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Cicéron
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  • 1. - CICÉRON - De la nature des dieux De la divination Du destin Des devoirs De la vieillesse Pierre Baribeau (2011) Nom latin : Marcus Tullius Cicero (106-43 av. J.-C.) Fonctions : Questeur, Édile, préteur Grade militaire : Imperator Titre : Consul
  • 2. - Vie de Cicéron –
    • «Le 3 janvier de l'an 647 de Rome (107 ans avant l'ère chrétienne), Marcus Tullius Cicéron naquit près d'Arpinum, ville municipale du Latium, déjà célèbre pour avoir donné naissance à Marius, et que sa fidélité envers Rome y avait fait agréger, dans les comices, à la tribu Cornélia. Helvia, sa mère, qui, au rapport de Plutarque, le mit au monde sans douleur, soutenait par ses vertus l'illustration de son nom, qui était celui d'une des premières maisons de la république. L'origine de Cicéron serait plus illustre encore si, comme il a plu à certains auteurs, il était possible de le faire descendre d'un roi des Volsques; mais cette opinion n'a pas plus de fondement que celle qui lui donne pour père un foulon. La superstition de ses admirateurs se plut aussi à entourer son berceau de prodiges, et Plutarque le naïf écho de ces croyances populaires, parle d'un génie qui apparut à sa nourrice, et lui dit que l'enfant qu'elle allaitait serait un jour la gloire de Rome. Cicéron, qui s'est plus d'une fois moqué des prétentions à une haute noblesse, ne fait pas remonter au delà de son aïeul le peu de renseignements qu'il a laissés sur sa famille; réserve où l'on a voulu voir l'intention de s'en faire regarder comme le fondateur, et même, en la …»
  • 3. - Vie de Cicéron –
    • «…supposant royale, de flatter ainsi les Romains dans leur aversion pour le nom de roi. Il en a toutefois assez dit sur la condition de ses ancêtres pour qu'on sache qu'ils avaient reçu, avec le droit de cité à Rome, le titre de chevaliers; et que, faute d'ambition, mais non de mérite, ils n'y vinrent briguer les honneurs d'aucune magistrature; préférant à l'éclat qu'on leur y promettait leur solitude d'Arpinum, embellie par la culture des lettres, et d'où ils entretenaient d'honorables relations avec les principaux citoyens de la république. Dans la seule occasion qu'eut le grand-père de Cicéron de parler devant le peuple romain, contre les innovations tentées dans sa petite ville par un Gratidius son beau-frère, il déploya une si mâle éloquence, que le consul Scaurus s'écria en pleine assemblée “Plût aux dieux que Cicéron voulût consacrer avec nous tant de vertus et de talents aux intérêts de l'État plutôt qu'à ceux d'un municipe!” Le vieux Cicéron reprit le chemin d'Arpinum, heureux de ce qu'un tel suffrage s'adressait surtout à sa vertu; car c'est de lui cette sentence recueillie par Caton: “Que plus les hommes savent bien dire, et moins ils savent bien faire.” Cicéron reçut, au sein de sa famille, avec son frère Quintus, de trois ans plus…»
  • 4. - Vie de Cicéron –
    • «…jeune que lui, les principes d'une éducation forte, sous les yeux de cet aïeul que Rome enviait à un petit canton de l'Italie et sous ceux de son père, homme d'un grand savoir acquis au prix de sa santé. Dès cette époque, il étonnait ses maîtres par un esprit vif, pénétrant, facile, que ne rebutaient les éléments d'aucune connaissance. On pouvait deviner déjà la vaste intelligence qui devait plus tard les embrasser toutes. Après cette première institution domestique, son père le conduisit à Rome, où il n'était bruit que des triomphes accumulés et des six consulats de Marius, cet autre enfant d'Arpinum. Les relations de sa famille avec les plus grands personnages de la république, lui ouvrirent la maison du célèbre jurisconsulte C. Aculéon, beau-frère de sa mère; de l'orateur M. Antoine, ami particulier de son oncle Lucius; de M. Aem. Scaurus, chef du sénat; de Q. Mucius Scévola l'augure; de Strabon; de Q. L. Catulus, qui partagea avec Marius la gloire d'avoir vaincu les Cimbres; de Cotta, de L. César, de Caton, de P. L. Crassus, illustres consulaires, orateurs fameux, tous amis de son père, et dont le dernier, le plus célèbre de tous, se chargea de diriger son éducation.»
  • 5. - Vie de Cicéron –
    • «Il fut confié aux soins d'un maître grec, dans la maison même de Crassus, ouverte aux savants de la Grèce et de Rome, et aux élèves qu'y attirait leur réputation. Le jeune Marcus se distingua bientôt entre tous, et sa supériorité lui valut, de la part de ses condisciples, de singuliers témoignages d'admiration. On les voyait, jusque dans les rues, le placer par honneur à leur tête, et lui faire cortège. Rentrés chez eux, ils racontaient des choses si merveilleuses de cette précoce intelligence, que leurs parents, d'abord incrédules à ces récits, allaient, à l'heure des leçons, en vérifier l'exactitude, et surprendre ainsi les premiers indices de cette gloire naissante. Mais déjà ces leçons ne suffisaient plus à son ardeur. Plotius, rhéteur célèbre, venait d'ouvrir une école d'éloquence latine: Cicéron voulut y courir. Crassus s'y opposa, jugeant les Grecs plus capables de le former pour la carrière du barreau, à laquelle le destinaient les espérances de sa famille. Il lui fut seulement permis d'étudier sous le poète Archias, qui s'était depuis peu fixé à Rome; et sa jeune imagination, tournée aussitôt vers la poésie, tira d'une tragédie d'Eschyle le sujet d'un poème qui subsistait encore au temps de Plutarque, et dont l'auteur avait à peine treize ou quatorze ans.»
  • 6. - Vie de Cicéron –
    • «On rapporte aussi à cette époque la composition d'un Traité de Rhétorique en quatre livres, désavoué depuis par le grand orateur, mais qu'il lui suffit de retoucher pour le donner sous le titre de l'Invention . Cicéron prit à seize ans la robe virile. Tout concourait à rendre solennel ce premier engagement contracté avec l'État; le cortège qui accompagnait le nouveau membre au Capitole, l'appareil de son entrée dans le forum cette grande école des affaires et de l'éloquence enfin le choix qu'avait fait sa famille, pour le guider dans sa nouvelle carrière, du célèbre Q. Mucius Scévola, l'augure, l'homme de son temps le plus versé dans la pratique des affaires, et dont les sentences, appelées les oracles de Rome , entrèrent ensuite avec force de loi dans le corps de la jurisprudence. Cicéron fit sous lui de rapides progrès dans toutes les parties de la science du droit, et en pénétra les points les plus obscurs. On le voyait suivre aussi avec assiduité les débats du forum et du barreau, où brillaient alors Crassus, M. Antoine, C. Cotta, Hortensius; et déjà leur secret rival il refaisait chez lui, dans un travail solitaire, les discours et les plaidoyers qu'il venait d'entendre.»
  • 7. - Vie de Cicéron –
    • «En même temps, il traduisait en latin les plus belles harangues de Démosthène et d'Eschine, plusieurs chants d'Homère, et tout le poème grec d'Aratus sur les Phénomènes du ciel. Phèdre le philosophe l'initiait aux principes de la doctrine épicurienne, qui séduisit sa jeunesse, mais que réprouva la maturité de sa raison. Son goût pour la poésie trouvait encore à se satisfaire au milieu de toutes ses études; et l'on dut à sa muse, entre autres productions dont on connaît à peine le titre, une épopée dont Marius était le héros, et à laquelle Scévola, trompé cette fois par sa science d'augure, prédisait une durée éternelle. Il en reste treize vers. Plutarque affirme, il est vrai, que Cicéron passa non seulement pour le premier orateur, mais aussi pour le plus grand poète de son temps mais ni Lucrèce, ni Catulle n'avaient rien produit; Virgile n'était pas né; et quand le sceptre de la poésie lui fut enlevé, il tenait depuis longtemps celui de l'éloquence. La guerre Sociale, qui venait d'éclater de nouveau, le força un moment à abandonner ses travaux. L'alarme était à Rome; les alliés avaient battu ses armées le forum et le barreau étaient déserts toute l'activité toute l'énergie de la république, étaient tournées vers la guerre, qui menaçait son existence.»
  • 8. - Vie de Cicéron –
    • «Une armée nouvelle venait d'être confiée au père de Pompée; le vieux Caton, Sylla, Marius, étaient ses lieutenants. Hortensius était volontairement parti; Cicéron le suivit; il avait dix-huit ans. Ce n'était pas seulement l'effet d'un noble entraînement. Rome ne donnait de fonctions civiles qu'à ceux qui l'avaient défendue aux armées; il fallait mériter sur les champs de bataille l'honneur de la servir dans les magistratures. Dans cette campagne d'une année, il prit part, entre autres actions mémorables à la victoire remportée près de Nole sur les Samnites; victoire qui mit fin à la guerre, et rendit Sylla si glorieux, qu'il en fit peindre toutes les circonstances dans sa maison de Tusculum, dont Cicéron fut possesseur après lui. A la guerre Sociale succéda la guerre contre Mithridate. Sylla et Marius se disputaient le commandement des armées; et cette rivalité fatale, marquée bientôt par toutes les horreurs des proscriptions, ferma au jeune Cicéron les écoles, les tribunaux, toutes les grandes sources de l'instruction. Trois années de calme furent enfin rendues à l'État, lorsque, Marius mort et Sylla absent, Cinna domina seul. La justice reprit son cours, et le champ fut rouvert aux luttes pacifiques de la parole.»
  • 9. - Vie de Cicéron –
    • «Quand Cicéron reparut au forum et au barreau, il n'y retrouva plus ses maîtres, qu'avait dévorés la guerre civile. Par elle avaient péri les deux frères L. et C. César, amis de sa famille; Q. Catulus, P. L. Crassus, le premier guide donné à sa jeunesse; et enfin l'orateur M. Antoine, “dont la tête fut clouée aux rostres, d'où il avait sauvé celles de tant de citoyens, et présidé, pendant son consulat, aux destinées de la république,” comme s'exprime Cicéron, qui devait éprouver le même sort et inspirer le même regret, en tombant sous les coups du petit-fils de cet orateur. Il employa ce temps de calamités à compléter seul ou avec le peu de maîtres qu'elles lui laissèrent, ses études philosophiques oratoires, littéraires, ou, pour mieux dire, universelles; et il en publia le fruit dans plusieurs traités, les uns nouveaux, la Rhétorique à Hérennius ; de l'Administration de la république; les autres refaits sur les essais de son enfance, une Grammaire , et les deux Livres de l'Invention . Il lit en outre, vers le même temps, un traité de l'Art militaire, et des traductions de l'Économique de Xénophon et du Protagoras de Platon. Il avait retrouvé, comme dédommagement des leçons de l'augure Scévola, victime des …»
  • 10. - Vie de Cicéron –
    • «…proscriptions, celles de Scévola le grand-pontife, aussi versé que le premier dans la science du droit, et appelé par son élève “le plus orateur d'entre les jurisconsultes, et le plus jurisconsulte d'entre les orateurs.” En outre, il s'était fait le disciple du célèbre académicien Philon, que la guerre contre Mithridate avait contraint de quitter Athènes et de venir chercher un asile à Rome, où il enseignait la rhétorique et la philosophie. Il suivait aussi les leçons d'Apollonius Molon, le plus renommé des orateurs de la Grèce, ambassadeur à diverses reprises, à qui le sénat, par une dérogation unique à ses usages, avait accordé le privilège de lui parler en grec. Chaque jour enfin Cicéron déclamait sous différents maîtres en grec, ou en latin, mais surtout en grec, à cause, nous dit-il, de la plus grande variété d'expressions que cette langue lui fournissait et de la supériorité des maîtres de la Grèce sur ceux de Rome. A peine se permettait-il le moindre repos. Il entretenait chez lui, et l'y garda jusqu'à sa mort, le stoïcien Diodote, qui payait cette hospitalité de tous les trésors de son vaste savoir, principalement dans la dialectique. Le calme équivoque dont jouissait la république fut bientôt troublé de nouveau.»
  • 11. - Vie de Cicéron –
    • «Sylla était revenu d'Asie. Il ramenait avec lui les proscriptions. Cicéron, à qui les malheurs publics enlevaient un à un tous ses maîtres, vit périr le second Scévola, et demeura de nouveau sans guide au milieu des révolutions qui changeaient la forme du gouvernement. Le dictateur, après avoir augmenté les prérogatives du sénat, diminué celles du peuple, détruit celles des tribuns, arraché à l'ordre équestre le pouvoir judiciaire, las enfin de tuer et d'innover, permit quelque repos à la république épuisée. Au forum, au barreau, les affaires reprirent leur cours. Ce fut l'époque des débuts de Cicéron. Il apportait dans la double carrière de l'avocat et de l'orateur, plus de connaissances qu'on n'en demandait avant lui. D'ingénieux T raités sur la Composition et le Style avaient prouvé qu'il voulait reculer les limites de son art. L'étude constante de la langue grecque lui permettait d'en faire passer les richesses dans la sienne, dont il avait d'ailleurs assez étudié le génie pour devenir un jour l'arbitre souverain de la latinité. Il avait étudié et approfondi, sous les plus grands maîtres, la jurisprudence, la politique, la philosophie dans ses sectes principales, la rhétorique, la grammaire, dans le large sens où…»
  • 12. - Vie de Cicéron –
    • «…l'entendaient les anciens; les mathématiques, la géométrie, l'astronomie, la musique même. Il possédait enfin cette universalité de connaissances dont il a fait, dans ses écrits, un devoir à l'orateur, et dont la réunion semble au-dessus des facultés d'un homme. [...] On ne sait pas précisément dans quelle cause il débuta mais sa première cause publique , ou criminelle, montra sous le plus beau jour et son talent et son courage. Un affranchi de Sylla Chrysogonus, s'était fait adjuger pour deux mille drachmes les biens d'un citoyen tué après les proscriptions. Roscius fils et héritier du mort, prouva qu'ils valaient deux cent cinquante talents. Sylla, convaincu d'injustice, se prit de fureur contre Roscius, et le fit accuser, par ce Chrysogonus, d'être lui-même le meurtrier de son père. Ainsi menacé dans sa fortune, son honneur et sa vie, Roscius ne pouvait trouver d'avocat; nul ne voulait s'exposer au ressentiment du dictateur. Seul, Cicéron osa le défendre, et le sauva. Son éloquente plaidoirie, mélange heureux d'énergie et d'adresse, enleva tous les applaudissements ceux même des juges et l'on s'entretint longtemps à Rome du succès inespéré de cette cause périlleuse, un de ses plus beaux triomphes, un des plus doux souvenirs de sa vieillesse.»
