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Essai sur la Bretagne

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  • 1. Lionel Courtot « TANT QUE T’ES BRETON... »Petit essai lucide sur les dérives identitaires en Bretagne... 1
  • 2. A la mémoire de Gilles, un Breton au service de la France... 2
  • 3. SommaireIntroduction : Du bonheur de la victimisationEntrée en scène ; affirmation identitaire ou ethnodifférentialisme ; à la recherche d’une identitéperdue...Chapitre premier : La quête d’une identité bretonne...De la magie druidique au miracle chrétienDe la tradition littéraire orale à l’exaltation romantique d’un certain idéalDe la musique traditionnelle à l’effervescence des fest-nozDe la préservation du patrimoine à la nouvelle économie bretonneDe la nation mythique à la volonté d’indépendanceDe la mystique bretonne au mouvement breton…Chapitre 2 : Les dérives du mouvement bretonL’histoire comme référent identitaireLa langue comme source de l’identitéLe réflexe identitaire d’une régionDe la volonté d’autonomie à l’ethnonationalisme bretonLes théoriciens radicaux de l’ethnodifférentialisme« Pour une république européenne et régionaliste » : de l’Europe des régions à l’Europe aux centdrapeauxChapitre 3 : « C’est ici que commence l’Europe »...Construire l’Europe des peuplesLe « destin » européen de la Bretagne« De l’élargissement de l’Union européenne à la nécessité d’une vraie régionalisation pour laBretagne »Dernier Acte«Une furie particulariste, nationaliste, régionaliste, racialiste »La Bretagne malgré les BretonsUne obsession identitaireLa découverte et l’ignorance...Un « con » de Français... 3
  • 4. Introduction : du bonheur de la victimisationEntrée en scène Notre arrivée à Quimper est mémorable, sous une trombe d’eau, la vieille Peugeot semblene plus pouvoir arrêter les gouttes. Le vent est violent, le ciel si sombre... Ce soir, le spectacle sedéroule rue du port, où cinq scènes attendent un public censé être nombreux. Or, tout est quasidésert. Nous dînons, comme trois pauvres hères, dans un petit restaurant déclassé, avec au menu,tout naturellement, des moules. Nous étions si impatients d’être là que tout devient pathétique,nous les premiers. Soudain, malgré le temps dehors, retentissent dans la rue les premières notesd’un bagad écossais déjanté. Le son nous arrive par les pieds, le sol tremble et le battement denos cœurs s’accélèrent. Nous nous précipitons. Quelques fous hilares suivent des musiciensrecroquevillés sous des sacs plastiques dans une ambiance survoltée. L’envie de jouer est la plusforte. Comme aimantés, nous les rejoignons aussitôt. Nous aurons bientôt l’occasion de leregretter. La pluie redouble d’intensité, c’est la fin du monde et nous sommes sur le bitume àaccompagner des grognards des Highlands en kilts, sans même savoir ce qu’ils portent endessous. Le déluge n’empêchera pas la fête. Nous sommes trempés jusqu’aux os, il fait un peufrais, nous tomberons sans doute malades, nous sommes libres et heureux, nous sommes enBretagne, plus précisément aux légendaires Interceltiques de Lorient... Nous faisons, le lendemain, la connaissance d’un petit groupe fort sympathique qui nousaccueille au camping avec des croissants pour le petit-déjeuner, vers midi. Nous tomberonsamoureux, mais ça, c’est une autre histoire... En fin de programme de ce dernier jour de festival,les Djiboudjep, un trio de barbus célèbre en ces contrées, clôt comme de tradition l’évènement,avec ses chants marins. Passé l’après-midi sur la plage, à se baigner dans un océan déchaîné, nousrevoilà dans cette ville où, cette fois, le public a envahi la rue. Aujourd’hui, le ciel reste plusclément, la cité est en pleine effervescence et l’excitation atteint son paroxysme. Dans la foule,nous croisons un groupe de skin-heads. Sans doute un pur hasard, nous n’en reverrons plus. Dansl’ensemble, la population est plutôt conviviale. La salle où a lieu le concert est déjà bondée.L’ambiance est bon enfant, la bière coule à flots... Dès que la musique débute, le public se met enordre de marche et entame ce qui va devenir un vrai delirium collectif auquel nous participonsallègrement. Toute l’assemblée, bras dessus bras dessous, reprend en chœur les paroles du large.Personnellement, je maîtrise bien ces gais refrains. Le contact est alors facile dans cet univers quidevient presque aussitôt familier : nouvelle occasion de rencontres, si simple, ici... Devant moi, une charmante demoiselle remarque ma connaissance des classiques marins.Elle se retourne vers moi à plusieurs reprises, le regard complice. C’est sur « Jean-François deNantes » que nous faisons connaissance. Des sourires furtifs s’échangent, l’ambiance fait lereste... Elle disparaît tout à coup. Ma déception ne dure guère : la revoilà bien vite, le visagetoujours aussi lumineux, qui tient à la main un grand verre. Je lui signifie discrètement monplaisir de la revoir. Elle, un petit sourire en coin, me tend sa bière avec un geste sûr et avenant,quasi cérémoniel. Surpris, un brin intimidé, je prononce un sincère « merci ». Elle me répond,tout naturellement : « C’est rien, tant que t’es Breton »... ∗ Pourquoi s’attacher à un pays sinon parce qu’on y sent battre son cœur ? L’amour d’uneterre vient de cette sensation étrange de communion mystique. Se tenir sur ce sol comme le chêne 4
  • 5. prend racine. Ressentir dans son corps un état modifié, comme si la conscience subitementquittait son hôte vers des lieux plus paisibles, vers une douce contrée où s’arrêterait le temps.Fermer les yeux pour ne plus rien voir d’autre que le paysage de nos songes, amplifier son espaceet briser les limites, se sentir porté par un souffle et laisser l’azur nous guider. Là, retrouver leslieux de son enfance, être emporté par la ronde infernale des souvenirs et rêver d’une existencepaisible. Rentrer au pays, et répondre à toutes les questions qui jamais n’obtinrent réponse.Comprendre que c’est là, dans cette maison où l’on a vu le jour, que l’on attend à présent l’ultimevoyage. Se sentir en communion avec la nature, avec les éléments. Vivre enfin… Quand je rencontrai ce vieil homme à la barbe blanche tout droit sorti d’un vieux récit, ilme tint à peu près ce langage, lui, l’ancien avocat devenu druide depuis peu, comme si l’âge futune raison suffisante et nécessaire pour saisir que le sang qui coule en soi est celui des ancêtres etque ceux-ci naquirent en cet endroit hors du temps, dans cette vieille chaumière héritée. Il meparlait de la nature comme d’un ami fidèle, et de ses vertus ignorées, comme si j’arrivais d’unautre monde. Déboussolé devant cette sagesse étrange, je partageai un thé, aux plantes inconnues,pour retrouver une certaine contenance et poser mes questions. Je le considérai au début avecétonnement et sans doute avec condescendance, comme un ermite dérangé, un Panoramix aurabais dont la potion aromatique n’eut de magique que l’extrême chaleur qui me brûlait la langue.Ce druide à la voix éraillée, et singulièrement aiguë chez ce robuste personnage à l’embonpointprononcé, m’émut certes, mais que répondre à sa déclaration de foi ? Quand il m’eut parlé de laBretagne, je me sentis si frustré de ne point être breton ! La Bretagne, et plus particulièrement leFinistère, m’offrit moult occasions d’être étonné, ainsi de cet autre druide, professeur de Yoga,m’enseignant les rudiments de la métempsycose, ou cette vieille édentée, m’accueillant dans sonlogis tout droit sorti du Moyen-Âge, pour me conter ces légendes que les bibliothèques m’avaientdécrites sans charme. Et ces heures à marcher sur les sentiers sinueux, à la quête du moindremenhir ou dolmen, ouvrages à la main. Ou encore ces vieux marins assis sur les quais, qui meracontèrent leurs exploits mythiques sans l’accent du midi, mais avec une faconde impromptue,amusante et touchante. Que dire de ces passionnés de chevalerie, qui reconstituent villages etscènes de vie médiévaux dans des costumes d’époque, ces musiciens et chanteurs si talentueux,inconnus ou célèbres, qui m’accordèrent de précieuses minutes, ces écrivains qui parlèrent de laBretagne avec tellement d’éloquence, et finalement ces militants, qui me confièrent leurs étatsd’âmes et leur conception d’une Bretagne indépendante… On ne peut saisir la mentalitépopulaire qu’en pénétrant dans les mystères qui distinguent cette terre. Il faut assister à cesoccultes cérémonies druidiques, à ces pardons si pieux, à un office de ce monastère de l’Egliseceltique orthodoxe, à ces fest-noz si nombreux rassemblant tous les âges, à ces fêtestraditionnelles en costumes habituellement rangés dans les salles de musées, il faut assister à cetteferveur populaire pour savoir que la Bretagne n’est pas une région comme les autres. C’est toutsimplement cette singularité, cette particularité, cette âme, qu’il importe de découvrir, avant deconstater l’émergence du débat politique sur les fondements de l’identité culturelle. Il faut fairecette découverte et ne pas rester dans l’ignorance... Il faut réaliser le poids de l’enracinement, etles risques du repli sur soi. Les druides ne sont pas tous, loin de là, de doux rêveurs et de gentilsécologistes militants pour une nature propre ! Cet essai, issu d’une thèse, est avant tout l’histoire d’une rencontre. Une rencontreétonnante avec une incroyable région... Le propos, assez simple, se veut être un témoignage etl’expression d’une prise de conscience. Il permet l’analyse d’un mécanisme culturel que l’on nepeut saisir qu’avec un certain effort de discernement. Au cœur de la problématique, la questionest simple : s’agit-il d’un réflexe identitaire ou bien plus, l’expression d’une forme denationalisme ethnique dont l’influence ne cesse de prendre de l’ampleur ? 5
  • 6. L’affirmation identitaire ou l’ethnodifférentialisme « Je suis breton ! » La formule tombe, telle une évidence. Elle répond à la question poséesur les origines. Tout individu interrogé en Bretagne affirmera de la sorte : « Je suis breton ! »Mais osez demander ce que cela signifie et vous observerez à coup sûr un silence gêné, unehésitation agacée, puis obtiendrez en réponse un propos plus ou moins confus. Mais c’est ainsi.« Je suis breton ! ». C’est à peine si cela se discute... La question légitime qui se pose ouvre une perspective immense : que veut dire êtrebreton ? L’unique certitude demeure l’idée d’une origine géographique. Mais dans un monde oùles moyens de transport et de communication transcendent les frontières, est-ce encore unélément suffisant ? Derrière tout ceci s’annonce, en fait, la question contemporaine de l’identité. Le mot est lâché. Il tient régulièrement la chronique ces dernières années. On le met àtoutes les sauces. On parle même d’une « hystérie identitaire », selon le titre d’un essai. Si lethème apparaît à la fin des années 70 dans les travaux scientifiques, l’identité est devenue depuisun sujet « tendance », un argument sociologique et politique abondamment utilisé. Pourtantl’identité, brandie aujourd’hui tel un slogan, pose de réels problèmes de contenu. La volonté derevendiquer une identité forte revient à vouloir insister sur ce qui fait la particularité de son être.C’est se revendiquer un « autre », un « différent », en mettant en avant sa culture propre. Plus oninsiste sur ses traits spécifiques et plus on veut qu’une culture soit distinguée des autres. En cela,on s’inscrit résolument dans une démarche ethnodifférentialiste. La société moderne ne permet guère de limiter l’identité à une seule appartenance. Toutindividu a de multiples appartenances. Refuser cela peut conduire à être obligé de choisir entre lanégation de soi et la négation de l’autre. Le renouveau du spiritualisme breton peut s’exprimer en réaction au désenchantementd’un groupe, à son besoin de se définir socialement, culturellement, en opposition au modèlequ’impose la culture française dominante. La culture est une étape importante dans la découvertede soi, de ses origines, dans ce besoin de se définir un champ de références qui déterminerontl’individu et lui permettront de se réaliser pleinement. Il importe de « s’assumer »... Connaître sesorigines peut devenir un besoin psychologique essentiel. Si la culture est un fait collectif, à touteéchelle les liens qui déterminent l’appartenance de l’individu à un groupe participent de laconstruction de son psychisme, de sa culture, finalement de son identité. Dans une analyseculturaliste, l’individu reste le garant d’une tradition et toute véritable culture est totalementintériorisée. La moindre rupture avec le passé entraîne un choc psychologique de type anomiqueoù le sujet perd tout repère. Il subit une influence nocive d’un groupe dominant extérieur. Il renieses origines et finalement, se renie lui-même. C’est ainsi que s’explique le renouveau culturelbreton, par un besoin de retour vers le passé, de lien avec le passé. Le besoin de se trouver unquelconque enracinement temporel peut servir de repère existentiel. Le rapport au tempsdétermine alors l’individu, et le lien avec le passé dessine le destin de tout être. Le mouvementculturel puise sa source à différentes origines, son objectif ne demeure rien de moins que la survied’une société spécifique. Selon le mouvement breton, la Bretagne vit de la tradition et de lamémoire, patrimoine des anciens. En perdant cela, elle n’aurait plus la possibilité de s’ancrerculturellement à travers l’affirmation de l’existence d’un peuple breton et ne serait plus, dès lors, 6
  • 7. qu’un simple territoire sans âme... Le mouvement breton prend alors corps dans le rejet dusystème politique français et par la stigmatisation de sa spécificité. Le mécanisme idéologique tendant à utiliser le matériau ethnologique à des finsmilitantes, à travers un ensemble d’associations ou d’organisations que l’on nommera, de façongénérique, le « mouvement breton », dévoile une manipulation de faits dans une interprétationsymbolique de ceux-ci : une relecture de l’histoire, par exemple, à travers le prisme desethnonationalistes bretons.A la recherche d’une identité perdue... Au début du XIXème siècle, Napoléon avait fait interdire les prénoms bretons. Un siècle etdemi plus tard, une véritable bataille juridique s’est mise en place pour les faire accepter denouveau. Elle aboutit, en 1987, à la promulgation d’une loi les autorisant. L’ouvrage deGwénnolé Le Menn, Grand choix de prénoms bretons, publié aux éditions Coop Breizh, est sous-titré « l’ouvrage de référence pour exprimer avec fierté vos racines et vos valeurs. » : si un nompermet en effet de distinguer les origines d’un individu, il serait de plus porteur de valeurs.Depuis dix ans, une mode de prénoms bretons s’est développée partout en France. Il est fortprobable qu’elle fut motivée par l’originalité des prénoms : Erwan, Morgan, Mael, Corentin,Maïwenn, Tanguy, Gwénaël, aux côtés des déjà célèbres Gaël et Yann. Ainsi, aux quatre coins del’Hexagone, se trouvent de jeunes gens qui n’ont de breton que le prénom. Si cette mode dépassede très loin la simple origine bretonne, ne serait-ce pas du fait d’une dispersion culturelle qui peuts’interpréter, soit par le triomphe de la culture et par son expansion, soit par la dissolution decelle-ci dans la culture dominante, sans qu’il y ait une influence de la première sur la seconde ? L’image que nous laisse la Bretagne est celle d’une terre sauvage que nulle étude nesaurait domestiquer ; comme l’océan qui lui fait face, elle demeure un sujet infini. Il imported’observer ses habitants peu loquaces, ces Bretons si particuliers au caractère tant affirmé, pourcomprendre l’action d’un mouvement culturel et les conséquences politiques de son action. LaBretagne n’est pas un livre que l’on pourrait fermer sitôt lue la dernière phrase, elle est unehistoire sans fin que l’on se raconte le soir à la veillée, un tableau aux couleurs changeantes, unspectacle saisissant à voir et à revoir jusqu’à en connaître par cœur la moindre scène, une sorte dejournal intime dans lequel les souvenirs jailliraient en image. Dans ses souvenirs littéraires, Maxime du Camp notait que dès que l’on avait pénétré dansla Bretagne bretonnante, on se sentait dans « une région primitive »… Une région primitive ayantconservé intacte toutes ses traditions, tout un mode d’être et de penser qui la caractériserait ? Unerégion dont la langue vernaculaire déterminerait l’appartenance à la communauté particulière ?Une région qui se distinguerait encore aujourd’hui des autres ? Probablement. Il est indéniable, etquiconque fait un voyage en Bretagne bretonnante pourrait en témoigner, qu’il demeure làquelque chose de singulier, qui laisse au visiteur une étrange impression… Mais qui saurait direquoi ? Serait-ce le paysage qui frappe la vue du nouveau venu ? Serait-ce le climat changeant quiperturbe le novice ? Serait-ce l’accueil froid de la population qui le met mal à l’aise ? Serait-cel’expression vivace d’une culture distincte ?... Ne serait-ce d’ailleurs pas un peu tout cela, « unerégion primitive » qui aurait conservé une allure d’autrefois grâce à sa situation géographique et àla détermination de toute une communauté de pensée ? 7
  • 8. La Bretagne, la vraie, ne s’observe pas seulement, elle s’apprend. Elle s’apprend dans leslivres, dans la parole des initiés… Elle n’est pas à la portée de quiconque : « La Bretagne semérite ». Voilà ce qu’on lui dirait ici, à ce voyageur isolé, à cet individu curieux qui chercherait àcomprendre… Mais ne s’agirait-il pas tout simplement d’une illusion, d’un rêve d’une terre isolée où lemonde moderne n’aurait pas détruit tout des vestiges du passé et du mode de vie d’antan ? Levoyageur parti en quête « d’autre chose », fuyant son quotidien oppressant, étouffant, ne serait-ilpas venu chercher ici ce que les légendes ont colporté jusqu’à lui ? Ne serait-ce pas une imagebien précise, une caricature idéalisée de jadis qu’il serait venu quémander sur place ? Ne serait-cepas son inconscient qui lui dévoilerait une vision idéalisée de la Bretagne, synonyme de liberté,celle qu’on lui a promis de retrouver, s’il osait entreprendre le voyage initiatique… S’il découvrait, ce visiteur impatient, que tout cela n’est qu’un mythe, que tout ce qu’onraconte n’est que le fruit de l’imagination des conteurs, que tout n’est que fiction? Que sepasserait-il si l’homme de passage, celui que l’on nomme ici le « touriste », découvrait quebientôt plus personne ne le parle, le breton, que le costume traditionnel ne se porte qu’enexhibition lors de fêtes exceptionnelles, que les crêpes se mangent aussi bien ici que Place SaintEtienne à Strasbourg… Que dirait le touriste s’il découvrait une Bretagne devenue une terrecomme une autre, où il ferait certes bon vivre, mais où la culture, mondialisée, ne se distingueraitplus guère ? Reviendrait-il, le touriste ? Assurément. Car la Bretagne reste la Bretagne, une terrecomplexe où les hommes semblent sculptés dans les éléments. Et notre ami, comme tous leshabitants de ces contrées, ne se découragerait pas, il se remotiverait et, déterminé, partirait alors àla recherche d’une identité perdue… 8
  • 9. La quête d’une identité bretonne Vent norois, pluie fine, embrun iodé et chant des mouettes… Au loin une harpe celtiquemurmure une céleste mélodie… Parler de cette terre, c’est un peu raconter des sensations, seremémorer un contact physique et ressentir une étrange émotion. Parler d’un amour, ets’emporter dans un lyrisme qu’inspire l’enthousiasme de ses sentiments et la plus douce despassions. Poser les pieds sur ce sol condamne à devoir un jour y revenir, ne serait-ce que pourgoûter à nouveau le pouvoir onirique de ces lieux. Mais les sentiments sont subjectifs, etd’aucuns n’y trouveront peut-être qu’humidité et vent glacé… La démarche culturelle est le premier postulat de la reconquête politique. Une culture estle fruit d’un passé commun, la marque du temps et la conscience d’une mémoire collective.Attachée à un milieu social, récupérée et interprétée par celui-ci, elle alimente en vocation lemilitantisme politique. Terre de tradition maritime, la Bretagne fut toujours en proie aux capricesde l’océan. Confrontée sans cesse aux périls, rompue à lutter contre la nature, elle fut encline àl’acceptation de la fatalité et sujette aux croyances. Mais la culture évolue et s’adapte auxvicissitudes du temps. Soumise à l’histoire, elle conserve les traces du passé dans son rapport auprésent, et envisage le futur comme la réminiscence d’une inaliénable caractéristique identitaire.C’est par elle, dans son essence même, que se nourrit le particularisme breton. La mentalitépopulaire revendique cet attachement culturel qui traduit une reconnaissance existentielle desBretons eux-mêmes. Attentive à cette spécificité, l’aspiration à l’autonomie ou à l’indépendancepolitique est une évolution logique, chez des individus marqués culturellement et socialement parcette distinction. L’exigence du particularisme prend naturellement forme, comme relevant d’uneévidente adaptation de la société. L’expression artistique de ce vaste univers culturel reflète unesensibilité que l’on ne peut saisir, si l’on ne fait pas l’effort de s’adapter aux milieux naturel,social et spirituel de la Bretagne, pour comprendre, ou chercher à comprendre, les ressortscoutumiers d’une tradition culturelle qui puise dans toutes ses racines pour définir et déterminerson identité même.De la magie druidique au miracle chrétien La Bretagne est une terre dont la richesse spirituelle est le fruit d’une confrontation entrel’ancienne religion païenne et le christianisme qui germe au Moyen-Âge, et offre au monde leprodigieux spectacle de la Matière de Bretagne, subtile mélange de l’héritage celtique et de lasymbolique chrétienne. La société celtique se décompose selon le schéma trifonctionnel établi par GeorgesDumézil. L’idéologie des trois fonctions, sacerdotale, guerrière et productrice, est un phénomènereligieux préchrétien qui influence toute la société médiévale, et en particulier la Bretagne où lerôle des druides1, relevant de la fonction sacrée, a longtemps perduré. Si la religion chrétienne aréussi à maintenir sa prééminence jusqu’à ce jour, on peut constater, depuis le début du XXèmesiècle, le réveil, en Bretagne, de coutumes que l’on croyait disparues. Celles-ci mettent en scène1 Druide, du celtique druwides, signifie « le très savant ». 9
  • 10. le renouveau païen dans une réflexion philosophique et spirituelle, qui correspond aussi à l’éveild’une prise de conscience politique sur les fondements mythiques d’une « nation » bretonne qui,n’ayant jamais existé, prend cependant forme dans l’esprit du mouvement culturel et politiquebreton. Inspirée par tout un univers mythologique, l’idée d’une « nation » se constitue sur lestraces de la civilisation celtique. Si « L’histoire est accidentelle, le mythe est éternel1 » ; il estdonc tout à fait possible d’imaginer la cosmogonie d’une nation celte en se ressourçant dans lepassé. Le renouveau du druidisme traduit un regain d’intérêt pour la tradition ancienne et exprimeune quête existentielle à caractère philosophique, mais aussi une ambition politique. L’organisation sociale celtique fut bouleversée par l’invasion romaine de la Gaule. Puis lechristianisme asséna un coup fatal à la pratique du druidisme qui se maintint seulement en Irlandenon conquise. A la fin du XVIIIème siècle, on entrait dans la période du Romantisme qui sepassionna pour la Bretagne et la tradition celtique. Deux siècles plus tard, les Celtes se réunissentà l’Eisteddfod de Cardiff (assises ou réunion de bardes-poètes et musiciens) et, le 1er septembre1900, est créé le Gorsedd (rassemblement) d’Armorique, dont les grands druides seront toujoursdes acteurs de l’ethnonationalisme breton. Le Gorsedd s’organise en trois ordres : les druides ou prêtres ; les bardes, poètes-musiciens ; les ovates, sorte de scientifiques. Son but est de défendre, mais aussi de faire renaîtrel’esprit celtique. Pour cela, il œuvre dans un premier temps à la défense de la langue, de lalittérature et des particularités bretonnes. Il vise aussi à créer un lien avec les pays celtiques. Laseule condition que l’on tente d’imposer pour entrer au Gorsedd, que dirige le Grand DruideGwenc’hlan Le Scouezec, c’est sans surprise de parler breton ! Enfin, d’essayer… L’année celtique est divisée en quatre saisons, dont chacune débute par une fête placéesous la protection des dieux. Moments forts du calendrier, les fêtes solaires et cosmiques,Solstices et Equinoxes, sont l’occasion de rassemblements et de gaies libations autour de grandsfeux. Les Celtes aimaient ripailler de bon cœur. Réputés bons buveurs, ils consommaient vin,hydromel et cervoise. Or, ce sens inné de la fête, cette propension à se rassembler, à partager dansla liesse la ferveur populaire, est un trait de caractère sociologique contemporain. Le taux trèsélevé d’alcoolémie en Bretagne semble donc être un vieil héritage, de même que cette faculté àrassembler le peuple autour d’événements plus ou moins solennels, dans le but de préserver lacohésion sociale. Le druidisme est une tradition et implique forcément une réflexion sur le passé. Il répondà un besoin qu’éprouvent certains de retrouver des racines, de se ressourcer au plus profondd’eux-mêmes. Il ne se limite pas seulement à la culture celtique mais suit une voie spirituelle quitrouve le divin partout dans la nature. Aujourd’hui, une partie du druidisme inclut lemonothéisme. Celle-ci est le produit d’une évolution théologique, la rencontre de deux traditionsdans un mouvement d’ordre philosophique. Elle s’oppose radicalement à la mouvance néo-païenne de stricte obédience celtique animiste. L’approche du druidisme correspond à une longueinitiation, afin d’accéder à une expérience mystique qu’il est difficile d’assumer dans le mondeoccidental contemporain. Le druidisme doit adapter les mythes à la modernité et trouver unéquilibre entre l’ésotérisme et l’expérience spirituelle individuelle. Mais le risque d’undébordement fanatique existe. L’interprétation de la tradition peut entraîner toutes sortes dedérives incontrôlables, dans la mesure où il n’existe aucune certitude quant au dogme lui-même,1 Christian-J GUYONVAR’H et Françoise LE ROUX, La civilisation celtique, Éditions Payot et Rivages, Paris,1995, p.115. 10
  • 11. l’absence d’écriture entraînant une observance hypothétique du culte. L’ésotérisme druidique sedéchiffre avec les sens et relève d’une expérience intérieure. Ainsi planent encore un mystère et des inquiétudes sur l’évolution du druidisme actuel. Leproblème ne réside pas dans l’héritage dont il se revendique, mais dans l’usage contemporain quien est fait. Le druidisme mène une lutte acharnée pour la langue bretonne. Dès la fin du XIXèmesiècle, il fut le vivier de l’ethnonationalisme breton. Son caractère initiatique dissimuleaujourd’hui une société secrète. Les différentes confréries instituent leur propre rituel etdéveloppent leurs propres dogmes. La sagesse druidique est synonyme de liberté et la quêtemystique d’éternité, de quoi inspirer l’idée d’indépendance de la Bretagne… Il ne fait aucundoute que certains néo-druides recherchent sincèrement à comprendre les croyances anciennes ;mais se prétendre aujourd’hui druide, dans une société qui n’a rien de celtique en dehors dequelques appellations modernes plus ou moins folklorisées du type musical, est déraisonnable.Leur démarche s’explique avant tout dans une logique néo-païenne de quête de la « véritable »spiritualité occidentale... * A partir du VIème siècle, des moines ermites venus d’Irlande s’installent en Bretagne.L’Armorique est peu peuplée et les migrations se succèdent alors. Les moines, sitôt installés,édifient, en opposition au clergé gallo-romain, des paroisses et abbayes (ils leur laisseront enprime leur nom) et fondent le christianisme celtique. Sous l’Ancien Régime, la paroisse est le centre de la vie sociale, que l’on ne peutdissocier de son cadre spirituel. La dévotion est forte et les vocations nombreuses. Il y aura deuxfois plus de prêtres en Bretagne que dans le reste du pays. L’investissement de toute la paroissedans la construction et l’embellissement d’un édifice religieux est mû par un élan spirituel et unefierté collective. La maison de Dieu devient la maison du peuple. L’art breton s’érige sur unfondement métaphysique. Dans une société où le « Beau » fait figure de sacré, les paroissesrivalisent d’originalité et de talent. Malgré des influences artistiques anglaise, normande ouflamande, il demeure un art breton spécifique. Dans un univers qui côtoie aisément le surnaturel, la vie quotidienne se déroule sur fondde magie. La nouvelle religion s’inspire des vieilles croyances. Les saints locaux sont lessouvenirs des divinités du polythéisme antérieur. Les lieux sacrés sont établis sur d’anciens lieuxde cultes païens, souvent près de fontaines où coule l’eau vénérable, source de pureté, depuissance et de l’imaginaire celtique. La statuaire met en scène le Christ, la Vierge, les Apôtres etles saints locaux. Bien souvent, autre caractéristique des Bretons, la décoration illustre la mort,dans une iconographie terrifiante. Le calvaire remémore la Passion du Christ et assure de laRédemption. Les tombes toutes proches gisent dans l’enclos paroissial. Souvent de stylegothique, les églises sont construites en granit, dont la couleur grise, sous la pluie, laisse uneimpression de mélancolie. Les chapelles bâties en bord de mer et soumises aux caprices du ventet des embruns iodés offrent des vues magnifiques. La croix chrétienne se mêle aux traditionspicturales celtiques de la spirale et de la roue. Les symboles véhiculent une allégeance double,preuve d’une évolution théologique qui caractérise la foi bretonne. La croix celte, au faîte dechaque édifice et même de certains menhirs, prouve l’évolution des croyances qui leur permet dene pas sombrer dans l’oubli. Cette terre revendique plus de 800 saints, que Rome ne reconnaît pas, en-dehors dequelques cas. Les saints font l’objet d’une vénération particulière. On se réfère à leur pouvoirpour exaucer un vœu, pour vaincre une maladie ou la stérilité, pour bénir une naissance, unmariage, ou pour protéger un défunt. Le culte d’un saint guérisseur reprend la tradition de la 11
  • 12. fontaine miraculeuse, où l’eau, symbole œcuménique, est porteuse de pouvoirs extraordinaires.Le Saint est une sorte de totem qui veille sur toute la communauté. Le plus célèbre est saintYves : juriste devenu prêtre et avocat des pauvres, il est canonisé en 1347. Son souvenir demeureet son culte reste très populaire. Il est célébré lors du Pardon des pauvres, le 19 mai, près deTréguier. Les moines fondateurs des évêchés, Samson à Dol, Corentin à Quimper, Patern àNantes, Tugdual à Tréguier, Pol-Aurélien, Brieuc ou Malo, dans les villes qui portent leur nom,témoignent des origines de la christianisation. Ils sont des « figures emblématiques de l’identitébretonne » et sont considérés comme « les pères de la nation » par le Comité Régional duTourisme, tandis que le Comité Départemental du Tourisme du Finistère les qualifie de « pèresde la petite patrie », et celui des Côtes d’Armor de « fondateurs de la Bretagne », dans desbrochures promotionnelles. Une mystique aux vertus identitaires certaines, que l’on retrouveencore dans le culte de Sainte Anne qui « participe véritablement à la conscience bretonne ».Grâce à Sainte Anne, la Bretagne détient d’ailleurs un monopole mondial, puisque le village deSainte Anne d’Auray est, en effet, selon le Comité départemental du tourisme, « le seul endroit aumonde où notre illustre aïeule, la mère de Marie est apparue ». Le culte des sept moines fondateurs se perpétue dans le Tro Breiz, ou Tour de Bretagne,un grand pèlerinage qui relie chaque évêché dans une ferveur spirituelle rare. Son origineremonte au Moyen-Âge. La foi et le patriotisme étaient tellement mêlés que les autorités royalesinterdirent le pèlerinage. A la fin du XXème siècle, une association le fait revivre sous une formemoins religieuse, sur le chemin d’une Bretagne en pleine renaissance... Chaque année, le nombredes participants augmente, comme si la région devenait à présent le symbole de la ténacité d’unereligion en déclin. A moins que, là encore, le besoin de communion avec le passé ne soit la seuleraison. Les nombreux pèlerinages qui sillonnent la Bretagne (la liste serait trop longue à dresser),reflètent ainsi la piété populaire, et leur but est de rendre hommage aux saints protecteurs, le jourde leur fête. Dans cette cérémonie qui débute dans l’église, puis se poursuit par une processionsous les bannières, pour s’achever devant les reliques du saint, dans l’église ou sur son tombeau,dans la solennité du moment, des drapeaux bretons sont brandis, tandis que l’on distribue dans lafoule des tracts indépendantistes et que Paris, pour l’occasion, devient une quelconque Sodome…On pourrait, en fonction des drapeaux et bannières fièrement brandis, classer les participants entrois catégories : les écologistes, les ethnonationalistes et, tout de même, les catholiques,confirmant ainsi le sentiment d’une politisation croissante de tous les facteurs culturels bretons,même spirituels, le Tro Breiz se donnant à voir comme l’affirmation renouvelée d’une identitébretonne. Quoi qu’il en soit, la ferveur des rassemblements religieux est plus aujourd’hui unsigne culturel que cultuel. La question des rapports entre religion et identité bretonne est le cadre des recherches dela section « Religion » de l’Institut culturel breton, notamment « les formalisations théoriquesélaborées par le mouvement breton d’inspiration catholique » dont l’adage est resté célèbre : « Arbrezhoneg hag ar feiz zo breur ha choar e Breizh : le breton et la foi sont frère et sœur enBretagne ». L’inventaire des travaux de cette section montre l’importance de la religion dans lasociété bretonne. Le séparatisme en Bretagne insiste sur les origines spirituelles de la région pour justifierune émancipation salvatrice. L’histoire de l’Occident reposerait sur l’affrontement entre le mondecelte et le monde latin. Ce dernier serait au fond coupable de tous les maux. Dans la logique dumouvement breton, tout ce qui peut contribuer à légitimer la lutte contre la France se justifie. Ilfaut procéder à un retour aux sources qui permettrait d’ancrer le renouveau breton dans un cadre 12
