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Extraits du prologue du livre de Frédéric Martel "Smart. Enquête sur les internets"

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Extraits du prologue du livre de Frédéric Martel "Smart. Enquête sur les internets" (Editions Stock, Collection : Essais - Documents, paru le 23/04/2014, 408 pages)

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Extraits du prologue du livre de Frédéric Martel "Smart. Enquête sur les internets"

  1. 1. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 3 SMART
  2. 2. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 4 DU MÊME AUTEUR Le Rose et le Noir. Les Homosexuels en France depuis 1968, Le Seuil, 1996 ; « Points Seuil », 2000 La Longue Marche des gays, Gallimard, 2002 Theater. Sur le déclin du théâtre en Amérique, La Découverte, 2006 De la culture en Amérique, Gallimard, 2006 ; « Champs Flamma- rion », 2011 Mainstream. Enquête sur la guerre globale de la culture et des médias, Flammarion, 2010 ; « Champs Flammarion », 2011 J’aime pas le Sarkozysme culturel, Flammarion, 2012 Global Gay, Comment la révolution gay change le monde, Flam- marion, 2013
  3. 3. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 5 Frédéric Martel SMART Enquête sur les internets Stock
  4. 4. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 6 Note de l’éditeur Le lecteur trouvera à la fin de cet ouvrage un lexique où sont définis les expressions et mots en américain, fréquents sur la question numérique, et parfois difficilement traduisibles (voir p. 397). Ce livre s’appuie sur des sources précises : l’intégralité des références et une longue bibliographie détaillée, les données statistiques, les tableaux de présentation des groupes numériques mondiaux et des compléments d’analyse ont été renvoyés sur le site internet qui est le prolongement naturel de ce livre délibérément bimédia, papier et web (voir les « Sources » p. 405 et les sites smart2014.com ainsi que fredericmartel.com). Des mises à jour et le suivi de l’actualité sont également disponibles sur le fil Twitter de l’auteur : @martelf Couverture Pierre Martin Vielcazat (STALLES) ISBN 978-2-234-07734-8 © Éditions Stock, 2014
  5. 5. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 7 Prologue « ICI, LES CYBERCAFÉS NE SONT PLUS À LA MODE. Ils ont tendance à mettre la clé sous la porte. Aujourd’hui, tout le monde a internet à la maison. Et les gens vont dans les cafés où le wifi est gratuit », me lance Bashar. Avec pour logo quatre petits arobases symbo- lisant internet, le Login Café est situé sur une place du centre-ville bordée d’arbres, fleurie, tranquille. On peut lire en anglais, en lettres rouges, sur les menus de ce bar étroit, construit sur deux étages : « Like Us on Facebook. » Et sur les sous-bocks ronds : « Log to Your Mood. » Ce slogan web – Connectez-vous à votre (bonne) humeur – résume l’optimisme d’un espace qui semble plaire à la jeunesse locale. À la fois cybercafé et café tout court, le Login est un lieu que l’on fréquente pour se connecter au web, commander un cheeseburger, un apple strudel, boire un milkshake aux cookies Oreo ou du jus de goyave. On n’y sert pas d’alcool. Si internet ne rapporte plus d’argent aux cafés, la consomma- tion de boissons et de nourriture reste encore, comme partout, un bon business. « Parfois, les clients prennent en photo les plats qu’ils consomment au Login Café et les postent sur Facebook ou sur Instagram », poursuit Bashar, le gérant du coffee-shop, lui- même fasciné par un phénomène global qui ne s’explique guère. Bashar constate aussi que les réseaux sociaux sont en train de prendre le relais des blogs. « Certains blogueurs viennent encore chaque matin. Ils commandent un petit espresso, se connectent à internet et postent leurs articles, mais c’est plus comme avant. »
