Tant que t'es breton

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Essai sur la Bretagne

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Tant que t'es breton

  1. 1. Lionel Courtot « TANT QUE T’ES BRETON... »Petit essai lucide sur les dérives identitaires en Bretagne... 1
  2. 2. A la mémoire de Gilles, un Breton au service de la France... 2
  3. 3. SommaireIntroduction : Du bonheur de la victimisationEntrée en scène ; affirmation identitaire ou ethnodifférentialisme ; à la recherche d’une identitéperdue...Chapitre premier : La quête d’une identité bretonne...De la magie druidique au miracle chrétienDe la tradition littéraire orale à l’exaltation romantique d’un certain idéalDe la musique traditionnelle à l’effervescence des fest-nozDe la préservation du patrimoine à la nouvelle économie bretonneDe la nation mythique à la volonté d’indépendanceDe la mystique bretonne au mouvement breton…Chapitre 2 : Les dérives du mouvement bretonL’histoire comme référent identitaireLa langue comme source de l’identitéLe réflexe identitaire d’une régionDe la volonté d’autonomie à l’ethnonationalisme bretonLes théoriciens radicaux de l’ethnodifférentialisme« Pour une république européenne et régionaliste » : de l’Europe des régions à l’Europe aux centdrapeauxChapitre 3 : « C’est ici que commence l’Europe »...Construire l’Europe des peuplesLe « destin » européen de la Bretagne« De l’élargissement de l’Union européenne à la nécessité d’une vraie régionalisation pour laBretagne »Dernier Acte«Une furie particulariste, nationaliste, régionaliste, racialiste »La Bretagne malgré les BretonsUne obsession identitaireLa découverte et l’ignorance...Un « con » de Français... 3
  4. 4. Introduction : du bonheur de la victimisationEntrée en scène Notre arrivée à Quimper est mémorable, sous une trombe d’eau, la vieille Peugeot semblene plus pouvoir arrêter les gouttes. Le vent est violent, le ciel si sombre... Ce soir, le spectacle sedéroule rue du port, où cinq scènes attendent un public censé être nombreux. Or, tout est quasidésert. Nous dînons, comme trois pauvres hères, dans un petit restaurant déclassé, avec au menu,tout naturellement, des moules. Nous étions si impatients d’être là que tout devient pathétique,nous les premiers. Soudain, malgré le temps dehors, retentissent dans la rue les premières notesd’un bagad écossais déjanté. Le son nous arrive par les pieds, le sol tremble et le battement denos cœurs s’accélèrent. Nous nous précipitons. Quelques fous hilares suivent des musiciensrecroquevillés sous des sacs plastiques dans une ambiance survoltée. L’envie de jouer est la plusforte. Comme aimantés, nous les rejoignons aussitôt. Nous aurons bientôt l’occasion de leregretter. La pluie redouble d’intensité, c’est la fin du monde et nous sommes sur le bitume àaccompagner des grognards des Highlands en kilts, sans même savoir ce qu’ils portent endessous. Le déluge n’empêchera pas la fête. Nous sommes trempés jusqu’aux os, il fait un peufrais, nous tomberons sans doute malades, nous sommes libres et heureux, nous sommes enBretagne, plus précisément aux légendaires Interceltiques de Lorient... Nous faisons, le lendemain, la connaissance d’un petit groupe fort sympathique qui nousaccueille au camping avec des croissants pour le petit-déjeuner, vers midi. Nous tomberonsamoureux, mais ça, c’est une autre histoire... En fin de programme de ce dernier jour de festival,les Djiboudjep, un trio de barbus célèbre en ces contrées, clôt comme de tradition l’évènement,avec ses chants marins. Passé l’après-midi sur la plage, à se baigner dans un océan déchaîné, nousrevoilà dans cette ville où, cette fois, le public a envahi la rue. Aujourd’hui, le ciel reste plusclément, la cité est en pleine effervescence et l’excitation atteint son paroxysme. Dans la foule,nous croisons un groupe de skin-heads. Sans doute un pur hasard, nous n’en reverrons plus. Dansl’ensemble, la population est plutôt conviviale. La salle où a lieu le concert est déjà bondée.L’ambiance est bon enfant, la bière coule à flots... Dès que la musique débute, le public se met enordre de marche et entame ce qui va devenir un vrai delirium collectif auquel nous participonsallègrement. Toute l’assemblée, bras dessus bras dessous, reprend en chœur les paroles du large.Personnellement, je maîtrise bien ces gais refrains. Le contact est alors facile dans cet univers quidevient presque aussitôt familier : nouvelle occasion de rencontres, si simple, ici... Devant moi, une charmante demoiselle remarque ma connaissance des classiques marins.Elle se retourne vers moi à plusieurs reprises, le regard complice. C’est sur « Jean-François deNantes » que nous faisons connaissance. Des sourires furtifs s’échangent, l’ambiance fait lereste... Elle disparaît tout à coup. Ma déception ne dure guère : la revoilà bien vite, le visagetoujours aussi lumineux, qui tient à la main un grand verre. Je lui signifie discrètement monplaisir de la revoir. Elle, un petit sourire en coin, me tend sa bière avec un geste sûr et avenant,quasi cérémoniel. Surpris, un brin intimidé, je prononce un sincère « merci ». Elle me répond,tout naturellement : « C’est rien, tant que t’es Breton »... ∗ Pourquoi s’attacher à un pays sinon parce qu’on y sent battre son cœur ? L’amour d’uneterre vient de cette sensation étrange de communion mystique. Se tenir sur ce sol comme le chêne 4
  5. 5. prend racine. Ressentir dans son corps un état modifié, comme si la conscience subitementquittait son hôte vers des lieux plus paisibles, vers une douce contrée où s’arrêterait le temps.Fermer les yeux pour ne plus rien voir d’autre que le paysage de nos songes, amplifier son espaceet briser les limites, se sentir porté par un souffle et laisser l’azur nous guider. Là, retrouver leslieux de son enfance, être emporté par la ronde infernale des souvenirs et rêver d’une existencepaisible. Rentrer au pays, et répondre à toutes les questions qui jamais n’obtinrent réponse.Comprendre que c’est là, dans cette maison où l’on a vu le jour, que l’on attend à présent l’ultimevoyage. Se sentir en communion avec la nature, avec les éléments. Vivre enfin… Quand je rencontrai ce vieil homme à la barbe blanche tout droit sorti d’un vieux récit, ilme tint à peu près ce langage, lui, l’ancien avocat devenu druide depuis peu, comme si l’âge futune raison suffisante et nécessaire pour saisir que le sang qui coule en soi est celui des ancêtres etque ceux-ci naquirent en cet endroit hors du temps, dans cette vieille chaumière héritée. Il meparlait de la nature comme d’un ami fidèle, et de ses vertus ignorées, comme si j’arrivais d’unautre monde. Déboussolé devant cette sagesse étrange, je partageai un thé, aux plantes inconnues,pour retrouver une certaine contenance et poser mes questions. Je le considérai au début avecétonnement et sans doute avec condescendance, comme un ermite dérangé, un Panoramix aurabais dont la potion aromatique n’eut de magique que l’extrême chaleur qui me brûlait la langue.Ce druide à la voix éraillée, et singulièrement aiguë chez ce robuste personnage à l’embonpointprononcé, m’émut certes, mais que répondre à sa déclaration de foi ? Quand il m’eut parlé de laBretagne, je me sentis si frustré de ne point être breton ! La Bretagne, et plus particulièrement leFinistère, m’offrit moult occasions d’être étonné, ainsi de cet autre druide, professeur de Yoga,m’enseignant les rudiments de la métempsycose, ou cette vieille édentée, m’accueillant dans sonlogis tout droit sorti du Moyen-Âge, pour me conter ces légendes que les bibliothèques m’avaientdécrites sans charme. Et ces heures à marcher sur les sentiers sinueux, à la quête du moindremenhir ou dolmen, ouvrages à la main. Ou encore ces vieux marins assis sur les quais, qui meracontèrent leurs exploits mythiques sans l’accent du midi, mais avec une faconde impromptue,amusante et touchante. Que dire de ces passionnés de chevalerie, qui reconstituent villages etscènes de vie médiévaux dans des costumes d’époque, ces musiciens et chanteurs si talentueux,inconnus ou célèbres, qui m’accordèrent de précieuses minutes, ces écrivains qui parlèrent de laBretagne avec tellement d’éloquence, et finalement ces militants, qui me confièrent leurs étatsd’âmes et leur conception d’une Bretagne indépendante… On ne peut saisir la mentalitépopulaire qu’en pénétrant dans les mystères qui distinguent cette terre. Il faut assister à cesoccultes cérémonies druidiques, à ces pardons si pieux, à un office de ce monastère de l’Egliseceltique orthodoxe, à ces fest-noz si nombreux rassemblant tous les âges, à ces fêtestraditionnelles en costumes habituellement rangés dans les salles de musées, il faut assister à cetteferveur populaire pour savoir que la Bretagne n’est pas une région comme les autres. C’est toutsimplement cette singularité, cette particularité, cette âme, qu’il importe de découvrir, avant deconstater l’émergence du débat politique sur les fondements de l’identité culturelle. Il faut fairecette découverte et ne pas rester dans l’ignorance... Il faut réaliser le poids de l’enracinement, etles risques du repli sur soi. Les druides ne sont pas tous, loin de là, de doux rêveurs et de gentilsécologistes militants pour une nature propre ! Cet essai, issu d’une thèse, est avant tout l’histoire d’une rencontre. Une rencontreétonnante avec une incroyable région... Le propos, assez simple, se veut être un témoignage etl’expression d’une prise de conscience. Il permet l’analyse d’un mécanisme culturel que l’on nepeut saisir qu’avec un certain effort de discernement. Au cœur de la problématique, la questionest simple : s’agit-il d’un réflexe identitaire ou bien plus, l’expression d’une forme denationalisme ethnique dont l’influence ne cesse de prendre de l’ampleur ? 5
