Andre Tardieu-LA-REVOLUTION-A-REFAIRE-tome-2-La-Profession-Parlementaire-Paris-1937
Upcoming SlideShare
Loading in...5
×
 

Andre Tardieu-LA-REVOLUTION-A-REFAIRE-tome-2-La-Profession-Parlementaire-Paris-1937

on

  • 3,202 views

La Révolution à Refaire, Tome 2

La Révolution à Refaire, Tome 2

Statistics

Views

Total Views
3,202
Slideshare-icon Views on SlideShare
3,202
Embed Views
0

Actions

Likes
0
Downloads
33
Comments
0

0 Embeds 0

No embeds

Accessibility

Categories

Upload Details

Uploaded via as Adobe PDF

Usage Rights

© All Rights Reserved

Report content

Flagged as inappropriate Flag as inappropriate
Flag as inappropriate

Select your reason for flagging this presentation as inappropriate.

Cancel
  • Full Name Full Name Comment goes here.
    Are you sure you want to
    Your message goes here
    Processing…
Post Comment
Edit your comment

    Andre Tardieu-LA-REVOLUTION-A-REFAIRE-tome-2-La-Profession-Parlementaire-Paris-1937 Andre Tardieu-LA-REVOLUTION-A-REFAIRE-tome-2-La-Profession-Parlementaire-Paris-1937 Document Transcript