  6. 6. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 8 Bashar ajoute, au cas où : « Ici, le code wifi est “logincafe”, sans espace. » En brandissant son smartphone HTC et une tablette qui tourne sous Android, il me montre que ça marche, qu’on est bien connecté. Sur un large écran plat au premier étage, connecté lui aussi, je remarque une vidéo en « mashup » de Lady Gaga et Madonna et, plus tard, des extraits d’un blockbuster américain. Un autre jour, j’y verrai la chaîne National Geographic, transmise par internet. Ici, comme ailleurs, tout le monde connaît Google, Apple, Facebook et Amazon, que l’on surnomme, par un vilain acronyme, les GAFA. Chaque magasin a son site web référencé sur Google, sa page Facebook, et j’observe plusieurs personnes en train d’uti- liser des applications iPhone ou iPad ; iTunes a également beau- coup de succès. Amazon, en revanche, n’est pas utilisé. Pas de livraisons de produits culturels ici. Pas de livraisons tout court. À la place, on préfère télécharger illégalement les films, regarder le dernier « idol » à la mode sur YouTube ou téléphoner gratui- tement avec Viber. À l’entrée du Login Café : un immense portrait. On y distingue le visage d’un rappeur américain, figuré en une multitude de petites mosaïques. Bashar m’assure que c’est Eminem. L’un des onze serveurs qui travaillent ici l’interrompt et affirme que c’est Jay-Z. Le personnel débat maintenant à l’entrée du café : s’agit-il d’un rappeur noir ou blanc ? Et si c’était Tupac ? Kanye West ? En fait, c’est difficile à dire, l’œuvre d’art étant stylisée. On prend le tableau en photo. On me promet une réponse par Skype. À quelques mètres du Login Café, le magasin « 3D » a long- temps été, lui aussi, un cybercafé. Mais il a dû s’adapter à l’esprit du temps. C’est aujourd’hui un espace de jeu vidéo où une ving- taine de garçons – pas une seule fille – passent le temps sur Battlefield 3, Call of Duty ou GTA 4. Cela coûte l’équivalent d’un euro par heure et par joueur. Deux étudiants viennent ici réguliè- rement pour une partie de football virtuelle sur PES2013 et évi- demment, me précise l’un d’entre eux, « on choisit les couleurs du Real Madrid ! ». Les deux jeunes hommes ont entre les mains des smartphones : un Galaxy S III de Samsung pour l’un, un iPhone 4 d’Apple pour l’autre. « C’est facile ici d’avoir internet. Tout le monde a internet. C’est bon marché. À la maison, ou sur smartphone, on est sur Facebook, sur Twitter, sur Instagram. On échange des messages avec nos copains sur WhatsApp, on appelle 8 SMART
  7. 7. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 9 nos amis à l’étranger via Viber – tout ça est pratiquement gratuit », précise l’un des garçons. Le second ajoute : « Je suis complète- ment addict à Twitter. » Un peu plus loin, sur la rue Shohadan, Jawwal Shop est une boutique de téléphonie mobile. Tous les modèles de portables sont disponibles, de Nokia à Samsung, en passant par HTC, Blackberry ou Apple, même si le dernier iPhone est encore rare dans la ville, où la 3G n’existe pas non plus. Les prix sont abordables pour les téléphones de base : on les appelle ici des « pre-Android phones » ou en anglais des « feature phones ». En revanche, les smartphones sont encore hors de prix, l’équivalent de 400 euros. Le magasin a le wifi et beaucoup de jeunes du quartier viennent y consulter internet ou recharger leur portable en se branchant sur une prise de courant. « On les laisse faire, gratuitement. Ça nous fait connaître dans le quartier », précise Mohammad, le vendeur. Selon lui, les jeunes ici aiment surtout les applications gratuites et tout le web à but non lucratif : le navigateur Firefox de la fondation Mozilla, l’encyclopédie Wikipédia et l’environnement Linux. « Ils pestent contre les logiciels Garage Band et Photoshop qui sont de plus en plus difficiles à pirater. Ils