• Save
Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say"
Upcoming SlideShare
Loading in...5
×
 

Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say"

on

  • 408 views

Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say" (L'Harmattan, décembre 2013, 178 pages, 18 euros).

Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say" (L'Harmattan, décembre 2013, 178 pages, 18 euros).

Statistics

Views

Total Views
408
Views on SlideShare
337
Embed Views
71

Actions

Likes
0
Downloads
0
Comments
0

1 Embed 71

http://lecercle.lesechos.fr 71

Accessibility

Categories

Upload Details

Uploaded via as Adobe PDF

Usage Rights

© All Rights Reserved

Report content

Flagged as inappropriate Flag as inappropriate
Flag as inappropriate

Select your reason for flagging this presentation as inappropriate.

Cancel
  • Full Name Full Name Comment goes here.
    Are you sure you want to
    Your message goes here
    Processing…
Post Comment
Edit your comment

Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say" Pages 117 à 125 du livre de Gérard Minart "Entrepreneur et esprit d'entreprise. L'avant-gardisme de Jean-Baptiste Say" Document Transcript

  • 14 Morale et esprit d’entreprise Toute l’œuvre économique de Jean-Baptiste Say – le Traité, le Catéchisme, le Cours complet – est encadrée par deux écrits de morale. Le premier, Olbie, date de 1800. Say avait trente-trois ans. Le second, Essai sur le Principe de l’utilité, est resté à l’état de manuscrit : il constituait la grande ambition des dernières années de sa vie. C’est dire que la morale ne fut jamais absente de ses préoccupations. Elle traverse tous ses ouvrages. Chez lui, morale et économie sont comme deux sciences jumelles qui marchent sur la même route, vont dans la même direction, s’appuient sur la même méthode expérimentale et se soutiennent l’une l’autre. Dès Olbie, avant même la première édition en 1803 du Traité d’économie politique, Say résume sa pensée et nous avertit en une phrase que « de justes notions d’économie politique sont favorables à la morale ». Et de même que « la nature des choses » est à la base de son économie politique, elle sera aussi au fondement de sa morale : Olbie est la réponse, sous forme d’apologue, à une question mise au concours par l’Institut en 1798 et qui était la suivante : « Quels sont les moyens de fonder la morale chez un peuple ? » Say décrit la situation d’un pays imaginaire, Olbie, qui vient de sortir d’une révolution et qui a établi sa neuve liberté politique sur les ruines d’une monarchie absolue. Il nous montre comment ses habitants, les Olbiens, ont réussi à créer un nouvel ordre social plus moral et plus juste. On retrouvera dans tous les écrits économiques de Say les principaux thèmes constitutifs de la morale exposée dans Olbie. Si bien qu’il n’est pas exagéré de souligner qu’Olbie constitue une sorte de préface de philosophie morale au Traité d’économie politique que Say est en train de rédiger et qui paraîtra trois ans plus tard. La morale de Say présente le même point de départ, on pourrait dire le même point d’appui, que son économie. Pour celle-ci, il s’agit de la nature des choses ; pour la morale, il s’agira de la nature de l’homme. Pour Jean-Baptiste Say moraliste, ce qui constitue la nature de l’homme c’est la recherche du bonheur. Il doit y accéder par la vertu. C’est l’instruction qui est le meilleur guide pour indiquer le chemin de la vertu. Pour accompagner les hommes sur ce chemin, il importe de leur dévoiler où se trouvent leurs intérêts vrais (Say emploiera plus tard l’expression 117
