portant se fait forgeron ; lhomme plus faible fait marcherun métier ou fabrique des souliers ; lhabile apprend létat dhorloger ; ligno-rant et linhabile peuvent semployer a casser les pierres ou à tailler les haies.Chaque homme travaillera généralement au métier dans lequel il peut obtenirle meilleur salaire : ce serait évidemment de lhabilité perdue si .lartisancassait des pierres ou balayait les rues. Plus sétend la division du travail, plus se développent les fabriques, etplus aussi il y a de chances pour chacun de trouver un emploi adapté à sesfacultés. Les hommes adroits font louvrage que personne autre ne peut faire;ils ont des manœuvres pour les aider dans les choses qui nexigent pasdhabileté; les contremaîtres tracent la besogne et la distribuent aux artisans ;les commis habitués à compter, tiennent les livres, font les payements etreçoivent largent ; le directeur de la fabrique, homme ingénieux et expéri-menté, peut dévouer toute son attention à diriger l’œuvre, à faire des marchésavantageux ou à inventer des perfectionnements. Chacun est ainsi occupé de manière à ce que son travail soit le plus pro-ductif, le plus utile aux autres, et en même temps le plus profitable pour lui-même. 30. Adaptation locale.Retour à la table des matières En dernier lieu, la division du travail amène ladaptation locale, cest-à-direqu’elle permet dexécuter chaque espèce douvrage a lendroit qui lui convientle mieux. Nous savons déjà (paragr. 22) que chaque espèce de travail doit sefaire là où il est le plus productif, mais cela ne peut avoir lieu sans la divisiondu, travail. Cest grâce à elle que les Français font du vin, des étoffes, de soie,ou des articles de Paris, tandis quils achètent le coton de Manchester, la bièrede Burton-on-Trent et la houille de Newcastle. Quand le commerce est libre etla division du travail bien établie, chaque ville, chaque district apprend à faire
  • 40. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 40quelque commodité mieux que les autres provinces ; les montres se font àClerkenwell, les plumes dacier à Birmingham, les aiguilles à Redditch, lacoutellerie à Sheffield, les faïences à Stoke, les rubans à Coventry, les glaces àSaint-Helens, les chapeaux de paille à Luton, et ainsi de suite. Il n’est pas toujours possible de dire exactement pourquoi certains articlesse font mieux à une place quà lautre, par exemple la soie à Lyon, mais il enest souvent ainsi et le peuple doit être laissé aussi libre que possible d acheterles marchandises qu’il aime le mieux. Les commodités sont fabriquées pourprocurer du plaisir et de lutilité, et non pas, comme nous le verrons, pourdonner du travail aux ouvriers. Le commerce, dès quon le laisse libre, donne naissance à la division dutravail non seulement entre ville et ville, comté et comté, mais aussi entre lesnations les plus éloignées entre elles. Ainsi se crée ce quon peut appeler ladivision territoriale du travail. Le commerce de peuple à peuple nest passeulement lun des meilleurs moyens daugmenter la richesse et dépargner letravail, il nous rapproche aussi du moment où toutes les nations vivront danslharmonie, comme si, elles nétaient plus quune nation. 31. La combinaison du travail.Retour à la table des matières Nous voyons maintenant tous les avantages qu’il y a à ce que chaquehomme apprenne à fond un métier unique. Cela sappelle la division dutravail, parce que louvrage se divise en un grand nombre dopérationsdifférentes ; néanmoins, elle amène les hommes à sassister les uns les autreset à fabriquer de compagnie les mêmes marchandises. Ainsi, pour produire unlivre, un grand nombre de métiers doivent sentraider : les fondeurs moulentles caractères, les mécaniciens construisent la presse à imprimer ; le papier sefabrique dun côté, lencre dun autre ; les éditeurs dirigent laffaire, l’auteurfournit sa copie ; .les compositeurs rangent les caractères, le prote corrige lesépreuves, les pressiers enlèvent les feuilles imprimées. Viennent ensuite lesrelieurs, les libraires, sans compter un grand nombre de petits métiers quifournissent les outils aux métiers principaux. La Société ressemble ainsi à unemachine très compliquée, formée de rouages nombreux dont chacun se meutet répète sans cesse la même besogne. C’est là ce que nous pourrions appeler organisation complexe (du grecοραναν, instrument) : différentes personnes, différents métiers solidaires lesuns des autres et contribuant tous au résultat final. On doit observer que personne ne trace ces divisions; bien plus, peu degens savent combien il y a de métiers et comment ils se relient les uns aux
  • 41. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 41autres. Il faut au moins trente-six catégories douvriers pour fabriquer etassembler les parties dun piano ; quarante métiers concourent à la fabricationdune montre ; dans le travail du coton, il y a plus de cent occupationsdifférentes. Il se crée fréquemment de nouveaux métiers, surtout après une découvertenouvelle. Ainsi, seize au moins sont occupés dans la photographie, ou à faireles choses nécessaires aux photographes. Les chemins de fer ont donné nais-sance à des séries demplois qui nexistaient pas il y a cinquante ans. Il ne fautpour les créer ou les autoriser, aucun acte du parlement ; la loi est impuissanteà déterminer le nombre des métiers et de ceux qui entreront dans chacundeux, parce que personne ne peut connaître les besoins de lavenir. Ces chosess’arrangent par une. sorte dinstinct social. Chacun sempare du genre detravail qui semble lui convenir et devoir mieux lui payer son temps. Une autre espèce de combinaison du travail, tout à fait différente, sétablit,quand des hommes sassistent mutuellement à faire !a même besogne. Ainsi,des marins, tirant un même câble, combinent leur travail ; il en est de mêmequand on porte la même échelle, quon rame à la même barque et ainsi desuite. On dit dans ce cas quil y a combinaison simple parce que les hommesfont la même espèce de travail. Quand, au contraire, ils ont à accomplir desopérations différentes, on dit quil y a combinaison complexe, comme quandun homme fait la pointe dune épingle et un autre la tête. A bord dun vaisseau,il y a tout à la fois combinaison simple et complexe. Quand plusieurs matelots travaillent au même cabestan, la combinaison estsimple, parce que chacun fait exactement la même chose que les autres. Maisle capitaine, le second, le timonier, le charpentier, le maître déquipage, lecuisinier, travaillent en combinaison complexe, puisque chacun vaque à sespropres occupations. De même, dans une compagnie, les simples soldatsagissent en combinaison simple, mais les officiers de différents grades ayantdes devoirs distincts à remplir, la combinaison devient complexe. Les hommesqui sassistent ainsi les uns les autres sont dordinaire capables daccomplirbeaucoup plus de travail que sils agissaient séparément. 32. Inconvénients de la division du travail.Retour à la table des matières Il y a certainement quelques inconvénients résultant de la grande divisiondu travail qui existe aujourdhui dans les pays civilisés, mais ils ne sont pas àcomparer aux immenses bénéfices que nous en retirons. Nous allons pourtantles indiquer.
  • 42. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 42 En premier lieu, la division du travail tend à limiter à restreindre lapuissance de lindividu. Il fait un genre douvrage si constamment, quil na pasle temps dapprendre ni de pratiquer les autres. Un homme ne vaut plus,comme on la dit, que la dixième partie dune épingle, cest-à-dire quil y a deshommes qui ne savent faire, par exemple, que des têtes dépingles. LesRomains disaient : ne sutor ultra crepidam, que le cordonnier sen tienne à saforme. Quun homme accoutumé à ne faire que des épingles ou des soulierssoit transporté dans les États du Far West américain, il se trouvera impropre àfaire tous les durs travaux exigés du colon. Le pauvre paysan norvégien ousuédois, qui semble à première vue moins intelligent, peut bâtir sa maison,cultiver sa terre, soigner son cheval et fabriquer plus ou moins bien seschariots, ses ustensiles, son mobilier. Le Peau-Rouge lui-même est beaucoupplus capable de se suffire dans une contrée déserte que le mécanicien instruit. La seule chose quon puisse dire, est que le cordonnier habile, lartisanquel quil soit, doit sefforcer de sen tenir au métier quil a si bien appris. Cestun malheur pour lui et pour les autres quand il est obligé d’entreprendre untravail quil ne peut faire aussi bien. Un second inconvénient de la division du travail, est de compliquer lecommerce à lexcès ; le moindre dérangement amène la ruine de certains.Chaque personne apprend à fabriquer une marchandise unique, et si un chan-gement de mode ou quelquautre cause amène une diminution dans lademande de cette marchandise, le producteur reste dans la pauvreté jusquà cequil ait appris un autre métier. Autrefois, la fabrication des crinolines était uncommerce important et lucratif ; aujourdhui il a presque entièrement disparuet ceux qui en vivaient ont dû chercher dautres emplois. Dautre part, chaquemétier est généralement bien pourvu de bras, parfaitement exercés à labesogne, et il est très difficile à des ouvriers nouveaux, surtout quand ils sontâgés, dapprendre ce nouveau travail et de lutter avec ceux qui le pratiquentdepuis longtemps. Dans quelques cas, la chose a pourtant été faite avec succès. Ainsi, quandles mines de Cornouailles cessèrent dêtre exploitables, les mineurs serendirent aux houillères où il manquait beaucoup douvriers à la veine. Maisen général, il est très difficile de trouver un nouvel emploi en Angleterre, etcest ce qui devrait fortement engager les trades-unions à ne pas sopposer àlentrée de nouveaux ouvriers dans un métier pour lequel ils nont pas étéélevés. Les houilleurs essayèrent dinterdire laccès des puits aux mineurs deCornouailles. Pour maintenir leurs salaires aussi hauts que possible, ilsauraient laissé leurs semblables mourir de faim. Cette façon dagir est profon-dément égoïste et pernicieuse. Si chaque corps de métier sefforçait ainsidéloigner tous les autres ouvriers, comme si le métier quil exerce était sapropriété, on verrait une foule dinfortunés entrer au workhouse sans quil y aitde leur faute. Il est très important daffirmer le droit de tout homme à faire touttravail quil peut obtenir. Cest un des premiers droits de louvrier, et lun dès
  • 43. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 43plus importants, de travailler à toute l’œuvre honnête qu’il trouve profitablepour lui. Le travail doit être libre.
  • 44. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 44 Chapitre V Capital 33. Quest-ce que le capital ?Retour à la table des matières Nous allons maintenant essayer de comprendre la nature du troisièmeinstrument de la production, appelé capital, et qui consiste en richesseemployée à nous aider à produire une richesse nouvelle. Tout capital est unerichesse mais il nest pas vrai que toute richesse soit un capital. Si un hommepossède une provision de nourriture, ou une provision dargent avec laquelle ilachète de la nourriture, et que celle-ci laide simplement à vivre sans quilfasse aucun travail, sa provision nest pas considérée comme un capital, parcequil ne produit pas en même temps de la richesse. Mais sil est occupé à bâtirune maison, à creuser un puits, à faire un chariot, à produire enfin nimportequelle chose qui lui épargnera plus tard du travail et qui lui sera utile, alors saprovision est un capital. Le grand avantage du capital est de permettre de faire louvrage de lamanière la moins laborieuse. Si un homme qui veut porter de leau dun puitsjusquà sa maison na quun très petit capital, il achètera simplement un seau etportera séparément chaque seau deau : cest un travail très laborieux. Sil a
  • 45. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 45plus de capital, il achètera un baril et le mettra sur une brouette qui supprimeraune grande partie du poids. Sil en a plus encore, le meilleur moyen sera defaire un chenal ou même détablir une conduite métallique du puits jusquà samaison. Cela coûtera tout dabord beaucoup de travail, mais une fois fait, leausécoulera par son propre poids peut-être, et pendant tout le reste de sa vie ilsépargnera lembarras de porter de leau. 34. Capital fixe et circulant.Retour à la table des matières On dit dordinaire que le capital est ou fixe ou circulant, et nous devonsbien saisir la différence qui existe entre les deux. Le capital fixe consiste en fabriques, machines, outils, navires, chemins defer, docks, chariots, voitures et autres choses qui durent longtemps et viennenten aide au travail. Il ne renferme pas cependant toute espèce de propriétésfixes. Les églises, les monuments, les tableaux, les livres, les arbres dorne-ment, etc., durent longtemps, mais ils ne sont pas un capital parce quils nenous aident pas à produire de nouvelles richesses. Ils peuvent faire du bien,donner du plaisir et faire partie de la richesse du royaume, mais ils ne sont pasun capital, conformément à lacception du mot. Le capital circulant consiste en nourriture, vêtements, combustibles etautres choses qui sont nécessaires pour soutenir les travailleurs occupés à untravail productif. On lappelle circulant parce quil ne dure pas longtemps : lespommes de terre, les choux une fois mangés, on doit en cultiver de nouveaux ;les habits susent en quelques mois, en un an, il faut en acheter dautres. Lecapital circulant qui existe aujourdhui dans le pays nest pas le même qui sytrouvait il y a deux ans. Le capital fixe, au contraire est sensiblement lemême : quelques fabriques peut-être on été brûlées ou renversées, quelquesmachines ont pu suser et être remplacées par dautres, mais ces changementssont relativement faibles, tandis que tout ou presque tout le capital circulantchange en un an ou deux. Mais, en réalité, nous ne pouvons distinguer aussi facilement quon lecroirait bien le capital fixe du capital circulant : certaines espèces de capitauxne sont ni tout à fait fixes ni tout à fait circulants. La farine est bientôtmangée, c’est un capital circulant. Un moulin à farine peut durer cinquanteans peut-être, cest certainement un capital fixe. Mais le sac à farine qui duredix ans eu moyenne, est-il un capital fixe ou circulant ? Cela semble difficile àdire. Dans un chemin de fer, la houille et lhuile nécessaires à la locomotivesont usés aussitôt et sont évidemment du capital circulant. Les wagons durentenviron dix ans, les locomotives vingt ans et plus, les stations trente ans au
  • 46. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 46moins ; il ny a pas de raisons pour quavec des soins les ponts, les tunnels etles remblais ne durent pas des centaines dannées. Nous voyons ainsi que lecapital est tout à fait une question de temps et nous disons quil est dautantplus fixe quil dure ou quil continue à être utile plus longtemps, et dautantplus circulant quil est plus vite usé et détruit, et demande ainsi à être plussouvent remplacé. 35. Comment sobtient le capital ?Retour à la table des matières Le capital est le résultat de lépargne et de la privation, cest-à-dire quonne peut lobtenir quen travaillant à produire de la richesse et en ne consom-mant pas immédiatement cette richesse. Le pauvre sauvage que le besoin denourriture force à travailler durement chaque jour ne possède pas de capital,mais dès quil a quelque nourriture sous la main et quil peut soccuper àfabriquer des arcs et des flèches pour faciliter la capture des animaux, il placedu capital dans ces arcs et ces flèches. Chaque fois que nous travaillons ainsidans un but futur, nous vivons du capital et nous en plaçons. Labstinence (du latin ab, loin de, tenens, tenant) consiste à se priver de lajouissance dune chose que nous avons produite, ou que nous pourrionsproduire avec le même travail. Épargner, cest garder quelque chose sans y toucher, pour un usage futur;nous lépargnons aussi longtemps que nous ne le consommons pas. Si jepossède une provision de farine et que je la mange, la farine a pris fin et on nepeut dire que je lépargne ; mais si, tout en la mangeant, je suis occupé à faireune charrue, un chariot ou quelque autre objet durable, qui maidera à pro-duire, jai transformé une forme du capital en une autre forme. Jaurais pumanger la farine dans loisiveté et dans ce cas elle neût pas été un capital,mais en la mangeant jai travaillé pour lavenir et jai ainsi placé du capital, cequi signifie que jai transformé un capital circulant en capital fixe, en luidonnant une forme plus durable. Le capital, par conséquent, est placé pour des périodes plus ou moinslongues, suivant la durée de la forme sous laquelle il est déposé. Une bonnecharrue pourra durer vingt ans peut-être ; pendant tout ce temps son posses-seur recouvrera par son usage le bénéfice du travail et du capital dépensés à lafabriquer. Quand elle sera usée, il devra être rentré en possession de tout lecapital quelle a coûté, augmenté de quelque intérêt. Le capital placé dans deswagons de chemins de fer doit être remboursé pendant les dix ans que ceswagons durent en moyenne.
  • 47. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 47 Le capital engagé dans une affaire, quelle quelle soit, peut toujours êtreregardé comme consistant en salaires, ou en choses qui se payent en salaires.Aussi, dans les chemins de fer, le capital consiste en nourriture, en vêtements,et en autres commodités consommées par les ouvriers qui ont fait les cheminsde fer. Il est vrai quil a fallu également des outils, des rails, des billes, desbriques et dautres matériaux, mais comme ces choses avaient dabord étéobtenues par le travail, nous pouvons dire que le capital qui y est réellementengagé représente le salaire des ouvriers qui les avaient fabriquées. Ainsidonc, en remontant assez haut, nous trouvons toujours le capital représenté parlentretien des travailleurs. 36. Placement du capital.Retour à la table des matières Nous avons deux choses à considérer dans ce placement : la quantité decapital, et le temps pendant lequel il est placé. La même quantité de capitaloccupera plus ou moins d’hommes, suivant quelle est placée pour despériodes plus ou moins longues. Lhomme qui cultive des pommes de terre nedoit attendre le résultat de son travail quun an en moyenne. Si sa nourriture etses habits pendant un an coûtent 750 francs, alors un capital de 750 francs estsuffisant pour lui donner du travail de cette façon, Trois hommes, pourcultiver les pommes de terre, exigeront naturellement trois fois autant decapital, ou 2250 francs, et ainsi de suite, dans la même proportion. Dans la culture de la vigne, il faut attendre plusieurs années avant quellecommence à porter. Supposons quil faille attendre cinq ans, le vigneron aura besoin de 5 X750 ou 5750 francs avant de faire la première vendange. Trois vigneronsexigeront 3 X 5 X 750 ou 11 250 francs, dix demanderont 1Ox5x 750 ou57500 francs, et ainsi de suite. Ce fait nous montre clairement que le capital nécessaire à une industriequelconque est proportionnel au nombre dhommes employés et au tempspendant lequel le capital y reste enfermé, ou placé. Il ny a dailleurs aucuneproportion fixe entre le nombre de travailleurs et le capital quils exigent ; celadépend entièrement du temps au bout duquel le capital est restitué. Un pauvresauvage sarrange pour vivre avec un capital de quelques jours sous la main,un cultivateur de pommes de terre avec un capital dun an. Dans une fermemoderne, où se pratiquent beaucoup de perfectionnements durables, laquantité de capital exigée est beaucoup plus grande. Il faut un capital immensepour un chemin de fer, à cause de la grande proportion de ce capital qui prend
  • 48. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 48une forme très fixe et très durable dans les remblais, les stations, les rails et lesmachines. 37. Le travail ne peut être un capital.Retour à la table des matières Il nest pas rare dentendre dire que le travail est le capital du pauvre et onen conclut que le pauvre a juste autant de droit de vivre sur son capital que teriche sur le sien. Il a ce droit, sil le peut. Si un travailleur peut produirenimporte quelle richesse, et léchanger contre de la nourriture et dautresnécessités, il peut naturellement le faire, mais en règle générale, il ne le peutsans travailler un certain temps, sans attendre que le produit soit fini et vendu.Pour cela, il a besoin de quelque chose de plus que son travail, il a besoin denourriture dans lintervalle, et aussi de matériaux et doutils. Ces différenteschoses forment le capital exigé, et il est nuisible dappeler le travail un capitalquand en réalité cest une chose tout à fait différente. Parfois aussi jai entendu dire que la terre est un capital, que lintelligenceest un capital, et ainsi de suite. Ce sont là toutes expressions trompeuses. Lasignification quon y attache, est sans doute que certaines personnes viventavec ce quelles obtiennent de la terre, ou de leur intelligence, comme dautresvivent de ce quelles obtiennent comme intérêt dun capital. Néanmoins, laterre nest pas un capital, ni lintelligence. La production exige, comme nouslavons vu, trois choses distinctes : la terre, le travail et le capital, et il est fortmauvais de confondre les choses en leur donnant le même nom, quand elles nesont pas la même chose.
  • 49. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 49 Chapitre VI Distribution 38. Comment se partage la richesse.Retour à la table des matières Nous avons appris ce que cest que la richesse, comment on doit senservir, et comment on peut la produire en plus grande quantité avec le moinsde travail possible, mais nous navons pas encore abordé la partie la plusdifficile de notre sujet. II nous reste à éclaircir comment la richesse se partageentre ceux qui ont mis la main à sa production. Les instruments de lindustrie sont, comme nous Javons vu, la terre, letravail et le capital. Sils étaient fournis tous trois par la même personne, il n yaurait aucun doute que le produit tout entier ne doive lui appartenir, àlexception de ce que prélève le gouvernement sous forme dimpôts, mais il estrare, dans létat actuel de la société, que le travailleur possède toute la terre ettout le capital quil emploie. Il va travailler dans la ferme dun autre, ou dans lafabrique dun autre ; il vit dans la maison dun autre, et souvent mange lanourriture dun autre ; il tire profit des inventions et des découvertes desautres, et se sert des routes, des chemins de fer, des édifices publics, etc.,construits aux frais de la communauté.
  • 50. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 50 La production de la richesse, par conséquent, ne dépend pas de la volontéet des actes dun seul homme, mais dune association convenable de la terre dutravail et du capital, faite par différentes personnes ou classes de personnes.Celles-ci doivent avoir leurs parts distinctes dans la richesse créée ; si ellesfournissent un des instruments de production, elles peuvent faire un marché etréclamer plus ou moins du produit. Cependant, ce nest pas la chance ou lecaprice qui gouvernent le partage des richesses et nous allons étudier les loisnaturelles suivant lesquelles la distribution a lieu. Nous avons à nous expliquer comment une grande partie de la populationobtient si peu, et quelques-uns autant. Des hommes travaillent de toutes leursforces sur une terre et produisent une récolte : le fermier arrive et en enlève laplus grande partie comme rente, de telle sorte que les ouvriers en gardent justeassez pour vivre. Quand nous aurons compris pourquoi le travailleur obtient si peu àprésent, nous pourrons voir peut-être comment il peut sarranger pour obtenirdavantage ; mais nous verrons, en tous cas, que le résultat est dû en grandepartie aux lois de la nature. La partie de notre sujet que nous allons examinersappelle la distribution de la richesse, parce quelle nous apprend comment larichesse produite est distribuée (dis, çà et là, tribuere, allouer) entre lestravailleurs, les possesseurs de la terre, ceux du capital, et le gouvernement. La part du travailleur sappelle salaire ; la part de la terre sappelle rente ;celle du capitaliste, intérêt; le gouvernement lève des impôts. Nous pouvons dire quen général, le produit du travail se divise en quatreparts ainsi représentées : Produit = salaires + rente + intérêt + impôts. 39. La part du travailleur.Retour à la table des matières Salaire. On doit se rappeler soigneusement que les mots de salaire, rente,intérêt, comme nous les employons ici, ne répondent pas exactement à lasignification quon leur donne dans la vie ordinaire. Les salaires payés auxouvriers sont quelquefois plus que du salaire, il y entre une part dintérêt.Quant à la rente, elle renferme presque toujours aussi une part dintérêt, et cequon appelle intérêt peut jusquà un certain point être un salaire ou une rente.