    • , ANDRE TARDIEULA REVOLUTION A REFAIRE nLa profession arlementaire FLAMMARION
    • OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Chez le meme éditeur:LA RÉVOLUTION A REFAIRE: tome I. LE SOUVERAIN CAPTIF, 1936, 45 mille.L NOTE DE SEMALlE, 1937, 12" mille.ALERTE AUX FRANÇAIS, 1936, 200 mille.SUR LA PElTE, Ig35, 52 mille.LA RÉFORME DE LÉTAT, LES IDÉES MAÎTRESSES DB « LHEURI! DE LA DÉCISION ll, Ig34, Ise mille.LHEURE DE LA DÉCISION, Ig34, 2ge mille.DEVANT LE PAYS, Ig32, I8e mille.LÉPREUVE DU POUVOIR, Ig3I, 12 e mille. Chez dautres éditeurs :QUESTIONS DIPLOMATIQUES, Félix Alcan, Paris 1904.LA CONFÉRENOE DALGÉSIRAS, troisième édition, Félix Alcan, Paris IglO.LA FRANCE ET LES ALLIANCES, quatrième édition, Féla Alcan, Paris, Iglo.NOTES SUR LES ÉT.TS-UNIS, sixième édition, Calmann-Lévy, Paris, 1917.LE PRINCE DE BÜLOW, septième édition, Calmann·Lévy, Paris, Ig31.LE MYSTÈRE DAGADIR, tI:oisième édition, Calmann-Lévy, Paris, Ig12.LAMÉRIQUE EN ARMES, deuxième édition, E. Fasquelle, Paris, 1919.LA PAIX, vingtième édition, Payot, Paris, Ig21.THE TRUTII ABOUT THE TREATY (Bobbs-Merril), 30· mille.SLESVIG PAA FREDSKONFERENCEN (avec la collaboration de F. de Jessen), Copenhague, Ig26.DEVANT LOBSTACLE, vingtième édition, Emile-Paul, Paris, 19 2 7.FRANCE AND AIIIERICA, Houghton Mifflin Co, 1927.LE SLESVIG ET LA PAIX (en collaboration avec F. de Jessen) Jules Meynial, 1930. ­FRANCE IN DANGER, Denis Archer, Londres, 1935.
    • ANDRÉ TARDIEU La Révolution à refaire IlLa professionparlementaire ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
    • Il a été tiré de cet ouvrage : vingt exemplaires lUI papier du Japon numérotél de 4 à 20,soia:ante-luinze exemplailes lUI papier de Hollande numérotés de :U à 95, cent exemplaires lUI papier vergé pur fil Outhenin-Chalandle numérotél de 96 à 495 et lix cent loixante exemplaires sur papier al[a numérotés de 496 à 855.Droils de traduction, de reproduclion et dadaptation réservés pour tous les pays, Copyright J037, by ERNEST FLAMMARION
    • LA RÉVOLUTION A REFAIRE (1)TOllE 1. - Le souveraIn captif. *TOllE II. - La professIon parlementaIre. *TOllE III. - Le sabotage des Intérêts généraux.TOllE IY. - Le règne du matérIalisme.TOME V. - Les Issues possibles. TABLE DES MATIÈRES DU TOME II LE MÉTIERCIIAPITRE PIIIlMIER. - LA STRUCTURE DU MÉTIER. i31. Du mandat au métier. - Les caractères du man­ dat (p. H). - Lévolution anglaise (p. i5). ­ Lévolution française (p. i6,. - Le sophisme de la représentation (p. D). - Les débuts du métier (p. i9). - La profession constituée (p. 20).Il. Les cadres du métier. - La liberté daccès (p. 23). - La ré éligibilité (p. 2-). ­ Le cumul des mandat:; (p. 27). - La rétribution (p. 28). - Un métier solide (p. 30).III. Statique et dynamique du métier. - Lobsession de la réélection (p. 33). - La non-représentation de lin­ térêt général (p. 34). - Lobsession de lavancement (p. 35). - Le pugilat pour le pouvoir (p. 37). - Le fond des choses (p. 38).CHAPITRE II. - LA SUBSTANCE DU MÉTIER. . . 401. Lintervention. - Les origines lointaines de linter­ vention (p. oU). - Comment on intervient (p. 44). (1) Les tomes parus sont marqu~ dun astérisque.
    • 6 TABLE DES MATIÈRES Lambassadeur-courtier (p. 4(5). - La mutuelle électo­ rale (p. 4(6). IL La coalition. - Le nombre et la coalition (p. 4(7). ­ Les coalitions dautrefois (p. 49). -- La coalition contem­ poraine (p. 51). - Coalition et métier (p. 53). III. La parole. - Lévolution de la parole publique (p. 55). - Le règne des robins (p. 58). - [Tne mauvaise prépara­ tion (p. 59). - La tribune et les tribunes (p. 6i). COAPITRE III. - LA TENDANCE DU MÉTIER • •• G3 I. Lhistoire du mouvement à gauche. - Le mouve­ . ment à gauche avant 1871 (p. 64). - Le mouvement à gauche depuis 187l. (p. (6). - Les élections de gauche (p. 68). - La forme nouvelle du mouvement il gauche (p. (9). - Lexclusion des ralliés (p. 70). - Lexclusion des modérés (p. 12). - Le Front populaire p. 74). II. Lexplication du mouvement à gauche. - Le nombre et la gauche (p. 75). - Les autres causes du mouvement il gauche (p. 78). - La qualité des hommes (p. 80). - Le mouvement à gauche et le métier (p. 82). III. Pas de résistance au mouvement à gauche. - La faillite des droites jusquà t!l75 (p. 84-). - Le t6 mai et ses lendemains (p. 85). - Laprès-guerre (p. 87). - Les ligues (p. 88). - Hors du métier (p. 90). LE MILIEU CIIAPITRE IV. - LATTRAIT PARLEMENTAIRE.. 95~ 1. Le prestige des assemblées. - Les prophètes du prestige (p. 96). - Les motifs intéressés (p. 99). ­ Les motifs désintéressés (p. 100). - Prestige et profes­ sion (p. 102).1 Il. Lesprit de corps et la camaraderie. - La solida­ rité dans le plÏvilège (p. 103). - La camaraderie parle­} mentaire (p. 107). - Les limites de la camaraderie~1 (p. 108).
    • TABLE DES MATIÈRES 71Il. La presse et la profession. - L"évolution de la presse (p. fi 1). - Les parlementaites et la presse (p. fi3). - La presse parlementaire (p. H4). - La pro­ fessionparlementaire et la liberté de la presse (p. H 7). - Actions et réactions (p.U8). V. - LE CORPS A CORPS PARLEMEN­CII.ŒTlIE TAIRE . . • • • • • • • . • • . . • 0 • • • • • • • il91. Les individus. - Les origines de la duplicito (p. i20). - La duplicité démocratique (po i22). - La férocité parlementaire (p. i23). - Le mépris de la vtrité (po i26)0 - Le découragement des meilleurs (po i27)0 1Il. Les partis. - La trahison, âme des partis (po i29)0 ­ La trahison révolutionnaire (p. i32). - La trahison radi­ cale-socialiste (p. i33). - La trahison conservatrice (p. i36).Ill. Les chefs. - La recherche de la popularité (p. i38)0 ­ La défaillance des chefs avant i87i (po i 39). - La défail­ lance des chefs sous la Troisième République (p. i42). - Quelques vedettes (p. i45). - Les débuts de M. Thiers (p. H:7). - M. Thiet·s et la République (p. H9). VI. - LA MÉDIOCRITÉ PARLEMEN ­ClIAPITRE TAIRE . • . . • . . . • . • • . • • . . • . • . • • iail, Les idées. - La médiocrité du recrutement et du travail (po i52). - Le règne du cliché (p. i54). - Témoi­ gnages sur la médiocrité (p. i57). - Médiocrité et métier (p. i60).Il. Le rendement. - Labsentéisme (p. i(2). - La vio­ lence (p. i(6). - La lenteur parlementaire (p. i67). - La mauvaise qualité des lois (p. f6J). - Quelques témoi­ gnages sur le rendement (p. ni). III. Le discrédit. - Le détachement des élites (p. iï3). - La désaffection du p~uple (p. i 76). - Le complexe du discrédit (p. t 78). - Quand le mécontentement explose (p. i79).
    • 8 TABLE DES MATIÈRES LE DESPOTISME CUAPITRE VII. - LES MODALITÉS DU DESPO­ TISME PARLEMENTAIRE. . . . . . • • . . . . 181 I. La doctrine du despotisme. - Les origines philoso­ phiques et historiques (p. 182). - Le despotisme révolu­ tionnaire (p. 184-). - Les deux Restaurations lp. 18;;). ­ Le moderne despotisme (p. 186). - Quelques témoins (p. t88). - Despotisme et métier (p. lûl). Il. La tyrannie de la séance. - Les interpellations (p. 1931. - Un peu de statistique (p. 1!J4-). - Les vices du système (p. 195). - Linitiative gouvernementale (p. t97). - Linitiative parlementaire (p. 19~J. - « Lin­ dépendance de la rep"ésentation » (p. ~OO). Ill. La tyrannie hors séance. - Les commissions (p. 202). - Les groupes (p. 205). - Laction individuelle (p. 207). - La vaine indignation des chefs (p. 210). ­ Au cœur du métier (p. 212). CIIAPlfRE VIII. - LABSENCE DE FREINS . . . . . 2U­ I. Le chef de lÉtat. - Le rodage des ciJefs dÉtat (p. 215). - ~a Présidence de 1875 (p. 2t7). - Le prési­ dent anéanti (p. 220). - Les al.t.ributions non-exercées (p. 22t). - La victoÏJe de la profession (p. 224-). II. Le chef du gouvernement. - Les origines de la fai- , blesse ministérielle (p. 226). - Sous la troisieme répu­ blique (p. 228). - La règle du jeu (p. 23t). - Le gouyer­ nement écrasé par les Chambres (p. 234-).. Ill. Les autres freins. - Pas de referendum (p. 236). ­ Pas de dissolution (p. 238). - Pas de recours constitu­ tionnel (p. 24-0). - Lusurpation sénatoriale (p. 24-2). ­1 Lidentité des deux Chamb"es (p. 2*5). - La dictature totale des assemblées (p. 247). CllAPITRB IX. - LES EFFETS DU DESPOTISME PARLEMENTAIRE. . • • • • • . . • . • . . . . 250 I. Linstabilité gouvernementale. - La stabilité du ré­1 gime (p. 250). - Linstabilité du gouvernement (p. 25t). - Les conséquences de linstabilité (p. 2:i5): - Linsta­ bilité et la profession (p. 256).
    • TABLE DES MATIÈRES 911. Lirresponsabilité générale. - Lirresponsabilité gouvernementale (p. 25R). - Lirresponsabilité parlemen­ taire (p. 260). - Lirresponsabilité populaire (p. 262). ­ Lirresponsabilité totale (p. 263).III. - Loppression des minorités. - La tradition dop­ pression (p. 264). - « La loi est Dieu » (p. 267). ­ Aucune limite à loppression (p. 268). - Loppression el le métier Ip. 270). LA SERVITUDECUAPITRE X. - LES TROIS ESCLAVAGES . . • • • 273J. Lesclavage local. - Laccord sur lesclavage (p. 27-i). - Lélu asservi aux électeurs Ip. 275). - Lélu asservi au gouvernement (p. 278). - Un régime mal­ sain (p. ~80).Il. Lesclavage politique. - Les origines de lescla ­ vage politique (p. 281). - L"esclavage contemporain (p. 283). - Le rôle des groupes Ip. 2S~). - ( LArt royal li (p. 286).III. Lesclavage pécuniaire. - Lexemple américain (p. 288). - En France (p. 289). - Les petits services (p. 292).CUAPITRE XI. - LA CORRUPTION PARLEMEN ­ TAIRE. . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . 295I. .Les précédents. - En Angleterre (p. 296). - Aux Etats-Unis (p. 2971. - La corruption politique sous la Révolution française (p. 2D8). - Les pourris Ip. 300). ­ Restauration et Monarchie de juillet (p. 303). - Lavène­ ment de la Troisième République (p. 305).II. La corruption contemporaine. - La corruption par en haut (p. 306). - La « pourriture dassemblée» (p. 307). - Les causes profondes (p. 3iO). - Le despotisme cor­ rupteur (p. 312).III. Lécharpe et la robe. - Lavocat, la loi et le juge (p. 314). - De lusage à labus (p. 316). - Inutiles débats (p. 318). - Le mouvement à gauche et la corruption p. 321).
    • 10 TABLE DES IIIATIÈRESCnAPITRE XII. - LES SCANDALES PARLEMEN­ TAIRES . 0 ••••• 0 • 0 0 0 • 0 •• 0 ••• 0 0I. La chronicité des scandales. - Les débuts (p. 324,). - Laffaire Wilson (p. 325). - Le Panama (p. 326). ­ Les scandales de lavant-guerre (p. 328). - La guerre et laprès-guerre (p. 330). - Hanau, Oustric, Stavisky, Lévy (p. 331). - Le scandale et le métier (p. 333).Il. Le mécanisme des scandales. -Ajournement(p. 334). - Négation (p. 335). - Reniement (p. 336). - Diversion (p. 337). - Contre-attaque (p. 338). - Appel li. la démo­ cratie (p. 340).III. La répression des scandales. - Les commissions denquHe (p. 3~2). - La justice (po 3-i6 ). - La policG (p. 350). - Où lon retrouve la profession (p. 353).CHAPITRE XIII. - PREMIÈRES CONCLUSIONS 0 0 0 355Lunité des deux mensonges (p. 355). - Lunité des consé­ quences (p. 3:;6). - Lignorance du peuple (p. 357). ­ Ce qui ne peut pas durer (p. 35:}). - Il Y faut une révo­ lution (p. 3ûi).
    • CHAPITRE 1 LA STRUCTURE DU MÉTIER 1. DU MANDAT AU MÉTIER. - Les caractères du mandat. - Lévolution anglaise. - Lévolution fran ­ çaise. - Le sophisme de la représentation. - Les débuts du métier. - La profession constituée. II. LES CADRES DU MÉTIER. - Pas de sélection à lentrée. - Pas de limitation de durée. - Le cumul des mandats. - La rétribution. - Un métier solide. III. STATIQUE ET DYNAMIQUE DU MÉTIER. ­ Lobsession de la réélection. - La non-représentation de lintérêt général. - Lobsession de lavancement. -- Le pugilat pour le pouvoir. - Le fond des choses. La vie publique de la France souffre de deux altéra­ tions. Dune part, les principes, sur lesquels elle croit avoir fondé cette vie publique, sont outrageusement violés et le peuple est dessaisi, au profit de ses élus, des pouvoirs dont on lui fait honneur. Dautre part, les élus, qui détiennent ces pouvoirs, se comportent, non en manda­ taires, mais en professionnels du métier parlementaire. A quoi le peuple est réduit par les assemblées, on le sait. Ce que sont les assemblées, on va le voir.
    • 14 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 DU MANDAT AU MÉTIER Mandat parlementaire? Non. Le mandat appartient aupassé. De nos jours, il est devenu métier. Les caractères du mandat. Mandat et métier ne sont point la même chose. Ce sontchoses différentes et même contraires. Le mandat estmission de confiance, mission personnelle, mission limitéedans sa durée et limitée dans son objet. Le mandatairereprésente pour une tâche définie des mandants, qui leconnaissent et quil connaît. Aucun de ces caractères nesattache au métier. On ne" peut pas concevoir un mandat impersonnel, nnmandat perpétuel, un mandat universel. Dès quappa­raissent ces trois traits, impersonnalité, perpétuité, univer­salité, le mandat sévanouit et sa place est à prendre. Cestainsi que du mandat on est passé au métier. Pendant des siècles, les assemblées locales, municipales,régionales, nationales même eurent un mandat commeorigine. Les membres en étaient désignés, à titre tempo­raire et bref, par leurs pairs, en des comices fermés.Chaque ordre ou chaque classe de la société choisissait,sans communiquer avec les autres, son représentant. Cereprésentant navait qualité de parler et dagir quau nomde ceux qui lavaient choisi. Cette qualité résultait de lacommunauté dintérêts et de vie, qui existait entre euxet lui. Les mandataires, ainsi créés, représentaient, non lanation, mais des fragments de la nation généralementimpénétrables, souvent hostiles les uns aux autres. Ils neconstituaient point des assemblées homogènes, totalisant,dans une globalité de représentation, un pouvoir général.Ils nétaient que des délégués de catégories, - en Angle­terre, délégués des villes, des comtés et des bourgs; enFrance, délégués des nobles, des clercs et des bourgeois.
    • LE MÉTIER 15 Les hommes, à qui ce mandat était conféré, le redou­taient dordinaire plus quils ne le souhaitaient. Le dépla­cement les dérangeait. La crainte de nêtre pas remboursésde leurs frais par des mandants rebelles à la dépense lesalarmait. On a connu des communes espagnoles qui, pourne pas payer, refusaient délire des mandataires. Nosetats généraux de 1483, dont le rôle fut cependant impor­tant, demandèrent modestement à être convoqués de nou­veau au bout de douze ans. Ces assemblées courtes et rares avaient pour habituellemission de disputer au souverain largent, dont il avaitbesoin. Elles étaient défenderesses et plaidaient la causedes payeurs. Capables daccorder les subsides, mais dési·reuses de les refuser, elles se séparaient, dès quétait vidéela matière pour lexamen de laquelle elles avaient étéconvoquées. Lévolution an~lai8e. Lévolution, qui a conduit du mandat au métier, estnée des contingences et des commodités plutôt que dunevue de doctrine. Cela est vrai même de lAngleterre, quipasse pour avoir inventé le régime représentatif. Quarriva-t-il? Afin de ne pas multiplier les élections,qui étaient une corvée pour tout le monde, on prit lha­bitude de proroger les mandats. Comme on chargeait lesmandataires de placets pour le roi, on saccoutuma à cequils en présentassent de leur chef. Ainsi sannonçaient,sans que lon y eût songé, deux traits essentiels de laprofession parlementaire, la permanence et linitiative. Dès ce moment, les élus grandissent en considération.Parce que leur mandat dure; parce que les sollic.itations,quon leur confie, sont souvent accueillies; parce que lepouvoir central, en quête de points dappui, les cOJ;)sultequelquefois sur de grandes questions de paix ou deguerre, les assemblées anglaises prennent, dès la fin duxVO siècle, figure de pouvoir public. Elles ne participentpas à laction de lexécutif. Elles ne le contrôlent pas. Ellesne f(nt pas de lois. Mais elles sont des associées du sou­verain. Le principe ainsi posé va porter ses fruits. Le pouvoirde voter les subsides conduira à la surveillance de leuremploi. Le pouvoir de présenter les pétitions deviendra
    • 16 LA PROFESSION PARLEMENTAIREcelui de proposer des lois, voire même de réclamer desmises en accusation. Le sauf-conduit délivré flUX éluspour leur voyage se muera en inviolabilité. La fréquencecroissante des réunions aboutira à lannualité de limpôt. Le grand changement, celui dont sortira la professionparlementaire, ne viendra que beaucoup plus tard. Cestseulement au XVIII" siècle que les auteurs, tels que Blacks­tone, écriront que « chaque membre du Parlement est unepartie de la représentation du royaume ». Cen est fini,dès lors, des mandataires spécialisés, qui ne parlaientquau nom de leurs mandants. Désormais lassemblée estune et saffirme dans son unité, comme lexpression de lanation. De là à prétendre gouverner, il ny a quun pas. Ce pas a été franchi en 1782, quand les Communes, envertu de leur mandat général, renversèrent - cétait lapremière fois - le ministère North. En même temps seconsolida la séparation, commencée deux siècles plus tôt,du Parlement en deux Chambres. Ainsi satténuait le carac­tère dassemblée de vassaux, quavait eu dabord laChambre des lords. Ainsi saccentuait le cadre permanentdes activités professionnelles. Il y a, dès ce moment, en Angleterre, des familles quiferont, pour des siècles, métier de sy consacrer. Lévolution françaist-. La France, après avoir suivi lAngleterre avec quelqueretard, la, au XVIII" siècle, rattrapée et dépassée. Depuis les assemblées de Charlemagne jusquà la Révo­lution, elle navait jamais conçu ses J::tats généraux commeun instrument de gouvernement. A part Philippe Pot, quifit en 1483 figure d,origiqal, personne ne prétendait quele peuple fût le donateur du pouvoir. Ni en 1303, ni en1614, les Etats généraux ne présentèrent de véritablesremontrances. Ce soin était laissé aux magistrats, membresdes Parlements et propriétaires des charges quils avaientachetées. Quand le roi était faible et la situation troublée, lesJ::tats généraux devenaient séditieux. Quand le roi étaitfort, ou bien ils procédaient par supplication; ou bien ilsne se réunissaient point. Dans tous les cas, le pouvoircentral finissait par obtenir largent, dont H avait besoin:
    • LE ~lÉTIER 17cétait « laide ), à laquelle sajoutait le c conseil ), doùsortit la pétition. Ce consentement de limpôt fut la base initiale desassemblées françaises. Le rôle propre des mandatairesélus était doctroyer ou de refuser cette aide. Nous retrou­verons ce droit dans les constitutions révolutionnaires,dans les Chartes de 1814 et 1830, dans la Constitution de1848. Cétait lécho de la déclaration anglaise de 1689 : c Tout impôt levé sans le consentement des Communesest illégal. ) Rien, par contre, dans nos Etats généraux, nannonçaitle pouvoir de légiférer, ni le caractère national du man­dat. Les mandats étaient locaux et impératifs, - précisés,de Charles VII à Louis XVI, par des « cahiers ) toujourstrès respectueux de lautorité royale. Personne ne conce­vait que chaque député représentât la nation. Chaque dé­puté ne représentait que son ordre et que sa ville. Le plussouvent, les trois ordres étaient dailleurs plus occupés ilbatailler les uns contre les autres quà revendiquer en­semble un pouvoir politique solidaire. Au fond, ces réunions nétaient guère désirées. Les rois,devenus absolus, sen offensaient. Les élus savaient que,sous le nom daide et conseil, cest toujours une note àpayer qui leur serait finalement présentée. QuandLouis XVI convoqua les f:tats de 1789, il y avait centsoixante-quinze ans que, malgré bien des orages, on avaitlaissé dormir cette vieille procédure. Le sophisme de la représentaHon. Avec la Révolution, tout va changer. La notion dereprésentation nationale, dabord timidement introduite,à la suite des Anglais, va tout envahir et mettre la prOfes­sion à la place du mandat. On commence par supprimer le vote par ordre et parlui substituer le vote par tête. La mission daide et conseildevient pouvoir constituant. Bientôt· les constituants seferont gouvernants en se saisissant de la législation et deladministration. La loi de 1791 proclame que la Constitu­tion française est représentative. Cen est fini du mandat.Le métier va naître. Certains protestent, qui peut-être prévoyaient les suites,
    • 18 LA PROFESSION PARLE!IENTAIREet Us prononcen~ un rappel aux principes. Pétion disait : Les membres du corps législatif sont des mandataires. Lescitoyens, qui les ont choisis, sont des commettants. Donc ces représentants sont assujettis à la volonté de ceuxde qui ils tiennent leur mission. Nous ne voyons aucune différence entre ces mandataires etles mandataires ordinaires. Les uns et les autres agissent au même titre. Hs ont lesmêmes obligations et les mêmes devoirs. Dans cette voie de prudence, on prend même certainespJ;écautions : limitation de la durée du mandat; non-réélï­gibilité. Mais le courant inverse est trop fort. Il emportetout. Un obscur député, nommé Dupont, le résume crûmenten sécriant : Ce ne sont pas des ~tats généraux périodiques que nous avonsinstitués, mais une assemblée nationale permanente. Ce nest pas pour venir de temps en temps voir ce qui scpasse dans ladministration que la nation envoie des députés. Cest pour prendre une part active à ladministration. Tout est dans ces quelques paroles, - la permanence,le caractère national du mandat, lomnipotence. Burkeavait déjà marqué le coup et montré quon tournait le dosaux précédents. Il avait écrit, quelques mois plus tôt: Vos représentants se sont écartés des instructions quilsavaient reçues du peuple et qui étaient la seule source de leurautorité... Lassemblée, pour obtenir et assurer son pouvoir, a agidaprès les principes les plus opposés à ceux quelle paraîtsuivre. Bientôt ce fut la Convention. Alors, sous le couvertdun mandat désormais périmé, cest la totalité de la puis­sance publique quusurpe la petite fraction délus, quimène lassemblée. Elle fait les lois. Elle gouverne. Elleadministre. Elle juge. Elle commande aux ministres. Ellenomme aux emplois. Elle dépose le roi. Elle lemprisonne.Elle le guillotine. Elle se déclare en permanence. Elleexerce le pouvoir absolu. La notion du mandat personnel et temporaire sévanouitsi complètement; la notion du métier, qui doit durer ct
    • LE MÉTIER 19nourrir son homme, sétablit si impérieusement quela Convention expirante imposera il lassemblée suivante,par un décret arbitraire, labsorption des deux tiers deses membres. Ainsi la profession exproprie le peuple, dontelle affirme la souveraineté, pour substituer à son choixles convenances de sa durée. Sous le Consulat et sous lEmpire, qui remplacent lavolonté du peuple par la volonté du maître, il ny a plustrace du mandat et les assemblées votent par ordre. Maistandis que le mandat disparaît, le métier se consolide. Ily aura toujours, un Corps législatif. Il y aura toujours unSénat. Leur contrôle et leur initiative seront égaux à zéro.Mais ils organiseront le métier avec un incomparablesuccès. Ils réclameront et ils obtiendront tantôt une aug-mentation de salaire; tantôt une dotation; tantôt lhéré-dité; tantôt le droit dêtre indéfiniment rééligibles. Les pires tragédies de lhistoire française laisserontintacte cette professionnelle vigilance et, en 1815 commeen 1814, les Sénateurs de lEmpire auront lunique ambi-tion dentrer dans la Chambre des pairs de Louis XVIII.Ce sont déjà des gens de métier. Les débuts du métier. Louis XVIII, en oct1Oyant à la France le régime repré-sentatif, auquel il avait pris goût en Angleterre, a précipitéle mouvement. Dès ce moment, lesprit professionnel a si parfaitementdénaturé le mandat que la plus violemment réactionnairedes Chambres de la Restauration, celle de 1815, qui amérité le nom de Chambre introuvable, sera la plusardente à affirmer les revendications du mandat-métier;à les affirmer contre le pouvoir royal, dont elle étaitpassionnée; à exiger, au delà des stipulations de la Charte,le maximum de prérogatives : contrôle des dépenses,initiative, amendement, interpellations sur les pétitions. Le m04vement continuera sous Louis-Philippe etM. Thiers, au seuil de sa longue et illustre carrière, serale premier type de ce politicien professionnel, qui en-combre lhistoire de notre temps. M. Guizot déclarera ~onalarme de voir que les députés se considèrent commeinvestis dun mandat illimité. LAssemblée nationale et
    • 20 LA PROFESSION PARLEMENTAIRElAssemblée législathe de 1848 sortiront de cette concep­tion. Le Second Empire lui-même ny échappera pas. SonCorps législatif, bridé par le Conseil dÉtat, trouvera danslesprit de métier, avec la complicité de son président, leduc de Morny, le stimulant de son réveil. Et, de transitionen transition, on arrivera à lEmpire libéral, qui confierases destinées aux professionnels de la politique. La Troisième République, à peine née, sest orientéedans le même sens. LAssemblée nationale navait reçuquun mandat : faire la paix. Elle a fait une constitution.Par contre, et bien quelle fût en majorité composéedhommes qui nétaient point des professionnels, elle sest,en quelques mois, si fortement éprise du métier parlemen­taire quelle en a été la fondatrice. Possédant, en vertu des textes et des faits, un pouvoirplus absolu que celui de la Convention, elle en a reven­diqué tous les privilèges, sans se soucier du vœu de sesmandants. Elle a tout sacrifié à sa durée, même ses convic­tions. Quand M. Édouard Laboulaye lui a dit en 1875 quillui fallait choisir entre constituer ou sen aller, elle aconstitué. Elle a voté la République, dont elle ne voulaitpas, pour éviter dêtre dissoute. Pis encore. Après avoir rétabli à son profit le clÎme delèse-majesté, elle a de nouveau affirmé son esprit de corpslors de la désignation des sénateurs inamovibles. Il fallaittrouver soixante-quinze noms de qualité. Lidée ne vint àpersonne, pas plus à droite quà gauche, quon plit leschercher hors de lassemblée. Et lon élut soixante-quinzedéputés. Ce qui sest passé depuis, et qui est plus près de nous,fait lobjet de ce volume. La transformation du man­dat en métier a créé la dictature des majorités, la ruinede lautorité et la servitude des élus. Nul nen contesteles ravages. Mais nul ne propose dy mettre fin. La guerrede 1914, qui a changé tant de choses dans lordre matérielet dans lordre moral, a laissé intacte, avec tous ses attri·buts, la profession parlementaire. La profession constituée. Les Américains, qui ne pensent pas que le peuple souve­
    • LE MÉTIER 21rain, incapable dexercer sa souveraineté par lui-même,puisse, de ce fait, la déléguer à ses élus, ont fixé deslimites écrites à lomnipotence de la représentation etd~fini un certain nombre de choses, - liberté des églises;compétences du jury; publicité des débats de justice;droit dassociation, de réunion, de pétition; liberté de lapresse, - à quoi les élus nont pas le droit de toucher. Rien de tel dans nos lois de ~875, où tout est sous-en­tendu. Il en est résulté que rien, chez nous, na mis obstacleau dessaisissement du peqple par le métier et à limmo­lation des principes sur lautel de la profession. Alors le jeu commence. Par les brigues électorales; parla mutilation deAeffectif qui vote et de la compétence desvotants; par le découpage des circonscriptions; par lesabstentions tolérées; le scrutin majoritaire darrondisse­ment; la rééligibilité indéfinie; le cumul des mandats; laquasi-permanence des assemblées, lancien mandatairegratuit, désormais rétribué et pensionné, tient, commeArlequin, sa boutique sur les marches du Palais. Cest un métier comme un autre, quon exerce, suivantdes règles fixes, avec un automatisme qui rappelle lesanimaux-machine de Descartes - un métier qui mène àtout, à condition dy rester. Les règles, qui régissent cette profession, sont complexesà ce point que, sans épuiser la matière, feu M. EugènePierre, Secrétaire général de la Chambre des députés, lui a consacré trois gros volumes de quatorze cents pages cha­ cun. Cest le bréviaire des rites. Les premières assemblées de Grande-Bretagne et de France navaient rien prévu de tel. M. Raymond Poincaré, à qui sans doute loccasion a manqué, dans une longue vie chargée dhonneurs et de pouvoirs, de guérir ce mal, le qualifiait naguère aussi sévè­ rement que moi en écrivant : La députation devient un emploi, un métier, une fonction,au lieu de rester un contrat de bonne foi, - ce qui est en droitcivil la définition du mandat - entre les électeurs et les élus ... On sachemine ainsi vers lheure où la députation sera, saufrare exception, le luxe de la richesse ou le gagne-pain des poli­ticiens daventure. . On fait, de nos jours, métier dêtre député, sénateur et
    • 22 LA PROFESSION PARLEMENTAIlEministre. On décide de devenir parlementaire, commejadis on décidait dêtre prêtre c pour être tranquille ) ;comme on décide de devenir épicier, médecin ou sous­préfet. Le député, pal·tie composante de lorgane appeléParlement, sabsorbe dans cet organe. Et, comme lorganelui-même, il aspire à léternité, avec la conscience illu­soire de représenter, sans limites de compétence, laFrance entière. Ce nest plus un mandat. Ce nest mêmeplus un métier. Cest une charge. Cest un privilège. Pour exercer ce privilège, un corps professionnel sestformé, dont la fonction est de détenir le souverainetéusurpée sur le peuple. La profession a créé cette classe.Mais la classe a développé la profession, dont elle vit.Au xx· siècle, le cycle du phénomène est révolu. Et laFrance, sans y regarder de trop près, voit dans ses élus lesinterprètes de sa volonté. Lhabitude aidant, elle ignoreque sa prétendue souveraineté nest que la matière pre­mière de lindustrie parlementaire. CeUe transformation et cette spoliation sont les maHrestl"aits du régime contemporain. 11. Taine et sa générationsemblent les avoir ignorés, faute sans doute den avoirconnu lachèvement. La profession parlementaire, désor­mais établie dans les mœurs, domine la politique de laFrance. Définir sa structure, son objet, ses tendances, sonmilieu, ses moyens, ses effets, son despotisme, ses ser­vitudes, cest expliquer aux consciences alarmées lesconditions de la vie française. II LES CADRES DU MÉTIER Il nest pas de métier plus fortement charpenté que lemétier parlementaire. Les profits, quil comporte, ne seretrouvent en aucun autre. Ces profils sont au nombre de six : totale liberté dac­cès; totale liberté de durée; totale liberté dextension;salaire régulier; retraite assurée; avantages en nature.
    • LE MÉTIER 23 La liberté daccès. Erasme disait que pour être cocher, il faut apprendreson état, mais que, pour être prince, il suffit de naître. Il en va de même pour être parlementaire. Il suffitdavoir vingt-cinq ans, sil sagit de la Chambre; quarante,sil sagit du Sénat. Comme les systèmes aristocratiquesde lantiquité, notre démocratie préfère, pour son recrute­ment, le critérium physique de lâge au critérium intel­lectuel et moral. La profession parlementaire est la seule à rentrée delaquelle ne soient exigés ni titres, ni diplômes, ni concours,ni examen, ni compétence quelconque, ni même capacitéphysique. Le candidat, qui, comme on dit, " se porte :),est seul juge de sa valeur. Ainsi que les marquis de Mo­lière, il est censé tout savoir sans avoir rien appris. LesAméricains imposent aux immigrants des conditions dins­truction. La Révolution française en imposait aux élec­teurs. La Troisième République tout en se recommandantde la science, se place, pour le choix de ses élus, sous lesigne de lignorance. Jentends bien quil en a toujours été ainsi et que déjà,au dire de Platon, les Athéniens sadressaient aux techni·ciens pour les petites choses et, pour les grandes, auxamateurs. Je nignore pas non plus que des professeursde droit ont doctriné la supériorité, pour les postes dedirection, de ce quils appellent lamateurisme. Il nendemeure pas moins que, par sa facilité daccès, lactivitéparlementaire est la plus séduisante des carrières. Et cestil ce titre que je létudie. Cest très exactement la seulepour laquelle on accorde des blancs-seings à des incompé­tents et à des inconnus. Un second avantage, qui se lie au premier, est dans legrand nombre des places disponibles. On a souvent re­connu quil serait sage dé réduire aux proportions desJChambres des États-Unis le nombre des députés et lenombre des sénateurs. Mais, chaque fois quon sen estoccupé, on a augmenté ce nombre, au lieu de le réduire:39 députés de plus, quand on a institué le scrutin de listeen 1885 ; 23 de plus, lorsquon la supprimé en 1927. Laproposition Hovelacque de 1893, qui tendait à réduire 2
    • 24 LA PROFESSION PARLEMENTAIREdun tiers leffectif de la Chambre, fut repoussée denthou­siasme. La loi fe 19~9 avait fixé cet effectif à 584. Il semontait en 1937 à 618. Il Y avait eu, aux élections de 1902, 2.515 candidats. Oncn compta 5.635, aux élections de 1932. La rééll~lbllité. tlu à vingt-cinq ans, on peut, dautre part, se flatterde lespoir ,de rester, sa vie durant, en état dactivité par­lementaire, - dabord parce quon a le droit dêtre indéfi­niment réélu; ensuite, et conséquemment, parce que laprofession parlementaire est la seule qui ne connaisse pasde limite dâge. Les hommes de la Révolution, que les Français duKX" siècle invoquent à tort et à tra,crs, ne pensaient pasque ce f(rt aIle bonne chose. A peine issus du mandat,encore fidèles à ses exigences et inspirés de son esprit,redoutant le règne du métier, beaucoup dentre eux récla­maient la brièveté du terme et, plus encore, linterdictiondêtre réélu. A la Constituante, tout le monde était là-dessus dac­cord. Les uns, comme le représentant Hardy, sappuyaientsur lexemple de lantiquité. Hs invoquaient la réélectiondes Décemvirs, annonciatrice .de la perte de la liberté etles proscriptions de Marius, après quil eut été sept foisnomfDé consul. Les autres, attaquant de front le problèmt!,donnaient; contre la durée et contre le renouvellementindéfini du mandat, des raisons, qui, de nos jours, feraientseandale et qui étaient pourtant de bonnes raisons. On lesinVQqua pareillement à la Législative. . Le Girondin Buzot disait que c: la continuation despouvoirs et des fonctions est un principe de corruption :t. Il ajoutait que les nouveaux élus valent mieuX que les anciens, ,parce que, moins compétents peut-être, ils sont aussi moins corrompus. Et il allait au fond des choses en dénonçant « les ambitieux, qui voudront se faire dela législature un métier et pour qui toute mesure serabonne, pourvu quils réussissent à se faire réélire :t. Un autre représentant, dont le nom na pas connu lagloire - il sappelait Prugnon - avançait le 16 mai 1791ce clairvoyant pronostic :
