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  • 1. --- Discours sur lorigine et les fondements de linégalité parmi les hommes ----------------------------- Par JEAN-JAQUES ROUSSEAU Citoyen de GENEVENon in depravatis, sed in his quæ bene secundum naturam se habent,considerandum est quid sit naturale.(« Il faut étudier ce qui est naturel non dans les êtres dépravés, maisdans ceux qui se comportent conformément à la nature. ») Aristote Politique, 1.2.A LA REPUBLIQUE DE GENEVEMAGNIFIQUES, TRES HONORES, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,Convaincu quil nappartient quau citoyen vertueux de rendre àsa patrie des honneurs quelle puisse avouer, il y a trente ansque je travaille à mériter de vous offrir un hommage public ; etcette heureuse occasion suppléant en partie à ce que mes effortsnont pu faire, jai cru quil me serait permis de consulter icile zèle qui manime, plus que le droit qui devrait mautoriser.Ayant eu le bonheur de naître parmi vous, comment pourrais-jeméditer sur légalité que la nature a mise entre les hommes etsur linégalité quils ont instituée, sans penser à la profondesagesse avec laquelle lune et lautre, heureusement combinéesdans cet Etat, concourent de la manière la plus approchante de laloi naturelle et la plus favorable à la société, au maintien delordre public et au bonheur des particuliers ? En recherchantles meilleures maximes que le bon sens puisse dicter sur laconstitution dun gouvernement, jai été si frappé de les voirtoutes en exécution dans le vôtre que même sans être né dans vosmurs, jaurais cru ne pouvoir me dispenser doffrir ce tableau dela société humaine à celui de tous les peuples qui me paraît en
  • 2. posséder les plus grands avantages, et en avoir le mieux prévenules abus.Si javais eu à choisir le lieu de ma naissance, jaurais choisiune société dune grandeur bornée par létendue des facultéshumaines, cest-à-dire par la possibilité dêtre bien gouvernée,et où chacun suffisant à son emploi, nul neût été contraint decommettre à dautres les fonctions dont il était chargé : un Etatoù tous les particuliers se connaissant entre eux, lesmanoeuvres obscures du vice ni la modestie de la vertu neussentpu se dérober aux regards et au jugement du public, et où cettedouce habitude de se voir et de se connaître, fît de lamour dela patrie lamour des citoyens plutôt que celui de la terre.Jaurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuplene pussent avoir quun seul et même intérêt, afin que tous lesmouvements de la machine ne tendissent jamais quau bonheurcommun ; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et lesouverain ne soient une même personne, il sensuit que jauraisvoulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré.Jaurais voulu vivre et mourir libre, cest-à-dire tellementsoumis aux lois que ni moi ni personne nen pût secouerlhonorable joug ; ce joug salutaire et doux, que les têtes lesplus fières portent dautant plus docilement quelles sont faitespour nen porter aucun autre.Jaurais donc voulu que personne dans lEtat neût pu se dire au-dessus de la loi, et que personne au-dehors nen pût imposer quelEtat fût obligé de reconnaître. Car quelle que puisse être laconstitution dun gouvernement, sil sy trouve un seul homme quine soit pas soumis à la loi, tous les autres sont nécessairementà la discrétion de celui-là1 ; et sil y a un chef national, etun autre chef étranger, quelque partage dautorité quilspuissent faire, il est impossible que lun et lautre soient bienobéis et que lEtat soit bien gouverné.Je naurais point voulu habiter une République de nouvelleinstitution, quelques bonnes lois quelle pût avoir ; de peur que
  • 3. le gouvernement autrement constitué peut-être quil ne faudraitpour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou lescitoyens au nouveau gouvernement, lEtat ne fût sujet à êtreébranlé et détruit presque dès sa naissance. Car il en est de laliberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de cesvins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéramentsrobustes qui en ont lhabitude, mais qui accablent, ruinent etenivrent les faibles et délicats qui ny sont point faits. Lespeuples une fois accoutumés à des maîtres ne sont plus en état desen passer. Sils tentent de secouer le joug, ils séloignentdautant plus de la liberté que prenant pour elle une licenceeffrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrentpresque toujours à des séducteurs qui ne font quaggraver leurschaînes. Le peuple romain lui-même, ce modèle de tous les peupleslibres, ne fut point en état de se gouverner en sortant deloppression des Tarquins. Avili par lesclavage et les travauxignominieux quils lui avaient imposés, ce nétait dabord quunestupide populace quil fallut ménager et gouverner avec la plusgrande sagesse, afin que saccoutumant peu à peu à respirer lairsalutaire de la liberté, ces âmes énervées ou plutôt abrutiessous la tyrannie, acquissent par degrés cette sévérité de moeurset cette fierté de courage qui en firent enfin le plusrespectable de tous les peuples. Jaurais donc cherché pour mapatrie une heureuse et tranquille république dont lancienneté seperdît en quelque sorte dans la nuit des temps ; qui neûtéprouvé que des atteintes propres à manifester et affermir dansses habitants le courage et lamour de la patrie, et où lescitoyens, accoutumés de longue main à une sage indépendance,fussent, non seulement libres, mais dignes de lêtre.Jaurais voulu me choisir une patrie, détournée par une heureuseimpuissance du féroce amour des conquêtes, et garantie par uneposition encore plus heureuse de la crainte de devenir elle-mêmela conquête dun autre Etat : une ville libre placée entreplusieurs peuples dont aucun neût intérêt à lenvahir, et dont
  • 4. chacun eût intérêt dempêcher les autres de lenvahir eux-mêmes,une république, en un mot, qui ne tentât point lambition de sesvoisins et qui pût raisonnablement compter sur leur secours aubesoin. Il sensuit que dans une position si heureuse, ellenaurait rien eu à craindre que delle-même, et que si sescitoyens sétaient exercés aux armes, ceût été plutôt pourentretenir chez eux cette ardeur guerrière et cette fierté decourage qui sied si bien à la liberté et qui en nourrit le goûtque par la nécessité de pourvoir à leur propre défense.Jaurais cherché un pays où le droit de législation fût commun àtous les citoyens ; car qui peut mieux savoir queux sous quellesconditions il leur convient de vivre ensemble dans une mêmesociété ? Mais je naurais pas approuvé des plébiscitessemblables à ceux des Romains où les chefs de lEtat et les plusintéressés à sa conservation étaient exclus des délibérationsdont souvent dépendait son salut, et où par une absurdeinconséquence les magistrats étaient privés des droits dontjouissaient les simples citoyens.Au contraire, jaurais désiré que pour arrêter les projetsintéressés et mal conçus, et les innovations dangereuses quiperdirent enfin les Athéniens, chacun neût pas le pouvoir deproposer de nouvelles lois à sa fantaisie ; que ce droitappartînt aux seuls magistrats ; quils en usassent même avectant de circonspection, que le peuple de son côté fût si réservéà donner son consentement à ces lois, et que la promulgation nepût sen faire quavec tant de solennité, quavant que laconstitution fût ébranlée on eût le temps de se convaincre quecest surtout la grande antiquité des lois qui les rend sainteset vénérables, que le peuple méprise bientôt celles quil voitchanger tous les jours, et quen saccoutumant à négliger lesanciens usages sous prétexte de faire mieux, on introduit souventde grands maux pour en corriger de moindres.Jaurais fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, unerépublique où le peuple, croyant pouvoir se passer de ses
  • 5. magistrats ou ne leur laisser quune autorité précaire, auraitimprudemment gardé ladministration des affaires civiles etlexécution de ses propres lois ; telle dut être la grossièreconstitution des premiers gouvernements sortant immédiatement delétat de nature, et tel fut encore un des vices qui perdirent larépublique dAthènes.Mais jaurais choisi celle où les particuliers se contentant dedonner la sanction aux lois, et de décider en corps et sur lerapport des chefs les plus importantes affaires publiques,établiraient des tribunaux respectés, en distingueraient avecsoin les divers départements ; éliraient dannée en année lesplus capables et les plus intègres de leurs concitoyens pouradministrer la justice et gouverner lEtat ; et où la vertu desmagistrats portant ainsi témoignage de la sagesse du peuple, lesuns et les autres shonoreraient mutuellement. De sorte que sijamais de funestes malentendus venaient à troubler la concordepublique, ces temps mêmes daveuglement et derreurs fussentmarqués par des témoignages de modération, destime réciproque,et dun commun respect pour les lois ; présages et garants duneréconciliation sincère et perpétuelle.Tels sont, MAGNIFIQUES, TRES HONORES, ET SOUVERAINS SEIGNEURS,les avantages que jaurais recherchés dans la patrie que je meserais choisie. Que si la providence y avait ajouté de plus unesituation charmante, un climat tempéré, un pays fertile, etlaspect le plus délicieux qui soit sous le ciel, je nauraisdésiré pour combler mon bonheur que de jouir de tous ces biensdans le sein de cette heureuse patrie, vivant paisiblement dansune douce société avec mes concitoyens, exerçant envers eux, et àleur exemple, lhumanité, lamitié et toutes les vertus, etlaissant après moi lhonorable mémoire dun homme de bien, etdun honnête et vertueux patriote.Si, moins heureux ou trop tard sage, je métais vu réduit à finiren dautres climats une infirme et languissante carrière,regrettant inutilement le repos et la paix dont une jeunesse
  • 6. imprudente maurait privé ; jaurais du moins nourri dans mon âmeces mêmes sentiments dont je naurais pu faire usage dans monpays, et pénétré dune affection tendre et désintéressée pour mesconcitoyens éloignés, je leur aurais adressé du fond de mon coeurà peu près le discours suivant.Mes chers concitoyens ou plutôt mes frères, puisque les liens dusang ainsi que les lois nous unissent presque tous, il mest douxde ne pouvoir penser à vous, sans penser en même temps à tous lesbiens dont vous jouissez et dont nul de vous peut-être ne sentmieux le prix que moi qui les ai perdus. Plus je réfléchis survotre situation politique et civile, et moins je puis imaginerque la nature des choses humaines puisse en comporter unemeilleure. Dans tous les autres gouvernements, quand il estquestion dassurer le plus grand bien de lEtat, tout se bornetoujours à des projets en idées, et tout au plus à de simplespossibilités. Pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne fautquen jouir, et vous navez plus besoin pour devenir parfaitementheureux que de savoir vous contenter de lêtre. Votresouveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de lépée, etconservée durant deux siècles à force de valeur et de sagesse,est enfin pleinement et universellement reconnue. Des traitéshonorables fixent vos limites, assurent vos droits, etaffermissent votre repos. Votre constitution est excellente,dictée par la plus sublime raison, et garantie par des puissancesamies et respectables ; votre Etat est tranquille, vous navez niguerres ni conquérants à craindre ; vous navez point dautresmaîtres que de sages lois que vous avez faites, administrées pardes magistrats intègres qui sont de votre choix ; vous nêtes niassez riches pour vous énerver par la mollesse et perdre dans devaines délices le goût du vrai bonheur et des solides vertus, niassez pauvres pour avoir besoin de plus de secours étrangers quene vous en procure votre industrie ; et cette liberté précieusequon ne maintient chez les grandes nations quavec des impôtsexorbitants, ne vous coûte presque rien à conserver.
  • 7. Puisse durer toujours pour le bonheur de ses citoyens etlexemple des peuples une république si sagement et siheureusement constituée ! Voilà le seul voeu qui vous reste àfaire, et le seul soin qui vous reste à prendre. Cest à vousseuls désormais, non à faire votre bonheur, vos ancêtres vous enont évité la peine, mais à le rendre durable par la sagesse denbien user. Cest de votre union perpétuelle, de votre obéissanceaux lois ; de votre respect pour leurs ministres que dépend votreconservation. Sil reste parmi vous le moindre germe daigreur oude défiance, hâtez-vous de le détruire comme un levain funestedoù résulteraient tôt ou tard, vos malheurs et la ruine delEtat. Je vous conjure de rentrer tous au fond de votre coeur etde consulter la voix secrète de votre conscience. Quelquun parmivous connaît-il dans lunivers un corps plus intègre, pluséclairé, plus respectable que celui de votre magistrature ? Tousses membres ne vous donnent-ils pas lexemple de la modération,de la simplicité de moeurs, du respect pour les lois et de laplus sincère réconciliation : rendez donc sans réserve à de sisages chefs cette salutaire confiance que la raison doit à lavertu ; songez quils sont de votre choix, quils le justifient,et que les honneurs dus à ceux que vous avez constitués endignité retombent nécessairement sur vous-mêmes. Nul de vousnest assez peu éclairé pour ignorer quoù cessent la vigueur deslois et lautorité de leurs défenseurs, il ne peut y avoir nisûreté ni liberté pour personne. De quoi sagit-il donc entrevous que de faire de bon coeur et avec une juste confiance ce quevous seriez toujours obligés de faire par un véritable intérêt,par devoir, et pour la raison ? Quune coupable et funesteindifférence pour le maintient de la constitution, ne vous fassejamais négliger au besoin les sages avis des plus éclairés et desplus zélés dentre vous. Mais que léquité, la modération, laplus respectueuse fermeté, continuent de régler toutes vosdémarches et de montrer en vous à tout lunivers lexemple dunpeuple fier et modeste, aussi jaloux de sa gloire que de saliberté. Gardez-vous, surtout et ce sera mon dernier conseil,
  • 8. découter jamais des interprétations sinistres et des discoursenvenimés dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux queles actions qui en sont lobjet. Toute une maison séveille et setient en alarmes aux premiers cris dun bon et fidèle gardien quinaboie jamais quà lapproche des voleurs ; mais on haitlimportunité de ces animaux bruyants qui troublent sans cesse lerepos public, et dont les avertissements continuels et déplacésne se font pas même écouter au moment quils sont nécessaires.Et vous MAGNIFIQUES ET TRES HONORES SEIGNEURS ; vous dignes etrespectables magistrats dun peuple libre ; permettez-moi de vousoffrir en particulier mes hommages et mes devoirs. Sil y a dansle monde un rang propre à illustrer ceux qui loccupent, cestsans doute celui que donnent les talents et la vertu, celui dontvous vous êtes rendus dignes, et auquel vos concitoyens vous ontélevés. Leur propre mérite ajoute encore au vôtre un nouveléclat, et choisis par des hommes capables den gouvernerdautres, pour les gouverner eux-mêmes, je vous trouve autant au-dessus des autres magistrats quun peuple libre, et surtout celuique vous avez lhonneur de conduire, est par ses lumières et parsa raison au-dessus de la populace des autres Etats.Quil me soit permis de citer un exemple dont il devrait resterde meilleures traces, et qui sera toujours présent à mon cœur. Jene me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire duvertueux citoyen de qui jai reçu le jour, et qui souvententretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le voisencore vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme desvérités les plus sublimes. Je vois Tacite et Grotius
  • 9. PREFACELa plus utile et la moins avancée de toutes les connaissanceshumaines me paraît être celle de lhomme2 et jose dire que laseule inscription du temple de Delphes contenait un précepte quele temps, la mer et les orages avaient tellement défiguréequelle ressemblait moins à un dieu quà une bête féroce, lâmehumaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesserenaissantes, par lacquisition dune multitude de connaissanceset derreurs, par les changements arrivés à la constitution descorps, et par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire,changé dapparence au point dêtre presque méconnaissable ; etlon ny retrouve plus, au lieu dun être agissant toujours pardes principes certains et invariables, au lieu de cette célesteet majestueuse simplicité dont son auteur lavait empreinte, quele difforme contraste de la passion qui croit raisonner et delentendement en délire.Ce quil y a de plus cruel encore, cest que tous les progrès delespèce humaine léloignant sans cesse de son état primitif,plus nous accumulons de nouvelles connaissances, et plus nousnous ôtons les moyens dacquérir la plus importante de toutes, etque cest en un sens à force détudier lhomme que nous noussommes mis hors détat de le connaître.Il est aisé de voir que cest dans ces changements successifs dela constitution humaine quil faut chercher la première originedes différences qui distinguent les hommes, lesquels dun communaveu sont naturellement aussi égaux entre eux que létaient lesanimaux de chaque espèce, avant que diverses causes physiqueseussent introduit dans quelques-unes les variétés que nous yremarquons. En effet, il nest pas concevable que ces premierschangements, par quelque moyen quils soient arrivés, aientaltéré tout à la fois et de la même manière tous les individus delespèce ; mais les uns sétant perfectionnés ou détériorés, etayant acquis diverses qualités bonnes ou mauvaises qui nétaient
  • 10. point inhérentes à leur nature, les autres restèrent pluslongtemps dans leur état originel ; et telle fut parmi les hommesla première source de linégalité, quil est plus aisé dedémontrer ainsi en général que den assigner avec précision lesvéritables causes.Que mes lecteurs ne simaginent donc pas que jose me flatterdavoir vu ce qui me paraît si difficile à voir. Jai commencéquelques raisonnements ; jai hasardé quelques conjectures, etplus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idéesrelatives à la nature de lhomme. Cest donc de cette nature mêmede lhomme, continue-t-il, de sa constitution et de son étatquil faut déduire les principes de cette science.Ce nest point sans surprise et sans scandale quon remarque lepeu daccord qui règne sur cette importante matière entre lesdivers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves écrivainsà peine en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce point.Sans parler des anciens philosophes qui semblent avoir pris àtâche de se contredire entre eux sur les principes les plusfondamentaux, les jurisconsultes ont parlé du droit naturel quechacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer cequils entendaient par appartenir ; dautres
  • 11. PREMIERE PARTIEQuelque important quil soit, pour bien juger de létat naturelde lhomme, de le considérer dès son origine, et de lexaminer,pour ainsi dire, dans le premier embryon de lespèce ; je nesuivrai point son organisation à travers ses développementssuccessifs. Je ne marrêterai pas à rechercher dans le systèmeanimal ce quil put être au commencement, pour devenir enfin cequil est ; je nexaminerai pas si, comme le pense Aristote, sesongles allongés ne furent point dabord des griffes crochues ;sil nétait point velu comme un ours, et si marchant à quatrepieds3 , ses regards dirigés vers la terre, et bornés à unhorizon de quelques pas, ne marquaient point à la fois lecaractère, et les limites de ses idées. Je ne pourrais former surce sujet que des conjectures vagues, et presque imaginaires.Lanatomie comparée a fait encore trop peu de progrès, lesobservations des naturalistes sont encore trop incertaines, pourquon puisse établir sur de pareils fondements la base dunraisonnement solide ; ainsi, sans avoir recours aux connaissancessurnaturelles que nous avons sur ce point, et sans avoir égardaux changements qui ont dû survenir dans la conformation, tant
  • 12. intérieure quextérieure, de lhomme, à mesure quil appliquaitses membres à de nouveaux usages, et quil se nourrissait denouveaux aliments, je le supposerai conforme de tous temps, commeje le vois aujourdhui, marchant à deux pieds, se servant de sesmains comme nous faisons des nôtres, portant ses regards surtoute la nature, et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.En dépouillant cet être, ainsi constitué, de tous les donssurnaturels quil a pu recevoir, et de toutes les facultésartificielles quil na pu acquérir que par de longs progrès ; enle considérant, en un mot, tel quil a dû sortir des mains de lanature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile queles autres, mais, à tout prendre, organisé le plusavantageusement de tous. Je le vois se rassasiant sous un chêne,se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied dumême arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoinssatisfaits.La terre abandonnée à sa fertilité naturelle4 , et couverte deforêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaquepas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce.Les hommes dispersés parmi eux observent, imitent leur industrie,et sélèvent ainsi jusquà linstinct des bêtes, avec cetavantage que chaque espèce na que le sien propre, et que lhommenen ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprietous, se nourrit également de la plupart des aliments divers5 queles autres animaux se partagent, et trouve par con-séquent sasubsistance plus aisément que ne peut faire aucun deux.Accoutumés dès lenfance aux intempéries de lair, et à larigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendrenus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtesféroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se formentun tempérament robuste et presque inaltérable. Les enfants,apportant au monde lexcellente constitution de leurs pères, etla fortifiant par les mêmes exercices qui lont produite,acquièrent ainsi toute la vigueur dont lespèce humaine est
  • 13. capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi deSparte avec les enfants des citoyens ; elle rend forts etrobustes ceux qui sont bien constitués et fait périr tous lesautres ; différente en cela de nos sociétés, où lEtat, enrendant les enfants onéreux aux pères, les tue indistinctementavant leur naissance.Le corps de lhomme sauvage étant le seul instrument quilconnaisse, il lemploie à divers usages, dont, par le défautdexercice, les nôtres sont incapables, et cest notre industriequi nous ôte la force et lagilité que la nécessité lobligedacquérir. Sil avait eu une hache, son poignet romprait-il desi fortes branches ? Sil avait eu une fronde, lancerait-il de lamain une pierre avec tant de raideur ? Sil avait eu une échelle,grimperait-il si légèrement sur un arbre ? Sil avait eu uncheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à lhommecivilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour delui, on ne peut douter quil ne surmonte facilement lhommesauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore,mettez-les nus et désarmés vis-à-vis lun de lautre, et vousreconnaîtrez bientôt quel est lavantage davoir sans cessetoutes ses forces à sa disposition, dêtre toujours prêt à toutévénement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entieravec soi6.Hobbes prétend que lhomme est naturellement intrépide, et necherche quà attaquer, et combattre. Un philosophe illustre etPufendorff Il est vrai que si la femme vient à périr lenfantrisque fort de périr avec elle ; mais ce danger est commun à centautres espèces, dont les petits ne sont de longtemps en étatdaller chercher eux-mêmes leur nourriture ; et si lenfance estplus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout estencore à peu près égal en ce point7 , quoiquil y ait sur ladurée du premier âge, et sur le nombre des petits8 , dautresrègles, qui ne sont pas de mon sujet. Chez les vieillards, quiagissent et transpirent peu, le besoin daliments diminue avec la
  • 14. faculté dy pourvoir ; et comme la vie sauvage éloigne deux lagoutte et les rhumatismes, et que la vieillesse est de tous lesmaux celui que les secours humains peuvent le moins soulager, ilsséteignent enfin, sans quon saperçoive quils cessent dêtre,et presque sans sen apercevoir eux-mêmes.A légard des maladies, je ne répéterai point les vaines etfausses déclamations, que font contre la médecine la plupart desgens en santé ; mais je demanderai sil y a quelque observationsolide de laquelle on puisse conclure que dans les pays, où cetart est le plus négligé, la vie moyenne de lhomme soit pluscourte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin ; etcomment cela pourrait-il être, si nous nous donnons plus de mauxque la médecine ne peut nous fournir de remèdes ! Lextrêmeinégalité dans la manière de vivre, lexcès doisiveté dans lesuns, lexcès de travail dans les autres, la facilité dirriter etde satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments troprecherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffants etles accablent dindigestions, la mauvaise nourriture des pauvres,dont ils manquent même le plus souvent, et dont le défaut lesporte à surcharger avidement leur estomac dans loccasion, lesveilles, les excès de toute espèce, les transports immodérés detoutes les passions, les fatigues, et lépuisement desprit, leschagrins, et les peines sans nombre quon éprouve dans tous lesétats, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà lesfunestes garants que la plupart de nos maux sont notre propreouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, enconservant la manière de vivre simple, uniforme, et solitaire quinous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés àêtre sains, jose presque assurer que létat de réflexion est unétat contre nature, et que lhomme qui médite est un animaldépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, aumoins de ceux que nous navons pas perdus avec nos liqueursfortes, quand on sait quils ne connaissent presque dautresmaladies que les blessures, et la vieillesse, on est très porté à