  • 51. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 51 Nous nentendons par salaire, en économie politique ce qui paye réelle-ment la peine du travail. Beaucoup douvriers, en effet, possèdent leurs outils :les maçons ont des ciseaux, des maillets, des règles, etc. ; les charpentiers ontsouvent besoin de plusieurs centaines de francs de rabots et dautresinstruments ; un fabricant de pianos possède quelque fois pour dix-sept centfrancs doutils ; les jardiniers ont des pelles, des râteaux, une brouette, unehache et peut-être une faucheuse et un rouleau. Tous ces outils représententautant de capital engagé, et un certain intérêt doit être payé pour ce capital ; lefabricant de pianos, par exemple, doit recevoir environ cent francs dintérêtpour le prix de ses outils. Le salaire proprement dit est ce qui demeure aprèsquon a fait la part de cet intérêt, et il serait convenable de soustraire aussi cequon paye au gouvernement comme impôts. 40. La part de la terre.Retour à la table des matières La rente, seconde part du produit, représente en économie politique ce quiest payé pour lusage dun agent naturel, que ce soit une terre, un gisement deminerais, une rivière ou un lac. La rente dune maison ou dune fabrique nestdonc pas toute entière de la rente dans le sens que nous donnons à ce mot. Ona dépensé du capital pour bâtir la maison ou la fabrique et on doit payer unintérêt pour ce capital; nous devons donc déduire cet intérêt de ce qu’onappelle communément la rente, pour trouver ce qui est réellement une rente.En la séparant de lintérêt, la rente véritable dune maison est donc la sommepayée pour le terrain sur lequel cette maison est bâtie. De même, la renteordinaire dune ferme renferme dhabitude lintérêt du capital dépensé dans lesbâtiments, les chemins, r les portes, les clôtures, le drainage et les autresperfectionnements. Nous verrons plus loin exactement comment la rentevéritable prend naissance. 41. La part du capital, ou lintérêtRetour à la table des matières 41. La part du capital, ou lintérêt, veut souvent dire beaucoup moins quece qui reste actuellement entre les mains du capitaliste. Les affaires sontgénéralement entreprises par quelque capitaliste qui loue une pièce de terre,bâtit une fabrique, achète des machines et emploie alors des hommes pour les
  • 52. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 52mettre en oeuvre, en payant à ceux-ci un salaire. Ce capitaliste est souvent ledirecteur lui-même et travaille chaque jour presque aussi longtemps que lesouvriers. Quand les marchandises sont finies et vendues, il garde tout largentquil en retire, mais à ce moment il a déjà payé une somme considérable ensalaires pendant que les marchandises se fabriquaient; une autre part va payerla rente de la terre quil a louée. Ces portions mises de côté, il doit lui rester uncertain profit, dont une partie laidera à vivre. Ce profit lui-même doitrenfermer autre chose que lintérêt du capital : il doit rémunérer le travaildépensé à diriger laffaire. Peut-être le directeur dune usine ne touche-t-il querarement le coton, le lin, le fer ou les autres matières quil manufacture ; il nentravaille pas moins de la tête et de la plume, calculant le prix de revient de sesmarchandises, cherchant où il peut acheter les matières premières à meilleurcompte, choisissant de bons ouvriers, tenant les livres, faisant cent autreschoses. Le travail mental assidu est en réalité beaucoup plus difficile etépuisant que le travail manuel, et pour fonder une bonne affaire, pour traverserles époques dangereuses, un directeur doit éprouver de grands soucis et degrandes fatigues mentales. Il est donc nécessaire que sil réussit une affaire, ilreçoive une part considérable du produit, pour que le profit en vaille la peine.Sa part sappelle frais de surintendance, et quoiquelle soit dordinairebeaucoup plus importante que celle du simple ouvrier, elle est réellement unsalaire de même nature. Une autre fraction du profit du capitaliste doit être mise de côté commeassurance contre les risques. Il y a toujours plus ou moins dincertitude dans lecommerce, et le directeur le plus habile, le plus prudent, peut perdre delargent par suite de circonstances sur lesquelles il na aucune prise.Quelquefois, après avoir construit une fabrique, la demande des marchandisesquil va fabriquer tombe subitement; parfois il lui est impossible dacheter lesmatières premières ; peut-être découvre-t-on, trop tard, que la fabrique a étébâtie dans un endroit qui ne convient pas ; parfois aussi les ouvriers sontmécontents et refusent de travailler pour le salaire que peut accorder lecapitaliste. Quelle que soit la méprise ou le malheur qui se présente cest cedernier qui en souffre le plus, parce quil perd de grandes sommes dargent quiauraient pu autrement lui permettre de vivre confortablement. On voit deshommes qui ont travaillé toute leur vie et qui sont devenus riches par degrés,perdre à la fin toutes leurs richesses, par quelque erreur de jugement ouquelque malheureux événement quon ne peut leur imputer. Un capitaliste dort donc avoir quelque encouragement pour courir cesrisques désagréables. Sil prêtait son capital au gouvernement, il pourrait enretirer un intérêt, tout en étant presque sûr de ne rien perdre. Si malgré cela, ille place dans le commerce, en en courant les risques, il doit en être récom-pensé. Cette récompense doit être au moins assez forte pour que les profits desbonnes affaires balancent les pertes des mauvaises, et que les capitalistessoient au moins sûrs de retirer lintérêt de leur capital et leurs appointementsde surintendance. Nous pouvons donc établir léquation suivante :
  • 53. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 53 Profit = Frais de surintendance + intérêt + prime dassurance contre les risques. 42. De lintérêt.Retour à la table des matières Ce quon paye pour lusage dun capital, entièrement séparé de ce qui estdû pour les peines et les risques de la personne qui conduit laffaire, sappelleintérêt. Cet intérêt, naturellement, sera plus ou moins grand suivant que lasomme de capital est plus ou moins forte ; il variera également suivant que lecapital est placé pour plus ou moins longtemps. Le taux de lintérêt sétablitdonc toujours en proportion de la somme et du temps ; 5 pour 100 par ansignifie que pour chaque cent francs, cinq francs seront .payés chaque annéependant tout le temps que le capital sera placé et dans la même proportionpour des temps plus ou moins courts. Le taux de lintérêt quon payeactuellement dans les affaires varie beaucoup, de 1 ou 2 pour 100 à 50 pour100 et plus. Quand le taux dépasse 5 ou 6 pour 100, il nest plus, jusquà un certainpoint, un intérêt réel, mais une compensation pour le risque de perdre lecapital tout entier. Pour connaître le vrai taux moyen de lintérêt, nous devons rechercher cequon paie pour de largent prêté à des personnes sûres, donnant des propriétésen garantie, de telle sorte quil ne reste aucun doute sur la restitution. Il sembleprobable que le vrai taux moyen de lintérêt est à présent denviron 4 pour 100,mais il varie dans les différents pays. Il est plus bas en Angleterre et enHollande que partout ailleurs. Aux États-Unis il est probablement de 6 ou 7pour 100. Le fait le plus important, en ce qui concerne lintérêt, est quil reste lemême dune affaire à une autre. Les profits diffèrent beaucoup il est vrai, maiscest parce que le travail de surintendance est différent ou parce que les risquessont plus grands dans un commerce que dans lautre. Quant à lintérêt réel, ilest le même, parce que le capital prêté sous forme dargent, peut lêtre aussibien à une affaire quà une autre. Il ny a rien dans le capital circulant qui lerende plus propre pour un commerce que pour l’autre : on le prêtera donc aucommerce qui lui offre un intérêt tant soit peu plus élevé que les autres. Il y a donc une tendance constante à l’égalité de lintérêt dans toutes lesbranches dindustrie.
  • 54. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 54 Chapitre VII Salaires 43. Salaire apparent et salaire réel.Retour à la table des matières Le salaire, comme nous lavons déjà vu, est le payement que reçoit untravailleur en retour de son travail. Il importe peu que ce payement ait lieuchaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, chaque année.Un jardinier à la journée peut être payé chaque soir ; un artisan est payédordinaire le samedi ou le vendredi matin et quelquefois par quinzaine ; lesemployés reçoivent leur salaire mensuellement ; les directeurs, les fonction-naires, les secrétaires sont payés par trimestre et quelquefois par semestre.Quand le salaire se paye mensuellement ou à de plus longs intervalles, on luidonne généralement le nom dappointements, mais sil est le prix du travail etnon dautre chose, il est exactement de même nature que le salaire proprementdit. Jai dit dans le chapitre précédent que le salaire consiste en une part desproduits du travail, de la terre et du capital ; dun autre côté, je viens de direquil consiste en payements. Ici sélève une des grandes difficultés de notresujet. En fait, le salaire reçu par les travailleurs, à notre époque, consistepresque toujours en argent. Une personne qui travaille à un métier à cotonproduit du fil de coton, mais elle ne reçoit pas au bout de la semaine autantquil est dit de fil de coton ; elle reçoit autant quil est dit de shillings ou de
  • 55. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 55francs. Cela est beaucoup plus commode, car si louvrier recevait du fil decoton ou quelquautre commodité quil produit, il devrait le vendre pouracheter de la nourriture et des vêtements et payer la rente de sa maison. Aulieu donc de recevoir une part du produit tel quil est, il reçoit du capitalisteautant dargent que sa part est supposée en valoir. Nous allons maintenant voir quil est nécessaire de distinguer entre lesalaire en argent, ou apparent, et le salaire réel. Ce que cherche en réalité louvrier qui travaille, cest le pain, les habits, labière, le tabac ou les autres choses quil consomme : ces choses forment lesalaire réel. Pourvu quil en obtienne davantage, il sinquiète peu de recevoirplus ou moins de salaire en argent : il ne peut manger largent, il ne peut senservir dune autre façon quen le dépensant dans les boutiques. Si le fromentou le coton enchérit, le salaire de chaque ouvrier est en réalité diminué, parcequil peut acheter moins de froment ou de coton avec son salaire en argent.Dun autre côté, tout ce qui diminue le prix des marchandises augmente lesalaire réel de louvrier, parce quil peut se procurer plus de marchandises avecle même salaire en argent. Les gens sont accoutumés à attacher tropdimportance au nombre de shillings qu’ils reçoivent par jour de travail ; ilssimaginent quen augmentant de vingt-cinq pour cent leur salaire en argent, ilsseront de vingt-cinq pour cent plus riches. Ce nest pas nécessairement le cascar si le prix moyen des marchandises sélève aussi de vingt-cinq pour cent, ilsne seront, en réalité, ni plus riches ni plus pauvres quauparavant. Nous commençons à comprendre que la chose importante pour chacun estde rendre le travail plus productif. Si quelque marchandise, comme les tissusde coton, peut se fabriquer avec moins de travail, elle se vendra moins cher etchacun, pouvant en acheter davantage pour le même argent, sera ainsi mieuxvêtu. Sil en était de même pour les autres objets et que la toile, les bas, lessouliers, les briques, les maisons, les chaises, les tables, les serrures, les livres,etc., fussent tous fabriqués en plus grande quantité quauparavant avec lemême travail, chacun posséderait en plus grande abondance les choses quildésire réellement avoir. Il est certain quun accroissement réel des salaires pour le peuple engénéral ne peut sobtenir quen fabriquant les choses à meilleur marché. Il ny apas de doute quun commerçant ne gagne quand les marchandises quil vendaugmentent de prix, mais les consommateurs perdent dans la même propor-tion, parce quils doivent retrancher de leur confort et de leur nécessaire.Dautre part, si les marchandises sont fabriquées à meilleur marché, tous lesconsommateurs y gagnent, et tout le monde étant consommateur, tout lemonde gagne. Pour autant quil se sert des articles dont le prix a baissé. Il nesensuit pas que les artisans et les commerçants souffrent de ces diminutions.Si, grâce à quelquinvention, des quantités beaucoup plus grandes se fabri-quent avec le même travail, lartisan pourra probablement vendre sa part duproduit plus cher quauparavant, cest-à-dire que son salaire augmentera aulieu de diminuer par suite de la baisse du produit. Quant au commerçant, il
  • 56. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 56gagnera peut-être moins sur chacun des articles quil vendra, mais comme ilvendra dautant plus, son bénéfice total pourra devenir plus grand quavant.Nous arrivons donc à cette conclusion que tout accroissement du produit,toute diminution du prix des marchandises, tend au bénéfice du public, et quecest la vraie manière de rendre le peuple plus riche. 44. Doù provient la différence des salaires.Retour à la table des matières Il est très important de comprendre exactement la raison des grandesdifférences qui existent dans le taux des salaires payés dans les différentesoccupations. Certaines espèces de travailleurs sont payées cent et même millefois autant par jour de travail que dautres, et il peut sembler fort injuste quil yait daussi grandes inégalités. Nous devons nous convaincre que cest là lerésultat nécessaire de la diversité des caractères et des facultés chez lespersonnes, diversité qui provient en partie de la force physique ou mentaledont elles sont douées et en partie de léducation et de lexpérience quelles ontpu acquérir. Nous entendons dire souvent que tous les hommes sont nés libres etégaux. Cette parole peut être vraie à un point de vue légal, elle ne lest à aucunautre. Souvent un enfant est fort et robuste dès ses premières années, un autreest faible et impropre aux mêmes exercices. Lesprit présente des différencesencore plus remarquables. Le taux des salaires dans les différents emplois est gouverné par les lois deloffre et de la demande, que nous étudierons plus loin. De même que le prix des marchandises sélève quand il y en a peu sur lemarché et que la demande est grande, de même le prix du travail de lhommesélève quand il en faut beaucoup dune espèce particulière et quon ne letrouve quen petite quantité. Il est indifférent que nous distinguions entre lademande des marchandises et la demande du travail qui est nécessaire pourfaire les marchandises ; sil faut une plus grande quantité dune chose, il fautaussi trouver plus dhommes capables de la faire. Si jachète un baromètreanéroïde, je paye le travail dun homme capable de faire un tel baromètre ; silprend à beaucoup de gens la fantaisie davoir des baromètres anéroïdes et quepeu douvriers possèdent lhabileté nécessaire pour les fabriquer, ceux-cipeuvent demander un haut prix de leur travail. Il est vrai que les personnes quiachètent des baromètres ne le payent pas dordinaire les ouvriers pour lesfaire ; un homme à la tête dun capital achète les baromètres faits davance, et
  • 57. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 57les met en vente dans une boutique. Le capitaliste avance le salaire desouvriers, mais ce nest que pour quelques semaines ou quelques mois, etsuivant que la demande des baromètres est forte ou faible, il emploie plus oumoins dhommes. Ainsi la demande des commodités revient à peu près, maisnon tout à fait au même que la demande du travail. Il faut considérer aussi leprofit du capitaliste, mais à part cette exception, le taux des salaires est gou-verné par la loi de loffre et de la demande comme le prix des marchandises. Tout ce qui affecte par conséquent le nombre des hommes disposés etpropres à faire une espèce particulière d’ouvrage, affecte le salaire de ceshommes. Ainsi la circonstance principale qui gouverne les salaires est lenombre relatif des personnes élevées aux divers degrés de force à la foisphysique et mentale. La plus grande partie des hommes, pourvu quils soient en bonne santé,possèdent une force musculaire suffisante pour faire les ouvrages grossiers ;l’offre de ces hommes est, par conséquent, très forte, et à moins qu’ilsnacquièrent quelque connaissance spéciale, quelque habileté, ils ne peuventespérer de hauts salaires. Les nains et les géants sont toujours beaucoup moinscommuns que les hommes de taille moyenne ; sil arrivait quun ouvrageimportant ne pût être fait que par des nains ou des géants, ils pourraient exigerdes salaires fort élevés. Les nains cependant, ne servent à rien quà êtreexhibés comme curiosités ; les hommes dune taille et dune force extraordi-naires ne servent pas non plus en général à aucun usage spécial, parce que lestravaux les plus durs se font aujourdhui à la machine. Ils peuvent cependantobtenir encore de très forts salaires à abattre la houille ou à puddler le fer,parce que ces travaux, qui exigent une grande force et une grande résistance,ne se font pas encore facilement à laide des machines. Les puddleurs gagnentquelquefois plus de 6000 francs par an. Cest la grande habileté, la connaissance, qui mettent généralement unhomme à même de gagner de forts salaires. Les riches aiment le parfait en toutet le peu de personnes qui peuvent faire le mieux les choses en obtiennent detrès hauts prix. Tout le monde peut chanter plus ou moins bien, mais comme ilen est très peu qui puissent le faire comme M. Sims Reeves, ce chanteur reçoitpeut-être cinq cents ou mille francs pour chacun de ses morceaux. Il en est demême pour les bons artistes, les acteurs, les avocats, les ingénieurs. Lartisteest souvent son propre capitaliste, car il se soutient lui-même pendant de longsmois, des années peut-être, quand il peint un grand tableau. Sil en fait unchef-d’œuvre, il le vendra des milliers de livres parce que beaucoup de richesaiment à posséder de bons tableaux.
  • 58. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 58 45.Retour à la table des matières Il y a cependant différentes circonstances qui font que les salaires sontplus hauts ou plus bas dans certains emplois que dans dautres, et nous nous enréférerons à ce qua dit Adam Smith sur ce sujet. Il mentionnait cinq circons-tances principales auxquelles il faut attribuer tes grandes différences quonconstate dans le salaire de quelques occupations. 1° Lagrément de lemploi. Si une besogne est en elle-même relativementagréable, elle attire beaucoup de personnes que naurait pas sans cela décidéesle salaire courant. Ainsi les officiers de larmée et de la marine ne sont pas enmoyenne fortement payés ; mais il ny a aucune difficulté à les trouver parceque leur besogne est regardée comme facile et que de plus il sy attache delhonneur et de linfluence. Dun autre côté, un bon boucher gagne de fortssalaires parce que sa besogne est répugnante, quelle passe pour cruelle etquun homme habile doit y être attiré par un gain élevé. 2° La facilité dapprendre une occupation et les frais que demande cetteétude. Cette circonstance a toujours beaucoup dimportance parce que lagrande majorité du peuple est pauvre et ne peut par conséquent donner à sesenfants une longue éducation ; le plus grand nombre de jeunes gens nest ainsipropre quaux emplois manuels grossiers, et nobtient que de faibles salaires.Pour apprendre une profession, telle que celle darchitecte ou dingénieur, ilfaut après des études coûteuses, passer plusieurs années dans un bon bureau,et beaucoup dautres à pratiquer et à attendre les premiers profits. Pour cetteraison le peu qui réussissent tians les professions difficiles gagnent de trèsfortes sommes. 3° La permanence de lemploi. Quand un homme est certain dêtreemployé et payé régulièrement toute lannée, il est dordinaire disposé par celamême à se contenter dun plus faible salaire. Il est facile de trouver despolicemen à 25 shillings par semaine bien quils doivent souvent travailler lanuit et à des besognes fort désagréables : cest quils sont presque sûrs deconserver leur emploi tant quils se conduisent bien. Un charpentier, ou unmaçon, au contraire, sont souvent congédiés et fort en peine de soutenir leurfamille. Les maçons et les briquetiers, qui ne peuvent travailler pendant lesgelées, doivent naturellement avoir un salaire plus élevé pendant le reste de
  • 59. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 59lannée, de façon à faire une bonne moyenne. Les ouvriers des docks, qui sontsimplement des hommes robustes, sans aucune habileté particulière gagnentde très forts salaires quand le commerce est actif et que beaucoup de vais-seaux entrent dans les docks, mais quand le commerce est faible ou que lesvents contraires tiennent les navires hors du port, ils tombent souvent dans lamisère faute doccupation. 4° La confiance quon doit avoir en ceux qui exercent lemploi. Cettecirconstance affecte considérablement loffre des personnes qui conviennent àcertaines occupations. Un homme ne peut sattendre à trouver de lemploi dansune banque ou chez un bijoutier sil na pas une bonne réputation. Rien nestplus difficile à une personne déshonnête que de trouver une place convenable.Une bonne réputation vaut donc souvent beaucoup dargent. Lhonnêteté est sicommune quelle ne commande pas seule un salaire élevé, mais elle estindispensable. L’homme le plus habile ne deviendra jamais le directeur duneaffaire importante, sil y a quelque raison de suspecter sa probité. 5° Lincertitude du succès dans un emploi affecte grandement le salaire deceux qui réussissent. Dans certains cas un homme peut à peine sempêcher deréussir : sil sengage, il devient soldat quil le veuille ou non. Presque tousceux qui se font commis dans des banques ou des bureaux publics réussissentà faire quelquune des besognes exigées dans ces bureaux. Aussi les commissont-ils rarement bien payés. Mais pour ceux qui se font avocats, il en est peuqui possèdent les connaissances particulières, le tact et lhabileté nécessairespour leur assurer le succès ; ceux-là font de très gros gains et ceux quiéchouent doivent chercher dautres emplois. Certaines occupations sont très mal payées, parce quelles peuvent êtreexercées par ceux qui nont pas réussi dans les autres. Il arrive souvent quunepersonne, après avoir appris un métier ou une profession, trouve quelle y estimpropre ; dautres fois, une diminution dans la demande dun produit obligeceux qui le fabriquent à chercher une autre besogne. Ces personnes sontdordinaire trop âgées et trop pauvres pour reprendre une nouvelle carrière parle commencement, pour apprendre un nouveau métier difficile. Elles doiventaccepter la première besogne qui se présente. Les hommes bien élevés quinont pas réussi se font secrétaires, agents daffaires ou d’assurance, petitsmarchands de yins et le reste. Les autres conduisent des fiacres, sengagent oucassent des pierres ; les femmes pauvres se font couturières ou travaillent à lajournée. Ceci nous montre une fois de plus la nécessité de laisser à chacunlentière liberté dentrer dans tout métier quil peut exercer : cest une chosenon seulement préjudiciable au public, mais souverainement injuste pour lesgens dans le malheur, que de leur fermer un emploi à laide de restrictionsartificielles apportées par ceux qui exercent déjà cet emploi.
  • 60. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 60 46. Quest-ce quune bonne journée ?Retour à la table des matières On entend répéter à chaque instant quun homme, en échange de sontravail, doit gagner une bonne journée. Rien ne semble, à première vue, plusraisonnable et plus juste, mais si vous cherchez le sens vrai de cette expres-sion, vous trouvez bientôt quelle nen a pas. Elle équivaut simplement à direquun homme doit avoir ce quil doit avoir. Il nexiste nul moyen de décider ceque cest quune bonne journée. Certains ouvriers ne reçoivent quun shillingpar jour, dautres deux, trois, quatre ou cinq shillings ; quelques-uns enfinreçoivent jusquà dix et même vingt shillings par jour ; lequel de ces salairesreprésente une bonne journée ? Si lexpression veut dire que tous doiventrecevoir la même bonne journée, il faut commencer dabord par égaliser lescaractères et les facultés différentes de tous les hommes. Nous avons vu queles salaires varient suivant les lois de loffre et de la demande, et aussilongtemps que les ouvriers différeront dhabileté et de force, aussi longtempsque leurs produits eux-mêmes seront différents, il se produira des variationsdans la demande de ces produit. Par conséquent, il ny a pas plus de « bonnejournée » que de « bon prix » du coton ou du fer. Tout cela est affaire demarché. Celui qui possède des grains, du coton, du fer, ou toute autremarchandise, a le droit de la vendre au plus haut prix quil peut, pourvu quilnempêche pas les autres de faire de même. Ainsi donc, tout ouvrier aparfaitement le droit de vendre son travail pour le plus haut salaire quil peutobtenir, pourvu quil ne soppose en rien au droit quont les autres ouvriers denfaire autant.
  • 61. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 61 Chapitre VIII Trades-unions (associations ouvrières). 47. But des Trades-UnionsRetour à la table des matières Les ouvriers pensent généralement que le meilleur moyen délever leurssalaires est de sassocier, pour obliger leurs patrons à les augmenter. Unetrade-union est une société douvriers appartenant à quelque métier, quipromettent dobéir aux instructions dun conseil élu et paient des cotisationspour couvrir les frais. Les trade-unions diffèrent beaucoup entre elles ; elles nesont ni toutes mal ni toutes bien dirigées, ressemblant en cela aux individusqui ne se conduisent ni tous bien ni tous mal. En outre, la même trade-unionsoccupe souvent daffaires fort différentes. Dordinaire, elles agissent commesociétés de secours mutuels, cest-à-dire que si un membre par exemple paieune cotisation dun shilling par semaine, en y ajoutant un droit dentrée etquelques autres petits paiements, il a le droit, après peu de temps de recevoirdouze shillings par semaine en cas de maladie ; il rentre dans la valeur de sesoutils sils viennent à être brûlés ou perdus ; sil se trouve sans ouvrage, il
  • 62. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 62recevra, par exemple, dix shillings par semaine pendant un certain temps ; sila le malheur dêtre estropié par accident, il touchera une bonne somme commeindemnité ; quand il meurt, il est enterré aux trais de l’union. Tous cesarrangements sont excellents, car ils assurent lhomme contre des événementsquil ne peut le plus souvent prévenir, et ils empêchent les ouvriers de tomberdans la misère. Aussi longtemps que les trades-unions sen tiennent là, il estimpossible de ne pas les approuver très chaleureusement. Les trades-unions peuvent encore prendre soin de leurs membres eninsistant auprès des patrons pour quils rendent leurs fabriques salubres. Si unouvrier isolé allait se plaindre que les ateliers sont trop chauds, quunemachine est dangereuse, que la mine nest pas convenablement ventilée, il y agros à parier quon ne lécouterait pas ou quon lui répondrait de se mêler deses affaires. Mais si tous les ouvriers se plaignent à la fois et manifestentlintention de ne plus se rendre au travail tant que les choses niront pas mieux,le patron réfléchira sérieusement à laffaire et fera tout ce qui est raisonnablepour éviter les embarras et les différends. Chacun est excusable de prendresoin de sa vie et de sa santé, et darranger les choses du mieux quIl peut. Nousne pouvons donc reprocher aux ouvriers de discuter ces objets entre eux et desentendre sur les améliorations quils croient juste de réclamer. Il est tout àfait bon quils en agissent ainsi. Mais personne nest parfaitement sage, et ceux qui nont guère le tempsdacquérir des connaissances, dapprendre la science et léconomie politique,ne prévoient pas, souvent leffet de ce quils demandent. Ils peuvent réclamerquelque chose d’impossible ou qui coûterait tant que le travail en serait arrêté.Dans toutes ces matières, par conséquent, les ouvriers doivent procéder avecprudence, écouter les raisons du patron, et consulter surtout lopinion publi-que, parce que cest lopinion de beaucoup de gens qui nont rien à perdre ou àgagner dans laffaire. 48. Le règlement des heures.Retour à la table des matières Un des principaux sujets de dispute est habituellement le nombre dheuresquun ouvrier doit travailler par jour. Dans certains métiers, lhomme est payéà lheure ou daprès louvrage fait, de façon que chacun peut travailler plus oumoins longtemps, à sa guise. Dans ce cas, chacun est le meilleur juge de cequi lui convient et aucune trade-union na à intervenir. Mais dans les manufac-tures, en général, il ne conviendrait pas de laisser les ouvriers aller et venircomme il leur plairait ; ils doivent travailler pendant que les métiers et lesmachines sont en mouvement et que leurs compagnons ont besoin deux, Parconséquent, quelquun doit décider si la fabrique travaillera huit, neuf, dix ou
  • 63. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 63douze heures par jour. Le patron préfère généralement de longues heures,parce quil retire alors plus de travail et de profit de ses machines et de sesconstructions, et quil ne doit pas dordinaire être tout le temps sur les lieux. Ilsemble donc raisonnable que les ouvriers aient leur opinion sur ce point, etquils aient voix au conseil pour fixer la durée de leur travail. Mais ils se trompent souvent et simaginent pouvoir obtenir un salaireaussi tort pour neuf heures que pour dix. Le patron, pensent-ils, peut augmen-ter le prix de ses marchandises, ou bien prélever la différence sur ses grosbénéfices. Mais, sil faut en croire léconomie politique, le salaire des ouvriersest en réalité la valeur des marchandises produites, après quon en a déduitnécessairement la rente de la terre et lintérêt du capital. Si donc les fabriquesproduisent moins en neuf heures quen dix, comme cest ordinairement le cas,il ne pourra y avoir, à la longue, autant de salaire à recevoir. Dun autre côté, à mesure que les machines se perfectionnent, le travaildevient plus productif et il est fort juste que ceux qui sont suffisamment bienpayés préfèrent, dans des limites raisonnables, diminuer leurs heures de travailque daccroître leurs gains. Ce point comporte beaucoup de considérations etne peut être traité à fond dans cet abrégé. Ce que je puis conclure, cest que,quand les ouvriers veulent diminuer leurs heures de travail, ils ne doivent pasdemander le même salaire quavant pour leur journée. Diminuer les heures estune chose; cen est une autre daugmenter le prix de l’heure, et bien que cesdeux choses puissent légitimement se demander dans certaines circonstances,elles ne doivent pas être confondues. 49. Laugmentation des salaires.Retour à la table des matières Le principal objet des trades-unions, cependant, est délever le taux dessalaires. Les ouvriers semblent croire que, sils ny prenaient garde, leurspatrons enlèveraient la plus grande partie du produit et ne leur payeraient plusque des salaires fort bas. Ils pensent que les capitalistes ont le champ libre silsne sont constamment surveillés et tenus en échec par des menaces de grève.Les patrons sont regardés comme des tyrans qui font tout ce quils veulent.Cest une grande erreur. Aucun capitaliste ne pourrait prolonger au delà dunan ou deux des profits anormaux, parce que ses confrères, dès quils en serontinformés, sefforceront de limiter. Il en résultera une augmentation dans lademande douvriers de cette espèce ; les capitalistes se les disputeront et nepourront la plupart du temps sen procurer assez sans élever le prix desjournées.