  • d’intérêts bien entendus). Pour que bonheur, vertu, instruction, intérêts vrais puissent s’épanouir, il est nécessaire de bâtir une société fondée sur un nouvel ordre social. En terme économique, ce nouvel ordre social devra reposer sur une honnête aisance pour toutes les couches de la société. Les deux sources de cette morale sont aisément perceptibles. La première, c’est 1789. Instruction publique et vertu sortent directement de la Révolution française. Mieux : ce sont les deux éléments à l’aide desquels les révolutionnaires voulaient régénérer la société française. Etant entendu que les règles permettant une telle régénération devront donner de bonnes mœurs à la fois « aux hommes faits », lesquels ont besoin d’être réformés, et « aux hommes à venir », qui doivent être instruits. « Ma tâche, écrit Say dans Olbie, est de rechercher par quels moyens on peut engager un peuple, vieilli dans des habitudes vicieuses et dans de funestes préjugés, à suivre ces règles, de l’observation desquelles sa félicité serait l’infaillible récompense. »216 La deuxième source d’une telle morale, c’est la Déclaration de l’Indépendance des Etats-Unis de 1776, qui avait proclamé comme droits inaliénables : la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Quand Say rédige Olbie, en 1800, il a fortement subi l’influence des idées américaines à travers Benjamin Franklin, dont il a écrit une courte biographie ; Thomas Jefferson, qu’il a personnellement rencontré à Paris et, enfin, les salons progressistes qu’il fréquente, notamment celui de MariaHelena Williams où se croisent Français, Anglais et Américains. N’oublions pas non plus qu’Olbie paraît quelques mois seulement après le coup d’Etat du 18 Brumaire 1799 que Say a soutenu, ainsi que La Décade dont il est à l’époque le rédacteur en chef. Et ajoutons surtout qu’en 1800, moment « de la belle aurore du Consulat » pour reprendre un jugement de Jacques Bainville, Say et ses amis du groupe des Idéologues s’attendent à voir le jeune Premier consul Bonaparte devenir un Washington français. Rien de surprenant si les idées de la République américaine et les thèmes de 1789 se croisent et se recroisent dans la morale de Say. Cet aspect sera longtemps dominant. Plus tard viendra progressivement s’ajouter l’apport de la philosophie morale utilitariste anglaise qui, à son tour, sera dominante sous l’influence de Jérémy Bentham, que Say aura rencontré, qu’il qualifiera d’ami et de maître et qui inspirera l’Essai sur le Principe de l’utilité. En attendant, c’est chez les Olbiens qu’il faut chercher les grandes lignes non seulement de la morale tout court de Jean-Baptiste Say mais également de sa morale sociale : 216 Olbie, dans Œuvre diverses de J.B. Say, op.cit., p.586. 118
  • « Après la révolution, explique Say, qui permit aux Olbiens de se conduire, non plus d’après d’anciens usages, mais suivant les conseils de la raison, les chefs de la nation s’attachèrent à diminuer la trop grande inégalité des fortunes ; ils sentirent que, pour se former de bonnes mœurs, la situation la plus favorable dans laquelle une nation puisse se trouver, est celle où la majeure partie des familles dont elle se compose vit dans une honnête aisance, et où l’opulence excessive est aussi rare que l’extrême indigence. La misère expose à des tentations continuelles ; que dis-je ? à des besoins impérieux. Non seulement les actes de violence coupable, mais encore la dissimulation, les friponneries, les prostitutions, les émeutes, sont presque toujours le fruit de l’indigence. Que de gens ont embrassé un parti politique abhorré, ou des opinions hasardées, uniquement pour subsister ! Tel homme n’aurait pas bouleversé son pays, s’il eût eu de quoi vivre. Ah ! si les riches, chez certains peuples, entendaient bien leur intérêt, loin de pomper la subsistance du pauvre, pour grossir sans mesure leur fortune, ils y mettraient volontairement des bornes, et sacrifieraient une partie de leur avoir, afin de jouir en paix du reste […] Ce ne sont point des règlements et des lois somptuaires qui préservent une nation des excès de l’opulence et de la misère ; c’est le système complet de sa législation et de son administration : aussi le premier livre de morale fut-il, pour les