  • 15. croire quon ferait aisément lhistoire des maladies humaines ensuivant celle des sociétés civiles. Cest au moins lavis dePlaton, qui juge, sur certains remèdes employés ou approuvés parPodalyre et Macaon. Je nai considéré jusquici que lhommephysique. Tâchons de le regarder maintenant par le côtémétaphysique et moral.Je ne vois dans tout animal quune machine ingénieuse, à qui lanature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour segarantir, jusquà un certain point, de tout ce qui tend à ladétruire, ou à la déranger. Japerçois précisément les mêmeschoses dans la machine humaine, avec cette différence que lanature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieuque lhomme concourt aux siennes, en qualité dagent libre. Lunchoisit ou rejette par instinct, et lautre par un acte deliberté ; ce qui fait que la bête ne peut sécarter de la règlequi lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de lefaire, et que lhomme sen écarte souvent à son préjudice. Cestainsi quun pigeon mourrait de faim près dun bassin rempli desmeilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou degrain, quoique lun et lautre pût très bien se nourrir delaliment quil dédaigne, sil sétait avisé den essayer. Cestainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leurcausent la fièvre et la mort ; parce que lesprit déprave lessens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.Tout animal a des idées puisquil a des sens, il combine même sesidées jusquà un certain point, et lhomme ne diffère à cet égardde la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont mêmeavancé quil y a plus de différence de tel homme à tel homme quede tel homme à telle bête ; ce nest donc pas tant lentendementqui fait parmi les animaux la distinction spécifique de lhommeque sa qualité dagent libre. La nature commande à tout animal,et la bête obéit. Lhomme éprouve la même impression, mais il sereconnaît libre dacquiescer, ou de résister ; et cest surtoutdans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité
  • 16. de son âme : car la physique explique en quelque manière lemécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans lapuissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentimentde cette puissance on ne trouve que des actes purementspirituels, dont on nexplique rien par les lois de la mécanique.Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions,laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence delhomme et de lanimal, il y a une autre qualité très spécifiquequi les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir decontestation, cest la faculté de se perfectionner ; faculté qui,à laide des circonstances, développe successivement toutes lesautres, et réside parmi nous tant dans lespèce que danslindividu, au lieu quun animal est, au bout de quelques mois,ce quil sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans,ce quelle était la première année de ces mille ans. Pourquoilhomme seul est-il sujet à devenir imbécile ? Nest-ce pointquil retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis quela bête, qui na rien acquis et qui na rien non plus à perdre,reste toujours avec son instinct, lhomme reperdant par lavieillesse ou dautres accidents tout ce quesa perfectibilité. Lhomme sauvage, livré par la nature au seulinstinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être,par des facultés capables dy suppléer dabord, et de léleverensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par lesfonctions purement animales10 : apercevoir et sentir sera sonpremier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloiret ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières, etpresque les seules opérations de son âme, jusquà ce que denouvelles circonstances y causent de nouveaux développements.Quoi quen disent les moralistes, lentendement, qui, dun communaveu, lui doivent beaucoup aussi : cest par leur activité quenotre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaître queparce que nous désirons de jouir, et il nest pas possible deconcevoir pourquoi celui qui naurait ni désirs ni craintes se
  • 17. donnerait la peine de raisonner. Les passions, à leur tour,tirent leur origine de nos besoins, et leur progrès de nosconnaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses quesur les idées quon en peut avoir, ou par la simple impulsion dela nature ; et lhomme sauvage, privé de toute sorte de lumières,néprouve que les passions de cette dernière espèce ; ses désirsne passent pas ses besoins physiques11; les seuls biens, quilconnaisse dans lunivers sont la nourriture, une femelle et lerepos ; les seuls maux quil craigne sont la douleur et la faim ;je dis la douleur et non la mort ; car jamais lanimal ne saurace que cest que mourir, et la connaissance de la mort, et de sesterreurs, est une des premières acquisitions que lhomme aitfaites, en séloignant de la condition animale.Il me serait aisé, si cela métait nécessaire, dappuyer cesentiment par les faits, et de faire voir que chez toutes lesnations du monde, les progrès de lesprit se sont précisémentproportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de lanature, ou auxquels les circonstances les avaient assujettis, etpar conséquent aux passions, qui les portaient à pourvoir à cesbesoins. Je montrerais en Egypte les arts naissants, etsétendant avec les débordements du Nil ; je suivrais leurprogrès chez les Grecs, où lon les vit germer, croître, etsélever jusquaux cieux parmi les sables et les rochers delAttique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles delEurotas ; je remarquerais quen général les peuples du Nordsont plus industrieux que ceux du Midi, parce quils peuventmoins se passer de lêtre, comme si la nature voulait ainsiégaliser les choses, en donnant aux esprits la fertilité quellerefuse à la terre.Mais sans recourir aux témoignages incertains de lHistoire, quine voit que tout semble éloigner de lhomme sauvage la tentationet les moyens de cesser de lêtre ? Son imagination ne lui peintrien ; son coeur ne lui demande rien. Ses modiques besoins setrouvent si aisément sous la main, et il est si loin du degré de
  • 18. connaissances nécessaires pour désirer den acquérir de plusgrandes quil ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité. Lespectacle de la nature lui devient indifférent, à force de luidevenir familier. Cest toujours le même ordre, ce sont toujoursles mêmes révolutions ; il na pas lesprit de sétonner des plusgrandes merveilles ; et ce nest pas chez lui quil faut chercherla philosophie dont lhomme a besoin, pour savoir observer unefois ce quil a vu tous les jours. Son âme, que rien nagite, selivre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucuneidée de lavenir, quelque prochain quil puisse être, et sesprojets, bornés comme ses vues, sétendent à peine jusquà la finde la journée. Tel est encore aujourdhui le degré de prévoyancedu Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurerle soir pour le racheter, faute davoir prévu quil en auraitbesoin pour la nuit prochaine.Plus on médite sur ce sujet, plus la distance des puressensations aux plus simples connaissances sagrandit à nosregards ; et il est impossible de concevoir comment un hommeaurait pu par ses seules forces, sans le secours de lacommunication, et sans laiguillon de la nécessité, franchir unsi grand intervalle. Combien de siècles se sont peut-êtreécoulés, avant que les hommes aient été à portée de voir dautrefeu que celui du ciel ? Combien ne leur a-t-il pas fallu dedifférents hasards pour apprendre les usages les plus communs decet élément ? Combien de fois ne lont-ils pas laissé éteindre,avant que davoir acquis lart de le reproduire ? Et combien defois peut-être chacun de ces secrets nest-il pas mort avec celuiqui lavait découvert ? Que dirons-nous de lagriculture, art quidemande tant de travail et de prévoyance ; qui tient à dautresarts, qui très évidemment nest praticable que dans une sociétéau moins commencée, et qui ne nous sert pas tant à tirer de laterre des aliments quelle fournirait bien sans cela quà laforcer aux préférences, qui sont le plus de notre goût ? Maissupposons que les hommes eussent tellement multiplié que les
  • 19. productions naturelles neussent plus suffi pour les nourrir ;supposition qui, pour le dire en passant, montrerait un grandavantage pour lespèce humaine dans cette manière de vivre ;supposons que sans forges, et sans ateliers, les instruments dulabourage fussent tombés du ciel entre les mains des sauvages ;que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle quils ont touspour un travail continu ; quils eussent appris à prévoir de siloin leurs besoins, quils eussent deviné comment il fautcultiver la terre, semer les grains, et planter les arbres ;quils eussent trouvé lart de moudre le blé, et de mettre leraisin en fermentation ; toutes choses quil leur a fallu faireenseigner par les dieux, faute de concevoir comment ils lesauraient apprises deux-mêmes ; quel serait après cela, lhommeassez insensé pour se tourmenter à la culture dun champ qui seradépouillé par le premier venu, homme, ou bête indifféremment, àqui cette moisson conviendra ; et comment chacun pourra-t-il serésoudre à passer sa vie à un travail pénible, dont il estdautant plus sûr de ne pas recueillir le prix quil lui seraplus nécessaire ? En un mot, comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la terre, tant quelle ne serapoint partagée entre eux, cest-à-dire tant que létat de naturene sera point anéanti ?Quand nous voudrions supposer un homme sauvage aussi habile danslart de penser que nous le font nos philosophes ; quand nous enferions, à leur exemple, un philosophe lui-même, découvrant seulles plus sublimes vérités, se faisant, par des suites deraisonnements très abstraits, des maximes de justice et deraisons tirées de lamour de lordre en général, ou de la volontéconnue de son Créateur ; en un mot, quand nous lui supposerionsdans lesprit autant dintelligence et de lumières quil doitavoir, et quon lui trouve en effet de pesanteur et de stupidité,quelle utilité retirerait lespèce de toute cette métaphysique,qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec lindividuqui laurait inventée ? Quel progrès pourrait faire le genre
  • 20. humain épars dans les bois parmi les animaux ? Et jusquà quelpoint pourraient se perfectionner, et séclairer mutuellement deshommes qui, nayant ni domicile fixe ni aucun besoin lun delautre, se rencontreraient, peut-être à peine deux fois en leurvie, sans se connaître, et sans se parler ?Quon songe de combien didées nous sommes redevables à lusagede la parole ; combien la grammaire exerce et facilite lesopérations de lesprit ; et quon pense aux peines inconcevables,et au temps infini qua dû coûter la première invention deslangues ; quon joigne ces réflexions aux précédentes, et lonjugera combien il eût fallu de milliers de siècles, pourdévelopper successivement dans lesprit humain les opérationsdont il était capable.Quil me soit permis de considérer un instant les embarras delorigine des langues. Je pourrais me contenter de citer ou de 12répéter ici les recherches que M. lAbbé de Condillac ; la mèreallaitait dabord ses enfants pour son propre besoin ; puislhabitude les lui ayant rendus chers, elle les nourrissaitensuite pour le leur ; sitôt quils avaient la force de chercherleur pâture, ils ne tardaient pas à quitter la mère elle-même ;et comme il ny avait presque point dautre moyen de se retrouverque de ne pas se perdre de vue, ils en étaient bientôt au pointde ne pas même se reconnaître les uns les autres. Remarquezencore que lenfant ayant tous ses besoins à expliquer, et parconséquent plus de choses à dire à la mère que la mère àlenfant, cest lui qui doit faire les plus grands frais delinvention, et que la langue quil emploie doit être en grandepartie son propre ouvrage ; ce qui multiplie autant les languesquil y a dindividus pour les parler, à quoi contribue encore lavie errante et vagabonde qui ne laisse à aucun idiome le temps deprendre de la consistance ; car de dire que la mère dicte àlenfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telleou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des languesdéjà formées, mais cela napprend point comment elles se forment.
  • 21. Supposons cette première difficulté vaincue : franchissons pourun moment lespace immense qui dut se trouver entre le pur étatde nature et le besoin des langues ; et cherchons, en lessupposant nécessaires13 , comment elles purent commencer àsétablir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente ;car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre àpenser, ils ont eu bien plus besoin encore de savoir penser pourtrouver lart de la parole ; et quand on comprendrait comment lessons de la voix ont été pris pour les interprètes conventionnelsde nos idées, il resterait toujours à savoir quels ont pu êtreles interprètes mêmes de cette convention pour les idées qui,nayant point un objet sensible, ne pouvaient sindiquer ni parle geste, ni par la voix, de sorte quà peine peut-on former desconjectures supportables sur la naissance de cet art decommuniquer ses pensées, et détablir un commerce entre lesesprits : art sublime qui est déjà si loin de son origine, maisque le philosophe voit encore à une si prodigieuse distance de saperfection quil ny a point dhomme assez hardi pour assurerquil y arriverait jamais, quand les révolutions que le tempsamène nécessairement seraient suspendues en sa faveur, que lespréjugés sortiraient des académies ou se tairaient devant elles,et quelles pourraient soccuper de cet objet épineux, durant dessiècles entiers sans interruption.Le premier langage de lhomme, le langage le plus universel, leplus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant quil fallûtpersuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme cecri nétait arraché que par une sorte dinstinct dans lesoccasions pressantes, pour implorer du secours dans les grandsdangers, ou du soulagement dans les maux violents, il nétait pasdun grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnentdes sentiments plus modérés. Quand les idées des hommescommencèrent à sétendre et à se multiplier, et quil sétablitentre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent dessignes plus nombreux et un langage plus étendu : ils
  • 22. multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent lesgestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont lesens dépend moins dune détermination antérieure. Ils exprimaientdonc les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux quifrappent louïe, par des sons imitatifs : mais comme le gestenindique guère que les objets présents, ou faciles à décrire, etles actions visibles ; quil nest pas dun usage universel,puisque lobscurité, ou linterposition dun corps le rendentinutile, et quil exige lattention plutôt quil ne lexcite, onsavisa enfin de lui substituer les articulations de la voix,qui, sans avoir le même rapport avec certaines idées, sont pluspropres à les représenter toutes, comme signes institués ;substitution qui ne put se faire que dun commun consentement, etdune manière assez difficile à pratiquer pour des hommes dontles organes grossiers navaient encore aucun exercice, et plusdifficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet accordunanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fortnécessaire, pour établir lusage de la parole.On doit juger que les premiers mots, dont les hommes firentusage, eurent dans leur esprit une signification beaucoup plusétendue que nont ceux quon emploie dans les langues déjàformées, et quignorant la division du discours en ses partiesconstitutives, ils donnèrent dabord à chaque mot le sens duneproposition entière. Quand ils commencèrent à distinguer le sujetdavec lattribut, et le verbe davec le nom, ce qui ne fut pasun médiocre effort de génie, les substantifs ne furent dabordquautant de noms propres, linfinitif fut le seul temps desverbes, et à légard des adjectifs la notion ne sen dutdévelopper que fort difficilement, parce que tout adjectif est unmot abstrait, et que les abstractions sont des opérationspénibles, et peu naturelles.Chaque objet reçut dabord un nom particulier, sans égard auxgenres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs nétaientpas en état de distinguer ; et tous les individus se présentèrent
  • 23. isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de lanature. Si un chêne sappelait A, un autre chêne sappelait B :de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus ledictionnaire devint étendu. Lembarras de toute cettenomenclature ne put être levé facilement : car pour ranger lesêtres sous des dénominations communes, et génériques, il enfallait connaître les propriétés et les différences ; il fallaitdes observations, et des définitions, cest-à-dire, de lhistoirenaturelle et de la métaphysique, beaucoup plus que les hommes dece temps-là nen pouvaient avoir.Dailleurs, les idées générales ne peuvent sintroduire danslesprit quà laide des mots, et lentendement ne les saisit quepar des propositions. Cest une des raisons pour quoi les animauxne sauraient se former de telles idées, ni jamais acquérir laperfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiterdune noix à lautre, pense-t-on quil ait lidée générale decette sorte de fruit, et quil compare son archétype à ces deuxindividus ? Non sans doute ; mais la vue de lune de ces noixrappelle à sa mémoire les sensations quil a reçues de lautre,et ses yeux, modifiés dune certaine manière, annoncent à songoût la modification quil va recevoir. Toute idée générale estpurement intellectuelle ; pour peu que limagination sen mêle,lidée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracerlimage dun arbre en général, jamais vous nen viendrez à bout,malgré vous il faudra le voir petit ou grand, rare ou touffu,clair ou foncé, et sil dépendait de vous de ny voir que ce quise trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à unarbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne seconçoivent que par le discours. La définition seule du trianglevous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez undans votre esprit, cest un tel triangle et non pas un autre, etvous ne pouvez éviter den rendre les lignes sensibles ou le plancoloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut doncparler pour avoir des idées générales ; car sitôt que
  • 24. limagination sarrête, lesprit ne marche plus quà laide dudiscours. Si donc les premiers inventeurs nont pu donner desnoms quaux idées quils avaient déjà, il sensuit que lespremiers substantifs nont pu jamais être que des noms propres.Mais lorsque, par des moyens que je ne conçois pas, nos nouveauxgrammairiens commencèrent à étendre leurs idées et à généraliserleurs mots, lignorance des inventeurs dut assujettir cetteméthode à des bornes fort étroites ; et comme ils avaient dabordtrop multiplié les noms des individus faute de connaître lesgenres et les espèces, ils firent ensuite trop peu despèces etde genres faute davoir considéré les êtres par toutes leursdifférences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût falluplus dexpérience et de lumière quils nen pouvaient avoir, etplus de recherches et de travail quils ny en voulaientemployer. Or si, même aujourdhui, lon découvre chaque jour denouvelles espèces qui avaient échappé jusquici à toutes nosobservations, quon pense combien il dut sen dérober à deshommes qui ne jugeaient des choses que sur le premier aspect !Quant aux classes primitives et aux notions les plus générales,il est superflu dajouter quelles durent leur échapper encore :comment, par exemple, auraient-ils imaginé ou entendu les mots dematière, desprit, de substance, de mode, de figure, demouvement, puisque nos philosophes qui sen servent depuis silongtemps ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, et queles idées quon attache à ces mots étant purement métaphysiques,ils nen trouvaient aucun modèle dans la nature ?Je marrête à ces premiers pas, et je supplie mes juges desuspendre ici leur lecture ; pour considérer, sur linvention desseuls substantifs physiques, cest-à-dire, sur la partie de lalangue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire,pour exprimer toutes les pensées des hommes, pour prendre uneforme constante, pouvoir être parlée en public, et influer sur lasociété. Je les supplie de réfléchir à ce quil a fallu de tempset de connaissances pour trouver les nombres14 , les mots
  • 25. abstraits, les aoristes. Quoi quil en soit de ces origines, onvoit du moins, au peu de soin qua pris la nature de rapprocherles hommes par des besoins mutuels, et de leur faciliter lusagede la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité, etcombien elle a peu mis du sien dans tout ce quils ont fait, pouren établir les liens. En effet, il est impossible dimaginerpourquoi, dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoindun autre homme quun singe ou un loup de son semblable, ni, cebesoin supposé, quel motif pourrait engager lautre à y pourvoir,ni même, en ce dernier cas, comment ils pourraient convenir entreeux des conditions. Je sais quon nous répète sans cesse que rienneût été si misérable que lhomme dans cet état ; et sil estvrai, comme je crois lavoir prouvé, quil neût pu quaprès biendes siècles avoir le désir et loccasion den sortir, ce seraitun procès à faire à la nature, et non à celui quelle auraitainsi constitué. Mais, si jentends bien ce terme de misérable,cest un mot qui na aucun sens, ou qui ne signifie quuneprivation douloureuse et la souffrance du corps ou de lâme. Orje voudrais bien quon mexpliquât quel peut être le genre demisère dun être libre dont le coeur est en paix et le corps ensanté. Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle, est laplus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ?Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui seplaignent de leur existence, plusieurs même qui sen priventautant quil est en eux, et la réunion des lois divine et humainesuffit à peine pour arrêter ce désordre. Je demande si jamais ona ouï dire quun sauvage en liberté ait seulement songé à seplaindre de la vie et à se donner la mort ? Quon juge donc avecmoins dorgueil de quel côté est la véritable misère. Rien aucontraire neût été si misérable que lhomme sauvage, ébloui pardes lumières, tourmenté par des passions, et raisonnant sur unétat différent du sien. Ce fut par une providence très sage, queles facultés quil avait en puissance ne devaient se développerquavec les occasions de les exercer, afin quelles ne luifussent ni superflues et à charge avant le temps, ni tardives, et
  • 26. inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce quilfallait pour vivre dans létat de nature, il na dans une raisoncultivée que ce quil lui faut pour vivre en société.Il paraît dabord que les hommes dans cet état nayant entre euxaucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, nepouvaient être ni bons ni méchants, et navaient ni vices nivertus, à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, onnappelle vices dans lindividu les qualités qui peuvent nuire àsa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel cas, il faudrait appeler le plus vertueux celui quirésisterait le moins aux simples impulsions de la nature. Maissans nous écarter du sens ordinaire, il est à propos de suspendrele jugement que nous pourrions porter sur une telle situation, etde nous défier de nos préjugés, jusquà ce que, la balance à lamain, on ait examiné sil y a plus de vertus que de vices parmiles hommes civilisés, ou si leurs vertus sont plus avantageusesque leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de leursconnaissances est un dédommagement suffisant des maux quils sefont mutuellement, à mesure quils sinstruisent du bien quilsdevraient se faire, ou sils ne seraient pas, à tout prendre,dans une situation plus heureuse de navoir ni mal à craindre nibien à espérer de personne que de sêtre soumis à une dépendanceuniverselle, et de sobliger à tout recevoir de ceux qui nesobligent à leur rien donner.Nallons pas surtout conclure avec Hobbes que pour navoir aucuneidée de la bonté, lhomme soit naturellement méchant, quil soitvicieux parce quil ne connaît pas la vertu, quil refusetoujours à ses semblables des services quil ne croit pas leurdevoir, ni quen vertu du droit quil sattribue avec raison auxchoses dont il a besoin, il simagine follement être le seulpropriétaire de tout lunivers. Hobbes a très bien vu le défautde toutes les définitions modernes du droit naturel : mais lesconséquences quil tire de la sienne montrent quil la prend dansun sens qui nest pas moins faux * qui sont louvrage de la
  • 27. société, et qui ont rendu les lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant robuste ; il reste à savoir si lhomme sauvageest un enfant robuste. Quand on le lui accorderait, quenconclurait-il ? Que si, quand il est robuste, cet homme étaitaussi dépendant des autres que quand il est faible, il ny asorte dexcès auxquels il ne se portât, quil ne battît sa mèrelorsquelle tarderait trop à lui donner la mamelle, quilnétranglât un de ses jeunes frères lorsquil en seraitincommodé, quil ne mordît la jambe à lautre lorsquil en seraitheurté ou troublé ; mais ce sont deux suppositionscontradictoires dans létat de nature quêtre robuste etdépendant ; lhomme est faible quand il est dépendant, et il estémancipé avant que dêtre robuste. Hobbes na pas vu que la mêmecause qui empêche les sauvages duser de leur raison, comme leprétendent nos jurisconsultes15 , tempère lardeur quil a pourson bien-être par une répugnance innée à voir souffrir sonsemblable. Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre,en accordant à lhomme la seule vertu naturelle, quait été forcéde reconnaître le détracteur le plus outré des vertushumaines. Tel est le pur mouvement de la nature, antérieur àtoute réflexion : telle est la force de la pitié naturelle, queles moeurs les plus dépravées ont encore peine à détruire,puisquon voit tous les jours dans nos spectacles sattendrir etpleurer aux malheurs dun infortuné tel, qui, sil était à laplace du tyran, aggraverait encore les tourments de son ennemiAvec des passions si peu actives, et un frein si salutaire, leshommes plutôt farouches que méchants, et plus attentifs à segarantir du mal quils pouvaient recevoir que tentés den faire àautrui, nétaient pas sujets à des démêlés fort dangereux : commeils navaient entre eux aucune espèce de commerce, quils neconnaissaient par conséquent ni la vanité, ni la considération,ni lestime, ni le mépris, quils n avaient pas la moindrenotion du tien et du mien, ni aucune véritable idée de lajustice, quils regardaient les violences quils pouvaient