  6. 6. L’affirmation identitaire ou l’ethnodifférentialisme « Je suis breton ! » La formule tombe, telle une évidence. Elle répond à la question poséesur les origines. Tout individu interrogé en Bretagne affirmera de la sorte : « Je suis breton ! »Mais osez demander ce que cela signifie et vous observerez à coup sûr un silence gêné, unehésitation agacée, puis obtiendrez en réponse un propos plus ou moins confus. Mais c’est ainsi.« Je suis breton ! ». C’est à peine si cela se discute... La question légitime qui se pose ouvre une perspective immense : que veut dire êtrebreton ? L’unique certitude demeure l’idée d’une origine géographique. Mais dans un monde oùles moyens de transport et de communication transcendent les frontières, est-ce encore unélément suffisant ? Derrière tout ceci s’annonce, en fait, la question contemporaine de l’identité. Le mot est lâché. Il tient régulièrement la chronique ces dernières années. On le met àtoutes les sauces. On parle même d’une « hystérie identitaire », selon le titre d’un essai. Si lethème apparaît à la fin des années 70 dans les travaux scientifiques, l’identité est devenue depuisun sujet « tendance », un argument sociologique et politique abondamment utilisé. Pourtantl’identité, brandie aujourd’hui tel un slogan, pose de réels problèmes de contenu. La volonté derevendiquer une identité forte revient à vouloir insister sur ce qui fait la particularité de son être.C’est se revendiquer un « autre », un « différent », en mettant en avant sa culture propre. Plus oninsiste sur ses traits spécifiques et plus on veut qu’une culture soit distinguée des autres. En cela,on s’inscrit résolument dans une démarche ethnodifférentialiste. La société moderne ne permet guère de limiter l’identité à une seule appartenance. Toutindividu a de multiples appartenances. Refuser cela peut conduire à être obligé de choisir entre lanégation de soi et la négation de l’autre. Le renouveau du spiritualisme breton peut s’exprimer en réaction au désenchantementd’un groupe, à son besoin de se définir socialement, culturellement, en opposition au modèlequ’impose la culture française dominante. La culture est une étape importante dans la découvertede soi, de ses origines, dans ce besoin de se définir un champ de références qui déterminerontl’individu et lui permettront de se réaliser pleinement. Il importe de « s’assumer »... Connaître sesorigines peut devenir un besoin psychologique essentiel. Si la culture est un fait collectif, à touteéchelle les liens qui déterminent l’appartenance de l’individu à un groupe participent de laconstruction de son psychisme, de sa culture, finalement de son identité. Dans une analyseculturaliste, l’individu reste le garant d’une tradition et toute véritable culture est totalementintériorisée. La moindre rupture avec le passé entraîne un choc psychologique de type anomiqueoù le sujet perd tout repère. Il subit une influence nocive d’un groupe dominant extérieur. Il renieses origines et finalement, se renie lui-même. C’est ainsi que s’explique le renouveau culturelbreton, par un besoin de retour vers le passé, de lien avec le passé. Le besoin de se trouver unquelconque enracinement temporel peut servir de repère existentiel. Le rapport au tempsdétermine alors l’individu, et le lien avec le passé dessine le destin de tout être. Le mouvementculturel puise sa source à différentes origines, son objectif ne demeure rien de moins que la survied’une société spécifique. Selon le mouvement breton, la Bretagne vit de la tradition et de lamémoire, patrimoine des anciens. En perdant cela, elle n’aurait plus la possibilité de s’ancrerculturellement à travers l’affirmation de l’existence d’un peuple breton et ne serait plus, dès lors, 6
  7. 7. qu’un simple territoire sans âme... Le mouvement breton prend alors corps dans le rejet dusystème politique français et par la stigmatisation de sa spécificité. Le mécanisme idéologique tendant à utiliser le matériau ethnologique à des finsmilitantes, à travers un ensemble d’associations ou d’organisations que l’on nommera, de façongénérique, le « mouvement breton », dévoile une manipulation de faits dans une interprétationsymbolique de ceux-ci : une relecture de l’histoire, par exemple, à travers le prisme desethnonationalistes bretons.A la recherche d’une identité perdue... Au début du XIXème siècle, Napoléon avait fait interdire les prénoms bretons. Un siècle etdemi plus tard, une véritable bataille juridique s’est mise en place pour les faire accepter denouveau. Elle aboutit, en 1987, à la promulgation d’une loi les autorisant. L’ouvrage deGwénnolé Le Menn, Grand choix de prénoms bretons, publié aux éditions Coop Breizh, est sous-titré « l’ouvrage de référence pour exprimer avec fierté vos racines et vos valeurs. » : si un nompermet en effet de distinguer les origines d’un individu, il serait de plus porteur de valeurs.Depuis dix ans, une mode de prénoms bretons s’est développée partout en France. Il est fortprobable qu’elle fut motivée par l’originalité des prénoms : Erwan, Morgan, Mael, Corentin,Maïwenn, Tanguy, Gwénaël, aux côtés des déjà célèbres Gaël et Yann. Ainsi, aux quatre coins del’Hexagone, se trouvent de jeunes gens qui n’ont de breton que le prénom. Si cette mode dépassede très loin la simple origine bretonne, ne serait-ce pas du fait d’une dispersion culturelle qui peuts’interpréter, soit par le triomphe de la culture et par son expansion, soit par la dissolution decelle-ci dans la culture dominante, sans qu’il y ait une influence de la première sur la seconde ? L’image que nous laisse la Bretagne est celle d’une terre sauvage que nulle étude nesaurait domestiquer ; comme l’océan qui lui fait face, elle demeure un sujet infini. Il imported’observer ses habitants peu loquaces, ces Bretons si particuliers au caractère tant affirmé, pourcomprendre l’action d’un mouvement culturel et les conséquences politiques de son action. LaBretagne n’est pas un livre que l’on pourrait fermer sitôt lue la dernière phrase, elle est unehistoire sans fin que l’on se raconte le soir à la veillée, un tableau aux couleurs changeantes, unspectacle saisissant à voir et à revoir jusqu’à en connaître par cœur la moindre scène, une sorte dejournal intime dans lequel les souvenirs jailliraient en image. Dans ses souvenirs littéraires, Maxime du Camp notait que dès que l’on avait pénétré dansla Bretagne bretonnante, on se sentait dans « une région primitive »… Une région primitive ayantconservé intacte toutes ses traditions, tout un mode d’être et de penser qui la caractériserait ? Unerégion dont la langue vernaculaire déterminerait l’appartenance à la communauté particulière ?Une région qui se distinguerait encore aujourd’hui des autres ? Probablement. Il est indéniable, etquiconque fait un voyage en Bretagne bretonnante pourrait en témoigner, qu’il demeure làquelque chose de singulier, qui laisse au visiteur une étrange impression… Mais qui saurait direquoi ? Serait-ce le paysage qui frappe la vue du nouveau venu ? Serait-ce le climat changeant quiperturbe le novice ? Serait-ce l’accueil froid de la population qui le met mal à l’aise ? Serait-cel’expression vivace d’une culture distincte ?... Ne serait-ce d’ailleurs pas un peu tout cela, « unerégion primitive » qui aurait conservé une allure d’autrefois grâce à sa situation géographique et àla détermination de toute une communauté de pensée ? 7
  8. 8. La Bretagne, la vraie, ne s’observe pas seulement, elle s’apprend. Elle s’apprend dans leslivres, dans la parole des initiés… Elle n’est pas à la portée de quiconque : « La Bretagne semérite ». Voilà ce qu’on lui dirait ici, à ce voyageur isolé, à cet individu curieux qui chercherait àcomprendre… Mais ne s’agirait-il pas tout simplement d’une illusion, d’un rêve d’une terre isolée où lemonde moderne n’aurait pas détruit tout des vestiges du passé et du mode de vie d’antan ? Levoyageur parti en quête « d’autre chose », fuyant son quotidien oppressant, étouffant, ne serait-ilpas venu chercher ici ce que les légendes ont colporté jusqu’à lui ? Ne serait-ce pas une imagebien précise, une caricature idéalisée de jadis qu’il serait venu quémander sur place ? Ne serait-cepas son inconscient qui lui dévoilerait une vision idéalisée de la Bretagne, synonyme de liberté,celle qu’on lui a promis de retrouver, s’il osait entreprendre le voyage initiatique… S’il découvrait, ce visiteur impatient, que tout cela n’est qu’un mythe, que tout ce qu’onraconte n’est que le fruit de l’imagination des conteurs, que tout n’est que fiction? Que sepasserait-il si l’homme de passage, celui que l’on nomme ici le « touriste », découvrait quebientôt plus personne ne le parle, le breton, que le costume traditionnel ne se porte qu’enexhibition lors de fêtes exceptionnelles, que les crêpes se mangent aussi bien ici que Place SaintEtienne à Strasbourg… Que dirait le touriste s’il découvrait une Bretagne devenue une terrecomme une autre, où il ferait certes bon vivre, mais où la culture, mondialisée, ne se distingueraitplus guère ? Reviendrait-il, le touriste ? Assurément. Car la Bretagne reste la Bretagne, une terrecomplexe où les hommes semblent sculptés dans les éléments. Et notre ami, comme tous leshabitants de ces contrées, ne se découragerait pas, il se remotiverait et, déterminé, partirait alors àla recherche d’une identité perdue… 8
  9. 9. La quête d’une identité bretonne Vent norois, pluie fine, embrun iodé et chant des mouettes… Au loin une harpe celtiquemurmure une céleste mélodie… Parler de cette terre, c’est un peu raconter des sensations, seremémorer un contact physique et ressentir une étrange émotion. Parler d’un amour, ets’emporter dans un lyrisme qu’inspire l’enthousiasme de ses sentiments et la plus douce despassions. Poser les pieds sur ce sol condamne à devoir un jour y revenir, ne serait-ce que pourgoûter à nouveau le pouvoir onirique de ces lieux. Mais les sentiments sont subjectifs, etd’aucuns n’y trouveront peut-être qu’humidité et vent glacé… La démarche culturelle est le premier postulat de la reconquête politique. Une culture estle fruit d’un passé commun, la marque du temps et la conscience d’une mémoire collective.Attachée à un milieu social, récupérée et interprétée par celui-ci, elle alimente en vocation lemilitantisme politique. Terre de tradition maritime, la Bretagne fut toujours en proie aux capricesde l’océan. Confrontée sans cesse aux périls, rompue à lutter contre la nature, elle fut encline àl’acceptation de la fatalité et sujette aux croyances. Mais la culture évolue et s’adapte auxvicissitudes du temps. Soumise à l’histoire, elle conserve les traces du passé dans son rapport auprésent, et envisage le futur comme la réminiscence d’une inaliénable caractéristique identitaire.C’est par elle, dans son essence même, que se nourrit le particularisme breton. La mentalitépopulaire revendique cet attachement culturel qui traduit une reconnaissance existentielle desBretons eux-mêmes. Attentive à cette spécificité, l’aspiration à l’autonomie ou à l’indépendancepolitique est une évolution logique, chez des individus marqués culturellement et socialement parcette distinction. L’exigence du particularisme prend naturellement forme, comme relevant d’uneévidente adaptation de la société. L’expression artistique de ce vaste univers culturel reflète unesensibilité que l’on ne peut saisir, si l’on ne fait pas l’effort de s’adapter aux milieux naturel,social et spirituel de la Bretagne, pour comprendre, ou chercher à comprendre, les ressortscoutumiers d’une tradition culturelle qui puise dans toutes ses racines pour définir et déterminerson identité même.De la magie druidique au miracle chrétien La Bretagne est une terre dont la richesse spirituelle est le fruit d’une confrontation entrel’ancienne religion païenne et le christianisme qui germe au Moyen-Âge, et offre au monde leprodigieux spectacle de la Matière de Bretagne, subtile mélange de l’héritage celtique et de lasymbolique chrétienne. La société celtique se décompose selon le schéma trifonctionnel établi par GeorgesDumézil. L’idéologie des trois fonctions, sacerdotale, guerrière et productrice, est un phénomènereligieux préchrétien qui influence toute la société médiévale, et en particulier la Bretagne où lerôle des druides1, relevant de la fonction sacrée, a longtemps perduré. Si la religion chrétienne aréussi à maintenir sa prééminence jusqu’à ce jour, on peut constater, depuis le début du XXèmesiècle, le réveil, en Bretagne, de coutumes que l’on croyait disparues. Celles-ci mettent en scène1 Druide, du celtique druwides, signifie « le très savant ». 9
