Episode 18 19-20 (final)
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Episode 18 19-20 (final) Episode 18 19-20 (final) Document Transcript

  • Précédemment dans la fan-fiction de Mr. Jack :Le corps de Rosenberg devait disparaitre avant que les autres membres de la Coalition ne s’alarment.Alan Bauer emmena Jack à l’institut Carnegie pour procéder aux derniers réglages afin d’activerSombres Soleils et lui révéler les idéaux d’Old Fates. L’ancien Delta profita d’un moment de paniquepour s’échapper et s’allier à Amaya, le second de Yanaka, dans l’objectif de retrouver l’espion de laCIA chez les chinois, et alors en terminer à jamais avec l’Agence. Il devait donc retrouver Karamazov,en accordant cependant une faveur au yakuza : lui livrer James Matters, en passe de rejoindrel’ambassade pour fuir le pays, une fois l’état d’alerte baissé.Peu convaincue du témoignage de Cassandra, la CIA avait fait venir deux ex-délégués de l’OTAN liésà Crépuscule pour confirmer la thèse du mensonge de Radford. Pour éviter d’être inculpée pour unerétention d’information fictive, elle spécula sur les troubles de mémoire qui avaient touché Jack par lepassé, et chercha une issue de secours. Elle révéla que Radford se terrait au Musée International del’Espionnage, mais que l’Agence devait emmener Drakov et Karamazov pour espérer le retrouver.Alors que l’intervention se préparait, Jack allait se jeter sans le savoir dans la gueule du loup pourmettre la main sur Karamazov.Caïn s’échappait du refuge des dissidents en piégeant les Forces Spéciales pour se rendre dans unezone fantôme à quelques kilomètres, où se levait un large dôme dans une infrastructure grillagée. Reçupar Hendersen, le soldat réalisa qu’il se trouvait près d’une rampe de lancement nucléaire qui n’était,d’après son créateur, que la face visible de Sombres Soleils.Les efforts de Slattery pour retrouver Brainer et Sorensen contrebalançaient avec la découverte deCaïn. Certain de pouvoir retrouver Serpico dans l’heure, qui s’avérait pourtant n’être qu’une faussepiste vers AE/Dune, le contre-espion menaça Valajdopov et la Russie de représailles collatérales s’ilétait arrivé quelque chose au Président de la Chambre. L’émissaire du FSB clamait son innocence,mais malgré tout, le corps de Brainer fut retrouvé dans un terrain abandonné. En promettantréparation, et donc une entrée en guerre, Slattery était-il au courant des installations en Afghanistan,qui pouvaient toucher Moscou dans les plus brefs délais ? La confirmation officielle de la mort neBrainer n’allait pas entrer dans l’oreille d’un sourd, pourtant déjà préoccupé par le commando devantle Musée et la traque d’AE/Dune.Episode 18, épisode 19 et épisode 20 : (05h00 - 08h00)Ces événements se déroulent le jour de lopération Sombres Soleils, entre 5h et 8h dumatin, heure de Washington DC.« Est-ce qu’il a été retourné ? Comme devant le plus lisse des miroirs ? », en percevant cesmots comme de la vapeur sonore, les yeux bandés.[05:05:11]− Toutes les raisons de ne pas croire une belle femme −Le panneau publicitaire à l’effigie d’une Eve irrésistible qui respirait l’innocence, et pourtant,mordait secrètement le fruit défendu, était en train de chauffer sous les néons en suspensionqui ne s’éteignaient jamais. L’espion piégé par la femme séduisante, et le touriste piégé par lerôle romancé que proposait le Musée International de l’Espionnage avec cette accroche quisoulevait la curiosité des passants. On aurait pu écrire « n’ouvrez pas cette porte » que tout lemonde allait se ruer dessus.
  • Le paradoxe était étrange, releva Ned Martins, arrivé avec la première équipe d’interventionau sol : pourquoi une publicité pour inciter les gens à se rendre au Musée alors qu’ils étaientprécisément déjà là pour ça ? Le tour était déjà joué, cette femme sur l’affiche n’avait qu’àtendre la pomme écarlate pour rendre sa cible léthargique puis délirante. Mais celle-ci, cesvisiteurs, s’étaient aventurés dans ses bras de leur propre gré. Et ainsi, le délire, était-il mêmepossible de se rappeler de son commencement ? Slattery aurait été catégorique, songea-t-il :c’était l’effort de mémoire qui faisait le délire.- « J’ai un visuel sur le toit, le ciel est dégagé », ventila une voix dans la radio sous la nuitunanime. « Le commando tactique est en approche ! »L’adjoint au directeur se situait à l’angle du Warder Building et son Spy City Café, quivoisinait l’antre du Muséum, l’Adams Building. Comme si le ciel allait lui tomber dessus, ilinclina sa nuque à la renverse sous l’escalier métallique de secours qui se hissait jusqu’aucinquième et dernier étage du Warder, dans la rue perpendiculaire à l’entrée principale. Ledirecteur de l’attraction avait été réveillé à l’eau froide, considérant qu’en raison des travaux,les fenêtres sud-est du troisième au cinquième étage pouvaient avoir été cloisonnées au gaffer,et que cela pouvait expliquer le repli stratégique des suspects à ces niveaux.Le bâtiment blanc de verre qui surplombait les deux Buildings par l’arrière était mobilisé pardeux tireurs d’élite qui désespéraient un visuel sur l’édifice couleur ocre. Le reste de l’unitéétait en attente, ou avait investi une partie de rez-de-chaussée par répartition individuelle. Auseuil de la pierre angulaire, où paradait l’inscription espionnage à la verticale, CassandraEvans dénombrait les agents pour connaître les issues verrouillées.- « Le Congrès évincerait Braxton pour un chat de gouttière trop bruyant », contracta Martins,entre la devanture du café et les barrières de sécurité au bord du trottoir.- « Nos deux fauves vont peut-être faire des vagues. Tout le monde est si tendu. »- « Si l’opération fait le moindre bruit, le niveau d’alerte maximum est déclaré officiellement,après ce qui s’est passé sur la Baie et l’attentat devant les bureaux du Département. »- « Vous ne pouvez pas piéger Radford sans vous attendre à un tour de magie. Ils sont isoléset connaissent le périmètre, un coup de feu est vite parti. »- « Sauf si vous établissez le contact avec lui », en traversant le carrefour pour rejoindre le vande surveillance qui précédait une Mercedes noire teintée.Le directeur des opérations claqua silencieusement la portière du véhicule, accompagné parson chauffeur, puis se dégagea du champ lumineux qui dévorait une partie du bitume.- « Le Conseil de Sécurité ne veut pas d’une négociation à l’amiable, l’affaire doit être traitéedans l’heure au risque de faire grimper le seuil d’alerte », imposa Braxton autoritairement ense déplaçant vers son adjoint et Cassandra. « Radford doit savoir que vous êtes là, que noussommes prêts à répondre à sa demande et que nous encerclons les lieux. Comme il supposeque nous allons le doubler, vous êtes notre meilleure carte, Cassandra. »- « Je dois aller là haut et lui laisser croire que je suis de son côté ? », entrant dans le van pourêtre équipée d’un micro.- « Allez au point de rencontre, et dites à Radford que la CIA lui tend un piège dehors pourrepartir avec Drakov et Masri, qui ne vont plus tarder. Que, comme l’intervention doit êtrediscrète, aucun commando ne se situera sur le toit. Les termes de l’échange, du moins ce quevous lui ferez croire : on accepte de lui envoyer une belle paire de saints…mais il doit nousdonner Linda Radford comme assurance. »
  • Elle pressa l’adhésif sur sa peau pour faire tenir le fil sous la chemise et enfila sa veste en cuirbrun par-dessus. Le technicien harponna alors son casque pour entendre le retour audio.- « Il n’y aura pas de terrain neutre pour l’échange », fit-elle remarquer.- « Après avoir transmis le message, vous revenez chercher Drakov. L’échange se fera aupremier niveau du Warder. »- « Jamais il ne livrera sa propre fille… »- « Il l’a déjà fait une fois. Vous savez être persuasive, trouvez quelque chose. »- « Je peux ? », demanda nerveusement Martins afin de s’isoler un instant avec elle.Le DD-O acquiesça et les observa à distance, avant de s’entretenir avec le chef de la policequi s’était déplacé dans la confidence, avec quelques hommes en stand-by.- « Braxton vous accorde sa confiance parce qu’il sait que si vous violez notre deal, lescharges retomberont sur vous », prévint Martins en gesticulant autour d’elle.- « Il n’est pas seulement question de moi. Jack a aussi droit à sa propre paix. Avant dechercher à s’évader à l’Agence, Radford m’avait murmuré son plan à l’oreille. L’extractiondevant le Département, le lieu de rencontre, m’arranger pour faire sortir Drakov et Masri,enfin Karamazov, ou appelez-le comme vous voulez. »- « Quelle promesse a-t-il fait pour effacer sa dette envers vous ? »- « Jack est ici d’après lui. Je n’ai aucune raison de m’écarter de notre accord, mais si je suislà c’est pour lui, peu importe ce qu’il adviendra de Radford ensuite. »- « Bon sang… », figé sur place, le regard dans le vide. « Radford laisse pendre l’hameçon, etdès le départ, vous envisagiez de le duper en partant avec Jack… »- « Ned, le marché sera respecté. Je suis l’appât…Avec une telle prise, la CIA refoulera lacommission d’enquête et… »- « Cassandra », la cernant à nouveau, subitement glacé par son regard en approchant labouche de son oreille pour échapper à la perspicacité de son supérieur. « Je ne sais pascomment vous l’annoncer. L’Agence ne le sait pas depuis longtemps. Jack…cette histoire amal tournée. »Elle recula machinalement, comme si elle désirait secrètement que les mots qu’elle redoutaitne viennent jamais à elle, et plissa l’entre-sourcil par un semblant de déni.- « Qu’est-ce qui a mal tourné ? »- « Son appartement a pris feu pendant qu’il était dedans. Quand on est arrivé sur les lieux,tout a commencé à s’effondrer. On a rien pu… »- « Vous l’avez vu, de vos propres yeux ? Et personne n’a rien pu faire ? Qui était là bas ?Pourquoi personne ne l’a couvert ?? »- « Personne n’a rien vu venir. Et Radford sait comment prendre par les sentiments. De longscheveux blonds, un soutien-gorge et il aurait fait la parfaite espionne du KGB », se risquant àdétendre l’atmosphère d’un calme pesant.Elle respira de plus en plus péniblement, par des vibrations effrénées qui la firent fuirimpulsivement jusqu’au coin de rue pour s’isoler contre une vitrine d’agence de locationimmobilière. Martins pointait au-delà de son épaule, à quelques dizaines de mètres derrièreelle quand la rapidité du souffle s’accentua jusqu’à la crise de panique. Cassandra se laissaglisser du dos pour s’asseoir en vacillant, les mains qui enserraient les genoux pour reprendrele contrôle, et lança un aperçu subreptice dans l’allée, où Braxton et Martins se consultaientavant d’envoyer Drakov dans la ruche à l’honneur des traitres et espions.
  • - « Les charges ont été posées près des transformateurs avant l’arrivée des fédéraux », signalale responsable de l’extraction de Gabriel et Linda Radford, à la lueur d’une lampe à piles.« On doit les activer avant l’aube ou les unités aériennes pourront les repérer. »Radford enclava un œil dans l’espace millimétré découpé dans le gaffer pour apercevoir lepanorama restreint, qui ouvrait sur la rue principale face à l’entrée. Il y distinguait dumouvement, quelques ombres opaques qui s’agitaient dans un silence de cathédrale.Alors que la CIA l’avait tout juste accueilli à bras ouverts il y a quelques heures, saconversation avec Mikhael Drakov sur le toit de Langley l’avait convaincu de se tourner versOld Fates. Puisque le président ne lui avait pas accordé sa grâce et qu’il était dans lecollimateur de tueurs à gages, Radford estimait que les ressources de cette compagniepermettaient de retrouver Karamazov et faire chanter Charles Logan. Le programme deprotection des témoins, être contraint de s’accrocher à la barre des accusés au procès, révéleravoir menti sur Crépuscule, laisser sa fille à découvert…le compromis ne lui laissait pasd’avantage sur la situation, à moins de disparaitre, et en tout honneur, sous le nez desfédéraux. L’austérité sur son visage s’effaça pour y substituer une anxiété paternaliste quandil posa son attention sur elle. Il ressentait pour la première fois un sentiment de responsabilitéenvers sa fille. Se tirer d’ici au prix de quelques blessures de guerre, c’était à envisager, maisla prendre sur ses épaules en traversant les tranchées…Une odeur forte − semblable à dusoufre, mais ce n’en était pas − lui montait au nez, mais bien décidé à ne pas renifler unemauvaise intuition, Radford se pinça le nez et poursuivit sa retraite.[05:09:43]La sueur perlait sur le front de Jack, comme si sa peau menaçait de s’embraser aux premiersrayons du soleil, impatients d’envahir le bleu céleste. Il changea de fil sur la bretelled’autoroute aux portes de la ville, en repoussant du visage les phares éblouissants qui lepersécutaient de chaque côté, puis décolla ses mains du volant pour essuyer la transpiration.Son téléphone sonnait depuis une quinzaine de secondes déjà sans même qu’il ne s’enaperçoive, prenant ensuite conscience du vibreur qui faisait trembler l’allume-cigare.- « Bauer. »- « L’avocat de M. Yanaka vient de me contacter. D’après les clauses de sa détentionconditionnelle, il a été informé d’un transfert provisoire de Masri il y a quelques minutes. »- « Vos hommes ont pu le pister ? », incertain de reconnaitre la voix du bras droit de Yanaka.- « Des ouvriers en probatoire qui pavent l’autoroute à la sortie de Langley, ils m’ont signaléle passage d’un convoi minimal vers la 295. On a attendu de voir où ils nous menaient : auquartier Penn, au nord de Pennsylvania. »- « Le Q.G. du FBI ? », alors que la batterie du téléphone faiblissait.- « Pas si on s’en réfère à l’intervention de la police. C’est le Musée de l’espionnage qu’ilsvisent. L’information n’est pas confirmée, mais je vous conseille de prendre cette direction. »- « Dès que… », subitement essoufflé. « Dès que Masri me donne mes renseignements, jem’occupe de Matters… »- « Le Bureau et la CIA ne se disputent plus les lauriers. Le contre-espionnage n’est pas prêtd’acquitter son effectif pour le retrouver, et la mafia ne veut pas se compromettre ens’impliquant dans l’opération. Prenez Matters comme une dette envers nous. »
  • L’interlocuteur avait raccroché, et alors que Jack paraissait se dissoudre sous l’effet de lacanicule malgré la climatisation, le pick-up dévia de sa direction, pour s’expatrier sur la voiede gauche en manquant de peu la collision avec le terre-plein central. Soit je négocie maliberté en mettant la main sur Masri et je laisse le champ libre à James. Soit je pars leretrouver avant les fédéraux, et Masri sera à tout jamais hors de p…La voiture se fit lacérerpar le séparateur en ferraille quand Bauer commença à réagir pour reprendre de la stabilité,effaré de son inconscience qui semblait se propager. Quand Slattery lui avait injecté ce sérumde vérité dans la journée, il avait dû, par mégarde, le contaminer de ce fléau égyptien. En unsens, toute la poussière du sol s’était changée en moustique, et désormais, il se sentaitperpétuellement piqué par un germe de folie à propos de l’existence et l’obsession envers cetagent dormant. À un tel point que cette obsession était devenue plus importante que la raisonqui l’avait guidé toutes ces années : l’aspiration à sa propre liberté, tout cela pour cesser den’être, à son tour, qu’un fléau pour les autres.Penché sur la passerelle du second niveau qui surplombait les installations balistiques, Caïnrestait stoïque, pareil à une statue de Pygmalion en mémorisant les étapes logistiques quiservaient à lancer le compte à rebours. L’histoire se répétait ? Rien n’était plus faux sepersuadait-il depuis des années, ce n’étaient souvent que des impressions de déjà-vu, maiscelle-ci lui fit aussitôt songer à l’issue de l’opération Crépuscule, que Caïn connaissaitjusqu’au bout de ses ongles, embrumés de sable humidifié par la sueur.Il avait précisément été engagé au FBI pour monter un dossier sur Bauer cette année-là, sansjamais en connaitre les aboutissements. Il savait juste que Hendersen s’était chargé de lerecruter pour remplir cette paperasse, et se servir des informations tout en restant à couvert.Maintenant qu’il savait pour Old Fates, le soldat en inférait que son ancien mentor au BureauFédéral collectait les renseignements dans l’ombre de la Maison Blanche et de la Coalition.- « Même pour un grain de beauté au milieu des couilles, il doit le savoir… », à haute voix, enricanant du nez, sans être entendu.- « En trois films Hannibal Lecter n’a pas cligné des yeux une seule fois. Je commence àcroire qu’il y a un lien de parenté » releva Hendersen en le prenant par l’épaule, la cigarettevissée entre les phalanges.- « Tu hérite plus de ses talents par ton don de disparition et de réapparition. »- « Relâche tes épaules petit, ce n’est pas comme si j’allais te pousser dans le vide… »Caïn réalisa qu’après tout, il n’était peut-être pas celui qui avait le plus de ressentiment dansl’affaire. Lorsqu’il avait découvert qu’il était manipulé pour enquêter secrètement sur Bauer,il avait menacé Hendersen, alors directeur de la DIA, d’envoyer un rapport à la CommissionSénatoriale. Ce dernier n’avait eu aucun mal à renverser la vapeur et continua à le graisserpour obtenir ce qu’il désirait. Après avoir chuté du haut du siège du FBI, Hendersen avaitpassé un long séjour dans le coma, avant de s’éclipser ensuite aux yeux du monde entier.Quand il était entre la vie et la mort, Caïn était incapable de dire s’il avait provoqué l’accidentintentionnellement ou non, et pourtant, il n’ignorait pas combien son décès l’aurait arrangépour ne pas plonger au cœur d’une investigation fédérale. Pour se blanchir, il avait plaidé lacause du suicide pour Hendersen, malgré les doutes de l’expertise psychologique. Quelquesmois plus tard, Hendersen disparaissait, et Caïn était persuadé, jusqu’à ce jour, qu’on avaitdébranché la prise parce qu’il avait eu accès à des informations confidentielles. Sur toute laligne, il s’était planté : non seulement Hendersen était vivant et avait échafaudé sa fuite, maisen plus, son pouvoir allait au-delà de tous les degrés de commandement.
  • Caïn aurait-il seulement pu supporter l’idée qu’un œil continuait à l’observer dans le ciel enlui remémorant son crime ? Après tout, il n’avait jamais été aussi heureux d’avoir été dupé surcette fausse mort. Ce fut en toute ironie, sans doute le sentiment antagoniste que Jack avait puéprouver en apprenant que Drazen était bien vivant…- « J’aurais pu avoir de l’opium à la place du sang que tu m’aurais quand même fait venir ici.Bergman, un leurre pour me faire traverser le continent et me servir le thé chez toi. Tout cetemps, Brainer et moi on pensait traquer la Coalition, mais en fait, c’est toi qui secouait lesbranches…Alors tu ne me renverras pas l’ascenseur n’est-ce pas ? »- « Si tu avais eu la décence de venir me voir à l’hôpital », inhalant la fumée de sa cigaretteavant de prendre le monte-charge. « Tu aurais su dès le départ que c’était pour moi unechance unique de m’extraire du Renseignement. On t’aurait évité un poids sur la conscience.Les membres de la Coalition, il y a dix ans, ils savaient que j’allais m’effacer. C’est pour çaqu’ils ont fait état de ma disparition à la presse, pour retrouver ma trace. »Les étincelles de chalumeaux crépitaient en arrière-plan lorsqu’on vérifiait une dernière foisl’attache du silo sur le LGM-30, après la première utilisation de la rampe par Frank Bergmanla veille. Le Minuteman III, l’homme qui tombait à pique, avait compris Caïn, qui connaissaitbien le mécanisme de ce missile intercontinental puisqu’il était le seul encore en service sur lesol américain. Étant donné le passif d’Hendersen à la Défense, un adolescent aurait eu plus demal à acheter une bière dans une épicerie que se procurer ce type de balistique.- « Les milices de la Guerre d’Indépendance, toujours prêtes pour la guérilla à la secondeprès, c’est de là que vient le nom de ces missiles. Mais tu le sais déjà », déclama le vétéran.- « Ils peuvent atteindre Washington en moins de deux heures… »- « Un tir qui résonna tout autour du monde. C’est ce que dit la statue du minute man deChester French. »La chaleur claqua brutalement Donovan Hendersen quand il remonta à la surface pourrejoindre la structure qui abritait une partie des dortoirs, pour les chercheurs à temps plein.- « Il traverse les continents et il est pourtant seul au monde. Avant, on avait le Peacekeeper,le gardien de paix…mais on a fini par le retirer du marché », poursuivit-il.- « Le traité START…La Coalition tenait à la dissuasion », interpréta logiquement Caïn enpassant le corridor qui lui laissait cette impression d’asile psychiatrique.- « La dissuasion, ils font ça pour garder bonne conscience eux aussi, se laver les mains avecdes traités de réductions d’armes, de non-prolifération. Mais depuis qu’on a crée Old Fates, ona toujours été capables de regarder les choses en face, de voir dignement la mort arriver. »- « De qui tu parles, celui qui voit la lumière au bout du tunnel ou celui qui pressel’oreiller ? »- « C’est un paradis perdu sans retour pour nous. L’histoire n’avance pas à reculons », glissantsa carte magnétique dans la fente à l’entrée une fois la cigarette éteinte. « Il faut aller audevant, et vivre avec cette idée. »- « Avec des milliers de victimes innocentes ? C’est ça ta version du jardin d’Eden ? Tucroques le fruit défendu et les autres paient le crime à ta place ?? »- « Payer pour ses crimes ? Ce n’est pas comme si ça avait un air de déjà-vu pour toi. »
  • Une table d’opération, qui semblait archaïque au premier coup d’œil mais qui se prêtaitpourtant bien au décor orange et sablé du complexe se présentait devant eux. Caïn inspecta lapièce et caressa du bout des doigts l’écran de commandes qui codait une série de donnéesindéchiffrables :- « Ta cigarette. La manière dont tu la tenais est révélatrice de certaines personnes colériques.Une agressivité ponctuelle », suranalysa Caïn quand Hendersen évinça les cendres au bout deson mégot, sans perdre l’idée qu’une puissance nucléaire se trouvait à quelques mètres d’euxà peine. « N’oublie pas de cligner des yeux. »[05:15:18]La CIA délivrait à Capra les papiers concernant l’extradition de Yanaka en Russie.Inquiet de ce que Karamazov pouvait révéler à Radford suite à la tentative d’assassinatavortée, le président cherchait désespérément à joindre le Secrétaire d’Etat Rosenberg.Un homme ressemblant au profil de Serpico était repéré par des garde-côtes sur la baiede Chesapeake, procédant à son arrestation avant qu’il ne vise les eaux internationales.La Lexus postée en bas de la chambre d’hôtel de Matters faisait ses appels de phare.[05:20:57]Le quartier était si calme qu’une mouche aux ailes amputées aurait réanimé la nuit morte. Encontrebas de l’allée privée où plusieurs phares de police tournaient en mutisme, Newell étaitchapeauté par un lampadaire puissant qui grillait les parasites volants comme Icare au soleil.« Mike le maudit », maugréa-t-il en remarquant la forme expressionniste tirée par son ombre.Quand une figure indistincte s’approcha de lui, le directeur préretraité de la Cellule sursauta :- « Bon Dieu…vous me faites le coup de Blanche-Neige perdue dans sa forêt ? »- « Où sont passés le chapeau melon et l’imper’ ? »- « Ne vous laissez pas duper par Hollywood et ces bouquins d’espionnage Tony. Monprédécesseur à la CAT bouclait ses fins de mois par des coloscopies. Des problèmesd’incontinence au beau milieu de briefings inter-agences. Il a fini ses jours en buvant du petitlait, à chasser le moindre petit poil qui flottait dans son verre. Je crois que j’ai plutôt bienfini », faisant le signe de croix sans s’appliquer, d’un coup de poignet désarticulé.- « C’était donc ça l’opération Crépuscule ? », ricana l’ancien analyste au bouc aiguisé.- « Une belle merde oui… »Newell changea gravement de faciès et plomba ses sourcils déchus sur ses chaussures.- « Ces salauds ont eu Brainer… », poursuivit-il sans transition.- « Quoi ?? Il…On sait qui ? », taciturne en marchant dans la pénombre.- « Des fondamentalistes pour la police, mais je n’y crois pas. J’ai un autre nom derrière latête. Le fameux justicier milliardaire qui a disparu avec lui. »- « Vous avez fait beaucoup pour moi, je vous en suis reconnaissant. Kurtwood Brainerconnaissait mon analyse de terrain au Moyen-Orient pour D. B. Cooper au Washington Post.Quelles que soient vos hypothèses… »- « Cooper monte une colonne bien fournie sur la situation là-bas dans le journal. Je l’ai vuavant mon intervention au Conseil de Sécurité Nationale. »
  • - « Vous voulez rendre publiques les extorsions et détournements de fonds au Moyen-Orient ? J’ai appris le plan de votre ami, refinancer un programme de santé global pour le tiersmonde et rétablir les prix après la crise. », récapitula sommairement l’ancien analyste.- « La crise de Minsk prend fin et révéler la vérité sur les extorsions commanditées par NateSorensen fera oublier l’atteinte du pic pétrolier. »- « Les blattes arrivent à vivre près de dix jours sans leur tête… »- « Sorensen ? On lui a déjà coupé ses tentacules. Il s’est occupé lui-même de retirer sonconsortium. Avec une telle perte d’influence de nos lobbyings, les émirats ont déjà acceptésde rétablir les prix. »[05:23:22]- « Je veux que la lumière lui brûle les ailes », décréta l’homme au trois-pièces gris à l’agentderrière la glace avant d’entrer dans la pièce. « Et détachez-le. »La rampe d’éclairage au-dessus du miroir sans tain s’embrasa presque quand l’ombre ducontre-espion s’immobilisa devant le russe, aveuglé à défaut d’avoir des ailes calcinées unefois qu’il avait identifié le portrait de Nils Samochkina, sous l’alias de Serpico.- « Savez-vous qui est à la gauche de Dieu ? Ou du Père, pour être exact. »- « Non », quand on lui retira ses menottes.- « Le diable », suggéra Slattery en toute simplicité. « La chute, larmée monstrueuse, desdiversions politiques pour gouverner deux royaumes plutôt qu’un. Comment apprécier lidéedu paradis sinon ? Il faut un antagonisme, aussi artificiel soit-il pour maintenir un règne,l’absolu, mais surtout l’idée de péché. Tout le reste, c’est une question de temps, dedistractions et d’oublis. »- « Vous avoir eu votre homme ? »- « Serpico. Des gardes-côtes l’ont repêché avec les anguilles. À l’heure où l’Agence lepassera à la casserole, nous serons tous les deux en vacances pour savourer notre promotion.Dans le New-Hampshire, mon père m’a légué un chalet au bord d’un lac. Pour vous, ce sera àGuantanamo, même si… », il dépêcha un rictus simulé, « Entre nous, nous savons qu’il n’y aplus rien à vous soutirer. »Valajdopov agita ses mains en pare-soleil, et pourtant il fut contraint de fermer les yeux àcause de l’éclat réfléchissant sur la table métallique.- « Le Président de la Chambre a été retrouvé. Je ne sais pas quels vautours l’ont eu, maispersonne ici ne voit aux travers d’un kaléidoscope. Le Congrès se prononcera immédiatementen faveur d’une entrée en guerre », continuant la démonstration verbale.Slattery glissa un cliché confidentiel sous la voute de bras du russe, qui plissa pour apercevoirle visage méconnaissable de Brainer. Une fois pour toutes, il savait que le contre-espionn’avait plus de carte dans la manche, un jeu épuré sans bluff. Et pourtant, à la seule occasionoù, d’après ce qu’il savait, – ou ce qu’il ne savait pas – sa patrie était innocente, elle finissaitaccusée de ce qu’elle pouvait redouter de pire.