  • 13. - Vie de Cicéron –
    • «Plutarque dit qu'effrayé de ce succès, Cicéron quitta Rome, et donna pour raison le besoin de rétablir sa santé. Ces terreurs lui seraient venues un peu tard; car il est certain qu'il y resta encore plus d'une année, qu'il y plaida plusieurs causes, et qu'il affronta même un nouveau danger, en défendant contre une loi de Sylla les droits d'une femme d'Arezzo. Mais l'excès du travail avait ruiné sa santé. Il était devenu étique, et avait parfois de subites défaillances, la débilité de son estomac l'obligeant à ne prendre que sur le soir une nourriture légère. Les luttes du barreau, l'ardeur qu'il y porta, détruisirent ce reste de forces. Sa voix, quoique pleine, était dure; ne sachant encore ni la ménager, ni l'assouplir, il la montait, dès les premières paroles, aux tons les plus élevés, dans des plaidoiries qui duraient des jours. Son action, mal réglée, ajoutait à cette fatigue, et, de son propre aveu, il ne pouvait plaider sans que tout son corps fût aussitôt saisi d'une agitation continue, qui achevait de l'épuiser. Il dépérissait. Les médecins et ses amis exigèrent de lui qu'il renonçât à cette carrière, depuis dix ans le but de tous ses efforts, où il avait placé tant d'espérances de gloire et comptait déjà des triomphes sur les deux premiers orateurs de l'époque, Hortensius et Cotta. Le sacrifice était impossible. »
  • 14. - Vie de Cicéron –
    • «Il consentit seulement à voyager, et pour faire servir le soin même de sa santé au perfectionnement des études qui l'avaient détruite, il partit pour la Grèce. Il séjourna six mois à Athènes chez Antiochus l'Ascalonite aussi grand orateur que philosophe fameux, qui venait d'abandonner l'Académie pour le Portique, mais qui ne réussit pas à s'y faire suivre par son hôte. Atticus, disciple de la secte d'Épicure, l'enlevait souvent à Antiochus, pour le livrer à Phèdre et à Zénon, ses maîtres, jaloux de le conquérir à leur école. Cicéron voulut bien les écouter, mais en gardant la liberté de les combattre; et peu s'en fallut qu'au lieu de venir à eux, il ne leur enlevât tout à fait Atticus lui-même, lequel ne put faire impunément d'aussi fréquentes visites au stoïcien Antiochus. Son ami le raille quelque part de s'être montré alors peu fidèle aux principes de son maître Épicure. […] En revenant à Rome, Cicéron passa par Delphes, et la même curiosité qui l'avait fait initier, à Athènes, aux mystères d'Éleusis le poussa, dans cette autre ville, à en consulter l'oracle, tombé depuis longtemps, selon ce qu'il rapporte, dans un juste mépris. Il demanda par quels moyens il pourrait acquérir le plus de gloire.»
  • 15. - Vie de Cicéron –
    • «“En suivant tes inspirations, et non l'opinion du peuple,” lui répondit la Pythie. Incrédule avant d'entrer dans le temple, il en sortit pensif et méditant le sens de cette réponse, qui, ait témoignage de Plutarque, exerça sur sa conduite une grande influence, et d'abord en changea le plan. II allait, plein d'espérances, se précipiter dans la carrière des honneurs; l'oracle vint refroidir pour quelque temps cette ambition impatiente. En effet, de retour à Rome, après deux ans d'absence, il y vécut dans une extrême réserve, ne s'empressa point d'aller, comme auparavant, visiter les magistrats dont on vantait le savoir, ou de montrer au barreau les richesses qu'il apportait de la Grèce; et, en dépit des railleries de la foule qui criait sur son passage, le désignant C'est un méchant Grec, c'est un oisif, il resta éloigné des affaires et des hommes toute une année, à laquelle on ne peut rien rapporter dans ses œuvres. C'est en cette année qu'il épousa Térentia. […] L'action oratoire devint pour Cicéron une des plus puissantes armes de la persuasion et le mit en pleine possession de l'éloquence que Démosthène, comme on sait, réduisait tout entière à l'action.»
  • 16. - Vie de Cicéron –
    • «Six ans après sa questure, Cicéron demanda l'édilité; fonction qui le plaçait sous l'œil perçant des Romains, et lui promettait tous les avantages de la popularité, en le créant l'ordonnateur des fêtes, des jeux, des spectacles, offerts à la curiosité de la multitude. Il fut élu, distinction unique, par les suffrages unanimes des tribus. Dans le sénat, où l'avait fait entrer la questure, cette nouvelle charge lui faisait prendre rang après les consuls et les préteurs. Un privilège y était attaché, le droit d'images, lequel consistait à ajouter son portrait, dans le vestibule de sa maison, à ceux de ses ancêtres qui avaient passé par les dignités curules; c'était la marque de la noblesse des familles. Cicéron, qui n'avait pas d'ancêtres, se consola de n'avoir pas d'images, par la pensée qu'il commençait lui-même l'anoblissement de sa maison. L'orgueil aristocratique avait un nom pour les plébéiens parvenus, celui d'homme nouveau; il l'accepta, et s'en fit honneur. […] Il y en avait plus de vingt qu'il cultivait l'art de la parole; il était depuis longtemps sans égal au barreau. Son éloquence lui avait vain les hautes dignités de l'État, et cependant, telle était l'idée qu'il se faisait de l'orateur, qu'il n'avait pas encore affronté la grande épreuve du Forum.»
  • 17. - Vie de Cicéron –
    • «Il l'osa enfin; et l'on voit, par ses premières paroles, quel respect lui inspirait la majesté d'un auditoire qui était le peuple. Le tribun C. Manilius voulait enlever à Lucullus, au profit de Pompée, alors occupé à poursuivre les pirates, le soin de la conduite de la guerre contre le roi de Pont, et lui faire donner, outre les forces maritimes dont il disposait déjà, l'Asie mineure, la Bithynie, la Cappadoce, la Cilicie, la Colchide, l'Arménie etc.; c'est-à-dire, près de la moitié de l'empire romain. Le peuple était favorable à cette proposition. César l'approuvait. Elle était combattue par le sénat, surtout par Q. Catulus et Hortensius. La popularité était du côté de ceux qui l'appuyaient. Cicéron, qui songeait au consulat, monta, pour la première fois, à la tribune aux harangues, et appuya la demande de Manilius ou plutôt l'ambition de Pompée. La loi passa. […] Cicéron, après sa préture, ne sollicita point de gouvernement, quoique ce fût là le prix ordinaire de ces fonctions. Il voulait le consulat. De grandes causes remplirent les deux années qui l'en séparaient encore. La plus importante fut la défense de C. Cornélius, qui avait signalé son tribunat par des tumultes populaires, où les faisceaux du consul Pison avaient été brisés, et sa personne assaillie à coups de pierres.»
  • 18. - Vie de Cicéron –
    • «Les nobles et presque tout le sénat s'étaient joints à l'accusateur. Cicéron, qui allait avoir besoin de leur appui, réussit à les ménager, sans manquer aux devoirs de sa cause, dont les débats durèrent quatre jours. Sa plaidoirie, aujourd'hui perdue, passait pour son chef-d'œuvre, et l'était à son propre jugement. […] Cicéron, à qui ses talents et ses services devaient assurer un immense crédit dans Rome, s'attira bientôt une foule d'ennemis, à force de rappeler à ses concitoyens tout ce qu'il avait fait pour eux. Dans le forum, dans le sénat, devant les tribunaux, il fallait, dit Plutarque, lui entendre répéter tous les jours les noms de Catilina et de Lentulus, et repasser avec lui par tous les événements de son consulat, loué non sans cause mais sans fin, comme s'exprime Sénèque. Son penchant à la raillerie ne lui fut pas moins funeste. Ni les magistrats, ni les citoyens les plus considérés, ni ses amis, n'étaient à l'abri de ses bons mots. Le nombre en fut si grand, quoique certainement exagéré, qu'il en fut fait des recueils par plusieurs de ses contemporains, parmi lesquels on cite J. César. Aussi, quand une faction puissante se déchaîna contre lui, aux envieux que lui avait fait son mérite, aux ennemis que lui avaient faits …»
  • 19. - Vie de Cicéron –
    • «…ses épigrammes, il n'eut à opposer que sa gloire contestée et un petit nombre d'amis équivoques. Celui pour lequel il avait le plus fait, Pompée, prévenu contre lui par César, ne lui prêta d'abord qu'un faible appui, et enfin le lui refusa tout à fait. […] Pompée, de retour de ses expéditions, s'était ligué avec Crassus et César, et cette alliance, ce premier triumvirat, mettait en leurs mains toutes les forces de la république, moins le sénat, dernier appui de Cicéron, mais qui se voyait réduit, ne pouvant les empêcher, à protester contre les actes des triumvirs. Ceux-ci avaient plus d'une fois sollicité le concours de Cicéron, et, sur son refus, sa neutralité […] Le lieu que sa mort avait rendu célèbre fut longtemps visité par les voyageurs avec un respect religieux. Quoique la haine de ce crime s'attachât particulièrement à Antoine, Octave ne put s'en garantir; et c'est là ce qui explique le silence que les écrivains de son siècle ont gardé sur Cicéron. Aucun des poètes de sa cour n'a osé le nommer. Virgile même aima mieux dérober quelque chose à la gloire de Rome, en cédant aux Grecs la supériorité de l'éloquence (orabunt causas melius...) , qu'ils avaient eux-mêmes cédée à Cicéron. Il n'y eut guère que Tite-Live qui rendît à ses talents un hommage pour lequel il ne croyait pas avoir assez de tout le sien; “car, dit-il, pour louer dignement Cicéron, il faudrait être lui-même. Dans le palais d'Auguste, dans sa famille, on se cachait pour lire les ouvrages du plus grand orateur de Rome.
  • 20. - De la nature des dieux -
    • «[…] s'il est une recherche particulièrement difficile, c'est celle qui a trait à la nature des dieux, tout enveloppée d'obscurité. Et cependant nulle ne paraît plus nécessaire, tant pour satisfaire notre désir de connaître que pour régler le culte. La diversité, la contrariété des opinions professées à ce sujet par les plus doctes montrent avec une force impossible à méconnaître que la cause, c'est-à-dire l'origine première de la philosophie est le défaut de science certaine et que les Académiciens ont sagement agi en suspendant leur jugement en cas d'incertitude. […] Il y a eu, il y a encore des philosophes soutenant que les dieux ne se mettent nullement en peine des affaires humaines. Si cette opinion est la vraie, que deviennent la piété, la crainte des dieux, la religion? Nous avons à nous acquitter envers les dieux de beaucoup d'offices et la pureté, la franchise du cœur y sont requises, s'il est vrai que les immortels y ont égard et si, de leur côté, ils font quelque chose pour le genre humain. Si, au contraire, ils ne peuvent ni ne veulent nous être en aide, s'ils n'ont de nous aucun souci et si nos façons d'agir leur sont indifférentes, s'il n'est rien dans notre vie qui atteste leur influence, pourquoi seraient-ils…»
  • 21. - De la nature des dieux -
    • «…l'objet d'un culte de notre part, à quoi servirait-il de les honorer, de leur adresser des prières? Tout de même que les autres vertus, la piété ne peut consister en un vain simulacre et, la piété disparaissant, la crainte des dieux, la religion s'en vont nécessairement avec elle, notre vie est bouleversée, le désordre règne. Je ne sais en vérité si, la piété venant à manquer, la bonne foi pourrait subsister, si même la rupture du lien social ne s'ensuivrait pas, si la justice, c'est-à-dire la plus haute des vertus, ne serait pas abolie, elle aussi. […] Pour ceux qui, dans leurs discours, ont doté le monde d'une âme raisonnable, ils ignorent de la façon la plus complète en quelle figure d'être vivant la pensée active peut se rencontrer; j'y reviendrai un peu plus tard. Pour le moment je me bornerai à dire l'étonnement que me cause la lourdeur d'esprit de ces gens : ils veulent qu'un être animé soit impérissable, jouisse d'une félicité parfaite et en même temps affecte la figure d'une sphère parce que, suivant Platon, c'est la plus belle. […] Il faut donc reconnaître qu'il y a des dieux. Il y a un second point sur lequel tous à peu près, philosophes et ignorants, s'accordent : suivant ce que j'ai appelé une anticipation, l'on …»
  • 22. - De la nature des dieux -
    • «…pourrait dire aussi une prénotion […] nous avons cette croyance que les dieux sont immortels et jouissent d'une félicité parfaite. Cette même nature qui a mis en nous la représentation des dieux a gravé dans nos esprits l'idée de leur éternité et celle de leur félicité. Cela étant, il faut tenir pour vraie cette proposition énoncée par Épicure : un être éternel et bienheureux n'a lui-même aucune affaire qui l'occupe et n'exige de personne qu'il se donne aucune peine, nul ne peut exciter sa colère ni gagner sa faveur, des sentiments de cette sorte étant des marques de faiblesse. J'en aurais assez dit si nous n'avions à nous préoccuper ici que du culte pieux dû aux dieux et à nous libérer de la superstition : la supériorité des dieux en effet, des êtres éternels et jouissant d'un bonheur parfait, appelle des hommages, l'excellence même d'une chose la rendant digne de vénération et toute crainte que pourrait inspirer la colère des dieux ou leur puissance étant suffisamment écartée. On doit connaître en effet qu'il n'y a nulle irritation à redouter, nulle faveur à espérer d'êtres qui, par définition, sont immortels et bienheureux, ils ne peuvent donc être menaçants pour nous.»
  • 23. - De la nature des dieux -
    • «Pour nous la condition de la félicité c'est d'avoir l'âme tranquille et d'être déchargé de tout effort. Le maître auquel nous devons tout notre savoir nous a enseigné que le monde s'est fait naturellement, point n'étant besoin d'un constructeur, cette formation que vous niez qui soit possible sans un art divin est chose si aisée que la nature produira des mondes sans nombre, en produit, en a produit à l'infini. Vous ne concevez pas comment s'opère cette genèse sans l'intervention active d'une intelligence et en conséquence, comme les poètes tragiques embarrassés pour trouver un dénouement, vous avez recours à un dieu. Vous vous passeriez fort bien de lui si vous pouviez voir ces espaces innombrables, infinis, qui s'offrent à l'esprit et qu'il peut parcourir en tout sens et où jamais, quelque direction qu'il veuille suivre, il ne trouvera de borne où s'arrêter. […] Épicure nous a libérés de ces terreurs, grâce à lui nous respirons librement, nous ne craignons pas les dieux qui, nous le savons, n'ont aucune idée de rien faire qui puisse leur être à charge ni ne cherchent à imposer la moindre peine à d'autres qu'eux, nous honorons la nature et ne mettons rien au-dessus d'elle : c'est elle qui est pour nous l'objet d'un culte pieux.»
  • 24. - De la nature des dieux -
    • «Si tu me demandais ce qu'est un dieu ou quel il est, je suivrais l'exemple de Simonide : Hiéron, tyran de Syracuse, lui ayant posé précisément la même question, il sollicita un jour de réflexion, le lendemain deux jours et quand il eut ainsi à plusieurs reprises doublé le temps qu'il déclarait nécessaire à la recherche, Hiéron, surpris, finit par lui demander l'explication de tous ces retards : «C'est, dit-il, que plus j'y pense, plus la question me paraît obscure.» […] La première question qui se pose dans une recherche ayant pour objet la nature des dieux est de savoir s'ils existent ou non. Il est difficile de nier leur existence. Oui, dans une assemblée publique, mais, dans un entretien comme celui que nous avons, rien n'est plus facile. Moi qui suis pontife et qui crois qu'il faut conserver pieusement les cérémonies religieuses et tout le culte national, je voudrais avoir, en ce qui concerne ce premier point, mieux qu'une opinion, je voudrais parvenir à la connaissance vraie. Bien des choses me viennent à l'esprit qui me troublent et me portent à penser par moments qu'il n'y a pas de dieux. Mais vois quel beau joueur je fais : je passerai condamnation sur toutes les opinions qui vous sont communes avec les autres philosophes, à commencer par la croyance à l'existence des dieux.»