  10. 10. le renouveau païen dans une réflexion philosophique et spirituelle, qui correspond aussi à l’éveild’une prise de conscience politique sur les fondements mythiques d’une « nation » bretonne qui,n’ayant jamais existé, prend cependant forme dans l’esprit du mouvement culturel et politiquebreton. Inspirée par tout un univers mythologique, l’idée d’une « nation » se constitue sur lestraces de la civilisation celtique. Si « L’histoire est accidentelle, le mythe est éternel1 » ; il estdonc tout à fait possible d’imaginer la cosmogonie d’une nation celte en se ressourçant dans lepassé. Le renouveau du druidisme traduit un regain d’intérêt pour la tradition ancienne et exprimeune quête existentielle à caractère philosophique, mais aussi une ambition politique. L’organisation sociale celtique fut bouleversée par l’invasion romaine de la Gaule. Puis lechristianisme asséna un coup fatal à la pratique du druidisme qui se maintint seulement en Irlandenon conquise. A la fin du XVIIIème siècle, on entrait dans la période du Romantisme qui sepassionna pour la Bretagne et la tradition celtique. Deux siècles plus tard, les Celtes se réunissentà l’Eisteddfod de Cardiff (assises ou réunion de bardes-poètes et musiciens) et, le 1er septembre1900, est créé le Gorsedd (rassemblement) d’Armorique, dont les grands druides seront toujoursdes acteurs de l’ethnonationalisme breton. Le Gorsedd s’organise en trois ordres : les druides ou prêtres ; les bardes, poètes-musiciens ; les ovates, sorte de scientifiques. Son but est de défendre, mais aussi de faire renaîtrel’esprit celtique. Pour cela, il œuvre dans un premier temps à la défense de la langue, de lalittérature et des particularités bretonnes. Il vise aussi à créer un lien avec les pays celtiques. Laseule condition que l’on tente d’imposer pour entrer au Gorsedd, que dirige le Grand DruideGwenc’hlan Le Scouezec, c’est sans surprise de parler breton ! Enfin, d’essayer… L’année celtique est divisée en quatre saisons, dont chacune débute par une fête placéesous la protection des dieux. Moments forts du calendrier, les fêtes solaires et cosmiques,Solstices et Equinoxes, sont l’occasion de rassemblements et de gaies libations autour de grandsfeux. Les Celtes aimaient ripailler de bon cœur. Réputés bons buveurs, ils consommaient vin,hydromel et cervoise. Or, ce sens inné de la fête, cette propension à se rassembler, à partager dansla liesse la ferveur populaire, est un trait de caractère sociologique contemporain. Le taux trèsélevé d’alcoolémie en Bretagne semble donc être un vieil héritage, de même que cette faculté àrassembler le peuple autour d’événements plus ou moins solennels, dans le but de préserver lacohésion sociale. Le druidisme est une tradition et implique forcément une réflexion sur le passé. Il répondà un besoin qu’éprouvent certains de retrouver des racines, de se ressourcer au plus profondd’eux-mêmes. Il ne se limite pas seulement à la culture celtique mais suit une voie spirituelle quitrouve le divin partout dans la nature. Aujourd’hui, une partie du druidisme inclut lemonothéisme. Celle-ci est le produit d’une évolution théologique, la rencontre de deux traditionsdans un mouvement d’ordre philosophique. Elle s’oppose radicalement à la mouvance néo-païenne de stricte obédience celtique animiste. L’approche du druidisme correspond à une longueinitiation, afin d’accéder à une expérience mystique qu’il est difficile d’assumer dans le mondeoccidental contemporain. Le druidisme doit adapter les mythes à la modernité et trouver unéquilibre entre l’ésotérisme et l’expérience spirituelle individuelle. Mais le risque d’undébordement fanatique existe. L’interprétation de la tradition peut entraîner toutes sortes dedérives incontrôlables, dans la mesure où il n’existe aucune certitude quant au dogme lui-même,1 Christian-J GUYONVAR’H et Françoise LE ROUX, La civilisation celtique, Éditions Payot et Rivages, Paris,1995, p.115. 10
  11. 11. l’absence d’écriture entraînant une observance hypothétique du culte. L’ésotérisme druidique sedéchiffre avec les sens et relève d’une expérience intérieure. Ainsi planent encore un mystère et des inquiétudes sur l’évolution du druidisme actuel. Leproblème ne réside pas dans l’héritage dont il se revendique, mais dans l’usage contemporain quien est fait. Le druidisme mène une lutte acharnée pour la langue bretonne. Dès la fin du XIXèmesiècle, il fut le vivier de l’ethnonationalisme breton. Son caractère initiatique dissimuleaujourd’hui une société secrète. Les différentes confréries instituent leur propre rituel etdéveloppent leurs propres dogmes. La sagesse druidique est synonyme de liberté et la quêtemystique d’éternité, de quoi inspirer l’idée d’indépendance de la Bretagne… Il ne fait aucundoute que certains néo-druides recherchent sincèrement à comprendre les croyances anciennes ;mais se prétendre aujourd’hui druide, dans une société qui n’a rien de celtique en dehors dequelques appellations modernes plus ou moins folklorisées du type musical, est déraisonnable.Leur démarche s’explique avant tout dans une logique néo-païenne de quête de la « véritable »spiritualité occidentale... * A partir du VIème siècle, des moines ermites venus d’Irlande s’installent en Bretagne.L’Armorique est peu peuplée et les migrations se succèdent alors. Les moines, sitôt installés,édifient, en opposition au clergé gallo-romain, des paroisses et abbayes (ils leur laisseront enprime leur nom) et fondent le christianisme celtique. Sous l’Ancien Régime, la paroisse est le centre de la vie sociale, que l’on ne peutdissocier de son cadre spirituel. La dévotion est forte et les vocations nombreuses. Il y aura deuxfois plus de prêtres en Bretagne que dans le reste du pays. L’investissement de toute la paroissedans la construction et l’embellissement d’un édifice religieux est mû par un élan spirituel et unefierté collective. La maison de Dieu devient la maison du peuple. L’art breton s’érige sur unfondement métaphysique. Dans une société où le « Beau » fait figure de sacré, les paroissesrivalisent d’originalité et de talent. Malgré des influences artistiques anglaise, normande ouflamande, il demeure un art breton spécifique. Dans un univers qui côtoie aisément le surnaturel, la vie quotidienne se déroule sur fondde magie. La nouvelle religion s’inspire des vieilles croyances. Les saints locaux sont lessouvenirs des divinités du polythéisme antérieur. Les lieux sacrés sont établis sur d’anciens lieuxde cultes païens, souvent près de fontaines où coule l’eau vénérable, source de pureté, depuissance et de l’imaginaire celtique. La statuaire met en scène le Christ, la Vierge, les Apôtres etles saints locaux. Bien souvent, autre caractéristique des Bretons, la décoration illustre la mort,dans une iconographie terrifiante. Le calvaire remémore la Passion du Christ et assure de laRédemption. Les tombes toutes proches gisent dans l’enclos paroissial. Souvent de stylegothique, les églises sont construites en granit, dont la couleur grise, sous la pluie, laisse uneimpression de mélancolie. Les chapelles bâties en bord de mer et soumises aux caprices du ventet des embruns iodés offrent des vues magnifiques. La croix chrétienne se mêle aux traditionspicturales celtiques de la spirale et de la roue. Les symboles véhiculent une allégeance double,preuve d’une évolution théologique qui caractérise la foi bretonne. La croix celte, au faîte dechaque édifice et même de certains menhirs, prouve l’évolution des croyances qui leur permet dene pas sombrer dans l’oubli. Cette terre revendique plus de 800 saints, que Rome ne reconnaît pas, en-dehors dequelques cas. Les saints font l’objet d’une vénération particulière. On se réfère à leur pouvoirpour exaucer un vœu, pour vaincre une maladie ou la stérilité, pour bénir une naissance, unmariage, ou pour protéger un défunt. Le culte d’un saint guérisseur reprend la tradition de la 11
  12. 12. fontaine miraculeuse, où l’eau, symbole œcuménique, est porteuse de pouvoirs extraordinaires.Le Saint est une sorte de totem qui veille sur toute la communauté. Le plus célèbre est saintYves : juriste devenu prêtre et avocat des pauvres, il est canonisé en 1347. Son souvenir demeureet son culte reste très populaire. Il est célébré lors du Pardon des pauvres, le 19 mai, près deTréguier. Les moines fondateurs des évêchés, Samson à Dol, Corentin à Quimper, Patern àNantes, Tugdual à Tréguier, Pol-Aurélien, Brieuc ou Malo, dans les villes qui portent leur nom,témoignent des origines de la christianisation. Ils sont des « figures emblématiques de l’identitébretonne » et sont considérés comme « les pères de la nation » par le Comité Régional duTourisme, tandis que le Comité Départemental du Tourisme du Finistère les qualifie de « pèresde la petite patrie », et celui des Côtes d’Armor de « fondateurs de la Bretagne », dans desbrochures promotionnelles. Une mystique aux vertus identitaires certaines, que l’on retrouveencore dans le culte de Sainte Anne qui « participe véritablement à la conscience bretonne ».Grâce à Sainte Anne, la Bretagne détient d’ailleurs un monopole mondial, puisque le village deSainte Anne d’Auray est, en effet, selon le Comité départemental du tourisme, « le seul endroit aumonde où notre illustre aïeule, la mère de Marie est apparue ». Le culte des sept moines fondateurs se perpétue dans le Tro Breiz, ou Tour de Bretagne,un grand pèlerinage qui relie chaque évêché dans une ferveur spirituelle rare. Son origineremonte au Moyen-Âge. La foi et le patriotisme étaient tellement mêlés que les autorités royalesinterdirent le pèlerinage. A la fin du XXème siècle, une association le fait revivre sous une formemoins religieuse, sur le chemin d’une Bretagne en pleine renaissance... Chaque année, le nombredes participants augmente, comme si la région devenait à présent le symbole de la ténacité d’unereligion en déclin. A moins que, là encore, le besoin de communion avec le passé ne soit la seuleraison. Les nombreux pèlerinages qui sillonnent la Bretagne (la liste serait trop longue à dresser),reflètent ainsi la piété populaire, et leur but est de rendre hommage aux saints protecteurs, le jourde leur fête. Dans cette cérémonie qui débute dans l’église, puis se poursuit par une processionsous les bannières, pour s’achever devant les reliques du saint, dans l’église ou sur son tombeau,dans la solennité du moment, des drapeaux bretons sont brandis, tandis que l’on distribue dans lafoule des tracts indépendantistes et que Paris, pour l’occasion, devient une quelconque Sodome…On pourrait, en fonction des drapeaux et bannières fièrement brandis, classer les participants entrois catégories : les écologistes, les ethnonationalistes et, tout de même, les catholiques,confirmant ainsi le sentiment d’une politisation croissante de tous les facteurs culturels bretons,même spirituels, le Tro Breiz se donnant à voir comme l’affirmation renouvelée d’une identitébretonne. Quoi qu’il en soit, la ferveur des rassemblements religieux est plus aujourd’hui unsigne culturel que cultuel. La question des rapports entre religion et identité bretonne est le cadre des recherches dela section « Religion » de l’Institut culturel breton, notamment « les formalisations théoriquesélaborées par le mouvement breton d’inspiration catholique » dont l’adage est resté célèbre : « Arbrezhoneg hag ar feiz zo breur ha choar e Breizh : le breton et la foi sont frère et sœur enBretagne ». L’inventaire des travaux de cette section montre l’importance de la religion dans lasociété bretonne. Le séparatisme en Bretagne insiste sur les origines spirituelles de la région pour justifierune émancipation salvatrice. L’histoire de l’Occident reposerait sur l’affrontement entre le mondecelte et le monde latin. Ce dernier serait au fond coupable de tous les maux. Dans la logique dumouvement breton, tout ce qui peut contribuer à légitimer la lutte contre la France se justifie. Ilfaut procéder à un retour aux sources qui permettrait d’ancrer le renouveau breton dans un cadre 12