  • Un animal non identifié décampa des buissons quand la portée lumineuse d’un lustre de salontraversa les fenêtres pour éclairer le jardin du propriétaire. Newell enveloppa Almeida par lebras pour fuir la curiosité du voisinage, réveillé par les fanfares de la police.- « Qu’est-ce que vous attendez de moi ? », doutait l’homme à la barbichette éternelle.- « Je viens de voir Sofia Brainer. Elle a expliqué à la police qu’elle avait vu son mari pour ladernière fois peu avant le gala de Sorensen. Et autre coïncidence, il avait juste évoqué le lienentre la multinationale qui s’occupait des contrats de la Défense et Sorensen. Seulement, lafemme de ménage à la Cellule a surement déjà retiré mes diplômes aux murs…»- « Vous voulez jouer le kamikaze avant votre départ à la retraite ? »- « Le Conseil prend les déclarations du Post à la légère, du conspirationnisme d’école. Toutest terminé et pourtant, un gout amer…J’ai l’impression qu’on me remet une médaille pouravoir évacué une famille de paysans après la chute de Saigon. En bas, ils étaient encore desmilliers, presque autant pour les sit-in ici, à Washington. Et pourtant on fêtait la fin del’enlisement et du Nord communiste. Et aujourd’hui, tous ces efforts que Brainer a poursuivi,à quelques heures seulement d’en voir l’accomplissement, ça me fait le même effet. »- « Relancer nos accords internationaux et étouffer les tensions, c’est déjà beaucoup. »- « En faisant ça, je crois qu’il n’a pas vu arriver le pire. Vous vous souvenez de Danny Caïn,il s’occupait des opérations de terrain à la Cellule ? … »De l’autre côté des mers, Caïn perdit toute vitalité dans ses membres inférieurs et s’évanouitsous les effets de la piqure.- « … Je m’en souviens, pourquoi ? »- « Caïn est là bas, en Afghanistan, envoyé par Brainer pour trouver la vérité sur Sorensen etla Coalition. Maintenant que nous connaissons les clauses de son implication, Caïn s’estengouffré plus profondément qu’on ne l’imaginait … »De l’autre côté des mers, Caïn fut hissé jusqu’au strapontin de cabinet médical et attaché pardes sangles.- « … Je crois qu’on n’aurait jamais dû l’envoyer. Le risque, avec les révélations de Cooper,c’est que les avocats de Sorensen remontent la piste jusqu’à moi, et avant son incarcération, laMaison Blanche lui fera crédit. »- « Logan, il lui accordera la même chose qu’Anthony Lane, le programme de protection… »- « On ne pourra plus l’approcher. Mais si vous acceptez de faire l’intermédiaire et passerpour l’auteur des investigations révélées par la presse, Sorensen exigera un entretien avecvous. Ce sera notre ouverture pour pouvoir extraire Caïn de son bourbier afghan. »Hendersen examina son patient et depuis la sortie, qui donnait sur la rampe de lancement encontrebas, il acquiesça à un de ses subordonnées pour lancer la procédure sur son sujet.- « Comment ? »- « Le marché, c’est qu’il vous dévoile quel est le rôle de Caïn là bas. En retour, vousconsentez à ne pas corroborer vos allégations à son encontre. »- « Je ne comprends pas…qu’est-ce qui vous fait penser que Caïn est si important ? »- « Une décennie plus tôt, on passait au peigne-fin chaque cellule anti-terroriste du pays poury chercher des ripoux », heureux de sa prouesse verbale. « Sans arrêté officiel, le contre-espionnage pensait qu’un ou des agents dormants soviétiques avaient infiltré nos services. »
  • À l’époque, Slattery lançait sa campagne massive peu avant Crépuscule, et en balayant lepersonnel de la Cellule à Washington, s’était arrêté sur l’éventualité d’un coupe-circuit parmileurs services. La piste n’avait mené qu’à une impasse, mais si seulement Newell avait oséconcevoir que James Matters était bien l’un de ces agents dormants, il y aurait laissé toutes lesplumes blanches qui garnissait son crane ridé. Son discours s’appliquait à Caïn, mais pourtant,il touchait bien plus celui qui était son protégé à la CAT lors des années Crépuscule.Accusant certains problèmes cardiaques au moment où Danny Caïn fut promu en tant queDirecteur des opérations à la Cellule de Washington, Mike Douglas Newell s’était d’abordempressé de lui signer sa recommandation. Puis, lésé par le doute qu’il désirait peut-être ceposte pour avoir accès à certaines informations – d’après les soupçons tués dans l’œuf de sonenquête douteuse au FBI −, il avait fini par capituler et n’intervenir qu’épisodiquement à laCAT, jusqu’à sa remise en forme. Qu’Almeida répondait à un dû envers Newell était unechose, de la même manière qu’il se sentait désormais poussé à honorer Brainer en terminantsa tâche. Mais Caïn, il s’était lui aussi investi à retrouver Frank Bergman depuis plus de troisans, se remémora Tony, cet homme à la source de tous ses maux. Ce projet en commun étaitdéjà une bonne raison de venir en aide à un ancien allié de guerre…- « Quel est le rapport ? Vous croyez que Caïn… », soupçonna Tony Almeida, incrédule.- « Et quoi encore, il ne manquerait plus que ça ! Mais seulement, imaginez qu’à l’époque,l’URSS ait arrosé nos jardins pour faire pousser leurs diamants. Que certains de leurs agentsdormaient chez nous, pour grimper les échelons et finir en haut de l’arbre généalogiquepolitique. Le chariot dans la mine pour eux, et vous croyez qu’ils auraient pris tous ces risquespour abandonner leurs hommes ? Ce que Moscou craignait le plus, ce n’était pas qu’on leurcache les renseignements collectés, mais que leurs agents infiltrés soient démasqués, puisretournés contre les communistes. »- « C’était la hantise de Brainer ? Que Caïn soit coupé de tout contact avec nous, puisretourné ? À la CAT j’étais un paria à mes débuts. Et le premier qui souhaitait me fairetomber, Jack Bauer, c’est le premier à me demander de l’aide aujourd’hui. Ironique hein ? »- « À vouloir trop s’approcher du soleil, la cire finit par fondre. C’est ce qui a pu arriver àBrainer, et ce qui risque de m’arriver si je ne coupe pas les ponts avec la presse », en pinçantses rides péribuccales. « Il y a un moment où il faut savoir raccrocher. Je préfère encore finird’un infarctus que lapidé. Ca fait moins film d’espions, mais croyez-moi, c’est la premièrecause de mortalité dans le milieu. »- « En 63, Oswald nous crachait au visage », se révulsa Slattery avec un nihilisme exacerbédans sa posture. « 45 ans après, personne n’a pu l’oublier, à en croire que la salive est plusépaisse que le sang…Alors ce qui vient de se passer suffira à distraire tout le monde, voir celacomme le nouvel assassinat de l’archiduc d’Autriche. J’espère que vous tirez un orgueilsuffisant de m’avoir fait perdre du temps avec Serpico pour laisser filer AE/Dune et enterrerBrainer, car face à ce miroir, tout est renversé. »- « Faire perdre temps ? Votre prétexte est donc diversion politique ? »- « Nous n’allons plus nous revoir. Samochkina n’est peut-être pas russe, mais votrearrangement pour gagner du temps est un échec, l’identité de la taupe n’a jamais été ce que jedevais vous soutirer. Vous ignoriez que Serpico était l’enjeu fondamental pour moi, car ilallait me permettre de corroborer les agissements de ma cible. »- « Votre cible ? La taupe ? »- « Je n’ai pas dit cela. Considérez ces paroles comme votre prochaine distraction, peut-être letemps vous a-t-il aveuglé sur ma clairvoyance ? »
  • Roger Slattery coupa la courbe de la lumière en se dirigeant vers la sortie, et plombafunestement le russe pour asseoir sa supériorité. L’émissaire fit aussitôt valser la chaise etsauta sur son antagoniste, écartant une main frêle autour du cou pour l’étrangler tout encherchant à enfoncer un œil de l’autre. Le Successeur chercha à se débattre d’un crochet placésous le rein de son adversaire, puis en perdant l’équilibre, fut poussé contre le mur, aveuglépar le luminaire sous les plaintes supérieures. Les yeux fermés, il tenta d’arracher le peu decheveux qui garnissaient le crane de Valajdopov, et d’un coup de coude hasardeux, ledéstabilisa pour l’emmener dans sa chute. À terre, le russe fut saisi sous les aisselles parl’agent de sécurité qui le plaqua contre le béton mural, avant que Slattery n’efface les plis desa veste en reprenant son souffle.- « Mon imagination est suffisante pour qu’AE/Dune continue d’exister ! Une fois que vousserez sur Cuba, enfermé dans une cage aussi étroite que vos épaules, vous aurez oublié quelleétait cette vérité que vous aviez préservée tant d’années. Et alors vous n’auriez même plus leprivilège d’être une ombre, mais qu’un corps sans âme ! Dès à présent, vous n’avez plus lamoindre valeur pour personne, et votre seul regret qui subsistera, c’est celui de vivre. Vousaurez oublié cette vérité, parce que le temps emporte tout, l’esprit comme le reste ! Et là je mesouviendrais toujours de celle que vous cherchiez à enfouir », en s’approchant de son oreillepour lui murmurer le reste. « Entre vous et moi, vous avez toujours eu la place du fou, et moide l’homme qui en rit. »- « Vous connaitre ce proverbe russe ? Quand diable n’y peut rien, lui délègue une femme. »- « L’argument du sexe est une facilité. Vous oublierez à quoi ressemble à une femme », endécollant son paquet de cigarette de l’intérieur de sa veste, puis en calmant sa respiration.« Cet homme qui a le visage mutilé dont le rire ne s’arrête jamais, il parle plutôt de votrediable comme de la nuit de Dieu. Alors qu’au fond, la nuit n’a jamais été que la preuve dujour. Et vous en ferez l’expérience. »[05:30:02]Ne négociant aucun rictus, Slattery déporta enfin Valajdopov dans son propre goulag.Depuis le dernier étage du Warder, un explosif fixé à l’intersection de deux lignes àhaute tension fut enclenché, à une cinquantaine de mètres seulement du Musée.De l’autre côté du bâtiment, Braxton sursauta malgré la faible portée de la détonation.Encore sous le choc, Cassandra fut également surprise par la déflagration.[05:35:19]Le courant disjoncta dans toute la rue qui prolongeait le Musée International, basculant dansune nuit d’éclipse totale. Braxton, qui tournait le dos à Martins, se braquait vers lui pourfigurer sa stupéfaction, et déclara qu’on devait contacter sur le champ la compagnied’électricité pour connaitre l’origine de l’anomalie. Cassandra rôdait autour de leurs semelles,anxieuse de ne pas connaitre le déploiement dans tous ses détails, à moins de suivrel’itinéraire que Radford envisageait pour s’échapper. La seule raison de sa présence, c’étaitdésormais d’éviter la réouverture de la Commission d’enquête sur Crépuscule pour ne pas seretrouver, comme Valajdopov, avec de fausses accusations sur sa colonne vertébrale. D’unautre côté, prendre la fuite était le meilleur moyen de se désigner comme coupable,maintenant que plus personne ne pouvait surveiller ses arrières. Elle ne pouvait arriver en facede Radford et hésiter dans son mensonge, ni même d’ailleurs, hésiter dans ses véri…
  • - « Cassandra on attend plus que vous ! », prévint Martins en la coupant dans sa réflexion.Elle fut trainée par le bras jusqu’au chef de l’unité tactique, qui lui annonça brièvement qu’ilallait rester un étage derrière elle pour la soutenir en cas d’urgence. Elle réajusta ses talonsépais avant de longer l’Adams Building et se gratta sous la poitrine à cause desdémangeaisons du micro qu’elle portait.- « Tout est au point ? », répéta le directeur dans sa moustache.- « La transmission audio est impeccable, mais toujours aucun visuel sur nos cibles Monsieur.Pourquoi ne pas placer des lentilles filaires avant notre déploiement ? »- « Elle n’en aura pas besoin, ce micro suffit, n’est-ce pas ? »Cassandra acquiesça sous la menace, et désarmée, se tenait prête à entrer dans le Musée par laporte de service que les partenaires de Radford avaient déverrouillé pour elle. Elle inhala labrise chaude quand Martins déposa sa main sur son épaule.- « Ne jouez pas sur plusieurs tableaux avec Radford. Vous savez ce qu’on dit sur la mort deCésar. Sur tant de blessures, il n’y avait de mortelle que la seconde. »- « Il avait choisi de ne pas entendre les prédictions. »- « Moi je vous crois. Mais personne ne peut plus sauver Jack alors écoutez-nous… »,concéda-t-il ironiquement, alors qu’au vu de la situation, seule la CIA pouvait l’écouter.« L’échange doit se faire dans dix minutes. Vous aurez votre quart d’heure américain. »Les deux hommes à la tête de l’Agence s’éclipsèrent. Cassandra posa son front sur le métal dela porte pour fendre la chaleur, exsangue et fiévreuse depuis quelques minutes. Elle setrouvait mille prétextes pour renoncer, puis mille autres pour lui rappeler que chaque directionla menait dans une cellule fédérale. Et pourtant, c’est à elle qu’on demandait de franchir le noman’s land, sa seule et dernière chance d’atteindre la brèche pour comprendre pourquoiRadford espérait l’attirer en la leurrant sur la présence de Jack.- « La sécurité a levé les grilles, le système de caméra est en veille », informa un des hommessur le terrain pour laisser infiltrer son équipe.- « Le suspect avait quelqu’un à l’intérieur, un employé de la maintenance capable de le faireentrer la nuit. L’opération a été planifiée avec une aide extérieure pour trouver si vite lesressources. Ça signifie qu’ils ont leur propre système de surveillance alimenté en autonomie.On est en terrain hostile. »- « Une opération d’espionnage bien réelle dans un décor d’espionnage fictif, on croiraitrêver », se lamentait Braxton au chef de la police, depuis le van faussement maquillé où ils’adressait à Cassandra. « C’est à votre tour ! »Elle enfonça la porte et bien que la perspective lui donna immédiatement la nausée après avoirpassé le cordon de sécurité, elle remarqua, par les vitrines qui abritaient des reliques éclairéespar les néons violets, un agent en poste à demi accroupi. Un spectacle qui assurait dereproduire l’envers d’un décor qu’elle ne connaissait que trop bien, et qui n’avait plus grand-chose à voir avec la machine à chiffrer Purple et le poste radio portatif de l’OSS qu’ellecroisa. Dans les corridors tortueux imprimés de la lumière flashy dégagée par d’autres néons,Cassandra survola un tableau qui recensait les « principes de Moscou » :
  • Ne jamais partir à contrecœur ; chacun est potentiellement sous contrôle del’adversaire ; ne jamais se retourner – on est jamais complètement seul…Ces dix commandements se reflétaient dans la vitre du mur opposé. Il n’y avait que ça, desvitres, des miroirs, des écrans, des illusions d’optiques, des ombres chinoises…même sur lesol étaient projetés des codes. Le plus paradoxal, c’était que le réel se confondait avec lasimulation : les caméras étaient partout, la surveillance était digne d’une forteresse qui luirappelait le MI-6 et Langley. Cela faisait-il toujours parti de la simulation ? Le Muséecraignait-il des espions en herbe ? Après avoir traversé la pièce d’un jeu de rôle devidéosurveillance (qui filmait réellement les visiteurs, dont certains étaient des acteurs qui seglissaient dans la peau d’agents à traquer), une salle d’interrogatoire avec miroirs sans teint, etune pièce qui exposait une vieille Aston Martin, Cassandra gravissait les marches d’unescalier en spirale, qui la menait dans la contrefaçon d’une ruelle anglaise des années 1950.- « Je suis à l’étage. »Durant les visites, un tuyau administrait un jet de fumée en continu pour recréer l’atmosphèrepropre au film noir. Cette fois-ci, il y avait quelque chose qui tambourinait au fond de cecouloir aux hallucinations, royaumes d’ombres qui rodaient jour comme nuit. Les économiesd’énergie ne semblaient pas être la politique prioritaire du Musée…Sans arme au poing,Cassandra s’aventura jusqu’à l’ascenseur de service, dont la porte buttait au même rythme surun obstacle inattendu : le corps raide d’un homme à plat ventre, qui bloquait la fermeture del’élévateur. Elle toucha son pouls.- « L’agent de sécurité est en vie », en dégageant le passage.Il lui suffisait de tourner la clé que Radford avait laissée pour réactiver l’ascenseur et accéderau dernier étage. Elle informa la CIA de la situation, gratta par réflexe le micro une dernièrefois et s’engagea jusqu’au cinquième ciel. Quand la porte disparut, plus de lumière tamisée, nide miroirs et vitres qui se réfléchissaient à l’infini pour troubler la perspective ; seulement400m² de conduits éventrés et de dédales bétonnés, si bien que dans une grotte afghane ou ici,il n’y avait pas de différence. Cassandra se munit de la lampe-torche que lui avait confiéMartins (sans explosifs à l’intérieur, avait-il confié en plaisantant) et longea les murs enéclairant les fenêtres plaquées de gaffer. Les snipers espéraient ainsi localiser sa position, etdans l’hypothèse où l’adhésif était trop épais, elle était censée en déchirer quelquescentimètres au couteau pour laisser filtrer les foudroiements de la torche.Le cran de sécurité d’un .45mm dénonça une présence derrière elle. Cassandra devintimmobile et sans bavure dans ses gestes quand elle déposa sa lampe-torche avant qu’on enfasse la demande.- « Retourne-toi lentement », en ramassant la torche pour la pointer sur elle.- « On devrait réapprendre à vivre d’allumettes… », prononça-t-elle en une phrase codée.- « K. et Drakov, ils sont où ? »- « Gabriel. Je m’attendais à une entrée théâtrale. »- « Les choses qu’on fait par amour…Toi pour Jack, moi pour Linda. On sait autant l’un quel’autre de quoi on est capable pour eux. Avec Jack, je vous ai déjà réunis une fois à Minsk. »- « K. et Drakov, la CIA est prête à te les échanger, ils sont en bas. »
  • Radford cessa de braquer la lampe sur elle. Cassandra aperçut pour la première fois sonregard grisé et jauni par la pénombre.- « Un échange ? Quelles sont les conditions ? »- « Opération à effectif réduit, le toit n’est pas quadrillé. Les choses qu’on fait par amour ? Ilsveulent ta fille en échange. »- « Ma fille ? Et j’imagine qu’ils vont m’offrir gracieusement leurs deux prisonniers de guerresans rancunes, avec une piste à l’aéroport Dulles et une tartine de beluga ? »- « Je ne suis qu’une émissaire, Braxton ne me tient pas dans le secret. C’est ta seule chancede repartir sans que la CIA ne retrouve ta trace, avec les plumes que tu as laissé derrière toi. »- « À la première occas’ ils me plumeront ouais », en la conduisant quelques mètres plus loin.- « Où est-ce qu’il l’emmène ? », s’interrogeait Martins à l’intérieur du van en discernant lescraquelures qui crépitaient sous les pieds des deux acteurs.- « Tu connais ce dicton arabe, entourez plutôt votre demeure de pierre que de voisins ? »,versifia Radford en la tenant par le bras pour la guider dans l’obscurité partielle.- « Linda est une assurance, même s’ils veulent te doubler, tu as l’avantage du terrain. Je saisque tu as déjà une issue de secours, tu ne vas pas emmener K. et Drakov sur ton parachute. »- « Et tu veux quitter le navire pour rejoindre le mien ? »- « Ce n’est pas une option, la CIA me tient pour responsable de certains vices lors deCrépuscule, puisque toi et Jack vous étiez hors de portée. »D’un hochement de la tête en visant du regard la chemise cintrée qu’elle portait, Radfordmanœuvrait délicatement sa mise sur écoute potentielle. Cassandra souleva la chemise et luidévoila le fil de son bassin jusqu’à sa poitrine.- « J’apprécie ta franchise, mais qu’est-ce qui me dit que l’unité d’intervention n’attend pas leretour de l’ascenseur ? »Elle acquiesça pour lui signifier que l’unité était bien prête à le cueillir, puis elle remarquafébrilement le chargeur qu’il insérait dans son calibre.- « Le bâtiment est sous surveillance, tu sais qu’ils sont en bas. C’est pour ça que l’échangeaura lieu dans 5mn en terrain neutre, au premier étage. »L’ancien directeur des opérations Delta était conscient que dans tous les cas, la CIA allait luitendre une embuscade en cherchant à récupérer sa fille, sans laisser filer leurs deux monnaiesd’échange. Il savait aussi que Cassandra allait doubler l’Agence pour retrouver Jack. Dumoins, il pensait savoir. D’un autre côté, émissaire ou non, elle s’était enroulée dans la toilede l’araignée se félicitait-il, et il était inconcevable de repartir avec la moitié seulement de sarançon : Cassandra, Drakov, Karamazov, et Linda, il lui fallait tout avoir, même si cela n’étaitque possible – comme il commençait à le réaliser – qu’en leur laissant sa fille pour temporiseret faire diversion. En réalité, Radford était maintenant à la merci des hommes d’Old Fates, quisouhaitaient exfiltrer Drakov et qui ne prendraient la fuite qu’une fois cela accompli.Radford caressa la longueur de son arme puis le canon contre la paume, tendit la crosse verselle, en sachant que dans une telle configuration, embuscade contre embuscade, elle allait biense retrouver au milieu du no man’s land, et quelque que soit l’équipe qu’elle allait choisir, laballe n’allait jamais réellement être dans son camp.
  • Maintenant que Valajdopov devait composter son aller-simple pour un camp de détentiondont nul n’en connaissait la localisation, Roger Slattery insistait pour faire une escale auMusée, avant d’orchestrer son coup de filet qui devait couronner son départ du contre-espionnage. Caughley le suivait comme un chien surexcité sur le parking de l’Agence, àquelques rangées de la voiture que Carrell empruntait de son côté, Yanaka à l’arrière.- « Yanaka voulait être jeté dans nos cages pour être hors d’atteinte de l’Ours slave », conclutle Successeur. « C’est pour cette même raison que Karamazov, son revendeur officiel sur lemarché noir était aussi une menace pour les russes. La conjecture est simple : nous aurons unmotif d’extradition en guise de patte blanche et Yanaka fera un bon gibier pour eux, il auradroit à la justice expéditive. Tous les bureaucrates seront tellement envoutés par notreproposition qu’ils laisseront entrer le cheval de Troie… »- « Langley sera désert si on redirige tous nos hommes, et Braxton… »- « J’ai rassemblé l’équipe, maquillée en civile pour assurer l’offre d’extradition de Yanaka.L’intervalle de notre intervention est plus que réduite, il nous reste moins de 2h ! », déclaraSlattery d’un ton qui avait rarement été si peu apathique.On aurait dit un enfant de chœur qui traversait la nef de l’église pour sa première communion.L’espion qui venait du froid déambula vers le hall de l’hôtel, l’arme replacée dans le bas dudos, dissimulée derrière sa veste. Tous les regards étaient suspects, et ceux qui ne leregardaient pas l’étaient encore plus. James Matters parvenait médiocrement à déjouer lestéréotype de l’agent double pris au piège, après qu’on ait levé le voile sur son identité. Lesyakuza qui l’attendait au tournant, surtout s’ils entendaient parler de cette histoired’extradition de leur chef, Jack, la CIA, et son coupe-circuit qui était peu disposé à lui assurerune porte de sortie convenable, tout cela l’excusait de son désarroi. Maintenant que son rôledans l’opération était accompli, son esprit fourmillait d’autant de théories qu’il croisait devisages troubles : pourquoi sa patrie d’origine ne chercherait-elle pas à l’éliminer de la course,comme elle s’était assurée que Jack avait été réduit en cendres pour avorter Sombres Soleils ?On ne voulait pas qu’il décolle de la ville…ce qui signifiait que quelque chose allait seproduire, ou bien n’était-ce que l’effet de la sueur sur la paranoïa, de la paranoïa sur la sueur.Dans son costume italien, crâne presque entièrement rasé, Matters devança la limousineblanche au démarrage et simula une conversation au téléphone pour se cacher une partie duvisage. Deux asiatiques repérés à l’angle de la rue et un à l’entrée du square. Il traversa laroute après le passage d’un taxi et se nicha à l’intérieur de la Lexus.- « La ville a trop de touristes en été », glissa-t-il au chauffeur dans l’urgence.Le conducteur démarra alors lentement le moteur. Au moment où il s’apprêtait à braquer levolant pour s’immiscer dans la file, Matters le stabilisa par sa main gauche sur le torse et luibrisa la nuque avec l’autre main. Il tira le corps sur la banquette arrière pour prendre la placedu mort, et manœuvra la voiture pour s’insérer dans le flux de la circulation afin d’arriver àl’ambassade dans les temps. L’asiatique posté au square s’éloignait progressivement dans sonrétroviseur quand il fut déjà bloqué à son premier feu rouge. Déviation suite auxmanifestations, pouvait-il lire sur le barrage dressé devant lui.
  • [05:44:28]En chauffeur solitaire et paranoïaque, Matters ajusta le rétroviseur central.Un sniper isolé de l’Agence observait Drakov et K. dans sa lunette de précision.Le couloir menant à l’issue de secours était suréclairé par un néon orange qui dévoilait la voieà Cassandra.Elle fut sur le point de débusquer la porte de la sortie latérale du Warder quand une nouvelleextinction de courant frappa le quartier. Seule l’ampoule sous le pictogramme de l’issue desecours l’éclaira alors avant qu’elle n’atterrisse dans l’avenue. Elle fit signe à l’unitéd’intervention d’investir les lieux, puis d’accourir jusqu’au van de l’autre côté de la rue pourprévenir le DD-O qu’on pouvait procéder à l’échange.- « On a quatre minutes pour lui envoyer la marchandise. C’était le noir total, je ne sais pas oùsont ses hommes ! »- « Bon sang qu’est-ce qu’il se passe ici ?! », s’exaspérait Braxton, qui sortait du véhicule encomprenant pour de bon que la déflagration n’était pas accidentelle. « À toutes les unités,faites venir Drakov et Masri, unité alpha, postez-vous dans le corridor avant l’étage.Cassandra, vous les escortez jusqu’au point de rendez-vous, deux de nos hommes vouscouvriront et les tireurs sont embusqués à chaque issue. Dès qu’on aura une confirmationvisuelle de sa fille, partez à couvert. »- « Pas d’arme ou de lunettes thermiques ? », pour lui cacher que Radford l’avait équipé deson .45 mm. « Il ne s’agit pas de quitter son gosse devant la maternelle, Radford doit avoir unplan de secours ! »- « Il est en infériorité numérique, moins armé, et il ne prendrait pas le risque de blesser safille. La seule possibilité pour lui est de vous prendre en otage, et ça n’arrivera pas. »- « Tout ira bien », adoucissait Martins, bienveillant. « Cibles en approche de l’unité Delta.Cassandra, c’est à vous. Attention où vous mettez les pieds », recommanda-t-il à double sens.Elle lança un signe au tireur d’élite situé sur le toit nord-ouest pour une potentielleintervention puis réintégra les voies kafkaïennes du Musée. Menottés et protégés par desgilets pare-balles, Drakov et K. se tenaient derrière une vitrine qui exposait deux mannequinsd’agents secrets britanniques.- « Faites attention où vous mettez les pieds, la facture risque d’être plus salée que la merRouge », avisa Drakov avant d’être poussé dans le dos pour rejoindre le point de rencontre.- « Il faudra bien séparer la mer en deux…»- « Depuis Minsk, vous croyez que vous et Jack, vous pouvez marcher sur l’eau, plus épaisseque le sang. La CIA a les bras longs, de même que nos employeurs, à moi et à Radford. Vousne pourrez pas disparaitre et rester dans votre no man’s land. Vous n’avez pas à séparer la meren deux Cassandra…il vous faut choisir un camp ! »Elle refoula le biélorusse jusqu’à l’extrémité du corridor et emprunta l’escalier en spirale,surpeuplé d’agents de terrain déployés sur tout l’étage, le genou à terre et l’arme légère enmain. Karamazov suivait derrière.- « Leader B, nous avons un visuel sur la fille. »- « Alpha vous confirmez le statut ? »- « Confirmation, elle se tient devant l’ascenseur. Aucune autre présence hostile. L’ascenseurremonte, pas d’unité à hauteur de l’escalier de secours. »
  • - « Envoyez Drakov et Masri ! », commanda Braxton.- « La voie est dégagée Evans, on vous couvre », assura le responsable de l’équipe Alpha.Cassandra trainait les deux acteurs du marché noir comme deux boulets à chaque pied, et aumilieu de l’étroit décor londonien insalubre et brumeux, elle s’éloigna dans la perspective.- « Je ne suis pas armé Linda, je ne fais que la médiatrice alors si tu veux bien, viens vers moi,lentement, et dirige-toi ensuite vers les agents postés dans l’escalier. »- « Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète. La CIA a graissé la pente où ils ont abandonnémon père pour le faire plonger jusqu’à l’audience. »- « La CIA veut juste réentendre sa version des faits. Elle tient à un marché à l’amiable, elle aessorée l’éponge et ces deux hommes n’ont plus rien à leur vendre », en comprenant dans sonregard qu’elle ne savait pas non plus quel camp choisir, entre son père qui l’avait embarquédans son chantage politique et la CIA, qui ne pouvait plus la protéger de l’influence de laMaison Blanche.La Compagnie, ainsi qu’Old Fates avaient vite saisis que le président Logan supportait sapropre stratégie sans en informer les agences fédérales. Il comptait éliminer Radford pourpréserver un deal avec les russes qui lui éviterait un conflit inutile et une mauvaise publicité.Dès l’exfiltration de Radford réalisée devant le Département de la Justice, ce dernier avait prisune valeur considérable aux yeux de la CIA, d’autant plus avec les accusations de Cassandra,qui en faisait le responsable de tous les maux liés au Kosovo. Il fallait le confiner pour de bonavant que les russes ne règlent son sort, et du côté des fédéraux aussi, il était inconcevable derepartir avec la moitié seulement de la rançon : Gabriel et Linda Radford, Drakov puisKaramazov. Alors que les deux parties avaient parcouru la moitié de leur traversée, unegrenade fut dégoupillée puis jetée au sol. Le nuage de fumée éclata aussitôt, embrumant leslieux pour de bon. Les agents abaissèrent leur visière thermique et se déployèrent au signal duresponsable. Quelques ampoules et néons tamisaient l’étage, allumés en autonome.- « Sécurisez Drakov et Masri, Leader 2 par l’escalier de secours. »- « Chef, les portes…de l’ascenseur s’ouvrent ! », discerna dans le brouillard un des agentssans certitude.- « Maintenez la posi… »Une balle éparpilla des fragments de la visière à terre par un tir peu hasardeux qui élimina leleader tactique. Le feu était ouvert pendant qu’on se chargeait de couvrir les trois ciblesconvoitées par la CIA et par Radford.- « Tremonti au rapport, quelle est la situation à l’intérieur ? », ausculta le DD-O muni d’ungilet, qui s’approchait de l’entrée des visiteurs.- « Groupe hostile repéré à 12h, nous avons la fille, Drakov et Masri ! »- « Et Evans ? », rectifia Martins.- « Avec eux, l’escorte est mobile mais il faut resécuriser le rez-de-chaussée. »Le directeur adjoint jugea bon de s’immerger dans l’action et gagnait le champ de batailleavec son 9mm, alors que l’obscurité avait déclaré résidence dans le quartier quand la ligneélectrique fit étinceler le câble qui traversait la rue. C’est à ce moment que l’alarme du Muséesemonçait le périmètre, faisant écho avec l’état d’alerte psychologique que ressentait Braxton.