  • 25. - De la nature des dieux -
    • «L'argument décisif qui nous oblige à reconnaître l'existence des dieux, c'est, as-tu déclaré, que les hommes de toutes nations et de toutes races y ont cru. Outre qu'il n'a pas grand poids, il enveloppe une erreur. En premier lieu d'où sais-tu ce que pensent les nations? J'estime, quant à moi, qu'il y a bien des peuples assez enfoncés dans la sauvagerie pour n'avoir des dieux aucune idée. […] Le monde est pour toi le règne des atomes, ils s'y donnent librement carrière, tu en abuses vraiment, tu fais d'eux tout ce qui te vient à l'esprit, c'est une matière que tu façonnes à ta guise. Mais, pour commencer, je dis, moi, que les atomes n'existent pas. Il n'y a pas de corps en effet (qui ne puisse être divisé); le vide devrait être un espace libre de tout corps, or les corps occupent l'espace tout entier. Il n'y a donc point de vide et par suite point d'atomes. […] Tu as en vue, je pense, les mondes innombrables qui naissent à tous les instants du temps tandis que d'autres meurent. Ou encore ces corpuscules insécables qui, sans qu'aucune puissance supérieure, aucune raison les gouverne, produisent tant de merveilles? Mais je m'attaque à des conceptions qui n'appartiennent pas au seul Épicure et je manque ainsi au procédé généreux dont j'usais envers toi au début. J'accorderai donc que …»
  • 26. - De la nature des dieux -
    • «…toutes choses sont formées d'atomes. Qu'importe? C'est la nature des dieux qu'il s'agit de définir. Admettons qu'ils soient composés d'atomes, ils ne seront donc pas éternels. Un être composé d'atomes a dû commencer d'exister à un certain moment, aucun dieu n'a été avant qu'il eût pris naissance, et, si les dieux ont un commencement, ils ont nécessairement une fin comme tu l'objectais tout à l'heure à Platon au sujet du monde. Que devient alors cette félicité éternelle qui, selon vous, est le caractère propre d'un dieu? Pour la conserver, dans quel fourré d'épines ne cherchez-vous pas refuge? Tu disais toi-même qu'un dieu n'a pas de corps mais quelque chose qui ressemble à un corps, pas de sang mais quelque chose qui ressemble à du sang. […] On s'étonne qu'un haruspice puisse ne pas rire quand il voit un autre haruspice; il est encore plus surprenant que vous puissiez vous tenir de rire quand vous êtes plusieurs Épicuriens ensemble : "Ce n'est pas un corps mais quelque chose qui ressemble à un corps." Je comprendrais de quoi il s'agit si l'on pensait à des figures de cire ou d'argile, je ne puis comprendre ce qu'est en un dieu quelque chose qui ressemble à un corps, quelque chose qui ressemble à du sang.»
  • 27. - De la nature des dieux -
    • «Ce que je vois, c'est que, suivant la thèse défendue […], les dieux ont une forme extérieure telle qu'il n'y a rien en eux de consistant, de solide, aucun relief, aucune saillie, c'est une pure apparence, légère, diaphane. Il en est d'eux comme de la Vénus de Cos, ce n'est pas un corps mais une image à la ressemblance d'un corps et ce rouge qu'on voit se répandre et se mêler au blanc n'est pas du sang mais a seulement l'aspect du sang, si bien que les dieux n'ont pas de réalité, ce ne sont que des apparences. Suppose cependant que tu m'aies persuadé, que j'admette la vérité de ce que je ne conçois même pas, quelle va être la configuration, quels vont être les traits de ces dieux sans consistance? Vous ne manquez pas d'arguments pour établir que les dieux ont une figure humaine : d'abord, dites-vous, en vertu d'une idée bien arrêtée dans son esprit, quand l'homme veut se représenter un dieu c'est toujours ainsi qu'il l'imagine; ensuite parce qu'un dieu devant l'emporter sur tous les êtres, il faut que la forme qu'il revêt soit la plus belle qui se puisse et il n'en est pas qui se puisse égaler à l'humaine en beauté. […] Les poètes, les peintres, les sculpteurs ont contribué à répandre ces croyances, car il n'était pas facile de représenter sous une forme autre que l'humaine des dieux …»
  • 28. - De la nature des dieux -
    • «…agissants, s'appliquant à quelque entreprise. À cela s'est ajoutée cette opinion que rien ne paraît à l'homme plus beau que l'homme même. Mais toi, qui te dis physicien, ne vois-tu pas quelle maîtresse d'illusions flatteuses est la nature, quelle adresse elle met à nous tromper sur la valeur des satisfactions qu'elle nous procure? Penses-tu qu'il y ait sur la terre ou dans la mer un animal quelconque auquel un animal de la même espèce ne paraisse pas ce qu'il y a de plus charmant ? S'il n'en était pas ainsi, pourquoi un taureau n'éprouverait-il pas du désir pour une jument, un cheval pour une génisse? Te figures-tu qu'un aigle, un lion, un dauphin puisse préférer une autre forme à la sienne propre? Quoi d'étonnant dès lors si, conformément à une loi naturelle, l'homme juge que c'est l'homme ce qu'il y a de plus beau et que, pour cette raison, il imagine des dieux semblables à lui-même? […] Telles sont vos objections. Si donc les dieux n'ont pas, ainsi que je l'ai montré, un corps humain, s'ils ne sont pas non plus, tu en es persuadé, tels que je viens de le supposer, pourquoi hésiter à nier leur existence? Tu n'oses pas.[…] Vous ne vous apercevez même pas de toutes les conséquences qu'impliquerait pour vous l'attribution aux dieux et aux hommes d'une même forme si nous vous l'accordions.»
  • 29. - De la nature des dieux -
    • «Il faudrait qu'un dieu prît de son corps les mêmes soins qu'un homme, qu'il s'adonnât aux mêmes exercices : il aurait à marcher, à courir, à se coucher, à se baisser, à s'asseoir, à se servir de ses mains, voire à converser et à faire des discours. Vous voulez aussi qu'il y ait parmi les dieux des mâles et des femelles, inutile d'insister sur ce qui doit s'ensuivre. […] Si c'est pour qu'il soit immortel que vous le supposez ainsi pourvu, je demande ce que ces parties du corps et le visage lui-même ont d'essentiel pour la vie. C'est plutôt le cerveau, le cœur, les poumons, le foie qui importent; ce sont ces organes-là qui sont vraiment vitaux : les traits du visage n'ont aucun rapport avec la durée de la vie. […] Je me contenterai de dire en manière de conclusion que des barbares ont promu au rang de dieux certains animaux à cause de leur utilité, vos dieux à vous non seulement n'ont à leur actif aucun bienfait, mais ne font exactement rien. […] Mais les enfants eux-mêmes quand ils ne travaillent plus, se donnent de l'exercice pour leur amusement; celui que vous appelez votre dieu goûte un repos si voisin de la torpeur que s'il venait à bouger on devrait craindre qu'il ne pût plus être au nombre des bienheureux, n'est-il pas vrai?»
  • 30. - De la nature des dieux -
    • «Parlant ainsi vous ne condamnez pas seulement les dieux à l'immobilité, vous ne les rendez pas seulement incapables d'aucune action divine, mais vous faites ce que vous pouvez pour que les hommes eux aussi soient inactifs puisque, même en un dieu, l'accomplissement d'un acte quelconque est incompatible avec la félicité. Admettons cependant qu'un dieu soit fait à la ressemblance, à l'image de l'homme, où loge-t-il? quelle est sa résidence? En quelle région est-elle située? Quelle vie mène-t-il? De quoi cette félicité que vous dites lui appartenir est-elle faite? Pour qu'on puisse être qualifié de bienheureux il faut qu'on use de ses avantages et qu'on en retire le fruit. Parmi les choses inanimées chacune a son lieu propre qu'elle occupe naturellement : la terre est tout en bas et l'eau la recouvre, la région qui vient au-dessus appartient à l'air, celle qui est tout à fait supérieure, à l'éther enflammé. Quant aux animaux il en est de terrestres, d'autres sont aquatiques, d'autres encore amphibies; certains naissent du feu à ce que l'on croit et on les voit souvent qui voltigent dans des fournaises ardentes. Je demande donc premièrement, où peut, selon vous, habiter un dieu, ensuite quelle cause le fait se déplacer, s'il lui arrive…»
  • 31. - De la nature des dieux -
    • «…de se mouvoir, puis, le propre d'un être animé étant de désirer un bien en accord avec sa nature, je demande aussi quelle chose est pour un dieu un objet de désir, enfin, plus généralement, quel usage il fait de son intelligence et de sa raison et en dernier lieu en quoi sa félicité consiste et comment se conçoit son éternité. De tous ces points, quel que soit celui que tu veuilles toucher, tu portes à ta doctrine un coup inguérissable. Quand on suit une mauvaise méthode on se trouve dans une situation inextricable. C'est ainsi que, d'après ton langage, l'apparence extérieure d'un dieu n'est point perçue par la vue mais par l'esprit, qu'elle est dépourvue de toute solidité, qu'elle ne se prête pas à l'identification, que c'est par le passage d'images semblables qu'elle est connue de nous, qu'en raison de leur multiplicité infinie, les atomes ne peuvent manquer de former toujours de nouveaux corps semblables et que, se portant sur eux, notre pensée forme l'idée d'êtres bienheureux et immortels. […] Il y a, dis-tu, une infinité d'atomes. En suit-il que toutes choses sont éternelles? Tu cherches recours dans la loi d'équilibre […] et tu prétends que, l'existence d'une nature mortelle étant donnée, il doit y en avoir une immortelle.»
  • 32. - De la nature des dieux -
    • «À ce compte, puisqu'il y a des hommes mortels, il faudra qu'il y en ait d'immortels et, les uns naissant sur terre, d'autres devront naître dans l'eau. De même, dis-tu aussi, qu'il y a des actions destructrices, il y en a qui conservent. Rien de plus juste, mais les êtres capables de conserver ce qui est ont eux-mêmes une existence réelle et je ne crois pas à celle de vos dieux. Ces effigies divines enfin comment les atomes les engendrent-ils? À supposer, ce qui n'est pas vrai, qu'ils existent, tout ce qu'ils pourraient faire, ce serait se pousser les uns les autres, s'entrechoquer peut-être, non certes produire un être ayant forme, figure, couleur et vie. Vous n'arrivez donc pas à expliquer la genèse d'un dieu immortel. […] Mais, dis-tu, ils n'éprouvent aucune souffrance. Cela suffit-il pour leur assurer cette abondance de biens que suppose une félicité parfaite? Un dieu, affirment les Épicuriens, ne cesse d'avoir dans l'esprit l'idée de son propre bonheur, il n'a aucune autre pensée qui l'occupe. Représente-toi donc, imagine que tu vois de tes yeux un dieu qui de toute éternité ne fait que se répéter à lui-même : «Comme je me sens bien ! comme je suis heureux !» Et encore je ne vois pas comment ce dieu, qui jouit d'une…»
  • 33. - De la nature des dieux -
    • «…si grande félicité, peut ne pas craindre de périr alors qu'il est exposé sans nul répit à l'assaut des atomes, à des poussées, à des chocs incessants et que de lui-même des images se détachent de façon ininterrompue. Il n'est donc en réalité ni heureux ni éternel. […] Leur nature, insistez-vous, par sa supériorité, son excellence doit par elle-même attirer le sage et leur mériter son culte. Peut-il y avoir quelque chose de très relevé dans une nature qui se complaît dans sa jouissance, restera complètement inactive, l'est déjà et l'a toujours été? Quel culte pieux devons-nous à un dieu de qui nous n'avons rien reçu? Plus généralement que peut-il être dû à un être qui n'a jamais rien fait pour personne? La piété n'est pas autre chose qu'une justice rendue aux dieux, de quel droit attendraient-ils de nous quelque chose alors qu'il n'y a rien de commun entre eux et nous? La religion est la connaissance des devoirs que nous avons envers les dieux, pourquoi faudrait-il les trouver alors que nous n'avons rien de bon qui nous vienne d'eux, rien de bon à espérer d'eux, c'est ce que je ne conçois pas. […] Comment d'ailleurs les dieux pourraient-ils mériter notre respect en raison de l'admiration due à leur excellence, alors …»
  • 34. - De la nature des dieux -
    • «…que nous ne voyons en eux rien d'excellent? Pour ce qui est de la superstition dont vous vous vantez d'avoir libéré l'humanité, c'était chose facile de la vaincre dès lors que vous retiriez aux dieux toute puissance d'agir. […] Démocrite aussi, je dois le dire, cet homme qu'il faut mettre au nombre des plus grands et à qui Épicure a emprunté l'eau servant à l'arrosage de son petit jardin, paraît fort peu sûr de lui-même quand il s'agit de la nature des dieux. Tantôt il prétend qu'il existe dans l'univers des images possédant un caractère divin, tantôt il dit que les éléments dont est formé l'esprit, répandus dans ce même univers, sont des dieux; ailleurs il donne ce nom à des images animées qui sont pour nous parfois bienfaisantes, parfois malfaisantes, ou encore à des images d'une grandeur telle qu'elles embrassent par dehors le monde entier, toutes inventions plus dignes de la patrie de Démocrite que de Démocrite lui-même. Qui, en effet, peut concevoir pareilles images, qui voudra les admirer, juger qu'elles méritent un culte religieux? Pour en revenir à Épicure, il a extirpé de l'âme humaine jusqu'à la racine du sentiment religieux quand il a enlevé aux dieux leur caractère d'êtres secourables pouvant accorder aux hommes leur faveur; alors qu'il proclame l'excellence et la perfection de la nature divine, il lui dénie la bienveillance, c'est-à-dire précisément ce qui est la marque, le propre d'un être réellement supérieur et parfait.»