  • 13. spirituel et politique des plus légitimant. Le combat contre le jacobinisme doit se mener enpriorité sur le terrain des revendications culturelles et identitaires, il importe, comme l’écritBothorel, de « considérer culturellement et spirituellement la Bretagne comme entitéparticulière. »De la tradition littéraire orale à l’exaltation romantique d’un certain idéal En 1977, Xavier Graal écrivait dans un essai resté célèbre, Le cheval couché : « Nousavions cru, à la lettre, que "Bretagne est poésie" et nous formions le projet de poétiser tout ce quetoucherait toute notre fébrile curiosité. » L’auteur, qui s’autoproclamait « barde » et dénonçaitune Bretagne qui ronronnait depuis des siècles « sur la couche de sa prudence, dans le lit clos desa résignation », révélait ainsi tout ce qu’est la littérature pour l’expression symbolique dumouvement breton... Il est assez malaisé de se représenter aujourd’hui ce qu’étaient les bardes dans lacivilisation celtique, loin du stéréotype riche d’humour concocté par Uderzo et Goscinny dans lesaventures d’Astérix, les bardes avaient un rang élevé dans la société. Musiciens, artistes completsancêtres de nos intermittents du spectacle mais mieux reconnus pour leurs talents, les bardesétaient avant tout les chroniqueurs de leurs temps, les dépositaires de la culture celtique. Ils sontles ancêtres des chanteurs bretons, des chantres d’une « culture minoritaire oppressée », ou dumoins en voie de disparition, c’est-à-dire les derniers représentants d’une tradition artistique trèsancienne qui ne conserve à ce jour, de sa singularité ancestrale, que l’usage de la langue bretonne.Tout poète ou chanteur breton est nommé barde aujourd’hui, et ce quel que soit le contenu de sonœuvre. Les bardes ont transmis un riche patrimoine qui fait aujourd’hui la fierté des Bretons etcontribue largement à la spécificité culturelle de la région. Les bardes, qui sont donc les poètesbretons, ont écrit les plus belles pages lyriques glorifiant une nature sauvage et mystérieuse…tout en réalisant bien vite la spécificité des lieux et des autochtones, et leur propre « missioncivilisatrice ». Pour le mouvement breton, la tradition bardique permet la révélation d’un passéculturel, celui qui fait défaut aux historiens. Très vite, le rôle de l’écrivain est devenu politique.Grall va jusqu’à dire que les « premiers poètes maudits d’Occident sont les poètes bretons ».L’art des bardes devient le signe d’une culture à part qu’il faut préserver. L’écriture est lesymbole de la liberté. Il faut éveiller le peuple, lui enseigner l’ivresse du large qui détermine leBreton en opposition aux Français des terres intérieures. C’est la volonté de préserver unedifférence et la nécessité absolue d’être totalement libre qu’il faut apprendre au peuple, à tousceux dont l’identité culturelle pourrait ne pas relever de soi. Il faut rêver la Bretagne, et même larêver comme elle n’a jamais existé ; selon Grall, « Il n’est de libertés réelles, établies, qui n’aientd’abord été imaginées ». * Il incombe traditionnellement aux anciens de transmettre leur savoir oral, souvent le soir,devant la chaleur d’un feu de cheminée, lorsque toute la famille se réunit pour entendre les récitsqui ont fait et font encore le charme et le mystère de la Bretagne. Dans chaque chaumière, onpossède sa propre version d’une même aventure… Le passé de la Bretagne, son histoire plus oumoins mythifiée et l’ensemble de ses traditions préservées définissent un espace spirituel dans 13
  • 14. lequel des récits fabuleux ont prospéré, toute une dense littérature orale, composée de contes,légendes et chants. Ainsi, jusqu’à un passé récent, se racontent, à la veillée, les aventures de la fée Mélusineou de la submersion de la ville d’Ys… En 1833, Emile Souvestre révèle, dans La Revue des DeuxMondes, l’existence de la « poésie populaire », qui fut longtemps ignorée des élites. En 1844,après un essai ethnologique, Les Derniers Bretons, il publie Le Foyer Breton, un recueil decontes folkloriques pour lequel on lui reproche son manque de rigueur scientifique, et de réécrireles récits populaires recueillis à la veillée dans une mise en scène littéraire. Anatole Le Braz, audébut du XXème siècle, donne néanmoins à son tour des versions littéraires des us et coutumesqu’il étudie dans ses essais ethnographiques. Mais dans la même logique, c’est en 1839 qu’un événement littéraire bouleverse latranquille Bretagne : la parution du Barzaz Breizh, recueil de « chants populaires de laBretagne », couronné par l’Académie française en 1847. Il s’agit du premier recueil de chantspopulaires publié en France qui témoigne du « génie poétique de la Bretagne ». Son auteur,Hersart de La Villemarqué (1815-1895), vicomte, rêve d’un retour au passé glorieux de laBretagne catholique et monarchique, avec ses privilèges et ses anciens États. Il réhabilite dansson œuvre les héros de l’histoire bretonne (Nominoé, Jean IV, Cadoudal…) au travers de« gwerziou » et « sonniou » recueillis auprès de paysans de Basse-Bretagne. A sa parution, descritiques émettent des doutes sur la valeur des transcriptions et des interprétations de chants, dontla langue, trop littéraire et empruntant à d’autres langues celtiques, est assez éloignée deschansons populaires. Accusé d’avoir inventé lui-même les chants les plus édifiants, LaVillemarqué ne réagit pas. En 1964, un jeune chercheur, Donatien Laurent, aurait découvert sescarnets manuscrits originaux, mettant fin à la polémique en le disculpant. Pour de nombreuxspécialistes, cependant, le Barzaz Breizh est le fruit d’une totale remise en forme de matériauxbruts et devient critiquable par rapport aux exigences en matière de publication de textes oraux.Expurgé, le récit, selon Francis Gourvil, ne serait ni un modèle de pureté linguistique nil’expression du « génie de la langue ». Le Barzaz Breizh séduit les Romantiques qui sepassionnaient pour la poésie, les légendes et l’histoire celtiques, Georges Sand allant jusqu’àcomparer le Barzaz Breizh à l’Odyssée. Xavier Grall, plus d’un siècle après la parution, n’hésitepas à faire du recueil le véritable « Ancien Testament » breton ! L’important, pour les« nationalistes », était de constituer une littérature en langue bretonne à l’égale de celles desautres pays d’Europe. A l’époque du plein essor du Folklore, le Barzaz Breizh devient le symboledu renouveau breton… Dans l’entre-deux-guerres, un groupe de scientifiques relance l’enquête de terrain et lacollecte des récits. Ils sont soutenus par le mouvement breton qui, dans la période plutôt« inconfortable » de l’après-guerre, trouvera dans la culture populaire un moyen simple etefficace de s’exprimer. On assiste alors à l’éclosion de l’apprentissage de la langue bretonne,dans des structures regroupées dans la fédération Kendalc’h (Maintenir). Le répertoiretraditionnel s’enrichit grâce aux matériaux modernes de collectage permettant un enregistrementsonore. Les folkloristes conservent ainsi les témoignages d’une vie quotidienne aujourd’huidisparue, il perpétue le souvenir, la mémoire... d’un peuple. La ferme volonté de préserver la tradition orale est autant symbolique que politique. Elleest en effet à la source de la sauvegarde de la langue locale et témoigne des liens entre le milieuculturel et le mouvement breton. Les légendes et les mythes interprètent des thèmes ancestraux ancrés dans la traditionlittéraire. Leur interprétation demeure assez libre, susceptible de significations variées exaltantd’autres époques. Ils sont un lien social avec le passé. Ils prennent parfois une dimension 14
  • 15. caricaturale. Le symbole de la Bretagne n’a-t-il pas longtemps été la gentille Bécassine ?L’importance des conteurs et de leur témoignage est défendue aujourd’hui par Gwenc’hlan LeScouëzec, qui insiste sur la valeur sociale accordée aux bardes et à leurs paroles, qui, sur terrecomme sur mer, rappellent des faits expliquant coutumes et traditions. Ils sont ainsi la mémoiredu peuple. Mais Le Scouëzec, grand druide du Gorsedd breton et bien étrange personnage,annonce, à travers eux, le retour du roi Arthur. Les bardes aujourd’hui chantent et écrivent, etsont la conscience du peuple. Ils contribuent, selon lui, à la renaissance de la nation et du peuplebreton. A travers les époques, l’univers culturel se déplace pour se reconstituer chaque fois dansun contexte où les valeurs demeurent identiques : l’exaltation d’un certain idéal social. Onretrouve cette thématique dans un registre politique qui emprunte à la tradition littéraire les vertuslégitimant un comportement héroïque de l’individu, dans un combat récurrent jugé estimable : larésistance face à l’ennemi héréditaire, la France. Il s’agit d’une projection dans le temps, dont lebut, plus ou moins conscient, est de rendre juste une action surannée ou devenue impopulaire. Onse réfère à un passé illustre dans un but d’édification. La méthode est classique et très efficace.Elle aboutit parfois à une forme de fanatisme, chez des militants soucieux de retrouver uncontexte mythifié aujourd’hui disparu, la conjoncture actuelle n’étant qu’une sorte de purgatoire,dont la peine s’achèvera par l’exaltation de vertus héroïques qui mèneront au nécessaire combatet à la victoire finale. Si la dimension culturelle de la revendication politique bretonne estfondamentale, l’analyse est délicate à entreprendre et ne doit être soumise à aucunegénéralisation, mais seulement relever d’une attention particulière et d’une critique rigoureuseque d’aucuns évitent précautionneusement aujourd’hui, afin de ménager les susceptibilités. La dimension politique dans l’expression littéraire de la culture bretonne explique que tantd’écrivains bretons soient aussi des militants actifs du mouvement.De la musique traditionnelle à l’effervescence des fest-noz Dans sa quête à la recherche de ses racines profondes, le mouvement breton contemporainse doit de défendre autre chose qu’un sol, qu’un territoire. Sa mission bien plus « évangélique »,en référence aux textes « sacrés » des anciens, est de faire revivre ce qui fait l’identité concrète dupeuple, l’expression même de son âme, à savoir sa musique puisée au fin fond des âges... Unemusique qui récemment encore, pour un peintre chinois, He Yifu, de passage dans la région, est« le reflet de la vie et des sentiments du peuple breton. » L’enjeu est tel qu’il fait dire, en 1914, à un musicien de Vannes, qu’« après le départ dubiniou et de la bombarde, nous verrons disparaître la langue, les costumes... et ainsiprogressivement, hélas ! les Bretons deviendront Français. Plaise à Dieu que cela n’arrivejamais ! » Sa prédiction, « hélas », se vérifiera bientôt. Au début du XXème siècle, les premières fêtes touristiques vantant l’aspect « pittoresque »de la Bretagne font leur apparition. Elles mettent en scène une culture rurale dite populaire,incarnant l’identité bretonne, en opposition à la culture citadine, bourgeoise et « parisienne ». Lesfêtes fleurissent dans les stations balnéaires dès 1905, à l’exemple du « Pardon des fleursd’Ajoncs » de Pont-Aven, organisé par Théodore Botrel. Ce dernier, célèbre chansonnier né enBretagne, est un patriote français, au grand dam du mouvement breton qui concentrera sur lui ses 15
  • 16. foudres. On ne lui pardonnera jamais, entre autres, sa fameuse exclamation : « Vive notre petitepatrie ! Gloire à la Grande ». Loin de remonter dans le temps, le premier groupe folklorique, à Bannalec, ne date que de1902, et le premier « cercle celtique », à Paris, de 1911. Leur naissance correspond à l’émergencedu mouvement breton qui voit de suite en la musique l’élément fondateur de son action. C’est parelle que doit s’exhaler le sentiment national. Le cercle celtique de Rennes devient d’ailleurs« l’école de la fierté bretonne. » Le mouvement breton, soucieux de préserver l’image d’une Bretagne éternelle, soutientles sonneurs pour promouvoir ses idées. Les premiers concours de musique traditionnelle voientle jour, à l’instigation du premier parti autonomiste, l’Union régionaliste bretonne, dès 1892. Quelques décennies plus tard, l’événement le plus important pour le développement dumouvement breton est la création, en 1943 à Rennes, de la Bodadeg ar Sonerion ou BAS,(l’Assemblée des Sonneurs de Bretagne) par Polig Montjarret. Elle regroupe de jeunes sonneursdans des ensembles nommés bagadoù (pluriel de bagad), composés de bagpipes, de bombardeset de batteries écossaises. Leur succès est exceptionnel auprès du public et des jeunes auxquelsils redonnent la fierté de jouer une musique traditionnelle. L’objectif est donc atteint, le mythe dela Bretagne éternelle est né. Le bagad colle à jamais (du moins aujourd’hui encore) à l’image dela Bretagne... Cette réussite exemplaire fait des émules jusqu’en 1950, date à laquelle se crée lafédération Kendalc’h, qui rassemble l’essentiel des composantes du mouvement culturel breton.En quelques années, les musiciens et danseurs deviennent les acteurs d’une multitude de fêtesfolkloriques, durant lesquelles on peut constater toute la richesse du patrimoine. En 1972, dans une période de collectage moderne, se crée le groupe « Dastum »(recueillir), qui édite les « cahiers de musiques traditionnelles » comprenant partitions, textes enbreton accompagnés de traductions et des enregistrements sur cassette, bande ou disque, enoffrant ainsi la possibilité d’apprendre ou d’enseigner la musique traditionnelle. Dans la logiquedu mouvement breton, ils créent la première « phonothèque nationale de Bretagne. » Lerenouveau culturel est prêt à démarrer : la musique traditionnelle est loin de disparaître, premiersuccès du mouvement ; à présent, la chanson « made in Bretagne » n’attend plus que son heure degloire… * Au fil du temps, selon l’inspiration, toute une série de danses a vu le jour, en s’adaptant àune musique traditionnelle instrumentale et vocale qui existait déjà. C’est pourquoi de nos jours,les danses populaires bretonnes, d’une assez grande diversité, sont couramment pratiquées partous. C’est dans la région des monts d’Arrée, au centre de la Basse-Bretagne, que la languebretonne est la mieux conservée, que l’activisme politique est le plus fort et c’est aussi là que ladanse et les chants traditionnels sont le mieux préservés. Au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale, le mouvement politique breton,collaborateur zélé des nazis, va subir un rejet de la part de la population. Les passionnés vontalors se tourner vers les activités culturelles. Dès les années 50, les « cercles celtiques » vontconnaître un incroyable essor. Ils joueront un rôle essentiel dans l’éducation musicale de lajeunesse. Dans un second temps, apparaissent les fest-noz, ou fêtes de nuit, où le mélange desgénérations, la danse en chaîne et « le sentiment de fusion communautaire », comme le diraitRonan Le Coadic, lui donnent sa singularité… Cette tradition héritée de la vie paysanne, quirythmait la vie des travaux agricoles, va perdurer et évoluer : la fête de la collectivité rurale va 16
  • 17. progressivement s’ouvrir à toute la population et prendre possession des espaces publics. Elle estle moyen de transmettre une coutume paysanne à la population urbaine, dans une société marquéepar un important exode. A une période transitoire où le doute est grand dans une société en totalemutation, la fête apparaît comme une bénédiction, un moment privilégié rassemblant, dans unemagnifique communion, une jeunesse empreinte de liberté et des anciens soucieux de conserverleurs us. Elle bénéficia d’un formidable écho dans les années 70, dans la période qui suivit larévolution de Mai, les esprits étant alors sensibles à un retour aux sources par rejet de la sociétéde consommation de masse. Le succès est certes immense, mais il va dénaturer le contenutraditionnel. Certains fest-noz ressemblent plus aujourd’hui à des bals bretons, à vocationpurement commerciale, qu’à des messes culturelles traditionnelles. Ils demeurent cependant unevéritable institution. Les années 60 marquent une étape importante pour une expression musicale dont la portéene cesse de croître. Pour le mouvement breton, il importe de faire revivre le patrimoine avec lebain de jouvence de la modernité, et non se complaire dans une quelconque nostalgie. Il s’agit dese redresser et de retrouver une fierté collective. Les paroles des chansons nouvelles clament avecforce le rejet de la société de consommation et louent avec détermination la société traditionnelle,source de bien-être et d’équilibre. « L’oppression » que subit la Bretagne encourage l’actionmilitante culturelle. Les années 70 sont marquées, dès leur début, par un intérêt hexagonal sans précédent pourla musique bretonne. Glenmor, premier barde du renouveau breton, Gilles Servat, celui qui a« osé » et qui compare les Bretons aux Indiens d’Amérique du Nord, Alan Stivell, qui redonnevie à la harpe celtique, Tri Yann, « le plus vieux groupe de rock français », comme s’amuse à lerépéter son leader charismatique Jean-Louis Jossic, apparaissent dans le répertoire et triomphentau son de leur voix révoltée ; ils deviennent, portés par la « vague soixante-huitarde », leschantres de la contestation : ils sont les nouveaux baladins de la cause bretonne qui, de scène enscène, encouragent les foules à garder espoir et à se mobiliser pour reconquérir l’espaceabandonné de la culture traditionnelle. Ils ont du talent, du culot et une incroyable présence surles planches qui expliquent leur succès. En puisant dans le passé, ils réveillent les souvenirs etémeuvent bien au-delà des limites régionales, d’autant que leur répertoire, tel celui des Tri Yann,puise au registre de tout le Moyen-Âge et non du seul parc breton. Si les années 80 marquent le déclin du mouvement, entraînant la mort de bien des groupeset la disette pour la plupart, les années 90 sont celles du renouveau à plus grande échelle encore.La musique traditionnelle devient même une mode, en surfant sur la vague celtique qui envahitune partie de l’Europe. L’Irlande musicale se vend à merveille et dans son sillage, la Bretagnerécolte quelques succès, tel celui de l’Héritage des Celtes de Dan Ar Braz. Ce dernierreprésentera d’ailleurs la France (ultime défi ?) au concours Eurovision de la chanson, à la fin desannées 90. La période est marquée aussi par de nouvelles influences, le métissage avec d’autrescultures et d’autres rythmes. Les artistes bretons, dans leur spécificité artistique facilementidentifiable, puisent aujourd’hui « à l’authentique génie du celtisme», cher à Xavier Grall. C’estlà leur signe distinctif et la marque de leur réussite. La chanson bretonne incarne la réussiteculturelle mais aussi commerciale de la région, elle défie la France et prouve sa capacité à résisterà l’uniformisation dont la République est accusée. Pour renforcer l’emprise médiatique de la musique bretonne, le mouvement organise desévénements qui enracinent dans la société contemporaine l’impact culturel et social de la musiquetraditionnelle : la Nuit celtique au Stade de France à Paris, Celtica à Nantes, et surtout le Festival 17
  • 18. Interceltique de Lorient, le festival des Vieilles Charrues à Carhaix ou le Festival de Cornouailleà Quimper… Les festivals qui se succèdent tout l’été et les flots de spectateurs qu’ils égrènent dans leursillage contribuent conséquemment aux recettes touristiques d’une région pour qui la saisonestivale est essentielle économiquement. Mais ces rassemblements populaires, au-delà de leursuccès financier, jouent un rôle important dans l’image qu’ils véhiculent de l’identité bretonne.Tout est entrepris pour leur réussite. Ils sont un événement majeur auquel participe activementune large partie de la population. Malgré la crise qui survint à l’annonce du projet de réforme dustatut de l’intermittence en juin 2003, et les annulations en cascade des principaux festivals del’été qui suivirent en réaction, la Bretagne ne connut, elle, quasiment aucun mouvement de grèvesusceptible de provoquer l’arrêt des festivités. Pour Jean-Pierre Pichard : « La culture donne uneidentité et une popularité à une région et permet de l’exporter et de faire des affaires », véritableaveu et conclusion de l’action du mouvement breton. Ces grands rassemblements expriment unpotentiel humain, une énergie insoupçonnable, une force indomptable qui pourrait, transcendéedans une union solennelle autour des artistes, exprimer la voix d’un peuple se ressaisissant enfin.C’est pourquoi l’on retrouve tant de noms du cru sur les programmes, en effet, le meilleur soutiendu public breton, c’est d’être « solidaire » avec les artistes de la région dans leur « lutte »… L’aide très importante des institutions locales à la diffusion de la musique aujourd’hui,renforce le sentiment que celle-ci restera un instrument idéologique, d’autant plus primordial quesous peu, la langue bretonne risque de disparaître. La musique bretonne sera alors le derniervestige d’une « civilisation martyre » et jouera le rôle éminemment symbolique de la voix d’unpeuple en lutte. * La musique traditionnelle est imprégnée d’une émotion rare et subtile qui explique sonimportance et son rôle dans le renouveau de la culture celtique. La renaissance de la harpe,entreprise par le père d’Allan Stivell, symbolise la réminiscence de vieilles coutumes, le retourdes anciens, des bardes et des conteurs venus témoigner d’un temps où l’homme savait écouter lanature qui l’entoure et jouir avec simplicité de chaque moment. La religion païenne et sonrenouveau dans la culture bretonne illustrent avant tout une réaction contre la modernité et lematérialisme, comme le furent, la dimension spirituelle en moins, les événements de mai 68. Lemouvement breton s’ennoblit d’une essence métaphysique et convertit dès lors des fidèles à unecroyance sociale religieuse qui transforme la Bretagne en une sorte de Jardin d’Eden menacéqu’il faut sauver des flammes du Purgatoire – son appartenance à la Nation Française, ainsidevenue de quiddité diabolique. La musique témoigne d’un passé où tout ce qui composaitl’existence relevait du sacré. Elle berce à présent les cœurs d’une jeunesse charmée en quêted’eudémonisme, que la tranquillité de la Bretagne, si paisible loin des fastes de la capitalefrançaise, incarne parfaitement. La vague populaire celtique récente est une adaptation très moderne du répertoiretraditionnel, dont le succès n’est en rien assimilable à un quelconque « nationalisme ». Lajeunesse a adopté le folklore, pourtant l’« alibi des esclaves » pour Xavier Grall, et développeaujourd’hui son style original. L’élan que l’on peut constater et l’essor des différents cerclesceltiques traduisent l’enthousiasme actuel pour la culture bretonne. La volonté de transformer lamusique en un produit de consommation courante fait le bonheur des producteurs alléchés, etprovoque le scepticisme des puristes qui alimentent les rangs du mouvement breton. Eux restentfidèlement attachés à une tradition qui porterait en elle les germes d’une « identité » faisant dubreton le héraut d’une civilisation retrouvée. Et de toutes les formes d’expression culturelle qu’ils 18
  • 19. veulent réhabiliter, la musique est propitiatoire à l’expansion du mouvement. Elle est de très loinla force vive du renouveau, sa ferveur populaire et son étoile médiatique. Sans son vif succès, lemouvement eut probablement connu un tout autre destin. Les Bretons se retrouvent donc dans les festou-noz, et le formidable succès de ces « balsbretons » révolutionne l’approche de la musique bretonne, grâce à la participation active dupublic, une musique bretonne qui s’adapte au monde moderne et rassemble à présent descentaines de milliers de personnes, lors de festivals comme ceux des Interceltiques de Lorient etde Cornouaille à Quimper... Tous les styles de musique celtique s’y retrouvent, des bagads auxchants de marins à l’ambiance si conviviale et chaleureuse, même si les Bretons les plus radicauxdétestent les chants marins, parce que « ce ne sont pas des chants bretons, mais des chantsmarins ! ». Ces fêtes deviennent une sorte de théâtre dont les acteurs (musiciens et chanteurs)mettent en scène la richesse du patrimoine. Stivell, dont le triomphe dans le monde entier en a faitle porte-drapeau d’une culture retrouvée, les Tri Yann et le génie artistique de Jean-Louis Jossic,et tous les autres chanteurs bretons, donnent à la Bretagne une nouvelle image et un succèspopulaire international sans précédent. Les festivals réunissent curieux et passionnés dans unechaleureuse communion. Les rues de Lorient se transforment, au mois d’août, en une convivialekermesse où prennent place de jeunes gens, guitare en bandoulière... On aime la Bretagne, on ledit, on le chante, on le vit ! Mais l’amour d’un pays, comme d’une femme, est exclusif etpassionnel. La France devient dès lors gênante. Alors, on reprend en chœur Tri Matolod ou AnAlarc’h, ces chants exaltant le passé magnifié de la Bretagne… On modernise l’approche de laculture bretonne en l’adaptant au goût du jour : on se met au rap breton... Quant aux soirées« techno », elles n’ont eu qu’à adapter la musique traditionnelle à un style de musiquecontemporaine pour créer des « rave-noz », les gavottes tournent au pogo si les circonstances lenécessitent, et les laridées à des versions « destroy »... Tous les événements musicaux touchentau plus profond de la sensibilité, dans une grande union populaire. Pris dans une chaîne humaine,comment ne pas se sentir alors solidaire de la culture bretonne ?De la préservation du patrimoine à la nouvelle économie bretonne Le patrimoine principal de la Bretagne est son cadre naturel, tout un environnementmodelé par une nature parfois hostile. La région subit en effet les violents assauts de l’océan. Laforce du vent ainsi que celle de la houle ont forcément tendance à forger un caractère, le célèbre« caractère breton ». C’est peut-être là l’origine d’une résistance quasi traditionnelle qui fera direà l’historien Jules Michelet que la « Bretagne est l’élément résistant de la France ». L’océan est àl’origine de l’identité géosociale bretonne et au-delà, c’est tout le milieu naturel qui influeindéniablement sur l’identité sociale. Il est, ici plus qu’ailleurs, le ciment de l’activitééconomique. La région, quasi péninsule, a longtemps souffert de son enclavement. En-dehors deson heure de gloire maritime lui assurant une certaine prospérité, la réalité économique et socialefut particulièrement difficile. Lors de la révolution industrielle du XIXème siècle, ne possédant pasde ressources énergétiques suffisantes et éloignée des axes de communication, la Bretagnesouffre d’un cruel retard de développement qui dure jusqu’aux années 1960. Durant toute lapremière moitié du XXème siècle, la situation économique entraîne un flux important de la main-d’œuvre locale, vers Paris essentiellement, formant dans la capitale une importante communauté.La région est une terre rurale et connaît un quasi sous-développement industriel, les habitations 19
  • 20. sont inconfortables, et les ménages sous-équipés, la pratique religieuse reste intense dans cetteancienne terre de chouannerie où l’école privée connaît une forte implantation. Née en 1905 de l’imagination de Caumery et du pinceau de Pinchon, Bécassine, « lapetite paysanne cornouaillaise de papier » dont on fêtait en juin 2005 le centenaire, est devenueun symbole de la Bretagne nouvelle qui témoigne de l’évolution de la région durant le XXèmesiècle. Elle participe à l’évolution des représentations de la Bretagne : symbole de la soumission,de l’ordre établi, Bécassine est utilisée aujourd’hui par Alain Le Quernec dans plusieurs affichescomme porte-parole des revendications bretonnes. Incarnant la jeune fille sotte et naïve, elle peutse flatter aujourd’hui des progrès de sa région : l’académie de Rennes a régulièrement lesmeilleurs résultats au baccalauréat ! Pour mémoire, l’encyclopédie Larousse écrivait au début duXXème siècle : « Breton : très opiniâtre, très attaché à ses vieilles coutumes et à sa foi catholique,et fort superstitieux, il est peu porté vers l’instruction... » La situation de la Bretagne a donc bien évolué : elle connaît un dynamisme incroyable quistimule une société archaïque et la pousse vers une modernité qui donne naturellement un visagenouveau à la région et qui, phénomène inverse à celui précédemment observé, va retenir et mêmefaire revenir la population sur place. Avec la région des Pays-de-Loire, la Bretagne constitue ce que l’on appelle le grandOuest. Longtemps en marge de l’Europe, ces régions se trouvent aujourd’hui désenclavées,ouvertes sur l’espace français et européen, dans un système de collaboration entre les régionsatlantiques de l’Union Européenne. Le mouvement breton aime à parler de « grande régionceltique », ou, plus politiquement acceptable, d’une « euro région celtique ». Grâce au TGVatlantique et aux autoroutes, la Bretagne s’est rapprochée de Paris et du reste du continent. Leplan routier breton, aujourd’hui achevé, a aussi permis de relier entre elles les différentes villes,par un important réseau de nationales à deux voies, afin de stimuler l’activité régionale. Le dynamisme économique breton est à chercher en premier lieu dans l’exploitation desressources naturelles de la région : dans l’agriculture et la pêche. L’activité agricole est laprincipale source de revenus. La Bretagne est d’ailleurs, avec 15 % de la production nationale, lapremière région agricole de France. Le modèle breton se caractérise par l’élevage intensif. Ce quine va pas sans poser problème : la crise de l’élevage porcin et la maladie de la vache folle ontdéstabilisé tout le secteur. L’usage immodéré de nitrates et de pesticides empoisonne les coursd’eau et la nappe phréatique. Le littoral costarmoricain est envahi par les ulves, des algues vertes,conséquence des rejets d’azote et de phosphore. L’ostréiculture et la mytiliculture sontrégulièrement touchées par des phytoplanctons toxiques et des germes dangereux, quand la fauneet la flore sont, elles, victimes de marées noires… La situation écologique de la région inquiète lapopulation et influe sur les débats politiques. Le mouvement breton reproche à la France d’avoirpoussé les agriculteurs à l’élevage et à la production intensifs, entraînant une dégradation de laqualité de la vie. Quatre associations de défense de l’environnement ont, par exemple, déposé unrecours contre l’État, afin de faire établir sa responsabilité dans la pollution par les algues vertesqui prolifèrent sur le littoral. Le naufrage de l’Erika, en décembre 1999, est directement reprochéau gouvernement de l’époque et à une administration incapables de gérer la crise. Lesconséquences écologiques désastreuses ont su mobiliser beaucoup de monde et politiserfortement le secteur. Enfin, et grâce à sa puissance économique, le monde agricole s’est dotéd’une organisation adaptée aux marchés européens, capable d’assurer l’exportation des produitsbretons et qui dispose même d’un lobby mis en place par plusieurs filières de l’agro-alimentaireau Parlement européen, afin de se tenir à la source des décisions politiques et d’obtenir enpermanence toute information : Breiz Europe. 20