    • LE MÉTIER 25 Le jour où la France aura des représentants perpétuels (cest­ à-dire indéfiniment rééligibles) sera le dernier jour de la liberté. Cest assez que le pouvoir législatif réside dans une Chambre unique, sans y ajouter lincontestable danger de la réélection. Le plus terrible des despotismes est celui qui porte le cos­ tume de la liberté. Veut-on des cautions plus notoires et plus « pures » ? Ecoutons le citoyen Barère : La réélection indéfinie met les hommes à la place des insti­ tutions. Elle crée les natteurs du peuple qui deviennent bien­ tôt ses maUres ou ses tyrans. Elle corrompt à la fois le gouvernement et la législaLure, le législateur qui se vend et le minisLre qui lachète. Le ministre, au lieu de tenir les rênes du gouveTnement, tient le tableau des places quil peut donner aux parents du législateur. Voulez-vous mieux encore? Voici, toujours dans le même sens, contre les longs mandats, contre la rééligibiIité, la sentence de Maximilien Robespierre : « A mesure que [élu, sil est rééligible, approchera de la fin de sa carrière, il songera plus à son canton quà sa patrie; plus à lui­ même quà ses commettants. » Cent ans plus tard, avec lépreuve du fait, un écrivain de gauche, M. Robert de Jouvenel, montrera ce que devient un régime où tout-Ie­ monde se perpétue. . Les assemblées révolutionnaires ont dabord essayé de profiter de ces bons conseils. La première a interdit la réélection de ses membres. La troisième a fixé à douze mois la durée du mandat. Une autre a proposé un mandat de quatre ans, avec possibilité de révocation. Mais que pesait tout cela en face du sophisme de la représentation,- de la représentation totale, souveraine, profession­nelle ? Au nom de la souveraineté du peuple, Thouret, Duport.Le Chapelier ont donc réclamé, dès le début, la rééligibilitéindéfinie. On les écouta avec faveur et, uue fois lancé, onne sarrêta plus. On vit la Convention naissante sup­primer la Constitution. On la vit, expirante, imposer àlAssemblée suivante le repêchage des deux tiers de soneffectif. 0!1 vit ensuite le Premier Empire accorder larééligibilité perpétuelle; le Second y ajouter la pratique de
    • ~ LA PROFESSION PARLE}lENTAIREla candidatl:lre officielle, au bénéfice des sortants. On vitenfin lAssemblée nationale de 1875 conféter à soixante­quinze de ses membres la dignité de sénateurs inamo­vibles. A ce régime déternité dans le mandat, on a cherché desexcuses. On a dit que, même mauvais, ce régime étaitnécessaire pour obtenir un minimum de stabilité gouver­nementale et parlementaire. Ce nest pas vrai. Cest sousle régime de la rééligibilité indéfinie que la France, ensoixante-six ans, a consommé plus de cent ministères. Etcest sous le même régime quon a vu sortir des Chamooes,par échec électoral, des hommes tels que MM. Albert deJlun, Jules Ferry, Paul de Cassagnac, Jacques Piou, Cle­menceau, Jaurès. Aussi bien, si lon souhaite la durée, on na, en ce quiconcerne le gouvernement, quà modifier le jeu de la res­ponsabilité ministérielle; en ce qui concerne les députés,quà voter soit UJ1 mandat plus long, soit le renouvellementpartiel. La rééligibilité ne se justifie quc dans le cas dedissolution. On a, an surplus, constaté que le~ plus désin­téressées de nos assemblées, celles de 1789, de 1848, de1871 et de 1919, avaient été celles aussi où la réélectionon bien navait pas joué, ou bien navait que peu joué. Les députés et les sénateurs sont en fait inamovibles.Le pays est convaincu quil élit les premiers pour quatreans et les seconds pour neuf ans. En réalité, et à consi­dérer les deux Chambres qui sont des vases communi­cants, il les élit pour beaucoup plus longtemps. LesChambres de 1940 seront, à raison de 60 %, composées enmajorité de membres qui ont, dans lune ou danslautre, débuté en 1920, ou même avant. En dautres termes,les assemblées, grâce à la rééligibilité, ne se renouvellentpas aussi vile que le pays. La représentation élue ncst jamais contemporaine de la génération qui lélit. Elle exprime, dans sa majorité, la formation et lesprit dil y a vingt-cinq ans. .Les États-Unis ont, dans leurs lois, disposé que, dans certains cas dailleurs exceptionnels, les électeurs pour­ raient révoqu~r leurs élus, sils jugeaient que ces élus ont cessé de les représenter fidèlement. Une telle disposition déchaînerait, au Luxembourg et au Palais-Bourbon, une explosion dindignation. Quand, en 1917, M. Emmanuel
    • LE lllÉTI-ER 27Brousse proposa la non-rééligibHité des sorta,n,ts, peu senfallut quil ne mt jetil à la Seine. Le mandat parlementaireest tenu par ses détemeurs comme dessence permanente.Ils estiment que cest leur bien, ainsi qu.une étude denotaire est le bien de son propriétaire. Par voie de conséquence, la rééligibilité indéfinie en­traîne labsence de limite dâge. Les Chambres votentconstamment des lois pour fixer lâge auquel un fonction­naire leur paraît incapable de lemplir plus avant sa fonc­tîon. Elles nen ont jamais voté pour elles-mêmes. Tout lemonde a connu destimés collègues qui, bien que frappésde paralysie générale, posaient à nouveau leur candidatureet qui, bien que personne nignorât leur état, étaient unefois de plus élus. On a même connu des battus, qui, ayant exercé cin­quante ans le métier, ne se résignaient pas à penser quils ne leKerceraient plus et revenaient machinalement sas­seoir sur les banquettes, dont les huissiers les écartaientdoucement. Le eum•• des mandats. Ce quon vient de lire est relatif à "1extension indéfiniedu métier dans le temps. Il sy ajoute lextension indéfiniedu mandat dans lespace. La seconde nest pas moins péril­leuse que la première. -Quiconque a conquis un mandat électif aspire, soit pourle fortifier, soit pour le remplacer, à en conquérir unautre. Quiconque a été élu député aspire à devenir séna­teur. Quiconque est député ou sénateur aspire à être, enoutrc, conseiller municipal, mail1e du chef-lieu, conseillergénéral, Président de lAssemblée départementale. Au mandat, qui sexerce à Paris, on ajoute ainsi lesmandats locaux, qui, par leur faisceau, créent ces puis­sances féodales, dont parlait naguère un écrivain radical.Quon soit déplJ1té ou quon soit sénateur; quon soitréduit au terme bref ou quon bénéficie du terme long, cest la même chose. Lessentiel est de disposer de tous les mandats régionaux en addition au mandat national. En vain remarquerait-on que ces mandats sont des­ sen,ces différentes et rt,~présentent des jntérêts parfois contradictoires. Il ne sagit que de les cumuler dans un iontérêt de personne ct de métier. On a supprimé en lS89
    • 28 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE le droit pour un seul homme de se présenter dans plu·sieurs circonscriptions, ce cumul nayant quun sens poli· tique. Mais on a laissé subsister le droit de représenter plusieurs fois, à des titres variés, la même circonscription, ce cumul ayant, à défaut de sens politique, un sens tout à fait positif de profit électoral et professionnel. Lorsque,en 1910, M. lAbbé Lemire proposa dinterdire ce cumul, il fut battu haut la main. De là sont nées les tyrannies locales, par où sexprimele plus efficacement la dictature parlementaire et qui sont lessence du métier. Feu M. Henry Chéron était à Caen, chef·lieu de son département du Calvados, un vrai souve­rain. De même, au Mans, chef-lieu de son département dela Sarthe, M. Joseph Caillaux est souverain. Et, de même,à Grenoble, chef-lieu de son département de lIsère,M. Léon Perrier. Chacun de ces messieurs possédait oupossède dans sa Préfecture le pouvoir absolu. Chacun ydisposait ou y dispose dun bureau, dune chambre, dunlit, dune baignoire" dun chef de cabinet et de nombreuxsecrétaires. Cest la profession réalisée au maximum. Un seul cumul de mandats était autrefois interdit, sinonpat· la loi, du moins par lusage : celui du mandat légis­latif avec le mandat de conseiller municipal de Paris.Depuis la guerre, cette interdiction a disparu et, sansdistinction de nuances, les conseillers municipaux deParis restent à lHôtel de Ville, quand ils sont nommésdéputés. Il arrive même que les députés de la Seine oudailleurs posent leur candidature au Conseil Municipalde Paris, sans cesser, pour cela, dêtre députés. Et, consid~rant le métier, je demande une fois de plus,sil en est un meilleur. La rétribution. Cette profession po"ssède, dautre part, lavantage dêtre,il linverse de beaucoup dautres, régulièrement rému­nérée. La rémunération parlementaire date de loin el, dès lorsque lélection est à la base, elle est logique. Puisque, sans<:ondition, nimporte qui peut être élu député ou séna­teur, il faut que ceux des élus, qui nont aucune autreressource, puissent vivre de leur mandat. Faute de quoi,les électeurs ne pourraient pas voter pour un pauvre et
    • LE MÉTIER 29le droit de choisir ne serait pas aussi large que le droitde voter. . Le général Cavaignac disait, en 1848, que le refus din­demniser les élus équivaudrait à un véritable ostracismeet que, au surplus, rien ne coûte plus cher que ce qui estgratuit. Les Anglais, qui re se décidèrent quen 1911 àinstituer lindemnité parlementaire, la motivèrent ensignalant quil valait mieux que les députés fussent payéspar le Trésor plutôt que par des organisations particu­lières, syndicats ou comités. Des contemporains plus brutaux ont justifié lindemnitéparlementaire par la double nécessité de protéger contreles tentations lindépendance de lélecteur et lindépen­dance de lélu. M. Maurice Berteaux, agent de change mil­lionnaire de la Bourse de Paris et député dextrême­gauche, professait que lindemnité est nécessaire, si lonne veut pas que les députés fassent des affaires finan­cières. Disons moins injurieusement que lindemnité est néces­saire, parce que le métier coûte cher. Lélu doit régler, aumoins en partie, les dépenses de lélection d celles dujournal local. Il doit supporter le poids des dons petits,mais nombreux, quil est obligé de prodiguer aux mutua­lités, aux caisses de secour:, aux lyres, aux harmonies,aux fanfares, aux conscrits, aux anciens soldats, auxmédaillés, aux nouveau-nés et aux vieillards de sa cir­conscription. Les Américains admettent quun député degrande ville a, par an, 10.000 dollars de frais. Nest-ilpas dailleurs de publique notoriété que les parlementairessendettent et que lindemnité de beaucoup dentre euxest frappée de saisie? Aussi bien, il ny. a pas que lélu. Il y a sa famille, safemme, ses enfants, qui le plus souvent vivent en province,tandis que lui vit à Paris. Donc deux installations; deuxloyers; deux budgets. Lindemnité est, par conséquent,légitime et il serait injuste den discuter le principe; voiremême les augmentations. Ces augmentations, depuis quil y a des assemblées, ontété nombreuses. Nous ne sommes plus au temps des Etatsgénéraux, où les électeurs de chaque circonscription, ­et non pas la totalité des contribuables français, - sub­venaient aux frais de leurs élus : ce qui représentait, en
    • 30 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1789, une indemnité de 700 à 1.000 Cran cs par mois. Nous ne sommes plus au temps de Louis XVIII et de Louis-Phi­ lippe, où les élus ne recevaient rien. Après une véhémente campagne de la Société des Amis du peuple, qui agita la Monarchie de Juillet, la Seconde République rétablit lindemnité. La Troisième a fait de même et la fixée à des taux variables : 9.000 francs jus­ quen 1906; 15.000 francs de 1906 à 192().; 27.000 francs de 1920 à 1926 ; 45.000 de 1926 à 1929 ; 60.000 francs de 1929 à 1937 : 67.200 Cranes depuis le mois de juillet 1937. Il convient de déduire de ces chiffres les veliseIllents pour la retraite, le chemin de fer et la buvette, ainsi que les prélèvements résultant des décrets-lois Doumergue de 1934 et des décrets-lois Laval de 1935. Lindemnité parle­ mentaire nette était, en 1937, de 55.000 franes environ. Ce salaire offre t01:1S les caractères dun salaire profes­ sionnel. Il est régulieli. Il est payable mensuellemen·t. Il est dO, quand la Chambre ne siège pas, aussi bien que quand elle siège. Il comporte une retraite, qui peut atteindre, après trente-deux ans, à un chiffre assez voisi·n du montant de lindemnité. La retraite, qui ClIt, dans les débuts, le simple versement dune Mutuelle de secours, est depuis 1914, payée par une caisse officielle, à laquelle participent les intéressés et !~ Tresor. La profession sest consolidée. Au salaire et à la retraite sajoutent les avantages en nature. Un transport à peu près. gratuit sur les chemins de fer nationaux; un transport totalement gratuit sur les chemins de fer et tramways départementaux constituent des attraits supplémentaires pour des hommes, qui, sans ce mandat, eussent continué à payer leur place, comme tout le monde. Depuis 1924, les parlementaires jouissent, en outre, de la gratuité de la correspondance, quils a.vaient longtemps désirée. Le Président de la Chambre, Armand Marrast, se plaignait, en 1848, que les députés se fissent adresser, sous son couvert, en violation des règlements postaux, leur COIT­ respondBnce. Cest aujourdhui sous ce même cou"ert et le plus légalement du monde que les membres des deux Chambres expédient leur cou.nriel1. Faut-il citer les mHJe autres commodités dont profitent nos assemblées?- Faut-il parler de la buvette, où ils se1
    • LE MÉTliER 31ravitaillent? EUe 4t@Ûta, cette buvette, à M. Clemenceaula, Présidence de la Chambre, parce que, ayant vu soncollègue radical Michou, empEir ses poches de sandwicheset dailes de poulet, il les vida silencieusement de leurcol1ltenu. Sur quoi, M. Miehou vota pour M. Méline. Faut-ilparler du café au lait du matin, qui, augmenté des petitspains, diminue les notes dhôtel? Faut-il parler desjournaux et de ce vieux député, par ailleurs millionnaire,qui avait lincroyable manie demporter chaque soir dela salle de lecture, en le détachant de son cadre, lexem­plaire du Temps? Faut-il rappeler que le Sénat, quand ondiscute le budget, sert à déjeuner aux deux ChambreA?Tout cela renforce létat desprit professionnel, en mêmetemps quil le manifeste. La profession devient un club,en même temps quun gagne-pain. Les Chambres sont, sur le chapitre de leur vie maté­rielle, intraitables et leur indemnité a pris pour elles uneimportance morale autant que pratique. Elles nadmettentpas quon la discute. Elles nadmettent pas quon senoccupe. Les Chambres ont revendiqué et obtenu ce q,uclles naccepteraient pour personne : le refus de tout contrôlefinancier. Elles établissent, seules, leur budget et ne per­ mettent à qui que ce S(1it de sen mêler. La notion dindemnité sest si fortement installée daus les rqœurs quelle sest étendue, par une interprétation favo­ rable du silence de la loi, à dautres mandats encore; à celui de conseiller municipal de Paris; à celui de maire, voire de conseiller municipal, de quelques grandes "illes. Il est entendu, là comme ailleurs, que le métier doit nour­ rir son homme. II convient de noter que le vœu général des élus est quon parle de leur rétribution le moins possible. Quand il sagit daugmenter lindemnité, on vote en silence et très-vite. Les 15.000 francs de 1906 ont été enlevés en un tour de passe-passe. Les augmentations suivantes ont été soustraites le plus possible aux débats publics. On a voté dans les deux Chambres simultanément convoquées, sans discuter. Le public na pas protesté, sauf pour les 15.000 de 1906. Les 7.200 de 1937 ont passé, comme lettre à la poste, en même temps quune augmentation <:limpôts de 10 mi.IJillJrds, sans que· l"on votât à leur sujet. Cependant je ne pFoteste, ni ne CQnteste. Je ne prétends
    • 32 LA PROFESSION PARLEMENTAIREpas, avec un grand auteur du siècle dernier, que le salaireattaché à la fonction représentative soit devenu, dahscette fonction, lobjet principal. Je ne dis pas non plus,avec Proudhon, que la pensée dun homme en place, oestson traitement. Je crois que ce salaire était inévitable etque, somme toute, il est juste. Mais je dis aussi que, dès lors quil existe, il ny Il plusmandat, - il y a métier. Un mêticr solid~. Ce métier est aujourdhui lun des plus solidement orga­nisés qui soient. Et, dans la mesure même où il est soli­dement constitué, il est la négation de ce quon nommaitautrefois fonction représentative. Ce que lon persiste à appeler la Chambre est le syndi­cat professionnel de la profession parlementaire. Cestune association alimentaire, une Mutuelle, qui vit et sedéveloppe pour ses fins propres, parce que son méca­nisme est plus fort que son idéal. Possibilité illimitée dentrer, de durer, de sétendre, dese développer, - ces caractères de la profession suf·fisent à en expliquer lhistoire. Dès lors quelle est cequelle est, il ny a pas lieu de sétonner quelle ait crééle milieu, qui en vit et qui, au travers des chances contra­dictoires de la partie politique, a toujours conservé lancrefixe du métier. Ce milieu, à qui les anciens opposants à lEmpireavaient fourni ses premiers cadres et où Mme CharlesFloquet, aux environs de 1885, se plaisait à saluer unearistocratie naissante, na pas cessé, depuis lors, de sélar­gir, assurant ainsi aux plus médiocres la possibilité demener - dans quelles conditions, on va le voir - lesaffaires du pays. III STATIQUE ET DYNAMIQUE DU MÉTIER Dans ce bâtis professionnel, avec ses larges portes, sesvastes perspectives, sa caisse, ses rites, sa solidité à toute
    • LE MÉTIElil 33ép~uve, des hommes vivent et circulen.t~ Ils sont mûs palles mobiles humains, passions, ambitions, sympathies,hal es, quencadre et que nourrit la profession. Q and on fait un métrer, cest pour y réussir. On réussitdan! le métier palTlementaire, si lon remplit c.teux condi­tions, dont lune est statique et lautre dynamique. La pre­mière, qui est de conservation, est de se faire réélire. Laseconde, qui est de développement, est daccéder au pou­voir. La structure de la profession étant ce quelle est, cesdeux mobiles jouent, dans leur plein, sur tous ceux quilembrassent et qu1la pratiquent. Lobsession de la réélection. Le mobile, que jappelle statique, naît de la faculté indé·finie dêtre réélu et de cumuler les mandats. Cette fa.cultéexistant, les hommes ne peuvent pas, étant hommes, nepoint obéir à ce mobile. En rendant les députés perpétuellement rééligibles, onles a rendus perpétuellement candidats. Candidat, on lefut pour être éhl. Ou le sera pour être réélu. On le sera,parce quon la été une fois. On le sera éternellement.Cest la loi commune des petits et des grands. Il en résulteque nous avons, non. des assemblées délus, mais des assem­hlées de candidats. Cest la faute des institutions. Le député cherche des électeurs, comme le médecincherche des malades et lavocat des clients. Lélectiondevient ainsi la grande affaire du régime. Elle domiD~ lesrelations des parlementaires avec le pay.s, les relationsdes parlementaires entre eux, les relations des parlemen­ taires avec le gouvernement. M. Goblet disait en 1902 : Le mandat électoral nest, plus au]ourdhui ce quil était. Il semble quon ait fait de la députation une place quil sagitde conquérir, puis de conserver à tout prix. JJl est de fait que, chez les parlementaires, le besoinde durer prime les autres besoins. Beaucoup dentre eux,sils. nétaient pas réélus, ne seraient plus rien. La réélec­tion es~ ainsi devenue, dans la profession, pLus quun souci,- une obsession.
    • 34 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE - Regardez, disait un garde des Sceaux, aux appllu­dissements de la Chambre, regardez dans vos circonsc~p­tions J Les élus dhier, candidats de demain, y regardent à telpoint que nombre dentre eux ne voient plus rien dautre.A la nécessité dêtre réélus, la plupart sacrifient leursamitiés, leurs partis, leurs convictions. Ce ne sont pas lesélus du peuple français : ce sont les délégués des circons­criptions. La non-lepr~sentationde lintérêt général. Cela revient à dire que la notion sophistiquée de repré­sentation nationale, que nous avons vu tout à lheure créerle métier, est sortie épuisée de cette création. La représentation de la France une et indivisible nestquune fiction. Chaque député représente la six-centièmepartie de la France, et rien dautre. Chacune de ces frac­tions est représentée : lensemble ne lest pas. Chacunsintéresse passionnément, par besoin dêtre réélu, à cequi est agréable à la fraction quil représente et se désin­téresse de ce qui est nécessaire à la collectivité. Disonsque, la représentation ayant tué le mandat au profit dumétier, le métier, à son tour, a tué la représentation. Il nest point de question militaire, financière ou socialequi ne soit considérée dabord sous langle de lintérêtélectoral. Cela signifie que, dans presque tous les "otes,un débat cornélien peut souvrir entre ce quexige linté·rêt public et ce que commande lintérêt électoral. Dès quece conflit est ouvert, lintérêt public est en danger. Il arrive que, pOul être réélu, on mette le budget endéficit par des Iibéra:Jités démagogiques; la sécurité enpéril par des diminutions deffectifs et darmements; lajustice en quenouille par des débauches damnisties. Lex­ périence prouve quon improvise dordinaire les mesures sociales, les réductions du temps de service, les augmen­ tations de dépenses à la veille des élections. « Cest de là, disait M. Rouvier en 1913, que vient le déficit. :) Ainsi le veut la loi statique du métier, qui assure de scrupuleux serviteurs à chaque six-centième partie de la France, mais nen prépare pas à la France. La conservation de lélu est le grand intérêt qui domine le reste.
    • LE y";TlER 35 Cest pourquoi nul débat ne passionne autant lesChambres que la discussion dune loi électorale. M. JulesFerry ne se trompait pas, quand, au début de la TroisièmeRépublique, il disait que la loi municipale et la nomina­tion des maires étaient pour la Chambre « la chair de sachair et les os de ses os ). Cest une question de loiélectorale qui a causé la chute rapide de M. Gambetta,lequel cependant avait prévu le danger : « Je sais, décla·rait-il, combien il est délicat dentretenir une assembléedes conditions de sa naissance et de sa renaissance. ) Lesdiscussions des lois électorales en 1885, 1919, 1927 et 1931furent parmi les plus tumultueuses de lhistoire parlemen ­taire. On retrouve cette obsession de durer dans les sourdescolères, qiji accueillent tout essai de changp.r quelquechose soit aux conditions, soit à la durée du mandat. En1934, M. Doumergue fut liquidé en quelques heures, parcequil souhaitait simplifier la procédure de dissolution. Ence temps-là, tel de mes collègues, duc et millionnaire, medemandait si M. Doumergue se moquait du monde : - Croit-il, questionnait-il, que ce soit la même chosedêtre élu pour deux ans où dêtre élu pour quatre ans?Pense-t-il quil soit facile, quand on a échelonné surquatre ans ses amortissements de frais, de ne disposerque de deux ans? Pareillement, quand il fut battu aux élections de 1932,M. Marcel Cachin, qui ne se doutait pas de la compensa­tion sénatoriale à laquelle il était destiné, me reprocha,avec des sanglots dans la gorge, de « lui avoir ôté le painde la bouche ). La volonté de persévérer dans lêtre mène,sans distinction de partis, la profession. Elle na rien àvoir avec lintérêt général. . Lobsfssion de lavancem<>nt. A côté du mobile statique, joue le mobile dynamique.Non content de durer, lélu veut avancer. Quand on devient sous-préfet, cest avec la résolutionde devenir, quelque jour, préfet. Quand on devient député,cest avec le propos de devenir ministre. Tout élu voitdans laccession au pouvoir un droit et une nécessité.Dans chaque imagination parlementaire resplendit le eur­
    • 36 LA PROFESSION PARLEMENTAIRESilS honorum : Sous-secrétaire dmat, Ministre, Présidentdu Conseil, Président dassemblée, Président de la Répu­blique. Pourquoi les soldats seraient-ils seuls à avoir dansleur giberne un· bâton de maréchal? En vue de lavancement, les élus livrent, dans les assem­blées, une bataille dure. Ceux que les Anglais appellent lesen-dehors, cest-à-dire ceux qui ne sont pas au gouveEne­ment, sont en lutte perpétuelle contre les en-dedans, cest~à-dire ceux qui y sont. Lassassinat de lexécutif estun besoin professionnel aussi impérieux que la réélection.Il est superflu dajouter que les deu", mobiles se rejoignent,la réélection étant la condition de laccession nu pouVoiret laccession au pouvoir facilitant la réélection. Le phénomène date de loin. Seules, nos premières assem­blées ont tenté dy parer. La Constituante avait interdit àses membres daccepter du gouvernelllen,t aucune place,même celle de ministre. La Constitution de 1791 fixait unintervalle de deux ans, à dater de la fin du mandat, avant quun ancien député pût recevoir un emploi puhlic. Il fallut attendre huit ans pour qu:on acceptât, en 1799, le cumul du mandat parlementaire et de la fonction minis­ térielle. On sest, depuis lors, installé dans ceUe tradition. Déjà, sous le roi Louis-Philippe, on dénonçait « les candidats ministres, qui ne peuvent plus vivre sans portefeuilles :. Le Journal des Débats écrivait : Tout homme, qui Il passé aux affaires, ne fût-ce que troisjours, tout homme qui a contresigné une ordonnance, se croiten droit, du jour où H ncst plus ministre, de faire de sa per­sonne échec à la royauté. Cest labandonner que de le. laisser partir. Cest le trahir... Et ce nest pas tQut : li côté des hommes, qui ont étéministres, il y a ceux qui vculent le devenir. M. Augustin Thier~ disait que, pour cette raison, la Chambre des députés est le parti adverse du gouverne­ ment. Cette lutte entre les élus pour le pouvoir absorbe autant dénergies que la lutte de chaq,ue élu pour la réélection,. Les vainqueurs de ce sport sont appelés à gou~elner la France. Cest un mode de recrutement aussi bête, disait en 1883 M. Louis Andrieux, que si, dans les Conseils géné­
    • LE MÉTIER 37raux, on remplaçait le Préfet par le membre, dont laproposition a été adoptée malgré le Préfet. Il est fou dof­frir les portefeuilles, comme prix des joutes parlemen­taires, à ceux qui triomphent dans ces joutes. Nous subissons ce régime depuis 1871. Il nous a valuplus de cent crises ministérièlles. Il nous en vaudra tantquil durera, puisquil exige que ceux qui ne sont pas enplace fassent partir ceux qui y sont. Cest la loi dynamiquede la vie parlementaire. Le pu~ilat pOUl le pouvoir. Le régime étant ce quil est, les moyens manquent decorriger le mal. Mais le régime peut être changé et lonaurait tort de croire quil soit, même en République, unenécessité. Jentends bien quon le retrouvc, à quelques nuancesprès, en Angletel"re, au Canada, en Australie. Mais lesEtats-Unis et la Suisse ont su léviter. Le Président amé­ricain ne prend pas ses ministres dans les Chambres etles Chambres ne peuvent pas les renverser. Quand unPrésident a fini son mandat, ses ministres disparaissentavec lui et lon nentend dordinaire plus parler deux :le pugilat parlementaire en est diminué dautant. En.Suisse, il est dusage que les ministres, sauf de très raresexceptions, restent indéfiniment à leur poste : la paix in­térieure des assemblées en est la conséquence. Quant auxAnglais, grâce à la dissolution et au système des grandspartis, ils évitent la plupart des malfaçons dont la Franceest affligée. Dans le système français, les vices se portent au maxi­mum et ne comportent ni frein, ni contre-partie. Dès que lecandidat est élu, il est candidat à être réélu. Et il est can­didat à être ministre. La potion du mandat précaire etrévocable sévanouit en son esprit pour faire place, dansles deux cas, à un sentiment de domaine éminent et de·légitime propriété. Jen ai fait lexpérience, quand, en 1930, constituantmon second cabinet, je me suis privé du concours dequelques collèguès, qui sétaient révélés inégaux à leurtâche. Jai mesuré, avec des nuances dexpression quîvariaient suivant les tempéraments, la puissance de cette
    • 38 LA PROFESSI~iN PABLEMENTAIREnotion de base. Les u,ns mont témoigné une koide etdouloureuse répFobatïon. Les autres mont p<>ursuivi dunehaine inexpiable, dont jai pu connaître lefficacité. T0USestimaient que javais man<!Jué à la règle du jeu et que jeleur avais porté un préjudice. Cela est si vrai que, pour conjo,rer ce danger, on a pri~la fâcheuse habitude, ignorée des Anglais, de fatre entrerdans le ministère nouveau des membres du ministèreancien : cest ce quon appelle c: Fepêcher >, de mêmeque lon dit quon « dédouane 10 ceux que 1011 fait mi­nistres pour la p-remière f(i)is., M. Waldeck-Rousseau notait,à ce propos : « Nous avons vu refaire des ministères avecles m<>rceaux des ministères tombés et, dans certainscabinets, on aurait pu retrouver les échantillons de tousceux qui les avaient précédés. :) M. Clemenceau disaitplus sommairement : c: Jai renversé beaucoup de minis­tères. Mais cétait toujou.rs le même. :. Ces mœurs, lui sont celles du Sénat aussi bien quecelles de la ChaIIIlbre, manifestent limpéFieuse unité dumobile dynamique du métier. Développer le mandat aprèsavoir fait le nécessaire pOUl" y durer, voilà le but. Lacti­vité des élus &pparaît ainsi partagée entre deux ordres detravaux tantôt parallèles et tantôt eonve11gen-ts : le travailde circonscription et le travail de coul€)ir ; lintrigue élec­torale et lintrigo,e gouvex:-nementale. Dira-t-olll que je vois trop noir et quH y a, dans lesassemblées, des hommes qui veulent être ministres p01llappliquer lean idées? Je ladmets. Mais, en ce qui con­cerne le d·yaamisme de la profession, cela ne changerien au résultat. Dans les deux cas, cest le pugilat. LedeToir et le profit se rejoignent dans la même embuscade. Le fond des ehosé8. Dessaisissement dl] peuple a.t1 profit ~s~ mand.!tai~es et transTormation des mandataires en p.rofessionnels <J!!.Ï veulent aurer et grandir, voilà le fonif des choses. En consolidant le mélier pa,r la réél.igibilité, le cumul et le salaire, on a fiaM de ces deux mobiles le ressort profond. de notre vie politique. A peu près rien de ce qui se passe dans nos assemblées nest intelligible, si lon sobstine à penser queUes sont
    • LE MÉTIER 39 composées des mandataires dun peuple libre et souverain. La clarté se fait, si lon admet quelles sont la réunion de quelques oentaines de professionnels, avec leur organisa- tion, leur hiérarchie, leurs prérogatives et leurs ambi- tions, - mûs par les deux mobiles du métier. Dans ce métier, tout appartient aux professionnels, et à eux seuls. A linverse des États-Unis, où, depuis Lincoln, il ny a eu que quatre présidents, qui eussent passé par le Congrès, en France, saef le maréchal de Mac-Mahon, tou~ les Pr~sj9@ts de la Répupligue son! venus. de!> ballCS} parl~~~n!!l!!,es, sans aucune prohibition de méiITocrité individuel.ie. La cardère est tetal.itaire. Entrer, après cette vue à vol doiSëau, dans la maison; suivre les hommes qui lhabitent, dans leurs activités de chaque jour; observer leurs tendances; décrire le milieu quils forment ; J!!~!.guer jusquoù von! le}!espotisxne l)!(ilsl le~rcent ~la senvitudC.éiWiIS" siiDi.S~nt, - cest lobjet de ce ffire, examen clinique du mal français.
    • CHAPITRE II LA SUBSTANCE DU MÉTIER1. LINTERVENTION. - Les origines lointaines de lintervention. - Comment on intervient. - Lambas­ sadeur-courtier. - La Mutuelle électorale.II. LA COALITION. - Le no:;nbre et la coalition. ­ Les coalitions dautrefois. - La coalition contempo ­ raine. - Coalition et métier.III. LA PAROLE. - Lévolution de la parole publique. - Le règne des robins. - Une mauvaise préparation. - La tribune et les tribunes. La profession parlementaire, substituée au mandat, napas le même objet que lui. Le mandat sappliquait au vote des crédits, au contrôledes dépenses et il lélaboration des lois. La profession est dominée, en vertu de ses deux loisstatique et dynamique, par lintervention, par la coalition,par la parole. 1 LINTERVENTION La forme essentielle et dominante de lactivité parle ­mentaire, cest lintervention.
    • LE MÉTIER 41 Lintervention est le moyen quemploie, pour se satjrfaire, lintérêt statique de la profession : conservation ,parréélection. Pour être réélu, il faut donner des plac~s. Pouren donner, il faut en obtenir. Pour en obtenir, il faut endemander. Lintervention est la substance de la profession parle­mentaire. Les origines lointaineFl de lintervention. Cest une pratique qui date de loin. Au lendemain duPremier Empire, dans la fleur du régime électif et cons­titionnel, que Louis XVIII avait octroyé, un publicisteavisé, qui se nommait Fiévée, professait que, tant quil yaurait· en France deux hommes vivants, lun solliciteraitlautre pour être pourvu dune place. Cette loi nayantpoint cessé dêtre vraie, le rôle des élus sest défin.J. par larecherche des places, que désirent les électeurs. En 1830, on racontait que La Fayette avait recommandéau roi 70.000 demandes : cest ce quon appelait linsur­rection des solliciteurs. Deux ou trois sous-préfets nom­més dans ces conditions se présentèrent complètementivres à une réception des Tuileries. On ne leur infligeaquune remontrance. Au même moment, la Société descondamnés politiques revendiquait pour ses membres < lapart du banquet national due aux avant-gardes des hérosde juillet ~. On chantait, dans un vaudeville, ce coupletdont lancienneté accuse léternelle vérité Quon nous place 1 Et que justice se fasse Quon nous place, Tous eri masse ! Que les placés Soien t chassés 1 Tout le monde, en ce temps-là, signalait la fièvre desollicitation, qui assaillait les corps élus. M. de Tocque­"HIe la déplorait. M. de Kératry écrivait : Chacun semble décidé à vivre aux dépens du Trésor. Nous voulons quil nous loge; quil nous pensionne; quilnous dispense, par les bourses universitair~s, délever nos