  • - « Putain, putain de merde !! Ils avaient du C4, peut-être quelque chose au graphite,l’installation devait être prête avant notre arrivée ! Merde !! »- « Ca va réveiller tout le quartier, il faut intervenir à découvert. La rue sera bondée dans cinqminutes, les médias, les pompiers… », clarifia Martins.[05:49:28]Le voisinage se ruait en masse sur les officiers de police au quatre coins de la rue.Jack se rinçait le visage depuis les toilettes d’un restaurant encore ouvert puis enfila sacasquette, ignorant son reflet nauséeux dans le miroir. Une Lexus traversait alors la rue.Depuis la Lexus GS, James Matters ne remarquait pas l’homme à la casquette.Au Warder, la CIA bloquait l’accès à l’ascenseur, désormais en panne, puis déplaçaientleurs otages en lieu sûr.[05:53:50]À une centaine de mètres des lieux de l’intervention, planqué en observation dans son pick-up, Jack s’efforçait ne pas perdre conscience et consulta l’heure sur le cadran qui se liquéfiaitsous les effets du trip. Il régressait. Ses sens se cristallisaient, et il continuait de croire qu’iln’hallucinait pas le spectacle sous ses yeux. Même lors de ses prises d’héroïne pendant soninfiltration chez les Salazar, il n’avait jamais été sous le joug d’un délire si opulent.Le discours de la police locale aux résidents s’enrayait comme un disque usé. On avait beauleur assurer que la coupure était liée à une revendication politique des manifestants, les mursdu Musée de l’espionnage avaient des oreilles et certains n’avaient pas tardé à décelerquelques coups de feu depuis que l’alarme avait disjoncté.Les hostilités avaient sinué jusqu’au rez-de-chaussée, où quelques fédéraux s’étaientretranchés. Des termites qui sortent d’une motte de terre, jurait l’un d’eux à propos de leursassaillants, mais la remarque se disait dans un sens comme de l’autre. Cassandra se sentaitmoins comme une diva qu’on écartait de la foule hystérique que comme une enfant privée deses moyens. Elle empoigna le .45mm jailli de sa botte secrète et élimina l’escorte d’une ballesous le rein qui assurait à sa victime de survivre de sa blessure.- « Qu’est-ce que… », mendia Drakov en avançant lentement à cause de ses liens aux jambes.- « J’improvise ! On doit retrouver la fille, le marché tient toujours ! »- « Votre arrangement ou celui de l’Agence ? »Les cloisons transparentes volaient en éclats à chaque impact, la CIA enchainait les tirs alliésà risque et réduisait le décor décavé en cendres de verre.- « Moins risqué de traverser un champ de mines les yeux bandés », poursuivit le biélorusse.Au pied de l’escalier, un agent saisit sa radio pour avertir ses supérieurs que Drakov et Masriéchappaient à toute surveillance, d’après ce qu’il avait distingué dans la brume. Il ploya alorsle genou à sang. Cassandra s’apprêtait à en découdre à mains nues mais le fantôme de LindaRadford lui était apparu et une entaille au couteau lui arracha un cri aigu.
  • Le duel se poursuivait à terre, tandis que la politique de l’autruche menée par la police nesuffisait plus à dissimuler au voisinage le conflit armé à l’intérieur de l’immeuble.Un autre tireur logé sur un toit effectuait trois tirs de sommation. Braxton ordonnait d’abattrele suspect pendant que Martins partait se mettre à couvert à l’extrémité de la rue, désertantainsi le centre tactique des opérations.- « La dernière unité reste en place, je répète, la dernière unité reste en place ! », consignal’adjoint par radio. « Nos tireurs s’occupent de la cible, aucune victime à compter ! »Une apparence dans son dos lui enveloppa le bras pour l’empêcher de reprendre son talkie etde l’autre main, lui obstrua la bouche pour le guider dans une pénombre plus ardente.- « Écoutez-moi bien attentivement : j’ai besoin de votre aide pour entrer dans le musée etlocaliser Karamazov après l’avoir déplacé afin d’éviter de le compromettre. Je sais que lecanal est sur écoute, ce n’est qu’après avoir eu une confirmation visuelle de la présence deKaramazov que je vous relâcherais, est-ce que c’est bien clair ?? », en libérant Martins.- « Jack ! », qui reprenait sa respiration et tournait sur lui-même comme une girouette au vent.« Tout le monde vous croit… »- « C’était un leurre, les responsables sont de mèche avec Camilla Radford. Gabriel, GabrielRadford », rectifia Bauer en paraissant avoir perdu toute sa salive. « Je ne m’intéresse pas àDrakov mais j’ai besoin… », spasmodiquement, sentant que le chaos émeutier s’affaissanttelle de la neige sous un soleil zénithal. « …de connaître certaines informations que gardeKaramazov. Je peux vous faire confiance ? »- « Vous tenez à peine debout, qu’est-ce qu’on vous a fait là-bas ? »- « Tous…mes hommes sont morts. Excepté Saunders, c’était la faute à Drakov. À Drazenpardon. On a été torturés, ils savaient pour Drazen… »La mêlée se dispersait dans une nuit aux longs couteaux, le tireur hostile avait rangé son armepour prendre l’escapade par la porte de service. Mais l’avenue était tellement étroite pour unetelle affluence que les effectifs n’arrivaient plus à empêcher les journalistes de faire tournerleurs caméras.- « Je ne parle pas du Kosovo, je parle de maintenant, vous délirez Jack ! Vous savez quel estvotre problème ? Vous voyez des ficelles tirées partout là où parfois, il n’y a que de lacoïncidence ! »- « Je sais… », redressa-t-il par mauvaise foi, troublé par l’erreur qu’il était incertain d’avoircommis en y repensant. « Vous devez m’aider à entrer Ned, vous êtes le seul en qui… »Le cou étreint par les mains épaisses de l’agent casqué qui percutait sa strangulation,Cassandra se croyait presque perdue dans ce désert blanc fumeux quand Drakov passait seschaines autour de l’homme. La force brute du biélorusse n’avait pas décrépie à mesure queses rides s’étaient allongées. Une dernière prose respiratoire et les maillons s’inscrivaientcomme au fer rouge sur la gorge de l’agresseur.- « Vous êtes plus utile enchainé… », concéda-t-elle en rejoignant la fausse ruelle anglaise.- « Je vous retourne le compliment. »- « Evans ! », hurlait un autre agent à leurs trousses. « Les suspects sont au nord-ouest du rez-de-chaussée », prévint-il à ses effectifs.
  • Encerclés à l’arrière et devant eux en direction de l’ascenseur, ils s’immiscèrent à mi-chemindans une pièce annexe où la fumée manifestait toute son emprise sur les lieux.- « CIA ou non, vous devez les éli… », recommanda Masri, muet jusque-là.- « Je sais ce que je dois faire ! », s’effaçant dans le brouillard livide.La mare de sang qui maculait le faux macadam était moins opaque que la forme inerte delaquelle elle coulait. Drakov avait compris avant elle, ou du moins, il en avait eu l’intuition.Cassandra se précipita sur le corps comme les conquistadors sur les plages du nouveau mondeet écarta la fumée de quelques revers.Martins se laissa distraire par l’émeute qui s’approchait d’eux par groupes hétérogènes etenclava Bauer au niveau des épaules avec ses mains.- « La confiance, notion vague avec une arme qui me caresse la nuque… », euphémisa à peinel’agent fédéral. « Braxton et Loomis avaient prévu votre douche dans la Baie, les russesdevaient être impliqués dans l’extraction de vos documents classés pour qu’on puisse enfinavoir un signe de vie d’AE/Dune. La baguette de Slattery peut-être. Vous êtes encerclé ici, eton a perdu la localisation exacte de nos otages. Est-ce lié à Matters ? Il a pourtant réussi ànous semer, sinon on aurait fait notre grande photo de famille. »- « Vous nagez sur du bronze ; si vous voulez suivre quelqu’un, vous feriez mieux dedemander conseil aux chinois ! C’est pour eux que je suis ici, je dois déjà retrouverKaramazov pour connaître l’identité de la taupe chez les Renseignements », débordé par unerépulsion intestine qui lui promettait d’expurger son dernier repas, s’il pouvait encore avoir lacapacité de s’en souvenir.- « Vous avez l’immunité diplomatique maintenant, Braxton a pu négocier ça avec Cassandraparce qu’il vous pensait décédé, de l’eau distillée dans de la vinasse. »- « L’immunité ne change pas, vous ne comprenez pas ! Il ne s’agit pas seulement d’assurermes arrières et celles de ma fille si jamais la CIA retrouve ma trace. C’est le seul moyen pourme faire définitivement disparaitre en mettant un terme à leur surveillance satellite. Autrementje n’aurais pas les ressources et quoiqu’il arrive, Karamazov va me filer entre les doigts ! »- « Et si je suis découvert ? Slattery mettra ma tête sur un pique ! »Après avoir perdu l’équilibre, Martins fut trainé devant la vitrine d’un commerce que Jackfractura par deux coups de pied, puis effleura le verre brisé avec son visage sur une sentencede guillotine cristalline.- « Je m’en chargerais avant lui », prodigua Bauer, affecté par sa démence sibylline.- « On nage en plein délire… », déplora Cassandra en s’abandonnant sur la bavuresanguinolente dont elle remarquait alors une longue trainée.- « Je suis désolé pour la jeune fille. Une balle perdue dans l’allée, et le corps a été déplacé ici.Quelqu’un sait déjà, c’est pourquoi on doit retrouver son père avant qu’il ne le sache ! »- « Radford fera avorter l’opération s’il découvre la vérité », augmenta Masri à l’argument deDrakov. « Dès que la fumée se sera dissipée, il comprendra tout à cause des caméras. »Un crachat de sang venait soudainement d’éclore de la bouche de Linda Radford et suinta lelong de sa joue, puis un second rejet précéda l’agonie silencieuse.
  • - « La fille ne peut pas survivre, donnez-moi l’arme ! »Cassandra se rendait à l’évidence, l’âme était prisonnière d’un corps supplicié et c’était unefaveur que de l’achever comme Jack avait achevé Rosenberg. Était-ce la circonstance de seschoix ? Elle était une victime des décisions de son père, comme la mort de Rosenbergdécoulait de celles d’Alan Bauer. La faveur d’une perte était encore dans ses intérêts, ouplutôt était-ce à la faveur des risques qu’elle voulait éviter : appuyer sur la détente, c’étaitpresque renoncer à la négociation d’une évasion avec Radford, et ne pas appuyer, c’étaitgarantir l’avortement de l’opération et rompre les termes de son contrat avec l’Agence. LindaRadford était bien exposée aux deux conjonctures de Schrödinger : était-elle vivante ou morteà l’intérieur de ce lieu allégorique de la fiction et de la manipulation de l’histoire ? Cet espacedes limbes brumeux avait tout d’un purgatoire déjà trop embrasé où ils étaient vivants etmorts en même temps.[05:59:57][05:59:58][05:59:59][06:00]Les empeignes de deux mocassins noirs pointaient dans l’interstice entre le carrelage et le basde la porte d’une cabine de toilette. Quand l’ampoule foudroya puis cessa d’émettre toutelumière, l’homme sur le trône gesticulait comme si un clou dans le pied le démangeait. Dansla pénombre grave, on l’entendait batailler pour les restes du rouleau de papier toilette, tapercontre la cloison en bois et relever son pantalon dans un empressement de dépit plus qued’urgence. Il déverrouilla le loquet et jugea bon d’ouvrir la porte pour y laisser entrer lalumière avant de se laver les mains. Le distributeur à eau filtrée fuitait sur la moquette grisedes bureaux aménagés en plateau, si bien qu’une goutte toucha un des mocassins de l’hommequand il traversa l’allée, en s’arrêtant à mi-chemin d’une halte brusque.- « Pas un flic, pas un électricien, pas un foutu plombier ici…Avec du pesticide ce poste seraitaussi dépeuplé qu’une station balnéaire au Groenland. »- « On est les derniers résistants, en bas c’est pire que la grève Pullman », concéda soncollègue assis à une rangée de lui.- « Ils nous ont sucré les primes, la tirelire doit bien être assez pleine pour que quelqu’uns’occupe de ce foutu disjoncteur ! »- « P’t-être lié aux coupures là-bas, le réseau électrique a grillé », alors que l’homme auxmocassins était déjà parti se réfugier dans son bureau.L’uniforme de police était exigé par la réglementation de l’établissement, et le cinquantenaireau mono-sourcil ne dérogea pas à la règle, touillant un café refroidi en espérant secrètement leréchauffer par quelconque moyen occulte. Il fit pivoter son fauteuil et se tourna enfin vers letémoin qu’il interrogeait.- « Désolé de vous avoir fait attendre. »- « Vous ne seriez pas foutu de trouver des piles pour un magnétophone », dépoussiérant laterre fine sur ses chaussures, non sans faire grincer le fauteuil à roulettes qui lui donnait plusde hauteur que son interlocuteur. « Alors les fédéraux ? Qu’est-ce qu’ils disent ? »
  • L’inspecteur cherchait un prétexte pour couvrir son laxisme, ou peut-être avait-il prévenu leFBI, qui n’avait pas insisté pour exciter l’haleine parfaite de Sorensen devant les médias. Aumoins, cela aurait prouvé que le roi des levées de fonds n’était pas suspecté de quoi que cesoit par les fédéraux, et qu’à défaut de rester éveillé sur une chaise d’interrogatoire, il pouvaitchoisir ces roulettes pour mener sa danse bien chorégraphiée.- « Ils couvrent tous la situation au Warder vous savez. Jackie et Marylin pourraient bienrevenir d’entre les morts et s’enrouler leurs langues qu’on s’en fouterait. »- « Ils pourront se curer les dents avec les coins de page du journal de demain matin aussi ?Décapiter la reine aurait été plus noble, l’information n’aura pas de marbre pour la presse. »- « Vous avez donc appris pour le président de la Chambre, ça ne me surprend pas. M.Sorensen, cet endroit n’a rien d’un Colisée en ruine, je ne suis pas si idiot que vous ne lepensez. Les rumeurs disent que vous menez la chandelle par les deux bouts mais… »- « C’est moi qui fait ruminer les rumeurs. »- « Mais votre rôle à l’OIS n’est plus à prouver pour les conspirationnistes. Vous n’avez pasbesoin de moi pour supplanter les fédéraux si vous tenez à découvrir qui sera le prochainReprésentant et pourquoi. Ni pour écrire vos manchettes afin de couvrir je ne sais quelcomplot vous impliquant de près ou de loin. Nous sommes débordés, alors ma question sera àchoix multiple : sauf votre respect, est-ce que vous êtes ici pour vous foutre de ma gueule oubien pour vous foutre de ma gueule ? Vous pouvez tailler en deux ce bureau en prenant votrecafé le matin. »La joue et le lobe gauche étaient encore fardés par les couches de sang, de sable et de bleussur le visage de Sorensen, réunissant tout le spectre des couleurs. La chemise blanches’évadait de la taille sous ceinture, la cravate avait bien vécue et son costume était si tachéqu’il paraissait avoir nagé la brasse dans un bac à sable. Il fit grincer le siège une dernière foiset se tenant comme un piquet, reboutonna le haut de sa veste en reprenant les accents del’éloquence.- « Merci d’avoir bien voulu me recevoir. J’espérais avoir été assez clair sur les raisons de maprésence. C’est peut-être parce que je suis resté dans un placard à balai, pendant six heurespour éviter les russes, que je ne contemplerais pas le lever du soleil avec les charognards.Mais je vous ai surestimé en effet, les manifestations éveillent en vous une rage prolétarienne.Pourquoi venir au poste le plus proche quand Langley est à 30mn ? »- « Parce que vous savez que le FBI aurait déposé des scellés ici par mesure de précaution. Encas de fuite, les fausses pièces à conviction déposées ici pousseront les médias à changer lescordes de leurs violons. Et de leurs arcs. Des contes de fées où les russes ne seront même pasévoqués dans vos torchons. »Il était plausible que Sorensen soit venu au poste pour estimer les fuites potentielles autour del’interrogatoire que Valajdopov avait mené à grandes tasses de sérum de vérité, puisqu’avantl’émeute du Warder, les gros bras de la police locale avaient participé au raid de la CIA pourcapturer l’émissaire russe et son acolyte. Mais plus probable encore, Sorensen prenait lecommissariat comme un baromètre de l’impatience des fédéraux à le récupérer voire à lesuspecter. Comme on ne souhaitait manifestement pas l’attacher au portique par la laisse, ilétait quasiment garanti que la voie était libre, hors de portée du flair de Slattery.
  • - « Je prends simplement la température. La moindre corruption dans votre département seraentendue du haut de la pyramide. Je sais que vous avez refilé l’assassinat de David Kleinfeld àBaltimore sous consigne du FBI. Quelqu’un tente de crédibiliser le lien entre le Sénat, lesrusses et moi. J’étais donc curieux de savoir si vous alliez me poser la question. »- « Mes hommes sont fiables ! Peut-être incompétents, mais fiables ! Tout a été tamponné à lacire », symbolisa l’inspecteur en maestro offensé. « Personne ne vous attend avec lesmenottes, mais je me pose des questions maintenant. Est-ce que vous voulez me blâmer devous apprendre une autre vérité que vos journaux ne diffusent pas ? La chandelle par les deuxbouts, et pourtant personne ne vous attend chez vous. J’ignore pourquoi, mais vous baignezdans l’ombre du président de la Chambre, et vous vouliez l’entendre ma propre bouche.Maintenant si vous me permettez, j’ai un département et sa plomberie à faire tourner. »- « Je ne fais pas plus tourner ces journaux que les machines à sous de Vegas. »Sorensen acquiesça pour quitter dignement la pièce, ne cachant pas la satisfaction d’entendrequelqu’un du commun des mortels lui apprendre que les projecteurs n’étaient, pour une fois,pas tournés vers lui. « L’inspecteur Harry », comme on le surnommait, soupira du nezquelque chose de l’ordre du remord, et la langue enveloppant son plombage dans une de sesmolaires, il s’admettait que sa réaction avait été exagérée.- « Une minute. Le FBI assure la liaison avec l’ambassade russe, qui consent à éplucher avecBaltimore les ressources des contacts de Kleinfeld. L’ambassade vous donnera le nom desenquêteurs bien avant les fédéraux si vous leur dites que je vous envoie, mais vous serez lepremier à apprendre que vous êtes parfaitement relaxé. »- « J’apprécie votre geste. »- « Pendant que le loup ouvre sa mâchoire ? Pourquoi ne pas reconduire votre assurance-vietout de suite ?! »- « Si il y a bien un endroit où je serais en sécurité, c’est là-bas. Ils sont sur le fil du rasoird’une crise diplomatique s’ils me touchent, alors j’en profiterais pour ouvrir les vannes depression et je serais assuré qu’ils ne révèlent aucun de mes intérêts. Ils seront heureux dem’entendre réciter mon propre Souvenirs de la maison des morts. Enfin, ce n’était pas lebagne tout à l’heure mais quand même… »- « J’connais pas », retournant à ses préoccupations.- « Un condamné politique qui raconte ses années de travaux forcés. Une de mes lecturescollégiales pour bien connaitre les mœurs russes. »- « Hm, la science du châtiment ou l’art de s’offrir une bonne conscience pour lestortionnaires, quand les victimes consentaient à subir les pires tourments de leur vie. »- « C’est comme ça qu’ils gagnaient leur paix de l’esprit, d’un côté comme de l’autre. Jecherche juste à gagner la mienne. »- « Ouais, et je devine maintenant que je vais gagner la mienne », maugréa-t-il sansconcession, d’un sarcasme à en faire éclater le néon au-dessus de leurs têtes.Le regard encore incrédule de Martins écumait le convoi à l’horizon, où son supérieur était enplanque jusqu’à la fin de l’averse de plomb. Jack se dissociait presque à vue d’œil, sanscomprendre comment il avait pu menacer la seule personne – aux côtés de David Palmer –dont la dignité pouvait encore signifier quelque chose.- « Il y a une chose que vous devez savoir Jack. Nos deux otages ne sont pas seuls àl’intérieur, quelqu’un fait l’entremise avec Radford… »- « Qui ? Vous avez confiance en lui ? »
  • - « Ce n’est pas lui, c’est elle. Je n’ai aucune raison de ne pas la croire. Elle est revenue pourvous avant de pleurer sur le marbre. »- « Cassandra ? Elle…elle vous manipule, je sais qu’elle m’a vendu… »- « Pourquoi aurait-elle négocié votre immunité dans ce cas ?! »- « De la fausse monnaie, elle devait savoir dès le début pour Karamazov. Une immunité pourpouvoir l’approcher, mener cette opération et m’attirer dans sa toile ! »- « Jack…Et même si c’était vrai, est-ce que ça vous empêcherait d’y aller ? »- « Non. Vous allez m’aider à entrer là-dedans et à la retrouver…à le retrouver », corrigea-t-il.L’expression de Martins médusa le temps, endigué pendant quelques secondes, comme sil’agitation du vulgaire reprenait son souffle.- « Appel à toutes les unités », trancha finalement l’adjoint. « Négociez un cessez-le-feuimmédiat, nos deux suspects doivent sortir d’ici vivants ! Delta à l’angle, gardez le périmètrefermé à l’ouest jusqu’à la rotation pour cueillir Radford. Je viens en assistance ! »- « Ned, mettez de côté votre ego, ce n’est pas le moment ! », avisa son supérieur par talkie.- « Ne me suivez pas de trop près », préconisa Martins à Jack en ignorant la directive.Le caméraman d’une chaine locale harmonisait la mise au point sur la chevauchée héroïquede Martins alors qu’à contrario, Jack perdait le point sur ce dernier quand sa vue devinttrouble. Des particules informes qui coagulaient, autant de naufragés qui se débattaient au grédu ressac.[06:08:33]Renonçant presque à toute lueur, les pupilles de l’homme se rétractaient quand lui apparaissaitsous l’azur l’aridité mordorée du désert afghan. Le sable abjurait sous la fumée cotonneusequi s’élevait à plusieurs mètres de hauteur. On ne pouvait dire si la plaine désolée s’effondraitsur elle-même dans un spasme terrestre ou si c’était le poids du céleste qui écrasa ce qui gisaitau-dessous.Jack s’enlisait à l’intérieur de la fable d’espionnage, grâce au consentement de Martins quiavait informé les forces de l’ordre à l’entrée. Ce monde était-il assez fou pour croire en unordre quelconque ? Bauer avança avec félinité entre Richard Braxton et Roger Slattery, quidélogeait sa paire des lunettes dans l’effarement de la comédie divine sous ses yeux myopes.Dans l’oreillette du DD-O, une série de coups de feu résonnait avec plus d’acuité que lesautres, et rimant avec les clameurs masculines de la révolte armée. Cassandra aurait puépoumoner des vociférations de sirènes au milieu du naufrage – quand le capitaine quittait sonnavire – qu’on l’aurait quand même ignorée.- « Richard ! »- « Ah Roger, on aurait bien besoin d’un de vos briquets ! », se permettant un trait d’humourqu’un sourd n’aurait pas pu lire sur son visage. « Du graphite à faible dose qui est peut-êtrepassé sous le radar de l’armée, mais on opte pour le C4. C’est un carnage dedans. »- « Qui mène l’insurrection ? », couvrant son borsalino gris à la levée du vent.- « Radford a pu engager des mercenaires lorsqu’il était hors de nos écrans avant le procès »,cimenté par une enceinte humaine d’agents qui barbelaient les médias.
  • - « C’est à exclure, il n’est séduit par Masri qu’en raison du chantage qu’il pouvait exercer surle parti républicain afin d’être amnistié. Vous auriez pu lui tendre la lime dès le début. Masriétait trop accessible ! Quelqu’un d’autre est sur le coup. »Un journaliste tenta de passer le corail des policiers et fut aussitôt riposté par un matraquageabdominal, causant une ruée de perches et cravates à proximité de Braxton et Slattery.- « Virez-moi ces vautours ! », brailla le directeur dans un langage des signes parlé. « Uneintuition ? », retournant à son interlocuteur.- « Appelez la relativité restreinte une intuition si vous voulez. On ne désirait pas poursuivreRadford pour les charges usurpées ou non de l’affaire Kleinfeld, nous savions que déserterl’audience d’hier, c’était enfoncer le dernier clou dans la croix, qu’il témoigne ou non ! », ens’efforçant de se faire entendre par-delà les crissements à répétition. « Sauf que parl’intermédiaire d’un certain Cooper, par ses connexions au Washington Post, certainesextorsions de fonds au Moyen-Orient seront révélées ce matin. Il y a quelques mois, Kleinfeldépinglait les secteurs de ces détournements comme on épinglait les bars clandestins pendant laProhibition ! »- « Quel est le rapport ? Bon Dieu Roger, pourquoi prendre les escaliers quand on peut… »,engagea Braxton, excédé par la complexité du phrasé analytique du contre-espion.- « En chemin, Caughley a décroché le téléphone rouge à Langley. La source d’un paradisfiscal a afflué à la lumière d’un des secteurs couverts par Kleinfeld. Écoutez bien, nousn’avions jamais cartographié une partie du désert afghan, un des détournements visait àeffacer ce lieu de la carte. Et nous l’avons repéré il y a quelques minutes seulement parce quecomme dans votre musée, tout part en fumée là-bas ! »- « Le détournement a été réalisé pour dévier nos satellites ? »- « Le paradis fiscal que nous avons découvert regorge d’évidences qui dénotent les moyensdantesques mis en œuvre pour cacher l’existence de ce secteur. Les afghans étaient dans lecoup, le suaire s’est décollé de lui-même : Nate Sorensen y menait sa désinformation là-basavec l’OIS depuis des années. La chance assiste parfois la détermination de nos enquêtes, cesont les activités « sismiques » de la région qui nous ont permis de recentrer nos drones. »- « Les activités sismiques ? »- « Un effondrement plusieurs centaines de mètres sous terre. Et pour Sorensen, réglez lesformalités avec le président au sujet du Post, je ne vois pas d’inconvénient à divulguer cesdonnées, cela résoudra les inquiétudes de la Cellule antiterroriste. Ce qui accréditeraégalement les fuites sur les réserves pétrolières en Russie et aux abords. L’organisme deSorensen s’est lentement écroulé pour lénifier la géopolitique orientale. Les consortiums sesont retirés à la seule mention publique de ces extorsions, et le Kremlin s’y reprendra avant denous couper les robinets via leur pays satellites et frontaliers. »- « Je contacterais le président dans la soirée, je suis enchanté de vos recherches fructueusesRoger mais il y a d’autres chats plus félins que Sorensen. Depuis quand avez-vous changél’ordre de vos priorités ? »- « Je ne l’ai jamais fait. Je vous ai promis l’agent dormant et je m’en vais le cueillir de ce pas.Mais j’estime que je devais, en guise de prologue, vous avertir sur la nature des transactionsde Sorensen avant que tout ne nous éclate au visage. Avec la presse à Langley dans 4h, je neveux pas avoir l’air d’un défiguré qui rit jaune ! »Slattery tassa son chapeau avant d’entrer dans la voiture par la banquette arrière et se désaxaun instant vers le directeur des opérations.