  • 64. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 64 Il ny a absolument aucune raison de penser que les trades-unions aient euquelqueffet permanent dans lélévation des salaires de la plupart des métiers.Sans doute ces salaires sont beaucoup plus hauts quils ne létaient il y a trenteou quarante ans, mais jusquà un certain point c’est simplement une augmenta-tion du salaire en argent, due à la grande quantité dor découverte enCalifornie et en Australie. Le reste de laugmentation peut facilement sattri-buer aux grands perfectionnements de la mécanique et à la prospérité généraledu pays. Il est certain, dailleurs, que cet effet nest pas limité aux métiers quipossèdent des unions ; les manœuvres eux-mêmes, qui nont pas dunions,reçoivent bien plus quautrefois, et les domestiques qui ne font jamais de grèvegénérale, mais quittent simplement une place quand ils en trouvent unemeilleure, ont élevé leurs gages tout autant quaurait pu le faire une union. 50. Grèves et lockoutsRetour à la table des matières Des ouvriers se mettent en grève quand ils sentendent pour refuser touttravail à leurs patrons à un jour fixé, dans le but dobliger ces patrons à leurpayer de plus forts salaires ou de céder en quelque manière à leurs demandes.Quand un ou plusieurs patrons renvoient subitement tous leurs ouvriers pourles obliger à accepter un salaire moindre ou quelque modification du travail,ils font ce quon appelle un lockout. Les grèves durent quelquefois plusieursmois; les ouvriers vivent alors de leurs épargnes ou des secours que leurfournissent les autres ouvriers ou les unions du même ou des autres métiers.Pendant ce temps, larrêt des fabriques fait perdre beaucoup dargent auxpatrons, qui sont quelquefois aussi aidés par dautres patrons. La loi ni la morale ne sopposent en rien à une grève ou à un lockout bienconduit. Un homme libre de toute promesse ou de tout engagement, a le droitde travailler ou de ne pas travailler, comme il lentend, cest-à-dire que la loiregarde comme profitable au pays en général que lon soit libre den agir ainsi.De même, les patrons sont libres de faire travailler leurs métiers ou non, à leurguise; mais ni les uns ni les autres patrons et ouvriers, ne doivent briser leursengagements. Ceux qui ont promis de travailler jusquà la fin de la semainedoivent le faire et ne deviennent libres quaprès avoir rempli leur promesse.De plus, il ne devrait être permis à aucun ouvrier de cesser son travail demanière à mettre dautres personnes en danger. En Amérique, les machinistes et les gardes se mettent parfois en grèvelorsquun train est à moitié de son parcours, et ils laissent les voyageursgagner comme ils peuvent la ville la plus proche. Cela vaut presque un assas-sinat. Les propriétaires ou les ouvriers des gazomètres, des distributions deau
  • 65. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 65ou de tout autre établissement dont le public dépend pour les nécessités de lavie, ne devraient pouvoir arrêter le travail subitement, sans avertissement. Lasûreté du public doit être la considération première, et la loi devrait punir ceuxqui .font de pareils grèves. 51. Effet général des grèves.Retour à la table des matières Lespace manque dans ce petit ouvrage pour traiter la matière en détail,mais je nai pas le moindre doute que les grèves, en somme, namènent uneperte sèche de salaires pour ceux qui les font et pour beaucoup dautres. Jecrois que sil ny avait pas eu une seule grève pendant les trente dernièresannées, les salaires seraient en général plus élevés aujourdhui quils ne le sontet quon eût évité des pertes et des privations immenses. Le docteur John Watts, de Manchester, a montré dans son « Catéchismedu salaire et du capital », que même une grève qui réussit occasionnedordinaire des pertes : « par suite des chômages accidentels, dit-il, il ny a pasdans les industries les plus régulières plus de cinquante semaines de travail paran, et chaque semaine représente par conséquent deux pour cent de lannée. Siune grève pour réclamer quatre pour cent daugmentation sur les salairesréussit au bout de quinze jours, il faudra douze mois de travail au tauxnouveau pour regagner la quinzaine perdue ; si une grève pour demander huitpour cent daugmentation dure quatre semaines, les ouvriers nen seront pasplus riches au bout de lannée. Il arrive donc souvent quune nouvelle révisiondes salaires a lieu avant que les dernières pertes soient comblées. Une grèvequi réussit ressemble donc à un bon procès, qui est tout simplement moinsruineux quun mauvais. » Si nous nous rappelons quune grande partie des grèves sont infructueusesauquel cas cest une perte sèche pour toutes les parties en cause ; quen cas desuccès, laugmentation de salaires eût probablement été obtenue graduellementsans chômage ; que le dommage ne se traduit pas seulement par une perte desalaires, mais aussi par un tort causé aux affaires et au capital du patron, tortqui finit toujours par retomber sur les ouvriers, il nous sera impossible dedouter que le résultat net des grèves ne soit une perte pure et simple. Laconclusion à laquelle jarrive est, quen règle générale, la grève est un acte defolie.
  • 66. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 66 52. Lintimidation dans les grèves.Retour à la table des matières Ceux qui font grève nont aucun droit dempêcher dautres ouvriers devenir prendre leur place. Si des gens sans emploi sont disposés à faire labesogne au salaire réduit, il est profitable à tout le monde, excepté .auxgrévistes, quils soient occupés. Cest une question doffre et de demande. Lepatron, généralement parlant, a le droit de faire faire son ouvrage au plus basprix possible, et sil se présente une partie de travailleurs qui acceptent unsalaire réduit, il aurait tort de ne pas les accepter. Malheureusement, il arrive souvent que les grévistes essaient de dissuaderles autres ouvriers de venir prendre leurs places ; souvent même ils ontrecours aux menaces. Cela équivaut à réclamer comme un droit lindustriedune localité, quaucune loi, quaucun principe ne leur attribue. Une grèvenest légitime et légale quaussi longtemps quelle est entièrement volontairechez tous ceux qui y prennent part. Quand un gréviste commence à menacerles autres ouvriers ou à les empêcher de quelque façon de travailler comme ilslentendent, il commet un crime en entravant leur liberté propre et porte enmême temps préjudice au public. Les hommes sont libres de refuser detravailler, mais il est absolument nécessaire de maintenir le droit des autres detravailler sil leur plaît. Les mêmes considérations sappliquent naturellementaux lockouts ; le patron qui renvoie ses ouvriers na aucun droit dintimider lesautres patrons, ni de les obliger en aucune façon à suivre son exemple. Sansdoute, un accord volontaire a lieu entre les patrons, et les lockouts se prépa-rent de concert comme les grèves importantes. Si certains patrons allaient audelà, et menaçaient de faire du tort à ceux qui ne voudraient pas fermer leursateliers, ils seraient sévèrement punis. Ce cas se présente rarement. Ainsi lesgrèves et les lockouts ne sont légitimes que si elles restent à létat dépreuves,pour voir si le travail se présentera avec un certain taux des salaires ou souscertaines conditions. Si les ouvriers dun métier sont persuadés que leur salaire est trop bas, unegrève leur montrera si cest le cas ou non ; si leurs patrons se voient incapablesde se procurer de bons ouvriers au même prix, ils devront offrir davantage,mais sils peuvent obtenir aussi bon à lancien taux, ce sera une preuve que lesgrévistes sétaient trompés : leurs salaires correspondaient à létat du marché.Tout cela nest quune affaire doffre et de demande. Ceux qui cessent le travailsont dans la position de ceux qui, possédant un stock de marchandises,refusent de le vendre, espérant en tirer un meilleur prix. Sils se trompent, ilsdoivent en porter la peine, et ceux qui ont pris le parti de vendre au bonmoment, en auront le bénéfice. Il est clair quon ne permettrait jamais à un
  • 67. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 67détenteur de marchandises dintimider et dempêcher les autres détenteurs devendre au public. On pourrait même se demander si toute coalition volontairedes vendeurs ne devrait pas être interdite, car elles ne sont guère que descomplots pour voler le public. Lavantage des consommateurs, cest-à-dire dupeuple tout entier, est ce que nous devons toujours considérer, et on ne peutmieux lassurer quen laissant les hommes agir librement et lutter à qui vendrales choses au plus bas prix. 53. Monopoles des trades-unionsRetour à la table des matières On ne peut nier que, dans certains métiers, les ouvriers ne puissent réussir,par lunion, à conserver leurs salaires au-dessus du niveau naturel. Lessalaires, comme les prix des marchandises, sont gouvernés par les lois deloffre et de la demande. Par conséquent, si le nombre de chapeliers peut êtrerestreint, il diminue1e nombre de chapeaux quon peut fabriquer, élève leurprix et permet à ces chapeliers dexiger de plus hauts salaires quils nelauraient pu autrement. Beaucoup dunions essaient de la sorte de limiter laproduction en refusant de dépasser un nombre donné dapprentis, et enrefusant de travailler avec tout homme qui na pas été élevé dans le métier. Ilest probable que quand celui-ci est de peu dimportance et lunion puissante, lecalcul peut être couronné de succès. Le métier devient un monopole et obtientdes salaires plus élevés en faisant payer plus cher au public les marchandisesquil consomme. Ils lèvent un impôt sur le reste de la nation, y compris tousles ouvriers des autres métiers. Cest une manière dagir tout à fait égoïste etpernicieuse, et les lois doivent par tous les moyens raisonnables décourager cegenre de monopoles, qui, à la longue, deviennent extrêmement nuisibles auxclasses ouvrières, parce que tous les métiers essaient dimiter ceux quiréussissent. En voyant que les chapeliers ont une forte union, les cordonniers,les tailleurs, les couturières essaient den créer de semblables et de restreindrele nombre de personnes employées. Sils réussissaient, le .résultat seraitabsurde. Ils essaieraient tous de senrichir en sappauvrissant mutuellement.Comme je lai montré dans le Traité de logique, cest une erreur de logique quiprovient de la confusion entre un terme général et un terme collectif. Parce quun métier considéré séparément peut senrichir en grevant lesautres métiers, il ne sensuit pas que tous les métiers pris ensemble et faisant lamême chose, puissent senrichir. Sans doute, les ouvriers pensent que, quand leurs salaires sélèvent, laug-mentation sort de la poche de leurs patrons, mais cest le plus souvent uneerreur complète : les patrons ne pourraient continuer leurs affaires sans élever
  • 68. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 68le prix de leurs marchandises et, ils reprennent ainsi aux acheteurs lexcédentde salaires quils ont à payer. Ils doivent même retrouver un peu plus pourcompenser le risque davoir affaire à des ouvriers qui font grève par momentset interrompent ainsi les affaires. Ce sont les consommateurs qui, en fin decompte, paient laugmentation, et quoique les riches en prennent leur part, cesont surtout les ouvriers qui contribuent aux salaires plus élevés de quelques-uns des leurs. Le résultat général des monopoles des trades-unions est tout à faitdésastreux pour les ouvriers eux-mêmes. Un sur cent, un sur mille y gagne, lereste éprouve un tort considérable. Les restrictions apportées au travail empê-chent les ouvriers de faire la besogne qui leur plait et leur convient le mieux.Les heureux sengraissent aux dépens de ceux quils mettent sans ouvrage, etles grèves et les interruptions de travail provoquées pour le maintien desmonopoles, diminuent le produit distribué en salaires. 54. Trades-Unions professionnelles.Retour à la table des matières Nous entendons souvent soutenir les actes des trades-unions pour ce motifque les avocats, les docteurs et les autres corps professionnels ont leurssociétés, - collèges davocats ou autres - qui ne sont en somme que des trades-unions. Cest ce quon peut appeler un argument tu quoque ; « Nous formonsdes unions parce que vous en formez. Cest en tout cas un fort pauvre raison-nement ; lhomme qui agit déraisonnablement nen est pas plus excusableparce quun autre fait comme lui. Je concède volontiers que beaucoup desrègles des avocats et des avoués ne valent pas mieux que celles des trades-unions. Quun avocat doive débuter par assister à certains dîners ; quil nepuisse jamais recevoir dhonoraires en dessous dun certain chiffre ; quil nepuisse se mettre en relation avec un client que par le ministère dun avoué ;quun avocat dâge doive toujours avoir un jeune stagiaire chez lui ; la plupartenfin des règles de la soi disant étiquette, ont clairement pour but délever lesprofits de la profession. Beaucoup de choses de ce genre demandent une réforme, mais dun autrecôté, ces associations évitent beaucoup des fautes des trades-unions. Lenombre des personnes qui peuvent y entrer n’est pas limité, tous les hommesde bonne réputation et dune science suffisante, peuvent devenir avocats etavoués. En outre, lentrée des professions légales, médicales et de plusieursautres, est de plus en plus réglée par des examens qui nont pour but que demettre des hommes capables au service du public. Enfin, on nessaie daucune
  • 69. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 69façon dans ces trades-unions professionnelles, dempêcher les membres desexercer autant quils peuvent, et de servir le public au mieux de leursaptitudes. Elles évitent de la sorte quelques-uns des défauts inhérents auxautres unions. 55. Préjugés sur le travail.Retour à la table des matières Une des erreurs les plus communes et les plus pernicieuses dans lesquellestombe le peuple en économie politique, est de simaginer quon peutaugmenter les salaires en faisant le travail lentement, de façon quil exige plusde mains. Les ouvriers croient que plus une besogne demande dhommes, plusde salaires les patrons auront à payer, plus dargent par conséquent passera descapitalistes aux travailleurs. Il leur semble donc que toute machine, touteinvention, toute innovation qui accélère le travail, tend à diminuer leurs gains. Dans cette idée, les manœuvres de maçons refusent, ou du moins ils ontrefusé récemment, délever les briques à la partie supérieure dune bâtisse, àlaide dune corde et dun treuil ; ils préfèrent la méthode ancienne, fatigante etdangereuse de porter les briques sur les épaules le long des échelles, parce quele travail exige ainsi plus de bras. Pour la même raison, les briquetiers refusentdemployer aucune machine, les maçons ne veulent mettre en œuvre aucunepierre dressée à la machine, et quelques compositeurs évitent les ateliers oùlon a introduit des machines à composer. Ils craignent tous que si louvrage sefait trop facilement et trop rapidement, on nait plus besoin deux pour le faire,quil ny ait plus assez de places pour tout le monde, et que les salaires ne senressentent. Presque toujours cest une erreur absurde et funeste. Si les ouvriers sattachent à une mauvaise méthode de travail après quonen a inventé une meilleure, ils nobtiendront plus que de faibles salaires etfiniront peut-être leur vie à lhôpital. Ainsi les tisserands de Spitalfieldsveulent continuer à tisser à la main, au lieu dapprendre à tisser à la vapeur ;cest aussi à peu près le cas des cloutiers à la main du South Staffordshire.Cependant, quand les jeunes ouvriers dun métier sont assez sages et assezprévoyants pour adopter une invention nouvelle aussitôt quelle réussit, loinden souffrir, ils en tireront dordinaire un grand bénéfice. Les couturièresanglaises ne recevaient quun misérable salaire avant lintroduction de lamachine à coudre américaine, et elles sattendaient à mourir de faim quand lemême ouvrage se ferait vingt fois aussi vite à la machine quà la main. Leffet,cependant, a été tout opposé. Celles qui nétaient pas assez jeunes, assezhabiles ou assez sages pour apprendre à coudre à la machine, reçoivent plusquauparavant pour le travail à la main. Les couturières à la machine elles-
  • 70. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 70mêmes, gagnent plus quautrefois, souvent jusquà vingt shillings par semaine.A quoi attribuer ce fait ? A ce que le public, dès quune marchandise diminue,en demande davantage. Du moment où la couture peut se faire si facilement,on fabrique plus de vêtements ; le prix de ceux-ci diminue et leur venteaugmente. Si les tailleurs de pierre voulaient employer les machines, ils en profite-raient, comme les couturières, au lieu dy perdre. Le prix du taillage à la mainest aujourdhui si élevé que les riches seuls peuvent se bâtir des maisons depierre ou employer les pierres à décorer des maisons de briques. Si on pouvaitabaisser le prix du taillage à laide des machines, il faudrait de suite beaucoupplus de pierres, et les maçons, au lieu de passer leur temps à la lourde besognedaplanir les surfaces, pourraient facilement semployer à finir, à sculpter et àassortir les pièces découpées mécaniquement. Je ne doute nullement quenplus de ceux qui conduiraient les machines, il ny aurait après lintroduction decelles-ci plus de maçons quauparavant. Il en sera de même pour les composi-teurs dimprimerie, sils adoptent à temps les nouvelles machines à composer.Il est vrai quun homme peut, avec une bonne machine, composer plusieursfois aussi vite que sans son aide, mais bien que le prix payé pour une certainecomposition puisse être ainsi diminué, il simprimerait tant de livres, debrochures, de journaux et de documents divers, que la besogne ne manqueraitjamais. Une partie du travail dailleurs, telle que le parangonnage, la correc-tion, la mise en pages, etc., ne peut se faire mécaniquement, du moins dunemanière profitable, de sorte qu’il resterait toujours assez douvrage pour ceuxqui ne voudraient pas travailler à la machine. On ne peut augmenter les salaires quen augmentant le produit du travail etnullement en diminuant ce produit. Le salaire de toute la population ouvrièreest fait du produit total, après quon en a retranché la rente, lintérêt et lesimpôts. Les ouvriers de Lancashire gagnent de hauts salaires parce quilsemploient des métiers à filer, qui peuvent accomplir une quantité immense detravail relativement au nombre de bras employés. Sils refusaient de se servirde machines, ils devraient filer le coton à la main comme les pauvres habitantsdu Cachemire. Sil ny avait pas une seule machine en Angleterre, nous serionspresque tous aussi pauvres que létaient tout récemment encore les travailleursagricoles de Wiltshire. Le peuple perd souvent de vue que nous ne travaillons pas pour le plaisirde travailler, mais pour ce que nous produisons. Le travail lui-même est leprix désagréable du salaire gagné, et ce salaire consiste en grande partie en lavaleur des marchandises produites. Il est absurde de supposer que le peuplepeut devenir plus riche en ayant moins de richesses. Pour nous enrichir, nousdevons produire plus de richesses, et le but de tout ouvrier ne doit pas être detravailler, mais de fabriquer les marchandises aussi rapidement et aussiabondamment que possible.
  • 71. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 71 56. Travail à la tâche.Retour à la table des matières Certaines trades-unions essaient dempêcher leurs membres de travailler àla tâche, cest-à-dire dêtre payes pour la quantité de travail exécuté, au lieu delêtre pour le temps passé à lexécuter. Si un homme reçoit un franc lheure,quil travaille vite ou lentement, il est évidemment de son intérêt de travaillerlentement, pourvu quil ne soit pas assez paresseux pour risquer dêtrerenvoyé. Cest un fait bien connu que les hommes employés à la tâche fontbeaucoup plus douvrage dans le même temps que ceux qui sont employés àlheure et il est tout à fait préférable de les payer aux pièces quand louvragepeut être exactement mesuré. Les hommes gagnent de meilleurs salaires parcequils sont poussés à faire davantage, et en règle générale ils les gagnent plushonnêtement. Les trades-unions, cependant, sopposent parfois au travail à latâche pour cette raison quil fait trop travailler louvrier nuit ainsi à sa santé.Cette raison est absurde, car on doit supposer que les hommes sont générale-ment capables de prendre soin de leur santé. II y a beaucoup de métiers et deprofessions où les gens sont pratiquement payés aux pièces et on ne trouve pasnécessaire quil y ait des trades-unions pour les empêcher de se tuer. Si unechose est à craindre, cest plutôt quils ne travaillent pas assez. Le vrai motif de la répugnance que les trades-unions éprouvent pour letravail aux pièces, cest quavec lui louvrage se fait vite et que daprès eux ilprive de besogne dautres ouvriers. Comme je lai déjà expliqué, les hommesne travaillent pas pour travailler, mais pour produire, et en général, plus leshommes produiront, plus les salaires seront élevés. Les membres des trades-unions avancent leurs plans sous le couvert dudésintéressement. Il serait égoïste, disent-ils, de la part de Jean, de travaillerde façon à priver douvrage Pierre et Paul, mais ils oublient les milliers deJean, de Pierre et de Paul qui ne gagnent que de faibles salaires et que leursrègles peut-être empêchent den gagner de plus élevés. Si la nation, prise engénéral, est faite pour être riche et prospère, nous devons, chacun de notrecôté, travailler de toutes nos forces à créer la richesse que nous pouvons lemieux produire, et ne pas envier aux autres un succès plus grand que le nôtre,si la Providence les a doués de facultés supérieures. Il est rare que lesindividus puissent produire de la richesse pour eux-mêmes, sans répandre unbénéfice plus grand sur la société en général, par labaissement du prix descommodités et lallégement du travail.
  • 72. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 72 57. Préjugés sur l’égalité.Retour à la table des matières Les ouvriers montrent souvent de la répugnance à permettre à un hommedapprendre plus quun autre dans le même atelier, et sur le même travail. Cesentiment est dû en partie à lidée fausse quen faisant plus de travail que lesautres, il leur enlève de la besogne, mais il provient aussi en partie du déplaisirquils éprouvent à voir lun dentre eux sélever au-dessus de ses compagnons.Ce sentiment nest pas spécial aux ouvriers. Quiconque réfléchit à létat de la société doit regretter que quelques-unssoient si riches et le reste si pauvre. Peut-être les lois qui laissent subsister cesdifférences sembleront-elles mauvaises. Il faut donc absolument se rappelerque ces différences de richesse ne sont pas, pour la plus grande part, produitespar les lois. Tous les hommes, a-t-on dit, sont nés libres et égaux. Il estdifficile de voir comment ils sont nés libres quand de longues années aprèsleur naissance, ils ont encore besoin de laide et du secours de leurs parents etquils sont entièrement sous leur dépendance. Sans doute ils saffranchissentavec lâge, mais ils sont rarement égaux. Un jeune homme est robuste, bienportant, énergique, un autre faible et chétif; lun est vif et intelligent, lautrelent et borné. Les lois nont rien à voir dans ces différences du corps et delesprit. Un acte du Parlement ne peut fortifier une faible charpente. Il enrésulte quen avançant dans la vie, certains hommes sont à même de gagnerplus que dautres. Sur mille individus, hommes ou femmes, quelques-uns sedistingueront par des talents remarquables et un génie inventif. A laide duntravail patient et dune grande sagacité, un homme invente la machine àcoudre, le télégraphe, le téléphone, et les avantages quil confère de la sorteaux autres hommes dureront pendant des siècles. Il est évidemment de lavantage de chacun que ceux qui sont capablesdêtre utiles à la société soient encouragés par toutes les récompensespossibles, par des brevets, des droits dauteurs et par les lois de la propriété engénéral. Décourager un homme intelligent, le détourner du travail quil peutexécuter, nest certainement un bénéfice pour personne. Cela ne sert quà toutrabaisser à un niveau inférieur, à retarder le progrès. Tout homme aucontraire, poussé au travail, à létude, à linvention, augmente non seulementson bien-être, mais aussi celui des autres. Il montre comment on peut créer larichesse en abondance, comment on peut alléger le travail. Ce qui est vrai desgrandes aptitudes, des grandes inventions, lest aussi des moindres facultés,des plus petites innovations. Si un manœuvre de maçon peut porter plus debriques quun autre, pourquoi len empêcherait-on ? Cet avantage est sapropriété, et il est du bénéfice de tous quil lui soit permis den user, Sil
  • 73. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 73découvre une meilleure manière de porter les briques, elle doit être adoptée depréférence aux anciennes. On ne doit avoir en vue en portant des briques, quele bénéfice de ceux qui ont besoin de maisons. Tout ce qui rend laconstruction plus difficile et plus coûteuse est cause que les gens sont plus mallogés quils ne lauraient été autrement. Nous ne pouvons avoir des choses bienfaites et à bon marché que si chaque homme fait de son mieux et y est poussépar lappât dune récompense. On doit donc non seulement permettre à chacun de faire et de gagner toutce quil peut, on doit ly encourager. Nous devons de la sorte supporter les plusgrandes inégalités de fortune, car un homme qui a une fois commencé àdevenir riche acquiert le capital, lexpérience, les moyens enfin de gagner deplus en plus. Dailleurs, il est tout à fait faux de supposer quen règle généraleil senrichisse aux dépens des autres. Au contraire, en accumulant du capital,en construisant des moulins, des entrepôts, des chemins de fer, des docks, enorganisant habilement des métiers, il permet souvent à des milliers depersonnes de produire de la richesse et de gagner des salaires regardésauparavant comme impossibles. Les profits dun capitaliste ne sont souventquune faible fraction de ce quil paie en salaires, et il ne peut devenir richesans aider beaucoup douvriers à accroître la valeur de leur travail et à seprocurer une existence confortable.