    • .,~, LA PROFESSION PARLEMENTAIRE fants ; quil fournisse des dots à nos filles par la transmis­ Si~ des places et une liste civile à nos petits-fils par le Grand Livr~e la Dette publique. Si l~senquiert de nos titres, nous répondons gravement que nous ~ns déjà reçu et que cest pour cette raison quil faut que nousI..eœvions encore. , Jai sous les yeux ùne lettre inédite, quun notaire giron­ din de la même époque écrivait à un de ses cousins, député du Lot. li disait : Dans le siècle où nous sommes, les électeurs nemoient à la Chambre des députés que des hommes qui, par leurs intrigues ou leurs démarches, ·peuvent leur procurer les ·places ou les avancements quils convoitent. Ils disent ouvertement que leur député ,est leur homme daffaires à Paris. Ainsi, mon ami, ce nest plus ou, pour mieux dire, cela na jamais été lintérêt de la patrie qui dirige lopinion des élec­ teun. 1 Cest leur intérêt personnel qui les fait mouvoir. La candidature officielle du Second Empire utilisa, comme on sait, par laction de ses préfets tout-puissants, cette mendicité générale. LAssemblée nationale y resta fidèle. Le duc de Broglie sen indignait dans ses circu­ laires, mais permettait il ses ministres de la cultiver. On se souvient de la prodigalité que le duc Decazes et M. de Fourtou, de leur cabinet ministériel, réservaient à leur immense clientèle. M. de Marcère écrivait, dans son rapport sur la loi élec­ torale de 1875 : . Le corps électoral dune circonscliption songe principalement à lui-même et à ses affaires. Il perd un peu de vue les intérêts généraux du pays. I! donne une sorte de mandat privé, de mandat spécial aux intérêts locaux, à son député, qui, de son côté, et non sans préoccupation de lélection prochaine, soigne avec prédilection les intérêts de ses mandants. Et M. Gambetta, quelques mois plus tard, dénonçait, à son tour, cette industrie nouvelle du « placement élec­ tOlal >, devenue la principale occupation des députés.
    • LE MÉTIER 43 Un député du centre confessait que beaucoup <délus sontappréciés dans leurs départements daprès le nombre piusou moins grand de faveurs obtenues par leur canal. Ledéputé Talandicr, loin de sen excuser, proclamait que lebudget nest pas seulement nécessaire pour fournir lesdépenses publiques, mais quil doit être « le plus puissantorgane pour créer le bien-être de la nation -et des classeslaborieuses >. A mesure que, dans les années suivantes, la professionparlementaire sest organisée, labus de lintervention sestfait plus scandaleux et les défenseurs les plus obstinés dustatu quo nont pas pu sempêcher de le signaler. M. Ribot"qui nétait point un homme de fer et navait pas lâmeréformatrice, reconnaissait que le régime républicain« ressemblait beaucoup à lancienne monarchie, où toutdépendait de la favel!lr >. M. Poincaré se plaignait que lesélus fussent devenus des commissionnaires et il ajoutait : Au lieu daV-oÎl° a:ffaire à un représentant du peuple, qui nelui doit compte que de sa conduite politique, lélecteur assiègelélu par sa correspondance et souvent par sa présence réelle. Il le harcèle et le député cherche à sen débarrasser en sendéchargeant quelquefois sur son voisin, quelquefois sur lesous-préfet, quelquefois sur le brigadier de gendarmerie ousur le juge de paix. Mais si lélecteur pousse la curiosité jusquà venir au centre,le député sen décharge sur les ministres. Est-ee la faute des électeurs P Est-ce la faute des élus P Nulle­ment. Cest la faute du réghne. M. Poincaré a répété la même chose en 1912. Il la répétéeen 1926, sans malheureusement profiter, pour apporter desremèdes, de labsolu pouvoir, dont il disposait alors. 11précisait sa pensée en ces termes : Nous sommes obligés cl employer la plus grande partie denatre activité à des besognes fastidieuses, à des démarchesingrates. Nous arrivons, sous la pression des Influences locales, à consi·dérer notre ingérence quotidienne dans les questions admi­nistratives comme une nécessité vitale pour conserver notremandat. ­
    • H LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Il Y a moins de dix ans, un député de mérite, M. Lafa­gette, écrivait que, à cause de cela cest grâce à leurs dé­fauts plus quà leurs qualités que les candidats triomphent. Comment on intervient. La Chambre est organisée spécialement pour linterven­ tion. Elle compte une centaine de « groupes de défense :., où, sans distinction de parti, ses membres se rencontrent pour systématiser cette intervention. Il y a des groupes très-nombreux pour la défense v.iticole, forestière, pay­ sanne; pour la défense de lautomobile, de laéronautique, de lélevage, des matériaux français, de lartisanat, des cheminots, des blessés du poumon, des anciens combat­ tants, des ayants-droit à la carte du combattant, de la démocratie rurale; des vieux travailleurs non pensionnés, des marchands forains, des médaillés du travail,des bouil~ leurs de cru, des rentiers viagers, des planteurs de bette­ raves, des locataires, des inscrits maritimes, des travail­ leurs de letat, des retraités, des sapeurs-pompiers, des receveurs-buralistes, des douaniers, du personnel des administration centrales, du personnel des P. T. T., du personnel des polices de France. Les élus sont ainsi embrigadés dans larmée offensive de lintervention. Gaspillage du budget; négligence des intérêts généraux; favoritisme; intolérance; instabi­lité; matérialisme; corruption en sont la conséquence etjy reviendrai. Quil suffise de noter ici que le métier, dansses bases publiques, a pour tâche maîtresse, cette inter­vention collective et permanente. A lintervention collective sajoute lintervention indi­viduelle, à quoi chacun des élus consacre le meilleur deson temps. Le député est tenu de répondre à un volumi­neux ,courrier. Pour lui faciliter sa tâche, la questure luiassure, outre la franchise postale, dont jai parlé plus haut,des formules imprimées de lettres aux ministres, dont ilsuffit d,e remplir les blancs avec le nom et ladresse dusolliciteur. Mais, comme on craint que limprimé, à forcede servir, népuise son effet, on lui préfère dordinaire lalettre autographe. De laube à la nuit, entre les séances etpendant les séances, on voit les .députés, assis côte à côte
    • LE 1IIlÉTIEiB 45comme des éooliers, réd:iger soU dans des salles spéciales,soit même dans lhémicycle, cette énorme correspon­dance. De même quon a préféré ,la lettre autographe àla lettreimprimée, on préfère daiHeurs le plus souvent à celle-cila c démarche ~ personnelle. Cela signifie que, tous lesjOllrs, les neuf-dixièmes des députés et des sénateurs, éluspour contrôler le budget et pour vot.er les lois, courent lesadministrations publiques pour y disperser leurs recom­mandations. On les voit chez les ministres, chez les secré­taires des ministres, chez les ·fonctionnaires des minis­tères. On les retrouve également en province dans Iesservices de lÉtat, des départements et des communes. Il sagit, pour être réélu, ·dobtenir ce que les électeursdemandent. Et les électeurs demandent tout ce qui peutêtre demandé, - voire même quelque chose en plus.Nominations, avancements, mutations, affectations mili­taires, décorations, subventions, remise dimpôts, pallse­droits de toutes sortes, cest le travail quotidien du métier. Ladministration ,de Ia justice nest pas exclue de cetravail : demandes damnistie, de .grâces, de réductions depeine, de non-lieux, de mises en liberté provisoire, pres­sions sur les Parquets et sur les tribunaux. Lambassadea·r-eoartier. Lécrivain radical, qui, tout en enseignant la philo­sophie dans nos lycées, signe du nom dAlain des écritsde partisaQ, a véridiquement reconnu que le mandat légis­latif est celui dun ambassadeur-courtier. Lélecteur entend que son bulletin de vote réalise pourlui la promesse du ciel sur la terre. Il se sent, en face delttat, dans .la position dun porteur de créances, que lesélus sont chargés de recouvrer. Le député et le séna1eurvoient la plus grande partie de leur temps absorbée parlaccomplissement de leur rôle de commissionnaires, su­perbureaucrates de leurs régions. Ce sont de fidèles gensdaffaires, soucieux des consignes ou des exigences queformulent les groupements syndicaux ou les individus;désireux de satisfaire tout le monde; zélés à sen aller,sur place, senquérir des vœux de tout le monde. Ledéputé est lin procureur attentif qui défen.d de son mieux
    • 46 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE les intérêts particuliers, à lui confiés, dont dépend sa réé­ lcction. Il est si parfaitement cxact que cest là lessentiel delactivité parlementaire que nombre délus ticnnent à jourla statistique de leurs démarches; le nombre de lettresreçues; le nombre de lettres répondues; le pourcentagedes solutions obtenues, pour sen glorifier ensuite comme candidats. Jai sous les yeux une profession de foi où jelis : « Jai reçu de vous 196.000 lettres, dont 58.000 ont cusatisfaction. ) M. Clemenceau disait en y pensant : c Occu­pation dun genre tout spécial! > Cette occupation est, plus ou moins, celle des élus, entous pays de régime électif. En Suisse, il y eut un temps,où, dans le canton de Schwitz, les partis se divisaient en « hommes du bétail à corne> et en « hommes des piedsfourchus » ..-- ce qui signifiait que lintérêt matériel, basede lintervention, dominait lélection. Un délégué du Texasdisait à la Convention républicaine de 1880 : c Est-ce quenous venons ici pour autre chose que pour les emplois? ) Lusage de lintervention parlementaire sest, depuisquelques années, beaucoup développé en Angleterre, oùil était, il y a trente ans, à peu près ignoré. Il y tientcependant moins de place quen France, parce que lesAnglais ne possèdent pas la formidable centralisationadministrative, que nous avons b,éritée de Louis XIV etde Napoléon. Plus le pouvoir est centralisé, plus prometdêtre efficace laction quon exerce sur lui. La ~fotuclle électorale. Avais-je tort de dire que lintervention est la substancedu métier parlementaire? Ai-je tort, cela étant, de répéterque cest bien dun métier quil sagit, et non pas dunmandat? La recherche des résultats électoraux, par lemoyen de lintervention, précise le caractère de ce quejai appelé tout à lheure une Mutuelle électorale. Commentparler de mandat, quand il ny a pas indépendance? Lorsq~on se fait nommer député, cest, sauf de trèsrares exceptions, moins pour voter des lois et contrôler lapolitique générale que pour administrer, par lintermé­diaire des autres pouvoirs, une partie du territoire natio­nal. La fabrication même des lois est souvent utilisée pour
    • LE MÉTIER 47laccomplissement de la tâche fondamentale, qui consisteà couronner, grâce aux ministres, les vœux des électeurs. Et je dis quon retrouve dans tout cela les éléments nor­maux dun métier, mais nullement les bases dun mandat,ni celles dun régime politique et dun régime national. II LA COALITION La coalition est, avec lintervention, à la base du régimeélectif et de la profession parlementaire. Lun"e et lautre se ramènent à la recherche du nombrepar où il est entendu que sexprime, réelle ou non, lasouveraineté. Le nombre et la coalition. Quil sagisse dêtre élu ou daccéder au pouvoir, on Depeut pas travailler seul. En politique, les isolés ne comptentpas. Quest-ce quune majorité électorale? Cest sur le nomdun citoyen, quon appelle candidat, la rencontre dequelques milliers dautres citoyens, qui ne sont pas iden­tiques les uns aux autres et quil a fallu réunir et amal­gamer pour faire la majorité. Cest une coalition din­dividus. Quest-ce quune majorité gouvernementale? Cest, ensoutien dun ministère, lassociation de partis et degloupes, qui, bien que différents les uns des autres, ontrésolu de se rapprocher pour voter de la même façon enfaveur des mêmes personnes. Cest une coalition de collec­tivités. Au sommet donc, aussi bien quà la base, pour entrerdans les Chambres aussi bien que pour entrer dans lesgouvernements, il ne suffit pas davoir, par lintervention,satisfait ceux qui votent. Il faut encore réaliser et main­tenir, par un continuel travail de rapprochement, lesvotes obtenus. Cest essentiellement lobjet de la coalition,par laquelle sobtient au maximum la consécration dunombre légal. 3
    • 48 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Les assemblées vivellt en état de coalition permanente;dabord, parce quelles sont nées délections,cest:à:direde coalitions; ensuite, parce quelles sont tTOp diVIséespour quun parti sen puisse rendre maître. Aucun parti,depuis 1871, na disposé à la Chamhre française de lamajorité absolue. Sinscrire à un parti, soit comme candidat, soit commeélu, cest se coaliser, cest-à-dire aliéner, en échange dunappui nécessaire, une part de sa liberté et de ses idées,si lon en a. Notre régime de scrutin à deux tours pose leproblème avec simplicité. Au ballottage, lélecteur, quireporte sa voix dun candidat sur un autre, fait, à luiseul, de la coalition. Lélu, qui bénéficie de ces reports,est lélu dune coalition. A la Chambre, cela recommence. Quand le député nou­veau sinscrit à un groupe, il se coalise, le p.lus souventsans savoir pourquoi, ou pour des raisons secondaires,telles que lentrée dans une commission, avec dautres députés. Il pose ainsi les bases des coalitions ultérieures que développera le jeu parlementaire. Chaque groupe est fragment de coalition. Quand un gouvernement se constitue, il passe la rev~ des groupes, qui, dans les Chambres françaises, sont par­ ticulièrement nombreux. Et, en puisant des membres dans quelques-uns dentre eux, il se définit, par sa naissance même, gouvernement de coalition. Ce sont également des déplacements de groupes, qui décident, par la suite, de la chute des gouvernements ainsi formés. Les ministères durent autant que dure lassocia­ tion des groupes, dont ils sont sortis. Dès que cette asso­ ciation saffaiblit et que, contre elle, sen form~ une autre plus forte, le ministère disparaît. Tout gouvernement nait dune coalition et meurt dune coalition. Cest dire la place immense que liennent les coalitions dans la vie des assemblées et dans la pDofession parlemen· taire. Ce régime, pas plus que celui de linterventiQn, nest propre à fortifier les convictions. Qui se coalise sémas­ cule. et toutes les coalitions politiques ont léquivoque à leur base. Les élus aboutissent ainsi à une dévaluation générale des principes. Ils avaient commencé comme can­ didats. Ils continuent comme députés.
    • LE MÉTIER 49 Les coalitions dautl"efois. Depuis quexiste le régime électif, les partis nont cesséde faire des coalitions dans les circonscriptions et dansles assemblées. On en a vu, dès le début, qui paraissaientinconcevables. . Dans la Chambre introuvable de 1815, il Y eut des genspour rêver dune alliance électorale entre lextrême-droiteet lextrême-gauche, qui, dans la faible mesure où ellespensaient lune et lautre, ne pensaient pas la même chose.M. de Genoude, légitimiste, disait un peu plus tard auxhommes de gauche : « Si nous navons pas le même para··dis, nous avons le même enfer. » Et, pour préciser lac-cord, au moins sur lenfer, la Gazette de FIanoe delépoque réclamait le suffrage universel, voire même lap-pel au peuple. Une coalition plus forte et plus durable, a laquelle lesCent Jour~ avaient donné naissance, se noua, à la mêmeépoque, entre les éléments révolutionnaires et les élémentsbonapartistes. On y discernait, à la fois, la rencontre decertaines idées simples ct un désir réciproque de seduper. Louis-Philippe, lors du retour des Cendres, essayade sattacher le mouvement. La campagne des banquetset la révolution de 1848 prouvèrent quil ny avait pasréussi. La coalition, utilisée par lui en 1830, prit contrelui sa revanche par lélection de Louis-Bonaparte et parle 2 décembre. Pour plus de cinquante ans, dabord enpréparant lEmpile, ensuite en le faisant vivre, cette coa- lition a dominé lhistoire de France. On trouvait là réunis les restes grognons du personnel de lEmpire; une bourgeoisie libérale, dont laveuglement rêvait daboutir par cette voie à un régime quasi britan- niql,le ; une jeunesse républicaine, qui ne savait pas bien ce quelle voulait; de rares éléments ouvriers. Ce sont ces éléments qui saluaient du cri de « Vive la République ~ telle pièce napoléonienne représentée en province sous Louis-Philippe. M. Béranger fut le barde de cette coalition, qui, en combattant les deux Restaurations au nom de la liberté, finit par créer le Second Empire. Sous la Monarchie de Juillet, les coalitions parlemen- taires furent innombrables et immorales. On se souvient de celles de 1837 et 1842, qui fl.lrent les instruments de la
    • 50 LA PROFESSION PARLEMENTAIRElutte des chefs entre eux. On a vu M. Thiers renversé parla coaliti.Q.l1 de toutes les droites qui étaient loin davoirtoutes la même doctrine; M. de Broglie abattu par lacoalition de lextrême-droite, des bonapartistes et desrépublicains. MM. Guizot, Molé, Pasquier ont utilisé, ensens divers et les uns contre les autres, ce moyen classiquede gouvernement. La Troisième République na été organisée par la roya­liste Assemblée nationale que parce que les républicaiDslurent, pendant ces premières années, maîtres en lartde se coaliser. M. Thiers sétait servi de tout le monde,recevant alternativement à la Préfecture de VersaillesMo le Comte dHaussonville ct les radicaux fraflcs-maçonsde Lyon. Après sa chute, cest M. Gambetta, qui fut legr.and fabricateur de la coalition républicaine. Cette coalition sest développée et compliquée a"ec lerégime des groupes, qui na, depuis lors, jamais cessé derégner. Comme, pour former une majorité, il fallait tou­jours cinq à six groupes, on a pris lhabitude de regarderde moins en moins aux idées et de ne sattacher quau résultat numérique. La nécessité de la coalition a eu poureffet de rejeter les programmes au second plan. Intervenir, pour être réélus; se coaliser, pour être ministres : les deux lois du métier se dégageaient en force sur un fonds de scepticisme. Sous les présidences de MM. Grévy, Carnot, Casimir Périer et Félix Faure, les coalitions eurent UR nom, qui ne signifiait pas toujours la même chose. Elles sappelaient concentration. La concentration se faisait généralement il. gauche par laddition de quelques transfuges radicaux, qui nengageaient queux-mêmes. Il arrivait aussi quelle se fit à droite, auquel cas les radicaux ne tardaient pas, pour en sortir, à chercher plus à gauche des remplaçants. Sons la Présidence de M. l!mile Loubet et sous celles de ses successeurs, les coalitions parlementaires ont exagéré et ~implifié les coalitions élect.orales. Elles ont tendu, sous lépithète républicaine, à associer les bourgeois actuels du parti radical aux bourgeois virtuels du parti socialiste; les « nantis > et les c à nantir >, cependant que, de lautre côté, des éléments non moins hétérogènes se grou­ paient sous lépithète nationale. Laffaire Dreyfus, par les chocs ard-ents queUe provoqua, avait aceéléré le .phéno­
    • LE MÉTIER 51mène. Le mélange, né de la coalition, était des deux parts,innommable. Des anarchistes daction directe voisinaientavec M. Scheurer-Kestner. Des communards cotoyaient, illa Ligue des patriotes, des bourgeois conservateurs. Il faut remonter à cc temps-là pour saisir les indicesnaissants de la coalition, qui, après sêtre appelée Carteldes gauches, est devenue Front populaire. Il ne sagit,en lespèce, ni dun caprice, ni dun accident et tout cequi est arrivé de nos jours se préparait depuis longtemps.Le peuple, bien que volé tant de fois par les bourgeois duprofit des révolutions faites par lui, a gardé le golit desbourgeois. Les bourgeois, terrifiés par la Commune, ont,depuis lors, ouvert leurs rangs, comme M. de Lamartinele leur avait conseillé. Dans nos provinces, où le classe­ ment sexprime par le cléricalisme et lanticléricalisme,lalliance entre radicaux et socialistes est de tradition. Cest la coalition normale. Ce qUOR appelle aujourdhui Front populaire est le type achevé de la coalition politique. En le retenant comme témoignage, on est assuré dy trouver tous les traits qui la caractérisent et qui sont affaire, non de doctrine, mais de métier. La coalition contemporaine. Aux premiers contacts électoraux et parlementairesentre les radicaux et les socialistes, M. Poincaré demanda,si lon prétendait marier leau et le feu. Avant lui, },f. Mé­line avait prononcé avec encore plus de précision : Je dénonce ce dualisme gouvernemental, qui, selon lestemps, les circonstances, les milieux où J -on parle, la clientèleque lon veut .flatter, -présente au pays, tantôt la face .propriété,capital, liberté; tantôt la face suppression de la propriété, ducapital et de la liberté. M. Méline avait assurément raison de sattaquer ainsi aux bases dune coalition, que réprouvent éga1ement le bonSens et la morale. Vingt-cinq ans après lui, dans la cam­ pagne électorale de 1932, jai dit, le 28 avril et le 4 mai, la même chose, de façon plus directe, en déclarant : Les neuf-dixièmes du programme radical seraient inexécu­ tables par le Cartel des gauches.
    • 52 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Sur rien de ce qui domine la vie des peuple libres, notionde patrie, notion de légalité, notion de propriété, socialistes etradicaux ne peuvent saccorder. Ce conflit de doctrines est à tel point profond que lesfiançailles du Cartel ont connu plus de divorces que denuits de noces. A Lyon, :M. Herriot, président des radi­caux, donnait la chasse aux « révolutionnaires en peaude lapin ~. A Paris, ni en 1924, ni en 1932, il ne réussis­sait à saccorder avec eux sur une formule de gouverne­ment et, avant de les avoir épousés, il les répudiait. Lacoalition avait réussi électoralement. Elle échouait gou­vernementalement. Elle échouait même parlementaire­ment. Et cest par des voix socialistes quétaient, tour iltour, renversés, de 1932 à 1934, six ministères radicaux. La coalition, cependant,était, parce que loi du métier,maîtresse de lavenir. En vain, M. Blum. en 1926, avaitmultiplié les articles pour démontrer, entre soil parti ct lesradicaux, les conflits de doctrine. Uri conflit de doctrinene pèse rien contre Une exigence professionnelle. Javaisprévu cette lutte inégale, quand, toujours en 1932, javaisannoncé que lopération parlementaire et gouvernementalecouronnerait lopération électorale. Effectivement, en 1936, les radicaux sont entrés dans unministère à direction socialiste et en 1937 les socialistessont entrés dans un ministère il direction radicale. Labîmedes idées a été comblé par les exigences de la profession.La coalition, moyen organique du métier, sest nouée augouvernement entre deux groupements, dont lun pro­clame que la.loi est Dieu et dont lautre exige les vacancesde la légalité. Le métier voulait que la coalition, dabordélectorale, et ensuite parlementaire, devînt gouvernemen­tale. Rien ne peut empêcher, dans lordre des doctrines,lassociation de deux ou de plusieurs partis, quand lemobile dynamique de la profession, cest-à-dire la conquêtedu pouvoir, exige cette association. Les coalitions, ainsi pratiquées, peuvent introduire dansla vie publique une relative stabilité. Elles sont de grandesémousseuses didées. Et moins on a didées, mieux onsentend. Le maigre bagage législatif de cette coalition­type, qui se nomme Front populaire et qui, en dix-huitmois de dictature, na produit que .la loi des quarante
    • LE MÉTIER 53heures, caractérise parfaitement cette politique, merveil·leux moyen de posséder le pouvoir, moyen médiocre delexercer, - merveilleux instrument de métier. Lépuisement des programmes a facilité les coalitions.Du programme radical que reste-t-il? Rien. Conçu à lafin de lEmpire, avec légalité du suffrage et du servicemilitaire; linstruction primaire gratuite, obligatoire etlaïque; la séparation de lf:glise et de lf:tat; la dissolu­tion des congrégations; la liberté dassociation et lassis­tance dÉtat généralisée, il est aujourdhui réalisé. Aquelles coalitions pourrait-on lopposer? Les radicaux ont dû à cette situation toute facilité de senoyer dans un marxisme, qui, oublieux de la plus-value, dela concentration des capitaux et du matérialisme, étaitdevenu, de son côté, par un vague étatisme, un simpleagent de distribution des places. . Ainsi les coalitions se justifiaient, des deux côtés, parune solidaire intégration au métier, dans le mépris desidées. Coalition et métier. La coalition dispose dun pouvoir sans limites. A dire v!"ai, ses bases sont fragiles et cest M. CamilleChautemps, devenuj malgré son lourd passé personnel,chef du second gouvernement de Front populaire, quimarquait la fragilité des principes soi-disant conciliés,quand il disait en 1936 : Le Front populaire nest pas une notion simple. Sil est nettement et fortement constitué sur le plan spécialde la défense républiqline, il est, par contre, incertain et hési­tant su.r le plan constructif du gouvernement commun. La coalition, force professionnelle, la tout de même em­porté. On a vu, malgré les principes et les traditions, lescommunistes élire Président de la Chambre M. Herriot,quils injuriaient ignoblement il ny a pas longtemps. Onles a vus défendre le Sénat; voter les crédits militaires;voter la dévaluation et les décrets-lois; proclamer quilsétaient prêts à participer au pouvoir; chanter la Mar­seillaise. Admirables vertus de la coalition 1 Ce qui doit être dit du Front populaire, doit être dit
    • 54 LA PROFESSIOK PARLEMENTAIREégalement de lUnion nationale. Hormis linvariable pré­sence du parti radical-socialiste, dans les ministères quien naissent, lUnion nationale a pour caractère dexclurede son sein, lorsquelle se réalise, tout ce qui est dans leFront populaire. Mais mutatis mutandis, cest la mêmechose. La collaboration de M. Marin avec M. Herriot nestpas moins immorale que celle de M. Blum avec M. Chau­temps. Il sagit, dans les deux cas, de prendre le pouvoiret dy rester. La coalition nest pas lattribut duD parti. Elle est lat- ,tribut du métier, au même titre que lintervention. Elleachève de détruire ce que, daventure, lintervention auraitlaissé subsister des notions de mandat et de représenta­tion. Elle est le ciment de la profession, soit quil sagissedy entrer, soit quil sagisse de sy développer. Intervenir et se coaliser; intervenir pour être élu etréélu; se coaliser, pour être, pour rester, pour redevenirministre, voilà la base. III LA PAROLE Le temps, que les parlementaires ne consacrent pas àlintervention et à la coalition, à lintrigue électorale et àlintrigue gouvernementale, appartient à la parole. La pa­role est reine des assemblées. La démocratie parlementaire, cest, de la base au som­met, lorateur gouvernant : Ci Pour devenir, disait Carlyle,homme dÉtat ou ·chef ouvrier, un Anglais doit dabordprouver quil peut parler. > Et M. Stuart Mill précisait que,pour parler, les dons physiques sont encore plus impor­tants que les dons de la pensée. Il y faut dabord ce quonappelle un bon coffre. Cest là une condition nécessaire. TI se pourrait mêmeque ce fût une condition suffisante. M. Henry Bergson,encore que lindulgence soit lune dè ses vertus, a eu lacruauté décrire que la démocratie pose en principe quelon sait une chose, dès quon est capable den parler. La
    • LE· MÉTIER 55parole, e·ffectivement, ·fait et défait les ministères. Laparole réalise on empêche les réfonnes. La parole est lemoyen qui transfonne le candidat en parlementaire et leparlementaire en· ministre. Quand le potnoir passe dunpll,rU il lautre, cest plutôt daprès les discours qued~après les actes. La vie parlementaire sacrifie lhomme qui médite etqui agit à lhomme qui parle. Jévolution de la parole pnJique. Lart de parler dans les assemblées a beaucoup évoluédepuis un siècle et demi et le comte de Mun avait raisonde dire que de faction oratoire exercée dans les premièresassemblées, il ne reste· rien. Au ~.!!?~t, sauf Mkabeau, tout re mo.!...de, Y c.empFis lesplus efficaces des ~teEI.s r~yolutionnaires, Robespierrepar exempre, écrivait ef lisait. Les premières années de laRestauration furent rempl1ës par une longue bataille entreceux qui improvisaient et ceux qui lisaient. Ces derni~rsdemandaient quon ne donnât pas, en autorisant limpro­visation, une prime aux avocats et aux professeurs. A cette époque, léloquence politique bénéficiait dunminimum de faveur ct de publicité. M. de Bonald et beau­coup dautres disaient quon écoutait très peu les orateurs.Dautre part, pour diffuser leur parole, il ny ava·it nisténographie, ni Journal Officiel. Les discours des ùéputésnétaient imprimés que si la Chambre en décidait ainsi.On imprimait, dans ce cas-là, à raison d~n e~plaireP9ur chaque député, chaque pa.ir et chaque conseillerdmat. Quand le succès était très-grand, on montait à sixexemplaires. Sous Louis-Philippe, tin public assidu commença il: sin­téresser aux d~bats parlementaires, dont le ton demeuraitdlülleurs solennel et guindé. C~ fut, à trente-cinq ansdintervalle, une vraie révolution, quand M. de lIoutalem­beN dabord, et ensuITe M. Keller donnèrent lexemple· querecommandait le duc de Morny, ennemi de la vieille élo­quence, de parler sans notes· en doublant par lactionphysique laction de la pensée. Les grands orateurs pazie­mentaires datent de là. Lhabitude de lire sest dailleurs consc née sous des
    • 56 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE1 formes diverses. M. pQin.car~, avec ~e~uc,oup, dadrttsse, mais non sans monotonie, 1isait ses discours dun bout à laufré. ""MIf. JUles Ferry, Goblet, Waldeck-=Rousseau, Mille­ rand sappuyaient, pour des intermittences dimprovisa­ tion, sur un dossier soigneusement charpenté et dont les morceauxesentiels étaient écrits. MM. Challemel-Lacour, Viviani, Deschanel récitaient la plupart du temps. Cfaù­~4.cita.it et improvisait avec une égale maîtrise. Lim­ provisatëïïrlë-plUS c-ompTét semble avdir été M. Gambetta. Ces hommes étaient des maîtres du métier oratoire. Mais le temps est venu où, de plus en, plus, les maîtres se s()nt confondus dans la foule - car aujourdhui tout le1monde pal:l,e. Autrefois tout le monde ne parlait pas et ceux qui parlaient constituaient une minorité. Dans la Chambre de 1898, dont jai suivi les débats au cabinet de M. Waldeck-Rousseau, il ny avait pas, lour sy risquer, plus de 50 membres sur 550. Aujourdhui tout le monde sy risque et sans se donner de mal. On répète, de sa place ouI de la tribune, ce quon a cueilli dans un journal; ou bien encere, on transforme en amendement, après lavoir lne à lassemblée, une lettre délecteur reçue le matin. Cest limprovisatiQll d.u pau,yrc. Les détenteurs même des fonctions publiques sont logés il la même enseigne. Quand un Président du Conseil doit parler vingt fois en douze heures, on ne peut pas lui demander de méditer ses discours. Aussi bien, par suite de la longueur des sessions et des séances, tout le monde, parlant souvent, est forcé de parler dabondance. On monte à la tribune, en général sans avoir réfléchi; presque toujours, sans avoir préparé. La Rarole, ainsi utilisée, ne se propose ni loriginalité du fond, ni la beauté de la forme. Elle remplace tr,QP souvent la pensée. On parle sans mesure. Dès le temps dëLou-is-Philippe, quand on discutait des chemins de fer, tout le monde se plaignait de ce que tant de députés fissent des discours interminables et inutiles. En 1876, dans son discours de Bordeaux, M. Gambetta sécriait : Il ne faut pas croire que la politique soit simplement lexer­ cice de ,quelques facultés oratoires et de combinaisons dans les} couloirs et les buraux. Ainsi comprise, la EQlitique n est quune comédie parlemen­ t~Jre. - -­
    • LE MÉTIER 57 Léloquence parlementaire est une éloquel!lce forméesoit à la conférence Molé, soit au café. Et le café a hérité,avec la tenue en moins, d. es vices des salons. La crainte,. 1qtie_ la tribune a inspirée à tous les grands orateur.$, e~tinçonnue des médioç,res. Lord Bryce sétonnait un, jour,en écoutant M. Lloyd George, du merveilleux outillage de 1lieux communs, dont disposent les hommes publics. Toutle monde, même à regret, se soumet à cette règle. Combiende fois ai-je remarqué quune Chambre, qui reste frO}de,;en....hce didées vraies et fort~s, senflamme aux plusgrossiers truismes? Cest ,la marque pr.opre de la littéra­ture parlementaire, - ehez les meilleurs comme chez lespires. , Telle quelle est, cette pl;lrole déval..!:!ée reste le maîtreressort des carrières électives et le moyen principal durecrutement gouvernemental. Cest al elle quon ~st élu; .E!l,par elle quon est applaudi; p.!r _eÜ..e-qu:Qn 9~tieP.L!!ti­nïsfi"e. Qualld-on a diT (fun homme politique quil a dutaIent, cela signifie, - rien de plus, rien de moins _.qu.jliparIe bien. Comment pourrait-il en être autrement et comment,dans: une assemblée, le chOIX des ministres appelés if laconq,uire pourrait-il obéir à une autre règle que celle .qUirégit lassemblée elle-même? Ce.!.!Lrègle é~nt la_I!8l"Qle,la sélection, qui aura fonction de gouverner, <rii"ëfmiJll;streret dagir, se recrutera non pas daprès la faculté dagir,dadministrer et de gouverner, Illll!! daprès la facultédLR.!llier. Ce peut être regrettable, mais cest inévitable.Cest une loi de métier. Jai fait souvent des ministères avec le désir de les fairede mon mieux. Mais quoi? Il sagissait de réussir devantles Chambres et, pour réussir, quel plus sûr moyen quede sentourer dhommes qui avaient déjà réussi? Réussi()ù ? A ~ tribUE.e. Ainsi les~tres doivent leurs..J)OTte­f~~il1es ~ I~,!!s d0!1s oratoires. Cela ne signifie pas" quils$Qlent de bons ministres. Napoléon III sen était aperçuavec M. Emile Ollivier; le comte de Chambord avecM. Chesnelong. Je men suis aperçu avec M. GeoFgesLeygnes. 4: Cela va tout de même, disait Péguy. ~ Celapo?rrait aller mieux. Car ce ne..st -pas_par lélo~1!~~equ on cherçblLet quon atteint la vérité:La parole"nestni D!.!:~i:on, ni l~ pensée. - ~
