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Arrêts de la CEDH des 20 octobre 2009 et 2 mars 2010 avec observations de Marie-Aude Beernaert et Thierry Moreau

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  • 1. Cour européenne des droits de l'homme 20 octobre 2009 I. Droits de l'homme - Procès équitable – Procédure pénale – Information judiciaire et instruction préparatoires - Garde à vue – Assistance de l'avocat – Droits de la défense –Matières pénales - Renonciation de plein gré par le suspect à la présence de l'avocat – Conditions. II. Droits de l'homme – Généralités et principes – Recours à la Cour européenne – Conditions – Epuisement des voies de recours internes. 1. Pour que le droit à un procès équitable demeure suffisamment « concret et effectif », il faut, en règle générale, que l'accès à un avocat soit consenti dès le premier interrogatoire par la police, sauf à démontrer, à la lumière des circonstances particulières en l'espèce, qu'il existe des raisons impérieuses de restreindre ce droit. Pareille restriction, quelle que soit sa justification ne doit pas indûment préjudicier au droit à un procès équitable. Il est, en principe, porté une atteinte irrémédiable aux droits de défense lorsque des déclarations incriminantes faites lors d'un interrogatoire de police subi sans assistance possible d'un avocat sont utilisées pour fonder une condamnation. Ni la lettre ni l'esprit de la convention n'empêchent une personne de renoncer de son plein gré, de manière expresse ou tacite, aux garanties du procès équitable. Cependant, cette renonciation doit se trouver établie de manière non équivoque et être entourée d'un minimum de garanties correspondant à sa gravité. 3. Pour être recevable à agir devant la Cour européenne des droits de l'homme, un requérant doit démontrer qu'il a épuisé toutes les voies de recours internes. Tel n'est pas le cas lorsque la procédure pénale qui le concerne est encore pendante devant le tribunal pour enfant. (Yunus Aktas et autres / Turquie) Procédure 1. A l'origine de l'affaire se trouve une requête (no 24744/03) dirigée contre la République de Turquie et dont trois ressortissants de cet Etat, messieurs Yunus Aktaş, Kerem Karakaya et Ergin Tek (« les requérants »), ont saisi la Cour le 18 avril 2003 en vertu de l'article 34 de la Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales (« la Convention »). … 3. Le 25 février 2008, la présidente de la deuxième section a décidé de communiquer les griefs tirés des articles 5 et 6 de la Convention au gouvernement. Comme le permet l'article 29, paragraphe 3, de la Convention, il a en outre été décidé que la chambre se prononcerait en même temps sur la recevabilité et le fond de l'affaire. En fait I. Les circonstances de l'espèce
  • 2. 2 4. Les requérants sont nés respectivement en 1985, 1983 et 1982. 5. Selon le procès-verbal de perquisition, d'arrestation et de saisie établi le 6 janvier 2003 à zéro heure cinq, la police procéda le 5 janvier 2003 à une perquisition avec mandat au domicile du requérant Yunus Aktaş qui était soupçonné d'avoir participé à l'agression avec violence d'un chauffeur de taxi. Les policiers trouvèrent le taximètre soustrait lors de l'attaque du taxi, procédèrent à l'arrestation de deux personnes, dont le requérant Ergin Tek vers dix-huit heures, et se postèrent à l'extérieur pour attendre les autres occupants du logement. A partir de vingt-deux heures trente, ils arrêtèrent six autres personnes, dont le requérant Yunus Aktaş. Un pistolet à grenaille fut retrouvé sur un des individus. Les suspects furent soumis à un examen médical qui ne révéla aucune trace de coups et blessures sur leur corps. Deux suspects furent remis à la section des mineurs. 6. Les procès-verbaux d'arrestation et de fouille corporelle établis en ce qui concerne les requérants Yunus Aktaş et Ergin Tek et signés par eux mentionnent que les intéressés ont été informés de leur droit de se faire assister par un avocat. Selon le procès-verbal relatif à Yunus Aktaş, les informations se rapportant à son état civil ont été fournies par l'intéressé lui-même. 7. Le 6 janvier 2003 vers dix heures, la police procéda à une parade d'identification en présence selon elle des trois requérants, au cours de laquelle la victime reconnut les intéressés comme étant les auteurs de l'agression et décrivit les circonstances de celle-ci. Les requérants ne bénéficièrent pas de l'aide d'un avocat à cette occasion. 8. Selon le procès-verbal d'arrestation et de fouille corporelle établi en ce qui concerne le requérant Kerem Karakaya, celui-ci ne fut arrêté que vers dix-sept heures le même jour. Les droits du suspect sont énoncés dans ce procès-verbal signé par lui. 9. Toujours le 6 janvier 2003, les requérants furent interrogés par la police, en l'absence d'un avocat. Ils reconnurent les faits qui leur étaient reprochés et firent des déclarations les incriminant les uns les autres. Selon les procès-verbaux de déposition signés par les intéressés, ils furent informés de leur droit d'être assistés par un avocat. La case « ne réclame pas l'assistance d'un avocat » fut cochée. Selon le procès-verbal de déposition du requérant Yunus Aktaş, les informations relatives à son état civil furent établies à partir d'une copie conforme de sa carte d'identité. 10. Le même jour, le procureur de la République prolongea la durée de la garde à vue des six suspects dont les requérants Yunus Aktaş et Ergin Tek. Il refusa la prolongation pour les deux gardés à vue mineurs. 11. Tous les procès-verbaux relatifs aux actes d'enquête établis par la police mentionnent que le requérant Yunus Aktaş est né en 1984. 12. Le 9 janvier 2003, les requérants furent soumis à un examen médical à l'institut médicolégal ; aucune trace de coups et blessures ne fut relevée sur leur corps. 13. Le même jour, ils furent entendus par le procureur de la République. Avant le début de leur audition, ils se virent rappeler leur droit d'être assistés par un avocat. Les requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek, qui déposèrent en l'absence d'un avocat, déclarèrent brièvement confirmer leur déposition faite devant la police. Quant au requérant Yunus Aktaş, il bénéficia de l'assistance d'un avocat parce qu'il était mineur. Il confirma partiellement sa déposition de garde à vue et la contesta pour autant qu'elle contenait des déclarations l'incriminant lui et les autres requérants. Selon le procès-verbal d'audition, Yunus Aktaş est né en 1985.
  • 3. 3 14. Les requérants furent ensuite traduits devant le juge près le tribunal d'instance pénale de Şişli, qui décida de leur mise en détention provisoire. Après qu'on leur eut précisé leurs droits, les intéressés déclarèrent qu'ils ne souhaitaient pas bénéficier de l'assistance d'un avocat. Toutefois, le juge, après avoir relevé que le requérant Yunus Aktaş était mineur, commit d'office un avocat. Devant le juge, les requérants revinrent sur leurs déclarations faites devant la police et le procureur. Yunus Aktaş affirma que sa déposition de garde à vue avait été extorquée sous la torture. Quant à sa déposition faite devant le procureur, il affirma que lorsqu'il s'était rendu au palais de justice les policiers l'avaient menacé de le torturer à nouveau s'il ne déposait pas dans les mêmes termes. Son avocat exposa que la déposition de son client mineur avait été recueillie par la police sans l'assistance d'un avocat et qu'il s'agissait par conséquent d'une preuve obtenue illégalement. Le requérant Ergin Tek déclara avoir vu le requérant Yunus Aktaş être torturé et affirma avoir signé sous l'emprise de la peur la déposition écrite selon lui par les policiers. Le requérant Kerem Karakaya déclara que les autres gardés à vue lui avaient rapporté des traitements subis par Yunus Aktaş et que, effrayé, il avait signé la déposition sans prendre connaissance de son contenu. 15. Le 21 janvier 2003, le procureur de la République d'Istanbul inculpa les requérants pour vol avec violences commis en réunion. 16. Le 24 février 2003, l'avocat des requérants présenta une demande d'élargissement. Dans sa requête, il contesta la légalité de l'arrestation et de la garde à vue de ses clients. Il affirma que les policiers avaient sciemment détruit la carte d'identité du requérant Yunus Aktaş pour ne pas avoir à lui appliquer les règles procédurales relatives à l'arrestation et à la garde à vue des mineurs : il reprocha aux autorités de n'avoir pas, immédiatement après son arrestation, présenté le requérant devant le procureur, seul compétent pour effectuer des actes d'enquête concernant des mineurs ; il ajouta que l'intéressé avait été interrogé par la police sans l'assistance d'un avocat alors que celui-ci aurait dû être désigné d'office et qu'il avait été gardé à vue dans les mêmes locaux que les autres suspects ; il précisa que la prolongation de sa garde à vue avait été effectuée sur dossier, circonstance ayant empêché le procureur de constater qu'il était mineur. L'avocat soutint en outre que la déposition de ce requérant avait été extorquée sous la torture. Il rappela que la police avait arrêté certains suspects à l'extérieur, qu'elle les avait réunis à l'endroit où elle avait effectué la perquisition, et affirma que les policiers les avaient frappés et menacés. Les mêmes traitements se seraient poursuivis dans les locaux de la police ; les intéressés auraient été contraints de signer leur déposition sans l'avoir lue et ils auraient été empêchés de faire usage de leurs droits de suspects. Quant à la parade d'identification, elle aurait également été réalisée sans l'assistance d'un avocat. Aussi, ayant conclu à l'irrégularité des actes d'enquête effectués lors de la garde à vue des requérants, l'avocat demanda à la cour d'assises de ne pas les prendre en considération et de les exclure du dossier. Enfin, il demanda à la cour d'assises de saisir le parquet en vue de l'ouverture d'une enquête contre les policiers présumés responsables des agissements dénoncés. 17. Le 27 février 2003, la cour d'assises entendit les requérants en leur défense ; ils contestèrent leurs déclarations faites devant la police et le procureur. Yunus Aktaş réitéra que sa déposition avait été extorquée sous la torture et qu'il avait confirmé cette déposition devant le procureur sous l'emprise de la peur. Les requérants Kerem
  • 4. 4 Karakaya et Ergin Tek soutinrent que leur déposition de garde à vue avait été écrite par la police et qu'ils n'avaient fait qu'apposer leur signature. Au cours de cette même audience, la cour d'assises entendit aussi la victime en ses déclarations. Celle-ci démentit ses déclarations figurant au procès-verbal de parade d'identification, expliquant qu'elle n'avait pas procédé avec certitude à une identification mais qu'elle avait fait état de ressemblances. Elle ajouta qu'elle n'était pas en mesure d'identifier les requérants comme étant les auteurs de l'agression. Le coaccusé des requérants démentit lui aussi sa déposition faite devant la police et le procureur. Au terme de cette audience, la cour d'assises décida de la libération provisoire des requérants et invita leur avocat à déposer une plainte devant le procureur de la République au sujet des griefs contenus dans sa requête du 24 février 2003. 18. Le 21 novembre 2003, la cour d'assises se déclara incompétente ratione materiae en ce qui concernait le requérant Yunus Aktaş dans la mesure où il était mineur à l'époque des faits et elle renvoya le dossier devant le tribunal pour enfants. 19. Le 16 mars 2004, la cour d'assises, se fondant sur l'ensemble des éléments du dossier, reconnut les requérants Ergin Tek et Kerem Karakaya coupables des faits reprochés et condamna chacun d'eux à seize ans et huit mois d'emprisonnement. 20. Le 6 octobre 2004, la Cour de cassation confirma cette décision. 21. Le 25 juillet 2005, à la suite de l'entrée en vigueur du nouveau code pénal, la peine des requérants Ergin Tek et Kerem Karakaya fut réduite à quatre ans et deux mois. 22. A la date du 8 août 2008, la procédure pénale relative au requérant Yunus Aktaş était pendante devant le tribunal pour enfants. II. Le droit et la pratique internes pertinents … En droit I. Sur la violation alléguée de l'article 5, paragraphe 3, de la Convention 26. Invoquant l'article 5, paragraphe 3, de la Convention, le requérant Yunus Aktaş se plaint de la durée de sa garde à vue. 27. La Cour estime opportun d'examiner ce grief sous l'angle de l'article 5, paragraphe premier. Elle constate que ce grief ne se heurte à aucun motif d'irrecevabilité. Il convient donc de le déclarer recevable. 28. Le requérant soutient en outre que les conditions dans lesquelles se sont déroulées son arrestation et sa garde à vue étaient contraires au droit interne. 29. Le gouvernement combat cette thèse. 30. La Cour rappelle qu'en matière de « régularité » d'une détention, y compris l'observation des « voies légales », la Convention renvoie pour l'essentiel à la législation nationale et qu'elle consacre l'obligation d'en observer les normes de fond comme de procédure ; elle rappelle également que la Convention exige de surcroît la