  • 74. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 74 Chapitre IX Coopération. 58. Arbitrage.Retour à la table des matières Nous venons de considérer en partie les maux qui proviennent du conflitactuel entre les intérêts des salariés et ceux des patrons. Nous avonsmaintenant à discuter les divers essais qui ont été faits pour remédier à cesmaux et ramener lharmonie entre le travail et le capital. En premier lieu,beaucoup de personnes pensent que dès quune dispute sélève, il faut désignerdes arbitres ou des juges pour entendre tout ce qui peut être dit des deux côtésde la question et décider alors quel sera le taux des salaires pendant un certaintemps. Sans doute on peut apporter beaucoup de raisons en faveur de cettemanière dagir, mais elle est néanmoins incompatible avec les principes de laliberté du travail et du commerce. Si les juges veulent être de véritablesarbitres, ils doivent avoir le pouvoir d imposer lobéissance à leurs décisions,supprimant du même coup la liberté qua louvrier de travailler ou non, à saguise, et celle du capitaliste duser comme il lentend de son capital, et devendre les marchandises à nimporte quel prix en rapport avec létat dumarché. Si les salaires peuvent être réglés arbitrairement de cette façon, il ny
  • 75. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 75a pas de raison pour ne pas faire de même avec le prix des grains, du fer, ducoton et des autres marchandises, mais les législateurs ont reconnu depuislongtemps labsurdité dessayer de fixer les prix par des lois. Ces prixdépendent entièrement de l’offre et de la demande et personne nest réellementcapable de décider avec certitude ce que seront les conditions de loffre et dela demande un mois ou deux plus tard. Les gouvernements seraient tout aussisages de légiférer sur le temps que nous aurons lété prochain, que sur létat ducommerce qui dépend beaucoup de ce temps ou des guerres et des accidentsdivers que personne ne peut prévoir. Il est donc impossible de fixer davanceles prix et les salaires à laide dune loi ou dune décision obligatoire. Cest uneaffaire de marché, de vente et dachat; le patron doit rester libre dacheter letravail dont il a besoin au plus bas prix possible, et louvrier de vendre le sienaussi cher quil peut, en se soumettant bien entendu à lavertissement légaldune semaine ou dune quinzaine. 59. Conciliation.Retour à la table des matières Malgré les objections sérieuses quon puisse faire à la déterminationobligatoire des salaires, on peut obtenir beaucoup de bien des conseils deconciliation, cest-à-dire dhommes choisis pour diriger une discussion àlamiable sur les objets en litige. On sarrange pour cela de diverses façons.Parfois trois ou un plus grand nombre de délégués des ouvriers se réunissent àun nombre égal de délégués des maîtres, qui donnent au Conseil lesinformations quils jugent convenables et essayent alors den arriver à unaccord. Dans dautres cas les délégués exposent leurs vues respectives à unhomme de jugement solide et impartial, qui sefforce alors de suggérer destermes sur lesquels les deux parties adverses puissent sentendre. Si celles-cisengagent au préalable à accepter la décision de ce conciliateur, larrangementdiffère peu dun arbitrage, si ce nest quaucun pouvoir légal nimpose lobéis-sance à la décision. Cette forme de conciliation est tombée dans le discréditpar le fait quà plusieurs reprises les ouvriers ont refusé de se soumettre à ladécision de larbitre quand elle était prise contre eux, et que naturellement onne peut sattendre dans ces conditions à ce que les patrons regardent commeobligatoire une décision contraire. Je suis ainsi amené à penser que leconciliateur ne doit pas être un juge : il doit être simplement lami impartialdes deux parties, essayant de dissiper la méfiance et les sentiments hostiles,éclairant chaque partie sur les vues, les raisons et les demandes de lautre, semettant en un mot entre les deux et faisant loffice de lhuile qui facilite lemouvement de la machine. Larrangement final doit prendre la forme dunmarché volontaire direct entre les ouvriers et les patrons, marché qui nauradeffet forcé que pendant la semaine ou la quinzaine pour laquelle les ouvrierssengagent dhabitude légalement. La conciliation, ainsi comprise, peut faire
  • 76. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 76beaucoup de bien, mais elle ne peut faire disparaître les causes de conflit, ellene peut faire sentir aux ouvriers que leur intérêt ne fait quun avec celui deleurs patrons. 60. Coopération.Retour à la table des matières Parmi les mesures proposées pour améliorer la position des ouvriers, lameilleure est la coopération, si lon entend par ce mot la réunion du capital etdu travail. La vérité est quon donne au mot de coopération des significationsdiverses dont quelques-unes nont rien à faire avec ce que nous allonsconsidérer. Coopérer veut dire travailler ensemble (cum, avec, operari,travailler). Il y a environ trente ans, quelques ouvriers de Rochdale,remarquant les grands profits faits par les boutiquiers dans le commerce dedétail, résolurent de se réunir pour acheter en gros leurs provisions, et lesdistribuer aux membres de la Société quils établissaient. Ils appelèrent celle-ciSociété coopérative, et un grand nombre de magasins du même genre ont étéétablis depuis. La plupart ne sont que des boutiques appartenant à une sociétédacheteurs qui sentendent pour sapprovisionner à ces magasins et partagentle profit. Ils ont, en somme, fait beaucoup de bien en amenant beaucoupdouvriers à épargner de l’argent, et à prendre de lintérêt aux affaires. Lesmagasins sont aussi utiles parce quils font concurrence aux boutiquiers, quilsobligent à abaisser leurs prix et à mieux traiter leurs clients. Mais ce genre de sociétés coopératives n’a que fort peu à voir dans le sujetdu capital et du travail. Le plus souvent, ces magasins sont conduits dunefaçon moins conforme au principe de la coopération que les boutiques ordinai-res. La plupart du temps une boutique est administrée par son propriétaire, oupar un homme qui a un grand intérêt à son succès et les meilleures raisons dese donner da la peine. Les magasins coopératifs, au contraire, sont souventadministrés par des personnes qui sont simplement payées en salaires ou enappointements et nont rien à voir dans les profits ou dans le capital del’entreprise. La coopération réelle consiste à donner à tous ceux qui travaillent une partdans les bénéfices. Actuellement louvrier vend son travail le plus cher quilpeut et na plus rien à voir dans les résultats. Sil fait bien sa besogne, sonmaître en retire le bénéfice, sil la fait mal son maître éprouve un préjudice. Ilest bien vrai quil doit prendre garde, par crainte de renvoi, à nêtre pas tropparesseux ou négligent, mais s’il a soin dêtre modérément soigneux et actif,cest tout ce quil faut à ses intérêts. Sans doute ce serait une bonne chose derécompenser les ouvriers les plus actifs à laide de salaires plus élevés, et unmaître intelligent essaye de le faire chaque fois quil le peut, en plaçant les
  • 77. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 77meilleurs ouvriers aux meilleures places. Les trades-unions, dun autre côté,sy opposent autant quelles peuvent, insistant pour que tous ceux qui ont lemême genre de travail, au même endroit, soient payés dune manière unifor-me. De plus, comme nous lavons vu, beaucoup douvriers nourrissent cetteidée fausse quen travaillant fort ils diminuent la demande demploi et volentle pain de leurs compagnons. Il nest donc pas rare de les voir sétudier à nepas faire louvrage trop vite, au lieu de sefforcer de fabriquer le plus demarchandises possible, dans le temps le plus court et avec le moins de peine.Les ouvriers ne voient pas que ce qu ils produisent forme à la longue leursalaire, de sorte que sils pouvaient un jour rivaliser de soins et dactivité, lessalaires augmenteraient dans tous les métiers. 61. Association industrielle.Retour à la table des matières La meilleure manière de réconcilier le travail et le capital serait de donnerà chaque ouvrier une part dans les profits de la fabrique quand le commerceest assez prospère pour le permettre. Charles Babbage proposa, dés 1852,quune partie du salaire de chaque personne employée dépendît du profit despatrons. Dans ces dernières années, lépreuve a été tentée dans plusieursgrands établissements, spécialement dans les houillères de MM. Briggs et lesusines à fer de MM. Fox Head et Co. Larrangement généralement conclu étaitque les capitalistes prélèveraient dabord sur les bénéfices de quoi payer dixpour cent dintérêt au capital, en y joignant des appointements convenablesaux directeurs pour frais de surintendance, et une somme pour les mauvaisescréances, les réparations et la dépréciation des machines, enfin pour toutes lescauses ordinaires de perte. Le profit restant était alors divisé en deux partieségales, dont lune revenait aux patrons et lautre était divisée entre les ouvriers,proportionnellement aux salaires reçus pendant 1année. A laide de cettecombinaison, beaucoup douvriers se trouvaient, aux fêtes de Noël, en posses-sion de cinq à dix livres, en supplément des salaires ordinaires du métier reçushebdomadairement pendant 1année. Ce genre de coopération sappelle association industrielle ; largementappliquée, elle présenterait beaucoup davantages. Les ouvriers, comprenantque les primes de Noël dépendent du succès de leurs travaux, ne favoriseraientplus la paresse et seraient poussés à éviter toute perte de temps ou de maté-riaux. Ils apprendraient par degrés que la meilleure des trades-unions est1’union avec leurs patrons. Les grèves et les lock-outs ne seraient plus quunechose du passé, car si les salaires étaient trop bas, la balance de fin dannéeviendrait en rendre compte et la moitié de lexcédent passerait aux ouvriers.Ce serait un très grand avantage pour les patrons dêtre affranchis du danger
  • 78. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 78des grèves et le profit quils pourraient perdre en apparence serait compensépar un surcroît de soins et dactivité chez leurs hommes. Ils pourraient conti-nuer à diriger entièrement laffaire suivant leurs vues et il nest pas nécessairequils fassent connaître leurs comptes aux ouvriers. Une seule chose estindispensable : faire vérifier chaque année les livres par dhabiles comptables,qui certifieraient la part des bénéfices à distribuer aux ouvriers. Si ce genredassociation se généralisait, les salariés finiraient par comprendre quilstravaillent autant pour eux que pour leurs maîtres, et tous les embarrasprésents disparaîtraient presque entièrement. De grandes difficultés sopposent à cette espèce de coopération : la plupartdes capitalistes ne laiment guère parce quils craignent, sans raison, de faireconnaître leurs bénéfices aux ouvriers et quils ne comprennent pas lesavantages qui résulteraient dun meilleur état de choses. Les ouvriers eux-mêmes n’en sont pas partisans, parce que les trades-unions sopposent à lacoopération quelles regardent comme funestes à leur puissance. Partout où lépreuve fut tentée, elle réussit jusquau moment où lesouvriers, poussés par les trades-unions, refusèrent de la continuer. Tel est lepeuple aveuglé par les préjugés et l’ignorance, sur ses intérêts et ceux du pays. Il est donc à craindre que lassociation industrielle ne fasse guère deprogrès pour le moment, tant est grande la répugnance à son égard des trades-unions et des patrons peu éclairés. Néanmoins cet arrangement est daccordavec les principes de léconomie politique, et il sera sans doute largementadopté par quelque génération future. Déjà, d’ailleurs, beaucoup des banques,de maisons de commerce, de compagnies publiques reconnaissent la valeur duprincipe, en accordant des primes ou gratifications à leurs employés à la findune année prospère. Une compagnie de chemin de fer française a adoptécette coutume il y a quarante ans, et comme les affaires passent de plus enplus aux mains de sociétés dont les bénéfices sont rendus publics, il semblequaucune raison ne soppose plus à ladoption de lassociation industrielle. Onmassure que le même principe est appliqué dans la vaste entreprise depublicité de MM. W. H. Smith et fils. 62. Association de production.Retour à la table des matières Dans un autre mode de coopération, les travailleurs épargnent leurssalaires jusquà ce quils aient réuni un petit capital, afin de s’associer et deposséder les fabriques, les machines et les matériaux quils mettent en oeuvre.Ils deviennent ainsi leurs propres capitalistes, leurs propres patrons et ilssassurent le profit tout entier. Les sociétés coopératives de ce genre ne sont ensomme que des compagnies dont les actions sont aux mains des ouvriers
  • 79. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 79employés. Naturellement les actionnaires devront choisir des directeurs parmieux ; ils doivent aussi avoir des administrateurs pour conduire laffaire.Administrateurs et directeurs doivent être bien payés pour ce quils font ; onleur accorde une part considérable dans les bénéfices, afin de les intéresser ausuccès des travaux et de les rendre actifs et soigneux. Une direction incompé-tente ou négligente aurait vite lait de ruiner la meilleure affaire. Un grand nombre de sociétés coopératives de cette espèce ont été forméesdans ces vingt dernières années en Angleterre, en France, en Amérique etpartout ; la plupart ont échoué faute dune bonne direction. Les actionnairesouvriers ne se rendent généralement pas compte de la dose dhabileté et dejugement qui est nécessaire pour la conduite dune affaire ; ils sont accoutu-més à voir louvrage marcher en quelque sorte de lui-même, mais ils ne voientpas lattention constante, les soins et les calculs qui seuls peuvent le rendreprofitable. A cause de cela, ils négligent habituellement de se procurer de bonsdirecteurs et ils mesurent leur confiance en ceux quils choisissent. Dailleurs, beaucoup de ces compagnies soi-disant coopérative ne le sontpas en réalité ; elles emploient fréquemment des ouvriers qui ne sont pasactionnaires, qui ne reçoivent aucune part dans les bénéfices et de plus elles nedonnent à leurs directeurs que de faibles appointements fixes. Ces sociétéscoopératives ne sont que des sociétés par actions mal dirigées, elles nepeuvent réussir. Une autre difficulté pour ces compagnies, cest linsuffisance ordinaire deleurs capitaux ; quand le commerce devient difficile, elles sont incapables desupporter les pertes qui se succèdent parfois pendant plusieurs années. Ellespeuvent emprunter sur hypothèque de leurs bâtiments et de leurs machines,cest ce qu elles font dordinaire, mais aucun banquier naccordera de crédit àde telles sociétés sans garanties immobilières. Elles périssent donc souventquand les affaires deviennent mauvaises et tout l’avantage est pour ceux quirachètent à bas prix leurs propriétés. II est à espérer que dans lavenir tous les travailleurs deviendront descapitalistes sur une petite échelle et lorsqu’ils auront acquis de léducation etlexpérience, les fabriques coopératives douvriers pourront réussir. Actuelle-ment il est préférable de laisser la direction des affaires aux mains descapitalistes qui ne sont pas seulement des hommes habiles et expérimentés,mais qui ont les meilleures raisons dêtre soigneux et actifs puisque leurfortune dépend du succès.
  • 80. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 80 63. Prévoyance.Retour à la table des matières On doit profondément regretter que les classes ouvrières ne sentent paspour la plupart, la nécessité dépargner une portion de leurs salaires pours’aider à vivre quand les affaires vont mal ou que la maladie et le malheurviennent les atteindre. On voit trop de familles douvriers dépenser tout cequelles gagnent quand le commerce est actif et dès que la besogne vient àmanquer, elles se retrouvent plus malheureuses que jamais. Tout homme doit épargner quelque peu quand la chose est possible et celapour plusieurs raisons distinctes : 1° Lépargne forme une réserve en cas de maladie, de manque demploi, daccident, ou dautres malheurs ; elle est nécessaire pour venir en aide à louvrier dans la vieillesse, ou à sa veuve et à ses orphelins sil vient à mourir prématurément ; 2° Elle produit des intérêts et ajoute au revenu de louvrier ; 3° Elle lui permet enfin dentreprendre Un commerce, dacheter de bons outils, de jouir dun crédit suffisant dans le cas où il verrait loccasion dentreprendre une affaire pour son propre compte. Personne, homme ou femme, dans la force de l’âge, et gagnant de bonssalaires ne doit les dépenser entièrement. Le célibataire lui-même arrivera à unmoment où la mauvaise santé, la vieillesse et dautres causes inévitableslempêcheront de gagner sa vie. Il devra avoir assez dépargnes à ce momentpour éviter la mendicité ou la dégradation de l’hospice. Quand l’homme a unefemme et de jeunes enfants, la nécessité de l’épargne est évidemment plusgrande encore. Chaque tempête, chaque explosion de grisou, chaque accidenten un mot, laisse un certain nombre denfants sans secours, quélèvent à grandpeine de pauvres veuves ou la charité publique. Sans doute le peuple peut êtrefrappé de désastres si grands et si inattendus qu’on ne peut le blâmer de ne passe prémunir contre eux. Un bomme qui à un âge peu avancé devient aveugle,estropié ou invalide, est justement désigné à la charité, mais il ne manqueraitpas dinstitutions de bienfaisance pour pourvoir à ces cas exceptionnels, siceux qui sont plus heureux songeaient davantage à se pourvoir eux-mêmes. Mais, dira-t-on, souvent les ouvriers ne peuvent réellemen1 rien épargnerdes faibles salaires quils reçoivent : la vie coûte trop cher. Nous ne pouvonsnier quon ne rencontre des travailleurs, spécialement les ouvriers agricoles du
  • 81. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 81sud de lAngleterre, dont les salaires sont à peine suffisants pour fournir desaliments et des vêtements à leur famille. Dans certains districts le gain moyendune famille nest guère que de douze à quinze shillings par semaine,quelquefois moins. Ceux-là ne peuvent guère épargner, il faut lavouer, maistel nest pas le cas des artisans et des ouvriers dans les districts manufacturiers.Ces derniers gagnent rarement moins dune livre par semaine, souvent deuxlivres. Les garçons et les filles, et quelquefois la mère de famille, gagnentaussi, de sorte quen temps de prospérité, une famille de Manchester, deLeicester, ou dune autre ville manufacturière, pourra gagner jusquà cent cin-quante livres par an et même plus. Certaines classes douvriers, spécialementles ouvriers à la veine des houillères et les puddleurs, gagnent deux fois cettesomme dans les bonnes années et sont en réalité mieux payés que lesinstituteurs, les ministres de la religion et les premiers commis. Il est ridiculede dire que les ouvriers les mieux payés ne peuvent épargner et quoique nousne puissions établir de règle fixe à ce sujet, il est probable que tous ceux quigagnent plus dune livre par semaine peuvent épargner quelque chose. Il est facile de prouver cette assertion par le fait que quand une grèveéclate, les ouvriers vivent de la moitié ou dun tiers de leur salaire ordinaire.Quelquefois ils se contentent pendant trois ou quatre mois des douze ouquinze shillings par semaine quils reçoivent de leur trades-unions ou desautres. Ne leur arrive-t-il pas souvent dailleurs de payer des cotisationspresque obligatoires pour soutenir dautres ouvriers dans une grève prolongée!Personne ne désire voir les ouvriers vivre avec la moitié de leur salaire, maissi pour soutenir des grèves contre leurs patrons ils peuvent mettre de côté cescotisations, il est évident quils peuvent tout aussi bien les joindre à leursépargnes. Nous savons aussi que la quantité dargent dépensé en boissons esténorme ; elle est dans notre pays de cent quarante millions de livre par an, ouenviron quatre livres par an pour chaque homme, femme et enfant. La moitiéau moins de cette somme peut être épargnée, au grand avantage de la santé etde la morale, et de cette façon les classes ouvrières pourraient mettre de côtéchaque année une somme à peu près égale au revenu de la nation.
  • 82. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 82 Chapitre X Propriété foncière 64 et 65. La terreRetour à la table des matières 64. et 65. Nous avons suffisamment considéré les difficultés qui surgissentdans les relations du travail et du capital, deux des instruments de la produc-tion ; nous allons maintenant aborder une autre partie de léconomie politiqueet rechercher comment se distribue le troisième instrument, la terre. La terre est occupée de diverses manières dans les différents pays. Cestune affaire de coutume, et dans le cours des temps, la coutume se modifielentement. La manière dont les fermes sont possédées et administrées de nosjours en Angleterre, ne ressemble en rien à celle dont la terre est occupée enFrance, en Norvège, en Russie et même aux États-Unis ; elle nest pas nonplus la même quen Angleterre il y a quelques siècles. Ce qui convient à uneplace et dans un certain état de la société ne conviendra pas nécessairementdans dautres circonstances. Nous allons considérer comment sassocient lesinstruments de production, la terre, le travail et le capital; ils sont quelquefoisfournis tous trois par la même personne, quelquefois par des personnesdistinctes.
  • 83. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 83 Dans le système de lesclavage, par exemple, comme il existait dans lesétats de lAmérique du Nord, le propriétaire dune plantation possédait tout à lafois la terre, le travail et le capital. Strictement parlant, un esclave nest pas untravailleur parce quil ne peut vendre son travail à son profit, ni travaillercomme il lentend. Sa position ressemble plutôt à celle du cheval qui tire lacharrue, à celle dune simple bête de somme. De même quun fermier possèdeses chevaux, ses vaches, ses porcs, qui sont une portion de ses biens, lepropriétaire desclaves regarde ceux-ci comme une partie de son capital. Letravail servile se faisant à contre-cœur, sans espoir de récompense, estdhabitude mal ordonné, mal employé. Il est dailleurs à peu près inutiledexaminer si lesclavage est bon ou mauvais au point de vue économique,puisque la morale le réprouve absolument. Nous pouvons représenter la manière dont les instruments de la productionse distribuent dans l’esclavage, par le diagramme suivant : TerrePropriétaire desclaves Travail Capital Dans une grande partie du monde, le gouvernement prend la place despossesseurs de la terre et prélève la rente à laide de collecteurs dimpôts. Lefermage est aux mains de pauvres paysans qui trouvent le capital quand ilspeuvent et font ainsi tout le travail. Nous avons alors l’arrangement suivant :Gouvernement TerrePaysan Travail Capital Ce système existe de nos jours en Turquie, en Égypte, en Perse et dansbeaucoup de contrées de lOrient, il se rencontre aussi dans les Indes anglai-ses, sous une forme un peu altérée. Après lesclavage, cest le pire de tous lessystèmes, parce que le gouvernement peut fixer la rente comme il lui plaît etquil est difficile de distinguer entre la rente et les impôts. Quand la récolte estmauvaise, les paysans (ryots) sont incapables de payer les collecteurs ; ilssendettent et demeurent privés de toute ressource. Dans un autre système – l’un des meilleurs quand on peut l’appliquer - lepropriétaire de la terre est le paysan lui-même, qui travaille avec ses propresbras et se procure aussi le capital nécessaire. Dans ce système comme dansl’esclavage, tous les instruments de production sont dans les mêmes mains :
  • 84. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 84 TerrePaysan Travail Capital Mais sous tous les autres rapports, il est lopposé de lesclavage. Sesavantages sont évidents. Le travailleur étant maître de sa ferme et de tout cequi sy trouve, est un homme indépendant qui a tous les motifs de travailleractivement et daccroître ses épargnes. Tout perfectionnement, si faible quilsoit, quil peut apporter à sa ferme, est autant d’ajouter à sa richesse et à cellede sa famille après lui. Cest ce quon appelle la magie de la propriété. Cesentiment, quil travaille entièrement pour son bénéfice et celui des siens,accroît dune façon presque magique son inclination au travail. Dans les paysnouveaux, tels que les territoires de lOuest des États-Unis, le Canada, lescolonies de l’Australie et du Cap, ce mode doccupation de la terre paraitconvenable, parce que le sol y est a bon marché et quil faut peu de capitalpour attendre la première récolte. Dans ces pays il ne faut ni engrais coûteux,ni machines perfectionnées ; le drainage et lamendement des terres y sontinutiles. L’objection quon peut faire à ce mode de propriété est que celui qui faitde ses propres mains le travail dune ferme, doit être nécessairement unhomme pauvre et inhabile. Sil était riche, il préfèrerait sans doute acheter letravail des autres, et devenir un capitaliste ; sil était un fermier réellementhabile, ce serait pitié de perdre ses soins sur une petite ferme, quand avec unedivision plus grande du travail, il pourrait diriger avec profit un établissementde plus dimportance. Pauvre, son capital sera absorbé en grande partie parlachat de son cottage et de ses granges et par lacquisition de sa terre. Il ne luien restera que fort peu pour les perfectionnements, pour se procurer de bonsinstruments qui lui épargnent du travail, et de bonnes races de chevaux, devaches et de porcs ; aussi, à moins que sa terre ne soit nouvelle et très fertile,il ne retirera pas un grand profit de ses peines. Grâce à la magie de lapropriété, il pourra travailler très activement, et pendant de longues heures,mais il ne le fera pas dune manière économique et il restera pauvre en dépitde ses rudes efforts. Les paysans propriétaires qui existent encore en Suisse,en Belgique, en Norvège, en Suède et dans quelques autres parties delEurope, travaillent presque nuit et jour pendant lété ; malgré tous leurs soinset leur économie, ils deviennent rarement riches et ne retirent du sol que dequoi vivre simplement. Trop souvent, le paysan propriétaire, sil nest pas très prévoyant, se trouveà court dargent après une ou deux mauvaises saisons. Il est alors tentédemprunter de largent, de vendre son bois ou dautres produits avant quils nesoient prêts pour le marché, enfin de sendetter. Quand sa ferme a augmenté de
  • 85. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 85valeur et pourrait donner quelque rente, il lhypothèque, cest-à-dire quil ladonne en garantie de ses dettes. Le préteur sur hypothèques devient alors enpartie propriétaire de la terre et du capital et larrangement tend à prendre cetteforme : TerrePrêteur Capital CapitalPropriétaire Travail 66: Propriété foncière en AngleterreRetour à la table des matières À mesure que lagriculture deviendra une science, elle exigera plus dhabi-leté, un capital plus grand, et le système anglais se répandra probablement. Ilcomporte une très grande division du travail et les différentes classes socialesy prennent part à peu près de la manière suivante : TerrePropriétaire Capital CapitalFermier TravailTravailleur Travail La terre est habituellement possédée par quelque personne riche qui désireavoir de grandes propriétés, sans lembarras de les faire valoir. En ce quiconcerne la terre seule, cette personne est propriétaire dun agent naturel, et larente qu elle reçoit est une rente véritable ; mais outre cela il y a aussi desbâtiments, des routes, des clôtures, un drainage et dautres améliorations quisont sa propriété ; sous ce rapport elle est capitaliste et le profit quelle enretire est de lintérêt.
  • 86. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 86 Le fermier est un homme instruit et habile, possédant un capital considé-rable. Il loue la terre et les installations au propriétaire, y introduit du bétail,des chariots, des instruments perfectionnés de toute espèce et emploie alorsdes ouvriers à la journée pour faire le travail manuel, tandis que lui-mêmes’occupe de la direction, tenant les comptes, faisant les ventes et les achats,etc. Le travailleur agricole, généralement parlant, nest rien quun travailleur ;il vit dans un cottage loué probablement au fermier ou au propriétaire et il naque peu de motifs de travailler plus quil ne faut, puisque le profit appartient àson maître. Il y a dans ce système de grands avantages, comme aussi de grands incon-vénients. Le fermier, qui est un homme intelligent, versé dans lagriculture, àla tête d’un capital important, peut adopter toutes les inventions nouvelles ettirer le plus grand parti possible de la terre et du travail. Cest aussi unavantage quil ne possède pas la terre et le capital fixe, parce que tout sonpropre capital reste libre et lui permet de se procurer des instruments et desengrais plus coûteux, de meilleures races de bétail. Enfin le système estfavorable aux grandes fermes, où lon peut établir une grande division dutravail, comme dans une manufacture ; il en résulte quelques-uns des avanta-ges que nous avons exposés comme étant le résultat de cette division (paragr.25 à 29). Les désavantages du mode de fermage anglais sont également grands,surtout en ce qui concerne les travailleurs, qui forment la classe la plusnombreuse. Ils nont rien de lindépendance des paysans propriétaires ; quandils sont congédiés ou trop vieux pour travailler, ils nont guère pour asile quele « Workhouse ». Leurs salaires ont été jusquici très bas, rendant lépargneimpossible, mais cet état de choses est dû en partie aux mauvaises lois despauvres qui existaient en Angleterre et au nombre excessif douvriersindigents et ignorants. Quand les lois des pauvres samélioreront, quand lestravailleurs agricoles, plus instruits, semploieront comme dans les manu-factures, à faire marcher des machines, il ny a aucune raison pour quilsnobtiennent pas de bons salaires et ne deviennent indépendants, comme lesartisans. Dans le système anglais, tout dépend de la nature du contrat entre lepossesseur de la terre et le fermier-capitaliste. Beaucoup de grands proprié-taires, en Angleterre, refusent de louer leurs terres pour de longues périodes.Ils veulent avoir des fermiers qui ne soient que des locataires à volonté, quilspuissent expulser de leurs fermes en les avertissant un an davance, les privantainsi de la valeur de tous les perfectionnements quils ont apportés silsviennent à offenser le grand propriétaire. Il est facile de comprendre où ilsdésirent en venir : ils veulent être des seigneurs et mener les affaires sur leursterres comme sils étaient de petits rois. Cela s’appelle linfluence territorialeet des gens qui sont devenus riches à fabriquer du fer ou des articles de coton,achètent souvent des terres à haut prix pour jouer au grand seigneur. Les
  • 87. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 87contrées rurales de lAngleterre, de lÉcosse et de lIrlande, sont encore, enréalité, sous Je système féodal. Nous ne pouvons dans ce petit livre considérer la chose quen ce quiconcerne léconomie politique, et à ce point de vue le système que nousvenons de décrire est mauvais. Les locataires a volonté nont aucun motifdaméliorer leurs fermes : ce serait un motif pour le propriétaire de lesexpulser ou daugmenter la rente. On comprend généralement, il est vrai, quecelui-ci nusera pas de son pouvoir, et beaucoup de fermiers agissent commesils étaient sûrs de conserver leurs fermes ; sils sont congédiés malgré cela,cest un véritable vol quon leur fait, et en tout cas, ils ne peuvent jamaisgoûter lindépendance dont tout homme doit jouir. Nous devons nous rappelertoujours que les lois doivent être faites, non au bénéfice dune classe, mais aubénéfice de toute la nation. Celles qui concernent les rapports des propriétaireset des locataires ont cependant été faites par les propriétaires, et .plutôt pourleur agrément personnel que pour le bien de lagriculture. Il y a deux manières de remédier à ce malheureux état de choses, savoir : 1° Par un système de baux à long terme ; 2° Par le droit du locataire, ou tenant right. 67. Tenure par bail (leasehold).Retour à la table des matières Un bail est le consentement formel de louer une terre ou des maisons à unlocataire pour un certain nombre dannées, pour une rente fixe, et suivantcertaines conditions, soigneusement établies pour prévenir les contestations.Quand une terre est louée à un fermier par un bail de trente années ou plus,elle devient presque sa propriété, parce que dans les premières années de sonterme, il peut avec son capital apporter de grandes améliorations dont il est sûrde profiter avant la fin de son bail. Dans lest de lAngleterre et de lÉcosse, oùles fermes sont les plus importante, et les mieux dirigées, ces longs baux sontle mode ordinaire de location de la terre. Cest certainement lun des meil1eursarrangements pour encourager les bons fermages, et il présente peu dincon-vénients si ce nest que le fermier négligera les perfectionnements vers la finde son bail.