    • 58 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Léloquence est même très souvent la négation de luneet de lautre. Le règne des robins. Quoi quil en soit, le fait demeure. Et de la prépondé­ rance de la parole, plusieurs conséquences découlent, dont la première est la prépondérance des hommes qui ont fait, toute leur vie, métier de parler. Cest ainsi que le règne de la parole est devenu le règne des avocats. Ce trait est lun des maîtres-traits de la profession parlemen­ taire sous la Troisième République. Mais il date de loin et notre temps na rien inventé. ~a France, depuis Philippe l~ Bel, a été constamment1gouvernée (avec la seule exception de quelques cardinaux et évêques) par d_es avocats et des gens de l<;>i. Un ambas­ sadeur anglais, à la fin du XVI· siècle, écrivait à son maître : « La France est aux mains de gentilshommes del plume et dencre et gouvernée par des robins, attendu que la noblesse ne peut pas, faute dinstruction, recevoir des emplois. :. Cette tradition nest pas perdue. A cause delle, sous les règnes suivants, on a vu les fils des marchands bourgeois brûler du désir dendosser la robe. A cause delle, une classe sest formée qui sestlcrue destinée à gouverner la France. La Chine disait : les lettrés; et le Moyen Age : les clercs. La France du xx· siècle est toute fleurie de clercs et de lettrés, qui ont envahi la politique. Ce sont les a,ocats-députés. La première floraison date de la Révolution. On retrou­ vera dans les livres de M. Hippolyte Taine et de M. Augus­ tin Cochin les noms des avocats, membres de SociétésI de pensée et de Loges maço-nnigues, qui o-nt - rédfgé -en série les Cahiers de 1789. Quelques mois plus tard, ces,r~dacteurs étaient tous députés. L~ ~rofession assurait, ,des ce moment, son recrutement pnncJpal par la r.Qbe. 1 , Sur 577 Constitqants, il, y avait 377 avocats, nommés, à défaut de notoriété et de rayonnement, pour cette seule rai~9lL quils savaient par!~r. Les avocats, dès celte pre­ mière assemblée, fournissaient, à eux seuls, la moitié de la représentation parisienne, Ua Législative, on comp-tait 4.00 a.!~s. Le baron de Staël disait : c -roilà re-Conseil des avocats de toutes les villes ct de tous les villages de
    • LE MÉTIER 59 France. :1> El Burke, dune plume plus âpre, décrivait « ce ramassis dobscurs avocats de province, de clercs de petites jurRIïcfions locales, de procureurs de villages, de notaires, tQute la racaille municipale :1>. On a constamment rencontré, dans les assemblées sui­ vanles, un bon tiers de gens de robe. Avocat, M. Dupin; avocat, M. Dufaure; avocat, M. Jules Favre; avocat, M. Ollivier; avocats, M. Gambetta, M. Ferry, M. Waldeck­ Rousseau, M. Loubet, M. Poincaré; avocat même, M. Aris­ tide Briand, qui, ne plaidant jamais, se qualifiait gentiment d « avocat manuel :1>. A considérer notre Chambre et notre Sénat, on y trouve une bonne moitié dactuels et danciens r<LbLns. Lesprit de la profession parlementaire sen ressent. A part de très rares exceptions, ces gens de robe ne sont pas ce que le public appelle de grands avocats. Les aVQ­ cats dassises répulés, quils sappelassent Labori, Moro­ Giafferi, Campinchi, Torrès nont pas réussi à la Chambre. Le succès est allé aux avocats de province. Oserai-je dire quun des éléments du succès parlementaire de M. Ray­ mond Poincaré fut, outre ses rares qualités, la silhouette provinci-ale quil avait su conserver? Le milieu parlemen­ taire naime pas Paris. Pareillement, à Washington, les deux Chambres sont dominées par l~.petits h<;>mmes de lpi qui ont fondé leur situation à la barre des tribunaux dEtals. Une mauvaise p,·éparatlon. Lexercice de la parole judiciaire est-elle, en règle géné­ rale, une bonne préparation à lexercice. de laction poli­ tique? Il est permis den douter. Lavocat, après avoir plaidé beaucoup de dossiers, continue à plaider, c~mme des dossiers, les thèses poli­ tiques. Lavocat est accoutumé à penser que, lorsquil a parlé, son rôle est épuisé, la décision appartenant il. dautres, qui sont les juges. La profession davocat ne développe donc ni le sens de laction, ni le sens de la responsabilité. Cela, qui est manifestement vrai des médiocres, est quelqgefois vrai des plus grands. Cicéron confessait que ses discours exprimaient, non pas ses convictions, mais
    • 60 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE lintérêt propre à la cause quil plaidait. M. Dupin, malgré léclat de sa carrière parlementaire, na jamais été quu avocat prêt à sontenir les thèses les plus contraires. Qu penser de M. Gambetta allant de 4: la guerre à outrance ~ au : « Nen parlons jamais! :. et de la glorification des « nouvelles couches» à lexécration des c: ilotes ivres 1 ;) Cest aussi lesprit robin qui pennit à .M. Waldeck­ Rousseau, aJ2!±s avoir dénoncé le socialisme...Q.0II1l!!~ .c. ~a perte de la France », daccueillir en 1899 M. Millerand dans son mIi11stèrè : il sagissait, en chaque occasion, de plaider un dossier différent. « Poincaré, écrivait Barrès en 1912, est avocat. Aujourdhui il pl:a.ide le dossier de la Présidence. Dans sept ans, il mettra une sangle, bouclera et passera à un autre dossier. :. Cet inconvénient, et quelques autres, ont décllaîné contre le prestige de léloquence politique dimplacables adversaires. A leur gré, lironique postulat de M. Bergson nest pas valable. Il test moins que jamais dans un temps où tout sest compliqué et où il convient, pour gouverner, davoir au moins une vision sommaire des problèmes à résoudre. Léloquence du XIX· siècle avait été, sauf de rares exceptions, illuminée de grands mots vides, qui ne suffisent plus aux débats contemporains. Pa, ailleurs, il est difficile dinvoquer dans les Chambres les immortels principes, que lon voit cyniquement bafoués dans le pays par ceux qui les proclament. Au temps de la république athénienne, Cléon, qui, mal­ gré les invectives dAristophane, était homme desprit, , reprochait aux membres des assemblées de devenir « des spectateurs de la parole et des auditeurs de laction ). Napo.léon tenait que 1. ~~gens,_qui domine.!!!. le I2]us com­ plètement les as~e_mbIees, sont dor"(Hnafre lëSPIus1 mooioëfës dëiïtre les homme~ P91j1iques. Le prince de Bismarck se contentait dopiner que léloquence est un don, qui exerce une influence supérieure à sa valeur. Des hommes, qui nétaient ni Napoléon, ni Bismarck, nont PaJ été moins sévères pour la dictature de la }>llrole. ~:.~~ lillustre savant, disait, après avoir obtenn les plus magnifiques succès de~tribune, gue la ~hétorique1 une calamité nationale. ,_Mazzini;) en qui sincarnait est IeSPrllde revolution, SèCriait:-«Les discoureurs, aprèsjl avoir perdu la France, perdront lEurope. :. Et cette opi­
    • I.E MÉTIER 61 nion rigoureuse sur léloquence était aussi celle de Ver­ laine qui grognait : - Prends-la et tords-lui le cou 1 La tribune et les t,ribnnes. On na pas tordu le cou à léloquence. Tout,au contraire, on lui a, dans nos assemblées, élevé un temple et un autel. Lautel, cest la tribune. Le temple, cest les tribunes. La tribune est pour lofficiant, cest-à-dire pour lorateur. Les tribunes sont pour les fidèles, cest-à-dire pour le public. La disposition de la tribune permet à lorateur de se produire, comme un acteur sur un théâtre. La disposi ­ tion des tribunes permet au public de suivre lorateur, comme il suit lin acteur sur une scène des boulevards. La tribune est dorigine française. Les Anglais, qui furent nos devanciers dans la pratique du régime parle ­ mentaire, nen ont jamais voulu. Car ils pensent quelle favorise le creux de léloquence par la majesté artificielle quelle lui confère. Chez nous, c"est le 20 juin 1790 que, dans la salle du Manège, la tribune a été installée pour la première fois. Le règlement de la Législative en rendit lemploi obligatoire. Nul navait le droit de parler de sa place. Le métier voyait déjà grand. En 1852, Louis-Napoléon, aux applaudissements du peuple, fit brtîler la tribune dans la cour du palais légis­ latif et cest une question de savoir sil trouva profit à la rétablir en 1867 et à restaurer, pour la fin de son règne, le prestige des hommes de parole. Après lui, lAssemblée nationale remit léloquence sur le pavois. Cétait, avec• ses 738 membres, lassemblée la plus nombreuse qui se fut jamais réunie - presque une foule, - et tOlite foule est public de théâtre. La salle, où elle siégeait, était une salle de spectacle et cest sur une scène que se dressait la tribune. Les voyages de Paris à Versailles et retour prêtaient à la corpor.ation laspect dune troupe en tournée. Le soir, au café Procope, M. Gambetta entretenait cette atmosphère en récitant de longs passages des Misérables. Cest alors que les orateurs, qui montaient à cette tri­ bune gardée par des huissiers à chaîne adornés dune épée, se sont accoutumés à sadresser, non pas seulement à leurs collègues,. mais aussi, et quelquefois plus encore,
    • i:! LA PROFESSU)l( PAIU..EHENTAIRE au pubUc des tribunes. €est la loi qui veut quil y ait un public et que les tribunes soient occupées, em même temp8 que la tribune. Mais la composition de ce public ne résulte que de lusage. Le public de la Chambre est mêlé. Il y a, dans les tri­ bunes, où le public a accès, des auditeurs dun jour, qui sont venus ce jour-là et qui ne reviendlont pas. Mais il y a aussi, dans les tribuRes privilégiées., d~nt les cartes portent les mentioLls tl·aUeuses : Président de la Répu­ blique, Corps Diplomatique, Président de la Chmnbre, Ministres, Sénat, Conseil d"Etat, Conseil municipal, Offi­ ciers génémux, des gens qui viennent à peu près tous les j&urs et qui, en tout cas, ne manquent jamais les grandes séances. Ce public dhabitués, bien que privé du droit dapplaud~r, est, au premier chef, un public de th-éâtre, qui se divise en coteries, dont cila<;:une soutient ses acteurs favoris. Lintérêt personnel, étroitement Hé à lexercice de la profession, anime nPle partie de ce pHblic : femmes de misistres, qui veulent rester femmes de ministres; fiUes de ministves, dont les perspectives conjllgales dépendent de la survie gouvernementale du père; employés de ministres, qui. nont pas encor~ lait signer leur nomination d.e SO!S­ préfet; percepteurs de fonds secrets, qualarme la fin- de mois. Sans ce public, dont la, présence nest dailleurs point salubre, le métier parlementaire perdrait so·n cadre. Quand, sous rapoléon HI, on restreigni·t les places du pn­ blic, le Corps législatif, si docile quil fût, sen plaignit amèrement. l.ord Bryce a écrit qnelque part que le parlementarisme contemporain a une tendance il surestimer, en fa-ce de limmensité des problèmes, les capacités de lhomme moyen. Cet homme moyen, quest-ce que cest? Cest lhomme qui intervient, qui se ~oalise et qui parle. C~tl le professiolLnel, - ~ien~ de plus, rien de moins.
    • CHAPITRE III LA TENDANCE DU MÉTIERI. LHISTOIRE DU MOUVEMENT A GAUCHE. - Le mouvement à ,gauehe avant 1871. - Le mouvement à gauche depuis 1871. - Les élections de gauche. - La formEl nouvelle du mouvement à. gauche. - Lexclu­ sion des ralliés. - Lexclusion des modérés. - Le Front populaire.II. LEXPLICATION DU MOUVEMENT A GAUCHE. - Le nombre et la gauche. - Les autres causes du mouvement à gauche. - La qualité des hommes. - Le mouvement à gauche et le métier.III. PAS DE RÉSISTANCE AU MOUVEMENT A GAUCHE. - La faillite des droites jusquà 1875. ­ Le 16 mai et ses lendemains. - Laprès-guerre. - Les ligues. - Hors du métier. Tels étant la structure, la substance, lobjet de la pro ­fession parlementaire, il faut, - car elle est chose vi­vante, - considérer sa tendance. Cette tendance, cest lemouvement à gauchc. Ce m~ent, qui se C9!!ill.. de lidée de prog~s. duredepuis quexiste le regime électif. II constitue un phéno­mène essentiellemcnt professionnel, quil convient dedécrire et dcxpliquer.
    • 64 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 LHISTOIRE DU MOUVEMENT A GAUCHE Quand la Révolution a commencé, I~Jormule :c p!!Sdennemis à gauche! :) nétait pas encore inventée. Maison sen inspirait déjà : voyez La Fayette et voyez :iobes·pierre! Constituante, Législative, Convention, es trois actes dela pièce révolutionnaire, se développent de plus en plus àgauche. Le plus accentué, lacte conventionnel, est lui·même dominé par des forces externes, - sections, clubs,Commune, - "qui sont plus à gauche que lassemblée. Le mouvement à gauche a"aDt 1871. Après la compression impériale, les Cent Jours mar·quèrent la reprise du mouvement à gauchp. et le débutdune de ses formes, qui durera cinquante ans, lal!iancedes républicains et des bonapartistes. LiJlusi911 .dunt loi immane!.1t~ d~"p!:ogrès est à sa base.Dès lors, comme la observé M. de Tocqueville, la haine JOde lAncien régime, qui sert de drapeau au mouvement,surpasse, dans le cœur des Français, toutes les autreshaines. M. Royer-CoUard lui-même va reprocher à la Res­tauration dexhumer du Moyen Age le droit daînesse et lesacrilège. Il se plaindra que partout, dans la religion, dansla société, dans le gouvernement, « on retourne en ar·rière. :. Cct état desprit triomphe avec la révolution de 1830,qui est non seulement une explosion de gauche, mais lapremière manifestation de ce quon appellera plus tardlunion des gauches. La révolution de 1830 se flattait dal­ler des bourgeois riches au pauvre peuple. Elle entendaitque Louis-Philippe, désireux de devenir le roi légitimede la révolution, restât le roi des barricades. Les innom­brables émeutes, qui trouvaient au Parlement lécho sym­pathique de lopposition, furent, dix-huit ans durant, la
    • .:4 LE KÉTIER 65bruyante expression du conflit entre la tendance de droiteet la tendance d~ gauc.he. La secondé la emEorté de façon C0E.-tinue. Elle a sur­vécu aux plus mauvaises fortunes; au discrédit, qui attei­gnit à la fois le héros de léquipée de Strasbourg et lesavocats radicaux de ses complices, tels que Michel deBourges; à lévasion sans gloire des conspirateurs démo­crates emprisonnés à Sainte-Pélagie; à la décadence dessociétés secrètes; au mépris quinspirait à des républi­cains, comme M. Lanfrey, cette campagne des banquets,« oû, disait-il, des êtres sans dignité font de loppositionentre la poire et le fromage, au milieu des fumées du vin,en injuriant tout le monde, parce quils peuvent injuriersans danger. ~ Malgré tant déchecs, le mouvement à gauche a duré eta gagné du terrain. Cest à lui quil faut rattacher le,travail de propagande historique accomplj par l~ livr~sde M. Thiers, en faveur du bloc Révolution-Empire; letravail de propagande politique de MM. Louis Blanc, Mi­chelet, de Lamartine pour la réhabilitation des grandshommes de la Terreur; le travail daction révolutionnaire,qui va, avec dobscures sympathies bourgeoises, des apos­trophes de Barbès : « Mettez nus vos bras et plongez-lestout entiers dans les entrailles de vos bourreaux! ~ jus­quau crime de Fieschi. La fin de la Monarchie de Juillet résultera de la conti­nuité même de ce phénomène, un sous des formes diverses.Quand, en 1837, le National adjurait les oppositions de segrouper sur la plate-forme de la réforme électorale;quand, en 1839, sous le premier ministre Thiers, les gensde gauche séjouissaient à débuter dans les salons minis­tériels; quand, en 1844, le Comité parlementaire « deRémusat à Garnier-Pagès ~ annonçait la future Délégationdes gauches; quand, en 1847, la gauche dynastique selaissait attirer par les républicains, le mouvement àgauche sacheminait vers la révolution de rues de février1848, qui devait lamener au pouoir. Ainsi, lévénement prononçait sur le débat qui avait mis face à face, quelques années plus tôt, MM. Benjamin Constant et de Chateaubriand. - Le mouvement à gauche? prononçait le premier. Il nexiste pas.
    • " 66 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE ·Et .M. de Chateaubriand répliquait : - Prenez garde à ces démocrates provinciaux, qui sont les véritables républicains et qui conservent soigneuse­ ment leur bonnet rouge, au lieu de le découper en ordEes et en cordons. Cest 111. de Chateaubriand qui avait raison, - et, avec lui, M~ de TQ.c@eville, qui voyait dans ce mouvement « ~e fait le plus continu et le plus permanent de lhistoire ) ; et même peut-être M. Guizot, lorsquil en redoutait, c?mme conséqueDce, « labaissemcRt et la dissolution !lu pouvoir éf de la société ). re·Süëch de l.a révolutIon de 1848 étonna le.s. contempo­ . ,rains. Lentrée dans. le gouver~ement de M. Lpuis ~lanc 1 :et de louvrier Albert fit, sur eux, beaucoup plus dimpres­ sion, que nen a fait en 1936 larrivée aux Affaires dun Président du Conseil socialiste. La chose paraissait si incroyable que biep des gens en province soutenaient quAlbert nexistait pas. Brisé par la dure répression gu général Cavaignac, le mouvement se mit en sommeil. Mais cest encore sur lui que sappuya le Prince-président en se situant, pour faire le 2 Décembre, plus à gauche que lassemblée réactionnaire de 1849. Nous le retrouverons, dix-sept ans après, dans lEmpire libéral, comme on lavait retrouvé précédemment dans lenthousiasme, qui salua la guerre contre la Russie et la guerre contre lAutriche. Le mouvement à gauche depuis 1871. Le 4 Septembre renoua la tradition en créant la Répu- 1 Mique sans consulter le pays. Et si les élections de février 1871, faites sur runique question de la guerre ou de la paix, marquèrent, à cause de cela, un retour à droite, ce retour fut précaire et le fonctionnem.ent du système élec­ tif se caradérisa très-vite par une orientaHon à gauche de plus en plus vigo~euse. -- ­ 1 Dès le début de sa présidence,~. Tthie!J; avait donn~ des gages aux Francs-maçons lyonnaise. peuplé dhommes de gauche les administrations. Si durement quil eftt réprimé la Commune et si passionné quil saffirmât de la c République conservatrice ~, il ne blâmait lC Garn­ i)ëttà)que E.9ur ~J2!:!!1e, CI..uantL~ lerou fl,iricux ~, comme
    • LE MÉTIER 61 il ~ait, pressait la bo!.!]eoisie, aux obsèques de M. Qui­ net, de sallier au prolétariat. Léch,cc même de M. Thiers, vaincu par les droites le 24 mai 1873, prépara la victoire ultérieure des gauches par loccasion quil offrit aux monarchistes détaler leur désaccord soit entre eux, soit avec M. le comte de Cham ­ bord. Bientôt allaient -se produire ou se prononcer les gestes et les mots décisifs : le geste ,de M. Casimir Périer proposant de proclamer la République; le mot du ducf Decazes sur limpossihilité de faire dans le provisoire une halte indéfinie. Dès ce jour, les gauches avaient parti-e gagnée. La suite confirmll le début. Ce furent dabord les inter ­ minables débats snI le septennat.; sur le caractère obli ­ gatoire ou facultatif de la révision de 1880; sur les lois cons,titutionnelles. Ce furent ensuite le refus du duc Pas ­ quier, au nom du centre gauche, de participer aux conver ­ sations des droites sur la restauration; la déclaratiQn de la droite modérée, en 1875, acceptant un...e~Dsti!ut!on·C devenue la loi du pays ». Ce fut enfin cette constitu ­1tion ÏÏiême, dont la République sortait créée par ceux qui nen voulaient pas. La brève et maladroite réaction du 16 mai neut dautre effet que de renouveler, par les élecJions de 1877, luI!ion des glluche~d~_1830 et de 1848.,M. Grévb avait trouvé 1 une formule, qui satiSfaisait tout le moUcTe, en disant qUill} y avait dun côté tous les ennemis de la République sou­ tenus par le g.ouvernement républicain; de lautre. tous les II républicains combattus par le gouvernement de la Répu- ~ Mique. Quand le ,Maréchal eut capitulé, on se remit en ro~te. JI M. Alfred Na9-uet recommença lapologie de la Terreur. Deux ans plÜs tard, ce sera la présidence de M. Jules Grévy; le bal de lHôtel de Ville de 1882, si riche de sens; la fin sans retour des notables; lavènement des nouvelles c~~s. Deux ans encore et, par la révision de 1884, M. 1ül~~ E~Jilter~ira ~u peuple souverain eL à ses élus de mettre en discussion la forme du régime Dar OÙ Texprim_e Yi dominatio-ri des ga!!ches.-­ Après lalerte du premier tour de 1885. le second tour rétablira la gauche en possession. A la Chambre, M. Henry Rochefort débordera M. Clemenceau.
    • 68 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Les électioDs de gauche. Le phénomène peut dailleurs se chiffrer par les scru­tins. Quinze ans durant, les élections, quelles soient par­tielles ou générales, législatives, municipales ou départe­mentales, vont renforcer le mouvement à gaucpe. Sagit-il de la Chambre? De février 1871 à mai 1873,23 républicains et 4 bonapartistes remplacent aux renou­vellements partiels 27 royalistes. Pareillement, sur les27 élections du 27 janvier 1878, 21 sont favorables auxrépublicains et 6 seulement aux conservateurs. M. DanielHalévy a résumé lenscmble en disant que les mêmesélecteurs, qui avaient en 1871 élu 500 monarchistes etconservateurs, nen ont élu que 120 en 1876, ce résultatétant souligné par le quadruple échec dc M. Buffet et lequadruple succès de M. Gambetta. On sait que la majoritédevait restcr à gauche en 1881, 1885, 1889, 1893, 1898,1892, 1901, 1914, 1924, 1932 et 1936. Les contre-indcationsde 1919 et 1928 furent sans lendemain. Sagit-il des Conseils Généraux? Il ny avait, en 1871,que 18 présidents républicains. Il y en avait 43 en 1874,59 en 1878, 70 en 1880. Les gains avaient été ininterrom­pus : 113 siègcs en 1877 ; 133 en 1883 ; 181 en 1892 ; 90 en1895. Les élections municipales ont marché à la même allure.En octobre 1876, les dloites ont perdu la majorité dans700 communes. Aux élections suivantes, le gain des gauchesa été de 2.522 sièges. Depuis la loi sur le Sénat et cellesur la nomination des maires par les Conseils municipaux,le progrès des gauches dans les municipalités urbaines etvillageoises allait, en transformant la Chambre haute, déterminer, pour plus dun demi-siècle, lhistoire durégime. Le maître-succès sinscrivit dans les élections sénato­ riales de 1879, qui furent pour le Sénat ce que les élec­ tions de 1876 avaient été pour la Chambre. Dès ce moment, la majorité républicaine est de 40 voix. Après un nouveau gain de 20 sièges en 1885 ct de 13 en 1891, le Sénat ne comptera pas même un dixième de monarchistes. Lunité des deux Chambres est ainsi réalisée. Les gens de gauche,
    • LE MÉTIER 69 qui criaient naguère: « Sus au Sénat! » brûlent du désir dy entrer. Cest des élections de 1876 et 1879 que le cardinal Pie " a9alé «l.ë regné dune majorIté ~~vQ!ulionl1~ireet anti-) chrétienne ). M. Daniel Halévy a fixé au même moment la fin dësnotables, La forme nouvelle dù mouvement à gauche. Dès ce moment, on va, sans arrêt et sans mesure, célé­ brer ces victoires. M. Henri BI"isson proclamera que les générations nou­ velles apportent à la Répubhque des adhésions de plus en plus enthousiastes. En 1891, ladhésion, tournant au défi, ira jusquà élever une statu..!LL!?.all.lon au boulevard Saint-Germain et un monument à Marat au Parc de Mont­ souris. A la veille des .éÏeêtionsae ï902, M. Waldeck-Rous­ 1 seau rappeUera il Saint-Étienne que la-lliP!!llique a réuni plus de 5 millions de sufflages contre moins de 2 millions~. a la réaction. Il ajoutera: « Il y avait, en 1893, 351 candi­ dats quise déclarèrent franchement hostiles à la Répu­ blique ; 191 en 1898 ; pas même trois dizaines en 1902, ) Et M. Loubet, Président de la République, senorgueillira un peu plus tard quil ne se soit pas trouvé un seul can­ didat pour se réclamer de la Monarchie ou de lEmpire. De ces triomphes mêmes des difficultés sont nées, A vanter la puissance du régime, on perdait en effet le droit dinvoquer les nécessités de sa défense et de lui conserver, en les invoquant, le caractère, quil avait eu jusque-là dex­ ploitation professionnelle. On a alors inventé un nouveau critérium, qui a rajeuni et reno~uvelé le mouvement à gauche. Au li.eu de se battre sur le régime, on sest battu suf -lesprit du régime et, pour prolorlger le mouvement, on lui a donné comme définition, nOI1 plus le statut des in~titutions, mais la .composition des majorités. Cest une période capitale de lhistoire du mouvement à gauche ct de lhistoire du métier parlementaire qui, en vérité, ne font quun. Deux formules lont successivement dominée: c La ~erre au ralliement. ) et « La I!é1!ublique aUX républlcains.! ) . ­ Cest Oê là quest finalement sorti le Front populaire de 1935.
    • 70 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Lexclusion des ralliés. Aux heures où lissue était encore incertaine, nombre de républicains avaient, pour gagner des voix" adressé des invites à ceux quon appelait, comme sous lEmpire, les anciens partis. M. Gambetta avait dit aux conservateurs : Venez avec nous. Nous vous assurerons un rang, une force qui vous .permettront dexercer vos aptitudes au bénéfice de tous. Vous pouvez prendre dans celte République un rÔle immense. Lami le plus intime de M. Gambetta, M. Spuller, devait, quelques années plus tard, faire écho à ces paroles par son disl::o_urs-sur l~esprit l.l0UVC!:lU. Entre temps, des symptomes analogues sétaient mani­ festés. M. Jules Ferry avait dit en 1881 que toute Chambre républicaine comportait un parti progressiste et un parti conservateur. Il avait ajouté en 1886 quil faut à une 1république un parti conservateur. M. Goblet, en ce tenips­ là, ne semblait pas hostile à un certain ralliement. M. de Freycinet avait souhaité, sur la tombe de~Grévy, ce «I:.apprl?chement entre tous les Français ~ ~ ql!i a tant { de fois servi, depuis lors, aux éloquences présidentielles. Enfin M. Rouvierj.J dans le style passionné qui enve­ loppait seSCbffibinaisons, avait adjuré tout le monde de le rejoindre. Il avait crié à M. Clemenceau :l, 1 Vous dites: marchons à lennemi! Lennemi, pour vous, cest la droite; cest une partie des représentants de la nation française. . Eh bien ! cela, nous ne le dirons pas; nous ne pouvons pas le dire. Tout semblait donc faciliter le ralliement, dont, dac­ cord avec le Pape, le signal dèVait être donné par le cardinal Lavigerie. Lévénement répondit. La majorité, au lieu de souvrir, se ferma et refusa laide qui soffrait. Le refus vint non seulement des radicaux dorigine, mais de républicains ~servateurs, en qui les ralliés avaient mis lê"iirespoir. -.­ Dès 1882, M. Floquet avait déclaré quil nacc~.ptera}t
    • LE MÉTIER 71 jaII,!ais de mandat que dune majorité purement républi ­ caine. M. Léon Bourgeois, exprimant la même idée, exi­ W1t que « la République fût républicaine ). (go Heni-"i Bri~o,! tranchait plus clairement encore : « Quand on 1 parle dunion, cela signifie lunion entre républicains, et)! 0 seulement entre républicains. ) Le même orateur préci- 1 0 sait (avril 1898) en proclamant sa confiance que le ~aysJl saurait au~ élections « écarter les perfides ). Mais voici dautres témoins. Ce quon va lire est lœuvre, en 1893, non dun radical, mais dg petit-fils dun ministre de Louis-Philippe, de M. Jean casimir Périer ,: -- - La démocratie est en âge de choisir entre ceux qui veulent se servir delle et ceux qui veulent la servir... On peut donner ,a.IJ.X n:tu:Àataires le temps de rejoindre ly­ mée r~u1:nlcl!jpe; mais larmée républicaine naccepte et 1naccueille que ceux qui senrÔlent comme soldats... On ne passe pas, en qualité de général, dun camp dans lautre. Le.Loùliés ont un stage à faire et des gages à fournir ... La République fera quelque différence entre ce,!~ qlJL ont mené lassaut contre elle au 2f1 mai, au 16 mai, en 1885, en 1889 et ceux qui lavaiènt toujours aimée et servie. Dautres ont tenu le~même langage, de qui on ne lavait pas attendu. IÇf. ~ Dupuy) qui, à ses débuts, avait passé pourJ!.noQ.!!!.D.Je dautorité erpresque p~un homme de droite, prononçait dun ton rogue : On a appelé les nouveaux républicains des ralliés je les appelle, moi, des résignés... - ­t Je veux bien admettre quils subissent la République. Mais je leur demande sils la défendraient. Le Gouvernement est résolu à ne gouverner quaveq desJl r~u~}l~ns et en sappuyant exclusivement süF""une maJoFlLé r pu Icame. 4, "
    • 72 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Çe"~ TQajorité se compose des hommes auxquels sont dues ~. ou des hommes qui acceptent le!..~PI!9..u~r laïRii~s de la R~U I~Hq,ue et gui !!put dérJd4§ à les <IMen e co iè uut ~ .oJIeJlt;if. Et le 16 janvier 1912, dans le débat qui suivit la forma­ tion de son premier cabinet, N. Raymond Poiucal,é, lbomme de lunion n~tionale, sécriait : .v~c le con~ours des républicains, - je dis des r!publica.inS) de_gauche - nous trav;ÜlIerons de notre mieux pour la France. 1 Si donc leLpremiers ralllés avaient pu concevoir des illusions, la_ réalité leur ~~.Earai~sait..c On dirait, notait lun deux, linvasion dun aoattoir par des moutons. :) Le comte dHau.sgmvii1~les avait avertis, dès le début, 9!!9nJ ~iIr construirait une porte si baSSëquTIs seraien t Corcés de passer il plat-ventre. On. était loin de )a République. aëÇûllil1ante, quavait recommandée M. Gambetta; loin même de la République ouverte aux deux ailes, quavait annoncée M. Rouvier. Lexell1iion des modérês. Quand le ralliement fut ainsi condamné, la politique dexclusion se continua, non pas contre danciens monar­ cbistes, mais contre des x:.épublicains _~«?rIgiJle. dont leli crime était de ne point sabandonner sans réserv~ au mouvement ~ gaufbe. Dès 1883, M. Ribot avait dit : II semble quon veuille expulser de la J,lépublique tOl!§ ceux }q.!!.i ne sont pas de)ftrême-gauche ; quon veuille intimIder les modérés par laccusation dorléanisme : Cest de ce~te.lureu]. d~ calomnies réciproques quest morteIll~ 16publique de 1848. La suite lui a dOIll~é raison, à cela près que le régime vit toujours. Cette seconde série dexcommunications sest accentuée depuis le début du xx· siècle. Cest le 14 juin 189.8 que les gal,lcbes ont appliqué, pour la première fois, au cabinet Méline la formule de c la majorité pUTE~ment ré"pu.!>li­
    • LE MÉTIER 73 caine :& et de « la République aux républicains ). Lc~ radicaux, qui, depuis le début de la République, avaient uni leurs voix aux voix monarchistes pour renyerser les ministères du centre, ont, depuis lors, décidé de com-} bat~ comme non républicain, tout ministère du cel1tre qui acc~terait les voix de la droite. En 1903, M. Combes nhésitait pas à rayer du nombre des républicains M. Wal­ deck-Rousseau et M. Goblet. Cette doctrine, formulée par M. HenrCBrissoii , traitait d{l non-républic!iÏns ceux qUi} J rië Iti1<lOnnaient pas leurs voix pour la Présidence de la Chambre. Elle a été, depuis lors, appliquée aux cabinets Poincaré, Tardieu, Doumergue et Laval. Ainsi entourée de barrières, la majorité de gau.che, organe du mouvement à gauche, a nécessairement cherché à sa gauche ce quelle refusait daccepter à saflroite. Fer­ mée dun côté, la République sest ouverte de lautre et, après avoir exclu les héritiers du 16 mai et de lopportu-I nisme, elle a fait accueil aux héritiers de la CQuH!u!..ne, J dabord dans les majorités, ensuite dans les gouvernements. On suivait le conseil donné par M..Arthur Ranc; en 1868 de ) « soutenir le prolétariat jusquau:-nout de ses légitimes revendications ;), Cela nalla pas sans à-coup. M. Thiers, par la répres­ sion atroce de la Commune, avait signifié sa force au peuple parisien. Les radicaux de 1880 se méfiaient des révolutionnaires. Ils se méfiaient même de ceux de leurs chefs quils trouvaient trop audacieux. Le XIX siècle sacheva sans que M. Clemenceau eût jamais été appelé 1 au pouvoir : on le dénonçait, dans son propre parti, comme un cerveau brûlé. Divers incidents de lhistoire française modifièrent, au profit du mouvem~nt A.gau~he, ces données de base. Laf­ faire Dreyfus fut le plus efficace. Par elles, la République1deVin. t accueillante aux révolutionnaires. De jeunes socia ­Ilistl:lS de~rit _compréhensif et des radicaux de principe accélérèrent la transition. Dès 1893, au banquet «le Car­ Dl.!!!x, MM. Millerand, Ja;~ et Pelletan avaient salué lentrée prochaine de tous es ré.E!:1blicains vrais dans la République sociale. A la même époque, M. Millerand signi ­ fialt que c: le parti socialiste noublierait jamais que( son premier devoir était de barrer la route à la coal.ition des réacti~nmrtres et des républicains repentis ,.
    • 74 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE :M. Goblet demandait que les socialistes fissent partie de la majorité. En 1899, M. Millerand devenait ministre de M. Waldeck­ Ro:asseau. Le Front populaire. Dès ce jour, le "pas décisif était franchi. M. Combes ne priTPas de ministre socialiste. Mais, sous son règne, .!I;. [aurè~) vice-président de la ~hamb.re et lchef de la Deélgation des gauches, fut le mallre reel et absolu du pouvoir. Douze ans après, la guerre ramenait au gouvernement des ministres socialistes. Pix a.ns.du.!.ant, 1dans laprès-guerre, des Chambres, où !e_parti_~c_iaHs!e ne détenait que 100 srèges sur plus ~ 290, ont été-l!!ési­ dées par @J.ociaJiste. "En juin 1936, le chef du parti socialiste est devenu Président du Conseil. Il est, en 1937, malgré un retentissant échec, resté, comme vice-pré­ sident, dans le ministère à direction radicale, qui lui a succédé. On remarquera que, pendant cette longue période, le mouvement à gauche, avec ses extensions successives,-il victorieüsement survécû à tous lès coups dont il eût pu mourir. Ni le Panama, ni ïenOûlangisme, ni laffaire Dreyfus, ni la guerre, ni les scandales récents ne lui ont fait un tort durable. Mme Joseph Caillaux a pu, sans._ (que les gauches perdissent une voix, assassiner en 1914, à la yeille des élections, M. Gaston Cattnètte. Les scan­ dales Rochette, Oustric, Stavisky, LévY ont pu sabattre· succ~ssivemeJl.t sur les chefs de_la gauche,sans que lêurs eff~s.tjfs en fussent atteints. Même lès indignations popu­ laires, comme celle du 6 février 1934, ont été sans lende­ main. Le mouvement a pareillement réjisté à la différenciation d..L~es éléments et ~is!lues de division qui sy atta­ chait. On a vu naître en 1901 le ~rtr radical-socialiste; puis le parti socialiste unifié. On a vü se fonder lHuma­ lnité ; appa!:~î!.r:e_le_fommunisme ; sopérer la scission du parti révolutionnaire et la scission des syndicats. Lunité J s~~~ m.algr!.l0ut. Dès 1932, les partis, que lon désigne depuis 1935 sous ~e nom de Front populaire, avaient à la Chambre la majorité absolue. De.pYis_l~36, cette majorité est aux mains impérieuses de cet élé· r
