Lédition française de ce livre est dédiéeà Brigitte GreggoryTitre original :O ALQUIMISTACopyright © 1988 by Paulo CoelhoPo...
Comme ils étaient en chemin,ils entrèrent en un certain bourg.Et une femme nommée Marthe lereçut dans sa maison.Cette femm...
PROLOGUELAlchimiste prit en main un livrequavait apporté quelquun de la caravane.Le volume navait pas de couverture, maisi...
dirent-elles alors. Nous avions beau êtretoutes constamment à sa poursuite dansles bois, tu étais le seul à pouvoir contem...
les étoiles au travers du toit à moitié effon-dré.«Jaurais bien aimé dormir un peu pluslongtemps », pensa-t-il. Il avait f...
« Jai besoin de vendre un peu de laine »,dit-il au commerçant.La boutique était pleine, et le commer-çant demanda au berge...
Il ne manquait plus maintenant quequatre jours pour arriver dans cette mêmebourgade. Il était tout excité, et en mêmetemps...
formais en monstre et me mettais à lestuer un à un, ils ne commenceraient àcomprendre quune fois le troupeau déjàpresque t...
— Mais moi, je ne connais pas les châ-teaux des pays doù viennent ces hommes,répliqua le jeune homme.— Ces hommes, quand i...
tant passé par là tant de fois. Le mondeétait grand, inépuisable ; et sil laissait sesmoutons le guider, ne serait-ce quun...
« Mais il y a ici une image du Sacré-Cœur de Jésus », pensa-t-il, en essayant dese rassurer. Il ne voulait pas que sa main...
les mains du jeune homme, quelle étudiaattentivement.«Je ne vais rien te faire payer mainte-nant, dit-elle enfin. Mais je ...
Le berger sen alla, déçu, et bien décidé àne plus jamais croire aux songes. Il se rap-pela quil avait diverses choses à fa...
geait quil allait tondre ses brebis devant lafille du commerçant, et quelle serait àmême de constater quil pouvait faire d...
habillé détrange façon : il avait lair dunArabe, ce qui nétait pas si extraordinairedans la région. LAfrique se trouvait à...
Le jeune homme se ressouvint alors deson rêve, et soudain tout devint clair. Lavieille ne lui avait rien fait payer, mais ...
chose, cest que ce désir est né dans lAmede lUnivers. Cest ta mission sur la Terre.— Même si lon a seulement envie devoyag...
Il raconta que la semaine précédente, ilavait été obligé dapparaître à un pros-pecteur sous la forme dune pierre.Lhomme av...
Le jeune homme essaya de reprendre salecture, mais narriva plus à se concentrer.Il était excité, tendu, car il savait que ...
ter les songes. Ni cette femme ni cevieillard naccordaient la moindre impor-tance au fait quil était un berger. Cétaientde...
Le lendemain, le jeune berger retrouva levieil homme à midi. Il amenait avec lui sixmoutons. «Je suis surpris, dit-il. Mon...
elles te serviront. Mais pose toujours unequestion objective.«Dune façon générale, cherche à pren-dre tes décisions par to...
si lon ne connaît pas la maison quilhabite."«Plus rassuré maintenant, le jeunehomme prit la cuiller et retourna se pro-men...
« Dommage ! Il aura bientôt oublié monnom, songea-t-il. Jaurais dû le lui répéterplusieurs fois. Quand il aurait parlé dem...
De plus, dans la hâte du grand départ, ilavait oublié un détail, un seul petit détail,qui pouvait bien le tenir éloigné de...
cest possible. Je peux te payer commeguide.— Tu as une idée de la façon daller jus-que là-bas ? »Il remarqua alors que le ...
fouillis, voilà que ses yeux tombèrent surla plus belle épée quil eût jamais vue. Lefourreau était en argent, la poignée n...
propres rêves. «Quand jétais avec mesmoutons, jétais heureux, et je faisais par-tager mon bonheur tout à lentour. Lesgens ...
bénédiction du vieillard était toujours surlui.Il retira lune des pierres. Cétait «oui».« Est-ce que je vais trouver mon t...
Il se réveilla en sentant quelquun lesecouer par lépaule. Il avait dormi enplein milieu de la place du marché, quiallait m...
rendu compte. Et cela parce quil avaitlhabitude de ces choses. «Si je peuxapprendre à déchiffrer ce langage qui sepasse de...
leurs, et il ne resta bientôt plus que quel-ques rares boutiques dans la montée. Per-sonne nallait gravir une rue en pente...
Il accrocha une pancarte à la porte, etils allèrent jusquà un tout petit bar enhaut de la montée. Une fois quils furentass...
«Je vais travailler chez vous», dit-il.Et, après un autre silence prolongé, ilajouta, pour finir :«Il me faut de largent p...
gens laccrochent au passage, et les cris-taux se brisent.— Quand je parcourais la campagneavec mes brebis, elles pouvaient...
nous deux, nous devons supporter le poidsde nos erreurs. »«Voilà qui est vrai», pensa le jeunehomme.« Pourquoi as-tu envie...
ressemblent, ces vases plantés là sur lesétagères, le déjeuner et le dîner dans cerestaurant minable. Jai peur de réaliser...
deux le nombre de ses moutons sans avoirdépensé un centime.Il était fier de lui. Il avait appris deschoses importantes; co...
et des horizons dont je navais jamais euidée. Alors, maintenant que je les connais,et que je connais mes immenses possibil...
Les gens gravissaient la rue en pente etse sentaient fatigués en arrivant là-haut.Alors, tout au bout de cette rampe, se t...
Le jeune homme séveilla avant le leverdu soleil. Onze mois et neuf jours sétaientécoulés depuis quil avait pour la premièr...
Le jeune homme alla dans sa chambre etrassembla tout ce qui lui appartenait. Celafaisait trois sacoches bien remplies. Jus...
troupeau que celui quon avait avant, on sedoit dacheter ce troupeau.Il ramassa la besace et la prit avec sesautres sacs. I...
à deux heures de moins de son trésor.Même si, pour faire ce trajet de deuxheures, il avait dû mettre tout près duneannée e...
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Coelho, paulo l'alchimiste

  1. 1. Lédition française de ce livre est dédiéeà Brigitte GreggoryTitre original :O ALQUIMISTACopyright © 1988 by Paulo CoelhoPour la traduction française :© Éditions Anne Carrière, 1994A J.Alchimiste qui connaît et utiliseles secrets du Grand Œuvre
  2. 2. Comme ils étaient en chemin,ils entrèrent en un certain bourg.Et une femme nommée Marthe lereçut dans sa maison.Cette femme avait une sœur,nommée Marie, qui sassit auxpieds du Seigneur et qui écoutases enseignements.Marthe allait de tous côtés,occupée à divers travaux. Alorselle sapprocha de Jésus et dit :— Seigneur! Ne considères-tupoint que ma sœur me laisse ser-vir toute seule? Dis-lui doncquelle vienne maider.Et le Seigneur lui répondit :— Marthe ! Marthe ! Tu te metsen peine et tu tembarrasses deplusieurs choses. Marie, quant àelle, a choisi la meilleure part,qui ne lui sera point ôtée.Luc, X, 38-42
  3. 3. PROLOGUELAlchimiste prit en main un livrequavait apporté quelquun de la caravane.Le volume navait pas de couverture, maisil put cependant identifier lauteur : OscarWilde. En feuilletant les pages, il tombasur une histoire qui parlait de Narcisse.LAlchimiste connaissait la légende deNarcisse, ce beau jeune homme qui allaittous les jours contempler sa propre beautédans leau dun lac. Il était si fasciné parson image quun jour il tomba dans le lacet sy noya. A lendroit où il était tombé,naquit une fleur qui fut appelée narcisse.Mais ce nétait pas de cette manièrequOscar Wilde terminait lhistoire.Il disait quà la mort de Narcisse lesOréades, divinités des bois, étaient venuesau bord de ce lac deau douce et lavaienttrouvé transformé en urne de larmesamères.«Pourquoi pleures-tu? demandèrent lesOréades.— Je pleure pour Narcisse, répondit lelac.— Voilà qui ne nous étonne guère,
  4. 4. dirent-elles alors. Nous avions beau êtretoutes constamment à sa poursuite dansles bois, tu étais le seul à pouvoir contem-pler de près sa beauté.— Narcisse était donc beau ? demanda lelac.— Qui, mieux que toi, pouvait le savoir ?répliquèrent les Oréades, surprises. Cétaitbien sur tes rives, tout de même, quil sepenchait chaque jour ! »Le lac resta un moment sans rien dire.Puis:«Je pleure pour Narcisse, mais je nemétais jamais aperçu que Narcisse étaitbeau. Je pleure pour Narcisse parce que,chaque fois quil se penchait sur mes rives,je pouvais voir, au fond de ses yeux, lereflet de ma propre beauté. »«Voilà une bien belle histoire», dit lAl-chimiste.PREMIERE PARTIEIl se nommait Santiago. Le jour décli-nait lorsquil arriva, avec son troupeau,devant une vieille église abandonnée. Letoit sétait écroulé depuis bien longtemps,et un énorme sycomore avait grandi àlemplacement où se trouvait autrefois lasacristie.Il décida de passer la nuit dans cetendroit. Il fit entrer toutes ses brebis par laporte en ruine et disposa quelques plan-ches de façon à les empêcher de séchap-per au cours de la nuit. Il ny avait pas deloups dans la région mais, une fois, unebête sétait enfuie, et il avait dû perdretoute la journée du lendemain à chercherla brebis égarée.Il étendit sa cape sur le sol et sallongea,en se servant comme oreiller du livre quilvenait de terminer. Avant de sendormir, ilpensa quil devrait maintenant lire desouvrages plus volumineux : il mettrait ainsiplus de temps à les finir, et ce seraient desoreillers plus confortables pour la nuit.Il faisait encore sombre quand il séveilla.Il regarda au-dessus de lui et vit scintiller11
  5. 5. les étoiles au travers du toit à moitié effon-dré.«Jaurais bien aimé dormir un peu pluslongtemps », pensa-t-il. Il avait fait le mêmerêve que la semaine précédente et, de nou-veau, sétait réveillé avant la fin.Il se leva et but une gorgée de vin. Puis ilse saisit de sa houlette et se mit à réveillerles brebis qui dormaient encore. Il avaitremarqué que la plupart des bêtes sor-taient du sommeil sitôt que lui-même re-prenait conscience. Comme si quelquemystérieuse énergie eût uni sa vie à celledes moutons qui, depuis deux ans, parcou-raient le pays avec lui, en quête de nourri-ture et deau. « Ils se sont si bien habitués àmoi quils connaissent mes horaires», sedit-il à voix basse. Puis, après un instant deréflexion, il pensa que ce pouvait aussibien être linverse: cétait lui qui sétaithabitué aux horaires des animaux.Il avait cependant des brebis qui tar-daient un peu plus à se relever. Il les réveil-la une à une, avec son bâton, en appelantchacune delles par son nom. Il avait tou-jours été persuadé que les brebis étaientcapables de comprendre ce quil disait.Aussi leur lisait-il parfois certains passagesdes livres qui lavaient marqué, ou bien illeur parlait de la solitude ou de la joie devivre dun berger dans la campagne, com-mentait les dernières nouveautés quil avaitvues dans les villes par où il avait lhabi-tude de passer.12Depuis lavant-veille, pourtant, il navaitpratiquement pas eu dautre sujet deconversation que cette jeune fille qui habi-tait la ville où il allait arriver quatre joursplus tard. Cétait la fille dun commerçant.Il nétait venu là quune fois, lannée pré-cédente. Le commerçant possédait unmagasin de tissus, et il aimait voir tondreles brebis sous ses yeux, pour éviter toutetromperie sur la marchandise. Un ami luiavait indiqué le magasin, et le berger yavait amené son troupeau.