  • 5. 5 conformité de toute privation de liberté au but de l'article 5, qui est de protéger l'individu contre l'arbitraire (voy., parmi beaucoup d'autres, McKay c./ Royaume- Uni [GC], no 543/03, paragraphe 30, CEDH 2006-X). 31. En l'espèce, la Cour observe que le requérant – mineur à l'époque des faits – n'a pas bénéficié des règles procédurales spéciales relatives à l'arrestation, à la garde à vue et à l'interrogatoire des mineurs prévues en droit interne (paragraphe 25 ci- dessus). Ainsi, l'intéressé n'a pas été présenté devant le procureur aussitôt après son arrestation, il a été entendu par la police, de surcroît en l'absence d'un avocat, et enfin il a été détenu dans les mêmes locaux et conditions que les personnes majeures. 32. La Cour note ensuite que l'année de naissance qui figure sur tous les procès- verbaux relatifs aux actes d'enquête effectués par la police est erronée : l'ensemble de ces documents indiquent 1984 – le requérant aurait alors été majeur à la date de son arrestation – au lieu de 1985. Selon le procès-verbal d'arrestation et de fouille corporelle, les informations relatives à son état civil ont été fournies par le requérant lui-même. Selon le procès-verbal de déposition daté du même jour, les informations relatives à son état civil ont été établies à partir d'une copie certifiée conforme de sa carte d'identité. L'avocat du requérant a soutenu devant la cour d'assises que les policiers avaient sciemment détruit la carte d'identité de son client afin de le soumettre au même régime que les personnes majeures. La Cour n'estime pas nécessaire d'examiner plus en avant cette allégation. En effet, il lui suffit d'observer que le gouvernement n'apporte aucune explication ni quant à l'erreur dans la date de naissance du requérant figurant sur tous les documents établis par la police ni quant au non-respect des règles procédurales en question à l'égard du requérant. 33. Il s'ensuit que la garde à vue subie par le requérant n'était pas conforme aux règles procédurales énoncées en droit interne. Il y a donc eu violation de l'article 5, paragraphe premier, de la Convention en ce qui concerne Yunus Aktas. II. Sur la violation alléguée de l'article 5, paragraphe 4, de la Convention 34. Invoquant l'article 5, paragraphe 4, de la Convention, les requérants se plaignent d'une absence de voie de recours qui leur aurait permis de contester la durée de leur garde à vue. 35. Le gouvernement combat cette thèse. 36. La Cour observe qu'aux termes de l'article 128, paragraphe 4, de l'ancien code de procédure pénale en vigueur à l'époque des faits, toute personne arrêtée et/ou dont la garde à vue a été prolongée pouvait contester la mesure en question devant le juge d'instance compétent lequel statuait sur dossier. Pour la Cour, une telle procédure d'examen sur dossier ne répond pas aux exigences de l'article 5, paragraphe 4, de la Convention. En effet, aux termes de cette disposition, l'intéressé doit avoir l'occasion d'être entendu lui-même ou, au besoin, moyennant une certaine forme de représentation, sans laquelle il ne jouira pas des garanties fondamentales en matière de privation de liberté (voy., en ce sens, Oral et Atabay c./ Turquie, no 39686/02, paragraphe 49, 23 juin 2009). En l'espèce, la Cour n'aperçoit aucune raison de s'écarter des considérations énoncées dans l'affaire Oral et Atabay et conclut qu'il y a eu violation de l'article 5, paragraphe 4 de la Convention. III. Sur la violation alléguée de l'article 6 de la Convention
  • 6. 6 37. Invoquant l'article 6, paragraphes premier et 3 c, de la Convention, les requérants se plaignent de n'avoir pas été assistés par un avocat lors de leur garde à vue. 38. S'agissant du requérant Yunus Aktaş, la Cour estime que ce grief doit être rejeté pour non-épuisement des voies de recours internes, en application de l'article 35, paragraphes premier et 4, de la Convention, dans la mesure où la procédure pénale le concernant est pendante devant le tribunal pour enfants. 39. S'agissant des autres requérants, elle constate que ce grief n'est pas manifestement mal fondé au sens de l'article 35, paragraphe 3, de la Convention et qu'il ne se heurte à aucun autre motif d'irrecevabilité. Il convient donc de le déclarer recevable. 40. Les requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek allèguent qu'ils n'ont pas été informés de leurs droits de défense et qu'ils ne se sont pas vu accorder le droit d'être assistés par un avocat. Ils soutiennent qu'en Turquie les suspects sont contraints de signer des documents préparés à l'avance par la police sans avoir pris connaissance de leur contenu et que les policiers ne désirant pas appeler un avocat indiquent simplement sur le procès-verbal que le suspect renonce à l'assistance d'un avocat. 41. Le gouvernement fait remarquer que le procès-verbal d'arrestation et de fouille corporelle ainsi que le procès-verbal de déposition, tous deux signés par les requérants, mentionnent que ceux-ci ont été informés de leur droit d'être assistés par un avocat et qu'ils ont répondu à cette possibilité par la négative. Il ajoute que le requérant Yunus Aktaş a été assisté par un avocat lorsqu'il a été entendu par le procureur et que les requérants ont été représentés par leur avocat pendant leur procès. 42. Pour les principes généraux en la matière, la Cour se réfère à sa jurisprudence bien établie (Salduz c./ Turquie [GC], no 36391/02, paragraphes 50-55, 27 novembre 2008)1. A cet égard, elle rappelle que, pour que le droit à un procès équitable consacré par l'article 6, paragraphe premier, demeure suffisamment « concret et effectif », il faut, en règle générale, que l'accès à un avocat soit consenti dès le premier interrogatoire d'un suspect par la police, sauf à démontrer, à la lumière des circonstances particulières de l'espèce, qu'il existe des raisons impérieuses de restreindre ce droit. Même lorsque des raisons impérieuses peuvent exceptionnellement justifier le refus de l'accès à un avocat, pareille restriction – quelle que soit sa justification – ne doit pas indûment préjudicier aux droits découlant pour l'accusé de l'article 6. Il est en principe porté une atteinte irrémédiable aux droits de défense lorsque des déclarations incriminantes faites lors d'un interrogatoire de police subi sans assistance possible d'un avocat sont utilisées pour fonder une condamnation (Salduz, précité, paragraphe 55). 43. La Cour rappelle par ailleurs que ni la lettre ni l'esprit de l'article 6 de la Convention n'empêchent une personne de renoncer de son plein gré, que ce soit de manière expresse ou tacite, aux garanties d'un procès équitable (Kwiatkowska c./ Italie (déc.), no 52868/99, 30 novembre 2000). Cependant, pour être effective aux fins de la Convention, la renonciation à de telles garanties doit se trouver établie de manière non équivoque et être entourée d'un minimum de garanties correspondant à sa gravité (voy., entre autres, Sejdovic c./ Italie [GC], no 56581/00, paragraphe 86, CEDH 2006-II). Il ne faut pas oublier que la Convention a pour but de « protéger des droits non pas théoriques ou illusoires, mais concrets et effectifs ». 1 Cette revue, 2009, p. 196, et obs. A. JACOBS.
  • 7. 7 44. En l'espèce, la Cour note que la condamnation des requérants était fondée sur l'ensemble des éléments du dossier parmi lesquels figurent leur déposition de garde à vue et les actes d'enquête effectués pendant cette période, alors que les intéressés n'avaient pas encore bénéficié de l'assistance d'un avocat. Elle rappelle avoir déjà eu l'occasion de se prononcer sur un grief similaire à celui présenté par les requérants et avoir conclu à la violation de l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention à raison de l'absence d'assistance du requérant par un avocat lors de sa garde à vue (Salduz, précité, paragraphes 45-63). 45. Toutefois, la Cour note que, à la différence de l'affaire Salduz, l'absence d'avocat lors de la garde à vue des intéressés n'a pas résulté d'une application sur une base systématique des dispositions légales pertinentes. En effet, dans l'affaire Salduz, la restriction imposée au droit d'accès à un avocat relevait d'une politique systématique et était appliquée à toute personne placée en garde à vue en raison d'une infraction relevant de la compétence des cours de sûreté de l'Etat. Or l'infraction reprochée aux requérants dans la présente affaire relevait de la compétence de la cour d'assises et, à ce titre, les intéressés avaient le droit de demander l'assistance d'un avocat (paragraphe 23 ci-dessus). 46. Il ressort du procès-verbal d'arrestation et de fouille corporelle et du procès- verbal de déposition que les requérants ont été informés de leur droit de faire appel aux services d'un avocat. La case « ne réclame pas » l'assistance d'un avocat est cochée sur le procès-verbal de déposition. Dès lors, la Cour estime qu'il y a lieu de rechercher en l'espèce si les requérants ont renoncé de manière non équivoque à leur droit d'être assistés par un avocat et si cette renonciation était entourée d'un minimum de garanties correspondant à sa gravité. 47. Elle rappelle d'abord l'irrégularité des actes d'enquête effectués par la police en ce qui concerne le requérant Yunus Aktaş (paragraphe 31 ci-dessus). Elle émet en outre de sérieux doutes quant à la fiabilité des procès-verbaux établis par la police. Elle note ainsi que la date de naissance de ce même requérant a été écrite de manière erronée alors que la police disposait d'une copie certifiée conforme de la carte d'identité (paragraphe 32 ci-dessus). Elle observe aussi que, selon le procès-verbal de parade d'identification, celle-ci a été réalisée le 6 janvier vers dix heures avec la participation de tous les requérants alors même que le requérant Kerem Karakaya n'a été arrêté que vers dix-sept heures ce jour-là, donc après la parade d'identification (paragraphes 7-8 ci-dessus). Aux yeux de la Cour, ces faits affaiblissent considérablement la valeur de la case cochée « ne réclame pas » l'assistance d'un avocat en tant que manifestation de la volonté de ce requérant de renoncer à un droit garanti par l'article 6 de la Convention (voy., mutatis mutandis, Kolu c./ Turquie, no 35811/97, paragraphe 53 in fine, 2 août 2005). 48. Elle note ensuite que les requérants se sont rétractés de leurs déclarations de garde à vue dès leur comparution devant le juge. Ils ont affirmé que la police avait extorqué leurs aveux sous la contrainte. Quant à la déposition faite devant le procureur, les intéressés ont expliqué avoir été menacés par les policiers afin qu'ils déposent dans les mêmes termes que devant la police. Sur ce point, il est intéressant de relever que les déclarations des intéressés devant le procureur sont succinctes ; ils se bornent à confirmer le contenu de leur déposition à la police. Devant la cour d'assises, les requérants ont réitéré avoir déposé sous la contrainte. 49. Il est également significatif que la victime, qui avait témoigné contre les requérants devant la police et procédé à leur identification, s'est rétractée de ses déclarations lors du procès et qu'elle a nié avoir identifié les intéressés. De même, le
  • 8. 8 coaccusé des requérants, qui avait témoigné contre eux devant la police et devant le procureur, s'est rétracté de ses déclarations lors du procès. Quant au requérant Yunus Aktaş, il l'a fait dès qu'il a été assisté d'un avocat. Ainsi les seules déclarations incriminantes pour les requérants ont été celles recueillies par la police et le procureur, alors que les intéressés n'avaient pas encore bénéficié de l'assistance d'un avocat. 50. La Cour rappelle que, eu égard à la place éminente que le droit à un procès équitable occupe dans une société démocratique (voy., parmi beaucoup d'autres, Delcourt c./ Belgique, 17 janvier 1970, paragraphe 25, série A no 11), l'article 6 de la Convention implique pour toute juridiction nationale l'obligation de vérifier si les requérants ont réellement eu la possibilité de bénéficier de l'assistance d'un avocat lors de leur garde à vue et si le choix des intéressés de renoncer à ce droit pouvait être considéré comme libre et volontaire lorsque, comme en l'espèce, surgit sur ce point une contestation qui n'apparaît pas d'emblée manifestement dépourvue de sérieux (voy., mutatis mutandis, Somogyi c./ Italie, no 67972/01, paragraphe 72, CEDH 2004-IV, et Hermi c./ Italie [GC], no 18114/02, paragraphe 76, CEDH 2006- XII). 51. Or, dans la présente affaire, la cour d'assises, en ne procédant pas à une telle vérification, a privé les requérants de la possibilité de remédier, le cas échéant, à une situation contraire aux exigences de la Convention et n'a pas rempli ses obligations de garant de l'équité du procès (Padalov c./ Bulgarie, no 54784/00, paragraphe 54, 10 août 2006). Vu la sévérité de la peine encourue par les requérants et dans la mesure où les seules déclarations incriminantes ont été celles recueillies en l'absence d'un avocat, la Cour estime que les juges du fond auraient dû effectuer un contrôle scrupuleux pour déterminer, au-delà de tout doute raisonnable, si la renonciation à l'assistance d'un avocat était dénuée d'équivoque (voy., en ce sens, Somogyi, précité, paragraphe 73). Il s'ensuit que les moyens mis en œuvre par les autorités nationales n'ont pas permis d'atteindre le résultat voulu par l'article 6 de la Convention. 52. De plus, la Cour note que la parade d'identification, effectuée elle aussi en l'absence d'un avocat, est devenue un élément de preuve dans les motifs de l'arrêt de la cour d'assises, laquelle a pris en compte l'ensemble des éléments du dossier (paragraphe 19 ci-dessus). Or le procès-verbal relatif à cette parade d'identification ne mentionne pas si les requérants ont été informés de leur droit d'être représentés par un avocat. Le gouvernement quant à lui n'a aucunement affirmé que les intéressés ont bien été informés de leur droit d'être assistés d'un avocat. 53. Au vu des ces éléments, la Cour estime qu'il n'est pas établi que les requérants aient renoncé de manière non équivoque à leur droit d'être assistés par un avocat lors de leur garde à vue. 54. Enfin, elle prend note de la modification législative intervenue en juillet 2005. Selon les dispositions de la nouvelle loi relative à la procédure pénale, la désignation d'un avocat est obligatoire si la personne placée en garde à vue est accusée d'une infraction punissable d'une peine maximale d'au moins cinq ans d'emprisonnement, et ce, indépendamment de la volonté de la personne concernée. 55. En conclusion, même si les requérants ont eu l'occasion de contester les preuves à charge au cours de leur procès, l'absence d'avocat lors de la garde à vue a irrémédiablement nui à leurs droits de défense. Il y a donc eu violation de l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention combiné avec l'article 6, paragraphe premier, à l'égard des requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek.