  • 21. Sous le titre « La Bretagne outragée », Le Monde, dans un éditorial de septembre 2002,concluait sur ce contexte agricole : « C’est l’exemple parfait de ce qu’il ne faut pas faire : lemodèle que citeront un jour économistes et historiens au chapitre des aberrations auxquelles peutconduire un productivisme agricole dont on n’a pas fini de mesurer l’irresponsabilité »... Après ce secteur dont l’impact est si important dans la définition de l’identité bretonne etdont l’avenir incertain menace grandement celle-ci, un autre domaine, lui aussi élémentconstitutif à part entière de l’identité, connaît de graves difficultés : la pêche. Elle est l’autreactivité traditionnelle dont l’impact sociologique dans les villes portuaires est fondamental. Eneffet, la vie s’y organise autour de la mer et du rythme des départs et retours. La Bretagne est lapremière région maritime française. Mais concentré sur la pêche industrielle et le chalutage, cesecteur connaît lui aussi une grave crise. Les fonds du littoral ont été surexploités et les bateauxdoivent à présent s’éloigner de leurs ports d’attache, alourdissant ainsi leurs frais de transport. Leblocus des ports lors de l’augmentation des prix du carburant, dès septembre 2000, témoigne dela fragilité de ce secteur. La flambée du pétrole rend plus dure encore la crise actuelle. Au-delà de l’agriculture et de la pêche, un autre domaine exploitant en partie lepatrimoine naturel va s’imposer pour devenir, finalement, le meilleur atout économique de laBretagne : le tourisme. Les principales raisons de ce succès sont la splendeur des sites et despaysages qui caractérisent cette région, l’étendue et la beauté des plages de sable fin, l’aspectsauvage et mystérieux des côtes escarpées ou plus simplement la pratique de la voile, les sentiersde randonnée et l’aménagement des forêts. Comme le tourisme nécessite un importantinvestissement, la réussite bretonne s’explique aussi par l’extension du camping et ledéveloppement de l’hôtellerie, des gîtes ruraux ou des chambres d’hôtes. Le patrimoine naturelinvite à découvrir une terre exceptionnelle, sur laquelle n’a pu se développer qu’une civilisationparticulière, authentique et traditionnelle. C’est pourquoi le tourisme culturel connaît à présent unregain d’intérêt formidable. La « vague celtique » y est bien sûr pour quelque chose : lerenouveau folklorique perceptible jusque dans la gastronomie distille à tous vents, et auprès d’untrès large public, l’idée d’une mentalité et d’une tradition bretonnes fruits de « l’identité d’unpeuple ». C’est cela qui intéresse le mouvement breton, car au fond, ce n’est pas le tourismebalnéaire ou la thalassothérapie (qui sont pourtant en forte extension) qui imprégneront lesconsciences. Seules marqueront les manifestations à caractère culturel qui témoigneront de laspécificité bretonne… Fière de sa riche histoire, la région compte donc profiter de son formidablepatrimoine pour développer le tourisme culturel. Le tourisme est devenu un enjeu essentiel du mouvement breton, non seulement à traversl’activité économique qu’il génère, mais aussi par l’image de la Bretagne et de sa population qu’ilvéhicule. Il est aujourd’hui le moyen le plus efficace d’exprimer la bretonnitude dans la région,en France et même dans le reste du monde. Il permet de faire connaître la situation locale et decréer des liens avec d’autres minorités, car le combat contre la mondialisation, pour la survie descultures, est universel. C’est bien souvent à l’international que le mouvement breton bénéficie dumeilleur écho. Le bénéfice est double : le tourisme crée des emplois et il permet d’entretenirl’identité bretonne. La promotion touristique peut donc devenir par excellence un messageethnodifférentialiste. L’amour de sa région, de sa terre d’origine ou d’adoption, est quelque chose qui ne sequantifie pas, qui n’a pas de prix, qui ne se vend pas. Dans l’idée de liberté qu’égrènent lestenants de la bretonnitude, il y a une volonté certaine de s’émanciper de toute tutelle, l’idée que la 21
  • 22. richesse naturelle de la région et tout son patrimoine n’appartiennent qu’à la Bretagne elle-même,et que toute part « étrangère » dans les bénéfices réalisés lors de l’exploitation de son potentiels’apparente à du vol, à son pillage comme au temps des guerres médiévales. La culture, letourisme, tout ce que la mode celtique a su faire germer, mais aussi l’exploitation de sa surfacearable ou de sa zone côtière, tout cela appartient à la Bretagne et à elle seule : la bretonnitude,c’est aussi et peut-être surtout la souveraineté économique de la Bretagne, la maîtrise totale deson image marchande et du bien productible qu’elle incarne. Là où les anciens ne voyaient dansl’économie que le servage de la Bretagne et son abandon à un capital étranger, tel Xavier Gralldénonçant le « royaume franc », « ce pays de généraux et de comptables » et l’« exécrableculture », dont « la fabrique des intelligences débite des cerveaux pour l’esclavage économique »,ils rêvaient alors de « sociétés bergères, paysannes, maritimes » ; mais aujourd’hui, les chantresde la Bretagne ont oublié les songes d’antan, la nostalgie d’une terre rurale aux traditionspréservées, ils se sont convertis au capitalisme et tombent en pâmoison devant l’extraordinairesuccès des nouveaux seigneurs du CAC 40, du moment qu’ils sont bretons1. * La Bretagne bénéficie d’un grand capital de sympathie auprès de l’ensemble de lapopulation. C’est un lieu de villégiature à la mode. Sa forte identité devient maintenant unréférent économique, une force de vente. Le support marchand du mot « breton » est un argumentcommercial de taille. Les produits du terroir doivent porter une estampille caractéristique afind’émerger du lot et être facilement reconnaissables. Les labels « Paysan Breton », « CidreBreton » ou « Création de Bretagne » sont des gages de qualité. La société Phare Ouest a lancé leBreizh Cola, « le Cola du Phare Ouest » estampillé sur les bouteilles « Le Cola de Bretagne », eta bénéficié d’un formidable intérêt de la presse valant toute publicité. En 1993, une vastecampagne de promotion des produits locaux est orchestrée par l’association « Produit enBretagne ». Lancée à l’initiative des groupes Even et Leclerc et du quotidien Le Télégramme deBrest, et après avoir essayé puis abandonné « Made in Breizh », elle regroupe aujourd’hui près de200 partenaires, dont des assureurs, des banques, des grands noms de la presse écrite… et biensûr, des industriels de l’agro alimentaire. Elle témoigne de l’intérêt du patronat pour l’identité etde la mise en place d’un régionalisme commercial. Les 6 et 7 novembre 1993, Le Télégrammetitre à sa une : « Consommer breton c’est aussi créer des emplois » et développe un véritablemanifeste autonomiste : « Plutôt que d’attendre le salut de l’État, une communauté dynamique etsolidaire doit s’appuyer sur ses forces vives et valoriser son savoir-faire. » Plus la culturetraditionnelle est forte et plus l’image qu’elle véhicule est « porteuse ». Les produits bretonsprennent de la valeur et ainsi l’identité devient, souvent à l’insu du mouvement culturel lui-même, un facteur de vente. Citroën clame : « J’aime ma région, je roule en Citroën », et Peugeotde préciser : « Fabriquée en Bretagne, la Peugeot 407 parcourt déjà toutes les routes deFrance »... Des pêcheurs de bars du Raz de Sein ont créé un logo « bars de ligne de l’Ile de Sein »ou « d’Audierne » qu’ils attachent à l’ouïe des poissons et qui leur permet de les vendre pluscher : une localisation très précise, micro territoriale, permet un développement économiqueconsidérable. La Bretagne se vend comme un produit de marketing. Et cela participe à la diffusion desexigences politiques des autonomistes ou des indépendantistes... La « Celtomania » devient le 101 François Pinault, Yves Rocher, Edouard Leclerc, Jean-Pierre Le Roch (Intermarché), Vincent Bolloré, Louis LeDuff (La Brioche Dorée), Daniel Roulier (TIMAC), Marcel Braud (Manitou), les frères Guillemot (Ubisoft) et biendautres... 22
  • 23. août 2000, dans un Figaro qui ne manque pas d’humour, « un business gros comme un menhir »,dans un contexte où « la culture celte emporte tout sur son passage »… Les « produitsidentitaires » ont envahi les rayons des supermarchés, il n’est plus une marque de crêpes qui nesoit l’expression de l’identité bretonne, une marque de beurre salé qui ne soit une ataviqueapproche de la gastronomie bretonne, etc. La prise de conscience identitaire des milieux économiques célèbre l’alliance entre lepolitique, le culturel et les forces vives du pays. Ainsi France Télécom, sur fond de Gwenn-ha-du,lance sur une affiche publicitaire : « En Bretagne, Mobicarte : pour être libre et autonome ! ».Dès 1993, Jean-Bernard Vighetti, directeur de l’office de tourisme de Rennes affirmait : « Quicontrôle le culturel, contrôle l’économique ». La dynamique engendrée par la culture estquasiment l’avènement d’un secteur quaternaire que génère la société de loisir. La Bretagne entremaintenant dans une « économie culturelle ». Lancée par l’Office de la langue bretonne, lacampagne « Ya dar brezhoneg », « oui au breton », invite les entreprises bretonnes à se convertirau bilinguisme. Lors du débat sur les accords de Matignon et le projet de réforme du statut de laCorse, entraînant l’idée d’une territorialisation du droit, Guy Plunier, président du Club deBretagne, groupe de pression du monde économique breton, voit dans le statut de l’île un « signalintéressant pour une redistribution des pouvoirs dans toute la France », selon lui très attendue parles industriels bretons. Le dynamisme économique est un phénomène très important qui donne naissance à uneprise de conscience nouvelle du pouvoir local. Fondé sur une problématique économique, ilrelève en fait bien plus d’une conjoncture politique à l’échelle continentale. La constructioneuropéenne sur le modèle fédéraliste favorise le dépérissement de l’État et promeutl’émancipation des pouvoirs locaux. Sous couvert d’une action économique, le discours estnéanmoins connoté ethniquement en vue d’une reconnaissance spécifique. L’identité bretonne est un élément essentiel de la mise en valeur de la région. Elle est lesupport de communication le plus efficace pour promouvoir une spécificité dont le pouvoird’attraction trouve sa dynamique exponentielle dans le tourisme, devenu élément primordial del’économie locale. Telle une carte postale, l’image de la Bretagne s’exporte dans le monde. Lavision d’une terre sauvage au particularisme bien ancré contribue à la réputation d’un « pays » oùla tradition culturelle s’inscrit dans un passé lointain, commun à d’autres terres. Cet héritage, fortde sa mise en valeur récente, s’apparente à une campagne promotionnelle. Le succès del’estampille celte s’explique par la garantie d’une marque, d’un trait de caractère d’un exotisme àportée de soi. Tout ce qui caractérise la culture celte s’inscrit dans le temps, suppose la qualité enplus de l’authenticité, un savoir-faire autochtone non rompu à l’uniformisation planétaire. Ce traitcaractérise le succès de la mode celtique qui bénéficie allègrement à une Bretagne ayant saisi auvol la possibilité de s’auto-promouvoir par le biais de ses origines. L’effort particulier fourni pourentériner une spécificité bretonne dans un cadre historique et linguistique explique l’action dumouvement breton et son dynamisme étendu aux institutions politiques ainsi qu’à l’ensemble dessecteurs de l’économie locale. La Bretagne existe grâce à son patrimoine et vit par l’exploitationde celui-ci. La mode celtique permet une plus large diffusion de la marque « Bretagne », dans unelogique libérale de communication où seuls comptent l’efficacité et les gains engendrés. LaBretagne se doit d’exister dans sa particularité pour maximiser ses profits, pour magnifier sonimage à l’exportation et véhiculer un exotisme de bon aloi. Elle bénéficie certes d’une modeservie avant tout par des lobbies médiatiquement efficaces. Elle profite également de la proximitéd’autres terres celtes pour exalter sa différence. Une différence que revendique le mouvementbreton. Ce dernier milite pour asseoir une reconnaissance internationale immuable. Son action 23
  • 24. tend à entretenir l’idée de particularité ; elle en affirme les contours et s’inscrit, indubitablement,dans une véritable mythologie de la différence.De la nation mythique à la volonté d’indépendance La quintessence même de la représentation culturelle est une mise en forme de laspiritualité au bénéfice d’une idéologie qui puise dans la symbolique divinatoire les élémentsstructurels de son message politique. Ce dernier s’inspire de l’imaginaire fabuleux et mystiquepour définir une Bretagne transcendantale et faire du concept d’indépendance une missionapostolique. Tout un développement allégorique tend à prouver la spécificité bretonne dans unraisonnement relativement ésotérique, que ne saisissent et ne partagent que quelques initiés. Poureux, l’idée fondamentale réside dans la croyance en la supériorité de leur terre, dont la populationautochtone devient le « peuple élu », et l’accès à l’indépendance la quête de l’Absolu. Pour lesdisciples d’une telle religion, le terrorisme n’est qu’un moyen de parvenir à une fintranscendantale que ne saurait intimider un appel au civisme. La « nation » bretonne se réfère à un passé et à ses origines celtiques impliquant unedistinction entre les individus « de souche », celtes, et les autres, « étrangers » à cette culture etdonc exclus des critères ethnonationalistes. Le thème du retour à « l’authenticité » renvoie à unepureté originelle corrompue par des influences « extérieures ». L’héritage du passé forme unpatrimoine dans lequel la Bretagne se contemple en admirant sa richesse et en la proclamantcomme son œuvre, véritable raccourci autobiographique. Les « nationalistes » bretons tiennent undiscours qui berce le cœur plus qu’il ne s’adresse à la raison. Les croyances bretonnes nourrissent aussi les espoirs d’un mouvement qui érige en quasireligion une liberté mystifiée. Un raisonnement plutôt occulte autorise à récupérer toutes sortesde symboles, qui prouvent que le Breton est un être à part, un individu aux mœurs particulières,qui doit se construire un univers propre afin de se protéger de la corruption de « l’étranger ». Envéritable philosophie, la démarche ethnonationaliste tend à développer une réflexion sociologiqueà caractère révolutionnaire, le monde à créer n’étant qu’inspiré par le passé, ce passé où le Bretonen toute impunité pouvait affirmer sa différence. L’enseignement de l’histoire lui confère unelégitimité que nulle autre matière n’eût pu lui apporter, dans la mesure où celle-ci est expurgéed’une interprétation républicaine contraire à l’esprit de la nation bretonne. L’indépendantismes’inspire d’une quête existentielle, et distille un message aux dimensions spirituelles.L’incarnation de cet élan novateur, le bouleversement qu’il implique, est porteur d’un messagetranscendantal où l’espoir réside dans une nouvelle civilisation. A la recherche de symboles qui donneraient sens à l’idée de nation, la Bretagne érigetoute une panoplie d’artifices. Ainsi, depuis 1925, la Bretagne a son propre drapeau, le Gwenn-ha-du (Blanc et Noir). Il fut créé par Morvan Marchal, le fondateur du mouvement Breiz Atao(« Bretagne Toujours »), mouvement ethnonationaliste des années trente et quarante qui a, selonOlier Mordrel1, « rouvert le livre » de l’histoire bretonne. Il fut, à l’origine, le symbole de1 MORDREL, Olier, de son vrai nom Olivier MORDRELLE (1901-1985). Fondateur de Breiz Atao et principalidéologue de l’Emsav de l’entre-guerre, il entraînera le mouvement dans sa dérive fasciste. Condamné à mort, il seréfugiera en Argentine, pour retrouver la Bretagne au début des années 70. Son engagement reste alors le même... 24
  • 25. ralliement des autonomistes de l’entre-deux-guerres. Il se compose de cinq bandes noires quisymbolisent les évêchés de Haute Bretagne (Rennes, Nantes, Dol, Saint-Malo et Penthièvre) etquatre bandes blanches pour ceux de Basse Bretagne (incarnant le Léon, la Cornouaille, le Trégoret le pays Vannetais). Les bandes noires sur fond blanc rappellent les armes de Rennes. LeGwenn-ha-du reprend également dans sa partie supérieure gauche l’hermine qu’Anne deBretagne instaura au XVème siècle comme symbole héraldique du duché. Selon la légende, ellechoisit cet animal parce que sa blancheur symbolise la pureté : une hermine, alors traquée par deschasseurs, s’arrêta devant une marre d’eau boueuse, refusant de souiller son pelage blanc. Il ennaquit une devise qu’Anne fit sienne : « plutôt mourir que d’être souillé. » Ce symbolehéraldique apparaît cependant pour la première fois en 1318, sur un sceau officiel du duché deBretagne. Anne est si présente dans les cœurs que l’on se plaît, ici, comme bien souvent, à croireà la légende… Le Gwenn-ha-du est un symbole fort populaire. Il n’est point de commune bretonne quin’arbore fièrement son drapeau, ce drapeau qui orna pour la première fois la Maison de laBretagne à Paris, le 30 juillet 1937. A l’inverse, il demeure rare de trouver l’étendard tricolorenational en-dehors d’une victoire en coupe du monde de football. Celui-ci devient à nouveau lesymbole du jacobinisme oppressant les libertés locales… La Bretagne a pourtant un véritabledrapeau, le Kroaz Du, une croix noire sur fond blanc. Il fut accordé au duché en 1188 par le papeGrégoire VII lors de la 3ème Croisade. Mais la collaboration du mouvement fut telle pendant ladeuxième guerre mondiale que le Kroaz Du est inévitablement associé aujourd’hui à la croixgammée. Il est donc plutôt opportun de récupérer l’invention de Marchal. Les collectivités localesle brantissent à leur tour pour représenter la région... A présent, pour juger de l’attachement desBretons à leurs couleurs, il suffit d’observer l’arrière des véhicules automobiles : un autocollantbrille de son éclat pour symboliser l’appartenance à la Bretagne, véritable marque identitaire donton s’enorgueillit afin de prouver sa bretonnitude et sa spécificité. Pour mettre en scène lesréférents communautaires, on utilise les couleurs de l’étendard et, par exemple, une herminecoiffée d’un chapeau rond. Mais le plus souvent, on peut lire ces trois lettres devenues signifiantidentitaire : BZH. Elles viennent d’un compromis entre « Brehoneg », l’orthographe du mot« Breton » en vannetais, et « Brezoneg », l’orthographe des autres régions. ZH symbolisel’identité bretonne. Dans un effort de vulgarisation, on retrouve le Gwenn-ha-du sur desvêtements et des objets divers, afin de répandre le phénomène identitaire et culturel. Cettedémarche mercantile vise aussi des touristes crédules en quête de souvenir, qui propageront ainsi,bien involontairement, l’idée d’une « nation » bretonne. Au-delà d’une référence historique, s’affirmer breton prend un sens contemporain. Lacréation du Gwenn-ha-du en est un parfait témoignage. On recherche un référent qui puisserassembler autour d’une bannière un sentiment national. Le drapeau breton est une création dontl’objectif est de fédérer les indépendantistes et de provoquer une large prise de conscience dupeuple. Il s’inspire du modèle américain des bandes alternées, et, comme nous venons de le voir,porte à la place des étoiles une série d’hermines en souvenir du duché. Le mouvement breton estconscient que la société bretonne, dans un souci de cohésion, a besoin d’être valorisée. Pour sefaire, il faut mettre en valeur une image qui passe forcément, selon lui, par des symboles évidentsd’identification nationale. La Bretagne indépendante, retrouvant son passé glorieux, est le destincertain de la région martyre. L’histoire est déjà écrite. La banalisation du Gwenn-ha-du de nosjours et sa généralisation quasi officielle prouvent le pouvoir croissant des autonomistes sur uneopinion assez inconsciente des réels objectifs. Le costume connaît de nos jours un incroyable retour dans les habitudes vestimentaires,dans une démarche purement différentialiste. Le costume est une image sociale ; c’est un 25
  • 26. marqueur d’ethnicité. Cette distinction par la parure s’est estompée en Occident. Mais, dans lepassé, elle a joué un rôle d’identification important chez les Bretons (chapeaux ronds et culottesbouffantes pour les hommes, coiffes, robes et gilets brodés pour les femmes, sabots).Aujourd’hui, cela n’est plus le cas. Le costume traditionnel masculin a complètement disparu. Lecostume féminin a résisté longtemps, mais n’est plus porté quotidiennement, seulement lors defêtes folkloriques ou de représentations et par des personnes d’un certain âge. Il y aurait 230groupes de danse en Bretagne, regroupant 18 000 danseurs et danseuses, qui, l’été, présententleurs spectacles et défilent dans les rues en costume traditionnel. Une cinquantaine de festivals lesaccueillent chaque année. Alors qu’on ne compte plus que quelques dizaines de femmesbigoudènes à porter leur costume au quotidien, dont quelques-unes dans des publicitéstélévisées... Selon Pierre-Jean Simon, ces costumes traditionnels sont d’apparition récente etn’ont jamais été portés par l’ensemble des Bretons. Il y a un mythe du costume national breton,comme il y a eu un mythe de la race bretonne. La création en remonte au XVIIIème et il s’estgénéralisé au XIXème siècle. De plus, il s’agissait du costume d’une classe sociale, le milieu rural.Et le costume n’était même pas commun à l’ensemble de la Bretagne rurale. Les costumes étaienttrès divers et très localisés. Pourtant, des jeunes filles s’exprimant dans le journal Le Monde, separent aujourd’hui de costumes dits traditionnels et déclarent être fières de ce qu’elles sontcapables de faire, comme s’il s’agissait en soi d’un véritable exploit, et demeurent convaincuesd’affirmer ainsi leur être profond en exaltant leurs racines : « Quand on entre dans un costume,on endosse tout cet héritage, toutes ces traditions. C’est un sentiment difficile à expliquer, on meten avant notre identité, notre façon d’être et de penser. » En réalité, le costume semble n’avoir jamais été un élément important de l’identitébretonne, sauf au niveau d’une image extérieure folklorisante et au niveau d’une certainemythologie du mouvement régionaliste. On lui attribue un caractère sacré. Et on l’exhibe, commele drapeau, en symbole de l’ethnonationalisme. L’habit devient lui aussi un symbole culturel etidéologique. Et au-delà, dans l’ensemble de la société, des signes montrent une évolution sensibledes comportements, reliant la pratique sociale à des symboles purement politiques. Le Tartan est un kilt écossais, soit un « costume traditionnel ». Richard Duclos, un Bretonpassionné par l’Écosse, décide en 2004 d’ouvrir rue du Maine à Paris « La Maison du kilt ». Enparallèle se crée une association rassemblant une centaine de Bretons porteurs de kilt, les« Breizhlanders ». Pour parfaire la logique identitaire, Duclos conçoit un tartan breton, qui sedécline en trois types dont le premier, le tartan « National Breton » (sic), reprend le noir et leblanc du Gwenn-ha-du, le bleu de l’Armor et le vert de l’Argoat. Cet exemple illustreparfaitement la dérive absurde de la revendication identitaire qui, si elle peut réclamer l’usaged’une langue en un lieu où elle ne fut jamais parlée, en vient à arborer des costumes« nationaux » traditionnels là où jamais ils n’existèrent. Lorsqu’on lui demande, non sans uncertain humour, si le vent est le pire ennemi des Breizhlanders, Per-Vari Kerloc’h répond,lyrique : « Au contraire, il donne la grâce. Il fait flotter les kilts, il fait flotter les drapeaux. Levent de l’histoire est avec nous. » Reste à se demander de quelle « histoire » il s’agit... Voyons le cas des divertissements et du sport qui, de tout temps, ont joué un rôle socialimportant et que le mouvement breton voudrait aujourd’hui relancer dans leur mode d’expressiontraditionnelle : noces, foires, fêtes paysannes (fenaison, moisson, battage..), fêtes religieuses(pardon, fêtes liturgiques..), tous ces grands moments dits communautaires étaient ponctués dedivertissements collectifs. La révolution agricole qui débute dans les années 50 provoque ladisparition de la société traditionnelle et avec elle, le déclin de ces divertissements. En 1978, oncomptabilise plus de 100 jeux bretons (jeux de force, jeux de bâtons, jeux d’adresse, jeux de 26
  • 27. quilles, boules bretonnes, hockey et rugby bretons...). Certains sont encore populaires ou leredeviennent comme le « gouren », ou « lutte bretonne ». Ce sport est devenu un élément fort del’exaltation patriotique et de la fierté bretonne. Sport de combat d’origine celtique, il est codifiédepuis 1930 par la Fédération des amis des luttes et sports athlétiques bretons (FALSAB). Il sepratique aujourd’hui dans quelques dizaines de clubs par des individus de plus en plus jeunes. Lemouvement breton glorifie les vertus de ce sport typique qu’il souhaite relancer, afin de pouvoiraffirmer à travers lui une spécificité locale. Une tradition sportive exalte les vertus physiquesd’une race. Dans cette logique, le mouvement breton s’est battu pour que le gouren devienne uneoption au baccalauréat, ce qui est le cas depuis quelques années, nouvelle manifestationidentitaire à destination d’une jeunesse qu’il faut impérativement mobiliser. L’Institut culturelbreton a créé la grande fête « C’hoarioù Breizh » (Jeux de Bretagne), qui se déroule depuis 1990,toutes les deux ou trois années, dans une ville différente. Celle-ci permet, grâce à la présence denombreuses délégations d’autres régions d’Europe, de faciliter la création d’un réseau européenmilitant pour une reconnaissance officielle des jeux de tradition. Le rythme calendaire ponctue les événements structurant toute société. Fêtes,anniversaires, symbolisent la prégnance du temps dans une tradition qui cultive le souvenir, voirequi se construit dans le culte du souvenir. La reconnaissance d’une nation commande dedéterminer un jour symbolique pour commémorer la naissance de ladite nation, ou du moins,pour la Bretagne, d’une date incarnant aux yeux du peuple la liberté retrouvée. Ce jourtémoignera de l’existence même de la nation en commémorant solennellement l’anniversaire desa renaissance. A des fins « nationalistes », le mouvement breton a ainsi institué la cérémonie du« devezh ar Vro », la « fête nationale », qui commémore la victoire en 845 de Nominoé,rétrospectivement nommé père de la patrie. Fixée le troisième dimanche de juin, cette fête donnelieu à un rassemblement d’indépendantistes au cours duquel se diffusent des discours et desthéories radicales. Cette date n’est connue que des rares initiés. Ceux-ci réfléchissent à toutes lesdonnées d’une « nation » bretonne. Ils préparent l’institution d’une Constitution, d’une armée etmême l’instauration du « lur » comme monnaie « nationale ». Depuis le succès populaire et festifde la Saint Patrick (saint irlandais) dans les bars et pubs, il est aussi sérieusement envisagé defaire de la Saint Yves une « grande fête nationale des Bretons », un point d’ancrage hypothétiqueque se cherche l’identité bretonne. Il semble que depuis 2003, ce projet ait pris forme grâcenotamment à l’action de Jean-Pierre Pichard, directeur du Festival interceltique de Lorient. LaSaint Yves, du jour au lendemain, est ainsi célébrée comme « la fête nationale » de tous lesBretons. Au-delà d’une reconnaissance « hexagonale » de la Bretagne, la région voulue nation sedoit d’exister au plan international. Dans le but d’une plus vaste reconnaissance identitaire àl’échelle mondiale cette fois, le député UMP finistérien Christian Ménard a proposé la créationdu suffixe internet [.bzh] ; le mouvement se doit en effet de coller aux technologies modernes etde conquérir sa liberté par la notoriété de la Toile. Avec le Bro gozh ma zadou, l’hymne « national » breton choisi après un concoursorganisé par l’Union Régionaliste Bretonne et dont on fêtait le centenaire le 29 mai 2004, leGwenn-ha-du et la Fête nationale, voici réunis les principaux symboles du « nationalisme »breton. Tous de conception contemporaine, ils n’ont aucune légitimité historique. Véhiculéslargement par les médias, bénéficiant du phénomène de mode culturelle de la vague celtique, ilsjouissent d’un écho croissant auprès du public. Mais si ce dernier est satisfait du renouveauculturel et constate avec fierté l’intérêt actuel pour la Bretagne, prend-il réellement conscience 27
  • 28. des enjeux politiques dissimulés ? L’objectif du mouvement breton est bien d’éveiller une« conscience nationale ». Pour cela, le meilleur moyen d’y arriver reste de puiser dans l’histoire des symboles forts :l’Ordre de l’Hermine, qui fut créé en 1381 et qui compte parmi les plus anciens des ordresmilitaires et honorifiques d’Europe, affirmait la prééminence ducale sur la noblesse et une« volonté d’unité » autour du souverain breton ; en 1972, cette distinction créée par le Duc JeanIV fut remise à l’honneur, non pour reconstituer l’« ordre », mais pour perpétuer une tradition et« relever un symbole ». L’Institut culturel breton a été chargé de cette mission qui distingue duCollier de l’Hermine « des personnes ayant beaucoup oeuvré pour la Bretagne, son identité et saculture. » A défaut de faire l’unité autour du duc, le mouvement voudrait rassembler l’ensemblede la population et créer une souveraineté bretonne, nouvelle autorité suprême de la Bretagne...Le mouvement récompense ainsi ses meilleurs éléments... * En 1977, le président Valéry Giscard d’Estaing accorde une charte culturelle qui permetune nouvelle approche de la culture bretonne. Son préambule se voulait « un acte dereconnaissance de la personnalité culturelle de la Bretagne » et prenait « l’engagement d’engarantir le libre épanouissement ». En ce sens, seront créés le Conseil Culturel de Bretagne en1978 et, en 1981, à l’initiative des élus du Conseil Régional, avec la participation du ConseilGénéral de Loire Atlantique, l’Institut Culturel de Bretagne. Le Conseil, composé dereprésentants des collectivités locales, est vraiment l’organe de référence du mouvement culturelbreton. L’Institut a pour objet de « soutenir le développement et la diffusion de la culturebretonne ». Une grande partie de l’ « intelligentsia bretonne » s’est retrouvée au sein de l’Institut.Il y a eu et il y a toujours parmi ces membres de nombreux enseignants, universitaires mais aussienseignants du primaire et du secondaire, également de nombreux professionnels de la culture,des chercheurs, membres du CNRS, de l’INRA et de l’Ecole des Hautes Etudes, des artistes, denombreux écrivains et aussi beaucoup de militants culturels du monde associatif. Cependant, pour le mouvement breton, la défense de la langue est insuffisante. Lanaissance de Stourm Ar Brezhoneg (SAB, Combat pour la langue bretonne), en 1984, illustre savolonté de s’engager dans le combat linguistique, de manière à sauver l’élément fondamental del’identité. Le « problème breton » ne saurait se limiter à la seule dimension culturelle oulinguistique. Sur le plan politique, les années 80 marquèrent un reflux du militantisme qui permità l’inverse le développement du monde associatif. Ce changement d’attitude témoigne del’évolution des mœurs et de la forme que prend aujourd’hui la lutte identitaire. L’ensemble de lavie sociale est le lieu d’investigation du mouvement, qui de l’économie à la culture, et dupolitique au spirituel, entend partout imprégner la bretonnitude dans les consciences. Son moded’action très divers témoigne des divergences idéologiques. L’UDB (Union démocratiquebretonne) aujourd’hui s’allie à la gauche et fait liste commune avec le PCF ou le PS, quandl’ARB (Armée révolutionnaire bretonne), reprenant à son compte l’attitude du FLB (Front delibération de la Bretagne), préfère l’activité terroriste et les attentats, dans un pur « romantisme »ethnonationaliste. Le mouvement breton, ou Emsav1, n’est donc pas une structure monolithique2,mais au contraire un vaste rassemblement de tendances différentes, qui se retrouvent derrière le1 Mot que le mouvement breton a forgé pour se désigner, un néologisme qui signifie « soulèvement », ou« insurrection ».2 Tous les militants politiques bretons n’étant pas forcément indépandantistes, on trouve dans le mouvement breton :un régionalisme, plus ou moins modéré ; un autonomisme, plus ou moins poussé ; un courant fédéraliste, à la margedu précédent ; et un indépendantisme, ou ethnonationalisme, radical. 28