  6. 6. « Jai besoin de vendre un peu de laine »,dit-il au commerçant.La boutique était pleine, et le commer-çant demanda au berger dattendre jus-quen début de soirée. Celui-ci alla doncsasseoir sur le trottoir du magasin et tiraun livre de sa besace.«Je ne savais pas que les bergers pou-vaient lire des livres», dit une voix defemme à côté de lui.Cétait une jeune fille, qui avait le typemême de la région dAndalousie, avec seslongs cheveux noirs, et des yeux qui rappe-laient vaguement les anciens conquérantsmaures.«Cest que les brebis enseignent plus dechoses que les livres», répondit le jeuneberger. Ils restèrent à bavarder, plus dedeux heures durant. Elle dit quelle était lafille du commerçant, et parla de la vie auvillage, où chaque jour était semblable auprécédent. Le berger raconta la campagnedAndalousie, les dernières nouveautésquil avait vues dans les villes par où il14était passé. Il était heureux de nêtre pasobligé de toujours converser avec ses bre-bis.« Comment avez-vous appris à lire ? vint àdemander la jeune fille.— Comme tout le monde, répondit-il. Alécole.— Mais alors, si vous savez lire, pour-quoi nêtes-vous donc quun berger ? »Le jeune homme se déroba, pour navoirpas à répondre à cette question. Il étaitbien sûr que la jeune fille ne pourrait pascomprendre. Il continua à raconter seshistoires de voyage, et les petits yeux mau-resques souvraient tout grands ou serefermaient sous leffet de lébahissementet de la surprise. A mesure que le tempspassait, le jeune homme se prit à souhaiterque ce jour ne finît jamais, que le père dela jeune fille demeurât occupé longtempsencore et lui demandât dattendre pendanttrois jours. Il se rendit compte quil res-sentait quelque chose quil navait encorejamais éprouvé jusqualors: lenvie de sefixer pour toujours dans une même ville.Avec la jeune fille aux cheveux noirs, lesjours ne seraient jamais semblables.Mais le commerçant arriva, finalement,et lui demanda de tondre quatre brebis.Puis il paya ce quil devait et linvita àrevenir lannée suivante.
  7. 7. Il ne manquait plus maintenant quequatre jours pour arriver dans cette mêmebourgade. Il était tout excité, et en mêmetemps plein dincertitude: peut-être lajeune fille laurait-elle oublié. Il ne man-quait pas de bergers qui passaient par làpour vendre de la laine.«Peu importe, dit-il, parlant à ses brebis.Moi aussi, je connais dautres filles dansdautres villes. »Mais, dans le fond de son cœur, il savaitque cétait loin dêtre sans importance. Etque les bergers, comme les marins, ou lescommis voyageurs, connaissent toujoursune ville où existe quelquun capable deleur faire oublier le plaisir de courir lemonde en toute liberté.Alors que paraissaient les premièreslueurs de laube, le berger commença àfaire avancer ses moutons dans la directiondu soleil levant. « Ils nont jamais besoin deprendre une décision, pensa-t-il. Cestpeut-être pour cette raison quils restenttoujours auprès de moi.» Le seul besoinquéprouvaient les moutons, cétait celuideau et de nourriture. Et tant que leur ber-ger connaîtrait les meilleurs pâturagesdAndalousie, ils seraient toujours sesamis. Même si tous les jours étaient sem-blables les uns aux autres, faits de longuesheures qui se traînaient entre le lever et lecoucher du soleil; même sils navaientjamais lu le moindre livre au cours de leurbrève existence et ignoraient la langue deshommes qui racontaient ce qui se passaitdans les villages. Ils se contentaient denourriture et deau, et cétait en effet biensuffisant. En échange, ils offraient géné-reusement leur laine, leur compagnie et, detemps en temps, leur viande.« Si, dun moment à lautre, je me trans-17
  8. 8. formais en monstre et me mettais à lestuer un à un, ils ne commenceraient àcomprendre quune fois le troupeau déjàpresque tout entier exterminé, pensa-t-il.Parce quils ont confiance en moi, et quilsont cessé de se fier à leurs propres ins-tincts. Tout cela parce que cest moi qui lesmène au pâturage. »Le jeune homme commença à se sur-prendre de ses propres pensées, à les trou-ver bizarres. Léglise, avec ce sycomorequi poussait à lintérieur, était peut-êtrehantée. Etait-ce pour cette raison quilavait encore refait ce même rêve, et quiléprouvait maintenant une sorte de colère àlencontre des brebis, ses amies toujoursfidèles ? Il but un peu du vin qui lui restaitdu souper de la veille et serra son manteaucontre son corps. Il savait que, dans quel-ques heures, avec le soleil à pic, il allaitfaire si chaud quil ne pourrait plus menerson troupeau à travers la campagne. Acette heure-là, en été, toute lEspagne dor-mait. La chaleur durait jusquà la nuit, etpendant tout ce temps il lui faudrait trans-porter son manteau avec lui. Malgré tout,quand il avait envie de se plaindre de cettecharge, il se souvenait que, grâce à cettecharge, précisément, il navait pas ressentile froid du petit matin.«Nous devons toujours être prêts àaffronter les surprises du temps », songeait-il alors; et il acceptait avec gratitude lepoids de son manteau.18Celui-ci avait donc sa raison dêtre,comme le jeune homme lui-même. Au boutde deux années passées à parcourir lesplaines de lAndalousie, il connaissait parcœur toutes les villes de la région, etcétait là ce qui donnait un sens à sa vie :voyager.Il avait lintention, cette fois-ci, dexpli-quer à la jeune fille pourquoi un simpleberger peut savoir lire: jusquà lâge deseize ans, il avait fréquenté le séminaire.Ses parents auraient voulu faire de lui unprêtre, motif de fierté pour une humblefamille paysanne qui travaillait tout justepour la nourriture et leau, comme sesmoutons. Il avait étudié le latin, lespa-gnol, la théologie. Mais, depuis sa petiteenfance, il rêvait de connaître le monde, etcétait là quelque chose de bien plusimportant que de connaître Dieu ou lespéchés des hommes. Un beau soir, enallant voir sa famille, il sétait armé decourage et avait dit à son père quil ne vou-lait pas être curé. Il voulait voyager.«Des hommes venus du monde entiersont déjà passés par ce village, mon fils. Ilsviennent ici chercher des choses nouvelles,mais ils restent toujours les mêmeshommes. Ils vont jusquà la colline pourvisiter le château, et trouvent que le passévalait mieux que le présent. Ils ont les che-veux clairs, ou le teint foncé, mais sontsemblables aux hommes de notre village.19
  9. 9. — Mais moi, je ne connais pas les châ-teaux des pays doù viennent ces hommes,répliqua le jeune homme.— Ces hommes, quand ils voient noschamps et nos femmes, disent quils aime-raient vivre ici pour toujours, poursuivit lepère.— Je veux connaître les femmes et lesterres doù ils viennent, dit alors le fils.Car eux ne restent jamais parmi nous.— Mais ces hommes ont de largent pleinleurs poches, dit encore le père. Chez nous,seuls les bergers peuvent voir du pays.— Alors, je serai berger. »Le père najouta rien de plus. Le lende-main, il donna à son fils une bourse quicontenait trois vieilles pièces dor espa-gnoles.«Je les ai trouvées un jour dans unchamp. Dans mon idée, elles devaient allerà lEglise, à loccasion de ton ordination.Achète-toi un troupeau et va courir lemonde, jusquau jour où tu apprendrasque notre château est le plus digne dinté-rêt et nos femmes les plus belles. »Et il lui donna sa bénédiction. Le gar-çon, dans les yeux de son père, lut aussilenvie de courir le monde. Une envie quivivait toujours, en dépit des dizaines dan-nées au cours desquelles il avait essayé dela faire passer en demeurant dans le mêmelieu pour y dormir chaque nuit, y boire ety manger.Lhorizon se teinta de rouge, puis lesoleil apparut. Le jeune homme se souvintde la conversation avec son père et se sen-tit heureux; il avait déjà connu bien deschâteaux et bien des femmes (mais aucunene pouvait égaler celle qui lattendait àdeux jours de là). Il possédait un manteau,un livre quil pourrait échanger contre unautre, un troupeau de moutons. Le plusimportant, toutefois, cétait que, chaquejour, il réalisait le grand rêve de sa vie :voyager. Quand il se serait fatigué descampagnes dAndalousie, il pourrait vendreses moutons et devenir marin. Quand il enaurait assez de la mer, il aurait connudes quantités de villes, des quantités defemmes, des quantités doccasions dêtreheureux.«Comment peut-on aller chercher Dieuau séminaire?» se demanda-t-il, tout enregardant naître le soleil. Chaque fois quecétait possible, il tâchait de trouver unnouvel itinéraire. Il nétait jamais venujusquà cette église, alors quil était pour-21
  10. 10. tant passé par là tant de fois. Le mondeétait grand, inépuisable ; et sil laissait sesmoutons le guider, ne serait-ce quun peude temps, il finirait par découvrir encorebien des choses pleines dintérêt. « Le pro-blème, cest quils ne se rendent pas comptequils parcourent de nouveaux cheminstous les jours. Ils ne saperçoivent pas queles pâturages ont changé, que les saisonssont différentes. Car ils nont dautre pré-occupation que la nourriture et leau. »«Peut-être en est-il ainsi pour tout lemonde, pensa le berger. Même pour moi,qui nai plus dautres femmes en têtedepuis que jai rencontré la fille de ce com-merçant. »Il regarda le ciel. Daprès ses calculs, ilserait à Tarifa avant lheure du déjeuner.Là, il pourrait échanger son livre contreun plus gros volume, remplir sa bouteillede vin, se faire raser et couper les che-veux ; il devait être fin prêt pour retrouverla jeune fille, et il ne voulait même pasenvisager léventualité quun autre bergerfût arrivé avant lui, avec davantage demoutons, pour demander sa main.«Cest justement la possibilité de réali-ser un rêve qui rend la vie intéressante»,songea-t-il en levant à nouveau son regardvers le ciel, tout en pressant le pas. Ilvenait de se rappeler quil y avait à Tarifaune vieille femme qui savait interpréter lesrêves. Et, cette nuit-là, il avait eu le mêmerêve quil avait déjà fait une fois.La vieille conduisit le jeune homme aufond de la maison, dans une pièce séparéede la salle par un rideau en plastique mul-ticolore. Il y avait là une table, une imagedu Sacré-Cœur de Jésus, et deux chaises.La vieille sassit et le pria den faireautant. Puis elle prit entre les siennes lesdeux mains du garçon et se mit à priertout bas.Cela ressemblait à une prière gitane. Ilavait déjà croisé bien des gitans sur sonchemin. Ces gens-là voyageaient, eux aussi,mais ils ne soccupaient pas de moutons.Le bruit courait quun gitan, cétait quel-quun qui passait son temps à tromper lemonde. On disait aussi quils avaient unpacte avec le démon, quils enlevaient desenfants pour faire deux leurs esclavesdans leurs mystérieux campements. Quandil était tout petit, le jeune berger avait tou-jours été terrifié à lidée dêtre enlevé parles gitans, et cette peur dautrefois luirevint tandis que la vieille lui tenait lesmains.23
  11. 11. « Mais il y a ici une image du Sacré-Cœur de Jésus », pensa-t-il, en essayant dese rassurer. Il ne voulait pas que sa mainse mît à trembler et que la vieille saperçûtde sa frayeur. En silence, il récita un NotrePère.« Intéressant... » dit la vieille, sans quit-ter des yeux la main du garçon. Et, à nou-veau, elle se tut.Celui-ci se sentait de plus en plus ner-veux. Ses mains se mirent à trembler mal-gré lui, et la vieille le remarqua. Il lesretira très vite.«Je ne suis pas venu ici pour les lignesde la main», dit-il, regrettant maintenantdêtre entré dans cette maison. Un instant,il pensa quil ferait mieux de payer laconsultation et de sen aller sans riensavoir. Il accordait sans doute bien tropdimportance à un rêve qui sétait répété.« Tu es venu minterroger sur les songes,dit alors la vieille. Et les songes sont le lan-gage de Dieu. Quand Dieu parle le langagedu monde, je peux en faire linterpréta-tion. Mais sil parle le langage de ton âme,alors il ny a que toi qui puisses com-prendre. De toute façon, il va falloir mepayer la consultation. »«Encore une astuce», pensa le jeunehomme. Malgré tout, il décida de prendrele risque. Un berger est toujours exposé audanger des loups ou de la sécheresse, etcest bien ce qui rend plus excitant lemétier de berger.24«Jai fait deux fois de suite le mêmerêve, dit-il. Je me trouvais avec mes brebissur un pâturage, et voilà quapparaissaitun enfant qui se mettait à jouer avec lesbêtes. Je naime pas beaucoup quonvienne samuser avec mes brebis, elles ontun peu peur des gens quelles ne connais-sent pas. Mais les enfants, eux, arriventtoujours à samuser avec elles sans quellesprennent peur. Jignore pourquoi. Je nesais pas comment les animaux peuventsavoir lâge des êtres humains.— Retourne à ton rêve, dit la vieille. Jaiune marmite au feu. Et dailleurs, tu naspas beaucoup dargent, tu ne vas pas meprendre tout mon temps.— Lenfant continuait à jouer avec lesbrebis pendant un moment, poursuivit leberger, un peu embarrassé. Et, tout duncoup, il me prenait par la main et me con-duisait jusquaux Pyramides dEgypte. »Il marqua un temps darrêt, pour voir sila vieille savait ce quétaient les PyramidesdEgypte. Mais celle-ci resta muette.«Alors, devant les Pyramides dEgypte(il prononça ces mots très distinctement,pour que la vieille pût bien comprendre),le gosse me disait: "Si tu viens jusquici, tutrouveras un trésor caché." Et, au momentoù il allait me montrer lendroit exact, jeme suis réveillé. Les deux fois. »La vieille demeura sans rien dire pen-dant quelques instants. Ensuite, elle reprit25
  12. 12. les mains du jeune homme, quelle étudiaattentivement.«Je ne vais rien te faire payer mainte-nant, dit-elle enfin. Mais je veux la dixièmepartie du trésor, si jamais tu le trouves. »Le jeune homme se mit à rire. Un rire decontentement.Ainsi, il allait conserver le peu dargentquil possédait, grâce à un songe où il étaitquestion de trésors cachés! Cette vieillebonne femme devait vraiment être unegitane. Les gitans sont bêtes.«Eh bien, comment interprétez-vous cerêve ? demanda le jeune homme.— Avant, il faut jurer. Jure-moi que tume donneras la dixième partie de ton tré-sor en échange de ce que je te dirai. »Il jura. La vieille lui demanda de répéterle serment avec les yeux fixés sur limagedu Sacré-Cœur de Jésus.«Cest un songe de Langage du Monde,dit-elle alors. Je peux linterpréter, maiscest une interprétation très difficile. Il mesemble donc que je mérite bien ma partsur ce que tu trouveras.«Et linterprétation est celle-ci: tu doisaller jusquaux Pyramides dEgypte. Je nenavais jamais entendu parler, mais si cestun enfant qui te les a montrées, cestquelles existent en effet. Là-bas, tu trouve-ras un trésor qui fera de toi un hommeriche. »Le jeune homme fut dabord surpris,puis irrité. Il navait pas besoin de venir26trouver cette bonne femme pour si peu.Mais, en fin de compte, il se rappela quilnavait rien à payer.« Si cétait pour ça, je navais pas besoinde perdre mon temps, dit-il.— Tu vois! Je tavais bien dit que tonrêve était difficile à interpréter. Les chosessimples sont les plus extraordinaires, etseuls les savants parviennent à les voir.Comme je nen suis pas un, il faut bien queje connaisse dautres arts: lire dans lesmains, par exemple.— Et comment vais-je faire pour allerjusquen Egypte ?— Je ne fais quinterpréter les songes. Ilnest pas dans mon pouvoir de les trans-former en réalité. Cest pour cette raisonque je dois vivre de ce que me donnentmes filles.— Et si je narrive pas jusquen Egypte ?— Eh bien ! je ne serai pas payée. Ce nesera pas la première fois. »Et la vieille najouta rien. Elle demandaau jeune homme de sen aller, car il luiavait déjà fait perdre beaucoup de temps.