  • 9. 9 … Par ces motifs, la Cour 1. Déclare, à l'unanimité, la requête recevable quant aux griefs tirés des articles 5, paragraphe premier (le requérant Yunus Aktaş), 5, paragraphe 4 (tous les requérants) et 6, paragraphe 3 c (les requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek) ; 2. Déclare, à l'unanimité, le restant de la requête irrecevable ; 3. Dit, à l'unanimité, qu'il y a eu violation de l'article 5, paragraphe premier, de la Convention dans le chef du requérant Yunus Aktaş ; 4. Dit, à l'unanimité, qu'il y a eu violation de l'article 5, paragraphe 4, de la Convention pour tous les requérants ; 5. Dit, par six voix contre une, qu'il y a eu violation de l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention combiné avec l'article 6, paragraphe premier, concernant les requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek ; 6. Dit, à l'unanimité, a. que l'Etat défendeur doit verser, dans les trois mois à compter du jour où l'arrêt sera devenu définitif en vertu de l'article 44, paragraphe 2, de la Convention, 3.000 euros (trois mille euros) au requérant Yunus Aktaş et 1.000 euros (mille euros) à chacun des requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek, pour dommage moral, plus tout montant pouvant être dû à titre d'impôt, à convertir en livres turques au taux applicable à la date du règlement ; b. qu'à compter de l'expiration dudit délai et jusqu'au versement, ces montants seront à majorer d'un intérêt simple à un taux égal à celui de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne applicable pendant cette période, augmenté de trois points de pourcentage ; 7. Rejette, à l'unanimité, la demande de satisfaction équitable pour le surplus. Siég. : Mmes Fr. Tulkens, I. Cabral Barreto, MM. V. Zagrebelsky, D. Joèienë, D. Popović, A. Sajó et I. Karakaş. Greffier : Mme S. Dollé. Plaid. : Me H. Yildirim. J.L.M.B. 10/164 Opinion en partie dissidente du juge Sajó (traduction) Avec tout le respect que je dois à mes collègues, je me dissocie d'eux en la présente affaire sur la question de la violation de l'article 6 car j'estime que le manquement de l'Etat défendeur à ses obligations internationales sur ce point n'est aucunement établi. Les requérants Kerem Karakaya et Ergin Tek affirment ne pas avoir renoncé à faire appel à l'avocat de leur choix lors de leur interrogatoire par la police. Or aucun élément du dossier ne le confirme et la Cour se contente de faire fond sur cette allégation. Ces deux requérants ont même signé, indépendamment l'un de l'autre, des documents en sens contraire et, devant le juge qui a ordonné leur mise en détention provisoire, ils ont continué de ne pas demander à être représenté par un
  • 10. 10 défenseur (paragraphe 14 de l'arrêt). En outre, dès qu'elles se sont rendu compte que le troisième requérant était mineur, les autorités nationales ont exigé qu'il soit représenté par un conseil, tandis que les autres suspects mineurs dont le statut légal n'était pas contesté ont été assistés dès le départ par un défenseur. Il n'est donc guère vraisemblable que les autorités nationales aient délibérément tenté de priver du ministère d'un avocat les personnes arrêtées en l'espèce. La Cour n'a pas examiné si les autres personnes majeures arrêtées avaient été représentées ou non ; elles n'ont certainement pas introduit de requête à cette fin. Par ailleurs, les irrégularités commises à l'égard du troisième requérant et la possibilité que l'un des intéressés ait pu être arrêté à la suite d'une parade d'identification sont pour la Cour des éléments importants. Or elle n'explique pas en quoi ceux-ci permettent de conclure au déni du droit à un avocat dont jouissaient les deux requérants susmentionnés. La Cour juge également important le fait que la cour d'assises n'a pas vérifié si les requérants avaient réellement eu la possibilité de bénéficier de l'assistance d'un avocat lors de leur garde à vue et la signature par eux d'un formulaire indiquant qu'ils ne souhaitaient pas être représentés par un défenseur lors de leur interrogatoire par la police n'a pas emporté sa conviction. La Cour doute manifestement que les autorités nationales aient fait preuve de diligence à cet égard. Or les circonstances de la présente espèce se distinguent nettement de celles de l'affaire qu'elle cite dans l'arrêt, à savoir Somogyi c./Italie (no 67972/01, CEDH 2004-IV). En effet, dans le cas présent, on ne retrouve aucun des éléments qui auraient dû inciter les juridictions nationales à faire preuve d'une vigilance accrue. Dans l'affaire Somogyi, Les allégations du requérant quant à l'authenticité de sa signature ne pouvaient de prime abord être considérées comme dénuées de fondement, « compte tenu notamment de la différence entre les signatures produites par lui et celle figurant sur l'accusé de réception, ainsi que de la différence existant entre le prénom du requérant (Tamas) et celui du signataire (Thamas) » (paragraphe 70 de l'arrêt Somogyi). La Cour fait grand cas de l'allégation des requérants selon laquelle ils sont passés aux aveux de peur d'être torturés en garde à vue. L'un d'eux a affirmé avoir vu une autre personne se faire torturer, tandis que des gardés à vue auraient rapporté (!) ces faits à un autre requérant. Or pas un seul rapport médical n'est venu étayer ces affirmations et l'avocat du requérant n'a pas formellement porté plainte auprès du parquet au sujet de ces mauvais traitements allégués, alors même que la cour d'assises avait appelé son attention sur ce point (paragraphe 17 de l'arrêt). La Cour a toujours exigé de tout requérant qui allègue des faits de torture d'étayer ceux-ci (voy. entre autres, Avcı c./ Turquie (déc.), no 52900/99, 30 novembre 2004 ; Kılıçgedik c./ Turquie (déc.), no 55982/00, 1er juin 2004, et Jeong c./ République Tchèque (déc.) no 34140/03, 13 février 2007). Contrairement à ce que dit la Cour, je vois mal en quoi maintenir des allégations très générales (à savoir que les requérants seraient passés aux aveux sous la contrainte, laquelle aurait d'ailleurs pour origine des propos rapportés indirectement ou par ouï- dire selon la propre version des faits des intéressés) suffirait à étayer celles-ci et à qualifier le procès d'inéquitable. Nul ne devrait s'appuyer sur une mosaïque d'allégations non corroborées et l'approche ainsi retenue par la Cour risque de méconnaître les règles en matière d'établissement et de charge de la preuve qui s'appliquent à toute juridiction (Özcan Çolak c./ Turquie, requête no 30235/03, opinion concordante).
  • 11. 11 Cour européenne des droits de l'homme 2 mars 2010 I. Droits de l'homme - Procès équitable – Procédure pénale – Information judiciaire et instruction préparatoire - Garde à vue – Assistance de l'avocat – Droits de la défense – Matières pénales. II. Droits de l'homme - Procès équitable – Droits de l'enfant – Protection de la jeunesse - Protection des intérêts supérieurs de l'enfant – Prise en compte de sa vulnérabilité – Assistance de l'avocat – Impartialité du tribunal de la jeunesse – Procédure menée par un juge unique. 1. Le droit de tout accusé à être effectivement défendu par un avocat, au besoin commis d'office, figure parmi les éléments fondamentaux du procès équitable. L'équité d'une procédure pénale requiert, d'une manière générale, que le suspect jouisse de la possibilité de se faire assister par un avocat dès le moment de son placement en garde à vue ou en détention provisoire. En effet, les preuves obtenues au stade de l'enquête déterminent le cadre dans lequel l'infraction imputée sera examinée au procès, d'autant qu'à ce stade de la procédure, l'accusé se trouve souvent dans une situation particulièrement vulnérable. 2. Lorsqu'un mineur est en cause, la justice est avant tout tenue d'agir en respectant le principe de la protection des intérêts supérieurs de l'enfant. L'enfant accusé d'une infraction doit être traité d'une manière qui tienne pleinement compte de son âge, de sa maturité et de ses capacités sur le plan émotionnel et intellectuel, en prenant des mesures de nature à favoriser sa compréhension de la procédure et sa participation à celle-ci. Lorsque toute la procédure dirigée contre un mineur s'est déroulée devant le même magistrat, peut se poser la question de l'impartialité du tribunal : la participation du même magistrat à la formation du jugement ne contribue pas à assurer la meilleure protection de l'intérêt supérieur de l'enfant. (Adamkiewicz / Pologne) Procédure 1. A l'origine de l'affaire se trouve une requête (no 54729/00) dirigée contre la République de Pologne et dont un ressortissant de cet État, monsieur Paweł Adamkiewicz (« le requérant »), a saisi la Cour le 9 novembre 1999 en vertu de l'article 34 de la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales (« la Convention »). … 3. Le requérant, âgé de quinze ans à l'époque des faits, alléguait que la procédure conduite à son encontre selon la loi de 1982 sur la procédure applicable aux mineurs et à l'issue de laquelle il a été déclaré auteur du meurtre d'un autre mineur et placé, pour une période de six ans, dans une maison de correction, n'avait pas respecté les garanties du procès équitable prévues par l'article 6, paragraphes premier et 3 de la Convention.
  • 12. 12 4. Le 29 novembre 2005, la Cour a décidé de communiquer la requête au gouvernement. Se prévalant des dispositions de l'article 29 paragraphe 3, elle a décidé que seraient examinés en même temps la recevabilité et le bien-fondé de l'affaire. En fait I. Pri n ci p au x fai ts 2 Le requérant, M. Paweł Adamkiewicz, est un ressortissant polonais, né en 1982 et résidant à Pniewy. Le 4 décembre 1997, il fut arrêté à son domicile et conduit au poste de police pour être entendu sur le meurtre de M.S., âgé de douze ans, dont le corps avait été retrouvé le jour même à proximité de son immeuble. Interrogé pendant environ cinq heures, il nia d’abord son implication dans le meurtre, avant d’avouer avoir étranglé M.S. à l’aide d’une corde. M. Adamkiewicz fut conduit devant le juge aux affaires familiales qui décida de le placer dans un foyer pour mineurs pour la durée de la procédure et qui désigna également un avocat chargé de sa défense. Ce dernier fit trois demandes pour rencontrer son client, en vain. Le 23 décembre 1997, le juge aux affaires familiales interrogea le requérant en l’absence de son avocat ; M. Adamkiewicz maintint ses déclarations initiales. Le 18 janvier 1998, soit environ six semaines après l’arrestation du requérant, eut lieu au foyer la première entrevue du requérant avec son défenseur, au cours de laquelle M. Adamkiewicz fut instruit par son avocat sur son droit de garder le silence et de ne pas contribuer à son incrimination. Deux autres interrogatoires furent conduits par le juge aux affaires familiales en l’absence de l’avocat du requérant. Ce dernier maintint ses aveux antérieurs lors du premier interrogatoire et refusa de répondre aux questions lors du second. L’avocat fit deux nouvelles tentatives pour voir son client : la première échoua car il refusa de rencontrer M. Adamkiewicz en présence d’un magistrat, et sa seconde demande fut rejetée pour erreur de forme. Le 29 octobre 1998, le tribunal pour enfants déclara M. Adamkiewicz auteur des faits et prononça à son encontre une mesure correctionnelle consistant à le placer dans une maison de correction pendant six années. Il estima que bien que le requérant ait fait usage de son droit de garder le silence, il avait avoué être l’auteur des faits, durant ses interrogatoires avec la police et le juge aux affaires familiales qui s’étaient déroulés dans de bonnes conditions. 2 Résumé des faits tel qu'il a été rédigé par le greffier de la Cour (communiqué de presse).
