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Impensé du genre nov2010
 

Impensé du genre nov2010

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    Impensé du genre nov2010 Impensé du genre nov2010 Document Transcript

    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre Journée d’étude du 9 novembre 2010 Organisée par la MiRe (Mission Recherche) de la DREES (Direction de la Recherche, de l’Evaluation, des Etudes et des Statistiques du Ministère de la Santé et des Sports), en collaboration avec l’ETSUP (Ecole Supérieure de Travail Social) Communications de la 4e table-ronde Pères et mères, partager les responsabilités ?- La construction sexuée des risques familiaux. La production du genre dans lesdispositifs d’intervention sociale en direction des familles. Coline CARDI- Isolement ou empowerment ? Le cas des parents solo avec enfants ne bénéficiantpas des minima sociaux. Liane MOZERE- Devenir père et intervention sociale : l’exemple du suivi médical de la grossesse. Benoît CEROUX
    • Journée d’études Mire Ŕ DREES Ŕ ETSUP :"Parcours de vie et intervention sociale : limpensé du genre". La construction sexuée des risques familiaux. La production du genre dans les dispositifs d’intervention sociale en direction des familles Coline CARDI, maîtresse de conférences, Université Paris 8, CRESPPA-CSU. Depuis quelques années, des recherches ont permis de mettre en évidence la dimension genrée dusystème de protection sociale : derrière un objectif affiché de neutralité, l’Etat social français, fondé sur lemodèle de « Monsieur Gagne-pain », repose en fait sur une conception familialiste et andro-centré, qui tendà reproduire une conception traditionnelle des rôles de sexe. On peut alors se demander ce qu’il en est surle terrain des interventions sociales, notamment quand elles visent les familles. A ce propos, les recherchessur le travail social, qui ont pourtant largement nourri la sociologie critique, ont rarement articulé lescatégories de sexe et de genre à celle de classe, qui prévaut le plus souvent dans ces études. Si l’on se place du côté des professionnel-le-s, la sexuation des interventions sociales s’imposepourtant comme une évidence statistique, tant le secteur est féminisé, comme elle s’impose du côté despublics ou des “usagers” du travail social : le plus souvent de façon implicite et derrière un vocabulaire deplus en plus neutre, la découpe et la définition des problèmes sociaux institutionnalisent des catégoriessexuées de problèmes ou de risques et, au-delà, d’intervention (Bessin et al., 2009). Sur le terrain de lapolitique familiale et de l’intervention sociale en direction des familles, les faits établissent une certaineclarté dans cet enjeu. Si la définition et la « gestion des risques sociaux », est marquée par une différencede classe, elle est aussi marquée par une différence de sexe, comme on le verra à partir denquêtes réaliséesdans des dispositifs anciens et nouveaux de laction sociale en direction des familles, qui agissent dans unevisée de protection de l’enfance et/ou d’aide à la parentalité : la justice des mineurs (à partir de l’analyse dedossiers ayant fait l’objet d’une mesure de placement), un centre maternel et une association de thérapiefamiliale (appréhendés par entretiens, analyses documentaires et par observations directes). Dans ces trois institutions, le vocable de « famille », et plus encore aujourd’hui celui de 1
    • « parentalité », tend à masquer et à neutraliser non seulement les rôles effectivement dévolus aux hommeset aux femmes, mais aussi la façon dont les interventions sociales visent très différemment pères et mères,contribuant ainsi à (re)produire de la différence de sexe. Dune part, les mères, surreprésentées dun pointde vue statistique, se présentent comme la cible et le levier des interventions, quil sagisse de repérer, deprévenir ou de sanctionner des situations familiales jugées dangereuses ou à risque - situations dont lesmères sont bien souvent rendues responsables. Dautre part, lanalyse des discours et des pratiques faitapparaître combien, sous une forme renouvelée et parfois contradictoire, lordre familial et, au-delà, l’ordresocial, reste aujourdhui pensé en lien avec l « ordre des genres » (Clair, 2008). In fine, c’est le caractèregenré de la régulation (Cardi, 2008, 2007) qu’on voit à l’œuvre dans ces liens étroits qui unissent encoreaujourd’hui la question sociale à la question familiale.1. La mère : figure disciplinaire et figure à discipliner Dans les trois dispositifs étudiés, la sexuation des publics : les mères sont nettementsurreprésentées. Si cette surreprésentation s’explique, dans certains cars, par l’absence réelle des pères, ellerévèle également la place qui est faite aux femmes dans les dispositifs d’encadrement des familles. Lesmères se présentent en effet sous un jour paradoxal : d’un côté elles sont repérées comme les interlocutricesprincipales des services sociaux Ŕ véritables partenaires dans l’entreprise éducative, ce sont elles qui sontau contact des institutions ; de l’autre, les pratiques et les discours conduisent à les désigner comme lesprincipales responsables des désordres familiaux. Cible et levier de l’intervention, la mère est ainsi tour àtour désignée comme une figure disciplinaire (on lui demande de faire les mœurs) et une figure àdiscipliner (en vue de prévenir les risques ou de traiter une situation jugée pathogène).Les interlocutrices principales Dans la justice des mineurs, le sexe des publics ne se donne pas à voir d’emblée tant l’originesociale semble déterminante : on note une surreprésentation des familles précarisées. Le sexe des 2
    • justiciables apparaît lorsqu’on s’intéresse aux caractéristiques familiales des familles : les placementsrépertoriées s’effectuent en effet dans plus de la moitié des situations dans des familles monoparentales(féminines). Cette disproportion statistique, qui désigne les foyers monoparentaux des milieux populairescomme une population à risque en matière d’éducation, est redoublée par la dissymétrie qui traverse lesrapports d’assistance éducative. Certes, il est quelque fois fait mention des pères dans les rapports, maisl’essentiel des propos concerne en fait les mères. Ainsi, dans le cas où le père est connu, voire présent audomicile, le nombre de pages réservé à la mère est beaucoup plus important que celui consacré aux pères,quil sagisse dexpertises ou de rapports transmis au juge. Cest aussi sur les mères quon sappuie pourobtenir des renseignements sur la biographie de lenfant ; une large place est alors faite à leurs propos,rapportés au discours indirect. Cette dissymétrie fait des mères le levier de lintervention. Interlocutricesprincipales, tant des dispositifs de protection de lenfance, que des institutions en lien plus ou moins directavec la justice, cest sur elles que repose la normalisation des conduites. En centre maternel, le public est spécifiquement féminin : dans une logique de protection, le foyeraccueille des mères jeunes, en situation de monoparentalité et de précarité, signalées ou orientées par desassistantes sociales de secteur ou par la justice des mineurs. Ici, la place faite aux pères reste aussi trèsmarginale Ŕ même si le projet de service mentionne en creux leur fonction. Cela tient à leur absence réelle,mais aussi à la « matrifocalité » sur laquelle repose ce dispositif. Pour exemple, les fiches de renseignementremplies au moment du premier entretien réalisé avant admission n’ont longtemps pas comporté de casepour indiquer le nom du père de l’enfant. Il aura fallu une mobilisation interne des éducatrices de lastructure pour que cette catégorie informative finisse par apparaître, non pas formellement, mais ajoutée austylo par certain-e-s des travailleurs sociaux. Dans ce contexte, les mères apparaissent de fait comme lescibles principales de l’intervention éducative et le sort des enfants leur est toujours associé. Cest en lesprenant en charge, en menant avec elles un travail dordre éducatif et psychologique quon entend œuvrerpour le bien-être de lenfant et prévenir les désordres familiaux, et au-delà les désordres sociaux. Dans les nouveaux dispositifs d’ « aide à la parentalité », enfin, la mixité du public reçu est 3