  13. 13. Le berger sen alla, déçu, et bien décidé àne plus jamais croire aux songes. Il se rap-pela quil avait diverses choses à faire: ilalla donc chercher de quoi manger, échan-gea son livre contre un autre, plus gros, etsen fut sasseoir sur un banc de la placepour goûter à loisir le vin nouveau quilavait acheté. Cétait une journée chaude, etle vin, par un de ces mystères insondablescomme il y en a, parvenait à le rafraîchirun peu. Ses moutons se trouvaient à len-trée de la ville, dans létable dun nouvelami quil sétait fait. Il connaissait beau-coup de monde dans ces parages — etcétait bien pourquoi il aimait tant voyager.On arrive toujours à se faire de nouveauxamis, sans avoir besoin de rester avec euxjour après jour. Lorsquon voit toujours lesmêmes personnes, comme cétait le cas auséminaire, on en vient à considérer quellesfont partie de notre vie. Et alors, puis-quelles font partie de notre vie, elles finis-sent par vouloir transformer notre vie. Et sinous ne sommes pas tels quelles souhaite-28raient nous voir, les voilà mécontentes. Cartout le monde croit savoir exactement com-ment nous devrions vivre.Mais personne ne sait jamais comment ildoit lui-même vivre sa propre vie. Un peucomme la bonne femme des rêves, qui nesavait pas les transformer en réalité.Il décida dattendre que le soleil baisseun peu, avant de repartir dans la cam-pagne avec ses brebis. Dans trois jours, ilallait revoir la fille du commerçant.Il commença à lire le livre que lui avaitprocuré le curé de Tarifa. Cétait unvolume épais et, dès la première page, il yétait question dun enterrement. En outre,les noms des personnages étaient extrême-ment compliqués. Si jamais il lui arrivaitun jour décrire un livre, pensa-t-il, ilintroduirait les personnages un à un, pouréviter aux lecteurs davoir à apprendreleurs noms par cœur tous à la fois.Alors quil arrivait à se concentrerun peu sur sa lecture (et cétait bien agréa-ble, car il y avait un enterrement dans laneige, ce qui lui donnait une sensation defraîcheur, sous ce soleil brûlant), un vieilhomme vint sasseoir à côté de lui et enga-gea la conversation.«Que font ces gens? demanda le vieil-lard, en désignant les passants sur laplace.— Ils travaillent», répondit le berger,sèchement; et il fit semblant dêtre ab-sorbé par ce quil lisait. En réalité, il son-29
  14. 14. geait quil allait tondre ses brebis devant lafille du commerçant, et quelle serait àmême de constater quil pouvait faire deschoses bien intéressantes. Il avait déjàimaginé cette scène des dizaines de fois.Et, toujours, il voyait la jeune fille sémer-veiller quand il commençait à lui expli-quer que les moutons doivent être tondusde larrière vers lavant. Il tâchait aussi dese rappeler quelques bonnes histoires àlui raconter tout en tondant les bêtes.Cétaient, pour la plupart, des histoiresquil avait lues dans des livres, mais il lesraconterait comme sil les avait vécues lui-même. Elle ne saurait jamais la différence,puisquelle ne savait pas lire dans leslivres.Le vieillard insista, cependant. Il ra-conta quil était fatigué, quil avait soif,et demanda à boire une gorgée de vin. Legarçon offrit sa bouteille ; peut-être lautreallait-il le laisser tranquille.Mais le vieil homme voulait absolumentbavarder. Il demanda au berger ce quétaitle livre quil était en train de lire. Celui-cipensa se montrer grossier et changer debanc, mais son père lui avait appris à res-pecter les personnes âgées. Alors il tenditle bouquin au vieux bonhomme, pour deuxraisons : la première était quil se trouvaitbien incapable den prononcer le titre; etla seconde, cétait que, si le vieux ne savaitpas lire, cétait lui qui allait changer debanc, pour ne pas se sentir humilié.30«Hum! fit le vieillard, en examinant levolume sur toutes ses faces, comme siceût été un objet bizarre. Cest un livreimportant, mais fort ennuyeux. »Le berger fut bien surpris. Ainsi, le bon-homme savait lire, lui aussi, et avait déjà luce livre-là. Et si cétait un ouvrage en-nuyeux, comme il laffirmait, il était encoretemps de le changer pour un autre.«Cest un livre qui parle de la mêmechose que presque tous les livres, poursui-vit le vieillard. De lincapacité des gens àchoisir leur propre destin. Et, pour finir, illaisse croire à la plus grande imposture dumonde.— Et quelle est donc la plus grandeimposture du monde? demanda le jeunehomme, surpris.— La voici: à un moment donné denotre existence, nous perdons la maîtrise,de notre vie, qui se trouve dès lors gouver-née par le destin. Cest là quest la plusgrande imposture du monde.— Pour moi, cela ne sest pas passé decette façon, dit le jeune homme. On voulaitfaire de moi un prêtre, et jai décidé dêtreberger.— Cest mieux ainsi, dit le vieillard.Parce que tu aimes voyager. »«Il a deviné mes pensées», se dit San-tiago.Pendant ce temps, le vieux feuilletait legros livre, sans la moindre intention de lerendre. Le berger remarqua quil était31
  15. 15. habillé détrange façon : il avait lair dunArabe, ce qui nétait pas si extraordinairedans la région. LAfrique se trouvait àquelques heures seulement de Tarifa ; il nyavait quà traverser le petit détroit enbateau. Très souvent, des Arabes venusfaire des emplettes apparaissaient en ville,et on les voyait prier de bien curieusefaçon plusieurs fois par jour.«Doù est-ce que vous êtes? demanda-t-il.— De bien des endroits.— Personne ne peut être de plusieursendroits, dit le garçon. Moi, je suis berger,et je peux me trouver en différents en-droits, mais je suis originaire dun seul:une ville proche dun très vieux château.Cest là que je suis né.— Alors, disons que je suis né à Salem. »Le berger ne savait pas où se trouvaitSalem, mais ne voulut pas poser de ques-tion, pour ne pas se sentir humilié dufait de sa propre ignorance. Il continua àregarder la place pendant un moment. Lesgens allaient et venaient, et paraissaientfort affairés.«Comment est-ce, à Salem? demanda-t-il enfin, cherchant un indice quelcon-que.— Comme toujours, depuis toujours.»Ce nétait pas vraiment un indice. Dumoins savait-il que Salem nétait pas enAndalousie. Sinon, il aurait connu cetteville.32«Et quest-ce que vous faites, à Salem?— Ce que je fais à Salem ? » Pour la pre-mière fois, le vieillard éclata dun grandrire. «Mais je suis le Roi de Salem, quellequestion ! »Les gens disent de bien drôles de choses.Quelquefois, il vaut mieux vivre avec lesbrebis, qui sont muettes, et se contententde chercher de la nourriture et de leau.Ou alors, avec les livres, qui racontent deshistoires incroyables quand on a envieden entendre. Mais quand on parle avecles gens, ceux-ci vous disent certaineschoses qui font quon reste sans savoircomment poursuivre la conversation.«Je mappelle Melchisédec, dit le vieilhomme. Combien as-tu de moutons ?— Ce quil faut», répondit le berger. Levieux voulait en savoir un peu trop sur savie.«Alors, nous avons un problème. Je nepeux pas taider tant que tu penses avoirce quil te faut de moutons. »Le garçon commença à éprouver un cer-tain agacement. Il ne demandait aucuneaide. Cétait le vieux qui lui avait demandédu vin, qui avait voulu bavarder, qui sétaitintéressé à son livre.« Rendez-moi ce livre, dit-il. Il faut quejaille chercher mes moutons et que jecontinue ma route.— Donne-men un sur dix, dit le vieil-lard. Et je tapprendrai comment fairepour parvenir jusquau trésor caché. »33
  16. 16. Le jeune homme se ressouvint alors deson rêve, et soudain tout devint clair. Lavieille ne lui avait rien fait payer, mais cevieux (qui était peut-être son mari) allaitréussir à lui soutirer bien davantage, enéchange dun renseignement qui ne cor-respondait à aucune réalité. Ce devait êtreun gitan lui aussi.Cependant, avant même quil neût dit lemoindre mot, le vieil homme se baissa,ramassa une brindille et se mit à écrire surle sable de la place. Au moment où il sebaissa, quelque chose brilla sur sa poitrine,avec une telle intensité que le garçon en futpresque aveuglé. Mais, dun geste éton-namment rapide pour un homme de sonâge, il sempressa de refermer son manteausur son torse. Les yeux du garçon cessèrentdêtre éblouis et il put voir distinctement ceque le vieil homme était en train décrire.Sur le sable de la place principale de lapetite ville, il lut le nom de son père etcelui de sa mère. Il lut lhistoire de sa viejusquà cet instant, les jeux de son enfance,les nuits froides du séminaire. Il lut deschoses quil navait jamais racontées à per-sonne, comme cette fois où il avait dérobélarme de son père pour aller chasser deschevreuils, ou sa première expériencesexuelle solitaire.«Je suis le Roi de Salem», avait dit levieillard.34«Pourquoi un roi bavarde-t-il avec unberger? demanda le jeune homme, gêné,et plongé dans le plus grand étonnement.— Il y a plusieurs raisons à cela. Maisdisons que la plus importante est que tu asété capable daccomplir ta Légende Per-sonnelle. »Le jeune homme ne savait pas ce quevoulait dire «Légende Personnelle».«Cest ce que tu as toujours souhaitéfaire. Chacun de nous, en sa prime jeu-nesse, sait quelle est sa Légende Person-nelle.«A cette époque de la vie, tout est clair,tout est possible, et lon na pas peur derêver et de souhaiter tout ce quon aime-rait faire de sa vie. Cependant, à mesureque le temps sécoule, une force mys-térieuse commence à essayer de prouverquil est impossible de réaliser sa LégendePersonnelle. »Ce que disait le vieil homme navait pasgrand sens pour le jeune berger. Mais ilvoulait savoir ce quétaient ces «forcesmystérieuses»: la fille du commerçantallait en rester bouche bée.«Ce sont des forces qui semblent mau-vaises, mais qui en réalité tapprennentcomment réaliser ta Légende Personnelle.Ce sont elles qui préparent ton esprit et tavolonté, car il y a une grande vérité en cemonde: qui que tu sois et quoi que tufasses, lorsque tu veux vraiment quelque35