trouvent que ce n’est pas normal », ajoute Mohammad. Je suis surpris du niveau informatique des clients du magasin : ils connaissent les logiciels, les astuces pour ne pas payer, les techniques de base de programmation, et même le « cloud », c’est-à-dire les données et contenus hébergés « à dis- tance ». En sortant, j’observe, posé sur le sol devant la boutique Jawwal, un générateur d’électricité. « Ce n’est pas un bon générateur, avoue Mohammad. Il est de marque Lutan. Ce sont les Chinois qui fabriquent ça. Je préfère les générateurs Shatal, qui viennent d’Israël, ils sont de meilleure qualité, mais ils sont plus chers. » Devant nous, trois soldats en armes, habillés en tenue noire – le Hamas –, surveillent paisiblement le quartier bobo de Jundi Al Majhoul. La veille, l’armée israélienne a bombardé la périphérie de la ville. Ici, dans la bande de Gaza, un territoire-prison palestinien dont on ne peut guère ni entrer ni sortir, les cybercafés, les vendeurs de smartphones et les fournisseurs d’accès à internet ressemblent à tous les autres, comme partout dans le monde. Internet et les tech- nologies digitales sont mondialisés et, dit-on, déterritorialisés. Par- tout, les pratiques numériques se ressemblent, les sites consultés, 9PROLOGUE
  8. 8. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 10 les applications utilisées sont les mêmes et les usages se rappro- chent. Tout est connecté. The world is flat – le monde est plat. CAMILO PORTE LE PRÉNOM DU CÉLÈBRE COMPAGNON de Che Guevara – mais il déteste le « Che ». Noir et Cubain, il rêve de vivre à Miami, « où il n’y a ni racisme ni Castros », feint-il de croire en prenant soin de parler de Castro au pluriel. À moins de cent cinquante kilomètres de l’endroit où nous sommes, La Havane, capitale de Cuba, il y a les États-Unis, la Floride, Key West et, au-delà, Miami et South Beach. Camilo me dit qu’il est « enfermé ici dans une immense prison ». Nous faisons la queue devant un cybercafé de la calle Obispo, une rue piétonne et commerçante près du Parque Central. La file d’attente est interminable, il faut prévoir plus d’une heure pour réussir à pénétrer dans l’espace, au rez-de-chaussée d’un immeuble rococo de l’ancienne aristocratie cubaine, prestigieux mais délabré, qui croule sous les stucs et est en cours de restauration depuis dix ans. Grand luxe des années 1950 ; misère des années 2000. « Ici, il faut payer en pesos convertibles, les prix sont prohibi- tifs », s’agace Camilo, excédé par le dysfonctionnement et la cor- ruption généralisés du régime castriste. À Cuba, on achète les biens de première nécessité en monnaie locale : de petits maga- sins, qui sont juste des pas-de-porte, proposent des shampooings qui ne moussent pas, des chaussures dont les talons sautent en deux semaines, des biscuits à l’unité. Pour obtenir des produits importés, il faut payer vingt-cinq fois plus cher en pesos conver- tibles, l’autre monnaie. À Cuba, le dentifrice, le savon, la mousse à raser, le papier toilette et, bien sûr, les téléphones portables et l’accès à internet sont des produits de luxe. Comme en Chine, le régime paranoïaque cubain a deviné pré- cocement, presque par expérience, qu’internet allait être un facteur de désordre social, une source de rébellion et un passeport donnant accès à l’information internationale et peut-être même aux visas. Il a donc classé le web, sur l’échelle des risques, au niveau « estado peligroso », terme officiel du code pénal que l’on peut traduire par « état dangereux ». Un moyen, pour l’État communiste, d’intervenir préventivement contre toute forme de dissidence. Mais au lieu d’interdire complètement internet, comme en Corée du Nord, ou de construire un immense « intranet » local, comme en Chine, Cuba 10 SMART