  • - « Une dernière chose », insista le Successeur. « De votre côté, vous feriez mieux d’envoyerdes hommes cueillir les rescapés, s’il y en a, de cette cérémonie tribale afghane qui soulève lapoussière. Je vous confierais mon briquet avant de le confier aux Renseignements pakistanais,ils ne sont pas fiables alors je vous recommande de dépêcher des unités au sol, peut-êtreallons-nous reconnaître de vieilles connaissances sur place. »- « Comme vous dites, je ne me fie pas à eux. Laissez le Conseil publier son rapport surl’Afghanistan, l’intervention n’est pas envisageable actuellement. »Conquis par le miroir aux espions, pièce à l’architecture de glaces déformantes, comme si laréalité ne se déformait déjà pas assez depuis quelques minutes – n’était-ce pas depuistoujours ? – Jack entreprenait de retrouver Martins et comme la brume s’était dissipée, il futpris dans le vertige de ses reflets, où il remarqua le cadavre à ses pieds.- « Jack ! », tonnait Martins pour l’aider à se repérer, bien que le cessez-le-feu semblaitrespecté. « Je s…Karamazov…à l’étage…ou quatrième. »- « Hostile en vue dans la pièce sept ! », égosilla un agent de l’unité d’intervention en pointantsur Bauer.L’ancien Delta plongea sur la surface de verre et s’empara du 9mm à la ceinture du cadavrepour plomber l’agent avant qu’il n’alerte le reste de son équipe. La balle traversa la cuisse,faute d’avoir réussi à viser près du thorax pour lui laisser une chance de survivre plutôtqu’une chance de répliquer. L’agent s’effondra latéralement et Jack se précipita en glissantsur ses genoux pour amortir sa chute, puis, prêt à lui briser la nuque, se laissa plaquer dos ausol, le souffle coupé. Comme en pleine contemplation du ciel sur une friche d’herbe, Jackappréhendait à l’envers le visage de son ennemi et le harponna au col pour le faire planer au-dessus de lui. Il bascula à 180° et sangla ses jambes autour du cou de l’adversaire.- « Jack… »CRAC.En temps normal, Martins aurait une réaction opposée à la contrariété presque indifférentequ’il affichait, mais ce qu’il venait de voir le dispensa de sermonner un civil officiellementdécédé aux yeux de tous, qui venait d’éliminer de sang-froid un agent fédéral. Sans penser àreprendre la casquette tombée pendant l’altercation, ni même la lampe-torche prise à Martins,qui avait glissé de sa poche, Jack se précipita jusqu’au premier étage, traversa la ruelleanglaise avec l’adjoint et déboucha dans un couloir aussi ensanglanté que celui des aventuresde Jack Torrance. La mer avait bien été séparée en deux, maculant les murs d’un côté commede l’autre.- « Cassandra ? », hoquetait Bauer en avançant entre les corps.- « L’ascenseur est HS. La porte de service… »La poignée bloqua avant même que Martins n’eut conclu sa phrase quand Bauer étripa laporte. Un coup sec avec le plat du pied permit son entrebâillement pour contrer la lourderésistance, élargi par un second coup puis achevé par un troisième. Au pied de l’escalier, Jackfut déconcerté par l’amoncellement de cadavres sur le marché.- « Cassandra », arrima Martins sans l’écho d’un doute.
  • L’aridité mordorée réapparaissait sous l’azur, décharné de ses nuages quand les pupilless’étendaient pour redécouvrir le monde depuis le créneau en verre d’où filtrait la lumière.Sans l’écho d’un doute, il y avait de la circulation à perte de vue et des bruits à perte d’ouïe,mais l’esprit était encore accommodé à sa léthargie. Des câbles, ou plutôt des fils très finsreliés au crane. Il fallait les débrancher. Se relever ensuite, reboutonner sa chemise etcontinuer à battre des paupières. La terre palpitait, comme une longue secousse sismiquemais…ce n’était pas ça. Des copeaux de verres se dispersaient dans la pièce quand une vitreéclata, causant une réaction démesurée de l’homme qui se cramponna au fauteuil où il avaitveillé pendant…impossible de savoir combien de temps, après réflexion.- « …vacuation immédiate », transparaissait une voix enregistrée depuis la cour extérieure,d’où provenait cette chaleur grasse qui semblait rendre tout raisonnement stérile.Et son arme de poing ? Danny Caïn caressa la circonférence de sa ceinture, son 9mm avaitdisparu. La sécurité n’était même pas relâchée quand il franchit la porte coulissante munied’un capteur de mouvement : il n’y avait plus aucune sécurité. La terre éclipsée des pots defleurs et les débris de pierre pavaient le sol, avec encore plus de chaos que dans certainssecteurs démilitarisés près de Kaboul après raid aérien. La poussière gouttait du plafond par à-coups à chaque saccade quand Caïn traversait le couloir post-apocalyptique avant de le voirs’effondrer en épaves de béton. Il accéléra le pas et par réflexe, se baissa chaque fois que ledécor muait jusqu’à rejoindre le rez-de-chaussée, jonché de deux corps et une poutre bancalesur le point de rompre. La sortie était impossible, ornée d’un gouffre en guise de paillassonqui s’était formé au premier effondrement souterrain.Caïn tergiversa entre la possibilité d’être laissé pour mort, bien que les risques furent minimesdans la salle où il s’était réveillé, puis le fait qu’on ne l’avait pas privé de ses mouvements, luipermettant de se frayer un chemin sans la moindre opposition. Et cette salle ? Pourquoi cesbranchements ? commença-t-il seulement à réaliser, quand ais-je été endormi ? La chaisefracassa la fenêtre dans un hurlement de verre, que le soldat trépassait avec un corps quisemblait formé de plomb pour atterrir dans l’embrasure étroite et ombrageuse entre les deuxbâtiments. Le moteur d’une Jeep bouillonnait, derrière les soldats paniqués qui allaient quitterle fort. Caïn esquissa ses empreintes sur la terre orangée et marcha jusqu’à la cheminée defumée qui s’envolait depuis le dôme ouvert.- « Nom de… », en parcourant de l’index l’étendue de sa cerne droite pour débrider au mieuxses yeux. « La rampe de lancement. Un tir qui résonna tour autour du monde…Le…lesmissiles... »La différence entre Washington et l’Afghanistan s’enténébrait par moment. À mesure queJack et Martins progressaient, l’escalier était de moins en moins jonché de cadavres et arrivésau cinquième étage, l’obscurité complète voilait même les phares de l’hélicoptère quibourdonnait au-dessus d’eux. Sans aucune source de lumière, ils se sentaient là à l’âge depierre. Radford et ses partenaires avaient décampé sans laisser aucune trace, ce qui n’était passurprenant, mais Cassandra, Drakov et Karamazov ? Aucun signe de vie, dans un horizon quin’en était pas un.- « Ils ont été livré sur un plateau. Radford a eu ce qu’il voulait. »- « Cassandra voulait faire ça pour vous Jack, elle pensait que vous étiez en vie. »- « Je ne le suis pas ? »
  • Martins pouvait humer la sueur de Jack malgré la fragrance étrange qui empestait les lieux,sans même une allumette pour éclairer sa face hallucinée. Quelque chose ne tournait pas rondchez lui, il pouvait concevoir sa paranoïa après tout ce qu’il avait vécu, mais le voir ainsi…sefondre en suée dans une sorte de chair dissolue qui paraissait brûler. Brûler comme lors d’unecérémonie militaire commémorant un soldat mort au front, au milieu d’un feu ardent…- « Drakov et Masri ont été son laissez-passer pour gagner la confiance de Radford. Ellevoudra savoir ce qui vous est arrivé, pourquoi on lui a menti sur votre mort. »- « Leur collaboration ne date pas d’hier ! », invectiva Bauer. « Elle opérait en freelance avecmoi pour pouvoir cacher Radford le temps de son procès, et c’est lui qui l’a envoyé meretrouver à Minsk ! Tout est si clair, AE/Dune signifie cela, on nous a permis de griller lacouverture de Matters pour cacher l’existence d’une seconde taupe, une taupe cachée derrièrela dune ! Et là, c’est encore une coïncidence pour vous ? », sans donner à Martins la chancede répondre. « Ils ont pris la fuite par les fondations, peut-être une galerie en travaux atteinteavec du C4. Il nous faut de la lumière. »[06:20:40]Le commando sécurisait le premier étage. Braxton réassignait ses unités.Le tireur embusqué à l’Est du Warder prenait en joue les fenêtres du cinquième étage.Sous les signaux de fumée indienne, Caïn trébucha sur le cadavre de Hamza.[06:25:21]La pénombre instilla une réminiscence fugitive à l’ancien Delta : sa capture par des soldatsserbes au Kosovo. Une cave, où il avait pu délier la corde entre ses mains, ce soldat qu’ilapercevait dans la fente d’une trappe, des débris de vases, et un interrogatoire fantasque.C’est donc lui le prisonnier…C’est donc toi qui avais ordre de tuer Viktor Drazen ?On ne va pas s’en sortir, ils sont trop nombreux, avait déploré un des hommes de Jack.Des blancs de mémoire. Puis les échos de sa propre voix.Ici Jack, vous me recevez ? J’arrive à la zone d’exfiltration, attendez-moi là-bas, avait-ildécrété à ses hommes avant de retrouver deux de ses hommes, Peltz et Illijec flotter dans larivière. Éteignez ça ! Les serbes utilisent notre radio pour nous repérer !- « Les serbes utilisent notre radio pour nous repérer ! », répéta Bauer à haute voix.- « Vous divaguez Jack, vous vous êtes évanoui pendant quelques minutes !! Il ne faut pasrester ici, vous sentez comme moi cette odeur ?! »- « Du propane », en reprenant ses assises. « Un autre clin d’œil de Radford… »Jack chassait le fédéral derrière l’issue d’où ils étaient arrivés, puis visait un spectre dansl’obscurité sans autre forme de procès. Lui tirer dessus allait peut-être lui permettre d’y voirplus clair, si cela pouvait encore être possible à ses yeux.- « Attendez !! »
  • L’étincelle excita la course impériale d’un brasier qui s’étendait sur une grande partie de lasurface des 400m² et fit exploser les vitres marquées au gaffer. Les fédéraux, la police locaux,les médias et les civils assistèrent à la détonation qui engendra un temps une lumière solairesur l’avenue. Les retombées des grains de verre touchèrent quelques-uns d’entre eux.- « Vous êtes devenu fou ?! », derrière la porte pour se protéger de la danse enflammée.- « Avec ou sans vous, je pars les retrouver ! », élucubrait Jack, les pupilles teintes par le feu.- « Mourir une fois sous les flammes, ça n’a pas suffi ?!! »Des hurlements de supplice vinrent blasphémer le crépitement du feu. Jack s’essuya la sueurle long des sourcils avec le poignet et s’élança dans l’incendie qui désolait tout sur sonpassage. Martins tenta de le retenir mais sa volonté messianique ne le dissuada pas des’enfoncer dans le brasero pour retracer la source de l’agonie.Une dizaine de mètres plus loin, sa veste céda à l’embrasement quand il aperçut une silhouetteen fœtus, éprise de spasmes de souffrance. Karamazov était ligoté, pieds et poings liés, labouche calfeutrée à l’adhésif. La corde aux chevilles disparaissait sous les effets du feu etJack lui retira d’abord l’adhésif en prenant garde de marcher entre les couloirs de flammepour ramener K. hors de ce purgatoire. Après ses ressouvenirs de Crépuscule, la fumée ledéchaina plus loin dans sa psychose, faisant culminer sa démence.- « Qu’est-ce qui est irréversible ?! », en se rappelant des derniers mots de Matters sous lebruissement du feu dans son appartement. « Non…tu es encore plus manipulé que moi ! Jen’aurais voulu jamais savoir ! Ce qui devait nous sauver… »La brûlure qui s’intensifiait au niveau du bras gauche le ramena à la réalité avant ledéchirement vocal de Karamazov, gravement atteint au cou et à la joue. Il n’était pas Matters,avait peiné à remarquer Bauer quand il aperçut un renfoncement où pénétrait l’ardent brasier.Martins et le reste de l’Agence auraient peut-être été d’avis de l’achever, comme un taureautranspercé par l’épée qu’il fallait exécuter ; mais Karamazov avait tellement d’informationsvitales que la plus intense des souffrances physiques n’aurait pas convaincu Jack de renoncer.- « Le commando sera là dans quelques secondes, je ne peux pas rester ! », regrettait ledirecteur adjoint, sur le point de demande une assistance médicale pour leur otage. « Le piègeva se refermer sur vous, toute la presse est devant, votre immunité sera marquée sur du papiermouillé !! »L’argument était sans doute valable : si Jack était arrêté par l’unité d’intervention, la presseallait se ruer sur lui et il aurait gagné tout le contraire de ce qu’il espérait, réapparaitre en hautde plusieurs contrats sur sa tête au lieu de disparaitre comme neige fond au soleil. DonovanHendersen et Alan Bauer, les pères fondateurs de la multinationale mère ne connaissaient quetrop bien cette manœuvre. Jack ignorait quelle avait été leur stratégie, mais après tout, autantse laisser prendre à la conspiration jusqu’au bout, concevait-il. Les contrats sur sa tête par leschinois, son propre gouvernement, autant de moyens de simuler sa mort et le retrancher à agiraux côtés de ceux qu’il cherchait à discréditer le plus, le zénith de la hiérarchie du complot,Old Fates.- « Je suis navré de vous avoir embarqué là-dedans », tout en posant délicatement Karamazovau seuil de l’escalier, à l’abri du feu.
  • - « Prenez les infos qu’il vous faut et partez au plus vite, laissez tomber Cassandra, Matters,tout !! Il y a des choses que vous ne souhaitez pas savoir, admettez-le enfin ! »- « Et Karamazov ? », tourmenté par la cicatrice qui sabrait le visage de Martins.- « Les secours seront là en même temps que l’unité. Je ne suis pas doué pour les adieux, etavec Slattery, tout ce que je dirais pourra être retenu contre moi. »- « J’ai déjà laissé filer James. Je ferais pas deux fois la même erreur. »- « Rien ne prouve sa culpabilité, elle a voulu vous sauver. »- « Rien ne prouve son innocence. »- « Alors vous passerez du même côté que ces tortionnaires au Kosovo, que Slattery ! »,descendant les premières marches de l’escalier. « Ne voyez pas des ficelles tirées partout pourvous cacher la seule vérité que vous reniez depuis le début : se persuader que tout le mondeest coupable pour oublier que vous faites souffrir tous ceux… »Ned Martins fut coupé par le déploiement de l’unité d’intervention quatre étages plus bas. Ilacquiesça d’un signe de la tête et considéra les plaies qui sabraient le visage de Karamazovavant de fuir pour ne pas être compromis.- « Radford aussi…voulait la grâce », écorchait Karamazov, le regard flottant, en laissantperler du sang de sa bouche.- « Tu as parlé ? »- « Je n’ai…pas eu le choix. Il est parti avec…Drakov. »- « Et Cassandra ? »- « Derrière…»- « Ils sont partis séparément, si jamais la CIA parvient à les cueillir », conjectura Bauer à lui-même. « En début de journée, tu m’as dit de demander à Cassandra pour connaître la vérité.Est-ce qu’elle est impliquée là-dedans ? »L’unité venait de dépasser le deuxième étage et Jack s’enlisait dans son obsession pourCassandra au point d’en oublier la raison qui l’avait mué à retrouver K. L’entremetteur perdaitconscience sous l’effet de la douleur, la face aussi grisée et plombée que Bauer.- « Reste avec moi ! », à genoux, le secouant par les épaules. « J’ai besoin de savoir qui est lataupe que la CIA a placé dans les services de Renseignements chinois grâce à Lu Pen Yang.Tu étais au courant de son marché avec un fournisseur américain en uranium, tu doisconnaître son nom ! Je dois savoir ! », en examinant la progression de l’unité depuis la rampequi spiralait avec l’escalier.- « Et Radford ? Tu vas…te venger ? Pour moi ? »- « Je ne peux…je n’ai plus de temps. »- « Et je ne peux…retourner dans leurs cellules. Si je te dis qui est leur taupe, est-ce que…tume délivreras ? », offrant ses dernières expirations dans une affliction plus recluse.C’était les paroles d’Alan Bauer qui résonnaient cette fois, avant que la détente n’achèveRosenberg. Mais cet homme devant toi est emmuré dans sa douleur, et il faut agir maintenant.- « Ouais… », conscient que rompre son engagement pouvait contrarier K. et le pousser àrévéler la résurrection de Bauer aux fédéraux.- « Je n’aurais plus à supporter…cette vue monotone sur le Capitole. Je vais te le dire…lenom de ton homme…la taupe…»
  • À l’équerre du quatrième étage jusqu’au cinquième, le meneur de l’unité serra le poing droit,leva trois doigts de l’autre main puis de l’index, orienta l’itinéraire à suivre à ses hommes.Martins avait pu accéder au premier niveau des travaux quand le commando passait à sahauteur. Les sept agents de terrain arpentèrent la vingtaine de marches quand ils pointèrentvainement à la chaine leur Famas sur Karamazov, appuyé à la porte qui ouvrait sur lepurgatoire.- « …dis-moi ! », ragea celui-ci de ses poumons calcinés à Jack, déjà loin devant.- « Ici Leader 2, nous avons Masri en visuel ! Faites venir les secours ! »- « Par là… »- « Ne vous fatiguez pas, on va vous sortir de là. Vous deux, restez avec lui. »- « C’est…Bauer…il est vi… »Le leader délogea la porte brutalement et fut assailli par le retour de flammes, les yeuxprotégés par son casque, le Famas bien en mains. Il n’y avait plus que les ombres de cesflammes qui gesticulaient, dans la grâce d’un ballet incendiaire qui était l’antagonisme duchaos afghan : le ciel allait s’effondrer en Occident, menaçant l’avenue de la chute del’immeuble, alors que l’abîme souterrain en Orient se propageait vers la surface des terresdésolées du complexe, qui, comme neige au soleil, était voué à disparaitre.L’azur pouvait bien dénoncer ses premières lueurs aux bulbes des flammes qui accouchaientdes fenêtres du Warder, Jack s’était évaporé comme le double qui avait péri quelques heuresplus tôt. L’incandescence n’eut raison d’aucune forme de triomphe sur lui cette fois, mais ilfut pris d’un autre ressouvenir que le feu ralluma en sa mémoire. L’absence de pouls chezGraham et Gardener inférait leur mort au Kosovo, mais Saunders…son adjudant et procheami, dont Jack n’avait pas pu s’assurer de son sort avant de le voir réapparaitre tel un fantôme,comme lui-même a pu réapparaitre aux yeux de Martins, et bientôt de Cassandra. Masriavalait peut-être ses dernières salives, mais le doute était valable : s’il survivait, que pouvait-ildire aux fédéraux ? Est-ce que Slattery le traquerait comme un de ces soviétiques à la bonneépoque, comme AE/Dune aujourd’hui ?[06:32:40]Le costume était parfaitement taillé pour un enterrement, bien que les morts, eux aussi,devaient encore sommeiller à cette heure. Une aubaine que la famille n’avait pas vouluenterrer le corps au cimetière d’Arlington. Se recueillir en face du Pentagone et à quelquespromenades de Langley, autant taper dans une ruche pleine d’abeilles. James Matters ne s’yétait recueilli qu’une fois d’ailleurs, après avoir quitté le siège aux premières loges du coupd’état de Minsk, mettant un terme officiel à l’opération Eclipse. Il avait détalé plus vite queles chiens à ses trousses pour rejoindre l’hélicoptère chargé de l’exfiltrer, et plus vite encorequ’il n’avait eu envie de détaler pour connaître la dernière exfiltration de sa vie – de sacarrière, s’il pouvait appeler ça ainsi. Avant de se crasher une centaine de mètres plus loin, cequi lui avait toutefois permis de regagner la frontière de la ville pour contacter l’ambassade, ilapercevait pour la dernière fois de sa vie Jason Morrow, l’homme qui lui avait sauvé la miseen Biélorussie. Le gouvernement ne savait pas dans quelles circonstances il était mort, mais ilétait descendu six pieds sous terre ici même, non loin de la tombe des Inconnus.
  • - « Un des seuls coins de la ville où ils ne me cherchent pas. Je me demande encore siquelqu’un me cherche vraiment, tout a l’air si désert à cette heure-ci, même avec lesmanifestants. Mais ne crois pas que je suis venu te voir par défaut. Je pars, pour longtempssûrement. Pour toujours. Je voulais cet au revoir. »Matters dévia son regard de la tombe, comme si elle le dévisageait. Sa nervosité causaquelques pics de chaleurs à la surface de son crâne rasé en portrait militaire. Il se gratta à lapointe de sa nuque de plus en plus régulièrement, et la brise qui venait déranger les feuilles duchêne à sa droite ne dissipait en rien son vertige.- « Je ne sais pas ce qui est le pire entre un adieu à sens unique, avoir la certitude qu’unepersonne est bien morte. Et puis se raccrocher à un espoir, quand quelqu’un disparait sous nosyeux sans jamais avoir la certitude de ne plus la revoir. On reste accablé par un doutelancinant. Si je creuse, est-ce que je te trouverais là en dessous ? Je sais, ma nuque me fait desmisères à force de regarder par-dessus mon épaule. J’ai parfois peur de revoir des fantômes,qu’ils soient là, derrière moi pour me juger. Est-ce que…est-ce que j’aurais dû t’empêcher departir ? Est-ce que j’aurais dû retourner sauver Morrow ? Et…et est-ce que j’aurais dû retirermon doigt de la détente ? », persécuté par ses démangeaisons, il ferma ses yeux pours’imaginer une vie apaisée, sans fuir ni chasser. « Je m’étais préparé toute la vie à ce discoursque j’ai fait à Jack. Il n’y a pas eu de haine ou de déchirement intérieur. Mais j’ai réalisé unechose, notre règle d’or : apprendre à simuler ses émotions, à rendre artificiel tout sentiment,ce qui fait de nous des machines, tout ça, que du vent. Ce qu’il faut simuler, c’est lapossibilité de ne pas en ressentir. Ce qui nous prend par le cœur, tout ça doit être archivé en sepersuadant qu’il s’agit d’un plan de notre simulation, et pouvoir dire à la fin que tout étaitplanifié d’avance. On se ment à soi-même, on se dit que le monde n’existe pas alors qu’il estlà, juste sous nos pieds. L’espionnage nous enseigne le contraire. »Il caressa la gerbe, accroupi pour éviter l’attention d’une vieille dame venue rendre visite àson défunt époux. Pendant la Guerre froide et avant, le KGB avait le talent pour recruter desarmadas de veuves qui ne sortaient que pour leurs poireaux du dimanche. Les meilleurscoupe-circuits disait-on.- « J’aime mieux croire que les morts peuvent me comprendre parce qu’ils connaissent le sensde tout ce plan ! Je pouvais pas refuser ce rôle, je devais me convaincre que c’était juste, tucomprends ?!! Je ne pouvais pas dire qui j’étais, ils m’auraient coupé la tête au crayon àpapier », dans l’amertume qu’il portait, il esquissa un sourire qui peinait à voiler l’émotion quile submergeait. « Ils auraient voulu en savoir plus que je ne sais, alors ma seule place, c’étaitailleurs, toujours ailleurs. M’enfoncer dans la neige de Minsk…j’étais si près de la patrie quiattendait tant de moi, et j’essayais de me raccrocher à l’idée que quelqu’un m’attendait là-bas.Qu’après le crash, je pouvais partir, me faire passer pour mort et traverser la frontièrebiélorusse. Qui m’aurait attendu ? Ici, au moins, j’avais ton fantôme…l’espoir que tu soisvivante, que tu me rendes vivant. J’ose espérer que toi tu savais…qu’entre nous, tout étaitsincère. L’illusion que tout était bien réel, ça n’a jamais été une illusion comme je voulaism’en convaincre », avant d’extraire une montre de sa poche pour la consulter. « Je pense quele président a fait tomber le niveau d’alerte. L’ambassade doit être excitée de m’ouvrir sesportes… »Ellen Riss. 1970-2002. Dans un paradis qui n’est pas sans retour.
  • La lecture du vers exhuma de vieux souvenirs d’un poème de Thoreau, qu’il avait appris aucours de ses études censées faire de lui un parfait produit de la culture américaine. Il croyaitqu’avec les années, certains mots s’échapperaient de sa mémoire pour ne plus y revenir, maiscertains semblaient persister dans l’inconscient comme s’ils attendaient d’être réveillés, dedevenir actifs.L’Eternité ne nous rendrait pas notre chanceEt je dois poursuivre ma route en solitaire.Conscient, hélas, qu’un jour nous a vus réunisEt que ce paradis est perdu sans retour.Ployé entre les nappes de sang qui marquaient le parquet d’un rouge tout aussi ardent qu’audernier étage, Richard Braxton colla l’index et le majeur sur le flanc du cou de Linda Radford.Il se releva avec solennité et d’un geste velléitaire du doigt, invoqua les inspecteurs boucler lepérimètre pour lancer l’enquête. L’hypothèse du meurtre prémédité ou du tir allié n’était pas àexclure, mais dans ces circonstances, les statistiques se seraient plutôt inclinées envers lathéorie de la balle perdue. Une modeste tentative d’expatriation du corps par un des agents deterrain leur permettait de temporiser jusqu’à l’arrivée des secours.- « Si c’était un expert dans l’art de maquiller les meurtres, il n’aurait pas été inculpé par lespreuves sur la mort de Kleinfeld. Il a probablement été informé pour ce qui est arrivé à sa filleavant de s’échapper », suspecta le DD-O au téléphone en traversant le carnage de la ruelleanglaise, qui assurait que le dénouement de la Guerre froide aurait été sensiblement différentsi les villes européennes avaient vu autant de nuances de rouge.- « Laissez Radford prendre la sortie des ordures, mes hommes s’occupent déjà de le pister ence moment. Vous n’aurez aucun rapport à rendre à la commission, maintenant que les oiseauxont picoré sur Brainer, les sièges républicains au Capitole seront de votre côté, ils étoufferontla disparition de Radford », gagea Alan Bauer de sa bouche poivrée de barbe.- « Qu’allez-vous en faire ? Nous ne pouvons pas repartir les mains vides sans Evans aussi. »- « Sa fille était censée le persuader de collaborer pour le procès afin que nous puissionsdéterminer ce qu’il sait exactement de Crépuscule. »Alan Bauer chemina de la portière avant de son SUV à son coffre avec une certaine prestance.Il enfourna son semi-automatique Browning dans l’affluent du dos, et d’une mallette enaluminium il préleva une seringue vide, abreuvée d’un liquide opaque. Il ne répondait que pardemi-mesures, comme si chaque mot devait avoir la saveur d’une faveur pour soninterlocuteur. Bauer savait aussi que l’Agence allait s’écrouler sous ses propres fondations etque repartir les mains vides ne pouvait pas lui faire plus de mal qu’elle n’en avait déjà fait.Cassandra avait été à portée d’Old Fates depuis l’interrogatoire de Braxton, depuis sonopération en freelance avec Jack, depuis son séjour auprès de Drakov à Minsk, alors pourquoion ne la désirait que maintenant ?Braxton n’avait que des hypothèses, il n’avait pas l’autorité de Bergman et malgré son rang,redoutait le sort de ce dernier. Il évita donc de prolonger l’intrigue, non sans tisser quelquesliens apparents. La présence des deux officiers de l’OTAN en interrogatoire avait permis deretrancher Cassandra vers le peu d’informations qu’elle pouvait vendre à la CIA : sa théoriesur les effets de nanotechnologies, les vérités bibliques que cachait Radford, et surtout salocalisation. Ainsi, Old Fates s’était servi de Cassandra pour attirer Radford, si ce n’était pasl’exact opposé.