  17. 17. chose, cest que ce désir est né dans lAmede lUnivers. Cest ta mission sur la Terre.— Même si lon a seulement envie devoyager? Ou bien dépouser la fille dunnégociant en tissus ?— Ou de chercher un trésor. LAme duMonde se nourrit du bonheur des gens. Oude leur malheur, de lenvie, de la jalousie.Accomplir sa Légende Personnelle est laseule et unique obligation des hommes.Tout nest quune seule chose.«Et quand tu veux quelque chose, toutlUnivers conspire à te permettre de réali-ser ton désir. »Ils gardèrent le silence pendant unmoment, à observer la place et les pas-sants. Le vieux fut le premier à reprendrela parole :« Pourquoi gardes-tu des moutons ?— Parce que jaime voyager. »Il montra un marchand de pop-corn,avec sa carriole rouge, dans un coin de laplace.«Cet homme aussi a toujours vouluvoyager, quand il était enfant. Mais il apréféré acheter une petite carriole pourvendre du pop-corn, amasser de largentdurant des années. Quand il sera vieux, ilira passer un mois en Afrique. Il na jamaiscompris quon a toujours la possibilité defaire ce que lon rêve.— Il aurait dû choisir dêtre berger,pensa le jeune homme, à haute voix.36— Il y a bien pensé, dit le vieillard. Maisles marchands de pop-corn sont de plusgrands personnages que les bergers. Lesmarchands de pop-corn ont un toit à eux,tandis que les bergers dorment à la belleétoile. Les gens préfèrent marier leurs fillesà des marchands de pop-corn plutôt quàdes bergers. »Le jeune homme sentit un pincement aucœur, en pensant à la fille du commerçant.Dans la ville où elle vivait, il y avait sûre-ment un marchand de pop-corn.« Pour finir, ce que les gens pensent desmarchands de pop-corn et des bergersdevient plus important pour eux que laLégende Personnelle. »Le vieillard feuilleta le livre, et samusa àen lire une page. Le berger attendit unpeu, et linterrompit de la même façonquil avait été interrompu par lui.« Pourquoi me dites-vous ces choses ?— Parce que tu essaies de vivre taLégende Personnelle. Et que tu es sur lepoint dy renoncer.— Et vous apparaissez toujours dansces moments-là ?— Pas toujours sous cette forme, maisje ny ai jamais manqué. Parfois, jappa-rais sous la forme dune bonne idée, dunefaçon de se sortir daffaire. Dautres fois, àun instant crucial, je fais en sorte que leschoses deviennent plus faciles. Et ainsi desuite ; mais la plupart des gens ne remar-quent rien. »37
  18. 18. Il raconta que la semaine précédente, ilavait été obligé dapparaître à un pros-pecteur sous la forme dune pierre.Lhomme avait tout abandonné pour partirà la recherche démeraudes. Cinq annéesdurant, il avait travaillé le long dunerivière, et avait cassé neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pierres pour tenter de trouver uneémeraude. A ce moment-là, il pensa renon-cer, et il ne manquait alors quune pierre,une seule pierre, pour quil découvrît sonémeraude. Comme cétait un homme quiavait misé sur sa Légende Personnelle, levieillard décida dintervenir. Il se méta-morphosa en une pierre qui roula auxpieds du prospecteur. Sous le coup de lacolère, celui-ci, se sentant frustré par lescinq années perdues, lança cette pierre auloin. Mais il la jeta avec une telle violencequelle alla frapper une autre pierre, qui sebrisa, révélant la plus belle émeraude dumonde.« Les gens apprennent très tôt leur raisonde vivre, dit le vieillard avec, dans les yeux,une certaine amertume. Cest peut-êtrepour cette raison même quils renoncentaussi très tôt. Mais, ainsi va le monde. »Le jeune homme se souvint alors que laconversation avait eu pour point de départle trésor caché.«Les trésors sont déterrés par le torrentqui coule, et enterrés par cette même mon-tée des eaux, dit le vieillard. Si tu veux en38savoir davantage sur ton trésor, tu devrasmé céder un dixième de ton troupeau.— Un dixième du trésor ne ferait paslaffaire ? »Le vieil homme se montra déçu.«Si tu ten vas en promettant ce que tune possèdes pas encore, tu perdras lenviede lobtenir. »Le berger lui dit alors quil avait promisun dixième du trésor à la gitane.«Les gitans sont malins, soupira levieux. De toute façon, il est bon pour toidapprendre que, dans la vie, tout a unprix. Cest là ce que les Guerriers de laLumière tentent denseigner. »Il rendit son livre au jeune homme.« Demain, à cette même heure, tu mamè-neras un dixième de ton troupeau. Je tindi-querai comment réussir à trouver le trésorcaché. Allez, bonsoir. »Et il disparut par lun des angles de laplace.
  19. 19. Le jeune homme essaya de reprendre salecture, mais narriva plus à se concentrer.Il était excité, tendu, car il savait que levieillard disait vrai. Il alla trouver le mar-chand ambulant et lui acheta un sac depop-corn, tout en se demandant sil devaitou non lui raconter ce quavait dit le vieilhomme. « Il vaut parfois mieux laisser leschoses comme elles sont», pensa-t-il; et ilne dit rien. Sil avait parlé, le marchandaurait passé trois jours à réfléchir poursavoir sil allait tout laisser là, mais il étaitdéjà bien habitué à sa petite carriole.Il pouvait lui épargner cette incertitudedouloureuse. Il commença à errer par laville, et descendit jusquau port. Il y avaitlà un petit bâtiment avec une sorte defenêtre à laquelle les gens venaient acheterdes billets. LEgypte, cela se trouvait enAfrique.«Vous désirez? demanda lemployé duguichet.— Demain, peut-être», répondit-il enséloignant. En vendant une seule de ses40brebis, il pourrait passer de lautre côté dudétroit. Cette idée leffrayait.«Encore un rêveur, dit le guichetier àson collègue, tandis que le jeune hommeséloignait. Il na pas de quoi payer sonvoyage.»Alors quil était devant le guichet, il avaitpensé à ses brebis, et il eut peur daller lesretrouver. Au cours de ces deux années, ilavait tout appris de lélevage des moutons.Il savait tondre, prendre soin des brebispleines, protéger son troupeau contre lesloups. Il connaissait tous les champs etpâturages dAndalousie. Connaissait lejuste prix dachat et de vente de chacunede ses bêtes.Il décida de retourner jusquà létable deson ami par le chemin le plus long. La villeavait aussi un château, et il voulut gravirla rampe empierrée et aller sasseoir sur lamuraille. De là-haut, il pouvait apercevoirlAfrique. Quelquun lui avait expliqué, unefois, que cétait par là quétaient arrivés lesMaures, qui avaient si longtemps occupépresque toute lEspagne. Il détestait lesMaures. Cétaient eux qui avaient amenéles gitans.Den haut, il pouvait également voir lamajeure partie de la ville, y compris laplace où il avait bavardé avec le vieux bon-homme.«Maudite soit lheure où jai rencontréce vieux», pensa-t-il. Il était simplementallé trouver une femme capable dinterpré-41
  20. 20. ter les songes. Ni cette femme ni cevieillard naccordaient la moindre impor-tance au fait quil était un berger. Cétaientdes solitaires qui ne croyaient plus en riendans la vie et ne comprenaient pas que lesbergers finissent par sattacher à leursbêtes. Il connaissait à fond chacune delles :il savait sil y en avait une qui boitait,laquelle devait mettre bas deux mois plustard, quelles étaient les plus paresseuses. Ilsavait aussi les tondre, et les abattre. Sijamais il décidait de partir, elles allaientsouffrir.Le vent se mit à souffler. Ce vent, ille connaissait : on lappelait le levant, carcétait avec ce vent-là quétaient venues leshordes des infidèles. Avant de connaîtreTarifa, il navait jamais imaginé que lAfri-que fût si proche. Ce qui constituait ungrave danger : les Maures pouvaient à nou-veau envahir le pays.Le levant se mit à souffler plus fort. « Mevoici entre mes brebis et le trésor», pen-sait-il. Il devait se décider, choisir entrequelque chose à quoi il sétait habitué etquelque chose quil aimerait bien avoir. Etil y avait aussi la fille du commerçant,mais elle navait pas la même importanceque les brebis, car elle ne dépendait pas delui. La certitude lui vint que, si elle ne lerevoyait pas, le surlendemain, la jeune filleny prendrait même pas garde : pour elle,tous les jours étaient semblables, et quandtous les jours sont ainsi semblables les uns42aux autres, cest que les gens ont cessé desapercevoir des bonnes choses qui se pré-sentent dans leur vie tant que le soleil tra-verse le ciel.«Jai quitté mon père, ma mère, le châ-teau de la ville où je suis né. Ils sy sontfaits, et je my suis fait. Les brebis aussi seferont bien à mon absence », se dit-il.De là-haut, il observa la place. Le mar-chand ambulant continuait à vendre sonpop-corn. Un jeune couple vint sasseoirsur le banc où il était resté à bavarder avecle vieil homme, et ils échangèrent un longbaiser.«Le marchand de pop-corn», murmura-t-il pour lui-même, sans terminer sa phrase.Car le levant sétait mis à souffler plus fort,et il le sentit sur son visage. Il amenait lesMaures, sans doute, mais il apportait aussilodeur du désert et des femmes voilées.Il apportait la sueur et les songes deshommes qui étaient un jour partis en quêtede lInconnu, en quête dor, daventures...et de pyramides. Le jeune homme se prit àenvier la liberté du vent, et comprit quilpourrait être comme lui. Rien ne lenempêchait, sinon lui-même.Les brebis, la fille du commerçant, leschamps dAndalousie, ce nétaient que lesétapes de sa Légende Personnelle.