  9. 9. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 11 a préféré organiser la pénurie. Les téléphones portables, les ordi- nateurs et les tablettes sont importés au compte-gouttes et les « forces spéciales de la révolution » (Policía especializada) veillent au passage en douane. À l’intérieur du café internet où j’entre finalement avec Camilo, l’ambiance est laborieuse. Les murs sont lézardés. Des ventilateurs tournent sans brasser aucun air. Une vingtaine de personnes, pas plus, consultent leurs emails ou les messages de la famille, sans perdre de temps, comme à Gaza, sur des sites ludiques ou des jeux vidéo online. Certaines ont même prérédigé leur message sur papier pour aller plus vite. Le temps de connexion est trop cher pour s’attarder (un euro les dix minutes, soit presque une journée de salaire). « Et, en plus, c’est tellement lent », déplore Camilo. Au niveau mondial, Cuba arrive avant-dernier pour la vélocité de son internet, devant Mayotte. Je constate aussi que la bureaucratie est tatillonne, jusque dans cette petite « oficina » : il faut déposer sa carte d’identité, renseigner son adresse, signer un document auto- risant le monitoring et indiquer le type de contenus que l’on va consulter afin d’éviter les sites « subversifs ». Facebook, par exemple, est bloqué dans l’île, à l’instar des blogs des opposants cubains. Je tente d’accéder à Generacion Y, la page de la célèbre dissi- dente Yoani Sánchez : je tombe sur un message d’erreur. Je sais que celle-ci, placée sous surveillance étroite à Cuba, rédige souvent ses textes et ses tweets par SMS et les envoie à un contact sûr, probablement en Floride, d’où ils sont postés sur le web. Son blog décrit, avec la monotonie cultivée d’une entomologiste, la vie quo- tidienne à Cuba, avec ses pénuries alimentaires persistantes, ses transports publics défectueux, sa corruption généralisée, sa prosti- tution enfantine. Ce style dépassionné, ce décryptage méticuleux des faits, des chiffres, des interdits bureaucratiques, est plus effi- cace que n’importe quel pamphlet pour décrire une dictature au jour le jour. Ce n’est pas un média anticastriste, c’est un média qui colle aux réalités. Bien sûr, le site, qui compte environ quatorze millions de visiteurs uniques chaque mois, est davantage lu à Little Havana, quartier cubain de Miami et QG de la contre-révolution cubaine, qu’à La Havane. Mais Camilo, sans pouvoir le lire, sait que ce blog existe et, me dit-il tout sourires, « cela suffit à ma journée ». Pragmatique et calme, Camilo s’exprime en prose, loin de la langue poétique de Castro. 11PROLOGUE
  10. 10. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 12 Internet est donc filtré dans les rares cybercafés de Cuba, les universités et les entreprises. « Cet internet café est une entreprise d’État. Le régime ne laisse pas en concession au privé les commu- nications », précise, fataliste, Camilo. Toutes les sociétés, les res- taurants et les fermes agricoles ont été nationalisés en 1968 à Cuba, même si, ces dernières années, Raúl Castro, le « jeune » frère de Fidel et « nouveau » président – âgé de 83 ans –, a autorisé avec prudence les petits métiers, les micro-entrepreneurs, la res- tauration légère et certains artisans et agriculteurs. Sur les murs des avenues de La Havane, on remarque un peu partout des por- traits géants de Castro et Che Guevara, accompagnés des mêmes slogans nationalistes et socialistes usés jusqu’à la corde, répétés à l’infini : « Viva la revolución », « Viva Fidel », « Patria o muerte » ou « ¡ Socialismo hoy, mañana, y siempre ! » Pour obtenir une meilleure connexion à internet, on peut toujours se rendre dans les grands hôtels internationaux, comme le Habana Libre – qui porte bien mal son nom. Situé sur la 23e Avenue, c’est un hôtel de luxe, un ancien Hilton réquisitionné et nationalisé par Castro, et la vitesse d’internet y est légèrement meilleure. Mais il faut