    • constamment mise en avant. Dans l’association de thérapie familiale par exemple, pour se démarquer del’intervention sociale « classique », on insiste sur la nécessité d’associer les pères aux interventions. « A labase on est parti du constat du discrédit de la fonction paternelle » explique la présidente. « Redonner saplace au pères », l’argument est avancé pour les demandes de financements. Mais la réalité est tout autre :parmi les personnes suivies, on note là encore une prédominance des foyers monoparentaux. Les séancesde thérapie familiales s’adressent dans plus de la moitié des situations, à des mères élevant seule leur(s)enfant(s). Et la disproportion est encore plus frappante si l’on considère les groupes de parole animés parles thérapeutes. En outre, les mères (et parfois les grands-mères) apparaissent là aussi comme lesinterlocutrices principales : ce sont elles qui appellent pour prendre rendez-vous, qui écrivent, et qui font untravail préalable pour convaincre le reste de la famille d’entamer (ou de poursuivre) une thérapie.La sexuation du lien cause-responsabilité : le procès des mères L’omniprésence des mères se traduit par une mise en procès : interlocutrices principales, ce sontaussi elles qui sont désignées comme les principales responsables de la situation de (risque de) danger. Onl’observe notamment là où la comparaison entre les sexes est possible : dans la justice des mineurs commeen association de thérapie familiale, le comportement des mères est présenté comme la cause principale ouoriginelle de situations jugées problématiques. A ce propos, se dégagent deux types de situation. La première conduit à désigner directement la mère comme responsable des désordres familiaux :c’est son comportement qui est jugé déviant. Dans le domaine judiciaire, la mise en accusation apparaîtd’autant plus forte que l’archive et les documents qui la composent sont le résultat d’une sélection de faitsqui vise à convaincre le juge, d’où le caractère caricatural du discours. Quand la mère est visée, chaqueélément devient symbole à charge. L’élément prédisposant est d’ailleurs souvent celui d’avoir eu soi-mêmeune « mauvaise mère ». La déviance désigne un héritage féminin, notamment dans les écrits despsychiatres et psychologues, qu’il s’agisse des défaillances paternelles ou maternelles et c’est alors à lagrand-mère paternelle et/ou maternelle qu’il faut remonter. Dans la seconde situation, la déviance maternelle est pointée en creux, et souvent sous le mode du 4
    • soupçon, notamment en cas d’infractions commises par son enfant, voire par son (ex)conjoint. Dans cessituations, la définition du « danger » ne vise pas explicitement la mère : c’est l’infraction, les violencespaternelles ou les troubles du comportement du mineur qui alertent et peuvent légitimer l’interventionéducative, thérapeutique, voire le placement. Mais une analyse plus poussée laisse entrevoir que derrièrel’incrimination des fils ou des pères, on trouve souvent celle de la mère. Prenons l’exemple de la familleVasseur, suivie régulièrement en association de thérapie familiale et adressée à la structure par uneassistante sociale scolaire suite au renvoi de Daniel, 13 ans. En réunion de supervision, les thérapeutesexpriment leur désarroi devant cet adolescent quasi-mutique et qui répète en séance vouloir devenir BillGates. On peut voir dans ce désir une façon de désigner ses origines populaires et son désir d’ascensionsociale, mais le superviseur préfère quant à lui interroger les rapports conjugaux des parents. On apprendnotamment qu’ils se disputent régulièrement en séance et que Daniel s’amuse souvent à prendre parti poursa mère. Les thérapeutes rappellent également que Mme Vasseur a un premier fils plus âgé, fruit d’unepremière union. Cette rapide présentation donne lieu à l’interprétation suivante livrée par le superviseur :« Il faut prendre cette référence à Bill Gates au sérieux. C’est une provocation. Daniel interroge ici lafonction paternelle. Or, la place de l’homme dans ce système est délicate. Le père a du mal à prendre saplace. Il faut, pour cela, qu’il devienne le chef de famille, l’homme de la famille. Mais Madame ne le luipermet pas, elle ne l’intègre pas. Elle met l’enfant au centre des disputes et, par là même, elle disqualifie lepère ». C’est donc à la mère de faire le père, qui, lui-même doit, dans une perspective psychologique,permettre de rompre avec l’aliénation maternelle en imposant l’autorité, la Loi. Malgré un modèled’explication qui se veut circulaire parce que systémique, les mères sont ainsi mises en procès, renduescoupables dans tous les cas. En cas de violences physiques et/ou sexuelles du père, il arrive aussi qu’on reproche aux mères leurincapacité à protéger leur(s) enfant(s). La responsabilisation ou la mise en accusation se fait alors le plussouvent au détour d’une phrase, sous le mode du soupçon. On pointe leur participation passive, on supposequ’elles ont pu provoquer la violence. Au sein de l’assistance éducative, la déviance se décline donc au 5
    • féminin et le lien cause-responsabilité apparaît très fortement sexué. En un mot, la mère, telle qu’elle estprésentée joue le rôle d’« acteur social négatif ». Cause vivante de la déviance, elle est elle-même déviante.En creux se dessine la figure de la « mauvaise » mère, qu’il s’agit à présent d’analyser.2. La figure de la mauvaise mère Quelles sont les normes et les catégories qui contribuent à construire la déviance maternelle ? A cepropos, le médical est entrelacé au psychologique pour reproduire une conception relativementtraditionnelle des rôles et identités de genre. On voit ainsi renouvelées, via des injonctions nouvelles etcontradictoires, les formes anciennes du familialisme (Lenoir, 2003), qui associe ordre familial, ordresocial et ordre des genres.Le poids des catégories psychiatriques : mère ou folle Ce sont d’abord les catégories médicales qui contribuent à définir la déviance maternelle, etplus particulièrement les catégories psychiatriques. Très usitées dans la justice des mineurs, elles lesont beaucoup moins dans les deux autres dispositif, comme si la prise en charge et la désignation parle secteur psychiatrique jouait un puissant rôle de filtre, dissociant maternité et troubles psychiques. Les mères déclarées atteintes de troubles psychiatriques ou dépressives sont en effetnombreuses dans les dossiers de mineurs placés : il s’agit de la deuxième cause explicite de placement.A propos des placements en urgence, les professionnels de l’enfance en danger mettent d’ailleurssystématiquement le doigt sur les problèmes psychiatriques des mères. A titre d’exemple, dans uneenquête informelle menée par un service d’Action Educative en Milieu Ouvert on soulignait lacentralité de cette question dans les procédures d’urgence : « pour 8 mineurs en AEMO, lesplacements ont été réalisés dans l’urgence. Toutes ces situations concernent des enfants dont la mèreprésente une pathologie mentale grave et avérée ». C’est aussi ce que percevait l’une des femmesrencontrées et prises en charge en centre maternel. Lors de son séjour en hôpital psychiatrique, elle a 6
    • remarqué le « défilé des Kangoo » (les voitures de fonction réservées aux travailleurs sociaux dudépartement) et en a conclu justement qu’il s’agissait d’éducateurs accompagnant des enfants voir leurmère. Elle évoquait les nombreux cas de femmes internées aux enfants placés. Ce recours relativement systématique au placement de l’enfant en cas de troublespsychiatriques avérés de la mère conduit donc à une sélection en amont : femmes hospitalisées etenfants placés ou mères accueillies en institution. On comprend alors qu’en centre maternel, rares sontles femmes présentant des troubles psychiatriques. Lors de l’enquête, une seule au passé psychiatriquelourd mais aux caractéristiques sociales particulières était accueillie. Déclarée anorexique, cettefemme de 32 ans et mère d’une petite fille de 2 ans bénéficie, dans le cadre d’un contrat administratif,d’un hébergement en foyer, en parallèle d’un suivi psychiatrique avec des hospitalisations régulières.A son propos, les travailleurs sociaux répètent qu’elle « déborde du cadre », l’expression renvoyant àla fois à la maladie mentale de cette femme, mais aussi à ses origines sociales, qui en font une figureatypique comparée à la clientèle habituelle du centre. Car la psychiatrisation de la déviance fémininesemble avoir des effets socialement différenciés. Si les mères prises en charge sont le plus souventissues des milieux populaires, sans diplôme et sans qualifications, celle-ci est issue de la classesupérieure (père directeur général d’une grande entreprise, mère secrétaire de direction) et est licenciéeen psychologie Ŕ ce qui réduit, voire inverse, l’écart habituel entre travailleurs sociaux et usagers. Dece fait, cette femme a pu, selon ses dires, obtenir que sa fille ne soit pas placée, et même éviterl’intervention d’un juge, comme si l’origine sociale élevée et son capital scolaire l’avaient mise àl’abri de l’intervention de la justice, tout en jetant le trouble dans l’esprit des éducateurs/trices.Les usages de la psychologie : une responsabilité différentielle selon le sexe Les discours empruntent aussi très largement aux catégories psychologiques : elles imprègnentles discours, tant des professionnels du psychisme, que des travailleurs sociaux. A ce propos, il fautnoter un écart important entre les évolutions actuelles des savoirs psychologiques et psychanalytiqueset l’usage qui est fait de ces catégories dans les interventions sociales. En effet, si on note aujourd’hui 7