  • - « Vous n’avez jamais vraiment voulu le mener jusqu’au procès ? Juste des aveux hein…»,embrassa Braxton, qui n’y avait vu que du feu.- « Toutes ces années, il a couvert publiquement les amnésies de Bauer au Kosovo, il aremanié avec lui une version des faits qui entrait en contradiction avec sa femme Camilla. »- « Ca n’a jamais été un secret, Radford a falsifié les rapports, mais vous pensez qu’il connaitla source de ces amnésies ? »- « Le comité Abraham avait débriefé Camilla Radford à propos de KUDESK. Elle estrevenue sur son témoignage initial, qui couvrait en premier lieu la vérité à propos del’hallucinogène. Le Sénat n’a pas mis longtemps à la discréditer, elle allait craquer et son mariallait devenir le nouveau Pinocchio publique. Le Président de la Cour a toujours soupçonné lathèse de l’assassinat, mais les Delta Force avaient subi trop de préjudices depuis Crépuscule,Jones et tous ces autres qui avaient accepté des pots-de-vin, et son départ en retraite se seraitsoldé par l’asile. On a laissé Radford en place pour se rapprocher de Bauer avec Minsk, voir sides infos pouvaient filtrer, mais ils n’ont jamais abordé le sujet des psychotropes. Bauer aréellement tout oublié avant de mourir », se résigna son parent proche.- « Qu’est-ce que ça signifie, pour le procès ? »- « Qu’il ne fait bientôt plus bon vivre à Washington. »Le DD-O se pinça la moustache sous les narines en butant sur un corps au pied des principesde Moscou. Chacun est potentiellement sous contrôle de l’adversaire, ne jamais se retournerlisait-il en se retournant, bastionné par des paramédicaux et plusieurs âmes sur le départ. Nejamais se retourner – on est jamais complètement seul.- « Que le diable prenne Washington, je continuerais de vivre dans la cité des bienheureux. »Bouche d’égout dans un monde à l’envers, la plaque de ventilation au plafond s’effondra sousle coup d’un éclaireur au grain de beauté proéminent sous l’œil, qui toucha terre la seconded’après. Deux lampes-torches croisèrent la sienne quand son bras gauche convergea vers celuiqui le suivait pour lui faire signe que la voie était libre. Le premier agent fédéral enreconnaissance, muni d’un pare-balle les salua du menton et le second fit voyagernerveusement le faisceau avant de commencer à décompter le nombre de rats qui sortaient duconduit.- « Vous êtes moins nombreux que prévu. »- « Un de vos otages est resté là-haut », expliqua l’éclaireur qui escortait Radford et Drakov.- « J’ai senti mon cul chauffer comme dans un bourbier volcanique ! », gratifia l’ex-directeurdes opérations étrangères Delta, sur le ton de la rage plutôt qu’avec la moindre texture de voixcomique. « Si un mâle passe par ici, fusillez-le. Si c’est une femme, tendez-moi le fusil ! »- « Justement, nos ordres sont précis, vous n’avez pas à le changer d’épaule M. Radford. Ilnous la faut vivante. »- « Contrairement à ma fille ! », s’excita celui-ci en poussant l’homme chargé du sale boulotd’Old Fates. « Vous avez vu la vidéo comme moi, elle a pressé sur la détente, c’est ellel’ultime sacrifice dont vous me parliez Drakov ?! »Radford éclatait comme une ampoule trop irritée, après s’être retenu dans le conduitd’évacuation qui transhumait du Warder à son immeuble voisin.
  • - « Je sais ce que vous ressentez, je jurais de faire subir le même sort à la mafia rouge après cequi est arrivé à mon fils à Minsk », compatissait Drakov d’une main sur l’épaule.- « Et vous avez obtenu réparation en éliminant mes soldats, un autre de mes sacrifices ! »- « Réparation ? C’est de ça dont il s’agit ? Une mort par une mort ? Une bien maigrepénitence… »[06:41:53]Dans les conduits, éclairé par la faible lumière de son téléphone, Jack contacta Amayapour conclure le marché en lui livrant le nom de la taupe infiltrée dans lesRenseignements chinois. Bientôt, la surveillance satellite allait prendre fin.Les deux agents fédéraux des sorties N-O du Warder étaient désaffectés de leur poste.[06:46:01]L’agent que Braxton avait mandé pour convoyer la faible garnison d’Old Fates voulaitprécipiter leur départ, mais Mikhael Drakov en décida autrement. Paupières indolentes etvertèbres pesantes, à soulever ses deux bottes lourdes comme s’il y avait entassé toute lamisère fagotée depuis la guerre, le roseau biélorusse n’avait jamais rompu. Pas même il y aquelques années de cela quand la multinationale de Bauer et Hendersen avait cherché àramasser les miettes de l’Union Soviétique, afin de garder un pied sur le marché noir enEurope de l’est et au-delà. Contrôler l’information sur la course à l’armement, les fuites duprojet Pluie Noire, la gestion du nucléaire lors de Crépuscule puis des nanotechnologiespendant Eclipse…La longue chasse de la CIA pour coincer Drakov après le coup d’Etat deMinsk n’était pas seulement un moyen de se reconnecter aux actualités du marché noir, oupour Old Fates, de tenir leur homme en laisse. Elle perpétrait surtout le fait, aux yeux dumonde, que Drakov ne pouvait pas collaborer de son plein gré avec eux car opposé auxidéologies occidentales. Un pur produit de la désinformation d’Old Fates, qui avait toujourseu une confiance inébranlable en lui, sans jamais avoir à lui demander quelque réparation.- « Vous pensiez que les embargos, c’était une expérience nouvelle pour moi ? », enchaina-t-ilau chauve qui refusait de se décrisper. « Un blizzard aux proportions bibliques, Barbarossaavait dépouillé Minsk jusqu’au satin des isoloirs d’église. Tous mes contacts communistesavaient été déportés ou tués, je ne savais plus à qui me rallier », épousseta Drakov d’un gestefumeux de la main. « Les juifs ? Les morts ? Pire, les nazis ? Peu avant ma majorité, j’aicroisé la route d’un homme plus poilu que le ballet qui me servait à chasser les rats. Unhomme qui a pu fédérer plusieurs partisans en vue de la résistance, quelqu’un sans passé, maisqui savait au moins comment rationner les vivres. »- « Un informateur… »- « On passait entre les lignes nazis, on ne demandait rien de plus. Jusqu’à ce qu’il engage uneopération tactique soutenue par les soviétiques, peu avant la libération de la ville. Nos onglescraquelaient sous le froid. On s’est occupé d’importer plusieurs caisses de vodka, réchaufferles cœurs pour les plus solitaires d’entre nous », transpercé par un frisson qui traversait lestemps. « Et j’étais solitaire, mais cet homme, Sefarim…», en sentant son souvenir si présentqu’il pouvait le palper. « Il n’avait pas eu de mal à mettre dans son lit une petite réfugiée, pasmon genre, mais une belle perle...Bref, ces caisses nous servaient à couvrir le trafic d’armesenvoyées par les soviétiques. Un échange de bons procédés pour y vendre notre âme, àl’Armée rouge. Mais notre position a été compromise par les allemands. »
  • Personne n’osait briser le froid sibérien amené par le tranchant rauque de Drakov, venucongédier la canicule de l’aube. L’un des agents fédéraux craignait cependant que leurposition ne soit compromise par la rotation des effectifs et l’encerclement de la presse autourde l’immeuble. Il acquiesça par un mugissement que personne ne remarqua à part l’éclaireurau grain de beauté. Après avoir remis la grille de ventilation, il se dirigea vers le couloirmoquetté où régnait un silence funéraire. Ce silence que Drakov n’aimait pas parce qu’ilsavait qu’il pouvait augurer le pire, parce que les silences de cathédrales qu’il avait connu nelaissaient que peu perdurer le recueillement.- « Je voulais juste me réchauffer le cœur et je suis sorti de notre planque, à découvert ivremort. Quelques ricochets de balles plus tard, la fille, Thalia, elle ne respirait plus, pas plus quetous ces nazis qui venaient découvrir notre fosse », comme une diseuse de bonne aventure, ilconcentra son regard sur la paume de sa main droite dont il déployait les stigmates. « Sefarimm’a ramené dans notre planque, il a retiré la porte de ses montants, m’a forcé à m’y allongerpuis m’a chevillé les mains d’un clou qui doit encore garder les traces de ma chair. Personnen’a bougé pendant qu’il me bouchait le nez d’une main, et me plongeait sa bouteille de vodkaau fin fond de la gorge de l’autre. Je me suis réveillé des jours plus tard dans un monastèreorthodoxe avec une infirmière à la place de mes camarades. Et l’Armée rouge qui paradaitdans les décombres dehors. Qui paradait si gaiement que le sourire de l’un d’eux paraissaitdéchirer ses joues. Sefarim… »À l’embouchure du couloir, le groupe se divisa comme si la rivière suivait son cours. Drakovd’un côté et Radford de l’autre, chacun assisté par un homme de Braxton et un de Bauer, alorsque l’hélicoptère venait éclairer l’allée cafardeuse par la puissance de ses phares. Il flânait siprès que les hélices auraient pu ventiler cette pesanteur glaçante qui les étouffait, plaquant sesombres chinoises sur des murs où valsaient à tour de rôle ombres et lumières.- « Il était des leurs depuis le début… »- « Nos chemins se séparent ici », jugea bon de préciser l’agent fédéral à son collègue sansêtre entendu. Il rapatria Radford jusqu’au fond du couloir vierge de toute présence passée.- « Un scab comme on les appelait, enrôlé par l’Armée pour échapper au peloton d’exécutionqui frappait à la porte des mafieux. Un satané héros pour ses descendants qui ont assassinémon fils. La pénitence, elle se situe dans la soif, dans l’ivresse, jusqu’à ce que votre corps nevous supporte plus », récita le biélorusse à la peau rongée par ses immenses rides faciales, endistançant l’homme qu’il avait rallié à la cause d’Old Fates. « On perd le sens des réalités, eton en redemande. Ces germes-là, qui vous torturent à jamais, ils sont pires que votre talion.Le manque. C’est que la vie répare la mort. »Radford devint lui-même une ombre chinoise, bagnard qu’on emmenait de force à l’exil quidû disperser sa voix au loin pour se faire encore entendre.- « Qui êtes-vous ?! », à Drakov, doublé par les échos des hélices.- « L’homme à la gauche de Dieu. »Le vieux n’avait pas fait tout ce chemin pour une leçon de catéchisme, supposait Radford encherchant un contexte à ces mots. Le credo aurait été parfait pour ses dernières paroles,incrustées sur la pierre tombale d’un narcissique qui avait caché son jeu. Et sa vraieallégeance peut-être. Mais Mikhael Drakov avait le souffle profond, assez pour enterrerd’autres assoiffés de pouvoir avant de mourir. « L’homme à la gauche de Dieu… », se
  • murmura Radford, qui pensait à celui qui siégeait à sa droite. « Un triomphe sur les ennemis,le triomphe du Christ sur la mort ? ». Et le procès du Christ, songea-t-il, à quoi faisait-ilréférence ? Le procès que Radford avait déserté, ou peut-être celui que Jack allait traverser ?La condamnation, l’exécution, puis la ressuscitation…il n’avait que partiellement la clé pourrésoudre l’équation à travers le sort de Bauer, revenu des morts à Minsk après de longuessecondes passées sous un lac gelé, sauvé par Cassandra. Puis revenu des morts encoreaujourd’hui. Celui qui gribouille leurs chèques ne manque pas d’égo, considéra le chauve àpropos du mercenaire d’Old Fates qui n’avait probablement jamais connu son employeur. LaCIA n’en savait pas plus, le nom de multinationale-mère n’était sans doute qu’unépouvantail ; et pourtant, ces mêmes mots lâchés par Drakov avaient été prononcés parSlattery devant son antagoniste russe, qui s’y connaissait en légendes et histoires de fantômes.La course de l’œil ondulait d’un espace à l’autre de la plaque de ventilation pour s’assurer quela pièce avait été désertée. La grille échoua ensuite une seconde fois quand Cassandra seglissa félinement jusqu’au lieu de rendez-vous quitté quelques secondes plus tôt, aussigracieuse avec ses talons qu’un chat en équilibre avant de sortir ses griffes.Certaines choses sont irréversibles, et je dois aller jusqu’au bout. Le réquisitoire que Mattersavait prononcé s’imposait maintenant en mémoire pour Jack aussi perceptiblement qu’ils’était imposé à ses tympans quand il écoutait la scène depuis la ruelle. Il en partageait aussi,en partie, le parcours dantesque de son clone assassiné, la peau brièvement brûlée au bras etau visage par le feu qu’il avait déclenché. Le sang perlait autant que la sueur et Jack était prisà des accès de claustrophobie. L’expérience était dantesque, c’était le mot, il s’enfonçait versles Enfers pour mieux accéder au salut. Le conduit de ventilation se courbait en entonnoirsous ses yeux, comme le couloir d’un vieux film expressionniste qui débouchait sur une portemicroscopique. Un rat de laboratoire, voilà ce qu’il pensait être, en gesticulant en mimeenfermé dans sa cage de verre invisible.Cassandra parvenait à l’embouchure du couloir, redoutant une apparition comme dans uneattraction de train-fantôme. Les sens en alerte, l’arme au poing, elle poursuivait l’alléecafardeuse que Radford avait passée quelques secondes plus tôt.« D’où est-ce que je viens ? Où…vais-je ? », se susurra Jack à lui-même, estampé de pertes demémoire fugitives, s’effaçant à mesure qu’il s’efforçait de regagner ses souvenirs. Et je doisaller jusqu’au bout. « Cassandra... », tu devais te rapprocher de moi hein ? Tu t’es jouée demoi, juste pour ta désinformation. Minsk, l’instant lui revenait quand le conduit arrivait à sonterme. Il confrontait Cassandra quand la pluie battait son plein. Tu as le choix, avait scandé ledouble de Jack avant d’être assassiné à bout portant. Je n’ai pas eu le choix, se défendaitCassandra à Minsk après la déception. D’un côté comme de l’autre, Jack avait été déçu par lesdeux alliés de l’unité en freelance qu’il avait monté pour planquer Radford et démasquer OldFates. Les picotements lui faisaient maintenant l’effet de coups de poignards dans la nuque etle dos. D’un côté comme de l’autre, vers la fumée qui se propageait dans le conduit depuis lecinquième étage, puis l’ouverture qui le menait là où Cassandra venait juste de fouler le pied,il se sentait déjà condamné. Il déniait la vérité la plus amère qu’il avait à accepter : assumerqu’il connaissait enfin toute la vérité et que cela ne l’avait pas guéri, pas plus qu’une fin quine justifiait pas les moyens. Il comprenait que ses prétextes étaient futiles, qu’on avait injectéen lui une drogue à un moment ou un autre pour le persuader qu’il avait perdu la raison. Ildevait néanmoins en avoir le cœur net, se persuader que ce dernier délire n’en était pas un.
  • - « Je n’en crois pas un mot », s’essouffla-t-il dans le paroxysme du dédoublement. Cesmêmes mots qu’il avait eus à l’égard de Cassandra quand elle sanglotait ses quatre véritéspour prouver son innocence à Minsk : Tu dois me croire.Planté au milieu de l’allée cafardeuse, Jack discernait plus qu’une ombre chinoise à sonextrémité, la silhouette était camouflée dans l’entrebâillement de la porte et pourtantreconnaissable entre mille. Cassandra.- « …vous rendre immédiatement », requérait un porte-parole de l’unité d’intervention aumégaphone, laissant croire aux médias qu’ils gardaient la situation sous contrôle.Les lucioles des hélicoptères serpentaient entre les fenêtres du couloir, presque si un pythontalonnait Jack, aux pupilles rétractées d’un nouveau-né qui découvrait l’intensité du jour.- « …pète, vous devez vous rendre immédiatement », entendait-on depuis l’étage, non sansvoiler l’agitation d’une foule qui s’excitait du jour levant comme devant une éclipse lunaire.[06:59:57][06:59:58][06:59:59][07:00]Caïn perdait le pouls de l’afghan qui l’avait escorté aux portes de l’antichambre quandl’antenne-relais qui supportait la batterie anti-aérienne croulait sous son poids. On lui auraitoffert l’éternité qu’il n’aurait pas réagi à la menace, mais les cris des derniers rescapés quin’avaient pas évacué ranimèrent son instinct de survie. Le soldat avait bien tenté d’en savoirplus sur l’effondrement du complexe mais son pachtoune était encore trop rudimentaire, et aufond, il n’ignorait pas ce qui avait causé le frisson terrestre. Hendersen avait dû enclencherl’autodestruction de son sanctuaire, décidé à le laisser mourir lentement sans en éliminer sesoccupants. Hendersen voulait être retrouvé, sans que son feu d’artifice ne ressemble trop àune manœuvre de guerre. En apercevant une ouverture dans l’enclos miné qui avait fait plusde victimes que le mur de Berlin, Caïn se précipita vers l’issue pour éviter l’explosion de labatterie anti-aérienne, qui emporta avec elle un camion kaki local. Désormais, le sang sableuxperlait aussi plus épais que la sueur caniculaire. Aussitôt, une silhouette au-delà du grillages’évadait vers les confins du désert, en marge des survivants qui montaient à l’arrière d’uncamion. Hendersen l’attendait, comme perché au promontoire d’une mer asséchée, cela sanscesser d’amuser la souris qui le chassait jusqu’à son essoufflement.L’escalier en spirale attisait les vertiges de Jack, dont la transpiration vibrante ne manquaitpas de faire savoir à Cassandra qu’elle était poursuivie de près. Des fédéraux ? Des hommesde Radford ? Elle mourrait d’envie de s’emmurer dans les nuances de l’obscurité poursurprendre son pisteur, mais chaque seconde passée à tergiverser l’éloignait de sa cible.Radford ne s’intéressait qu’aux informations de Karamazov, sans doute un pacte communpassé après Minsk, déduit-elle. C’était bon signe, il devait encore ignorer ce qui était arrivé àsa fille, sinon il ne lui aurait pas laissé une chance de s’échapper.
  • Il n’était pas trop tard pour prendre le premier avion vers l’étranger avant que Radfordn’apprenne la vérité, mais Cassandra ne pouvait se satisfaire d’une liberté illusoire. Dans lechamp de vision de Jack pendant l’espace d’une seconde, elle emprunta intuitivement la portede service au premier étage. Elle n’avait pas vu Radford s’y aventurer mais savait qu’il nepouvait prendre le risque de parcourir le rez-de-chaussée puisque tous les accès au soldevaient avoir été condamnés.- « Cassandra ! », frémissait Jack avec véhémence, bientôt à terme de ce labyrinthe absurdequi le voyait escalader des escaliers pour en redescendre d’autres ensuite.Il ne savait pas ce qu’il espérait en criant son nom, regagner son retard en attirant sonattention probablement, et pourtant, secrètement il espérait ne jamais pouvoir la rattraper. Ilespérait la méconnaitre encore. Cassandra parvenait aux escaliers métalliques de secours àl’opposé de ceux du Warder, où elle se trouvait avec Martins à leur arrivée. Une BuickLacrosse grise crissait des pneus en narguant, avec la fumée, les allées et venues des pharesdes hélicoptères, qui s’immisçaient jusqu’à l’avenue négligée par les fédéraux. Elle sauta par-delà la rouille pour atterrir sur les ordures avant leur ramassage et, balayant les possibilitéstout autour, se précipita vers la Honda sportive qui se présentait à elle.Le dénouement était prévisible, et plutôt que d’en imiter la stratégie jusqu’à la rampeextérieure, Jack fonçait vers la fenêtre qui donnait sur l’avenue où la CIA s’était déployée etd’un coup de gâchette, brisa la vitre pour sauter dans le vide sans en connaitre le point dechute. Le genou craqua sèchement, l’empêchant nullement de rejoindre sa voiture garée unbloc plus loin, au moment où Cassandra parvenait à démarrer la Honda après avoir neutralisél’alarme antivol. Jack chancelait davantage désormais, avec une douleur au genou que ladrogue anesthésiait à peine.Même s’il avait encore de la peine à garder sa concentration, la moto fut au moins un indicesonore pour lui permettre de poursuivre sa filature. Il prit la rue perpendiculaire à l’avenue duWarder quand les pompiers éteignirent le feu à l’étage. Karamazov fut poussé à l’arrièred’une ambulance sous l’étroite surveillance des fédéraux. Puis le crépuscule fit son œuvrederrière les toisons de pierre qui étreignaient le Musée de l’espionnage.[07:05:12]Le papillon butinait le néon qui crépitait imperceptiblement comme du morse dans le placardà balai. Les cernes creusés par la fatigue et les années de cafés dilués à la liqueur, l’agent desécurité au crâne rasé philosophait sur ce maigre divertissement entre deux gorgées caféinées.À défaut de se distraire par les huit écrans de surveillance, pour la plupart figés sur descouloirs de bureaucrates et arrière-cours prenant la rosée du matin, il tachait d’y trouver unréconfort avec son assistant affecté à la surveillance du hall d’entrée.- « Quatrième nuit qu’il est posé ici sans battre de l’aile », s’évadant dans sa métaphysique del’ennui avec un accent russe corsé. « Tu crois qu’il grave les jours passés dans ce trou àpapillons ? Je sais pas si ces machins ont une conscience ou quoi, mais sérieusement, à quoi ilpeut penser ? Des souvenirs des vies antérieures ? Calculer sa stratégie de défense… »- « Il se d’mande sûrement à quoi on pense pendant qu’tu passes tes nuits le cul sur cettechaise », totalement désintéressé, rivé sur le guichet de l’écran 2 qui s’animait.- « J’ai un salaire. Et une conscience. Propre. Contrairement à lui. »- « Pour c’que ça te sert… »
  • L’herbe taillée de l’arrière-cour sud perdait quelques gouttes de rosée matinale sous les pasd’une unité d’intervention officieuse qui descendait le muret haut par une corde. Chaussures,pantalons, veste et cagoule noires, bien que le camouflage ne concordait plus beaucoup avecla brume lumineuse qui s’impatientait. L’angle mort était parfait. L’écran 7 manquait le cœurde l’action, et l’unité, composée de quatre individus connaissait au millimètre le champvisible de chacune des caméras qui présentaient une menace.Slattery s’était félicité de son cheval de Troie. Aucun cadeau n’était un geste gratuit etd’ailleurs, il se méfiait fermement de ceux qui en offraient. Envoyer Zan Yanaka par la courde graviers de derrière pour le faire entrer discrètement dans l’ambassade était une manœuvreintéressée. Les micros auraient été détectés, mais pas les caméras miniatures implantées dansles boutons de chemise. Le temps que le chef de la mission diplomatique ne le remarque, lecontre-espion aura déjà justifié sa violation d’ambassade. La Maison Blanche acceptait déjàde lever les charges sur l’attentat dans la baie de Chesapeake, et leur apporter Yanaka enoffrande sur l’autel devait taire les plus protestataires parmi les russes.- « Il vous fallait aussi les croissants?! Votre machine crache plus de paperasse qu’un séquoiapassé à la scie. Vérifiez les formalités de l’extradition avec l’ambassade du Japon ! »Frank Capra fit valser quelques feuilles volantes dans l’interstice du guichet cloisonné par unevitre. Il savait que l’ambassade russe résistait à avaler la pilule et qu’il devait d’abord recevoirle droit d’entrée du chef de mission, ce qui allait être chose faite.- « Votre président aurait préféré le pendre en haut de l’obélisque, incorrect ? », prononça leguichetier avec une maitrise moyenne de la langue, hachée par son accent rocailleux.- « C’est dire à quel point nous vous servons Yanaka sur un plateau d’argent. La CourSuprême renonce aux poursuites de l’attaque sous-marine, Logan ne veut pas vous impliquerdans un procès olympien parce que les yakuza vous pointent du doigt. C’est un raccourci pourvous et pour nous, et ça économise le papier à long terme. »- « Des matriochkas diplomatiques, hmm…», d’un soupir putride que le russe avait retenutrop longtemps durant sa garde nocturne.Si Capra restait officieusement sous la responsabilité de la CIA, il s’était engagé avec lacouverture d’un délégué du Département d’État dont l’autorité dépassait de loin l’Agence. Ilgribouilla trois signatures et parapha l’accord tout en inspectant le grand escalier d’ébène ornéd’un tapis rouge impérial. Les hommes qu’il avait à sa disposition pour escorter le yakuzaoccultaient bien chaque seconde le passage du hall à l’étage où les expatriés tuaient le temps.Mais Capra voulait avoir la certitude intime que son vieil ami était bien vivant – ou d’unecertaine manière bien mort – la certitude intime qu’il était devenu ce que Slattery jurait lamain sur la Bible. Autrefois à la Cellule anti-terroriste de Washington, on les appelait « Sonnyet Ricardo », quand ce n’était pas « Tango et Cash ». Mais c’était du passé, en forçant lapression sur le stylo pendant qu’il marquait sa dernière signature, d’une pointe d’encre quisemblait aussi saillante qu’une lame.- « Le bateau sain et sauf est à l’ancre. », verbifia d’après un vers de Walt Whitman un despions de Slattery infiltré dans l’ambassade, qui s’était absenté pour fumer sa cigarette et fairepasser le mot.- « L’unité passera par le plan sud-ouest jusqu’à l’étage après la fin de la ronde dans troisminutes », rapporta Caughley au contre-espion après avoir fait la traduction du message.
  • - « La taupe est sortie du terrier, pas plus simple comme code ? », chuchota un subalterneassigné à la surveillance vidéo, depuis un van similaire à celui que Braxton avait dépêché auMusée de l’espionnage.- « Capitaine, ô mon capitaine. » Slattery exultait devant la grille principale, armé de sesjumelles. « Il arrive. Seconde équipe en place, je ne veux pas un bruissement de feuilles avantque la grille ne soit ouverte à son passage. »- « Le timing est parfait. Même la cuisson de dinde de ma mère n’est pas aussi… »L’austérité implacable de son supérieur coupa à Caughley l’envie de conclure sa phrase. Il nese serait pas permis ce genre de remarque mais la nervosité lui faisait perdre ses moyens. Aufond de lui, il avait cette intuition que Slattery devait être terrifié pour la première fois de savie à l’idée de rater son coup. Mais le Successeur ne laissait transparaitre aucune émotion,c’était même s’il pouvait gober une mouche en plein vol l’instant suivant. Le verre de seslunettes pouvait presque éclater sous la rigidité de son regard et il en oubliait que sa boucheasséchée criait au manque de cigarette.La Lincoln Sedan noire arpentait la Wisconsin Avenue en ronronnant. Les vitres étaientteintées mais à la lecture de la plaque, Slattery avait aussitôt compris que Nate Sorensen enoccupait la banquette arrière. Comme un gamin prêt à allumer la mèche de son premier feud’artifice, Slattery en perdait sa salive au moment de donner le signal, raclant le fond de sagorge pour repousser la sécheresse. La grille de l’ambassade se déployait.- « Attendez… », repoussait-il depuis la surveillance vidéo à l’intérieur du van, tandis que laSedan avançait au point de patinage. « Et…voiture 1, enclenchez l’interception ! »Un crossover noir Mercury s’engagea sous la poussée d’une pédale qui démangeait à sonconducteur, puis s’immisça dans le couloir créé entre le portail de gauche et la Sedan.Sorensen glissa d’un bout à l’autre de sa banquette et sans crier à l’illumination du génie,réalisa aussitôt que les fédéraux en avaient après lui, car autrement les autorités russesauraient refermé leur piège, venant en sens inverse. Le sergent de la police avait enfin graisséla patte de la CIA, ce qui était loin d’être à son propre désavantage pensait-il : il se sentaitrassuré à l’idée qu’en territoire hostile, après l’échec de Valajdopov et la paranoïa des russesdepuis qu’il possédait leur principal holding énergétique, les fédéraux sortaient leur cortège.- « C’est bon. Ouvrez les portes », à son chauffeur, qui avait relâché l’embrayage.- « À nous de jouer ! », fouetta Slattery d’une voix plus engagée que jamais.Épaulé par Caughley et un troisième agent, Slattery descendit du véhicule en gonflant le torselorsqu’il s’accrocha à l’angle de la portière coulissante pour prendre de l’impulsion. Cuirasséd’un veston gris sous le gilet pare-balle, qu’il enfilait moins souvent qu’il ne changeait demarque de cigarette, le contre-espion traversa la rue et trottait vers les portes du paradis,quand Sorensen se manifesta à l’opposé du crossover.- « Nate Sorensen, vous êtes en état d’arrestation pour homicide volontaire en la personne deKurtwood Brainer, pour tentative de corruption, pour détournement et extorsion de fonds deplusieurs sociétés-écran au Moyen-Orient, pour atteinte aux secrets de la défense. Et enfinpour atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation avec acte de trahison et d’espionnage auservice des renseignements russes, sous le nom de code AE/Dune. »
  • [07:11:53]Pendant le récital, Caughley assista l’autre agent pour contraindre Sorensen à s’agenouiller enle tenant par les épaules puis à le positionner à plat ventre, tout en lui tenant le poignet gauchepour y enfiler ses menottes.- « Vous avez le droit de garder le silence, dans le cas contraire, tout ce que vous direz pourraêtre retenu contre vous », sentencia finalement Slattery, qui n’avait eu que peu l’occasion desortir de son bureau pour procéder à une arrestation en grandes pompes.- « Homicide volontaire ? Qu’est-ce que… ?! Et acte de trahison ?! », flirtant avec le bitumependant que le soleil se levait au-delà du drapeau flottant de la Fédération de Russie.- « Vous ne niez pas pour tout le reste ? Vous avez mâché mon travail plus que je nel’espérais », alors que le chauffeur était plaqué contre le capot de la Sedan.- « Le russe, Valajdopov, il se cache là-dedans c’est ça ?? Je me suis fait harceler, torturer parce fou, interrogez-le ! Quoi, le président veut enterrer la hache de guerre et trouve un boucémissaire plutôt que de heurter les russes ? Je…je veux mon avocat ! On ne parlera pas deperpétuité, et…et je sais des choses !! »AE/Dune n’avait pas soulevé l’ombre d’un soupçon pour le condamné. Dans la confusion, ilsupposait que ses années d’activité parmi les conglomérats russes se retournaient contre lui,que quelqu’un voulait l’évincer de la direction. Que les charges ne pouvaient pas tenirlongtemps, mais qu’il s’agissait simplement de lui faire perdre toute crédibilité pour lui faireperdre par la même occasion ses parts dans sa société d’investissement. Que quelqu’unvoulait empêcher la faillite du marché énergétique peu à peu annexé par Old Fates.- « Je ne sais même pas par où commencer », regrettait presque le contre-espion derrière sondos en se grattant la narine. « L’opération avortée sur le paquebot nous avait bien mis la puceà l’oreille. Les lieux étaient infectés de récidivistes russes, des puces sur un chien de quartier.Vous n’y étiez pas mais…le gala a été honoré sous votre présidence, et compte tenu de ce quiest arrivé à votre levée de fonds, Dana Dern n’est pas partie les poches si pleines. »Comme des abeilles attirées par le miel que Slattery laissait couler, l’équipe de surveillancesoutenue par deux diplomates et leur protection rapprochée dépeuplaient l’ambassade. C’étaità peine si l’armada russe ne retroussait pas ses manches pour parader le menton dur devant lesfédéraux qui venaient de franchir leur rideau de fer.Au même moment, l’unité d’intervention marchait sur des œufs. Des œufs étendus sur le fild’un rasoir. En funambules parfaits, ils félinaient d’une gouttière verticale jusqu’au corridordu premier étage ouvert sur le jardin central.Capra était recalé du guichet après ce coup dans la ruche. Le peu d’agents de sécurité qu’ilrestait se seraient bien occupés de son cas, mais heureuse coïncidence ou non, Zan Yanaka etses geôliers privés encombraient le passage, laissant le champ libre à Capra pour rejoindrel’étage à pas de velours.