  • 28. essuyer comme un mal facile à réparer, et non comme une injurequil faut punir, et quils ne songeaient pas même à la vengeancesi ce nest peut-être machinalement et sur-le-champ, comme lechien qui mord la pierre quon lui jette, leurs disputes eussenteu rarement des suites sanglantes, si elles neussent point eu desujet plus sensible que la pâture : mais jen vois un plusdangereux, dont il me reste à parler.Parmi les passions qui agitent le coeur de lhomme, il en est uneardente, impétueuse, qui rend un sexe nécessaire à lautre,passion terrible qui brave tous les dangers, renverse tous lesobstacles, et qui dans ses fureurs semble propre à détruire legenre humain quelle est destinée à conserver. Que deviendrontles hommes en proie à cette rage effrénée et brutale, sanspudeur, sans retenue, et se disputant chaque jour leurs amours auprix de leur sang ?Il faut convenir dabord que plus les passions sont violentes,plus les lois sont nécessaires pour les contenir : mais outre queles désordres et les crimes que celles-ci causent tous les joursparmi nous montrent assez linsuffisance des lois à cet égard, ilserait encore bon dexaminer si ces désordres ne sont point nésavec les lois mêmes ; car alors, quand elles seraient capables deles réprimer, ce serait bien le moins quon en dût exiger quedarrêter un mal qui nexisterait point sans elles.Commençons par distinguer le moral du physique dans le sentimentde lamour. Le physique est ce désir général qui porte un sexe àsunir à lautre ; le moral est ce qui détermine ce désir et lefixe sur un seul objet exclusivement, ou qui du moins lui donnepour cet objet préféré un plus grand degré dénergie. Or il estfacile de voir que le moral de lamour est un sentiment factice ;né de lusage de la société, et célébré par les femmes avecbeaucoup dhabileté et de soin pour établir leur empire, etrendre dominant le sexe qui devrait obéir. Ce sentiment étantfondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté quunsauvage nest point en état davoir, et sur des comparaisons
  • 29. quil nest point en état de faire, doit être presque nul pourlui. Car comme son esprit na pu se former des idées abstraitesde régularité et de proportion, son coeur nest point non plussusceptible des sentiments dadmiration et damour qui, même sansquon sen aperçoive, naissent de lapplication de ces idées ; ilécoute uniquement le tempérament quil a reçu de la nature, etnon le goût quil na pu acquérir, et toute femme est bonne pourlui.Bornés au seul physique de lamour, et assez heureux pour ignorerces préférences qui en irritent le sentiment et en augmentent lesdifficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment et moinsvivement les ardeurs du tempérament et par conséquent avoir entreeux des disputes plus rares, et moins cruelles. Limagination,qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point à des coeurssauvages ; chacun attend paisiblement limpulsion de la nature,sy livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et lebesoin satisfait, tout le désir est éteint.Cest donc une chose incontestable que lamour même, ainsi quetoutes les autres passions, na acquis que dans la société cetteardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes, etil est dautant plus ridicule de représenter les sauvages commesentrégorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, quecette opinion est directement contraire à lexpérience, et queles Caraïbes, celui de tous les peuples existants qui jusquicisest écarté le moins de létat de nature, sont précisément lesplus paisibles dans leurs amours, et les moins sujets à lajalousie, quoique vivant sous un climat brûlant qui sembletoujours donner à ces passions une plus grande activité.A légard des inductions quon pourrait tirer dans plusieursespèces danimaux, des combats des mâles qui ensanglantent entout temps nos basses-cours ou qui font retenir au printemps nosforêts de leurs cris en se disputant la femelle, il fautcommencer par exclure toutes les espèces où la nature amanifestement établi dans la puissance relative des sexes
  • 30. dautres rapports que parmi nous : ainsi les combats des coqs neforment point une induction pour lespèce humaine. Dans lesespèces où la proportion est mieux observée, ces combats nepeuvent avoir pour causes que la rareté des femelles eu égard aunombre des mâles, ou les intervalles exclusifs durant lesquels lafemelle refuse constamment lapproche du mâle, ce qui revient àla première cause ; car si chaque femelle ne souffre le mâle quedurant deux mois de lannée, cest à cet égard comme si le nombredes femelles était moindre des cinq sixièmes. Or aucun de cesdeux cas nest applicable à lespèce humaine où le nombre desfemelles surpasse généralement celui des mâles, et où lon najamais observé que même parmi les sauvages les femelles aient,comme celles des autres espèces, des temps de chaleur etdexclusion. De plus parmi plusieurs de ces animaux, toutelespèce entrant à la fois en effervescence, il vient un momentterrible dardeur commune, de tumulte, de désordre, et de combat: moment qui na point lieu parmi lespèce humaine où lamournest jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combatsde certains animaux pour la possession des femelles que la mêmechose arriverait à lhomme dans létat de nature ; et quand mêmeon pourrait tirer cette conclusion, comme ces dissensions nedétruisent point les autres espèces, on doit penser au moinsquelles ne seraient pas plus funestes à la nôtre, et il est trèsapparent quelles y causeraient encore moins de ravage quellesne font dans la société, surtout dans les pays où les moeursétant encore comptées pour quelque chose, la jalousie des amantset la vengeance des époux causent chaque jour des duels, desmeurtres, et pis encore ; où le devoir dune éternelle fidéliténe sert quà faire des adultères, et où les lois mêmes de lacontinence et de lhonneur étendent nécessairement la débauche,et multiplient les avortements.Concluons querrant dans les forêts sans industrie, sans parole,sans domicile, sans guerre, et sans liaisons, sans nul besoin deses semblables, comme sans nul désir de leur nuire, peut-être
  • 31. même sans jamais en reconnaître aucun individuellement, lhommesauvage sujet à peu de passions, et se suffisant à lui-même,navait que les sentiments et les lumières propres à cet état,quil ne sentait que ses vrais besoins, ne regardait que ce quilcroyait avoir intérêt de voir, et que son intelligence ne faisaitpas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisaitquelque découverte, il pouvait dautant moins la communiquerquil ne reconnaissait pas même ses enfants. Lart périssait aveclinventeur ; il ny avait ni éducation ni progrès, lesgénérations se multipliaient inutilement ; et chacune partanttoujours du même point, les siècles sécoulaient dans toute lagrossièreté des premiers âges, lespèce était déjà vieille, etlhomme restait toujours enfant.Si je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cettecondition primitive, cest quayant danciennes erreurs et despréjugés invétérés à détruire, jai cru devoir creuser jusquà laracine, et montrer dans le tableau du véritable état de naturecombien linégalité, même naturelle, est loin davoir dans cetétat autant de réalité et dinfluence que le prétendent nosécrivains.En effet, il est aisé de voir quentre les différences quidistinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles quisont uniquement louvrage de lhabitude et des divers genres devie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempéramentrobuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent,viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on aété élevé que de la constitution primitive des corps. Il en estde même des forces de lesprit, et non seulement léducation metla différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sontpas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers àproportion de la culture ; car quun géant et un nain marchentsur la même route, chaque pas quils feront lun et lautredonnera un nouvel avantage au géant. Or si lon compare ladiversité prodigieuse déducations et de genres de vie qui règne
  • 32. dans les différents ordres de létat civil, avec la simplicité etluniformité de la vie animale et sauvage, où tous se nourrissentdes mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactementles mêmes choses, on comprendra combien la différence dhomme àhomme doit être moindre dans létat de nature que dans celui desociété, et combien linégalité naturelle doit augmenter danslespèce humaine par linégalité dinstitution.Mais quand la nature affecterait dans la distribution de ses donsautant de préférences quon le prétend, quel avantage les plusfavorisés en tireraient-ils, au préjudice des autres, dans unétat de choses qui nadmettrait presque aucune sorte de relationentre eux ? Là où il ny a point damour, de quoi servira labeauté ? Que sert lesprit à des gens qui ne parlent point, et laruse à ceux qui nont point daffaires ? Jentends toujoursrépéter que les plus forts opprimeront les faibles ; mais quonmexplique ce quon veut dire par ce mot doppression. Les unsdomineront avec violence, les autres gémiront asservis à tousleurs caprices : voilà précisément ce que jobserve parmi nous,mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire des hommessauvages, à qui lon aurait même bien de la peine à faireentendre ce que cest que servitude et domination. Un hommepourra bien semparer des fruits quun autre a cueillis, dugibier quil a tué, de lantre qui lui servait lasile ; maiscomment viendra-t-il jamais à bout de sen faire obéir, etquelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi deshommes qui ne possèdent rien ? Si lon me chasse dun arbre, jensuis quitte pour aller à un autre ; si lon me tourmente dans unlieu, qui mempêchera de passer ailleurs ? Se trouve-t-il unhomme dune force assez supérieure à la mienne, et, de plus,assez dépravé, assez paresseux, et assez féroce pour mecontraindre à pourvoir à sa subsistance pendant quil demeureoisif ? Il faut quil se résolve à ne pas me perdre de vue unseul instant, à me tenir lié avec un très grand soin durant sonsommeil, de peur que je ne méchappe ou que je ne le tue : cest-
  • 33. à-dire quil est obligé de sexposer volontairement à une peinebeaucoup plus grande que celle quil veut éviter, et que cellequil me donne à moi-même. Après tout cela, sa vigilance serelâche-t-elle un moment ? Un bruit imprévu lui fait-il détournerla tête ? Je fais vingt pas dans la forêt, mes fers sont brisés,et il ne me revoit de sa vie.Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir que, lesliens de la servitude nétant formés que de la dépendancemutuelle des hommes et des besoins réciproques qui les unissent,il est impossible dasservir un homme sans lavoir mis auparavantdans le cas de ne pouvoir se passer dun autre ; situation quinexistant pas dans létat de nature, y laisse chacun libre dujoug et rend vaine la loi du plus fort.Après avoir prouvé que linégalité est à peine sensible danslétat de nature, et que son influence y est presque nulle, il mereste à montrer son origine, et ses progrès dans lesdéveloppements successifs de lesprit humain. Après avoir montréque la perfectibilité, les vertus sociales et les autres facultésque lhomme naturel avait reçues en puissance ne pouvaient jamaisse développer delles-mêmes, quelles avaient besoin pour cela duconcours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient nejamais naître, et sans lesquelles il fût demeuré éternellementdans sa condition primitive ; il me reste à considérer et àrapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner laraison humaine, en détériorant lespèce, rendre un être méchanten le rendant sociable, et dun terme si éloigné amener enfinlhomme et le monde au point où nous les voyons.Javoue que les événements que jai à décrire ayant pu arriver deplusieurs manières, je ne puis me déterminer sur le choix que pardes conjectures ; mais outre que ces conjectures deviennent desraisons, quand elles sont les plus probables quon puisse tirerde la nature des choses et les seuls moyens quon puisse avoir dedécouvrir la vérité, les conséquences que je veux déduire desmiennes ne seront point pour cela conjecturales, puisque, sur les
  • 34. principes que je viens détablir, on ne saurait former aucunautre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont jene puisse tirer les mêmes conclusions.Ceci me dispensera détendre mes réflexions sur la manière dontle laps de temps compense le peu de vraisemblance des événements; sur la puissance surprenante des causes très légèreslorsquelles agissent sans relâche ; sur limpossibilité où lonest dun côté de détruire certaines hypothèses, si de lautre onse trouve hors détat de leur donner le degré de certitude desfaits ; sur ce que deux faits étant donnés comme réels à lier parune suite de faits intermédiaires, inconnus ou regardés commetels, cest à lhistoire, quand on la, de donner les faits quiles lient ; cest à la philosophie, à son défaut, de déterminerles faits semblables qui peuvent les lier ; enfin sur ce quenmatière dévénements la similitude réduit les faits à un beaucoupplus petit nombre de classes différentes quon ne se limagine.Il me suffit doffrir ces objets à la considération de mes juges: il me suffit davoir fait en sorte que les lecteurs vulgairesneussent pas besoin de les considérer.NOTES :1. Hérodote.3. Les changements quun long usage de marcher sur deux pieds apu produire dans la conformation de lhomme, les rapports quonobserve encore entre ses bras et les jambes antérieures desquadrupèdes et linduction tirée de leur manière de marcher ontpu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plusnaturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre piedset ont besoin de notre exemple et de nos leçons pour apprendre àse tenir debout. Il y a même des nations sauvages, telles que lesHottentots qui, négligeant beaucoup les enfants, les laissentmarcher sur les mains si longtemps quils ont ensuite bien de lapeine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes
  • 35. des Antilles. Il y a divers exemples dhommes quadrupèdes et jepourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé,en 1344, auprès de Hesse où il avait été nourri par des loups etqui disait depuis à la cour du prince Henri que, sil neût tenuquà lui, il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmiles hommes. Il avait tellement pris lhabitude de marcher commeces animaux quil fallut lui attacher des pièces de bois qui leforçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses deux pieds.Il en était de même de lenfant quon trouva en 1694 dans lesforêts de Lituanie et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait,dit M. de Condillac.4. Sil se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvaisphysicien pour me faire des difficultés sur la supposition decette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre parle passage suivant :« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup plus desubstance de lair et de leau quils nen tirent de la terre, ilarrive quen pourrissant ils rendent à la terre plus quils nenont tiré ; dailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie enarrêtant les vapeurs. Ainsi dans un bois que lon conserveraitbien longtemps sans y toucher, la couche de terre qui sert à lavégétation augmenterait considérablement ; mais les animauxrendant moins à la terre quils nen tirent, et les hommesfaisant des consommations énormes de bois et de plantes pour lefeu et pour dautres usages, il sensuit que la couche de terrevégétale dun pays habité doit toujours diminuer et devenir enfincomme le terrain de lArabie Pétrée, et comme celui de tantdautres provinces de lOrient, qui est en effet le climat leplus anciennement habité, où lon ne trouve que du sel et dessables, car le sel fixe des plantes et des animaux reste, tandisque toutes les autres parties se volatilisent. » M. deBuffon, Hist. Nat.On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité darbreset de plantes de toute espèce, dont étaient remplies presque
  • 36. toutes les îles désertes qui ont été découvertes dans cesderniers siècles, et par ce que lHistoire nous apprend desforêts immenses quil a fallu abattre par toute la terre à mesurequelle sest peuplée et policée. Sur quoi je ferai encore lestrois remarques suivantes. Lune que sil y a une sorte devégétaux qui puissent compenser la déperdition de matièrevégétale qui se fait par les animaux, selon le raisonnement de M.de Buffon, ce sont surtout les bois, dont les têtes et lesfeuilles rassemblent et sapproprient plus deaux et de vapeursque ne font les autres plantes. La seconde, que la destruction dusol, cest-à-dire la perte de la substance propre à la végétationdoit saccélérer à proportion que la terre est plus cultivée etque les habitants plus industrieux consomment en plus grandeabondance ses productions de toute espèce. Ma troisième et plusimportante remarque est que les fruits des arbres fournissent àlanimal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire lesautres végétaux, expérience que jai faite moi-même, en comparantles produits de deux terrains égaux en grandeur et en qualité,lun couvert de châtaigniers et lautre semé de blé.5. Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plusuniverselles des espèces voraces se tirent, lune de la figuredes dents, et lautre de la conformation des intestins. Lesanimaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates,comme le cheval, le boeuf, le mouton, le lièvre, mais les voracesles ont pointues, comme le chat, le chien, le loup, le renard. Etquant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels quele côlon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Ilsemble donc que lhomme, ayant les dents et les intestins commeles ont les animaux frugivores, devrait naturellement être rangédans cette classe, et non seulement les observations anatomiquesconfirment cette opinion : mais les monuments de lantiquité ysont encore très favorables. « Dicéarque, dit saintJérôme, rapporte dans sesLivres des Antiquités grecques que sous
  • 37. le règne de Saturne, où la terre était encore fertile par elle-même, nul homme ne mangeait de chair, mais que tous vivaient desfruits et des légumes qui croissaient naturellement. » (Lib.2, Adv. Jovinian.) On peut voir par là que je néglige bien desavantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étantpresque lunique sujet de combat entre les animaux carnassiers,et les frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle, silespèce humaine était de ce dernier genre, il est clair quelleaurait eu beaucoup plus de facilité à subsister dans létat denature, beaucoup moins de besoin et doccasions den sortir.6. Toutes les connaissances qui demandent de la réflexion, toutescelles qui ne sacquièrent que par lenchaînement des idées et nese perfectionnent que successivement, semblent être tout à faithors de la portée de lhomme sauvage, faute de communication avecses semblables, cest-à-dire faute de linstrument qui sert àcette communication et des besoins qui la rendent nécessaire. Sonsavoir et son industrie se bornent à sauter, courir, se battre,lancer une pierre, escalader un arbre. Mais sil ne fait que ceschoses, en revanche il les fait beaucoup mieux que nous, qui nenavons pas le même besoin que lui ; et comme elles dépendentuniquement de lexercice du corps et ne sont susceptiblesdaucune communication ni daucun progrès dun individu àlautre, le premier homme a pu y être tout aussi habile que sesderniers descendants.Les relations des voyageurs sont pleines dexemples de la forceet de la vigueur des hommes chez les nations barbares et sauvages; elles ne vantent guère moins leur adresse et leur légèreté ; etcomme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, riennempêche quon najoute foi à ce que certifient là-dessus destémoins oculaires, jen tire au hasard quelques exemples despremiers livres qui me tombent sous la main.« Les Hottentots, dit Kolben, entendent mieux la pêche que lesEuropéens du Cap. Leur habileté est égale au filet, à lhameçon
  • 38. et au dard, dans les anses comme dans les rivières. Ils neprennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sontdune adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager aquelque chose de surprenant et qui leur est tout à fait propre.Ils nagent le corps droit et les mains étendues hors de leau, desorte quils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grandeagitation de la mer et lorsque les flots forment autant demontagnes, ils dansent en quelque sorte sur le dos des vagues,montant et descendant comme un morceau de liège. »« Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont dune adressesurprenante à la chasse, et la légèreté de leur course passelimagination. » Il sétonne quils ne fassent pas plus souventun mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtantquelquefois, comme on peut juger par lexemple quil en donne : «Un matelot hollandais en débarquant au Cap chargea, dit-il, unHottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de tabacdenviron vingt livres. Lorsquils furent tous deux à quelquedistance de la troupe, le Hottentot demanda au matelot silsavait courir. Courir ! répond le Hollandais, oui, fort bien.Voyons, reprit lAfricain, et fuyant avec le tabac il disparutpresque aussitôt. Le matelot confondu de cette merveilleusevitesse ne pensa point à le poursuivre et ne revit jamais ni sontabac ni son porteur.Ils ont la vue si prompte et la main si certaine que lesEuropéens nen approchent point. A cent pas, ils toucheront duncoup de pierre une marque de la grandeur dun demi-sol et cequil y a de plus étonnant, cest quau lieu de fixer comme nousles yeux sur le but, ils font des mouvements et des contorsionscontinuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une maininvisible. »Le P. du Tertre dit à peu près sur les sauvages des Antilles lesmêmes choses quon vient de lire sur les Hottentots du cap deBonne-Espérance. Il vante surtout leur justesse à tirer avecleurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage,
  • 39. quils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de lAmériqueseptentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et leuradresse, et voici un exemple qui pourra faire juger de celles desIndiens de lAmérique méridionale.En lannée 1746, un Indien de Buenos Aires, ayant été condamnéaux galères à Cadix, proposa au gouverneur de racheter sa libertéen exposant sa vie dans une fête publique. Il promit quilattaquerait seul le plus furieux taureau sans autre arme en mainquune corde, quil le terrasserait, quil le saisirait avec sacorde par telle partie quon indiquerait, quil le sellerait, lebriderait, le monterait, et combattrait, ainsi monté, deux autrestaureaux des plus furieux quon ferait sortir du torillo et quilles mettrait tous à mort lun après lautre, dans linstant quonle lui commanderait et sans le secours de personne ; ce qui luifut accordé. LIndien tint parole et réussit dans tout ce quilavait promis ; sur la manière dont il sy prit et sur tout ledétail du combat, on peut consulter le premier tome in-12desObservations sur lHistoire naturelle de M. Gautier, doù cefait est tiré, page 262.7. « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est commedans toutes les autres espèces danimaux proportionnée à la duréedu temps de leur accroissement. Lhomme, qui est quatorze ans àcroître, peut vivre six ou sept fois autant de temps, cest-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans, le cheval, dontlaccroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou septfois autant, cest-à-dire vingt-cinq ou trente ans. Les exemplesqui pourraient être contraires à cette règle sont si rares quonne doit pas même les regarder comme une exception dont on puissetirer des conséquences ; et comme les gros chevaux prennent leuraccroissement en moins de temps que les chevaux fins, ils viventaussi moins de temps et sont vieux dès lâge de quinze ans. »
  • 40. 8. Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivoresune autre différence encore plus générale que celle que jairemarquée dans la note de la page 163 puisque celle-ci sétendjusquaux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre despetits, qui nexcède jamais deux à chaque portée, pour lesespèces qui ne vivent que de végétaux et qui va ordinairement au-delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé deconnaître à cet égard la destination de la nature par le nombredes mamelles, qui nest que de deux dans chaque femelle de lapremière espèce, comme la jument, la vache, la chèvre, la biche,la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans lesautres femelles comme la chienne, la chatte, la louve, latigresse, etc. La poule, loie, la cane, qui sont toutes desoiseaux voraces ainsi que laigle, lépervier, la chouette,pondent aussi et couvent un grand nombre doeufs, ce qui narrivejamais à la colombe, à la tourterelle ni aux oiseaux, qui nemangent absolument que du grain, lesquels ne pondent et necouvent guère que deux oeufs à la fois. La raison quon peutdonner de cette différence est que les animaux qui ne vivent quedherbes et de plantes, demeurant presque tout le jour à lapâture et étant forcés demployer beaucoup de temps à se nourrir,ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits, au lieu queles voraces faisant leur repas presque en un instant peuvent plusaisément et plus souvent retourner à leurs petits et à leurchasse et réparer la dissipation dune si grande quantité delait. Il y aurait à tout ceci bien des observations particulièreset des réflexions à faire ; mais ce nen est pas ici le lieu etil me suffit davoir montré dans cette partie le système le plusgénéral de la nature, système qui fournit une nouvelle raison detirer lhomme de la classe des animaux carnassiers et de leranger parmi les espèces frugivores.9. Un auteur célèbre.