acheter une carte avec une durée limitée d’accès, réservée aux étrangers, et dont le prix, six euros de l’heure en moyenne, demeure de toute façon inaccessible pour la grande majorité des Cubains. « Le suffixe “.cu” est un mirage. Personne ne le voit jamais », ironise Madelín (ce prénom a été modifié). Cette ancienne ensei- gnante d’une quarantaine d’années était payée vingt euros par mois dans la fonction publique cubaine. Aujourd’hui, elle perçoit un salaire presque cent fois supérieur en louant seulement, au marché noir, trois chambres de son « habitación », située près du célèbre Malecón, la longue avenue du front de mer à La Havane. Je loge dans cette « casa particular » – une sorte de bed & break- fast que l’on réserve par téléphone ou, de l’étranger, sur revo- lico.com, un site cubain ressemblant à Craigslist ou à Airbnb. Le « .cu », c’est le suffixe national internet propre à Cuba. Madelín ajoute, avec l’optimisme un peu déjanté qui caractérise parfois les Cubains : « Au moins le régime de Cuba a-t-il fait les démarches pour obtenir un suffixe. La Corée du Nord n’a même pas réclamé le sien ! » C’est vrai : le suffixe « .kp » n’a été demandé que récemment, ce qui confirme le désintérêt durable de Pyongyang pour internet. Le régime nord-coréen n’existe guère sur le web, contrairement à Cuba. 12 SMART
  11. 11. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 13 Reste que dans les habitations privées comme celle de Madelín, il n’y a pas d’accès au web. À Cuba, il n’est presque jamais dis- ponible à domicile : le taux de pénétration d’internet est seulement de 0,5 %, au mieux en « dial-up », via les fils de téléphone en cuivre, avec ce bruit lancinant si caractéristique, rarement en haut débit. Les ordinateurs sont rares – environ 3.5 % des foyers –, et les modems plus encore : ils sont toujours officiellement interdits par le régime. Seules sont fréquentes les clés USB et j’en ai vu partout à La Havane : ces fameuses « pendrives » permettent d’échanger de la musique, des films, des telenovelas – tout ce qui ne peut pas transiter ici par le web. Madelín m’explique qu’il est parfois possible d’obtenir la connexion internet d’un voisin, car un certain nombre d’officiels cubains, notamment des hauts fonctionnaires, des militaires ou des professeurs de médecine réputés, bénéficient d’une déroga- tion. Et il est fréquent alors qu’ils sous-louent leurs codes d’accès internet pour arrondir leurs fins de mois. C’est évidemment illégal et onéreux. Lors d’un dîner chez Mama Blanchita, un rare restaurant « privé » au premier étage d’un palace colonial en capilotade, sur la Rampa à La Havane – un établissement familial où on nous sert de la soupe de haricots noirs, des plantains et du cafecito –, Madelín se lâche : « Les rares succès du régime sont artificiels. L’insécurité est grande à Cuba, le système de santé est fragilisé par le manque cruel de moyens techniques et l’exil massif des médecins qualifiés au Venezuela, en échange du pétrole. Le racisme est permanent, alors qu’il était censé n’exister qu’aux États-Unis. » Au même moment, sous nos yeux, un ballet d’un autre temps : de vieilles guimbardes américaines bringuebalantes passent sur l’avenue, dont une Chevrolet Bel Air qui sautille comme si elle avait perdu ses amortisseurs. Cuba est figé à la date de la révolution : 1959. Et l’enseignante, consternée par ce spectacle suranné, de renchérir : « Même le système éducatif, dont Castro s’est toujours vanté, est hors du temps et de pure propagande, notamment en histoire, en économie, sans parler des écoles de commerce ou de journalisme. Quant à l’informatique, on l’enseigne à Cuba sans ordinateur ni internet ! » Comme beaucoup de Cubains que j’ai rencontrés, Madelín rêve de vivre en Floride « où internet est libre et où il y a la 3G ». Et elle ajoute, en plaisantant, répétant une blague 13PROLOGUE