  • - « La filiation entre vous et un lituanien surnommé Serpico était la pierre angulaire de monraisonnement pour démasquer l’agent dormant que je traquais depuis des années. Au mêmemoment, vous grattez le dos du Washington Post, qui décide de remonter à la source desdétournements de fonds au Moyen-Orient. De causes en conséquences, le meurtre de DavidKleinfeld, que je ne peux encore additionner aux chefs d’inculpation, mais je pourrais presquene pas en tenir rigueur. Seulement…Brainer a été retrouvé lapidé entre temps, le gros titreidéal que vous recherchiez pour couvrir les falsifications des chiffres sur la rente russe. »Pendant que Slattery s’assécha, Caughley partait à la rencontre des diplomates pour gagner deprécieuses secondes en les caressant au sens du poil.- « Vous êtes sur la propriété de l’ambassade russe et il n’y a aucune intervention qui puissese passer de notre voix ! », s’indigna l’un d’eux à Slattery comme si Caughley n’existait pas.- « En quoi aurais-je une quelconque influence là-dessus ?!! », s’exclamait Sorensen.- « Quoi de mieux que le Bureau de l’influence stratégique pour falsifier ces informations afinde couvrir le marché noir, rediriger les actions sur le cours du marché énergétique, amorcer leconsensus au Moyen-Orient depuis la crise…Fut un temps je suspectais Masri, mais aumieux, il devait desservir vos intérêts sans le savoir. Par mesure de décence à l’égard duCongrès, les rares médias hors de votre champ d’action n’allaient pas publier dans l’immédiatles éléments fiscaux qui vous menaçaient. »L’as du contre-espionnage était pourtant loin de pouvoir retracer l’organigrammed’informateurs prêts à démasquer Sorensen. Cooper au Post était renseigné par Newell, lui-même renseigné par Brainer, ce que le contre-espion ignorait encore. Brainer par l’émir Nazr,et l’émir tenait ses informations sur Idéon de Donovan Hendersen.- « Monsieur, vous ne nous laissez pas le choix d’en référer à Moscou et d… »Slattery aurait prêté plus d’attention à un bruissement de feuille, et en leur direction, leva toutjuste le nez appesanti par ses lunettes avant de recadrer son gibier, dont la sueur faisaitpresque fondre le bitume.- « Expliquez-moi pourquoi j’ai programmé la dissolution du consortium au Moyen-Orient ? »- « À long terme, cela profitera aux russes, tant sur le marché des armes que sur celui dupétrole. C’est l’évidence inhérente à cette logique : vous, les russes, peu importe, il estprobable que vous ayez fourni les renseignements sur ce consortium pour attiser la curiositédu Washington Post, car même si les résultats de fraude vous mettaient en danger, l’ensembledu Grand Orient était sécurisé. Il vous suffisait de soulever le tapis au dernier moment pourévincer la vérité sur les extorsions grâce au scandale sur la mort d’un Représentant. »Caughley attira le regard de Slattery et percuta deux fois de l’index sur son poignet pour luirappeler que l’heure tournait. L’unité secrète s’était infiltrée à l’étage et même si le contre-espion devait poursuivre sa diversion parfaite pour occuper les diplomates, il devait éviter detrahir ses intentions. Était-il pour autant certain que ses hommes s’en étaient tirés ? Même s’ilse méprenait quant à la genèse des informations connues par le Washington Post, divulguéespar Hendersen pour faire plonger Sorensen, la piste tenait debout, et c’est ce que bien d’autresavaient cru avant lui : ces informations provenaient des russes. Compte tenu de l’état deparanoïa provoqué par le donateur au sein du marché énergétique russe, la place vacantelaissée après le départ du consortium au Moyen-Orient pouvait bien continuer de profiter à lamultinationale-mère Old Fates, laissant croire qu’elle s’était retirée.
  • Capra endossa le rôle d’éclaireur pour informer l’unité du champ de vision des camérasqu’elle devait contourner. L’équipe se divisait en deux pour prendre à revers la circonférencedes appartements à l’étage. Les diplomates qui n’étaient ni en bas ni dehors étaient cloitrésdans leur chambre, et l’unité de Slattery n’eut aucun mal à se caméléoner derrière les murslorsque certains erraient d’un couloir à un autre.Au moment où les russes arrivaient aux portes de leur cité, Slattery inclina vaguement le frontpour leur offrir le minimum syndical d’excuse, puis dénatura ses traditions vocales d’unesorte de réjouissance courtoise pour calmer le dialogue. L’ambassadeur avait aussitôt reconnuSorensen, emmené de l’autre côté de la rue, mais la délicatesse de la position dans laquelle ilétait à cause de Valajdopov lui fit ravaler sa salive. Le contre-espion savait qu’en lui forçantla main sur un sujet si sensible, l’ambassadeur allait lui aussi faire preuve de courtoisie et niertoute relation avec Sorensen.[07:17:22]Sur son 31, Yanaka réajusta son col double boutonné où les techniciens de la CIAavaient implanté deux caméras miniatures d’un champ de vision total de 150 degrés.Robert Wise, Robert Wise, se répétait Matters pour prendre corps avec son personnage.Après le départ de Capra, Carrell assurait l’intérim pour livrer Yanaka aux russes[07:21:55]Si Caïn avait d’abord été attiré dans les profondeurs d’une caverne en pleine nuit, c’était dansl’immensité du désert qu’il retrouvait Hendersen, à la lueur d’un ciel crépitant de chaleur quipouvait bientôt refléter le sable orangé.- « Comment tu pouvais savoir que j’allais en sortir ?! », tempêta Caïn comme un enfantcolérique en traversant des décombres d’un des quatre miradors.Le complexe s’était entièrement effondré sur lui-même et le soldat n’avait pas tardé àcomprendre que son ancien mentor avait enclenché son autodestruction pour en effacer toutetrace. Exactement comme il l’avait fait à son propre sujet dix ans plus tôt après son suicideprésumé depuis les locaux du FBI.- « J’aurais voulu te poser la même question après avoir été poussé dans le vide. Mais tu ne lesavais pas », soupesa Donovan Hendersen, en succédant à un silence pour en préluder unautre. « Tu voulais me voir mort. Un fratricide. »Au milieu de l’abime inachevé, laissant désoler quelques fissures et cercueils de terre toutautour de lui, Caïn sentait ses jambes s’accabler davantage à chaque seconde. Ils paraissaientêtre les deux derniers survivants d’une humanité parvenue à sa perte, rongés par le sang et lafatigue, livrés à leurs plus simples pulsions.- « Qu’est-ce que tu as fait… »- « Tu es le dernier. Ou le premier, tout dépend du point de vue. »- « Le dernier quoi ? »- « Le dernier des Pathogènes. »
  • Les diplomates russes tenaient autant à sectoriser les limites de l’ambassade qu’un enfant quitraçait sa ligne de démarcation à la craie. Plutôt que de faire tanguer la corde à linge, ilsavaient demandé aux fédéraux de rester en retrait quelques blocs plus loin avant que lasituation ne s’éclaircisse. Par pure provocation, Slattery et Sorensen s’installèrent à l’arrièrede la Lincoln perquisitionnée, dont l’agent fédéral à l’avant perpétua le ronronnement.- « La propre femme de Brainer a mentionné un détail significatif », se languissait leSuccesseur en moulant ses omoplates sur le cuir de la banquette. « Son mari avait découvertune ascendance entre vous et une multinationale avant de disparaitre, peu après vous avoir vu.Il se trouve que Valajdopov, car oui, il est passé par mes fourneaux, a confirmé votre politiquede fer sur les lobbys énergétiques moscovites. »Sous ses moutures, il loucha jusqu’au second portique fermé de l’ambassade, qui menaitjusqu’à l’arrière-cour. Toujours aucun signe de son unité, bien que Capra ait confirmé laprésence de leur cible. La rigueur de l’ambassadeur pour les procédures remémora à Slatteryce voyage qu’il avait fait en Pologne, où il visita le parc national du Bialowieza, à cheval avecla Biélorussie. Une démarcation entre deux zones, là où ils étaient en ce moment, comprenait-il. À cheval entre deux éthiques, deux transgressions : arrêter Sorensen en le faisant passerpour la taupe et s’en accorder le mérite. Après tant de revers, c’est bien ce qu’il lui restait demieux, le mérite.- « Une dernière chose, si vous me permettez d’apprécier le plaisir de la rhétorique. Lesmicros sont coupés, alors entre vous et moi M. Sorensen, puis-je savoir où vous étiez il y aquatre ans au mois de décembre ? »- « Sous le sapin, avec votre femme », rétorqua-t-il les menottes aux mains d’un ton maussadequi n’effleurait pas le moins du monde l’estime de Slattery.- « Les fêtes du calendrier julien à Washington peut-être, mais vous et moi, nous savons oùvous avez chanté vos kolyadki. Les épicéas du Bialowieza ? Les plus beaux du pays aux yeuxbleus, vous en convenez ? »- « Monsieur, l’action s’achève dans une minute, aucun signe de notre cible », lui siffla-t-ondans l’oreillette. « Faut-il se préparer à annuler ? »Le Successeur refoula cette pensée et retourna prendre la mesure du soleil de l’aube, presqueà se mordre les lèvres de vouloir grimper cette grille pour finir le travail. Avant de faireclaquer la portière, il ne prêta pas plus d’attention à Sorensen qu’une fourmi sous son pied.- « Vous savez que votre taupe est toujours dehors ! Je devrais être partout à la fois.L’omniscience même ! Vous pourrez dépeupler la terre que vous ne trouverez pas votrepaix. Vous m’entendez ?! », la portière claquée au nez, sans freiner sa plaidoirie. « Un coupmonté…quand le Congrès aura découvert la vérité, il ne restera plus rien à renseigner dansvos services de renseignements ! Votre taupe, du sable au creux de votre main !! »L’expression d’œil de Moscou ne convenait pas assez à la situation dans laquelle se trouvaitJames Matters, l’oreille collée à la porte aux motifs incrustés qui rappelait l’artisanat russe dudébut du 20èmesiècle. L’entrebâillement laissait filtrer les vapeurs de rumeurs rapportées parl’ambassadeur, mais Matters n’avait jamais foulé le pied à Moscou, avait-il seulementrecherché une familiarité inconnue à Minsk. Sauf que la Biélorussie, ce n’était pas la Russie,et la frontière poudrée de blanc se voulait aussi épaisse que la différence entre des congéspayés paradisiaques et un camp de travail forcé.
  • Il apprenait de deux hommes qui parlaient le russe qu’un avocat avait été envoyé en terrainneutre près de Langley, afin d’entamer des négociations après l’échec de Valajdopov, mettantle Kremlin au pied du mur : soit il fallait laisser la CIA poursuivre sa manœuvre et arrêterNate Sorensen pour que celui-ci écope théoriquement du meurtre de Brainer ; soit le moindreroseau dans les roues de l’Agence allait la pousser à inculper Valajdopov. Le tableau étaitclair pour Matters, une riposte était envisageable des deux côtés dès l’étincelle allumée par lamort du président des Représentants. Restait à savoir ce que Slattery mijotait, pour qui ilsouhaitait faire pencher la balance, et sa présence à quelques grilles d’ici n’augurait rien debon. Quelque part, Sorensen atteignait encore son objectif : semer la paranoïa dans les rangsrusses, et en l’occurrence, la semer chez James Matters.- « Monsieur Wise », l’interpella Konstantin, l’agent de sécurité venu le chercher pour ledépart, le surprenant sur le vif en pleine tentative d’espionnage aux portes.Robert Wise, West Side Story…même durant son pèlerinage jusqu’à sa terre d’accueil,Matters gardait le nom d’un occidental. Les services secrets russes ne souhaitaient pas attirerles soupçons lors de son émigration, c’est pourquoi ils avaient préféré lui laisser une identitéaméricaine jusqu’en territoire sûr, dans un des pays satellites.Évasif à évader, il demeura silencieux et acquiesça distinctement. Il se retourna de quelquesdegrés vers le bureau pour donner le sentiment de s’assurer qu’il n’avait rien oublié.Pertinemment conscient qu’il n’y avait rien à oublier. Il fut escorté dans une longue galerieprincière flattée par une large broderie au sol rouge et or, ainsi qu’une tapisserie qui répliquaitles influences décoratives d’un tsar du siècle dernier. L’arme dans l’étui de l’agent à la trained’une cinquantaine de centimètres derrière lui, il ne la perdait pas de vue.Capra savait qu’il lui restait un répertoire de prétextes plus ou moins convaincants en cas ded’interpellation, dont celui du besoin pressant avec des toilettes impossibles à trouver. Lescaméras étaient braquées sur lui et il feignait régulièrement d’être agacé par une envie fictivequ’il ne pouvait assouvir.- « L’exfiltration se complique à chaque seconde », assénait-on à Slattery dehors.La broderie amortissait la résonnance des talons de Konstantin mais suffisait pourtant à avertirCapra de la présence d’un rôdeur. Plutôt que de s’éclipser hâtivement, il consigna aucommando réduit de rester en retrait et poursuivit sa quête d’une démarche suffisammentemprunte de confiance pour n’éveiller aucune suspicion. Bien que sa mère l’eut nommé Franken référence au cinéaste par une sorte de cruauté amusée, Capra n’avait rien des années 1950et héritait davantage des scandinaves à la peau blanche, les cernes plombées et les yeux bleusfroids comme une rivière d’hiver. Les années d’alcoolisme l’avaient peut-être privé dequelques cheveux et avaient assombri son teint, mais sa mémoire n’avait jamais flanché. Ens’avançant au même rythme que les deux hommes au bout de la galerie, Capra se sentait prêtà croiser le fer dans une joute qu’il avait longtemps attendu. L’agent de sécurité, Konstantin,ne l’intéressait pas, mais cet homme…au crâne rasé, à la barbe brune autour de la bouche,pouvait-il reconnaitre en lui quelque chose de familier ?
  • Et dans ces yeux froids comme une rivière d’hiver, Matters pouvait-il déceler quelque chose ?Les deux hommes ne s’étaient pas vus depuis près de huit ans, peu après la démission deCapra le jour de l’opération Crépuscule, alors comment pouvaient-ils encore se reconnaitre ?La seconde où ils se croisèrent dura une éternité, poussant à la retraite leur mémoire, rendantvain tout effort de reconnaissance. Puis quand ils se firent dos l’un et l’autre, quand aucun nerésista à la tentation orphique, James Matters savait autant que Frank Capra. À l’époque où ilsfaisaient équipe, ils auraient pu se reconnaitre dans le noir complet, les mains bandées et labouche bâillonnée. Ce n’était pas un crâne rasé ou une barbe, aussi réelle semblait-elle quiallait égarer cette intime conviction, et Slattery ne devait pas l’ignorer en l’envoyant ici.Avant même d’atteindre l’embranchement de la galerie à la suivante en perpendiculaire,Matters freina la cadence et s’empara de l’arme dans l’étui de l’agent, le frappant ensuite d’uncoup de crosse doublé d’une percussion du coude au visage, et du genou au ventre. Konstantinà terre, Capra engagea seul la poursuite, conscient qu’il ne pouvait pas entraîner les deuxagents de terrain en attente près des escaliers qui menaient à l’étage supérieur.- « James ! », cria impulsivement Capra pour alerter les hommes de Slattery, forcés d’esquiverla trajectoire de la cible en prenant l’escalier adjacent.Celui qui prétendait désormais s’appeler Robert Wise concourait à l’ascension la plus rapidede ces marches tout en vérifiant le chargeur de l’arme. Capra accusait une vingtaine de mètresde retard depuis que ses poumons épongeaient toutes sortes de liqueurs. Au second niveau,Matters s’échappa le long d’une nouvelle galerie et fit irruption dans le bureau d’un diplomateen séjour, dont le large balcon de pierre débouchait sur l’arrière-cour. Il barricada la porteavec un fauteuil daté de la révolution bolchévique au moment où l’unité gagnait le corridor,lézardant hors du champ des caméras avec trop peu de conviction.Le chargeur, toujours chargé de deux balles. Le cran de sécurité ? Déjà enlevé. Le balcon ? Lachute pouvait être fatale. Le bureau attenant ? On l’encerclait probablement déjà. Descendrepar la gouttière, avertir la sécurité de l’intrusion ? C’était trop tard, les caméras avaient filmél’agression et même si l’ambassadeur pouvait fermer les yeux sur son geste, son extractionpouvait être repoussée de plusieurs jours. Les placards à balai de Guantanamo ? Qu’est-cequ’il lui restait comme option ? Le balcon, évalua-t-il une seconde fois ? Fatal peut-être, et ilfinirait en garde à vue. Capra tentait de débrayer la poignée dorée en vain, et le commando futcontraint de déloger la porte à coups de pieds, quand bien même ils pouvaient mettre en périlleur infiltration. Slattery n’allait pas accepter de repartir les mains vides et c’était eux quiseraient voués à finir au goulag s’ils ne ramenaient pas la taupe par tous les moyens. Deuxballes, estima Matters, en comprenant également que le gouvernement ne pouvait pas lesoutenir en cas de conflit à balles réelles, malgré la violation territoriale.- « Alpha-Echo, restez prêt à cueillir le suspect au sud de l’arrière-cour ! », risqua le leader ducommando cagoulé au reste de son unité.- « Il est armé, on ne peut pas risquer un échange de tir !! »- « Cette mission n’est pas sous votre commandement M. Capra. Évacuez les lieux le plus vitepossible ! »Slattery aussi paraissait manquer d’oxygène dans ses poumons quand il écumait furieusementdes lèvres, à mesure que l’infiltration semblait compromise.
  • - « Que quelqu’un s’occupe d’ouvrir cette grille ! », rageait-il la limite du périmètre del’ambassade, en vibrant d’anxiété aussi distinctement que son portable au même instant.« Slattery. Qui est-ce ? »- « Alan Bauer. Dites-moi que vous portez l’immigré sur la pointe des pieds ? »- « C’est compromis, c’est lui qui risque de finir sur la pointe des pieds la corde au cou. »AE/Dune tentait d’identifier tout tireur isolé qui pouvait l’atteindre depuis les murets quicerclaient la cour de graviers. La porte allait être délogée d’une seconde à l’autre, et même sila milice de l’ambassade surprenait le commando, Matters allait devoir raser les murs de tropprès pour éviter une balle perdue. Et comme les murs avaient des oreilles…Capra…il n’étaitplus fiché en tant qu’agent gouvernemental, la CIA avait dû trouver un subterfuge pour enfaire leur chien de garde ici, interpréta AE/Dune.- « Vous aurez quand même votre couronne de lauriers. Je vous ai livré Sorensen sur duvelours pour le faire publiquement passer pour votre taupe. Le sort de Matters ne vous affectepas, qu’il soit mort ou vivant, vous avez fini par mettre la main sur votre coupable. »Capra avait ignoré les directives en se rendant dans le bureau attenant. Il négocia en vain avecune femme de ménage pour l’empêcher de cafarder, mais le raffut sans cesse plus intense ducommando instilla plus de panique qu’autre chose. Matters foula un pied sur le balcon, l’armelui glissait bientôt des mains à cause de la sueur. Une toute autre sueur que celle qu’il avaitsecrété pendant le procès de Yanaka à cause de la fournaise d’été.- « Ce n’est pas un prix à payer suffisant pour lui… », avisa Roger Slattery, époumoné.En parlant de corde au cou, le contre-espion s’était affranchi de la sienne pendant que sa proiede toujours était pendue comme le parfait appât pour arrêter également Nate Sorensen. Lemarché passé avec Alan Bauer était sans vices : offrir Sorensen à la CIA, affublé de toutes lescharges qu’il pouvait craindre, afin de l’exclure d’Old Fates et de l’OIS sans risquer qu’il nefasse appel. En un mot, sur le long terme, trouver le bouc émissaire parfait à la ruine planifiéedu système occidental. Une utopie avait toujours pensé Slattery, Bauer voulait redistribuer lesrichesses mondiales et mettre un terme à l’impérialisme américain de l’après-guerre. Lecontre-espion n’avait aucune vue d’ensemble, et s’amusait juste du fait que Bergman était unvirus obsolète pour décrédibiliser les vertus de l’Agence. En retour, tout le monde féliciteraitSlattery de son filet de pêche bien garni, l’arrestation tant rêvée, le laissant vaquer à uneretraite méritée. Bauer lui demandait juste d’hameçonner AE/Dune par la porte de derrière, entoute officiosité, éviter l’attention des médias, une comparution devant la Commission…- « Vous avez retiré le dernier des diamants russes de votre jardin Roger. Je ne sais même pascomment vous avez su que c’était lui, mais j’apprécie votre assentiment de l’envoyer àGuantanamo avec autant de discrétion que Viktor Drazen il y a quelques années. »En réalité, la discrétion n’était pas vraiment de mise puisque l’ambassade devenait unevéritable théière en ébullition. Capra, le commando, Matters, la sécurité qui s’activait, lesdiplomates qui se concertaient avec Moscou. Et puis Caughley, discret comme un chat noirdevant des pleins phares, qui signalait que Capra avait été repéré.- « Un suspect comme un autre à l’origine », confessa Slattery au téléphone en perdant lacigarette à laquelle il se cramponnait comme un chapelet. « Ce qui l’a trahit était cetteopération dans notre base sous-marine. Il pensait que seuls votre…Jack Bauer », se corrigeant
  • après hésitation. «…et Cassandra Evans étaient impliqués. Mais il ignorait que Ned Martinsétait dans le coup, lui aussi. »Après avoir récupéré les informations à la base de la CIA, Matters ne pensait pas que lessoupçons pouvaient se tourner sur lui. Cest pourquoi après la mort présumé de Jack, même sion pouvait suspecter sa disparition suite à son débriefing, rien ne le reliait aux russes. Il s’étaitainsi dirigé tête baissée vers l’ambassade, plutôt focalisé sur la menace que représentaient lesyakuza que celle de la CIA. Et pourtant, Slattery était déjà prêt à le cueillir…- « C’est Martins lui-même qui m’a fait part de ses doutes à propos de cette histoired’échantillon. À propos de notre contact sur place aussi, Huggins, que Jack devait retrouver »,poursuivait sans souffle le contre-espion.Tout s’accélérait trop vite pour Matters, nauséeux comme s’il devait rattraper un train enmarche censé l’envoyer dans le lieu qu’il maudissait le plus. Puis y avait-il un seul lieu qu’ilne pouvait pas maudire, un foyer dont il ait réellement rêvé un jour ? Quelque part, quelquechose qui ne lui prouvait pas qu’il fût encore en train de fuir. Comme si Ulysse avait oubliéson passé à Ithaque, sa famille, qu’il avait erré des années sans savoir pourquoi et sans savoiroù revenir. Matters ignorait pourquoi cette analogie lui venait en mémoire, c’était peut-être cenom qui résonnait une dernière fois en son esprit, Robert Wise, West Side Story. Passerd’ouest en est, d’est en ouest. East Side Story. Transfuge, un mot qui résonnait en lui commeune épée de Damoclès, voilà la seule utopie qu’il pouvait encore se permettre. Mais ce mot-làlui rappelait trop qu’il parlait encore d’une fuite. Fuir au-delà, mais au-delà de quoi ?, enreposant sa main droite moite sur les ornements de pierre du balcon, cherchant la force dehisser sa main armée jusqu’à sa tempe.- « Quand Matters a quitté Yanaka, quand il a décidé de trahir le camp des yakuza pour venirrejoindre la CIA, jusque-là tout était du théâtre ? La carte du patriotisme ? »- « Nous faire croire que son berceau était l’Amérique. Je savais que Yanaka avait sesconnections avec les russes à ce moment. Une seule chose n’a pas tourné rond dans le plan deMatters : Cassandra Evans ne devait pas craquer sous la pression en parlant de ce qui s’étaitpassé dans cette base. La taupe présente à Minsk il y a 4 ans ? L’info n’aurait pas dû filtrer, sije ne lui avais pas mis la pression. »- « Matters a trop fait confiance à cette femme… », suspendait en allégations Alan Bauer.- « Et j’avais planté la graine parfaite dans la base sous-marine : je savais qu’il y avait là-basdes renseignements qui captivaient les russes. J’ai délibérément envoyé Matters sur place,sous prétexte qu’il devait estimer si Evans voulait doubler l’Agence, puis estimer moi-mêmesa réaction. Je les ai tous les deux utilisés à mon avantage : comme prévu, il s’est éclipsé ducomplexe avec les renseignements photographiés, d’après elle, et sans transmettrel’échantillon. Ce jeu sophistique avait une autre logique intrinsèque. J’ai laissé croire quetoute mon énergie était consacrée à Serpico, et j’ai refermé l’étau pour l’empêcher de quitterle pays. La taupe n’allait pas prendre le risque de l’aéroport privé, et l’ambassade lui semblaitun luxe à se permettre pour la raison évidente que les échantillons en sa possession nepouvaient l’incriminer de quoi que ce soit. Votre leurre, une idée brillante… », se rassuraitencore Slattery au gré des gémissements de l’alerte qui sonnait à l’intérieur de l’ambassade.En justifiant ainsi des actes délibérées et anticipés à la perfection, Slattery entendait serassurer et se distraire de son impuissance actuelle. Il lui fallait maintenir l’ego pourcontrebalancer la réalité qui le hantait : ne pas attraper Matters et perdre la valeur du mérite.