  21. 21. Le lendemain, le jeune berger retrouva levieil homme à midi. Il amenait avec lui sixmoutons. «Je suis surpris, dit-il. Mon amima acheté immédiatement le troupeau. Ilavait toute sa vie rêvé dêtre berger, ma-t-il dit; et donc, cétait bon signe.— Il en va toujours ainsi, dit le vieillard.Nous appelons cela le Principe Favorable.Si tu joues aux cartes pour la premièrefois, tu vas gagner, à coup sûr. La Chancedu Débutant.— Et pourquoi cela ?— Parce que la vie veut que tu vives taLégende Personnelle. »Puis il se mit à examiner les six mou-tons, et saperçut que lun deux boitait. Legarçon lui expliqua que cétait sans im-portance, car cétait la bête la plus intel-ligente, et quelle donnait beaucoup delaine.« Où se trouve le trésor ? demanda-t-il.— Le trésor est en Egypte, près desPyramides. »Il eut un sursaut. La vieille lui avait dit44la même chose, mais elle ne sétait pas faitpayer.« Pour arriver jusquau trésor, il faudraque tu sois attentif aux signes. Dieu a écritdans le monde le chemin que chacun denous doit suivre. Il ny a quà lire ce quil aécrit pour toi. »Avant que le jeune homme ait pu direquelque chose, une phalène prit son vol,entre le vieillard et lui. Il se souvint de songrand-père ; celui-ci lui avait dit, quand ilétait enfant, que les phalènes étaient signede chance. De même que les grillons, lessauterelles vertes, les petits lézards gris etles trèfles à quatre feuilles.«Cest cela, dit le vieillard, qui pouvaitlire dans ses pensées. Tout à fait commeton grand-père ta appris. Ce sont là lessignes. »Puis il ouvrit le manteau qui lenvelop-pait. Le jeune garçon fut impressionné parce quil vit alors, et se souvint de léclat quilavait ébloui la veille. Le vieil homme por-tait un pectoral en or massif, tout incrustéde pierreries.Cétait vraiment un roi. Il devait sedéguiser de cette manière pour échapperaux brigands.«Tiens, dit-il en retirant une pierreblanche et une pierre noire qui étaientfixées au centre du pectoral. Elles se nom-ment Ourim et Toumim. La noire veut dire"oui", la blanche signifie "non". Quand tune parviendras pas à repérer les signes,45
  22. 22. elles te serviront. Mais pose toujours unequestion objective.«Dune façon générale, cherche à pren-dre tes décisions par toi-même. Le trésorse trouve près des Pyramides, et cela, tu lesavais déjà ; mais tu as dû payer le prix desix moutons parce que cest moi qui taiaidé à prendre une décision. »Le jeune homme enfouit les deux pierresdans sa besace. Dorénavant, il prendraitses décisions lui-même.«Noublie pas que tout nest quuneseule chose. Noublie pas le langage dessignes. Et surtout, noublie pas daller jus-quau bout de ta Légende Personnelle.«Auparavant, toutefois, jaimerais teconter une petite histoire.«Certain négociant envoya son filsapprendre le Secret du Bonheur auprèsdu plus sage de tous les hommes. Le jeunegarçon marcha quarante jours dans ledésert avant darriver finalement devantun beau château, au sommet dune mon-tagne. Cétait là que vivait le Sage dont ilétait en quête.«Au lieu de rencontrer un saint homme,pourtant, notre héros entra dans une salleoù se déployait une activité intense:des marchands entraient et sortaient, desgens bavardaient dans un coin, un petitorchestre jouait de suaves mélodies, et il yavait une table chargée des mets les plusdélicieux de cette région du monde. LeSage parlait avec les uns et les autres, et le46jeune homme dut patienter deux heuresdurant avant que ne vînt enfin son tour.« Le Sage écouta attentivement le jeunehomme lui expliquer le motif de sa visite,mais lui dit quil navait alors pas le tempsde lui révéler le Secret du Bonheur. Et illui suggéra de faire un tour de promenadedans le palais et de revenir le voir à deuxheures de là.«"Cependant, je veux vous demanderune faveur", ajouta le Sage, en remettantau jeune homme une petite cuiller, danslaquelle il versa deux gouttes dhuile:"Tout au long de votre promenade, tenezcette cuiller à la main, en faisant en sortede ne pas renverser lhuile."«Le jeune homme commença à monteret descendre les escaliers du palais, engardant toujours les yeux fixés sur lacuiller. Au bout de deux heures, il revinten présence du Sage.« "Alors, demanda celui-ci, avez-vous vules tapisseries de Perse qui se trouventdans ma salle à manger? Avez-vous vu leparc que le Maître des Jardiniers a mis dixans à créer ? Avez-vous remarqué les beauxparchemins de ma bibliothèque?"«Le jeune homme, confus, dut avouerquil navait rien vu du tout. Son seul souciavait été de ne point renverser les gouttesdhuile que le Sage lui avait confiées.« "Eh bien, retourne faire connaissancedes merveilles de mon univers, lui ditle Sage. On ne peut se fier à un homme47
  23. 23. si lon ne connaît pas la maison quilhabite."«Plus rassuré maintenant, le jeunehomme prit la cuiller et retourna se pro-mener dans le palais, en prêtant attention,cette fois, à toutes les œuvres dart quiétaient accrochées aux murs et aux pla-fonds. Il vit les jardins, les montagnesalentour, la délicatesse des fleurs, le raffi-nement avec lequel chacune des œuvresdart était disposée à la place qui conve-nait. De retour auprès du Sage, il relata defaçon détaillée tout ce quil avait vu.« "Mais où sont les deux gouttes dhuileque je tavais confiées ?" demanda le Sage.«Le jeune homme, regardant alors lacuiller, constata quil les avait renversées.« "Eh bien, dit alors le Sage des Sages,cest là le seul conseil que jaie à te don-ner : le secret du bonheur est de regardertoutes les merveilles du monde, mais sansjamais oublier les deux gouttes dhuiledans la cuiller."»Le berger demeura sans rien dire. Ilavait compris lhistoire du vieux roi. Unberger peut aimer les voyages, mais jamaisil noublie ses brebis.Le vieillard regarda le jeune homme et,de ses deux mains ouvertes, fit sur sa têtequelques gestes étranges.Puis il rassembla ses moutons et sen fut.Surplombant la petite ville de Tarifa,existe une vieille forteresse jadis construitepar les Maures; et qui sassied sur sesmurailles peut voir de là une place, unmarchand de pop-corn et un morceau delAfrique.Melchisédec, le Roi de Salem, sassit cesoir-là sur les remparts du fort, et sentitsur son visage le vent que lon nommelevant. Les brebis, près de lui, ne cessaientde sagiter, inquiètes, troublées par le chan-gement de maître et tous ces bouleverse-ments. Tout ce quelles désiraient, cétaitseulement de quoi manger et boire.Melchisédec observa le petit bateau quiséloignait du port. Jamais il ne reverrait lejeune berger, de même quil navait jamaisrevu Abraham, après lui avoir fait payer sadîme. Et cependant, cétait son œuvre.Les dieux ne doivent pas avoir de sou-haits, car les dieux nont pas de LégendePersonnelle. Toutefois, le Roi de Salem,dans son for intérieur, fit des vœux pour lesuccès du jeune homme.49
  24. 24. « Dommage ! Il aura bientôt oublié monnom, songea-t-il. Jaurais dû le lui répéterplusieurs fois. Quand il aurait parlé demoi, il aurait pu dire que je suis Melchisé-dec, le Roi de Salem. »Puis il leva les yeux au ciel, un peuconfus de ce quil venait de penser: «Jesais: ce nest là que vanité des vanités,comme Toi-même las dit, Seigneur. Maisun vieux roi peut parfois avoir besoin de sesentir fier de lui. » «Quel étrange pays que lAfrique!»pensa le jeune homme.Il était assis dans une sorte de café, iden-tique à dautres cafés quil avait pu voir enparcourant les ruelles étroites de la ville.Des hommes fumaient une pipe géante,quils se passaient de bouche en bouche.En lespace de quelques heures, il avait vudes hommes qui se promenaient en setenant par la main, des femmes au visagevoilé, des prêtres qui montaient au som-met de hautes tours et se mettaient à chan-ter, tandis que tout le monde à lentoursagenouillait et se frappait la tête contrele sol.« Pratiques dinfidèles », se dit-il. Lors-quil était enfant, il avait lhabitude de voirà léglise, dans son village, une statue desaint Jacques le Majeur sur son chevalblanc, lépée dégainée, foulant aux piedsdes personnages qui ressemblaient à cesgens. Il se sentait mal à laise et terrible-ment seul. Les infidèles avaient un regardsinistre.51
  25. 25. De plus, dans la hâte du grand départ, ilavait oublié un détail, un seul petit détail,qui pouvait bien le tenir éloigné de son tré-sor pendant un long temps : dans ce pays,tout le monde parlait arabe.Le patron du café sapprocha, et lui dési-gna du doigt une boisson quil avait vu ser-vir à une autre table. Cétait du thé, un théamer. Il aurait préféré boire du vin.Mais ce nétait sûrement pas le momentde se soucier de ce genre de choses. Ildevait plutôt ne penser quà son trésor, età la façon de sen emparer. La vente de sesmoutons lui avait mis en poche unesomme relativement importante, et il savaitque largent est une chose magique: avecde largent, personne nest jamais tout à faitseul. Dans peu de temps, laffaire de quel-ques jours peut-être, il se trouverait aupied des Pyramides. Un vieil homme, avectout cet or qui brillait sur sa poitrine,navait aucun besoin de raconter des men-songes pour se procurer six moutons.Le vieux roi lui avait parlé de signes.Pendant la traversée du détroit, il avaitpensé aux signes. Oui, il savait bien dequoi il parlait : durant tout ce temps passédans les campagnes de lAndalousie, ilsétait accoutumé à lire sur la terre et dansles cieux les indications relatives au che-min quil devait suivre. Il avait appris quetel oiseau révélait la présence dun serpentà proximité, que tel arbuste permettait desavoir quil y avait de leau à quelques kilo-52mètres de là. Les moutons lui avaientenseigné ces choses.« Si Dieu guide si bien les brebis, Il gui-dera aussi bien un homme», se dit-il; etil se sentit rassuré. Le thé lui parut déjàmoins amer.«Qui es-tu?» entendit-il demander, enlangue espagnole.Il ressentit un immense réconfort. Ilsongeait à des signes, et quelquun avaitparu.«Comment se fait-il que tu parles espa-gnol ? » demanda-t-il.Le nouveau venu était un garçon vêtu àloccidentale, mais la couleur de sa peaudonnait à penser quil était bien de la ville.Il avait à peu près sa taille et son âge.«Ici, presque tout le monde parle espa-gnol. Nous ne sommes quà deux petitesheures de lEspagne.— Assieds-toi et commande quelquechose à mon compte. Et demande du vinpour moi. Jai horreur de ce thé.— Il ny a pas de vin dans le pays, rétor-qua lautre. La religion linterdit. »Le jeune homme dit alors quil devait serendre aux Pyramides. Il était sur le pointde parler du trésor, mais préféra finale-ment nen rien dire. LArabe aurait bienété capable den exiger une partie pour leconduire jusque-là. Il se souvint de ce quele vieillard lui avait dit au sujet des propo-sitions.«Je voudrais que tu memmènes là-bas, si53
  26. 26. cest possible. Je peux te payer commeguide.— Tu as une idée de la façon daller jus-que là-bas ? »Il remarqua alors que le patron du cafése trouvait à proximité, en train décou-ter attentivement la conversation. Sa pré-sence le gênait quelque peu. Mais il avaitrencontré un guide, et il nallait pas perdrecette occasion.«Il faut traverser tout le désert duSahara, dit le nouveau venu. Et, pour cela,il faut de largent. Je veux dabord savoir situ en as suffisamment. »Le jeune homme trouva la question biencurieuse. Mais il avait confiance dans levieil homme, et celui-ci lui avait dit quelorsquon veut vraiment quelque chose,tout lUnivers conspire en votre faveur.Il retira son argent de sa poche et le mon-tra à son nouveau compagnon. Le patrondu café sapprocha encore et regarda éga-lement. Les deux hommes échangèrentalors quelques mots en arabe. Le patronsemblait être en colère.«Allons-nous-en, dit le jeune garçon. Ilne veut pas que nous restions ici. »Le jeune homme se sentit plus tran-quille. Il se leva pour payer ce quil devait,mais le patron le prit par le bras et se mità débiter un long discours, sans pause. Lejeune homme était fort, mais il se trouvaiten pays étranger. Ce fut son nouvel ami54qui poussa le patron de côté et lemmena,lui, à lextérieur.« Il en voulait à ton argent, dit-il. Tanger,ce nest pas comme le reste de lAfrique.Ici, nous sommes dans un port, et les portssont tous des repaires de voleurs. »Il pouvait donc se fier à son nouvel ami,qui était venu à son aide alors quil se trou-vait dans une situation critique. Il tira lar-gent de sa poche et le compta.«Nous pouvons arriver demain au pieddes Pyramides, dit lautre, en prenant lar-gent. Mais il faut que jachète deux cha-meaux. »Et ils sen furent, ensemble, par les ruesétroites de Tanger. Dans tous les coins etrecoins, il y avait des étalages de marchan-dises à vendre. Ils arrivèrent finalement aumilieu dune grande place, où se tenait lemarché. Des milliers de personnes étaientlà, qui discutaient, vendaient, achetaient,les produits maraîchers voisinaient avecdes poignards, des tapis, des pipes detoutes sortes. Le jeune homme ne quittaitpas des yeux son nouvel ami. Il noubliaitpas que celui-ci avait maintenant tout sonargent entre les mains. Il songea bien à lelui redemander, mais se dit que ce seraitmanquer de délicatesse. Il ne connaissaitpas les usages de ces terres étrangèresdont il foulait maintenant le sol.«Il suffit de le surveiller», pensa-t-il. Ilétait plus fort que lautre.Tout à coup, au milieu de cet énorme55