  • 29. mythe de l’unité nationale, tendant à sublimer les contradictions de toutes natures à travers leculte d’un idéal transcendantal de nouvelle société à bâtir, par le réveil du peuple breton et lacréation de la « nation » bretonne. La réflexion politique, alimentée par la constructioneuropéenne et le modèle fédéral, permet au mouvement de se développer et d’acquérir unecertaine respectabilité. Mais l’objectif n’est pas seulement juridique et politique. Il est à présentphilosophique et culturel, et doit parvenir à une prise de conscience collective. Le mouvementbreton ne veut plus se limiter à l’action de quelques militants mais traduire une véritableaspiration populaire. C’est en cela que le rôle du culturel est essentiel et déterminant. Sa cautionest fondamentale pour sensibiliser le peuple et assurer le réveil d’une conscience endormie. Le message du mouvement culturel s’adresse à la sensibilité de chaque individu, afin deprovoquer le sursaut identitaire dont a besoin la Bretagne. L’Emsav ne combat plus uniquementsur le plan politique, mais sur un plan spirituel et symbolique, afin de sortir de sa torpeur unpeuple trop longtemps enjôlé par le discours républicain et réduit en « esclavage » par un Étatfrançais peu soucieux des intérêts réels de la région. La production d’un discours « national »breton transcende les diversités idéologiques, politiques ou économiques, à travers une solidaritépour la défense de l’intérêt supérieur de la Bretagne. La nation devient une personne morale àcréer et l’Emsav participe à la prise de conscience collective qui légitimera l’État en projet etl’accès à l’indépendance. Chaque visite en Bretagne offre de nouvelles perspectives, toujours réjouissantes, parfoisétonnantes. Au-delà de la beauté des paysages, l’attitude et l’action de certains Bretons necesseront, elles, de surprendre : il est assez amusant, par un bel après-midi de juillet, d’observerle ton très solennel d’un rassemblement de druides, lui donnant un aspect rigoureux et austèrecensé galvaniser les troupes. Pour suivre un certain protocole, on chante à la fin de la réunion oude la cérémonie un hymne dont la mélodie est difficilement assimilable et les paroles totalementinconnues de l’auditoire : terrible épreuve que celle du chant patriotique breton… La cérémonieest certes pompeuse, rarement assimilée par l’assemblée mais qu’importe, tout ce qui touche aupassé tient du mystère, suscite la fascination et ravive les racines trop longtemps étouffées. Onsent les membres émus, unis dans leur foi païenne ou leur élan patriotique, concentrés derrière lescroix celtiques, les bannières, etc. Et malheur à quiconque oserait railler ou juger fascisants cesoripeaux ! A quelques kilomètres de là, en bordure de la côte cette fois, il est surprenant de voir enmer certains bateaux et navires de pêche battre pavillon aux couleurs de la Bretagne, lorsque l’onsait que le pavillon hissé à la proue d’un navire indique sa nationalité. Au diable l’interdit et la loirépublicaine... Et puis, lorsque l’on rencontre enfin un « nationaliste », il est étonnant etsymboliquement fort pour lui, de le voir muni d’un passeport1 breton vert, sur lequel on peut lire« Breizh, hemen-hent, passport », unique papier d’identité que possèdent certains« nationalistes », ce dont ils se vantent avec fierté. Ce passeport est naturellement en vente un peupartout, même s’il n’a bien sûr aucune valeur juridique… Certains militants du mouvement breton ne cessent de surprendre et l’on pourrait concluredans un élan shakespearien qu’il est quelque chose de singulier au « royaume » de Bretagne !1 Il est précisé en dernière page : « Ce passeport est un document qui vous accrédite comme Breton. C’est encore undocument symbolique sans homologation internationale. Un jour, un gouvernement breton s’en portera garant et lereconnaîtra. Le titulaire de ce document est le porte-parole de son pays, la Bretagne, de la situation d’oppressionvécue par son peuple aujourd’hui ainsi que de la lutte menée pour atteindre les droits démocratiquesinternationalement reconnus. » 29
  • 30. De la mystique bretonne au mouvement breton… Le recours au mythe et au symbole offre une conception « essentialiste » de l’identitébretonne. On parle de bretonnitude comme Senghor parlait de négritude. L’identité ne disparaîtrajamais totalement. La singularité bretonne restera attachée à un territoire, qui fait partie dupatrimoine breton avec ses héritages –dolmens, menhirs...- et ses constructions, un territoireconstitué de « lieux de mémoire », d’enracinement local des souvenirs, des mythes et dessymboles... Les Bretons pensent que leur spécificité est immuable et intemporelle. Elle est en faitun indice d’espérance auquel ils se rattachent. Car au fond, la quête d’identité exprime uneréaction contre une angoisse sociologique, la perspective d’un avenir incertain et la peur dedisparaître en tant que membre d’une communauté et même d’une famille. C’est un processuspsychologique légitime face au doute que provoque la postmodernité qui justifie ce besoin derepères et la nécessité de ce rattachement aux racines, à ce qui détermine l’individu et lui signifiesa place et son rôle dans la société. L’attachement à l’identité est lié à la vie affective et sembleintensément ressenti. Les « expatriés », les membres de la diaspora, y sont particulièrementsensibles et affirment avec fierté leurs origines bretonnes, comme s’ils exhibaient une sorte decarte de visite qui les caractériserait et les distinguerait de suite1. Dans la notion d’identité, ontente aussi de définir un caractère commun auquel se rattacher, un comportement qui est le signed’une appartenance à un groupe. Qui en tout cas légitime toute attitude selon l’idée que l’identitécollective détermine nécessairement les traits d’une personnalité. Ainsi l’on dit le Bretonsauvage, rude, cynique, rebelle, fier, orgueilleux, battant, fidèle, têtu, etc. Il y a l’idée qu’à chaquepeuple correspond une psychologie collective particulière. Flaubert écrivait dans son dictionnairedes idées reçues : « Bretons. Tous braves gens, mais entêtés. » Le dictionnaire Larousse en sixvolumes de 1928 indique que « Le Breton a partout le même caractère : très opiniâtre, très attachéà ses vieilles coutumes et à sa foi catholique et fort superstitieux, il est peu porté vers l’instructionet l’industrie. » Un manuel scolaire datant des années 20 présente officiellement le stéréotypebreton : il « est petit, brun, trapu, énergique, d’une ténacité légendaire (têtu comme un Breton),d’une probité rare, un peu farouche, superstitieux encore, mélancolique comme son ciel mouilléde larmes… » On explique même le taux d’alcoolémie à travers le phénomène identitaire, qui,selon Yves Le Gallo, relève d’« une sorte de fragilité ethnique »… Le mécanisme identitaire révèle un besoin de repères significatifs, et même un besoin desymboles quasi existentiels, chez l’individu, qui explique le fondement structurel du mouvementculturel breton, où derrière l’idée d’indépendance politique se trouve la légitimation de sa propreculture, de sa propre différence. On ne peut « être » que contre quelque chose, on ne peuts’affirmer Breton qu’en opposition au Parisien. On est celte parce qu’on refuse l’appartenance àun Occident chrétien, romain. Etc. Dans un monde en constante évolution et face àl’uniformisation, l’origine culturelle représente une amarre solide, un ancrage sûr pour quisouhaite se déterminer par sa spécificité, par sa différence. C’est ainsi qu’apparaît et se développel’ethnodifférentialisme breton. Le mouvement culturel défend sa particularité comme lesmembres d’un territoire occupé entreprennent de résister à la force occupante, insoumis à1 Etonnamment, c’est à Paris que se crée le 1er cercle celtique en 1911. Pur produit de la diaspora, il s’explique par cebesoin fort de liens communautaires qu’expriment une population « en exil ». Il cultive le sentiment d’identité quetout Breton développe sitôt éloigné de son pays. Il exalte le souvenir de la terre d’origine… 30
  • 31. l’autorité étrangère. C’est un véritable combat qui s’engage, une geste héroïque… Le mouvementbreton repose avant tout sur une valeur affective. Son facteur symbolique est porteur de sens, iljoue sur les émotions. L’action devient légitime, civique, politique. Morvan Lebesque1, « écrivain de la décolonisation », pose, lui, la « véritable » question,la seule, celle qui explique l’incroyable succès de son auteur parce que tout simplement àl’origine de tout : « Qu’appelez-vous être breton ? Et d’abord, pourquoi l’être ? » « Questionnullement absurde », ajoute-t-il. La réponse, sa réponse, ne fait pour lui aucun doute, et ses motsdonnent sens à l’action du mouvement culturel : « Français d’état civil, je suis nommé français,j’assume à chaque instant ma situation de Français ; mon appartenance à la Bretagne n’est enrevanche qu’une qualité facultative que je puis parfaitement renier ou méconnaître. Je l’aid’ailleurs fait. J’ai longtemps ignoré que j’étais breton. Je l’ai par moments oublié. Français sansproblème, il me faut donc vivre la Bretagne en surplus ou, pour mieux dire, en conscience : si jeperds cette conscience, la Bretagne cesse absolument d’être. La Bretagne n’a pas de papiers. Ellen’existe que dans la mesure où, à chaque génération, des hommes se reconnaissent bretons. Acette heure, des enfants naissent en Bretagne. Seront-ils bretons ? Nul ne le sait. A chacun, l’âgevenu, la découverte ou l’ignorance2 »… Toute la rhétorique allégorique développée par lemouvement breton dissimule un discours politique teinté de signes. Si l’identité bretonne senourrit de mythes et de symboles, elle n’est pas pour autant un leurre. Car les mythes, pourRonan Le Coadic, sont des données fondamentales de la vie humaine. Ils animent l’humanité ensuscitant émotions et passions. Sur les épaules du mouvement breton repose tout le poids d’uneculture en danger de disparition, quelles qu’en soient les raisons, et, au-delà de son actionpolitique, sa dimension sociale et culturelle suffit à lui donner du sens. Que la Bretagne retrouve la liberté et c’est tout le peuple breton qui jouera du biniou.C’est du moins le sentiment que donne parfois le mouvement breton. Certes, la France n’interditpas la pratique d’instruments traditionnels, mais à force de concentrer les diatribes sur l’Étatcolonisateur, on finit par imaginer le moindre fonctionnaire en prêtre missionnaire. Au fond, pour le mouvement breton, l’objectif est moins l’indépendance politique quel’affirmation de l’identité bretonne. La spécificité culturelle n’opère que parce qu’elle permet dese distinguer, et aussi simple et évident que cela puisse paraître, c’est le sens même du combat :revendiquer sa différence et par là, retrouver la substantifique moelle de la bretonnité dontl’existence même semble menacée. Et la démarche ne s’inscrit pas dans le « tous différents, touségaux » du Conseil de l’Europe, à la lecture de certains arguments, on rejoint plutôt la quêteélitiste d’une aristocratie raciale au-dessus de la masse populaire qu’incarne l’ensemble du peuplefrançais, incapable de comprendre le génie propre du peuple breton. Un génie dont la plénitudene s’exprimera que détachée des liens aliénants. Un génie qui n’a donc en réalité jamais pus’exprimer totalement depuis le XVème siècle. « La bretonnité, faudrait-il la définir comme l’idéaltoujours espéré, toujours sondé et jamais atteint ? » Cette interrogation de Xavier Grall doitprovoquer une prise de conscience et pousser le peuple à agir enfin en passant à l’action, aussiviolente soit-elle. La quête vers la liberté, vers ce monde meilleur quasi biblique que nous décritle mouvement, passe nécessairement par la survivance des traditions, puisqu’éternelles...1 LEBESQUE, Maurice, dit Morvan (1911-1970) est l’auteur du célèbre Comment peut-on être Breton ? paru en1970. Il est alors chroniqueur réputé de L’Express et du Canard enchaîné. Il reste cependant militant de l’Emsav,proche des branches extrêmes. Durant la guerre, il sera un rédacteur actif de la presse collaborationniste, violemmentantisémite.2 LEBESQUE Morvan, Comment peut-on être breton ? Essai sur la démocratie française, Éditions Seuil, 1970,Paris, p.18. 31
  • 32. * La sensibilité celtique, propice au rêve et à l’inspiration, revêt une certaine inclinationpour l’art. Elle offre à la Bretagne de talentueux écrivains, musiciens, peintres, chanteurs,comédiens, sculpteurs, etc., qui lui donnent l’image romantique d’un éden de la création et del’imaginaire. Ainsi la Bretagne vit, parle, joue, danse et chante à la mode celtique, et cela lui siedbien. Mais elle se laisse véritablement emporter par la vague celtique… Les jeunes sympathisantsdu mouvement breton sont attirés par un idéalisme devenu une nouvelle expression duRomantisme. Ils sont sensibles à une approche esthétique de la politique qui exalte les vertusd’une Bretagne libre et indépendante. En jeunes « héros », ils se sentent investis d’une véritablemission. C’est pour eux avant tout que les indépendantistes utilisent les mythes à des fins depouvoir, parce que ces derniers génèrent les émotions nécessaires à l’exaltation patriotique. Se revendiquer de la culture celtique n’a rien de suspect, ni même au fond le culte de cesracines, surtout si cela se traduit par l’exercice d’une passion comme la musique ou la littérature.Cela devient plus polémique dans son affirmation ethnique, comme l’appartenance à une raceceltique, qui aspire à sa reconnaissance dans la nation et le peuple bretons... La manifestationd’un retour exclusif sur la tradition et le passé, le combat linguistique et identitaire, aboutissentbien souvent à une attitude d’exclusion d’autrui, de l’étranger aux coutumes et à la culture, car laseule chose qui importe, c’est d’être breton. S’entendre dire « tant que t’es breton » n’a dès lorsrien de surprenant... Il s’agit d’une affirmation plus ou moins consciente de son « état debreton », comme s’il pouvait exister une différence ethnique qui valorise cet état, unedifférenciation positive officiellement reconnue, communément acceptée malgré son oppositionpatente aux valeurs républicaines égalitaires, qui aboutit à l’acceptation, sans objection de laclasse politique ni même de l’université, de l’ethnodifférentialisme breton. Par la renaissance celtique excessivement exploitée et parfois motivée par un fanatismeexclusif, voire un irrédentisme haineux, on accepte finalement, sans en discuter objectivement, lerisque d’un « racisme » culturel et bien vite ethnique… Les partisans du mouvement bretonrétorquent qu’ils furent eux-mêmes les victimes de l’intolérance jacobine et de l’oppressionlinguistique républicaine. Les arguments se renvoient dos à dos, inlassablement… Dans lachaleur des rassemblements populaires, cette effervescence et cette joie que l’on trouve à Lorient,Quimper ou Carhaix en été, se retrouve un large public insouciant, aux ambitions simplementfestives, et quelques sympathisants ethnonationalistes diffusant une véritable propagande… Unefête populaire est-elle nécessairement le lieu idéal pour une action militante ? On palabre. Ons’invective. Les esprits s’échauffent... Et puis, la musique reprend le dessus. Les gens sedivertissent, les Bretons et les autres, n’est-ce pas cela le plus important ? La culture n’est pastoujours l’otage d’un discours politique. Quoi qu’il arrive, le spectacle, lui, continue. 32
  • 33. Les dérives du mouvement breton... Il est 2 h du matin. Je finis de taper quelques lignes puis, dans un geste mécanique, allumemon téléviseur. Il affiche automatiquement la première chaîne. Sur la mire apparaît Jean-PierrePernault, le journaliste vedette du journal de 13 h sur TF1. Il ne fait que lancer un documentairequ’il a lui-même produit, lirai-je plus tard dans le générique. L’émission s’intitule « Aimer vivreen France » et porte aujourd’hui, comme l’annonce un large sourire aux lèvres le présentateur, surles « dialectes et patois » du pays. Cloué devant l’écran, collé à mon fauteuil, je découvre alors,non sans m’en amuser un peu, une vision des plus caricaturales d’une Lorraine de musée oud’une Alsace quasi moyenâgeuse. Puis arrive enfin la Bretagne, pour clore l’émission. La vues’éternise sur l’océan, sur quelques voiliers, puis des personnages en tenue traditionnelle défilent.Le discours habituel s’égrène sur la menace qui pèse sur la langue, et la France est accusée d’unquasi génocide culturel. Elle doit payer à présent, en commençant par financer les célèbres écolesDiwan. Des gens témoignent, une voix off cite la fameuse interdiction imaginée par les militantsdes années 70 et devenue depuis légendaire, « interdit de cracher par terre et de parler breton »...Rien de bien nouveau. Et c’est là tout le problème... Voici le message qu’un poète inconnudéclame sur fond de mer agitée : « Il y a chez nous beaucoup de gens de savoir et d’érudits. Ilsdéfendent farouchement notre langue et notre mémoire. N’oublions pas ceux qui ont eu et ont encharge notre région. Ils ont œuvré et ont manœuvré (sic) avec succès pour le développement denotre beau pays. L’Europe, c’est pour demain. Les Bretons, hommes de devoir durs à la peineseront au rendez-vous et iront toujours de l’avant. » La Bretagne n’est-elle donc que le reflet de cette émission ? Une terre figée dans lanostalgie, offrant une vision caricaturale et déprimante de ses perspectives d’avenir ? Il existeheureusement d’autres manières de voir la Bretagne. Et même de sauver la langue bretonne. Toutne finit pas forcément au pied d’un Gwenn-ha-du. La culture bretonne ne se limite pas à l’actiondes militants du mouvement breton. L’action culturelle prend une telle tournure politique qu’elledénature complètement son expression naturelle. Les démarches des uns et des autres brouillentla donne et le sujet est source de bien des conflits. La Bretagne est une terre aux enjeuximportants, où la culture, le « modèle breton », monopolise presque, en dehors de quelquesmarées noires, les feux de l’actualité. La culture bretonne est contrainte de gérer des conflitsinternes qui opposent les tenants de la tradition à ceux de la modernité, les « anciens » et les« modernes », les partisans de l’« héritage » de la province et les militants d’un projet nouveaupour la région. Dans tous les cas, les militants de la « cause bretonne », que l’on rassemble sousla notion de « mouvement breton », combattent dans une arène qui voit s’affronter la culturedominée et la culture que l’on dit dominante, celle de l’occupation française, dans une dynamiqueculturelle reprenant la dialectique de l’aliénation et de l’émancipation, à l’origine de la contre-culture bretonne. Le renouveau breton contemporain tente de concilier à présent l’héritageculturel des anciens, tout en affirmant la volonté de créer une culture moderne. Il défend l’idéed’une culture définie comme un mode de vie associé à une vision du monde. De l’Armorique à laBretagne contemporaine... 33
  • 34. L’histoire comme référent identitaire L’histoire telle qu’on l’étudiait autrefois était essentiellement politique et militaire. Elleétait une sorte d’école du patriotisme et un enseignement de vertus. A partir des Lumières, elleintègre la dimension culturelle, et change progressivement la perspective de l’analyse et de lasynthèse des faits historiques et modifie l’approche de la connaissance des peuples et des culturesavec un regard porté sur l’humanité moins ethnocentrique. Au XIXème siècle apparaîtl’ethnologie, suite logique de cette volonté d’ouvrir le champ d’action du chercheur. C’est enprenant conscience de sa particularité historique et culturelle, essentiellement découverte ouredécouverte durant ce siècle, que la Bretagne développe un sentiment identitaire assez nouveauqui donne naissance d’abord au régionalisme puis au mouvement breton, ou Emsav1. La notion de « particularisme » breton porte en elle les germes d’une descriptionidentitaire, ou ethnique, du groupe qui le compose. Or, la reconnaissance d’une spécificitérégionale déborde sur une volonté déterminée d’accéder à une indépendance politique, expressiond’une communauté qui se fond en un peuple à l’intérieur d’un État. En se recommandant d’uneautorité historique, le discours régionaliste tronque la thématique différentialiste à critèreethnique. Il légitime son contenu par un rapport constant au passé, au vécu, qui lui offre sonunique moyen d’exister distinctement. Le Breton se détermine par son rapport à la terre, à sesracines, à son histoire. Créatrice d’une identité, ou d’une mémoire collective, l’histoire fabriquele lien social déterminant une appartenance ethnique. Pour développer et compléterl’argumentation identitaire, les régionalistes invoquent la spécificité linguistique de la Bretagne.L’existence d’un idiome autochtone témoigne du passé propre du peuple. Il est le signe desvicissitudes du temps et des métissages culturels imposés par un centralisme à visées« assimilatrices », d’une résistance culturelle et donc identitaire. Dans leur combat, lesnationalistes bretons revendiquent l’autonomie voire l’indépendance de leur région, au nom de ceparticularisme. La prégnance de la langue et le témoignage du passé concordent : la Bretagne estplus qu’une simple entité administrative, elle est une véritable nation d’Europe, dont lepatrimoine culturel recèle les souvenirs du vieux continent. La langue et l’histoire demeurent lespreuves de son existence. Par voie de conséquence, elles sont les armes du mouvement breton.Elles sont les fonts baptismaux de l’action du mouvement. L’une est vénérée et mythifiée, quandl’autre est valorisée et magnifiée. La démarche qui tend à définir la nationalité bretonne puisedonc dans le passé de la Bretagne, quitte à imaginer les pages manquantes ou à réécrire celles quine correspondraient pas au sens voulu par le mouvement. L’historien n’est-il pas, selon Duhamel,« le romancier du passé » ? Lorsque se développe la première forme de tourisme au milieu du XIXème siècle, lesprospectus vantant la région diffusent de la Bretagne une image stéréotypée, pour une grande partissue des travaux scientifiques de l’époque. L’histoire permet de colporter une idée de laBretagne, plus ou moins romantique, dans le but de stimuler l’imagination et d’attiser la curiositédes visiteurs. Elle doit stimuler l’envie. Il lui faut aussi susciter un intérêt croissant pour laspécificité bretonne, afin que celle-ci soit officiellement reconnue. Ce qui justifie la démarchepolitique qui aboutira au mouvement breton.1 Emsav, « mouvement breton », se prononce emzao. L’orthographe Emsav a été imposée par les ethnonationalistesles plus durs. 34
  • 35. « La valorisation de l’histoire de la Bretagne » est devenu un enjeu officiel de la région.La section Histoire de l’Institut culturel en a fait un « objectif fondamental », et même un« critère essentiel ». L’histoire bretonne est un élément précieux pour l’image de la région, unoutil au service de sa communication « à la source de ses racines ». Le tourisme régional exploiteainsi le passé dans ses brochures, en ne donnant qu’une vision extrêmement succincte de celui-ci.Pour Anne Gaugue, ces « simplifications à l’extrême aboutissent à une représentation très schématique du passéde la région. De ces documents, ressort l’image d’un peuple uni (la seule fracture mentionnée est celle de la guerrede succession au Duché de Bretagne), qui défend sa liberté et son territoire contre les Francs, les Normands, lesAnglais et le royaume de France. L’histoire de la Bretagne jusqu’en 1532 [et son intégration à la France] s’apparenteainsi à celle d’une nation. De par son peuplement celte et son rattachement tardif au royaume de France, la Bretagneconserverait de nombreux particularismes et les prospectus touristiques vantent les traits spécifiques de la culturebretonne qui continuent selon eux de caractériser la région actuelle, notamment au niveau des pratiques religieusesde la langue. » Lors de la présidence française de l’Union européenne en 2000, Per Le moine, présidentdu Comité d’Action Régional de Bretagne signe un appel à la repentance de la France :« Repentance pour les langues et les cultures volées. Repentance pour les peuples niés, humiliés,déplacés, asservis et aliénés. Repentance pour les pays défigurés et amputés par des frontièresabsurdes. » A la faveur de l’histoire, il revendique la reconnaissance du martyr breton et enappellerait presque au Tribunal Pénal International. En tuant le breton, la France n’a-t-elle pascommis, selon lui, un crime contre l’Humanité ? La violence de tels arguments et la pensée qui endécoule ne sont pas rares et prouvent la détermination inébranlable de certains membres dumouvement breton. Cela confirme aussi que l’histoire possède plusieurs lectures, et que le passéservira toujours tout type de cause, à travers un prisme subjectif. Il n’y a guère de meilleuresmanières de comprendre une doctrine, que de rechercher les causes qui ont amené celle-ci à sedévelopper. Les faits historiques éclairent toute recherche d’une explication, d’unecompréhension des événements politiques selon leur contexte. Une idéologie trouve corps dansl’analyse que l’on peut faire de la situation conjoncturelle du pays. Son histoire, de guerres entraités, de révoltes en réformes, est donc le support expérimental de sa doctrine. L’intégration de la Bretagne à la France n’a pas été sans difficultés, mais elle s’est faite.L’ancienne province devenait partie prenante du destin de la nation toute entière, elle adhéraitaux valeurs humanistes de la République nées des Lumières et de la Révolution. Le mouvementbreton doit donc, pour justifier son action, remettre en cause cette étape de l’histoire bretonne. Etla remise en cause passe, si nécessaire, par une sorte de réécriture des faits, méthode dont lamythologie républicaine s’était d’ailleurs inspirée pour faire naître un sentiment patriotique, afind’entretenir un passé fabuleux et susciter un désir d’autonomie, voire d’indépendance. Il s’agitpour le mouvement breton de réinventer l’idée d’une nation bretonne spoliée de ses droits et deson passé. D’élaborer une définition différentialiste de la Bretagne, à caractère ethnique.D’aboutir enfin à la reconnaissance d’une identité bretonne qui déterminera l’existence du peuplebreton, devenu simple minorité dans le cadre de la Nation française. Tout l’enjeu réside, pour lemouvement breton, dans les critères à retenir dans l’affirmation identitaire. L’histoire stimule les forces « nationales », car le souvenir fait naître l’espoir. L’histoireréelle du peuple breton prend le pas de l’histoire mythologique et fantasmée. La Bretagne est uneterre sainte, « martyre », mais son sursaut identitaire, sa quête spirituelle, sa traversée du désertdepuis 1532 et son rattachement à la France, la conduiront jusqu’au royaume annoncé, celui deNominoé, considéré comme le premier roi de Bretagne, où, sous les auspices d’un empireprotecteur, l’Union européenne, elle se libérera du joug politique de la France, non des Lumières,mais « éternelle », aux yeux du monde entier, colonisatrice et tyrannique. L’historiographielégitime l’idée d’une « nation » bretonne et entend faire de l’histoire une science patriotique. Elle 35
  • 36. célèbre les héros, hommes providentiels qui deviennent par leur combat des personnageslégendaires de la lutte. Leur courage devant l’ennemi en fait de parfaits symboles de l’esprit derésistance breton, que le mouvement espère insuffler à l’ensemble du peuple en éveillant saconscience « nationale ». En véritable colonie, la Bretagne doit à présent s’engager dans un frontde libération « nationale »…La langue comme source de l’identité La langue constitue l’unité de lien minimum entre les individus ; elle transmet un messageque porte la parole et codifie un langage. En structurant sa langue, l’homme structure sa pensée.Une étude diachronique traduit l’évolution que connaît une langue, et détermine les influenceshistoriques, géographiques, économiques ou politiques qu’elle subit. Une langue disparaît pourdifférentes raisons, des catastrophes naturelles aux génocides, en passant par diverses formesd’assimilation culturelle. La disparition du breton s’explique d’abord par l’histoire de la région etcelle de la nation française. La sauvegarde de cet idiome soulève depuis quelques années unvéritable débat public, qui aujourd’hui s’amplifie dans le contexte politique de l’Unioneuropéenne. A la source des revendications bretonnes se trouve la langue vernaculaire, sujet denombreuses polémiques et élément essentiel de la définition identitaire, qui caractérise lephénomène culturel nouveau et le nourrit de revendications passionnelles, dans le cadreidéologique de la reconnaissance de la spécificité bretonne. L’étude et l’analyse du bretonrévèlent un des traits essentiels de l’identité bretonne, un des éléments clefs de la bretonnitude etmarque de différence ou particularisme. Sujet de nombreuses polémiques, la langue bretonne estl’objet d’une attention particulière... ∗ Le breton, langue celte, avait quatre grandes formes dialectales, le cornouaillais, leléonard, le trégorois et le vannetais. Les trois premiers, relativement proches, ont été réunis sousleurs initiales KLT par les grammairiens bretons, non sans une longue querelle d’orthographe,aujourd’hui éteinte par la force d’un enseignement unificateur, élaboré en 1941 par RoparzHemon, un collaborateur et milicien de la pire espèce aujourd’hui réhabilité... Le quatrièmedialecte, le vannetais, se distingue des autres par des différences de mots et de prononciation. Le breton, même artificiellement unifié, n’est plus guère d’usage de nos jours, en dehorsd’un difficile maintien dans des milieux plus marqués par la tradition, en particulier dans lesecteur primaire. On estime aujourd’hui à environ 400 000 personnes le nombre de locuteurs dubreton, à l’ouest de la ligne Vannes/Saint Brieuc, la frontière linguistique de la région.Néanmoins, 240 000, seulement déclaraient en avoir une bonne connaissance en 1997 (sondageTMO Ouest/le télégramme/France 3 Ouest), dont 0,6 % de 15-19 ans et plus de 40 % depersonnes âgées de plus de 60 ans, pour seulement 20 000 qui la pratiquent quotidiennement.L’Office de la langue bretonne confirme ce déclin, la langue vernaculaire n’est plus comprise en2002 que par 7,5 % de la population régionale, les deux tiers ayant plus de 60 ans ; « comprise »ne signifiant nullement « parlée ». Dans un tel contexte, le plus grave réside dans le fait qu’il n’ya pas de garantie d’une transmission de la langue entre les générations, sauf dans les régionsrurales, et à l’exception de quelques familles engagées. Quant à ceux qui ne parlent pas le breton, 36