  • 35. - De la divination -
    • «C'est une croyance ancienne, qui remonte aux temps héroïques et qu'affermit le consentement du peuple romain et plus généralement de toutes les races humaines, que la divination occupe une certaine place dans les affaires des hommes; les Grecs l'appellent mantique, c'est une vision anticipée et une connaissance de l'avenir. S'il existe réellement un art divinatoire, c'est une grande chose et salutaire par où les mortels peuvent s'élever à une puissance comparable à celle des dieux. Dans notre façon de la nommer nous l'emportons donc, de même qu'à bien d'autres égards, sur les Grecs : nous la désignons excellemment par un mot qui en marque le caractère divin, tandis que le terme grec fait penser, comme l'entend Platon, à un état de délire. Je ne vois d'ailleurs aucune nation, si policée, si instruite qu'elle soit, ou au contraire si inculte, si étrangère à la civilisation, qui n'admette l'existence de signes révélant l'avenir et permettant à certains hommes de le connaître et de le prédire. […] Il y a plus d'un procédé divinatoire applicable soit aux affaires publiques, soit aux privées. Pour ne rien dire des autres peuples, combien de formes diverses la divination n'a-t-elle pas revêtues chez nous ! À l'origine Romulus, le père même de notre cité, a non seulement fondé la ville après …»
  • 36. - De la divination -
    • «…avoir pris les auspices, mais a été lui-même suivant la tradition un augure éminent. Plus tard les rois qui lui ont succédé ont eu recours à l'art augural et, après leur expulsion, en toute occasion, qu'il s'agît de politique intérieure ou d'une entreprise militaire, on ne négligeait jamais de prendre les auspices. L'art des haruspices ayant paru avoir une grande importance, qu'il s'agît d'obtenir des présages et de bien conduire les affaires ou d'interpréter les prodiges et de prendre les mesures jugées en conséquence nécessaires, on en emprunta toutes les règles à l'Étrurie afin de ne paraître négliger aucun procédé. Ce n'est pas tout :l'âme humaine, sans suivre aucune méthode scientifique, s'abandonne d'un mouvement spontané et cela de deux façons, dans le délire et dans le rêve, à une inspiration qui échappe à tout contrôle. On a jugé que le délire divinatoire avait son organe principal dans les livres sibyllins et on a voulu en confier l'interprétation à un collège de dix membres choisis dans la cité. […] Quand je me demande en effet quel jugement il convient de porter sur la divination, prenant en considération de nombreux et subtils arguments dirigés par Carnéade contre les Stoïciens, je crains de donner à l'aveuglette mon assentiment à des idées fausses ou …»
  • 37. - De la divination -
    • «…insuffisamment éclaircies et il me paraît, en conséquence, qu'il faut, comme je l'ai fait dans mes trois livres sur la nature des dieux, confronter avec soin, sans me lasser, les raisons des uns avec celles des autres. Si, en effet, c'est toujours chose laide que de juger à la légère et de se tromper, on doit particulièrement l'éviter quand il s'agit de décider quelle attitude sied à l'égard des auspices, des oracles divins, des pratiques religieuses. Nous courons le danger, si nous leur refusons toute créance, de nous charger du crime d'impiété et, si nous acceptons l'opinion commune, de nous asservir à une superstition de vieille femme. […] Il y a deux sortes de divination, l'une relève d'un art qui a ses règles fixes, l'autre ne doit rien qu'à la nature. Mais quelle est la nation, quelle est la cité, dont la conduite n'a pas été influencée par les prédictions qu'autorisent l'examen des entrailles et l'interprétation raisonnée des prodiges ou celle des éclairs soudains, le vol et le cri des oiseaux, l'observation des astres, les sorts ? - ce sont là, ou peu s'en faut, les procédés de l'art divinatoire - quelle est celle que n'ont point émue les songes ou les inspirations prophétiques? - on tient pour naturelles ces manifestations. Et j'estime qu'il faut considérer la façon dont les choses ont tourné plutôt que…»
  • 38. - De la divination -
    • «…s'attacher à la recherche d'une explication. On ne peut méconnaître en effet l'existence d'une puissance naturelle annonciatrice de l'avenir, que de longues observations soient nécessaires pour comprendre ses avertissements ou qu'elle agisse en animant d'un souffle divin quelque homme doué à cet effet. […] Mais, dira-t-on, les événements prédits n'arrivent pas toujours. Quelle est donc la science qui échappe à une objection de cette sorte? Je parle des sciences où la conjecture a sa place et où des opinions différentes peuvent se soutenir. La médecine n'est-elle pas une science? Et cependant combien de fois n'arrive-t-il pas qu'elle déçoive? Et les pilotes? Ne leur arrive-t-il pas de se tromper? […] On répondra de même au sujet des haruspices et de toutes les formes que peut prendre une opinion concernant l'avenir : l'art divinatoire autorise des conjectures, il ne peut aller plus loin. La conjecture peut se trouver fausse mais, le plus souvent, elle nous achemine dans la bonne direction. De toute éternité en effet on a vu, dans des cas presque innombrables, les mêmes présages précéder les mêmes événements et l'art divinatoire s'est constitué par l'observation et l'enregistrement des faits. […] Autrefois on n'entreprenait rien d'important, même d'ordre privé, sans…»
  • 39. - De la divination -
    • «…prendre les auspices, ce qui le montre c'est qu'aujourd'hui encore on parle des auspices nuptiaux, le mot a survécu alors que la vieille coutume est abandonnée. Jadis, de même qu'aujourd'hui l'on consulte les entrailles des victimes (et encore le fait-on moins), on demandait aux oiseaux d'aider à l'heureux succès des grandes affaires. Aussi, loin d'attendre des signes favorables, nous allons tête baissée au-devant des calamités qui nous sont présagées. […] Si en effet la méconnaissance des auspices fut la cause du désastre, le coupable n'est pas celui qui prédit le malheur mais celui qui n'obéit pas à l'avertissement. Et l'événement a montré que l'avertissement était justifié, sur ce point le censeur et l'augure sont du même avis. Mais à supposer qu'il ne l'eût pas été, il n'aurait pu en aucune façon engendrer un désastre, car les menaces augurales, comme les autres auspices, les présages et les signes en général, ne sont point cause de ce qui arrive ensuite, ils annoncent seulement ce qui arrivera si l'on n'y veille. […] J'adhère donc à l'opinion de ceux qui ont admis deux sortes de divination, l'une ayant quelque chose de scientifique, l'autre étrangère à la science. Quand on émet une conjecture sur ce qui sera en s'appuyant sur des observations anciennes, on procède …»
  • 40. - De la divination -
    • «…scientifiquement. Au contraire n'ont rien du savant ceux qui, sans méthode, sans se référer à des signes dûment observés et notés, ont de l'avenir une vision anticipée alors qu'ils sont dans un état d'excitation psychique ou en vertu d'un mouvement spontané, non contrôlé, ainsi qu'il arrive souvent aux songeurs et quelquefois aux prophètes délirants […] C'est dans cette classe qu'il faut ranger les oracles, non pas ceux qu'on tire des sorts après avoir égalisé les chances mais ceux qu'inspire un instinct, un souffle divin. D'ailleurs les sorts eux aussi ne sont pas méprisables quand l'interprétation en est fondée sur une expérience ancienne comme c'est le cas pour les sorts qui ont la terre pour origine : je crois que, se produisant dans des conditions telles qu'ils coïncident avec les événements réels, ils peuvent être une manifestation de la divinité. Quant aux songes et au délire, leurs interprètes, comparables en cela aux grammairiens commentant les poètes, semblent parvenir à une pénétration divinatoire des sujets dont ils interprètent les états d'âme. Que penser de cet acharnement à vouloir renverser, en usant de toutes les ressources de l'esprit, des pratiques auxquelles leur antiquité donne une si grande autorité? Je ne puis en donner, dites-vous, une explication …»
  • 41. - De la divination -
    • «…satisfaisante. Peut-être y a-t-il là une obscurité inhérente à la nature de ces manifestations : la divinité n'a pas voulu que je fusse instruit des moyens qu'elle emploie, mais seulement que je misse à profit ses avertissements. […] Tournons les haruspices en dérision, déclarons l'art qu'ils professent chose vaine et futile, alors qu'un homme de la plus haute sagesse en a fait pareil cas et malgré la confirmation éclatante qui a suivi, n'ayons aussi que du mépris pour les Chaldéens et pour ceux qui du Caucase suivent d'un oeil attentif les phénomènes célestes et assignent aux mouvements périodiques des astres une durée calculée, taxons de sottise, de légèreté, d'impudence des hommes qui, à les en croire, possèdent dans leurs registres des observations poursuivies pendant quatre cent soixante-dix mille années, condamnons-les comme des menteurs sans vergogne indifférents au jugement que la postérité portera sur eux. […] Mais, objectera-t-on, bien des songes sont menteurs. Ne devrait-on pas dire plutôt que nous ne savons pas les interpréter? Admettons cependant qu'il y en ait de menteurs, qu'est-ce que cela prouve contre ceux qui disent vrai? Et peut-être y en aurait-il beaucoup plus si nous étions davantage nous-mêmes à l'état de pureté quand nous allons dormir : …»
  • 42. - De la divination -
    • «…remplis de nourriture et de vin comme nous le sommes, nous avons des visions troubles et confuses. Rappelle-toi ce que dit Socrate dans la République de Platon : quand, dans le sommeil, cette partie de l'âme qui est intelligente et raisonnable est assoupie et inerte, qu'au contraire la partie qui est le siège des appétits grossiers et de la bestialité est enivrée par des libations trop copieuses ou de la nourriture prise en excès, elle échappe à tout contrôle, ne connaît plus de mesure. C'est alors que le dormeur a toute sorte de visions déraisonnables, insensées : il s'accouple avec sa mère ou avec une autre créature humaine quelle qu'elle soit, avec un être divin, plus souvent encore avec un animal, il tue, il répand le sang, il se souille avec une impudente frénésie de crimes hideux. Quand au contraire on s'abandonne au sommeil après avoir pourvu sainement et avec mesure aux besoins du corps, quand la partie de l'âme qui est capable de réflexion intelligente a été nourrie de pensées salutaires et reste prête à l'action, que la partie friande de plaisir n'est ni trop affaiblie par les privations ni gorgée à déborder (il ne faut ni que la nature n'ait pas obtenu les satisfactions qu'elle réclame, ni qu'elle en ait été comblée sans mesure, ces deux excès paralysent l'esprit), quand enfin la …»
  • 43. - De la divination -
    • «…troisième partie de l'âme, siège de l'appétit irascible est tranquille, apaisée, alors il arrive, les deux appétits, l'irascible et le concupiscible, étant refoulés, que l'âme intelligente et raisonnable acquière une clarté nouvelle et fasse, dans le songe, preuve de vigueur et de pénétration, alors les visions du dormeur seront calmes et véridiques. Ce sont les mots mêmes de Platon que j'ai reproduits. […] Quand intervient une interprétation raisonnée ou que l'on s'appuie sur des faits précédemment observés et enregistrés, on a ce qu'on appelle les formes non plus toutes spontanées mais scientifiques de la divination. […] Quand la prédiction se fait par l'examen des entrailles, des fulgurations, des prodiges, des astres on s'appuie sur de longues observations antérieures. Or en toute matière une expérience ancienne est une garantie d'une valeur inestimable et la connaissance de l'avenir par ces procédés n'implique même aucune action particulière des dieux, aucune impulsion donnée par eux : on sait, pour l'avoir souvent éprouvé, quel événement annonce tel signe déterminé; on sait aussi, quand on attend quelque chose, quel fait précurseur doit en précéder la venue. L'autre sorte de divination est, comme je l'ai déjà dit, naturelle et, suivant les physiciens qui usent pour le…»
  • 44. - De la divination -
    • «…montrer d'arguments valables pour les seuls philosophes, elle se rapporte à la nature des dieux : les plus savants et les plus sages des hommes ont montré que nos âmes en sont une émanation, qu'elles ont leur source dans cette nature. La raison éternelle et l'intelligence divine sont partout, rien n'arrive et n'existe que par elles, il faut donc bien qu'en vertu de leur parenté avec l'esprit divin, les âmes humaines participent en quelque manière à ce qui doit arriver et le ressentent. Seulement pendant la veille elles vaquent aux nécessités de la vie et, empêchées qu'elles sont par les liens qui les attachent aux corps se retirent du commerce qu'elles pourraient avoir avec les dieux. Rares sont les hommes qui, rompant avec le corps, n'ont souci que des choses divines et s'appliquent de toute leur ardeur à les connaître. Les prédictions de ceux-là ne sont point l'effet d'un transport divin mais attestent la puissance de la raison humaine; ils prévoient par des moyens naturels certains événements à venir, les inondations, l'embrasement dans un long temps du ciel et des terres. […] Les idées que je viens d'exprimer s'appliquent au délire divinatoire, on peut raisonner de même au sujet des songes. La condition où se trouve le devin s'abandonnant à l'inspiration pendant la veille est précisément la nôtre …»
  • 45. - De la divination -
    • «…dans le sommeil. Quand on dort, tandis que le corps allongé semble presque mort, l'âme vit fortement, libérée qu'elle est des sens et de toute pensée intéressée. Comme elle existe de toute éternité et a eu commerce avec des âmes innombrables, elle n'ignore rien de ce que renferme la nature, pourvu qu'un usage modéré de la nourriture et de la boisson lui permette de demeurer éveillée pendant le sommeil du corps. Ainsi se conçoit la divination par les songes. Alors se pose une question grave : l'interprétation des songes; il ne s'agit plus de laisser faire la nature, un certain art est requis et il en est de même dans l'interprétation des oracles et du délire prophétique. La nature, pénétrée d'esprit divin, aurait beau créer de l'or et de l'argent, du cuivre et du fer, veines et filons métalliques existeraient en vain si elle ne nous avait donné le moyen de les exploiter, le grain qui naît du sol et les fruits que portent les arbres seraient sans utilité pour le genre humain si cette même nature ne nous avait pas appris à cultiver la terre et à faire subir à ces productions un traitement convenable, le bois ne nous servirait de rien si nous n'avions pas de scieries, et plus généralement à toute richesse venue des dieux il faut que l'art s'ajoute pour qu'elle acquière une réelle valeur. De même les songes, les …»
  • 46. - De la divination -
    • «…prophéties, les oracles, choses souvent obscures ou ambiguës, avaient besoin d'interprètes capables de les interpréter. […] Il y a cependant une distinction à faire : les Stoïciens ne prétendent pas qu'il faille considérer comme attestant l'intervention particulière d'un dieu toute fissure qui s'observe dans un foie, tout cri que pousse un oiseau, cela serait inconvenant, indigne des êtres célestes, on ne conçoit pas comment cela pourrait être. Mais dès l'origine le monde a été institué de façon qu'à tel événement déterminé tel signe servît de présage annonciateur, qu'il faille le chercher dans les entrailles des victimes, dans le vol ou le cri des oiseaux, dans les fulgurations atmosphériques, dans les prodiges, les astres, les visions du songeur, ou les paroles du délirant. Quand on a bien observé ces signes, on ne se trompe pas souvent et, quand la conjecture qu'ils inspirent est fausse et l'interprétation défectueuse, l'erreur ne vient pas d'eux, c'est à l'ignorance des interprètes qu'elle est imputable. Une fois ces points admis et si l'on accorde qu'à la vie humaine est étroitement mêlée une certaine puissance divine, on peut sans difficulté s'expliquer en quelque mesure les faits que nous constatons. […] En dépit des erreurs fréquentes commises par ceux qui se mêlent de prédire l'avenir, qu'ils …»
  • 47. - De la divination -
    • «…usent d'une méthode scientifique ou procèdent par interprétation conjecturale, je crois qu'il existe une divination, seulement l'homme est faillible dans l'art de prévoir comme en toute chose. Il peut arriver qu'un présage de signification douteuse soit tenu pour certain; il peut se faire qu'un indice ait échappé ou que, l'ayant observé, on n'ait pas aperçu l'indice contraire. Pour établir ma thèse il suffit qu'on trouve, je ne dis même pas quantité de faits connus par anticipation et prédits grâce aux dieux, mais un petit nombre de cas semblables. J'irai même plus loin : si un seul événement a été par avance connu, s'il a été prédit de telle sorte qu'au moment où il arrive les choses se passent précisément comme on l'avait prévu, sans qu'on puisse considérer cette conformité comme une coïncidence fortuite, je dis que la divination existe et que tous doivent le reconnaître. […] Puisque tout le cours des choses est soumis au destin […] , il faut ajouter que, si quelque mortel était capable de saisir par l'esprit l'enchaînement des causes, il ne se tromperait jamais. Qui tiendrait, en effet, les causes des événements futurs saurait nécessairement quels ils seront. Mais nul autre qu'un dieu n'étant capable de pareille connaissance, il reste que l'homme s'applique à prévoir l'avenir d'après …»
  • 48. - De la divination -
    • «…les signes qui le présagent. L'événement futur en effet ne surgit pas brusquement, le passage dans le temps d'un moment à l'autre ressemble au déroulement d'un câble qui n'amène rien de nouveau mais développe ce qui était auparavant. C'est là ce que voient aussi bien ceux qui ont de nature le don de prévoir que les observateurs patients du cours des choses : s'ils n'aperçoivent pas les causes elles-mêmes, ils aperçoivent du moins les signes, les indices qui en manifestent la présence et, par une étude attentive des précédents, se fondant sur les enseignements transmis par leurs devanciers, ils forment cet art divinatoire qui a ses règles propres, ainsi que je l'ai dit : ils attribuent une signification aux entrailles des victimes, aux fulgurations, aux prodiges, aux phénomènes célestes. […] Prenant maintenant la nature comme point d'appui, nous voyons de quoi l'âme est capable quand elle se détache des sens dont l'organe est dans le corps, comme il arrive quand on dort ou qu'elle est divinement agitée. De même que les âmes des dieux n'ont besoin ni des yeux, ni des oreilles, ni de la langue pour se communiquer leurs sentiments (et c'est pourquoi les hommes qui forment un souhait ou font un vœu, même sans mot dire, n'hésitent pas à croire que …»
  • 49. - De la divination -
    • «…les dieux les entendent), de même les âmes humaines, dégagées du corps par le sommeil ou s'abandonnant librement à l'inspiration, voient se révéler à elles ce qu'unies au corps elles ne peuvent voir. […] J'affirme maintenant que je n'accorde créance ni aux faiseurs de sortilèges, ni aux diseurs gagés de bonne aventure, ni même, comme le faisait ton ami Appius, aux évocateurs d'âmes parties pour un autre monde. Augures marses, haruspices de place publique, astrologues de cirque, prophètes soi-disant inspirés par Isis, charlatans prétendant détenir la clef des songes, tous ces gens-là ne pèsent pas un fétu à mes yeux. Aucune science, aucun art chez de pareils devins, la crédulité leur tient lieu de clairvoyance et ce sont des imposteurs effrontés, des paresseux, des toqués ou des sans le sou. Ils ne savent pas se conduire eux-mêmes et veulent montrer la voie aux autres. Ils promettent des trésors à leurs dupes et leur soutirent une drachme. De toutes ces richesses, leur dirai-je, gardez donc une drachme et donnez-moi le reste. Tel est le langage d'Ennius qui, un peu plus haut dans son poème, avait dit qu'il croyait à l'existence des dieux, mais qu'ils n'ont cure de ce que font les hommes. Pour moi je pense qu'ils ont souci de nous et nous avertissent par maints présages. Je distingue entre la divination dans laquelle j'ai foi et la crédulité, le vain bavardage et la fourberie que je réprouve."