  • 13. 13 En décembre 1998, invoquant l’ampleur des vices dont la procédure était entachée, l’avocat demanda l’annulation du jugement. Il fit valoir les restrictions imposées à son droit de communiquer librement avec son client, la méconnaissance des garanties légales prévues pour les mineurs et le fait que le jugement était fondé sur des preuves recueillies au mépris de la loi. Son appel fut rejeté le 26 mars 1999. Le tribunal, s’il reconnut les irrégularités relatives aux droits de la défense, considéra qu’elles n’avaient pas eu d’incidence décisive sur le contenu du jugement. Il estima également que, même si les déclarations du requérant à la police auraient du être écartées, n’ayant pas été dûment consignées dans un procès verbal, l’annulation du jugement ne s’imposait pas eu égard aux autres éléments de preuve (dépositions subséquentes du requérant devant le juge aux affaires familiales, étayées par d’autres moyens de preuve comme des témoignages oculaires et des expertises). Le 9 septembre 1999 le pourvoi en cassation du requérant fut rejeté. En droit I. Sur la violation alléguée de l'article 6 de la Convention 64. Le requérant se plaint que les différentes garanties du procès équitable, énoncées à l'article 6 de la Convention, ont été méconnues par les autorités au cours de la procédure dirigée contre lui. L'article invoqué par le requérant est en ses dispositions pertinentes ainsi libellé : « 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. (...). » 3. Tout accusé a droit notamment à : (...) » b. disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de sa défense ; » c. se défendre lui-même ou avoir l'assistance d'un défenseur de son choix et, s'il n'a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d'office, lorsque les intérêts de la justice l'exigent ; (...) ». 65. Le requérant se plaint en premier lieu que les restrictions apportées à l'exercice de ses droits de la défense au cours de l'instruction ont emporté violation de l'article 6, paragraphe premier, combiné avec l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention. Le requérant affirme en second lieu que l'article 6 de la Convention a été également violé du fait de l'admission de la preuve irrégulière constituée par ses déclarations devant la police. En dernier lieu, le requérant allègue violation de son droit à un tribunal impartial à raison de la présence, au sein de la formation de jugement du tribunal pour enfants, de ce même magistrat qui a conduit l'instruction. 66. Le gouvernement s'est opposé aux arguments du requérant. ... B. Sur le fond Les principes applicables en l'espèce
  • 14. 14 68. La Cour rappelle que le but de l'article 6 est d'assurer que toute personne, en particulier celle qui se trouve accusée d'avoir commis une infraction pénale, puisse bénéficier des garanties du procès équitable. Celles-ci valent non seulement pour la phase de jugement mais aussi pour la phase de l'instruction. Ainsi, l'article 6, et notamment son paragraphe 3, peut jouer un rôle avant la saisine du juge du fond si et dans la mesure où son inobservation initiale risque de compromettre gravement le caractère équitable du procès (Imbrioscia c./ Suisse, no13972/88, 24 novembre 1993, paragraphe 36). 69. Toutefois, les modalités de l'application de l'article 6, paragraphes premier 1 et 3 c, durant l'instruction dépendent des particularités de la procédure et des circonstances de la cause ; pour savoir si le résultat voulu par l'article 6 (article 6) – un procès équitable – a été atteint, il échet de prendre en compte la procédure litigeuse dans son ensemble (voy., mutatis mutandis, Granger c./ Royaume-Uni, no 11932/86, 28 mars 1990, paragraphe 44). 70. La Cour rappelle en outre que lorsqu'un mineur est en cause, la justice est avant tout tenue d'agir en respectant dûment le principe de la protection des intérêts supérieurs de l'enfant. Ainsi, un enfant accusé d'une infraction se doit d'être traité d'une manière qui tienne pleinement compte de son âge, de sa maturité et de ses capacités sur le plan émotionnel et intellectuel. En outre, des mesures de nature à favoriser sa compréhension de la procédure et sa participation à celle-ci doivent être prises par les autorités (V. c./ Royaume-Uni [GC], no 24888/94, 16 décembre 1999, paragraphe 86, et T. c./ Royaume-Uni [GC], no 24724/94, 16 décembre 1999, paragraphe 84). 1. Sur le non-respect des droits de la défense au cours de l'instruction et sur l'utilisation, en tant que preuve à charge, des déclarations du requérant recueillies par la police de manière irrégulière 71. Le gouvernement admet que l'interrogatoire du requérant par la police n'a pas été conduit conformément à la procédure prévue par le droit interne. Il reconnaît également que ses droits de la défense n'ont pas été entièrement respectés au stade initial de la procédure puisqu'en particulier son avocat n'avait été autorisé à consulter le dossier de l'affaire qu'environ trois mois après l'ouverture de la procédure et que la première entrevue entre les intéressés avait eu lieu seulement le 18 janvier 1998. Cela étant, le gouvernement fait remarquer qu'après cette date, jusqu'au 17 avril 1998, aucune demande d'autorisation de visites n'a été formulée. 72. Le gouvernement estime qu'il n'est rien resté du préjudice que le requérant a pu subir du fait des irrégularités s'étant produites lors de la phase initiale de la procédure dans la mesure où il y a été entièrement remédié lors de la phase juridictionnelle. Ainsi, après une considération approfondie des irrégularités en question, la juridiction d'appel a conclu qu'elles n'avaient pas eu d'incidence sur la solution de l'affaire. Elle s'est notamment appuyée sur le fait que lors de son audition par le juge aux affaires familiales ayant eu lieu après la première entrevue avec l'avocat, non seulement le requérant n'avait pas usé de son droit de garder le silence mais qui plus est, il avait entièrement confirmé ses déclarations initiales. 73. Pour ce qui est de l'emploi par les autorités de la preuve constituée par les déclarations du requérant recueillies lors de son interrogatoire par la police, le gouvernement signale qu'elle n'a pas constitué l'unique moyen de preuve utilisé par le tribunal pour enfants. En effet, d'autres éléments, étayant sa culpabilité, ont été rassemblés, telles notamment ses déclarations subséquentes, effectuées devant le
  • 15. 15 juge aux affaires familiales, dans lesquelles il avait confirmé avoir tué M.S. et avait décrit de façon détaillée son modus operandi. 74. Le gouvernement signale également qu'en examinant la question de l'utilisation par le tribunal pour enfants de la preuve constituée par les aveux du requérant recueillis par la police, la juridiction d'appel a retenu une solution conforme à une jurisprudence bien établie des tribunaux polonais. Selon celle-ci, l'utilisation dans le procès de déclarations obtenues par la police en violation de l'article 39 de la loi de 1982 – à savoir, en l'absence des personnes indiquées dans cette disposition – constitue potentiellement une grave violation de la loi, impliquant l'annulation du jugement de condamnation, mais il n'en va ainsi que pour autant qu'il ait été établi que l'utilisation dans le procès d'une telle preuve entachée d'illégalité a eu une incidence substantielle sur l'issue de l'affaire. 75. Le gouvernement rappelle, en se référant aux affaires Kok c./ Pays-Bas et Schenk c./ Suisse, qu'un simple manquement aux règles de procédure en matière d'obtention des preuves ne saurait automatiquement impliquer une violation du droit à un procès équitable. Par ailleurs, la Cour ne saurait exclure in abstracto l'admissibilité d'une preuve obtenue de façon irrégulière. Aussi incombe-t-il à la Cour de rechercher si la procédure considérée dans son ensemble, y compris le mode de présentation des moyens de preuve, a revêtu un caractère équitable. 76. Le requérant conteste les arguments du gouvernement. 77. Il relève qu'en vertu de l'article 79 de la loi de 1982, il devait impérativement être assisté par un avocat dès l'adoption de la décision relative à son placement au foyer pour mineurs. Il souligne que dans les affaires de délinquance juvénile la loi attache une importance particulière à l'assistance par un défenseur, celui-ci étant considéré comme le gardien de l'enfant, fonction dont il doit s'acquitter avec une diligence accrue. Outre la défense stricto sensu, il lui incombe d'assurer la protection du mineur contre l'intimidation et les pressions extérieures susceptibles d'être exercées en vue de l'induire à témoigner dans le sens souhaité par l'accusation. Or, en l'espèce, on pourrait difficilement considérer que sa défense a été assurée de manière appropriée, vu que le juge aux affaires familiales avait interdit les contacts entre lui et son avocat et avait empêché ce dernier d'assister à ses interrogatoires. Dans une affaire aussi sensible comme la sienne, où un enfant de quinze ans était accusé d'un crime aussi grave que le meurtre, tous les professionnels de la justice, en particulier le juge et la police, auraient dû veiller à ce que les droits de la défense s'exercent le plus pleinement possible dès les premiers stades de la procédure. 78. Pour ce qui est de l'utilisation par les autorités de ses déclarations faites devant la police, le requérant souligne que la preuve constituée par les aveux d'un suspect revêt une importance capitale, en particulier lorsqu'elle contient ses déclarations incriminantes. En l'espèce, cette preuve avait une importance accrue car elle constituait l'unique preuve directe. Or, elle a été obtenue en violation manifeste des garanties procédurales car d'une part, la police l'a interrogé en l'absence des personnes dont la présence était requise par la loi, et d'autre part, aucun procès- verbal, qui aurait pu faciliter la reconstitution ultérieure du déroulement de l'interrogatoire, n'a été dressé. Le requérant estime avoir été particulièrement lésé du fait de l'absence de son défenseur, qui n'a pas non plus pu assister à ses auditions subséquentes par le juge aux affaires familiales. De surcroît ses parents, à qui pourtant la loi conférait le statut de partie à la procédure, n'ont pu être présents non plus.