  • Une partie du commando se préparait à l’extraction depuis la cour mais leurs mouvementsétaient limités à cause des déplacements imprévus de la sécurité. Un groupe de quatre agentsde sécurité russes réveillaient leur collègue évanoui puis se déplaçaient en chœurs jusqu’ausecond étage. La porte du bureau où s’était exilée la taupe abandonnait peu à peu touterésistance, pendant que Capra partait se rendre pour ralentir la sécurité.- « Les russes ont toujours cru à cette histoire d’échantillons sanguins pour activer SombresSoleils, leur information la plus précieuse, une chimère. J’ai joué le jeu jusqu’au bout, mêmeSorensen ignorait comment utiliser les pathogènes…que tout se passait dans leurscerveaux… », alors que Matters enracinait le canon de l’arme sur sa tempe gauche. « Lesencéphalogrammes, des tracés qui ont en commun avec vos détecteurs de mensonges. L’encrede l’organisme, de tout ce qui nous rend humain. La coordination des mouvements… »,prologua Bauer, dont Slattery ne pouvait que sentir la tessiture trop parfaite et assagie de savoix, sans concevoir où il pouvait se trouver.Le doigt caressait la détente, la tempe prenait le sceau du canon tandis que l’exilé au départmontait sur la balustrade de pierre.- « L’activité du cœur, des poumons… », poétisait-il encore.Les yeux clos, Matters humait la brise éphémère, et expirait aussi profondément que sespoumons lui en laissait la possibilité, déjà étouffés par le rythme cardiaque qui ventilaitcomme s’il risquait une attaque avant même de chuter dans le vide.- « Les hémisphères, avec nos émotions. »La sueur était telle sur les joues de James Matters qu’on la confondait avec les larmes quis’échappaient de ses yeux, plus happé par la crainte d’être arrêté que par celle de mourir.En plus d’avoir été trompé par Cassandra, qui avait fait part de ses suspicions à la CIA encherchant à sauver sa peau et celle de Jack, Matters aurait été illusionné par Ellen Riss.D’après les spéculations fantasques de Slattery, celle-ci devait séduire Jack lors de l’opérationAurore Boréale, mais sa mort précipitée sur un cargo en France avait poussé ses employeurs àla remplacer par quelqu’un d’autre : Cassandra Evans. Les deux femmes ne se sont jamaispréoccupées de Matters comme il s’en soulageait, mais n’existaient que pour Jack. Cette idée,bien que purement insupportable aux yeux de Matters avait pourtant assez germée pouréveiller en lui le courage d’appuyer sur la détente, une fois devant le clone de Jack. Cette idéeallait-elle pour autant exhumer le courage pour appuyer maintenant sur la détente, devant sonpropre destin ? Une alternative à Ellen Riss, c’était pour cette raison que Cassandra fascinaittant Alan Bauer et qu’il avait sciemment élaboré un plan pour l’attirer auprès d’Old Fates.Mikhael Drakov, membre de la multinationale, avait programmé l’arrestation de Radford àl’Agence jusqu’à sa mort simulée puis son exfiltration, l’écartant du procès sur les failles del’après Crépuscule. Cassandra n’avait qu’à rejoindre le train en marche, devenir la parfaitetransfuge, dire à l’Agence ce qu’elle voulait entendre tout en ruminant sa fuite avec Radfordet Jack. Bien qu’Old Fates aurait pu l’enlever des années durant, Alan Bauer temporisaitjusqu’à ce jour afin d’observer ses réactions, notamment face à l’existence d’AE/Dune. Il sefélicitait aussi des théories qu’elle avançait à la CIA à propos des pertes de mémoire de Jack.Et autant que Slattery songeait à son face-à-face avec la taupe, le père d’Old Fates songeait àson face-à-face avec cet objet irrésistible du désir que Cassandra était à ses yeux.
  • - « Et enfin les facultés intellectuelles, agir selon notre désir. »La gravitation poussait le dernier diamant russe vers la tombe plus qu’il ne l’avait jamaisressenti auparavant, magnétisé par l’allée aux graviers avec une pesanteur extrême.L’équilibre d’un funambule, à cheval entre deux transgressions qui se jouaient à la force dusouffle matinal. Celle d’une vie où il serait privé de ses gestes, privilèges, et facultés, emmenévers une lente mort cérébrale, où seule la torture pouvait lui laisser un arrière-goût de ce quecela signifiait de vivre. Et celle d’une mort qui pouvait peut-être faire revivre sa renommée,lui laisser le doute sur ce qu’il pensait avoir accompli, lui accorder une dernière jouissancedans la pulsion de mort qui l’envahissait. Le doigt et la détente ne faisaient plus qu’un,conciliant ces deux milieux hétérogènes, dont la ligne de démarcation devenait de plus en plusévidente pour James Matters. L’alarme, les coups dans la porte, les clameurs de l’enceinte,tout se dissipait, tout s’abandonnait à l’évanescence.La porte fut enfoncée par le leader du commando au moment où Capra fut interpellé. La cibleétait à bonne portée pour le tireur, qui tenait en joue son 9mm silencieux d’urgence pour cequi semblait justement être un cas d’urgence. Les hommes de Slattery étaient déjà dans latransgression et ne se laissaient pas enivrer par les sifflements du vent quand le responsable del’unité appuya sur la détente, à l’unisson avec James Matters, à l’issue de sa délibération. Lepremier tir percuta l’épaule gauche de la taupe avec une avance infime sur la salve dusuicidaire. Quand Matters s’était décidé à concrétiser sa tentative, la balle qui devait parcourirson cerveau avait naturellement dérivée, dès lors que l’épaule et le bras avaient dévié de leuraxe à cause de la perforation creusée en haut de l’omoplate. Faute d’avoir pu coordonner letir, la balle pénétra par le flanc du squelette crânien et s’échappa par l’orbite gauche.Quelques centièmes de seconde plus tard, avant même que le leader de l’unité ne pût spéculersur la réussite ou non du tir de Matters, il s’empressa de se rendre sur le balcon avec l’élandramatique d’une tragédie grecque. Le corps jonchait l’allée de graviers, comme unemarionnette jetée après trop d’années d’usage. Une chute de deux étages, mais peut-être pasaussi mortelle que le funambule ne l’avait espéré. De son visage ensanglanté transparaissaitsurtout la blessure plus épaisse que toutes les autres depuis son orbite gauche. Le sang versaitdepuis cette source et coagulait comme si la lourde pesanteur venait l’affecter. Slattery avaitcoupé court à la conversation quand il eut un aperçu médiocre de l’envolée de sa taupe,incapable de dire plus qu’un autre si elle lui avait été fatale. Même si l’œil droit demeuraitintact, James Matters fut incapable de capter la moindre lueur, comme si son âme s’évertuait àne pas quitter un corps paralysé et perdu à tout jamais. Il recracha sèchement del’hémoglobine avec l’instinct d’un marin qui survivait à une noyade, puis tenta de vaincre lagravité en soulevant sa dernière paupière. Mais l’effort était plus compliqué que de sedéplacer avec un boulet aux chevilles, et Matters n’entendait que les pas sur les graviers, sanspouvoir dire de quelle nature ils étaient.Slattery aussi était rongé par cette tentation orphique de se retourner et aller se coller à lagrille dans une ultime supplication. Tendre les mains et ramener sa taupe jusqu’à lui, voilà dequoi étaient faites les ruines de son fantasme. Mais il aurait été démasqué par les caméras etse serait rendu aussi coupable que Sorensen. La surveillance ne fermait pas l’œil de la caméra,et bien que le commando pu se réunir au complet dans l’arrière-cour, notamment par unedescente en rappel depuis le second étage, ils étaient plantés en plein milieu du champ. Ils semobilisaient pour traîner leur suspect un peu plus loin dans la boue, alors que la sécurité allaitarriver à leur niveau, et s’efforçaient d’accorder les dernières grâces du contre-espion.
  • - « Comment on sort d’ici ?!! », s’entretenaient-ils entre eux par-delà l’alarme.- « Comme on est entrés ! »Slattery n’en discerna pas un mot, tout s’abandonnait encore à l’évanescence. Ses résolutionss’envolaient à la même cadence que ses rêves. Il se tenait au seuil de la porte de pampres enacier, à implorer dans un grand deuil un simple contact humain avec l’homme qui lui avaitsouri au nez toutes ces années. La caméra plongeante devait fixer curieusement le contre-espion, semblable à ces endeuillées italiennes prises par d’intenses crises de marche funèbre.Qu’il gratta encore son trophée et le vernis à la couleur de l’or pouvait s’émietter et s’envoleraux délires du vent. Il immisça sa main droite aux travers de la grille pour palper sa taupel’espace d’une microseconde, mais le commando se rassemblait pour la faire passer au-delàd’un mur qui se déformait désormais en rempart. Et la sécurité russe réduisait l’écart àchacune de ces microsecondes. Un rire nerveux, épileptique, cancérigène toucha Slattery, qui,du point de vue de Matters – du moins ce qu’il restait de son œil semi clos – était condamnéderrière ses barreaux. La place du fou et l’homme qui en rit.[07:37:46]21 grammes devaient faire la différence pour hisser James Matters au-delà du mur.Dans l’évasion, il fut drainé entre quelques pins noirs et une terrasse de lys blancs.Après avoir fait le tour de la capitale pour écarter toute filature, les sbires d’Alan Bauerétaient au point de rendez-vous avec Radford.Jack se raccrochait à la centaine de mètres de retard derrière la moto de Cassandra. Lemoteur avec cylindres en V l’emportait sur le silence de l’aube, facilitant la traque.[07:42:29]Caïn aussi portait le masque de l’endeuillé. C’était tout juste si un buisson d’amarante avaitpu le perturber, et il n’en était rien. Une steppe aurait été une bénédiction, mais il n’y avaitque le désert et ses traces de pas. Le désert et ce qu’il avait recraché. Le monde s’était fissurésous eux et ils se tenaient debout, séparés d’une dizaine de mètres dans leur duel. Hendersensavait que son ancien protégé aurait tiré le premier et il n’était pas là pour l’en dissuader. Unechambre mortuaire à ciel ouvert, épongé par les entrailles arides de l’Afghanistan. Mais pourCaïn, qu’était-ce tout cela, si ce n’était le sanctuaire de l’oubli ?- « Regarde devant toi. Qu’est-ce que tu peux voir ? »- « Rien. Un aperçu du néant. »- « De l’espoir. Des possibilités. Une infinité de sentiers », surenchérissait Hendersen, les brasqui gesticulaient comme une boussole déréglée. « Une route de la soie, voilà ce que t’as tracéOld Fates. »- « Une route vers quoi ? »- « La direction du département de Sorensen. Ce qui fera de toi un membre privilégié d’OldFates. Les fonds qui ont été approvisionnés sur ton compte pour échapper à la cour martiale,d’où venaient-ils à ton avis ? »- « Ta route de la soie ? Je comprends mieux pourquoi tu m’as assigné au procès Vechnika, autémoignage de Jack Bauer. On avait les pieds sur la même marelle lui et moi. »
  • Le soldat dépouillait la transpiration frontale avec son avant-bras. Aéré par le marcel blancenfoncé à l’intérieur de son treillis militaire, il n’en était pas moins malade de profondesnausées dues à la chaleur. En la matière, l’expérience d’Hendersen prévalait sur la sienne. Saconquête de l’Est avait été amorcée dès la guerre froide, soupçonna Caïn, en comprenant quele projet des pathogènes devait dater d’Eisenhower. Une conquête idéologique ? Old Fatesprônait une idéologie libérale pourtant éloignée de la fièvre capitaliste et anticommuniste desannées 1960. Si Hendersen espérait contaminer le Moyen-Orient de sa philosophie, commentexpliquer qu’ici subsistait toujours l’influence de l’impérialisme américain ? Minuteman…aurait-il lancé une frappe à grande échelle sur ces pays en se servant de mon cerveau ?La reconstruction. Réorienter les relations internationales, la valeur des richesses…Unefrappe synchronisée ? Caïn médusait les éclats brillants aux pieds de son alter ego quand ilréalisa que celui-ci parlait dans le vide :- « Le père de Bauer a créé avec moi la multinationale, c’est lui qui a proposé de faire de sonfils le premier pathogène à sa naissance. J’avais les connexions, lui les ressources. Il avait lecoude posé sur la Banque Mondiale. Il murmurait à l’oreille des chevaux. »- « Woods, McNamara, ces hommes, le père de Bauer était l’homme de l’ombre ? »- « Il a influé sur la reconstruction de l’après-guerre. Des après-guerres. De celle enAfghanistan. Si l’empire romain n’avait pas inventé les détournements de fonds… »- « Un voleur pacifique, c’est comme ça que tu veux me corrompre ? »- « Ton père aurait eu le même jugement. Un juriste, c’est ce qu’il nous fallait, mais un juristeavec ses failles », exilant l’air en pointant de la main les fissures dans la terre. « Il n’en étaitpas à sa première femme à ta naissance. Et ce n’était pas une affaire. L’autre enfant aurait puêtre aussi illégitime que toi. »- « T’as inventé tout ça… », fendant l’entre-sourcils sur le ton d’une certitude si assuréequ’elle ne pouvait que cacher un doute accablant.- « Ca explique mieux ses absences non ? Tu étais le pathogène qu’il nous manquait. Il étaitpartagé entre deux vies. Et n’ose pas faire du sentimental maintenant, toi ou ta mère, vousn’avez manqué de rien. Les trois autres pathogènes ont vécu dans des éprouvettes », imageal’ancien directeur de la DIA, sans oser parler de la séquestration à vie de trois hommes dèsleur naissance. « Nés au mauvais endroit, au mauvais moment. Notre assurance que SombresSoleils restait opérationnel grâce à leurs encéphalogrammes. Il y avait juste toi et Jack Bauer,libres tels deux oiseaux migrateurs. »La brise paraissait fissurer plus encore les dalles granulées sous les pieds de Caïn, mais cen’était qu’un tour de son imagination. Son esprit vacillait plus qu’il ne l’avait jamais fait aumoment où la Terre s’était arrêtée de tourner. Et il aurait préféré tourner encore avec elle,avancer plus loin dans son périple, la faire tourner comme un rongeur dans sa roue jusqu’àl’essoufflement. Caïn était essoufflé. C’était peut-être pour cela que tout s’était figé d’uncoup, qu’il n’y avait plus que lui et le titulaire de son destin dans une antichambre qui n’avaitrien d’une route de la soie.- « Vous étiez notre héritage », pacifia Hendersen en poursuivant son récit. « Pour Bauer, leschoses ont mal tourné au Kosovo, il reste des pointillés à son histoire. Bergman l’a mis enrelation avec une femme qui avait un passé commun avec lui. La mèche était humide, ça n’apas pris. La CIA a cuisiné cette femme aujourd’hui, elle aussi spécule sur Bauer. »
  • Avant de s’engager auprès de l’armée, Caïn suivait encore de près les activités en freelance deJack et Cassandra, mais sa promotion accélérée sur le terrain l’avait empêché de faireclairement connaissance avec elle. En le sentant distrait, Hendersen resta évasif à ce sujet.Aucun intérêt à expliquer qu’il se servait de Radford pour enivrer Cassandra vers Old Fates.Elle était, à cet instant, à quelques rues du Lincoln Mémorial, un train de retard derrièreRadford, et malgré les imprévus du scénario – la mort prématurée de Linda Radford, savengeance qu’elle ruminait –, elle continuait d’avancer vers la carotte qu’on lui tendait.Hendersen n’était pas dupe, beaucoup d’efforts pour une seule personne, qui avait peut-êtredit la vérité à la CIA en ignorant si Bauer se souvenait ou non du Kosovo. Mais il se consolaità l’idée que Caïn avait un instinct de survie comparable à l’ancien Delta. Qu’il allait s’en tirervivant du désert, et qu’en cela, l’héritage pouvait perdurer.- « Même depuis ta tombe…», débrida Caïn en renouvelant le revers de son avant-bras sur sonfront, non sans contenir le ressentiment qui l’exaltait de plus en plus, « …tu continuais de memanipuler pour que je sois là aujourd’hui. Face à toi. Pour m’asseoir sur le siège de l’OIS, unsiège que je cherchais à renverser depuis plus de trois ans. »- « Le roi peut tomber mais le royaume s’en remettra. Si tu n’acceptes pas de contrôler lesressources de l’OIS pour effacer toutes les preuves qui te lient à moi, aux informations qui ontété transmises par l’émir Nazr et qui t’ont aidé à faire plonger Sorensen, les conséquencesseront lourdes. Tu écoperas avec lui de toutes les retombées médiatiques de l’après SombresSoleils, de la révélation et dissolution de la Coalition. Tu étais dans la même pièce que FrankBergman au moment de sa mort, et il y a des témoins…on en jugera que tu voulais prendre saplace à la tête de la Coalition en l’assassinant. Les chasseurs retrouveront mon corps ici danspeu de temps, et toi en train de prendre la fuite. Qu’est-ce que tout le monde va conclurehein ?! Un coup d’Etat pour me renverser ! »Caïn s’effondra à genoux et posa son empreinte sur les paillettes de sable rugueuses, le regardqui criait sa détresse silencieuse, déchiré, à blâmer la terre, ou quelque chose qui s’y trouvaitenfoui. Hendersen attendait une réaction, s’approcha de deux pas puis garda du recul.- « Qu’est-ce que ça veut dire… »- « Ca veut dire une chose Danny : tu es maintenant à la tête de l’OIS, et tu tiendras legouvernail d’Old Fates. Si tu t’en tiens à tes convictions, ton utopie de révéler la vérité sur nosactes au monde entier…alors tu seras enterré avec moi. Ou tu peux décider de tout dissimulercomme Sorensen l’a fait, de rendre ce monde meilleur en perpétuant nos idéaux, te préserverd’une injustice. »Le soldat aurait mieux aimé mourir, traduisaient ses yeux, et emporter même l’autre dans latombe. Si Hendersen en venait à quitter ce monde, Caïn devenait aussitôt le ventriloquederrière Old Fates. Pouvait-il démanteler cette… « Multinationale », puisque c’était ainsiqu’on l’appelait pour se cacher la réalité ? En aurait-il même envie ? Quelque part, ilsouhaitait à jamais négliger la question.- « Tout à l’heure, je parlais de décence de venir me voir à l’hôpital, mais ça n’a rien à voiravec de la décence. La tentation et sa peur. Quand ton père était sur son lit de mort et toi à sonchevet, son fils, celui de son premier mariage voulait venir le voir. Comme vous ne deviez pasvous rencontrer, l’œil de la Providence sur de beaux billets verts l’en a dissuadé », continuaitHendersen en faisant crépiter la sècheresse de ses mots comme des flammes.
  • La chemise blanche, qui avait viré au beige, vira cette fois au rouge pour Caïn. Un taureaudans une arène ouverte. C’était un jeu de provocation et de tentation, et comment y résister ?Hendersen voulait le pousser au meurtre, et c’était assouvir un instinct pour en assurer unautre : celui de sa propre survie. Lui, Matters, Sorensen, quelle différence y avait-il ?L’innocence était une notion aussi flottante qu’un grain de sable au milieu de la tempête.- « Un fils bien plus illégitime hein ? », achevait Hendersen en lui tendant la pomme del’aversion. « Le plus ironique, c’est que lui aussi, il eut une carrière quelconque en tant quejuriste. Un bel héritage, un domino qui en entraine un au…»La bête chargea aussitôt et se laissa gagner par la fièvre qui le dépossédait de toute raisondans une transe pulsionnelle. Il plaqua Hendersen au sol exactement comme un dominocausait la chute du suivant. Exactement comme il avait provoqué sa chute du haut del’immeuble fédéral il y a des années. Caïn en fit son martyre en alternant droites et gauches deses poings gonflés, puis lui saisit la gorge sans aucun autre plan que de le faire taire à jamais.Le dominé n’abdiqua pas si facilement et frappa Caïn à l’angle de la nuque avec le tranchantde la main. Libéré de l’étreinte, il recula pour reprendre sa respiration et essuya un nouvelenchainement du soldat dans un corps à corps spiralesque. La rapidité, la créativité, la fougueface aux techniques de défenses du senior. Il ne devait pas être à la tête du secteur de laDéfense pour rien, et malgré la soixantaine d’années qu’il accusait, il résistait aux manœuvresdu soldat pendant quelques secondes sans perdre l’équilibre.L’un et l’autre furent vite contaminés par le sang, et ils se rapprochèrent dangereusementd’une crevasse en contrebas. Caïn profita d’un instant d’étourdissement de son adversairepour lui saisir le bras, lui briser l’articulation du coude et le refouler d’un coup de piedcritique au ventre. La chemise beige et rouge déchirée, Hendersen commençait littéralement àmordre la poussière quand le soldat lui enfonça la tête dans le sable par les cheveux. Ill’étouffa par son bras droit enroulé autour du cou, et appuya sa paume gauche sur le coudeopposé afin de consolider l’étreinte. Hendersen se raidissait comme un serpent pris deconvulsions et déchirait le sable avec ses ongles dans son désespoir. Sans cesser de sedébattre, il griffait Caïn jusqu’au sang au niveau de son mollet, alors que le soldat bloquait lesdeux épaules de son adversaire avec ses genoux, puis faute de solution, le vieil homme luilacéra l’avant-bras avec ses dents. Caïn lâcha prise à la sensation de sa plaie désengorgée desang, le faisant chavirer d’un étourdissement sans fin. La sensation suivante fut l’envie decracher tous ses boyaux, alors frappé au ventre et à la mâchoire. Son fémur sembla s’affaisserplus que si son talon ne fût percé d’une flèche. L’œil semi clos, aveuglé par le mur toiléd’azur qui le surplombait, Caïn rêvait de la douceur d’un repos, et hagard, répéta sa charge surHendersen en l’emportant avec lui dans la crevasse.La chute ne fut pas si haute, mais ils eurent pourtant le sentiment d’avoir vécu la déchéancede Lucifer. Un cercueil de sable, presque forgé sur mesure pour les deux hommes qui setenaient côte à côte, allongés sur le dos. À la belle étoile, mais sans nuage à contempler, rienque le désert des cieux funèbres qui miroitait celui de la terre. Caïn n’avait pas encore réalisé,fut-il incapable de dire si sa colonne vertébrale avait lâché ou s’il était parfaitement capablede marcher. Le souffle coupé, il tourna lentement la tête sans bouger le reste de son corps.- « La théorie des dominos », épiloguait Hendersen grâce aux dernières nuances d’oxygènequi parcouraient sa gorge. « Eisenhower prenait cette expression pour évoquer le basculementd’un pays envers l’idéologie communiste, qui entraîne par contagion ses pays voisins. »
  • Le vieil homme expurgea du sang de sa bouche, et laissa le filet couler le long de sa joue entoute indifférence. Il achevait son testament :- « Une contagion. C’est ce qui nous a atteints. »De quoi parle-t-il, ruminait intérieurement Caïn sans vouloir perdre sa salive. La contagion dela paranoïa ? L’obsession de la vérité ? Les passions ? Ou la conscience. On n’échappe pas àsa conscience. Même en prenant la fuite là où il pensait que personne ne l’attendait. Il n’étaitpas sûr de pouvoir vivre avec l’idée qu’il était un pathogène, et pire encore, qu’il était devenutout ce qu’il cherchait à fuir. Et se laisser mourir ici ? Pas une seule vigne d’ombre à espérer,rien que la gangrène de la canicule qui déshydratait son corps à petit feu. Il ne pouvait seconsoler qu’avec le silence qui frissonnait autour de lui. Hendersen devait être mort, mais iln’eut pas le courage de s’en assurer. La respiration du soldat frémissait à peine, paisible,flottante, esseulée. Elle attendait l’aurore. La fosse était peut-être assez grande pour deux ?Son cœur palpita à la simple pensée qu’on puisse le retrouver vivant, pour ne plus quefantasmer d’être enterré ici et maintenant. Il inhala délicatement les dernières migrations de lapoussière et ferma les yeux. Mais quelque chose d’autre que les lueurs de l’aurore le réveillaaussitôt. Quelque chose qui le poursuivait à chaque inspiration, à chaque expiration : l’œildans la tombe qui ne cessait de regarder Caïn.[07:49:39]Épilogue : le champ des merles.Niché sur un toit qui faisait la promotion du Capitole et qui prenait affectueusementl’empreinte des premiers rayons, l’homme isolé tournait la page d’une anthologie de poèmesserbes, albanais et kosovars, intitulée « Le chant des merles ». Adossé contre les briques auxcôtés de son fusil à lunettes, il se remémora, en attendant le signal, sa visite dans les Balkanspendant une opération de surveillance routinière en 2000, peu après la fin de la guerre, peuaprès l’exfiltration de Jack. Il posa l’index à la commissure de deux pages :À 1heure où lon entend le sang et les feuilles tomber.Ne plus se souvenir, et cependant rêver, peut-être même en les affres passées.Oui, cest cela ! Que les yeux, soudain souvrent !Rastko Petrovic, Aux lèvres un baiser de lumière.Depuis la mer dont voit la dalle noire, les soleils calmes se coucher, jusquau mont dela mort doù le regard, peut les deux mondes embrasser.Gouffre après gouffre aveuglant de lumière, tombant dun ciel tout de clarté...Jusquaubout du sentier faisant frontière, entre rêve et réalité.Jovan Dučic, Inscription.
  • [07:50:08]Des trente-six colonnes doriques du mémorial, le soleil, se hissant lentement à leur zénithcomme un lever de rideau, n’avisait de son apparition que sur les douze qui étaient de front aumiroir d’eau. Le marbre aux avant-postes prenait des tonalités d’un ocre doux au pied descolonnes, pendant que le reste du temple grec sommeillait encore dans la pénombre. Sur lesescaliers, sur les intervalles de pierre ou encore à l’intérieur, dans le sanctuaire de Lincoln, lesnuances de l’ombre et de la lumière étaient si distinctes qu’elles semblaient peintes à la main.Une vingtaine de minutes plus tôt, les dernières teintes du bleu crépusculaire au rose étaientencore reflétées dans le bassin réfléchissant jusqu’à la pointe du Washington Monument. Maisà mesure du bâillement de la nature, l’éveil se prolongea dans des nuances plus chaudes.Luther King avouait qu’il fit un rêve sur l’estrade de sa marche vers la liberté devant unhorizon noir de monde. Les péripéties que le district connaissait depuis 24h, sans parler desmanifestations qui se dirigeaient désormais vers la banque mondiale et l’université GeorgeWashington incitaient à plus de retenu. En dehors de ces revendications, les gens seretranchaient chez eux en attendant un communiqué officiel de la Maison Blanche. Et depuissa mort programmée à laquelle il avait assisté à distance, Jack ne savait ni trop s’il achevaitune longue nuit ou s’il avait été tiré dans un rêve hallucinatoire, que son état contribuait àempirer de minutes en minutes.Les deux touristes matinaux qui venaient immortaliser Lincoln – déjà immortalisé par lemarbre – redescendaient les marches au moment où Gabriel Radford les gravissaient. En fait,Jack aurait bien pu crier au monde entier qu’il avait eu lui aussi son propre rêve, personne nel’aurait entendu. Son cœur percutait comme si le temps s’était accéléré, déchiré de sarégularité, et l’espace le perdait entre des réminiscences à demi-fictives et des amnésieslégères. Il reconnaissait tout juste avoir été drogué, probablement par une injection depsychotropes modifiés, le genre de procédé expérimental dont Alan Bauer pouvait enconnaître les incantations.Cela n’avait pas amenuisé la distance qui le séparait des autres. Au lieu de gravir les marchesdu mémorial, Jack partait plutôt en reconnaissance dans les environs, convaincu par l’idéequ’on lui tendait un piège. Ce silence était pareil au tumulte d’une tempête qui était couvertpar quelque orage qui sévissait. Le ronflement chaud du vent étouffa quelque chose d’occulte,du moins le sentiment que des ombres dansaient autour de lui. Et c’était même sans doute plusque des ombres.