    • LE MÉTIER 75m~tra-parlemÇ.!ltaire dextrêmc-gauçhe, quon appelleC. G. T. La tendance propre des assemblées se caractérise parle mouvement à gauche. La continuité en est absolue etsaffirme sur une durée dun siècle et demi. Ainsi séstformee lopinion, très-répandue dans le pays, quil y a, 1au-pro,fit des gell~ .de. gauçhe, une sorte de droit émir)(~ntet dhypothèql!.e...!~gale sur....f.L@e lon a,ppelle!es le"i~rs 1de commande et que les gens de gauche sont, naos laRépublique, des porteurs <Factions à vote plural. Long­temps ce sont les radicaux qui ont bénéficié de cettehypothèque. Ce sont, depuis 1936, les socialistes : confir­mation supplémentaire dune loi qui, si elle apparaîtcomme une loi de lhistoire, est plus encore, on va levoir, une lo!.-de la proCession. II LEXPLICATION DU MOUVEMENT A GAUCHE Le mouvement à gauche est un fait, qui sexplique pardivers motifs. Ces motifs sont liés aux lois du métier. I.e nombre et la ~auebe. Ce qui domine le régime électif, cest le nombre. Ce nombre est, on le sait, cyniquement altéré (1). Il nya que 28 % des Français qui aient le droit de voter. Ilnyen a que 20 % qui votent. Parmi ceux qui votent, ilpeut arriver que la moitié moins un perde tout moyende se faire entendre. La majorité parleme41taire, qui aadopté la loi sur la séparation, ne représentait que 2 mil­lions 600.000 Français sur 40 millions. Mai~ le nombreest ain~i trahi.... plus il est invoqué. Il esLk..mot de passe.Pour le plus grand nombre, proclamait M. Laroche-Jou­bert. Or, le plus grand nombre, cest ce que le vocabulaire (1) Voir tome J, Le Souverain captif.
    • 76 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE du métier nomme la gauche. A cause de cela, le radical1 Alain avait raison de dire en 1923 que le mouvement à gauche, la politique de gauche, lunion des gauches sont de nature, et non de circonstance. Lacte électoral, dans son principepl!îl~Lque, e~t ou devrait être de gauche : car il signifie résistance aux Jpouvoirs. Cela est si vrai que ceux-là mêmes qui réclament 1 l erespect des pouvoirs flattcnt le nombre, quand ils veulent être élus. Tout ~andidat, de quelque parti quil soit, pratiquc cette flatterie. Il y a une démagogie élec­ torale de droite, comme il y a une démagogie électorale de gauche. Et la première, comme la seconde. sert...,et développe le mouvement à gauc~he. La forme, de même que la nature de lacte électoral, joue également à gauche par la rccherche des appoints, qui sont à gauche plus nombreux et plus vivants quà droite. LlWpel aux coalitions, qui régit à la fois les candidats et les élus, se fait, neuf fois sur dix, en direc­ tion de gauche : cest lhistoire des élections de 1877, de 1885,-de 1902, de 1906, de 1914, de 1924, de 1932 et de 1936. Notons, en contre-partie, que celles de nos as­ semblées (1848, 1849, 1871 et 1919), qui ont été le moins à gauche, sortaient du scrutin à un seul tour. Il existe, entre la profession élective et le mouvement à gauche, une solidarité si profonde que les partis, sous laile desquels il est le plus aisé dobtenir un mandat, .sont les partis de gauche. Le parti communiste et le Rar-ti socialiste sont les seuls qui p.uissent, sans difficulté, faire é.1!f0ût-èè -souSûn faux nom, par les .maraîchers au Vaucluse et les vignerons du Narbonnais, des Français de 1 ate récente, tout frais arrivés dune salle de rédâëfiOn d parisienne. Ainsi se rejoignent, en une rencontre pleine denseignements, les deux nolions de nombre et de gauche, de majorité et dextrêmisme. La force électorale du mouvement à gauche est telle quelle détermine même les élections favorables à la droite. Si les gauches furent battues en 1928, cesot parce que 300.000 voix communistes restèrent, au deuxième tour, fidèles à leurs candidats. Sil en fut autrement en 1932 et 1936, cest parce que le bloc se forma entre les( tr?is segments de la gauche sous le nom de Front popu­ laire.
    • LE MÉTIER 77 Les réalités de notre vie locale ont, elles aussi, toujours joué à gauche. Napoléon disait que IJ!... vanité a Mt.la révolution. Il est exact que lancien régime est tombé, moins à cause des droits lésés que des amours-propres blessés; moins en raison des inégalités fiscales que des privilèges de classe. Le sentiment, qui dressait alors la grande bourgeoisie contre la noblesse, a dressé· depuis lors la petite bourgeoisie contre la grande. Par là, les tireurs de ficelles ont trouvé le plus simple et le plus éfficace des moyens daction. Pour utiliser ce m~yen, une seule condition : sorienter à gauche. M. Gambetta J savait ce quil faisait, quand il lançait lappel aux nou­ velles couches. Ici intervient lenvie démocratique. Ceux-là mêmes des hommes de gauche, qui ont une culture ~upérietire, nhé ­ sitent pasïi.llaUer êëtïnstinct dans ce quil a de plus bas. Le professeur de philosophie, qui prétend à doctriner I~ politique de gauche, na pas honte de dénoncer « le cor ­ tège des royalistes, des courtisanes, des proxénètes et des histrions :., - non plus quà prononcer que « les pré­ tendues élites se trouvent à lAcadémie française et dans les cabarets de Montmartre ~. Ce sentiment de jalousie a puissamment servi à orienter à gaüche la masse des- petits fonctionnaires, quon excite sans peine contre les gros. Or, dans chaque village, ces petits fonctionnaires disposent dune influence sans égale. Grâce _à !lux, quils soient postiers, gardes-champêtres, cantonniers, maîtres décole, secrétaires de mairies, les classes moyennes et populaires ont ou la vie facile ou la vit.!!iffiçile. Ce nest pas daujourdhui que les candidats sen sont avisés. Quand M. Briand disait : « Nous avons les cadres », il ajoutait tout de suite : « La France est radicale. » Laction à gauche des fonctionnaires est contemporaine de la recherche électorale du nombre ou­ vrier. Elles datent, lune et lautre, des lendemains de la Commune. Le mouvement à gauche sexplique, en outre, par le peu, dampleur des oscillations de lopinion. Il ny a jamais en France de ces grands déplacements de plusieurs millions d~ voix qui sont fréquents en Angleterre. A son plus grand t~lo~phe, e!!...J93_6, le mouvement à gauche exprimait sal VIctOire par les chiffres suivants : 1!. % du corps électo­ , 1
    • 78 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE lal; 2,8 %du corps Qational. Comme il ny a, dautre part, que 8 millions de Français qui votent (soit, si la répar­ tition était égale, 13.000 par circonscription) leffort des tireurs de ficelles, fabricants du nombre légal quon appelle majorité, peut sexercer à bon marché. La loi est constante, qui vel!t que la bQu_rgeoisie, pour satisfaire ses ambitions ou pour consolider ses gains, slàdr~sse.à la démagogie. Cest ce qua fait la Constituante. Cest ce quont fait les hommes de la Monarchie de Juillet pour obtenir le suffrage universel. Cest ce qua fait M. Ledru-Rollin, lorsquil a recherché l~pui des soçia ­ llis~s," auxquels) en ce temps-là, personne ne songeait. Cest même ce qua fait LQuis-Napoléon contre ~ette Législa­ l itive de 1849, qui ne comptait, sur 750 députes, que 250 ré ­ Ü .publicains. Cest ce qua fait le parti radical, lorsquil sest qualifié r~di~al socj3!iste. Par là sest Justifiéecétte vùê"1JelV....raurè~ en 1897, que les socialistes nont paS)1 besoin dêtre "iICs émeutiers dans un temps et dans unpays O? la ~ga!ité, par sa (endince, est révolutionnaire. 1 Les autres causes d~1 mouvement à ~auche. Lanticléricalisme, la défense républicaine, la mort des programmes, les qualités de manœuvre des gens de gauche, legr manque de scrupules, leur capacité de sef­ ifacër quand il faut, onf ajouté leur poids à ces causes per ­ manentes de succès. Lanticléricalisme a été, pour le mouvement à gauche, . le plus commode des drapeaux. Sous lœil de la Franc­ maçonnerie, les Sociétés secrètes de la Monarchie de Juillet; la Ligue de lEnseignement et la Ligue des Droits de lhomme de la Troisième République o~excel!é_à rél111ir, dans l.!l bataille contre lEglise, les fI:actions diver­ 1gentes. Quand, en 1911, M:lIerriot, définissait son idéal «-par lisolement total à créer entre les dogmes et laction civique :1> ; quand M. Charles Maurras, vers le même temps, notait que lhostilité contre J.:Eglise sest manifestée.à toutes les époques de crise du régime, lun et lautre, à deux pôles opposés, mettaient le doigt sur lun des ressons ~~.rrtirl§..d~ lhistoire du siècle.! (1) Voir, à ce sujet, Pierre Lucius: Un si~cle et demi de révolution.)
    • 1 LE MÉTIER 79 Dans ce même sens, on a utilisé la défense des institu- tions, - cette défense se faisant dautant plus active que les institutions paraissaient moins menacées. Jai rappelé tout à lheure les faits essentiels de lentreprise. Jajoute que la droite monarchiste, qui comptait dani lell Chambr~s ( de 1885 plusieurs centaines de représentants, nen comp- t~s qn seul en 1936. Jamais cependant la lutte pour les institutions na été ni plus bruyante, ni plus exigeante que de nos jours, - si bruyante· et si exigeante quon lui a sacrifié tour à tour la liberté dassociation, la lihzrté de la presse, la liberté de réunion et la liberté du travail. Pour mener cette partie complexe, les partis et les hommes de gauche ont eu le génie des formules. Contre le maréchal de Mac-Mahon : « La dissolution, cest la guerre 1.•• Le cléricalisme voilà lennemi 1... Se soumettre ou se déJnettre! > Contre la République conservatrice : « Les curés sac au dos l... La Révolution est un bloc 1..• La SolfdiirlteT.::"""La Paix indivisible 1... Le Mur dargent... Les Deux cenIs familles... Les Trois huit... ! Les Quarante heures... ! Le Pain, la Paix, la Liberté! > Derrièr~ çes formules, il ny avait rien. Elles nen ont pas moins pro- 1 duit leur effet. A labrl...k ~e yerbalisme, on a pratiqué tour à tour le Bloc-aes Gauches, le Cartel et le Front populaire, qui ont pu inscrire à leur actif les élections de 1902, 1906, 1910, ( 1914, 1924, 1932. Celles de 1936 en ont marqué le triomphe. Dans cette période, le mouvement à gauche sest annexé ce IJuil avait précédemment combattu. La Constitution de 187<l~ objet naguère de tant dagressions de gauche, est ( devenue intangible et le ~énat tant honni a été érigé, sauf la c.9.!lIte ex~eption de 1937, en cIlaaelIede la République.-I Ainsi, comme à la gtiëFre, on retournait contre ladversaireJ les positions conquises. Dans la plus étrange confusion didées, le mouvement à gauche sest.J!Qçtriné. « Ce nest plus, prononçait M. Léon Bourgeois, pour fa Républiq~ quon se bat; cest pour IJl,~~.~o2r~ > Cela a permis à la moyenne bourgeoise" qUi avait, avec M. Thiers, fusillé les communards, dac-)l cep!ID:.Jes voix de leurs héritiers. M. All.·s.tide Briand ]1 nava~~ .• I!.~ tort de répondre un jour à ~~9.~ ~ : «.!l.e,rrière la C~ne~~vaifliï"Républi<Dle. :t Le (/Îcomre "!Clor Hugo, anCIen pair ae Prance, montrant à
    • 80 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE un visiteur son petit-fils et sa petite-fille en bas âge, disait avec gravité : - Ce sont de bons petits républicains. . Par la ~~~r~e aux ralliés et la g.~erre a:!!...mod,!rés que Jai racontees plus haut, on a ressuscite, au bénéfice du "!ouvement à glillS-he, le privilège, le billet de confession,)1 voire même lhérédité. Il sagit, pour réussir (lans le lmétier, de prouver quon est lhéritier de quelque chose ou de quelquun, - de Robespierre; de Ledru-Rollin, de) Ferry, de Marx ou de Pelletan. Il est ~uperflu dinsister sur ce que cette politique de définition et dexclusion a apporté de force au mouvement de gauche. Nest-ce pas 1~~Révolutio~ de 1848, qui ~yait ii!.v~nt~_ceL!!~!1ll:11ntII a~42me :«Au-de~sus df la vOTontegel)éra.J.L~L~P.~~.~.!f.!.ageIlhuuv,fr.sszI, Il y a Ir ,~el>.lîtlique » ? Cest dans le meme esprit que, Rour dé en ré~tâdémocratie, le ministère Blum de UW l:l immolé I:.E§rtr~~ ­ La qualité des hommes. Avec tant de cartes en mains, que leur fournissait la nature des choses, les gauches ont, en outre, bénéficié de posséder les meilleurs techniciens parlementaires, les meilleurs ouvriers du métier. Cest à ces praticiens que pensait M. Anatole France, quand il disait que la République gouverne mal, mais se défend bien. Le 23 janvier 1875, la République était repoussée à 23 voix de majorité et, six semaines plus tard, elle naissait de lamendement Wallon, dont son au­ teur disait : c Mon texte ne procèdc pas de lenthou­ siasme. » Pour obtenir de telles victoires, il faut avoir lesprit de manœuvre et lesprit dobéissance. Ni lun, ni lautre nont, en ces temps-là, fait défaut. On a entendu le conseil de M. Gambetta, quand il disait : c Lessentiel est de maintenir lunité du parti républi­ cain. » On la suivi, quand, pour porter au maximum lim­ précision des idées, il a pris comme programme, en 1877, de même quon avait fait en 1830 avec les 221, la réélec­ tion des 363. On lui a pareillement obéi, quand il a pro­ noncé : c Jusquaux élections sénatoriales de janvier 1879, pas une faute à risquer; pas une témérité; pas une dis­ sidence! »
    • r. , LE MÉTIER 11. Gambetta avait donné lexemple personnellement, 81 lorsque, traité de fou furieux par M. Thiers, il sétait mis de bonne grâce à sa suite, en position de brillant second. Cest à ce prix que fut constitué le Bloc des gauches, de Casimir Périer à Naquet, qui a gagné les élections de 1877 et de 1885. On a, par les mêmes mé­ thodes, vaincu le général Boulanger et le nationalisme et -créé le Front populaire. La clientèle du Bloc des Gauches est plus dévouée, plus compréhensive et moins exigeante que la clientèle du Bloc des droites. Habile et discipliné, le mouvement à gauche a, en outre, été prudent. Il ne sest jamais obstiné dans ses échecs et sest effacé sans éclat, quand son intérêt le lui comman­ dait. Le 4 septembre sest couvert des noms de Trochu, de Keratry et de Thiers. La répression de la Commune u rassuré les possédants. Dès 1878, M. Gambetta réclamait une halte, de même que, en 1937, M. Blum a réclamé la pause. c Le parti radical, disait M. Léon Bourgeois, est un parti de juste milieu. :) Et M. Herriot surenchérissait : c Il est linfanterie de la République. :) Après les grands orages, qui ont frappé le mouvement à gauche, en 1899, en 1919, en 1926, en 1934, ses chefs nont pas hésité à se faire hospitaliser sous le faux-nez de lunion nationale. De là est venue la vieille -référence au radis, qui est rouge à lextérieur, blanc à lintérieur et toujours dans lassiette au beurre. MM. Tirard, Rouvier, Waldeck-Rousseau, Poincaré et Laval ont joué ce rôle de sauveteurs en recueillant les radicaux dans leurs cabinets. Quand M. Fallières fut porté par les gauches à lElysée, cest M. Poincaré quil prit tout aussitôt pour ministre des Finances. Après en avoir chassé M. Millerand, on battit M. Painlevé, candidat des gauches victorieuses et 011 élut M. Doumergue. « Ne pas faire peur, disait M. Grévy! :) Et M. Challemel-Lacour ajoutait : « Ne pas fournir dargu­ ments aux adversaires du régime parlementaire! ) Faut-il, pour être complet, ajouter que le mouvement à gauche a bénéficié même des circonstances? Les deux Restaurations et le Second Empire ont multiplié pour lui les occasions. La tache dhuile, si commode aux habiles de la profession, na cessé de sétendre. Les villes ont été prises dabor~. Mais, comme lavait prévu !d. -Gam­ betta, les campagnes ont suivi. Les manifestations du
    • 82 LA PROFESSION PARLEMENTAIREcomte de Chambord, la mort de Napoléon III et du Princeimpérial, les maladresses du maréchal, tout a servi le mou~vement à gauche, dont les chefs, fidèles à la vieille méthode des Sociétés de pensée, dictaient eux-mêmes le&vœux quils se flattaient ensuite de représenter. - Lavenir, avait dit M. Thiers dès 1885, est à la Répu­blique. Le mouvement à galJ(~he et le métie... M. Thiers ajoutait dix-sept ans plus tard, sans peut-êtrey croire dailleurs : « La République sera conservatriceou ne sera pas. » Ce jour-là, il dit, comme lobservaM. J.-J. Weiss, une bêtise. Il est en effet impossible que notre République, consti­tuée comme elle est, puisse être conservatrice. Elle peutessayer de lêtre ou faire !iemblant de lêtre, - et cest alorsla révolution insensible. Mais, dans sa masse, elle va àgauche, comme les fleuves vont à la mer. Le Jacobin, selonle mot de M. Charles Maurras, sort du libéral, ainsi quele fruit de la fleur. La France est, à cet égard, différente de lAngleterre.On ny connaît point de ministre, qui ait osé dire, commePitt, à la Chambre des Lords: c Cest à vos ancêtres, lesbarons anglais, que nous sommes redevables de nos lois etde nos constitutions. ) Rien de tel chei nous. Quand lAn­gleterre, au XVIII" siècle, a senti naître sur son sol unmouvement analogue à celui doù est sortie la Révolutionfrançaise, elle a exporté en Amérique ses républicains etson conservatisme sen est trouvé mieax assis. La Francea conservé pour lusage interne ses révolutionnaires, aux­quels elle a généreusement ajouté les révolutionnairesétrangers. De 1830 à 1937, la courbe du mouvement il gauche appa­raît solidaire de lorganisation de la profession parlemen­taire. M. Paul Deschanel lexpliquait naguère par cettepeur de nêtre pas assez avancé, quil appelait Je mal hon­teux des démocraties. Cétait une explication qui nex­pliquait rien. Dabord le mal ne se cache pas : il sétale.Ensuite, il est la conséquence, non de la démocratie, cequi ne veut rien dire, mais du métier parlementaire. Celaest tellement vrai que le mal a survécu aux menaces quonput croire dirigées, en un certain temps, contre la démo­
    • LE MÉTIER 83.cratïe. « Quand la République sera indiscutée, disait . Jonnart en 1893, cen sera fini de la conceQtration. :1> 11. Jonnart se trompait plus gravement encore que . Deschanel. Pour les commodités de la profession par­ 14mentaire, la concentration a duré en sélargissant. Elle sa nomme en 1937 Front Populaire. a profession, ainsi orientée, sest prêtée à toutes les ad ptations : elle a été laïque sous MM. Ferry, Waldeck­ Ro sseau et Combes, pacifiste avec M. Briand, sociale avec M. lum. Elle dispose, en vue de ces transformations, du personnel interchangeable. « Si lon ne peut pas sau l les principes, disait à Mme de Staël un Conven­ tion el, sauvons du moins les hommes! :li Ce personnel est elui qui, par une longue patience simultanément appli uée au noyautage de la vie locale et au noyau­ tage es assemblées, sest, depuis des années, substitué, en ta~ que pays légal, au pays réel. Rien ne ressemble plus un ministère Blum quun ministère Sarraut, qui lesse ble lui-même, par beaucoup de traits, à un minis­ tère P incaré. Or, ce personnel, qui administre la France depuis trois quarts de siècle, cest la profession qui la créé. Cest de la profession quil vit et cest pour elle quil vit. Cest à cause delle que, le retrouvant toujours aux leviers de çommande, . on le retrouve toujours de plus en plus à g~uche. Le mouvement à gauche est le secret artifice, qui permet de se couvrir du peuple, tout en lexpropriant; de détendre le régime, tout en refusant de le réformer; de,trahir les principes et de garder les profits. III PAS DE RÉSISTANCE AU MOUVEMENT A GAUCHE Le mouvement à gauche est si manifestement une loi de la profession que celle-ci ne lui a jamais rien opposé. Privilégiés de 1789, ultras et libéràux des deux Res­ taurations, conservateurs et modérés de la Troisième République, grands bourgeois et bourgeois moy.ens, capa­
    • 84 LA PROFESSION PARLEMENTAIREcitaires et notables, aucun de ces éléments na fait figuredans le métier électif, ni ne sest montré capable de 1dominer. La faillite des d.oites jusquà 187~ SOUS la Révolution, la noblesse na su ni sauvermonarchie; ni diriger lassemblée. Dans le Tiers, labâcle des éléments de droite a été ininterrompue. Au mot de Saint-Just : « La République consiste nsla destruction de ce qui lui est opposé ~, les mod résnont rien trouvé à répondre. Ils se suicidèrent polit ue­ment en votant la mort du roi, à quoi tout le mond lessavait hostiles. André Chénier pensait à eux en parla desautels de la peur. On les revit, sous lEmpire, royalis s ourépublicains, couchés au pied du trône. Presque to s lesémigrés acceptèrent lamnistie de 1802 et prêtèr nt leserment, exigé par elle, de ne rien tenter contre 1 gou­vernement impérial. Sans les querelles des droites et leurs bévues, amaisles gauches nauraient réussi à renverser Charle~ X etLouis-Philippe. On na, sous les deux Restaurations, trouvéles droites daccord que pour miner le principe quellesprétendaient défendre. Si un chef sortait de leurs rangs,elles lui rendaient la vie impossible. Quand elles étaient aupouvoir, elles sarrangeaient pour le perdre. M. Guizotconstatait en 1842 : « Ce nest pas lopposition de gauchequi a gagné les élections. Cest le parti conservateur quiles a perdues par son défaut dintelligence et de cou­rage. » Ceux qui avaient du cran, comme La Bourdon­nais, disaient des bêtises compromettantes. Au bref, les droites et les centres, de quelque nom quilssaffublassent, nont su ni faire vivre les deux Restaura­tions, ni renverser la Seconde Hépublique, ni renverserle Second Empire. Quand lAssemblée nationale de 1871a consacré leur triomphe, ces mêmes partis nont misque six ans à le gaspiller. Ils ont, en abattant M. Thiers,démontré leur impuissance à le remplacer et, juste unan plus tard, ils ont pareillement abattu le duc de Bro­glie : « Nos chefs, disait quelques années après, levicomte de Meaux, nous demandent toujours de les suivreet cest toujours pour une nouvelle bêtise. > M. Albert-Delpit écrivait dans le même sens : « Nous sommes des
    • LE MÉTIER 85 aincus, des impuissants. La France naime pas cela. Et le nt ne nous amène rien. > Lineptie conservatrice, qui avait fait lEmpire en 1851,ajfait la République en 1875. Les contemporains, pours n rendre compte, nont pas attendu lheure de lhis ­to ~e : « Quel manque profond dinitiative et dinventionne faut-il pas, écrivait M. J.-J. Weiss, supposer, dans lesgro1pes monarchistes et dans leurs chefs, pour que, troisans :après les élections de 1871, le seul parti qui restâtinnocent des désastres de la France fût aussi le plus dénuéde cbances ! » M. i Thiers, qui gardait aux droites une dent sévère etque le souvenir du 24 mai aurait fini par jeter dans lesbras de la Révolution, les jugeait avec moins daménité que de clairvoyance, quand il disait : Les partis qui veulent faire la monarchie ne veulent pas lamême... Je déteste la rue. Mais elle a, du moins un avantage : cestquelle a une force brutale quon peut, quand on sait la maîtri­ser, pousser loin et haut. On fait des armées avec. Les salons, au contraire, sont impertinents et faibles. Quand on se laisse pousser par eux, on ne trouve rien der­rière. Ils nont jamais fourni de soldats. Indisciplinés et incohérents, les conservateurs man ­quaient dhommes. A dire vrai, ils nen eurent quun, leduc de Broglie, mais dont les défauts étaient pour le moinségaux à ses qualités. Son projet de constitution de 1873avait groupé contre lui les colères des républicains, qui ydiscernaient une menace de restauration, et celles desmonarchistes, qui y dénonçaient un gage offert à la Répu ­blique. Aussi bien, après son échec de 1874, le duc deBroglie allait-il donner sa mesure au 16 mai. Le duc Decazes avait vu juste et loin, lorsquil avait ditque la fondation de la République daterait de la prési ­dence du maréchal de Mac-Mahon. Le 16 mai et files lendfmains. Le 16 mai, ce coup dÉtat qui nen était pas un et qui se défendait den être un, na fait illusion quà ses auteurs. « Pauvre 16 mai, disait M. Francis Magnard, si inoffensif
    • 86 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE et si bête! ) 11. John Lemoine écrivait en· écho : « Cou dttat en papicr , > Et M. Taine : « La charge de Reischo fen après la défaite! ). Les droites nont évité, en c temps-là, aucune sottise, pas même le coup de canue donné gare Saint-Lazare, à M. Gambetta et qui la rendu populaire. Lexégèse historique scst prodiguée sur cette périotle, où le métier parlementaire a trouvé ses cadres. Dans ces cadres, point de place pour les droites. On en a ddnné mille raisons. On a dit que le duc de Broglie avait. été vaincu à la fois par son roi ct par son pays. On a dit que, par son caractère, il avait écarté, au lieu dattirer et quil avait provoqué ces conversions à gauche, dont celle de M. Léonce de Lavergne fut le type. On a signalé que les orléanistes, parlementaires et libéraux, étaient mal avec le clergé. Tout cela est vrai. Mais ce nest pas toute la vérité. La vérité, cest que, dans le temps même où la profes­ sion parlemcntaire dégageait ses lois fondamentales, ceshommes nont pas su sy adapter, parce quelle nétait pas pour eux une profession et quils sy comportaient enamateurs. Cest pourquoi on les a vus inégaux à lexercicedu pouvoir et à la pratique de lopposition. Leur Frondedu 24 mai 1873 na pas eu de lendemain. Dès le 8 juillet1874, lordre du jour Lucien Brun en faveur de la monar·chie ne réunissait que 79 voix contre 372. M. Dufaure, ducôté républicain modéré, a été pareillement impuissant. Ilna jamais réussi à former une majorité et il a dû quitterle ministère, battu à la fois par la gauche de la Chambreet par la droite du Sénat. La Commission du budget de1877 a été élue à gauche avec lappui de lextrême-droite. Durant les vingt années suivantes, les droites ont accu­mulé les fautes de toute nature et affirmé leur incapacitépolitique. Encore majoritaires au Sénat, elles ont laisséM. Jules ;Ferry les bafouer, en promulguant par décretlarticle sur les congrégations, que la Chambre haute ve­nait de repousser. Cétait le temps, où M. de Marcère pro­fessait avec gravité que le radicalisme nétait quune vainechimère. Les droites nont pas su exploiter leur succèsau premier tour de 1885. On les a vues saccrocher augénéral Boulanger, déjà perdu, après que les radicaux,qui lavaient inventé, layaient lâché et, par la même occa­sion, entraîner M. le Comte de Paris, descendant dune
    • " LE MtTIER 87 branche royale qui avait opté pour la révolution, à ajouter une seconde répudiation à la première, en se déclarant plébiscitaire. Les droites et les centres ont été pareillement dupes dans laffaire du ralliement. Ils ont donné leurs voix à M. Rouvier, qui soccupait avec zèle de faire voter les lois laissées en souffrance par M. Combes. Alors que leur simple abstention eût suffi à mettre en échec M. Waldeck ­ Rousseau, quils haïssaient, ils lont laissé vivre trois ans. Ils ont capitulé devant le sourire amène de M. Léon Bour ­ geois. Laprès-",oerre. Un jour, Ü y eut la guerre, qui fut, comme disait M. Vi ­ viani, une révolution. Cette guerre, qui nous a tué peu de moude dans ses derniers mois, parce que nous avions du matériel, nous en avait coûté beaucoup dans les premiers, parce que, faute de préparation, nous en manquions. Tous les soldats sen étaient rendu cClmpte et cest pourquoi, en 1919, C 4lS) , soldathJ~n,u§ ci.t~ens! votèrent contre le,s P, artis de n gaucll-=- indiscut~lement responsable~ de cette non;pré ­ ~àrafion. ~Chambre, quon appela la CIîamnre bleu ­ horIzon, en résulta. Mais il arriva que, quatre ans durant, , elle prit parti, étant modérée, contre ses idées et pour ses J adversaires. En vain, jessayai, à tous risques et entre deux feux.) de lui rappeler ses origines et ses buts. Elle ne voulut jaw~ll... mentendre. Elle acclama M. Millerand, entOÎré. au banc ministériel, des pires sectaires et trafiquants de la vei,lle. Elle ratifia ]e,s capitulations inscrites dans les )) pr~tocoles des conférçnces ge ~aris, de Londres et -de §pa. EIlC maintint obstinément sa confiance aux hOiiimes qu1 navaient pas su préparer ]a guerre et à ceux-gui n~vaient Pll;S sur 1.a gagner. Après quoi, elle sen fut, avec Il la tête basse des bœufs, à la boucherie électorale davril )1 1924; que je lui avais depuis longtemps annoncée. maiorité de 1928 !n:.çommenc"é. Elle na su défendre ÏÏi M. Poincaré, ni moi, ni M. Laval. La moitié de ma majorité J La majorité de...l9.1!!...avait fait le lit de ses ennemis. La a~ en févri~~ 1930, ren~u le Siouvoir a~ gauche~ PQl:lr slmpl~ ~]alSlr ~émagoglque e v~er, contre mOl, qUi me le)) J)
    • 88 LA PROFESSION PARLElllENTAIRE battais pour elle, la déduction fiscale du salaire de lai femme mariée. Pareille à ses aînées, la minorité de 19~2, élue sur mon prograJ!lme et avec mon appui financier, se divisa, dès le premier scrutin dans la proportion de moitié, alors quil sagissait du problème essentiel de la J sécurité. Les modérés, quils soient majorité ou minQ.rité, J) ont suivi le fil de le~ façon du çlÜ~ï:éyé. "Dans la pérIOde de dix années, qui sest écoulée de 1926 à 1936, lesJartis conservateurs et modérés nont utilisé _aucune des chances, que le sort leur a mise~ cnfqL mains. Ni le désastre financier des gauches en 1936 ; ni les nombreux scandales, où elles ont été impliquées nont comporté pour les centres de conclusion, ni de profit. Lë jour QUjai déposé, à la CôIïiIDission denquête sur laffaire Stavisky, deux membres seulement de la minorité, sétaient dérangés et étaient présents. Ces p..résent~ mgnt reproché dailleurs davoir été trop dur ,pour les complices ( de lescroc. Cela a recommencé, en 1936 et 1937, en face ,dun goûvernement à direction socialiste. On a vu, dans } presque tous les scrutins, une opposition de 220 voix se réduire à 75. M. Blum, faute dargent, adoucissait-il le ton! Tout le monde sapprêtait à lui faire crédit. Et quand un ministère Chautemps-Blum a remplacé un ministère Blum-Chautemps, tout le monde encore, dans la rrétendUe) o.lULu.sitLon, a revendiqué ce changement, ou mieux cette interposition de noms, comme son œuvre et comme son succès. . La farce de la main tendue trouve chez les modérés dincomparables dupes. Les Ii~ues. Cette impuissance conservatrice se manifeste également, quand il sagit de travailler en dehors des assemblées. A diverses reprises, des ,hommes de la droite et du centre Q!!.!.....-fondi Q!llL ligytl.. o!!....~LP_a~is : Ilj. Ligue des patriotes, le parti boulangiste, la Patrie française, les Croix de feu, le Parti social français. On naperçoit pas que le résultat ait jamais répondu à leffort de groupe­ ment et à leffort financier. Dans toutes ces formations .et à toutes les époques, on a rencontré dexcellents effectifs désireux de bien faire. Mais les chefs ont toujours été inférieurs !.-le!!F..Jâcpe.
    • LE MÉTIER ~ MM.. Déro.ulède,. Jules Lemaître"Barrès, si p.atriotcs et Si} d~sint~re::;_s~s gui1s fu_ssent, nont ni su se servir de lins­ trument quils tenaient en mains, ni réalisé ,ce Tugenbund français, quils avl!!.~~ lesprit. Ïls-.QI!! allumi ~s feul .de pallIe, dont, quelques mois plus tard, rien ne restait. uand on reli! leurs manifestes, le mangue didées et.} le manque daudace font également pitié. Je glane au) hasard dans ceux de M. Jules Lemaître: Nous voulons réveiller lénergie civique de tous les Français... Nous ne sommes ni royalistes, ni bonapartistes, pas même césariens... Nous voulons triompher, par une opposition strictement constitutionnelle, pour obtenir une république, qui soit Je gouvernement de tous et non plus le butin d.J!.D P<1.rti. .. NOtse but est de mainleiilr, én la conrnfant avec les progrès des idées et des mœurs, la tradition de la patrie française ... Nous voulons fortifier lesprit de solidarité, qui doit rallier entre elles, à travers le temps, toutes les générations dun grand pays. Comment de telles pauvretés, inspirées du désir d~ug­JI m..!ater leffectif par léquivoque Gê!,; I!!Qts, auraient-elles 11 mordu sur le public? En sy reportant, on découvre le modèle, dont se sont inspirés, sans réussir à saccorder~ entre eux, de plus modernes chefs de ligues. Ces:U.aujo.y:rs le .même_fatras de mystiques, de réconciliation, de ras­ semblement, de fronts. C~st moins gue rien. ~t comme il arrive que Tes chefs daujourdhui nétant pas supérieurs à leurs devanciers par lintelligence et par la volonté, leur soient parfois très inférieurs en honnêteté et que c~tains sabreuyent aux fonds secrets de~gouver­ nel!1ents successJfs, ce qui était vrai pour les premiers est vrai beaucoup plus pour les seconds. Ce sont toujours, 1 comme on disait naguère, « les hommes de la salade ~. Ai-je besoin de signaler que ce constant insuccès est dautant plus significatif que l~ffQrt électoral à fOlilrnir 1contre le mouvement à gauche nexige pas de gros dépla­ cel1!!lnts. de voix? Quand le Front populaire joue à plein)l Iconfrtï la déficien.ce conservatrice, comme en 1936, son avance nest que de 600.000 voix, soit moins de 6 % sur 11 millions dinscrits. --- _.