  12. 12. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 14 fréquente ici : « Ce qui est génial avec Miami, c’est que c’est très proche des États-Unis. » En 2011, un câble sous-marin de 1 600 kilomètres de fibre optique a été déployé entre le Venezuela et Cuba, avec l’aide des Européens, pour accélérer la vitesse d’internet sur l’île. Après deux ans d’inertie, le régime castriste a finalement autorisé à l’été 2013 l’ouverture d’une centaine de « cyber-points », des sortes de « salons » internet, ouverts à tous. Mais leurs tarifs prohibitifs en limitent encore l’accès. « La grande majorité de la population n’a toujours pas accès à internet », confirme le spécialiste des commu- nications Bert Medina, un Cubain-Américain rencontré sur l’île. Reste les « celulares », comme on appelle à Cuba les téléphones mobiles. Ils sont désormais plus fréquents : environ 12 % de la population en possède un. Avec Camilo, je me rends dans une boutique de téléphones, dans le quartier de La Habana Vieja. Encore un magasin d’État, il y a là aussi de longues files d’attente. La bureaucratie tatillonne, les prix prohibitifs et la pénurie per- manente freinent les ventes. Et sans 3G, les portables ne permet- tent même pas l’accès au web. Ils ne sont pas encore smarts. Cuba offre cette image rare d’un des derniers pays au monde qui soit presque entièrement privé d’accès à internet. Dans le Cuba d’aujourd’hui, totalitarisme des tropiques, figé dans le monde d’avant Spoutnik, conclut Camilo, « internet serait une anomalie : ça ferait trop XXI e siècle ». SUR LA CASQUETTE BLEUE DE SIPHO DLADLA, un slogan : « The Limit- less youth ». Pas encore 30 ans, chaussures Converse et smartphone Blackberry, Sipho est l’incarnation même du jeune activiste qui entend « repousser les limites ». Il dirige un programme d’éduca- tion au numérique à Kliptown, un quartier défavorisé de Soweto, en Afrique du Sud. « On travaille ici avec quatre cents jeunes et pour eux tout est gratuit. On leur apprend à utiliser un ordinateur et à aller sur internet. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’ils savent déjà plus de choses que nous sur les technologies », commente Sipho. Il poursuit : « Le soir, ils repartent avec leurs petits portables et expliquent à leurs parents comment s’en servir. » Pour la pre- mière fois de l’histoire en Afrique, ce ne sont plus les ancêtres qui transmettent le savoir aux jeunes mais les enfants qui forment leurs parents. « C’est un changement majeur de civilisation », reconnaît 14 SMART
  13. 13. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 15 Sipho. Il souligne toutefois que « les enfants viennent là aussi pour manger, car nos formations s’accompagnent d’un repas gratuit ». Je vois de grosses marmites de riz et de poulet en train de chauffer. Le repas sera bientôt prêt. Le Kliptown Youth Program est situé au cœur de Soweto. Au sud-ouest de Johannesburg, près de un million de personnes vivraient dans cette ville-ghetto (deux fois plus selon d’autres estimations incluant les immigrés). Si une partie de Soweto est aujourd’hui revitalisée, des dizaines de townships demeurent. C’est le cas de Kliptown, l’un des bidonvilles les plus déshérités du pays : il n’y a pas de route goudronnée, les chemins de terre sont éventrés, les égouts ruissellent, infectés. Il n’y a ni eau cou- rante potable ni électricité. Partout, des tôles ondulées. Et le sida, première cause de mortalité : le taux de personnes séropositives est élevé, de l’ordre de 11,5 % dans le pays, peut-être le triple dans le quartier. Dans ce contexte difficile, on est surpris par l’omniprésence des technologies et d’internet. « Tout le monde ici a un portable. On écoute la radio, on consulte la météo, on lit l’horoscope, tout ça sur un téléphone qui n’est même pas “smart”. La lampe torche intégrée