Olbiens, un bon Traité d’économie politique. »217 Il n’y a donc pas de morale – personnelle ou sociale – sans instruction ni sans bonne économie. Ni, d’ailleurs, sans bonne politique : « C’est principalement, souligne Say, en nous éclairant sur nos propres intérêts, que l’instruction est favorable à la morale […] C’est surtout dans un Etat libre qu’il importe que le peuple soit éclairé. C’est de lui que s’élèvent les pouvoirs, et c’est du sommet du pouvoir que découlent ensuite la vertu ou la corruption. »218 La notion d’intérêt est donc le dénominateur commun à la morale et à l’économie politique. Chez Jean-Baptiste Say le mot intérêt a plusieurs acceptions. Il y a d’abord l’intérêt personnel dont le contenu est principalement économique : c’est le moteur de l’ensemble de l’activité productrice. Disciple d’Adam Smith, Say souscrit à la métaphore de la main invisible, laquelle vise à expliquer que les hommes, en agissant selon la ligne de leur intérêt personnel travaillent aussi sans le savoir pour l’intérêt général. Dans ce sens, l’intérêt personnel selon Say est le support de la fameuse main invisible. 217 218 Ibid., p.593. Ibid., p.587. 119 View slide
  • Dans le prolongement de cette première acception, l’intérêt – plus exactement les intérêts (au pluriel) – pris dans leur globalité forment la matière sur laquelle travaille la science économique. Pour Say, il ne fait pas de doute que l’économie politique possède son objet propre, à savoir « les intérêts de cette vie ». L’intérêt personnel comme moteur de la production et les intérêts de cette vie comme matière d’études : voilà les deux versants de cette première acception purement économique. La deuxième acception s’exprime dans l’expression intérêt bien entendu. Dans ce sens, il s’agit de l’intérêt personnel éclairé par la raison et guidé, encadré, voire rectifié par la morale. Ainsi, l’intérêt bien entendu du chef d’entreprise sera-t-il de repousser toute tentation d’en appeler à l’Etat pour constituer son affaire en monopole, lequel pourrait lui être favorable comme producteur mais lui serait préjudiciable comme consommateur. Ici, il faut que les intérêts particuliers se servent de contrepoids les uns pour les autres : « Du moment, souligne Say, qu’un particulier, une classe de particuliers peuvent s’étayer de l’autorité pour s’affranchir d’une concurrence, ils acquièrent un privilège aux dépens de la société ; ils peuvent s’assurer des profits qui ne dérivent pas entièrement des services productifs qu’ils ont rendus, mais dont une partie est un véritable impôt mis à leur profit sur les consommateurs » 219 Evidemment, ce sont les chefs d’entreprise qui sont les plus vulnérables à la tentation du protectionnisme : « Qui est-ce qui sollicite des prohibitions ou de forts droits d’entrée dans un Etat ? demande Say. Ce sont les producteurs de la denrée dont il s’agit de prohiber la concurrence, et non pas ses consommateurs. Ils disent : C’est pour l’intérêt de l’Etat ; mais il est clair que c’est pour le leur uniquement. N’est-ce pas la même chose ? continuent-ils, et ce que nous gagnons n’est-il pas autant de gagné pour notre pays ? Point du tout : ce que vous gagnez de cette manière est tiré de la poche de votre voisin, d’un habitant du même pays […] L’intérêt particulier est ici en opposition avec l’intérêt général, et l’intérêt général lui-même n’est bien compris que par les personnes très instruites. Faut-il être surpris que le système prohibitif soit vivement soutenu et mollement repoussé ? »220 Il est une autre erreur dont les chefs d’entreprise sont victimes : elle consiste à penser que le bon marché des produits leur est défavorable. C’est le contraire qui est vrai. 219 220 Traité, op.cit., p.157. Ibid., p.175. 120 View slide