  13. 13. spirituel et politique des plus légitimant. Le combat contre le jacobinisme doit se mener enpriorité sur le terrain des revendications culturelles et identitaires, il importe, comme l’écritBothorel, de « considérer culturellement et spirituellement la Bretagne comme entitéparticulière. »De la tradition littéraire orale à l’exaltation romantique d’un certain idéal En 1977, Xavier Graal écrivait dans un essai resté célèbre, Le cheval couché : « Nousavions cru, à la lettre, que "Bretagne est poésie" et nous formions le projet de poétiser tout ce quetoucherait toute notre fébrile curiosité. » L’auteur, qui s’autoproclamait « barde » et dénonçaitune Bretagne qui ronronnait depuis des siècles « sur la couche de sa prudence, dans le lit clos desa résignation », révélait ainsi tout ce qu’est la littérature pour l’expression symbolique dumouvement breton... Il est assez malaisé de se représenter aujourd’hui ce qu’étaient les bardes dans lacivilisation celtique, loin du stéréotype riche d’humour concocté par Uderzo et Goscinny dans lesaventures d’Astérix, les bardes avaient un rang élevé dans la société. Musiciens, artistes completsancêtres de nos intermittents du spectacle mais mieux reconnus pour leurs talents, les bardesétaient avant tout les chroniqueurs de leurs temps, les dépositaires de la culture celtique. Ils sontles ancêtres des chanteurs bretons, des chantres d’une « culture minoritaire oppressée », ou dumoins en voie de disparition, c’est-à-dire les derniers représentants d’une tradition artistique trèsancienne qui ne conserve à ce jour, de sa singularité ancestrale, que l’usage de la langue bretonne.Tout poète ou chanteur breton est nommé barde aujourd’hui, et ce quel que soit le contenu de sonœuvre. Les bardes ont transmis un riche patrimoine qui fait aujourd’hui la fierté des Bretons etcontribue largement à la spécificité culturelle de la région. Les bardes, qui sont donc les poètesbretons, ont écrit les plus belles pages lyriques glorifiant une nature sauvage et mystérieuse…tout en réalisant bien vite la spécificité des lieux et des autochtones, et leur propre « missioncivilisatrice ». Pour le mouvement breton, la tradition bardique permet la révélation d’un passéculturel, celui qui fait défaut aux historiens. Très vite, le rôle de l’écrivain est devenu politique.Grall va jusqu’à dire que les « premiers poètes maudits d’Occident sont les poètes bretons ».L’art des bardes devient le signe d’une culture à part qu’il faut préserver. L’écriture est lesymbole de la liberté. Il faut éveiller le peuple, lui enseigner l’ivresse du large qui détermine leBreton en opposition aux Français des terres intérieures. C’est la volonté de préserver unedifférence et la nécessité absolue d’être totalement libre qu’il faut apprendre au peuple, à tousceux dont l’identité culturelle pourrait ne pas relever de soi. Il faut rêver la Bretagne, et même larêver comme elle n’a jamais existé ; selon Grall, « Il n’est de libertés réelles, établies, qui n’aientd’abord été imaginées ». * Il incombe traditionnellement aux anciens de transmettre leur savoir oral, souvent le soir,devant la chaleur d’un feu de cheminée, lorsque toute la famille se réunit pour entendre les récitsqui ont fait et font encore le charme et le mystère de la Bretagne. Dans chaque chaumière, onpossède sa propre version d’une même aventure… Le passé de la Bretagne, son histoire plus oumoins mythifiée et l’ensemble de ses traditions préservées définissent un espace spirituel dans 13
  14. 14. lequel des récits fabuleux ont prospéré, toute une dense littérature orale, composée de contes,légendes et chants. Ainsi, jusqu’à un passé récent, se racontent, à la veillée, les aventures de la fée Mélusineou de la submersion de la ville d’Ys… En 1833, Emile Souvestre révèle, dans La Revue des DeuxMondes, l’existence de la « poésie populaire », qui fut longtemps ignorée des élites. En 1844,après un essai ethnologique, Les Derniers Bretons, il publie Le Foyer Breton, un recueil decontes folkloriques pour lequel on lui reproche son manque de rigueur scientifique, et de réécrireles récits populaires recueillis à la veillée dans une mise en scène littéraire. Anatole Le Braz, audébut du XXème siècle, donne néanmoins à son tour des versions littéraires des us et coutumesqu’il étudie dans ses essais ethnographiques. Mais dans la même logique, c’est en 1839 qu’un événement littéraire bouleverse latranquille Bretagne : la parution du Barzaz Breizh, recueil de « chants populaires de laBretagne », couronné par l’Académie française en 1847. Il s’agit du premier recueil de chantspopulaires publié en France qui témoigne du « génie poétique de la Bretagne ». Son auteur,Hersart de La Villemarqué (1815-1895), vicomte, rêve d’un retour au passé glorieux de laBretagne catholique et monarchique, avec ses privilèges et ses anciens États. Il réhabilite dansson œuvre les héros de l’histoire bretonne (Nominoé, Jean IV, Cadoudal…) au travers de« gwerziou » et « sonniou » recueillis auprès de paysans de Basse-Bretagne. A sa parution, descritiques émettent des doutes sur la valeur des transcriptions et des interprétations de chants, dontla langue, trop littéraire et empruntant à d’autres langues celtiques, est assez éloignée deschansons populaires. Accusé d’avoir inventé lui-même les chants les plus édifiants, LaVillemarqué ne réagit pas. En 1964, un jeune chercheur, Donatien Laurent, aurait découvert sescarnets manuscrits originaux, mettant fin à la polémique en le disculpant. Pour de nombreuxspécialistes, cependant, le Barzaz Breizh est le fruit d’une totale remise en forme de matériauxbruts et devient critiquable par rapport aux exigences en matière de publication de textes oraux.Expurgé, le récit, selon Francis Gourvil, ne serait ni un modèle de pureté linguistique nil’expression du « génie de la langue ». Le Barzaz Breizh séduit les Romantiques qui sepassionnaient pour la poésie, les légendes et l’histoire celtiques, Georges Sand allant jusqu’àcomparer le Barzaz Breizh à l’Odyssée. Xavier Grall, plus d’un siècle après la parution, n’hésitepas à faire du recueil le véritable « Ancien Testament » breton ! L’important, pour les« nationalistes », était de constituer une littérature en langue bretonne à l’égale de celles desautres pays d’Europe. A l’époque du plein essor du Folklore, le Barzaz Breizh devient le symboledu renouveau breton… Dans l’entre-deux-guerres, un groupe de scientifiques relance l’enquête de terrain et lacollecte des récits. Ils sont soutenus par le mouvement breton qui, dans la période plutôt« inconfortable » de l’après-guerre, trouvera dans la culture populaire un moyen simple etefficace de s’exprimer. On assiste alors à l’éclosion de l’apprentissage de la langue bretonne,dans des structures regroupées dans la fédération Kendalc’h (Maintenir). Le répertoiretraditionnel s’enrichit grâce aux matériaux modernes de collectage permettant un enregistrementsonore. Les folkloristes conservent ainsi les témoignages d’une vie quotidienne aujourd’huidisparue, il perpétue le souvenir, la mémoire... d’un peuple. La ferme volonté de préserver la tradition orale est autant symbolique que politique. Elleest en effet à la source de la sauvegarde de la langue locale et témoigne des liens entre le milieuculturel et le mouvement breton. Les légendes et les mythes interprètent des thèmes ancestraux ancrés dans la traditionlittéraire. Leur interprétation demeure assez libre, susceptible de significations variées exaltantd’autres époques. Ils sont un lien social avec le passé. Ils prennent parfois une dimension 14
  15. 15. caricaturale. Le symbole de la Bretagne n’a-t-il pas longtemps été la gentille Bécassine ?L’importance des conteurs et de leur témoignage est défendue aujourd’hui par Gwenc’hlan LeScouëzec, qui insiste sur la valeur sociale accordée aux bardes et à leurs paroles, qui, sur terrecomme sur mer, rappellent des faits expliquant coutumes et traditions. Ils sont ainsi la mémoiredu peuple. Mais Le Scouëzec, grand druide du Gorsedd breton et bien étrange personnage,annonce, à travers eux, le retour du roi Arthur. Les bardes aujourd’hui chantent et écrivent, etsont la conscience du peuple. Ils contribuent, selon lui, à la renaissance de la nation et du peuplebreton. A travers les époques, l’univers culturel se déplace pour se reconstituer chaque fois dansun contexte où les valeurs demeurent identiques : l’exaltation d’un certain idéal social. Onretrouve cette thématique dans un registre politique qui emprunte à la tradition littéraire les vertuslégitimant un comportement héroïque de l’individu, dans un combat récurrent jugé estimable : larésistance face à l’ennemi héréditaire, la France. Il s’agit d’une projection dans le temps, dont lebut, plus ou moins conscient, est de rendre juste une action surannée ou devenue impopulaire. Onse réfère à un passé illustre dans un but d’édification. La méthode est classique et très efficace.Elle aboutit parfois à une forme de fanatisme, chez des militants soucieux de retrouver uncontexte mythifié aujourd’hui disparu, la conjoncture actuelle n’étant qu’une sorte de purgatoire,dont la peine s’achèvera par l’exaltation de vertus héroïques qui mèneront au nécessaire combatet à la victoire finale. Si la dimension culturelle de la revendication politique bretonne estfondamentale, l’analyse est délicate à entreprendre et ne doit être soumise à aucunegénéralisation, mais seulement relever d’une attention particulière et d’une critique rigoureuseque d’aucuns évitent précautionneusement aujourd’hui, afin de ménager les susceptibilités. La dimension politique dans l’expression littéraire de la culture bretonne explique que tantd’écrivains bretons soient aussi des militants actifs du mouvement.De la musique traditionnelle à l’effervescence des fest-noz Dans sa quête à la recherche de ses racines profondes, le mouvement breton contemporainse doit de défendre autre chose qu’un sol, qu’un territoire. Sa mission bien plus « évangélique »,en référence aux textes « sacrés » des anciens, est de faire revivre ce qui fait l’identité concrète dupeuple, l’expression même de son âme, à savoir sa musique puisée au fin fond des âges... Unemusique qui récemment encore, pour un peintre chinois, He Yifu, de passage dans la région, est« le reflet de la vie et des sentiments du peuple breton. » L’enjeu est tel qu’il fait dire, en 1914, à un musicien de Vannes, qu’« après le départ dubiniou et de la bombarde, nous verrons disparaître la langue, les costumes... et ainsiprogressivement, hélas ! les Bretons deviendront Français. Plaise à Dieu que cela n’arrivejamais ! » Sa prédiction, « hélas », se vérifiera bientôt. Au début du XXème siècle, les premières fêtes touristiques vantant l’aspect « pittoresque »de la Bretagne font leur apparition. Elles mettent en scène une culture rurale dite populaire,incarnant l’identité bretonne, en opposition à la culture citadine, bourgeoise et « parisienne ». Lesfêtes fleurissent dans les stations balnéaires dès 1905, à l’exemple du « Pardon des fleursd’Ajoncs » de Pont-Aven, organisé par Théodore Botrel. Ce dernier, célèbre chansonnier né enBretagne, est un patriote français, au grand dam du mouvement breton qui concentrera sur lui ses 15