    • une évolution des savoirs sur la petite enfance et sur les rôles attribués aux pères et aux mères(Neyrand, 2000), si même se développe une archéologie du savoir psychanalytique qui réinterroge ladifférence des sexes et les identités de genre (Tord, 1995, Schneider, 2006), sur le terrain del’intervention sociale en direction des familles, on constate le caractère relativement monolithique ettraditionnel du discours et de l’usage des catégories psychologiques. Et ceci s’observe aussi bien dansles nouveaux dispositifs d’aide à la parentalité comme cette association de thérapie familiale : si onaffiche le souci d’accompagner les transformations de la famille en soutenant les « compétencesparentales », les thérapeutes ont du mal à réinterroger leurs savoirs à propos des rôles maternels etpaternels. Certes, on demande aux pères de s’impliquer dans la vie de leur enfant, mais pour autant lafonction paternelle ne se confond aucunement avec la fonction maternelle et la construction du dangerreste très marquée par une conception traditionnelle du masculin et du féminin, qui se traduit par uneforme de responsabilisation sexuellement différentielle. Au regard des besoins psychologiques de l’enfant, ce qui est le plus souvent reproché auxmères, c’est d’abord leur négligence, qui jette un trouble dans le genre : elles paraissent incapables derépondre aux besoins de leurs enfants. Or, les « besoins » de l’enfant, quand c’est à la mère d’yrépondre, se limitent aux soins. L’accent est mis de façon systématique sur l’hygiène, l’alimentation etles soins corporels. Ce manque de maternage peut même venir expliquer les illégalismes des mineurs,comme c’est le cas dans le dossier de François, mineur de 15 ans, auteur d’infractions et objet d’uneordonnance de placement provisoire, en raison de « troubles du comportement » et d’une « scolaritéperturbée ». Pour expliquer cette situation jugée « inextricable », le psychologue en charge del’expertise psychologique du jeune pointe directement les défaillances maternelles dans les soinsapportés au mineur quand il était bébé, selon lui à l’origine des troubles du comportement constatés àl’adolescence. L’exemple, caricatural, résume assez bien la façon dont l’incompétence maternante desmères à l’égard de leur enfant sert l’interprétation psychologique des désordres familiaux, ici destroubles du comportement du mineur. Le discours sur les pères est tout autre : quand ils sont appelés à 8
    • comparaître (en dehors des cas d’atteintes sexuelles sur mineur-e-s), c’est pour mettre en avant leurdéfaillance dans l’éducation morale et sociale des enfants, dont ils auraient la responsabilité. L’interprétation psychologique conduit également à faire surgir le pendant de la « mèreindifférente », celle de la « mère fusionnelle », tout aussi récurrente. Dans ce cas, un des objectifsaffichés du placement, du travail éducatif ou thérapeutique est de rompre un lien jugé pathogène, dufait d’une trop grande proximité. Derrière ce motif, il s’agit en fait de recréer des effets detriangulation ou encore un Œdipe inachevé ou rendu impossible par ces mères jugées toutespuissantes. C’est aussi en empruntant à ce registre que la monoparentalité, quand elle est associée àune certaine précarité, reste encore largement stigmatisée. La référence à l’institution famille n’est pasexplicite : c’est à travers la psychologie qu’elle est en fait renouvelée. La « mauvaise mère » n’est pasdirectement celle qui est en situation de monoparentalité, mais c’est celle qui ne laisse pas de placeaux hommes et vit une relation jugée fusionnelle avec son enfant. Dès lors, on observe un processus demise entre parenthèses des conditions sociales d’existence de ces femmes et du contexte dans lequelelles exercent leur rôle parental et on individualise le risque familial.Autonomie et injonctions contradictoires Si, comme on l’a vu, les mères de milieux populaires constituent un risque pour l’ordre familial,et au-delà pour l’ordre social, il convient alors de les discipliner. Sur ce point, les injonctions sonttoujours contradictoires. Le référentiel d’ « institution » entre en effet en tension et en contradictionavec celui d’autonomie qui sous-tend également aujourd’hui l’action sociale en direction des familleset des enfants. « On est là pour leur permettre d’accéder à l’autonomie » ; « On est loin des discoursnormatifs, notre objectif, c’est de soutenir les compétences parentales ». Ces deux assertions, l’uned’une éducatrice spécialisée en centre maternel, l’autre d’un thérapeute familiale, résument assez bienles transformations qui affectent les politiques familiales et la façon dont le référentiel d’émancipationtraverse les formes anciennes et renouvelées de l’action sociale en direction des familles : une placeimportance est donnée à l’autonomie des individus, qu’elle soit postulée ou visée. L’histoire et le 9
    • fonctionnement actuel des différents dispositifs étudiés le démontrent nettement. Les évolutions quantaux prérogatives des centres maternels (Donati, Mollo, Calvez, 1999) sont par exemple significatives :l’autonomie professionnelle et psychique des femmes est aujourd’hui mise en avant comme unobjectif, là où la protection des « filles mères » était pensée dans un souci populationniste, qui faisaitcoïncider ordre familial (et sexué) et ordre social. Sur un mode quelque peu différent, l’association dethérapie familiale s’inscrit également dans cette logique d’autonomisation : on note un souci affiché deproposer des formes renouvelées de la régulation sociale, au plus près des populations. Alliant registresociologique et psychologique, l’accent est mis sur la « co-construction »: le travail avec les « famillesen souffrance » viserait, en dehors de tout schème normatif, à soutenir les « compétences parentales ».Il s’agit de rejeter un schéma assistanciel pour lui préférer un modèle de l’ « activation douce »(Astier, 2007), visant moins à soigner qu’à révéler le potentiel parental des individus, pensés commedes acteurs capables de compter sur leurs propres ressources, notamment biographiques et familiales. Dans les pratiques, ce registre de l’autonomie prend là encore une dimension sexuée, qui oblige àen mesurer les limites et les contradictions. Si l’autonomie des femmes est visée, cette autonomie esttoujours pensée et mesurée à l’aune de l’autonomie des enfants. En centre maternel comme en thérapiefamiliale, si l’on demande aux mères de faire preuve d’autonomie, c’est avant tout parce que cetteautonomie est pensée en lien avec le bien être psychologique de l’enfant : il s’agit de se dégager d’unerelation jugée fusionnelle et dangereuse pour le mineur. Car, aujourd’hui, la bonne mère est égalementcelle qui trouve la « bonne distance », à qui l’on demande d’accéder à une certaine « autonomiepsychique », d’élaborer une « position de femme ». Mais cette autonomie non seulement est pensée envue de celle des enfants, mais elle est aussi limitée par celle des enfants. Dans cette perspective, lesinjonctions apparaissent contradictoires et renouvellent une conception traditionnelle des rapportssociaux de sexe. En association de thérapie familiale comme dans la justice des mineurs, lesurinvestissement professionnel des femmes est toujours suspecté, interprété comme le signe d’undésengagement maternel (et parfois conjugal). En centre maternel, la question de l’insertion 10