  • La cherté des produits laisse des classes nombreuses dans l’impossibilité d’acheter. Prôner le bon marché, c’est-à-dire l’abaissement des coûts de production, c’est œuvrer autant en faveur des consommateurs que des producteurs et permettre ainsi à des classes entières d’entrer dans une honnête aisance : « Quand je prêche, écrit Say, en faveur du bon marché des produits, ce n’est pas la cause des seuls consommateurs que je défends ; c’est aussi celle des producteurs. Rien ne favorise la demande des produits, leur écoulement facile et prompt, comme leur bas prix […] C’est lorsque les manufactures savent créer des produits fort utiles à très bon marché, que le commerce trouve à les vendre aisément. »221 D’où la nécessité d’une solide formation économique, et en premier lieu pour les entrepreneurs. C’est ici que les connaissances viennent soutenir la morale pour permettre aux producteurs de bien distinguer entre intérêt personnel et intérêt général. La troisième acception concerne l’intérêt des nations. Dans l’économie politique de Say les nations ne sont pas dans une situation d’hostilité mais dans un rapport d’échanges. C’est l’une des grandes leçons de la loi des débouchés. Elle prouve que dans une politique marquée par les échanges une nation ne gagne pas au détriment des autres mais que toutes ont intérêt à avoir des voisins prospères avec lesquels ils peuvent échanger. Enfin, la dernière acception s’exprime chez Say dans l’expression intérêts sinistres. Les intérêts sinistres, selon lui, sont ceux qui viennent s’interposer « entre l’homme et la vérité ». Et de préciser : « J’entends par intérêts sinistres, ceux qui portent préjudice à un droit légitime, au bien public. »222 Ici encore nous retrouvons la grande question des connaissances. Comme la vérité sort des connaissances, les intérêts sinistres sont ceux qui s’interposent entre l’homme et les connaissances positives pour assurer le règne des préjugés et des privilèges. Ainsi, sous l’Ancien Régime, les intérêts sinistres de la noblesse entendaient-ils maintenir la paysannerie dans un statut d’infériorité. En conséquence, développer l’instruction publique, en commençant par les connaissances les plus élémentaires – lecture, écriture, calcul – au profit de tous les garçons et de toutes les filles, sans aucune exclusive, c’est 221 Cours complet, op.cit., tome 1, p. 601 et 327. Cours complet, op.cit., tome 2, p.338. Sur le thème des intérêts sinistres chez Jean-Baptiste Say, voir : Philippe Steiner, Intérêts, intérêts sinistres et intérêts éclairés : problème du libéralisme chez J.B. Say, Cahiers d’économie, numéro spécial sur le libéralisme économique, Paris, 1989, l’Harmattan, p.21. 222 121
  • déjà les faire sortir de leur état de sujétion et « les mettre en communication avec le monde civilisé » en leur ouvrant le chemin de la vérité. A la nation, selon Say, de prendre en charge cet enseignement où la seule règle sera le mérite, où l’oisiveté « mère de tous les vices » sera combattue, où les intérêts sinistres seront dénoncés. Voilà le type d’instruction « dont il convient à une nation de faire les frais ».223 Seule la puissance publique peut ainsi ouvrir de grandes routes à la vérité en les débarrassant de tous les intérêts sinistres qui les encombrent pour laisser passer les connaissances utiles et, en premier lieu, les connaissances économiques, facteurs de progrès, d’émancipation, d’honnête aisance, bref de civilisation. Quand on considère les nombreuses qualités que Jean-Baptiste Say exige de son chef d’entreprise, on constate qu’elles peuvent être classées en quatre catégories : Des qualités de gestion pour assurer la bonne marche quotidienne de son affaire. C’est l’entrepreneur tourné vers la vie interne de son entreprise. Des qualités d’imagination et d’invention pour innover en permanence. C’est l’entrepreneur tourné vers les sciences et les connaissances. Des qualités d’anticipation, pour saisir les opportunités permettant de prendre un avantage décisif sur les concurrents. C’est l’entrepreneur tourné vers l’avenir. Enfin