  • 37. c’est-à-dire l’immense majorité de la population, les attitudes divergent entre la déception de voirdisparaître une partie du patrimoine et la résignation face au destin. Le breton ne fut jamais parlé à Rennes ou à Nantes, pourtant capitale du duché, ce quevisiblement le mouvement breton a oublié. Par contre, à l’est de la frontière linguistique, il existeun dialecte de langue d’oïl encore parlé, le Gallo, du mot « gall » signifiant en breton« français ». Il s’agit d’une langue romane issue du latin populaire, dont les plus anciennes tracesécrites remonteraient au XIVème siècle1. Le « Gallec » est donc le « Français », c’est-à-dire« l’autre », « l’étranger », celui qui ne parle pas « notre » langue... Pour s’adapter aux technologies nouvelles, les bretonnants créent de nouveaux termes.Leur zèle dans la conversion a parfois des résultats aussi incertains que les traductions latinescontemporaines du Vatican. Pour préserver leur langue, les bretonnants devront effectivements’adapter et se moderniser ; c’est le lot de toutes les langues. Cependant, susciteront-ils unemotivation suffisante et provoqueront-ils la réelle nécessité de son apprentissage, auprès desjeunes déjà disciplinés à l’usage d’une ou deux langues étrangères ? Une langue peut-elle, avec lameilleure des volontés, compenser un retard de plusieurs siècles sur ses voisines ? Les tentativesfaites en vue d’enrichir le vocabulaire ne paraîtront-elles pas un peu superficielles ? Lestraductions de bandes dessinées comme les aventures de Tintin, d’Astérix et bien d’autres,suffiront-elles à la modernisation et au rajeunissement de l’idiome breton ou ne passeront-ellesque pour des « gadgets culturels » ? Une mode se développe rapidement, qui veut « receltiser » les noms bretons. Nous avonsvu précédemment que l’ouvrage de Gwénnolé Le Menn, Grand choix de prénoms bretons, sevoulait être « l’ouvrage de référence pour exprimer avec fierté vos racines et vos valeurs. » Or, cesont ces racines qui, à présent, produisent toutes sortes de ramifications, et au bout de chaquebranches, revient la question du sens à trouver : la découverte ou l’ignorance de Lebesque, cettevolonté atavique de s’affirmer breton dans le caractère et dans le nom, même si cela tourneparfois au ridicule. Qu’importe, puisque l’essentiel, c’est « d’être breton ». La nouvelle vague desprénoms « enracinés » est l’héritière directe d’une tradition lancée avant guerre par le mouvementbreton, celui qui faisait de la lutte contre la France son principal combat, avant de renaître sousles formes aseptisées de la celtomania. Il faut dire qu’aujourd’hui la capitale n’a plus très bonnepresse dans la jeunesse bretonne... L’unification linguistique récente, c’est-à-dire l’invention du breton contemporain cesdernières décennies, témoigne de la volonté de le sauver d’une quasi-disparition. Cette résistanceculturelle prend cependant des allures de reconquête. La grammaire moderne, elle aussi adaptéeaux pédagogies et aux mœurs contemporaines, alimente le programme scolaire des écoles Diwan.Pour sauver une langue, pour mobiliser un maximum de locuteurs et donner un sens à ce combatculturel et linguistique, il faut donc « inventer » une langue « unitaire ». La pratique populaire dela langue continue à sombrer, dans les campagnes, une certaine élite redécouvre les charmes dubreton. Les anciens dialectes du parler populaire local tombent en désuétude tandis que lescouches nouvelles "bretonnantes" croient renouer avec une culture ancestrale en pratiquant unlangage codifié il y a un peu plus d’un demi-siècle. Le breton était en voie de disparition. Querestera-t-il des efforts actuels pour sa sauvegarde dans quelques décennies ? Il n’existe aucun cas1 Pour les bretonnants, ce n’est qu’un patois français indiquant la frontière ethnique de la Bretagne. Pour un grandnombre de militants de la cause bretonne, Rennes est même une banlieue parisienne, ainsi que me l’affirmait Jean-Yves Cozan, le vice-président de la région, lors d’un entretien en juillet 1999. 37
  • 38. connu de résurrection linguistique en dehors de l’hébreu en Israël. La tâche des bretonnantss’avère bien délicate. L’absence d’identité linguistique est un handicap très lourd dans la reconnaissance mêmede l’identité d’un groupe. Sa définition ethnique est déterminée par l’usage d’une languespécifique qui, à elle seule, motive la constitution d’un État autonome. La Bretagne a prisexemple sur le mouvement irlandais du XIXème siècle, pour lequel la revendication politiquenationale fut liée à la défense de la langue irlandaise1. Pour les nationalistes bretons, la langue aune valeur emblématique, au même titre que le drapeau et l’hymne qu’ils se sont créés. Le mouvement breton veut se réapproprier le champ culturel et réaffirmer, parl’apprentissage de la langue, les caractères propres d’une identité authentique et ancienneaujourd’hui menacée. Dès lors, l’entreprise visant à la reconquête doit passer par les plus jeunes,par un enseignement qui devra leur inculquer les valeurs inhérentes à la culture bretonne, afin depérenniser la spécificité de la bretonnité. Les jalons sont posés pour que naisse, issue des réseauxassociatifs et du mouvement lui-même, une école privée qui puisse, en toute liberté, enseigner lebreton. Le combat ne doit pas s’arrêter là ; pour qu’une langue minoritaire en voie de raréfactionretrouve une pratique courante, il lui faut investir le champ médiatique, unique moyen d’accéderà un maximum d’individus et de favoriser l’usage du breton dans la vie courante, d’autant quecelui-ci a quasiment disparu du quotidien pour ne subsister que dans de rares familles. Afin de promouvoir l’idiome régional et de sauvegarder ce qui peut l’être encore, lesmilitants pour la défense de la langue bretonne ont mis en place, en quelques décennies, tout unsystème scolaire proposant différents choix. Ils sont partis de rien, c’est-à-dire de l’absence totaledu breton des programmes, pour mettre en place aujourd’hui une véritable résistance linguistiqueen créant les écoles Diwan, terme qui signifie le « Germe ». Ainsi, depuis 27 ans, ces écolesassurent un enseignement en breton. La première, une maternelle, a vu le jour en 1977 àLampaul-Ploudalmézeau, dans le Finistère. Ces écoles cherchent à favoriser chez l’enfant la construction d’une personnalité propredont les repères seront une identité forte, véritable facteur de sociabilisation. Leur démarche estbasée sur l’immersion totale, dans un cadre scolaire qui permette à la langue bretonne d’êtrel’outil d’acquisition du savoir. L’apprentissage de la langue maternelle, d’après le programmepédagogique, se fait autant à l’école que dans le cadre familial. Les écoles Diwan ont commeobjectif d’offrir une alternative à l’enseignement républicain du français, et de permettre ainsi àl’idiome autochtone de retrouver sa situation linguistique d’origine. L’école est l’étapeincontournable pour réinstaurer l’usage du breton. Le cursus scolaire proposé permet un éveil à lalangue et valorise celle-ci dans l’environnement culturel de l’élève. Il réhabilite de fait le breton. L’enseignement du breton et l’enseignement bilingue relèvent du militantisme des parentset des enseignants. Le manque d’effectif actuel en cadres bilingues pourrait être bientôt pallié parle recrutement exceptionnel de suppléants originaires des milieux associatifs bretonnants, tousmilitants du régionalisme. Dans ces conditions, comment imaginer que les élèves des écolesDiwan ne soient pas soumis à un enseignement pour le moins subjectif ? Le discours passionnédes sympathisants des écoles Diwan ne laisse aucun doute sur leurs intentions : l’apprentissagedu breton doit amener le jeune à prendre conscience du colonialisme que lui impose l’État1 Mais, quand l’Irlande obtint l’indépendance, la part des celtophones était si faible (entre 5 et 20 %) qu’il fallutprendre des mesures et rendre obligatoire la langue irlandaise pour l’accès à certaines fonctions. Ce qui éleva le tauxde bilingues entre 30 et 50 %. Et depuis que ces mesures ne sont qu’incitatives, le taux de bilingues réels chute ànouveau. 38
  • 39. français. Il est nécessaire à présent d’entrer en « Résistance » culturelle et, si possible, politique.Le journal Ouest France, plutôt favorable aux écoles Diwan, note tout de même le 26 juin 2002que « Vouloir pratiquer une langue régionale et s’intéresser à une culture spécifique est tout à faitlouable. Mais l’intégration de Diwan n’est pas un projet culturel. Il s’agit d’un projet politique,bâti sur une perspective indépendantiste ». Dans sa volonté de pratiquer une immersion linguistique monolingue totale, lesétablissements Diwan exigent que l’ensemble du personnel (surveillants, personnels de serviceetc.) soit brittophone. On interdit même aux enfants de parler français dans la cour de récréation...Les responsables de Diwan pensent même à l’encadrement linguistique des enfants pendant lesvacances et proposent un nouveau diplôme du BAFA (Brevet d’aptitude à la formationd’animateur) pour assurer une entière protection aux enfants : une attitude ethnodifférentialistesur critère ethnolinguistique, qui aboutit à une ségrégation des enfants, ou les dérivescommunautaristes comme conséquences directes de l’immersion. ∗ La Bretagne n’a en fait jamais mené, dans son histoire, un combat pour défendre salangue. Les seules révoltes que connut la province ont été menées contre les impôts ou dans desconflits religieux. Le combat linguistique est contemporain à la construction idéologique d’une« nation bretonne ». Avec ce vieux slogan du Bleun-Brug d’avant-guerre, Hep brezoneg, Breizebet (sans langue bretonne, pas de Bretagne), la Bretagne revêt le sens d’État breton pour lemouvement politique. Aujourd’hui, cette devise devient le mot d’ordre des écoles Diwan et del’ensemble du mouvement breton. La querelle linguistique est en passe de devenir un véritable conflit idéologique, tant laquestion suscite vives polémiques et un engouement passionnel jamais vu auparavant. RoparzHemon n’est plus un sujet tabou, le symbole honteux d’une Bretagne collaboratrice, il connaîtune nouvelle actualité incarnée dans son slogan « nationaliste » à la mode : « tuons le français oule français nous tuera ! » Les ethnonationalistes ou ethnodifférentialistes bretons ont fait mainbasse sur la langue, en véhiculant l’idée que pour préserver une langue vernaculaire, il fautforcément en recourir au séparatisme. Nous avons tenté de comprendre l’intérêt éminemment symbolique du combatlinguistique pour le mouvement breton. La langue est devenue l’élément central de larevendication ethnonationaliste bretonne. Le critère ethnolinguistique est essentiel pour la survienon seulement d’une culture, d’une nation, mais du mouvement breton lui-même ! C’est parceque le breton disparaît que sa disparition entraînera inéluctablement une réaction militantepassionnelle. Pour les hommes engagés dans ce combat, il ne s’agit pas que de sauver uneculture ; pour eux, la fin de la langue bretonne, c’est symboliquement une petite mort. Quant àceux qui profitent de la situation (et ils sont nombreux), n’ayant jamais parlé breton, pours’engager dans le combat, leur action témoigne d’une parfaite compréhension des enjeux en courset ne fait que confirmer l’importance symbolique de la langue dans le combat identitaire, à laquête d’une véritable conscience ethnodifférentialiste. Il est remarquable enfin que la langue bretonne, longtemps combattue par les politiques etsurtout les enseignants qui voyaient en elle un obstacle majeur au progrès ainsi qu’à l’uniténationale, soit à présent si farouchement défendue par des élus de tous bords et les milieuxpédagogiques. Une et indivisible, la République se trouve aujourd’hui confrontée à un important débat desociété. A travers la Chartes des langues et cultures minoritaires du Conseil de l’Europe et la 39
  • 40. reconnaissance de critères ethniques et communautaristes, les entités régionales de l’Hexagonetrouvent une légitimité à leurs revendications différentialistes. La spécificité culturelle desrégions et l’affirmation de leurs particularismes alimentent les revendications autonomistes etindépendantistes d’un mouvement périphérique en opposition au centralisme étatique. Ladimension ethnique du discours permet une analyse tant sociale que politique du régionalisme. Etdans le débat qui oppose la nation et la région se profile le concept d’Europe des régions...Le réflexe identitaire d’une région A l’heure de la mondialisation, la Bretagne, pour le mouvement breton, doit saisir sachance et être capable de se doter d’une politique d’internationalisation, afin de devenir unerégion puissante pesant sur l’économie mondiale. Elle dispose d’atouts majeurs tels que sonidentité, l’originalité de son territoire et sa situation géographique. Mais elle ne peutmalheureusement pas se développer ou prendre des initiatives concernant sa politique, parce quela centralisation qui caractérise la France l’en empêcherait. Par conséquent, ne disposant d’aucunpouvoir de décision réel, elle demeure désorganisée, maintenue dans une totale dépendance àl’État français. Elle voit ses jeunes cadres fuir, faute d’avenir, comme toute élite de paysdominé... Au-delà d’une simple quête d’identité, et en considérant sa diversité sociale etidéologique, la principale difficulté du mouvement semble son incapacité à s’organiser. C’estaussi un trait de caractère du Breton qu’illustre un dicton populaire : « Quand deux Bretons serencontrent, ils créent une association ; quand ils sont trois, ils en créent deux. » A la fin du XIXème siècle, une pièce de boulevard met en scène un autre aspect ducaractère breton : sa propension au commérage. L’action se situe à Landerneau, et le texte estponctué à chaque rebondissement dans l’intrigue par « ça va faire du bruit dans Landerneau ! ».L’expression est aujourd’hui commune. Elle illustre le jugement plutôt critique dont estd’ordinaire auteur le mouvement breton à l’égard de la France, fût-il peu objectif. La bretonnitude se développe dans une région aux indicateurs significatifs et contrastés :classée première pour la réussite au bac, elle reste seulement quinzième pour son ProduitIntérieur Brut par habitant. Classée deuxième région agricole, elle demeure dernière ex-aequo survingt-deux pour la qualité de l’eau des rivières. Classée quatrième pour le plus faible taux dechômage, elle n’est que vingtième pour l’espérance de vie des hommes. Sous l’appellation de « modèle politique breton », voici comment Jean-Jacques Monnier,historien-sociologue et membre fondateur de l’Union Démocratique Bretonne (UDB) présente lesBretons : « Ils sont passionnément épris de réforme, ils n’aiment pas l’immobilisme. Mais ils détestent encore plusles tensions, les affrontements. D’où peut-être le matriarcat breton ! De ce fait, ils optent souvent pour le réformismemou, de type PS ou centriste social. Quand ces courants ne sont pas en position de gagner, l’électeur breton peutopter pour la rhétorique révolutionnaire ou ultra laïque, d’autant plus que cela reste incantatoire. De fait, le consensusest la règle, tous les élus ou presque se positionnent en réformistes. Ce qui est plus marqué n’a guère de chanced’aboutir, même si le fond égalitaire des Bretons les pousse à accorder une sympathie aux thèses qui donnent lapriorité à la justice sociale ou à l’égalité des individus, des "pays" ou des régions. Mais leur crainte de la tension etde l’inconnu est telle que leur vote ne suit pas leur sympathie. Cela les empêche le plus souvent de voter autonomisteou progressiste. Surtout que le mouvement breton a cultivé l’ambiguïté et que les médias ne se sont pas privésd’accentuer l’impression de malaise. » Monnier parle aussi d’un peuple « discret, qui déteste la violence et qui refusela tension. » 40
  • 41. Comme une région n’a d’avenir que « si ses jeunes s’en préoccupent », le Conseil culturela décidé d’organiser une Université annuelle pour les lycéens, étudiants, jeunes salariés,adhérents des associations culturelles bretonnes ou intéressés par la région dans toutes sesdimensions. Les organisateurs veulent les sensibiliser aux enjeux de la Bretagne contemporaine,afin qu’ils restent dans la région au moment de trouver du travail. Un pari sur l’avenir, sur ledestin de la région qui passe par les générations futures, auxquelles il faut inculquer un réflexeidentitaire... Le réflexe identitaire de la Bretagne n’est autre que la prise de conscience contemporainede la bretonnitude, le « sentiment d’appartenir à une contrée particulière, voire différente,d’appartenir à un peuple », « une donnée immédiate, spontanée de la conscience. » Dans lelangage courant, des mots traduisent le sentiment d’appartenance, « "Nous autres Bretons…" estune expression naturelle, une revendication favorite, comme si entrer en territoire breton, c’étaitfranchir une frontière, entrer dans un monde autre. » Et chaque Breton, selon Jean Bothorel,« appréhende, à sa manière, ce sentiment d’appartenance. » Un sentiment d’appartenanceimmuable, éternel... une bretonnitude à l’épreuve du temps, donc, et de tout étranger à la région.Ainsi se cultive le réflexe identitaire, tel l’instinct de survie, où tout intrus devient, pour lesradicaux de la revendication identitaire, différent, gênant peut-être. Ce dernier, non initié, sansl’appartenance tribale, devient forcément « l’autre », dès lors que le réflexe identitaire caractérisel’individu et détermine son niveau de sociation. Un réflexe ethnodifférentialiste. L’évolution de l’Emsav, sa prégnance dans la société, la radicalisation de son discours,son influence sur les décideurs locaux marquent indubitablement et en profondeur « l’identité »de la Bretagne. En parallèle, fort logiquement, le discours politique évolue : Patrick Devedjian,alors secrétaire d’État aux Libertés locales, ne déclarait-il pas, en février 2004, qu’il fallait queles responsables culturels bretons fassent plus de « bruit » autour des revendications bretonnespour qu’elles aient une chance d’être entendues à Paris ? Les anciens repères sociaux (les syndicats, la religion, la conscience de classe) etpolitiques, avec une dichotomie simple gauche-droite, connaissent aujourd’hui une crise. Si lesanciennes références sont en ballottement, le contexte est favorable à l’émergence de nouvellesidentifications. La question sociale, marquée par le chômage et la précarisation, offre maintenantune place de choix pour les réponses identitaires, dans une société en quête de repères. Le nouvel Emsav, celui débuté dans les années 90, est maintenant bien engagé. Sil’opinion ne soutient pas l’action terroriste, l’identité bretonne a néanmoins retrouvé des couleurset conserve une belle popularité largement au-delà des limites de la région. L’identité bretonne,de « négative » est devenue « revendiquée », et créatrice aussi bien dans le domaine culturelqu’économique. L’objectif du mouvement est d’« enrôler » l’ensemble ou au moins la majoritédes Bretons dans le combat identitaire, combat définitivement ethnodifférentialiste. Lerenforcement de l’identité bretonne ne peut qu’avoir des incidences sur le plan politique etinstitutionnel, la conduisant de manière irréversible vers son indépendance, son destin déjà gravédans l’Histoire.De la volonté d’autonomie à l’ethnonationalisme breton La France, en fait l’État français, est accusée d’être à l’origine d’un déracinement, pourreprendre l’expression de la philosophe Simone Weil, source d’un trouble culturel à l’échelle de 41
  • 42. toute une population rompant involontairement ses liens avec son passé, à travers la dilution deson identité dans un système politique froid, déshumanisant et aliénant. Pour le mouvementbreton, le « mal » est inséparable de l’État français. Ce dernier ne transformerait pas l’individu encitoyen, mais les Hommes en masse. Il ne transcenderait pas les différences dans un modèleunificateur, mais nierait les particularités qui font les Hommes et la société. Le raisonnement sedéveloppe à l’infini. Le mouvement breton conspue la République française et son autoritarismeniveleur et rejette l’ensemble des évolutions politiques, forcément réalisées aux dépens desintérêts bretons... Le particularisme breton doit distinguer une situation propre à la région, à laquelle ne peutrépondre la politique centralisatrice de l’État français. Ainsi, seule une politique prenant encompte les spécificités locales pourrait sortir la Bretagne de la crise. Ici, au mot « républicain »,on entend « jacobin », et pour « État », on comprend « Paris »... L’autonomisme est la traduction politique d’une forme de résistance des régionspériphériques face au centralisme de l’État-nation, et exprime la volonté d’une sub-société, face àla communauté dont elle se sent différente. Son projet vise à réorganiser les pouvoirs de l’Étatdans un sens fédéral ou confédéral, avec une redistribution territoriale du pouvoir économique etpolitique. La Bretagne se considérant comme exploitée par le centralisme parisien, elle cloue aupilori un « jacobinisme esclavagiste » et accuse la France de pratiques « colonialistes ». Ladistinction est nette entre la Nation Française et la Nation Bretonne. La première est le fruit deplusieurs siècles de monarchie, puis de la Révolution de 1789 et de l’idéal philosophique né desLumières, l’autre se rapporte à la distinction ethnique de l’individu. La Nation française reposeavant tout sur la volonté de ses membres, sur leur désir et leur conscience de former unecommunauté politique. L’usage d’une langue commune est, dans ce cas, l’indice de l’unité dupeuple, assurant l’intégration nationale et définissant l’identité nationale. Elle permet sa fusionavec l’État. La légitimité du pouvoir tient à la souveraineté de la nation, c’est-à-dire au peuple.Elle est une et indivisible. A l’inverse, la Nation bretonne se détermine par une appartenance àune communauté linguistique distincte et déterminée par le droit du sang. Dans sa lutte contrel’État-nation, l’autonomisme érige la région en véritable nation et rejoint ainsi la conceptionallemande de la Kulturnation, conception romantique de la nation ethnique, communautaire, enopposition à la tradition politique française et l’idée nationale contractuelle, la nation descitoyens. Pourtant, en France, mais tout particulièrement en Bretagne dans les années 70, lephénomène autonomiste est tel qu’Alain Touraine lui confère le titre de « mouvement social ».L’idéologie ethnonationaliste part du principe que toute nation, selon elle entendue au senshistorique ou culturel, doit avoir son propre État indépendant. De son point de vue, l’autonomiede la Bretagne ne peut pas être une fin en soi, mais seulement une étape vers sa souverainetépleine et entière. Une volonté politique que l’Emsav considère légitimée aujourd’hui par l’Unioneuropéenne, selon une conception ethnique de celle-ci. ∗ Longtemps, la Bretagne est restée en marge de l’Europe. Elle s’ouvre aujourd’hui, dans lecadre du Grand Ouest, sur l’espace français. Elle est le lien privilégié du continent avec les îlesbritanniques et participe du développement d’un espace celtique appelé aujourd’hui« Eurorégion ». Dans la relation avec les autres pays celtiques, le mouvement breton, ou Emsav, cultiveles liens de solidarité. Le projet d’une fédération des pays celtiques offrirait un poids économiqueet politique déterminant à la Bretagne, ressourcée à ces racines ethniques. Celle-ci, dernière 42
  • 43. représentante continentale d’une civilisation martyre, en tirerait une immense fierté et un prestigeillimité. Dans la défaite militaire, dans ce repli régulier vers l’Ouest, les Celtes ont su conserverleur personnalité et les traits caractéristiques de leur civilisation. L’esprit de résistance oud’indépendance en est un des aspects. La société traditionnelle était marquée par de nombreuses croyances qui n’ont plus coursaujourd’hui. Cependant, l’inconscient collectif reste influencé par une Tradition lointaine, dontles résurgences ont, de tout temps, imprégné la civilisation chrétienne. Le monde contemporainconnaît à présent une période de doute et de scepticisme face à l’avenir, et offre aux croyancesancestrales ce renouveau tant attendu. Cette renaissance est un « signe du destin ». L’espoir quinourrit le mouvement breton se projette dans une dimension spirituelle assez délicate à saisir,comme nous avons pu le voir. Pour le mouvement breton, la politique a cela de commun avec la foi qu’elle relève d’unquestionnement, d’une remise en question. Comme un recueillement métaphysique sur lesorigines du monde, elle interpelle une dimension métapolitique de l’Homme dans sa quêted’avenir, dans une lecture eschatologique de sa condition économique et sociale. Toute fin relèved’un mystère et l’engagement d’une recherche, comme une quête profonde de sens. Dans unesociété en mouvement, l’histoire évolue dans une direction et vers un Idéal, que construisent lesacteurs même du destin. Comme un leitmotiv existentiel, la condition humaine passe par uneréponse du politique. La religion ne suffit plus pour rassurer une âme en proie au doute, quand lapolitique ne peut remplacer à elle seule l’angoisse du devenir de l’être. La Bretagne, terre demystères, est un sujet d’étude privilégié de la dimension spirituelle de la politique, où l’identité,la « quête existentielle », passe par une représentation sociale, politique. L’intérêt de l’étude de l’expression symbolique du mouvement tient à la recherche desens, à tout ce qui donne substance à une conception philosophique et politique d’une nation àcritère ethnique. Quel que soit le domaine abordé, son approche demeure subjective, porteused’une conception idéologisée de la Bretagne. Le symbolisme breton, celui qui cherche à créer unelangue mystérieuse et poétique, trouve sa meilleure tribune dans les domaines artistiques oùs’exprime en toute liberté et dans une réelle profusion créatrice un subjectivisme remplid’émotions. Il est d’ailleurs notable que le mouvement régionaliste breton soit né dans la période duRomantisme de la fin du XIXème siècle, marquée par une réaction contre les règles imposées parle classicisme français. L’origine même du romantisme est la subjectivité passionnée quienflammera l’ethnonationalisme breton. Le rôle essentiel que joue encore la culture trouve sesracines là, dans une exaltation de la nature en une fougue panthéiste, dans un retour aux sourceslégendaires des origines nationales, dans la redécouverte du passé et en particulier du Moyen-Âge, dans un goût nouveau pour le dépaysement marqué par les débuts de l’exotisme, dans tousces domaines où l’artiste, comme nous avons déjà pu le voir, peut donner libre cours à sesépanchements lyriques. Cette vague romantique qui marque la Bretagne submergera toutel’Europe et participera grandement à l’exaltation des nationalismes dont l’élan paroxystiqueplongera le continent dans de terribles conflits. Le régionalisme, que l’on hésite parfois à nommer ethnonationalisme par crainte de viveréaction, connut un essor dans l’entre-deux-guerres, mais la Collaboration avec le régime nazi, aunom du particularisme ethnique, remit en question son existence au lendemain de la DeuxièmeGuerre Mondiale, en jetant sur lui la suspicion. Sa compromission l’a condamné aux yeux dupeuple, les nationalistes prouvant alors que la « nation bretonne » primait sur la nation française,et que l’intérêt régional, même sous occupation militaire, dépassait l’idéal républicain. Le 43
  • 44. mouvement breton n’hésita donc pas à collaborer. Son image devint après cela désastreuse, et ilfaudra plus de vingt ans aux régionalistes pour retrouver un certain crédit. Ils bénéficieront d’uncontexte très opportun, d’une situation économique et sociologique sans précédent qui aboutiraaux bouleversements de mai 1968. Cette véritable révolution culturelle a des convergencesintellectuelles avec un élan régional nouveau, axé sur l’écologie. Animé d’un souffle libertaire, lemouvement autonomiste prend une autre allure et profite de la crise économique pour privilégierle développement local au cri de « vivre, travailler et décider au pays ». A défaut de l’adhésion dela population à ses thèses, il obtient au moins son attention et son écoute. C’est alors le début dela première vague celtique, à tendance pacifiste et écologique, celle qui verra l’éclosion d’AlanStivell et des leaders du mouvement culturel. 1968. Sous les pavés, la plage et… le breton. Le combat linguistique s’inscrivait alorsdans la remise en cause des valeurs. Les événements de mai ont eu une grande influence sur lemouvement breton. Ils intervenaient à une période où le marxisme jouissait encore d’un pouvoironirique et où la décolonisation marquait les consciences des jeunes générations. La comparaisonavec les Pays du Tiers-Monde fut à son tour récupérée. La musique traditionnelle est au cœur desmouvements sociaux. Les chanteurs deviennent « engagés ». Alan Stivell, Gilles Servat,Glenmor, etc., luttent contre l’assimilation et contre le centralisme. Les artistes expriment leursolidarité envers les ouvriers et les agriculteurs dans une « révolution intellectuelle » exaltant laculture bretonne, dont la défense devient une revendication majeure. Finalement, en 1977, l’un des dirigeants de l’UDB annonce comme une sentence : « Leséparatisme est un droit. Les Bretons sont un peuple, et le peuple breton a le droit auséparatisme. » Il tranche ainsi le débat en interdisant tout dialogue et avance l’autorité morale del’indépendance avec une telle évidence que toute politique contraire ne relèverait que del’autoritarisme. La lutte se précise et cède à un véritable combat que mène dans un premier tempsle FLB, puis l’ARB – des signatures, des sigles de reconnaissance de ceux, pour Jean Bothorel,qui agissent pour la cause bretonne en usant d’explosifs... -, en « éveilleurs de conscience ». Les« mercenaires » du mouvement se revendiquent « nationalistes » et révolutionnaires, et leuraction mènera à l’indépendance. Dès lors, les Bretons ne sont plus débretonnisés, mais aliénés, ilsne sont plus opprimés, mais exploités, ils ne luttent plus contre la domination française, maiscontre le capitalisme. Le combat n’est plus celui de la liberté, mais la lutte des classes... quandévidemment on ne milite plus pour l’indépendance mais pour la décolonisation : une évolutionsémantique qui laisse forcément sceptiques, voire pantois, les vieux militants de la causebretonne, comme Olier Mordrel, plus familiarisé avec les discours ethnonationalistes d’avant-guerre.1 Dans sa nouvelle évolution, le mouvement saisit très vite que la France, là non plus, ne lesuivrait pas. Il fallait donc parier sur la capacité des Bretons à s’organiser. Le projet devint confuset la période agitée par des vagues d’attentats. Les revendications semblaient totalementanarchiques et leurs auteurs incontrôlables. Le mouvement évolua de scission en nouvellesstructures, jusqu’à disparaître quasiment dans les années 80. L’histoire du mouvement demeured’une grande complexité idéologique. De l’autonomie administrative à l’indépendance, il y a desnuances assez importantes. Le jeu des alliances électorales depuis plus de trente ans en témoigne.A partir des années 70, l’union de la gauche incarnée par François Mitterrand devint le symbolede la désaliénation de la Bretagne. Tous les espoirs sombrèrent dès 1981, et la désillusion futamère.1 Mordrel s’en plaint dans La Voie Bretonne, dénonçant les dérives marxistes du mouvement. 44