    • professionnelle des mères est, dans les faits, plus que secondaire. Avant d’accéder à l’autonomie, lesfemmes doivent donner la preuve de leurs compétences maternelles et domestiques. L’attention estainsi bien davantage portée sur l’apprentissage du maternage et de la tenue d’un foyer et le travailéducatif ou « pédagogique » consiste en l’apprentissage du ménage, et de la gestion du budget. Ainsi,si l’investissement massif des femmes sur le marché de l’emploi a participé à dévaloriser l’image de la« bonne ménagère » (le travail étant aujourd’hui perçu comme un élément de réalisation pour lesfemmes (Tahon, 1995)), c’est pourtant bien à cette figure que sont assignées les femmes pauvres.Conclusion ` Les transformations en matière de comportements familiaux et les évolutions conjointes du droit socialet du droit civil en matière familiale sont analysées par certains comme les signes d’une « privatisation dela vie familiale » : la « postmodernité », serait marquée par une autonomisation des individus par rapportaux rôles familiaux traditionnels et, dans le même temps, l’intervention étatique dans la sphère privée etfamiliale serait remise en cause. Les changements intervenus ces dernières années dans le domaine del’action sociale en direction des familles semblent aller dans ce sens. L’usage de plus en plus récurrent duterme de « parentalité », et les nouveaux dispositifs qui y sont associés, témoignent de cette nouvelleapproche de la famille : on insiste sur la nécessité de se départir d’une vision traditionnelle pour offrir un« accompagnement » non contraint et respectueux des choix individuels en matière conjugale et sexuelle.L’adéquation entre ordre social et ordre familial serait alors dépassée, et on serait entré dans un nouvel âgede la prise en charge des familles, où hommes et femmes choisiraient librement les modalités du vivreensemble. Mais le détour par le terrain de l’intervention sociale amène à mesurer les contradictions ou« tensions normatives » (de Singly, 2003) qui accompagnent ce processus d’individualisation. Dansces espaces, le référentiel d’autonomie entre en tension avec d’autres (Commaille, Strobel, Villac, 11
    • 2007), celui d « institution » mais aussi celui de « gestion des risques sociaux », aujourd’hui souventperçus comme des « risques familiaux » et l’on voit poindre l’ « éventualité d’une politique duale oùl’autonomisation des uns s’accompagnerait d’un retour à un "gouvernement des populations" pour lesautres » (Commaille, 2006). Or cette définition des risques familiaux, si elle est marquée par unedifférence de classe, est aussi marquée par une différence de sexe : on voit nettement comment lesmères précarisées sont à la fois les partenaires et les cibles dans l’entreprise de responsabilisation desfamilles et de prévention des situations de danger pour les enfants. En ce sens, les interventionsactuelles semblent répéter celles d’hier. Les terrains étudiés ont cependant permis de faire jouer lavariable du genre dans des espaces institutionnels où se produisent et se répercutent de nouvellesnormes, notamment celles de l’autonomie et de l’émancipation, qui n’assignent plus les femmesexactement aux mêmes places que par le passé. Mais, on l’a vu, il s’agit moins d’un renversement qued’un réaménagement, d’une nouvelle économie des rapports de sexe. « Rôles et identités sexuelsd’autrefois ont peut-être disparu ; mais certains aspects de ceux qui ont cours aujourd’hui leurressemblent à s’y méprendre. Ou, pour être plus précis : certains attributs de la féminité traditionnelleont été remodelés récemment pour être en accord avec l’image valorisée de la "femme nouvelle". »(Löwy, 2005, 35). Dans les institutions où s’accumulent les négatifs de ces images nouvelles, on voitparticulièrement bien que les femmes les moins dotées socialement paient le plus lourd tribut à cettefausse émancipation. Car le processus d’individualisation, en même temps qu’il est porteur d’unensemble normatif valorisant l’égalité, contribue à produire des inégalités entre les hommes et lesfemmes, mais également entre les femmes elles-mêmes. Ce processus a donc un coût et ce coût mérited’être mesuré à la fois en termes de classes et en termes de sexe. 12
    • 1 ISOLEMENT OU EMPOWERMENT ? LE CAS DE PARENTS SOLO AVEC ENFANTS NE BENEFICIANT PAS DES MINIMA SOCIAUX (NOTE DE SYNTHESE) Direction scientifique Liane Mozère Virginie Vinel, Irène Jonas avec la collaboration de François Oudin et la participation de Marie-Isabel Freiria CONVENTION DE RECHERCHE 07/982 Février 2009 Université de Metz Paul Verlaine de MetzDIRECTION DE LA RECHERCHE, DES ÉTUDES, DE L’ÉVALUATION ET DES STATISTIQUES MISSION RECHERCHE (MiRe)
    • 2 NOTE DE SYNTHESELa proposition que nous avons soumise vise à accroître les connaissances permettant demieux accompagner les politiques publiques s’adressant à des publics auxquels elles ne sontpas spécifiquement destinées. L’étude porte ainsi sur les pratiques et les difficultés desfemmes et dhommes vivant seul-e-s avec leurs enfants, actifs, ne bénéficiant pas des minimasociaux, n’étant pas en congé parental.Nous faisions l’hypothèse que ceux-ci rencontrent des difficultés spécifiques que lesdécideurs pourraient, par une action appropriée, les aider à surmonter. En demandant à cespersonnes de restituer par un récit la manière dont les périodes de monoparentalité sontvécues au niveau le plus concret et matériel, nous cherchons à explorer les interstices, lesentre-deux, les « creux » ou, mieux, les zones d’ombre méconnues par les politiquespubliques et notamment en termes de genre.Eléments de problématiqueEntre le recensement de 1990 et 1999 le nombre de familles monoparentales est passé de1 602 000 à 1 982 000 (Cristofari et Labarthe, 2001). Elles représentent 16,7% des famillescomprenant un enfant de moins de 25 ans (Alvaga, 2002). Entre 2,4 millions et 2,7 millionsd’enfants (selon les chiffres) vivent en familles monoparentales. Tous les auteurs travaillantsur la catégorie famille monoparentale depuis les années 1980 (Lefaucheur 1988 ; Alvaga2002 ; Eydoux, Letablier, Georges, 2007) soulignent l’hétérogénéité des situations desfamilles monoparentales. Ces disparités tiennent d’une part, au mode d’entrée dans lamonoparentalité – séparation (74%) (Alvaga 2003), veuvage (en proportion supérieure pourles hommes que pour les femmes 17% contre 10%) et naissance hors couple (15%) – d’autrepart, à l’âge du parent, à la qualification, à la catégorie socio-professionnelle, au réseau derelation et à la relation avec le parent non gardien (quand il y en a).Les politiques publiques, par le biais de l’Allocation Parent Isolé (API), se sont attachéesavant tout à répondre à la paupérisation d’une catégorie de femmes, peu qualifiées etéloignées de l’emploi. Cette optique envers les familles monoparentales s’ancre dans latendance européenne, et plus tardivement française, d’orienter les politiques familiales versune « option sociale » plutôt que « familialiste » (Commaille, Martin 1998).La population que notre étude vise se trouve, en effet, au centre de ces tensions : appartenantaux classes moyennes et étant en majorité parent d’un seul enfant 1 , ces familles bénéficientpeu des prestations familiales. Résidant rarement dans les quartiers défavorisés, elles ne sontpas non plus les populations cibles des politiques éducatives (ZEP, contrat éducatif local…).Pourtant, d’une part, elles rencontrent des difficultés spécifiques que nous mettrons au jour,elles aspirent aussi à des modes de soutien adéquat à leur situation. D’autre part, bien quen’en bénéficiant pas, elles souffrent de la stigmatisation associée à la l’image de la femmeseule, isolée, défavorisée bénéficiant de l’API, tout en souhaitant s’en distinguer.Les recherches ainsi que l’Union Européenne mettent l’accent sur la nécessité d’une politiquesociale ambitieuse (à l’aune de la Suède par exemple) pour obtenir l’égalité homme/femme,favoriser la conciliation travail/famille, tout en maintenant/favorisant une natalité élevée.Or, la situation des parents solo pose avec acuité la question des inégalités hommes/femmes etde la conciliation travail/famille, car ce sont à 86% des femmes qui se trouvent confrontées à1 57% des familles monoparentales ne comptent qu’un enfant contre 39% des familles en couple (LeTablier 2007 : 21). Dans notre population, 17 sur 29 n’ont eu qu’un enfant, 21 ont un seul enfant àcharge au moment de lentretien.