des qualités de morale, pour inspirer confiance à ses salariés, ses clients et ses apporteurs de capitaux. C’est l’entrepreneur tourné vers luimême. La première des qualités morales de l’entrepreneur s’appelle probité. C’est grâce à elle que le chef d’entreprise recueille l’estime de son environnement humain – salariés, prêteurs, savants, fournisseurs, clients – dans lequel il évolue quotidiennement. Soulignons un point important dans l’argumentation de Say : il faut que cette probité soit publique, soit visible, soit connue et reconnue de tous pour inspirer confiance aux partenaires, entre autres aux investisseurs qui prêtent leurs capitaux. La discrétion morale, ici, n’est point de mise : « Il est beaucoup de gens, remarque Say, qui auraient les talents et la probité propres à en faire de bons chefs d’entreprise ; mais leurs qualités demeurent ensevelies dans l’obscurité, ou du moins ne sont connues que de personnes qui se trouvent hors d’état de leur fournir des capitaux. Iront-ils eux-mêmes vanter ce qu’ils savent ? protesteront-ils de leur moralité ? Tous 223 Ibid., p.334 et 344. 122
  • les charlatans, tous les intrigants peuvent s’exprimer de même. Un homme de mérite et de probité se recommande par ses actions. »224 Autant Say avait dénoncé l’ostentation dans les bâtiments d’exploitation, autant il recommande une certaine « ostentation » de la probité, d’une probité qui entraîne avec elle, si elle est publique, estime et confiance. Au demeurant, l’estime n’intéresse pas seulement les chefs d’entreprise, elle doit être recherchée de tous les hommes : « Une des plus fortes garanties qu’on ait de la bonne conduite des hommes, relève Say, est le besoin qu’ils éprouvent de l’estime de leurs semblables. C’est cette estime qui leur fournit des moyens d’existence, et d’une existence mêlée de satisfaction et de bonheur. Une personne mésestimée, repoussée par tout le monde, ne trouve aucun emploi de son temps ni de ses facultés, et ne jouit d’aucun des avantages de l’ordre social. »225 Remarquons au passage un aspect très caractéristique de la pensée de Say pour ce qui est des relations entre économie et morale : de même que, selon lui, il y a un intérêt personnel « bien entendu », il existe aussi une industrie « bien entendue ». L’industrie bien entendue est celle qui est exercée avec probité, qui inspire l’estime, qui repousse la cupidité, laquelle « suppose le désir de jouir, n’importe par quel moyen, du bien des autres », qui n’utilise « que les seules voies légitimes » pour créer des richesses, qui stimule l’amour du travail et favorise le développement des talents de tous genres, qui fait sentir à ceux qui l’exercent « la nécessité d’être justes », qui prouve que ses richesses « bien acquises » sont favorables à la fortune publique car la fortune de l’Etat « ne s’accroît que des accroissements que reçoivent les fortunes particulières », enfin qui permet aux travailleurs de pouvoir vendre leur travail constamment et d’en tirer un revenu régulier. »226 Une industrie bien entendue est également celle qui est exercée par des entreprises privées plutôt que par l’Etat. Quand l’Etat a voulu aider de son argent les entreprises privées « il a quelquefois reculé leur désastre ; rarement il a décidé leur succès ».227 Un capitaliste, avant d’engager ses fonds, prend soin de s’informer de la moralité, de l’activité, de l’intelligence, de la bonne gestion du chef d’entreprise, car il est guidé par son intérêt personnel « et c’est précisément ce qu’il faut » et sa crainte d’essuyer des pertes « les prévient en réalité ». En revanche, un gouvernement qui entend se mêler d’industrie et qui fait des avances « est moins avantageusement placé pour bien juger du mérite des 224 Ibid., p.36. Ibid., tome 1, p.50. 226 Ibid., p.50-51. 227 Ibid., tome 2, p.328. 225 123