  • 41. 10. Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nous-mêmes, oupar les historiens, ou par les voyageurs, les uns sont noirs, lesautres blancs, les autres rouges ; les uns portent de longscheveux, les autres nont que de la laine frisée ; les uns sontpresque tout velus, les autres nont pas même de barbe ; il y aeu et il y a peut-être encore des nations dhommes dune taillegigantesque, et laissant à part la fable des Pygmées qui peutbien nêtre quune exagération, on sait que les Lapons et surtoutles Groenlandais sont fort au-dessous de la taille moyenne delhomme ; on prétend même quil y a des peuples entiers qui ontdes queues comme les quadrupèdes, et sans ajouter une foi aveugleaux relations dHérodote et de Ctésias, on en peut du moins tirercette opinion très vraisemblable, que si lon avait pu faire debonnes observations dans ces temps anciens où les peuples diverssuivaient des manières de vivre plus différentes entre ellesquils ne font aujourdhui, on y aurait aussi remarqué dans lafigure et lhabitude du corps, des variétés beaucoup plusfrappantes. Tous ces faits dont il est aisé de fournir despreuves incontestables, ne peuvent surprendre que ceux qui sontaccoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent etqui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, delair, des aliments, de la manière de vivre, des habitudes engénéral, et surtout la force étonnante des mêmes causes, quandelles agissent continuellement sur de longues suites degénérations. Aujourdhui que le commerce, les voyages et lesconquêtes réunissent davantage les peuples divers, et que leursmanières de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquentecommunication, on saperçoit que certaines différences nationalesont diminué, et par exemple, chacun peut remarquer que lesFrançais daujourdhui ne sont plus ces grands corps blancs etblonds décrits par les historiens latins, quoique le temps jointau mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avaitpu ôter à linfluence du climat, dans la constitution naturelleet le teint des habitants. Toutes ces observations sur les
  • 42. variétés que mille causes peuvent produire et ont produit eneffet dans lespèce humaine me font douter si divers animauxsemblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sansbeaucoup dexamen, ou à cause de quelques différences quilsremarquaient dans la conformation extérieure, ou seulement parceque ces animaux ne parlaient pas, ne seraient point en effet devéritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennementdans les bois navait eu occasion de développer aucune de sesfacultés virtuelles, navait acquis aucun degré de perfection etse trouvait encore dans létat primitif de nature. Donnons unexemple de ce que je veux dire.« On trouve, dit le traducteur de lHistoire des voyages, dans leroyaume de Congo quantité de ces grands animaux quonnomme Orang-Outangaux Indes orientales, qui tiennent comme lemilieu entre lespèce humaine et les babouins. Battel raconte quedans les forêts de Mayomba au royaume de Loango, on voit deuxsortes de monstres dont les plus grands se nomment Pongos et lesautres Enjokos. Les premiers ont une ressemblance exacte aveclhomme ; mais ils sont beaucoup plus gros, et de fort hautetaille. Avec un visage humain, ils ont les yeux fort enfoncés.Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles sont sans poil, àlexception des sourcils quils ont fort longs. Quoiquils aientle reste du corps assez velu, le poil nen est pas fort épais, etsa couleur est brune. Enfin, la seule partie qui les distinguedes hommes est la jambe quils ont sans mollet. Ils marchentdroits en se tenant de la main le poil du cou ; leur retraite estdans les bois ; ils dorment sur les arbres et sy font une espècede toit qui les met à couvert de la pluie. Leurs aliments sontdes fruits ou des noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair.Lusage des Nègres qui traversent les forêts est dy allumer desfeux pendant la nuit. Ils remarquent que le matin à leur départles pongos prennent leur place autour du feu et ne se retirentpas quil ne soit éteint : car avec beaucoup dadresse, ils nontpoint assez de sens pour lentretenir en y apportant du bois.
  • 43. Ils marchent quelquefois en troupes et tuent les Nègres quitraversent les forêts. Ils tombent même sur les éléphants quiviennent paître dans les lieux quils habitent et les incommodentsi fort à coups de poing ou de bâton quils les forcent à prendrela fuite en poussant des cris. On ne prend jamais de pongos envie ; parce quils sont si robustes que dix hommes ne suffiraientpas pour les arrêter. Mais les Nègres en prennent quantité dejeunes après avoir tué la mère, au corps de laquelle le petitsattache fortement : lorsquun de ces animaux meurt, les autrescouvrent son corps dun amas de branches ou de feuillages.Purchass ajoute que dans les conversations quil avait eues avecBattel, il avait appris de lui-même quun pongo lui enleva unpetit Nègre qui passa un mois entier dans la société de cesanimaux ; car ils ne font aucun mal aux hommes quilssurprennent, du moins lorsque ceux-ci ne les regardent point,comme le petit Nègre lavait observé. Battel na point décrit laseconde espèce de monstre.Dapper confirme que le royaume de Congo est plein de ces animauxqui portent aux Indes le nom dorang-outang, cest-à-direhabitants des bois, et que les Africains nomment Quojas-Morros.Cette bête, dit-il, est si semblable à lhomme quil est tombédans lesprit à quelques voyageurs quelle pouvait être sortiedune femme et dun singe : chimère que les Nègres mêmesrejettent. Un de ces animaux fut transporté de Congo en Hollandeet présenté au prince dOrange Frédéric-Henri. Il était de lahauteur dun enfant de trois ans et dun embonpoint médiocre,mais carré et bien proportionné, fort agile et fort vif ; lesjambes charnues et robustes, tout le devant du corps nu, mais lederrière couvert de poils noirs. A la première vue, son visageressemblait à celui dun homme, mais il avait le nez plat etrecourbé ; ses oreilles étaient aussi celles de lespèce humaine; son sein, car cétait une femelle, était potelé, son nombrilenfoncé, ses épaules fort bien jointes, ses mains divisées endoigts et en pouces, ses mollets et ses talons gras et charnus.
  • 44. Il marchait souvent droit sur ses jambes, il était capable delever et porter des fardeaux assez lourds. Lorsquil voulaitboire, il prenait dune main le couvercle du pot, et tenait lefond, de lautre. Ensuite il sessuyait gracieusement les lèvres.Il se couchait pour dormir, la tête sur un coussin, se couvrantavec tant dadresse quon laurait pris pour un homme au lit. LesNègres font détranges récits de cet animal. Ils assurent nonseulement quil force les femmes et les filles, mais quil oseattaquer des hommes armés. En un mot il y a beaucoup dapparenceque cest le satyre des Anciens. Merolla ne parle peut-être quede ces animaux lorsquil raconte que les Nègres prennentquelquefois dans leurs chasses des hommes et des femmessauvages. »Il est encore parlé de ces espèces danimaux anthropoformes dansle troisième tome de la même Histoire des voyages sous le nomde Beggos et de Mandrills ; mais pour nous en tenir aux relationsprécédentes on trouve dans la description de ces prétendusmonstres des conformités frappantes avec lespèce humaine, et desdifférences moindres que celles quon pourrait assigner dhomme àhomme. On ne voit point dans ces passages les raisons surlesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux enquestion le nom dhommes sauvages, mais il est aisé deconjecturer que cest à cause de leur stupidité, et aussi parcequils ne parlaient pas ; raisons faibles pour ceux qui saventque quoique lorgane de la parole soit naturel à lhomme, laparole elle-même ne lui est pourtant pas naturelle, et quiconnaissent jusquà quel point sa perfectibilité peut avoir élevélhomme civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre delignes que contiennent ces descriptions nous peut faire jugercombien ces animaux ont été mal observés et avec quels préjugésils ont été vus. Par exemple, ils sont qualifiés de monstres, etcependant on convient quils engendrent. Dans un endroit Batteldit que les pongos tuent les Nègres qui traversent les forêts,dans un autre Purchass ajoute quils ne leur font aucun mal, même
  • 45. quand ils les surprennent ; du moins lorsque les Nègres nesattachent pas à les regarder. Les pongos sassemblent autourdes feux allumés par les Nègres, quand ceux-ci se retirent, et seretirent à leur tour quand le feu est éteint ; voilà le fait,voici maintenant le commentaire de lobservateur : Car avecbeaucoup dadresse, ils nont pas assez de sens pour lentreteniren y apportant du bois. Je voudrais deviner comment Battel ouPurchass son compilateur a pu savoir que la retraite des pongosétait un effet de leur bêtise plutôt que de leur volonté. Dans unclimat tel que Loango, le feu nest pas une chose fort nécessaireaux animaux, et si les Nègres en allument, cest moins contre lefroid que pour effrayer les bêtes féroces ; il est donc trèssimple quaprès avoir été quelque temps réjouis par la flamme ousêtre bien réchauffés, les pongos sennuient de rester toujoursà la même place et sen aillent à leur pâture, qui demande plusde temps que sils mangeaient de la chair. Dailleurs, on saitque la plupart des animaux, sans en excepter lhomme, sontnaturellement paresseux, et quils se refusent à toutes sortes desoins qui ne sont pas dune absolue nécessité. Enfin il paraîtfort étrange que les pongos dont on vante ladresse et la force,les pongos qui savent enterrer leurs morts et se faire des toitsde branchages, ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Jeme souviens davoir vu un singe faire cette même manoeuvre quonne veut pas que les pongos puissent faire ; il est vrai que mesidées nétant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même lafaute que je reproche à nos voyageurs, et je négligeai dexaminersi lintention du singe était en effet dentretenir le feu, ousimplement, comme je crois, dimiter laction dun homme. Quoiquil en soit, il est bien démontré que le singe nest pas unevariété de lhomme, non seulement parce quil est privé de lafaculté de parler, mais surtout parce quon est sûr que sonespèce na point celle de se perfectionner qui est le caractèrespécifique de lespèce humaine. Expériences qui ne paraissent pasavoir été faites sur le pongo et lorang-outang avec assez desoin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y aurait
  • 46. pourtant un moyen par lequel, si lorang-outang ou dautresétaient de lespèce humaine, les observateurs les plus grossierspourraient sen assurer même avec démonstration ; mais outrequune seule génération ne suffirait pas pour cette expérience,elle doit passer pour impraticable, parce quil faudrait que cequi nest quune supposition fût démontré vrai, avant quelépreuve qui devrait constater le fait pût être tentéeinnocemment.Les jugements précipités, et qui ne sont point le fruit duneraison éclairée, sont sujets à donner dans lexcès. Nos voyageursfont sans façon des bêtes sous les noms de Pongos, de Mandrills,dOrang-Outang, de ces mêmes êtres dont sous le nom de Satyres,de Faunes, de Sylvains, les Anciens faisaient des divinités.Peut-être après des recherches plus exactes trouvera-t-on que cesont des hommes. En attendant, il me paraît quil y a bien autantde raison de sen rapporter là-dessus à Merolla, religieuxlettré, témoin oculaire, et qui avec toute sa naïveté ne laissaitpas dêtre homme desprit, quau marchand Battel, à Dapper, àPurchass, et aux autres compilateurs.Quel jugement pense-t-on queussent porté de pareils observateurssur lenfant trouvé en 1694 dont jai déjà parlé ci-devant, quine donnait aucune marque de raison, marchait sur ses pieds et surses mains, navait aucun langage et formait des sons qui neressemblaient en rien à ceux dun homme ? Il fut longtemps,continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant depouvoir proférer quelques paroles, encore le fit-il dune manièrebarbare. Aussitôt quil put parler, on linterrogea sur sonpremier état, mais il ne sen souvint non plus que nous noussouvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Simalheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains denos voyageurs, on ne peut douter quaprès avoir remarqué sonsilence et sa stupidité, ils neussent pris le parti de lerenvoyer dans les bois ou de lenfermer dans une ménagerie ;après quoi ils en auraient savamment parlé dans de belles
  • 47. relations, comme dune bête fort curieuse qui ressemblait assez àlhomme.Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de lEuropeinondent les autres parties du monde et publient sans cesse denouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadéque nous ne connaissons dhommes que les seuls Européens ; encoreparaît-il aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints, mêmeparmi les gens de lettres, que chacun ne fait guère sous le nompompeux détude de lhomme que celle des hommes de son pays. Lesparticuliers ont beau aller et venir, il semble que laphilosophie ne voyage point, aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, aumoins pour les contrées éloignées : il ny a guère que quatresortes dhommes qui fassent des voyages de long cours ; lesmarins, les marchands, les soldats et les missionnaires. Or, onne doit guère sattendre que les trois premières classesfournissent de bons observateurs et quant à ceux de la quatrième,occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils neseraient pas sujets à des préjugés détat comme tous les autres,on doit croire quils ne se livreraient pas volontiers à desrecherches qui paraissent de pure curiosité et qui lesdétourneraient des travaux plus importants auxquels ils sedestinent. Dailleurs, pour prêcher utilement lEvangile, il nefaut que du zèle et Dieu donne le reste, mais pour étudier leshommes il faut des talents que Dieu ne sengage à donner àpersonne et qui ne sont pas toujours le partage des saints. Onnouvre pas un livre de voyages où lon ne trouve desdescriptions de caractères et de moeurs ; mais on est tout étonnédy voir que ces gens qui ont tant décrit de choses, nont ditque ce que chacun savait déjà, nont su apercevoir à lautre boutdu monde que ce quil neût tenu quà eux de remarquer sanssortir de leur rue, et que ces traits vrais qui distinguent lesnations, et qui frappent les yeux faits pour voir ont presquetoujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage de
  • 48. morale, si rebattu par la tourbe philosophesque, que les hommessont partout les mêmes, quayant partout les mêmes passions etles mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériserles différents peuples ; ce qui est à peu près aussi bienraisonné que si lon disait quon ne saurait distinguer Pierredavec Jacques, parce quils ont tous deux un nez, une bouche etdes yeux.Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples nese mêlaient point de philosopher, mais où les Platon, les Thalèset les Pythagore épris dun ardent désir de savoir,entreprenaient les plus grands voyages uniquement poursinstruire, et allaient au loin secouer le joug des préjugésnationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformitéset par leurs différences et acquérir ces connaissancesuniverselles qui ne sont point celles dun siècle ou dun paysexclusivement mais qui, étant de tous les temps et de tous leslieux, sont pour ainsi dire la science commune des sages ?On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait oufait faire à grands frais des voyages en Orient avec des savantset des peintres, pour y dessiner des masures et déchiffrer oucopier des inscriptions : mais jai peine à concevoir commentdans un siècle où lon se pique de belles connaissances il ne setrouve pas deux hommes bien unis, riches, lun en argent, lautreen génie, tous deux aimant la gloire et aspirant à limmortalité,dont lun sacrifie vingt mille écus de son bien et lautre dixans de sa vie à un célèbre voyage autour du monde ; pour yétudier, non toujours des pierres et des plantes, mais une foisles hommes et les moeurs, et qui, après tant de siècles employésà mesurer et considérer la maison, savisent enfin den vouloirconnaître les habitants.Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales delEurope et méridionales de lAmérique avaient plus pour objet deles visiter en géomètres quen philosophes. Cependant, comme ilsétaient à la fois lun et lautre, on ne peut pas regarder comme
  • 49. tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décritespar les La Condamine et les Maupertuis. Le joaillier Chardin, quia voyagé comme Platon, na rien laissé à dire sur la Perse ; laChine paraît avoir été bien observée par les Jésuites. Kempferdonne une idée passable du peu quil a vu dans le Japon. A cesrelations près, nous ne connaissons point les peuples des Indesorientales, fréquentées uniquement par des Européens plus curieuxde remplir leurs bourses que leurs têtes. LAfrique entière etses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère quepar leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre estcouverte de nations dont nous ne connaissons que les noms, etnous nous mêlons de juger le genre humain ! Supposons unMontesquieu, un Buffon, un Diderot, un Duclos, un dAlembert, unCondillac, ou des hommes de cette trempe, voyageant pourinstruire leurs compatriotes, observant et décrivant comme ilssavent faire, la Turquie, lEgypte, la Barbarie, lempire deMaroc, la Guinée, le pays des Cafres, lintérieur de lAfrique etses côtes orientales, les Malabares, le Mogol, les rives duGange, les royaumes de Siam, de Pegu et dAva, la Chine, laTartarie, et surtout le Japon ; puis dans lautre hémisphère leMexique, le Pérou, le Chili, les Terres magellaniques, sansoublier les Patagons vrais ou faux, le Tucuman, le Paraguay silétait possible, le Brésil, enfin les Caraïbes, la Floride ettoutes les contrées sauvages, voyage le plus important de tous etcelui quil faudrait faire avec le plus de soin ; supposons queces nouveaux Hercules, de retour de ces courses mémorables,fissent ensuite à loisir lhistoire naturelle, morale etpolitique, de ce quils auraient vu, nous verrions nous-mêmessortir un monde nouveau de dessous leur plume, et nousapprendrions ainsi à connaître le nôtre. Je dis que quand depareils observateurs affirmeront dun tel animal que cest unhomme, et dun autre que cest une bête, il faudra les en croire; mais ce serait une grande simplicité de sen rapporter là-dessus à des voyageurs grossiers, sur lesquels on serait