  • 50. - Du Destin -
    • «Dans mes livres de la Nature des Dieux et de la Divination, j'avais suivi la méthode académique, qui laisse les deux sentiments opposés se produire dans toute leur force, sans interruption, et permet ainsi à chacun de reconnaître facilement quelle opinion semble la plus vraisemblable, et de se déclarer pour elle. Mais aujourd'hui une circonstance fortuite m'empêche d'introduire cette méthode dans mon traité du Destin. J'étais à Pouzzol en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de mes meilleurs amis, et qui cultivait alors avec beaucoup d'ardeur l'art qui a rempli ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait voir des semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus de vingt rencontres; mais un jour où nous trouvâmes plus de liberté, et où nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire, les premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées sur la paix et le repos public.»
  • 51. - Du Destin -
    • «[…] L'esprit ingénieux de Carnéade apprit aux Épicuriens comment ils pouvaient défendre leur sentiment sans recourir à cette déclinaison chimérique. Il attribue à l'âme le pouvoir de produire certains mouvements volontaires, qui sont incontestablement plus raisonnables que la déclinaison épicurienne, dont on ne peut, après tout, alléguer aucune cause. Avec la thèse de Carnéade, il est facile de répondre à Chrysippe. On lui accorde qu'il n'est aucun mouvement sans cause; mais on nie que tout ce qui arrive doive s'expliquer par des causes efficientes et antécédentes à la fois, car il ne faut point chercher les causes de la volonté en dehors d'elle. C'est par un abus de langage que nous disons qu'un homme veut ou ne veut pas, sans cause; quand nous parlons ainsi, ce sont les causes externes et antécédentes que nous entendons exclure, et non toute espèce de cause. Quand nous disons qu'un vase est vide, nous n'exprimons pas la même idée que les physiciens lorsqu'ils affirment qu'il n'y a pas de vide dans la nature: ce que notre langage signifie, c'est que le vase ne contient pas d'eau, par exemple pas de vin, pas d'huile. Tout pareillement, lorsque nous disons que l'âme agit sans cause, nous entendons sans cause externe et précédente, mais non pas sans cause …»
  • 52. - Du Destin -
    • «…absolument. A ce compte on pourrait dire de l'atome lui-même qui est emporté dans le vide par son propre poids, qu'il se meut sans cause, puisque son mouvement n'est déterminé par aucune cause externe. Mais les physiciens, nous entendant prononcer ces mots d'effets sans causes, vont se rire de nous; hâtons-nous de distinguer, et de leur dire: Il est compris dans la nature même de l'atome que son propre poids l'entraîne; et c'est là la cause de son mouvement. Par une raison semblable, il ne faut pas chercher de cause externe au mouvement volontaire de l'âme; car la nature du mouvement volontaire implique qu'il soit en notre puissance et dépende de nous; il n'est donc point sans cause, car la cause que vous cherchez, c'est sa nature même. S'il en est ainsi, on peut très certainement accorder que toute proposition est vraie ou fausse, sans être obligé de convenir qu'en conséquence tout arrive fatalement. Non pas, répond Chrysippe; parce qu'aucun événement futur ne peut être vrai, qui n'ait dans le présent des causes en vertu desquelles il arrivera un jour; tout événement est donc nécessairement lié à ses causes, et tout ce qui est vrai à l'avance se produit fatalement. — Tout serait bientôt dit sans doute, s'il fallait accorder ou que…»
  • 53. - Du Destin -
    • «…le Destin gouverne tout, ou qu'il y a des effets sans causes. Mais, je vous le demande, cette proposition: «Scipion prendra Numance», ne peut-elle être vraie qu'à la condition qu'une série infinie de causes ait de toute éternité amené cet événement? Imaginez qu'on l'ait exprimée six cents siècles avant, eût-elle été fausse? Si alors il n'était pas vrai de dire: «Scipion prendra Numance,» il n'est pas vrai de dire aujourd'hui, après la ruine de cette ville: « Scipion a pris Numance;» car est-il possible qu'un fait se soit accompli, dont il n'ait pas été vrai de dire: II s'accomplira? Ce que nous appelons vrai dans le passé, c'est ce qui a été réel à une certaine époque; et en même sorte, nous appelons vrai l'événement futur qui sera réel dans l'un des moments de l'avenir. Ainsi donc, si l'on doit dire que toute proposition est ou vraie ou fausse, il ne s'ensuit pas que tout, dans le monde, soit produit par des causes immuables et éternelles, et que chaque événement arrive forcément tel qu'il devait arriver. Il y a des causes fortuites qui donnent de la vérité aux propositions de ce genre: « Caton viendra au sénat,» et qui ne sont point comprises dans la nature des choses, ni dans l'ordre éternel de l'univers. L'avenir est tout aussi certain que le passé; mais cette certitude n'entraîne…»
  • 54. - Du Destin -
    • «…ni la nécessité ni le Destin. Incontestablement, si cette proposition: «Hortensius viendra à Tusculum,» n'est pas vraie, on doit admettre qu'elle est fausse; mais les Épicuriens prétendent qu'elle n'est ni vraie ni fausse, ce qui est absurde. Nous ne nous laisserons point embarrasser non plus par le sophisme paresseux , comme l'appellent les philosophes; car, s'il fallait l'en croire, nous nous tiendrions dans une inaction complète. Voici sous quelle forme on le présente: «Si votre destinée est de guérir de cette maladie, appelez un médecin ou n'en appelez pas, vous guérirez. Par la même raison, si votre destinée est de ne point guérir de cette maladie, appelez un médecin ou n'en appelez pas, vous ne guérirez point. Or, il est évident que l'un ou l'autre est dans votre destinée. II est donc inutile d'appeler un médecin. C'est avec raison qu'on a nommé cet argument le sophisme paresseux, parce que, en vertu du même principe, on supprime absolument toute action. On peut même, sans parler du Destin, mais sans rien ôter à la force de l'argument, le proposer de cette sorte: «Si de toute éternité il est vrai que vous devez guérir de cette maladie, appelez le médecin ou ne l'appelez pas, TOUS guérirez. Et, par la même raison, s'il est vrai de toute éternité que vous ne guérirez pas de…»
  • 55. - Du Destin -
    • «…cette maladie, appelez le médecin ou ne l'appelez pas, vous ne guérirez point;» et la suite. Chrysippe réfute ce sophisme. Il y a, dit-il, des choses simples, il en est d'autres naturellement liées. Si je dis: «Socrate mourra tel jour,» je parle d'un fait en lui-même, simple, isolé. Socrate n'a rien à faire, rien à éviter, il mourra certainement ce jour-là. Mais si l'on dit à l'avance: «Œdipe naîtra de Laïus,» on ne peut ajouter: «que Laïus ait ou non commerce avec une femme;» car les deux choses sont nécessairement liées, et Chrysippe les appelle confatales; car on déclare à la fois que Laïus aura commerce avec sa femme, et que de ce commerce Œdipe naîtra. C'est comme si l'on disait: «Milon luttera aux jeux Olympiques,» et que quelqu'un reprît: «Ainsi, soit que Milon ait un adversaire, soit qu'il n'en ait point, il luttera,» il serait dans l'erreur; quand on dit: «il luttera,» c'est une de ces propositions que nous appelons liées, car il n'y a pas de lutte sans adversaires. Tous les sophismes de ce genre se réfutent par la même distinction. Appelez le médecin, ou ne l'appelez pas; pur sophisme; car l'appel du médecin est tout autant que la guérison dans l'arrêt de la destinée. Carnéade n'approuvait nullement les arguments de ce genre, et pensait que ce fameux sophisme était fort inconsidéré. »
  • 56. - Du Destin -
    • «Il attaquait les Stoïciens d'une autre manière, sans recourir à aucune subtilité. Voici comment il raisonnait: «Si tout arrive en vertu de causes externes et efficientes, tous les événements sont enchaînés naturellement dans un tissu que rien ne peut rompre. S'il en est ainsi, la nécessité produit tout. Mais alors rien n'est en notre pouvoir. Or, il y a certainement quelque chose en notre pouvoir. Mais tout serait déterminé par des causes externes et efficientes, si tout arrivait fatalement. Donc tout ce qui se fait ne se fait point fatalement.» Il est impossible de donner à ce raisonnement une forme plus pressante. Supposez que l'on veuille retourner l'argumentation, et dire: «Si tout événement futur est vrai de toute éternité, en cette sorte que tel il doit arriver, tel il arrivera certainement, il faut en conclure que tout ce qui se fait est le résultat nécessaire d'une série de causes naturellement enchaînées;» on ne prouverait absolument rien. Il y a une grande différence entre une série de causes naturelles qui, de toute éternité, rendent certain un événement futur, et la connaissance fortuite que l'on peut avoir à l'avance de la certitude d'un fait, sans, pour cela, qu'il se rattache a une série infinie de causes naturelles. Aussi Carnéade affirmait-il qu'Apollon lui-même ne pouvait prédire d'autres …»
  • 57. - Du Destin -
    • «…événements que ceux dont l'ordre de la nature comprend les causes, et qui doivent en être le résultat nécessaire. A quelles marques ce dieu aurait-il pu reconnaître que Marcellus, qui fut trois fois consul, devait périr dans la mer? Cet événement était vrai de toute éternité, mais il n'avait pas de cause déterminante dans l'ordre de la nature. Carnéade allait jusqu'à dire qu'Apollon ne pouvait connaître le passé, quand il n'en restait plus de traces; à plus forte raison l'avenir lui était-il impénétrable. Comment savoir ce qui doit arriver, ajoutait-il, si on ne lit l'avenir dans les causes qui le préparent? Apollon n'a donc pu prédire le parricide d'Œdipe, car il n'y avait dans la nature des choses aucune cause essentielle en vertu de laquelle il dût nécessairement donner la mort à son père; en un mot, Apollon n'a pu faire aucune prédiction de ce genre. Ainsi donc si les Stoïciens, qui admettent la fatalité universelle, doivent, pour être conséquents, croire à de tels oracles et à tout le cortège de la divination, tandis que ceux pour qui les événements futurs sont vrais de toute éternité, peuvent se soustraire à ces conséquences; n'est-il pas évident que ces derniers sont dans une condition bien meilleure que les Stoïciens? Ceux-ci sont étroitement pressés; ceux-là au moins peuvent respirer et…»
  • 58. - Du Destin -
    • «…trouver plus d'une issue. Ils accordent sans doute que rien ne peut se faire sans une cause suffisante; mais le Destin n'y gagne rien, si cette cause ne doit point être rattachée à la série sans fin des causes naturelles. La cause est ce qui produit véritablement son effet: par exemple, une blessure est cause de la mort; l'indigestion, de la maladie; le feu, de la chaleur. Il ne faut point entendre par cause tout ce qui précède un fait, mais seulement ce qui le précède d'une manière efficiente. Je vais au champ de Mars, mais ce n'est point là la cause qui me fait jouer au jeu de paume; Hécube n'est pas cause de la ruine de Troie, parce qu'elle met au monde Pâris; Tyndare n'est pas cause du meurtre d'Agamemnon, parce qu'il engendre Clytemnestre. […] Les partisans de Diodore disent qu'il faut reconnaître une grande différence entre le fait qui est seulement la condition de l'existence d'un autre fait, et celui qui détermine nécessairement cette existence. On ne peut appeler cause ce qui ne produit pas, par sa propre vertu, l'effet dont il est réputé cause; on ne peut donc appeler cause ce qui est simplement la condition de l'existence d'un fait; mais seulement ce qui, par sa seule présence, produit nécessairement l'événement dont il est cause. Avant que Philoctète eût été mordu par un serpent …»
  • 59. - Du Destin -
    • «…venimeux, quelle cause y avait-il dans la nature des choses pour qu'il fût abandonné à Lemnos? Mais, après cette morsure, son abandon eut une cause prochaine et très rapprochée de l'événement; c'est la nature de l'événement qui nous en dévoile la cause. Cependant, de toute éternité, cette proposition fut vraie: «Philoctète sera abandonné dans une île;» et il fut toujours impossible que de vraie elle devint fausse. Car il est nécessaire que, entre deux contradictoires (j'appelle ici contradictoires deux propositions dont l'une affirme une chose que l'autre nie), il est nécessaire, disons-nous, qu'entre deux propositions de ce genre, malgré le sentiment d'Épicure, l'une soit vraie, et l'autre fausse; ainsi, de toute éternité, cette proposition: « Philoctète guérira, était vraie,» et celle-ci: « Il ne guérira pas,» était fausse. A moins toutefois que nous ne voulions nous ranger à l'opinion des Épicuriens, qui soutiennent que de telles propositions ne sont ni vraies ni fausses; mais bientôt, rougissant d'une telle absurdité, ils viennent à dire,ce qui est plus absurde encore, qu'en opposant deux propositions contradictoires, il faut avouer que l'une des deux est vraie; mais que, à les considérer isolément, ni l'une ni l'autre ne sont vraies. Il est difficile de croire que l'impudence et l'ignorance de la logique …»
  • 60. - Du Destin -
    • «…puissent aller plus loin. Comment ne voient-ils pas que déclarer qu'une proposition n'est ni vraie ni fausse, c'est avouer qu'elle n'est pas vraie, partant qu'elle est fausse? ou bien qu'elle n'est pas fausse, partant qu'elle est vraie? La maxime défendue par Chrysippe, que toute proposition est ou vraie ou fausse, me semble donc au-dessus de toute contestation; et l'on doit en conclure que certaines choses sont vraies de toute éternité, sans être pour cela le résultat d'une série infinie de causes naturelles et l'œuvre de la fatalité. La vérité est, si je ne me trompe, que, entre les deux doctrines opposées des anciens philosophes, l'une qui établissait le gouvernement absolu du Destin et l'empire de la nécessité, et dont les principaux partisans furent Démocrite, Heraclite, Empédocle et Aristote; l'autre qui affranchissait de cet empire les mouvements volontaires de l'âme; Chrysippe, en arbitre conciliateur, a voulu partager le différend par la moitié, mais a penché pour ceux qui ôtent aux mouvements de l'âme les liens de la nécessité. Malheureusement il s'embarrasse dans son langage, il prête bientôt le flanc aux partisans de la fatalité, et leur donne des armes contre lui-même. Choisissons, pour nous en convaincre, une des premières questions que j'aie traitées, celle du…»
  • 61. - Du Destin -
    • «…consentement. Les anciens philosophes, qui admettaient la fatalité universelle, disaient que le consentement est nécessaire et forcé. Ceux qui professaient le sentiment contraire niaient l'empire de la fatalité sur le consentement, et prétendaient que si l'on soumettait le consentement au Destin, on le rendait inévitablement nécessaire. Voici comme ils raisonnaient: « Si tout arrive fatalement, tout se fait en vertu de causes externes et efficientes; si notre propre impulsion est dans cette condition-là, tout ce qui vient ensuite de notre impulsion y est en même sorte, par conséquent le consentement s'y trouve. Mais si la cause de notre impulsion propre n'est pas en nous, l'impulsion elle-même n'est pas en notre pouvoir. S'il en est ainsi, rien de ce qui suit l'impulsion ne dépend de nous. Donc, notre consentement et nos actions ne sont pas en notre pouvoir: d'où il résulte que la louange et le blâme, les honneurs et les supplices sont des contresens.» Mais ce sont là des conséquences absurdes, dont il est vraisemblable de conclure que tout ce qui se fait ne se fait pas fatalement. Chrysippe, qui rejette la nécessité et qui veut cependant que rien n'arrive sans causes antécédentes, établit une distinction entre les causes, pour éviter la nécessité et retenir le Destin. Parmi les causes, dit-il, les …»
  • 62. - Du Destin -
    • «…unes sont parfaites et principales, les autres auxiliaires et prochaines; c'est pourquoi quand je dis que tout arrive en vertu de causes antécédentes, je n'entends pas que ce soient des causes parfaites et principales, mais seulement des causes auxiliaires et prochaines. Il répond ainsi à l'argument que je rapportais tout à l'heure: «Si tout se fait par le Destin, dit-il, il en résulte bien que tout se fait en vertu de causes antécédentes, mais non pas que ces causes soient principales et parfaites; il suffit qu'elles soient auxiliaires et prochaines. Elles ne sont pas en notre puissance, il est vrai; mais on ne doit pas en conclure que notre impulsion n'est pas en notre puissance. Cette conclusion ne serait fondée que si nous parlions de causes parfaites et principales; alors seulement, ces causes n'étant pas en notre puissance, il serait vrai que notre impulsion ne nous appartiendrait pas non plus. Ainsi donc l'argument que je combats n'a de force que contre ceux qui admettent à la fois le Destin et l'efficacité nécessaire des causes; mais il ne prouve rien contre ceux qui, tout en recevant des causes antécédentes, ne les font ni principales ni parfaites.» Quant à la difficulté qui reste encore, lorsqu'on rattache le consentement à des causes précédentes, Chrysippe pense qu'il la …»
  • 63. - Du Destin -