  • entreprises et de celui des entrepreneurs. Il n’a point ces vues étroites et intéressées qui assurent le succès des affaires de ce genre. Il accorde la jouissance de ses fonds à l’intrigue, à la faveur ; ou s’il est dirigé uniquement par des vues de bien public, elles sont en général peu arrêtées, fondées sur des routines administratives, sur de fausses notions de la nature des choses de commerce ». « On est toujours obligé d’en venir à cette conclusion, souligne Say, que les particuliers seuls peuvent produire ; que l’unique rôle qui convienne au gouvernement, est de les laisser débattre en liberté leurs intérêts, et de les préserver de tous maux. »228 Le dernier mot de la morale de Jean-Baptiste Say est donc que les hommes doivent s’éclairer par la connaissance sur leurs vrais intérêts. Et s’il existe un agent économique qui a un besoin pressant de ce type de morale c’est bien le chef d’entreprise. Il se trouve au confluent de tous les intérêts. Son principal moteur c’est son intérêt personnel. Sa finalité économique c’est la recherche du profit. Sa fonction est de combiner pour son compte et à ses risques facteurs techniques et facteurs humains. Son exigence morale est de prendre en considération les intérêts bien entendus de son entreprise, de son environnement, de ses partenaires. Immense responsabilité ! Dans une telle tâche, les écueils sont nombreux. Par exemple, l’amour excessif du gain : « L’amour du gain est un écueil presque aussi dangereux que l’oisiveté, écrit Say. Lorsque cet amour est très vif, il devient exclusif comme tous les autres ; il étouffe une foule de sentiments nobles et désintéressés qui doivent entrer dans l’âme humaine perfectionnée. »229 D’où la nécessité de la formation des chefs d’entreprise, en d’autres termes de leur accès à la connaissance : « De la connaissance positive de la nature des choses, insiste Say, dépend la connaissance de nos vrais intérêts, et de la connaissance de nos vrais intérêts, la perfection de l’état social. Lors donc qu’on veut traiter de l’art social sans remonter plus haut, on dresse un arbre sans racines » 230 Donner des racines morales à la fonction d’entrepreneur, c’était précisément l’ambition de Jean-Baptiste Say, en 1818, quand il avait exposé dans une lettre au baron Thénard les raisons pour lesquelles il était nécessaire et urgent de créer une chaire d’enseignement de l’économie au Conservatoire des arts et métiers. 228 Ibid. Olbie, p.596. 230 Ibid., p.582. 229 124
  • Son intention n’était pas d’enseigner aux futurs chefs d’entreprise uniquement les bases techniques de la production, des échanges, du commerce, de la gestion, de la comptabilité mais d’aller au-delà pour les mettre en mesure, par la connaissance des lois générales de la science économique, de démêler l’écheveau complexe des intérêts pour discerner par eux-mêmes les intérêts particuliers et sinistres de l’intérêt général dont ils seraient en partie les représentants : Et d’expliquer au baron Thénard : « Il s’agit donc en France de détruire beaucoup de préjugés qui nous empêchent de bien juger dans les questions qui tiennent à l’industrie ; il s’agit de répandre beaucoup de notions qui sont déjà communes ailleurs, et de rendre nos manufacturiers supérieurs à des ouvriers renforcés. » 231 Stimuler l’esprit d’entreprise mais en lui montrant où se situent ses intérêts bien entendus, telle était la grande ambition de Say, qu’il avait résumée ainsi : « Stimuler l’esprit d’entreprise sans l’éclairer, c’est nuire à la prospérité publique […] Les sciences peuvent donner des produits admirables pour prouver jusqu’où va l’intelligence de l’homme ; sans consulter l’économie industrielle, elles ne peuvent rien faire pour son aisance, c’est-à-dire pour son bonheur. »232 Ces lignes sont de 1818. Elles suffisent à illustrer ce qu’il avait écrit dix-huit ans plus tôt dans Olbie, à savoir que le premier livre de morale est un bon traité d’économie politique. 231 232 Lettre au baron Thénard, op.cit., p.524. Ibid. 125