    • 3la situation monoparentale. Elles doivent faire face à une multitude de contraintes. Cescharges sont financières, mais aussi temporelles, mentales, physiques, professionnelles etaffectives. Susan Moller Okin (2008), insiste sur le fait que la situation des hommes est trèsdifférente de celle des femmes après divorce, principalement parce que les tribunaux traitentles hommes et les femmes divorcés comme s’ils étaient plus ou moins égaux.L’étude interroge donc :- La façon dont les femmes solos s’y prennent pour assumer leurs multiples tâches,- Les ressources (parenté, amicales, réseau, financières) qu’elles mobilisent pour trouver dessolutions à leurs problèmes quotidiens.- Les conséquences sur leur activité et leur carrière professionnelle, leur situation financière,de logement, leur vie personnelle, mais aussi leur bien-être et leurs liens avec leurs enfants.- Les aspirations et les attentes qu’elles exprimentLe contre-point des quelques interviews avec des hommes permet d’apporter des donnéesqualitatives sur les différences et les convergences relatives aux hommes et aux femmes solossur les points énoncés ci-dessus. Enfin, à partir du point de vue de ces parents solos, abordédans sa complexité et contextualisé, nous réfléchirons aux aides publiques qui pourraient êtreenvisagées pour les soutenir dans leur trajectoire.Eléments de méthodologieLa recherche a débuté par une phase de recherche bibliographique. Sans prétendre àl’exhaustivité, nous avons recensé la majorité des travaux français sur la question, ouvrages etarticles. Quelques travaux québécois ont aussi été consultés. Nous avons aussi tenu à situernotre recherche de façon plus globale en nous intéressant à des écrits anglophones.Nous avons procédé à un recensement des prestations familiales et des dispositifs de soutien àla fonction parentale.Lenquête de type qualitative se base sur les principes de sociologie inductive, née del’anthropologie et appliqués par les sociologues de l’Ecole de Chicago à l’étude des sociétésurbaines et industrialisées. Nous avons procédé par entretie ns de types récits de vie – enorientant comme le préconise Danièle Bertaux (2006) – le récit sur lobjet de notre recherche.Nous avons réalisé 29 entretiens, 26 femmes et 3 hommes, résidant seuls avec leur enfant etayant la garde à temps plein, dans la région parisienne, l’agglomération Metz-Nancy,l’agglomération strasbourgeoise et à Aix-en-Provence. Au moment de l’entretien, ces parentssont actifs, 27 sont en emploi, l’une est au chômage et l’une est au chômage partiel avec uneactivité réduite d’enseignante vacataire. Ils sont de PCS diversifiées avec une proportion égaled’employés, de professions intermédiaires et de cadres et professions intellectuelles. Lesinterviewés ont entre 29 et 59 ans. Une majorité (17) n’ont eu qu’un enfant. 6 ont des enfantsétudiants. 5 femmes sont veuves, 4 femmes n’ont pas vécu de cohabitation avec les pères desenfants (nous les avons nommées « célibataires »), 20 interviewés sont séparés ou divorcés.RESULTATSIl est difficile de synthétiser les résultats tant les entretiens étaient riches d’enseignements,mais aussi de complexité relatives aux trajectoires singulières. Ainsi, nous n’avons pas extraitde typologie des parents solos, car les convergences et les divergences se corrèlent moins àdes variables simples (PCS, âge, âge des enfants…) qu’à un faisceau de facteurs arrangésdifféremment selon l’histoire de vie solo de chacun : type d’emploi, niveau de salaire, relationavec l’ex-conjoint, réseau de soutien (parenté, amis), offre de service périscolaire sur lequartier d’habitation, trajectoire de logement, difficultés ou non avec les enfants, pourl’essentiel.
    • 4Nous dégagerons donc les lignes force de notre étude, tout en soulignant que cette synthèsepourrait simplifier, ce que nous souhaitons être une approche de la complexité et du micro-social.Le premier constat est que les parents solos subissent un choc lorsque la séparation, le décèsbrise leur famille conjugale 2 . Malgré le poids de la « déprime » qui s’en suit, ils-elles doiventrebondir rapidement pour trouver les solutions pour faire face aux questions premières :changer ou non de logement, adapter son emploi, trouver les modes de garde adaptés.Trouver immédiatement des solutions et du soutien conduit ces femmes à mobiliser lesressources institutionnelles : les institutions dans lesquelles les enfants sont accueillis(périscolaire, crèche, assistantes maternelle) servent de premier relais et sont danspratiquement tous les cas mobilisés à bon escient.Toutefois, ces parents solo hésitent voire refusent de faire appel aux services sociaux (CCAS,Assistante sociale de secteur). Cette réticence relève d’une part, de l’idée que ces services nesont pas adaptés à leur cas, car jugés ciblés sur des populations défavorisées desquelles cesparents solos souha itent se distinguer, d’autre part, les institutions sont mal connues et lespersonnes se sentent mal orientées, enfin, la crainte de se faire enlever l’enfant sourd encoredans certaines de ces familles. Lorsqu’ils ont affaire aux institutions on peut discriminer desinterventions que l’on pourrait qualifier de contre-productives et d’autres qui parviennent à sesoucier de ces femmes, non seulement de manière appropriée, mais de façon bienveillante.Ainsi, quand à l’école, plusieurs doivent faire face aux incompréhensions répétées voire d’unestigmatisation de la part des enseignants en raison de l’absence de père ou lorsqu’uneassistante sociale propose à une femme en CDI en attente de logement social, un hébergementen hôtel d’urgence, on se trouve face à des procédures préformées, non adéquats et contre-productives. Au contraire, lorsque le personnel institutionnel manifeste une attention active,une écoute qui débouche sur des propositions concrètes : un directeur de collège d’unmédecin de PMI, déculpabilisant et à l’écoute et aidant, une assistantes sociale confortant lespistes, une banquière qui a confiance et offre un prêt à une personne en libéral, c’est le« petit » plus qui soutient, accompagne ces personnes dans leurs actions et accroît leurpuissance d’agir.Ainsi, si les entretiens montrent que ces parents solo préfèrent «se débrouiller seul » ethésitent à «demander de l’aide », soucieux de leur autonomie et de leur indépendance, unaccompagnement adapté, des institutions s’avère porteur pour ces parents solos. Nousinsistons ainsi non sur la mise en place de dispositifs mais sur une attitude favorisantl’empowerment de ces parents, dotés de ressources et de compétences.L’emploiLes parents rencontrés sont insérés professionnellement, hormis une au chômage, enrecherche active d’emploi. A signaler que contrairement à d’autres situations, les femmes denotre population étaient toutes en emploi lors de la séparation, le décès ou la naissance del’enfant. Plusieurs cas de figure apparaissent quant à la question de l’emploi mais toutes ontdû adapter leur emploi à leur nouvelle situation. Une part des femmes a travaillé davantageafin de compenser la perte du salaire de leur conjoint, ce qui conduit des personnes en libéralà dépasser les 40 heures de travail hebdomadaire, ou une autre à se convertir en routierinternational pour accumuler les heures supplémentaires pendant la semaine, son fils étant eninternat, une autre à augmenter son temps de travail de femme de ménage. Plusieurs ont ainsichangé d’emploi (l’une devenu restauratrice, l’autre dans la synchronisation, l’une mutée dans2 Aucune des femmes rencontrées n’a fait son enfant « toute » seule, mais plusie urs n’ont pas connu decohabitation prolongée avec le père des enfants.