  • 45. Le projet « nationaliste » prend aujourd’hui une forme plus précise. Les années 90, cellesde l’Union Européenne, sont celles du réveil des minorités qui voient en l’Europe des régions lapossibilité de briser le carcan des nations. Le renouveau culturel, lui, est favorisé par une vaguemédiatique sans précédent pour la Bretagne. La qualité de sa musique est un ambassadeurefficace pour affirmer une spécificité qui fait le bonheur du secteur touristique. La périodeactuelle voit l’explosion du mouvement culturel et l’affirmation d’une nouvelle formed’expression folklorique totalement décomplexée. De nouveaux costumes ou de nouveauxinstruments de musique s’inscrivent aussitôt dans le patrimoine breton. La jeunesse s’empareavec un réel enthousiasme de la particularité régionale et s’engage dans un processus de repli sursoi identitaire : « Tant que t’es Breton... ». Elle est influencée par un mouvement qui lui enseigneque toutes ses difficultés d’intégration sociale sont le fait de « Paris » et de la France. La capitaleest ainsi la cible d’une diatribe particulièrement violente. On déplore le départ vers cette citésymbole du centralisme de tant de compatriotes en quête de travail dans les années 60 et 70… L’après-guerre a vu la floraison de cercles celtiques et spécialement de groupes desonneurs. Ces cercles ont un projet surtout éducatif et aspirent à former la jeune génération dumouvement breton. Ils ont pour origine la Bodadeg Ar Sonerien (Association des sonneurs),fondée en 1943 par Polig Monjarret, premier sonneur du bagad du PNB pendant la guerre. Souscouverts de groupes culturels, l’objectif est bien la formation et l’action ethnonationaliste. Ceprincipe demeure le même aujourd’hui et, si l’apprentissage de la langue est la principale activité,on y enseigne, en plus des danses et traditions, une véritable « citoyenneté bretonne » ; on tented’y éveiller une « conscience nationale bretonne » dans ces écoles « de civisme breton. » Lesmembres de ces cercles forment une élite du « peuple breton » auxquels on inculque uneconscience politique digne de la future société à venir, un moyen simple d’inoculer à la jeunessele « virus nationaliste ». L’Emsav, d’après Ronan Le Coadic, est difficile à cerner : « Il est avant tout composéd’individus passionnés, mais aussi de quelques noyaux durs tels qu’organisations culturelles, petits partis politiques,journaux, etc., autour desquels gravitent des sympathisants. Il ne présente pas de réelle homogénéité politique, nisociale. Il paraît toutefois être surtout composé de professions intermédiaires et de professions intellectuellessupérieures, en particulier des enseignants […] Ce milieu fluide […] semble surtout relever de la gauche laïque.L’UDB a d’ailleurs largement contribué à cet ancrage à gauche, qui est un phénomène récent. » Un ancrage àgauche, certes, dans son expression intellectuelle. Néanmoins, l’Emsav est aussi un mouvementqui regroupe toutes sortes de marginaux. Leur engagement, sincère, dévoile une motivation unpeu ambiguë, moins marquée idéologiquement, moins réfléchie... Par contre, leur haine de laFrance ne fait aucun doute : dans le moindre entretien, Paris reste la source de tous les problèmesde la Bretagne. Le mouvement breton rassemble donc aussi des exclus, des provocateurs, etc. Etcela se sait, même Xavier Grall : « il y a présentement dans cette troupe d’imbuvables braillards, des zozosridicules, des godelureaux, des profiteurs, des voleurs, des larrons, des imbéciles, des musiciens de casseroles, desschizophrènes celtomaniaques, des follettes du chouchen, des dingos du biniou, des arnachos de bazar, des faschosde zinc, des curetons béats, des Instits sentencieux, des snobs engiletés, des poètes fadasses, et pour tout dire desnigauds, des salauds et des imposteurs, l’éternelle trinité de la comédie humaine… Mais c’est l’écume des jours,mais ce sont les choses de la vie. Il ne faut pas s’attarder aux agités mais contempler ce qui les agite. » Unecontemplation toute subjective... Au-delà de l’expression de cette marginalité, propre aux extrémistes, l’émergence desforces politiques régionales plus ou moins modérées est d’abord le fait d’associations etd’organisations visant à exercer une véritable pression sur les partis politiques locaux. C’est ceque l’on appelle le lobbying. Il a, en Bretagne, un pouvoir immense et contrôle de plus en plus lasphère politique par le jeu des alliances et le chantage opéré par le mouvement, lors des différentsscrutins. On monnaye cher des voix devenues nécessaires à une élection. 45
  • 46. Le clivage entre l’État et l’Église illustre la défense des intérêts matériels et spirituels dela très forte communauté catholique. Il se matérialise par un important réseau scolaireconfessionnel. Politiquement, il se traduit par une forte présence du parti centriste, ancien partichrétien démocrate, lui-même issu du MRP, Mouvement des Républicains Populaires.Aujourd’hui intégré à l’UDF, voire à l’UMP, il explique les liens étroits établis entre ce parti etcertains membres du mouvement autonomiste. L’ethnonationalisme breton s’inspire du nationalisme de Barrès, il prend conscience dupoids que représente le passé sur le présent et célèbre comme repères existentiels de tout individula famille, l’ethnie, la nation. Le pays natal, la tradition et la communauté ethnique deviennentdes guides spirituels. La « nation » bretonne devient une valeur suprême, tous les problèmespolitiques sont envisagés en fonction de l’indépendance et de la grandeur de la Bretagne. Selon Marcel Texier, lorsque l’on a déjà été confronté aux innombrables promesses del’État français - un rideau de fumée pour dissimuler implacablement l’ethnocide breton - onn’hésite plus entre régionalisation, autonomie et fédéralisme. Il ne reste qu’une option possible,claire et sans ambiguïté, « c’est l’indépendance pure et simple ». Une solution qui permettra detisser de nouveaux liens entre la France et la Bretagne, un contexte où « la double nationalité desBritto-Français ou Franco-Bretons (il y en aura, bien sûr, et c’est tant mieux !) ne posera pas plusde problèmes que les autres appartenances, devenues particulièrement nombreuses en Europe ».Il importe plus que tout, maintenant, d’entrer en résistance... * Il est intéressant de constater l’effort de nombreux régionalistes pour camoufler leurdiscours sous un label de gauche.1 En quoi un raisonnement identitaire serait-il plus humaniste etsolidaire lorsqu’il est prononcé par un Breton ? En réalité, le régionalisme se situe dans le champpolitique du fédéralisme, en opposition aux partisans de la souveraineté des États-nations. Audébat gauche/droite se substitue aujourd’hui ce nouveau clivage. Cette dichotomie bouleverse lechamp doctrinal. La construction européenne entraîne une perte d’autonomie politique desnations, instaurant une polémique sur la place des institutions et le lieu réel dans lequel se situe ledébat démocratique. Se définir comme régionaliste breton de gauche n’a guère d’intérêt endehors des alliances politiques. Cela permet surtout d’effacer l’image négative d’un mouvementcollaborationniste des thèses nazies. Le problème des clivages traditionnels est de savoir où sesitue aujourd’hui le débat idéologique. Il est ainsi extrêmement délicat de comprendre les liens politiques qui unissent lemouvement breton et les partis politiques traditionnels. Il est peu aisé de rendre compte del’évolution idéologique de mouvements qui se disent avant tout contestataires ourévolutionnaires. Le bilan du mouvement breton au cours des dernières décennies est pour lemoins contrasté. Ses actions sont plutôt sporadiques et improvisées. Il ne se dégage pas vraimentde stratégie. Le manque de communication est criant. Les partis bretons sont en marge de la1 C’est après la sortie du livre de Morvan Lebesque que le mouvement évolue vers la gauche. Voici ce qu’en ditMordrel en 1975 : « Il est le grand responsable d’une réhabilitation équivoque du nationalisme breton. […] on a vupeu après, lancer le mot d’ordre de combattre, en premier lieu, non pas le maître de Paris, quelle que soit sa couleurpolitique, mais le secteur du mouvement resté dans la tradition nationaliste, baptisé pour la circonstance « droitebretonne », voire « extrême droite ». L’anathème est si ressenti aujourd’hui que nous voyons les milieux de l’Emsavqu’il stigmatise, s’employer à qui mieux mieux à démontrer qu’eux aussi sont « de gauche ». Le spectacle est à lafois comique et pitoyable. A l’hypocrisie on répond par l’hypocrisie, à l’imposture par l’imposture, dans uneburlesque émulation. » MORDREL Olier, La voie bretonne, Éditions Nature et Bretagne, Quimper, 1975, pp.28-29. 46
  • 47. population qui se retrouve majoritairement dans la Social Démocratie. Le mouvement bretonexprime des souhaits mais n’a pas de pensée politique rationnelle et structurée. Les partis restentgroupusculaires, et n’existent que par l’abondance de leurs communiqués. Les associations ont enrevanche un certain succès, fort d’un militantisme actif, néanmoins insuffisant pour infléchir ledestin de la région. Les mouvements culturels et économiques, plus en retrait politiquement, onten revanche obtenu de meilleurs résultats et parfois des avancées notables. Mais il ne faut pasoublier pour autant que les individus qui composent le mouvement politique et ceux quistructurent le mouvement culturel sont assez souvent les mêmes !Les théoriciens radicaux de l’ethnodifférentialisme En remuant le passé, en brandissant l’esprit celte comme parangon des vertus oubliées, lesautonomistes bretons rejettent la Nation Française et le projet républicain. Les partisans del’enracinement renient l’idéal républicain au profit d’un « nationalisme » identitaire. La logiquede la nation est fondamentalement politique : elle vise à dépasser les oppositions existant entreses membres en instaurant un ordre social leur étant commun, en forgeant une seule et uniqueidentité au sein de laquelle toutes les autres pourront se fondre, et en laquelle chaque citoyenpourra se reconnaître et s’identifier. Malgré cela, les autonomistes bretons se sentent floués, voireoppressés par un système niveleur qui nierait leur particularisme. A leur tour, ils accusent de« nationalistes » les visées républicaines. La citoyenneté française étant le contraire d’uneidentification ethnique de l’individu, ils lui reprochent de nier par définition la reconnaissance dupeuple breton en tant que communauté ethnique. La nation bretonne est invoquée par des individus se définissant eux-mêmes commenationalistes. Ils se réfèrent à une « vérité » historique. Mais une autre option stipule une origineethnique de la nation bretonne. La référence à une mémoire commune, à la volonté de forger undestin, entraîne certaines dérives idéologiques qu’il importe de ne pas négliger. Le plus grandthéoricien et apologiste de la définition raciale de la nation bretonne est Olivier Mordrelle, ditOlier Mordrel. Dans un article consacré au thème du « peuple-famille », il démontre le caractèrenécessairement racial de l’appartenance bretonne et insiste sur les qualités d’une prétendue racebretonne : « Il semble donc bien que notre nationalité bretonne soit inconcevable sans le lien biologique. N’est-ilpas difficile au premier d’entre nous de se représenter comme un compatriote un homme, quels que soient sanaissance, ses mérites, sa résidence, ses liens de famille, s’il ne peut justifier au moins d’un ascendant breton ?L’idée de communauté de sang est donc à la base de la Bretagne. On ne peut pas devenir Breton par adhésion à uneculture qui commence. On le devient par une lente initiation à une manière d’être humaine, à la conditionindispensable que le sang parle. Est Français qui veut, est Breton qui peut. » Pour d’autres, selon MichelNicolas, il y aurait lieu de parler non de « nation bretonne », mais de « peuple breton » : « Au termed’une certaine dynamique, celui-ci pourrait connaître une novation et se transmuer en nation. Le peuple breton neserait pas autre chose, en définitive, qu’une nation en devenir. » Le mouvement breton se donne commeobjectif l’accès à l’indépendance au nom d’une « nation bretonne » : « L’existence postulée de lanation est invoquée par les milieux se définissant eux-mêmes comme nationalistes. L’argument se trouve, la plupartdu temps, avancé de façon empirique sans qu’une justification théorique soit jugée indispensable. La conduite la plusfréquemment adoptée revient à traiter la nation comme une vérité d’évidence fondée sur l’histoire. » Celle-ciforge le destin commun de la population nationale ou peuple breton. Il s’agit d’une communautéethnique homogène qui se distingue du peuple français par une histoire particulière liée à unterritoire bien distinct, et par une langue qui lui est propre, ainsi que nous l’avons vu dans la 47
  • 48. première partie. La dimension ethnique prime désormais. Mais quels critères faut-il retenir ?Pierre Lance propose en 1969 dans La Bretagne Réelle cette définition de l’ethnie : « 1) Unemorphologie d’origine biologique ; 2) une psychologie d’origine socio-biologique ; 3) une cultureet un mode d’expression nés de cette psychologie et qui tendent à la perpétuer tout en favorisantson évolution. » Afin de défendre la race, on recommande la « maternité volontaire » et unepolitique de la famille car « un Breton de moins, c’est un peu de la nation qui disparaît, ou qui estremplacé et dénaturé1 ». La revue La Bretagne Réelle, pour entretenir « la race bretonne »,préconise d’« encourager les mariages entre Bretons, assimiler les non-Bretons vivant enBretagne, susceptibles de devenir plus Bretons que les Bretons eux-mêmes » et d’instituer « unclub matrimonial interceltique2. » Au-delà de ces divagations biologiques, le racisme prétend par ailleurs se réclamer d’unephilosophie politique : « Le racialisme est la réaction fondamentale de résistance aux idéologiescontre-nature qui régissent le monde moderne. On peut dire qu’il est à lui seul une expressionpolitique totale : il représente la lutte universelle du personnalisme national, ethnique, individuelcontre le nivellement, le robotisme et toutes les formes d’aliénation... Comme tel, le racialismeest en opposition au mondialisme uniformisant3 ». La conservation de la « race celte » estindissociable de la défense de l’Occident blanc, sans négliger pour autant les menaces quecontinue à faire peser sur lui l’incontournable « juiverie crypto-marxiste4 », en 1965 ! Enfin, leracisme breton se propose de donner aux Bretons la « conscience de leur valeur et la fierté de leurrace5. » Nous avons voulu noter ces extraits afin de montrer ce que furent les bases racialisantesdu mouvement breton. La lecture de l’essai de Michel Nicolas sur le Séparatisme en Bretagne està ce titre renversante. Nous aurions pu penser que tout ceci relevait du passé. Il n’en est rien,malheureusement. Certains mouvements politiques contemporains ne cachent pas leur vision racialisante dela Bretagne, même si, pour éviter d’être condamnés par la « justice coloniale française », ilsmodèrent quelque peu leurs propos, en comparaison de leurs « illustres » prédécesseurs ;néanmoins, les dérives racistes affleurent... Aujourd’hui, le mouvement évite de parler de « race ». Le thème raciste se confineexclusivement aux identitaires les plus radicaux. On peut cependant observer une gêne évidentedès lors que l’on pose la question de l’identité bretonne et des individus qu’elle concerne. Ildemeure bien difficile de ne pas mentionner des critères génétiques et sanguins. A la question« qui est breton ? », Xavier Guillemot, responsable du mouvement Bretagne nouvelle,régionaliste d’extrême droite qui entend se démarquer des « utopistes » d’Emgann ainsi que del’UDB trop « inféodée au Parti socialiste », répond en 2000 : « Les Bretons sont ceux qui ont dusang breton. » Pour faire bonne figure, il ajoute tout de même que sont « Bretons également lesgens qui sont installés depuis de longues années en Bretagne. » Mais il précise aussitôt que« pour autant la "bretonnitude" ne peut pas être universellement étendue à quiconque la1 Avel Nord, supplément mensuel à la Revue de Ker-Vreizh, n°1, 1974.2 La Bretagne réelle, n°26, 15 mai 1955.3 LANCE P., in L’Hespéride, n°18, hiver 1970.4 La Bretagne réelle, n°24, 15 avril 1965.5 Ker Vreiz, n°1, 1946. En sommeil pendant quelques années, l’association Ker-Vreizh de Paris est réactivée enjuillet 1985 et adopte pour président d’honneur Olier Mordrel, qui décède en novembre de la même année. Cesdernières notes sont issues de NICOLAS Michel. 48
  • 49. demande.1 » Guillemot, par ailleurs Conseiller régional en 1998 dans la région Centre, sousl’étiquette Front National qu’il abandonne pour participer à la création du Mouvement NationalRépublicain de Bruno Mégret, fonde en septembre 2000 le Mouvement Régionaliste Breton(MRB), inspiré sans doute du Mouvement Régionaliste Alsacien, anciennement et à nouveauAlsace d’abord, lui aussi dirigé par d’anciens frontistes et radicalement ethnodifférentialiste.Bretagne Hebdo, un journal ethnonationaliste dit « de gauche », proche de Troadec, le maire deCarhaix, fera l’éloge de Guillemot peu avant les élections de mars 2004. Quand gauche et droitese retrouvent dans le radicalisme ethniciste... Dans un éditorial somme toute assez banal du magazine Armor, Yann Poilvet, sans quecela n’entraîne aucune critique, donnant son point de vue sur « le choc des civilisations », écritposément : « Autant la coopération est un stimulant, autant le mixage excessif déstabilise. Lapremière richesse de l’homme est sa personnalité. Le "melting-pot" la détruit en nivelant. Lerespect de chacun, c’est le respect de l’autre, mais aussi de la terre où il vit. Une terre, c’est aussiune civilisation2. » Même si ce texte n’est pas à proprement parlé raciste, il demeure tendancieux,et soulève quelques interrogations sur la capacité d’ouverture de son auteur et ses intentionsréelles lorsqu’il écrit ce texte. En effet, faut-il en conclure que la Bretagne, parce que bien« spécifique », doit se méfier de tout apport culturel allogène et défendre son identité ? Ce type derhétorique abonde dans la presse identitaire et l’on ne sait jamais s’il faut voir, dans lesvitupérations du mouvement breton, l’expression d’une pure bretonnité devenue outrancièrementethnodifférentialiste, ou la simple volonté d’affirmer une particularité menacée parl’uniformisation jacobine, habituelles litanies... Malgré les exemples de contemporanéité du racisme breton, on continue de taire lesdérives identitaires, on refuse la condamnation, voire on boycotte ceux qui osent lever le voile surces aspects de la politique en Bretagne. La meilleure illustration de ceci étant la manière dont futaccueilli l’ouvrage pourtant très éclairant de Françoise Morvan. Son objectif ne fut en aucun casde dévaloriser la culture bretonne, dont elle est d’ailleurs une éminente représentante, maisd’éveiller l’attention de tous sur les menaces qui pèsent dans l’évolution ethnicisante de l’Emsav.Bien sûr, il ne s’agit pas d’une généralité, et à aucun moment ceci n’est avancé comme postulat.On peut, certes, reconnaître le caractère subjectif du ton très ironique, engagé et polémique del’essai, conséquence évidente du traumatisme personnel de l’auteur, mais comment ne pascondamner virulemment les menaces physiques dont elle fut victime ? Les seuls moments où lesclasses politique et culturelle bretonnes montent au créneau pour dénoncer le radicalismeidéologique, c’est lorsqu’il s’agit de s’attaquer au Front national et à Jean-Marie Le Pen. Or, celane suffit pas. Ce n’est d’ailleurs en aucun cas le même type de discours. Le mouvement bretondans ses excès ne professe pas un national populisme, propre au leader frontiste, mais bien unerhétorique ethnique qui, en théorie, s’oppose au Front national défenseur de l’unité française.Certes d’une unité « de souche ». Condamner l’extrême droite, quand elle s’incarne seulement autravers de Le Pen, c’est ignorer complètement ce qu’est le contenu idéologique de l’ensemble desdroites radicales. Pour un peu, au regard de certains discours racistes, que l’on retrouve enBretagne, Le Pen serait presque un modéré. Pour reprendre un communiqué des Identitaires,« s’il faut reconnaître la légitimité du FN sur le créneau du combat souverainiste, nous regrettonsson archaïsme, notamment face aux défis de l’identité, de l’enracinement... L’enjeu en sera clair :imposer notre différence identitaire, sociale et européenne au sein du débat politique3. »1 Charlie Hebdo, édition du 25 octobre 2000.2 Armor, n°409, février 2004.3 Communiqué du 25 novembre 2002, sources : http://www.les-identitaires.com 49
  • 50. Ne pas admettre que le panceltisme que revendiquent certains groupuscules s’apparenteau pangermanisme dont on sait trop bien ce qu’il a pu produire, relève d’une grave erreur. Parceque le Front National avait diffusé une de ses chansons, la Blanche Hermine, lors d’un congrès, lebarde Gilles Servat, qui clame « Breton, ta Bretagne est riche, depuis cinq siècles on te pille1 », adécidé, en réaction, d’écrire un texte afin de dénoncer le détournement de ses paroles. Pourfustiger Jean-Marie Le Pen, voici, sous le titre « Touche pas à la Blanche Hermine », sesarguments : « C’est pas l’histoire bretonne qu’il a apprise en classe, c’est pas dans l’arméebretonne qu’il a fait ses classes, son château est près d’Paris et Vitrolles est loin d’ici ! Sur sonfront y a marqué Made in France ! Y a pas d’hermines sur son drapeau ! 2» Au fond, ce queServat reproche à Le Pen, ce n’est pas tant d’être d’extrême droite que de préférer la France à laBretagne. L’attitude de Servat est symptomatique de ce qui se passe dans le mouvement breton :on se fait un honneur de combattre l’extrême droite ; mais le contenu du discours est bien souventproche de celui de la droite radicale. Pour Jean Bothorel, l’ethnonationalisme breton est avant tout l’expression du désir que lesBretons ont d’exister pour ce qu’ils sont : « Plus que faire quelque chose, nous voulons êtrequelque chose. Cet acte de naissance est celui d’une conscience pure et réelle d’appartenir à unecommunauté humaine et culturelle spécifique : la Bretagne ». La « nationalité » bretonne s’ajouteà la citoyenneté française, et le breton devient la langue « nationale » quand le français n’est quela langue officielle. Si la France choisit la modernité, c’est forcément en déracinant le Bretonauthentique. Le « Breton de la région parisienne a tous les attributs du déraciné. » Il est unimmigré. Les rapports qu’il entretient avec les Français, d’autant plus s’ils sont Parisiens, ont toutdes « rapports colonisés-colonisateurs », qui « s’expriment aussi à travers une volonté marquéede différenciation : l’intégration n’est jamais parfaite, on se situe toujours "en-tant-que-breton" ».Cette spécification est d’ailleurs purement individuelle, nullement une notion de classe, mais parcontre « comme le Noir vivant en France, le Breton-individu a le sentiment d’appartenir à unerace "à part"3. » Bothorel, devenu par la suite journaliste à L’Expansion et au Figaro, écrivain etbiographe du milliardaire François Pinault, a tenu ces propos en 1968 à l’association Ker Vreizh,lieu de rencontre des ethnonationalistes bretons « émigrés » dans la région parisenne. Lorsqu’illes publie en 2001 dans un essai intitulé « un terroriste breton », il précise : « D’accord, c’estdaté. Aujourd’hui je dirais les choses autrement, mais je ne serais pas très loin de dire la mêmechose. » On est rassuré... Bothorel, c’est l’exemple typique d’une rhétorique faussementrassurante, qui voudrait que la Bretagne soit une culture à protéger, rien de plus. Quand unhomme est capable de poser des bombes, au nom de la « résistance » bretonne, ne peut-on pas,voire ne doit-on pas demeurer critique ou même sceptique à son égard ? Lorsque le mouvementbreton utilise la notion de « critère ethnique », c’est généralement pour faire référence àl’appartenance au groupe culturel celtique, ce qui revient à s’identifier à une race celte. S’il estpossible d’observer des types physiques suivant les pays ou les régions, suivant les climats, on nepeut cependant parler de race. De plus, aucun « travail anthropologique sérieux ne cerne avecprécision les origines raciales lointaines des Celtes4 », rendant plus qu’incertaine l’appartenanceethnique bretonne au groupe que forment ces « glorieux ancêtres ». Le plus étrange est le rôlefondamental que joue l’université dans la reconnaissance de la bretonnitude, en particulier le1 Citation reprise d’une chanson de Servat et qui figure sur un tract du Parti pour l’Organisation d’une BretagneLibre, mouvement proche du GRECE et de l’extrême droite.2 Sources : http://www.bretagnenet.com3 Pour les dernières citations, BOTHOREL Jean.4 Christian-J GUYONVAR’H et Françoise LE ROUX. 50
  • 51. centre d’études celtiques de Brest où l’on trouve nombre de travaux de réhabilitation d’ancienscollaborateurs du régime nazi, des essais de toutes sortes sur la celtitude, etc. Dans les couloirs del’université, dans les halls, dans les salles de cours même, on peut voir affichés des tractspolitiques ethnonationalistes, des slogans radicaux, des banderoles... les manifestations s’ypréparent ouvertement et les professeurs les encouragent. A une étudiante venue de Paris, sescamarades lui disent « gentiment » de retourner chez elle, sans que cela choque quiconque1... Anoter aussi que dans chaque espace de détente, se trouve un téléviseur, financé par TF1, c’estécrit dessus...« Pour une république européenne et régionaliste » 2 : de l’Europe des régions à l’Europe aux cent drapeaux Avec le processus de régionalisation, le mouvement breton voit enfin se dessiner sous sesyeux une perspective politique ouvrant la voie à plus d’autonomie régionale, légitimant toutes lesprises de position anti-étatique. Et ce cadre se développe sans pour autant jeter la moindresuspicion sur le discours régionaliste, bien au contraire. Né en réponse à la folie guerrière desnations du continent européen au XXème siècle, ce cadre institutionnel naissant n’est autre que laconstruction supra-nationale permettant un équilibre politique au-dessus des nations. Pour lemouvement, plus qu’une simple destinée pacifique, il s’agit d’une quasi révolution politique danslaquelle la liberté administrative de la Bretagne paraît accessible. C’est pour le mouvementbreton le pari européen. Les ethnonationalistes bretons rejettent aujourd’hui la République et les valeurs qu’ellereprésente et défend. Ils voient à présent dans la construction européenne le moyen de contournerle droit français et d’être reconnu comme une minorité. Ils espèrent obtenir la reconnaissance dupeuple breton, de la Nation bretonne, dans le cadre de l’Europe, d’une Europe fédérale ou d’uneEurope des régions. Un combat devenu quasi mythique. Depuis le milieu des années 1980, on assiste au renouveau de l’expression durégionalisme. Mais la politique française est aussi et surtout marquée par la montée en puissancede l’extrême droite. Dans certaines régions, telle l’Alsace, le lien est assez facile à faire : le partirégionaliste, le Mouvement Régionaliste Alsacien ou selon les élections Alsace d’abord, dirigépar un ancien frontiste, Robert Spieler, se réclame publiquement d’une pensée radicale. Lediscours tenu par le Front National à la fin des années 1990 contient quelques similitudesévidentes avec une rhétorique régionaliste. Si l’on prend le cas de l’Alsace, le vote franc de celle-ci en 1992 pour le traité deMaastricht, environ 75 % de oui exprimés, est souvent évoqué pour prévenir toute accusation derepli régional. Or, à chaque élection, l’Alsace demeure en tête des scores du parti de Jean-MarieLe Pen. Le sentiment européen n’est pas contradictoire avec l’affirmation identitaire, il soulèvemême une question essentielle de la construction de l’Union bien comprise du mouvementbreton : quel rôle y réserver aux États-nations et aux régions ? Une doctrine qui oppose les1 Enquête personnelle. Claire, étudiante parisienne, me confia son impression d’être considérée comme une étrangèredans son DEA à Brest, comme une étudiante Erasmus !2 Titre/slogan de Michel Balbot, Président de la Communauté des communes du Kreiz-Breizh et ancien Conseillerrégional, in Le journal des régionales, Bretagne Verte, Unie et Solidaire, numéro unique, 21-28 mars 2004. 51
  • 52. tenants d’une Europe des régions aux défenseurs d’un modèle confédéral d’États-nations s’estainsi développée depuis une vingtaine d’années. La volonté du mouvement breton de promouvoir l’Europe des régions semble motivée parun ressentiment à l’égard de la nation et inspirée par un modèle nationaliste que, paradoxalement,il dénonce. Les régionalistes ne tiennent pas compte des disparités locales. En effet, les régionsfrançaises, mais ceci est vrai dans d’autres nations européennes, présentent de profondesdifférences territoriales, culturelles ou politiques et surtout d’importantes inégalités économiques.Là où la République garantissait la solidarité entre régions, le mouvement breton ne se soucieguère de l’intérêt des autres, en dehors d’une fraternité de combat qui unit « les peuplesopprimés » que l’on trouve en Corse, au Pays Basque, en Savoie mais aussi au Pays de Galles, enCatalogne, etc. C’est le type de rhétorique individualiste que l’on retrouve dans le discours duMouvement Régionaliste Alsacien qui affirme que l’Alsace, région riche, ne doit plus « payerpour les autres ». Il en est de même en Bretagne où les habitants ne doivent plus « faire les fraisde l’agriculture intensive » imposée par l’État au profit des Français de l’intérieur, par exemple. Un transfert de souveraineté à l’échelle régionale garantit-il une réelle évolution dansl’expression de la démocratie ? Les citoyens se rapprocheront-ils véritablement du pouvoir ? Nefavorise-t-on pas le développement de baronnies locales ? En effet, la décentralisation peut êtreperçue comme l’occasion pour des notables locaux de réaffirmer un pouvoir autrefois battu enbrèche par l’État central. Pour le Bloc Identitaire, groupuscule de la droite extrême, il n’y a pas d’hésitation àavoir : « Pour faire échec au projet hégémonique des occidentalo-américains, il nous faudra, àterme, construire une puissance européenne autocentrée culturellement, économiquement etmilitairement d’une part, et, d’autre part, ré-enraciner les Européens dans la culture européennecommune et dans leurs cultures locales. » Si l’on ne trouve aucune remise en question de ladémocratie, il reste à méditer sur le sens de ce ré-enracinement... L’attachement à la culturelocale est en tout cas à l’origine d’un patriotisme bi-dimensionnel, qui s’élargit dans le cadre del’Europe : un patriotisme régional ou patriotisme charnel ; un patriotisme national ou patriotismepolitique ; auquel s’ajoute le patriotisme civilisationnel, pan-européen, « seul à même de fonderune indispensable Confédération Européenne. » Certains domaines relèvent en partie des compétences d’une région commel’aménagement du territoire, des transports et de l’écologie, ou le soutien à la culture locale, parexemple. C’est du reste ce qui est avancé dans le cadre de l’acte II de la décentralisation (l’acte Iétant les « Lois Defferre » de 1982-1983). Mais les citoyens ne semblent accorder à ceux-ciqu’une attention très superficielle, en témoignent les résultats des élections régionales de mars2004 où, loin d’obtenir le soutien des électeurs pour la politique de décentralisation, legouvernement fut au contraire lourdement sanctionné, transformant l’enjeu du scrutin en unréférendum sur l’action du Premier Ministre. L’Europe joue, nous l’avons déjà vu, un rôle essentiel dans le combat linguistique.L’action pilote de la Commission Européenne, les résolutions du Parlement européen et la Chartedu Conseil de l’Europe ont apporté aux langues moins répandues une reconnaissance et unelégitimité institutionnelle. * Pour Yann Fouéré, militant déterminé pour une Europe des régions, une Europe aux centdrapeaux dont il est l’un des concepteurs, la Bretagne est une des plus anciennes nations ducontinent, « créée il y a mille ans », et la préservation de sa « nationalité distincte » doit être une 52
  • 53. priorité dans le cadre de l’Union, où le risque serait de se résigner à n’être que de simplescitoyens français. L’action que doit mener farouchement le mouvement breton pour sauvegarderl’identité bretonne dans une Europe élargie doit consister au préalable à « se débarrasser desstructures liberticides de l’État français1. » Pour lui, la Bretagne peut entrer de plain-pied dans« l’Europe des Peuples et des Régions, qui se confondent l’une et l’autre de plus en plus. » C’estainsi et seulement que les Bretons pourront réaliser l’Europe aux Cent drapeaux. Ni trop petite nitrop grande, la Bretagne est « juste ce qu’il faut dans le concert des peuples et des nationseuropéennes qui continuent de bâtir l’Europe sous nos yeux. » La Bretagne aspire à son autonomie politique. Son objectif, et intérêt, maintenant, est dele faire reconnaître par des organismes au-dessus de l’État français, dans la mesure où ce dernierrestera bloqué sur ses positions. Le grand enjeu du mouvement breton est donc l’Europe, maisdans une conception de celle-ci qui lui soit particulièrement favorable. Comme Joseph Le Bihanl’annonce dans Armor Magazine : « L’Europe nous sauvera. Toutes les formes hiérarchisées desÉtats vont voler en éclats. » Pour ancrer un peu plus le combat dans une indéniable vérité, lemouvement recourt à toute référence culturelle inscrivant la Bretagne dans une perspectivesupérieure qui ne soit pas française, celte par exemple, en la dégageant toujours d’une autreperspective plus vaste, encore l’Europe. Dans la perspective de l’Union européenne, la perte de la référence nationale a engendréun retour identitaire régional. Le mouvement breton s’inscrit désormais dans un système de replidéfensif que doit lui assurer l’Europe dont le « besoin » n’est qu’un « besoin de recouvrer sespropres traditions, dignité et particularités2. » Le mouvement breton affirme de plus en plus saconscience européenne, et s’engage à bâtir une unité européenne qui consacrerait lareconnaissance de la Bretagne en nation du continent. La meilleure solution pour le mouvement breton serait donc maintenant le triomphe dufédéralisme, émanation du sacré des peuples, qui permettrait la mise en place de l’Europe desrégions, ou encore de l’Europe des ethnies. Comme le déclare Jean–Guy Talamoni,ethnonationaliste corse, dans l’émission grand public Tout le monde en parle, de ThierryArdisson, « l’Europe, c’est notre voie vers l’indépendance3. » Yann Fouéré, ancien collabo, est considéré par le mouvement comme l’« un des penseursles plus reconnus de Bretagne ». Docteur en droit, licencié ès-lettres, diplômé des sciencespolitiques, ancien secrétaire général du Comité consultatif de Bretagne, ancien chef d’entrepriseet journaliste, militant breton et militant européen, président d’honneur du POBL (Pourl’organisation de la Bretagne libre), il est l’auteur de plusieurs ouvrages, en particulier du « livreculte qui transcende les générations » : L’Europe aux cent drapeaux4. Paru en 1968, cet essaimarque des générations entières de militants, « en Bretagne comme dans toute l’Europe ». LeMouvement National Républicain de Bruno Mégret, parti dissident du Front National, en est unhéritier. La « troisième Europe » qu’appelle de ses vœux Yann Fouéré, verrait bientôt le jour,puisque « de plus en plus dans les faits, l’Europe des Peuples se rapproche de l’Europe des1 Pour les dernières citations, FOUÉRÉ Yann, Europe ! Nationalité bretonne… citoyen français ?, Lettre ouverte auxFrançais et aux Bretons, Éditions Celtics Chadenn, Londres, 2002, présentation de l’éditeur.2 Manifeste de lIdentité Européenne, sources : http://www.identitaeuropea.org3 Jusqu’en 2004, Talamoni était président de la commission des affaires européennes de l’Assemblée de Corse...4 FOUÉRÉ Yann, L’Europe aux cent drapeaux, aux éditions Presses d’Europe pour la première édition, collectionRéalité du présent, en 1968, réédité par l’Institut Européen des hautes Études Internationales de Nice pour laseconde, et enfin les éditions Celtics Chadenn, Binic-Londres, 2004. 53