  • 88. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 88 68. Tenant rightRetour à la table des matières Une autre bonne mesure est celle qui donne au locataire congédié le droitde réclamer la valeur de toute amélioration non épuisée, quil peut avoirapportée à sa ferme. Un fermier peut prouver sans difficulté combien il adépensé pour bâtir ses granges, ses étab1es, ses porcheries, etc., pour ledrainage, pour létab1issement des chemins et des c1ôlures, pour lamende-ment des terres et 1es engrais. Les personnes qui ont lexpérience des culturespeuvent fixer exactement le temps pendant lequel chaque améliorationdonnera du profit, de façon à évaluer la perte du locataire qui doit quitter laferme. On peut aussi estimer la somme qu’il doit recevoir comme compensa-tion, et le propriétaire, sil veut le renvoyer, est obligé de lui payer cettecompensation. Il la regagnera en augmentant 1a rente du nouveau fermier. Ce droit, quoique inconnu dans 1a plus grande partie de l’Angleterre, nestpas du tout nouveau ; il a existé longtemps dans le nord de 1Irlande, ou onlappelle Ulster tenant right. Le 1ocataire nouveau paie à lancien une sommeconsidérable pour lavantage dentrer dans une ferme qui a reçu des améliora-tions diverses, ce qui a pour résultat pratique dempêcher le propriétaire decongédier un bon fermier comme il lentend. Dans le Yorkshire également,cétait la coutume dindemniser le locataire sortant, et il ny a aucune raisonpour que la coutume ne devienne un droit légal, étendu au pays tout entier. Laloi sur les terres dIrlande (Irish Land Act) de M. Gladstone a déjà établi pourlIrlande un système à peu près semblable. Si on veut que la terre serve à sonvéritable but et non au plaisir ou à lorgueil de quelques propriétaires, il fautobliger ceux-ci à accorder de longs baux, par exemple de trente à cinquanteans, ou bien à payer la compensation, fixée par un jury, qui appellerait entémoignage des personnes au courant des exploitations agricoles.
  • 89. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 89 69. Origine de la rente.Retour à la table des matières Il est très important de comprendre exactement doù provient la rente, carsans cela, il est impossible de voir pourquoi le propriétaire peut venirsemparer dune part considérable du produit, sans avoir dautre peine. Le faitest que nous ne pouvons nous débarrasser de la rente ; elle doit aller à lun ouà lautre, et tout ce que nous pouvons nous demander, cest sil doit y avoirbeaucoup de propriétaires recevant de petites rentes ou peu de propriétairesrecevant de grosses rentes. La rente provient de ce fait que les différentes pièces de terre ne sont paségalement fertiles, en dautres termes quelles ne donnent pas le même produitpour le même travail. Cela peut provenir de différences dans la qualité du sol,ou dans les quantités de chaleur et dhumidité quil reçoit. Si la terre avait unesurface unie, la même partout, si elle était tout entière labourée et cultivée dela même façon, la rente nexisterait pas. Mais la surface de la terre, commenous savons, a des collines et des vallées, ici des plaines fertiles, là du sablearide et des pierres. Si le sol est bon, sil est situé favorablement pour ycultiver des céréales ou dautres produits, son possesseur obtiendra plus, enéchange de son travail, que sil navait quune mauvaise pièce de terre. Dans lecas même où chacun posséderait la ferme quil cultive, ceux qui feraient valoirles meilleures pièces en retireraient une rente, parce quils obtiendraient unproduit plus grand. Ainsi, en accordant à tous le même salaire, il resteraitquelque chose en plus aux heureux possesseurs de la meilleure terre. Si au lieude la travailler eux-mêmes, ils la louent à dautres, ils en retireront une rentequi dépendra de la richesse et des autres avantages de la terre. Il est maintenant facile de voir comment sétablit le montant de la rente. Laterre qui produit juste assez pour payer le salaire des ouvriers qui la travaillentet lintérêt du capital quils exigent, ne donnera aucune rente. Pour lesmeilleures terres, la rente consistera dans lexcédent de leur produit sur celuides terres les plus pauvre, après qu’on a fait la part du plus ou moins de travailet de capital dépensé. Nous pouvons aussi considérer la chose autrement. Le prix du grain estdéterminé par les frais de sa production sur une terre qui paie juste lesdépenses de culture. En effet, sil faut plus de grains, cest sur de pareillesterres que nous devons nous les procurer, les meilleures étant depuis long-temps occupées. Cependant, les grains de même qualité se vendent tous aumême prix, quels que soient les frais de production ; la rente de la terre plus
  • 90. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 90fertile sera donc lexcédent du prix de son produit sur celui de la terre qui paiejuste le cultivateur, sans rien au delà.
  • 91. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 91 Chapitre XI Échange 70. Comment léchange sétablit.Retour à la table des matières Un des moyens les plus importants que nous possédons daccroître larichesse, consiste dans léchange, -cest-à-dire à donner les choses dont nousnavons pas besoin, en retour de celles dont nous avons besoin. La richesse,comme nous lavons vu, est faite de toutes les choses qui nous sontactuellement utiles, parce que nous nen avons pas assez à notre portée, et quipeuvent se transmettre à une autre personne. Quand le besoin que nous avonsdune espèce de commodité est satisfait, nous nen voulons plus davantage,mais nous en désirons dune autre espèce. Il en résulte que léchange produitconstamment un gain dutilité. Certaines personnes ont objecté quil ne peutproduire aucun bien parce que la chose donnée égale en valeur la chose reçue.Dautres ont dit que si lune des parties profite, ce ne peut être évidemmentquaux dépens de lautre. Daprès cette idée, le commerce consisterait à essayerde dépouiller son voisin. Ce qui est donné égale bien en valeur ce qui est reçu,
  • 92. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 92mais ne légale pas en utilité, et laccroissement de lutilité est le but de touteproduction et de tout commerce. Nous ne payons pas les choses en proportion de leur utilité ; sans cela, lairet leau seraient les plus coûteux de toutes les choses. Bien que le pain soit, lesoutien de la vie, on peut sen procurer une bonne portion pour quatre ou sixpence. Pour essayer de comprendre ce paradoxe apparent, nous devons fixerexactement ce que lon entend par « valeur ». 71. Quest-ce que la valeur ?Retour à la table des matières Quand on échange une marchandise contre une autre, on se pose cettequestion : combien donnera-t-on de lune, pour telle quantité de lautre. On ditque certaines choses ont beaucoup de valeur, comme une montre dor, unebague en diamants, parce quen les changeant nous pouvons obtenir unegrande quantité dautres objets. Les cendres ont peu ou point de valeur, parceque nous ne pouvons rien obtenir en les échangeant. Ce mot de valeur est dailleurs très complexe et sert à désigner différenteschoses. Nous pouvons dire que la quinine a de la valeur pour guérir lesfièvres, que le fer a de la valeur pour reconstituer le sang, que leau a de lavaleur pour éteindre les incendies. Nous nentendons pas ici une valeurdéchange car la quinine guérirait tout aussi bien les fièvres, ne coûtât-ellequun penny lonce au lieu denviron dix shillings. Leau, pourvu que nous latrouvions au bon moment, éteint un feu, quel que soit son prix. Il est doncclair que dans beaucoup de cas, nous voulons parler dune valeur dusage. Leterme de valeur est donc ambigu. Il y a une valeur dusage et une valeurdéchange, et beaucoup de choses auxquelles on attribue communément unefaible valeur déchange, ont une grande valeur dusage. Cette dernièreexpression représente simplement lutilité dune chose plutôt lutilité de tellepartie de cette chose que nous pouvons actuellement employer. Ainsi, lavaleur dusage de leau équivaut à lutilité de leau que nous buvons, de celleavec laquelle nous lavons, nous faisons la cuisine, nous arrosons les routes,mais cette utilité si grande quelle soit ne peut évidemment sentendre de leauqui nous est nuisible, comme en cas dinondation, de maisons humides, demines envahies, etc.
  • 93. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 93 Nous pouvons maintenant apprécier toute la vérité de cette remarque deléconomiste italien Genovesi : « Léchange consiste à donner le superflu pourle nécessaire », ou plutôt, comme je dirais, le comparativement superflu pourle comparativement nécessaire. Celui qui a trop dune chose a déjà joui de toutle bien quelle peut lui faire, mais il a sans doute besoin dune certaine quantitédun autre article. Léchange, comme un acte de merci, bénit celui qui donne etcelui qui reçoit, car ce que chacun reçoit lui est nécessaire et possède une trèsgrande utilité. En Angleterre, par exemple, nous possédons de grandes quantités dehouille ; la France produit du bon vin en abondance. Nous ne pouvons guèreavoir de vin en Angleterre sans le demander à la France ou à quelques paysétrangers ; la France de son côté a besoin de beaucoup de houille. Il estévident quil résultera un grand gain dutilité si nous donnons une partie decette houille comparativement superflue, en échange dune partie des vinsabondants de France. On a fait cette objection au commerce, quil est stérile et ne produit pas denouvelles marchandises. Il nexiste ni plus ni moins de houille ou de vin aprèsquils sont échangés quauparavant, mais en économie politique, nous nousoccupons dutilité et de richesse ; la question est de voir si les choses sontutilement consommées ou non. Or, ce qui n’est pas une richesse quand elle estconsommée par une certaine personne, le devient quand on la passe à uneautre pour être consommée. Quoique léchange ne puisse créer les éléments dela richesse il nen crée pas moins de la richesse en donnant de lutilité à ceséléments. 72. La valeur signifie proportion dans léchange.Retour à la table des matières Quand nous parlons de la valeur échangeable dune chose, nous avons envue la quantité de telle autre chose que nous pouvons en obtenir. Cela dépendnaturellement de la nature de cette autre chose. Évidemment, je puis meprocurer pour un shilling beaucoup plus de pommes de terre que de pain, plusde pain que de bœuf, plus de bœuf que dextrait de bœuf. Par conséquent,quand nous parlons de la valeur dune chose, nous devons toujours dire à quoinous la comparons. Le mot valeur signifie seulement que telle quantité dunechose est donnée pour telle quantité dune autre, et cest la proportion de cesquantités qui mesure la valeur. On peut dordinaire avoir une tonne de fer engueuse pour un quarter de blé : la proportion est ici de un à un. Pour avoir une
  • 94. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 94tonne de cuivre, nous devrions probablement donner trente quarters de blé : laproportion est ici de un à trente. Il ne peut y avoir de valeur déchange sansproportion, tant dune chose pour tant dune autre. Ordinairement, nous mesurons la valeur par le prix. Le prix est la quantitéde monnaie que nous donnons pour une chose. La proportion se trouve, dansce cas, entre la quantité de monnaie et la quantité de marchandises que nousen obtenons, comme quand nous donnons soixante shillings pour dix mètresde tapis. Nous verrons plus loin que la monnaie est aussi une commodité, quia son utilité et sa valeur comme les autres commodités. Cest une grandefacilité de toujours se représenter et désigner les valeurs en monnaie, parceque nous pouvons ainsi comparer rapidement la valeur dune chose avec cellede nimporte quelle autre. Si une livre de pommes de terre coûte un penny, unelivre de pain trois pence, et une livre de bœuf neuf pence, nous voyonsaussitôt quune livre de bœuf a la même valeur que trois livres de pain et neuflivres de pommes de terre et nous pouvons juger de combien nous devonsnous servir. 73. Lois de loffre et de la demande.Retour à la table des matières Le moment est venu de comprendre comment la valeur des choses estgouvernée, comment elle change de temps en temps. Les lois principales quigouvernent la valeur sappellent les lois de loffre et de la demande ; elles sonttrès importantes. Loffre représente la quantité de marchandises que les gensconsentent à échanger pour une certaine valeur et la demande la quantité demarchandises que les gens consentent à prendre en échange ; mais avantquune personne puisse juger combien elle désire acheter dune espèceparticulière de marchandise, elle doit en connaître le prix, cest-à-dire saproportion avec la monnaie. Si le prix du pain, au lieu dêtre de trois pence,monte à quatre pence la livre, le pauvre se décidera peut-être à prendre moinsde pain, et à acheter plus de pommes de terre. Si le bœuf, au lieu de neufpence, monte à un shilling ou quatorze pence la livre, certaines personnesrefuseront tout à fait den acheter et dautres en achèteront moins quaupara-vant. Loffre des choses varie de la même façon : si le prix de la viandeaugmente, les fermiers qui possèdent du bétail lamènent au marché, dans lebut de réaliser un bon profit en le vendant ; si les prix tombent ils gardent leurbétail pour le vendre plus tard. Les lois de loffre et de la demande peuvent ainsi sétablir: Une augmen-tation de prix tend à produire une offre plus forte et une demande plus faible ;une diminution de prix tend à produire une offre plus faible et une demandeplus forte. Réciproquement, une augmentation de loffre ou une diminution de
  • 95. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 95la demande tend à diminuer le prix, et une diminution de loffre ou uneaugmentation de la demande tend à augmenter le prix. Ces lois sont si importantes que je vais les représenter dans un tableau. Prix. Offre. Demande. Plus haut. Plus forte. Plus faible. Plus bas. Plus faible. Plus forte. Nous pouvons maintenant comprendre comment se détermine le prix dechaque marchandise. Le prix doit être tel, que la quantité demandée à unmoment donné soit égale à la quantité offerte. Si ceux qui veulent desmarchandises à un certain prix ne peuvent les obtenir, ils doivent en offrir unprix plus élevé, pour engager dautres personnes à vendre. Plus haut sera leprix, plus forte sera loffre, comme nous lavons vu ; en outre, si quelquespersonnes, sur un marché, offrent un prix plus élevé, la chose est vite connuedes autres vendeurs. Quand la femme du fermier porte un panier de beurre aumarché de la ville voisine, elle voit bien vite si loffre est plus forte ou plusfaible que dhabitude. Si les acheteurs sont rares et peu disposés à acheter, ellecommence à craindre davoir à reporter son beurre non vendu, et de retournersans la vaisselle, le calicot et les autres objets quelle avait lintention dacheteravec largent. Elle demande alors un penny ou deux pence de moins à la livreet les autres marchands de beurre sont obligés dabaisser aussi leurs prix, carpersonne ne voudrait acheter à une femme du beurre à 1fr.80, sil pouvait senprocurer daussi bon à 1fr.60 chez sa voisine. Si dun autre côté, peu de mar-chands ont apporté du beurre au marché, ou quil y ait beaucoup dacheteursavec de largent dans leurs poches, la scène change entièrement. Ceux qui ontapporté du beurre, voient quil leur sera facile de vendre tout ce quils ont ;cest au tour des acheteurs de sinquiéter dacheter avant que tout ne soit parti,et leur empressement montre bientôt aux vendeurs quils peuvent élever leursprix. Cest ce marchandage - les vendeurs demandant le plus haut prix quilspeuvent, les acheteurs proposant le plus bas quils jugent acceptable - quidétermine le prix de marché de chaque commodité. Le prix de marché est tel quà ce prix la demande est égale à loffre. Laquantité de beurre ou de tout autre commodité vendue doit égaler celle qui estachetée, car elle nest vendue quaprès avoir été achetée, mais le prix sétablirade lui-même en conséquence.
  • 96. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 96 74. La valeur dépend-elle du travail ?Retour à la table des matières Nous touchons à cette importante question : La valeur est-elle le résultatdu travail, ou comment est-elle en relation avec lui ? Certains économistes,observant que quand une chose a beaucoup de valeur, comme lor parexemple, les hommes dépensent beaucoup de travail pour lobtenir, ont dit quele travail dépensé est lorigine de la grande valeur. Cest une grande erreur, carà ce compte, toute chose qui a coûté beaucoup de travail aurait une grandevaleur, et chacun sait quil nen est pas ainsi. On peut dépenser beaucoup detravail pour écrire, imprimer et relier un livre, mais si personne nen veut, celivre na que la valeur du vieux papier. Quel travail navait-il pas fallu pourpercer le tunnel sous la Tamise et cependant, peu de gens le traversant, cetunnel neut que peu de valeur jusquà ce quon y eût établi un chemin de fer. Ilest donc tout à fait certain que le travail seul, appliqué à une chose, ne luidonne pas de valeur : le travail doit être tel quil rende la chose utile. Dun autre côté, certaines substances peuvent avoir beaucoup de valeur,qui ont coûté peu ou point de travail. Quand il arrive à un berger australien deramasser une pépite dor dans la montagne, il ne dépense pour cela aucuntravail appréciable et cependant cet or a tout autant de valeur quun autre, enproportion de son poids. Certaines mines produisent de grandes quantités dor;dautres, dont le creusement a coûté tout autant nen produisent que fort peu ;lor dune mine se vend pourtant au même prix que celui dune autre, enproportion de son poids et de sa finesse. Il est donc bien certain que le travailnest pas la cause de la valeur. Lor a de la valeur parce que beaucoup depersonnes désirent acquérir plus dor quelles nen ont déjà et toutes les foisquune chose a de la valeur, cest parce que quelquun en a besoin. Nous pouvons considérer la chose dune autre façon. Sil était possible dese procurer une chose de valeur, comme lor, avec peu de travail, beaucoup degens se feraient chercheurs dor. On produirait ainsi beaucoup dor qui, si lesbesoins sont restés les mêmes, aurait autant de valeur que lancien. Personne,cependant, ne désire une quantité indéfinie daucune substance, et la richesse,comme nous lavons vu, doit être limitée ; si donc lor devenait aussi abondantque le fer ou le plomb, il lui serait impossible de conserver la même valeurquaujourdhui. Le peuple en aurait beaucoup plus quil ne pourrait enemployer pour les bijoux, les montres, les dorures et le reste, et il en resteraiten excès pour faire des vases et des bassins, usage pour lequel il est moinsindispensable. Le sujet séclaircit ainsi pour nous. Quand une substance peutse produire en abondance avec peu de travail, le peuple est bientôt satisfait desquantités quil en possède ; il nen désire pas plus, ou du moins il le désire
  • 97. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 97moins vivement. Il en résulte, quil se refuse à donner pour lacquérir beau-coup de richesse. Le travail dépensé pour produire une commodité nen affectedonc pas la valeur, à moins quil ne modifie les quantités dont le peuple abesoin et ne rende ainsi une nouvelle portion de cette commodité plus oumoins utile quauparavant. 75. Pourquoi les perles ont-elles de la valeur ?Retour à la table des matières Pour mieux faire comprendre ce qui précède essayons de répondre à cettequestion difficile ; Plonge-t-on à la recherche des perles parce quellesatteignent un haut prix, ou bien les perles atteignent-elles un haut prix parcequil faut plonger pour les obtenir ? La pêche des perles est très difficile et trèsdangereuse. Les plongeurs doivent gagner à laide de poids les profondeurs dela mer et retenir leur respiration pendant quils sont occupés à rassembler lescoquilles dhuîtres au fond. Le nombre de bonnes perles qu’ils recueillent ainsiest fort fable relativement à la peine quelles exigent. Il en résulte quenmoyenne, ils doivent recevoir un prix élevé pour ce quils trouvent ; le salaire,sans cela, ne serait pas proportionné au travail. Ce fait seul, cependant,nexplique pas la grande valeur des perles, car autrement, la nacre où on lestrouve aurait autant de valeur quelles-mêmes. La nacre est au contraire unematière de peu de prix. Dailleurs, si cétait simplement une question detravail, un plongeur qui, nimporte où, rapporterait à la surface une pierre ouune coquille quelconque pourrait en demander un prix très élevé parce quilaurait plongé pour l’avoir. La vérité est que les perles ont de la valeur parceque beaucoup de dames nont pas encore de colliers de perles et quellesdésirent en avoir, et que celles qui en possèdent déjà en veulent davantage etde plus belles. En un mot, les perles ont de la valeur parce quelles sont utilesaux dames qui veulent plus de bijoux ornés de perles : elles leur sont utilesparce quelles nont pu jusquà présent sen procurer autant quelles levoudraient ; elles nont pu enfin sen procurer beaucoup parce quil est difficiledaller les chercher au fond de la mer ; nous avons de la sorte toute la théoriede la valeur et du travail. Le travail gouverne loffre, l’offre règle les besoins,les besoins déterminent la valeur.
  • 98. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 98 Chapitre XII Monnaie 76. Troc.Retour à la table des matières Quand léchange se fait en donnant une commodité pour une autre, parexemple un sac de froment pour une tranche de lard, ou un livre pour untélescope, il porte le nom de troc. Le commerce se fait encore de cette façonchez les peuples on civilisés ; le voyageur qui se rend dans lintérieur del’Afrique centrale emporte une provision de grains, de colliers, de couteaux,de morceaux de fer, de miroirs, etc., que les naturels acceptent avec plaisir enéchange de nourriture ou de leurs services. Le peuple troque quelquefoisencore certaines choses en Angleterre et aux États-Unis, mais le fait est rare àcause de lembarras quil occasionne. Si, par exemple, jai besoin dun télescope, en échange dun livre, je devraiprobablement faire beaucoup et de longues recherches avant de trouver unepersonne qui ait un télescope de trop, et qui consente à léchanger contre monlivre. Il est peu à prévoir que celui qui possède un télescope ait justementbesoin de ce livre particulier. Une autre difficulté est que le livre nauraprobablement pas la même valeur que le télescope, quil vaudra plus ou moins.Celui qui possède un bon télescope ne peut le couper en deux et en vendre unmorceau à lun, un morceau à lautre; il détruirait ainsi toute sa valeur.
  • 99. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 99 77. Avantages de la monnaie.Retour à la table des matières Avec laide de la monnaie, toutes les difficultés du troc disparaissent. Eneffet, la monnaie est quelque commodité que le peuple tout entier consent àrecevoir en échange, et qui peut se diviser en fractions de toute valeur.Presque toutes les commodités peuvent servir de monnaie en labsence dunematière meilleure. Le grain était autrefois employé à cet usage dans les paysagricoles. Chaque fermier avait sa provision de grains dans son grenier ; silvoulait acheter un cheval ou un chariot, il portait à son voisin un certainnombre de sacs de grains en échange. Supposons maintenant, le grain servantde monnaie, quun fermier veuille céder un chariot pour une charrue ; il na pasbesoin pour cela de rencontrer une personne qui accepte le chariot et donneune charrue en échange. Il leur suffit de trouver un fermier qui accepte lechariot et donne du grain et un autre qui donne une charrue et reçoive dugrain. Aucune difficulté, non plus, si le chariot et la charrue ne sont pasdégale valeur ; si le chariot vaut davantage, le fermier pour léchanger, rece-vra avec la charrue, une certaine quantité de grains, pour parfaire ladifférence. La monnaie agit ainsi comme intermédiaire de léchange, quellefacilite en divisant en deux lacte du troc :Vente Chariot MonnaieAchat Charrue Mais tout en divisant un acte unique en deux actes séparés, elle rend cesderniers beaucoup plus faciles à accomplir parce quils nont pas besoin delêtre par la même personne.