    • 5une autre région…) afin de concilier leur travail et leur charge de famille solo. Certaines ontbaissé leur temps de travail, suite au calcul entre le salaire/prestations sociales/temps consacréà l’enfant. Les hommes, tous trois cadres ou professions intermédiaires, n’ont pas changé leurcarrière, l’un se trouvant même libéré dans son aspiration à monter son entreprise. Quelquesfemmes ont stoppé leur avancée de carrière (pas le temps de faire les stages, de la recherche),mais d’autres ne se sont pas senties freinées par la situation solo.Ces variations de stratégies et de ressentis sont liées, notamment, à l’âge des enfants et auxmodes de garde et au réseau de soutien pour accueillir les enfants.Soutiens et modes de gardeAinsi, se dégagent manifestement deux groupes de parents solos, l’un (environ un tiers desinterviewés) qui reçoit un soutien de leurs parents, qui gardent leur enfant régulièrement ouoccasio nnellement, l’autre groupe ne reçoit que très occasionnellement voire pas du toutd’aide de leurs parents. Toutefois, la famille élargie apparaît dans une majorité d’entretienspour des séjours en vacances, un soutien transitoire, une aide financière et morale. Le réseaude relations amicales et de l’entourage joue un rôle aussi considérable dans l’accueil desenfants, mais aussi dans le support moral et éducatif. 4 femmes parmi les 23 ont ainsi créé unvéritable « binôme d’entraide » apportant à la fois coup de main pour la garde mais aussisoutien affectif et moral au point que le vocabulaire de la parenté remplace celui de l’amitié(les enfants étant quasi frères et sœurs). Plus fréquemment, ce sont des échanges de services –réciproques – qui se mettent en place, certains intensifs (tours de cantine chez l’un et l’autre),d’autres plus sporadiques. Quelques uns organisent avec l’ex-conjoint des modalités, toujoursà renégocier, de garde régulière ou occasionnelle des enfants, en dehors des « droits devisite ».La mobilisation de l’entourage familial et amical s’avère une ressource essentielle pour, d’unepart, le maintien dans l’emploi de ces parents solos, d’autre part, servir d’assurance en cas decoups durs : retard pour chercher les enfants, maladie ou hospitalisation. Reste que ce réseauvarie amplement d’un parent à un autre, qu’il n’est pas stable, et certains parents n’enbénéficient pas et se sentent très seul pour faire face à toutes leurs tâches de parents solos.L’offre de service de garde et de service périscolaires s’avère également cruciale pour cesparents solos. Ils apprécient particulièrement les services périscolaires tant en terme d’aideaux devoirs, que de temps encadré, pour les enfants (en primaire), et regrettent pour autant, lalimite des horaires d’accueil (notamment absence de garderie le matin en primaire) et la raretédes services périscolaires pour les collégiens. A signaler la forte disparité de l’offre et descoûts, constatée qualitativement, des modes d’accueil des enfants pendant les vacancesscolaires, selon les communes.Réseau d’échanges, garde des enfants, soutiens aux devoirs, ce sont bien des secteurs danslesquels les politiques publiques pourraient inciter en les aidant les collectivités territoriales,pour soutenir les initiatives des parents solos en matière d’échanges de services (garde, temps,conseils, discussions) et renforcer les modes d’accueil des enfants de tous âges.Un autre secteur crucial dans lequel les pouvoirs publics ont un potentiel est le logement.Le logementEn dehors de «contre exemples » (3 personnes) pour lesquelles le logement n’a pas osé deproblème, le logement constitue donc une difficulté pour la majorité des interviewés.Déménager après une séparation s’avère difficile, tant psycholo giquement quefinancièrement. Beaucoup se retrouvent dans un espace plus petit. Et trouver un logementcorrespondant aux attentes tant financières, qu’en terme d’espace n’a pas été chose facile pourtoutes. « Avoir un toit », donner un cadre de vie agréable aux enfants, ne pas les perturber
    • 6davantage par un changement dans leurs habitudes scolaires et autres, semblent être un soucirécurent chez les parents rencontrés. La priorité, on le voit bien ici, est ce que l’on pense êtreles conditions du bien-être et de la stabilité de l’enfant.Une interviewée met un an à trouver un logement adapté, et plusieurs femmes – dans deslogements trop petits – n’ont pas de chambre personnelle. La situation en région parisienneconduit d’ailleurs à un cas extrême de re-cohabitation avec l’ancien conjoint. Les allocationslogement sont une aide précieuse et indispensable pour les salaires les plus faibles, maisinexistantes pour les salaires moyens qui ne permettent pourtant pas de se loger décemmentdans les grandes agglomérations. Le recours au soutien familial est donc la solution quipermet de se poser dans un logement pendant un temps ou de pallier les problèmes financiers.Les hommes et les femmes qui restent dans un logement dont ils avaient la charge avant laséparation/décès, ou qui s’engagent seuls dans un achat, ne rencontrent pas de difficulté.On voit bien que les problèmes rencontrés par ces parents solos au niveau du logement touchetout d’abord à une question structurelle d’insuffisance de logements sociaux, ma is ilsdécoulent aussi des seuils des allocations logement qui ne bénéficient qu’aux revenus les plusbas (en dessous de 1500€). La simplification et la centralisation des démarches auprès desbailleurs sociaux s’avère une mesure plus aisément réalisable à court terme.La question du logement se pose avec acuité lorsque les enfants grandissent et deviennent dejeunes adultes. Le recours aux chambres universitaires est le bien venu pour les familles auxrevenus les plus faibles. Les autres aménagent un espace « à soi » dans l’appartement parentalou financent une chambre indépendante. Le coût des études supérieures est dans tous les casun problème que chacun tente de résoudre en cumulant ses ressources (ou en faisant appel àune aide de l’entourage) et les dispositifs existants (bourses). Le choix d’études moinscoûteuses (Université plutôt que les Grandes écoles 3 ) s’avère général pour ces familles.Lorsque les enfants grandissent, ces parents commencent aussi à repenser à leur viepersonnelle, qui se pose souvent en terme de temps pour soi et de « refaire sa vie ».Une socialité adulteLa triple journée assumée par ces femmes et hommes ne leur laisse que peu de loisirs pourpenser à eux- mêmes. Toutefois, ces parents énoncent le besoin de sortir de la triade enfant-boulot-dodo et d’une présence d’adultes.Cette question se pose à différents niveaux, tout d’abord celle de revenir à une formeclassique, celle du couple. Mais les échecs ont laissé des traces et plusieurs – femmes ethommes – préfèrent des relations peu engageantes « chacun chez soi », plutôt que laconstruction d’une nouvelle famille. D’autant que cette remise en couple semble grandementconditionnée par l’acceptation du nouveau compagnon par les enfants, jugés « prioritaires ».Les avantages de la situation solo – qui sont aussi ressentis comme des inconvénients –décider seul, ne pas avoir la charge d’un compagnon parfois peu aidant, freinent les tentativesde remise en couple. Car il y a plusieurs facettes à l’état de solo : le fait de décider seul-e,mais aussi l’absence de relais ; et les deux versants de la réalité vécue coexistent, ils n’entrentpas en opposition, ils ne forment pas une contradiction qu’il faudrait subsumer. Lesinterviewées ont aussi conscience des inégalités hommes/femmes – lorsque les femmesatteignent 40-50 ans – pour retrouver une relation.Les discussions entre adultes autour de l’éducation des enfants ou du temps partagé avecd’autres adultes se posent aussi en terme de relations conviviales et sociales. Si certains sesentent bien entourés, d’autres souffrent à certains moments, ou régulièrement, de solitude.3 Ce choix n’est pas que financier étant donné la difficulté d’accès aux grandes écoles, il convient de lesouligner. A ce niveau aussi des politiques publiques pourraient impulser des chantiers et des projets.