  • 54. Régions. » Dans un entretien accordé au MRB, Fouéré conclut en ces mots : « L’Europe doitrester fidèle à la devise qu’elle a faite sienne et qui est de réaliser l’unité dans la diversité. On nepourra autrement bâtir l’Europe aux cent drapeaux. L’Europe sera fédérale ou ne sera pas... » ∗ Avec Breiz Europe, nous avons vu qu’il existait un lobby agricole breton au Parlementeuropéen. Le lobbying possède une dimension quasi-institutionnelle dans le processusdécisionnel européen. Ce phénomène repose sur des usages informels, des pratiques, des réseauxd’influence et une logique, toute anglosaxonne, dont la connaissance est essentielle pour tousceux qui ont en charge les dossiers européens. Les acteurs du lobbying peuvent être des ONG,des institutionnels, des associations, des entreprises privées, etc. Les actions sont cependantgénéralement engagées par des lobbies professionnels (Tabac, armement, etc.), ou par desgroupes de pression menés par des industriels. Les identitaires français et européens ont biencompris cela et ont décidé, devant « l’urgence et la nécessité », de développer un véritable groupede pression identitaire, « un groupe de pression ethnique ». Il importe aux identitaires de créerdes réseaux à l’échelle européenne, afin de pouvoir agir le plus efficacement possible. Il existe,aux côtés des militants qui s’affichent publiquement, « une armée de l’ombre », constituée« d’agents dormants prêts à activer leurs propres réseaux le moment venu ». On trouve cité dansun article intitulé Perspective pour le mouvement national et identitaire1, un relais « efficace etsans œillères » auprès « des régionalistes bretons ». Consolider le réseau et tisser de nouveauxliens au sein de la société pour « faire entendre la voix des Français et des Européens de souche »est devenu un objectif prioritaire pour la mise en place d’un véritable groupe de pressionidentitaire. L’enjeu du combat politique se situe de plus en plus pour les identitaires au niveaueuropéen, quels que soient les résultats obtenus jusqu’à présent. Or, la construction européenne ne correspond guère à l’« Europe ethnique » de l’extrêmedroite, dont les ramifications politiques à l’échelle continentale, bien que réelles, demeurentmicroscopiques et ne sont en aucun cas en mesure de déstabiliser l’ordre politique qui œuvre à laconstruction de l’Europe. Des liens se créent cependant, et, petit à petit, l’objectif est de créer unfutur courant ethniciste. Il y a de cela quelques années, le Groupement Union Défense (GUD), proche alorsd’Unité Radicale aujourd’hui dissoute au profit du Bloc identitaire, diffusait de la propagande enbreton. Ainsi « Europa, yaouankiz, dispac’h » n’était que la tranposition du slogan néo-fasciste« Europe, Jeunesse, Révolution ». Pour les militants de la Coordination Bretagne Indépendanteet Libertaire, c’est le peu d’intérêt porté aux questions identitaires par une partie des militantsdits « révolutionnaires » qui a tendance a laisser le champ libre à l’extrême droite. Toute critiquedes dérives identitaires est dès lors jugée « complice » de celle-ci. Au lendemain des attentats de Londres, le Bloc Identiaire déclare dans un communiquéqu’il « combat la république antiraciste qui impose aux Européens des lois et des décisions dontils veulent de moins en moins. » Il dénonce, en parlant de l’Islam, cette « irruption sur notrecontinent d’une puissance animée d’un esprit de conquête et d’asservissement ». Si « l’Islam estfort », c’est parce que les gouvernements ont tout fait, selon le Bloc Identitaire, pour « affaiblirdans l’esprit des Français le sentiment d’appartenance à une communauté blanche, plongeant sesracines religieuses dans l’histoire chrétienne, s’appuyant sur le socle culturel de 10 000 ans decivilisation européenne. » Les dirigeants français qui se sont succédés ces dernières décennies ont1 Sources : http://www.les-identitaires.com 54
  • 55. « mis en place une propagande unique dans l’histoire de l’humanité qui crée ce sentimentpermanent de culpabilité, cette haine de son identité que l’on nomme l’ethnomasochisme1. » Le mouvement identitaire affiche ses idéaux : « l’identité européenne, la solidaritéethnique, l’enracinement dans nos patries charnelles, la fraternité sociale, la sauvegarde de notrepatrimoine2 ». Des idéaux auxquels pourraient sans hésitation souscrire une large partie dumouvement breton. Nous pouvons donc prendre le risque de parler au minimum de proximitéidéologique... Le racisme en moins, me répondra-t-on. * Le Front National a bien saisi l’importance de la notion d’« enracinement », dans laperspective de la construction européenne et de l’évolution de la politique contemporaine. PourBruno Gollnisch, « de plus en plus, la politique sera identitaire. » Mais c’est encore du côté de ladroite extrême ethnodifférentialiste qu’il faut chercher une exploitation de l’idée européenne,mâtinée de communautarisme et bien enracinée... : convaincue de la nécessité d’unir dans lemême engagement les identitaires de toute l’Europe, l’association Terre et Peuple présidée parPierre Vial, qui se situe à la droite du MNR de Bruno Mégret sur l’échiquier politique français, etdont « le rayonnement déborde le seul cadre français », demeure « le nécessaire liencommunautaire, la nécessaire ouverture sur l’Europe enracinée3. » Pour sa septième table ronde,le 7 octobre 2001, Terre et Peuple intitulait ce rendez-vous « Europe, notre grande patrie ». La démarche du Bloc Identitaire, censée s’inscrire dans la durée, doit servir un uniqueobjectif avoué : renforcer « une communauté soudée autour du sentiment de solidarité ethnique »,en brandissant, face au « mythe de l’Égalité », l’« étendard de l’Identité ». L’extrême droiteradicalement ethnodifférentialiste construit son discours sur l’Identité, notion qui, a petit à petit,dans un glissement sémantique, remplacé celle de « race ». De son côté, le mouvement bretondéveloppe toute une rhétorique plus ou moins intellectualisée autour de cette même notiond’Identité. Si les liens entre ces deux « engagements » politiques demeurent délicats à prouver, siles militants bretons se déclarent de « gauche », voire « d’extrême gauche », il n’en demeure pasmoins que l’attribut identitaire les rapproche irrémédiablement, d’où des similitudes troublantesdans les discours et une dérive identitaire facilement observable, soulevant passions etpolémiques en Bretagne. La celtitude est évidemment l’élément clef d’un rapprochement idéologique à l’extrêmedroite, lorsque celle-ci s’apparente à un discours racial exaltant les vertus d’une origine ethniquepure, dont la défense conduit immanquablement, tôt ou tard, à la haine de l’autre, celui quin’appartient pas à la communauté, au peuple, à l’ethnie... l’étranger. A clamer son particularisme avec véhémence, à revendiquer sans cesse sa différence et àdéterminer la nation bretonne en fonction d’une terre et d’une culture, une partie du mouvementbreton reprend une rhétorique classique de la droite radicale. Quelle que soit la manièred’édulcorer le discours, il n’en demeure pas moins le même que celui de Breiz Atao, dont « lerêve fou4 », fou au sens romantique et nostalgique du terme, pour Ronan Caerleon, a conduit laBretagne dans ses pires retranchements. *1 Communiqué du Bloc Identitaire, le 8 juillet 2005. Sources : http://www.bloc-identitaire.com2 Perspective pour le mouvement national et identitaire. Sources : http://www.les-identiaires.com3 GUILLEMOT Xavier, sources : http//www.les-identitaires.com4 CARLEON Ronan, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Éditions Nature et Bretagne, Quimper, 1974. 55
  • 56. On avance couramment en Bretagne que la population craint très majoritairementl’extrémisme, refuse et condamne la violence et redoute l’enfermement. La faiblesse des résultatsélectoraux des divers mouvements autonomistes ne doit pas cacher cependant une évidenteévolution des mentalités. La Bretagne s’enorgueillit des faibles scores du Front national. Nous avons vu néanmoinsqu’un réel fond idéologique de nature à alimenter ce vote existe en Bretagne, et que le repli surelle-même serait un terreau parfait pour certaines dérives « identitaires ». Les études de PascalPerrineau ont montré une corrélation entre le vote FN et le taux d’immigration. Dans son analysede la géographie d’une implantation électorale, il affirme que le « lepénisme » a prospéré dans« la France des grandes métropoles urbaines, ayant accueilli les principaux flux d’immigration etayant été confrontée de plein fouet à la montée de l’insécurité. » Ce n’est pas le cas de laBretagne dont la situation globale, le caractère rural, la qualité de vie et l’absence de pôles péri-urbains la préservent encore du contexte sociologique propice au Front National. La part de lapopulation immigrée est très réduite : on compte au recensement de 1999, 46 267 immigrés, soit2 % de la population en Ille-et-villaine, 1,5 % dans le Finistère et 1,4 % dans le Morbihan et lesCôtes-d’Armor. A elle seule, l’aire urbaine de Rennes concentre 30 % de cette population qui estd’ailleurs la plus touchée par le chômage avec un taux plus de deux fois supérieur à la moyennerégionale (en 2004, le chiffre est quasiment identique, 46 300, dont 10,5 % de Britanniques). Lesvaleurs traditionnelles sont très prégnantes en Bretagne et assurent une certaine cohésion socialequi semble liée à un réel fond catholique. Le faible vote du FN ne permet en aucun cas d’affirmerque le parti de Jean-Marie Le Pen ne trouvera jamais le moindre écho dans cette région. Rien nepermet de conclure à l’absence de motivation idéologique pour l’extrême droite. Accuser le mouvement breton d’être raciste serait évidemment factice, voire provocateur.Néanmoins, affirmer qu’une partie de celui-ci fait preuve d’intolérance et adopte une attituded’exclusion ne paraît pas intolérable. Lors de mes différents entretiens, et ce durant plusieursannées, j’ai constaté l’autorité idéologique qui souvent régnait, et l’obstination argumentative quiparfois prenait une teinte radicale. Un autre fait marquant fut la nécessité récurrente d’affirmerque « l’on n’est pas d’extrême droite », comme si l’on pouvait en douter. Le mouvement bretonse vante d’agir dans la région où le Front national fait son plus petit score, ce qui serait unepreuve évidente d’un rejet culturel de celui-ci. Les origines bretonnes de Jean-Marie Le Penparaissent bien embarrassantes. Le leader du parti d’extrême droite a fait ses études à Vannes, etlorsque l’on enquête sur place, on finit par croire que la ville entière fut scolarisée avec lui (celuiqui s’appelait alors Jean Le Pen), tant les anecdotes sur son passé abondent. Cette remarque estdélibérément exagérée, mais elle traduit néanmoins l’importance de Le Pen dans l’inconscientcollectif. Au-delà des résultats électoraux, il suffit d’observer la mentalité populaire pouréventuellement suggérer une autre façon d’analyser l’expression politique régionale. La manièredont, régulièrement, on ostracise le nouvel arrivé en provenance de Paris ou d’ailleurs ne laisseguère présager de résultats optimistes quant à la capacité d’intégration de la population locale.J’ai pu rencontrer des personnes ayant décidé de retourner dans leur région d’origine, en Alsaceet Ile de France, après quelques années de tentative d’implantation professionnelle en Bretagne,dans les environs de Quimper. Tous témoignent de leur immense déception quant à l’attitude dela population locale, par laquelle ils ne furent jamais totalement reconnus. Le comble futl’exemple d’un couple d’origine strasbourgeoise qui « fuyait » l’Alsace pour des raisonspolitiques, tout simplement la honte de vivre dans une région où le FN obtenait près du quart dessuffrages exprimés lors des différents scrutins. Il est étonnant de voir qu’aucune étude n’a été 56
  • 57. menée sur cet aspect de la Bretagne, comme si la question était taboue. La presse en général et lesguides touristiques célèbrent plutôt l’excellent accueil local en brandissant le score du FN commegage de sa capacité d’ouverture1. Il serait totalement aléatoire de partir des anecdotes précédentes pour arriver à la moindreconclusion quant à l’influence de l’extrême droite, réelle ou non, en Bretagne. Par contre, il estpossible d’appliquer certains raisonnements et conclusions à l’étude du mouvement breton, quitendraient à prouver une présence plus ou moins nette de références à une partie de l’extrêmedroite française et européenne qui ne manque pas d’influencer, elle, certains groupusculesethnonationalistes bretons. Et pour eux, comme le dit Mordrel, il suffit que « demain le vent tourne » et ils cesseront« d’un seul coup d’être des "facho-nazi-racistes" pour être salués comme de valeureuxcombattants de la liberté »... Je viens de tenter de cerner les liens qui existent entre les discours ethnodifférentialistesdu mouvement breton et ceux d’une extrême-droite affichant clairement ses positionsidéologiques. Sans faire l’amalgame entre extrémisme politique et mouvement breton, il importenéanmoins de relever certaines similitudes et d’entrevoir les risques d’évolution vers unphénomène de radicalisation du discours. Un danger que j’ai pu observer sur le terrain et qui n’estpas pour rien dans mon désir de rédiger cet essai. Bien des propos entendus ou des phrases lueslaissent entrevoir une réactivation certaine de l’exaltation de l’identité, du particularisme, de la« différence », par rejet avant tout de l’Autre. Ce qui s’apparente assurément à un néo-racisme.1 Il ne s’agit ici que de formuler quelques remarques un tant soit peu « politiquement incorrectes », afin de modérercette image d’Épinal d’une région idyllique ou la population, telles les Vahinés peintes par un Gauguin amoureuxdes îles polynésiennes et de la Bretagne, accueillerait à bras ouverts tout étranger. Je pourrais, à titre personnel,témoigner de bien des exemples d’intolérance, observée à plusieurs reprises durant des années de pratique dumouvement breton dans son ensemble. Mais mon objectif n’est pas de procéder à cette analyse, il me semblait justeimportant d’en tenir compte et de l’aborder brièvement. 57
  • 58. Chapitre 3 : « C’est ici que commence l’Europe... » En parlant de la Bretagne, sa région, Xavier Grall écrit que « c’est ici que commencel’Europe. » Cette affirmation toute simple, révélant une conception assez ethnocentrique duterritoire, permet de situer le contexte général d’émergence de la construction européenne dans lapolitique locale. L’entité supranationale émerge et est érigée chaque fois en opposition au modèlenational, comme une alternative émancipatrice de celui-ci. Si l’on renie sa francité, on revendiquetoute appartenance culturelle supérieure. On proclame sa foi occidentale et son identitéeuropéenne : « Breton et Européen. Européen puisque Breton. », écrit encore Grall, qui, dans unlyrisme libertaire, déclare que « L’Europe est une bonne cantatrice, elle aime les chœurs àplusieurs voix. De la Catalogne jusqu’à l’Ecosse, elle redécouvre ce profond besoind’humanisation qui ne peut déboucher que sur une redistribution des cartes, le respect desautonomies culturelles et politiques. Nous revenons au temps des racines. Europa ! [...] L’Europeest d’abord cette marche musicale et maritime, et la Bretagne est sa fille celtique dans les pluieset les songes, sur ses rocs, sur les navires qui croisent à la surface des eaux. » Les Bretonss’intéressent à l’Europe : cela « témoigne d’une volonté d’être maître de son destin », préciseRonan Le Coadic... La régionalisation est, selon Béatrice Giblin1, la meileure alliée de la questioneuropéenne. De nombreux consulats régionaux s’installent à Bruxelles, même si cette tendancemarque un peu le pas : depuis que l’Europe s’est élargie à vingt-sept membres, pour 500 millionsd’habitants, les régions isolées ne pèsent plus guère, elles sont « laminées » par les grandsensembles. Si l’on assiste aujourd’hui, à travers la construction européenne, au brouillage desclivages gauche-droite, la régionalisation pose à présent la question de l’avenir de l’État-nation.1- Construire l’Europe des peuples « Construire l’Europe des peuples », est le titre d’une brochure éditée et diffusée par laCommission européenne. Elle présente la volonté affichée par les signataires du traité sur l’Unioneuropéenne, à Maastricht en 1992, comme étant celle d’une Europe des peuples : « Franchir unenouvelle étape dans le processus d’intégration européenne engagé par la création desCommunautés européennes », favoriser l’ « union sans cesse plus étroite entre les peuples del’Europe… »2. Parmi les objectifs culturels de l’Union, on retrouve l’idée de renforcer lescapacités d’expression de chacun des peuples de l’Union, et aussi un soutien aux activitésculturelles locales. Comme nous l’avons déjà observé avec la Charte des langues minoritaires, lestextes que rédigent les institutions européennes, non adaptés au droit français et à la tradition1 GIBLIN-DELVALLET Béatrice (Dir.), Nouvelle géopolitique des régions françaises, Éditions Fayard, Paris, 2005.2 Construire l’Europe des peuples, Commission européenne, Office des publications officielles des communautéseuropéennes, Luxembourg, 2002, p.3. 58
  • 59. politique nationale, peuvent ouvrir certaines brèches aux ethnonationalistes : « Si elle entenddévelopper un espace culturel commun aux Européens, l’Union tient tout autant à préserver lestraits spécifiques des cultures qui la composent, par exemple les langues parlées par lesminorités. » L’Union européenne a d’ailleurs élargi, depuis 1992, ses domaines de compétences àla culture. Jusqu’en 2006, le programme Culture 2000 régit les subventions dans tous lesdomaines artistiques (spectacles vivants, arts plastiques et visuels, littérature, patrimoine, histoireculturelle...). Doté de 236,5 millions d’euros sur cinq ans, il vise à « encourager la création et lamobilité, l’accès de tous à la culture, la diffusion de l’art et de la culture, le dialogue interculturelet la connaissance de l’histoire des peuples européens »1. L’Europe apporte également un soutien financier aux régions avec le Fonds européen dedéveloppement régional qui affecte des moyens financiers importants à des projets régionauxd’aide au développement. A Carnac, par exemple, victime de son succès et de l’afflux detouristes de plus en plus nombreux, le site en danger a bénéficié de l’aide du programmeenvironnemental LIFE, un projet de préservation et de valorisation du lieu qui s’est déroulé dejuillet 1994 à janvier 1999. « En donnant une compétence culturelle à l’Union européenne, lesgouvernements européens ont voulu créer une Europe des peuples. Ils lui ont confié la mission desensibiliser les Européens à l’histoire et aux valeurs qu’ils partagent, d’encourager leurconnaissance des œuvres et du patrimoine européens tout en respectant les particularitésculturelles locales et régionales. » C’est dans ce cadre que, pour le mouvement breton, « Le destin de la culture bretonne, etdonc de la Bretagne, est lié aux choix politiques et structurels de l’Europe. » Les Bretons ontvoté majoritairement pour le Traité de Maastricht. Du coup, selon Per Denez, le « mouvementculturel breton voulant échapper à l’impossible tête-à-tête avec un État tout puissant, met sonespoir dans la constitution d’un ensemble européen qui soit un havre de liberté, de justice et derespect mutuel pour les Régions et leurs peuples, qui en sont la véritable et profonde texture. Ledéveloppement culturel de la Bretagne est ainsi l’un des aspects d’une réorganisation globale del’Europe qui apportera à chaque peuple dans le respect de son identité et de sa dignité l’assuranced’un avenir de paix et de progrès. » Pour Kristian Hamon, « seule une réorganisation européenne,qui rendra aux petits peuples et aux minorités nationales la maîtrise de leur destin, peut assurer ànotre continent la paix et la concorde dont il a tant besoin. » Et lorsqu’il veut faire pression sur laFrance dans son combat linguistique, le mouvement breton, par l’intermédiaire du Collectifbreton pour la démocratie et les droits de l’homme, recourt à l’Europe, « qui doit rappeler laFrance à ses devoirs envers ses citoyens, locuteurs de langues minoritaires, richessespatrimoniales de l’humanité. » D’ailleurs, au quotidien, si la présence de l’Europe au cœur desrégions croît régulièrement, c’est bien souvent dans un contexte de sauvegarde de la spécificitéculturelle que refuserait l’État français : la mise en place, par exemple, de séjours linguistiques enlangue bretonne par l’association Ti ar Vro Bro Leon, est en partie financée par la Communautéeuropéenne dans le cadre du programme Leader+. Dans sa lutte pour l’identité bretonne, lemouvement breton parie donc sur l’Europe des régions et joue clairement l’entité supranationalecontre la nation française. L’Europe en construction serait porteuse, pour le mouvement breton, de l’émancipationpolitique à laquelle aspirerait la Bretagne. Elle définirait un nouveau cadre où la régionexpérimenterait enfin son autonomie. Le mouvement Emgann déclare : « Nous sommes pour uneEurope des peuples au service de l’Homme et de son environnement [...]. Nous prônons donc uneEurope sociale basée sur le fédéralisme des peuples qui la compose. Aussi, si nous sommes1 Courrier International, n°706, du 13 au 18 mai 2004. 59
  • 60. indépendantistes vis-à-vis de la France, nous sommes autonomistes dans le cadre européen. Uneunité européenne de ce type doit être aussi un levier de paix et de prise en main de leur destin parles peuples du monde entier1. » En conclusion de l’assemblée générale de l’Alliance Libre Européenne (ALE), NellyMaes, sa présidente, déclare : « Nous ambitionnons de remplacer le Conseil des ministres del’Europe par une Assemblée des Régions et des Peuples, élue directement par les citoyens. » Etde conclure : « Je rêve d’une Europe des Régions et des Peuples2 ».2- Le « destin » européen de la Bretagne Dans sa volonté de faire reconnaître l’existence d’un peuple breton, le mouvements’inscrit dans la logique politique de l’Europe des peuples, dans laquelle la Bretagne historiquejoue « forcément » un rôle décisif, tant son destin est représentatif des espoirs que fait naîtrel’Europe. Dès lors, dans son action et son développement structurel, le mouvement revendiqueral’idée européenne comme ciment idéologique. Une Europe forcément basée sur les régions, etdont le destin historique s’appuie sur le reniement des nations, cause de tous les mauxcontemporains... Comme l’affirme le Mouvement régionaliste breton : « Bretons d’abord,européens toujours3 ». Lors du débat sur le référendum portant sur la Constitution européenne, Yann Poilvetanalyse la montée des partisans du Non par le soutien de « réseaux clandestins qui s’implantentun peu partout parce qu’ils disposent de moyens occultes4. » Une sorte de théorie du complot,argument d’ordinaire courant à l’extrême droite, dans un mouvement politique où le débat serésume à ranger les opposants à la Constitution, « les jacobins, bonapartistes, extrémistesgauchistes ou facistes », dans un même panier fétide. Et si le débat est interdit, c’est pour desarguments triés sur le volet : « La reconnaissance et le respect des minorités nationaleslinguistiques, notions inconnues dans les diverses Constitutions de la France, figurentexplicitement dans le projet de traité. Ainsi, le préambule de la Charte des droits fondamentauxproclame que l’Union est "fondée sur... le respect des droits de l’Homme, y compris des droitsdes personnes appartenant à des minorités". Puis, après avoir énuméré les valeurs de l’Union, ilprécise que celle-ci "contribue à la préservation et au développement de ces valeurs communesdans le respect de la diversité des cultures et des traditions des peuples de l’Europe..." On a bienlu "des peuples" et non des seuls États. La Charte ajoute que "l’Union respecte la diversitéculturelle, religieuse et linguistique". Plus loin, elle dit que "l’Union contribue àl’épanouissement des cultures des États membres dans le respect de leur diversité nationale etrégionale...".5 » Dans cette logique, des voix se mobilisent dans le mouvement breton pour appeler à voterOui au référendum de juin 2005. Per Denez déclare qu’une « Europe démocratique donnera à laBretagne, aujourd’hui confrontée à un État tout-puissant qui organise son effacement culturel et1 Pour un peuple breton maître de son destin, Réflexions et propositions d’Emgann-Mouvement de la GaucheIndépendantiste, op. cit.2 Armor, n°426-427, juillet-août 2005.3 Sources : http://www.mr-bretagne.org4 Armor, n°424, mai 2005.5 DUHAMEL Morvan, Armor, n°424, mai 2005. 60
  • 61. territorial, un espace de liberté lui permettant de développer, dans l’intégrité de ses cinqdépartements, sa culture et avec elle, une économie digne de sa terre et de son peuple. » AlanStivell salue « une première constitution, vers une fédération, tellement nécessaire à laBretagne », et ajoute, tout naturellement, qu’on « attend d’ailleurs avec impatience que Bruxellesou Strasbourg oblige Paris à respecter les Droits de l’Humain dans notre pays »... Léna Louarndéfend une Europe qui respecte ses droits linguistiques et culturels, avec un article 448 autorisantles États (donc pour elle la Bretagne) à déposer leur texte en langues autres que celle de l’État (laFrance). Joseph Martray, « ayant été parmi les premiers militants de l’Europe dès 1947 », enliaison avec... la relance de l’action bretonne, estime que que le Non entraînerait une criseconsidérable.1 Etc. Après avoir largement voté Oui au Traité de Maastricht, la Bretagne reste fidèle à sesconvictions européennes en 2005, une des exceptions françaises, en votant, avec une courtemajorité, à 50,90 % des voix en faveur de la Constitution européenne. Cette fois-ci, contrairementà Maastricht en 1992, elle n’a pas fait la différence qui, selon Hervé Le Borgne, lui aurait permisd’« exiger l’indépendance2 ». Dans le détail, le département du Finistère, qui s’était exprimé àprès de 60 % d’opinions favorables en 1992, n’en accorde plus que 51,12 % cette fois-ci. Un netrecul, donc, en particulier à Brest et à Quimper. Le Léon, plutôt acquis à la droite, a accordé unvote légitimiste pour le Oui. Dans le centre du département où le vote communiste estmajoritaire, le Non triomphe. Le département de l’Ille-et-Vilaine avait plébiscité Maastricht à62,76 %, il n’est plus favorable qu’à 53,81 % des votants. Dans les secteurs ruraux, c’est même leNon qui l’emporte. Un vote lié aux difficultés du secteur et à la menace de réforme de laPolitique Agricole Commune. Pour le Morbihan, s’exprimant positivement à 56,67 % en 1992, iln’accorde plus qu’une très faible majorité à 50,65 %. Le Oui l’emporte dans les principales villes,mais de justesse. Il semble que le Non de gauche ait largement pesé, dans la mesure oùl’ensemble de la droite locale était unie derrière le Oui. Le département des Côtes d’Armor estune exception locale. Après avoir dit Oui à Maastricht à 60 %, il exprime clairement son refus àprésent, à 53,28 %. Il s’agit d’un Non de gauche dans plus de 40 cantons sur 52. Les anciens fiefscommunistes ainsi que les secteurs ruraux ont clairement signifié leur rejet de la Constitutioneuropéenne. Dans les villes comme Saint-Brieuc, Dinan ou Perros-Guirec, le Oui résiste mieux.3 Le destin européen de la Bretagne et la passion que l’on peut avoir pour cette dernièreéveillent des vocations. Ainsi de Morgane Poivre d’Arvor, fille du célèbrissime présentateur dujournal télévisé de TF1, qui se présente aux élections européennes sur la liste dissidente del’UMP menée par Michel Hunault. « Il y a un moment où il faut se lancer parce que c’est laBretagne. Je me suis lancée pour les Bretons », déclare-t-elle dans un élan altruiste. Etd’expliquer : « Je suis très attachée à la Bretagne. La Bretagne a toujours été très présente cheznous. La famille de ma mère est bretonne de génération en génération. Papa est vice-président deTV-Breizh. Nous avons une maison en Bretagne. Même à Paris, il n’y a que photos et livres surla Bretagne. C’est quelque chose d’important pour moi. J’y suis bien quand j’y suis. Je n’yprends que du bon. Je défends la Bretagne auprès de mes amis... ». Des amis sans doute jacobinsvoulant la perte de cette région que la pauvre Morgane, tout comme Bécassine, a dû quittermalgré elle pour se rendre dans la capitale... Et parce qu’elle a « évolué avec l’Europe », qu’elle afait « des études où l’Europe est importante », elle est consciente que « l’Europe est là », de1 Armor, n°424, mai 2005.2 Armor, n°424, mai 2005.3 In Le Monde, édition du 31 mai 2005. 61
  • 62. manière « inéluctable », et devient le combat pour la Bretagne et les Bretons. Le destin européen.Et de conclure, sous forme de promesse : « Je ne laisserai pas tomber les Bretons1. » La campagne européenne est l’occasion d’exprimer, à travers le destin européen de laBretagne, tout un lyrisme ethnonationaliste. Per Le Moine, inspiré de Martin Luther King, seprend à rêver... : « Au cours d’une semaine passée à Strasbourg au Palais de l’Europe, j’ai rêvé enme disant que le droit au rêve devrait être l’un des articles de la Convention européenne desDroits de l’Homme. Plongé dans les grandes réceptions qui fêtaient et célébraient l’entrée denouveaux Pays dans l’Union européenne, je pensais à mon pays, à la Bretagne, et donc je rêvais.Je rêvais à la Bretagne indépendante jusqu’en 1532, devenue simplement autonome à la suited’un véritable génocide qui serait aujourd’hui violemment condamné par l’ONU [« une ONUplus forte, ouverte à la défense des peuples et cultures minoritaires2. »], puis définitivementannexée il y a deux siècles à la suite de nouveaux génocides qui semblent totalement oubliés. Lepassé est le passé et je ne veux pas être un passéiste, mais je pense tout de même que nous avonsle droit absolu d’entrer dans l’Europe la tête haute, comme une région européenne à part entière,fiers de ce que nous sommes, avec notre identité, notre langue, notre ancienneté comme Étatsouverain pendant plus de mille ans, ancienneté d’ailleurs très supérieure à celle de tous les Paysbaltes nouveaux membres de l’Union européenne, qui, eux, en deviennent des membres à partentière : ils ont choisi la liberté après un siècle de tutelle et de colonisation. [...] Les trois Étatsbaltes ont bien des fois changé de nationalité ; leurs langues, comme le breton, ont été interditeset persécutées, mais ils ont eu le courage de retrouver, totalement, leurs identités perdues. Rêvonsdonc à une Bretagne qui retrouve son identité dans l’Europe de demain. La Bretagne a eu l’unedes histoires les plus prestigieuses de l’Europe, a eu jadis une puissance maritime supérieure àcelle de l’Angleterre ou de la Hollande mais les jeunes Bretons n’ont jamais eu le droit deconnaître cette histoire. Souhaitons que, Bretons et Européens, ils retrouvent toute leur fierté dansla nouvelle Europe3. » Qu’importe les excès, les approximations et les mensonges historiques, onpeut tout écrire dès lors qu’il s’agit de l’Europe et de la Bretagne... Partant du principe qu’en Europe, il vaut mieux devancer les décisions pouréventuellement peser sur leurs orientations, dixit le magazine Armor, la région a installé sapremière Conférence des affaires européennes en avril 2005. Elle réunit des élus de toutestendances, des représentants de l’État (français), des collectivités territoriales, des organisationssocioprofessionnelles, du secteur éducatif ainsi que plusieurs personnalités qualifiées. Uneassemblée, présidée par Christian Guyonvarc’h, chargée de réfléchir aux futures directiveseuropéennes, mais également et surtout, de constituer un nouveau lobby, une « force depersuasion bretonne », qui aura à Bruxelles son représentant officiel et son équipe d’experts.4Une parfaite illustration de ce destin européen de la Bretagne, que les Bretons ne doivent jamaisoublier, comme le leur rappelle Yann Poilvet : « demain, l’Europe sera notre pays, notre grandpays à tous, fait des petits pays comme la Bretagne5 », ou encore, « pour nous, Bretons, l’Europe,c’est l’essentiel. Ce n’est que par elle que nous pourrons être libérés des tutelles que nous fontsubir les administrations jacobines, des camouflets qu’elles nous imposent...6 ».1 Armor, n°413, Juin 2004.2 Déclaration de Skoazell Vreizh, dans Combat breton, n°216, janvier 2004.3 LE MOINE Per, Armor, n°413, juin 2004.4 Armor, n°424, mai 2005.5 Armor, n°413, juin 2004.6 Armor, n°426-427, juillet-août 2005. 62