    • «…résoudra facilement. Voici de quelle manière: «Quoiqu'il ne puisse y avoir de consentement sans une perception qui nous remue, cependant, dit-il, la perception n'est que la cause prochaine et non pas efficiente du consentement, qui se trouve alors dans une condition dont nous avons déjà parlé: il ne peut se produire sans l'excitation d'une cause étrangère, (car il n'y a point de consentement sans perception; mais il se produit comme se meut un cylindre et un sabot. (C'est la comparaison familière de Chrysippe.) Il faut que l'on chasse le sabot pour qu'il tourne; mais une fois lancé, il continue à tourner de sa propre impulsion. «Celui qui chasse le sabot le met en mouvement, mais ne lui donne pas sa volubilité.» Ainsi, toujours selon Chrysippe, l'objet de la perception imprime et grave en quelque sorte son image en notre âme, mais notre consentement reste en notre pouvoir; notre volonté reçoit, comme le sabot, une impulsion du dehors; mais c'est en vertu de sa propre nature, et spontanément, qu'elle suit cette impulsion. Si quelque événement arrivait sans cause antécédente, il serait faux que le Destin réglât tout; mais s'il est raisonnable d'accorder que tout fait a sa cause qui le précède, comment se défendre de cette conséquence légitime que tout…»
  • 64. - Du Destin -
    • «…se fait par le Destin? pourvu toutefois que l'on ne perde jamais de vue la distinction qui a été établie entre les causes. — Voilà les explications de Chrysippe. Ceux qui prétendent que le Destin ne détermine pas notre consentement, et qui nient en même temps que le consentement ne puisse se produire que provoqué par une perception, ceux-là soutiennent véritablement une autre thèse; mais ceux qui accordent que le consentement est toujours provoqué par la perception, et qui cependant veulent soustraire le consentement à la loi du Destin, me semblent fort n'avoir pas d'autre sentiment que Chrysippe. Celui-ci, tout en décidant que la cause prochaine et déterminante du consentement est la perception, n'accorde pas qu'elle en soit la cause nécessaire; et, lorsqu'il prétend que tout se fait par le Destin, il n'entend pas que tout arrive en vertu de causes antécédentes et nécessaires. Ceux qui, sans admettre le Destin, accordent qu'il n'y a de consentement qu'à la condition d'une perception antérieure, conviendront facilement que si l'on entend par Destin seulement la préexistence d'une cause comme condition indispensable d'un fait, à ce compte le Destin règne partout. On voit donc clairement que les deux doctrines, lorsqu'elles s'expliquent, aboutissent …»
  • 65. - Du Destin -
    • «…aux mêmes conclusions, et que si elles diffèrent dans les termes, au fond elles expriment la même pensée. Voici en peu de mots toute la question: D'abord y a-t-il une distinction entre les causes? et peut-on dire que, dans certains cas, les causes préexistantes ne laissent rien en notre pouvoir, et déterminent nécessairement leurs effets; tandis que dans d'autres circonstances, malgré l'influence des causes externes, nous sommes toujours les maîtres de suivre la direction qui nous plaît? Les deux partis s'accordent à établir cette distinction; mais les uns pensent que tout ce qui se passe en nous en vertu de causes préexistantes, et sans qu'il soit en notre pouvoir d'y rien changer est l'œuvre du Destin, tandis que ce dont nous sommes maîtres lui échappe. C'est ainsi qu'il faut résoudre la difficulté, au lieu d'appeler à son aide des atomes errants et déviés. L'atome décline, dit Épicure; et d'abord pourquoi? Je sais que les atomes ont un certain mouvement d'impulsion selon Démocrite; de gravité et de pesanteur, selon vous-même, Épicure. Quelle est donc cette nouvelle cause naturelle qui donne aux atomes un mouvement de déclinaison? Est-ce que les atomes tirent au sort pour savoir lequel déclinera, lequel conservera la ligne directe? Pourquoi cette mesure infiniment petite de déclinaison, et non pas une plus grande? et pourquoi seulement ce degré insaisissable, et non pas deux ou trois degrés? C'est là trancher les questions, mais non les résoudre; car vous n'expliquez la déclinaison de l'atome, ni par une impulsion qu'il recevrait du dehors, ni par l'influence qu'exercerait sur lui le vide dans l'immensité duquel il est emporté, ni par un changement survenu dans l'atome lui-même. Il renonce tout à coup à suivre la direction que lui imprime son mouvement naturel; pourquoi? sans raison; vous n'en donnez aucune.»
  • 66. - Des devoirs -
    • «[…] j'ai voulu commencer par traiter celui de tous les sujets qui convient le mieux à votre âge, et qui sied le mieux à l'autorité d'un père. Il y a dans la philosophie un nombre considérable de questions graves et de grande conséquence, mises en lumière et approfondies par les maîtres les plus célèbres; mais rien dans leurs doctrines ne me parait plus important et plus fécond que les enseignements et les préceptes qu'ils nous ont laissés sur les devoirs. La vie entière est réglée par le devoir; que vous soyez homme public ou privé, dans le sein de votre maison ou en plein forum, que vous ayez affaire à vous-même ou à votre semblable, vous êtes soumis à des devoirs : si vous les respectez, vous êtes honnête homme ; malhonnête homme si vous les négligez. C'est là une matière traitée par tous les philosophes. Comment se dire philosophe, si l'on ne parle à l'homme de ses devoirs? Cependant il est des doctrines qui, par leur définition du souverain bien et du souverain mal, suppriment tous les devoirs de la vie. Car si vous établissez un souverain bien qui n'ait rien de commun avec la vertu, et dont votre propre utilité et non l'honnêteté soit la mesure, pour peu que vous soyez conséquent avec vous-même, et que vous sachiez résister à l'entraînement de votre bon naturel, vous ne connaîtrez ni…»
  • 67. - Des devoirs -
    • «…l'amitié, ni la justice, ni la générosité. Vous ne pourrez non plus être courageux si vous regardez la douleur comme le plus grand des maux, ou tempérant si la volupté est pour vous le souverain bien. Tout ce que je dis ici est d'une telle évidence, qu'il semble n'avoir pas besoin de démonstration; cependant je l'ai expliqué fort au long dans un de mes ouvrages. Je soutiens donc que si de telles doctrines veulent être conséquentes avec elles-mêmes, il ne leur appartient pas de parler des devoirs ; nous ne pouvons recevoir de règles de morale, solides, invariables, conformes à la nature, que de ceux qui pensent que la vertu seule est à rechercher en ce monde, ou que du moins elle est supérieure à tous les autres biens. Il convient aux Stoïciens, aux philosophes de l'Académie et du Lycée de nous entretenir de nos devoirs : je ne dis rien d'Ariston, de Pyrrhon et d'Hérillus, car leurs doctrines sont abandonnées depuis longtemps; eux aussi seraient fondés à nous donner des règles de conduite, s'ils ne supprimaient la différence naturelle qui existe entre les choses, et ne rendaient par là impossible la détermination des devoirs. Aujourd'hui et pour traiter cette question, je suivrai de préférence les Stoïciens, non pas toutefois en simple interprète, mais, selon ma méthode favorite, en…»
  • 68. - Des devoirs -
    • «…puisant à leur source avec discernement, en faisant un choix parmi leurs dogmes, et donnant à leurs pensées un tour qui me soit propre. La première chose à faire, puisque tout ce que nous avons à dire doit porter sur les devoirs, c'est de donner une définition du devoir ; et je m'étonne que Panétius ait négligé ce soin; car toutes les fois que l'on veut traiter un sujet complètement et avec méthode, il faut qu'une définition serve de point de départ, afin que l'on entende bien ce dont il s'agit dans la discussion. Toute la morale se divise en deux parties. Dans la première on s'occupe à déterminer le souverain bien, dans la seconde on donne les préceptes qui doivent régler toutes les actions de la vie. Dans la première partie, on résout des questions de ce genre : Tous les devoirs sont-ils parfaits? N'y a-t-il pas des devoirs plus grands les uns que les autres?... et toutes celles du même genre. Les préceptes relatifs aux diverses parties de la conduite se rattachent aussi à la question du souverain bien, mais moins évidemment, car ils paraissent surtout destinés à régler et composer la vie ordinaire. Nous voulons, dans ce traité, faire connaître et expliquer ces règles de morale. On divise quelquefois les devoirs en devoirs moyens et parfaits. Le devoir parfait est ce qui constitue une obligation…»
  • 69. - Des devoirs -
    • «…stricte, les Grecs le nomment κατόρθωμα; ils appellent καθῆκον le devoir moyen ou devoir de convenance. Ils les définissent ainsi : Le devoir parfait est tout ce qui est essentiellement conforme au bien ; le devoir moyen est une règle d'action dont l'homme peut donner une raison plausible. Selon Panétius, toute délibération revient à l'un de ces trois chefs : Ou l'on délibère si ce que l'on a en vue est honnête ou honteux, et c'est là une première question sur laquelle les esprits sont souvent partagés ; ou bien l'on recherche et l'on examine si ce qu'on se propose de faire servira ou non à augmenter les aises et l'agrément de la vie, à accroître nos richesses, nos ressources et notre puissance, en un mot, si nous en pouvons tirer quelque avantage pour nous ou les nôtres ; ici la délibération se rapporte tout entière à l'utile. Enfin, on délibère encore lorsque l'honnête nous semble en contradiction avec l'utile. D'un côté l'utile nous séduit, de l'autre l'honnête nous rappelle, et l'esprit partagé entre deux ne sait auquel se rendre. Telle est la division de Panétius ; mais le premier devoir d'une division est de ne rien omettre, et je trouve dans celle-ci une double lacune; car on ne délibère pas seulement pour savoir si une chose est honnête ou honteuse; mais entre deux partis honnêtes, on se demande…»
  • 70. - Des devoirs -
    • «…lequel l'est le plus ; et pareillement, entre deux choses utiles, laquelle est la plus utile. Ainsi, au lieu de trois chefs, Panétius devait en mettre cinq dans sa division. Nous parlerons d'abord de l'honnête, et sous un double rapport; nous nous occuperons ensuite de l'utile sous un double point de vue également; enfin, nous arriverons à la comparaison de l'utile avec l'honnête. Et d'abord tous les êtres animés sont portés par la nature à se défendre, à protéger leur corps, à éviter ce qui leur paraît nuisible, à rechercher et se procurer tout ce qui leur est nécessaire pour vivre, comme la nourriture, une retraite, et les autres choses de même sorte; tous ressentent aussi cet aiguillon qui pousse les deux sexes l'un vers l'autre pour perpétuer la race, tous prennent soin de leur progéniture. Mais entre l'homme et la bête il y a surtout cette différence que la bête, n'écoutant que ses sensations, est tout entière absorbée dans le présent ; à peine le passé et l'avenir existent-ils pour elle; tandis que l'homme, doué de la raison, peut, à l'aide de la lumière, voir l'enchaînement des choses, la liaison , les causes, le principe et la suite des événements , saisir les ressemblances, nouer l'avenir au présent, et de cette sorte embrasser d'un coup d'œil le cours entier de sa vie, et préparer tout ce qui lui sera …»
  • 71. - Des devoirs -
    • «…nécessaire pour arriver heureusement jusqu'au terme. C'est encore par la puissance de la raison que la nature rapproche les hommes, et les fait vivre et s'entretenir ensemble. Elle leur inspire avant tout une vive tendresse pour leurs enfants ; elle les porte ensuite à former des sociétés, à les maintenir, à s'y plaire. C'est à elle qu'ils obéissent quand ils rassemblent de toutes parts ce qui est utile, et que, non contents de travailler pour eux, ils veillent aux besoins de leurs femmes, de leurs enfants, et de tous ceux qui leur sont chers et qu'ils doivent protéger. Cette tendresse tient naturellement leur esprit en éveil et double leurs forces. Parmi les traits distinctifs de la nature de l'homme, un des plus saillants est la recherche et la poursuite de la vérité. Aussi, dès que nous sommes libres des soins ordinaires de la vie, nous éprouvons le désir de voir, d'entendre, de nous instruire; et nous regardons la connaissance des secrets et des merveilles de la nature comme nécessaire au bonheur. Et par là il devient manifeste que tout ce qui est vrai, pur et simple, convient admirablement à la nature de l'homme. A ce besoin de connaître le vrai se joint un goût très-vif pour l'indépendance : une âme bien née ne veut obéira à personne, si ce n'est à ceux qui l'instruisent ou qui ont reçu un juste et …»
  • 72. - Des devoirs -
    • «…légitime pouvoir dans l'intérêt de tous; c'est de cette fierté naturelle que naît la grandeur d'âme et le mépris des choses humaines. Ce n'est pas non plus une médiocre prérogative pour l'homme que ce bel attribut de la raison, de comprendre ce que c'est que l'ordre, la décence, quelle mesure il faut apporter dans les paroles et les actions. Seul parmi les animaux, l'homme sait goûter la beauté, la grâce, la proportion de tout ce qu'il voit. Mais la raison l'élève bientôt de ce spectacle des sens à la conception de la beauté morale; il attache alors un bien plus grand prix à l'ordre, à la constance dans les desseins et les actions ; il prend garde à ne rien commettre de honteux et d'indigne de lui, à ce que rien de vicieux ne s'introduise dans ses pensées, ne lui échappe dans sa conduite. C'est de toutes ces choses que se compose et résulte l'honnêteté que nous cherchons, l'honnêteté qui, inconnue et sans honneur, n'en conserverait pas moins tout son prix , et dont il est vrai de dire qu'elle serait digne de toute louange, lors même qu'elle ne serait louée de personne. Voilà, mon fils, la forme et, pour ainsi dire, la figure de l'honnêteté; si elle venait d'elle-même se manifester à nos yeux, elle exciterait en nous, comme dit Platon, un amour incroyable de la sagesse. Mais tout ce qui est…»
  • 73. - Des devoirs -
    • «…honnête vient de l'une de ces quatre sources principales : L'honnêteté consiste ou à découvrir la vérité et former de bons conseils; ou à maintenir la société humaine, en rendant à chacun ce qui lui appartient, et en gardant avec fidélité sa parole; ou à déployer la grandeur et l'énergie d'une âme haut placée et invincible; ou à mettre dans tout ce que l'on fait et ce que l'on dit cette convenance et cette mesure, qui est le cachet de la modération et de la tempérance. Ces quatre sources de l'honnêteté se mêlent et se pénètrent le plus souvent; toutefois il naît de chacune d'elle un ordre de devoirs tout particulier. C'est ainsi qu'à la première que nous avons nommée, et qui est proprement la sagesse ou la prudence, appartiennent la recherche et la découverte de la vérité; c'est là en effet le propre de cette vertu. Lorsqu'un homme découvre sûrement la vérité en toutes choses, lorsqu'il peut la saisir d'un regard perçant et prompt comme l'éclair, et tout aussitôt la faire comprendre, on le regarde à bon droit comme un modèle de prudence et de sagesse. Le véritable objet de la prudence, et en quelque sorte la matière sur laquelle elle s'exerce, est donc la vérité. Les trois autres vertus ont ce caractère commun, qu'elles se rapportent toutes à la vie active, et lui sont…»
  • 74. - Des devoirs -
    • «…en quelque façon consacrées. Une d'elles fonde et maintient la société humaine ; la seconde fait paraître l'excellence et la grandeur de l'âme, tantôt chez l'homme qui conquiert le pouvoir, la richesse, tous les biens du monde pour lui et pour les siens, tantôt et plus encore chez celui qui les méprise. L'ordre, la constance, la modération et toutes les qualités qui s'y rattachent, ne demandent pas seulement un pur travail d'esprit, mais des efforts et le déploiement de l'action. C'est dans les affaires de la vie qu'il faut exercer cette vertu de la modération, sans laquelle il n'est plus ni honnêteté ni dignité pour l'homme. Des quatre vertus qui contiennent en elles le principe de tous les devoirs, la première, celle qui consiste dans la connaissance de la vérité, semble être la vertu de l'homme par excellence. Nous éprouvons tous un désir ardent de connaître et de savoir : exceller dans la science nous parait une grande gloire ; être dans l'erreur ou dans l'ignorance, se tromper ou être déçu, nous parait un malheur et une honte. Dans cette poursuite de la vérité, à la fois si naturelle et si louable, il y a deux défauts à éviter : le premier est de prendre pour connu ce qui demeure inconnu, et de donner légèrement son assentiment à ce qui n'est pas démontré. Celui qui voudra éviter cet écueil (et il n'est …»
  • 75. - Des devoirs -
    • «…personne qui ne doive le vouloir) mettra à examiner les choses tout le temps et les soins convenables. L'autre défaut est de s'appliquer avec un zèle déplacé à l'étude de choses obscures, difficiles, et qui ne sont d'aucune nécessité. A la condition d'éviter ces deux défauts, tout ce que l'on emploie de travail et de soins à recueillir des connaissances nobles et dignes de l'homme, mérite les plus justes louanges. C'est ainsi que C. Sulpicius se distingua dans l'astronomie, à ce que nous disent nos pères; Sex. Pompée dans la géométrie, comme nous en avons été témoins; beaucoup d'autres dans la dialectique, un plus grand nombre dans l'étude du droit civil. Toutes ces sciences ont pour but la découverte de la vérité; mais malgré tout leur prix, celui qui négligerait les affaires pour les cultiver irait contre le devoir. Car c'est dans l'action, et dans l'action seule, que la vertu se signale. Cependant l'homme n'a pas toujours à agir, et il peut revenir souvent à ses études favorites; souvent aussi l'activité de notre esprit, qui ne se repose jamais, peut nous retenir, sans que nous y conspirions, au milieu des préoccupations de la science. Nous voyons donc que l'office de la pensée est double : ou elle s'emploie à nous faire discerner le bien, à nous montrer la route de la vertu et du bonheur, ou elle…»