  • 100. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 100 78. La monnaie comme mesure de la valeur.Retour à la table des matières Quand on emploie la monnaie dans léchange, on dit que celui qui la reçoitvend des marchandises et que celui qui la donne les achète. Il y a des deux côtés un acte déchange, et en réalité les ventes et les achatsne diffèrent du troc quen ce quune des commodités données ou reçues sert àfaciliter léchange. La monnaie pourrait sappeler une commodité courante, carcest une marchandise choisie pour circuler et servir dintermédiaire dansléchange. Dans chaque vente, dans chaque achat, il doit y avoir proportion entre laquantité de monnaie et la quantité de lautre commodité. Cette proportionexprime la valeur dune commodité comparée à lautre. La valeur échangeablenest rien que cette proportion comme nous lavons déjà expliqué (paragr. 72).Quand on emploie la monnaie, la quantité qu’on en donne ou quon en reçoitpour une certaine quantité de marchandises sappelle le prix de ces marchan-dises, de sorte que le prix est la valeur représentée en monnaie. De plus,comme la monnaie, une fois introduite, semploie dans presque tous leséchanges, il en résulte un autre grand avantage, celui de pouvoir comparer lavaleur dune commodité avec celle de nimporte quelle autre. Sachantseulement combien on peut avoir de cuivre pour tant de plomb, combien defer pour tant dacier, et ainsi de suite pour le zinc et le laiton, les briques et lebois, nous ne pourrions comparer la valeur du cuivre à celle du zinc, ou celledu fer à celle du bois. Mais si nous savons que pour une once dor nouspouvons avoir 950 onces détain, 1700 onces de cuivre, 6400 onces de plombet 16000 onces de fer forgé, nous comprenons sur le champ quavec 1700onces de cuivre nous obtiendrons 16000 onces de fer et ainsi de suite. Ainsidonc lor, ou toute autre substance employée comme monnaie, sert de com-mune mesure de la valeur ; elle mesure la valeur de toute autre commodité etnous met ainsi à même de comparer entre elles les valeurs de toutes lescommodités. Cest là un immense avantage, qui permet à chacun de se figurer etdexprimer la valeur des choses en quantité dune monnaie connue de tout lemonde ; les valeurs des marchandises sont représentées par des prix quechacun comprend et quil peut comparer a dautres. La monnaie remplit doncdeux fonctions principales. Elle sert :
  • 101. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 101 1° dintermédiaire de léchange, 2° de commune mesure de la valeur. Il est très important de se rappeler toujours que la monnaie, bien quelleremplisse ce rôle utile et particulier, ne cesse jamais dêtre une commodité : savaleur est soumise aux lois de loffre et de la demande {paragr. 75) ; si laquantité de monnaie augmente, sa valeur doit diminuer, cest-à-dire quil fautdonner plus de monnaie pour la même commodité, et vice versa. 79. De quoi est faite la monnaie.Retour à la table des matières Comme nous lavons déjà remarqué, presque toutes les commoditéspeuvent servir de monnaie, et à différentes époques les vins, les bœufs, lhuiledolive, le riz, les peaux, le tabac, les coquillages, les clous ont réellement étéemployés dans les ventes et les achats. On a trouvé cependant que les métaux,pour plusieurs raisons, étaient de loin les plus convenables; et que parmi euxlor et largent lemportaient sur tous les autres. Les avantages de la monnaie dor et dargent sont évidents. Ces métauxsont portatifs, car leur valeur est si grande que sous un faible poids de métalelle égale celle dun poids considérable de blé, de bois ou dautres substances.Ils sont indestructibles, cest-à-dire quils ne pourrissent pas comme le bois,quils ne se gâtent pas comme les oeufs, qu’ils ne s’aigrissent pas comme levin et quils peuvent ainsi se garder indéfiniment sans rien perdre de leurvaleur. Un autre avantage est quil ny a aucune différence dans la qualité dumétal lui-même ; lor pur est toujours le même que lor pur, et quoiquil puisseêtre mêlé à un métal plus ou moins vulgaire, nous pouvons toujours essayer ouanalyser lalliage et nous rendre compte de la proportion de métal fin quilcontient. Ces métaux sont divisibles ; ils peuvent être divisés ou fractionnés enpièces, qui, réunies, auront autant de valeur quauparavant. Une autre qualitéde lor et de largent est dêtre si beaux, si brillants et, pour lor si pesants, quilest difficile de les imiter, avec un peu dattention et dexpérience chacun peutdire si la monnaie dor ou dargent quil reçoit, est bonne. Enfin, dernieravantage important, ces métaux ne changent pas rapidement de valeur. Unemauvaise récolte double le prix du grain, et les choses destructibles, commeles oeufs, les peaux, etc., ont des valeurs fort variables. Lor et largent, aucontraire, changent lentement de valeur, parce quils durent très longtemps etquainsi la nouvelle quantité qui sy ajoute chaque année est fort peu de chose
  • 102. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 102comparée au stock de ces métaux. Néanmoins, lor et largent comme toutesles autres commodités, changent toujours de valeur plus ou moins rapidement. 80. Monnaie métallique.Retour à la table des matières Presque tous les métaux communs, le cuivre, le fer, létain, le plomb, etc.,ont été employés pour faire de la monnaie à différentes époques, sans compterdivers alliages, tels que le laiton, le potin et le bronze. On a trouvé cependant,que le cuivre, largent et lor étaient de beaucoup préférables à tous les autresmétaux. Le cuivre, ayant une valeur relativement faible, est peu portatif.Cétait autrefois la seule monnaie de la Suède et jai vu une ancienne pièce dece pays qui consistait en une plaque de cuivre denviron deux pieds de longsur un de large. Le marchand qui avait à faire un paiement avec une pareillemonnaie, devait la transporter dans une brouette. Nous nemployonsaujourdhui le cuivre que pour les pièces de petite valeur et pour le rendre plusdur, on le convertit en bronze en y mêlant de létain. A lépoque saxonne, la monnaie anglaise était toute en argent, mais cétaitun inconvénient à la fois pour les très grands et les très petits paiements. Lameilleure méthode est demployer la monnaie dor, dargent et de bronzesuivant que chacune convient. Dans le système monétaire anglais, l’or est lamonnaie étalon et la seule dont le cours soit légal, c’est-à-dire que personne nepeut être forcé de recevoir une forte somme de monnaie en tout autre métal.Celui qui doit cent livres, ne peut se libérer de sa dette sans offrir cent piècesdor à son créancier. Le cours des pièces dargent .n’est légal que jusqu’àquarante shillings, cest-à-dire quaucun créancier n’est obligé den recevoirpour plus de quarante shillings en un seul paiement. De même le cours despièces de bronze nest légal que jusquà un shilling. 81. Quest-ce quune livre sterling ?Retour à la table des matières Le peuple anglais paie et reçoit continuellement de la monnaie en livres etcependant peu de personnes pourraient dire exactement ce que cest quunelivre sterling. Sans doute elle est représentée par une pièce appelée « souve-rain », mais quest-ce quun souverain ? Strictement parlant, un souverain estune pièce dor frappée, daprès un Acte du Parlement, dans une Monnaieanglaise, portant encore la marque authentique de cette Monnaie et ne pesant
  • 103. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 103pas moins de cent vingt-deux grains et demi. En moyenne, les souverainssortant de la Monnaie doivent peser cent vingt-trois grains deux cent soixante-quatorze, mais il est impossible de donner à chaque pièce ce poids exact, etdailleurs lusure laurait vite modifié. Le souverain a cours légal pour une livretant quil pèse cent vingt-deux grains et demi ou plus, et que sa marque nestpas effacée. Le public a dailleurs lhabitude de donner et de recevoir dessouverains qui pèsent plusieurs grains de moins que le poids légal. La loi oblige daccepter vingt shillings dargent comme équivalent dunelivre. La chose est nécessaire pour le paiement des fractions, car une piècedor, égale à la vingtième partie dune livre serait bientôt égarée ou entière-ment usée. Largent des vingt shillings na cependant pas la même valeur quelor dune livre. Sa valeur varie avec le prix en or de largent, et actuellementvingt shillings ne représentent quenviron seize shillings dor et huit pence,cest-à-dire les cinq sixièmes dune livre. On est obligé de donner aux piècesdargent une valeur moindre que celle quelles sont censées posséder pour quepersonne nait dintérêt à les fondre. Pour la même raison le métal, dans unpenny en bronze ne vaut que la sixième partie dun penny, de sorte qu’onperdrait beaucoup à fondre ou à détruire ces pièces. 82. Circulation en papier.Retour à la table des matières Au lieu demployer de véritables pièces dor, dargent, ou de bronze, on faitcommunément usage de billets portant promesse de payer de la monnaie.Quand la somme est considérable, un billet de banque est beaucoup pluscommode que la monnaie, parce que son poids est beaucoup moindre, et quila moins de chances dêtre volé. Un billet de banque de cinq livres est unepromesse de payer cinq livres à toute personne qui a le billet en sa possessionet qui le présentera en échange à la banque qui l’a émis. Le billet convertibleest celui quon peut réellement échanger contre de la monnaie dés quon ledésire, et aussi longtemps que cette condition est réalisée, il est évident que lebillet a tout autant de valeur que les pièces et quil est plus commode. La seulecrainte que lon puisse avoir est que le banquier qui a émis ces billets nait pastoujours assez de monnaie pour les rembourser quand on les lui présentera.Très souvent, des banques ont été obligées de suspendre leurs paiements,cest-à-dire de manquer à leurs engagements. Néanmoins, quand aucune autre circulation nest possible, les billets debanque remplacent souvent la monnaie. On les appelle alors billets inconverti-bles ou papier-monnaie. Chacun consent à recevoir ces billets en échange demarchandises sil croit que dautres personnes les accepteront de sa part, mais,
  • 104. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 104cette circulation en papier nen est pas moins très mauvaise parce que savaleur varie avec les quantités émises. Certaines gens peuvent ainsi payerleurs dettes avec une valeur plus faible que celle quils ont reçue. La questiondes billets de banque et .du papier-monnaie est trop difficile pour que nouslexaminions dans ce livre.
  • 105. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 105 Chapitre XIII Crédit et banque 83. Qu’est-ce que le crédit ?Retour à la table des matières Il est très important pour ceux qui veulent apprendre léconomie politique,de saisir exactement ce quon entend par crédit. On dit que Jean accorde ducrédit à Thomas quand Jean abandonne à Thomas lusage dune partie de sapropriété, comptant quil la lui rendra dans un temps donné. En un mot, toutepersonne qui prête une chose donne du crédit, et celui qui lemprunte obtientdu crédit. Le mot crédit signifie confiance et Jean croit que Thomas lui rendrasa propriété, ce qui malheureusement narrive pas toujours. Jean est lecréancier et Thomas le débiteur. Dans la plupart des cas, on nemploie pas le mot de crédit. Quand unhomme emprunte un cheval, un livre, une maison, une machine, quelque objetenfin et quil paie pour sen servir, on dit quil le loue et ce quil paie sappelleprix de location, loyer ou rente. Dans certains pays, où on nemploie pasencore la monnaie, le peuple prête et emprunte du blé, de lhuile, du vin, duriz, enfin toute commodité courante que tout le monde aime à posséder. Dansles parties de lAfrique où on produit lhuile de palme en grande abondance, lepeuple donne et obtient du crédit en huile.
  • 106. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 106 Mais dans tous les pays civilisés, cest devenu lhabitude de prêter etdemprunter de largent. Si quelquun désire une machine et na rien pourlacheter, il va emprunter de largent à la personne qui le lui prêtera auxmeilleurs termes, et il achète la machine où elle lui coûte le moins. Souventaussi celui qui vend la machine donne crédit pour son prix, cest-à-dire quilprête à lacheteur assez dargent pour lacheter. Le crédit est une chose très importante, car, bien employé, il place lapropriété dans les mains de ceux qui la feront le mieux valoir. Beaucoup degens ont une certaine propriété, qui sont incapables de se mêler daffaires ; telest le cas des femmes, des enfants, des vieillards, des invalides, etc. Quelque-fois les riches ont tant de propriétés quils se soucient peu de sengager dansles affaires, si dautres veulent le faire pour eux. Ceux mêmes qui senoccupent possèdent souvent des sommes dargent dont ils nont pas immédia-tement besoin et quils prêtent volontiers à court terme. Dun autre côté, il y abeaucoup dhommes habiles et actifs, qui pourraient établir des manufactures,creuser des mines, faire du commerce, sils avaient seulement assez dargentpour acheter les matériaux nécessaires, les outils, les bâtiments, les terrains,etc. Un homme, pour obtenir du crédit, doit déjà posséder quelque propriété,mais avec cette réserve en cas de besoin, avec une bonne réputation dhonnê-teté et de capacité, le commerçant peut toujours se procurer les capitauxnécessaires. 84. Prêts sur hypothèques.Retour à la table des matières Le crédit saccorde de beaucoup de manières différentes ; quelquefois unepersonne est aidée par un prêt permanent que lui fait un parent ou un ami qui aconfiance en elle. Des sommes énormes se prêtent, comme on dit, surhypothèque. Celui par exemple, qui a construit une filature de coton avec sonpropre argent, donne cette filature en garantie dun emprunt, cest-à-dire quillaisse le droit au créancier de la vendre si la dette nest pas payée en tempsvoulu. On dit alors que la filature est donnée en hypothèque. Beaucoup dinstitutions, telles que les compagnies dassurances, lessociétés de constructions, etc., prêtent de grands capitaux sur hypothèque etbeaucoup de riches placent leur argent de la même façon. Une grande partiedes maisons, des terres, des fabriques, des boutiques, etc., nappartiennent pasen réalité à leurs possesseurs apparents, mais bien aux prêteurs hypothécairesqui ont engagé de largent sur ces biens. En général, lintérêt, pour cesemprunts, est de 41/2 à 5 pour cent par an, quand la garantie est tout à faitbonne, cest-à-dire quand on est certain que le produit de la vente de lapropriété dépassera lemprunt. On laisse toujours une marge considérable pour
  • 107. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 107couvrir les erreurs dévaluation ou les changements de valeur. Ainsi, unemaison qui passe pour avoir une valeur de 1000 livres, ne servira de garantieque pour 700 ou 800 livres. Quand la garantie est moins sûre, parce que ledroit de propriété nest pas certain ou que la valeur est douteuse, le taux delintérêt est plus élevé et peut atteindre six ou sept pour cent et mêmedavantage. Le surplus couvre les risques, cest-à-dire quil compense pour leprêteur la chance de perdre ce quil a avancé. Les prêts sur hypothèque sontgénéralement faits sur du capital fixe, comme des maisons, des fabriques, desnavires, etc., qui durent longtemps, mais quelquefois aussi des stocks demarchandises, telles que du coton, du vin, des grains, etc., sont hypothéquésen garantie demprunts temporaires. 85. Banque.Retour à la table des matières Une grande partie du crédit, dans un pays civilisé, est accordée par lesbanquiers qui, peut-on dire, spéculent sur le crédit ou, si l’on veut, sur la dette.Un banquier mène ordinairement de front trois ou quatre espèces dopérations,mais sa vraie fonction est demprunter de largent à certaines personnes pour leprêter à celles qui en ont besoin pour acheter des marchandises. Quand un commerçant vend son stock de marchandises, il reçoit delargent en retour, argent dont il na pas immédiatement besoin, tant quilnachète pas un nouveau stock. Ceux qui reçoivent des appointements, desdividendes, des rentes ou dautres revenus périodiques, ne les dépensent pasdordinaire en une seule fois. Au lieu de garder cet argent chez eux, où il nerapporte aucun intérêt, où il peut être volé, égaré ou brûlé, ils préfèrent, avecbeaucoup de raison, le déposer dans une banque, en dautres termes, le prêter àun banquier qui sera tenu de le leur rendre quand ils en auront besoin. Engénéral, les marchands, les manufacturiers, les négociants envolent chaquejour a leur banquier 1’argent quils ont reçu, et ne gardent chez eux quequelques livres pour le change et les petits paiements. Voici les avantages principaux qui nous engagent à déposer ainsi notreargent dans les banques : 1° Largent est en sûreté, car le banquier renferme dans des coffres-forts bien fermés et gardés la nuit ; 2° Le remboursement est facile à laide de chèques ou dordres écrits autorisant les personnes qui y sont nommées à demander au banquier une somme spécifiée ;
  • 108. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 108 3° Le banquier accorde habituellement quelque intérêt pour largent qui lui est confié. Les dépôts se font dans différentes conditions. Quelquefois, le clientsengage â prévenir sept jours davance pour retirer son dépôt ; dans dautrescas, largent est prêté au banquier pour un, trois ou six mois et lintérêt estdautant plus fort que le dépôt est fait pour plus longtemps. Une grande quantité dargent se dépose en compte courant, cest-à-dire quele client place son argent à la banque, et len retire quand il veut, sans avertis-sement. Dans ce cas lintérêt est faible et même nul parce que le banquier doitgarder une grande partie de largent à la disposition de ses clients, sans savoirquand ils en auront besoin. Néanmoins, tandis que quelques déposants retirent leur argent, dautres enapportent, et il est fort improbable que les milliers de clients dune banqueimportante aient tous besoin en même temps de leurs dépôts. Il en résulte quele banquier, en plus de son capital propre, a toujours sous la main des sommesconsidérables, dont il tire profit en les prêtant à dautres clients en quête decrédit. Le banquier dispose ses prêts de différentes manières. Quelquefois,comme nous lavons déjà montré, il prête sur lhypothèque de maisons, demarchandises, dactions de chemin de fer et de fonds publics, mais il ne peutemployer à cet usage une grande partie de ses fonds à cause de la difficulté derentrer en leur possession au moment où il en a besoin. Une des manières lesplus simples de prêter largent est de permettre aux clients de dépasser leurcrédit, cest-à-dire de tirer de la banque plus dargent qu’ils nen ont déposé.Naturellement le banquier doit pour cela avoir grande confiance en son client,et recevoir des garanties soit de ce client lui-même, soit de ses amis. 86. Escompte.Retour à la table des matières Le moyen le plus répandu et le plus convenable pour un banquier dedonner du crédit et demployer ses fonds, est descompter les billets, cest-à-dire davancer de largent en échange dune promesse définie de le rembourserà une époque fixée. Supposons que John Smith a vendu pour un millier delivres darticles de coton à Thomas Jones, un boutiquier ; plusieurs mois sepasseront peut-être avant que John ne puisse revendre ces marchandises et silne possède pas grand capital, il sentend avec John Smith pour obtenir créditdes mille livres. John Smith alors tire un billet sur Jones, billet conçu à peuprès de cette façon :
  • 109. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 109 Londres, 1er février 1878. Bon pour £ 1000 A trois mois, payez en mes mains ou à mon ordre la somme de mille livres, valeur reçue. JOHN SMITH. A M. Thomas Jones. On dit alors que John Smith est le tireur du billet et Thomas Jones le tiré ;cela équivaut à laffirmation, de la part de John Smith, que Thomas Jones luidoit la somme indiquée. Si le tiré reconnaît quil en est ainsi, il lindique,quand on lui présente le billet, en écrivant au dos le mot « accepté», avec sonnom. Si maintenant, le tireur et le tiré sont des personnes d’un bon crédit, lebanquier escomptera promptement un tel billet, cest-à-dire quil le rachèterapour la somme due, en en retranchant lintérêt à cinq pour cent pour le tempsque le billet a encore à courir. Le billet est une bonne sûreté, parce que unefois quil est accepté, John Smith est tenu de payer les mille livres àléchéance, sous peine de poursuites. Ce genre de billet est souvent racheté par plusieurs personnes successive-ment, qui lendossent, cest-à-dire qui y inscrivent lordre de payer la somme àla dernière personne nommée. À léchéance, le dernier possesseur doitréclamer largent à John Smith. Si celui-ci refuse de payer, chaque endosseurpeut demander le remboursement à ceux qui lont précédé.
  • 110. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 110 Chapitre XIV Cycles de crédit 87. Lindustrie est périodique.Retour à la table des matières Chacun devrait comprendre que le commerce varie en activité, de tempsen temps, dune manière périodique. On dit quune chose varie périodiquementlorsquelle va et vient à des intervalles presquégaux, comme le soleil, ouquelle monte et descend comme les marées. Or, dans lindustrie, comme M.William Langton la fait voir il y a vingt ans, on voit se succéder des maréespresquaussi régulières que celles de la mer. Shakespeare dit avec vérité : Il y a dans les affaires humaines une marée Qui, prise au flot montant, conduit à la fortune. Quelques-unes de ces oscillations dépendent des saisons de lannée ; lesaffaires sont plus actives au printemps et en été, pour retomber en hiver. Il estrelativement facile demprunter de largent en Janvier, Février, Mars, Juin,juillet, Août et Septembre. Octobre et Novembre sont particulièrement
  • 111. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 111mauvais. Le taux de lintérêt sélève souvent alors rapidement et lesbanqueroutes pendant ces derniers mois sont plus nombreuses quà aucuneautre époque de lannée. Avril et Mai sont aussi des mois dangereux mais à unmoindre degré, et préparés davance, ils peuvent échapper au désastre. Il y a aussi dans les affaires une marée beaucoup plus longue, qui prenddordinaire environ dix ans pour monter et descendre. La cause nen est pasbien connue, mais il est hors de doute quen certaines années les hommes semontrent confiants et pleins despérances. Ils pensent que le pays va devenirtrès prospère et que, sils placent leurs capitaux dans de nouvelles manufac-tures, dans des banques, des chemins de fer, des navires ou autres entreprisesnouvelles, ils réaliseront de grands profits. Quand un certain nombre depersonnes conçoivent cet espoir, les autres ne tardent pas à les suivre, demême que dans une société quelques personnes gaies amènent la joie sur tousles visages. Ces espérances sétendent peu à peu à toutes les branches ducommerce. Les habiles proposent alors des plans de nouvelles entreprises, denouvelles inventions et ils trouvent rapidement des capitalistes pour souscriredes parts. Cela encourage dautres spéculateurs à émettre dautres propositions,et aussitôt que les actions de quelques compagnies ont monté, on suppose queles autres vont faire de même. Les plans les plus absurdes trouvent desdéfenseurs dans ces temps de grandes espérances et on en arrive ainsi à cequon appelle « la fièvre commerciale ». 88. Fièvres commerciales.Retour à la table des matières Quand les plans mis en avant pendant la fièvre commencent à sexécuter, ilfaut de grandes quantités de matériaux pour les constructions et le prix de cesmatériaux sélève rapidement. Les ouvriers qui les produisent gagnent alors dehauts salaires et les dépensent en surcroît de bien-être, en plaisirs, en achatsplus considérables dhabits neufs, de meubles, etc. Pour cette cause, la deman-de de ces articles saccroît et les commerçants font de grands profits. Mêmequand il ny a pas de raison suffisante, le prix des autres produits sélèvedhabitude, comme on dit, par sympathie, parce que ceux qui en trafiquent,pensent que leurs marchandises sélèveront comme les autres, et quilsachètent des stocks dans lespoir den tirer profit. Chaque commerçant veutalors acheter, parce quil croit que les prix sélèveront de plus en plus et que,en vendant au bon moment, la perte résultant de toute baisse subséquenteretombera sur les autres. Cet état de choses, cependant, ne peut durer très longtemps. Ceux qui ontsouscrit des parts dans les compagnies nouvelles ont à effectuer les verse-ments, cest-à-dire à trouver le capital quils ont promis. Ils sont obligés de
  • 112. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 112retirer largent quils avaient autrefois déposé dans les banques, ce qui fait queles banquiers en ont moins à prêter. Les manufacturiers, les marchands, lesspéculateurs qui font ou achètent de grands stocks de marchandises veulentemprunter de plus en plus afin dagrandir leurs affaires et vraisemblablementleurs profits. Alors, suivant les lois de loffre et de la demande, le prix delargent sélève, ce qui signifie que le taux de lintérêt, pour les courtsemprunts dune semaine à trois ou six mois, saccroît. La fièvre va croissant,jusquà ce que les spéculateurs les plus aventureux ou les moins scrupuleux enarrivent à avoir emprunté beaucoup de fois autant dargent quils nenpossèdent réellement. On dit alors que le crédit est fort étendu et une maisonqui peut-être ne possède quun capital de 10 000 livres, se trouvera obligéeden payer deux ou trois cent mille, pour les marchandises quelle a achetéespar spéculation. Cette élévation subite qui, tôt ou tard, se produit dans le taux de lintérêtest très désastreuse pour les spéculateurs. Quand ils commencèrent à spéculer,lintérêt peut-être nétait que de 2 ou 3 pour cent, mais quand il en arrive à 7 ou8 pour cent, il est à craindre quune grande partie du profit ne sen aille enintérêts à payer au prêteur du capital. En outre, ceux qui ont prêté largent, enescomptant les billets ou en faisant des avances sur la garantie des marchan-dises, sinquiètent de leur recouvrer. Les spéculateurs sont ainsi forcés à la finde commencer à vendre leurs stocks au meilleur prix possible. Aussitôt que quelques personnes commencent à vendre de cette façon,dautres possesseurs de marchandises pensent quil vaut mieux sen débarrasseravant que les prix ne tombent sérieusement. Il se produit alors une pressesoudaine pour vendre et le public, alarmé, refuse dacheter, si ce nest à prixfort réduits. Les mauvais spéculateurs se trouvent alors incapables de mainte-nir leur crédit, parce que, sils vendent leurs forts stocks avec une perteconsidérable, leur capital propre et réel sera tout à fait insuffisant pour couvrircette perte. Ils sont ainsi incapables de faire face à leurs engagements, ilssuspendent leurs paiements, en dautres termes ils font banqueroute. Cest là une fort triste chose pour les autres personnes, les manufacturierspar exemple, qui ont vendu à crédit aux banqueroutiers ; ils ne reçoivent paslargent sur lequel ils comptaient et comme eux-mêmes peut-être ont empruntépour fabriquer les marchandises, ils sont aussi amenés à la banqueroute. Lediscrédit sétend de la sorte et les maisons même qui navaient emprunté quedes sommes modestes, en proportion avec leur capital, sont en danger defaillir.