  • 63. Dans sa ferme condamnation des valeurs républicaines, devenues un combat de principe,le mouvement breton, ou du moins sa frange la plus radicale, ne conçoit pas une évolutionpolitique française et considère l’Europe en alliée et adversaire de la République française. Unpoint de vue qui ne permet guère de penser l’Europe autrement que comme un moyen dedémanteler les nations et qui alimente la confusion dans le débat politique local, et mêmenational. Quel que soit l’avenir des institutions, les arguments du mouvement breton, clairementethnodifférentialistes, utilisent la construction européenne et le débat qu’elle génère, forcémentdédoublé en période de référendum sur une constitution, pour s’opposer à la France et à sonorganisation administrative et politique.3- « De l’élargissement de l’Union européenne à la nécessité d’une vraie régionalisation pour laBretagne1 » L’Union européenne s’est élargie en mai 2004 de dix nouveaux pays membres. Sixd’entre eux comptent moins d’habitants que la Bretagne historique : les trois pays baltes, laSlovénie, Chypre (dans sa partie hellénophone) et Malte, qui ravit au Luxembourg le titre de pluspetit pays membre. Ces pays, qui ont la taille de régions, voire de micro-régions, disposerontpourtant d’une représentation propre au Parlement, d’un commissaire européen et participeront àl’exécutif européen. Une nouvelle réalité politique qui interpelle le mouvement breton. Sans chercher à exprimer une quelconque jalousie, le mouvement breton veut mettre enévidence, selon lui, une nécessaire et véritable régionalisation, organisée autour du concept de« citoyenneté régionale2 » imaginé par le nouveau président du Conseil régional de Bretagne,Jean-Yves Le Drian. Christian Guyonvarc’h, conseiller régional membre de l’UDB, relève queles grands États qui entourent la France « ont pour caractéristique commune d’avoir engagé,parfois depuis plusieurs décennies, un processus de large dévolution de pouvoirs normatifs etbudgétaires en faveur de leurs régions. » Un processus de régionalisation avancée qui devrait sepoursuivre, notamment en Espagne. Avec une Bretagne réunifiée, le mouvement breton revendique un nouveaupositionnement européen : « En terme de PIB, la Bretagne réunifiée se place au rang 28 sur les160 grandes régions d’Europe. Elle devient la première région au centre de l’arc atlantique, avecun rôle majeur potentiel pour Nantes. En termes d’influence ou de puissance économique elle setrouve virtuellement à égalité avec l’Irlande, très proche du Portugal et d’Israël, à portée de laFinlande et du Danemark3. » Le mouvement Emgann s’est ingénié à dresser une carte d’identitéde la région, en la comparant aux États européens : sa superficie tout d’abord, de 33 980 km², estcomparable à celle de la Belgique (Pays-Bas : 37 330 km², Belgique : 35 747 km², Slovénie :20251 km²...) ; sa population, 4 millions d’habitants, est équivalente à celle de la Républiqued’Irlande (République d’Irlande : 3,5 millions d’habitants, Slovénie : 2 millions d’habitants,Luxembourg : 429 200 habitants, Islande : 270 000 habitants...) ; sa façade maritime, longue de1 GUYONVARC’H Christian, http://www.udb-bzh.net2 « Nous souhaitons doter la Bretagne d’un vrai pouvoir et faire de cette institution un lieu vivant où s’exprime lacitoyenneté régionale », LE DRIAN Jean-Yves, in Armor, n°413, Juin 2004.3 Sources : http://www.cuab.org 63
  • 64. 2503 km, est une des plus importantes (Allemagne : 907 km, Portugal : 850 km, Belgique : 70km, Autriche : aucune...) ; son chiffre touristique, avec plus de 10 millions de visiteurs étrangerspar an est plus qu’honorable (Grèce : 11,1 millions de visiteurs étrangers par an, Belgique : 6,2millions de visiteurs étrangers par an, Pays-Bas : 6,2 millions de visiteurs étrangers par an,Irlande : 6,1 millions de visiteurs étrangers par an1...). Le magazine « Ça m’intéresse » faitremarquer que si la Bretagne faisait partie, en tant que nation, de l’Europe des 25, elle seraitclassée au 16ème rang, à égalité avec l’Irlande.2 Le processus de régionalisation au niveau européen est probablement dû à des raisonsdiverses, historiques, linguistiques ou culturelles. Mais pour Guyonvarc’h, il est bien plusimportant et entre dans le sens de l’histoire, préfigurant le destin de la région. L’Europe devrait encourager les identités historiques et culturelles par une politique decohésion efficace. Il faut imaginer une nouvelle Europe avec un projet commun futur pour leXXIème siècle. Quand elle passera à 27 membres, la population européenne augmentera d’un tiers.Dans cette optique, la Commission européenne encourage la décentralisation. Et pour qu’elle soitefficace au niveau économique et selon le mouvement breton, ne faut-il pas rendre les unitésadministratives politiquement autonomes ? Les revendications ethnonationales sont vives en Europe. La Conférence sur la Sûreté etla Coopération en Europe (CSCE), à Copenhague, en 1990, proclame la liberté linguistique desminorités et le droit d’établir et de maintenir leurs organismes éducatifs. Le document deCopenhague encourage aussi les États à établir des administrations autonomes ou localesappropriées. L’Europe, avant d’aspirer à promouvoir des intérêts globaux ou mondiaux, doitd’abord répondre aux mouvements d’auto-détermination, notamment, selon le mouvementbreton, par le biais des élections européennes et par les circonscriptions au Parlement européenqui devraient garantir la représentation des nations sans État. * Le sentiment d’appartenance, d’identification à l’Europe, ne sera positif et objectif pourles Bretons que lorsqu’il ne sera pas lié, comme c’est le cas à présent du mouvement breton, à unrejet du modèle républicain français. On ne peut pas être européen par défaut, ou il n’y aurajamais de réelle identité européenne en Bretagne, ce qui n’est pas impossible tant l’argumentationdes ethnonationalistes bretons paraît artificielle. Dans une logique ethniciste, tout individu doit forcément se choisir des appartenances,dans un monde où celles-ci sont de plus en plus nombreuses. L’individu contemporain, en effet,doit jongler avec une mosaïque d’identités, dont une supranationale qui pose problème. En effet,qu’est-ce qu’être européen aujourd’hui ? Défendre de grandes valeurs, comme la démocratie etles droits de l’homme ? Mais pour quelle identité politique ? Le traité de Maastricht a posé les bases d’une « citoyenneté européenne », mais celle-cin’est guère vécue par ses habitants. Le poids des rivalités passées et les divisions linguistiques,comme le rappelle Éric Dupin, entravent lourdement le surgissement d’une identité européennecommune. Ce sont essentiellement les élites des pays membres qui ont jusqu’à présent porté ceprojet.1 Organisation Mondiale du Tourisme, sources : http://www.chez.com/emgann2 In L’Avenir de la Bretagne, n°451, mai-juin 2003. 64
  • 65. Quelles seront les conséquences de la construction européenne sur des mentalitéspopulaires habituées à certains repères historiques, géographiques et culturels ? En cherchant uneunion au-delà de nos frontières, dans une Europe toujours plus grande, n’entraîne-t-on pasinstinctivement un retour aux sources, aux origines, afin de se redéfinir des repères identitaires ?Ainsi le regain d’intérêt de la cause régionaliste, en Bretagne mais aussi en Alsace, au PaysBasque, en Corse, au Pays de Savoie, etc., s’explique par la perte de souveraineté de l’État, de laNation, au profit de la Communauté Européenne ; une Communauté qui se trouve d’ailleurs êtreaujourd’hui plus économique que culturelle. L’Union cherche avant tout un compromis politiqueet économique qui fera de l’Europe un marché exceptionnel, seul capable de rivaliser avec lesÉtats-Unis d’Amérique. Ce projet ambitieux ne peut cependant, du jour au lendemain, définir descitoyens européens, dont le passé demeure si différent. La peur de perdre son statut, sacitoyenneté nationale, peut entraîner un individu à s’interroger sur sa place au cœur de cetimmense système en fondation. Le sursaut identitaire s’explique peut-être ainsi, par la volontéaffichée de rechercher ses racines, familiales, sociales et culturelles, au cœur d’une région plusproche géographiquement qu’un « super-État » aux frontières floues et trop lointaines, un besoind’attaches dans le temps qu’illustrent magnifiquement ces mots de Simone Weil : « De tous lesbesoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé1. » Il apparaît évident que le repli sur soi est provoqué par la peur d’une sorte d’inconnue, dechimère politique : l’Europe. Pour le mouvement breton, elle ne prendra de sens, ne sera perçuepositivement, que si elle se construit sur la base des régions, ciment de l’identité... Ce termeconfus regroupe l’ensemble des déterminants contribuant à la construction de l’individu.L’« identité » s’oppose aujourd’hui à la « citoyenneté », idéal politique qui, dans le cas français,dépasse les notions d’appartenance et de dépendance à une communauté, dans une transcendanceidéologique que refusent les ethnonationalistes, partisans d’une reconnaissance identitaireethnodifférentialiste. Pour Philippe Thureau-Dangin, dans un éditorial de Courrier International,la « citoyenneté n’est plus exclusivement liée à un territoire, surtout lorsque ce territoire a la tailled’un continent. » L’émergence d’une citoyenneté supranationale est pourtant loin d’être uneévidence acquise. La dynamique du mouvement qui consiste à rejeter la citoyenneté française nesignifie nullement la volonté de la substituer par la citoyenneté européenne. Cette dernière n’estau mieux qu’un moyen de lutte contre l’unité républicaine. Si l’Europe devait adopter un idéalpolitique unioniste et unitaire, proche finalement des valeurs de la République française, c’est-à-dire un idéal transcendant les différences, il paraît certain qu’elle trouverait immédiatementcomme adversaires les militants bretons déterminés à être reconnus dans leur différence. Unerevendication en tout point contraire à l’élaboration d’une citoyenneté politique... * L’idée d’Europe est née d’une longue tradition qui remonte à la période médiévale. Elleest fondée sur la raison, le christianisme et la démocratie et sur le fait d’imposer la paix sur uncontinent, idée reprise dans les années 50, dans le but d’éviter la répétition de la Shoah. Une autreidée se base sur des raisons économiques et politico-culturelles de la place de l’Europe dans lemonde. Mais aujourd’hui, malgré cela, il n’y a pas de sentiment d’une identité européenne chezles citoyens européens. La mobilité intense qui accompagne la mondialisation oblige les États à redéfinir les basesjuridiques et territoriales de la nationalité et de la citoyenneté. Cela est apparent dans ladisjonction progressive de la nationalité et de la citoyenneté. L’aspiration à l’autonomie de1 Simone WEIL, L’Enracinement, Éditions Gallimard, Paris, 1949, p.51. 65
  • 66. certaines régions est vue, dans ce contexte, comme un égoïsme territorial destructurateur du liensocial ou comme la promesse d’une Europe des régions. La notion de région s’apparente à un système de régulation et d’action collective. Elle estaussi appréhendée comme une communauté imaginée. La mondialisation économique a provoquéla réorientation des politiques, notamment régionales, vers la compétitivité. Elle provoque aussiune cohésion de la culture qui essaye de se définir comme commune. Pour le mouvement breton,l’égalité démocratique génère la reconnaissance publique des identités. Elle invite l’État à seplacer dans une plus grande neutralité culturelle et elle remet en cause la figure de l’État-nationunitaire. Cela renouvelle donc l’approche de la citoyenneté. Les sentiments identitaires recèlentun potentiel de mobilisation. L’éclatement des composantes de la citoyenneté fait émerger denouveaux sujets politiques. L’Europe peine à établir un projet commun. Cependant, l’émergence d’un espace mondialet la construction inachevée du cadre politique de l’Union européenne ouvrent de nombreusesperspectives, notamment pour établir de nouvelles approches de la citoyenneté. 66
  • 67. Dernier acte« Une furie particulariste, nationaliste, régionaliste, racialiste » L’ethnodifférentialisme trouve sa source dans une réaction identitaire à l’uniformisation.Le mouvement breton s’enorgueillit de savoir observer le monde et considère que, le nombre depeuples ou d’ethnies qui deviennent nations indépendantes augmentant chaque année, il estirréversible que, tôt ou tard, la Bretagne soit un État indépendant, probablement dans le cadrefédéral de l’Europe. En réaction à l’idéologie française « dévalorisante », l’idéologie bretonne affirmel’excellence de la civilisation bretonne, incluse dans l’ensemble plus vaste de la celticité, enantithèse donc à la latinité. Elle a exalté les valeurs traditionnelles de la campagne, celles desracines, contre celles de la ville ; elle a fait de la langue bretonne le symbole de la « nationalitébretonne »... Un combat linguistique qui exalte la communauté, en opposition à la société, ausens républicain. Combat contre l’uniformisation, qu’elle soit interne, au travers de l’État français, ouexterne, par la mondialisation, la revendication de l’identité est une lutte de tout instant. En effet,« un des réflexes vitaux des hommes est d’échapper au grand mélange où ils perdraient leuridentité. Action : Réaction. C’est toute la vie. Au cosmopolitisme effréné s’oppose une furieparticulariste, nationaliste, régionaliste, racialiste. C’est quand les hommes se sentent menacéspar l’uniformisation qu’ils mesurent le prix de leurs différences. C’est quand les Bretonsdécouvrent qu’ils sont en train de devenir "des Français comme les autres" qu’ils s’aperçoiventqu’ils ont une patrie, une langue et une culture et qu’ils sont pris d’envie de les retrouver1 »,déclare Mordrel... Dans toute la rhétorique du mouvement, dans sa logique dialectique symbolique, il estimpossible de séparer la question culturelle du champ économique et politique : le combat bretonest forcément global. Et sous couvert d’action culturelle, certains prônent une Bretagneindépendante, d’autres préconisent une région Bretagne au sein d’une Europe fédérale, mais tousrevendiquent le « modèle celtique » comme « troisième voie »... La France reste l’ennemie, cellequi défend dans les organisations internationales la « spécificité culturelle française » et quipratique, selon un mouvement breton devenu monomaniaque, un véritable ethnicide. La revendication identitaire n’est pas « enracinée » au fin fond de l’histoire. C’est uneillusion culturaliste. L’expression contemporaine d’une culture est généralement une créationmoderne et récente, à cent lieues de la tradition. Bien souvent, la vision politique qui mène àdéfendre une identité est construite par des minorités agissantes, souvent issues des élites. Cesdernières diffusent une culture idéalisée et se réfèrent à des symboles imaginés à des finsédificatrices. Elles élaborent la culture bretonne... En développant un discours ethnodifférentialiste, les autonomistes bretons établissent unnationalisme identitaire ayant peu de rapport avec l’idéal républicain. Leur bretonnitude est peuencline à la tolérance et au respect de la différence, quand toute personne de sang autre que1 MORDREL Olier, La voie bretonne, Editions Nature et Bretagne, Quimper, 1975, op. cit., p.125. 67
  • 68. « breton » et ne sachant s’exprimer dans l’idiome local sera toujours considérée comme« étrangère », à défaut de se mettre à l’apprentissage du breton et d’accepter le rejet de sespropres origines. Un discours identitaire est généralement peu soucieux du respect d’autrui. Il estpeu probable d’accorder le moindre intérêt pour une autre culture lorsque l’on pratique le culteexclusif de la sienne. A trop revendiquer sa « différence », celle-ci finit par être vécue commeune véritable agression. Ceci est d’ailleurs involontairement encouragé par les politiques : Jean-MichelBoucheron, député PS d’Ille et Vilaine déclare en 2004, dans le magazine Armor : « Plaignonsles pays qui ne peuvent être fiers ni de leurs monuments, ni de leurs mots, ni de leur musique, nide leurs traditions parce qu’ils n’en ont pas1. » A qui pense-t-il exactement ? Quels sont ces paysn’ayant aucun repère culturel ? La Bretagne est riche de son particularisme, soit, mais lespolitiques devraient peut-être faire preuve de moins d’arrogance, ils ne font qu’attiser enBretagne l’expression de l’affirmation de soi et du rejet de l’autre, celui qui n’a pas de culture... Le reproche coutumier adressé à Paris entraîne une condamnation de fait de la sociétéfrançaise, à l’exception de quelques régions périphériques avec lesquelles on partage le combat,et paraît totalement injuste quand une majorité de Français semble aujourd’hui plutôt sensible àl’expression de la culture bretonne. L’identité, devenue un véritable mythe, est à l’origine d’une vive émotion : elle est bienplus affective, et même esthétique, que plongée dans les profondeurs d’incertaines racines, ouencore inhérente à une langue que l’on ne parle même plus. La culture bretonne contemporainen’a plus grand-chose à voir avec la tradition, elle n’est bien souvent que pure invention. Uneproduction des temps modernes, et non une reproduction du passé. Et pourtant, son expressionn’a rien de moderniste... Comme le dirait Philippe Val, dans l’émission de Thierry Ardisson, « ilspensent avec leurs racines plutôt qu’avec leur tête... Ce sont des légumes » ! Tout cela n’est au fond que l’instrumentalisation d’une pseudo élite intellectuelle, qui,sous couvert du respect des anciens, entretient avec le présent des liens certains de pouvoir :comme trop souvent, la culture sert le politique. La liberté que réclament d’aucuns en Bretagnedégage parfois des relents d’autorité chez ceux-là même qui se battent pour elle...La Bretagne malgré les Bretons Il serait totalement erroné et politiquement subjectif de limiter la culture régionale etl’affirmation identitaire à l’indépendantisme ; cet essai ne doit nullement prêter à confusion, lesBretons ne sont pas, par définition, séparatistes. Cette aspiration ne touche d’ailleurs qu’uneinfime partie de la population. L’intérêt de cette étude porte surtout sur un phénomène récent,populaire et significatif de l’évolution de la société. Le sentiment identitaire breton, que l’on présente d’ordinaire comme un phénomènehomogène et unanimement partagé, cache une réalité plus nuancée. Selon Nathalie Dugales2, onpourrait distinguer trois types d’individus, trois manières de classifier son appartenance à laBretagne : les « neutres », les « hostiles » et les « militants ». Les « neutres », les plus nombreux,reconnaissent l’existence d’un particularisme breton et demeurent plutôt favorables à la culturebretonne sans pour autant y participer. Ils observent le mouvement breton de loin sans se sentir1 Armor, n°409, février 2004.2 Nathalie Dugales est l’auteur d’une étude préparatoire à la monographie de Pacé, une commune périurbaine del’agglomération rennaise. In Les Cahiers du Cériem, n°8, décembre 2001, Université de Haute Bretagne, Rennes II. 68
  • 69. concernés, car ils demeurent « Français avant tout ». S’ils sont favorables à plus dedécentralisation, c’est plutôt dans le cadre du Grand Ouest ; ils restent opposés à l’autonomismeet plus encore à l’indépendantisme. Pour le second groupe, les « hostiles », la mise en avant del’identité bretonne et du particularisme breton les irritent et leur fait peur. Ils revendiquent avecvigueur leur identité française et défendent l’unité de la nation française. Plus que la simplepromotion de la culture bretonne, ce qu’ils ne comprennent pas, c’est son succès, vécu comme un« danger », une « dérive » : « "Il faut être Français avant tout", le reste n’est qu’amusement pourtouristes, voire manipulation de la part d’extrémistes bretonnants. » Pour le dernier groupe, les« militants », la Bretagne demeure une entité bien à part, une nation dont ils forment le peuple. Ilssont minoritaires, mais leur nombre augmente. Ils sont pour la plupart originaires de Basse-Bretagne. C’est sur ce dernier groupe que se focalisent ces réflexions. Si je précise en conclusionles nuances du ressenti identitaire en Bretagne, c’est bien évidemment pour ne pas donnerl’impression de dresser une généralité bretonne, ce que j’affirmais clairement dès l’introduction.Cette précision, qui est sous-entendue tout au long de ce travail, n’est en revanche que très peuprise en compte par le mouvement breton. Ce dernier considère en effet comme établie la volontéde tout un peuple d’obtenir son indépendance, ou croit devoir agir dans l’intérêt d’un peupleaveuglé et manipulé. Il faut, dans ce dernier cas, défendre la Bretagne « malgré1 » les Bretons... Dans l’incertitude de l’avenir économique de la région, l’affirmation identitaire peutamener des individus, au demeurant passionnés, vers des dérives plutôt inquiétantes. Si uneentreprise anthropologique en Bretagne demeure un exercice courant, la distance critiquepratiquée permet de voir le mouvement breton sous un autre jour, sous un jour « différent »...Une obsession identitaire Alain Solé, condamné en 2004 à six années d’emprisonnement pour « association demalfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », est fils d’un syndicaliste anarchistecatalan. Le journal Le Monde présente son parcours chaotique d’ancien ouvrier typographe, sadépendance à l’alcool et son amateurisme de Pieds nickelés, qui s’est imposé lors du procès del’ARB comme le signe distinctif du militantisme autonomiste breton des années 1990... Il obtientune libération conditionnelle le 6 août 2004, pour raison de santé. Le terrorisme contemporain àla sauce armoricaine a un petit air pathétique de fin de siècle ; les apprentis révolutionnaires, dansun élan cheguevaresque botrélien, rêvaient de grands soirs et de la liberté retrouvée desBigoudens. Ils n’ont réussi qu’à donner une image ridicule d’eux-mêmes et, plus grave encore, deleur région. Loin des héros romantiques du XIXème siècle rebelles à leur temps, les terroristesbretons ne furent que de piètres combattants, incapables d’assumer leurs actes quand, bien quenon voulue, la mort a croisé leur lutte. Laurence Turbec, leur innocente victime, leur « inutile »victime, fut sacrifiée pour une cause dont la nécessité demeure aujourd’hui assez discutable. Si leFLB, en écho à Mai 68, eut un réel effet sur les consciences, quel est l’apport doctrinal de l’actionde l’ARB aujourd’hui ? Que retiendra-t-on de cette improbable armée ? Les Bretons sont fiers de leur différence, mais celle-ci n’est qu’une image mentale, unesingularité culturelle et une création artistique originale, bien plus qu’une différence de nature1 Ainsi que le précise Erwan Le Quilliec, un doctorant vraisemblablement proche du mouvement breton, dans sonmémoire de DEA précédemment cité, à la page 90. 69
  • 70. ethnique. Si la devise des Rohan était « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis », unpharmacien de Vannes propose pour la région : « État ne puis, région ne daigne, Bretagne suis ».Un parfait résumé de la situation... L’action de l’Emsav, plus encore lorsqu’elle atteint son expression paroxystique dans desattentats1, a un fort retentissement dans la société bretonne. L’objectif politique, qui consiste àrevendiquer une souveraineté pour la Bretagne, est une quête qui s’exprime clairement, librementmême. Dans sa dynamique d’ensemble, le mouvement breton espérait cependant mieux : éveillerles consciences et mobiliser la population contre les exactions d’un État oppressif à tous lesniveaux : culturel, économique et politique. Au bout du compte, même si des évolutions sont àobserver dans la manière avec laquelle on se réaffirme breton aujourd’hui, du moins avec laquelleon assume sa culture et ses origines bretonnes, il est évident que le mouvement n’a pas réussi àancrer un sentiment « national » dans le cœur des Bretons. La Bretagne n’est pas indépendante etcela reste le souhait de la population. Christian Giraudon, journaliste à Bretagne Hebdo, est forcéde l’avouer, « une écrasante majorité de Bretons ne dénie pas à la France [sa] grandeur, encoremoins ne la rejette. » Et pour lui, le « déni fait à la Bretagne n’en est que plus criant et apparaîtsoudain d’un autre âge »... Les formations politiques bretonnes sont assez incomprises, on peut même dire qu’ellessont plutôt violemment rejetées, leur image restant incontestablement négative aux yeux desgens, surtout depuis la mort de Laurence Turbec. Le « vote breton » demeure marginal et neconcurrence pas des partis nationaux qui, depuis quelques années, ont pris conscience de l’intérêtdes cultures locales et de la nécessité d’une décentralisation administrative. Le mouvement, lui,retiendra tout de même que les mentalités évoluent. Pour preuve, l’identité bretonne n’est plusune identité négative mais une identité positive, qu’on assume avec fierté. Elle n’est plus uneappartenance subie mais un vouloir-vivre ensemble qui, même imprécis, traduit une volonté devouloir faire quelque chose ensemble. La Bretagne a, pour finir, trois grands défis à relever : elle doit changer de modèleéconomique et relancer l’emploi, il lui faut au plus vite restaurer son patrimoine naturel, la qualitéde l’eau en priorité, et affirmer son identité culturelle, mais en demeurant impérativement ouverteet tolérante... Car, quel que soit l’avenir de la Bretagne, le combat pour son émancipation sepoursuit. L’histoire se poursuit. Et dans la logique de la pensée culturaliste et ethniciste dumouvement breton, le troisième Emsav est proche en une chose du second : la certitude de lasupériorité de tout ce qui touche à la Bretagne. Et la conséquence directe de ceci est le jugementcritique, voire négatif, de tout ce qui n’est pas breton, encore aujourd’hui. Une logique quiconfine l’ethnodifférentialisme en obsession identitaire. C’est le risque majeur qui menacemaintenant le mouvement breton.La découverte et l’ignorance... Mars 2008. Gare Montparnasse. Les gens qui montent dans le TGV à destination de Brestne semblent pas être distinctifs, ils sont « comme tout le monde ». Selon l’heure, se bousculent1 Les attentats ou tentatives d’attentats sont la seule constante au sein de ce patchwork qu’est l’Emsav. Il y en auraiteu plus de 300, de 1970 à nos jours. Chiffres tirés du bilan annuel des crimes et délits, etc., publié par laDocumentation française. 70
  • 71. sur le quai des cadres, des étudiants, quelques voyageurs munis de sacs à dos, parfois une petitefamille avec garçons en bermuda et jeunes filles en chemise Vichy, ou bien encore, mais de façonmoins récurrente que par le passé, un militaire en tenue ou en civil... Il n’est guère aisé d’observerici l’identité bretonne. Elle ne se voit d’ailleurs pas, on la devine seulement, on la pense, enphénomène social intellectualisé. Dans le train lancé à grande vitesse, il m’est impossibled’imaginer quitter le pays pour une lointaine contrée exotique. Nous quittons Paris, déjà le tempsest gris, triste. Les paysages se succèdent avec monotonie. Le voyage commence... Et comme ledit Stivell, « Dieu, que c’est bon de revenir en ce lieu où vit ma mémoire, retrouver les noms dupays, rentrer en Bretagne... » J’observe autour de moi les voyageurs : il n’est guère aisé de définir un type breton... Lorsd’un casting que nous organisions pour une adaptation théâtrale de la légende de la ville d’Ys,une différence d’opinion révélatrice se fit dans le jury quant aux traits physiques d’Ahès, leprotagoniste principal : devait-elle être brune ou blonde ? Ce dilemme prête évidemment àsourire mais il prouve bien la réalité de croyances d’un type racial, ethnique. La seule certitudequi fit l’unanimité des membres tenait à la longueur des cheveux : Ahès devait les avoir longs !Premier élément déterminant la Bretonne type... Il est d’ailleurs notable que l’on peut observer unnombre important de jeunes hommes à la chevelure longue en Bretagne. Le trait n’est donc passexuel. Pourquoi ne pas avancer dès lors que les Bretons ont les idées courtes ? Un cliché en vautbien un autre. Jugeant un peu dérisoire les arguments définissant le type ethnique, je poursuisdans la dérision : une jeune femme fort sympathique m’explique, dans ce train pour Brest, qu’ilexiste un type de visage féminin bouffi, dû aux rudes origines campagnardes des femmes,expliquant aussi leur carrure forte, « en rondeurs », dans une ancienne société matriarcalemarquée par l’absence récurrente des maris partis en mer... Théorie nullement absurde, je prendsnote. Cela me fait souvenir que deux ans plus tôt, un type m’expliquait les origines du visageburiné des femmes par la rudesse des conditions climatiques de la région. Il demeure certain quel’on peut aisément observer des visages marqués par les stigmates d’un air iodé et des rafales devent. Mais si le climat explique cela, peut-on pour autant en faire un critère génétique ? Jerésume : les Bretonnes sont un peu fortes, du moins du visage, qu’elles ont par ailleurs buriné.Elles portent, comme les hommes de moins de 25 ans, les cheveux longs, qu’elles ont blonds oubruns, selon l’exposition au soleil ; du coup, on pencherait a priori plutôt pour brun... A titrepersonnel, je fus surnommé « le Breton » au milieu des années 90, sans doute en raison de monintérêt pour la Bretagne, pour devenir « le Strasbourgeois » durant mon service militaire àRennes. De quoi devenir schizophrène... Est-il possible que je n’aie pas de type physique ? Si.J’ai, paraît-il, un nez de Vosgien et des oreilles de Franc-comtois. Je me rassure, cela correspondbien à mes critères identitaires puisque ma mère est vosgienne et mon père belfortain. MaisBelfort fut terre alsacienne, donc d’influence germanique... mais les soldats espagnols ont occupéles villages voisins jusqu’au traité de Wesphalie... Ceci explique sans doute le fait que monpropre frère soit brun quand moi-même je tends vers le blond... Et la Bretagne, n’a-t-elle pasconnu moult invasions tout au long de son histoire, provoquant un brassage ethnique ? Toujours dans ce train à destination de Brest, je conclue donc, non sans humour, qu’il estbien délicat de reconnaître dans mon voisinage de circonstance les Bretons des « Autres »individus... 71
  • 72. Un « con » de Français... Durant mon service militaire, plus précisément pendant mes classes, le lieutenant répétaitchaque fois, sur la place d’armes, au moment du rassemblement et du garde-à-vous sous labruine : « En Bretagne, la pluie ne mouille que les cons ! » Les cons, ce sont sans doute les autres, ceux qui ne sont pas Bretons. Il se trouve que moi,j’étais mouillé, et bien mouillé. J’ai compris alors, bien malgré moi, que je ne serai jamais unBreton. Pour eux, pour ce lieutenant au demeurant fort sympathique, je resterai à jamais un« con » de Français... 72

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