  16. 16. foudres. On ne lui pardonnera jamais, entre autres, sa fameuse exclamation : « Vive notre petitepatrie ! Gloire à la Grande ». Loin de remonter dans le temps, le premier groupe folklorique, à Bannalec, ne date que de1902, et le premier « cercle celtique », à Paris, de 1911. Leur naissance correspond à l’émergencedu mouvement breton qui voit de suite en la musique l’élément fondateur de son action. C’est parelle que doit s’exhaler le sentiment national. Le cercle celtique de Rennes devient d’ailleurs« l’école de la fierté bretonne. » Le mouvement breton, soucieux de préserver l’image d’une Bretagne éternelle, soutientles sonneurs pour promouvoir ses idées. Les premiers concours de musique traditionnelle voientle jour, à l’instigation du premier parti autonomiste, l’Union régionaliste bretonne, dès 1892. Quelques décennies plus tard, l’événement le plus important pour le développement dumouvement breton est la création, en 1943 à Rennes, de la Bodadeg ar Sonerion ou BAS,(l’Assemblée des Sonneurs de Bretagne) par Polig Montjarret. Elle regroupe de jeunes sonneursdans des ensembles nommés bagadoù (pluriel de bagad), composés de bagpipes, de bombardeset de batteries écossaises. Leur succès est exceptionnel auprès du public et des jeunes auxquelsils redonnent la fierté de jouer une musique traditionnelle. L’objectif est donc atteint, le mythe dela Bretagne éternelle est né. Le bagad colle à jamais (du moins aujourd’hui encore) à l’image dela Bretagne... Cette réussite exemplaire fait des émules jusqu’en 1950, date à laquelle se crée lafédération Kendalc’h, qui rassemble l’essentiel des composantes du mouvement culturel breton.En quelques années, les musiciens et danseurs deviennent les acteurs d’une multitude de fêtesfolkloriques, durant lesquelles on peut constater toute la richesse du patrimoine. En 1972, dans une période de collectage moderne, se crée le groupe « Dastum »(recueillir), qui édite les « cahiers de musiques traditionnelles » comprenant partitions, textes enbreton accompagnés de traductions et des enregistrements sur cassette, bande ou disque, enoffrant ainsi la possibilité d’apprendre ou d’enseigner la musique traditionnelle. Dans la logiquedu mouvement breton, ils créent la première « phonothèque nationale de Bretagne. » Lerenouveau culturel est prêt à démarrer : la musique traditionnelle est loin de disparaître, premiersuccès du mouvement ; à présent, la chanson « made in Bretagne » n’attend plus que son heure degloire… * Au fil du temps, selon l’inspiration, toute une série de danses a vu le jour, en s’adaptant àune musique traditionnelle instrumentale et vocale qui existait déjà. C’est pourquoi de nos jours,les danses populaires bretonnes, d’une assez grande diversité, sont couramment pratiquées partous. C’est dans la région des monts d’Arrée, au centre de la Basse-Bretagne, que la languebretonne est la mieux conservée, que l’activisme politique est le plus fort et c’est aussi là que ladanse et les chants traditionnels sont le mieux préservés. Au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale, le mouvement politique breton,collaborateur zélé des nazis, va subir un rejet de la part de la population. Les passionnés vontalors se tourner vers les activités culturelles. Dès les années 50, les « cercles celtiques » vontconnaître un incroyable essor. Ils joueront un rôle essentiel dans l’éducation musicale de lajeunesse. Dans un second temps, apparaissent les fest-noz, ou fêtes de nuit, où le mélange desgénérations, la danse en chaîne et « le sentiment de fusion communautaire », comme le diraitRonan Le Coadic, lui donnent sa singularité… Cette tradition héritée de la vie paysanne, quirythmait la vie des travaux agricoles, va perdurer et évoluer : la fête de la collectivité rurale va 16
  17. 17. progressivement s’ouvrir à toute la population et prendre possession des espaces publics. Elle estle moyen de transmettre une coutume paysanne à la population urbaine, dans une société marquéepar un important exode. A une période transitoire où le doute est grand dans une société en totalemutation, la fête apparaît comme une bénédiction, un moment privilégié rassemblant, dans unemagnifique communion, une jeunesse empreinte de liberté et des anciens soucieux de conserverleurs us. Elle bénéficia d’un formidable écho dans les années 70, dans la période qui suivit larévolution de Mai, les esprits étant alors sensibles à un retour aux sources par rejet de la sociétéde consommation de masse. Le succès est certes immense, mais il va dénaturer le contenutraditionnel. Certains fest-noz ressemblent plus aujourd’hui à des bals bretons, à vocationpurement commerciale, qu’à des messes culturelles traditionnelles. Ils demeurent cependant unevéritable institution. Les années 60 marquent une étape importante pour une expression musicale dont la portéene cesse de croître. Pour le mouvement breton, il importe de faire revivre le patrimoine avec lebain de jouvence de la modernité, et non se complaire dans une quelconque nostalgie. Il s’agit dese redresser et de retrouver une fierté collective. Les paroles des chansons nouvelles clament avecforce le rejet de la société de consommation et louent avec détermination la société traditionnelle,source de bien-être et d’équilibre. « L’oppression » que subit la Bretagne encourage l’actionmilitante culturelle. Les années 70 sont marquées, dès leur début, par un intérêt hexagonal sans précédent pourla musique bretonne. Glenmor, premier barde du renouveau breton, Gilles Servat, celui qui a« osé » et qui compare les Bretons aux Indiens d’Amérique du Nord, Alan Stivell, qui redonnevie à la harpe celtique, Tri Yann, « le plus vieux groupe de rock français », comme s’amuse à lerépéter son leader charismatique Jean-Louis Jossic, apparaissent dans le répertoire et triomphentau son de leur voix révoltée ; ils deviennent, portés par la « vague soixante-huitarde », leschantres de la contestation : ils sont les nouveaux baladins de la cause bretonne qui, de scène enscène, encouragent les foules à garder espoir et à se mobiliser pour reconquérir l’espaceabandonné de la culture traditionnelle. Ils ont du talent, du culot et une incroyable présence surles planches qui expliquent leur succès. En puisant dans le passé, ils réveillent les souvenirs etémeuvent bien au-delà des limites régionales, d’autant que leur répertoire, tel celui des Tri Yann,puise au registre de tout le Moyen-Âge et non du seul parc breton. Si les années 80 marquent le déclin du mouvement, entraînant la mort de bien des groupeset la disette pour la plupart, les années 90 sont celles du renouveau à plus grande échelle encore.La musique traditionnelle devient même une mode, en surfant sur la vague celtique qui envahitune partie de l’Europe. L’Irlande musicale se vend à merveille et dans son sillage, la Bretagnerécolte quelques succès, tel celui de l’Héritage des Celtes de Dan Ar Braz. Ce dernierreprésentera d’ailleurs la France (ultime défi ?) au concours Eurovision de la chanson, à la fin desannées 90. La période est marquée aussi par de nouvelles influences, le métissage avec d’autrescultures et d’autres rythmes. Les artistes bretons, dans leur spécificité artistique facilementidentifiable, puisent aujourd’hui « à l’authentique génie du celtisme», cher à Xavier Grall. C’estlà leur signe distinctif et la marque de leur réussite. La chanson bretonne incarne la réussiteculturelle mais aussi commerciale de la région, elle défie la France et prouve sa capacité à résisterà l’uniformisation dont la République est accusée. Pour renforcer l’emprise médiatique de la musique bretonne, le mouvement organise desévénements qui enracinent dans la société contemporaine l’impact culturel et social de la musiquetraditionnelle : la Nuit celtique au Stade de France à Paris, Celtica à Nantes, et surtout le Festival 17
  18. 18. Interceltique de Lorient, le festival des Vieilles Charrues à Carhaix ou le Festival de Cornouailleà Quimper… Les festivals qui se succèdent tout l’été et les flots de spectateurs qu’ils égrènent dans leursillage contribuent conséquemment aux recettes touristiques d’une région pour qui la saisonestivale est essentielle économiquement. Mais ces rassemblements populaires, au-delà de leursuccès financier, jouent un rôle important dans l’image qu’ils véhiculent de l’identité bretonne.Tout est entrepris pour leur réussite. Ils sont un événement majeur auquel participe activementune large partie de la population. Malgré la crise qui survint à l’annonce du projet de réforme dustatut de l’intermittence en juin 2003, et les annulations en cascade des principaux festivals del’été qui suivirent en réaction, la Bretagne ne connut, elle, quasiment aucun mouvement de grèvesusceptible de provoquer l’arrêt des festivités. Pour Jean-Pierre Pichard : « La culture donne uneidentité et une popularité à une région et permet de l’exporter et de faire des affaires », véritableaveu et conclusion de l’action du mouvement breton. Ces grands rassemblements expriment unpotentiel humain, une énergie insoupçonnable, une force indomptable qui pourrait, transcendéedans une union solennelle autour des artistes, exprimer la voix d’un peuple se ressaisissant enfin.C’est pourquoi l’on retrouve tant de noms du cru sur les programmes, en effet, le meilleur soutiendu public breton, c’est d’être « solidaire » avec les artistes de la région dans leur « lutte »… L’aide très importante des institutions locales à la diffusion de la musique aujourd’hui,renforce le sentiment que celle-ci restera un instrument idéologique, d’autant plus primordial quesous peu, la langue bretonne risque de disparaître. La musique bretonne sera alors le derniervestige d’une « civilisation martyre » et jouera le rôle éminemment symbolique de la voix d’unpeuple en lutte. * La musique traditionnelle est imprégnée d’une émotion rare et subtile qui explique sonimportance et son rôle dans le renouveau de la culture celtique. La renaissance de la harpe,entreprise par le père d’Allan Stivell, symbolise la réminiscence de vieilles coutumes, le retourdes anciens, des bardes et des conteurs venus témoigner d’un temps où l’homme savait écouter lanature qui l’entoure et jouir avec simplicité de chaque moment. La religion païenne et sonrenouveau dans la culture bretonne illustrent avant tout une réaction contre la modernité et lematérialisme, comme le furent, la dimension spirituelle en moins, les événements de mai 68. Lemouvement breton s’ennoblit d’une essence métaphysique et convertit dès lors des fidèles à unecroyance sociale religieuse qui transforme la Bretagne en une sorte de Jardin d’Eden menacéqu’il faut sauver des flammes du Purgatoire – son appartenance à la Nation Française, ainsidevenue de quiddité diabolique. La musique témoigne d’un passé où tout ce qui composaitl’existence relevait du sacré. Elle berce à présent les cœurs d’une jeunesse charmée en quêted’eudémonisme, que la tranquillité de la Bretagne, si paisible loin des fastes de la capitalefrançaise, incarne parfaitement. La vague populaire celtique récente est une adaptation très moderne du répertoiretraditionnel, dont le succès n’est en rien assimilable à un quelconque « nationalisme ». Lajeunesse a adopté le folklore, pourtant l’« alibi des esclaves » pour Xavier Grall, et développeaujourd’hui son style original. L’élan que l’on peut constater et l’essor des différents cerclesceltiques traduisent l’enthousiasme actuel pour la culture bretonne. La volonté de transformer lamusique en un produit de consommation courante fait le bonheur des producteurs alléchés, etprovoque le scepticisme des puristes qui alimentent les rangs du mouvement breton. Eux restentfidèlement attachés à une tradition qui porterait en elle les germes d’une « identité » faisant dubreton le héraut d’une civilisation retrouvée. Et de toutes les formes d’expression culturelle qu’ils 18