  • 16. 16 79. Le requérant fait valoir que l'article 19 de la loi sur la procédure applicable aux mineurs oblige les autorités à conduire l'interrogatoire d'un mineur de telle sorte qu'il se sente à l'aise et qu'il puisse témoigner en confiance et le plus librement possible. Or, si l'on tient compte du fait qu'en l'espèce, l'enfant de quinze ans, n'ayant aucun antécédent criminel, s'est retrouvé isolé face aux policiers et au juge pour être entendu, à plusieurs reprises, au sujet des soupçons de meurtre dirigés contre lui, on peut difficilement considérer que ces exigences prévues par la loi interne aient été respectées. 80. Le requérant signale que, dans les affaires de délinquance juvénile, la loi confère au juge aux affaires familiales – personnage central censé veiller au respect des intérêts de l'enfant – la compétence quasi exclusive pour accomplir les actes de procédure. La seule exception à cette règle, prévue par les articles 37 et 39 de la loi de 1982, concerne les cas considérés comme urgents où la police peut être autorisée à recueillir certains moyens de preuve, notamment interroger le mineur. Toutefois, dans la mesure où il s'agit d'une exception, l'exercice d'une telle attribution par une autorité autre que le juge doit être entouré de garanties conférant davantage de protection au mineur. L'une de ces garanties est l'exigence que, lorsque l'autorité autre que le magistrat effectue à sa place certains actes de procédure, ceux-ci soient impérativement relatés dans un procès-verbal. L'autre garantie consiste à prévoir que l'avocat ou les parents d'un mineur doivent assister impérativement à son interrogatoire dès lors qu'il est conduit par la police. En posant ces garanties, la loi tient compte de l'âge du mineur, de sa personnalité, du degré de sa maturité émotionnelle et intellectuelle, ainsi que de sa capacité à résister aux pressions extérieures, susceptibles d'être exercées par les adultes. Si l'on part de l'hypothèse que les autorités chargées d'instruire son affaire étaient censées connaître et respecter ces garanties, on ne peut qu'en déduire que les circonstances qui ont entouré son interrogatoire par la police n'avaient rien de fortuit. 81. Le requérant souligne qu'en vertu de la loi interne, les aveux d'un mineur constituent un moyen de preuve. Or, les irrégularités dont l'acquisition de ce moyen a été entachée en l'espèce remettent en question sa validité et sa valeur probante. 82. La Cour rappelle que le droit de tout accusé à être effectivement défendu par un avocat, au besoin commis d'office, figure parmi les éléments fondamentaux du procès équitable (Salduz c./ Turquie [GC], no 36391/02, 27 novembre 2008, paragraphe 51, Poitrimol c./ France, 23 novembre 1993, paragraphe 34, série A no 277-A, et Demebukov c./ Bulgarie, no 68020/01, paragraphe 50, 28 février 2008). 83. La Cour souligne l'importance du stade de l'enquête pour la préparation du procès, dans la mesure où les preuves obtenues durant cette phase déterminent le cadre dans lequel l'infraction imputée sera examinée au procès (Can c./ Autriche, no 9300/81, rapport de la Commission du 12 juillet 1984, paragraphe 50, série A no 96). Parallèlement, un accusé se trouve souvent dans une situation particulièrement vulnérable à ce stade de la procédure, effet qui se trouve amplifié par le fait que la législation en matière de procédure pénale tend à devenir de plus en plus complexe, notamment en ce qui concerne les règles régissant la collecte et l'utilisation des preuves (Jalloh c./ Allemagne [GC], no 54810/00, paragraphe 100, CEDH 2006-..., et Kolu c./ Turquie, no 35811/97, paragraphe 51, 2 août 2005). 84. L'équité d'une procédure pénale requiert d'une manière générale, aux fins de l'article 6 de la Convention, que le suspect jouisse de la possibilité de se faire assister par un avocat dès le moment de son placement en garde à vue ou en détention provisoire. Ainsi, un accusé doit, dès qu'il est privé de liberté, pouvoir
  • 17. 17 bénéficier de l'assistance d'un avocat et cela indépendamment des interrogatoires qu'il subit. En effet, l'équité de la procédure requiert que l'accusé puisse obtenir toute la vaste gamme d'interventions qui sont propres au conseil. A cet égard, la discussion de l'affaire, l'organisation de la défense, la recherche des preuves favorables à l'accusé, la préparation des interrogatoires, le soutien de l'accusé en détresse et le contrôle des conditions de détention sont des éléments fondamentaux de la défense que l'avocat doit librement exercer (Dayanan c./ Turquie3, no 7377/03, 13 octobre 2009, paragraphes 31-32). 85. Enfin, en ce qui concerne l'utilisation d'une preuve obtenue en violation du droit de garder le silence et de ne pas contribuer à sa propre incrimination, la Cour réitère que lesdits droits sont des normes internationales généralement reconnues qui sont au cœur de la notion de procès équitable (voy., notamment Panovits c./ Chypre, no4268/04, 11 décembre 2008, paragraphe 86). 86. En se référant au cas d'espèce, la Cour observe qu'au cours de l'instruction préliminaire – laquelle s'est étendue sur environ six mois – l'avocat du requérant a formulé huit demandes tendant à obtenir l'autorisation du juge aux affaires familiales pour rencontrer son client. Or, seules deux de ces demandes ont été accueillies. En définitive, en dépit de sa prompte désignation, l'avocat du requérant n'a pu s'entretenir avec son client qu'une seule fois durant toute l'instruction. Et c'est seulement au cours de cette entrevue, soit environ six semaines après l'ouverture de la procédure et le placement du requérant en foyer pour mineurs, que ce dernier a pu être informé par son avocat de son droit de garder le silence et de ne pas contribuer à sa propre incrimination. La Cour note, au demeurant, que même cet entretien unique entre les intéressés n'a pu se dérouler dans le respect du principe de confidentialité, étant donné qu'un employé du foyer a assisté à une partie de l'entrevue. La Cour remarque de surcroît qu'à une seule reprise au cours de l'instruction préliminaire, soit environ trois mois après l'ouverture de celle-ci, l'avocat du requérant a pu prendre connaissance du dossier de l'affaire. Compte tenu de ces circonstances, force est de constater que pendant l'instruction préliminaire les droits de la défense du requérant ont été restreints de manière considérable. 87. La Cour observe par ailleurs que l'instruction a constitué une phase cruciale de la procédure litigeuse, en particulier dans la mesure où de nombreux actes tendant à rassembler les éléments de preuve ont été accomplis par les autorités à ce stade. En particulier, le requérant a été interrogé d'abord par la police, et ensuite, à quatre reprises, il a été entendu par le juge aux affaires familiales. Toutefois, l'avocat du requérant n'a pu assister à aucun de ces interrogatoires. 88. La Cour relève plus particulièrement que le premier interrogatoire du requérant par la police au moment de son arrestation, au cours duquel il avait avoué être l'auteur des faits, tout comme ses deux auditions subséquentes par le juge aux affaires familiales, ont été conduits sans que le requérant ait pu s'entretenir au préalable avec son avocat. Ainsi, les autorités sont entrées en possession de ses aveux incriminants et de sa description détaillée des faits du jour critique avant même que le requérant, censé bénéficier de la présomption d'innocence, ait pu être informé de son droit de garder le silence et de ne pas contribuer à sa propre incrimination. La Cour observe en effet qu'en l'espèce, il n'apparaît pas que les autorités aient elles-mêmes, avant de l'interroger, informé d'une manière quelconque le requérant de son droit de garder le silence et de consulter un avocat avant toute déclaration (voy., par analogie, Panovits précité, paragraphe 70). 3 Cette revue, 2009, p. 1937, et obs. de MARC NÈVE.
  • 18. 18 89. Or, étant donné qu'à l'époque des faits le requérant était âgé de quinze ans et n'avait aucun antécédent criminel, il serait difficile d'affirmer qu'au vu de son âge, il aurait pu raisonnablement savoir qu'il avait le droit de solliciter l'assistance d'un défenseur ou qu'il aurait été capable d'apprécier les conséquences de l'absence d'une telle assistance lors de son interrogatoire où il était entendu en tant que suspect du meurtre d'un autre mineur (mutatis mutandis Talac Tunç c./ Turquie, no 32432/96, 27 mars 2007, paragraphe 60). La Cour note par ailleurs qu'au cours de cette période décisive pour l'issue de la procédure entière le requérant est resté isolé au foyer pour mineurs en étant de surcroît privé pendant un certain temps de contacts avec sa famille. Dans ses circonstances, pour l'équité de la procédure, le requérant aurait dû avoir un large accès à un avocat dès les premiers stades de la procédure (Magee c./ Royaume-Uni, no 28135/95, 6 juin 2000, paragraphe 39 ; Plonka c./ Pologne, no 20310/02, 31 mars 2009, paragraphe 38). 90. La Cour note qu'il ressort du libellé des décisions prononcées à l'égard du requérant que les éléments recueillis par les autorités au cours de l'instruction préliminaire ont été largement utilisés pour appuyer tant l'ordonnance de son renvoi en jugement que le jugement prononcé par le tribunal pour enfants. La Cour observe en particulier que les aveux initiaux du requérant, corroborés largement par ses déclarations subséquentes devant le juge aux affaires familiales, ont servi à fonder sa condamnation (Salduz précité, paragraphe 58). 91. Au vu de ce qui précède, il ne peut prêter à controverse que le requérant a été touché par les restrictions mises à la possibilité pour lui d'avoir accès à son avocat, puisque les éléments ayant servi à fonder sa condamnation avaient été recueillis en l'absence de son défenseur. Compte tenu de la jurisprudence Salduz, cette circonstance suffit à la Cour pour constater que le procès du requérant n'a pas été équitable. 92. Dès lors, il y a eu violation de l'article 6, paragraphe 3 c, combiné avec l'article 6, paragraphe premier, de la Convention. 2. Sur le grief relatif à l'absence de caractère impartial du tribunal pour enfants 93. Le gouvernement souligne que le fait que le même magistrat conduise l'instruction et exerce de manière subséquente la fonction juridictionnelle au sein du tribunal pour enfants dans le cadre de la même affaire constitue une pratique courante au sein de la justice des mineurs en Pologne. Il signale que cette pratique n'est pas prohibée par la législation interne. 94. Le gouvernement fait valoir qu'en tant que procédure sui generis, la procédure applicable aux mineurs obéit à des règles spécifiques, distinctes de celles qui s'appliquent aux adultes. Par exemple, elle est initiée d'office par un magistrat qui conduit l'instruction préliminaire. En exerçant ses attributions, qui consistent essentiellement à recueillir les éléments de preuve nécessaires à l'établissement des faits et à se prononcer sur l'éventuelle nécessité du renvoi du mineur devant le tribunal pour enfants, ce magistrat n'agit pas en tant qu'adversaire du mineur mais doit conserver une attitude impartiale. En outre, à la différence de la procédure pénale « classique », aucun acte d'accusation n'est dressé à l'issue de l'instruction. Par ailleurs, en cas de renvoi du mineur devant le tribunal pour enfants statuant selon le mode prévu pour l'application des mesures correctionnelles, la procédure subséquente consiste à choisir la mesure correctionnelle la plus adaptée et à veiller à ce que celle-ci soit appliquée de manière à servir au mieux les intérêts de l'enfant.