au mobile est une des applications les plus populaires. Soweto est en train de basculer dans le numérique », commente Sipho. Qui ajoute : « Ici le problème n’est plus la fracture numé- rique, car tout le monde a accès à internet. La question, c’est celle de l’éducation au web. Les gens ont bien compris qu’ils devaient être “digitally literate”, pour ne pas être laissés pour compte. » Sipho répète plusieurs fois ces mots : « digital literacy. » C’est pour lui l’avenir d’internet. (L’expression « digital literacy », pour alphabétisation digitale ou capacité à savoir lire le web en se servant d’un ordinateur ou en accédant à internet, est aujourd’hui considérée comme un facteur de développement économique au niveau international.) Et quel sens de la débrouille ! Quelle agilité ! Sans électricité, les mobiles sont rechargés avec des batteries de camions ou grâce à de petits panneaux solaires. La connexion internet passe le plus souvent par une clé 3G. Dans un bungalow du Kliptown Youth Program, des jeunes dépenaillés consultent leur page Facebook sur des PC connectés par de gros câbles internet. D’autres utilisent une application, très populaire en Afrique du Sud, baptisée Mxit, qui permet d’envoyer gratuitement des messages instantanés à ses 15PROLOGUE
  14. 14. Stock - - Smart - 135 x 215 - 28/3/2014 - 14 : 50 - page 16 copains depuis n’importe quel téléphone portable. Je vois aussi des gamins assis par terre, qui tuent le temps avec des jeux vidéo sur de petits « 100 dollars laptops », en plastique vert pomme, les fameux portables XO offerts par l’ONG américaine One Laptop per Child. J’écoute parler ces jeunes entre eux, et s’affronter en anglais, en sesotho ou en zoulou, parmi les onze langues officielles de l’Afrique du Sud. Ils rient. Les adultes du township n’ont pas accès aux facilités du Klip- town Youth Program. Alors, pour consulter internet, ils n’ont qu’à traverser, par un minuscule pont aérien, l’autoroute qui longe le ghetto et ils accèdent là à l’un des cybercafés tout proches. Le prix est d’environ 15 rands par heure, soit 1.2 euro. « Mais la plupart du temps, pas besoin d’aller dans un internet café, il suffit d’accéder au web depuis son téléphone », insiste Khopotso Bodibé. Interrogé à Soweto, cet écrivain et journaliste web ajoute : « Quatre-vingt-dix pour cent de ce que je connais, je l’ai appris sur internet. Le web a fait mon éducation. » Il me raconte que le soir, lorsque la bibliothèque publique de Soweto fermait, il allait travailler au McDonald’s, le fast-food étant l’un des rares lieux du quartier ouverts, avec un accès gratuit à internet. Quant à Sipho, il espère beaucoup de la nouvelle tablette Datawind sous Android, qui coûtera 30 dollars, et des smartphones annoncés à une cin- quantaine de dollars. Il pense que cela peut changer la vie du township. Débordant d’énergie et d’optimisme, lui qui est né à Soweto et vit encore dans le ghetto, sans eau ni électricité, croit au web avec une ferveur passionnée, presque exaltée, qui fait époque. Certaines natures, qui ont manqué de chance et qui ont beaucoup peiné, ne savent rien faire d’autre que redoubler de générosité et de mansuétude. Ayant eu pour seul viatique internet, Sipho veut offrir aux autres « cette lumière blanche qui va nourrir le continent noir ». Bigre ! Voyant mon scepticisme, cet évangé- liste d’internet ajoute, sagace, pour me faire prendre toute la mesure de la magie des technologies : « Le web a changé ma vie. Je me suis formé sur internet quand les écoles des bantoustans ne me le permettaient pas. J’y ai appris la géographie, l’histoire. J’y ai fait un peu mon droit. J’aurais même pas pu te parler en anglais s’il n’y avait pas eu le web. Internet est la plus belle chose qui me soit arrivée. Et ce n’est que le début. » * 16 SMART

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