  19. 19. veulent réhabiliter, la musique est propitiatoire à l’expansion du mouvement. Elle est de très loinla force vive du renouveau, sa ferveur populaire et son étoile médiatique. Sans son vif succès, lemouvement eut probablement connu un tout autre destin. Les Bretons se retrouvent donc dans les festou-noz, et le formidable succès de ces « balsbretons » révolutionne l’approche de la musique bretonne, grâce à la participation active dupublic, une musique bretonne qui s’adapte au monde moderne et rassemble à présent descentaines de milliers de personnes, lors de festivals comme ceux des Interceltiques de Lorient etde Cornouaille à Quimper... Tous les styles de musique celtique s’y retrouvent, des bagads auxchants de marins à l’ambiance si conviviale et chaleureuse, même si les Bretons les plus radicauxdétestent les chants marins, parce que « ce ne sont pas des chants bretons, mais des chantsmarins ! ». Ces fêtes deviennent une sorte de théâtre dont les acteurs (musiciens et chanteurs)mettent en scène la richesse du patrimoine. Stivell, dont le triomphe dans le monde entier en a faitle porte-drapeau d’une culture retrouvée, les Tri Yann et le génie artistique de Jean-Louis Jossic,et tous les autres chanteurs bretons, donnent à la Bretagne une nouvelle image et un succèspopulaire international sans précédent. Les festivals réunissent curieux et passionnés dans unechaleureuse communion. Les rues de Lorient se transforment, au mois d’août, en une convivialekermesse où prennent place de jeunes gens, guitare en bandoulière... On aime la Bretagne, on ledit, on le chante, on le vit ! Mais l’amour d’un pays, comme d’une femme, est exclusif etpassionnel. La France devient dès lors gênante. Alors, on reprend en chœur Tri Matolod ou AnAlarc’h, ces chants exaltant le passé magnifié de la Bretagne… On modernise l’approche de laculture bretonne en l’adaptant au goût du jour : on se met au rap breton... Quant aux soirées« techno », elles n’ont eu qu’à adapter la musique traditionnelle à un style de musiquecontemporaine pour créer des « rave-noz », les gavottes tournent au pogo si les circonstances lenécessitent, et les laridées à des versions « destroy »... Tous les événements musicaux touchentau plus profond de la sensibilité, dans une grande union populaire. Pris dans une chaîne humaine,comment ne pas se sentir alors solidaire de la culture bretonne ?De la préservation du patrimoine à la nouvelle économie bretonne Le patrimoine principal de la Bretagne est son cadre naturel, tout un environnementmodelé par une nature parfois hostile. La région subit en effet les violents assauts de l’océan. Laforce du vent ainsi que celle de la houle ont forcément tendance à forger un caractère, le célèbre« caractère breton ». C’est peut-être là l’origine d’une résistance quasi traditionnelle qui fera direà l’historien Jules Michelet que la « Bretagne est l’élément résistant de la France ». L’océan est àl’origine de l’identité géosociale bretonne et au-delà, c’est tout le milieu naturel qui influeindéniablement sur l’identité sociale. Il est, ici plus qu’ailleurs, le ciment de l’activitééconomique. La région, quasi péninsule, a longtemps souffert de son enclavement. En-dehors deson heure de gloire maritime lui assurant une certaine prospérité, la réalité économique et socialefut particulièrement difficile. Lors de la révolution industrielle du XIXème siècle, ne possédant pasde ressources énergétiques suffisantes et éloignée des axes de communication, la Bretagnesouffre d’un cruel retard de développement qui dure jusqu’aux années 1960. Durant toute lapremière moitié du XXème siècle, la situation économique entraîne un flux important de la main-d’œuvre locale, vers Paris essentiellement, formant dans la capitale une importante communauté.La région est une terre rurale et connaît un quasi sous-développement industriel, les habitations 19
  20. 20. sont inconfortables, et les ménages sous-équipés, la pratique religieuse reste intense dans cetteancienne terre de chouannerie où l’école privée connaît une forte implantation. Née en 1905 de l’imagination de Caumery et du pinceau de Pinchon, Bécassine, « lapetite paysanne cornouaillaise de papier » dont on fêtait en juin 2005 le centenaire, est devenueun symbole de la Bretagne nouvelle qui témoigne de l’évolution de la région durant le XXèmesiècle. Elle participe à l’évolution des représentations de la Bretagne : symbole de la soumission,de l’ordre établi, Bécassine est utilisée aujourd’hui par Alain Le Quernec dans plusieurs affichescomme porte-parole des revendications bretonnes. Incarnant la jeune fille sotte et naïve, elle peutse flatter aujourd’hui des progrès de sa région : l’académie de Rennes a régulièrement lesmeilleurs résultats au baccalauréat ! Pour mémoire, l’encyclopédie Larousse écrivait au début duXXème siècle : « Breton : très opiniâtre, très attaché à ses vieilles coutumes et à sa foi catholique,et fort superstitieux, il est peu porté vers l’instruction... » La situation de la Bretagne a donc bien évolué : elle connaît un dynamisme incroyable quistimule une société archaïque et la pousse vers une modernité qui donne naturellement un visagenouveau à la région et qui, phénomène inverse à celui précédemment observé, va retenir et mêmefaire revenir la population sur place. Avec la région des Pays-de-Loire, la Bretagne constitue ce que l’on appelle le grandOuest. Longtemps en marge de l’Europe, ces régions se trouvent aujourd’hui désenclavées,ouvertes sur l’espace français et européen, dans un système de collaboration entre les régionsatlantiques de l’Union Européenne. Le mouvement breton aime à parler de « grande régionceltique », ou, plus politiquement acceptable, d’une « euro région celtique ». Grâce au TGVatlantique et aux autoroutes, la Bretagne s’est rapprochée de Paris et du reste du continent. Leplan routier breton, aujourd’hui achevé, a aussi permis de relier entre elles les différentes villes,par un important réseau de nationales à deux voies, afin de stimuler l’activité régionale. Le dynamisme économique breton est à chercher en premier lieu dans l’exploitation desressources naturelles de la région : dans l’agriculture et la pêche. L’activité agricole est laprincipale source de revenus. La Bretagne est d’ailleurs, avec 15 % de la production nationale, lapremière région agricole de France. Le modèle breton se caractérise par l’élevage intensif. Ce quine va pas sans poser problème : la crise de l’élevage porcin et la maladie de la vache folle ontdéstabilisé tout le secteur. L’usage immodéré de nitrates et de pesticides empoisonne les coursd’eau et la nappe phréatique. Le littoral costarmoricain est envahi par les ulves, des algues vertes,conséquence des rejets d’azote et de phosphore. L’ostréiculture et la mytiliculture sontrégulièrement touchées par des phytoplanctons toxiques et des germes dangereux, quand la fauneet la flore sont, elles, victimes de marées noires… La situation écologique de la région inquiète lapopulation et influe sur les débats politiques. Le mouvement breton reproche à la France d’avoirpoussé les agriculteurs à l’élevage et à la production intensifs, entraînant une dégradation de laqualité de la vie. Quatre associations de défense de l’environnement ont, par exemple, déposé unrecours contre l’État, afin de faire établir sa responsabilité dans la pollution par les algues vertesqui prolifèrent sur le littoral. Le naufrage de l’Erika, en décembre 1999, est directement reprochéau gouvernement de l’époque et à une administration incapables de gérer la crise. Lesconséquences écologiques désastreuses ont su mobiliser beaucoup de monde et politiserfortement le secteur. Enfin, et grâce à sa puissance économique, le monde agricole s’est dotéd’une organisation adaptée aux marchés européens, capable d’assurer l’exportation des produitsbretons et qui dispose même d’un lobby mis en place par plusieurs filières de l’agro-alimentaireau Parlement européen, afin de se tenir à la source des décisions politiques et d’obtenir enpermanence toute information : Breiz Europe. 20
  21. 21. Sous le titre « La Bretagne outragée », Le Monde, dans un éditorial de septembre 2002,concluait sur ce contexte agricole : « C’est l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire : lemodèle que citeront un jour économistes et historiens au chapitre des aberrations auxquelles peutconduire un productivisme agricole dont on n’a pas fini de mesurer l’irresponsabilité »... Après ce secteur dont l’impact est si important dans la définition de l’identité bretonne etdont l’avenir incertain menace grandement celle-ci, un autre domaine, lui aussi élémentconstitutif à part entière de l’identité, connaît de graves difficultés : la pêche. Elle est l’autreactivité traditionnelle dont l’impact sociologique dans les villes portuaires est fondamental. Eneffet, la vie s’y organise autour de la mer et du rythme des départs et retours. La Bretagne est lapremière région maritime française. Mais concentré sur la pêche industrielle et le chalutage, cesecteur connaît lui aussi une grave crise. Les fonds du littoral ont été surexploités et les bateauxdoivent à présent s’éloigner de leurs ports d’attache, alourdissant ainsi leurs frais de transport. Leblocus des ports lors de l’augmentation des prix du carburant, dès septembre 2000, témoigne dela fragilité de ce secteur. La flambée du pétrole rend plus dure encore la crise actuelle. Au-delà de l’agriculture et de la pêche, un autre domaine exploitant en partie lepatrimoine naturel va s’imposer pour devenir, finalement, le meilleur atout économique de laBretagne : le tourisme. Les principales raisons de ce succès sont la splendeur des sites et despaysages qui caractérisent cette région, l’étendue et la beauté des plages de sable fin, l’aspectsauvage et mystérieux des côtes escarpées ou plus simplement la pratique de la voile, les sentiersde randonnée et l’aménagement des forêts. Comme le tourisme nécessite un importantinvestissement, la réussite bretonne s’explique