    • LA PROFESSION PARLEMENTAIRE - ~ Hors du métier. " • Au bref, léchec, à ces diverses époques, des conserva- teurs et des Iiiôdéièsresulte mOInS du manque déledeùrs /qüëffiïiïiânqu"ë dhommes. , Les gens de droite nont même pas le courage de pro- fesser leurs ~convictions. Pour entrer dans la PNfession et pour y rester, ils se maquillent, autant quils peuvent) en gens de gauche, et, comme des femmes, se mettent/ du rouge. Le groupe le plus à droite de la Cha.mbre sinti- tulait, au lendemain de la guerre, Un.l2JL J~ublicajnc) Démocratiq~e, nom plus à gauche que celui que portait en 1975 le groupe dextrême-gauche de lAssemblée natio- ( ,nale. Cest pour toutes ces raisons que, sous M. Thiers, sous. M. Méline, sous M. Poincaré, sous M. Laval, sous moi- même, les gouvernements modérés ont toujours mal fini. En 1830, en 1848, en 1890, en 1919, en 1926, en 1932, en 1934, les m~jorités~de drqile oot succOlpbé, parçe -yue lesJ lois permanentes de la 1.rofession leur écha.llpaient. Modérés et conservateurs sont tels gue les ont déc!,its, dinoubliable façon, 11. t?aniel Halévf) et M. Abel Bon- nard", Ce ne sont pas, quoi quen pensât le prince Rapo- Œoil, de méchantes gens. Ce sont des faibles. Ils ne sont pas insensibles aux considérations dintérêt général, mais ils sont incapables de les faire prévaloir. Pour quils réussissent à se fa.ire élire, il leur faut des scrutins brus- qués. Le reste du temps, ils subissent soit les élections, soit. le.s révolutions préparées par leurs adversaires. IljJI sont pour la patrie, pour la liberté et pOOl lautorité. Mais ils n"ont lamais su les dèfendre. -_. 1 _Héritiers emb0!1rgeQisés des aristocrates de jadis, les modér€s àaujourdhui ont, comme eux, tendance à sin- 1aiment devant et résistentetmal. se diviser devant elle. les cliner suivre la force à Ils nont tenu ni devant Ils bonapartistes, ni devant les radicaux, ni devant les socia· lLst~s. Sous prétexté éréviter le pire, ils acceptent le mal. Ils sont plus soucieux de repos que do!:9re et le!:!.rLV!!!!.H..és se satisfont à ~-.E!ix dâns lespoir illusoire de servir ainsfléur clientèle. Leur plus grave défaut politique, sur lequel jaurai à revenir, est leur mangue de doctrine et didPes. Hostiles
    • LE MÉTIER 91il toute réforme profon~e, ils ne voient rien au delà dunchangement de ministère. On peut dire à leur déchargeque l~1!QitUe pensée leur fait défaut, parce que la mOitié)dentre eux vient de la tradlpon_ catholique et lautre moi­tié de la tradition voltairienne : doù le jeu permanent ..de deux forces centrifuges. Mais, cela dit, le résultatest clair. Lhistoire de la Troisième République est,pour les partis de la droite et du centre, celle-!!llnedécadence continue. Les gauches ne détenaient en 1871que le tiersdes sièges. Elles sen sont assuré plus des deuxtiers en 1936. Pour réussir dans la profession, cest à auche 9uil faunEïsirûer~"" d_ - "-, .­ "têmoûvêriî.ênfrg@che, qui a été, depuis un SièCle}lanimateur de la Mutu.elle électorale, naJien trouvé enface de lui, parce quil ne fait quun avec la profession.La profession restant ce quelle est, le mouvement il)gal!~. cQnti.nuera à bénéficier. de la prime artiflc@Ië,dont les lois du métier lont doté. Voilà plus de soixanteans que la vie de nos assemblées en témoigne. Dans la )ba1aille d~ deux systèmes, celui qui a su sassimiler remétier est devenu le maître de la France.
    • CHAPITRE IV LATrRAIT PARLEMENTAIREJ. LE pRESTIGE DES ASSEMBLÉES. - Les pro­ phètes du prestige. - Les motifs intéressés. - Les motifs désintéressés. - Prestige et profession.II. LESPRIT DE CORPS ET LA C~MARADERIE. ­ La solidarité dans le privilège. - La camaraderie parlementaire. - Les limites de la camaraderie.III. LA PRESSE ET LA PROFESSION. - Lévolution dela presse. - Les parlementaires et la presse. -. La presse parlementaire. - La profession parlementaire et la liberté de la presse. - Actions et réactions. Lattrait quexerce le Parlement nest pas contestable.Les membres des assemblées le subissent. Il est égale­ment ressenti par nombre de citoyens, qui naspirent pasà en faire partie. j Les assemblées, en dépit quon en ait, ont gardé un pres ­tige collectif. Cela sexplique par des raisons, dont lesunes ont un caJactère utilitaire, les autres pas. LesChambres ne sonl pas seulement un profitable milieu pro ­fessionnel. Elles sont aussi un milieu vivant, quanimentlesprit. de corps et la camaraderie et dont la presseassure le rayonnement. Cet attrait est, lui aussi, un facteur professionnel. Si lemandat la créé, le métier la consolidé. 5
    • 96 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 LE PRESTIGE DES ASSEMBLÉES Les assemblées nont jamais sous-estimé leur importanceet ont toujours aimé à dire du bien delles-mêmes. LfS prophètes du p .. esti~e. Les hommes de la Révolution ont, en cette matière,donné lexemple et passé la mesure. Cest eux qui ont découvert la « majesté parlemen­taire ». Personne ne souriait, quand le Girondin Manueldisait à ses collègues de la Législative : La mission, dont vous êtes chargés, exigerait la patience ct lasagesse des Dieux. Quand Cinéas entra dans Je Sénat de Rome, il crut voir uneassemblée de rois. Une pareille comparaison serait pour vous une injure. Ilfaut voir ici une assemblée de philosophes occupés à préparerle bonheur du monde. La Hestauration el la Monarchie de Juillet possédèrentles assemblées les plus brillantes du siècle. On disait or­gueilleusement que la moitié des ministres étaient profes­seurs il la Sorbonne ct membres de lInstitut. Pareillement,on trouvait, sur les bancs des députés, toutes les notoriétésdu temps. Les philosophes, les écrivains, les savants, lesgrands fonctionnaires de lEtàt appartenaient aux assem­blées et, de plus en plus, grâce au développement, quicommençait, de la presse, tout ce que faisaient ceshommes, tout ce quils disaient retentissait dans la société. LAssemblée nationale de 1871 continua cette tradition.Bien quélue au suffrage universel, elle ressemblait beau­coup aux assemblées censitaires : car la force de lhabi­tude avait été, en 1871, plus forte que la loi électorale.Cétait encore une assemblée de notables, qui se prolon­geait dans les salons et où les classes dirigeantes se
    • LE MILIEU 97reconnaissaient. En même temps, la présence dans sonsein des anciens opposants à lEmpire associait à ses acti­vités une partie des classes moyennes en formation. Le prestige des assemblées a été cultivé sans mesure parleurs présidents, accoutumés à payer en éloges hyperbo­liques les suffrages quils sollicitent au commencementde chaque année. Le duc de Morny fut, sous lEmpire,maître en cet art ct les imitateurs ne lui ont pas manqué.On se souvient encore de la débauche déloges, dont le ducPasquier, appelé à la Présidence en 1875, accablai sescollègues. La tradition sest maintenue. Au début dechaque session, on entend les présidents des Chambresprofesser, à légard du travail parlementaire, une admira­tion que nexpriment pas leurs conversations particulières.Privilégiés du régime et du métier, ces messieurs sac­quittent. Cest ce quils appellent défendre les institutionsreprésentatives. Ils tf(:)uvent sans doute plus aisé de lesdéfendre que de les corriger. . Bien des gens, qui ont voulu être députés et qui le sontdevenus, se font les propagateurs du prestige des assem­blées? On prend, dans la vie, le prestige où lon peut.Beaucoup de parlementaires, et dabord les plus mé­diocres, célèbrent, en toute occasion, la majesté, dontparlait en 1791 le représentant Manuel. Comme leurs prési­dents, ces messieurs paient leurs dettes. Est-il dureste profession plus attirante pour les audacieux? Unillettré peut devenir plus facilement ministre de lInstruc­tion publique que répétiteur de collège. Cette immensevirtualité est plaisante à tout le monde; aussi bien à ceuxqui en profitent quà ceux qui regardent les autres enprofiter. Cela est vrai des plus humbles et cela est vraides plus grands. LaUrait parlementaire sexerce sans distinction de mi­lieu et les classes supérieures y sont aussi sensibles queles autres. En Angleterre, la vie parlementaire a toujourstenu une place considérable. Dans les clubs et dans lessalons de Londres, il y a, tendue vers les Chambres,une constante curiosité. Pour certaines familles soit delaristocratie, soit de la bourgeoisie, pour les Marlbo­rough comme pour les Chamberlain, le mandat parlemen­taire est une tradition héréditaire. La France a possédé.elle aussi, des dynasties parlementaires. Et le public sest
    • 98 LA PROFESSION PARLEltlENTAIREsouvent attaché à leurs alternatives de succès ou declipseplus quatlx grands problèmes de la vie nationale. Dans une période proche de nous, les Assemblées ontattiré et séduit des hommes, que lon aurait pu croirerebelles à leurs charmes. MM. Victor Hugo et MarcellinBerthelot ont tenu à être sénateurs. M. Ernest Renan auraitaimé à être député et fut candidat à deux reprises. M. Ga­briel dAnnunzio fut membre de la Chambre italienne. Ilavait même coutume de dire quil le fût resté volontiers,si ses collègues avaient été aussi sensibles que les députésfrançais, - que sans doute il connaissait mal, - auxpréoccupations générales et philosophiques. Un grandmathématicien, tel que M. Painlevé, se passionnait auxjeux parlementaires. Un grand lettré, tel que M. LéonDaudet, sy amusait royalement. Maurice Barrès, jusquà sa mort, a eu le goût incoer­cible de la vie dassemblée. Il rêvait décrire un livre surla Chambre et ses Cahiers sont pleins de notes par quoiil le préparait : « Jai passé au Palais-Bourbon des après­midi délicieux... Les députés sont dexcellents échantillonsde la France; ils sont la France... Je ne me lasse pas duplaisir dêtre plongé au milie.u deux. » Et quelquefois,il ajoutait : « Je voudrais peindre la Chambre commeun élément. Je vois à la Chambre une grande tragédiespirituelle. » A cette tragédie, Barrès sest, comme on sait, mêlé parplusieurs élections successives, les unes ·malheureuses, etles autres heureuses. « Cette passion, disait-il, lune desgrandes passsions de ma chétive vie, la plus constante, laplus ruineuse, la plus bizarre, ne ma jamais quitté, ­un plaisir denfant perpétué dans lâge mur. » Si lonsétonnait de sa persévérance, il répondait : - Avez-vous un vice? Que si de plus indiscrets lui reprochaient ce « vice :)il sanimait et répliquait : - Et quoi? Jai souhaité ce poste : cest donc que jene sais pas le remplir ?... Je voudrais dépasser mon méprisdu parlementarisme. Quand je me dis que cest ici laFrance, jhésite avant de blâmer... :. Je me dis que ,ie suis une partie qui juge le tout. .. Aulieu de les voir répréhensibles, jè les vois mystérieux.
    • LE MILIEU 99 Les motifs intéres8é~. . Les motifs de ce prestige sont nombreux. Mais le plusfort est probablement le f~it que les Chambres sont, denos jours, la forme essentielle de lÊtat. Les Français ont, depuis Louis XIV, le culte de lautoritépublique, quel quen soit le détenteur. Le roi était la moitiéde Dieu et un radical a dit que la loi, - cest-à-dire lamajorité - est Dieu. Nous sommes un pays, où lÊtat semêle de tout. Or, lÊtat, dans la France contemporaine,cest la majorité parlementaire. Le prestige, qui sattacheà lÉtat, sétend donc, en bonne logique, aux assembléesqui en sont maîtresses. Le pe,uple nest, à aucun degré,souverain. Mai,s les assemblées, cest-à-dire leurs majorités,sont souveraines absolument, en vertu dun privilègeusurpé, mais effectif. Les Chambres, à ce titre, intéressenttout le monde. Les Chambres intéressent spécialement cet immensenombre de Français, qui aspirent à devenir rentiers delÊtat et qui sollicitent des places de fonctionnaires. Car,même quand ces places font lobjet dun concours, lin­fluence parlementaire sexerce sur les résultats. Légalitédevant les emplois est aussi quot~diellnement violée queles autres sortes dégalité (1). Nominations et avance­ments dépendent, pour une large part, de linterventiondes élus. Les élus prennent, de ce fait, une extrême impor­tance. Cest là, pour beaucoup dentre eux, lun des attraits dumétier. Les démarches innombrables, que lon fait auprèsdeux et quon les prie de répercuter sur les ministres,leur donnent, à tout instant, le sentiment de leur autorité.Lélu nest-il pas lhomme à qui tout le monde sadressepour le solliciter? Le parlementaire a un gros courrier.Le parlementaire est laccoucheur des carrières adminis­tratives. Ses occupations le persuadent quon ne peut passe passer de lui. A défaut dêtre quelquun, cest assezpour se croire quelque chose. Le prestige du métier est puissamment réconforté pal"cette impression quotidienne. (1) Voir tome l, Le Souverain captif.
    • 100 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Les motifs désintéressés. Tout cela, qui est vrai, ne signifie pas que lattrait par­lementaire nexprime quun total de mobiles intéressés. Les Français, députés ou non, samusent spontanémentau jeu parlementaire, parce quil est un jeu. Dans lincer­titude des idées et des principes, les parlementairesrisquent leurs chances sur tous les tableaux. Ils y prennentle même plaisir que trouve un joueur à une partie debridge bien conduite. Ils pensent au beau coup quilsont manqué la veille et que, peut-être, ils gagneront lelendemain. Y a-t-il, dailleurs, pour un vrai joueur, desparties perdues? Quant au public, il suit le match, commeil suivrait un match de football ou une course de che:vaux. La course passionne également la pelouse et lepesage. Second et indiscutable attrait : le caractère théâtral desdébats. La tribune a gardé pour la majorité des Françaisquelque chose de fascinant. Ils aiment, depuis Vercingé­torix, les joutes verbales. Ils les aiment à ce point quilsnont jamais été choqués par laffreux système, qui fait de léloquence le critérium du recrutement gouverne­mental. Quand le général Boulanger fut élu député,10.000 personnes lattendaient sur la place de la Con­corde, parce quelles pensaient quil allait monter à la tribune. Pour toutes les grandes séances, on voit, sur leQuai dOrsay, une longue file de postulants ambitieux doccuper les tribunes du public. Les huissiers, leurs chaînes, leurs épées, lhabit de soirée du Président, la troupe en armes qui le salue, le roulement des tambours ajoutent quelque chose au spectacle. Pour beaucoup de députés, il y a aussi la joie de savoir quon les regarde. Voyez M. Caillaux pointer d~ sa place une jumelle de théâtre sur les spectatrices des galeries : le geste de ce vieillard vous donnera la mesure du cabotinage parlemen­ taire, qui est lun des charmes du métier. Cest un charme aussi dêtre, ou de pouvoir être, là où il se passe quelque chose. Les Français sont de grands raconteurs. Que ce soit au café ou dans les clubs, après une interpellation, une crise ministérielle, une élection présidentielle, on aime à pouvoir dire : « Jy étais. » Pour en tirer avantage, il nest pas nécessaire davoir
    • LE MIUEU 101joué un rôle actif. La présence suffit. Cétait naguère une grande satisfaction pour M. le duc de Rohan de ra- Conter, en fin de journée, à ses collègues du Cercle de l.Union les bruits quil avait recueillis dans les couloirs en sa qualité délu du Morbihan. Dun point de vue plus élevé, on peut, dautre part, accorder que les assemblées sont intéressantes par les spectacles dhumanité quelles groupent, à létat de nature,,avant de les soumettre au laminoir professionnel; par léchantillonnage, dont parlait Barrès; par le choc des tempéraments. Il est même arrivé que certaines discus- sions ne manquassent ni de tenue, ni déclat. Il y a ce quon appelle, pour les distinguer des autres, les granQes -séances. On parle encore de telles dentre elles, dont shonorèrent tour à tour la monarchie et la république. On cite des discours fameux de Cuvier, de Royer Col- lard, de Guizot, de Lamarti~e, de Thiers, des deux Bro- glie, de Jules Simon, de Gambetta, de Waldeck-Rousseau, de Clemenceau. On évoque le débat de juin 1872 sur le service de cinq ans; les discours du 16 mai; la loi sur les associations; la ratification de la paix de 1919. Cest le plus honorable élément de lattraction parlem~ntaire. Enfin les assemblées ont la séduction dêtre éternelles. Les régimes peuvent passer. Les assemblées demeurent. Le Consulat et lEmpire, en supprimant laction des as- semblées, ont maintennu les asssemblées et les privilèges de leurs membres. Le métier a survécu au mandat. De . même, les dictatures contemporaines, en Ital,ie, en Tur- quie, en Allemagne, ont laissé subsister les Chambres à létat dapparences. Pouvoir ainsi survivre, cest, une force et cest un attrait. 11. de Villèle avait dit, en une formule quon attribue dordinaile au comte de Cavour, que la pire Chambre vaut mieux que la meilleure antichambre. C~st une opinion que professent, même de nos jours, beaucoup de personnes honorables et à quoi lon sassocierait volontiers, si les Parlements étaient ce quils devraient être. Lobjet de ce livre est de permettre den juger. Dira-t-on que jen ai déjà jugé en quittant délibérément, dans la pleine force de mon activité, une carrière qui mavait prodigué ses faveurs et que, par là, jai pris parti ? Je répondrai que, sans partager pour la vie parlementaire
    • 102 LA PROFESSION PARLEMENTAIREla passion de Barrès, jy ai connu des satisfactions, commeon en trouve en toutes les manifestations dactivité collec­tive, mais que, après vingt années dexpérience, jai penséque le temps, la liberté et lautorité quon y perd, paientdun prix trop haut le plaisir et lintérêt quon y peutrencontrer. Plestl~e et p.ofe!lsion. Il demeure que ces éléments, aUrait, prestige, intérêtet plaisir, se retrouvent dans toutes les professions etquils ont au Parlement, comme ailleur.s, un caractère pro­fessionnel. Sil en fallait une pr.euve de plus, elle sinscri­rait dans la passion, dont, hors des Chambres, commedans les Chambres, tant de gens sont animés, lorsquilsagit de prévoir et dapprécier les jeux de la hiérarchieparlementaire. Cest ce caractère hiérarchique de la profession qui apermis à tant délus de passer, sans sortir des assemblées,dun régime à un autre. LAlmanach impérial de 1809annonçait la création de 5 princes, 23 ducs, 203 comteset 241 barons. Doù venaient-ils? Pour la plupart, desAssemblées élues de la Révolution. Et, quand lEmpereurvoulait leur faire plaisir, il les nommait, en outre, séna­teurs ou chambellans. Du métier délu au métier de cour­tisan, la transition, gràce il la hiérarchie, avait été facile.On a revu dans les Chambres de Louis XVIII à peu prèstout le personnel des Chambres impériales, qui avaientelles-mêmes absorbé le personnel des Chambres révolu­tionnaires. Ce sentiment hiérarchique sest conservé, avec un per­sonnel élargi, dans les assemblées de la Troisième Répu­blique. Il y a des lois de lavancement parlementaire,comme il y a des lois de lavancement bureaucratique. Lesanciens Présidents de la République, les anciens Prési­dents dAssemblées, les anciens Présidents du Conseil, lesanciens ministres, les anciens sous-secrétaires dEtat.les anciens présidents de commissions et de groupes ontsubstitué, en matière de titres. un vocabulaire nouveau auvocabulaüe ancien. Mais le fond na pas changé.Dès quil y eut des assemblées, cette hiérarchie, qui ré­vèle la profession, a exercé son attrait. Sous la Monarchiede Juillet, M. de Saint-Aulaire seffarait, dans une page
    • LE MILIEU 103de ses mémoires, devant « ces princes de la tribune, cesgrands vassaux du régime représentatif, qui se croient undroit acquis à diriger les affaires du pays et sindignentquon ose contester leur légitimité. :1> Mais lattrait parlementaire nest pas fait que de toutcela. Il est fait dautre chose encore. Nous venons de voirles surfaces, qui cachent les profondeurs. Cela ne suffitpas. Au-dessous des séductions de surface, il en est deplus pénétrantes, qui sont de lordre psychologique. Il ya lesprit de corps. Il y a la camaraderie. II LESPRIT DE CORPS ET LA CAMARADERIE Lesprit de corps est ,dautant plus intense dans lesassemblées que lentrée en est libre. Leurs membres nont,en général, dautre qualification dans la vie que cellede parlementaire. Ils y tiennent. Car, en la perdant, ilsperdraient tout. Plus la porte est large, plus on est, venantde loin, fier de lavoir franchie. Députés et sénateurs sont collectivement orgueilleuxde ce qui les distingue du commun des mortels, aussihien de leur carte de chemin de, fer que de leur inviola­bilité. Les priviièges du mandat, qui ne sont plus que lesprivilèges du métier, sont pour eux comme un hien defamille. Aucun deux nadmet quon les discute. Les Chambres ont ainsi pris la forme dun Btat danslBtat. La ~olidaJÏté dall~ le pri~ilè:r«". Le premirr de ces privilèges consiste en ceci que desassemblées SORt juges, et seules juges, de la validité desélections de leurs membres. Un lord anglais disait naguère : « Les circonscriptionspeuvent nommer qui elles veulent. Le Parlement resteseul maître daccepter ou de rejeter leurs mandataires. :1>Les Anglais ont corrigé cet abus par leur,s lois de 1868 -et
    • 104 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE1871, qui ont donné compétence sur la matière aux jugesdu Banc de la reine. Depuis 1814, les Chambres françaisesse sont, au contaire, réservé à elle-mêmes ce privilège dejuridiction et elles en ont scandaleusement abusé. Ainsi laprofession affirmait sa puissance. Les invalidations prononcées par les majorités fran­çaises en 1876, en 1877, en 1885, en 1936, ont exprimé desvolontés de force, et non des volontés de justice. Tousles membres du ministère Broglie ont été invalidés, aprèsléchec du 16 mai. Les invalidations du comte de Mun en1876 et en 1877 sont restées légendaires. En 1885, lamajorité a invalidé en bloc les élus de départements en­tiers, comme les Landes ou lArdèche. On a recommencéen 1889 contre les boulangistes; en 1902 et en 1936,contre les modérés. Le baron Reille se vit invalidé, mal­gré 8.000 voix de majorité. En contre-partie, la Chambredu Front populaire a validé, au mépris de la loi, un éluquune condamnation pour "01, trois fois confirmée, ren­dait inéligible. Le second privilège, par quoi saffirme lesprit de corps,est linviolabilité. Jen ai rappelé la lointaine origine.Depuis lors, lusage est devenu abus. On ne peul, sanslautorisation des Chambres, poursuivre pénalement aucunde leurs membres. Mieux encore : pour que le parquet sesaisisse dun crime ou dun délit commis dans lenceintedu Palais législatif, il faut quil y ait été invité par laPrésidence. Un député belge soutenait en 1886 que lim­munité parlementaire doit jouer, même en cas de flagrantdélit. Une perquisition, à loccasion dun crime de droitcommun, ayant eu lieu dans un local commercial, où ledéputé socialiste Faberot se faisait adresser sa corres­pondance, ce député interpella en se plaignant quon efit « crocheté les serrures de la souveraineté nationale ). La doctrine, sinon la .pratique, va jusquà interdire audéputé de renoncer, slns la permission de lassemblée,au bénéfice de son immunité. Linviolabilité, justifiable dans son principe, a cette conséquence intolérable que les élus ont le droit de tout dire à la tribune et de tout imprimer dans leurs rapports sans être jamais responsables de ce quils disent et de ce quils impriment et sans jamais donner titre soit à un droit de poursuite, solt même à un droit de réponse. Lir­
    • LE MIUEU 105responsabilité parlementaire a été élargie par la loi surla presse de 1881, qui autorise les journaux à reproduire,sans responsabilité pour eux-mêmes, les discours pro­noncés à la tribune des Chambres. M. Gambetta, en 1879,avait reconnu comme exorbitant le privilège qui, déjàinscrit dans la Constitution de 1791, veut que les repré­sentants ne puissent être c: ni recherchés, ni accusés pource quils auront dit dans lexercice de leurs fonctions ). Il en résulte qu~un parlementaire peut impunément dif­famer, comme et autant quil veut, soit à la tribune, soitdans les documents officiels de lassemblée, les personnesqui nen sont point membres. Contre ces diffamations,aucun moyen officiel de défense, ni de réplique. Le bâton­nier Barboux écrivait, au temps du Panama, quil nesavait pas comment un citoyen injustement attaqué dansson honneur par un membre des Chambres pouvait ob­tenir justice. Jai exceptionnellement réussi en 1910 àréfuter, nétant pas député, devant la Commission desFinances, les attaques mensongères publiées dans un rap­port SUl laffaire de la Ngoko Sangha par un députénommé Violette. Ce succès était sans précédent. Il na passuffi à en créer U11. Les Chambres se réservent également, et de façon nonmoins exorbitante, le droit de trancher, au-dessus deslois en vigueur, la question des obligations militaires deleurs membres. La polémique de 1894 entre M. Burdeau,Président de la Chambre, et 101. Charles Dupuy, Présidentdu Conseil, était restée platonique. Le cas Mirman, oùsétait manifesté lexcès de pouvoir parlementaire, nétaitquun cas individuel. Le débat a pris en 1914 un caractèredurgence utilitaire. De 1914 il 1918, lusage sest établi dadmettre que lesChambres bénéficiaient, même en temps de guerre, decette exemption du service militaire, quelles av,aientretirée naguère aux membres de lenseignement et auxministres des cultes. En vertu de laxiome que le pouvoirlégislatif est au-dessus du pouvoir exécutif, le secondémanant du premier, il fut entendu quun député ne peutêtre enlevé à son siège sans lautorisation de la Chambre.La liberté totale en résulta pour les parlementaires avet:un va-et-vient de la Chambre aux armées, dont les incon­vénients sautent aux yeux.
    • 106 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Les assemblées, qui sont le seul corps de lEtat autorisé àdépenser sans contrôle, ont, de plus, essayé de mettre lamain sur la justice en revendiquant le privilège dêtrejugés dans leur propre cas. La loi de 1822 permettait auxChambres de citer devant elles et de juger ceux qui lesavaient offensées. Ce droit a été exercé par la Chambredes pairs en 1823 ; par la Chambre des députés, en 1826,1833, 1835 et 1850. LAssemblée nationale ressuscita, à sonprofit, le crime de lèse-majesté. La profession, de nosjours, est moins exigeante et les Chambres, pour frapperceux qui les attaquent, se contentent de les envoyer,cqmmè elles firent pour M. Charles Maurras, devant desm~gistrats dociles. Quand la défense professionnelle paraîtdemander plus, on se sert de la Haute-Cour qui est, soustous les régimes, un instrument politique, par lequel lemétier, cest-à-dire la majorité, frappe ses adversaires.On ne réussit pas en 1828 à y faire passer M. de Villèle.Mais on y envoya, en 1831, les ministres de Charles X.La Troisième République a pieusement conservé le pro­cédé. Mille traits, dont est remplie lhistoire parlementaire,témoignent de cet orgueilleux esprit de corps. LesChambres nadmettent pas que le Président de la Répu­blique ne soit pas un parlementaire. Les Chambres exi­gent des ministres, qui la leur accordent parfois, la com­munication des rapports confidentiels des fonctionnaires.Les Chambres nont consenti à légiférer contre les anar­ chistes que le jour où est tombée sur les banquettes duPalais-Bourbon la bombe de Vaillant. Lorsque, au début de 1936, M. Blum fut légèrement malmené par quelques manifestants, tous les chefs des partis de dr,oite se crurent tenus de faire, en lhonneur de la prérogative parlemen­ taire, une manifestation tumultueuse. .r.a profession vou­ lait quon la s"Ût solidaire, pour le moindre incident, de chacun de ses membres. " Cette susceptibilité va jusquau ridicule. Il y eut en 1907 un député belge, qui accusa le gouvernement davoir offensé la Chambre, parce quil avait retiré un projet de lordre du jour. Je fus en 1930 dénoncé pour outrage à lassemblée par M. Frossard, parce que javais dit au Sénat que la Chambre renversait trop souvent les minis­ tères. Les sénateurs, à leur tour, mincriminèrent, parce
    • LE IIIILlEU 107que, au lieu de leur dire : c Messieu,rs ), je les avaisappelés : c Messieurs les sénateurs. ) La enmaraderie parlementaire. La camaraderie parlementaire sappuie sur un postulat "galité individuelle. 1 est universellement admis que, dans les Chambres, iln ~iste ni supériorité, ni infériorité daucune sorte. UnhOI:me, dès lors quil est élu, vaut un homme. Chacun ensait autant que les autres. M. Jules Coutant, député dIvry,tutoy:ait à loccasion M. le duc de Rohan, qui sen étonnait,mais ~ne sen froissait point. Lesprit de corps aboutit à lacamaraderie. La .constante interpénétration des couloirs a cimenté,comme un bloc, ces hommes, dont lorigine est diverse,mais lunité dactivité totale. La Chambre est une sorte decluh mal tenu, mais plaisant par son laissez-aller. Cestdans les couloirs que lon se repose du temps perdu à fairedans les ministères les courses des électeurs et il répondreà leurs lettres. On y retrouve, avec un accent plus popu­laire, le charme social, que les Anglais sont daccord pourreconnaître il Westminster. Il y a là de la bonne humeur et quelquefois de lagré­ment. On y parle de tout, sans grande compétence, lesparlementaires ayant succédé aux gens de qualité dansla prétention de tout savoir sans avoir rien appris. Onéchange les potins professionnels. On confronte les inté­rêts professionnels de la réélection et de lavancement,autour desquels tourne le métier. Quand lélu parle de ses électeurs, il se vante volontiers. Il se vante de ce quil a fait pour eux, voire même de ce quil na point fait, comme on se vante, dans un dé­ jeuner de chasse, des coups de fusil q-le lon na pas tirés. Sur ce terrain, de lextrême-droite à lextrême­gauche, tout le monde peut se comprendre. Cest la base commune, où lon se rencontre. Rencontres précaires, mais cordiales, où lon échange, dans une familiarité vul­ gaire et dans le fracas de tutoiements non motivés, des plaisanteries de carabins. On vient il la Chambre comme viennent les avocats au Palais, même quand on na rien à y faire. Tous les métiers ont leur salle des pas-perdus.
    • 108 LA PROFES"ON PARLEHENR /Lorsque les intérêts ne sont pas en bataille, on se coUdoie;avec plaisir dans celles du Palais-Bourbon et du Luxem­bourg. Regardez la Chambre, un jour de rentrée. On dira~.des collégiens contents de se retrouver après les vacance.Au cœur dun débat violent, dans une suspension "eséance, entrez à la buvette : ceux qui, tout à lheUrei"se montraient le poing, fraternisent pour attendre ur « demi-blonde ) ou leur « chocolat au lait ». t escontrastes ne sont point sans attrait. Ai-je besoin desouligner combien sen trouve illustré le caractèretpro­fessionnel de lactivité parlementaire? Le contact! pro­longé des couloirs a fini par créer une intimité de gensde métier. La camaraderie sorganise dans les groupes, oùse réunissent des gens qui croient penser de même sur desmatières mal définies. Elle se manifeste par lindéracinablehabitude de voter pour les absents. Les voteurs rendentainsi un service qui, comme on dit, ne se refuse pas. Lebulletin dans lurne seul compte. Quimporte la main quily met ? La camaraderie couvre tout. Au bref, on se sent solidaire, même quand on ne saimepas. Laffreux Couthon disait, à la Convention : « Noussommes tous distingués ici. » Le Corps législatif de lEm­pire, terrifié par les discours de M. de Montalembert,était fier de lavoir dans ses rangs. Les républicains eux­mêmes adoraient le duc de Morny, parce quil avait pas­sionnément épousé lesprit de corps de lassemblée et seconduisait en camarade avec chacun de ses membres. Lelien est plus profond quil ne semble parfois. M. Berryer·avait dabord déclaré quil ne siégerait pas dans lesChambres impériales. Il se fit tout de même élire en 1863,parce que lhabitude de siéger lui était devenue une se­conde nature. Les Chambr~s, par leur esprit de corps et leur cama­raderie, sont un milieu agissant. L~H limites de la camaradprf... Il va de soi que cette camaraderie ne va pas au fonddes choses? Les parlementaires, absorbés par lintérêtprofessionnel, sont gens de surface. Ils nont que faire desattarder à lanalyse psychologique. On se coudoie. On
    • LE MILIEU 109 e tutoie. On ne se connaît pas. Souvent même 011 ne identifie pas. Il y eut, au Corps législatif du Directoire, un certainF~X Hamon, dont le nom figurait sur tous les contrôleset quon avait f)ommé de plusieurs commissions : onsa erçut un jour quil nexistait pas. Pareillement, en191~ M. Loucheur avait mis sur sa liste un candidat quise tIouvait alors, sans que personne sen fat avisé, enprison. Si le hasard len eût fait sortir il temps, la Chambrene se serait pas aperçue de laccident. Cette camaraderie superficielle nest pas sans entraînerquelque scepticisme. Il est entendu que, lorsquon est dumême métier, on se doit des égards mutuels. QuandM. Emmanuel Arène disait, au moment du Panama :« Que peut-on me reprocher? .Jai toujours agi danslintérêt de mon parti. :., la camaraderie parlementairelui donnait raison. Nul ne sétonna que, dans la même occa­sion, le truculent Paul de Cassagnac marquât, c commecollègue :., sa sympathie à M. Rouvier. Et je me souviensde ce mot de Barrès : - Autrefois, quand je voyais quelquun sagiter sur lesbancs opportunistes, je demandais quel était cet échappédu bagne. Aujourdhui je demande simplement commentsc nomme ce collègue. M. Casimir Périer avait en 1832 signalé « lavilisse­ment des camaraderies révolutionnaires». Quand je fus éluen avril 1914, je venais, pendant de longues années,décrire sur 11. Jaurès de durs articles. Je ne le connais­sais pas et je ne le saluais pas. Quelle ne fut point mastupeur, quand un beau matin, mon éminent ami, lecomte Albert de Mun, me prit par le bras et me dit : - Venez que je vous présente à Jaurès : il désire fairevotre connaissance. Et, comme je refusais net, M. de Mun me répondit : - Vous avez tort, mon petit. Vous êtes député. Il fautprendre les mœurs de la maison. Les relations de camaraderie, que la profession faitnaître, ont été utilisées par certains avec un art vulgaire.mais efficace. Les activités de couloir et de salon deM. Thiers sous la Monarchie de Juillet ct sous la Troi­sième République sont restées célèbres. A ces familiaritésflatteuses, on ajoute parfois des formes plus directes.