  • 19. 19 95. Le gouvernement observe qu'en l'occurrence, le requérant n'affirme pas que le juge aux affaires familiales aurait agi avec un préjugé personnel à son égard. Dès lors, reste à savoir si, au vu des circonstances de l'affaire, les soupçons que ce dernier formule au sujet de la prétendue partialité du magistrat peuvent passer pour objectivement justifiés. 96. Bien qu'il admette que le magistrat qui conduit la procédure de rassemblement des preuves lors de la phase initiale de la procédure se forge nécessairement un éventuel avis sur la solution de l'affaire, le gouvernement estime qu'à elle seule, cette circonstance n'autorise pas à croire qu'en l'espèce, le tribunal pour enfants a effectivement manqué d'impartialité. 97. Le requérant récuse les arguments du gouvernement. Il affirme que le fait que la loi confère des attributions aussi étendues au juge aux affaires familiales dès le stade initial de la procédure atteste de la reconnaissance par le législateur de la spécificité de la procédure concernant les mineurs. Par ailleurs, aucune disposition de la loi ne prévoit explicitement que le magistrat ayant conduit l'instruction doive par la suite faire partie de la formation de jugement du tribunal pour enfants dans le cadre de la même affaire. Le requérant souligne que les principes de la procédure pénale applicable aux adultes, dont notamment celui de la séparation entre l'instruction et le procès, doivent s'appliquer avec la même force à la procédure concernant les mineurs. 98. Le requérant relève que le dernier acte que le juge aux affaires familiales accomplit à l'issue de l'instruction préliminaire consiste à décider de la nécessité du renvoi du mineur devant le tribunal pour enfants. Or, il ne prête pas à controverse que pour prendre une telle décision, le magistrat doit avoir une opinion personnelle tant sur la personnalité du mineur que sur l'existence et l'étendue de sa culpabilité. Dans ce contexte, il est très naturel qu'il puisse souhaiter que sa conviction soit confirmée à l'issue de la procédure entière. 99. La Cour rappelle que le principe d'impartialité est un élément important de la confiance que les juridictions se doivent d'inspirer dans une société démocratique. Ce principe se définit d'ordinaire par l'absence de préjugé ou de parti pris et peut s'apprécier de diverses manières. 100. L'impartialité au sens de l'article 6 paragraphe 1 s'apprécie selon une double démarche : la première consiste à essayer de déterminer la conviction personnelle de tel ou tel juge en telle occasion ; la seconde amène à s'assurer qu'il offrait des garanties suffisantes pour exclure à cet égard tout doute légitime (voy. notamment Gautrin et autres c./ France, no 21257/93 et suivants, 20 mai 1998, Rec. 1998-III, paragraphe 58). 101. La Cour rappelle également que le simple fait, pour un juge, d'avoir pris des décisions avant le procès ne peut justifier en soi des appréhensions relativement à son impartialité. Ce qui compte, c'est l'étendue des mesures adoptées par le juge avant le procès. De même, la connaissance approfondie du dossier par le juge n'implique pas un préjugé empêchant de le considérer comme impartial au moment du jugement sur le fond. Enfin, l'appréciation préliminaire des données disponibles ne saurait non plus passer comme préjugeant l'appréciation finale. Il importe que cette appréciation intervienne avec le jugement et s'appuie sur les éléments produits et débattus à l'audience (voy., notamment, mutatis mutandis, Hauschildt précité, p. 22, paragraphe 50, Nortier c./ Pays-Bas, 24 août 1993, série A no 267, p. 15, paragraphe 33, Saraiva de Carvalho c./ Portugal, 22 avril 1994, série A no 286-B,
  • 20. 20 p. 38, paragraphe 35 et Depiets c./ France, no 53971/00, paragraphe 35, CEDH 2004- I). 102. La Cour observe que l'ordonnance rendue à l'issue de l'instruction préliminaire et par laquelle le juge aux affaires familiales a déféré le requérant au tribunal pour enfants se fondait sur le constat de ce magistrat selon lequel « les éléments rassemblés au cours de l'instruction indiquaient que le requérant était auteur des faits ». Vu la teneur de cette ordonnance, force est de constater que la question sur laquelle ce magistrat avait statué avant l'ouverture de la phase juridictionnelle de la procédure coïncidait dans une large mesure avec celle sur laquelle il a dû ensuite se prononcer en tant que membre de la formation de jugement du tribunal pour enfants. Ainsi, il peut difficilement être affirmé que ledit magistrat n'avait pas d'idée préconçue sur la question sur laquelle il a été appelé à se prononcer ultérieurement en tant que président de la formation de jugement du tribunal pour enfants (voy., en ce sens Werner c./ Pologne, no 26760/95, 15 novembre 2001, paragraphe 41). Du reste, le gouvernement l'a également admis dans ses observations. 103. La Cour relève également que dans l'affaire Nortier c./ Pays-Bas citée ci- dessus, un problème s'est posé quant à l'impartialité du tribunal, dans la mesure où toute la procédure dirigée contre le requérant mineur s'était déroulée devant le même magistrat. Toutefois, dans cette affaire, il a été jugé que l'article 6, paragraphe premier, de la Convention n'avait pas été violé, dès lors notamment que le juge en question n'avait presque pas entrepris d'activité d'instruction, le requérant ayant reconnu sa faute dès le début de l'instance (Nortier, paragraphes 34-35 et 38). 104. Contrairement à l'affaire Nortier, dans la présente affaire le juge aux affaires familiales a fait durant l'instruction un ample usage des attributions étendues que lui conférerait la loi sur la procédure applicable aux mineurs. Ainsi, après qu'il ait décidé d'office de l'ouverture de la procédure, ce juge avait lui-même conduit la procédure de rassemblement des preuves à l'issue de laquelle il avait décidé du renvoi du requérant en jugement. 105. La Cour note également qu'en l'espèce, pour justifier la pratique consistant à confier au magistrat ayant conduit l'instruction préliminaire l'exercice subséquent de la fonction juridictionnelle au sein du tribunal pour enfants dans la même affaire, le Gouvernement s'est référé à la nature singulière de la procédure concernant les mineurs. 106. La Cour admet que, du fait de la nature spécifique des questions que la justice des mineurs est amenée à traiter, elle doit nécessairement présenter des particularités par rapport au système de la justice pénale applicable aux adultes. Toutefois, il n'incombe pas à la Cour d'examiner in abstracto la législation et la pratique internes pertinentes, mais de rechercher si la manière dont elles ont été appliquées à un requérant dans une affaire donnée ou l'ont touché a enfreint l'article 6, paragraphe premier (article 6-1) (voy., entre autres, Hauschildt c./ Danemark, précité, paragraphe 21). 107. La Cour se réfère ici à son constat de violation de l'article 6 de la Convention à raison de l'atteinte aux garanties d'équité lors de l'instruction conduite par le juge aux affaires familiales. Compte tenu de ce constat, la Cour ne décèle pas dans quelle mesure le fait que ce même magistrat ait subséquemment présidé la formation de jugement du tribunal ayant déclaré le requérant auteur des faits pouvait en l'espèce contribuer à assurer la meilleure protection de l'intérêt supérieur de l'enfant que le requérant était alors.
  • 21. 21 108. Compte tenu de ce qui précède, la Cour estime qu'il y a eu en l'espèce violation de l'article 6, paragraphe premier, de la Convention quant à l'exigence d'un tribunal impartial. … Par ces motifs, la Cour, à l'unanimité, 1. Déclare la requête recevable ; 2. Dit qu'il y a eu violation de l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention combiné avec l'article 6, paragraphe premier, du fait du défaut d'assistance adéquate du requérant par un avocat durant l'instruction et du fait de l'utilisation par les tribunaux de la preuve constituée par les déclarations du requérant recueillies durant l'instruction ; 3. Dit qu'il y a eu violation de l'article 6, paragraphe premier, de la Convention (droit à un tribunal impartial) du fait de la présence, au sein de la formation de jugement du tribunal pour enfants, du magistrat ayant conduit l'instruction ; 4. Dit a. que l'Etat défendeur doit verser au requérant, dans les trois mois à compter du jour où l'arrêt sera devenu définitif conformément à l'article 44, paragraphe 2, de la Convention, 10.000 euros (dix mille euros) pour dommage moral, plus tout montant pouvant être dû à titre d'impôt ; b. qu'à compter de l'expiration dudit délai et jusqu'au versement, ce montant sera à majorer d'un intérêt simple à un taux égal à celui de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne applicable pendant cette période, augmenté de trois points de pourcentage ; 5. Rejette la demande de satisfaction équitable pour le surplus. Siég. : MM. N. Bratza (prés.), L. Garlicki, G. Bonello, Mme L. Mijović, MM. D. Thór Björgvinsson, J. Šikuta et N. Vučinić. Greffier : M. L. Early. Plaid. : Mes R. Orlikowska-Wrońska et M. J. Wołąsiewicz. J.L.M.B. 10/165
  • 22. 22 Cour européenne des droits de l'homme 2 mars 2010 I. Droits de l’homme - Procès équitable – Procédure pénale – Information judiciaire et instruction préparatoire - Garde à vue – Absence de l’avocat – Conséquences. II. Droits de l’homme - Procès équitable – Conséquence d’un acquittement. Observations. 1. Le fait de priver systématiquement une personne gardée à vue de l’assistance d’un avocat suffit à conclure à un manquement au droit à un procès équitable, nonobstant le fait que le requérant ait gardé le silence au cours de sa garde à vue. 2. A la suite d’un acquittement ou de l’annulation d’une condamnation, un requérant ne peut plus être considéré comme « victime » d'une violation de son droit à un procès équitable. (Bouglame / Belgique) En fait Le requérant, monsieur Hamid Bouglame, est un ressortissant néerlandais, né en 1984 et résidant à Rotterdam. A. Les circonstances de l'espèce Les faits de la cause, tels qu'ils ont été exposés par le requérant, peuvent se résumer comme suit. Le 30 mai 2007, le requérant fut arrêté à Amsterdam sur la base d'un mandat européen décerné à son encontre le 30 avril 2007 par un juge d'instruction de Liège, mandat fondé sur un mandat d'arrêt décerné par défaut le même jour par le même juge. Par une décision du 28 août 2007 de la Internationale Rechtshulpkamer du tribunal d'Amsterdam, le requérant fut extradé vers la Belgique le 31 août 2007. Entendu le jour même au sujet des faits qui lui étaient reprochés par les enquêteurs belges, le requérant tint les propos suivants : « Je ne souhaite pas répondre aux différentes questions ayant trait aux faits qui me sont reprochés et ce, suite aux conseils de mon avocat néerlandais. Ce dernier m'a demandé de ne répondre à vos questions qu'après avoir eu un entretien avec mon avocat belge, maître Nève Marc. » Quelques heures plus tard, entendu par le juge d'instruction de Liège, le requérant déclara : « Je confirme la déclaration que j'ai faite à la police fédérale de Liège. Je suis disposé, le cas échéant, à m'expliquer davantage dès que j'aurai vu mon avocat. Vous m'informez que les éléments du dossier en votre possession permettent de considérer que je suis impliqué dans un trafic international de stupéfiants, à tout le moins entre le 1er août 2006 et le 30 avril 2007. » Je confirme que je ne souhaite pas m'exprimer à ce sujet tant que je n'ai pas vu mon avocat ». Au terme de l'interrogatoire et après avoir été inculpé, le requérant rajouta :
  • 23. 23 « Je ne souhaite rien dire à ce sujet jusqu'à ce que j'aie vu mon avocat. (...) Quant à la possibilité de décerner un mandat d'arrêt, je n'ai rien à dire quant à cela, mais je souhaiterais savoir quand je vais voir mon avocat ». Le juge d'instruction décerna alors un mandat d'arrêt à charge du requérant. Par une ordonnance du 5 septembre 2007, la chambre du conseil du tribunal de première instance de Liège confirma le mandat d'arrêt précité. En réponse au moyen du requérant qui faisait valoir qu'en n'organisant aucun accès possible à un avocat avant même une première décision judiciaire, soit celle prise par le juge d'instruction de décerner un mandat d'arrêt, la loi du 20 juillet 1990 relative à la détention préventive violait l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention, la chambre du conseil considéra que les juridictions d'instruction n'étaient pas assujetties aux prescriptions de l'article 6. Par un arrêt du 20 septembre 2007, la chambre des mises en accusation de la cour d'appel de Liège confirma l'ordonnance précitée. Elle releva que le mandat d'arrêt avait été délivré conformément à la législation applicable et que, d'ailleurs, la Cour d'arbitrage avait dit pour droit que l'article 16 de la loi du 20 juillet 1990 ne violait pas les articles 10 et 11 de la Constitution, combiné ou non avec les articles 5 et 6 de la Convention (arrêt no 59/01 du 8 mai 2001). Le requérant se pourvut en cassation contre cet arrêt. Par un arrêt du 3 octobre 2007, la Cour de cassation jugea ainsi : « (...) le droit prévu par l'article 6, paragraphe 3 c, (...) s'applique devant le juge qui doit statuer sur le bien-fondé de l'action publique. (...) cette disposition ne s'applique pas à l'interrogatoire, prescrit par l'article 16, paragraphe 2, de la loi du 20 juillet 1990 relative à la détention préventive, de l'inculpé par le juge d'instruction avant la délivrance du mandat d'arrêt. (...) Par ailleurs, du seul fait que ni l'article 16, paragraphe 2, précité, ni aucune autre disposition légale ne prévoient que, lors de cet interrogatoire ou avant celui-ci, un avocat assiste l'inculpé, il ne pourrait se déduire que le droit à un procès équitable devant la juridiction de jugement, consacré par l'article 6, paragraphe premier, de ladite Convention, risquerait d'être gravement compromis ou l'exercice des droits de la défense d'être entravé tant devant les juridictions d'instruction que de jugement ». Par une ordonnance du 11 décembre 2007, le requérant fut renvoyé devant le tribunal correctionnel de Liège. Le 15 février 2008, le tribunal correctionnel acquitta le requérant. Le procureur avait requis à son encontre une peine de sept ans d'emprisonnement. Le requérant recouvra sa liberté le même jour. Le procureur introduisit un appel contre ce jugement. Par un arrêt du 7 novembre 2008, la cour d'appel de Liège confirma le jugement de première instance et acquitta le requérant. Elle releva qu'il subsistait un doute quant au fait de savoir si le requérant s'identifiait réellement à la personne prénommée « Hamid » dirigeant l'organisation criminelle décrite au dossier de la procédure. L'absence de toute enquête aux Pays-Bas, tant sur les activités et fréquentations du prévenu que sur l'organisation par le prévenu de l'approvisionnement en produits stupéfiants, ne permettait pas de lever ce doute. B. Le droit interne pertinent L'article 16 de la loi du 20 juillet 1990 relative à la détention préventive dispose notamment : « Paragraphe premier. En cas d'absolue nécessité pour la sécurité publique seulement, et si le fait est de nature à entraîner pour l'inculpé un emprisonnement correctionnel principal d'un an ou une peine plus grave, le juge d'instruction peut décerner un mandat d'arrêt. » (...)