  • 50. quelquefois tenté de faire la même question quils se mêlent derésoudre sur dautres animaux.11. Cela me paraît de la dernière évidence, et je ne sauraisconcevoir doù nos philosophes peuvent faire naître toutes lespassions quils prêtent à lhomme naturel. Excepté le seulnécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autresbesoins ne sont tels que par lhabitude avant laquelle ilsnétaient point des besoins, ou par nos désirs, et lon ne désirepoint ce quon nest pas en état de connaître. Doù il suit quelhomme sauvage ne désirant que les choses quil connaît et neconnaissant que celles dont la possession est en son pouvoir oufacile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que son âme etrien si borné que son esprit.12. Je trouve dans le Gouvernement civil de Locke une objectionqui me paraît trop spécieuse pour quil me soit permis de ladissimuler. « La fin de la société entre le mâle et la femelle,dit ce philosophe, nétant pas simplement de procréer, mais decontinuer lespèce, cette société doit durer, même après laprocréation, du moins aussi longtemps quil est nécessaire pourla nourriture et la conservation des procréés, cest-à-direjusquà ce quils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leursbesoins. Cette règle que la sagesse infinie du Créateur a établiesur les oeuvres de ses mains, nous voyons que les créaturesinférieures à lhomme lobservent constamment et avec exactitude.Dans ces animaux qui vivent dherbe, la société entre le mâle etla femelle ne dure pas plus longtemps que chaque acte decopulation, parce que les mamelles de la mère étant suffisantespour nourrir les petits jusquà ce quils soient capables depaître lherbe, le mâle se contente dengendrer et il ne se mêleplus après cela de la femelle ni des petits, à la subsistancedesquels il ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêtes deproie, la société dure plus longtemps, à cause que la mère ne
  • 51. pouvant pas bien pourvoir à sa subsistance propre et nourrir enmême temps ses petits par sa seule proie, qui est une voie de senourrir et plus laborieuse et plus dangereuse que nest celle dese nourrir dherbe, lassistance du mâle est tout à faitnécessaire pour le maintien de leur commune famille, si lon peutuser de ce terme ; laquelle jusquà ce quelle puisse allerchercher quelque proie ne saurait subsister que par les soins dumâle et de la femelle. On remarque le même dans tous les oiseaux,si lon excepte quelques oiseaux domestiques qui se trouvent dansdes lieux où la continuelle abondance de nourriture exempte lemâle du soin de nourrir les petits ; on voit que pendant que lespetits dans leur nid ont besoin daliments, le mâle et la femelley en portent, jusquà ce que ces petits-là puissent voler etpourvoir à leur subsistance.Et en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce nest laseule raison pourquoi le mâle et la femelle dans le genre humainsont obligés à une société plus longue que nentretiennent lesautres créatures. Cette raison est que la femme est capable deconcevoir et est pour lordinaire derechef grosse et fait unnouvel enfant, longtemps avant que le précédent soit hors détatde se passer du secours de ses parents et puisse lui-mêmepourvoir à ses besoins. Ainsi un père étant obligé de prendresoin de ceux quil a engendrés, et de prendre ce soin-là pendantlongtemps, il est aussi dans lobligation de continuer à vivredans la société conjugale avec la même femme de qui il les a eus,et de demeurer dans cette société beaucoup plus longtemps que lesautres créatures, dont les petits pouvant subsister deux-mêmes,avant que le temps dune nouvelle procréation vienne, le lien dumâle et de la femelle se rompt de lui-même et lun et lautre setrouvent dans une pleine liberté, jusquà ce que cette saison quia coutume de solliciter les animaux à se joindre ensemble lesoblige de choisir de nouvelles compagnes. Et ici lon ne sauraitadmirer assez la sagesse du Créateur, qui, ayant donné à lhommedes qualités propres pour pourvoir à lavenir aussi bien quau
  • 52. présent, a voulu et a fait en sorte que la société de lhommedurât beaucoup plus longtemps que celle du mâle et de la femelleparmi les autres créatures ; afin que par là lindustrie delhomme et de la femme fût plus excitée, et que leurs intérêtsfussent mieux unis, dans la vue de faire des provisions pourleurs enfants et de leur laisser du bien : rien ne pouvant êtreplus préjudiciable à des enfants quune conjonction incertaine etvague ou une dissolution facile et fréquente de la sociétéconjugale. »Le même amour de la vérité qui ma fait exposer sincèrement cetteobjection mexcite à laccompagner de quelques remarques, sinonpour la résoudre, au moins pour léclaircir. 1. Jobserverai dabord que les preuves morales nont pas une grande force en matière de physique et quelles servent plutôt à rendre raison des faits existants quà constater lexistence réelle de ces faits. Or tel est le genre de preuve que M. Locke emploie dans le passage que je viens de rapporter ; car quoiquil puisse être avantageux à lespèce humaine que lunion de lhomme et de la femme soit permanente, il ne sensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature, autrement il faudrait dire quelle a aussi institué la société civile, les arts, le commerce et tout ce quon prétend être utile aux hommes. 2. Jignore où M. Locke a trouvé quentre les animaux de proie la société du mâle et de la femelle dure plus longtemps que parmi ceux qui vivent dherbe et que lun aide lautre à nourrir les petits. Car on ne voit pas que le chien, le chat, lours, ni le loup reconnaissent leur femelle mieux que le cheval, le bélier, le taureau, le cerf ni tous les autres quadrupèdes ne reconnaissent la leur. Il semble au contraire que, si le secours du mâle était nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce serait surtout dans les espèces qui ne vivent que dherbe, parce quil faut fort longtemps à la mère pour paître, et que durant tout
  • 53. cet intervalle elle est forcée de négliger sa portée, au lieu que la proie dune ourse ou dune louve est dévorée en un instant et quelle a, sans souffrir la faim, plus de temps pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur le nombre relatif de mamelles et de petits qui distingue les espèces carnassières des frugivores et dont jai parlé dans la note 2 de la page 167. Si cette observation est juste et générale, la femme nayant que deux mamelles et ne faisant guère quun enfant à la fois, voilà une forte raison de plus pour douter que lespèce humaine soit naturellement carnassière, de sorte quil semble que pour tirer la conclusion de Locke, il faudrait retourner tout à fait son raisonnement. Il ny a pas plus de solidité dans la même distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que lunion du mâle et de la femelle soit plus durable parmi les vautours et les corbeaux que parmi les tourterelles ? Nous avons deux espèces doiseaux domestiques, la cane et le pigeon, qui nous fournissent des exemples directement contraires au système de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle et ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard, dont la voracité est connue, ne reconnaît ni sa femelle ni ses petits et naide en rien à leur subsistance, et parmi les poules, espèce qui nest guère moins carnassière, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans dautres espèces le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, cest que les oiseaux qui dabord ne peuvent voler et que la mère ne peut allaiter sont beaucoup moins en état de se passer de lassistance du père que les quadrupèdes à qui suffit la mamelle de la mère, au moins durant quelque temps.3. Il y a bien de lincertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Locke. Car, pour
  • 54. savoir si, comme il le prétend, dans le pur état de naturela femme est pour lordinaire derechef grosse et fait unnouvel enfant longtemps avant que le précédent puissepourvoir lui-même à ses besoins, il faudrait desexpériences quassurément Locke navait pas faites et quepersonne nest à portée de faire. La cohabitationcontinuelle du mari et de la femme est une occasion siprochaine de sexposer à une nouvelle grossesse quil estbien difficile de croire que la rencontre fortuite ou laseule impulsion du tempérament produisît des effets aussifréquents dans le pur état de nature que dans celui de lasociété conjugale ; lenteur qui contribuerait peut-être àrendre les enfants plus robustes, et qui dailleurspourrait être compensée par la faculté de concevoir,prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui enauraient moins abusé dans leur jeunesse. A légard desenfants, il y a bien des raisons de croire que leurs forceset leurs organes se développèrent plus tard parmi nousquils ne faisaient dans létat primitif dont je parle. Lafaiblesse originelle quils tirent de la constitution desparents, les soins quon prend denvelopper et gêner tousleurs membres, la mollesse dans laquelle ils sont élevés,peut-être lusage dun autre lait que celui de leur mère,tout contrarie et retarde en eux les premiers progrès de lanature. Lapplication quon les oblige de donner à millechoses sur lesquelles on fixe continuellement leurattention, tandis quon ne donne aucun exercice à leursforces corporelles, peut encore faire une diversionconsidérable à leur accroissement ; de sorte que, si aulieu de surcharger et fatiguer dabord leurs esprits demille manières, on laissait exercer leurs corps auxmouvements continuels que la nature semble leur demander,il est à croire quils seraient beaucoup plus tôt en étatde marcher, dagir et de pourvoir eux-mêmes à leursbesoins.
  • 55. 4. Enfin M. Locke prouve tout au plus quil pourrait bien y avoir dans lhomme un motif de demeurer attaché à la femme lorsquelle a un enfant ; mais il ne prouve nullement quil a dû sy attacher avant laccouchement et pendant les neuf mois de la grossesse. Si telle femme est indifférente à lhomme pendant ces neuf mois, si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra-t-il après laccouchement ? pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant quil ne sait pas seulement lui appartenir, et dont il na résolu ni prévu la naissance ? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question, car il ne sagit pas de savoir pourquoi lhomme demeurera attaché à la femme après laccouchement, mais pourquoi il sattachera à elle après la conception. Lappétit satisfait, lhomme na plus besoin de telle femme, ni la femme de tel homme. Celui-ci na pas le moindre souci ni peut-être la moindre idée des suites de son action. Lun sen va dun côté, lautre dun autre, et il ny a pas dapparence quau bout de neuf mois ils aient la mémoire de sêtre connus, car cette espèce de mémoire par laquelle un individu donne la préférence à un individu pour lacte de la génération exige, comme je le prouve dans le texte, plus de progrès ou de corruption dans lentendement humain quon ne peut lui en supposer dans létat danimalité dont il sagit ici. Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de lhomme aussi commodément que celle quil a déjà connue, et un autre homme contenter de même la femme, supposé quelle soit pressée du même appétit pendant létat de grossesse, de quoi lon peut raisonnablement douter. Que si dans létat de nature la femme ne ressent plus la passion de lamour après la conception de lenfant, lobstacle à la société avec lhomme en devient encore beaucoup plus grand, puisqualors elle na plus besoin ni de lhomme qui la fécondée ni daucun dautre. Il ny a donc dans lhomme aucune raison de rechercher la même femme, ni dans la femme
  • 56. aucune raison de rechercher le même homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine et toute la dialectique de ce philosophe ne la pas garanti de la faute que Hobbes et dautres ont commise. Ils avaient à expliquer un fait de létat de nature, cest-à-dire dun état où les hommes vivaient isolés, et où tel homme navait aucun motif de demeurer à côté de tel homme, ni peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres, ce qui est bien pis ; et ils nont pas songé à se transporter au-delà des siècles de société, cest-à-dire de ces temps où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, et où tel homme a souvent raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.13. Je me garderai bien de membarquer dans les réflexionsphilosophiques quil y aurait à faire sur les avantages et lesinconvénients de cette institution des langues ; ce nest pas àmoi quon permet dattaquer les erreurs vulgaires, et le peuplelettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mesprétendus paradoxes. Laissons donc parler les gens à qui lon napoint fait un crime doser prendre quelquefois le parti de laraison contre lavis de la multitude. Nec quidquam felicitatihumani generis decederet, pulsâ tot linguarum peste etconfusione, unam artem callerent mortales, et signis, motibus,gestibusque licitum foret quidvis explicare. Nunc vero itacomparatum est, ut animalium quoe vulgó bruta creduntur, meliorlongè quàm nostra hâc in parte videatur conditio, ut pote quoepromptiùs et forsan feliciùs, sensus et cogitationes suas sineinterprete significent, quàm ulli queant mortales, proesertim siperegrino utantur sermone., de Poemat. Cant. et Viribus Rythmi,p.66.14. Platon montrant combien les idées de la quantité discrète
  • 57. 15. Il ne faut pas confondre lamour-propre et lamour de soi-même ; deux passions très différentes par leur nature et parleurs effets. Lamour de soi-même est un sentiment naturel quiporte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui,dirigé dans lhomme par la raison et modifié par la pitié,produit lhumanité et la vertu. Lamour-propre nest quunsentiment relatif, factice et né dans la société, qui portechaque individu à faire plus cas de soi que de tout autre, quiinspire aux hommes tous les maux quils se font mutuellement etqui est la véritable source de lhonneur.Ceci bien entendu, je dis que dans notre état primitif, dans levéritable état de nature, lamour-propre nexiste pas. Car,chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seulspectateur qui lobserve, comme le seul être dans lunivers quiprenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, ilnest pas possible quun sentiment qui prend sa source dans descomparaisons quil nest pas à portée de faire, puisse germerdans son âme ; par la même raison cet homme ne saurait avoir nihaine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître quede lopinion de quelque offense reçue ; et comme cest le méprisou lintention de nuire et non le mal qui constitue loffense,des hommes qui ne savent ni sapprécier ni se comparer peuvent sefaire beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revientquelque avantage, sans jamais soffenser réciproquement. En unmot, chaque homme ne voyant guère ses semblables que comme ilverrait des animaux dune autre espèce, peut ravir la proie auplus faible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager cesrapines que comme des événements naturels, sans le moindremouvement dinsolence ou de dépit, et sans autre passion que ladouleur ou la joie dun bon ou mauvais succès.* Semblable au sanguinaire Sylla, si sensible aux maux quilnavait pas causés, ou à cet Alexandre de Phère qui nosaitassister à la représentation daucune tragédie, de peur quon ne
  • 58. le vît gémir avec Andromaque et Priam, tandis quil écoutait sansémotion les cris de tant de citoyens quon égorgeait tous lesjours par ses ordres.Mollissima cordaHumano generi dare se natura fatetur,Quae lacrimas dedit.
  • 59. SECONDE PARTIELe premier qui, ayant enclos un terrain, savisa de dire : Ceciest à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, futle vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, deguerres, de meurtres, que de misères et dhorreurs neût pointépargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux oucomblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vousdécouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez queles fruits sont à tous, et que la terre nest à personne. Mais ily a grande apparence, qualors les choses en étaient déjà venuesau point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cetteidée de propriété, dépendant de beaucoup didées antérieures quinont pu naître que successivement, ne se forma pas tout duncoup dans lesprit humain. Il fallut faire bien des progrès,acquérir bien de lindustrie et des lumières, les transmettre etles augmenter dâge en âge, avant que darriver à ce dernierterme de létat de nature. Reprenons donc les choses de plus hautet tâchons de rassembler sous un seul point de vue cette lente
  • 60. succession dévénements et de connaissances, dans leur ordre leplus naturel.Le premier sentiment de lhomme fut celui de son existence, sonpremier soin celui de sa conservation. Les productions de laterre lui fournissaient tous les secours nécessaires, linstinctle porta à en faire usage. La faim, dautres appétits lui faisantéprouver tour à tour diverses manières dexister, il y en eut unequi linvita à perpétuer son espèce ; et ce penchant aveugle,dépourvu de tout sentiment du coeur, ne produisait quun actepurement animal. Le besoin satisfait, les deux sexes ne sereconnaissaient plus, et lenfant même nétait plus rien à lamère sitôt quil pouvait se passer delle.Telle fut la condition de lhomme naissant ; telle fut la viedun animal borné dabord aux pures sensations, et profitant àpeine des dons que lui offrait la nature, loin de songer à luirien arracher ; mais il se présenta bientôt des difficultés, ilfallut apprendre à les vaincre : la hauteur des arbres quilempêchait datteindre à leurs fruits, la concurrence desanimaux qui cherchaient à sen nourrir, la férocité de ceux quien voulaient à sa propre vie, tout lobligea de sappliquer auxexercices du corps ; il fallut se rendre agile, vite à la course,vigoureux au combat. Les armes naturelles, qui sont les branchesdarbre et les pierres se trouvèrent bientôt sous sa main. Ilapprit à surmonter les obstacles de la nature, à combattre aubesoin les autres animaux, à disputer sa subsistance aux hommesmêmes, ou à se dédommager de ce quil fallait céder au plus fort.A mesure que le genre humain sétendit, les peines semultiplièrent avec les hommes. La différence des terrains, desclimats, des saisons, put les forcer à en mettre dans leursmanières de vivre. Des années stériles, des hivers longs etrudes, des étés brûlants qui consument tout, exigèrent deux une
  • 61. nouvelle industrie. Le long de la mer, et des rivières, ilsinventèrent la ligne et lhameçon, et devinrent pêcheurs etichtyophages. Dans les forêts ils se firent des arcs et desflèches, et devinrent chasseurs et guerriers. Dans les paysfroids ils se couvrirent des peaux des bêtes quils avaienttuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureux hasard, leurfit connaître le feu, nouvelle ressource contre la rigueur delhiver : ils apprirent à conserver cet élément, puis à lereproduire, et enfin à en préparer les viandes quauparavant ilsdévoraient crues.Cette application réitérée des êtres divers à lui-même, et lesuns aux autres, dut naturellement engendrer dans lesprit delhomme les perceptions de certains rapports. Ces relations quenous exprimons par les mots de grand, de petit, de fort, defaible, de vite, de lent, de peureux, de hardi, et dautres idéespareilles, comparées au besoin, et presque sans y songer,produisirent enfin chez lui quelque sorte de réflexion, ou plutôtune prudence machinale qui lui indiquait les précautions les plusnécessaires à sa sûreté.Les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développementaugmentèrent sa supériorité sur les autres animaux, en la luifaisant connaître. Il sexerça à leur dresser des pièges, il leurdonna le change en mille manières, et quoique plusieurs lesurpassassent en force au combat, ou en vitesse à la course, deceux qui pouvaient lui servir ou lui nuire, il devint avec letemps le maître des uns, et le fléau des autres. Cest ainsi quele premier regard quil porta sur lui-même y produisit le premiermouvement dorgueil ; cest ainsi que sachant encore à peinedistinguer les rangs, et se contemplant au premier par sonespèce, il se préparait de loin à y prétendre par son individu.