  • 113. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 113 89. Crises commerciales.Retour à la table des matières Létat de choses que nous venons de décrire sappelle crise commerciale, lacrise (du grec, χπινω, décider) étant, dans lespèce, ce moment dangereux etdécisif qui doit désigner ceux que frappera la banqueroute et ceux quelleépargnera. Cette crise est signalée par la chute soudaine des prix, du crédit, etdes entreprises. Aussitôt quelle est arrivée, tout change. Personne ne se hasarde plus àproposer de nouveaux projets ou la création de compagnies nouvelles, parcequil sait que tout le monde en général éprouve de grandes difficultés à faireface aux engagements pris. La fièvre tombe enfin, et il se trouve que beaucoupdes entreprises dont on attendait de si grands profits sont d’absurdes méprises.On proposait de faire des chemins de fer où il ny avait rien à transporter decreuser des mines où il ny avait ni houille ni métaux, de construire des naviresqui ne pouvaient marcher. Tous ces plans impraticables doivent être abandon-nés et le capital quon y a mis est perdu. Non seulement cette chute ruine les souscripteurs de ces entreprises, maiselle est cause que leurs ouvriers se trouvent sans emploi. Les projets lesmeilleurs sexécutent, il est vrai, et pendant une année ou deux ils donnent dela besogne aux constructeurs, aux métallurgistes, à tous ceux enfin quifournissent les matériaux. Peu à peu cependant, ces entreprises sachèvent etpersonne ne saventure à en proposer de nouvelles ; les gens sont effrayés parces pertes, par les banqueroutes et les fraudes révélées par la débâcle, et quandune fois quelques personnes sont effrayées les autres le deviennent bien vite,également par sympathie. Dans cet ordre de choses, les gens daffaires ressem-blent fort à un troupeau de moutons, qui se suivent sans trop savoir pourquoi.En un an ou deux, le prix du fer, du charbon, du bois, etc., est réduit au plusbas point : de grandes pertes sont subies par ceux qui créent ou vendent cesmatériaux et beaucoup douvriers se trouvent sans ouvrage. Les classes ouvriè-res ont alors moins à donner au luxe et la demande des autres marchandisesdécroît. Le commerce subit une dépression générale; beaucoup de personnesse trouvent dans la pauvreté, ou dépensent les épargnes accumulées pendantles années précédentes. Cet état de choses peut durer deux ou trois ans, jusquà ce que les spécula-teurs aient commencé à oublier leurs déconvenues, ou quune autre génération,plus jeune, ignorante de ces désastres, croie entrevoir des profits nouveaux.Pendant cette période de dépression, les gens riches qui ont plus de revenusquils nen dépensent, les placent dans les banques. Les hommes daffaires quiécoulent leurs stocks, laissent également dans les banques largent quils
  • 114. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 114reçoivent; ainsi, par degrés, le capital devient abondant et le taux de lintérêtsabaisse. Après un certain temps les banquiers, si prudents au moment de lacrise, trouvent nécessaire de prêter leurs fonds qui saccumulent, et le créditsaméliore. Ainsi commence un nouveau cycle de crédit, qui probablementsuivra le même cours que le précédent. 90. Les crises commerciales sont périodiques.Retour à la table des matières Ce serait une chose fort utile que de pouvoir prévoir l’approche dune« fièvre » ou dune crise, mais il est évidemment impossible de prédire ceschoses avec certitude. Toutes sortes dévénements, - guerres, révolutions,découvertes nouvelles, traités de commerce, bonnes ou mauvaises récoltes,etc. – peuvent venir accroître ou diminuer lactivité du commerce. Néanmoins,il est étonnant de constater le nombre de fois quune crise est survenue environdix ans après la précédente. Pendant le siècle dernier, alors que le commerce était si diffèrent de cequil est aujourdhui, il y eut des crises en 1755, 1765, 1772 ou 73, 1783 et1793. Dans le siècle présent, on en constate en 1815, 1825, 1836-39, 1847,1857, 1866 et probablement il y en aurait eu une en 1876 ou 1877 sans ladépression exceptionnelle de 1873 en Amérique. Nous voyons en ce moment(Février 1878) la grande crise qui marque lachèvement dun cycle et lecommencement du suivant. Les bonnes vendanges sur le continent dEurope et les sécheresses danslInde reviennent tous les dix ou onze ans, et il semble probable que les crisescommerciales sont reliées à une variation périodique du temps, affectanttoutes les parties du globe, et qui provient sans doute dun accroissement dansles ondes de chaleur reçues du soleil, à des intervalles moyens de dix annéeset une fraction. Une provision plus grande de chaleur augmente les récoltes,rend le capital plus abondant et le commerce plus lucratif et aide ainsi à créerces espérances doù sort la « fièvre ». Une diminution dans la chaleur du soleilamène de mauvaises récoltes, et dérange beaucoup dentreprises dans lesdifférentes parties du monde. On peut alors prévoir la fin de la fièvre et unecrise commerciale. Généralement, un cycle de crédit, comme la désigné M. John Mills deManchester, dure environ dix ans. Les trois premières années verront uncommerce déprimé, avec manque demploi, prix sans fermeté, faibles intérêts,
  • 115. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 115grande pauvreté. Il y aura peut-être alors trois années de commerce actif etsolide, avec des prix qui sélèvent modérément et un crédit qui saméliore.Viennent ensuite quelques années de commerce excité à outrance, tournant àla fièvre ou à la folie et finissant par une débâcle, comme nous lavons déjàmontré. Ce désastre occupera la dernière des dix années, de sorte quon peut,en moyenne, représenter ainsi le cycle de crédit : Années: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Commerce Commerc Commerce languissant Fièvre Chute actif e excité On ne doit pas supposer que les choses se passent aussi régulièrement quenous létablissons ici; quelquefois le cycle ne dure que neuf ou même huit ansau lieu de dix. Des fièvres et des crises moins graves surviennent parfois dansle cours du cycle et troublent la régularité. Néanmoins il est merveilleux devoir avec quelle fréquence la grande débâcle arrive à la fin du cycle, en dépitde la guerre ou de la paix et des autres causes qui peuvent intervenir. 91. Comment se garder des crises.Retour à la table des matières Ces fièvres et ces crises sont très désastreuses ; elles causent la ruine debeaucoup de personnes et bien peu de familles les traversent sans y perdredargent. Les classes ouvrières sont souvent les plus atteintes. Une fouledouvriers se trouvent sans emploi et les autres ne voyant pas pourquoi leurssalaires seraient réduits, aggravent leur situation par des grèves, qui après unecrise, ne peuvent jamais réussir. Il est par conséquent très important que toutle monde - ouvriers, capitalistes spéculateurs, tous ceux enfin qui touchent auxaffaires - se rappelle quun commerce très prospère doit être nécessairementsuivi dune réaction et dun commerce difficile. Aussi, quand la situationsemble particulièrement favorable, doit-on être exceptionnellement prudentdans le placement de son argent. En général, cest une folie de faire justementce que dautres font, parce quon peut être presque certain que trop de gensfont la même chose. Si, par exemple, le prix des houilles sélève, et que lespropriétaires de mines font de grands bénéfices, on peut être sûr que beaucoup
  • 116. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 116de personnes cherchent de nouvelles mines. Un pareil moment est le pire detous pour acheter des actions dans une mine parce que, en peu dannées, unemultitude de mines nouvelles seront ouvertes ; la prochaine crise commercialediminuera la demande des charbons et il y aura de grandes pertes dans lesaffaires de houille. Cest ce qui sest passé dans ces dernières années enAngleterre et la même chose sest produit à plusieurs reprises dans les autrescommerces. En règle générale le meilleur moment pour fonder une fabrique,une mine, une affaire nouvelle de nimporte quelle espèce, cest celui où lecommerce languit, où les salaires et lintérêt sont bas. Les puits, les bâtiments,tous les travaux peuvent alors se faire à meilleur compte quen autre temps etles nouveaux chantiers se trouvent prêts juste au moment où les affairesredeviennent actives et que peu dateliers nouveaux sont en mesure desouvrir.. Cette règle ne sapplique pas aux faiseurs de plans, aux spéculateurs ouaux promoteurs, comme on les appelle, qui lancent tant de compagnies.Laffaire de ces gens est davoir de nouveaux plans, de nouvelles actions àoffrir juste au moment où le public est en humeur de les acheter, cest-à-dirependant « une fièvre, une période de commerce excité ». Ils ont soin de vendreleurs propres actions avant que la débâcle narrive, et ce sont leurs dupes quisupportent toute la perte. Un homme prudent, par conséquent, ne doit jamaissintéresser dans aucune affaire nouvelle dans ces moments de folie commer-ciale ; au contraire, il doit vendre toutes ses valeurs douteuses ou despéculation, quand les prix sont élevés et les placer dans les meilleurs fondspublics dont la valeur ne peut tomber beaucoup pendant la prochaine crise.Les hommes les plus sages se sont laissés aveugler pendant ces périodes defolie. On montre à la Bibliothèque de la Société Royale une lettre de sir IsaacNewton demandant à un ami de lui acheter des actions de la Compagnie de lamer du Sud, et cela juste au moment où la Compagnie de la mer du Sud étaiten pleine débâcle. Que le public soit mis sur ses gardes par lexemple deNewton et ne spécule jamais sur une chose parce que dautres personnes lefont. Les folies et les débâcles disparaîtront alors ou deviendront moinsdésastreuses. Les cycles de crédit se dérouleront jusquà ce que le public aitappris à les prévoir et à agir en conséquence. Les hommes daffaires doivent se montrer hardis quand le commerce estabattu, prudents quand il est excité, au lieu dagir exactement de façon oppo-sée. La connaissance seule de ces cycles de crédit peut en prévenir le retour etcest pourquoi je me suis tant étendu sur ce chapitre.
  • 117. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 117 Chapitre XV Fonctions gouvernement 92. Les fonctions nécessaires et les fonctions facultativesRetour à la table des matières 92. Fonction veut dire exécution (du latin fungi, functus, accomplir), etlon entend par fonction du gouvernement ce quil doit faire - les devoirs quildoit remplir, les services quattend de lui le peuple gouverné. Elles sontordinairement divisées en deux classes : 1° Les fonctions nécessaires 2° Les fonctions facultatives. Les fonctions nécessaires dun gouvernement sont celles quil est obligé deremplir. Ainsi, il doit défendre la nation contre ses ennemis extérieurs, assurerla tranquillité à l’intérieur, prévenir les insurrections qui pourraient mettre endanger lexistence du gouvernement lui-même ; il doit aussi punir les malfai-teurs qui désobéissent aux lois et essaient de senrichir par le vol, et maintenirles tribunaux où viennent se régler les différents de ses sujets. Ce ne sont làque quelques-unes des nombreuses fonctions nécessaires.
  • 118. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 118 Les fonctions facultatives sont celles que le gouvernement peut rempliravec avantage, comme détablir une bonne circulation monétaire, de décréterun système uniforme de poids et mesures, de construire et dentretenir lesroutes, de transporter les lettres à laide dune administration des postes natio-nales, de fonder un observatoire et un bureau météorologique, etc. Lesfonctions facultatives sont en réalité très nombreuses, et il nest pour ainsi direpas de limite aux choses que les divers gouvernements ont assurées au peuple.Ce serait un travail fort important, sil était possible, de déterminer exactementles entreprises dont le gouvernement doit se charger et celles quil doit laisserà linitiative privée, mais on ne peut établir aucune régie précise à ce sujet. Lecaractère, les habitudes, les conditions dexistence des nations diffèrenttellement, que ce qui est bon dans un cas peut être mauvais dans un autre. En Russie, le gouvernement construit tous les chemins de fer et il en est demême en Australie, mais il ne sensuit pas pour cela que parce que ce systèmeest nécessaire ou avantageux dans ces pays, il doive en être de même enAngleterre, en Irlande ou aux États-Unis. Lexpérience montre quenAngleterre, où pourtant le bureau des postes donne de grands bénéfices, lebureau des télégraphes na pu jusquà présent couvrir ses frais. Il est évidentquil serait tout à fait ruineux de placer limmense réseau des chemins de feranglais sous la direction dagents du gouvernement. Chaque cas doit être ainsijugé sur ses propres mérites et tout ce que peut faire léconomiste, estdindiquer les avantages et les inconvénients généraux de l’intervention dugouvernement. 93. Avantages de laction du gouvernement.Retour à la table des matières Il y a souvent une économie immense à posséder un établissement uniquequi fasse une certaine espèce de travail pour le pays tout entier. Par exemple lebureau météorologique de Londres reçoit chaque jour des indicationstélégraphiques du temps de tous les points du royaume et dune grande partiede lEurope ; en combinant et en comparant ces rapports, il peut se faire uneopinion beaucoup plus fondée sur le temps prochain que ne le pourrait unparticulier et répandre rapidement cette opinion à laide du télégraphe et desjournaux. Les quelques mille livres que coûte chaque année au gouvernementle Bureau météorologique ne peuvent entrer en ligne de compte avec lesservices quil rend au public en prévenant les naufrages, les explosions dehouillères, et les autres catastrophes qui nont souvent pour cause que notreignorance du temps à venir. Il est donc certainement convenable de faire delobservation météorologique une des fonctions du gouvernement.
  • 119. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 119 Il résulterait également une grande économie de létablissement enAngleterre, à limitation des postes, dun service pour transporter les petitspaquets. Il existe aujourd’hui un grand nombre de compagnies de ce genre,mais elles sont souvent obligées denvoyer une voiture à longue distance pourun seul paquet. A Londres, six ou sept compagnies indépendantes envoientleurs voitures parmi limmense ville ; chacune des principales sociétés dechemins de fer a son système particulier de distribution, imitée en cela parquelques grands magasins. Tout cela occasionne une énorme perte de temps etde force. Si un service postal du gouvernement se chargeait de la besogne, ilne faudrait quune seule voiture pour distribuer les paquets dans chaque rue, etcomme il y aurait un paquet à peu prés pour chaque maison, souventplusieurs, il en résulterait une économie presqu’incroyable dans les distancesparcourues et le temps dépensé. Cest là un exemple de léconomie que peutréaliser laction du gouvernement. 94. Les inconvénients.Retour à la table des matières Dun autre côté, il est fort nuisible que le gouvernement entreprenne unebesogne dont pourraient très bien se charger des particuliers ou des compa-gnies. Les agents de lÉtat sont rarement mis en disponibilité, ou sils le sont,ils reçoivent des pensions, de sorte que le gouvernement, une fois quil établitquelquentreprise nouvelle, ne peut labandonner sans grands frais et continueà lexploiter quelle soit économique ou non. De plus, ses agents, sachant quilsne seront pas congédiés sans pension, sont dordinaire moins actifs et moinssoigneux que les employés privés, tout en recevant des appointements plusélevés que ces derniers. Il est donc fort peu à désirer que le gouvernement se charge dune besognenouvelle, à moins quil ne soit parfaitement clair quil la fera beaucoup mieuxet à meilleur marché que des particuliers. Il faut faire la balance des avantageset des inconvénients : Lavantage dun grand établissement unique et de fondsabondants, linconvénient, doccasionner toujours des frais plus élevés. Dans lecas des postes, les avantages surpassent de beaucoup les inconvénients ; il enserait de même probablement pour la poste aux paquets. Pour les télégraphes,il y a beaucoup davantages, mais obtenus aux prix de grandes pertes. Si lÉtat rachetait et exploitait les chemins de fer anglais; les avantagesseraient relativement petits, mais les pertes seraient énormes. En Amérique lescompagnies « express » sont si admirablement dirigées quelles font la
  • 120. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 120besogne mieux et plus sûrement que la poste officielle. On ne peut guèredouter non plus que les chemins de fer et les télégraphes américains ne soientbeaucoup mieux dirigés que sils étaient repris par le gouvernement fédéral.
  • 121. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 121 Chapitre XVI Impôts 95. Les impôts sont nécessaires.Retour à la table des matières Que le gouvernement entreprenne plus ou moins de fonctions, il est certainque nous devons avoir quelquespèce de gouvernement et que ce gouverne-ment dépensera beaucoup dargent. Cet argent peut très rarement sobtenirsous forme de profit sur le travail exécuté, de sorte quon doit le prélever sousforme dimpôts. Nous appliquons généralement le nom dimpôts à tout payement exigé desindividus en vue des dépenses du gouvernement local ou général. Nouspouvons facilement être imposés sans nous en apercevoir ; ainsi, près de lamoitié du penny que nous payons pour le port dune lettre, nest quun impôt,et une ville peut être imposée dans le prix du gaz ou de leau. Aux différentes époques, dans les différents pays, les impôts ont étéprélevés de toutes les manières imaginables. La Poll tax imposait la popula-tion par tète (poll), homme, femme ou enfant. Cette taxe, regardée comme trèsvexatoire, na plus été levée en Angleterre depuis le règne de Guillaume III.La Hearth tax frappait dune contribution tous les foyers (hearth) dune
  • 122. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 122maison ; une famille riche, possédant une vaste demeure et de nombreuxfoyers payait beaucoup plus quune famille pauvre nayant quun ou deuxfoyers. Mais comme les gens naimaient guère à voir le collecteur pénétrerdans les maisons pour y compter les foyers, on y substitua limpôt sur lesfenêtres, parce que le collecteur pouvait les compter en faisant le tour de lamaison. Aujourdhui, en Angleterre nous nimposons plus la lumière du ciel etnous fixons les contributions de chacun daprès la rente de sa maison, lemontant de son revenu, ou la quantité de vin ou de bière quil consomme. 96. Impôts directs et indirects.Retour à la table des matières Les impôts sont directs quand ils sont payés par la personne qui ensupporte réellement le sacrifice. Cest généralement le cas des contributionspayées pour les domestiques, les voitures particulières, etc. Comme la plupartdes gens nont des voitures que pour leur usage personnel, ils ne peuventreporter sur dautres personnes le paiement de la taxe. Mais si les rouliers oules commerçants étaient imposés pour leurs voitures, leurs clients pourraientêtre sûrs de supporter la dépense ; limpôt alors ne serait pas direct et cestpourquoi les voitures qui servent au commerce ne sont pas taxées. On peutcompter généralement en Angleterre parmi les contributions directes limpôtsur le revenu, sur les chiens, la taxe des pauvres, etc. Mais un impôt qui esthabituellement direct peut quelquefois devenir indirect, et il est souventimpossible de dire quelle est lincidence dun impôt, cest-à-dire la manièredont il frappe les différentes classes de la population. Les impôts indirects sont payés en premier lieu par les marchands et lesnégociants, mais il est admis quils en recouvrent le montant des mains deleurs clients. La principale partie de ces impôts, en Angleterre, consiste dansles droits de douane prélevés t sur le vin, les spiritueux, les tabacs et quelquesautres articles quand ils sont importés dans ce pays pour y être consommés.Les droits daccise sont ceux quon prélève sur les mêmes marchandisesfabriquées à lintérieur du royaume. On leur a donné le nom daccise oudexcise (du latin excidere, couper), parce que cétait autrefois la coutume deprélever comme droit une portion des marchandises elles-mêmes. EnAngleterre, l’excise natteint plus que quelques articles, entre autres, lesalcools et la bière, et on sefforce de l’égaler autant que possible aux droits dedouane qui frappent les mêmes marchandises importées. Leau-de-vie anglaisepaie un droit équivalent à celui qui grève l’eau de vie française et les chosessont arrangées de façon à ce que rien nencourage ou ne décourage la fabrica-tion anglaise. De cette manière, le commerce reste aussi libre que possible,tout en fournissant à l’Etat des revenus importants. Une autre source
  • 123. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 123abondante dimpôts indirects est le droit de timbre, cest-à-dire le paiementexigé des personnes qui passent des actes de diverses espèces. Suivant la loi,les titres, les baux, les chèques, les reçus, les contrats, et beaucoup dautresdocuments ne sont légalement valables que sils sont timbrés, et le prix dutimbre varie dun penny à des centaines et même des milliers de livres, suivantla valeur de la propriété en question. Les droits de timbre sont probablement dans la plupart des cas des impôtsindirects, mais il serait très difficile de dire qui les supporte réellement ; celadépend beaucoup des circonstances. 97. Répartition des impôts.Retour à la table des matières Adam .Smith a le premier indiqué certaines règles ou maximes, quidoivent guider lhomme dÉtat dans létablissement des impôts ; elles sont siexcellentes que tous ceux qui étudient léconomie politique doivent senpénétrer. Voici ces règles : 1° Les sujets dun État doivent contribuer à soutenir le gouvernement,autant que possible, en proportion de leurs moyens respectifs, cest-à-dire enproportion du revenu dont, ils jouissent respectivement sous la protection del’État. La maxime de légalité comme on lappelle, veut donc que chacun dunefaçon ou de lautre paye une fraction proportionnelle du salaire, des appointe-ments, ou des autres revenus quil reçoit. En Angleterre, les impôts sélèventenviron à dix pour cent et sont à peu près également supportés par lesdifférentes classes de la société. Il est probable, cependant, que les personnestrès riches ne payent pas autant quelles le devraient. En même temps, ceuxqui sont trop pauvres pour payer limpôt sur 1e revenu, et ceux qui ne fumentni ne boivent échappent presquentièrement aux impôts ; ils ne payent guèreque la taxe des pauvres. Il serait impossible dinventer aucun impôt qui pèse également sur tout lemonde. Lincome tax ou impôt sur le revenu, prélève tant de pence sur chaquelivre de revenu, mais il est impossible de connaître exactement le revenu desgens, et les pauvres ne payeront jamais une pareille taxe. Il est donc nécessairedétablir un certain nombre dimpôts différents, de façon à ce que ceux quiéchappent aux uns soient forcés de payer les autres.
  • 124. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 124 2° Limpôt que chaque individu est tenu de payer doit être certain et nonarbitraire. Lépoque, le mode, limportance du payement, tout doit être clair etbien connu. Cest la maxime de la certitude ; elle est très importante, car si lataxe nest pas connue dune façon certaine, les collecteurs peuvent opprimer lepeuple en lui demandant ce quil leur plait. Dans ce cas il est très probablequils se laisseront corrompre et quils recevront de largent pour abaisser lataxe. A ce point de vue, les droits ne doivent jamais se prélever daprès lavaleur des marchandises, ad valorem, comme on dit. Le vin, par exemple,varie immensément de valeur suivant sa qualité et sa réputation, mais il estimpossible à l’agent des douanes de dire exactement ce quest cette valeur. Siladopte la déclaration des personnes qui importent le vin, il sera tenté dementir, et dadopter une valeur moindre quelle ne lest en réalité. Comme il neserait pas facile de trouver en faute soit le douanier soit limportateur, il fautcraindre alors que quelques agents ne se laissent corrompre. Mais si le vin esttaxé simplement sur sa quantité, le montant des droits est connu avec une[grande certitude et la fraude peut aisément se découvrir. Les mêmesremarques sappliquent plus ou moins à toute espèce de marchandises dont laqualité varie beaucoup. 3° Chaque impôt doit être levé au moment et de la manière qui convient lemieux au contribuable. Cest la maxime de convenance, et son utilité estévidente. Puisque le gouvernement nexiste que pour le bien du peuple engénéral, il doit naturellement donner au peuple le moins dembarras possible etcomme ce gouvernement a toujours à sa disposition immensément plusdargent que les particuliers, il doit sarranger de façon à demander limpôtquand il prévoit que limposé pourra le payer. Aussi ne voit-on pas suffisam-ment les raisons qui engagent le gouvernement à réclamer lincome tax enjanvier, juste au moment ou le public a beaucoup dautres billets à payer. Suivant cette maxime, les droits de douane et daccise sont de très bonsimpôts, parce quune personne paye le droit chaque fois quelle achète unebouteille de liqueur ou une once de tabac. .Si elle ne veut pas payer limpôt,quelle cesse de boire et de fumer, ce qui probablement vaudra mieux pour ellede toute façon. En tous cas, si elle peut se permettre dacheter des liqueurs etde fumer du tabac, elle peut aussi donner quelque chose pour les dépenses dugouvernement. A ce même point de vue, le timbre des quittances est aussi unbon impôt, car la personne qui reçoit largent peut toujours mettre un penny decôté pour létat, et elle est généralement si contente de recevoir cet argentquelle ne pense guère au penny. Tout impôt doit être combiné de façon à ne retirer des poches du peupleque fort peu au delà de ce qui est réellement versé dans le trésor public. Cestla maxime de léconomie. Un impôt ne doit jamais être adopté, sil exige pourle prélever un grand nombre dagents, coûtant ainsi beaucoup de ce quilrapporte, ou sil trouble le commerce et fait enchérir les produits. De plus, legouvernement ne doit faire perdre au peuple ni temps ni argent pour payerlimpôt, ce qui équivaudrait à payer un supplément dimpôt. Sous ce rapportles droits de timbre sont très mauvais, parce que dans beaucoup de cas on doit
  • 125. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 125perdre son temps à porter ses actes et ses autres documents au bureau dutimbre ou bien employer des agents pour le faire, ce qui occasionne des fraisconsidérables. Certains droits de timbre sont si incommodes que dans beaucoup de cas onles néglige et on préfère s’en fier à lhonnêteté de ceux à qui lon a à faire. Lesactes passés nont alors aucune valeur légale, et le gouvernement pour unprofit de six pence ou dun shilling, prive pratiquement le peuple de laprotection de la loi. 98. Protection et libre échange.Retour à la table des matières Presque tous les gouvernements ont employé les impôts à différentesépoques, dans le but dencourager lindustrie à lintérieur du pays. On supposesouvent quen empêchant le public dacheter des marchandises étrangères, ilsera forcé dacheter des marchandises faites dans le pays et quainsi lesmanufactures continueront à travailler, en donnant beaucoup de besogne auxouvriers. Cest là une complète erreur, que nous pourrions appeler lerreur dela protection, mais il nen est pas moins vrai quelle sempare facilement delesprit public. Aucun négociant, aucun manufacturier naime à se voir sup-planté par ceux qui offrent des marchandises meilleures et à plus bas prix.Aussi quand les produits étrangers sont préférés par les acheteurs, ceux quifabriquent ces mêmes produits dans le pays, se plaignent-ils amèrement et seréunissent-ils pour persuader au public quil est lésé par le commerce étranger.Lorgueil, lamour propre national est encore si grand, quune nation naimepas dentendre dire quelle est battue par des étrangers. Les manufacturiers,aveuglés par leur intérêt personnel, usent de toutes espèces de mauvaisarguments pour montrer que si on empêchait lentrée de produits étrangers, ilspourraient bientôt en fabriquer daussi bons, employer de nombreux ouvrierset ajouter à la richesse du pays. Ils tombent en réalité dans une erreur que nousavons déjà exposée (paragr.55), en raisonnant comme si le but du travail étaitde travailler et non de jouir en abondance des nécessités et du confort de lavie. Il est cependant impossible de nier que certains propriétaires de terres, demines, dusines, ne puissent gagner à ce quon établisse des droits sur lesmarchandises étrangères du genre de celles quils produisent. Ceux qui béné-ficient déjà de ces droits injustes peuvent aussi, naturellement, souffrir de leurabandon, mais ce que nous avons à considérer, en économie politique, nestpas lintérêt égoïste dune classe en particulier, mais le bien de la populationtoute entière. Les protectionnistes oublient deux faits ; dabord que lobjet de
  • 126. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 126lindustrie est de produire beaucoup et à bon marché, et ensuite, quil estimpossible dimporter des marchandises étrangères à bas prix, sans en exporterdautres pour les payer. Nous avons pu déjà nous convaincre quon accroît la richesse en laproduisant à lendroit qui convient le mieux. Or, la seule preuve certaine quelendroit convient est le fait que les commodités quon y produit sont bonnes età bas prix. Si les manufacturiers étrangers peuvent évincer les producteurs dupays, cest la meilleure preuve, et en réalité la seule concluante, que les chosespeuvent se fabriquer avec succès et à meilleur compte à létranger. Mais, dira-t-on, quadviendrait-il de nos ouvriers, si tout nous venait dun autre pays ? Untel état de choses, répondons-nous, ne peut exister. Les étrangers ne penserontà nous envoyer des marchandises quautant que nous les paierons, soit avecdautres produits, soit en argent. Si nous les payons en marchandises, il faudranaturellement des ouvriers pour les fabriquer, et plus nous achèterons audehors, plus nous devrons produire à lintérieur, pour léchange. Ainsi donc,lachat de marchandises étrangères encourage les manufactures du pays de lameilleure façon possible, parce quelle encourage justement les branchesdindustrie pour lesquelles le pays est le mieux fait et à laide desquelles larichesse est créée le plus abondamment possible. 99. Théorie mercantile.Retour à la table des matières Peut-être objectera-t-on que les importations ne seront pas payées enmarchandises, mais en argent ; le pays alors serait graduellement sevré de sarichesse. Nous nous trouvons ici en présence de lancienne erreur de la théoriemercantile qui prétend quun pays senrichit en y important de lor et delargent. Cest une idée absurde, car nous ne pouvons rien gagner à accumulerdes monceaux dor et dargent. Loin de là, il en résulte une perte dintérêt surleur valeur. Les riches peuvent se permettre davoir de la vaisselle précieuse,et le plaisir quils en tirent peut compenser lintérêt, mais en général posséderplus de monnaie dor ou dargent quil nen faut pour les paiements ordinairesdu commerce, occasionne une perte sèche dintérêt. On na jamais à craindrenon plus que le pays soit entièrement dépouillé de sa monnaie, car si celle-cidevenait rare, sa valeur augmenterait suivant les lois de loffre et de lademande et le prix des marchandises sabaisserait. Les importations diminue-raient alors, les exportations augmenteraient. Il ny a quun pays commelAustralie ou lAmérique du Nord, possédant des mines dor ou dargent, quipuisse payer ses importations en monnaie, et dans ce cas il est tout à fait bonquil en soit ainsi, le métal étant une commodité que le pays peut produire àbas prix.