  • 24. 24 » Paragraphe 2. Sauf si l'inculpé est fugitif ou latitant, le juge d'instruction doit, avant de décerner un mandat d'arrêt, interroger l'inculpé [sur les faits qui sont à la base de l'inculpation et qui peuvent donner lieu à la délivrance d'un mandat d'arrêt] et entendre ses observations. A défaut de cet interrogatoire, l'inculpé est mis en liberté. » Il doit également informer l'inculpé de la possibilité qu'un mandat d'arrêt soit décerné à son encontre, et l'entendre en ses observations à ce sujet. A défaut de respect de ces conditions, l'inculpé est mis en liberté. (...) ». Grief Invoquant l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention, le requérant se plaint que le fait de l'avoir empêché d'avoir un contact avec son conseil avant d'être interrogé par le juge d'instruction a porté atteinte à l'équité de la procédure. En droit Le requérant voit une violation de ses droits de la défense dans le fait qu'il s'est vu dénier l'accès à un avocat pendant sa garde à vue. Il allègue une violation de l'article 6, paragraphe 3 c, de la Convention, aux termes duquel : « 3. Tout accusé a droit notamment à : (...) » c. se défendre lui-même ou avoir l'assistance d'un défenseur de son choix et, s'il n'a pas les moyens de rémunérer un défenseur, pouvoir être assisté gratuitement par un avocat d'office, lorsque les intérêts de la justice l'exigent ». Le requérant soutient qu'à défaut d'organiser la possibilité d'un accès à un avocat avant même une première décision judiciaire, à savoir celle prise en l'espèce par le juge d'instruction de décerner un mandat d'arrêt, la loi du 20 juillet 1990 relative à la détention préventive viole l'article 6, paragraphe 3 c. Cet interrogatoire a eu des conséquences déterminantes pour les perspectives de la défense lors de la poursuite de la procédure. S'il avait pu compter sur l'assistance d'un avocat, il aurait sans doute pu éviter d'être placé sous mandat d'arrêt et, en conséquence, comparaître libre devant le tribunal correctionnel appelé à statuer sur le bien-fondé des infractions mises à sa charge. La Cour a déjà jugé que, pour que le droit à un procès équitable consacré par l'article 6, paragraphe premier, demeure suffisamment « concret et effectif », il faut, en règle générale, que l'accès à un avocat soit consenti dès le premier interrogatoire d'un suspect par la police, sauf à démontrer, à la lumière des circonstances particulières de l'espèce, qu'il existe des raisons impérieuses de restreindre ce droit. Même lorsque des raisons impérieuses peuvent exceptionnellement justifier le refus de l'accès à un avocat, pareille restriction – quelle que soit sa justification – ne doit pas indûment préjudicier aux droits découlant pour l'accusé de l'article 6 (voy., mutatis mutandis, Magee c./ Royaume-Uni, no 28135/95, paragraphe 44, CEDH 2000-VI). Il est en principe porté une atteinte irrémédiable aux droits de la défense lorsque des déclarations incriminantes faites lors d'un interrogatoire de police subi sans l'assistance possible d'un avocat sont utilisées pour fonder une condamnation (Salduz c./ Turquie, no 36391/02, paragraphe 55, 27 novembre 2008). Il s'agit dans chaque cas de savoir si la restriction au droit d'être défendu par un avocat est justifiée et, dans l'affirmative, si, considérée à la lumière de la procédure dans son ensemble, elle a ou non privé l'accusé d'un procès équitable (ibid. paragraphe 52). Dans l'arrêt Dayanan c./ Turquie (no 7377/03, 13 octobre 2009), la Cour a précisé que le fait de priver systématiquement une personne gardée à vue de l'assistance d'un avocat sur la base des dispositions pénales pertinentes suffit à conclure à un manquement des exigences de l'article 6, nonobstant le fait que le requérant ait gardé le silence au cours de sa garde à vue.
  • 25. 25 En l'espèce, la Cour relève que le refus de permettre au requérant d'avoir accès à son avocat a été restreint par l'état de la législation en vigueur, à savoir l'article 16, paragraphe 2, de la loi du 20 juillet 1990 qui ne prévoit pas l'assistance d'un avocat au cours de l'interrogatoire par le juge d'instruction ou avant celui-ci. Dans l'affaire Salduz précitée, face à un argument du Gouvernement turc qui consistait à dire que le refus de l'accès à un avocat était la conséquence de l'application sur une base systématique des dispositions légales existantes, la Cour a répondu qu'en soi, cela devait suffire à faire conclure à un manquement aux exigences de l'article 6 (paragraphe 56). Toutefois, la Cour note que la présente affaire se distingue nettement des affaires Salduz et Dayanan précitées. Dans celles-ci, les requérants avaient été déclarés coupables et condamnés à de lourdes peines d'emprisonnement. En revanche, en l'espèce, s'il est vrai que le juge d'instruction a décerné un mandat d'arrêt contre le requérant, le requérant a été par la suite acquitté tant par le tribunal correctionnel que par la cour d'appel et cet acquittement est devenu définitif. Or, le requérant ne pouvait obtenir une issue plus favorable du procès et ainsi, grâce à l'utilisation des voies de recours internes, le défaut dont était entachée la procédure doit être considéré comme ayant été redressé (voy., mutatis mutandis, les décisions de la Commission Stromillo c./ Italie, 15831/89, 25 février 19991, Décisions et Rapports 69, p. 317 ; Byrn c./ Danemark, 13156/87, 1er juillet 1992, Décisions et Rapports 73, p. 5 et C.C. c./ Italie, 29321/95, 21 octobre 1997, Décisions et Rapports 91, p. 37). A cet égard, la Cour rappelle qu'il est de jurisprudence constante qu'à la suite d'un acquittement ou de l'annulation d'une condamnation, le requérant ne peut pas être considéré comme « victime » des droits garantis par l'article 6 de la Convention (voy., parmi beaucoup d'autres, Ustün c./ Turquie, no 37685/02, paragraphe 24, 10 mai 2007 ; Sharomov c./ Russie, no 8927/02, paragraphe 36, 15 janvier 2009 ; Komyakov c./ Russie (déc.), no 7100/02, 8 janvier 2009 et Oleksy c./ Pologne (déc.), no 1379/06, 16 juin 2009). La Cour note par ailleurs que le requérant, qui était placé en détention provisoire, n'invoque pas la violation d'un autre article de la Convention, notamment l'article 5 de celle-ci. Le fait que le requérant a été détenu provisoirement, du 31 août 2007 au 15 février 2008, n'a pas d'incidence quant à son grief relatif à l'article 6 (voy., mutatis mutandis, Witkowski c./ Pologne (déc.), no 53804, 4 février 2003 ; Andrei Georgiev c./ Bulgarie, no 61507/00, 26 juillet 2007 ; Komyakov c./ Russie précitée). Dans ces circonstances, prenant en considération l'ensemble de la procédure, la Cour estime qu'en l'espèce, l'impossibilité pour le requérant de se faire assister par un avocat avant son interrogatoire par le juge d'instruction n'a pas nui à l'équité de la procédure. Il s'ensuit que la requête est manifestement mal fondée et doit être rejetée en application de l'article 35, paragraphes 3 et 4 de la Convention. Par ces motifs, la Cour, à l'unanimité, Déclare la requête irrecevable. Siég. : Mmes I. Cabral Barreto (prés.), Fr. Tulkens, MM. V. Zagrebelsky, D. Jočienė, D. Popović, A. Sajó et I. Karakaş. Greffier : Mme S. Dollé. Plaid. : Me M. Nève. J.L.M.B. 10/166
  • 26. 26 Observations L’accès à l’avocat dès les premiers interrogatoires de police : chronique d’une condamnation annoncée de la Belgique par la Cour européenne des droits de l’homme Même si elle a débouché sur une décision d’irrecevabilité, l’affaire Bouglame portée devant la Cour européenne des droits de l’homme devrait faire date en droit belge. Plus nettement sans doute encore que le désormais célèbre arrêt Salduz c./Turquie du 27 novembre 20084, cette affaire laisse en effet augurer d’une condamnation à peu près certaine de la Belgique par la Cour européenne du fait de l’absence totale d’accès à l’avocat qui caractérise notre système juridique durant la garde à vue. Nous nous proposons de revenir brièvement sur l’affaire en question (I) avant d’examiner les (trop) timides réactions du droit belge à la nouvelle jurisprudence de la Cour européenne en matière d’accès à l’avocat (II). I. Bouglame ou l’art des obiter dicta Poursuivi pour participation présumée à un trafic international de stupéfiants, Hamid Bouglame avait, dès ses premiers interrogatoires par les autorités belges, réclamé de pouvoir s’entretenir avec son avocat, ce qui, de manière tout à fait classique, lui avait été refusé jusqu’à la décision du juge d’instruction de le placer sous mandat d’arrêt. Renvoyé devant le tribunal correctionnel de Liège, il fut toutefois acquitté en première instance comme en appel. Et c’est précisément cet acquittement qui va conduire la Cour européenne à déclarer irrecevable la requête par laquelle il se plaignait devant elle d’une violation de l’article 6, paragraphe 3, c, de la Convention, considérant – conformément à une jurisprudence constante5 – qu’une personne acquittée ne peut plus prétendre être victime d’une violation de l’article 6 de la Convention. Curieusement, toutefois, la Cour, au lieu de se contenter de ce constat d’irrecevabilité, va le faire précéder d’un certain nombre d’attendus plutôt cinglants, qui ne laissent guère de doutes sur ce qu’eût été sa décision si le requérant n’avait pas été acquitté. La Cour rappelle ainsi que lorsque – comme en droit belge – le refus de l’accès à un avocat est « la conséquence de l’application sur une base systématique des dispositions légales existantes », cela suffit en soi à faire conclure à un manquement aux exigences de l’article 6. Et – plus radicalement peut-être encore – quand elle 4 Sur cet arrêt, voy. notamment M.-A. BEERNAERT, " Salduz et le droit à l’assistance d’un avocat dès les premiers interrogatoires de police ", R.D.P.C., 2009, p. 971-988; M. BORGERS, " Een nieuw dageraad voor de raadsman bij het politieverhoor ", N.J.B., 2009, p. 88-99 ; T. DECAIGNY et J. VAN GAVER, " Salduz : Nemo tenetur en meer... ", T. Strafr., 2009, p. 201-212 ; P. DE HERT, T. DECAIGNY et K. WEIS, " L’arrêt Salduz contraint à une adaptation de l’audition ", Vigiles, 2009, p. 1-4 ; B. DUFOUR, " Le droit à l’assistance d’un avocat lors de la phase préparatoire entre droit absolu et droit relatif ", J.T., 2009, p.529-535 ; A. JACOBS, " Un bouleversement de la procédure pénale en vue : la présence de l’avocat dès l’arrestation judiciaire du suspect ", cette revue, 2009, p. 202-204 ; A. KETTELS, " L’assistance de l’avocat dès l’arrestation ou comment repenser la phase préparatoire du procès pénal sur un mode plus accusatoire ", R.D.P.C., 2009, p. 989-1012 ; T. SPRONKEN, " De gevolgen van de zaken Salduz en Panovits in Nederland ", T. Strafr., 2009, p. 227-233 ; J. STEVENS et G. LATOUR, " Het standpunt van de Orde van Vlaamse Balies ", T. Strafr., 2009, p. 219-226 ; K. VAN CAUWENBERGHE, " Waarheen met een fair trial in België ? ", T. Strafr., 2009, p. 197-201 ; L. VAN PUYENBROECK et G. VERMEULEN, " Het recht op bijstand van een advocaat bij het politieverhoor na de arresten Salduz en Panovits van het E.H.R.M. ", N.C., 2009, p. 87-97 ; L. VAN PUYENBROECK et G. VERMEULEN, " Hoe kan de bijstand van een advocaat bij het verhoor in de Belgische praktijk geregeld worden ? ", T. Strafr., 2009, p. 212-219. 5 Pour des applications récentes, voy., notamment, CEDH, Komyakov c./ Russie (req. n° 7100/02) du 8 janvier 2009 et Olesky c./ Pologne (req. n° 1379/06) du 16 juin 2009.