  • 62. Quoique ses semblables ne fussent pas pour lui ce quils sontpour nous, et quil neût guère plus de commerce avec eux quavecles autres animaux, ils ne furent pas oubliés dans sesobservations. Les conformités que le temps put lui faireapercevoir entre eux, sa femelle et lui-même, le firent juger decelles quil napercevait pas, et voyant quils se conduisaienttous, comme il aurait fait en de pareilles circonstances, ilconclut que leur manière de penser et de sentir était entièrementconforme à la sienne, et cette importante vérité, bien établiedans son esprit, lui fit suivre par un pressentiment aussi sûr etplus prompt que la dialectique les meilleures règles de conduiteque pour son avantage et sa sûreté il lui convînt de garder aveceux.Instruit par lexpérience que lamour du bien-être est le seulmobile des actions humaines, il se trouva en état de distinguerles occasions rares où lintérêt commun devait le faire comptersur lassistance de ses semblables, et celles plus rares encoreoù la concurrence devait le faire défier deux. Dans le premiercas il sunissait avec eux en troupeau, ou tout au plus parquelque sorte dassociation libre qui nobligeait personne, etqui ne durait quautant que le besoin passager qui lavaitformée. Dans le second chacun cherchait à prendre ses avantages,soit à force ouverte sil croyait le pouvoir, soit par adresse etsubtilité sil se sentait le plus faible.Voilà comment les hommes purent insensiblement acquérir quelqueidée grossière des engagements mutuels, et de lavantage de lesremplir, mais seulement autant que pouvait lexiger lintérêtprésent et sensible ; car la prévoyance nétait rien pour eux, etloin de soccuper dun avenir éloigné, ils ne songeaient pas mêmeau lendemain. Sagissait-il de prendre un cerf, chacun sentaitbien quil devait pour cela garder fidèlement son poste ; mais siun lièvre venait à passer à la portée de lun deux, il ne faut
  • 63. pas douter quil ne le poursuivît sans scrupule, et quayantatteint sa proie il ne se souciât fort peu de faire manquer laleur à ses compagnons.Il est aisé de comprendre quun pareil commerce nexigeait pas unlangage beaucoup plus raffiné que celui des corneilles ou dessinges, qui sattroupent à peu près de même. Des crisinarticulés, beaucoup de gestes et quelques bruits imitatifsdurent composer pendant longtemps la langue universelle, à quoijoignant dans chaque contrée quelques sons articulés etconventionnels dont, comme je lai déjà dit, il nest pas tropfacile dexpliquer linstitution, on eut des languesparticulières, mais grossières, imparfaites, et telles à peu prèsquen ont encore aujourdhui diverses nations sauvages. Jeparcours comme un trait des multitudes de siècles, forcé par letemps qui sécoule, par labondance des choses que jai à dire,et par le progrès presque insensible des commencements ; car plusles événements étaient lents à se succéder, plus ils sont promptsà décrire.Ces premiers progrès mirent enfin lhomme à portée den faire deplus rapides. Plus lesprit séclairait, et plus lindustrie seperfectionna. Bientôt cessant de sendormir sous le premierarbre, ou de se retirer dans des cavernes, on trouva quelquessortes de haches de pierres dures et tranchantes, qui servirent àcouper du bois, creuser la terre et faire des huttes debranchages, quon savisa ensuite denduire dargile et de boue.Ce fut là lépoque dune première révolution qui formalétablissement et la distinction des familles, et quiintroduisit une sorte de propriété ; doù peut-être naquirentdéjà bien des querelles et des combats. Cependant comme les plusforts furent vraisemblablement les premiers à se faire deslogements quils se sentaient capables de défendre, il est àcroire que les faibles trouvèrent plus court et plus sûr de les
  • 64. imiter que de tenter de les déloger ; et quant à ceux qui avaientdéjà des cabanes, chacun dut peu chercher à sapproprier celle deson voisin, moins parce quelle ne lui appartenait pas que parcequelle lui était inutile et quil ne pouvait sen emparer, sanssexposer à un combat très vif avec la famille qui loccupait.Les premiers développements du coeur furent leffet dunesituation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune lesmaris et les femmes, les pères et les enfants ; lhabitude devivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soientconnus des hommes, lamour conjugal, et lamour paternel. Chaquefamille devint une petite société dautant mieux unie quelattachement réciproque et la liberté en étaient les seuls liens; et ce fut alors que sétablit la première différence dans lamanière de vivre des deux sexes, qui jusquici nen avaient euquune. Les femmes devinrent plus sédentaires et saccoutumèrentà garder la cabane et les enfants, tandis que lhomme allaitchercher la subsistance commune. Les deux sexes commencèrentaussi par une vie un peu plus molle à perdre quelque chose deleur férocité et de leur vigueur : mais si chacun séparémentdevint moins propre à combattre les bêtes sauvages, en revancheil fut plus aisé de sassembler pour leur résister en commun.Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, desbesoins très bornés, et les instruments quils avaient inventéspour y pourvoir, les hommes jouissant dun fort grand loisirlemployèrent à se procurer plusieurs sortes de commoditésinconnues à leurs pères ; et ce fut là le premier joug quilssimposèrent sans y songer, et la première source de maux quilspréparèrent à leurs descendants ; car outre quils continuèrentainsi à samollir le corps et lesprit, ces commodités ayant parlhabitude perdu presque tout leur agrément, et étant en mêmetemps dégénérées en de vrais besoins, la privation en devintbeaucoup plus cruelle que la possession nen était douce, et lon
  • 65. était malheureux de les perdre, sans être heureux de lesposséder.On entrevoit un peu mieux ici comment lusage de la parolesétablit ou se perfectionne insensiblement dans le sein dechaque famille, et lon peut conjecturer encore comment diversescauses particulières purent étendre le langage, et en accélérerle progrès en le rendant plus nécessaire. De grandes inondationsou des tremblements de terre environnèrent deaux ou deprécipices des cantons habités ; des révolutions du globedétachèrent et coupèrent en îles des portions du continent. Onconçoit quentre des hommes ainsi rapprochés et forcés de vivreensemble, il dut se former un idiome commun plutôt quentre ceuxqui erraient librement dans les forêts de la terre ferme. Ainsiil est très possible quaprès leurs premiers essais denavigation, des insulaires aient porté parmi nous lusage de laparole ; et il est au moins très vraisemblable que la société etles langues ont pris naissance dans les îles et sy sontperfectionnées avant que dêtre connues dans le continent.Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusquici dansles bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochentlentement, se réunissent en diverses troupes, et forment enfindans chaque contrée une nation particulière, unie de moeurs et decaractères, non par des règlements et des lois, mais par le mêmegenre de vie et daliments, et par linfluence commune du climat.Un voisinage permanent ne peut manquer dengendrer enfin quelqueliaison entre diverses familles. De jeunes gens de différentssexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager quedemande la nature en amène bientôt un autre non moins doux etplus permanent par la fréquentation mutuelle. On saccoutume àconsidérer différents objets et à faire des comparaisons ; onacquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté quiproduisent des sentiments de préférence. A force de se voir, on
  • 66. ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre etdoux sinsinue dans lâme, et par la moindre opposition devientune fureur impétueuse : la jalousie séveille avec lamour ; ladiscorde triomphe et la plus douce des passions reçoit dessacrifices de sang humain.A mesure que les idées et les sentiments se succèdent, quelesprit et le coeur sexercent, le genre humain continue àsapprivoiser, les liaisons sétendent et les liens seresserrent. On saccoutuma à sassembler devant les cabanes ouautour dun grand arbre : le chant et la danse, vrais enfants delamour et du loisir, devinrent lamusement ou plutôtloccupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacuncommença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et lestime publique eut un prix. Celui qui chantait oudansait le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit oule plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là lepremier pas vers linégalité, et vers le vice en même temps : deces premières préférences naquirent dun côté la vanité et lemépris, de lautre la honte et lenvie ; et la fermentationcausée par ces nouveaux levains produisit enfin des composésfunestes au bonheur et à linnocence.Sitôt que les hommes eurent commencé à sapprécier mutuellementet que lidée de la considération fut formée dans leur esprit,chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible denmanquer impunément pour personne. De là sortirent les premiersdevoirs de la civilité, même parmi les sauvages, et de là touttort volontaire devint un outrage, parce quavec le mal quirésultait de linjure, loffensé y voyait le mépris de sapersonne souvent plus insupportable que le mal même. Cest ainsique chacun punissant le mépris quon lui avait témoigné dunemanière proportionnée au cas quil faisait de lui-même, lesvengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et
  • 67. cruels. Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupartdes peuples sauvages qui nous sont connus ; et cest fautedavoir suffisamment distingué les idées, et remarqué combien cespeuples étaient déjà loin du premier état de nature, queplusieurs se sont hâtés de conclure que lhomme est naturellementcruel et quil a besoin de police pour ladoucir, tandis que riennest si doux que lui dans son état primitif, lorsque placé parla nature à des distances égales de la stupidité des brutes etdes lumières funestes de lhomme civil, et borné également parlinstinct et par la raison à se garantir du mal qui le menace,il est retenu par la pitié naturelle de faire lui-même du mal àpersonne, sans y être porté par rien, même après en avoir reçu.Car, selon laxiome du sage Locke, il ne saurait y avoirdinjure, où il ny a point de propriété.Mais il faut remarquer que la société commencée et les relationsdéjà établies entre les hommes exigeaient en eux des qualitésdifférentes de celles quils tenaient de leur constitutionprimitive ; que la moralité commençant à sintroduire dans lesactions humaines, et chacun avant les lois étant seul juge etvengeur des offenses quil avait reçues, la bonté convenable aupur état de nature nétait plus celle qui convenait à la sociéténaissante ; quil fallait que les punitions devinssent plussévères à mesure que les occasions doffenser devenaient plusfréquentes, et que cétait à la terreur des vengeances de tenirlieu du frein des lois. Ainsi quoique les hommes fussent devenusmoins endurants, et que la pitié naturelle eût déjà souffertquelque altération, cette période du développement des facultéshumaines, tenant un juste milieu entre lindolence de létatprimitif et la pétulante activité de notre amour-propre, dut êtrelépoque la plus heureuse et la plus durable. Plus on yréfléchit, plus on trouve que cet état était le moins sujet auxrévolutions, le meilleur à lhomme16 , et quil nen a dû sortirque par quelque funeste hasard qui pour lutilité commune eût dû
  • 68. ne jamais arriver. Lexemple des sauvages quon a presque toustrouvés à ce point semble confirmer que le genre humain étaitfait pour y rester toujours, que cet état est la véritablejeunesse du monde, et que tous les progrès ultérieurs ont été enapparence autant de pas vers la perfection de lindividu, et eneffet vers la décrépitude de lespèce.Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques,tant quils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec desépines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, àse peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou àembellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierrestranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiersinstruments de musique, en un mot tant quils ne sappliquèrentquà des ouvrages quun seul pouvait faire, et quà des arts quinavaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurentlibres, sains, bons et heureux autant quils pouvaient lêtre parleur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs duncommerce indépendant : mais dès linstant quun homme eut besoindu secours dun autre ; dès quon saperçut quil était utile àun seul davoir des provisions pour deux, légalité disparut, lapropriété sintroduisit, le travail devint nécessaire et lesvastes forêts se changèrent en des campagnes riantes quil fallutarroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôtlesclavage et la misère germer et croître avec les moissons.La métallurgie et lagriculture furent les deux arts dontlinvention produisit cette grande révolution. Pour le poète,cest lor et largent, mais pour la philosophie ce sont le feret le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain ;aussi lun et lautre étaient-ils inconnus aux sauvages delAmérique qui pour cela sont toujours demeurés tels ; les autrespeuples semblent même être restés barbares tant quils ontpratiqué lun de ces arts sans lautre ; et lune des meilleures
  • 69. raisons peut-être pourquoi lEurope a été, sinon plus tôt, dumoins plus constamment et mieux policée que les autres parties dumonde, cest quelle est à la fois la plus abondante en fer et laplus fertile en blé.Il est très difficile de conjecturer comment les hommes sontparvenus à connaître et employer le fer : car il nest pascroyable quils aient imaginé deux-mêmes de tirer la matière dela mine et de lui donner les préparations nécessaires pour lamettre en fusion avant que de savoir ce qui en résulterait. Dunautre côté on peut dautant moins attribuer cette découverte àquelque incendie accidentel que les mines ne se forment que dansdes lieux arides et dénués darbres et de plantes, de sorte quondirait que la nature avait pris des précautions pour nous déroberce fatal secret. Il ne reste donc que la circonstanceextraordinaire de quelque volcan qui, vomissant des matièresmétalliques en fusion, aura donné aux observateurs lidéedimiter cette opération de la nature ; encore faut-il leursupposer bien du courage et de la prévoyance pour entreprendre untravail aussi pénible et envisager daussi loin les avantagesquils en pouvaient retirer ; ce qui ne convient guère à desesprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le devaient être.Quant à lagriculture, le principe en fut connu longtemps avantque la pratique en fût établie, et il nest guère possible queles hommes sans cesse occupés à tirer leur subsistance des arbreset des plantes neussent assez promptement lidée des voies quela nature emploie pour la génération des végétaux ; mais leurindustrie ne se tourna probablement que fort tard de ce côté-là,soit parce que les arbres, qui avec la chasse et la pêchefournissaient à leur nourriture, navaient pas besoin de leurssoins, soit faute de connaître lusage du blé, soit fautedinstruments pour le cultiver, soit faute de prévoyance pour lebesoin à venir, soit enfin faute de moyens pour empêcher les
  • 70. autres de sapproprier le fruit de leur travail. Devenus plusindustrieux, on peut croire quavec des pierres aiguës et desbâtons pointus ils commencèrent par cultiver quelques légumes ouracines autour de leurs cabanes, longtemps avant de savoirpréparer le blé, et davoir les instruments nécessaires pour laculture en grand, sans compter que, pour se livrer à cetteoccupation et ensemencer des terres, il faut se résoudre à perdredabord quelque chose pour gagner beaucoup dans la suite ;précaution fort éloignée du tour desprit de lhomme sauvage qui,comme je lai dit, a bien de la peine à songer le matin à sesbesoins du soir.Linvention des autres arts fut donc nécessaire pour forcer legenre humain de sappliquer à celui de lagriculture. Dès quilfallut des hommes pour fondre et forger le fer, il fallutdautres hommes pour nourrir ceux-là. Plus le nombre des ouvriersvint à se multiplier, moins il y eut de mains employées à fournirà la subsistance commune, sans quil y eût moins de bouches pourla consommer ; et comme il fallut aux uns des denrées en échangede leur fer, les autres trouvèrent enfin le secret demployer lefer à la multiplication des denrées. De là naquirent dun côté lelabourage et lagriculture, et de lautre lart de travailler lesmétaux et den multiplier les usages.De la culture des terres sensuivit nécessairement leur partage,et de la propriété une fois reconnue les premières règles dejustice : car pour rendre à chacun le sien, il faut que chacunpuisse avoir quelque chose ; de plus les hommes commençant àporter leurs vues dans lavenir et se voyant tous quelques biensà perdre, il ny en avait aucun qui neût à craindre pour soi lareprésaille des torts quil pouvait faire à autrui. Cette origineest dautant plus naturelle quil est impossible de concevoirlidée de la propriété naissante dailleurs que de la main-doeuvre ; car on ne voit pas ce que, pour sapproprier les
  • 71. choses quil na point faites, lhomme y peut mettre de plus queson travail. Cest le seul travail qui donnant droit aucultivateur sur le produit de la terre quil a labourée, lui endonne par conséquent sur le fond, au moins jusquà la récolte, etainsi dannée en année, ce qui faisant une possession continue,se transforme aisément en propriété. Lorsque les Anciens, ditGrotius * , ont donné à Cérès * lépithète de législatrice, et àune fête célébrée en son honneur le nom de Thesmophories * , ilsont fait entendre par là que le partage des terres a produit unenouvelle sorte de droit. Cest-à-dire le droit de propriétédifférent de celui qui résulte de loi naturelle.Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talentseussent été égaux, et que, par exemple, lemploi du fer et laconsommation des denrées eussent toujours fait une balance exacte; mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue ;le plus fort faisait plus douvrage ; le plus adroit tiraitmeilleur parti du sien ; le plus ingénieux trouvait des moyensdabréger le travail ; le laboureur avait plus besoin de fer, oule forgeron plus besoin de blé, et en travaillant également, lungagnait beaucoup tandis que lautre avait peine à vivre. Cestainsi que linégalité naturelle se déploie insensiblement aveccelle de combinaison et que les différences des hommes,développées par celles des circonstances, se rendent plussensibles, plus permanentes dans leurs effets, et commencent àinfluer dans la même proportion sur le sort des particuliers.Les choses étant parvenues à ce point, il est facile dimaginerle reste. Je ne marrêterai pas à décrire linvention successivedes autres arts, le progrès des langues, lépreuve et lemploides talents, linégalité des fortunes, lusage ou labus desrichesses, ni tous les détails qui suivent ceux-ci, et que chacunpeut aisément suppléer. Je me bornerai seulement à jeter un coupdoeil sur le genre humain placé dans ce nouvel ordre de choses.