  • 76. - Des devoirs -
    • «…se livre solitairement aux travaux de la science. Voilà ce que j'avais à dire de la première source de nos devoirs. Des trois autres sources, la plus féconde est celle qui maintient la société humaine, et qui est en quelque sorte le fondement de l'union des hommes. II faut distinguer en elle d'abord la Justice, où la vertu éclate dans tout son lustre, et qui est la qualité par excellence de l'homme de bien; ensuite, la bienfaisance, sœur de la justice, et que l'on peut aussi nommer bonté ou générosité. Le premier caractère de l'homme juste est de ne jamais nuire à personne, à moins qu'il ne soit injustement attaqué; ensuite, de se servir des biens communs comme appartenant à tous, et des siens seulement comme lui appartenant en propre. Primitivement tous les biens étaient communs; ce que l'on nomme propriété a pour origine et pour titre ou une ancienne occupation, comme celle des hommes qui vinrent habiter une contrée déserte, ou la victoire et le droit de la guerre, ou bien une loi, un contrat, une convention, un partage. C'est ainsi que la campagne d'Arpinum s'appelle le territoire des Arpinates; celle de Tusculum, la terre des Tusculans. La propriété privée a la même origine et le même fondement. De cette façon, les biens que la nature avait mis en commun étant partagés entre tous les…»
  • 77. - Des devoirs -
    • «…hommes, chacun doit s'en tenir au lot qui lui est échu ; vouloir entreprendre sur le lot d'autrui, c'est porter atteinte au principe même de la société des hommes. Mais comme, suivant les belles paroles de Platon, nous ne sommes pas nés pour nous seuls, et que notre patrie, nos parents, nos amis ont tous des droits sur nous; comme, suivant les Stoïciens, tout ce que la terre produit est créé pour l'usage de l'homme, et l'homme lui-même pour ses semblables ; comme notre loi est de nous entraider mutuellement, nous devons demeurer fidèles aux inspirations de la nature, mettre tous nos avantages en commun par un échange réciproque de bons offices, donnant et recevant tour à tour, employant notre esprit, notre travail, nos ressources, à resserrer les liens qui unissent les hommes dans la société. Le fondement de la justice est la bonne foi, c'est-à-dire le respect de notre parole, et l'inviolable fidélité à nos engagements. Et ici, au risque de rencontrer quelques incrédules, osons imiter les Stoïciens, qui recherchent avec grand soin l'étymologie des mots, et affirmer que bonne foi ( fides ) vient de faire ( quia fiat ), parce qu'on fait ce qu'on a dit. On peut être injuste de deux manières : ou en faisant soi-même du mal à autrui, ou en laissant faire celui que l'on peut empêcher. L'homme qui, …»
  • 78. - Des devoirs -
    • «…dans un accès de colère, ou entraîné par la passion, fait violence à un autre homme, me semble porter la main sur son frère; et celui qui ne fait pas tous ses efforts pour arrêter les effets de cet emportement est aussi coupable, selon moi, que s'il abandonnait sa patrie, ses parents ou ses amis en péril. Souvent, quand nous faisons du mal à autrui de propos délibéré, c'est la crainte qui nous pousse; et plus d'un homme se résout à nuire à son semblable, parce qu'il a peur d'être attaqué, s'il ne devient agresseur. Mais la plupart du temps, les hommes se portent à commettre l'injustice pour satisfaire leur cupidité, la plus insatiable et la plus injuste des passions. On poursuit les richesses, soit pour fournir aux besoins de la vie, soit comme instrument de plaisirs. Ceux qui ont l'âme un peu relevée veulent être riches pour devenir puissants et pour faire des largesses. Nous avons entendu naguère M. Crassus déclarer qu'un homme qui voulait jouer le premier rôle dans une république n'avait jamais assez de fortune, tant qu'il ne pouvait entretenir une armée à ses frais. L'élégance, le luxe, une vie recherchée, un train somptueux séduisent bien des hommes; et de là cet amour effréné de la richesse. Je ne dis pas qu'il faille condamner celui qui s'enrichit par des moyens légitimes; mais il faut …»
  • 79. - Des devoirs -
    • «…toujours fuir l'injustice. Où l'on voit surtout Injustice mise en oubli, c'est quand la passion de la gloire, des honneurs, du pouvoir s'est emparée de l'âme. Ce qu'Ennius dit des rois : " Que rien ne leur est sacré, pas même leur propre parole,» peut s'étendre beaucoup plus loin. Car tous les biens qui de leur nature sont le privilège de quelques hommes excitent ordinairement de telles rivalités, qu'il est difficile, dans l'acharnement de la lutte, de conserver un religieux respect pour la justice. C'est ce que nous a prouvé dernièrement la conduite criminelle de César qui a mis à ses pieds toutes les lois divines et humaines , pour arriver à cet empire qu'il croyait follement être le comble de la grandeur humaine. Mais ici il faut reconnaître cette triste vérité, que c'est d'ordinaire dans les plus grandes âmes et les plus brillants génies que s'allume l'ambition , et cette passion dévorante des honneurs et de la gloire. Raison de plus pour se mettre en garde contre un tel écueil. Lorsqu'une injustice est commise, il importe beaucoup de distinguer si elle vient d'un de ces mouvements soudains qui le plus souvent ne durent pas, ou, si elle a été préméditée. Une faute est moins grave quand elle échappe à l'homme dans un moment d'effervescence, que lorsqu'elle est réfléchie et faite de sang-froid.»
  • 80. - Des devoirs -
    • «[…] Souvent aussi les hommes négligent de défendre leurs semblables en péril ; c'est un devoir que plusieurs causes leur font trahir. Tantôt ils craignent de s'attirer des ennemis, de prendre trop de peines, d'aventurer leur argent; tantôt la négligence, la paresse, l'inertie, ou encore les préoccupations de leur esprit et leurs travaux, les retiennent, et les forcent à abandonner ceux dont ils devraient être les protecteurs. Ne pourrait-on pas reprocher à Platon d'avoir trop peu demandé à des philosophes? Ils auront la parfaite justice, dit-il, quand ils s'occuperont à rechercher la vérité, et qu'ils mépriseront en même temps et compteront pour rien tous ces faux biens que le monde se dispute avec tant de véhémence et d'acharnement. De cette façon sans doute ils évitent la première espèce d'injustice, puisqu'ils ne font de tort à personne; mais ils tombent dans l'autre, puisque, tout absorbés dans leurs études, ils abandonnent ceux qu'ils devraient protéger. Aussi Platon va-t-il jusqu'à déclarer que jamais ils ne se mêleront des affaires publiques, à moins d'y être contraints. Cependant il vaudrait beaucoup mieux que leur volonté les y portât; car, à bien voir les choses, il n'est de bien que celui qui se fait volontairement. Il est certains hommes qui, occupés exclusivement de leurs propres intérêts ou nourrissant je ne sais quelle haine contre le genre humain, disent qu'ils ne se mêlent que de leurs affaires, de peur qu'on ne les accuse de faire tort à autrui ; ces gens-là vraiment ne sont justes qu'à moitié, car ils abandonnent et trahissent la société humaine, en lui refusant le tribut de leurs efforts, de leurs ressources et de leurs soins.»
  • 81. - De la vieillesse -
    • « o Titus, si je viens à ton aide et dissipe les soucis cuisants qui t'agitent, quelle sera ma récompense? » Je puis, Atticus, vous tenir le même langage qu'adressait à Flamininus « cet homme sans fortune, mais de si grand cœur; » quoique je sache bien que vous n'êtes pas, comme Flamininus, « assiégé la nuit et le jour de soins dévorants. » Je connais le juste tempérament de votre esprit et l'égalité de votre caractère, et je sais que vous avez emporté d'Athènes non pas seulement un surnom, mais encore les grâces et la sagesse. Il est cependant de tristes choses dont j'imagine que vous gémissez comme moi, Atticus; fermer de telles plaies n'est pas une entreprise facile, ni dont je veuille me charger aujourd'hui. C'est de la vieillesse que je me propose maintenant de vous entretenir. Je veux nous soulager tous deux de ce fardeau commun de la vieillesse qui nous menace ou qui nous presse déjà; quoique je sache bien que vous supportez ce fardeau, comme tous les autres, libéralement et sans ennui, et que vous aurez toujours cette sagesse: Mais comme je me proposais d'écrire sur la vieillesse, cherchant qui je trouverais digne de lui consacrer un travail dont nous pussions tirer un fruit commun, c'est vous qui vous êtes présenté à mon esprit la composition de ce livre a…»
  • 82. - De la vieillesse -
    • «…été pour moi chose si agréable, que non-seulement elle a fait évanouir à mes yeux tous les inconvénients de la vieillesse, mais encore me l’a rendue aimable et douce. Jamais on ne pourra faire un assez bel éloge de la philosophie, qui ôte, pour ceux qui l'écoutent, toute amertume à tous les âges de la vie. J'ai déjà parlé beaucoup et souvent encore j'aurai l'occasion de parler des autres âges; la vieillesse est le sujet de ce livre que je vous envoie. Je n'ai pas mis, comme Ariston de Chios, mon discours dans la bouche de Tithon, car il n'eut rien gagné à cette feinte : mais j'ai fait parler le vieux Caton, qui lui donnera tant d'autorité. Je suppose que Lélius et Scipion témoignent à Caton leur étonnement de ce qu'il supporte si facilement la vieillesse, et que le vieillard leur répond. S'il vous semble mettre dans son discours plus d'art que ses écrits n'en témoignent, attribuez-le à l'étude des lettres grecques, dont nous savons tous qu'il s'éprit dans sa vieillesse. Mais à quoi bon tout ceci? les paroles de Caton vous montreront tout ce que je pense de la vieillesse. SCIPION. Bien souvent, Caton, nous vous admirons, moi et Lélius, de déployer en tout une haute et admirable sagesse, et surtout de ne montrer jamais que la vieillesse vous soit à charge ; elle, si odieuse à la plupart des vieillards, …»
  • 83. - De la vieillesse -
    • «…qu'ils en trouvent, à leur dire, le fardeau plus dur que celui de l'Etna. — CATON. Vous admirez là, Scipion et Lélius, un mérite qui certes ne me coûte pas beaucoup. Tous les âges sont insupportables à ceux qui ne trouvent en eux-mêmes aucune ressource pour orner et remplir leur existence ; mais pour qui sait trouver en soi tous ses biens, les diverses conditions de notre nature où le cours des choses nous amène ne sont jamais des maux. Telle est en première ligne la vieillesse, que tous souhaitent d'atteindre et qu'ils accusent dès qu'ils y sont parvenus, tellement est inconstante et inique l'humeur insensée des hommes! Ah! disent-ils, la vieillesse est arrivée plus vite que nous n'avions compté : mais d'abord, qui les a forcés à mal compter? Est-ce que la vieillesse remplace la fleur de l'âge plus vite que celle-ci ne succède à l'enfance? Ensuite comment la vieillesse leur serait-elle moins insupportable à l'âge de huit cents ans, par exemple, qu'à celui de quatre-vingts? Le passé, quelque long qu'il soit, une fois écoulé, ne peut donner aucune consolation à des sots vieillis. Si vous admirez ma sagesse ( et plût aux dieux qu'elle fût digne de l'estime que vous en faites et du surnom que l'on me donne ! ), je vous dirai qu'elle consiste tout entière à tenir la nature pour le meilleur …»
  • 84. - De la vieillesse -
    • «…des guides, à la suivre et à lui obéir comme à un Dieu. Il n'est pas vraisemblable qu'après avoir si bien disposé les autres âges de la vie, elle en ait, comme un mauvais poète, négligé le dernier acte. Il fallait bien qu'il y eût un terme, et que la vie, mûrie comme le fruit de l'arbre ou le grain de la terre, s'amollit et se courbât sous le poids du temps. Cette nécessité doit être douce au sage. Faire comme les géants la guerre aux Dieux, qu'est-ce autre chose, si ce n'est s'irriter contre les lois de la nature? — LELIUS. Vous ne pourriez, Caton, nous rien faire de plus agréable à Scipion et à moi, car je parle pour tous deux, que de nous apprendre ainsi d'avance, à nous qui avons le désir et le ferme espoir de parvenir à la vieillesse, comment nous pourrons le plus facilement supporter le fardeau de cet âge. — CATON. Je le ferai volontiers, Lélius, surtout si, comme vous le dites, ce vous est une chose agréable à tous deux. — LELIUS. Nous souhaitons certainement, Caton, à moins que ce ne soit une peine pour vous, qu'après avoir parcouru cette longue route où nous sommes engagés à notre tour, vous nous fassiez connaître le terme où vous êtes arrivé. CATON. Je le ferai, je l'essaierai du moins, Lélius. J'ai souvent entendu les plaintes de mes contemporains ( car on se trouve volontiers …»
  • 85. - De la vieillesse -
    • «…dans la société des gens de son âge ), j'ai entendu C. Salinator, Sp. Albinus, tous deux consulaires, et à peu près du même âge que moi, gémir de ce qu'ils ne pouvaient plus goûter les voluptés, sans lesquelles, disaient-ils, on n'existait pas, et de ce qu'ils se voyaient méprisés par ceux dont ils avaient coutume de recevoir les déférences. Selon moi, ils accusaient ce qu'ils ne devaient pas accuser. Car si c'eût été là la faute de la vieillesse, j'aurais souffert les mêmes choses qu'eux, moi et tous les vieillards; mais j'en ai connu beaucoup qui ne se plaignaient pas, qui se voyaient avec plaisir affranchis du joug des passions, et que les respects environnaient. Le véritable sujet de toutes ces plaintes, c'est le caractère et non pas l'âge. Un vieillard dont l'humeur est douce, qui n'a ni aigreur ni violence, jouit d'une commode vieillesse; mais un esprit difiicile et chagrin ne connaît le bonheur à aucun âge. — LELIUS. Cela est parfaitement juste, Caton; mais ne pourrait-on pas dire que la vieillesse vous parait supportable à cause de vos biens, de l'abondance où l'on vous voit, des honneurs dont vous êtes revêtu; et qu'il n'en peut être ainsi du grand nombre ? — CATON. Sans doute, Lélius, ce dont vous parlez est quelque chose; mais tout n'est point là. Un certain habitant de Sériphe disait à …»
  • 86. - De la vieillesse -
    • «…Thémistocle, dans une querelle, que ce n'était point à son mérite, mais à la gloire de sa patrie, qu'il devait sa célébrité; l'Athénien répondit : « Par Hercule, si j'étais né à Sériphe, je ne serais point célèbre; et si tu étais né à Athènes, tu ne le serais pas davantage. » On en peut dire autant de la vieillesse. Dans l'extrême misère, elle ne peut être supportable même au sage ; l'insensé ne s'y peut accommoder, même dans la profusion de tous les biens. Les véritables armes de la vieillesse, Scipion et Lélius, ce sont les lettres et la pratique de la vertu; cultivées à tout âge, elles portent à la fin d'une longue carrière des fruits merveilleux , en ce que d'abord elles ne nous abandonnent jamais, même à nos derniers jours (et je ne vois rien au-dessus de cela ), et qu'ensuite nous trouvons les plus douces jouissances dans le souvenir du bien que nous avons fait et dans le témoignage de notre conscience. Dans ma jeunesse, je m'attachai à un vieillard, Q. Maximus, celui qui reprit Tarente, avec la même affection que s'il eût été de mon âge. II y avait en lui un heureux mélange de sévérité et de grâce, que sa vieillesse n'avait point altéré. Quand notre amitié commença, Fabius, quoique avancé en âge, n'était pas encore tout à fait un vieillard. J'étais né un an avant son premier consulat : sous son quatrième …»
  • 87. - De la vieillesse -
    • «…consulat, je partis avec lui pour faire mes premières armes au siège de Capoue, et cinq ans après je l'accompagnai à Tarente. Je fus ensuite, au bout de quatre ans, élu questeur, et je rompus ces fonctions sous le consulat de Tuditanus et de Céthégus, alors que Fabius, dans une extrême vieillesse, parla en faveur de la loi Cincia sur les présents et les dons. Malgré son grand âge, il faisait la guerre comme un jeune homme, et par sa patience il tenait en échec la fougue juvénile d'Annibal; c'est de lui que notre Ennius a si bien dit : « Un seul homme, en temporisant, releva notre fortune. Il ne plaçait point les rumeurs publiques avant le salut de l'Etat. Aussi sa gloire grandit-elle après lui, et s'accroît-elle tous les jours. » Quelle vigilance, quelle habileté ne déploya-il pas pour reprendre Tarente? Salinator, qui, après avoir perdu la ville, s'était réfugié dans la citadelle, se glorifiait du succès de Fabius, et lui disait, moi présent : « Vous avez repris Tarente, grâce à mes soins. » — « Sans doute, répondit Fabius en riant ; car si vous ne l'aviez perdue, je ne l'aurais jamais reprise. » Il ne fît pas éclater plus de courage sur les champs de bataille qu'au Forum : consul pour la seconde fois, tandis que son collègue Sp. Carvilius gardait le silence, il s'opposa de toutes ses forces au tribun du peuple G.