  27. 27. fouillis, voilà que ses yeux tombèrent surla plus belle épée quil eût jamais vue. Lefourreau était en argent, la poignée noire,incrustée de pierres précieuses. Il se fit lapromesse quà son retour dEgypte il achè-terait cette épée.«Demande donc au marchand combienelle coûte », dit-il à son compagnon. Mais ilsaperçut quil avait eu deux secondes dedistraction, tandis quil contemplait larme.Son cœur se serra, comme si sa poitrineavait subitement rétréci. Il eut peur deregarder de côté, sachant bien ce qui lat-tendait. Il resta les yeux fixés un momentsur la belle épée, puis, sarmant finalementde courage, il se retourna.Tout autour de lui, le marché, les gensqui allaient et venaient, criaient, ache-taient les tapis, les noisettes, les salades àcôté des plateaux de cuivre, les hommesqui se tenaient par la main dans la rue, lesfemmes voilées, les parfums de mets exo-tiques... Mais nulle part, absolument nullepart, la silhouette de son compagnon.Il voulut encore essayer de croire quilssétaient perdus de vue par hasard. Ildécida de rester sur place, en espérant quelautre allait revenir. Un moment après, untype monta dans lune de ces fameusestours et commença à chanter: tous ceuxqui étaient là sagenouillèrent, frappèrentle sol de leur front et se mirent à chanter àleur tour. Ensuite, comme une colonie de56fourmis au travail, ils démontèrent leursbaraques et sen allèrent.Le soleil, de même, disparut. Le jeunehomme le regarda pendant un long mo-ment, jusquà ce quil fût caché derrièreles maisons blanches qui entouraient laplace. Il songea que, lorsque ce mêmesoleil sétait levé ce matin-là, il se trouvait,lui, sur un autre continent, il était berger,possédait soixante moutons, et avait ren-dez-vous avec une jeune fille. Le matin, ilsavait tout ce qui devait arriver tandis quilmarcherait à travers la campagne.Et pourtant, maintenant que le soleil secouchait, il se trouvait dans un pays diffé-rent, étranger sur une terre étrangère, oùil ne pouvait pas même comprendre lalangue que les gens parlaient. Il nétaitplus berger, et navait plus rien à lui, pasmême largent nécessaire pour revenir surses pas et tout recommencer.«Tout cela entre le lever et le coucherdu même soleil», se dit-il. Et il sapitoyasur lui-même, en pensant que, parfois, leschoses changent, dans la vie, en lespacedun simple cri, avant même quon ait letemps de shabituer à ces choses.Il avait honte de pleurer. Jamais ilnavait pleuré devant ses propres brebis.Mais la place du marché était vide, et ilétait loin de sa patrie.Il pleura. Il pleura parce que Dieu étaitinjuste, et quil récompensait de cettefaçon les gens qui croyaient à leurs57
  28. 28. propres rêves. «Quand jétais avec mesmoutons, jétais heureux, et je faisais par-tager mon bonheur tout à lentour. Lesgens me voyaient arriver et maccueil-laient bien. Maintenant, je suis triste etmalheureux. Que vais-je faire? Je vais êtreplus amer et naurai plus confiance en per-sonne parce quune personne ma trahi. Jevais haïr tous ceux qui ont trouvé des tré-sors cachés, parce que je nai pas trouvé lemien. Et je vais continuellement chercherà conserver le peu que jai, parce que jesuis trop petit pour embrasser le monde. »Il ouvrit sa besace pour voir ce quilavait dedans ; peut-être restait-il encore unmorceau du sandwich quil avait mangé àbord du bateau. Mais il ne trouva que legros livre, le manteau, et les deux pierresque le vieil homme lui avait données.A la vue de ces pierres, il éprouva unsentiment de grand réconfort. Il avaitéchangé six brebis contre deux pierresprécieuses provenant dun pectoral en or.Il pouvait les vendre, et acquérir ainsi sonbillet de retour. «Je serai désormais plusmalin », pensa-t-il, tout en retirant les deuxpierres de sa besace pour les cacher aufond de sa poche. Cétait ici un port, et laseule chose vraie que ce type lui eût diteétait bien celle-ci: un port est toujoursplein de voleurs.Maintenant, il comprenait enfin lesefforts désespérés du patron, dans le café :il essayait de lui dire de ne pas se fier à cet58homme. «Je suis comme tous les autres: jevois le monde comme je souhaiterais queles choses se produisent, et non commeelles se produisent réellement. »Il resta à considérer les pierres. Il ca-ressa doucement chacune delles, éprouvaleur température, leur surface lisse. Ellesétaient son trésor. Le seul fait de les tou-cher lui procura une sorte dapaisement.Elles lui rappelaient le souvenir du vieilhomme.« Quand tu veux vraiment une chose, luiavait dit celui-ci, tout lUnivers conspireà faire en sorte que tu parviennes à lobte-nir. »Il aurait voulu comprendre commentcela pouvait être vrai. Il se trouvait là, surune place de marché déserte, sans un souen poche, sans brebis à garder pour lànuit. Mais les pierres constituaient lapreuve quil avait bien rencontré un roi —un roi qui connaissait son histoire person-nelle, qui était au courant de ce quil avaitfait avec larme de son père, et de sa pre-mière expérience sexuelle.«Les pierres servent à la divination.Elles se nomment Ourim et Toumim. »Il les remit à leur place dans le sac etdécida de faire lexpérience. Le vieux avaitdit quil fallait poser des questions claires,parce que les pierres ne pouvaient servirque si lon savait ce quon voulait.Le jeune homme, alors, demanda si la59
  29. 29. bénédiction du vieillard était toujours surlui.Il retira lune des pierres. Cétait «oui».« Est-ce que je vais trouver mon trésor ? »interrogea-t-il.Il plongea la main dans la besace etallait saisir lune des pierres, quand ellesglissèrent toutes deux par un trou quily avait dans le tissu. Il ne sétait jamaisaperçu que sa besace était déchirée. Il sebaissa pour ramasser Ourim et Toumim etles remettre à lintérieur du sac. Mais, enles voyant par terre, une autre phrase luirevint en mémoire :«Apprends à respecter et à suivre lessignes », avait également dit le vieux roi.Un signe. Le jeune homme se mit à riretout seul. Puis il ramassa les deux pierreset les remit dans sa besace. Il navait paslintention de la recoudre; les pierrespourraient séchapper par ce trou quandelles voudraient. Il avait compris quil y acertaines choses quon ne doit pas deman-der — pour ne pas échapper à son propredestin.«Jai promis de prendre mes propresdécisions », dit-il en lui-même.Mais les pierres avaient dit que le vieil-lard était toujours à ses côtés, et cetteréponse lui redonna confiance. Il consi-déra de nouveau le marché désert, et neressentit plus le désespoir quil avaitéprouvé auparavant. Ce nétait plus un60monde étranger: cétait un monde nou-veau.Après tout, ma foi, cétait justement celaquil voulait: connaître des mondes nou-veaux. Même sil ne devait jamais arriverjusquaux Pyramides, il était déjà allé beau-coup plus loin que nimporte quel bergerde sa connaissance.«Ah! sils savaient quà moins de deuxheures de bateau il existe tant de chosesdifférentes...»Le monde nouveau apparaissait devantses yeux sous la forme dun marché désert,mais il avait déjà vu cette place pleine devie, et il ne loublierait plus jamais. Il sesouvint de lépée ; il avait payé le prix fortpour la contempler un instant, mais aussinavait-il jamais rien vu de semblable jus-que-là. Il eut soudain le sentiment quilpouvait regarder le monde soit comme lamalheureuse victime dun voleur, soitcomme un aventurier en quête dun trésor.«Je suis un aventurier en quête dun tré-sor», pensa-t-il, avant de sombrer, épuisé,dans le sommeil.
  30. 30. Il se réveilla en sentant quelquun lesecouer par lépaule. Il avait dormi enplein milieu de la place du marché, quiallait maintenant reprendre son anima-tion.Il regarda autour de lui, cherchant sesmoutons, et se rendit compte quil étaitmaintenant dans un autre monde. Au lieuden éprouver de la tristesse, il se sentitheureux. Il navait plus à partir en quêtedeau et de nourriture, et il pouvait se lan-cer à la recherche dun trésor. Il navaitpas un sou en poche, mais il avait foi en lavie. Il avait choisi, la veille au soir, dêtreun aventurier semblable aux personnagesdes livres quil avait lhabitude de lire.Il se mit à se promener sans hâte sur laplace. Les marchands commencèrent àmonter leurs baraques ; il aida un hommequi vendait des sucreries à installer lasienne. Il y avait sur le visage de cethomme-là un sourire qui nétait pascomme les autres: il était plein dallé-gresse, ouvert à la vie, prêt à attaquer une62bonne journée de travail. Cétait un sou-rire qui, dune certaine façon, rappelait levieillard, ce vieux roi mystérieux dont ilavait fait la connaissance. «Ce marchandne fabrique pas des friandises parce quilvoudrait voyager, ou épouser la fille duncommerçant. Non, il confectionne dessucreries parce quil aime ce métier»,pensa le jeune homme. Et il observa quilétait capable de faire comme le vieillard :savoir si quelquun est proche ou éloignéde sa Légende Personnelle rien quenregardant cette personne. «Cest facile, etje ne men étais encore jamais aperçu. »Quand ils eurent fini dinstaller la bara-que, le bonhomme lui offrit la premièrepâtisserie quil venait de préparer. Il lamangea avec grand plaisir, remercia, et semit en route. Alors quil était déjà à quel-que distance, il se fit la réflexion que labaraque avait été montée par deux per-sonnes, dont lune parlait arabe et lautreparlait espagnol.Et cependant, ces deux personnessétaient parfaitement entendues.«Il existe un langage qui est au-delà desmots, se dit-il. Javais déjà eu cette expé-rience avec les brebis, voici maintenantque je fais la même avec les hommes. »Il était donc en train dapprendrediverses choses nouvelles. Des choses dontil avait déjà eu lexpérience, et qui pourtantétaient nouvelles parce quelles sétaienttrouvées sur son chemin sans quil sen fût63
  31. 31. rendu compte. Et cela parce quil avaitlhabitude de ces choses. «Si je peuxapprendre à déchiffrer ce langage qui sepasse des mots, je parviendrai à déchiffrerle monde. »«Tout est une seule et unique chose»,avait dit le vieil homme.Il décida de flâner tout tranquillementdans les petites rues de Tanger : cétait seu-lement de cette façon quil réussirait à per-cevoir les signes. Cela exigeait sans douteune bonne dose de patience, mais lapatience est la première vertu quapprendun berger.Une fois encore, il comprit quil mettaiten pratique dans ce monde étranger lesmêmes leçons que lui avaient enseignéesses brebis.«Tout est une seule et unique chose»,avait dit le vieil homme.Le Marchand de Cristaux vit le jour selever et ressentit la même impression dan-goisse quil éprouvait chaque matin. Ilétait depuis près de trente ans dans cemême endroit, une boutique située ausommet dune rue en pente, où il était bienrare que passât un client. Maintenant, ilétait trop tard pour changer quoi quece fût: tout ce quil avait appris au coursde sa vie, cétait acheter et vendre descristaux. Il y avait eu un temps où sa bou-tique était connue de beaucoup de gens:marchands arabes, géologues français etanglais, soldats allemands, qui avaienttoujours de largent plein les poches. En cetemps-là, cétait une grande aventure quede vendre des cristaux, et il imaginait com-ment il allait devenir un homme riche, ettoutes ces belles femmes quil aurait unjour, quand il serait vieux.Et puis le temps passa, peu à peu, et lacité de même. Ceuta prospéra plus queTanger, et le commerce prit une autrevoie. Les voisins partirent sinstaller ail-65
  32. 32. leurs, et il ne resta bientôt plus que quel-ques rares boutiques dans la montée. Per-sonne nallait gravir une rue en pente pourquelques malheureuses boutiques.Mais le Marchand de Cristaux navaitpas le choix. Il avait vécu trente ans de savie à acheter et vendre des objets de cris-tal, et il était maintenant trop tard poursengager dans une nouvelle direction.Toute la matinée, il resta à observer lesallées et venues, peu nombreuses, dans lapetite rue. Cétait ce quil faisait depuis desannées, et il connaissait les habitudes dechacun des passants.Alors quil manquait à peine quelquesminutes avant lheure du déjeuner, unjeune étranger sarrêta devant la vitrine. Ilétait habillé comme tout le monde, maislœil expérimenté du Marchand de Cris-taux lui permit de deviner quil navait pasdargent. Malgré tout, il décida de rentrerdans sa boutique et dattendre quelquesminutes que le jeune homme sen allât.Il y avait à la porte un écriteau indiquantquon parlait là plusieurs langues. Le jeunehomme vit apparaître quelquun derrièrele comptoir.«Si vous voulez, dit-il, je peux nettoyerces vases. Dans létat où ils sont, personnene voudra jamais les acheter. »Le commerçant le regarda sans rien dire.«En échange, vous me payez quelquechose à manger, daccord ? »Lhomme restait muet. Il comprit quecétait à lui de prendre une décision. Danssa besace, il y avait le manteau, et il nenaurait plus besoin dans le désert. Il le sor-tit, et se mit à nettoyer les vases. Durantune demi-heure, il put nettoyer tous lescristaux qui se trouvaient en vitrine. Pen-dant ce laps de temps, deux clients entrè-rent, qui en achetèrent plusieurs.Lorsquil eut fini de tout nettoyer, ildemanda au propriétaire de lui donnerquelque chose à manger.«Allons déjeuner», dit le Marchand deCristaux.67