aussi par l’extension du camping et ledéveloppement de l’hôtellerie, des gîtes ruraux ou des chambres d’hôtes. Le patrimoine naturelinvite à découvrir une terre exceptionnelle, sur laquelle n’a pu se développer qu’une civilisationparticulière, authentique et traditionnelle. C’est pourquoi le tourisme culturel connaît à présent unregain d’intérêt formidable. La « vague celtique » y est bien sûr pour quelque chose : lerenouveau folklorique perceptible jusque dans la gastronomie distille à tous vents, et auprès d’untrès large public, l’idée d’une mentalité et d’une tradition bretonnes fruits de « l’identité d’unpeuple ». C’est cela qui intéresse le mouvement breton, car au fond, ce n’est pas le tourismebalnéaire ou la thalassothérapie (qui sont pourtant en forte extension) qui imprégneront lesconsciences. Seules marqueront les manifestations à caractère culturel qui témoigneront de laspécificité bretonne… Fière de sa riche histoire, la région compte donc profiter de son formidablepatrimoine pour développer le tourisme culturel. Le tourisme est devenu un enjeu essentiel du mouvement breton, non seulement à traversl’activité économique qu’il génère, mais aussi par l’image de la Bretagne et de sa population qu’ilvéhicule. Il est aujourd’hui le moyen le plus efficace d’exprimer la bretonnitude dans la région,en France et même dans le reste du monde. Il permet de faire connaître la situation locale et decréer des liens avec d’autres minorités, car le combat contre la mondialisation, pour la survie descultures, est universel. C’est bien souvent à l’international que le mouvement breton bénéficie dumeilleur écho. Le bénéfice est double : le tourisme crée des emplois et il permet d’entretenirl’identité bretonne. La promotion touristique peut donc devenir par excellence un messageethnodifférentialiste. L’amour de sa région, de sa terre d’origine ou d’adoption, est quelque chose qui ne sequantifie pas, qui n’a pas de prix, qui ne se vend pas. Dans l’idée de liberté qu’égrènent lestenants de la bretonnitude, il y a une volonté certaine de s’émanciper de toute tutelle, l’idée que la 21
  22. 22. richesse naturelle de la région et tout son patrimoine n’appartiennent qu’à la Bretagne elle-même,et que toute part « étrangère » dans les bénéfices réalisés lors de l’exploitation de son potentiels’apparente à du vol, à son pillage comme au temps des guerres médiévales. La culture, letourisme, tout ce que la mode celtique a su faire germer, mais aussi l’exploitation de sa surfacearable ou de sa zone côtière, tout cela appartient à la Bretagne et à elle seule : la bretonnitude,c’est aussi et peut-être surtout la souveraineté économique de la Bretagne, la maîtrise totale deson image marchande et du bien productible qu’elle incarne. Là où les anciens ne voyaient dansl’économie que le servage de la Bretagne et son abandon à un capital étranger, tel Xavier Gralldénonçant le « royaume franc », « ce pays de généraux et de comptables » et l’« exécrableculture », dont « la fabrique des intelligences débite des cerveaux pour l’esclavage économique »,ils rêvaient alors de « sociétés bergères, paysannes, maritimes » ; mais aujourd’hui, les chantresde la Bretagne ont oublié les songes d’antan, la nostalgie d’une terre rurale aux traditionspréservées, ils se sont convertis au capitalisme et tombent en pâmoison devant l’extraordinairesuccès des nouveaux seigneurs du CAC 40, du moment qu’ils sont bretons1. * La Bretagne bénéficie d’un grand capital de sympathie auprès de l’ensemble de lapopulation. C’est un lieu de villégiature à la mode. Sa forte identité devient maintenant unréférent économique, une force de vente. Le support marchand du mot « breton » est un argumentcommercial de taille. Les produits du terroir doivent porter une estampille caractéristique afind’émerger du lot et être facilement reconnaissables. Les labels « Paysan Breton », « CidreBreton » ou « Création de Bretagne » sont des gages de qualité. La société Phare Ouest a lancé leBreizh Cola, « le Cola du Phare Ouest » estampillé sur les bouteilles « Le Cola de Bretagne », eta bénéficié d’un formidable intérêt de la presse valant toute publicité. En 1993, une vastecampagne de promotion des produits locaux est orchestrée par l’association « Produit enBretagne ». Lancée à l’initiative des groupes Even et Leclerc et du quotidien Le Télégramme deBrest, et après avoir essayé puis abandonné « Made in Breizh », elle regroupe aujourd’hui près de200 partenaires, dont des assureurs, des banques, des grands noms de la presse écrite… et biensûr, des industriels de l’agro alimentaire. Elle témoigne de l’intérêt du patronat pour l’identité etde la mise en place d’un régionalisme commercial. Les 6 et 7 novembre 1993, Le Télégrammetitre à sa une : « Consommer breton c’est aussi créer des emplois » et développe un véritablemanifeste autonomiste : « Plutôt que d’attendre le salut de l’État, une communauté dynamique etsolidaire doit s’appuyer sur ses forces vives et valoriser son savoir-faire. » Plus la culturetraditionnelle est forte et plus l’image qu’elle véhicule est « porteuse ». Les produits bretonsprennent de la valeur et ainsi l’identité devient, souvent à l’insu du mouvement culturel lui-même, un facteur de vente. Citroën clame : « J’aime ma région, je roule en Citroën », et Peugeotde préciser : « Fabriquée en Bretagne, la Peugeot 407 parcourt déjà toutes les routes deFrance »... Des pêcheurs de bars du Raz de Sein ont créé un logo « bars de ligne de l’Ile de Sein »ou « d’Audierne » qu’ils attachent à l’ouïe des poissons et qui leur permet de les vendre pluscher : une localisation très précise, micro territoriale, permet un développement économiqueconsidérable. La Bretagne se vend comme un produit de marketing. Et cela participe à la diffusion desexigences politiques des autonomistes ou des indépendantistes... La « Celtomania » devient le 101 François Pinault, Yves Rocher, Edouard Leclerc, Jean-Pierre Le Roch (Intermarché), Vincent Bolloré, Louis LeDuff (La Brioche Dorée), Daniel Roulier (TIMAC), Marcel Braud (Manitou), les frères Guillemot (Ubisoft) et biendautres... 22
  23. 23. août 2000, dans un Figaro qui ne manque pas d’humour, « un business gros comme un menhir »,dans un contexte où « la culture celte emporte tout sur son passage »… Les « produitsidentitaires » ont envahi les rayons des supermarchés, il n’est plus une marque de crêpes qui nesoit l’expression de l’identité bretonne, une marque de beurre salé qui ne soit une ataviqueapproche de la gastronomie bretonne, etc. La prise de conscience identitaire des milieux économiques célèbre l’alliance entre lepolitique, le culturel et les forces vives du pays. Ainsi France Télécom, sur fond de Gwenn-ha-du,lance sur une affiche publicitaire : « En Bretagne, Mobicarte : pour être libre et autonome ! ».Dès 1993, Jean-Bernard Vighetti, directeur de l’office de tourisme de Rennes affirmait : « Quicontrôle le culturel, contrôle l’économique ». La dynamique engendrée par la culture estquasiment l’avènement d’un secteur quaternaire que génère la société de loisir. La Bretagne entremaintenant dans une « économie culturelle ». Lancée par l’Office de la langue bretonne, lacampagne « Ya dar brezhoneg », « oui au breton », invite les entreprises bretonnes à se convertirau bilinguisme. Lors du débat sur les accords de Matignon et le projet de réforme du statut de laCorse, entraînant l’idée d’une territorialisation du droit, Guy Plunier, président du Club deBretagne, groupe de pression du monde économique breton, voit dans le statut de l’île un « signalintéressant pour une redistribution des pouvoirs dans toute la France », selon lui très attendue parles industriels bretons. Le dynamisme économique est un phénomène très important qui donne naissance à uneprise de conscience nouvelle du pouvoir local. Fondé sur une problématique économique, ilrelève en fait bien plus d’une conjoncture politique à l’échelle continentale. La constructioneuropéenne sur le modèle fédéraliste favorise le dépérissement de l’État et promeutl’émancipation des pouvoirs locaux. Sous couvert d’une action économique, le discours estnéanmoins connoté ethniquement en vue d’une reconnaissance spécifique. L’identité bretonne est un élément essentiel de la mise en valeur de la région. Elle est lesupport de communication le plus efficace pour promouvoir une spécificité dont le pouvoird’attraction trouve sa dynamique exponentielle dans le tourisme, devenu élément primordial del’économie locale. Telle une carte postale, l’image de la Bretagne s’exporte dans le monde. Lavision d’une terre sauvage au particularisme bien ancré contribue à la réputation d’un « pays » oùla tradition culturelle s’inscrit dans un passé lointain, commun à d’autres terres. Cet héritage, fortde sa mise en valeur récente, s’apparente à une campagne promotionnelle. Le succès del’estampille celte s’explique par la garantie d’une marque, d’un trait de caractère d’un exotisme àportée de soi. Tout ce qui caractérise la culture celte s’inscrit dans le temps, suppose la qualité enplus de l’authenticité, un savoir-faire autochtone non rompu à l’uniformisation planétaire. Ce traitcaractérise le succès de la mode celtique qui bénéficie allègrement à une Bretagne ayant saisi auvol la possibilité de s’auto-promouvoir par le biais de ses origines. L’effort particulier fourni pourentériner une spécificité bretonne dans un cadre historique et linguistique explique l’action dumouvement breton et son dynamisme étendu aux institutions politiques ainsi qu’à l’ensemble dessecteurs de l’économie locale. La Bretagne existe grâce à son patrimoine et vit par l’exploitationde celui-ci. La mode celtique permet une plus large diffusion de la marque « Bretagne », dans unelogique libérale de communication où seuls comptent l’efficacité et les gains engendrés. LaBretagne se doit d’exister dans sa particularité pour maximiser ses profits, pour magnifier sonimage à l’exportation et véhiculer un exotisme de bon aloi. Elle bénéficie certes d’une modeservie avant tout par des lobbies médiatiquement efficaces. Elle profite également de la proximitéd’autres terres celtes pour exalter sa différence. Une différence que revendique le mouvementbreton. Ce dernier milite pour asseoir une reconnaissance internationale immuable. Son action 23