  • Cassandra passait devant la fresque murale qui arborait l’emblème de l’immortalité, un cyprèsgravé dans la roche. D’autres ornements figuraient des anges, figure de liberté, et plus loin, lalibération d’un esclave. L’Agence pouvait être comme une sangsue sur elle, capable del’inculper pour un excès de vitesse, et sans autre choix que de suivre Radford, elle espéraitune porte de sortie décente. Une porte qu’elle claquerait ensuite à la face de celui-ci aumoment venu. Cependant, elle n’était pas certaine de saisir le choix du lieu de rendez-vous. Ilfallait bien reconnaître une chose : les issues étaient exposées à la vue de tireurs de longueportée, l’intérieur peu fréquenté, et le cas contraire, ils pouvaient être signalés par radio auxseconds couteaux d’Old Fates. Les lieux de passage de la ville étaient encore prisés par laCellule antiterroriste depuis le déploiement pour Serpico et Matters, alors le National Mallétaient certainement un des derniers endroits que la CIA pouvait mettre sous surveillance cematin-là.L’espionne aurait pu être éliminée plus tôt mais quelqu’un avait besoin d’elle, quelqu’un quine sortait jamais de la pénombre, pour qui ce temple de Zeus était sa propre loge. Et pourtant,à moins de s’être parfaitement fondu dans la pierre, Radford manquait à l’appel. Quelquechose de plus pesant encore que la statue du président américain s’affaissait au-dessus d’elle,et éprise par la menace, elle cherchait à éviter la filature de l’aurore qui pénétraitmerveilleusement l’intérieur.- « Radford ? », épingla-t-elle avec réverbération dans le hall du mémorial.Son oreille était aussi détendue qu’un chat aux affuts et ce silence entrecoupé de murmures decuir sur la pierre était trop régulier pour n’être que la gangrène de sa paranoïa. Elle accéléra lepas et cherche elle aussi à apercevoir le ballet des pantins qui se jouait autour d’elle. Lastructure du temple n’était complexe en rien, et pourtant les architectures de lumière créaientun labyrinthe dans lequel Cassandra se sentait suivi par un minotaure. Un minotaure gracile,en somme, quand elle fut surprise par un inconnu dans son dos qui lui obstruait les lèvres.- « Chut… »Il dégagea délicatement sa paume du visage de Cassandra, qui avait remarqué les traces desang séché, et lui fit comprendre qu’une autre chimère était à leur trousse. La gestuelle deRadford se voulait tout sauf explicative. Ils devaient maintenir un silence religieux poursurprendre les rôdeurs avant d’être surpris.- « Qu’est-ce… »
  • - « Suis-moi… », susurra-t-il, en agrippant encore plus fébrilement son 9mm à cause d’uneentaille au poignet.Sous les frises soutenues par les colonnes, entre l’intérieur et la façade ouest, ils apercevaientenfin une forme se dissimuler derrière un pilier. Avec l’effet de surprise, ils se cachèrentsemblablement à cinq piliers d’écart. Radford était trop concentré sur sa cible pour remarquerque Cassandra était derrière son épaule. Elle le débectait comme un parasite ravageant uneplante. Elle songeait subrepticement à des plans meurtriers. C’était elle qui avait l’effet desurprise, mais son mépris demeurait encore sensé. Elle se détourna de ses idées noires etlongea l’allée par le flanc à revers, en précédant Radford d’un mètre. Une hésitation fugitive,puis il braqua son arme là où la cible devait être…mais ne l’était plus.Entre l’édifice et la lisière qui surplombait l’autoroute, Jack suivait les traces de sang commel’étoile du Nord. Cette scène aussi avait des airs de déjà-vu, à commencer par l’élimination dugroupe Serpent de Corail par leur supérieur Jonathan Wallace, le jour où cette bombenucléaire avait explosé dans le désert de Mojave. Une lame fine, plantée dans les cervicales etretirée aussitôt. Un coup de grâce en plein cœur. Le corps n’était même pas dissimulé.Incapable de déduire qu’il s’agissait d’un des miliciens d’Old Fates, Jack était convaincud’avoir vu le cadavre bouger. Et il l’entendait alors murmurer. Sur son genou, il approchal’oreille des lèvres du défunt. Pas la moindre inspiration perceptible. Une détonation venaitfendre le silence.Cassandra avait dévié le tir en saisissant la paume de celui qu’ils traquaient. Poussée contreun pilier, un crochet en plein abdomen lui bloqua la respiration. Elle se dégagea de l’étreintede l’étrangleur, et par une prise de combat rapproché, lui brisa le coude et l’envoya valsercontre le marbre. Elle le crucifia par derrière en menaçant de lui rompre l’autre coude, maisRadford exécuta sa sentence d’une balle en plein cœur.- « Qu’est-ce que tu fais ?! », s’offusqua-t-elle en reprenant sa respiration.L’entaille de Radford était plus grave qu’il ne le montrait, encore que le nerf fut tout justeépargné. Il s’était compromis et se dirigea vers la sculpture pour rester à couvert afind’achever ce qu’il avait commencé.- « Ces hommes, Old Fates, ils t’ont trainé dans leur nid. Ils ont mis le feu à la paille. C’est toiqu’ils veulent dès le départ. Si je les laissais faire, je n’aurais jamais eu ce que j’attendais. »- « Qu’est-ce que tu attendais Gabriel ? »- « Tu croyais quoi en nous suivant ? Drakov, Old Fates, ils pensaient que la CIA pouvaitencore t’avoir à la trace, alors ils ont cadré le mémorial si jamais tu étais toujours de leur côté.On a des portes de sortie, mais pas celles que t’attendais… »- « Pas de piste à l’aéroport ni de tartines de béluga ? »- « Cassandra, j’aimerais te dire que je suis ta seule chance de repartir sans que la CIA ne teretrouve, mais je ne le dirais pas. Je ne suis pas dupe comme eux ! Ils veulent quelque choseque tu ne peux pas leur offrir ! Je sais que tu n’as rien à leur dire sur Jack, sur son passé... »Aussi fermement qu’un drapeau qu’on hissait au sommet d’un mât, Radford la tenait en joueavec son arme à canon silencieux, laissant apparaitre l’obélisque dans la perspective.
  • Jack s’était immiscé jusqu’au flanc du sanctuaire. Il discriminait à peine les deux voix quiconversaient et sa nausée le força à temporiser encore un peu.- « Parce que tu es le seul à savoir… »- « Parce que je suis le seul. Ils penseront que j’ai éliminé ces hommes pour te confronter,pour obtenir réparation de la mort de Linda, alors qu’en te tuant, je détournerais tous lessoupçons. Une fois qu’ils ne pourront plus croquer leur fruit défendu, ils pourront enterrerleur obsession au sujet de Jack. »- « C’est très noble, mais tu te méprends sur un détail », confia-t-elle sur le ton del’intimité. « Je n’ai pas touché à ta fille. Quand je suis arrivée…je ne pouvais plus rien faire.C’était une balle perdue. Ou alors quelqu’un qui voulait aussi détourner les soupçons, parcequ’avec le procès, elle courrait à ta perte. »L’avant-bras aussi dur et tendu que ces colonnes de marbre, Radford défléchit sa positionpour intimider Cassandra en rapprochant le canon de son front, et déverrouilla le cran.- « Je n’aurais jamais…C’était ma fille ! Je n’ai jamais voulu l’exposer !! »- « Un homme plein de surprise. Et Camilla ? Tu te rappelles d’elle ? Les amnésies sontsouvent heureuses on dirait. T’as tiré une croix sur la seule personne qui remettait en questionton témoignage, et ta fille était un moyen de rectifier ce tir. Mais la salve a dev… »Shhht. La balle perfora Cassandra à la hanche en lui arrachant un cri éphémère.Elle bascula mécaniquement en position latérale de sécurité. Sa chemise fût aussitôt souilléed’un sang rouge écarlate sous l’œil de Lincoln, et elle semblait déjà partie dans un sommeilprofond. Radford était impassible face au corps à moitié jonché à moitié dans l’ombre. Ilattendait une réponse, un signe, puis relâché des bras, s’approcha en marchand de sable verselle. Aucune satisfaction, mais il ressentait définitivement une certaine étrangeté, parce qu’ilne savait pas quelle était la procédure à suivre dans ce genre de situation. Il pencha la tête au-dessus de la femme comme si elle venait de tomber au fond d’un ravin, puis sans même avoirle temps de dévoiler une quelconque expression, Radford fut touché d’une décharge dans lepied en provenance du 45mm. Il s’écroula à en croire qu’il avait perdu l’usage de ses jambes àl’instant où elle se releva péniblement, et consciente que le coup de feu avait été entendu auloin, elle commença à dévaler les 56 marches.Elle accusa rapidement une avance de plus en plus mince par rapport à Radford, qui boitaitpresque autant qu’elle. Quand il fût à trois marches d’écart, il arma à nouveau son calibre.Cassandra eut tout juste le temps de se retourner, de lui saisir et lui démembrer le poignetavant qu’il ne lui tombe dessus, à la moitié du parcours. Elle parvint à se glisser entre lui et lesol pour tenter de l’étrangler par derrière à la force de son avant-bras. Mais il profita de sonpoint faible et la toucha brutalement à la hanche perforée, pour enfin réussir à se dégager etreprendre son souffle. Elle détalait à nouveau en direction du miroir d’eau à l’Est afin de semettre le plus en vue possible, et surtout à portée de tireurs d’élite qui devaient l’épargner.Certains pouvaient même être russes et plus grassement payés en visant Radford. L’anciendirecteur des opérations ne se souciait plus des témoins oculaires lorsqu’il empoigna son armequi gisait sur une marche. Il accommodait comme un chasseur avec sa lunette de visée etattendait que sa cible s’éloigne en ligne droite pour avoir son point de mire. Il était à unebonne quarantaine de mètres quand il s’approcha du bassin, pour peu qu’il ne fût enpossession d’un fusil de chasse pour longue portée. Le bleu orangé qui colorait le miroirliquide devait alors accueillir le reflet de Cassandra lorsqu’elle s’immobilisa en son seuil. Surla 24èmemarche de l’escalier, Radford était prêt à compresser la détente.
  • Perforée dans le creux du dos cette fois, et emportée par d’occultes vents alizés, Cassandraplongea dans l’opacité du reflet d’eau. La partie gauche de son visage était submergée d’unedizaine de centimètres, et la partie droite humectée de quelques gouttes seulement. Elle cessad’inspirer par la bouche mais son nez était partiellement obstrué.C’était les secondes les plus longues de sa vie, et en dévalant les escaliers, Jack n’ignorait riende ce qu’elle endurait. Les plus longues secondes de sa vie, elles avaient défilé dans cet étangprès de Minsk, entre la noyade et l’hypothermie. Entre les deux, une amnésie.- « Jack…je… », hallucinée par la vision christique.Bauer en voulait moins à Radford qu’il ne ressentait une amère déception envers Cassandra. Iljurait qu’elle avait craché sur sa tombe en collaborant avec les fédéraux, aliéné par toutes sesvoix dans son cerveau qui ne lui promettaient qu’une chose : quelque chose chez elle l’avaitcontaminé depuis leur baiser en Biélorussie. Peut-être même avant, du temps où il avait sentiqu’une liaison était possible. Il se précipita vers elle comme un ultime retour à Vérone, et toutle reste…Tout le reste s’était dissolu, évaporé sous un seul point de convergence.Que serait-ce si ses yeux étaient là-hautEt les étoiles dans sa tête…Ces mots résonnaient en creux avant qu’il ne put l’atteindre. Il ne savait d’où il les tenait,mais il identifiait ces vers à l’acte de trahison de James Matters. « Nous savons qui tu esJack », avait-il prophétisé. Et elle, savait-elle qui il était ? Il venait de bondir dans le bassincomme si sa propre vie en dépendait et la retourna sur le dos. Les mains en creux sur lapériphérie inférieure du visage de Cassandra, les pouces réunis au niveau du menton, ildévoua le peu d’esprit qu’il lui restait à lui faire reprendre conscience. Mais une influenceduelle lui insuffla l’envie de crisper ses mains pour la noyer. Ce n’était pas ces pulsionsmeurtrières inexpliquées qui l’effrayaient le plus, mais le regard qu’ils échangèrent quand elleréalisa qu’il avait survécu.- « Est-ce que je suis… »- « Pas plus morte que moi. Je ne devrais pas… »L’affection croisait le mépris. Il lui enclavait le cou avec de plus en plus de crispation.- « Tu me fais mal. Qu’est-ce… », d’une voix cancéreuse, le souffle haché.- « Je suis désolé. Ce n’est pas une question de vengeance. Je ne peux plus revenir en arrière,certaines choses sont irréversibles tu comprends ?!! »Elle commença à se débattre, et Jack n’y opposa pas une résistance sérieuse. Il lui transmettaitson vertige, son sentiment que rien d’autre n’existait en dehors de ce qu’ils percevaient. Àmoins que ce ne fût le contraire, le sentiment que tout existait en dehors d’eux, le sentimentqu’ils avaient retrouvé ce paradis perdu.- « Qu’est-ce qui t’est arrivé ?! », déchirée par la tentative assassine, les pupilles vitreuses.- « Le prix de ce qu’on a sacrifié ?! Rosenberg, c’est…je n’ai fais que le soulager ! C’était unsacrifice nécessaire ! »
  • Jack la relâcha, et recula de dégoût envers lui-même. Il s’effondrait, incapable d’accueillirplus longtemps ces contradictions qui le gagnait depuis trop d’années. Cassandra n’eut pas laforce de chercher une explication. Elle se réfugia dans la théorie qu’il n’était qu’une chimère.Que mourir était même un meilleur sort.- « Je dois savoir une chose », poursuivit-il assis sur l’eau en épave à la dérive sur lerivage. « Qu’est-ce qui était réel dans tout ça ? Notre rencontre ? Et Minsk ? Et cette injectiondans la base ? Qu’est-ce que tu m’as fait ? »La paranoïa lui faisait croire ça. Qu’elle était une taupe comme l’était Nina Myers, paroccurrence, la seule liaison qu’il avait osé avoir pendant son mariage. Il pensait que tous ceuxqui l’approchait finissaient par le manipuler ou par mourir. Cassandra avait excellé dans cesentiment. Elle s’était demandée pendant des veilles interminables si son mari était un agentdouble, ou si ce n’était qu’une idée inséminée par le contre-espionnage. Pour avoir douté delui, Joël Evans l’avait détestée autant qu’il l’avait aimée. Les rôles étaient inversés depuis.Elle n’avait cessé de haïr Jack et de l’aimer en même temps. Mais personne n’avait vu venircela, ni lui, ni la CIA. Et il voulait parler de sacrifices…- « Tu te souviens… ce que j’ai dis après notre…contrat. Pour me rassurer ? »- « Quand les souvenirs se seront évadés », se remémora-t-il sans écorcher ses mots, commel’écolier qui récitait le poème, « il ne restera que l’illusion de regrets. L’illusion que tout étaitbien réel. Que tout était sincère. Que ce qu’on a perdu finira par nous manquer. »Teri, Nina, Ellen, elles n’étaient que les contrecoups de ses échecs. Il ne renonça pas à cettepensée qui le hantait chaque jour : il aurait pu sauver sa femme s’il avait ouvert les yeux surl’identité réelle de Nina Myers 24h plus tôt. Viktor Drazen avait activé la taupe pourdésorienter Bauer, encore marqué par les séquelles du Kosovo.Et plus tard en France, son frère Andrej Drazen répétait l’histoire en engageant SandraNewton pour le confronter à nouveau à ses propres névroses. Jack la soupçonnait de traiteravec l’ennemi, mais ses doutes se tournaient autant vers Ellen Riss, coupe-circuit d’après laCIA. Il était le maitre de l’inertie, l’artiste de la demi-mesure. Toutes étaient suspectées, ettoutes étaient enterrées. Il craignait alors que le sort ne se perpétue à cet instant. Il craignait dela perdre, mais il craignait aussi de la voir vivre, d’apprendre une vérité qu’il préférait ignorer.Toutes ses histoires après Cassandra ont été des romances par substitution pour Bauer.Hantées par le même doute, le même inachèvement.- « Tu cherches…une histoire…sans réponse, parce que…tu ne veux pas affronterl’évidence », remua-t-elle en apercevant Radford dans le dos de Bauer, à nouveau le calibreen main.- « L’illusion que tout était réel ? »- « L’illusion que tout était…irréel », cette idée si simple qu’elle n’avait jamais agis contrelui, que ses sentiments étaient sincères depuis le départ.- « L’homme aux deux visages, ou les deux hommes au même visage ? », vocalisa Radford enrimes au seuil du miroir. « Si tu ne peux pas aller au bout, je vais le faire pour toi. »
  • La plus belle ligne de mire qu’il pouvait espérer. C’était presque un tableau impressionniste,ces deux soldats qu’il avait rassemblé en Biélorussie et qui se tenaient devant lui comme deuxenfants dans une mare. L’étreinte verdâtre des arbustes sur le miroir bleu, qui roucoulaitimperceptiblement sous le vent engageait vers la voie de l’abstraction. Impression, soleillevant, c’était cela. Jack et Cassandra avaient lâché leur ancre, tels deux marins arrivés à bonport, éloignés de la tempête. Et entre les deux, le cœur de Radford chavirait. Il ne pouvait niercette soudaine pulsion affectueuse envers ses deux progénitures.L’autre ligne de mire réunissait les deux mêmes échoués dans la lunette de visée, depuis lavue surplombant le Mémorial de la guerre du Vietnam. Un décalage millimétré du socle dufusil d’élite permettait au tireur embusqué de basculer le centre optique sur chacune de sestrois cibles. Sa respiration était ardente et retenue. Les paupières en lever de rideau ne cillaientplus.Pas plus que celles de Cassandra. Le calme défiait le silence des tombes. Radford avait perdutoute excitation. Il n’y avait même plus à l’achever pour la précaution, le point de mire étaitdevenu un point mort. Son bras s’engourdissait mais il ne lâchait pas l’affaire. Peut-être était-il plus sûr…- « Après moi, il ne restera plus personne à qui raconter tes belles histoires. Plus personnepour se prendre à ton jeu. Plus de fabulations sur les nanotechnologies, sur les actes de torture.Plus personne pour couvrir tes fausses confessions. »- « Je dois le faire parce que tu es un homme de rancune Jack. Parce que j’ai vu assez demonde revenir d’entre les morts auj… »Les colombes du matin survolaient en ligue le Lincoln Mémorial, les ailes qui battaient moinssous les grâces du vent que grâce à la peur engendrée par le tir funeste de longue portée.Après que se soient dispersées les gouttes de sang sur le miroir d’eau comme des cendres augré des vagues, la cible en mire s’écroula sans plus de chances de survie.Les derniers témoins à quelques centaines de mètres s’échappaient comme ces colombes ; ilne restait plus que Jack. Et ceux qui l’épiait, mais étaient-ils nombreux ? Un ou des centaines,n’y avait-il pas toujours eu une bonne étoile qui le laissait revenir de ses missions ? Maismême à en croire Alan Bauer, à en croire les bonnes intentions de James Matters, il n’était pasmoins vrai que Jack avait dû mourir au Kosovo. Paradoxalement, c’était depuis ce jour queson instinct de survie le laissait croire en une autre vérité. Que plus il se raccrochait à la survie– et rien d’autre que cela – plus il pouvait recouvrer l’existence. Recouvrer la vie, sentir lamesure du temps réel.Comme l’amnésique qui perd la mémoire à mesure qu’il s’acharne à la retrouver, Jack perdaittoute vitalité en s’efforçant de se relever. La crispation de son poing se muait en une léthargiequi n’était pas l’œuvre de la drogue absorbée. Quelques minutes de plus et les fédéraux puis lapresse allaient repeupler la surface du Mall, à en supposer qu’aucune menace plus inéluctableencore ne lui tombe dessus.Elle avait bien cessé de respirer, et la tenir dans ses bras comme il avait soutenu Teri quelquesannées plus tôt, dans une esquisse parfaitement similaire, cela le poussait au renoncement. Lecorps lui prohibait cette volonté de survie à l’heure où il en avait le plus besoin. Il n’y avaitque des cadavres ici, et il n’y avait toujours eu que cela, réalisa Bauer en laissant battre enretraite quelques larmes.
  • 1999, se souvenait-il. Peltz et Illijec qui flottaient au milieu du courant de l’Erenik. Graham,Saunders et Gardener, alignés dans une morgue à ciel ouvert.- « Crépuscule », exorcisa Jack à haute voix après le repli des oiseaux.- « Tu n’as jamais su dépasser cette histoire. Les premières pertes d’une longue série sur taconscience », regretta l’homme à la barbe de granit blanc en deus ex machina. « Tu n’étaispas prêt. Tu avais trop sur les épaules… »Bauer accommoda faiblement. Le délire s’était bien dissipé, et c’était justement pour cetteraison qu’il supposait que cette apparition n’était que le fruit de ses divagations. Mais iln’était ni face à une création démentielle, ni tout-à-fait face à un miroir. Bauer contre Bauer.Un reflet altéré et vieilli peut-être, aliéné, disgracieux, pouvait bien concevoir l’ancien Delta.Mais pas son ego, ni même un écho de sagesse.- « Cette scène ne récite que trop bien la vérité qu’on t’a conditionné à retenir. Que l’histoiredevait se répéter. Les mêmes erreurs. Les mêmes dilemmes. La même pesanteur de vivre »,récidiva Alan Bauer, qui avait assisté à toute la mise-en-scène.- « Les mêmes sacrifices maquillés ? Les mêmes choix manipulés ? »- « Ce n’était pas maquillé. C’était ton dernier sacrifice. C’était tout ce que je pouvais te direpour pouvoir activer Sombres Soleils !! »- « Un sacrifice pour détruire mon propre pays, ceux que j’aimais, au lieu de les sauver ?! »,s’obstina-t-il avec le goût de la rancune, en puisant ses dernières ressources pour se lever.- « Ce qui devait te sauver a aussi fini par te détruire. Et ton père ne l’a jamais voulu. »- « Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?! »- « Il a tout à voir ! C’est ton sacrifice autant que le mien ! »- « Alors on ne partira pas de ce désert vivants », à moitié interrogatif. « Je ne veux pas êtreun homme en exil comme toi. »Ils n’allaient pas finir les visages écorchés comme Caïn et Hendersen. Mais la crispation deJack fut contagieuse quand il dévoila ses intentions : il ne voulait pas finir à la barre afin dedénoncer la manipulation qui l’avait mené en tête de liste du procès, celui qui devait effondrerle système en place. C’était encore le seul choix qu’il lui restait, et sa seule chance de faireécrouler cette tour de Babel déceptive. Cesser de survivre. Renoncer à jamais.Un vertige le caressa quand il évacua les pieds de l’eau. Puis après s’être redressé hors dubassin, il échoua dans une chute convulsive dans les bras d’Alan. Une autre piqure luiaiguillonna la veine du cou peu après.- « De l’extraction de scopolamine. Hallucinations, amnésies et perte de conscience. Unnouveau composé testé il y a une dizaine d’années. Je t’en ai administré aujourd’hui, mais cen’était pas la première fois qu’on t’en injectait…»Le dédale des nuages devint quelque chose de fumeux. La clarté apportée par le lever derideau du soleil ne fut qu’un mélange brumeux des couleurs oxydées. Les colonnes doriquess’affaissaient, le zénith fut renversé, et le teint devint à nouveau crépusculaire par ses yeux.- « Crépuscule », exorcisa Jack à haute voix dans une réminiscence oubliée depuis longtemps.
  • 1999. Quelque part au Kosovo. L’obscurité absolue.Puis plus rien à perte de vue. Il subsistait encore des sons ou des odeurs. Des murmures auxconfins de la douleur. Jack vivait sa réminiscence. Il était retourné au Kosovo dans ce lointainpassé, ou bien depuis le Kosovo à cette époque, fut-il projeté de quelques années dans sonavenir en vivant à Washington. Une amnésie recouvrée ou une prédiction psychotropée.- « Est-ce qu’il a été retourné ? Comme devant le plus lisse des miroirs ? L’anesthésie était-elle suffisante ? »Jack percevait ces mots comme de la vapeur sonore, les yeux bandés, archaïquement attaché àune chaise au milieu d’une pièce privée de lumière naturelle, froide et humide.- « Il est trop tôt pour savoir si le lavage de cerveau a fonctionné. »- « Quand pourrons-nous être sûrs ? »- « Nous ne le pourrons pas. Des nombreux soleils vont se coucher et se lever avant de lesavoir. Une injection de plus pourrait être mortelle. »Une éclipse des paupières. Le souvenir s’échappa pour en laisser apparaitre un nouveau. Lamême humidité, et la même fumée polaire qui sortait de sa bouche.- « Nous le suivons depuis Junik. Les serbes l’ont déposé devant notre porte. »- « Il ne doit se souvenir de rien », conjura un autre accent aux sonorités slaves.- « Ce n’est pas une science exacte. Mais les prévisions sont bonnes. Il aura oublié cemoment, puis enfin, il le renouvellera pour ne jamais avoir à s’en souvenir. »Une seconde éclipse. L’obscurité toujours sans nuance.- « Un agent double. Sans jamais le savoir. »- « La hantise de tous les hommes de son espèce. Et même en se suspectant, il finirait pardevenir fou. Il ne l’accepterait jamais. La réalité ne sera qu’un long déni sans retour. »Une dernière éclipse.- « Il lui faut un traumatisme pour cautériser la vérité. Et il provoquera leur perte si nousréussissons à contrôler leur secret. Éliminez ses hommes. Réveillez-le en délicatesse. Pourlui, tout cela ne doit être que le songe d’un crépuscule d’été. »
  • Et il recouvra la vue devant le mémorial. L’anesthésie empêcha toute distinction entre lecrépuscule du soir et celui du matin. Jack était encore entre deux mondes, la réalité et sonenvers, mais il apercevait pourtant des transfuges dans le ciel, qui traversaient le paysagesublunaire d’un côté à un autre. Depuis quand étaient-elles là, ces lueurs ? Était-il le seul à lespercevoir ? Des étoiles en exil. Ces éclats de clarté flamboieraient bientôt sous son regard.Sombres Soleils et sa pluie nucléaire ? À la différence que ce n’était pas une pluie noire. Ellene prêtait à rien de dévastateur mais à quelque chose de réconfortant.Alan le soutenait sous les bras pour le tirer hors du lieu où avaient résonnés les mots dupasteur. « Je fais un rêve ». Les étoiles en exil déclinaient vers la surface terrestre. Jack, hantépar ce qui devait faire figure de vérité ou de rêve, de velléité ou de trêve, devait rebrousserchemin pour éradiquer un dernier doute.Il rampait jusqu’au miroir d’eau, à moins d’une dizaine de mètres, quand les flashs demémoire qu’il venait d’avoir l’irradiaient encore. Une vibration qui parcourait tout son corps,qui le plantait dans sa sueur. Les pulsations les plus fécondes qu’il n’avait jamais ressentiesdepuis des âges : Jack ignorait si ces réminiscences furent réellement vécues, inventées oucraintes. Alan fixa les étoiles en exil et se brusqua sur Jack pour l’emmener vers des ventscontraires. Et si l’injection était une fin qui en valait les moyens – la devise première de Jack,qui avait bien quelque chose en commun avec celui qui prétendait être son oncle – afin del’emmener le plus loin possible ? Malgré la scopolamine, la pointe de raison en lui l’inclinaità cette possibilité. Que ses réminiscences furent vécues ou non, que cette vérité fut apprise parAlan ou non, cela pouvait aider Jack à faire son deuil. Même si c’était la plus terrible desvérités à entendre, c’était la seule qui lui murmurait son innocence. Son innocente culpabilité.Ainsi, avec la posture du nouveau-né, l’homme du matin amerrissait enfin sur la surfaceréfléchissante, exactement comme on laissait des trainées de sable en accostant sur une terreferme. Ses pulsations s’accéléraient dans la fascination. Nul roseau ne frémissait, pas même lechant d’un cygne n’aurait pu être entendu. Au seuil de la surface, il marqua son empreintedans l’eau en y plongeant ses paumes, puis redoutant la découverte de son reflet, resta uninstant à sa naissance pour n’avoir que le privilège d’un aperçu.Les courbes impressionnistes de l’eau, esquissées par la nature et ses soupirs, le soleil et sonempire, étaient pareilles aux tracés sinusoïdaux de l’encéphalographie. La surface sur laquelleJack s’épanchait était aussi une encre de l’organisme, qui allait révéler un diagnostic cliniquequ’il pouvait avoir dénié. Les activités du cœur, des poumons. Des hémisphères, avec sesémotions. Ces signes apparaissaient comme il transparaissait dans la rivière spéculaire. Lereflet était peut-être l’encre de sa vie depuis qu’il était rentré en 1999. L’ancre qui l’attiraitdans les profondeurs à chaque fois qu’il tentait d’en réchapper.Alors Jack Bauer se tenait là, entre la dévotion et la révélation mystique, face au reflet quimenaçait de l’emmener avec lui. Juste devant le corps de Cassandra, où émanait une sérénitéretrouvée. Ni séduction, ni tentation, ne pouvaient jaillir de cette image qu’il découvrait pourla première fois. C’était le mirage derrière la dune après laquelle il avait toujours couru. Puisl’oasis qui avait abreuvé sa soif en ne laissant qu’une fausse impression de satiété. Le tempsemportait tout, l’esprit comme le reste, mais l’homme crépusculaire savait que les larmes etles écumes ramenaient parfois quelques vestiges. Il s’interrogeait enfin, devant les plus belleslueurs du soleil, pour éradiquer son dernier doute en confrontant son propre reflet : et siAE/Dune n’avait toujours été personne d’autre que lui-même ?
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