  • 72. Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire etlimagination en jeu, lamour-propre intéressé, la raison rendueactive et lesprit arrivé presque au terme de la perfection, dontil est susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles mises enaction, le rang et le sort de chaque homme établi, non seulementsur la quantité des biens et le pouvoir de servir ou de nuire,mais sur lesprit, la beauté, la force ou ladresse, sur lemérite ou les talents, et ces qualités étant les seules quipouvaient attirer de la considération, il fallut bientôt lesavoir ou les affecter, il fallut pour son avantage se montrerautre que ce quon était en effet. Etre et paraître devinrentdeux choses tout à fait différentes, et de cette distinctionsortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vicesqui en sont le cortège. Dun autre côté, de libre et indépendantquétait auparavant lhomme, le voilà par une multitude denouveaux besoins assujetti, pour ainsi dire, à toute la nature,et surtout à ses semblables dont il devient lesclave en un sens,même en devenant leur maître ; riche, il a besoin de leursservices ; pauvre, il a besoin de leur secours, et la médiocriténe le met point en état de se passer deux. Il faut donc quilcherche sans cesse à les intéresser à son sort, et à leur fairetrouver en effet ou en apparence leur profit à travailler pour lesien : ce qui le rend fourbe et artificieux avec les uns,impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessitédabuser tous ceux dont il a besoin, quand il ne peut sen fairecraindre, et quil ne trouve pas son intérêt à les servirutilement. Enfin lambition dévorante, lardeur délever safortune relative, moins par un véritable besoin que pour semettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noirpenchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète dautantplus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elleprend souvent le masque de la bienveillance ; en un mot,concurrence et rivalité dune part, de lautre opposition
  • 73. dintérêt, et toujours le désir caché de faire son profit auxdépens dautrui, tous ces maux sont le premier effet de lapropriété et le cortège inséparable de linégalité naissante.Avant quon eût inventé les signes représentatifs des richesses,elles ne pouvaient guère consister quen terres et en bestiaux,les seuls biens réels que les hommes puissent posséder. Or quandles héritages se furent accrus en nombre et en étendue au pointde couvrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purentplus sagrandir quaux dépens des autres, et les surnumérairesque la faiblesse ou lindolence avaient empêchés den acquérir àleur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, toutchangeant autour deux, eux seuls navaient point changé, furentobligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main desriches, et de là commencèrent à naître, selon les diverscaractères des uns et des autres, la domination et la servitude,ou la violence et les rapines. Les riches de leur côté connurentà peine le plaisir de dominer, quils dédaignèrent bientôt tousles autres, et se servant de leurs anciens esclaves pour ensoumettre de nouveaux, ils ne songèrent quà subjuguer etasservir leurs voisins ; semblables à ces loups affamés qui ayantune fois goûté de la chair humaine rebutent toute autrenourriture et ne veulent plus que dévorer des hommes.Cest ainsi que les plus puissants ou les plus misérables, sefaisant de leur force ou de leurs besoins une sorte de droit aubien dautrui, équivalent, selon eux, à celui de propriété,légalité rompue fut suivie du plus affreux désordre : cestainsi que les usurpations des riches, les brigandages despauvres, les passions effrénées de tous étouffant la pitiénaturelle, et la voix encore faible de la justice, rendirent leshommes avares, ambitieux et méchants. Il sélevait entre le droitdu plus fort et le droit du premier occupant un conflit perpétuelqui ne se terminait que par des combats et des meurtres17 . La
  • 74. société naissante fit place au plus horrible état de guerre : legenre humain avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur sespas ni renoncer aux acquisitions malheureuses quil avait faiteset ne travaillant quà sa honte, par labus des facultés quilhonorent, se mit lui-même à la veille de sa ruine.Attonitus novitate mali, divesque miserque,Effugere optat opes, et quoe modò voverat, odit.(« Epouvanté dun mal si nouveau, à la fois riche et misérable,il ne désire que fuir lopulence et ce quil avait souhaiténaguère, il le hait »)Ovide, Métamorphoses, XI, 127Il nest pas possible que les hommes naient fait enfin desréflexions sur une situation aussi misérable, et sur lescalamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durentbientôt sentir combien leur était désavantageuse une guerreperpétuelle dont ils faisaient seuls tous les frais et danslaquelle le risque de la vie était commun et celui des biens,particulier. Dailleurs, quelque couleur quils pussent donner àleurs usurpations, ils sentaient assez quelles nétaientétablies que sur un droit précaire et abusif et que nayant étéacquises que par la force, la force pouvait les leur ôter sansquils eussent raison de sen plaindre. Ceux mêmes que la seuleindustrie avait enrichis ne pouvaient guère fonder leur propriétésur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire : Cest moi qui aibâti ce mur ; jai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous adonné les alignements, leur pouvait-on répondre, et en vertu dequoi prétendez-vous être payé à nos dépens dun travail que nousne vous avons point imposé ? Ignorez-vous quune multitude de vosfrères périt, ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop,et quil vous fallait un consentement exprès et unanime du genre
  • 75. humain pour vous approprier sur la subsistance commune tout cequi allait au-delà de la vôtre ? Destitué de raisons valablespour se justifier, et de forces suffisantes pour se défendre ;écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-même par destroupes de bandits, seul contre tous, et ne pouvant à cause desjalousies mutuelles sunir avec ses égaux contre des ennemis unispar lespoir commun du pillage, le riche, pressé par lanécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soitjamais entré dans lesprit humain ; ce fut demployer en safaveur les forces mêmes de ceux qui lattaquaient, de faire sesdéfenseurs de ses adversaires, de leur inspirer dautres maximes,et de leur donner dautres institutions qui lui fussent aussifavorables que le droit naturel lui était contraire.Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins lhorreur dunesituation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leurrendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, etoù nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans larichesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour lesamener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir deloppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer àchacun la possession de ce qui lui appartient. Instituons desrèglements de justice et de paix auxquels tous soient obligés dese conformer, qui ne fassent acception de personne, et quiréparent en quelque sorte les caprices de la fortune ensoumettant également le puissant et le faible à des devoirsmutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverneselon de sages lois, qui protège et défende tous les membres delassociation, repousse les ennemis communs et nous maintiennedans une concorde éternelle. »Il en fallut beaucoup moins que léquivalent de ce discours pourentraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui dailleurs
  • 76. avaient trop daffaires à démêler entre eux pour pouvoir sepasser darbitres, et trop davarice et dambition, pour pouvoirlongtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leursfers croyant assurer leur liberté ; car avec assez de raison poursentir les avantages dun établissement politique, ils navaientpas assez dexpérience pour en prévoir les dangers ; les pluscapables de pressentir les abus étaient précisément ceux quicomptaient den profiter, et les sages mêmes virent quil fallaitse résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à laconservation de lautre, comme un blessé se fait couper le braspour sauver le reste du corps.Telle fut, ou dut être, lorigine de la société et des lois, quidonnèrent de nouvelles entraves au faible et de nouvelles forcesau riche18 , détruisirent sans retour la liberté naturelle,fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de linégalité,dune adroite usurpation firent un droit irrévocable, et pour leprofit de quelques ambitieux assujettirent désormais tout legenre humain au travail, à la servitude et à la misère. On voitaisément comment létablissement dune seule société renditindispensable celui de toutes les autres, et comment, pour fairetête à des forces unies, il fallut sunir à son tour. Lessociétés se multipliant ou sétendant rapidement couvrirentbientôt toute la surface de la terre, et il ne fut plus possiblede trouver un seul coin dans lunivers où lon pût saffranchirdu joug et soustraire sa tête au glaive souvent mal conduit quechaque homme vit perpétuellement suspendu sur la sienne. Le droitcivil étant ainsi devenu la règle commune des citoyens, la loi denature neut plus lieu quentre les diverses sociétés, où, sousle nom de droit des gens, elle fut tempérée par quelquesconventions tacites pour rendre le commerce possible et suppléerà la commisération naturelle, qui, perdant de société à sociétépresque toute la force quelle avait dhomme à homme, ne résideplus que dans quelques grandes âmes cosmopolites, qui
  • 77. franchissent les barrières imaginaires qui séparent les peuples,et qui, à lexemple de lêtre souverain qui les a créés,embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance.Les corps politiques restant ainsi entre eux dans létat denature se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaientforcé les particuliers den sortir, et cet état devint encoreplus funeste entre ces grands corps quil ne lavait étéauparavant entre les individus dont ils étaient composés. De làsortirent les guerres nationales, les batailles, les meurtres,les représailles qui font frémir la nature et choquent la raison,et tous ces préjugés horribles qui placent au rang des vertuslhonneur de répandre le sang humain. Les plus honnêtes gensapprirent à compter parmi leurs devoirs celui dégorger leurssemblables ; on vit enfin les hommes se massacrer par millierssans savoir pourquoi ; et il se commettait plus de meurtres en unseul jour de combat et plus dhorreurs à la prise dune seuleville quil ne sen était commis dans létat de nature durant dessiècles entiers sur toute la face de la terre. Tels sont lespremiers effets quon entrevoit de la division du genre humain endifférentes sociétés. Revenons à leur institution.Je sais que plusieurs * ont donné dautres origines aux sociétéspolitiques, comme les conquêtes du plus puissant ou lunion desfaibles, et le choix entre ces causes est indifférent à ce que jeveux établir : cependant celle que je viens dexposer me paraîtla plus naturelle par les raisons suivantes :Que dans le premier cas, le droit de conquête nétant point undroit nen a pu fonder aucun autre, le conquérant et les peuplesconquis restant toujours entre eux dans létat de guerre, à moinsque la nation remise en pleine liberté ne choisissevolontairement son vainqueur pour son chef. Jusque-là, quelquescapitulations quon ait faites, comme elles nont été fondées que
  • 78. sur la violence, et que par conséquent elles sont nulles par lefait même, il ne peut y avoir dans cette hypothèse ni véritablesociété, ni corps politique, ni dautre loi que celle du plusfort.Que ces mots de fort et de faible sont équivoques dans le secondcas ; que dans lintervalle qui se trouve entre létablissementdu droit de propriété ou de premier occupant, et celui desgouvernements politiques, le sens de ces termes est mieux rendupar ceux de pauvre et de riche, parce quen effet un hommenavait point avant les lois dautre moyen dassujettir ses égauxquen attaquant leur bien, ou leur faisant quelque part du sien.Que les pauvres nayant rien à perdre que leur liberté, ceût étéune grande folie à eux de sôter volontairement le seul bien quileur restait pour ne rien gagner en échange ; quau contraire lesriches étant, pour ainsi dire, sensibles dans toutes les partiesde leurs biens, il était beaucoup plus aisé de leur faire du mal,quils avaient par conséquent plus de précautions à prendre poursen garantir et quenfin il est raisonnable de croire quunechose a été inventée par ceux à qui elle est utile plutôt que parceux à qui elle fait du tort.Le gouvernement naissant neut point une forme constante etrégulière. Le défaut de philosophie et dexpérience ne laissaitapercevoir que les inconvénients présents, et lon ne songeait àremédier aux autres quà mesure quils se présentaient. Malgrétous les travaux des plus sages législateurs, létat politiquedemeura toujours imparfait, parce quil était presque louvragedu hasard, et que, mal commencé, le temps en découvrant lesdéfauts et suggérant des remèdes, ne put jamais réparer les vicesde la constitution. On raccommodait sans cesse, au lieu quil eûtfallu commencer par nettoyer laire et écarter tous les vieuxmatériaux, comme fit Lycurgue * à Sparte, pour élever ensuite unbon édifice. La société ne consista dabord quen quelquesconventions générales que tous les particuliers sengageaient àobserver et dont la communauté se rendait garante envers chacun
  • 79. deux. Il fallut que lexpérience montrât combien une pareilleconstitution était faible, et combien il était facile auxinfracteurs déviter la conviction ou le châtiment des fautesdont le public seul devait être le témoin et le juge ; il fallutque la loi fût éludée de mille manières ; il fallut que lesinconvénients et les désordres se multipliassent continuellement,pour quon songeât enfin à confier à des particuliers ledangereux dépôt de lautorité publique et quon commît à desmagistrats le soin de faire observer les délibérations du peuple: car de dire que les chefs furent choisis avant que laconfédération fût faite et que les ministres des lois existèrentavant les lois mêmes, cest une supposition quil nest paspermis de combattre sérieusement.Il ne serait pas plus raisonnable de croire que les peuples sesont dabord jetés entre les bras dun maître absolu, sansconditions et sans retour, et que le premier moyen de pourvoir àla sûreté commune quaient imaginé des hommes fiers et indomptésa été de se précipiter dans lesclavage. En effet, pourquoi sesont-ils donné des supérieurs, si ce nest pour les défendrecontre loppression, et protéger leurs biens, leurs libertés, etleurs vies, qui sont, pour ainsi dire, les éléments constitutifsde leur être ? Or, dans les relations dhomme à homme, le pis quipuisse arriver à lun étant de se voir à la discrétion delautre, neût-il pas été contre le bon sens de commencer par sedépouiller entre les mains dun chef des seules choses pour laconservation desquelles ils avaient besoin de son secours ? Queléquivalent eût-il pu leur offrir pour la concession dun si beaudroit ; et, sil eût osé lexiger sous le prétexte de lesdéfendre, neût-il pas aussitôt reçu la réponse de lapologue :Que nous fera de plus lennemi ? Il est donc incontestable, etcest la maxime fondamentale de tout le droit politique, que lespeuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non
  • 80. pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline à Trajan* , cest afin quil nous préserve davoir un maître.Les politiques font sur lamour de la liberté les mêmes sophismesque les philosophes ont faits sur létat de nature ; par leschoses quils voient ils jugent des choses très différentesquils nont pas vues et ils attribuent aux hommes un penchantnaturel à la servitude par la patience avec laquelle ceux quilsont sous les yeux supportent la leur, sans songer quil en est dela liberté comme de linnocence et de la vertu, dont on ne sentle prix quautant quon en jouit soi-même et dont le goût se perdsitôt quon les a perdues. Je connais les délices de ton pays,disait Brasidas à un satrape qui comparait la vie de Sparte àcelle de Persépolis, mais tu ne peux connaître les plaisirs dumien.Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre dupied et se débat impétueusement à la seule approche du mors,tandis quun cheval dressé souffre patiemment la verge etléperon, lhomme barbare ne plie point sa tête au joug quelhomme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plusorageuse liberté à un assujettissement tranquille. Ce nest doncpas par lavilissement des peuples asservis quil faut juger desdispositions naturelles de lhomme pour ou contre la servitude,mais par les prodiges quont faits tous les peuples libres pourse garantir de loppression. Je sais que les premiers ne font quevanter sans cesse la paix et le repos dont ils jouissent dansleurs fers, et que miserrimam servitutem pacem appellant * ; maisquand je vois les autres sacrifier les plaisirs, le repos, larichesse, la puissance et la vie même à la conservation de ceseul bien si dédaigné de ceux qui lont perdu ; quand je vois desanimaux nés libres et abhorrant la captivité se briser la têtecontre les barreaux de leur prison, quand je vois des multitudesde sauvages tout nus mépriser les voluptés européennes et braver
  • 81. la faim, le feu, le fer et la mort pour ne conserver que leurindépendance, je sens que ce nest pas à des esclaves quilappartient de raisonner de liberté.Quant à lautorité paternelle dont plusieurs * on fait dériver legouvernement absolu et toute la société, sans recourir auxpreuves contraires de Locke et de Sidney * , il suffit deremarquer que rien au monde nest plus éloigné de lesprit férocedu despotisme que la douceur de cette autorité qui regarde plus àlavantage de celui qui obéit quà lutilité de celui quicommande ; que par la loi de nature le père nest le maître delenfant quaussi longtemps que son secours lui est nécessaire,quau-delà de ce terme ils deviennent égaux et qualors le fils,parfaitement indépendant du père, ne lui doit que du respect, etnon de lobéissance ; car la reconnaissance est bien un devoirquil faut rendre, mais non pas un droit quon puisse exiger. Aulieu de dire que la société civile dérive du pouvoir paternel, ilfallait dire au contraire que cest delle que ce pouvoir tire saprincipale force : un individu ne fut reconnu pour le père deplusieurs que quand ils restèrent assemblés autour de lui. Lesbiens du père, dont il est véritablement le maître, sont lesliens qui retiennent ses enfants dans sa dépendance, et il peutne leur donner part à sa succession quà proportion quils aurontbien mérité de lui par une continuelle déférence à ses volontés.Or, loin que les sujets aient quelque faveur semblable à attendrede leur despote, comme ils lui appartiennent en propre, eux ettout ce quils possèdent, ou du moins quil le prétend ainsi, ilssont réduits à recevoir comme une faveur ce quil leur laisse deleur propre bien ; il fait justice quand il les dépouille ; ilfait grâce quand il les laisse vivre.En continuant dexaminer ainsi les faits par le droit, on netrouverait pas plus de solidité que de vérité danslétablissement volontaire de la tyrannie, et il serait difficile
  • 82. de montrer la validité dun contrat qui nobligerait quune desparties, où lon mettrait tout dun côté et rien de lautre etqui ne tournerait quau préjudice de celui qui sengage. Cesystème odieux est bien éloigné dêtre même aujourdhui celui dessages et bons monarques, et surtout des rois de France, comme onpeut le voir en divers endroits de leurs édits et en particulierdans le passage suivant dun écrit célèbre * , publié en 1667, aunom et par les ordres de Louis XIV : Quon ne dise donc point quele souverain ne soit pas sujet aux lois de son Etat, puisque laproposition contraire est une vérité du droit des gens que laflatterie a quelquefois attaquée, mais que les bons princes onttoujours défendue comme une divinité tutélaire de leurs Etats.Combien est-il plus légitime de dire avec le sage Platon que laparfaite félicité dun royaume est quun prince soit obéi de sessujets, que le prince obéisse à la loi, et que la loi soit droiteet toujours dirigée au bien public. Je ne marrêterai point àrechercher si, la liberté étant la plus noble des facultés delhomme, ce nest pas dégrader sa nature, se mettre au niveau desbêtes esclaves de linstinct, offenser même lauteur de son être,que de renoncer sans réserve au plus précieux de tous ses dons,que de se soumettre à commettre tous les crimes quil nousdéfend, pour complaire à un maître féroce ou insensé, et si cetouvrier sublime doit être plus irrité de voir détruire quedéshonorer son plus bel ouvrage. Je demanderai seulement de queldroit ceux qui nont pas craint de savilir eux-mêmes jusquà cepoint ont pu soumettre leur postérité à la même ignominie, etrenoncer pour elle à des biens quelle ne tient point de leurlibéralité, et sans lesquels la vie même est onéreuse à tous ceuxqui en sont dignes ?Pufendorf * dit que, tout de même quon transfère son bien àautrui par des conventions et des contrats, on peut aussi sedépouiller de sa liberté en faveur de quelquun. Cest là, ce mesemble, un fort mauvais raisonnement ; car premièrement le bien
  • 83. que jaliène me devient une chose tout à fait étrangère, et dontlabus mest indifférent, mais il mimporte quon nabuse pointde ma liberté, et je ne puis sans me rendre coupable du mal quonme forcera de faire, mexposer à devenir linstrument du crime.De plus, le droit de propriété nétant que de convention etdinstitution humaine, tout homme peut à son gré disposer de cequil possède : mais il nen est pas de même des dons essentielsde la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis àchacun de jouir et dont il est moins douteux quon ait droit dese dépouiller. En sôtant lune on dégrade son être ; en sôtantlautre on lanéantit autant quil est en soi ; et comme nul bientemporel ne peut dédommager de lune et de lautre, ce seraitoffenser à la fois la nature et la raison que dy renoncer àquelque prix que ce fût. Mais quand on pourrait aliéner saliberté comme ses biens, la différence serait très grande pourles enfants qui ne jouissent des biens du père que partransmission de son droit, au lieu que, la liberté étant un donquils tiennent de la nature en qualité dhommes, leurs parentsnont eu aucun droit de les en dépouiller ; de sorte que commepour établir lesclavage, il a fallu faire violence à la nature,il a fallu la changer pour perpétuer ce droit, et lesjurisconsultes * qui ont gravement prononcé que lenfant duneesclave naîtrait esclave ont décidé en dautres termes quunhomme ne naîtrait pas homme.Il me paraît donc certain que non seulement les gouvernementsnont point commencé par le pouvoir arbitraire, qui nen est quela corruption, le terme extrême, et qui les ramène enfin à laseule loi du plus fort dont ils furent dabord le remède, maisencore que, quand même ils auraient ainsi commencé, ce pouvoir,étant par sa nature illégitime, na pu servir de fondement auxdroits de la société, ni par conséquent à linégalitédinstitution.
  • 84. Sans entrer aujourdhui dans les recherches qui sont encore àfaire sur la nature du pacte fondamental de tout gouvernement, jeme borne en suivant lopinion commune à considérer icilétablissement du corps politique comme un vrai contrat entre lepeuple et les chefs quil se choisit, contrat par lequel les deuxparties sobligent à lobservation des lois qui y sont stipuléeset qui forment les liens de leur union. Le peuple ayant, au sujetdes relations sociales, réuni toutes ses volontés en une seule,tous les articles sur lesquels cette volonté sexpliquedeviennent autant de lois fondamentales qui obligent tous lesmembres de lEtat sans exception, et lune desquelles règle lechoix et le pouvoir des magistrats chargés de veiller àlexécution des autres. Ce pouvoir sétend à tout ce qui peutmaintenir la constitution, sans aller jusquà la changer. On yjoint des honneurs qui rendent respectables les lois et leursministres, et pour ceux-ci personnellement des prérogatives quiles dédommagent des pénibles travaux que coûte une bonneadministration. Le magistrat, de son côté, soblige à nuser dupouvoir qui lui est confié que selon lintention des commettants,à maintenir chacun dans la paisible jouissance de ce qui luiappartient et à préférer en toute occasion lutilité publique àson propre intérêt.Avant que lexpérience eût montré, ou que la connaissance ducoeur humain eût fait prévoir les abus inévitables dune telleconstitution, elle dut paraître dautant meilleure que ceux quiétaient chargés de veiller à sa conservation y étaient eux-mêmesle plus intéressés ; car la magistrature et ses droits nétantétablis que sur les lois fondamentales, aussitôt quellesseraient détruites, les magistrats cesseraient dêtre légitimes,le peuple ne serait plus tenu de leur obéir, et comme ce nauraitpas été le magistrat, mais la loi qui aurait constitué lessencede lEtat, chacun rentrerait de droit dans sa liberté naturelle.
  • 85. Pour peu quon y réfléchît attentivement, ceci se confirmeraitpar de nouvelles raisons et par la nature du contrat on verraitquil ne saurait être irrévocable : car sil ny avait point depouvoir supérieur qui pût être garant de la fidélité descontractants, ni les forcer à remplir leurs engagementsréciproques, les parties demeureraient seules juges dans leurpropre cause et chacune delles aurait toujours le droit derenoncer au contrat, sitôt quelle trouverait que lautre enenfreint les conditions ou quelles cesseraient de lui convenir.Cest sur ce principe quil semble que le droit dabdiquer peutêtre fondé. Or, à ne considérer, comme nous faisons, quelinstitution humaine, si le magistrat qui a tout le pouvoir enmain et qui sapproprie tous les avantages du contrat, avaitpourtant le droit de renoncer à lautorité ; à plus forte raisonle peuple, qui paye toutes les fautes des chefs, devrait avoir ledroit de renoncer à la dépendance. Mais les dissensionsaffreuses, les désordres infinis quentraînerait nécessairementce dangereux pouvoir, montrent plus que toute autre chose combienles gouvernements humains avaient besoin dune base plus solideque la seule raison et combien il était nécessaire au repospublic que la volonté divine intervînt pour donner à lautoritésouveraine un caractère sacré et inviolable qui ôtât aux sujetsle funeste droit den disposer. Quand la religion naurait faitque ce bien aux hommes, cen serait assez pour quils dussenttous la chérir et ladopter, même avec ses abus, puisquelleépargne encore plus de sang que le fanatisme nen fait couler :mais suivons le fil de notre hypothèse.Les diverses formes des gouvernements tirent leur origine desdifférences plus ou moins grandes qui se trouvèrent entre lesparticuliers au moment de linstitution. Un homme était-iléminent en pouvoir, en vertu, en richesses ou en crédit ? il futseul élu magistrat, et lEtat devint monarchique ; si plusieurs àpeu près égaux entre eux lemportaient sur tous les autres, ils
  • 86. furent élus conjointement, et lon eut une aristocratie. Ceuxdont la fortune ou les talents étaient moins disproportionnés etqui sétaient le moins éloignés de létat de nature gardèrent encommun ladministration suprême et formèrent une démocratie. Letemps vérifia laquelle de ces formes était la plus avantageuseaux hommes. Les uns restèrent uniquement soumis aux lois, lesautres obéirent bientôt à des maîtres. Les citoyens voulurentgarder leur liberté, les sujets ne songèrent quà lôter à leursvoisins, ne pouvant souffrir que dautres jouissent dun biendont ils ne jouissaient plus eux-mêmes. En un mot, dun côtéfurent les richesses et les conquêtes, et de lautre le bonheuret la vertu.Dans ces divers gouvernements, toutes les magistratures furentdabord électives, et quand la richesse ne lemportait pas, lapréférence était accordée au mérite qui donne un ascendantnaturel et à lâge qui donne lexpérience dans les affaires et lesang-froid dans les délibérations. Les anciens des Hébreux, lesGérontes de Sparte, le Sénat de Rome, et létymologie même denotre mot Seigneur * montrent combien autrefois la vieillesseétait respectée. Plus les élections tombaient sur des hommesavancés en âge, plus elles devenaient fréquentes, et plus leursembarras se faisaient sentir ; les brigues sintroduisirent, lesfactions se formèrent, les partis saigrirent, les guerresciviles sallumèrent, enfin le sang des citoyens fut sacrifié auprétendu bonheur de lEtat, et lon fut à la veille de retomberdans lanarchie des temps antérieurs. Lambition des principauxprofita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dansleurs familles : le peuple déjà accoutumé à la dépendance, aurepos et aux commodités de la vie, et déjà hors détat de briserses fers, consentit à laisser augmenter sa servitude pouraffermir sa tranquillité et cest ainsi que les chefs devenushéréditaires saccoutumèrent à regarder leur magistrature commeun bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les
  • 87. propriétaires de lEtat dont ils nétaient dabord que lesofficiers, à appeler leurs concitoyens leurs esclaves, à lescompter comme du bétail au nombre des choses qui leurappartenaient et à sappeler eux-mêmes égaux aux dieux et roisdes rois.Si nous suivons le progrès de linégalité dans ces différentesrévolutions, nous trouverons que létablissement de la loi et dudroit de propriété fut son premier terme ; linstitution de lamagistrature le second, que le troisième et dernier fut lechangement du pouvoir légitime en pouvoir arbitraire ; en sorteque létat de riche et de pauvre fut autorisé par la premièreépoque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par latroisième celui de maître et desclave, qui est le dernier degréde linégalité, et le terme auquel aboutissent enfin tous lesautres, jusquà ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout àfait le gouvernement, ou le rapprochent de linstitutionlégitime.Pour comprendre la nécessité de ce progrès il faut moinsconsidérer les motifs de létablissement du corps politique quela forme quil prend dans son exécution et les inconvénientsquil entraîne après lui : car les vices qui rendent nécessairesles institutions sociales sont les mêmes qui en rendent labusinévitable ; et comme, excepté la seule Sparte, où la loiveillait principalement à léducation des enfants et où Lycurgueétablit des moeurs qui le dispensaient presque dy ajouter deslois, les lois en général moins fortes que les passionscontiennent les hommes sans les changer ; il serait aisé deprouver que tout gouvernement qui, sans se corrompre nisaltérer, marcherait toujours exactement selon la fin de soninstitution, aurait été institué sans nécessité, et quun pays oùpersonne néluderait les lois et nabuserait de la magistrature,naurait besoin ni de magistrats ni de lois.