    • 7D’autant que s’ils sont dans un premier temps entourés par un réseau amical formé decouples, ceux-i se font plus rares au fil du temps. Des lieux conviviaux « à bas seuils » où lesparents pourraient se rencontrer, sans être attendus sur la relation parent/enfant – comme ellel’est dans les LAPE ou les maisons de la parentalité – apparaissent comme des opportunitésde sortir du face à face parent-enfant. Des configurations peu coûteuses, où les enfantssuivraient une activité pendant que les parents se détendraient aussi (café, sport, pique-nique,repas) semblent des pistes pour alléger la vie solo et soutenir une vie sociale adulte à cesparents, tout en garantissant l’épanouissement des enfants.Des leviers de l’empowermentL’ensemble des entretiens des femmes est jalonné par la honte, la culpabilité intégrée de nepas être une famille conjugale. Cette culpabilité s’exprime particulièrement à travers lesdiscours incorporés et formulés d’une psychologie-psychanalyse vulgarisée articulée autourdes dommages liés à l’absence de père pour le bon développement de l’enfant.Cette forte imprégnation de la vulgate psychologique dans les discours de nos interviewés,provient- il de leur niveau de qualification relativement élevé ? Il est en tout cas porteur d’unnorme intégrée de la famille conjugale patriarcale où le père joue le rôle d’autorité. Or, cesfemmes prouvent par leur trajectoire solo qu’elles font preuve no n seulement de ressources,de compétences, mais aussi d’autorité.En conséquence, l’enjeu primordial qui ressort de notre étude – sur lequel les pouvoirs publicsont force d’incitation – est celui de prendre acte que la monoparentalité – être maman solo–est aujourd’hui une situation banale. L’accroissement prévisible des situations de parent solo– étant donné le nombre de divorces (46% en 2006), le nombre d’enfants nés hors mariage(53% en 2004), la facilité des séparations (en particulier dans le cas des unions libres) – faitque la monoparentalité peut toucher, à un moment de leur trajectoire de vie, tous les parents,particulièrement les femmes – puisque 9 enfants sur 10 enfants de moins de 25 ans viventavec leur mère. Il est nécessaire que la société la considère comme un statut légitime. Labanalisation de la famille monoparentale, l’affirmation de sa « normalité » est un levieressentiel pour se départir de l’imaginaire que seule la famille conjugale (papa, maman,enfants) est facteur d’équilibre fa milial. Cette légitimation apportera à la fois une meilleurequalité de vie affective de ces parents, mais surtout favorisera une conversion du regard despersonnels des institutions et détachera les familles monoparentales d’une politique publique« catégorisante ».Notre étude insiste ainsi sur la notion de co-production, au sens où les politiques publiquesproduiraient avec et non pour ces parents. Car c’est que ce que redoutent ou, pour certainsrejettent, c’est d’être prises pour des êtres « à part », des « cas », des « victimes ». En ce senségalement, une co-production identique s’adressant à des parents solos de milieux beaucoupplus défavorisées amoindrirait, de manière encore plus significative la stigmatisation, maissurtout les réinscrirait également de manière légitime dans la cité.Une politique qui partirait des interactions et les relations que ces « catégories » entretiennentavec le reste de la société transformerait non seulement le regard que les acteurs sociaux dansleur ensemble aurait sur ces « cibles », mais surtout mettraient au jour les compétences et lesressources que ces groupes et ensembles mobilisent et qui peuvent informer sur la manière deco-produire avec ceux-ci des agencements au plus près de leur vie. C’est à cette condition queces parents – particulièrement ces femmes solos de catégories sociales moyennes – mais aussiles plus défavorisées – peuvent tout en étant soutenues, restés acteurs-trices de leur existence.
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / Etsup Devenir père et intervention sociale. L’exemple du suivi médical de la grossesse Benoît CEROUXMéthodologieL’enquête portant sur « Les projets d’implication paternelle », réalisée en 2002 et 2003 avec GuidoDe Ridder et Sylvie Bigot, se compose de deux vagues d’entretiens. Pour la première, nous avonsrencontré vingt pères en devenir au cours de la grossesse pour aborder la décision d’avoir unenfant, la grossesse, leurs attentes et leurs craintes (projets d’implication et d’aménagementsdomestiques et professionnels, relations conjugale et familiales, place de l’enfant…). Cesentretiens s’inscrivent très variablement quant au terme, allant d’un mois de grossesse à quelquessemaines avant la naissance (six mois de grossesse en moyenne). Les entretiens de la secondevague ont eu lieu, en moyenne, à quatre mois et demi de la naissance de l’enfant. Il s’agit alorsd’actualiser les projets d’implication en prenant la mesure des concordances et des décalages entreles aspirations et les pratiques avérées une fois confronté à la réalité du nourrisson, à la manièredont réorganisation familiale et interactions avec la mère, compromis et compétences jouent surces évolutions.Le terrain a eu lieu dans deux régions morphologiquement contrastées, la Basse-Normandie etl’Île-de-France. La première est constituée de petites villes et villages, les équipements d’accueil dela petite enfance sont peu nombreux, les trajets domicile-lieu de travail (souvent courts) amputentpeu les rythmes familiaux. La seconde région est, pour ainsi dire, l’opposée : l’espace est presquepartout urbanisé, le taux d’équipement de la petite enfance y est nettement plus fort, le tempsquotidien consacré aux déplacements domicile-travail important. 1
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / EtsupLes primo-pères sont deux fois plus nombreux que les pluri-pères (respectivement quatorze etsept). Que leur situation soit connue par le bouche à oreille ou qu’ils se soient manifestés d’eux-mêmes, les hommes attendant un premier enfant semblent les plus motivés pour en parler. Nousavons par ailleurs veillé à la diversité des situations socioprofessionnelles et économiques, ainsiqu’à celles des situations matrimoniales.Faire de l’enfant son enfantQuelle que soit la proximité du terme de la grossesse et quelle que soit la force et l’ancienneté dudésir d’enfant, les « pères en devenir » ont du mal à concevoir concrètement l’enfant, à passer del’idée de l’enfant à l’enfant lui-même, à se sentir dès à présent père. En somme, l’enfant appartientau futur, non encore au présent. C’est également vrai pour les hommes ayant déjà un enfant. S’ilsse sentent bel et bien père de cet enfant, ils ne sont pas dans les mêmes dispositions à l’égard del’enfant à naître. En somme, ils sont à la fois pères (de l’aîné) et pères en devenir (du puîné). Onpeut dire que la paternité se construit dans la relation à un enfant en particulier et non à l’enfant engénéral.La grossesse apparaît alors comme un moment clef de la construction de l’identité paternelle. Lamise à distance contemporaine des identités statutaires dans la définition de soi intervient sansdoute dans ce constat. Différentes pratiques d’implication émaillent cette période, et leursconséquences ont été envisagées comme autant d’éléments matérialisant l’enfant et modifiantl’identité de l’homme. Ils savent qu’ils vont avoir un enfant, mais il ne s’agit pas encore de leurenfant.Les pères en devenir évoquent les préparatifs matériels, les transformations du corps de la femmeet le suivi médical de la grossesse, sans qu’aucune de ces « étapes » ne soit suffisante. Après lanaissance, on perçoit la fin du processus de matérialisation à travers le discours sur 2
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / Etsupl’accouchement, les premiers jours (avec l’annonce faite aux proches et les déclarationsadministratives) et le congé de paternité.Les motivations évoquées par les pères en devenir pour leur présence (ou non) lors des rendez-vous médicaux et de l’accouchement, ou dans la prise du congé de paternité (ainsi que dans ladurée de ce congé) permettent de reconstruire des rapports à l’enfant et à la paternité différents.On pourrait les schématiser en deux pôles, avec d’un côté une relation directe à l’enfant et del’autre une relation médiatisée par la mère.Dans le cadre de cette intervention, j’aborderai le suivi médical de la grossesse et l’accouchementsous l’angle d’une forme d’intervention sociale, celle du personnel médical. En se détournant del’objet de recherche initial, cette présentation empêche les citations filées – l’attitude desintervenants médicaux n’étant pas liées à la conception que les pères en devenir se font de leurplace auprès de l’enfant.ÉchographieLa présence paternelle aux échographies est moins perçue par les pères en devenir commeimposé par la mère ou, plus largement, comme une injonction sociale, mais plutôt commel’expression de leur volonté d’accompagner leur conjointe et de lui montrer qu’ils sont prêts às’investir dans leur rôle de père. Leur présence à ces rendez-vous médicaux anténataux constituepar ailleurs un élément important de la matérialisation de l’enfant et une manière de participeractivement à la grossesse afin de rompre le sentiment d’inutilité qui les taraude.Certains pères expriment tout à la fois leur envie d’être actif et l’impossibilité de le faire. C’est lecas par exemple de David (primo-père), qui regrette l’absence de sollicitation de la part dumédecin : « Bon c’est vrai que moi j’étais présent à chaque fois, et j’étais un peu déçu du fait qu’il me, c’est pasqu’il me parle pas mais qu’il ne me fasse pas plus participer, et puis bon c’est difficile de lui dire. Mais dès le 3