  33. 33. Il accrocha une pancarte à la porte, etils allèrent jusquà un tout petit bar enhaut de la montée. Une fois quils furentassis à lunique table existante, le Mar-chand de Cristaux dit en souriant :« Ce nétait pas la peine de nettoyer quoique ce soit. La loi coranique oblige à don-ner à manger à quiconque a faim.— Mais alors, pourquoi mavez-vouslaissé faire ce travail? demanda le jeunegarçon.— Parce que les cristaux étaient sales.Et toi comme moi avions besoin de net-toyer nos têtes de mauvaises pensées. »Quand ils eurent fini de manger, le Mar-chand se tourna vers le jeune homme :«Je voudrais que tu travailles dans monmagasin. Aujourdhui, il est entré deuxclients pendant que tu nettoyais les cris-taux : cest un bon signe. »«Les gens parlent beaucoup de signes,pensa le berger. Mais ils ne savent pas aujuste de quoi ils parlent. Comme moi, quine métais jamais aperçu que, depuis tantdannées, je parlais avec mes brebis unlangage sans paroles. »«Veux-tu travailler pour moi?» Le Mar-chand de Cristaux insistait.«Je peux travailler pour le reste de lajournée, répondit le garçon. Je nettoieraijusquau petit matin tous les cristaux dela boutique. En échange, il me faut delargent pour être demain en Egypte. »Du coup, le vieux se mit à rire.68« Même si tu nettoyais mes cristaux pen-dant toute une année, même si tu gagnaisune bonne commission sur la vente dechacun dentre eux, il te faudrait encoreemprunter de largent pour aller jusquenEgypte. Il y a des milliers de kilomètres dedésert entre Tanger et les Pyramides. »Il y eut alors un intervalle de silence telque la ville parut soudain sêtre endormie.Il ny avait plus de bazars, cen était finides discussions entre marchands, des hom-mes qui montaient dans les minarets et quichantaient, des belles épées à la poignéetout incrustée. Fini de lespérance et delaventure, des vieux rois et des LégendesPersonnelles. Plus de trésor, plus de pyra-mides. Cétait comme si le monde toutentier était devenu muet parce que lâmedu jeune garçon faisait silence. Il ny avaitni douleur, ni souffrance, ni déception:simplement un regard vide qui traversaitla petite porte du bar, et une immenseenvie de mourir, de tout voir finir pourtoujours à cette minute même.Le Marchand le regarda, ébahi. Cétaitcomme si toute lallégresse quil avaitpu voir ce matin-là sétait subitement en-volée.« Je peux te donner de largent pour quetu retournes dans ton pays, mon fils », dit leMarchand de Cristaux.Le jeune homme resta silencieux. Puis ilse leva, rajusta ses vêtements, et ramassasa besace.69
  34. 34. «Je vais travailler chez vous», dit-il.Et, après un autre silence prolongé, ilajouta, pour finir :«Il me faut de largent pour acheterquelques moutons. »SECONDE PARTIEIl ny avait pas loin dun mois que lejeune homme travaillait chez le Marchandde Cristaux, et ce nétait pas un emploide nature à le satisfaire vraiment. LeMarchand ne cessait de bougonner toutela journée derrière son comptoir, enlui recommandant constamment de faireattention aux objets, pour ne rien casser.Il restait là, cependant, parce que, si leMarchand était sans doute un vieux gro-gnon, du moins nétait-il pas injuste ; lem-ployé recevait une assez jolie commissionsur chaque pièce vendue, et il avait déjà puéconomiser quelque argent. Ce matin-là, ilavait fait ses calculs : en continuant à tra-vailler tous les jours dans les mêmes condi-tions, il lui faudrait une année entière pourpouvoir acheter quelques moutons.« Jaimerais bien faire un éventaire pourles cristaux, dit-il à son patron. On pour-rait mettre une étagère à lextérieur, quiattirerait les passants depuis le pied de lamontée, là en bas.— Je nai jamais fait une chose pareille,répondit le Marchand. Une étagère, les71
  35. 35. gens laccrochent au passage, et les cris-taux se brisent.— Quand je parcourais la campagneavec mes brebis, elles pouvaient toujoursêtre victimes de la morsure dun serpent.Mais ce risque fait partie de la vie desmoutons et des bergers. »Le Marchand alla servir un client quivoulait acheter trois vases de cristal. Ilvendait maintenant mieux que jamais,comme si le monde était revenu en arrière,au temps où la rue était lune des princi-pales attractions de Tanger.« Il y a de plus en plus de passage, dit-ilà son employé quand le client fut parti. Cequon gagne me permet de vivre mieux,et te permettra de retrouver tes moutonsdans peu de temps. A quoi bon en deman-der davantage à la vie ?— Parce que nous devons suivre lessignes», répondit le jeune homme, sansréfléchir. Il regretta davoir parlé ainsi,car le Marchand navait jamais eu locca-sion de rencontrer un roi.« Cest ce quon appelle le Principe Favo-rable, avait dit le vieillard. La Chancedu Débutant. Parce que la vie veut que tuvives ta Légende Personnelle. »Toutefois, le Marchand comprenait biende quoi lui parlait son employé. La seuleprésence de ce dernier dans la boutiqueconstituait un signe et, au fil des jours,avec largent quil encaissait, il ne songeaitpas à regretter davoir embauché le jeune72Espagnol. Même si celui-ci gagnait plusquil neût été normal ; comme il avait tou-jours cru que les ventes naugmenteraientpas davantage, il lui avait offert une com-mission assez élevée; et son intuition luidisait que, dici peu, le garçon retourneraità ses brebis.«Pourquoi voulais-tu aller voir les Py-ramides ? » demanda-t-il, pour détourner laconversation du sujet de léventaire.«Parce quon men a souvent parlé»,répondit le jeune homme, évitant de parlerde son rêve. Le trésor était maintenant unsouvenir toujours pénible, et il sefforçaitde ny plus penser.«Je ne connais personne ici qui veuilletraverser le désert simplement pour allervoir les Pyramides, dit le Marchand. Cenest quun tas de cailloux. Tu peux aussibien te construire une pyramide dans tonjardin.— Vous navez jamais fait de rêves devoyage », dit le jeune homme, tout en allantservir un autre client qui venait dentrerdans la boutique.Le surlendemain, le bonhomme reparlade léventaire à son jeune employé :«Je naime pas beaucoup les change-ments, dit-il. Ni toi ni moi ne sommescomme Hassan, qui est, lui, un riche com-merçant. Sil se trompe en faisant unachat, cela ne le dérange pas trop. Mais73
  36. 36. nous deux, nous devons supporter le poidsde nos erreurs. »«Voilà qui est vrai», pensa le jeunehomme.« Pourquoi as-tu envie de cet éventaire ?demanda le Marchand.— Je veux retourner plus vite à mes bre-bis. Quand la chance est de notre côté, ilfaut en profiter, et tout faire pour laiderde la même façon quelle nous aide. Cestce quon appelle le Principe Favorable. Ouencore la Chance du Débutant. »Le vieux resta un moment sans rien dire.Puis:« Le Prophète nous a donné le Coran, etnous a imposé seulement cinq obligationsà observer au cours de notre existence.La plus importante est celle-ci : il nexistequun Dieu et un seul. Les autres obliga-tions sont : la prière cinq fois par jour, lejeûne du Ramadan, et le devoir de charitéenvers les pauvres. »Il se tut. Ses yeux semplirent de larmestandis quil parlait du Prophète. Cétait unhomme plein de ferveur et, même sil semontrait souvent impatient, il sefforçaitde vivre en accord avec la loi musulmane.«Et quelle est la cinquième obligation?demanda le jeune homme.— Voici deux jours, tu mas dit que jenavais jamais fait de rêves de voyage,répondit le Marchand. La cinquième obli-gation de tout bon musulman est de faireun voyage. Nous devons, au moins une fois74dans notre vie, aller à la ville sainte de LaMecque.«La Mecque est encore bien plus loinque les Pyramides. Quand jétais jeune, jaipréféré investir le peu dargent que javaisdans louverture de ce commerce. Jespé-rais être un jour assez riche pour aller à LaMecque. Jai commencé en effet à gagnerde largent, mais je ne pouvais confier àpersonne le soin des cristaux, car les cris-taux sont des objets délicats. Pendant cetemps, je voyais passer dans ma boutiquedes quantités de gens qui étaient en routepour La Mecque. Il y avait des pèlerins for-tunés, qui étaient accompagnés de tout uncortège de domestiques et de chameaux,mais la plupart étaient bien plus pauvresque moi.«Tous partaient et revenaient heureux,et plaçaient à la porte de leur demeure lessymboles du pèlerinage effectué. Lun deces pèlerins, un cordonnier qui gagnait savie à réparer les chaussures des uns et desautres, ma dit quil avait marché prèsdun an dans le désert, mais quil se sentaitbeaucoup plus fatigué quand il avait dûparcourir quelques pâtés de maisons àTanger pour aller acheter du cuir.— Et pourquoi nallez-vous pas main-tenant à La Mecque? demanda le jeunehomme.— Parce que cest La Mecque qui memaintient en vie. Cest ce qui me donne laforce de supporter tous ces jours qui se75
  37. 37. ressemblent, ces vases plantés là sur lesétagères, le déjeuner et le dîner dans cerestaurant minable. Jai peur de réalisermon rêve et navoir ensuite plus aucuneraison de continuer à vivre.«Toi, tu rêves de moutons et de pyra-mides. Tu nes pas comme moi, parce quetu veux réaliser tes rêves. Moi, tout ce queje veux, cest rêver de La Mecque. Jai déjàimaginé des milliers de fois la traverséedu désert, mon arrivée sur la place où setrouve la Pierre Sacrée, les sept tours queje dois accomplir autour delle avant depouvoir la toucher. Jai déjà imaginé quisera à mes côtés, qui devant moi, les pro-pos et les prières que nous échangerons etdirons ensemble. Mais jai peur que ce nesoit une immense déception, de sorte queje préfère encore me contenter de rêver. »Ce jour-là, le Marchand donna au jeunegarçon lautorisation de construire léven-taire.Tout le monde ne peut pas voir ses rêvesde la même façon.Deux mois encore passèrent. Léventaireattira de nombreux clients à la boutique decristaux. Le jeune homme calcula quentravaillant six mois de plus il pourraitretourner en Espagne et acheter soixantemoutons, et même soixante de plus. Enmoins dun an, il aurait ainsi doublé sontroupeau, et pourrait négocier avec lesArabes, car il avait réussi à apprendrecette langue étrange. Depuis ce fameuxmatin sur la place du marché, il ne sétaitplus servi dOurim et de Toumim, parceque lEgypte était devenue pour lui un rêveaussi lointain que létait La Mecque pourle Marchand de Cristaux. Toutefois, il étaitmaintenant satisfait de son emploi et necessait de penser au jour où il débarque-rait en vainqueur à Tarifa.«Souviens-toi de toujours savoir ce quetu veux», avait dit le vieux roi. Le jeunehomme savait ce quil voulait, et travaillaitdans ce but. Peut-être son trésor était-ildêtre venu sur cette terre étrangère, dêtretombé sur un voleur, et de multiplier par77
  38. 38. deux le nombre de ses moutons sans avoirdépensé un centime.Il était fier de lui. Il avait appris deschoses importantes; comme le commercedes cristaux, le langage sans paroles, et lessignes. Un après-midi, il vit un homme enhaut de la montée, qui se plaignait quonne pût trouver un endroit convenable pourboire quelque chose après avoir gravi cetterampe. Le jeune homme connaissait main-tenant le langage des signes, et alla trouverson patron pour lui parler :« Nous devrions offrir du thé aux gensqui montent la rampe, lui dit-il.— Il y a déjà beaucoup dendroits, parici, où lon peut prendre le thé, répondit leMarchand.— Nous pourrions le servir dans desverres en cristal. De cette façon, les gensapprécieront le thé, et voudront acheterles cristaux. Car ce qui séduit le plus leshommes, cest la beauté. »Le Marchand considéra son employépendant un certain temps, sans rien ré-pondre. Mais, ce soir-là, après avoir faitses prières et fermé le magasin, il sassitsur le trottoir et linvita à fumer avec lui lenarguilé, cette curieuse pipe que fumentles Arabes.«Après quoi cours-tu? demanda le vieuxMarchand de Cristaux.— Je vous lai dit: jai besoin de rache-ter mes brebis. Et pour cela il faut de lar-gent. » Le vieil homme mit de nouvelles78braises dans le narguilé et aspira unelongue bouffée.« Voilà trente ans que je tiens cette bou-tique. Je connais le cristal de bonne et demauvaise qualité, je connais à fond toutesles particularités de ce commerce. Je suishabitué à mon magasin, à sa dimension,à sa clientèle. Si tu te mets à vendre duthé dans des verres en cristal, laffaire vaprendre davantage dimportance. Et moi,je devrai changer ma façon de vivre.— Est-ce que ce ne serait pas une bonnechose ?— Je suis accoutumé à mon existence.Avant ta venue, je pensais que javaisperdu tout ce temps dans le même endroit,cependant que tous mes amis, au contraire,changeaient, que leurs affaires périclitaientou prospéraient. Cela me plongeait dansune très grande tristesse. Maintenant, jesais que ce nétait pas vraiment ainsi : enfait, la boutique a exactement la taille quejai toujours souhaitée. Je ne veux paschanger, parce que je ne sais commentchanger. Je suis désormais tout à fait habi-tué à moi-même. »Le jeune homme ne savait que dire. Levieux reprit alors :« Tu as été pour moi une bénédiction. Etvoici quaujourdhui je comprends unechose: cest que toute bénédiction quinest pas acceptée se transforme en malé-diction. Je nattends plus rien de la vie. Ettoi, tu mobliges à entrevoir des richesses79
  39. 39. et des horizons dont je navais jamais euidée. Alors, maintenant que je les connais,et que je connais mes immenses possibili-tés, je vais me sentir beaucoup plus malque je nétais auparavant. Parce que je saisque je peux tout avoir, mais je ne le veuxpas. »«Heureusement que je navais rien ditau marchand de pop-corn», se dit le jeunehomme.Ils continuèrent à fumer le narguilé pen-dant quelque temps, cependant que lesoleil se couchait. Cétait en arabe quilsconversaient, et le jeune homme étaitcontent de lui, parce quil parlait arabe. Ily avait eu une époque où il croyait que sesbrebis pouvaient tout lui apprendre sur lemonde. Mais les brebis étaient incapablesdenseigner larabe.«Il doit y avoir encore dautres choses,dans le monde, que les brebis ne saventpas enseigner, pensa-t-il, tout en observantle Marchand sans rien dire. Parce quellesne cherchent rien dautre que leau etla nourriture. Je crois que ce ne sontpas elles qui enseignent: cest moi quiapprends. »«Mektoub, dit finalement le Marchand.— Quest-ce que cest que ça?— Il faudrait que tu sois né arabe pourcomprendre. Mais la traduction doit êtrequelque chose comme "cest écrit".»Et, tout en éteignant les braises du nar-80guilé, il dit au jeune homme quil pouvaitcommencer à proposer du thé aux clientsdans les verres en cristal.Certaines fois, il est impossible de conte-nir le fleuve de la vie.