  • 88. Les distinctions politiques amènent nécessairement lesdistinctions civiles. Linégalité, croissant entre le peuple etses chefs, se fait bientôt sentir parmi les particuliers et symodifie en mille manières selon les passions, les talents et lesoccurrences. Le magistrat ne saurait usurper un pouvoirillégitime sans se faire des créatures auxquelles il est forcéden céder quelque partie. Dailleurs, les citoyens ne selaissent opprimer quautant quentraînés par une aveugle ambitionet regardant plus au-dessous quau-dessus deux, la dominationleur devient plus chère que lindépendance, et quils consententà porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est trèsdifficile de réduire à lobéissance celui qui ne cherche point àcommander et le politique le plus adroit ne viendrait pas à boutdassujettir des hommes qui ne voudraient quêtre libres ; maislinégalité sétend sans peine parmi des âmes ambitieuses etlâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et àdominer ou servir presque indifféremment selon quelle leurdevient favorable ou contraire. Cest ainsi quil dut venir untemps où les yeux du peuple furent fascinés à tel point que sesconducteurs navaient quà dire au plus petit des hommes : Soisgrand, toi et toute ta race, aussitôt il paraissait grand à toutle monde ainsi quà ses propres yeux, et ses descendantssélevaient encore à mesure quils séloignaient de lui ; plus lacause était reculée et incertaine, plus leffet augmentait ; pluson pouvait compter de fainéants dans une famille, et plus elledevenait illustre.Si cétait ici le lieu dentrer en des détails, jexpliqueraisfacilement comment linégalité de crédit et dautorité devientinévitable entre les particuliers19 sitôt que réunis en une mêmesociété ils sont forcés de se comparer entre eux et de tenircompte des différences quils trouvent dans lusage continuelquils ont à faire les uns des autres. Ces différences sont de
  • 89. plusieurs espèces, mais en général la richesse, la noblesse ou lerang, la puissance et le mérite personnel, étant les distinctionsprincipales par lesquelles on se mesure dans la société, jeprouverais que laccord ou le conflit de ces forces diverses estlindication la plus sûre dun Etat bien ou mal constitué. Jeferais voir quentre ces quatre sortes dinégalité, les qualitéspersonnelles étant lorigine de toutes les autres, la richesseest la dernière à laquelle elles se réduisent à la fin, parcequétant la plus immédiatement utile au bien-être et la plusfacile à communiquer, on sen sert aisément pour acheter tout lereste. Observation qui peut faire juger assez exactement de lamesure dont chaque peuple sest éloigné de son institutionprimitive, et du chemin quil a fait vers le terme extrême de lacorruption. Je remarquerais combien ce désir universel deréputation, dhonneurs et de préférences, qui nous dévore tous,exerce et compare les talents et les forces, combien il excite etmultiplie les passions, et combien, rendant tous les hommesconcurrents, rivaux ou plutôt ennemis, il cause tous les jours derevers, de succès et de catastrophes de toute espèce en faisantcourir la même lice à tant de prétendants. Je montrerais quecest à cette ardeur de faire parler de soi, à cette fureur de sedistinguer qui nous tient presque toujours hors de nous-mêmes,que nous devons ce quil y a de meilleur et de pire parmi leshommes, nos vertus et nos vices, nos sciences et nos erreurs, nosconquérants et nos philosophes, cest-à-dire une multitude demauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prouveraisenfin que si lon voit une poignée de puissants et de riches aufaîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampedans lobscurité et dans la misère, cest que les premiersnestiment les choses dont ils jouissent quautant que les autresen sont privés, et que, sans changer détat, ils cesseraientdêtre heureux, si le peuple cessait dêtre misérable.
  • 90. Mais ces détails seraient seuls la matière dun ouvrageconsidérable dans lequel on pèserait les avantages et lesinconvénients de tout gouvernement, relativement aux droits delétat de nature, et où lon dévoilerait toutes les facesdifférentes sous lesquelles linégalité sest montrée jusquà cejour et pourra se montrer dans les siècles [futurs] selon lanature de ces gouvernements et les révolutions que le temps yamènera nécessairement. On verrait la multitude opprimée au-dedans par une suite des précautions mêmes quelle avait prisescontre ce qui la menaçait au-dehors. On verrait loppressionsaccroître continuellement sans que les opprimés pussent jamaissavoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leurresterait pour larrêter. On verrait les droits des citoyens etles libertés nationales séteindre peu à peu, et les réclamationsdes faibles traitées de murmures séditieux. On verrait lapolitique restreindre à une portion mercenaire du peuplelhonneur de défendre la cause commune : on verrait de là sortirla nécessité des impôts, le cultivateur découragé quitter sonchamp même durant la paix et laisser la charrue pour ceindrelépée. On verrait naître les règles funestes et bizarres dupoint dhonneur. On verrait les défenseurs de la patrie endevenir tôt ou tard les ennemis, tenir sans cesse le poignardlevé sur leurs concitoyens, et il viendrait un temps où lon lesentendrait dire à loppresseur de leur pays :Pectore si fratris gladium juguloque parentisCondere me jubeas, gravidae que in viscera a partuConjugis, invitâ peragam tamen omnia dextrâ.(« Si tu mordonnes denfoncer un glaive dans la poitrine de monfrère et dans la gorge de mon père, ou dans les entrailles de monépouse enceinte, mon bras y répugnera, pourtant il accompliratout. » Lucain, Pharsale, I, 376.)
  • 91. De lextrême inégalité des conditions et des fortunes, de ladiversité des passions et des talents, des arts inutiles, desarts pernicieux, des sciences frivoles sortiraient des foules depréjugés, également contraires à la raison, au bonheur et à lavertu. On verrait fomenter par les chefs tout ce qui peutaffaiblir des hommes rassemblés en les désunissant ; tout ce quipeut donner à la société un air de concorde apparente et y semerun germe de division réelle ; tout ce qui peut inspirer auxdifférents ordres une défiance et une haine mutuelle parlopposition de leurs droits et de leurs intérêts, et fortifierpar conséquent le pouvoir qui les contient tous.Cest du sein de ce désordre et de ces révolutions que ledespotisme, élevant par degrés sa tête hideuse et dévorant toutce quil aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les partiesde lEtat, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et lepeuple, et à sétablir sur les ruines de la république. Les tempsqui précéderaient ce dernier changement seraient des temps detroubles et de calamités, mais à la fin tout serait englouti parle monstre et les peuples nauraient plus de chefs ni de lois,mais seulement des tyrans. Dès cet instant aussi il cesseraitdêtre question de moeurs et de vertu ; car partout où règne ledespotisme, cui ex honesto nulla est spes * , il ne souffre aucunautre maître ; sitôt quil parle, il ny a ni probité ni devoir àconsulter, et la plus aveugle obéissance est la seule vertu quireste aux esclaves.Cest ici le dernier terme de linégalité, et le point extrêmequi ferme le cercle et touche au point doù nous sommes partis.Cest ici que tous les particuliers redeviennent égaux parcequils ne sont rien, et que les sujets nayant plus dautre loique la volonté du maître, ni le maître dautre règle que sespassions, les notions du bien et les principes de la justicesévanouissent derechef. Cest ici que tout se ramène à la seule
  • 92. loi du plus fort et par conséquent à un nouvel état de naturedifférent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que lunétait létat de nature dans sa pureté, et que ce dernier est lefruit dun excès de corruption. Il y a si peu de différencedailleurs entre ces deux états et le contrat de gouvernement esttellement dissous par le despotisme que le despote nest lemaître quaussi longtemps quil est le plus fort et que, sitôtquon peut lexpulser, il na point à réclamer contre laviolence. Lémeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultanest un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait laveille des vies et des biens de ses sujets. La seule force lemaintenait, la seule force le renverse ; toutes choses se passentainsi selon lordre naturel, et quel que puisse être lévénementde ces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindrede linjustice dautrui, mais seulement de sa propre imprudence,ou de son malheur.En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues quide létat naturel ont dû mener lhomme à létat civil, enrétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens demarquer, celles que le temps qui me presse ma fait supprimer, ouque limagination ne ma point suggérées, tout lecteur attentifne pourra quêtre frappé de lespace immense qui sépare ces deuxétats. Cest dans cette lente succession des choses quil verrala solution dune infinité de problèmes de morale et de politiqueque les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genrehumain dun âge nétant pas le genre humain dun autre âge, laraison pour quoi Diogène ne trouvait point dhomme, cest quilcherchait parmi ses contemporains lhomme dun temps qui nétaitplus : Caton, dira-t-il, périt avec Rome et la liberté, parcequil fut déplacé dans son siècle, et le plus grand des hommes nefit quétonner le monde quil eût gouverné cinq cents ans plustôt. En un mot, il expliquera comment lâme et les passionshumaines, saltérant insensiblement, changent pour ainsi dire de
  • 93. nature ; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent dobjets àla longue ; pourquoi, lhomme originel sévanouissant par degrés,la société noffre plus aux yeux du sage quun assemblagedhommes artificiels et de passions factices qui sont louvragede toutes ces nouvelles relations et nont aucun vrai fondementdans la nature. Ce que la réflexion nous apprend là-dessus,lobservation le confirme parfaitement : lhomme sauvage etlhomme policé diffèrent tellement par le fond du coeur et desinclinations que ce qui fait le bonheur suprême de lun réduiraitlautre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et laliberté, il ne veut que vivre et rester oisif, et lataraxie *même du stoïcien napproche pas de sa profonde indifférence pourtout autre objet. Au contraire, le citoyen toujours actif sue,sagite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupationsencore plus laborieuses : il travaille jusquà la mort, il ycourt même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la viepour acquérir limmortalité. Il fait sa cour aux grands quilhait et aux riches quil méprise ; il népargne rien pour obtenirlhonneur de les servir ; il se vante orgueilleusement de sabassesse et de leur protection et, fier de son esclavage, ilparle avec dédain de ceux qui nont pas lhonneur de le partager.Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviésdun ministre européen ! Combien de morts cruelles ne préféreraitpas cet indolent sauvage à lhorreur dune pareille vie quisouvent nest pas même adoucie par le plaisir de bien faire ?Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots,puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit, quilapprît quil y a une sorte dhommes qui comptent pour quelquechose les regards du reste de lunivers, qui savent être heureuxet contents deux-mêmes sur le témoignage dautrui plutôt que surle leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutesces différences : le sauvage vit en lui-même ; lhomme sociabletoujours hors de lui ne sait vivre que dans lopinion des autres,et cest, pour ainsi dire, de leur seul jugement quil tire lesentiment de sa propre existence. Il nest pas de mon sujet de
  • 94. montrer comment dune telle disposition naît tant dindifférencepour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale ;comment, tout se réduisant aux apparences, tout devient facticeet joué ; honneur, amitié, vertu, et souvent jusquaux vicesmêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment,en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes etnosant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes, au milieu detant de philosophie, dhumanité, de politesse et de maximessublimes, nous navons quun extérieur trompeur et frivole, delhonneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plaisirsans bonheur. Il me suffit davoir prouvé que ce nest point làlétat originel de lhomme et que cest le seul esprit de lasociété et linégalité quelle engendre qui changent et altèrentainsi toutes nos inclinations naturelles.Jai tâché dexposer lorigine et le progrès de linégalité,létablissement et labus des sociétés politiques, autant que ceschoses peuvent se déduire de la nature de lhomme par les seuleslumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés quidonnent à lautorité souveraine la sanction du droit divin. Ilsuit de cet exposé que linégalité, étant presque nulle danslétat de nature, tire sa force et son accroissement dudéveloppement de nos facultés et des progrès de lesprit humainet devient enfin stable et légitime par létablissement de lapropriété et des lois. Il suit encore que linégalité morale,autorisée par le seul droit positif, est contraire au droitnaturel, toutes les fois quelle ne concourt pas en mêmeproportion avec linégalité physique ; distinction qui déterminesuffisamment ce quon doit penser à cet égard de la sortedinégalité qui règne parmi tous les peuples policés ; puisquilest manifestement contre la Loi de Nature, de quelque manièrequon la définisse, quun enfant commande à un vieillard, quunimbécile conduise un homme sage, et quune poignée de gens
  • 95. regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manquedu nécessaire.NOTES :16. Cest une chose extrêmement remarquable que depuis tantdannées que les Européens se tourmentent pour amener lessauvages des diverses contrées du monde à leur manière de vivre,ils naient pas pu encore en gagner un seul, non pas même à lafaveur du christianisme ; car nos missionnaires en fontquelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rienne peut surmonter linvincible répugnance quils ont à prendrenos moeurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sontaussi malheureux quon le prétend, par quelle inconcevabledépravation de jugement refusent-ils constamment de se policer ànotre imitation ou dapprendre à vivre heureux parmi nous ;tandis quon lit en mille endroits que des Français et dautresEuropéens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations, yont passé leur vie entière, sans pouvoir plus quitter une siétrange manière de vivre, et quon voit même des missionnairessensés regretter avec attendrissement les jours calmes etinnocents quils ont passés chez ces peuples si méprisés ? Silon répond quils nont pas assez de lumières pour jugersainement de leur état et du nôtre, je répliquerai quelestimation du bonheur est moins laffaire de la raison que dusentiment. Dailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nousavec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées àla disposition desprit où il faudrait être pour concevoir legoût que trouvent les sauvages à leur manière de vivre que desidées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la
  • 96. nôtre. En effet, après quelques observations il leur est aisé devoir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets,savoir, pour soi les commodités de la vie, et la considérationparmi les autres. Mais le moyen pour nous dimaginer la sorte deplaisir quun sauvage prend à passer sa vie seul au milieu desbois ou à la pêche, ou à souffler dans une mauvaise flûte, sansjamais savoir en tirer un seul ton et sans se soucier delapprendre ?On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris, à Londres et dansdautres villes ; on sest empressé de leur étaler notre luxe,nos richesses et tous nos arts les plus utiles et les pluscurieux ; tout cela na jamais excité chez eux quune admirationstupide, sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviensentre autres de lhistoire dun chef de quelques Américainsseptentrionaux quon mena à la cour dAngleterre il y a unetrentaine dannées. On lui fit passer mille choses devant lesyeux pour chercher à lui faire quelque présent qui pût luiplaire, sans quon trouvât rien dont il parut se soucier. Nosarmes lui semblaient lourdes et incommodes, nos souliers luiblessaient les pieds, nos habits le gênaient, il rebutait tout ;enfin on saperçut quayant pris une couverture de laine, ilsemblait prendre plaisir à sen envelopper les épaules ; vousconviendrez, au moins, lui dit-on aussitôt, de lutilité de cemeuble ? Oui, répondit-il, cela me paraît presque aussi bonquune peau de bête. Encore neût-il pas dit cela sil eût portélune et lautre à la pluie.Peut-être me dira-t-on que cest lhabitude qui, attachant chacunà sa manière de vivre, empêche les sauvages de sentir ce quil ya de bon dans la nôtre. Et sur ce pied-là il doit paraître aumoins fort extraordinaire que lhabitude ait plus de force pourmaintenir les sauvages dans le goût de leur misère que lesEuropéens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à
  • 97. cette dernière objection une réponse à laquelle il ny ait pas unmot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes sauvages quonsest vainement efforcé de civiliser ; sans parler desGroenlandais et des habitants de lIslande, quon a tentédélever et nourrir en Danemark, et que la tristesse et ledésespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la meroù ils avaient tenté de regagner leur pays à la nage ; je mecontenterai de citer un seul exemple bien attesté, et que jedonne à examiner aux admirateurs de la police européenne.« Tous les efforts des missionnaires hollandais du cap de Bonne-Espérance nont jamais été capables de convertir un seulHottentot. Van der Stel, gouverneur du Cap, en ayant pris un dèslenfance, le fit élever dans les principes de la religionchrétienne et dans la pratique des usages de lEurope. On levêtit richement, on lui fit apprendre plusieurs langues et sesprogrès répondirent fort bien aux soins quon prit pour sonéducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit,lenvoya aux Indes avec un commissaire général qui lemployautilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après lamort du commissaire. Peu de jours après son retour, dans unevisite quil rendit à quelques Hottentots de ses parents, il pritle parti de se dépouiller de sa parure européenne pour se revêtirdune peau de brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvelajustement, chargé dun paquet qui contenait ses anciens habits,et les présentant au gouverneur il lui tint ce discours (voy. lefrontispice). « Ayez la bonté, monsieur, de faire attention queje renonce pour toujours à cet appareil. Je renonce aussi pourtoute ma vie à la religion chrétienne, ma résolution est de vivreet mourir dans la religion, les manières et les usages de mesancêtres. Lunique grâce que je vous demande est de me laisser lecollier et le coutelas que je porte. Je les garderai pour lamourde vous. » Aussitôt, sans attendre la réponse de Van der Stel, il
  • 98. se déroba par la fuite et jamais on ne le revit au Cap. »Histoire des Voyages, tome 5, p. 175.17. On pourrait mobjecter que dans un pareil désordre les hommesau lieu de sentrégorger opiniâtrement se seraient dispersés,sil ny avait point eu de bornes à leur dispersion. Maispremièrement ces bornes eussent au moins été celles du monde, etsi lon pense à lexcessive population qui résulte de létat denature, on jugera que la terre dans cet état neût pas tardé àêtre couverte dhommes ainsi forcés à se tenir rassemblés.Dailleurs, ils se seraient dispersés, si le mal avait été rapideet que ceut été un changement fait du jour au lendemain ; maisils naissaient sous le joug ; ils avaient lhabitude de le porterquand ils en sentaient la pesanteur, et ils se contentaientdattendre loccasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés àmille commodités qui les forçaient à se tenir rassemblés, ladispersion nétait plus si facile que dans les premiers temps oùnul nayant besoin que de soi-même, chacun prenait son parti sansattendre le consentement dun autre.18. Le maréchal de V*** contait que dans une de ses campagnes,les excessives friponneries dun entrepreneur des vivres ayantfait souffrir et murmurer larmée, il le tança vertement et lemenaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, luirépondit hardiment le fripon, et je suis bien aise de vous direquon ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Jene sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal, maisen effet il ne fut point pendu, quoiquil eût cent fois mérité delêtre.
  • 99. 19. La justice distributive sopposerait même à cette égalitérigoureuse de létat de nature, quand elle serait praticable dansla société civile ; et comme tous les membres de lEtat luidoivent des services proportionnés à leurs talents et à leursforces, les citoyens à leur tour doivent être distingués etfavorisés à proportion de leurs services. Cest en ce sens quilfaut entendre un passage dIsocrate dans lequel il loue lespremiers Athéniens davoir bien su distinguer quelle était laplus avantageuse des deux sortes dégalité, dont lune consiste àfaire part des mêmes avantages à tous les citoyensindifféremment, et lautre à les distribuer selon le mérite dechacun. Ces habiles politiques, ajoute lorateur, bannissantcette injuste égalité qui ne met aucune différence entre lesméchants et les gens de bien, sattachèrent inviolablement àcelle qui récompense et punit chacun selon son mérite. Maispremièrement il na jamais existé de société, à quelque degré decorruption quelles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fîtaucune différence des méchants et des gens de bien ; et dans lesmatières de moeurs où la loi ne peut fixer de mesure assez exactepour servir de règle au magistrat, cest très sagement que, pourne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à sa discrétion,elle lui interdit le jugement des personnes pour ne lui laisserque celui des actions. Il ny a que des moeurs aussi pures quecelles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs,et des pareils tribunaux auraient bientôt tout bouleversé parminous : cest à lestime publique à mettre de la différence entreles méchants et les gens de bien ; le magistrat nest juge que dudroit rigoureux ; mais le peuple est le véritable juge des moeurs; juge intègre et même éclairé sur ce point, quon abusequelquefois, mais quon ne corrompt jamais. Les rangs descitoyens doivent donc être réglés, non sur leur mérite personnel,ce qui serait laisser au magistrat le moyen de faire une
  • 100. application presque arbitraire de la loi, mais sur les servicesréels quils rendent à lEtat et qui sont susceptibles duneestimation plus exacte.----------------------------------------------------------------