  24. 24. tend à entretenir l’idée de particularité ; elle en affirme les contours et s’inscrit, indubitablement,dans une véritable mythologie de la différence.De la nation mythique à la volonté d’indépendance La quintessence même de la représentation culturelle est une mise en forme de laspiritualité au bénéfice d’une idéologie qui puise dans la symbolique divinatoire les élémentsstructurels de son message politique. Ce dernier s’inspire de l’imaginaire fabuleux et mystiquepour définir une Bretagne transcendantale et faire du concept d’indépendance une missionapostolique. Tout un développement allégorique tend à prouver la spécificité bretonne dans unraisonnement relativement ésotérique, que ne saisissent et ne partagent que quelques initiés. Poureux, l’idée fondamentale réside dans la croyance en la supériorité de leur terre, dont la populationautochtone devient le « peuple élu », et l’accès à l’indépendance la quête de l’Absolu. Pour lesdisciples d’une telle religion, le terrorisme n’est qu’un moyen de parvenir à une fintranscendantale que ne saurait intimider un appel au civisme. La « nation » bretonne se réfère à un passé et à ses origines celtiques impliquant unedistinction entre les individus « de souche », celtes, et les autres, « étrangers » à cette culture etdonc exclus des critères ethnonationalistes. Le thème du retour à « l’authenticité » renvoie à unepureté originelle corrompue par des influences « extérieures ». L’héritage du passé forme unpatrimoine dans lequel la Bretagne se contemple en admirant sa richesse et en la proclamantcomme son œuvre, véritable raccourci autobiographique. Les « nationalistes » bretons tiennent undiscours qui berce le cœur plus qu’il ne s’adresse à la raison. Les croyances bretonnes nourrissent aussi les espoirs d’un mouvement qui érige en quasireligion une liberté mystifiée. Un raisonnement plutôt occulte autorise à récupérer toutes sortesde symboles, qui prouvent que le Breton est un être à part, un individu aux mœurs particulières,qui doit se construire un univers propre afin de se protéger de la corruption de « l’étranger ». Envéritable philosophie, la démarche ethnonationaliste tend à développer une réflexion sociologiqueà caractère révolutionnaire, le monde à créer n’étant qu’inspiré par le passé, ce passé où le Bretonen toute impunité pouvait affirmer sa différence. L’enseignement de l’histoire lui confère unelégitimité que nulle autre matière n’eût pu lui apporter, dans la mesure où celle-ci est expurgéed’une interprétation républicaine contraire à l’esprit de la nation bretonne. L’indépendantismes’inspire d’une quête existentielle, et distille un message aux dimensions spirituelles.L’incarnation de cet élan novateur, le bouleversement qu’il implique, est porteur d’un messagetranscendantal où l’espoir réside dans une nouvelle civilisation. A la recherche de symboles qui donneraient sens à l’idée de nation, la Bretagne érigetoute une panoplie d’artifices. Ainsi, depuis 1925, la Bretagne a son propre drapeau, le Gwenn-ha-du (Blanc et Noir). Il fut créé par Morvan Marchal, le fondateur du mouvement Breiz Atao(« Bretagne Toujours »), mouvement ethnonationaliste des années trente et quarante qui a, selonOlier Mordrel1, « rouvert le livre » de l’histoire bretonne. Il fut, à l’origine, le symbole de1 MORDREL, Olier, de son vrai nom Olivier MORDRELLE (1901-1985). Fondateur de Breiz Atao et principalidéologue de l’Emsav de l’entre-guerre, il entraînera le mouvement dans sa dérive fasciste. Condamné à mort, il seréfugiera en Argentine, pour retrouver la Bretagne au début des années 70. Son engagement reste alors le même... 24
  25. 25. ralliement des autonomistes de l’entre-deux-guerres. Il se compose de cinq bandes noires quisymbolisent les évêchés de Haute Bretagne (Rennes, Nantes, Dol, Saint-Malo et Penthièvre) etquatre bandes blanches pour ceux de Basse Bretagne (incarnant le Léon, la Cornouaille, le Trégoret le pays Vannetais). Les bandes noires sur fond blanc rappellent les armes de Rennes. LeGwenn-ha-du reprend également dans sa partie supérieure gauche l’hermine qu’Anne deBretagne instaura au XVème siècle comme symbole héraldique du duché. Selon la légende, ellechoisit cet animal parce que sa blancheur symbolise la pureté : une hermine, alors traquée par deschasseurs, s’arrêta devant une marre d’eau boueuse, refusant de souiller son pelage blanc. Il ennaquit une devise qu’Anne fit sienne : « plutôt mourir que d’être souillé. » Ce symbolehéraldique apparaît cependant pour la première fois en 1318, sur un sceau officiel du duché deBretagne. Anne est si présente dans les cœurs que l’on se plaît, ici, comme bien souvent, à croireà la légende… Le Gwenn-ha-du est un symbole fort populaire. Il n’est point de commune bretonne quin’arbore fièrement son drapeau, ce drapeau qui orna pour la première fois la Maison de laBretagne à Paris, le 30 juillet 1937. A l’inverse, il demeure rare de trouver l’étendard tricolorenational en-dehors d’une victoire en coupe du monde de football. Celui-ci devient à nouveau lesymbole du jacobinisme oppressant les libertés locales… La Bretagne a pourtant un véritabledrapeau, le Kroaz Du, une croix noire sur fond blanc. Il fut accordé au duché en 1188 par le papeGrégoire VII lors de la 3ème Croisade. Mais la collaboration du mouvement fut telle pendant ladeuxième guerre mondiale que le Kroaz Du est inévitablement associé aujourd’hui à la croixgammée. Il est donc plutôt opportun de récupérer l’invention de Marchal. Les collectivités localesle brantissent à leur tour pour représenter la région... A présent, pour juger de l’attachement desBretons à leurs couleurs, il suffit d’observer l’arrière des véhicules automobiles : un autocollantbrille de son éclat pour symboliser l’appartenance à la Bretagne, véritable marque identitaire donton s’enorgueillit afin de prouver sa bretonnitude et sa spécificité. Pour mettre en scène lesréférents communautaires, on utilise les couleurs de l’étendard et, par exemple, une herminecoiffée d’un chapeau rond. Mais le plus souvent, on peut lire ces trois lettres devenues signifiantidentitaire : BZH. Elles viennent d’un compromis entre « Brehoneg », l’orthographe du mot« Breton » en vannetais, et « Brezoneg », l’orthographe des autres régions. ZH symbolisel’identité bretonne. Dans un effort de vulgarisation, on retrouve le Gwenn-ha-du sur desvêtements et des objets divers, afin de répandre le phénomène identitaire et culturel. Cettedémarche mercantile vise aussi des touristes crédules en quête de souvenir, qui propageront ainsi,bien involontairement, l’idée d’une « nation » bretonne. Au-delà d’une référence historique, s’affirmer breton prend un sens contemporain. Lacréation du Gwenn-ha-du en est un parfait témoignage. On recherche un référent qui puisserassembler autour d’une bannière un sentiment national. Le drapeau breton est une création dontl’objectif est de fédérer les indépendantistes et de provoquer une large prise de conscience dupeuple. Il s’inspire du modèle américain des bandes alternées, et, comme nous venons de le voir,porte à la place des étoiles une série d’hermines en souvenir du duché. Le mouvement breton estconscient que la société bretonne, dans un souci de cohésion, a besoin d’être valorisée. Pour sefaire, il faut mettre en valeur une image qui passe forcément, selon lui, par des symboles évidentsd’identification nationale. La Bretagne indépendante, retrouvant son passé glorieux, est le destincertain de la région martyre. L’histoire est déjà écrite. La banalisation du Gwenn-ha-du de nosjours et sa généralisation quasi officielle prouvent le pouvoir croissant des autonomistes sur uneopinion assez inconsciente des réels objectifs. Le costume connaît de nos jours un incroyable retour dans les habitudes vestimentaires,dans une démarche purement différentialiste. Le costume est une image sociale ; c’est un 25
  26. 26. marqueur d’ethnicité. Cette distinction par la parure s’est estompée en Occident. Mais, dans lepassé, elle a joué un rôle d’identification important chez les Bretons (chapeaux ronds et culottesbouffantes pour les hommes, coiffes, robes et gilets brodés pour les femmes, sabots).Aujourd’hui, cela n’est plus le cas. Le costume traditionnel masculin a complètement disparu. Lecostume féminin a résisté longtemps, mais n’est plus porté quotidiennement, seulement lors defêtes folkloriques ou de représentations et par des personnes d’un certain âge. Il y aurait 230groupes de danse en Bretagne, regroupant 18 000 danseurs et danseuses, qui, l’été, présententleurs spectacles et défilent dans les rues en costume traditionnel. Une cinquantaine de festivals lesaccueillent chaque année. Alors qu’on ne compte plus que quelques dizaines de femmesbigoudènes à porter leur costume au quotidien, dont quelques-unes dans des publicitéstélévisées... Selon Pierre-Jean Simon, ces costumes traditionnels sont d’apparition récente etn’ont jamais été portés par l’ensemble des Bretons. Il y a un mythe du costume national breton,comme il y a eu un mythe de la race bretonne. La création en remonte au XVIIIème et il s’estgénéralisé au XIXème siècle. De plus, il s’agissait du costume d’une classe sociale, le milieu rural.Et le costume n’était même pas commun à l’ensemble de la Bretagne rurale. Les costumes étaienttrès divers et très localisés. Pourtant, des jeunes filles s’exprimant dans le journal Le Monde, separent aujourd’hui de costumes dits traditionnels et déclarent être fières de ce qu’elles sontcapables de faire, comme s’il s’agissait en soi d’un véritable exploit, et demeurent convaincuesd’affirmer ainsi leur être profond en exaltant leurs racines : « Quand on entre dans un costume,on endosse tout cet héritage, toutes ces traditions. C’est un sentiment difficile à expliquer, on meten avant notre identité, notre façon d’être et de penser. » En réalité, le costume semble n’avoir jamais été un élément important de l’identitébretonne, sauf au niveau d’une image extérieure folklorisante et au niveau d’une certainemythologie du mouvement régionaliste. On lui attribue un caractère sacré. Et on l’exhibe, commele drapeau, en symbole de l’ethnonationalisme. L’habit devient lui aussi un symbole culturel etidéologique. Et au-delà, dans l’ensemble de la société, des signes montrent une évolution sensibledes comportements, reliant la pratique sociale à des symboles purement politiques. Le Tartan est un kilt écossais, soit un « costume traditionnel ». Richard Duclos, un Bretonpassionné par l’Écosse, décide en 2004 d’ouvrir rue du Maine à Paris « La Maison du kilt ». Enparallèle se crée une association rassemblant une centaine de Bretons porteurs de kilt, les« Breizhlanders ». Pour parfaire la logique identitaire, Duclos conçoit un tartan breton, qui sedécline en trois types dont le premier, le tartan « National Breton » (sic), reprend le noir et leblanc du Gwenn-ha-du, le bleu de l’Armor et le vert de l’Argoat. Cet exemple illustreparfaitement la dérive absurde de la revendication identitaire qui, si elle peut réclamer l’usaged’une langue en un lieu où elle ne fut jamais parlée, en vient à arborer des costumes« nationaux » traditionnels là où jamais ils n’existèrent. Lorsqu’on lui demande, non sans uncertain humour, si le vent est le pire ennemi des Breizhlanders, Per-Vari Kerloc’h répond,lyrique : « Au contraire, il donne la grâce. Il fait flotter les kilts, il fait flotter les drapeaux. Levent de l’histoire est avec nous. » Reste à se demander de quelle « histoire » il s’agit... Voyons le cas des divertissements et du sport qui, de tout temps, ont joué un rôle socialimportant et que le mouvement breton voudrait aujourd’hui relancer dans leur mode d’expressiontraditionnelle : noces, foires, fêtes paysannes (fenaison, moisson, battage..), fêtes religieuses(pardon, fêtes liturgiques..), tous ces grands moments dits communautaires étaient ponctués dedivertissements collectifs. La révolution agricole qui débute dans les années 50 provoque ladisparition de la société traditionnelle et avec elle, le déclin de ces divertissements. En 1978, oncomptabilise plus de 100 jeux bretons (jeux de force, jeux de bâtons, jeux d’adresse, jeux de 26

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