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / Etsupdépart je pense qu’il aurait pu m’impliquer un peu plus, ne serait-ce que, je sais pas, demander mon groupesanguin ou… Je veux dire tout ce qu’il a demandé c’était à Laurence, à la mère. À la limite le père on s’en fout.Donc ça je trouve ça un peu dommage, d’autant plus que j’étais là. »D’autres pères hésitent moins à prendre les devants, comme Loïc (pluri-père) dont les propossont à cet égard exemplaires : « J’ai assisté à tout, je crois que j’ai raté un seul rendez-vous gynéco. J’ai assistéà toutes les échographies, j’ai énormément discuté avec le gynécologue parce que comme j’ai pas ma langue dans mapoche je participais à chaque fois. … Là aussi au point que ça énerve quelques fois mon épouse parce que le gynécoà un moment il parlait plus à moi qu’à elle, ce qui est assez insupportable. » Si ce père devient acteur et nereste pas simple spectateur ce n’est pas sur une sollicitation par le médecin, mais celui-ci répondpositivement, par le dialogue, à l’intérêt exprimé par le père.Préparation à l’accouchementLes séances de préparation à l’accouchement rencontrent un enthousiasme contenu chez lespères en devenir rencontrés, même lorsqu’ils souhaitaient être présents à la naissance de leurenfant. Les pères souhaitant y assister à invoquent l’envie de savoir comment cela se passera lejour J, de connaître le vocabulaire, de repérer les locaux, d’apprendre les bons réflexes… c’est-à-dire qu’ils se placent dans une logique d’accompagnement de la mère.Si certains pères ne souhaitent pas aller à ces séances ou renoncent à le faire, c’est qu’elless’adressent davantage à la mère – ce qui leur renvoie le sentiment d’inutilité qu’ils essaientd’apprivoiser par le suivi médical. Ne se sentant pas directement concernés par ces séances, voiremis à l’écart, et ils ne font pas d’efforts pour régler des problèmes d’organisation, alors qu’ilssavent le faire pour assister aux échographies. Julien (primo-père), par exemple, expliquepourquoi il n’a pas renouvelé l’expérience après une séance : « J’ai eu l’impression que ça s’adressaitqu’à la maman ou quasiment uniquement à la maman, c’est vrai que je suis resté une heure et demi passif à rien 4
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / Etsupdire et à juste écouter. Bon, je me suis dis ma présence n’est peut-être pas requise pendant ce moment là, donc j’aipréféré ne pas y retourner. »Des séances réservées aux pères en devenir auraient sans aucun doute plus de succès, et certainspédiatres en proposent. Au-delà du public visé (père versus mère), c’est la nature même de ce quiest abordé qui diffère. Les cours de préparation « classiques » visent surtout le déroulement del’accouchement – avec la respiration comme cours emblématique. Les cours pour hommess’apparentent plus au groupe de parole tel qu’il peut exister ailleurs. L’opposition entre les deuxtypes de séances est plutôt celle entre l’action des cours pour les femmes et la paroles des courspour les hommes. Voilà qui est finalement paradoxal puisque les hommes réduisent leursentiment d’inutilité et d’inactivité par… de la parole. En fait, en partageant leurs interrogations etleurs angoisses avec d’autres pères en devenir, ils se sentent davantage à leur place.AccouchementL’implication des pères lors de l’accouchement dépend en partie de la motivation de leurprésence (pour soutenir la mère ou pour être présent dès la naissance) [de même que lascénographie], mais son action est aussi en partie liée à l’attitude du personnel médical. Certaineséquipes incitent le père à participer dès le début du travail, comme par exemple pour Rodolphe(primo-père) : « J’ai même participé à l’exploration avec la sage-femme. Elles mettent les doigts et puis elle meproposait de faire pareil donc je pouvais sentir la tête à travers le col, toucher la tête du bébé dans le ventre de samère. Des choses comme ça. C’était génial ». Cela peut être au moment de l’expulsion, à laquelle Laurent(primo-père) a pris part : « J’ai même sorti le bébé du ventre, c’est-à-dire qu’en fait ils l’ont… Au moment oùil est sorti, ils m’ont dit “vous voulez le sortir complètement ?” Donc je l’ai sorti ». Puis il faut couper lecordon ombilical et donner les premiers soins. Ce moment vécu à la naissance de son premierenfant est resté gravé dans la mémoire de Frédéric, et son émotion est encore palpable lorsqu’ilen parle sept ans après : « C’est moi qui ait coupé le cordon et donné les premiers soins. Vous avez un moment 5
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / Etsupun peu privilégié où c’est vrai que quand le bébé naît, la maman peut plus se lever, et c’est vous qui allez au bain,êtes derrière la puéricultrice. (…) C’est vrai que c’est des moments que vous vous rappelez toujours. Je sais pas,c’est des moments… En plus je sais pas c’est quelque chose qui vous appartient, que vous pouvez pas donner, quevous pouvez pas partager, c’est à vous finalement, vous le gardez pour vous c’est… La maman elle a le bébépendant neuf mois pour elle, finalement vous l’avez quoi, peut-être cinq minutes, mais bon c’est cinq minutes quevous gardez. Oui, c’est magique, vous êtes content, vous voyez votre bébé. Oui, c’est… c’est vos moments à vousquoi, c’est des trucs que j’oublierai jamais. » Une attitude inverse du personnel médical apparaît dans lespropos d’Éric (primo-père) : « Ils ne m’ont pas proposé, ils ne m’ont pas posé de question. Ils l’ont pris, clac,ils l’ont mis derrière. Après, ils ont faits les soins. Bon, moi j’y suis allé après. »Même en cas de complication, obligeant le père à sortir de la salle d’accouchement, le moded’intervention du personnel médical contribue à placer le père en acteur ou en spectateur, dansune posture proche ou distante. C’est ce qu’illustre David (primo-père) dont la conjointe aaccouché par césarienne. La sage-femme lui a présenté son enfant tout habillé en lui proposant dele réchauffer peau contre peau : « En fait je suis resté dans le fauteuil dans la chambre avec mon bébé surmoi, avec une couverture, et c’était jusqu’à temps que Laurence revienne, donc jusqu’à dix heures. Donc ça a faitune bonne heure et demie avec lui, et c’était marrant parce que il essayait de me téter. C’était un moment super. »Si la sage-femme avait opté pour la couveuse, il n’aurait pas vécu ce moment d’intimité.ConclusionLe sentiment d’être père se construit par touches successives qui viennent, tout au long de lagrossesse, tant bien que mal, résorber, amenuiser, l’importante difficulté des pères en devenir àmatérialiser leur enfant, à l’imaginer concrètement. Échographies, monitoring, ventres’arrondissant, coups du bébé, achats sont autant d’étapes qui rapprochent l’homme du père. Sil’accouchement entame la fin du processus de matérialisation, celui-ci ne s’achève véritablement,pour beaucoup, qu’à l’inscription physique du nourrisson dans son nouvel environnement. 6
    • Parcours de vie & intervention sociale : l’impensé du genre – 9 novembre 2010 – Drees / EtsupL’organisation formelle des rendez-vous médicaux pourrait s’apparenter à des mini-rites detransition, accompagnant le passage du père en devenir au père. Ils conforteraient alors ladimension statutaire de l’identité. C’est pourtant l’aspect sensoriel et émotif des rendez-vous queretiennent les enquêtés. Les récits soulignent à quel point l’attitude du personnel médical estimportante pour faciliter ou ralentir l’établissement de contacts forts et sensoriels entre le père etl’enfant. Ceci est tout particulièrement marquant lors de l’accouchement. En effet, tous les actesauxquels les pères en devenir participent se font sur la proposition de l’équipe médicale. Intimidéspar la scène – c’est aussi une salle d’opération – ils ne prennent pas les devants en demandant auxsages-femmes de faire telle ou telle chose. Leurs récits font autant ressortir le plaisir d’avoir puagir que celui de l’attention qu’on leur portait. 7