  40. 40. Les gens gravissaient la rue en pente etse sentaient fatigués en arrivant là-haut.Alors, tout au bout de cette rampe, se trou-vait une boutique de beaux cristaux, et duthé à la menthe bien rafraîchissant. Ilsentraient boire le thé, servi dans de magni-fiques verres en cristal.«Jamais ma femme na eu cette idée»,disait un homme; et il achetait quelquescristaux, car il avait des invités ce soir-là etceux-ci seraient impressionnés par larichesse de ces coupes. Un autre clientaffirma pour sa part que le thé était tou-jours bien meilleur quand on le servaitdans des récipients en cristal, car ainsilarôme se conservait mieux. Un troisièmedit encore quil était de tradition en Orientdutiliser le cristal avec le thé, en raison deses pouvoirs magiques.En peu de temps, la nouvelle se répan-dit, et beaucoup de gens se mirent à mon-ter jusquau sommet de la rampe pourconnaître la boutique qui avait inaugurécette nouveauté dans un commerce si82ancien. Dautres boutiques ouvrirent, oùlon servait aussi le thé dans des verres encristal, mais elles nétaient pas situées enhaut dune rue en pente, ce qui fait quellesrestaient toujours vides.Très vite, le Marchand fut amené àembaucher deux autres employés. Ildut bientôt importer, en même temps queles cristaux, dénormes quantités de thé,consommées jour après jour par leshommes et les femmes qui avaient soif dechoses nouvelles.Ainsi passèrent six mois.
  41. 41. Le jeune homme séveilla avant le leverdu soleil. Onze mois et neuf jours sétaientécoulés depuis quil avait pour la premièrefois foulé le sol du continent africain.Il revêtit le costume arabe, en lin blanc,quil avait acheté spécialement pour cejour-là. Il se coiffa du turban, tenu par unanneau en cuir de chameau. Enfin, ilchaussa ses sandales neuves, et descenditsans faire aucun bruit.La ville dormait encore. Il se fit un sand-wich au sésame et but du thé chaud dansun verre en cristal. Ensuite, il sassit sur leseuil de la boutique et se mit à fumer lenarguilé, tout seul.Il fuma en silence, sans penser à rien,sans rien entendre que la rumeur continuedû vent qui soufflait en apportant lodeurdu désert. Puis, quand il eut fini, il plongeala main dans lune de ses poches et restaquelques instants à contempler ce quil enavait retiré.Il y avait là une belle somme dargent. Dequoi acheter cent vingt moutons, son billet84de retour, et une licence dimportation etdexportation entre son pays et le pays où ilse trouvait actuellement.Il attendit patiemment que le vieillardséveillât à son tour et vînt ouvrir le ma-gasin. Ils allèrent alors prendre le théensemble.«Cest aujourdhui que je men vais, ditle jeune homme. Jai largent quil fautpour acheter mes moutons. Et vous enavez assez pour aller à La Mecque. »Le vieillard ne dit rien.«Je vous demande votre bénédiction,insista-t-il. Vous mavez aidé. »Le vieillard continua à préparer lethé en silence. Enfin, au bout dun certaintemps, il se tourna vers le jeune homme.«Je suis fier de toi, dit-il. Tu as donnéune âme à ma boutique de cristaux. Maisje nirai pas à La Mecque, tu le sais bien.Comme tu sais aussi que tu ne rachèteraspas de moutons.— Qui vous a dit cela? demanda lejeune homme, abasourdi.— Mektoub», dit simplement le vieuxMarchand de Cristaux.Et il le bénit.
  42. 42. Le jeune homme alla dans sa chambre etrassembla tout ce qui lui appartenait. Celafaisait trois sacoches bien remplies. Justeau moment de partir, il remarqua que,dans un coin de la pièce, il y avait encoresa vieille besace de berger. Elle était enpiteux état, et il avait bien failli oublier jus-quà son existence. Dedans, il y avait tou-jours son bouquin, ainsi que le manteau.Lorsquil retira celui-ci, pensant en fairecadeau au premier garçon quil rencontre-rait dans la rue, les deux pierres roulèrentpar terre. Ourim et Toumim.Il se souvint alors du vieux roi et fut toutsurpris de sapercevoir quil navait pluspensé à cette rencontre depuis bien long-temps. Pendant toute une année, il avaittravaillé sans répit, en se préoccupant seu-lement de gagner assez dargent pour nepas devoir retourner en Espagne la têtebasse.«Ne renonce jamais à tes rêves, avait ditle vieux roi. Sois attentif aux signes. »Il ramassa par terre Ourim et Toumim,86et eut à nouveau létrange sensation que leroi se trouvait à proximité. Il avait tra-vaillé dur tout au long de cette année, etles signes indiquaient que le moment departir était venu.«Je vais me retrouver exactement telque jétais avant, pensa-t-il. Et les brebisne mont pas enseigné à parler arabe. »Et pourtant, les brebis avaient enseignéune chose autrement importante: quil yavait dans le monde un langage qui étaitcompris de tous et que lui-même avaitemployé pendant tout ce temps pour faireprogresser la boutique. Cétait le langagede lenthousiasme, des choses que lon faitavec amour, avec passion, en vue dunrésultat que lon souhaite obtenir ou enquoi lon croit. Tanger nétait maintenantplus pour lui une ville étrangère, et il eut lesentiment que, de même quil avait fait laconquête de ce lieu, de même il pourraitconquérir le monde.«Lorsque tu veux vraiment une chose,tout lUnivers conspire à te permettre deréaliser ton désir », avait dit le vieux roi.Mais le vieux roi navait pas parlé devoleurs, de déserts immenses, de gens quiconnaissent leurs rêves mais ne veulentpas les réaliser. Le vieux roi navait pas ditque les Pyramides étaient tout juste un tasde cailloux, et que nimporte qui pouvaitfaire un tas de cailloux dans son jardin. Etil avait aussi oublié de dire que, lorsquon aassez dargent pour acheter un plus gros87
  43. 43. troupeau que celui quon avait avant, on sedoit dacheter ce troupeau.Il ramassa la besace et la prit avec sesautres sacs. Il descendit lescalier; le vieuxbonhomme était en train de servir uncouple détrangers, cependant que dau-tres clients, dans la boutique, prenaient lethé dans des verres en cristal. Pour cetteheure matinale, cétait un bon début dejournée. De lendroit où il se trouvait, ilremarqua pour la première fois que la che-velure du Marchand de Cristaux rappelaittout à fait celle du vieux roi. Il se souvintdu sourire quavait le marchand de sucre-ries, le premier jour quil sétait réveillé àTanger, alors quil navait ni où aller ni dequoi manger: ce sourire, lui aussi, évo-quait le souvenir du vieux roi.« Comme sil était passé par ici et quil yait laissé une empreinte», pensa-t-il. Acroire que chacune de ces personnes avaiteu loccasion de connaître le roi à unmoment ou un autre de son existence. Ilavait bien dit, en vérité, quil apparaissaittoujours à celui qui vit sa Légende Person-nelle.Il partit sans faire ses adieux au Mar-chand de Cristaux. Il ne voulait pas pleu-rer: on aurait pu le voir. Mais il allaitregretter toute cette période, et toutes lesbonnes choses quil avait apprises. Il avaitdavantage confiance en lui, et se sentaitlenvie de conquérir le monde.«Mais je men vais vers les campagnes88que je connais déjà, mener à nouveau mesmoutons. » Et il nétait plus aussi satisfaitde sa décision. Il avait travaillé touteune année pour réaliser un rêve, et cerêve, de minute en minute, perdait peu àpeu de son importance. Peut-être parceque ce nétait pas son rêve, en fin decompte.«Qui sait, après tout, sil ne vaut pasmieux être comme le Marchand de Cris-taux? Ne jamais aller à La Mecque, etvivre de lenvie de sy rendre.» Mais iltenait dans ses mains Ourim et Toumim etces deux pierres lui communiquaient laforce et la volonté du vieux roi. Par leffetdune coïncidence — ou dun signe, pensa-t-il — il arriva au café dans lequel il étaitentré le premier jour. Son voleur ny étaitpas, et le patron lui apporta un verre dethé.«Je pourrai toujours redevenir berger,se dit-il. Jai appris à soigner les moutons,et jamais je ne pourrai oublier commentils sont. Mais peut-être naurai-je plusdautre occasion daller jusquaux Pyra-mides dEgypte. Le vieil homme avait unpectoral en or, et connaissait mon histoire.Cétait un vrai roi, un roi savant. »Il se trouvait à deux heures à peine,en bateau, des plaines dAndalousie, maisentre lui et les Pyramides il y avait undésert. Il comprit que la situation pouvaitêtre envisagée aussi de la manière sui-vante : en vérité, il se trouvait maintenant89
  44. 44. à deux heures de moins de son trésor.Même si, pour faire ce trajet de deuxheures, il avait dû mettre tout près duneannée entière.«Je sais bien pourquoi je veux retournerà mes brebis. Je connais déjà les brebis;elles ne demandent pas beaucoup de tra-vail, et on peut les aimer. Je ne sais pas sile désert peut être aimé, mais cest ledésert qui recèle mon trésor. Si je narrivepas à le trouver, je pourrai toujours ren-trer chez moi. Pourtant, la vie ma donnétout dun coup largent suffisant, et jaitout le temps quil me faut. Alors, pourquoinon ? »Il ressentit en cet instant une immenseallégresse. Il pourrait toujours redeve-nir un berger. Il pourrait toujours rede-venir un vendeur de cristaux. Peut-êtreque le monde recelait beaucoup dau-tres trésors cachés, mais lui avait fait unrêve qui sétait répété, et il avait rencon-tré un roi. Cela narrivait pas à tout lemonde.Il était tout content quand il ressortit ducafé. Il venait de se rappeler que lun desfournisseurs du Marchand lui apportaitses cristaux grâce aux caravanes qui tra-versaient le désert. Il garda Ourim et Tou-mim entre ses mains ; à cause de ces deuxpierres, voilà quil revenait sur la route deson trésor.«Je suis toujours à côté de ceux qui90vivent leur Légende Personnelle», avait ditle vieux roi.Il navait rien à perdre à aller jusquàlentrepôt, pour savoir si les Pyramides setrouvaient réellement si loin.
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