  • 27. 27 s’exprime sur la perte de qualité de victime du requérant, elle le fait en considérant que, grâce à son acquittement « le défaut dont était entachée la procédure (c’est nous qui soulignons) doit être considéré comme ayant été redressé ». Difficile de faire passer plus clairement aux autorités belges le message qu’il devient urgent de réagir pour conformer notre système juridique aux exigences de l’article 6 en matière d’accès à l’avocat. Et pourtant, le moins que l’on puisse [dire], c’est que la Belgique tarde à prendre la mesure de ces exigences. II. Le droit belge post-Salduz : « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Même interprétée a minima6, la jurisprudence Salduz paraît difficilement compatible avec notre système juridique qui n’autorise aucune intervention de l’avocat avant la décision du juge d’instruction de placer un inculpé en détention préventive, tout en permettant d’utiliser à des fins probatoires les procès-verbaux des différentes auditions pratiquées dans cet intervalle. Les réactions à cet arrêt de principe de la Cour européenne paraissent pourtant avoir été minimales, tant sur les plans législatif (a) que jurisprudentiel (b). a. Du côté législatif : « y a-t-il un pilote dans l’avion ? » Un an et demi après l’arrêt Salduz, notre législateur ne paraît toujours pas déterminé à réformer le droit belge sur la question de l’accès à l’avocat. Une proposition de loi a, certes, été récemment déposée à la Chambre par Ecolo- Groen7, mais, s’agissant d’une initiative émanant d’un parti de l’opposition, elle risque de ne guère retenir l’attention. Quant à notre ministre de la Justice, il se dit conscient de l’importance de la problématique et consulte tous azimuts depuis un an, tout en se gardant bien de prendre attitude8… Ce silence prolongé suscite un profond malaise auprès des acteurs policiers et judiciaires, qui ne savent trop quelle attitude adopter face aux revendications, de mieux en mieux organisées9, des barreaux. b. Du côté de la jurisprudence : un accueil plutôt timide Du côté de la jurisprudence, les choses sont plus contrastées : la Cour de cassation nous paraît ignorer la portée de la jurisprudence de la Cour européenne (paragraphe premier), tandis que certaines juridictions de fond y font (partiellement) droit (paragraphe 2). Paragraphe premier. La Cour de cassation 6 Sur les différentes lectures possibles de l’arrêt Salduz, voy. notamment M.-A. BEERNAERT, op. cit., spéc. p. 974-979. 7 Proposition de loi modifiant le code d’instruction criminelle et la loi du 20 juillet 1990 relative à la détention préventive, Doc. parl., Chambre, 2009-2010, n° 52-2444/001. 8 Voy. notamment, à cet égard, sa note de politique générale déposée en novembre 2009 à la Chambre (Doc. parl., Chambre, 2009-2010, n° 52-2225/012, p. 23), ainsi que sa réponse à une récente interpellation en commission de la Justice de la Chambre le 10 février 2010 (C.R.I.V., 2009-2010, 52 COM 790, p. 58-60). 9 Voy. notamment le modèle de conclusions « relatives à la violation de l’enseignement Salduz » proposé en ligne par l’Orde van Vlaamse Balies (www.advocaat.be).
  • 28. 28 La Cour de cassation n’a jusqu’ici – et à notre connaissance du moins – reçu l’occasion de se prononcer qu’en matière de détention préventive. A trois reprises au moins10, elle a considéré que l’absence d’accès à l’avocat lors des premiers interrogatoires n’obligeait, à ce stade de la procédure, ni à donner mainlevée du mandat d’arrêt, ni à prononcer l’irrecevabilité des poursuites, ni même à constater la nullité des procès-verbaux d’interrogatoire litigieux et à les faire retirer du dossier. Cette jurisprudence nous paraît contredire les enseignements de la Cour européenne des droits de l’homme11, qu’il s’agisse du refus de prononcer l’irrecevabilité des poursuites ou, a fortiori, du maintien au dossier des procès-verbaux litigieux. Dès l’instant, en effet, où une des innovations majeures de l’arrêt Salduz est d’avoir affirmé que l’équité du procès pénal était ipso facto compromise en cas d’utilisation de déclarations recueillies sans l’assistance d’un avocat, nous ne voyons pas comment et à quel titre les juridictions d’instruction pourraient encore refuser d’écarter immédiatement les déclarations incriminées. Quant au refus de prononcer l’irrecevabilité des poursuites du seul fait de l’absence d’accès à l’avocat dès les premiers interrogatoires de police, s’il ne paraît pas incompatible avec la jurisprudence Salduz proprement dite12, il est difficilement conciliable, par contre, avec un arrêt ultérieur rendu le 13 octobre 2009 par la deuxième section de la Cour européenne en cause de Dayanan c./ Turquie 13 . Dans cette autre affaire, la Cour a en effet constaté une violation de l’article 6 de la Convention du seul fait de l’absence d’accès à un avocat durant la garde à vue, alors même que le requérant était resté silencieux au cours de celle-ci et qu’il n’y avait donc pas eu d’utilisation, au procès, de déclarations recueillies sans assistance d’un avocat. Pour la Cour, cela ne faisait apparemment aucune différence : dès l’instant où l’accès à l’avocat était refusé de manière systématique sur la base de la loi turque en vigueur à l’époque, cela suffisait à conclure à un manquement aux exigences de l’article 6 de la Convention. Certes, il ne s’agit-là encore que d’une jurisprudence de chambre qui, en tant que telle, n’est peut-être pas revêtue d’une autorité aussi forte que celle d’un arrêt de grande chambre prononcé à l’unanimité comme en cause de Salduz. Il n’en demeure 10 Cass., 11 mars 2009, RG P.09.0304.F, cette revue, 2009, p. 892, Cass., 29 décembre 2009, RG P.09.1826.F, Cass., 13 janvier 2010, RG P.09.1908.F, J.T., 2010, p. 74 et conclusions D. VANDERMEERSCH. 11 Et – une fois n’est pas coutume – l’argumentation en sens contraire développée par l’avocat général VANDERMEERSCH ne nous apparaît pas convaincante. Dans ses conclusions précédant l’arrêt du 13 janvier 2010 (J.T., 2010, p. 74-75), D. VANDERMEERSCH a, en substance, défendu l’idée selon laquelle c’est au législateur, et non à la jurisprudence, qu’il revenait de tirer les conclusions de l’arrêt Salduz, dans la mesure où celui-ci suppose une toute nouvelle règlementation, avec à la clé un certain nombre de choix et d’arbitrages politiques et de société à opérer. S’il est incontestable que seul le législateur pourra effectivement arrêter les formes et modalités concrètes selon lesquelles l’assistance juridique sera à l’avenir garantie dès la garde à vue, il n’en reste pas moins qu’aussi longtemps qu’aucun accès à l’avocat n’est organisé en droit belge, les juges ne peuvent que constater l’incompatibilité de la législation belge avec l’article 6, paragraphe 3, de la Convention tel qu’interprété par la Cour européenne. La comparaison avec les suites réservées à l’arrêt Taxquet de la Cour européenne des droits de l’homme nous paraît éclairante à cet égard : là aussi, il y avait à opérer un certain nombre de choix politiques quant à la manière d’adapter, pour l’avenir, le droit belge aux exigences nouvelles de la Cour européenne (voulait-on, par exemple, opter plutôt pour un délibéré conjoint des jurés et des magistrats professionnels sur la question de la culpabilité, ou pour une motivation a posteriori de la décision des jurés – ce qui fut l’option finalement retenue dans la loi du 21 décembre 2009 relative à la réforme de la cour d’assises ?), mais cela n’a pas empêché la Cour de cassation de casser dans l’intervalle un certain nombre d’arrêts de cours d’assises pour violation du droit au procès équitable. 12 Dans son arrêt Salduz, la Cour n’a en effet pas attaché de sanction à l’absence d’assistance d’un avocat comme telle, mais c’est uniquement du fait de l’utilisation à charge des déclarations faites sans une telle assistance qu’elle a conclu à une violation de l’article 6 de la Convention. En d’autres termes, elle semblait admettre que le vice initial pouvait être réparé si les déclarations – mal – recueillies n’étaient en aucune façon prises en compte dans la suite de la procédure (voy. M.-A. BEERNAERT, op. cit., p. 985). 13 Cette revue, 2009, p.1937 et note M. NÈVE.
  • 29. 29 pas moins que la jurisprudence Dayanan a déjà été répétée depuis (y compris dans la décision annotée)14, qu’elle émane de la section à laquelle sont soumises les affaires belges, et qu’elle oblige clairement, quant à elle, à déclarer irrecevables toutes les poursuites pour lesquelles les accusés ne se voient pas offrir l’assistance d’un avocat dès le début de leur privation de liberté15, et non plus seulement à écarter du dossier les éventuelles déclarations incriminantes recueillies sans l’assistance d’un avocat. Paragraphe 2. Les juridictions de fond Les juges du fond, de leur côté, paraissent partagés. La plupart des décisions publiées16 refusent d’écarter les déclarations recueillies sans assistance d’un avocat ou, a fortiori, de prononcer l’irrecevabilité des poursuites au motif que notre système juridique offrirait d’autres garanties permettant de pallier l’absence d’accès à un avocat dès les premiers interrogatoires de police. L’accent est mis, en particulier, sur la durée très courte (maximum vingt-quatre heures) pendant laquelle un suspect peut être privé de sa liberté sans pouvoir communiquer avec un avocat, sur l’organisation d’un débat pleinement contradictoire devant la chambre du conseil endéans les cinq jours de la délivrance du mandat d’arrêt, sur le fait que notre système probatoire n’attache aucun poids particulier aux déclarations de suspects, qui peuvent d’ailleurs être rétractées à tout moment et/ou sur les garanties d’ores et déjà offertes en matière d’audition par l’article 47bis du code d’instruction criminelle. Il s’agit-là, à notre sens, d’une méconnaissance grave de la portée de l’arrêt Salduz qui condamne, on ne peut plus clairement, le principe même de la privation généralisée du droit d’accès à un avocat, dès lors qu’il s’agit précisément d’une pratique systématique, non dépendante des « circonstances particulières de l’espèce ». La cour d’appel d’Anvers et le tribunal correctionnel de Bruxelles, par contre, se sont récemment prononcés l’un et l’autre dans un sens qui nous paraît au moins respecter l’essentiel des enseignements de l’arrêt Salduz – même s’il ignore encore ceux de l’arrêt Dayanan : respectivement par arrêt du 24 décembre 2009 et jugement du 14 janvier 2010, ils ont tous deux écarté explicitement les déclarations d’un prévenu recueillies au cours de sa garde à vue et sans assistance d’un avocat, ce qui ne les empêcha toutefois pas de déclarer les préventions établies sur la base des autres pièces du dossier17. Pour conclure En droit belge, les justiciables sont libres de consulter un avocat à tout moment de leur existence, sauf – étrange paradoxe – au moment où ils en auraient le plus besoin, c’est-à-dire pendant la garde à vue. 14 Voy., en particulier, CEDH, arrêt Yesilkaya c./ Turquie du 8 décembre 2009 (dans lequel la Cour constate une violation de l’article 6 de la Convention du fait du refus d’accès à l’avocat pendant la garde à vue, alors même que le requérant avait, d’un bout à l’autre de la procédure – et y compris donc lors de ses premiers interrogatoires sans avocat – nié toute implication dans les faits qui lui étaient reprochés) et arrêt Boz c./ Turquie du 9 février 2010 (dont le paragraphe 35 réaffirme qu’une restriction systématique d’accès à l’avocat sur la base des dispositions légales pertinentes suffit en soi à conclure à un manquement aux exigences de l’article 6 de la Convention). C’est au demeurant le même principe que la Cour rappelle explicitement dans la décision annotée. 15 Dès lors qu’il ne s’agit pas d’une restriction justifiée par des raisons impérieuses liées aux circonstances particulières de l’espèce, mais bien au contraire d’une pratique légale systématique. 16 Voy., en particulier, Gand (mis. acc.), 19 février 2009, consultable sur www.legalworld.be et commenté par K. VAN CAUWENBERGHE, Juristenkrant, 2009, n° 187, p. 11 ; Corr. Dendermonde, 23 mars 2009, T. Strafr., 2009, p. 285 ; Cour ass. Liège, 30 mars 2009, cette revue, 2009, p. 898 ; Liège, 12 janvier 2010, cette revue, 2010, p. 452, et Liège, 12 janvier 2010, cette revue, 2010, p. 454. 17 Anvers (9e ch.), 24 décembre 2009, consultable sur www.legalworld.be et commenté par T. DECAIGNY, Juristenkrant, 2010, n° 202, p. 2 ; Corr. Bruxelles (52e ch.), 14 janvier 2010, inédit.
  • 30. 30 Depuis l’arrêt Salduz c./ Turquie, nous savons que cette absence d’accès à l’avocat viole le droit au procès équitable. Et pour ceux qui doutaient encore de ce que les enseignements d’une affaire turque fussent transposables au droit belge, la Cour européenne est opportunément venue remettre les pendules à l’heure dans la décision annotée. Salduz, Dayanan et Bouglame invitent à cet égard la Belgique à un authentique changement de culture judiciaire et policière. Et comme tout changement culturel, ils suscitent quelques réticences. Mais si les pouvoirs législatif et judiciaire s’obstinent à n’en rien vouloir entendre, il y a fort à parier que nombre de requérants obtiendront devant la Cour européenne ce qu’ils n’ont pu faire reconnaître en droit interne : le constat d’une violation du droit au procès équitable ! MARIE-AUDE BEERNAERT THIERRY MOREAU Professeur à l’UCL Professeur à l'UCL Centre de recherches interdisciplinaires Centre de recherches interdisciplinaires sur la déviance et la pénalité (CRIDEP) sur la déviance et la pénalité (CRIDEP)

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