  • 88. - De la vieillesse -
    • «…Flaminius, qui partageait au peuple par tête, et contre l'autorité du sénat, les champs du Picénum et de la Gaule ; augure, il osa dire que tout ce qui servait la république était accompli sous de bons auspices ; tout ce qui l’ai portait atteinte, sous de mauvais. Que de qualités, que de vertus admirables il réunissait ! Mais rien n'approche de l'héroïsme avec lequel il supporta la mort de son fils, homme distingué et personnage consulaire. Il prononça lui-même l'éloge funèbre qui nous est conservé; en le lisant, comme nous trouvons misérables tous les discours des philosophes ! Ce n'était pas seulement aux yeux du monde et en public qu'il avait cette grandeur ; à l'ombre du foyer domestique, je le trouvais plus grand encore. Quelle conversation ! quels conseils ! quelle connaissance de l'antiquité ! quelle science du droit augurai ajoutez-y beaucoup plus de littérature que n'en a d'ordinaire un Romain. Il savait par cœur toutes les guerres non-seulement domestiques, mais étrangères; j'étais avide et charmé de l'entendre; il semble que je pressentais qu'après lui, je ne trouverais plus personne pour m'instruire. Mais pourquoi tant insister sur Maximus? parce que je veux vous montrer que ce serait une impiété de déclarer une telle vieillesse malheureuse. II est vrai que tous les…»
  • 89. - De la vieillesse -
    • «…vieillards ne peuvent être des Scipions et des Fabius, ni avoir à se rappeler leurs prises de villes, leurs combats sur terre et sur mer, leurs guerres et leurs triomphes. Le soir d'une vie calme, élégante et pure, a sa douceur aussi et son charme : telle fut la vieillesse de Platon, que la mort vint chercher au milieu de ses travaux à quatre-vingt-un ans ; celle d'Isocrate, qui nous dit avoir écrit, à quatre-vingt-quatorze ans, son livre intitulé Panathenaicus, et qui vécut encore cinq ans après. Gorgias de Léontium, son maître, accomplit sa cent septième année, et jamais il ne renonça à l'étude ni au travail. On lui demandait pourquoi il voulait tellement prolonger sa vie : « Je n'ai aucune raison d'accuser la vieillesse, » répondit-il. Belle réponse, et digne d'un homme aussi docte. Les fous accusent la vieillesse de leurs défauts, et lui reprochent ce dont la faute est à eux seuls : Ennius, que je citais tout à l'heure, n'agissait pas ainsi. «Comme le coursier généreux qui souvent, dans la carrière olympique, a brillé le premier au terme de l'espace, repose aujourd'hui arrêté par le poids des ans. » A la vieillesse d'un coursier généreux et victorieux, Ennius compare la sienne; vous pouvez facilement vous la rappeler. T. Flamininus et M'. Acilius, nos consuls, ont été nommés vingt-un ans après sa mort, arrivée sous le…»
  • 90. - De la vieillesse -
    • «…second consulat de Philippe, qui avait Cépion pour collègue, à l'époque où, âgé de soixante-cinq ans, je soutenais la loi Voconia d'une voix assez puissante et, je crois, avec de bons poumons. A l'âge de soixante-dix ans (car Ennius vécut jusque-là), il supportait de telle sorte les deux fardeaux réputés les plus lourds, à savoir, la pauvreté et la vieillesse, qu'il semblait presque y trouver des jouissances. Quand j'y réfléchis, je trouve quatre motifs de l'opinion répandue sur l'importunité de la vieillesse : le premier est qu'elle nous interdit l'action; le second, qu'elle enlève nos forces; le troisième, qu'elle nous sèvre de presque tous les plaisirs; le quatrième enfin, qu'elle est le prélude de la mort. Examinons, si vous le voulez, ta valeur et la justesse de chacun de ces motifs. La vieillesse nous interdit l'action. Quelle sorte d'action ? est-ce celle qui convient à la jeunesse et à la vigueur de l'âge? Mais n'est-il pas des affaires réservées à la vieillesse, et que la prudence de l'esprit peut seule traiter même lorsque les forces défaillent? Q. Maximus n'agissait donc pas, non plus que Paul-Émile votre père, Scipion, et beau-père en même temps de mon excellent fils? Et tous ces vieillards, les Fabricius, les Curius, les Coruncanius, lorsque leur prudence et leur autorité défendaient la …»
  • 91. - De la vieillesse -
    • «…république, n'agissaient-ils pas ? Appius Claudius était vieux et aveugle, lorsqu'au milieu du sénat, qui inclinait vers la paix et penchait à traiter avec Pyrrhus, il eut le courage de prononcer ces belles paroles reproduites par Ennius dans ces vers : « Jusqu'où vos esprits, si droits jusqu'ici, « ont-ils fléchi dans leur démence? » Et la suite de la même force; vous savez les vers, et le discours lui-même nous est conservé. Appius le prononça dix-sept ans après son second consulat; dix ans s'étaient écoulés entre son premier consulat et le second, et il avait été censeur avant d'être consul. Nous en pouvons conclure qu'il était fort âgé lors de la guerre de Pyrrhus ; et c'est en effet ce que nous ont appris nos pères. Soutenir que la vieillesse n'agit point, est donc une vaine opinion; autant vaudrait dire que le pilote n'agit pas en conduisant le vaisseau : en effet, tandis que les autres se lussent au mât, s'agitent sur les ponts, vident la sentine, lui, le gouvernail en main, se tient immobile à la poupe. La vieillesse ne fera pas ce que fait la jeunesse : non, mais elle fera des choses bien plus utiles et plus grandes. Ce n'est point par la force, la prestesse ou l'agilité du corps, que les grandes choses s'accomplissent, mais par le conseil, l'autorité, la sage maturité dont la vieillesse, loin d'être dépouillée, est au contraire …»
  • 92. - De la vieillesse -
    • «…plus abondamment pourvue. A moins toutefois que moi, qui, tour à tour soldat, tribun, lieutenant et consul, ai vu la guerre sous toutes ses formes, je ne vous paraisse inactif parce que je ne manie plus les armes. Mais j'apprends au sénat ce que doit faire la république, et de quelle manière ; je déclare la guerre depuis longtemps déjà à cette Carthage qui nourrit contre nous de dangereux projets, et je ne cesserai de la craindre que lorsque je la verrai détruite. Puissent, Scipion, les Dieux immortels vous réserver la gloire d'achever l'ouvrage commencé par votre aïeul ! Voilà trente-trois ans qu'il est mort, mais son souvenir vivra dans tous les âges. Il mourut un an avant ma censure et neuf ans après mon consulat, sous lequel il fut nommé consul pour la seconde fois. Est-ce que s'il lui avait été donné de vivre cent ans, sa vieillesse lui serait à charge? Sans doute il ne pourrait plus courir, ni sauter, ni lancer le javelot, ni manier le glaive; mais il penserait, il prévoirait, il conseillerait; et si ce n'était là le propre de la vieillesse, nos ancêtres n'auraient pas donné au conseil suprême de l'État le nom de sénat. A Lacédémone, ceux qui occupent la première magistrature sont nommés les Anciens, et ils le sont en effet. Si vous voulez vous informer de ce qui s'est passé chez les autres peuples, vous …»
  • 93. - De la vieillesse -
    • «…verrez que les États ont toujours été ruinés par les jeunes gens, sauvés ou restaurés par les vieillards. « Dites-moi : comment votre république si florissante a-t-elle péri si vite? » Voilà ce que l'on demande, comme dans la fable du poète Névius. Entre autres réponses, on fait d'abord celle-ci : « Il se produisait des orateurs nouveaux, jeunes et insensés. » La témérité est en effet le caractère de la jeunesse, la prudence celui de la vieillesse. Mais la mémoire s'affaiblit. Je le crois, si vous ne l'exercez pas, ou si vous avez un esprit ingrat. Thémistocle savait les noms de tous ses concitoyens : croyez-vous que, dans sa vieillesse, Il ait été donner à Aristide le nom de Lysimaque? Je connais non-seulement tous les Romains, mais encore leurs pères et leurs aïeux ; et je ne crains pas de perdre la mémoire, comme on dit, en lisant les inscriptions tumulaires; tout au contraire, elles me remettent les morts en mémoire. Je n'ai jamais entendu dire qu'un vieillard ait oublié où il avait enfoui son trésor. Ils se souviennent parfaitement de tout ce qui les touche, du jour fixé pour les payements, du nom de leurs débiteurs et de leurs créanciers. Que de choses renferme la mémoire des jurisconsultes, des pontifes, des augures, des philosophes parvenus à la vieillesse ! Le vieillard conserve tout son esprit, …»
  • 94. - De la vieillesse -
    • «…pourvu qu'il ne renoncent à l'exercer ni à l'enrichir ; et je ne parle pas seulement d'une vieillesse des grands citoyens et des hommes d'État, mais de celle qui s'écoule dans la tranquillité de la vie privée. Sophocle, dans son extrême vieillesse, composait encore des tragédies; on l'accusait de négliger son patrimoine pour cultiver sa poésie, et ses fils l'appelèrent en justice pour le faire interdire comme fou, au nom d'une loi semblable à celle de Rome, qui ôte la gestion de leurs biens aux pères qui les dissipent. On dit que le vieillard lut aux juges son Œdipe à Colone, qu'il tenait à la main et qu'il avait tout récemment composé, et leur demanda ensuite si c'était là l'œuvre d'un fou. Il fut renvoyé absous après cette lecture. Est-ce que la vieillesse paralysa le génie de ce grand poète ou celui d'Homère, d'Hésiode, de Simonide, de Stésichore? Est-ce qu'elle flétrit le talent d'Isocrate et de Gorgias que je vous citais, ou de ces princes de la philosophie , Pythagore, Démocrite, Platon, Xénocrate, Zénon, Cléanthe, ou Diogène le stoïcien, […] Est-ce que le mouvement de leur esprit s'arrêta avant le terme de leur vie? Mais quoi ! sans plus vous parler de ces études divines, je puis vous citer un grand nombre de cultivateurs romains de la Sabine, mes voisins …»
  • 95. - De la vieillesse -
    • «…et mes amis, qui ne souffriraient pas qu'aucun des grands travaux des champs se fit sans eux, soit les semailles, soit la récolte, soit la rentrée des grains ou des fruits. Il n'y a là sans doute rien de bien étonnant; on n'est jamais assez vieux pour ne pas espérer vivre encore une année; mais les vieillards dont je vous parle donnent leurs soins à des travaux dont ils savent bien que le fruit ne sera pas pour eux. « Il sème des arbres dont jouira le siècle à venir, » comme dit Statius dans les Synéphèbes. Le laboureur, si vieux qu'il soit, à qui l'on demandera : Pour qui semez-vous donc? n'hésitera point à répondre : Pour les Dieux immortels, qui n'ont pas voulu seulement que je reçusse ces biens de mes aïeux, mais encore que je les transmisse à mes descendants. Le mot de Cécilius sur le vieillard qui songe au siècle à venir, est beaucoup plus juste que ces autres vers du même poète : « Par Jupiter, ô vieillesse, quand bien même tu n'entraînerais pas d'autres désagréments à ta suite, c'en serait un assez grand dans une vie qui se prolonge, que de voir mille événements contraires à ses vœux. «Mais ne peut-il pas y en avoir mille conformes à nos désirs? et la jeunesse voit-elle tout succéder à sa guise? Je n'approuve pas non plus Cécilius quand il dit : « Ce que je trouve de plus déplorable dans la vieillesse, c'est de sentir qu'à cet âge on est odieux aux jeunes gens. » Il fallait mettre agréable, au lieu d'odieux. De même que de sages vieillards chérissent les jeunes gens généreusement nés, et trouvent de grandes douceurs dans leur affection et leurs hommages; à leur tour, les jeunes gens goûtent avec empressement les préceptes de la vieillesse, qui les guide dans le chemin de la vertu. Je ne crois pas vous être moins agréable que vous ne me l'êtes. Vous voyez donc que la vieillesse n'est point languissante et imbécile, mais qu'elle est ouvrière, agissant et entreprenant toujours; ce qu'on a fait à la fleur de la vie, on le fait dans son vieil âge.»