  • 127. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 127 Lor et largent doivent sextraire des mines et par conséquent le pays quiveut acheter des marchandises avec de la monnaie doit, ou bien posséder deces mines, ou bien tirer le métal dautres pays qui en possèdent. Nous nepouvons donc importer des commodités étrangères sans produire chez nousdes marchandises dune valeur équivalente pour les payer, ce qui nous montreà lévidence que le commerce étranger accroît, au lieu de la diminuer, lactivitéde lindustrie dun pays. 100. Ce livre nest quun abrégé succinct et élémentaire de quelques parties deléconomie politique, et il est évidemment impossible de traiter à fond unepareille science dans ces limites étroites. Nous aurons atteint notre but si nouspouvons persuader aux personnes qui ont commencé leurs études par ce petittraité, de les continuer dans des ouvrages plus importants. Déjà ceux qui nousont suivi jusqu’ici doivent voir que léconomie politique nest pas une scienceimpitoyable et triste, comme on lentend dire. Est-ce une chose triste dallégerle fardeau du travailleur ou détaler sur sa table une nourriture fortifiante ?Sans doute la science est triste en tant quelle nous amène à réfléchir sur lesmisères inutiles qui nous entourent. Il est triste de penser aux centaines demille de nos semblables qui traînent une vie misérable dans les workhouses,les prisons et les hôpitaux. Les grèves sont tristes, les lock-outs sont tristes, leschômages, les banqueroutes, la cherté du pain, la famine, tout cela est triste,mais léconomie politique en est-elle cause ? Ne sen fait-on pas une idée plusvraie, quand on la représente comme une science bienfaisante qui, suffisam-ment, étudiée, ferait disparaître toutes ces tristesses en nous apprenant àemployer tous nos efforts à soulager les travaux et les misères de l’humanité ?
  • 128. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 128 Appendice La lutte des étalons Cet appendice est extrait du livre de M. Stanley Jevons : la Monnaie et le mécanisme de léchange, de la Bibliothèque scientitique internationaleRetour à la table des matières Depuis que les grandes découvertes dor en Californie et en Australie ontcommencé à changer la valeur de ce métal relativement à1argent et autresmarchandises, on na jamais cessé de discuter sur lunité de valeur ou étalonqui devrait être adopté définitivement. On a vu des partisans de létalondargent, maintenant suranné, du double étalon, et de létalon dor. Commenous possédons depuis longtemps en Angleterre un étalon dor, ces discus-sions nont pour nous quun intérêt secondaire, bien quon pût composer touteune bibliothèque des livres qui ont été écrits à ce sujet par des économistesdistingués de France, de Belgique, dAllemagne, de Suisse, dItalie et deHollande. Les changements opérés dans les monnaies dEurope depuis 1849sont considérables. Quelques nations ont plus dune fois changé toute lécono-mie de leur système. La Hollande, prévoyant une grande baisse dans la valeurde lor, adopta largent comme étalon unique en 1850. Ce changement ne putseffectuer quavec une perte pécuniaire considérable, et la Hollande, on lecomprend sans peine, est encore exposée à de nouveaux embarras et à desdépenses nouvelles, soit quelle adopte, comme en Allemagne, un étalon dorunique, soit quelle admette en même temps une monnaie dargent à coursrestreint, comme la Belgique et les autres alliés monétaires de la France.
  • 129. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 129 Depuis le temps de Locke jusquà celui de lord Liverpool, les avantagescomparatifs de lor et de largent, comme principale mesure de valeur, ontservi de matière à de fréquentes discussions entre les écrivains politiquesanglais. Locke et la plupart de nos anciens économistes anglais soutenaientlargent. Lord Liverpool fit adopter définitivement lor, et lopinion actuelle seprononce énergiquement dans le même sens. Plusieurs pays ont changérécemment létalon dargent pour létalon dor, et, depuis lexemple isolé donnépar la Hollande, aucune nation na passé de l’or à l’argent. L’Autriche même,qui parait encore rester fidèle à létalon dargent, a fait un pas vers le change-ment en frappant des pièces dor de dix et de vingt francs. En effet, on lit cesmots « 10 francs » et « 20 francs » aussi bien que ceux de « 4 gulden » et de« 8 gulden » sur les nouvelles monnaies dor de lempire austro-hongrois. I. Le double étalon.Retour à la table des matières Létalon unique dargent ayant été abandonné dans la pratique pour lesmonnaies européennes, la lutte sest engagée plus récemment entre les parti-sans du double étalon, représenté par la circulation de la France et par laconvention monétaire de lEurope occidentale, et ceux qui soutiennent unétalon dor combiné avec des monnaies auxiliaires dargent et de métauxinférieurs, cest-à-dire un système analogue au système anglais. Les avantagesdu double étalon ont été développés et défendus avec talent par MM.Wolowski, Courcelle-Seneuil, Léon Say, Prince, Smith et dautres, tandis queMM. Chevalier, de Parieu, Hendriks, Frère Orban, Levasseur, Feer-Herzog etJuglar, comptaient parmi les principaux partisans de létalon dor. Lesouvrages quon a écrits à ce sujet sont nombreux, et rebuteraient la plupart deslecteurs ; mais jessaierai dexposer avec brièveté les principaux arguments. Tout dabord, je donne pleinement mon assentiment, en théorie, à ce quedit M. Wolowski de laction compensatrice du système à double étalon. Lesécrivains anglais me semblent tomber à cet égard dans une erreur complète,quand ils avancent que ce système nous expose aux fluctuations les plus fortesdans la valeur des deux métaux. Assurément, si lor ou largent ont tous deuxcours forcé dune manière illimitée, il y aura tendance à effectuer lespaiements avec celui des deux métaux qui reçoit une valeur exagérée dans lerapport légal de 151/2 à 1. Cest seulement quand largent au titre vautexactement 5 shillings et 15/16 de penny par once quil est indifférent enFrance de payer en or ou en argent ; or cest bien rarement que ce prix exact aété coté sur le marché de Londres dans les trente dernières années. On a doncaffirmé que le double étalon nest pas réellement double, mais que cest un
  • 130. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 130étalon alternativement dor et dargent. Quand largent vaut moins de 5schillings et 15/16 de penny lonce, il devient létalon ; quand il sélève au-dessus de ce prix, cest lor qui prend sa valeur comme mesure réelle de valeur. Jusque-là les économistes anglais ont raison ; mais dabord il nen résultepas que les prix des marchandises suivent, ainsi que plusieurs écrivains lontdéclaré sans réfléchir assez les écarts les plus considérables dans la valeurrelative des deux métaux. Les prix dépendent seulement du cours du métaldont la valeur vient à tomber au-dessous du rapport légal de 151/2 à 1.Maintenant si, dans la figure ci-dessus, nous représentons par la ligne A lavariation dans la valeur de lor relativement à celle dune troisième marchan-dise, telle que le cuivre, et par la ligne B les variations correspondantes dans lavaleur de largent, alors, en superposant et combinant ces deux: courbes, laligne C serait la courbe qui exprimerait les fluctuations extrêmes des deuxmétaux. Or, létalon ou mesure de valeur est toujours le métal dont la valeurest en baisse; donc cest la courbe D qui montre en réalité les variations delétalon. Cette ligne subit sans doute des ondulations plus fréquentes que cellesde la courbe de lor ou de la courbe de largent ; mais les fluctuations ont uneamplitude moins considérable, et cest de beaucoup le point le plus important.
  • 131. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 131 II. Action compensatrice du double étalon.Retour à la table des matières Ce n est pas la seule erreur des écrivains anglais. En réfléchissant un peunous devons reconnaître que MM. Wolowski et CourcelIe-Seneuil sont tout àfait dans le vrai quand ils avancent quune action compensatrice, est produitepar la loi française sur les monnaies, et que cette action tend à donner à lavaleur de lor comme à celle de largent plus de stabilité quelles ci nenauraient autrement. Si largent dépasse, relativement à lor, la valeur qui lui estassignée par le rapport de 1 à 151/2, il en résulte une tendance à importer de lordans le pays qui possède le double étalon, de sorte quil peut y être monnayé,séchanger contre un poids de monnaie dargent dune valeur légale équiva-lente, et sexporter de nouveau. Et ce nest pas la théorie seulement qui nouslindique ; les choses se sont passées ainsi en France jusquau moment où lamasse principale de la monnaie, qui était surtout composée dargent en 1849,fut en 1860, composée presque uniquement dor. La France absorbait enquantités considérables le métal qui était en baisse, et elle émettait le métal enhausse, ce qui avait nécessairement pour effet de maintenir la baisse de lor etla valeur de largent entre des limites qui sans cela auraient été dépassées. Ilest clair que, si la valeur de lor augmentait relativement à largent, lactioncontraire se produirait : lor serait absorbé et largent mis en liberté. Sansdoute, à un moment donné quelconque, létalon de valeur est lun ou lautremétal, et non tous les deux à la fois; mais le fait même de cette alternance tendà diminuer beaucoup les variations de lun et de lautre. Il ne peut empêcher lesdeux métaux daugmenter ou de diminuer de valeur relativement aux autresmarchandises ; mais il peut affaiblir lamplitude des variations en les étendantsur une surface plus considérable, au lieu de laisser chaque métal livré à desaccidents purement locaux. Imaginez deux réservoirs deau, dont chacun, indépendamment de lautre,reçoit et distribue le liquide en quantités variables. Si aucune communicationnexiste entre eux, le niveau de leau dans chacun des réservoirs ne sera sujetquà ses propres fluctuations. Mais si nous établissons une communication,leau dans les deux réservoirs tendra à prendre un certain niveau moyen, et sileau est, dun côté ou de lautre, reçue ou dépensée en quantité excessive,leffet se repartira sur laire totale des deux réservoirs. La masse des métauxqui circulaient dans lEurope occidentale pendant ces dernières années, estexactement représentée par leau de ces réservoirs, et le tuyau de
  • 132. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 132communication est la loi du 7 germinal an XI, qui permet à chaque métal deprendre la place de lautre comme monnaie à cours forcé illimité. III. Démonétisation de largent.Retour à la table des matières M. Wolowski sest efforcé de mettre lEurope en garde contre le dangerquil y aurait à abroger la loi du double étalon et à démonétiser largent.LAllemagne, en adoptant un étalon dor, occasionne pour lor une demandeconsidérable, et en même temps jette sur le marché les pièces dargent parmillions. LAutriche, le Danemark, la Suède et la Norvège, vont probablementsuivre son exemple. Si dautres pays cherchaient à se pourvoir en même tempsdune monnaie dor, il est évident que la valeur de lor tendrait à séleverrelativement à celle de largent, qui subirait une dépréciation considérable. Sila France, lItalie, la Belgique, et dautres États qui maintenant possèdent, enthéorie du moins, le double étalon, laissaient pleine liberté à laction de leurslois monétaires, l’argent déprécié affluerait chez eux pour remplacer l’or enhausse, et le changement dans les valeurs des deux métaux seraient ainsimodéré. M. Wolowski assure que si cette action compensatrice est suspendue,et si la démonétisation de largent se poursuit, il en résultera nécessairementune hausse désastreuse dans la valeur de lor devenu ainsi la seule mesurelégale de valeur. Toutes les dettes privées et publiques devront, daprès la loi,être payées en or, et toutes les charges saccroîtront considérablement. Depuis un ou deux ans déjà, les prédictions deM. Wolowski paraissent sevérifier jusquà un certain point. Le prix de largent au titre, qui étaitauparavant de 62 pence 1/2 lonce, est déjà tombé à 57 pence 5/4, quoique ladémonétisation de largent en Allemagne ne soit effectuée quen partie. Toutleffet des grandes découvertes dor avait été délever le prix de largent de 59pence 5/4 à 62 1/2, pendant que le système du double étalon fonctionnait ;mais depuis que lon en a suspendu laction, ainsi que nous le verrons, lesopérations de monnayage dun seul gouvernement peuvent exercer sur le prixdu métal une influence plus marquée. Tout en reconnaissant que les idées de M. Wolowski sont tout à faitirréfutables au point de vue théorique, et quelles sont justifiées jusquà uncertain point par le cours des événements, je ne puis faire autrement que demen tenir à lopinion que jai, en 1868, exprimée sur sa demande, et qui a étépubliée dans son volume « lOr et lArgent » (p. 62).
  • 133. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 133 La question paraît être tout à fait une question de mesure, et fautedinformations précises elle est tout à fait indéterminée. Si toutes les nationsdu globe voulaient tout à coup et simultanément démonétiser largent, pour leremplacer par la monnaie dor, une révolution dans la valeur de lor seraitinévitable. Mais M. Wolowski paraît oublier que les nations européennes necomposent quune faible partie de la population du globe. Les centaines demillions dhommes qui habitent lInde et la Chine, et dautres parties desrégions orienta1es et tropicales, emploient des monnaies dargent, et il nestnullement à craindre quelles opèrent dans leurs habitudes un changementsoudain. Le gouvernement anglais a essayé à plusieurs reprises dintroduireune circulation dor dans ses possessions indiennes, mais il a toujours échoué,et le numéraire en or qui circule actuellement dans ces pays, ne dépasse pas, àce quon suppose, la dixième partie de la circulation métallique. QuoiquelAllemagne, en versant sur le marché quarante ou cinquante millions sterlingdargent, puisse abaisser pour quelques années le prix de ce métal, celui-cipourra être absorbé graduellement et sans difficulté par les nations orientales,chez lesquelles, depuis deux ou trois mille ans, se dirige un courant incessantde métaux précieux partant de lEurope. Quand même dautres nations démo-nétiseraient largent lune après lautre, lOrient serait encore capabledabsorber tout ce quon lui enverrait, pourvu que lopération ne fût paseffectuée avec trop de rapidité. Quant à la nécessité de remplacer largent par lor, il nest pas évidentquelle doive amener une disette de ce dernier métal. Ladoption de létalondor nimplique pas nécessairement le monnayage dune grande quantité d’or,car certains pays, comme la Norvège, lItalie ou lEcosse, peuvent avoirrecours au papier pour former presque en entier la masse principale de leurcirculation. Dans dautres pays, comme la France et lAllemagne, le systèmedes chèques et des virements, que nous examinerons plus loin, peut êtregraduellement introduit et réduire dans une proportion très notable lusage dela monnaie métallique. La production de lor dans les mines est encore trèsconsidérable, et rien ne nous dit quelle ne sera pas accrue par de nouvellesdécouvertes dans la Nouvelle-Guinée, lAfrique du Sud, lAmérique du Sud etcelle du Nord, et ailleurs encore. En somme donc, le montant de la production et de la demande pour lesdeux métaux précieux dépend d’une foule daccidents, de changements, dedécisions législatives quil est impossible de prévoir avec certitude. Le prix delargent a baissé par suite de la réforme de la monnaie allemande, mais il nestnullement certain quil baissera davantage. Quune grande hausse se produisedans le prix dachat de lor, cest là une pure hypothèse. Nous ne pouvons quehasarder quelques conjectures à ce sujet, et si jen voulais hasarder une, jedirais que ce prix ne sélèvera probablement point. Depuis 1851, lor na pascessé de baisser, et sans doute des demandes dor plus considérables neferaient pas autre chose que ralentir ou tout au plus arrêter le progrès de ladépréciation.
  • 134. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 134 IV. Désavantages du double étalon.Retour à la table des matières Tandis que les arguments invoqués pour maintenir le système du doubleétalon ne reposent que sur des hypothèses, les inconvénients de ce systèmenont rien de douteux. Sans doute tant quil na eu dautre résultat que desubstituer de belles monnaies dor, napoléons, demi-napoléons et pièces decinq francs, aux anciens écus dargent, qui étaient si lourds, il ny avait pas lieude se plaindre, et les Français admiraient l’action de leur système compen-sateur. Mais lorsque, il y a un ou deux ans, il devint évident que la grossemonnaie dargent revenait, tandis que les monnaies dor allaient probablementformer la monnaie métallique des autres nations, la question prit un autreaspect. En résumé, les Français se sont habitués à l’emploi de l’or, et il nestpas probable quils veuillent revenir à une monnaie quinze fois aussi lourde etencombrante. En outre, le changement occasionne une perte générale à lacommunauté, que lon paie avec un métal dont la valeur est amoindrie ; et unepartie du bénéfice est recueillie par les commerçants en métaux, les chan-geurs, les banquiers, pour qui la loi du 7 germinal an XI crée un commercefactice de monnaies dor et dargent. Les hommes dÉtat des pays quiconservent encore le double étalon doivent avoir reconnu que les autresnations ne montraient aucune tendance à adopter le même système. Si donc laFrance continuait à agir comme un grand pendule compensateur pour lamonnaie, toute la perte et les embarras seraient pour elle, tandis que dautresnations partageraient avec elle lavantage qui résulte dune stabilité plusgrande dans la valeur des métaux précieux. Les fondateurs de la ConventionMonétaire et les avocats de la Monnaie Internationale nont jamais eulintention de se sacrifier si complètement pour le bien du monde. Aussi ont-ilsen réalité abandonné le double étalon. Lorsquon reconnut quil se produisait une tendance nouvelle à frapper engrandes quantités des pièces de cinq francs en argent, le gouvernementfrançais en arrêta aussitôt la fabrication. Depuis lors un arrangement a étéconclu dannée en année entre la France, la Suisse, la Belgique et lItalie, afinque chaque pays ne frappât quune quantité décus en argent proportionnelle àsa population. Une convention tendant au même but avait eu lieu auparavantpour la monnaie dargent à valeur conventionnelle, cest-à-dire pour les piècesde deux francs et au-dessous ; mais la fabrication des écus, qui en .théorieétaient frappés à valeur pleine et avaient cours forcé pour des sommes illimi-tées, nétait sujet à aucune restriction. Le résultat de la limitation actuellementimposée au monnayage est de détruire laction du système à double étalon.Largent, frappé seulement en quantités limitées, ne peut remplacer ou chasser
  • 135. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 135lor, et les pièces de cinq francs, bien quelles aient plus de valeur que cinqpièces d’un franc, valent moins que le quart de la pièce de vingt francs en or.Quoiquelles conservent encore cours forcé jusquà une valeur illimitée, on nepeut sans doute se les procurer en quantités illimitées, et par conséquent ellessont réduites, dans la pratique, au rôle de monnaies à valeur conventionnelle.En changeant aussi peu que possible leurs dispositions législatives, la Franceet les autres gouvernements appartenant à la Convention Monétaire ont ainsiabandonné le double étalon dans la pratique, et en ont adopté un qui ne sedistingue guère du cours forcé composite de lAngleterre et de lAllemagne.Depuis 1810 la monnaie de cuivre ou de bronze na jamais eu cours légal quejusquà concurrence de 4 francs 99 centimes, et depuis que le titre de la petitemonnaie dargent a été abaissé, le cours forcé de cette monnaie même a étélimité à 50 francs pour les paiements entre particuliers, et à 100 francs pourles paiements aux caisses publiques. Lécu dargent est le seul lien par lequella France reste attachée au double étalon, et ce lien est à demi rompu. II est à remarquer que les changements ainsi opérés dans la circulation delEurope occidentale sont presque identiques à ceux par lesquels les Etats-Unisavaient auparavant abandonné le double étalon ? Jusqu’en1853, le dollardargent des Etats-Unis était une pièce de métal au titre qui avait un coursforcé illimité, en même temps que la monnaie dor, cest-à-dire les aigles et lesfractions daigle. Le rapport légal de largent à lor était, pour le poids, de 16 à1, au lieu de 151/2 à 1, comme en France. Il fallait ainsi plus dargent enAmérique quailleurs pour effectuer un paiement légal : on préférait doncnaturellement payer en or, et largent était exporté. Pour remédier à cet état dechoses, le gouvernement de Washington, en 1853, fit du demi-dollar et despetites pièces dargent des monnaies à valeur conventionnelle. Quoique lespièces dun dollar conservassent le titre et le poids légal, elles furent frappéesen si petite quantité que cela équivalait à une véritable suppression. Laprédominance dun numéraire en papier ne pouvant se convertir en espècessuspendit quelque temps la question de la monnaie métallique. Lacte dumonnayage du congrès des États-Unis fut mis à exécution le 1er avril 1873, et fit de la pièce dun dollar en or la seule unité de valeur,tandis que pour le nouveau dollar dargent, le demi-dollar et ses subdivisions,il limitait le cours forcé à des sommes qui ne devaient jamais dépasser cinqdollars dans aucun paiement. Ainsi le double étalon, qui auparavant existait enthéorie, était définitivement aboli, et les Etats-Unis sajoutaient à la liste desnations adoptant létalon dor.
  • 136. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 136 V. Les différents systèmes monétaires du globe.Retour à la table des matières En passant en revue les changements qui se sont récemment produits dansles monnaies des principales nations, nous constatons une tendance incon-testable à faire de lor la mesure de la valeur et le seul moyen principaldéchange. Ce système est adapté maintenant par la Grande-Bretagne etlIrlande, les colonies australiennes et la Nouvelle-Zélande, les coloniesafricaines et plusieurs des petites possessions de lempire anglais. Il a existéquelques temps au Portugal, en Turquie, en Egypte et dans plusieurs des Etatsde lAmérique du Sud, tels que le Chili et le Brésil. Des lois récentes viennent de létablir dans lempire dAllemagne etdans les royaumes scandinaves de Danemark, de Norvège et de Suède, où lonémet actuellement une monnaie dor, et où la principale monnaie légale est lapièce de vingt kroner. Le Japon même a imité les nations Européennes etadopté une monnaie d’or composée de pièces de vingt, de dix, de cinq, dedeux et de un yen, le yen nétant que de trois millièmes inférieur en valeur audollar dor américain. La nouvelle monnaie divisionnaire du Japon consistera en pièces dargentde cinquante, de vingt, de dix et de cinq sen. Le sen correspond au centaméricain ; cest une monnaie à valeur conventionnelle au titre de 8 dixièmesde métal fin. Le double étalon se maintient encore théoriquement en France, en Italie,en Belgique et en Suisse. LEspagne, la Grèce et la Roumanie ont aussi réfor-mé récemment leur monnaie à limitation du système français, et doivent êtreconsidérées, si je ne me trompe, comme ayant un double étalon. Dans leNouveau-Monde, le Pérou, lEquateur et la Nouvelle-Grenade, comptentparmi les partisans du même système. Il y a quelques années, on pouvait dire quune très grande partie delEurope conservait lancien système dun étalon dargent unique, avec quel-ques monnaies dor qui circulaient, à des taux variés comme monnaiescommerciales. Le Sud et le Nord de lAllemagne, lAutriche, les royaumesScandinaves et la Russie appartenaient à ce groupe. Après les changementsque nous venons de mentionner lAutriche seule et la Russie représententmaintenant létalon dargent en Europe, et même lAutriche a commencé,
  • 137. W. Stanley Jevons (1835-1882), Léconomie politique (1878) 137depuis 1870, à frapper des pièces dor de huit et de quatre florins dont le poidset 1e titre sont les mêmes que ceux des pièces françaises de vingt et de dixfrancs. Par un décret impérial daté de Vienne, 12 juillet 1873, les piècesfrançaises, belges, italiennes et suisses de vingt, de dix et de cinq francsdevront être reçues dans lempire austro-hongrois, à charge de réciprocité, àraison de huit florins en or pour vingt francs en monnaie dor des autresnations. Mais, malgré tout, létalon dargent domine encore dans une grandepartie du globe. Les populations innombrables de lInde, de la Chine et de la Cochinchine,les îles des Indes orientales, plusieurs contrées de lAfrique et les Indesoccidentales, lAmérique centrale et le Mexique ont une circulation alimentéeprincipalement par des monnaies dargent, que ce soient des roupies commedans lIndoustan, de petites barres comme en Chine, ou des dollars dargentcomme dans une foule dautres pays. Létalon dor a donc fait de grands progrès, et il est probable quil nesarrêtera pas là. Quand les Etats-Unis reviendront aux paiements en espèces,ils adopteront certainement lor, et le Canada, dont on aurait peine à présent àclasser la monnaie, en fera autant. Les nations Latines, qui ont renoncé audouble étalon dans la pratique, ny reviendront sans doute pas, et lAutrichesera obligée de suivre le mouvement. On ne peut guère attendre de la Russieun changement monétaire bien sérieux, et cependant (chose digne deremarque), dans une partie de lempire qui se distingue particulièrement parlintelligence et l’instruction, je veux dire dans la province de Finlande, laRussie a positivement admis le franc et ses subdivisions décimales : en effet,le marc finlandais ou quart de rouble contient précisément le même poidsdargent et possède la même valeur que le franc, la lire et la peseta. On a doncfait un grand pas vers une monnaie internationale à venir. De semblableschangements sont impossibles parmi les nations pauvres, ignorantes etstationnaires de lInde, de la Chine, et en général des tropiques. Nous arrivonsdonc, à ce quil me semble, à une démarcation simple et profonde. Les nationsvraiment civilisées et progressives de lEurope occidentale et de lAmérique duNord, y compris aussi les Etats naissants de lOcéanie, avec quelques-uns despremiers états du second rang, tels que lEgypte, le Brésil et le Japon, auronttous létalon dor. Dun autre côté, létalon dargent se maintiendra, longtempssans doute, dans lempire russe et dans la plus grande partie du vaste continentde lAsie, de même que dans quelques régions de l’Afrique, et peut-être auMexique. Si cependant nous négligeons ces cas douteux et moins importants,1Asie et la Russie soutiendront probablement largent contre le reste du globequi adoptera lor. Il semble quil ny ait rien à regretter dans un semblablerésultat. Fin du texte