    • 110 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1M. Maurice Berteaux, avant la guerre; M. Loui~Loucheur, après, ne fuyaient pas loccasion de libéralité,ksonnantes. Ils pensaient que les petits cadeaux entrk­tiennent lamitié. 1 Notons enfin que camaraderie ne signifie pas solidarité.On raconte que Rossini disait un jour à M. Thiers : - Quand, nous autres musiciens, nous voulons formerune bonne troupe, nous ne nous contentons pas du,,! seulchanteur : il nous faut une basse, un baryton, un ténor.Rubini nexclut ni La Blache, ni Tamburini. Vous, moncher Monsieur, vous êtes le Rubini de la bande. Où sontles autres? Lhistoire ne nous apprend pas ce que réponditM. Thiers, dont le personnalisme était aigu et qui, touten se plaignant de linfidélité de ses troupes, navait pointla réputation de leur prodiguer son dévouemenL Est-il besoin dinsister sur le caractère professionnel,qui se dégage de cet ensemble? Ces hommes ne sontpoint venus dans les Chambres pour y remplir temporai­rement un mandat de confiance. Ils y sont venus poarexercer, leur vie durant, un métier, qui se défend à lafois par un impérieux esprit de corps et par une camara­derie plus apparente que réelle. Allez chez les avocats,chez les médecins, chez les acteurs : vous retrouverez,en ces professions, les mêmes caractères que dans la pro­fession parlementaire. Dans les unes et dans les autres, la familiarité nem­pêche ni les mauvais sentiments, ni les mauvais coups.Lintimité facilite la compétition. Mais la compétitionprime lintimité. Cest là un trait que lon discerne danstous les métiers. III LA PRESSE ET LA PROFESSION La presse tient, dans la profession parlementaire, uneplace éminente par la publicité quelle lui assure. On ne
    • LE MILIEU 111peut pas parler de la seconde, sans parler de la première. La presse est, dans son ensemble, indulgente auxassemblées, qui lui fournissent une matière quotidienne etgratuite. Il suffit de monter à la tribune et dy lire unmauvais discours pour trouver dan!! les journaux son nomet sa photographie. Cest, du point de vue de la brigueélectorale et de la brigue gouvernementale, de lintérêtstatique et de lintérêt dynamique du métier parlemen­taire, un précïeux appoint. Il y a, dans tous les journaux, une rubrique de laChambre et une rubrique du Sénat. Les journaux sont lacaisse sonore, par où retentit, il travers le pays, léchode ce qui se dit dans la maison sans fenêtres. Véolution de la presse. La presse, depuis quil y a des assemblées, a beaucoupévolué. On la vue, à quelques années de distance, marquer lestêtes pour le bourreau et célébrer sans mesure lEmpe­reur des Français. Mirabeau, tout en touchant de la courses fonds secrets, était sévère pour les journaux et lonse souvient de la lettre où il dénonçait c les cent folli­culaires, dont la seule ressource est le désordre; une mul­titude détrangers, qui soufflent le désaccord dans tousles lieux publics; une immense populace accoutumée,depuis une année, à des succès et à des crimes. :. Autotal, laction de la presse était alors extrêmement limitée. La période de croissance dura une trentaine dannées.Avant 1830, il ny avait pas un seul journal départemental.Et trente-sept ans plus tard, en 1867, on comptait 58 dé­partements, où il nexistait pas de journal dopposition. Auplus beau temps du règne de Louis-Philippe, on attribuait,pour toute la France, à la presse gouvernementale, 20.000abonnés et 140.000 à la presse dopposition. On était,comme on voit, loin des tiJ"ages contemporains. Cest cependant de cette époque que date linfluencepolitique de la presse. Les débats parlementaires, quellerésumait tant bien que mal, intéressaient: parce quilsétaient une nouveauté. Certains journaux jouèrent un rôleimportant dans la révolution de Juillet. Ils avaient un pu­blic restreint, mais passionné. Quel est le voyageur
    • 112 LA PROFESSION PARLEMENTAIREétranger, qui montrait le peuple de Paris, le cocher surson siège, le portier dans sa loge, le boucher, le pâtis­sier, tous occupés à lire les gazettes? D~s ce moment, la presse se transformait. Au temps dela Restauration, le Constitutionnel était déjà une excel­lente affaire. Mais cest en 1834 que M. l!mile de Girardintrouva la formule moderne fondée sur la publicité et vi­sant, pour la justifier, au gros tirage par la vente à bonmarché. Dès ce moment, la presse cessait dêtre politiquepour devenir commerciale et sexposait aux invectives,dont, dans sa pièce, La Bourse, Ponsard allait laccabler.Les considérations financières dominaient désormais lesconsidérations parlementaires. La politique, au lieu dêtreun but, devenait une rubrique. Tout allait concourir dans le même sens. A mesureque, pour chaque journal, sélargissait le public desacheteurs, ce public se différenciait. A mesure quil sedifl"élenciait, il devenait plus malaisé de le satisfaire,dans sa diversité, par lunité dune ligne· politique. On nepeut pas, si lon défend des idées, plaire à tout le mondeet mieux vaut, pour ne heurter personne, ne se lier àaucune thèse. Ainsi le gros tirage, en même temps quildonnait le pas au commerce sur la doctrine, écartait ladoctrine par la crainte dune baisse de tirage. De lune etlautre façon, la neutralité augmentait avec le nombre deslecteurs. Pour couvrir ce phénomène, les journaux se sontqualifiés journaux dinformation. Une dernière atteinte à la liberté des idées est venuede ce que les puissantes maisons, qui devaient ainsi faireface à dénormes besoins en papier, en encre, en per­sonnel, en rédaction, supportaient des charges, qui po­saient pour chacune delles un lourd problème financier.Les unes ont résolu ce problème par lextension du tirageet de la publicité, - avec les conséquences que je viens dedire. Les autres ont mis à leur tête des capitalistes, dontbeaucoup ne voyaient dans la presse quun instrument.Combien de gens daffaires étaient en 1925ù la tête des3.000 journaux américains, qui tiraient à 50 millionsdexemplaires? On a souvent signalé que, dans les dernières années,les plu:> grands journaux de Paris étaient la propriété de trois marchands de papier, dun directeur dimprimerie,
    • LE MILIEU l1Sdun sucrier, dun parfumeur, dun entrepreneur et dunfabricant de tissus. Les parlementaires et la presse. Or, il est arrivé que, dans le même temps, où sétendaitcette commercialisation de la presse, le mandat parle­menta,ire se transformait en profession. Les directeurs dejournaux faisaient une affaire. Les élus exerçaient unmétier. Les deux évolutions apparaissaient comme liéeset les Mutuelles électorales, qui se consolidaient dans lesChambres, pouvaient servir de réplique aux organisationsfinancières et syndicales, qui sc multipliaient dans lapresse. Il y avait, des deux parts, professionnalisation. Tous les membres de la profession parlementaire ontbesoin de journaux, mais pas tous de la même façon. Lesparlementaires de premier plan ont besoin des journaux àgros tirage, qui ont de la place pour publier leurs discourset leurs photographies. Les parlementaires moyens ontbesoin des petits journaux locaux, qui reproduiront, pourla circonscription, leurs activités, leurs lettres aux mi­nistres, leurs visites à la tête des délégations mendiantes,- tout ce qui constitue la substance de lactivité parle­mentaire, cest-à-dire lintervention. Ainsi se dessine, par les services que la politique attenddeux, un classement des journaux. Ceux de Paris sontdordinaire aimables pour les personnes, mais, à part derares exceptions, ont lhorreur des idées. Les journauxrégionaux de province ont emprunté à Paris ses qualitésde présentation ct son manque dorientation. Il en résulteque ni les grands quotidiens parisiens, ni les grands quo­tidiens de province nexercent sur les esprits uneinfluence profonde. Lessentiel, pour les parlementaires,est de nêtre pas attaqués par eux. Sil y a, en France, des journaux dont on puisse penserquils modifient des convictions, ce sont ou les journauxdits dopinion, ou les petits journaux de chefs-lieux decanton paraissant une fois la semaine. Les premiers netirent guère. Mais, exprimant, à la façon de lancienneLanterne dHenri Rochefort, des thèses violentes, ilspeuvent agir. Les seconds, plus ternes de couleur, seplacent au point de vue local et, précisément à cause de
    • LA PROFESSION PARLEMENTAIRE - cela, fdnt._ sans en avoir lair, passer, quand ils en ont,quelques idëes dans le public. Cette dernière famille de journaux, parents pauvres dela corporation, est la plus intimement liée à la profes­sion parlementaire. Point de journal en province sansun parlementaire et, par réciprocité, point de parlemen ­taire sans un journal. Le parlementaire sait limpérieusenécessité dimpressionner ses électeurs par le récit avan­tageux de ses activités. En contrepartie, le journal local abesoin du parlementaire pour mille et une interventions;parfois pour arranger des fins de mois difficiles, dont lestrous sont petits, mais fréquents. Ces journaux-là se fontà peu de frais. LAgence Havas leur communique, à lamesure de toutes les bourses, des résumés plus, ou moinslongs des débats parlementaires ct les gros faits divers. Cest plus quil nen faut pour encadrer les chroniquescommunales et la glorification de lélu. La pre~Re parlfmentalrp. On comprend que, dans ces conditions, les deux pro­fessions se soient soudées lune à lautre et quil y aitpermanente interpénétration entre la presse ct le Parle ­ment. Pour assurer le contact, une institution est née, quisappelle la plesse parlementaire, - institution dEtat, quipossède, dans les palais législatifs, plusieurs salles, lesunes pour ses travaux, les autres pour ses parties de bridgeet dont le Président de la République préside chaqueannée les banquets. Les membres de la presse parlemen ­taire, sans être considérés comme des égaux par les dé­putés et les sénateurs, sont par eux traités en frères, parceque députés et sénateurs savent quils ne peuvent pas sepasser deux, Ce nest pas moi qui médirai de la presse parlemen ­taire. Jai connu, dans ses rangs, à toutes les époques dema vie publique, des hommes aussi admirables par laconscience professionnelle que par la conscience person ­nelle, - soucieux de ne dire jamais que lexacte vérité;usant leur temps en recoupements minutieux; insolem­ment indépendants des puissances du moment et de leursmoyens daction; strictement et totalement honnêtes ­
    • LE MILIEU 115très-supérieurs moralement à la plupart de ceux à qui ilsavaient affaire. Jai connu aussi, dans cette même presse parlementaire,quelques spécimens inoubliables de bandits. Ces banditsassiégeaient, pour leurs besoins, les caisses publiques et,quand ils avaient réussi à se faire servir, insultaient,pour avoir plus, les détenteurs desdites caisses. Je saistel rédacteur du socialiste Populaire, qui se faisaitrégler ses dettes de jeu par des ministres conservateurs etles couvrait de boue, quand ils résistaient à ses préten­tions. Jajoute, pour être sincère, que le même type depirates se rencontre aussi dans des journaux de droite. Entre ces extrêmes, - entre les meilleurs et les pires;entre les saints et les brigands, - il Y a, comme dans lavie, la moyenne : des hésitants, des braves gens qui ontpeur et qui se débrouillent, comme ils peuvent. Ce nestpas toujours facile. Quun chroniqueur indépendant etsoucieux de dire la vérité ait un directeur ambitieuxdune cravate de la Légion dhonneur? On lui demanderadêtre agréable au gouvernement, qui peut accorder cettecravate. Que le directeur dun autre journal prétende, parses critiques, faire payer à un ministre le refus dune faveur injustifiée? Il exigera du rédacteur quil attaque le ministre sans rime ni raison et contre sa conscience. Jen ai connu des exemples et jy pourrais mettre des noms. Déjà, sous Napoléon III, le Siècle, réputé journal dop­ position, était aux ordres des Tuileries. Plus récemment, le caractère de plus en plus commercial de la presse et le fait que ses dirigeants sont, pour la plupart, gens de finance et daffaires, ont multiplié ces collusions. Les mi­ nistres essaient tous les jours dinfluencer les directions de journaux. Tel dentre eux exige la démission de lad­ ministrateur dune grande agence dinformation. Tel autre obtient damis munificents lachat dune feuille réputée importante. Tel autre se contente de sassurer des faveurs plus modestes par quelques distributions de fonds secrets. La presse parlementaire évolue, dans ce milieu, non sans peine. Elle est le haut-parleur de la profession. Les élus sont, pour elle, aux petits soins et réclament delle mille services : - Dis bien que cest moi qui ai déposé lamendement 1 -- Noublie pas de signaler que jai signé lordre du jour!
    • 116 LA PROFESSION PARLEltIElTAIRE - Mets dans ton titre que jai demandé la disjonc­ tion ! Ces propos, dont retentit chaque jour le salon de la presse, soulignent le caractère professionnel de lactivité parlementaire. La presse, moyen de réélection, quand elle est locale; moyen daccession au pouvoir, quand elle est parisienne, fait véritablement partie de la profession. Elle peut sen réjouir ou le regretter. Elle en est. Elle en est à ce point quelle est a priori indulgente aux plus évidents abus de linstitution. Elle leur est indul­ gente, parce quelle se sent liée à linstitution elle-même. Quand ils causent entre eux, les neuf dixièmes des jour­ nalistes parlementaires, à quelque opinion quils se rat­ tachent, déchirent à belles dents les élus. Quand ils écrivent, ils en parlent comme de gens sérieux. Sil ny avait pas de Parlement, il ny aurait pas de presse parle­ mentaire. Cest pourquoi, dans sa totalité corporative, la presse parlementaire est inépuisablement favorable au Parlement. Et, pour changer quoi que ce soit dans lor­ ganisation parlementaire, ce nest pas sur elle quil faut compter. Jen ai fait lexpérience. Quand jai commencé en 1932 àprésenter la critique du régime, des journalistes parlemen.taires de droite, infiniment honorables et distingués, queje tenais pour des amis, ont commencé à me baUre froid.A mesure que jallais plus avant dans ma critique, ilsmont battu plus froid. Jattaquais linstitution, sur lesmurs de laquelle leur profession fleurit. Si jai évoqué ce souvenir personnel, cest quil est richede sens. Une corporation puissante et brillante se trouve,par la forces des choses, intimement associée à la pro­fession parlementaire ct, par là même, elle la renforce.Elle est reconnaissante à ladite profession de lui avoirconféré le privilège décrire sur elle. Comment supposerquelle imprime que ceUe profession est, dans ses· manifes­tations et dans son principe, une mystification usurpa­trice ? Lévolution des assemblées a influé sur ceBe de la presseet, réciproq~ement, lévolution de la presse a réagi surles assemblées. Je ne crois pas que le pays en ait béné.ficié.
    • LE MILIEU 117 La plofession parlementaire et la liberté de la presse. La presse elle-même y pourrait courir quelque péril.Car il arrive que, par laction couplée de son despotismeet de sa servitude, la profession parlementaire menace laliberté de la presse. Autrefois, ce sont les partis de gauche qui revendi-ql,laient le plus haut la liberté totale décrire et dim-primer. Cest eux qui dénonçaient les poursuites, lesamendes, les suspensions. Depuis que ces mêmes parUssont devenus les maîtres du régime, leur position sestrenversée. Quand la liberté les gêne, ils sont contre laliberté. Cest il y a bien longtemps, aux environs de 1880,que M. Joseph Reinach demandait que les délits de pressefussent soustraits à la compétence du jury. En 1929, lespartis de gauche obtinrent de M. Poincaré, contre lesjournaux de M. Coty, un projet dans le même sens. En1934, M. Chautemps, pour couvrir ses complicités avecStavisky, proposa un texte encore plus dur. Quelques moisplus tard, le parti radical, POUl" protéger le même M. Chau-temps, sollicita de M. Doumergue une restriction analoguede la liberté décrire. Une loi spéciale contre M. CharlesMaurras a été votée sous le ministère Laval. Un effort aété tenté sous le ministère Blum pour en généraliser leseffets. A défaut de loi, un ordre de la C. G. T. a suffi en1937 pour empêcher limpression dun journal hebdoma-daire. Nous sommes loin de cc temps de 1917 où, en pleineguerre, la protestation de toute, la presse parisienne met-tait fin aux persécutions dirigées contre lAction Fran-çaise. La presse, telle quelle est aujourdhui, se défendramal, sauf de rares exceptions, contre le régime électif etcontre la profession élective. Il y a neuf cents parlemen-taires, dont les neuf dixièmes sont parfaitement indiffé·rents au caractère national de leur mandat et exclusive-ment sotlcieux du caractère personnel de leur profession.Pour faire écho à ces neuf cents, il y a trois mille journa-listes, à qui il serait excessif de demander le sacrifice, quene font pas les parlemen taires. Ainsi, les parlementairessont assurés, à travers le pays, dun formidable et sympa-
    • 118 LA PROFESSION PARLEMESTAIREthique écho pour des activités, dont le pays, dans sonensemble, na rien à attendre de bon. Le jour, oû la dictature de la majorité mettra un baillonà la presse, on sapercevra trop tard du danger qui sat­tachait à cette complicité spontanée, Actions et réaction~, A dire vrai, dans ce marché qui signore, les apportsne sont pas égaux. La Chambre nexisterait pas sans les journaux, tandisque, si la Chambre manquait aux journaux, il leur reste­rait les faits divers. Il nen est que plus regrettable del,onstater que, si les journaux aident puissamment lesélus à faire leur métier, ils aident de moins en moins lepublic à se défendre contre les abus de pouvoir desdéputés. Ils prodiguent leur appui à des opérations decaractère égoïste. Ils le refusent trop souvent à des initia­tives dintérêt général. Les élus accordent il la presse, sous langle de leurmétiel, une importance excessive. Pour sassurer ses fa­veurs, soit en vue de la réélection, soit en vue de lacces­sion au pouvoir, ils sont prêts à toutes les bassesses. Jeme souviens dun temps où jétais ministre et où un grandjournal, qui ne maimait pas, nimprimait jamais monnom. Cétait son droit et cela métait égal. Mais mes amisde la Chambre men plaignaient de tout leur cœur. Onne suppose pas, dans les assemblées, quun élu puisserésister à lhostilité des journaux ou même à leur silence. Cette étroite liaison entre les actes et le commentaireuggrave les inconvénients, dont la profession parlementaireaccable le pays. Sous laspect de léternité, cela na pasgrande importance. La France a vu passer, depuis troisquarts de siècle, quelques centaines de ministres, dont desmilliers de journaux ont quotidiennement célébré lesmérites : qui se souvient même de leurs noms? Il nem­pêche que, de leur vivant, lexcessive réclame faite il leursactivités professionnelles a contribué il aggraver nosmaux. La presse, par sa publicité, est une accélératrice de ladéformation parlementaire et du mensonge démocra­lique.
    • CHAPITRE V LE CORPS A CORPS PARLEMENTAIRE1. LES INDIVIDUS. - Les origines de la duplicité. ­ La duplicité démocratique. - La férocité parlemen ­ taire. - Le mépris de la vérité. - Le découragement des meilleurs.II. LES PARTIS. - La trahison, âme des partis. - La trahison révolutionnaire. - La trahison radicale­ socialisee. - La trahison conservatrice.III. LES CHEFS. - La recherche de la popularité. ­ La défaillance des chefs avant 1871. - La défaillance des chefs sous la Troisième République. - Quelques vedettes. - Les débuts de M. Thiers. - M. Thiers et la République. Esprit de corps et camaraderie, cest une des faces dela médaille. Lautre est dégoïsme, de mauvaise foi, deférocité. Ici encore, la profession explique tout. Nos assemblées, étant ce quelles sont, sont des assem­blées de candidats, avec des mœurs de candidats. Chacun,dans ce régime, songe à ses intérêts et ne songe quà cela.Cest une lutte continuelle dhomme à homme, dans lesChambres comme dans les circonscriptions. Au lieu dela collaboration, la compétition est à la base. Ainsi seforme une atmosphère dâpre et permanente concur­rence, doù probité et sincérité sont absentes. Confirmé dans cet égoïsme intégral dès sa première 6
    • 120 LA PROFESSION PARLEMENTAIRErencontre avec les électeurs, lélu sy consolide pour lesprofits de sa carrière. Ici encore, il faut écraser le voisin.Il y a 900 parlementaires et il ny a que 30 ministres ousous-secrétaires dÉtat, soit 12 %. Force est de jouer descoudes, si lon veut se dégager du peleton. Le pouvoirdemain, ainsi que le mandat hier, apparaît comme unedépouille. Contre les exigences du métier, réélection etavancement, ni convictions, ni scrupules ne compteront. 1 LES INDIVIDUS Cest là un trait constant du régime électif et qui estapparu, dès que le régime a fonctionné. Les origines de la duplicité. Les premières assemblées révolutionnaires ont mani­festé, au témoignage de M. Aulard, détonnants retourne­ments dopinions. Cétait, à tout instant, « la parodie abo­minable, burlesque et provocante >. dont Burke avaitparlé dès 1789. Les mêmes élus, qui avaient vendu leursoumission à la Convention et au Directoire, lont vendueensuite à Napoléon, comme fonctionnaires ou comme re­présentants. Leffectif des régicides a assuré le recrute­ment des préfets impériaux. Sur 131 régicides, 21 sontdevenus préfets et 42 magistrats. Les premiers révolution­naires, qui reçurent la Légion dhonneur, fermaient leursredingotes pour que lon ne vît pas leurs rubans. Cetteprécaution ne dura point. A la chute de lEmpire, avant, pendant et après les Cent.Tours, on assista à un déchaînement de bassesse politique.Les sénateurs reprochèrent alors à Napoléon les infrac­tions constitutionnelles, dont ils sétaient, par son ordre,rendus complices. On les vit, en quelques mois, célébrer,au nom des mêmes assemblées, Napoléon, les Bourbons,encore Napoléon, et de nouveau les Bourbons. Quand legénéral Labédoyère, fidèle à son serment, invita laChambre à proclamer Napoléon II, il se fit huer.
    • LE MILIEU 121 Sous la Restauration, ce fut, avec un peu plus de tenue,exactement la même chose. Il ny a que la Chambreintrouvable qui nait pas trahi son programme et cela nelui a pas réussi. On ne sindignait ni ne sétonnait, quandM. Clauzel de Coussergues proclamait que, en demeurantfonctionnaire de Napoléon, il sétait assuré les moyens demieux servir la monarchie légitime. Dès ce moment, laprofession parlementaire sorganisant grâce à la Charte,la conquête du pouvoir était une cause supplémentairedintrigues et de bas·sesses. M. de Serre notait: « Dire auxministres de céder leurs places, cest leur dire : cédez­nous les. ~ Et M. Benjamin Constant, bon juge en matièredintrigue et de reniement, écrivait : " Avec les hommesqui exigent des portefeuilles, vous ne pouvez pas gou­ verner, parce quil ny a de portefeuilles que les vôtres et que vous ne pouvez pas à la fois les avoir et les donner. :. Le règne de Louis-Philippe fut une bataille dintérêts personnels, où le désintéressement choquait, comme un manque aux usages. On sétonna que M. de Montalembert préférât défendre la liberté religieuse plutôt que dac­ cepter loffre, qui lui était faite, de la Légation de Bruxelles. On trouvait au contraire naturel que M. Émile de Girardin passât à lopposition, parce que le gouverne­ ment avait refusé un titre de pair à lauteur présumé de ses jours. M. de Tocqueville, témoin de la vie parlementaire en deux pays différents, avait, dès ce moment, caractérisé, de façon définitive, les mobiles parlementaires. II écrivait : Les passions parlementaires sont de petiLes passions impro­ductives... Cest une CouTmilière dintérêts microscopiques, quil estimpossible de classer et qui, dans la ·platitude croissante dutemps, ne peuvent pas aboutir à de grandes opinionscommunes... Il ny, a à défaut dopinions, que des intérêts, des passions,des ambitions ... Il en résulte que le système représentatif apparait commeune simple ma-chine propre à faire dominer certains intérêtsparticuliers et à faire arriver toutes les places dans les mainsdun certain nombre de familles ... Chacun en est venu à se faire de soi-même son propre prin­cipe...
    • 122 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Ainsi tout homme, qui sest fait une bonne .place, croitcombattre .pour la bonne cause : grande conciliation deségoïsmes avec la morale. Et M. Laffitte concluait : - Quelles canailles que la plupart de nos amis 1 La duplicité démocratique.. Deux ans passent. La royauté tombe. La Seconde Répu­blique dresse, sous la bénédiction du clergé, ses arbresde la liberté. Le corps à corps continue. Les hommes de la Commission exécutive abattent legouvernement provisoire. Léquipe du général Cavaignacabat la Commission exécutive. Demain les proscrits sentre­égorgeront. Les jeunes républicains tuent les vieux blessésde 1848 et M. Louis Blanc conclut mélancoliquement :« Petites concessions; petites manœuvres; petites habi­letés; petits intérêts, voilà de quoi se compose lart deconquérir une majorité dans une assemblée élective. ~ LAssemblée nationale de 1871 est réputée pour la plushonorable que la France ait connue. Et pourtant que detransfuges dans son sein 1 M. Rouher avait été candidat or­léaniste en 1846 et député républicain en 1848, avant dêtreministre de lEmpire. Le marquis de Talhouet, à lautrepôle, avait été député orléaniste en 1849, victime du2 Décembre en 1851, candidat officiel et député en 1852,1877 et 1863, candidat et député centre-droit en 1871.Quand M. Léon Renault faisait des discours de gauche,le duc de Broglie aimait à rappeler quil avait été unpréfet de police impitoyable. Il ajoutait quil traîne too­jours une mauvaise odeur de portefeuilles dans les plusfameuses journées parlementaires. Les assemblées contemporaines, dans le cadre du métierdéfinitivement organisé, sont un champ clos dhypocrisieet de traîtrise. Les uns répudieront au Palais-Bourbon lesdoctrines collectivistes, mais se feront élire dans leurscirconscriptions par les voix collectivistes. Les autresaffirmeront leur laïcité, mais solliciteront lappui descurés. Tel maintiendra de son vote en juin 1914 la loi detrois ans, qui avait mené en mars la campagne électoraleen promettant de labroger. Tel votera à la Chambre
    • LE MILIEU 123contre les lois daugmentation de larmée, qui réclamerapour sa ville un régiment de larmée augmentée. Rabagasdisait quun Jacobin ministre nest pas un ministre ja­cobin. Dans cette lutte dhomme à homme, dont le reniementet la trahison sont le quotidien instrument, il ny a deplace durable ni pour les supériorités sociales, ni pour lessupériorités individuelles. M. de Barante le signalait déjàau temps de Louis-Philippe. On le constata, au 24 mai1873, avec M. Thiers. Plus typique encore fut, dans lesannées suivantes, le cas de M. Gambetta. M. Gambetta était le chef incontesté du parti républi­cain. Il se vit cependant barrer la route par les élémentsde ce parti. Le centre gauche et la gauche républicainerefusèrent de sunir sous sa direction. On lui reprochason pouvoir occulte, quand il nétait pas ministre. Et dèsquil le fut, on le renversa. On avait voulu quil prît legouvernement. Mais on lui interdit de lexercer. On dénon­çait sa prétendue opulence, son cuisinier ct sa baignoire.M. de Bismarck disait de lui : « Gambetta me rappellele chasseur, qui, conduisant une meute de chiens, prometaux chiens les reliefs de la bête. Les chiens trouvent quily en a trop peu et mangent le chasseur. :. Certains traitsde sa chute font penser au 9 Thermidor. On retrouve la même illvidia parlementaire dans la loide 1875, qui nécartait les candidatures multiples que pourfaire obstacle à M. Thiers et à M. Gambetta; dans la loiidentique votée en 1889 contre le général Boulanger; danslinvariable règle, qui a écarté de 1];;1ysée les protago­nistes du régime, MM. Gambetta, Jules Ferry, Waldeck­Rousseau, Clemenceau, pour y fair entrer des médiocres.Au gouvernement même, on ne peut pas durer, si lon estpopulaire. Parce quils létaient, MM. Clemenceau, Poin­caré, Doumergue ont très-vite inquiété les assemblées. Exemple plus modeste : pour avoir été trop acclaméà Lyon, à Dijon et à Nancy en 1930, ja~ été incontinent condamné à mort par les radicaux du Sénat. La férocité parlementaire. Quand légoïsme règne à ce point, il ne va pas sansférocité.
    • 124 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Il Y a en face de la camaraderie parlementaire, la féro­cité parlementaire. Des hommes de tendances contrairesen ont été frappés. Le vicomte de Vogüé disait quon a,dans les Chambres, limpression de vivre dans un bain dehaine et M. Féli~ Pécaut, qui ne lui ressemblait guère,disait probablement la même chose sous une autre forme,quand il écrivait que la conscience du député est uneconscience douloureuse. Chacun se battant pour sa place,cest-à-dire pour sa vie, la bataille est inexpiable. 1 M. de Bonald, esprit de qualité, comparait M. Guizot àlassassin Louvel, qui avait tué le duc de Berry. Louis-Phi­lippe, que tant dattentats ont menacé dans son existence,se plaignait des campagnes de presse plus que des ma·chines infernales. Il disait après son abdication : c Jaiété la victime de cette arme, que Voltaire appelait le mensonge imprimé, arme lâche et perfide, qui frappesouvent, sans quon voie doù le coup part; arme dont les blessures ne guérissent jamais, parce quelles sont empoisonnées. ) Lorsque, au début du règne, M. Casimir Périer mourut, datroce façon, du choléra, les journaux, que ses adver­ saires inspiraient, annoncèrent quil était devenu fou et se mirent à engager des paris sur la durée de son agonie. A sa mort, les détenus de la prison de la Force illumi­ nèrent et ils recommencèrent à la mort de La Fayette. Il y eut des banquets pour célébrer lassassinat du duc de Berry. c On veut, disait M. Molé en 1839, avoir raison de mon âme et de mon corps. :. Et il se plaignait.de navoir, pour dormir, que cinq heures par nuit. Un jour que, pour la septième fois, il venait, dans le débat sur ladresse, de remonter à la tribune, un député de lopposition lui cria : c Crève donc, chien! ) Plus tard, sous M. Guizot, un membre du centre gauche, qui ne laimait pas, disait dans les couloirs : c Si nous ne pouvons pas le vaincre, éreintons-le. ) Et quand, en 1845, les journaux annoncèrent quil était malade, ce fut, dans l0PPQsition, une tempête dallégresse. Jai entendu un de mes collègues, médecin radical, dire de moi en 1930 : c Nous laurons par la maladie. » Et un autre en 1934 prononcer sur M. Doumergue ce diagnostic : « Le vieux jaunit : laissons courir! ) Latmosphère politique, quand elle est à ce point tendue,
    • I.E MILIEU 125est saturée de diffamation. La haine, depuis Basile, narien trouvé de mieux. Sous Louis-Philippe, loppositionpromettait à lhonnête M. Guizot quil rejoindrait Testeen prison : sur quoi, sa propre majorité lui reprochaitdêtre « vraiment trop attaqué ). Napoléon III, dont lapersonne était respectable, fut traité dimmonde façonpar les républicains. On appelait M. Thiers le sinistrevieillard; M. Jules Ferry « Ferry-famine) ; et M. Mélinec Méline-pain-cher ). On disait : « Allez chez M. Gam­betta. Il est riche. Il est immensément riche. ) On adit ensuite : « Gambetta-la-guerre; Boulanger-la-guerre;Poincaré-la-guerre; Tardieu-Ia-gu~rre. ) Les calomnieset les machinations contre les hommes publics ne secomptent plus. Les bons nont pas cessé de pâtir du dis­crédit des mauvais. M. Gounod ne pensait quaux musi­ciens, quand il disait : « Nous narrivons à la popularitéque par la calomnie. ) Cest encore plus vrai en politiquequen musique. M. Déroulède, qui était un brave homme, a accuséM. Jules Ferry dêtre lagent de lAllemagne et M. Clemen­ceau dêtre vendu à lAngleterre. Cétait aussi bêtequodieux. Mais beaucoup de gens ont cru que cétaitvrai. Quand, en 1891, M. Jaurès, qui se piquait datticisme,défendit en Cour dAssises le trafiquant Gérault-Richard,qui avait insulté M. Casimir Périer, Président de la Répu­blique, il sécria : c Jaime mieux pour notre pays lesmaisons de débauche, où agonisait la vieille monarchiede lancien régime, que les maisons louches de banqueet dusure, où agonise lhonneur de la République bour­geoise. :. Et comme le Président linterrompait et luidisait : « Vous allez trop loin en comparant la maison duPrésident de la République à une maison de débauche ), M. Jaurès répliqua: c Je ne la compare pas. Je la mets au-dessous. ) . La grossièreté des débats parlementaires et des polé­ miques qui sy rattachent est à lavenant. Pendant des années, M. Gambetta et M. de Cassagnac se sont jeté à la tête, du haut de la tribune, la pourriture impériale et le fumier républicain. Jai relevé quelques-unes des épi­ thètes, qui, en ce temps-là, étaient courantes : limbé­ cile Waqington ; Lepère, le faussaire abruti par le tabac; Jules Ferry, bon à reléguer dans le lazaret du mépris, un
    • 126 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE hypocrite, un idiot haineux, bouffi dorgueil; Gambetta, le boudin sur le gril; Constans, le vidangeur. Nous avons) connu plu:; récemment : « Poincaré qui rit dans les cime- tières ». Dans une telle atmosphère, on nest jamais loin den venir aux voies de fait. Où est le précepte de la sagesse chinoise : « Agir sans se disputer? » Parfois lappel au meurtre sajoute à la difl"amation: Des gens écrivaient sous la Monarchie de Juillet : « Nous me concevons rien de possible, si lon ne commence pas dabord par tuer LOlis-Philippe et tous les siens. » Les blanquistes disaient, cinquante ans plus tard, quil valait mieux tuer M. Jules Ferry que de le laisser arriver à la Présidence. Il nest pas sans exemple que lacte réponde à lappel. Le Président Carnot a été assassiné; et aussi M. Jaurès; et également le Président Doumer. M. Jules Ferry a été grièvement blessé. Le député Elbel, de gauche. a eu lœil crevé, ainsi que le propagandiste de droite Forrnysin. Un petit garçon de dix ans a été assommé comme fasciste par dautres petits garçons. Dans certains cas, cest le gouvernement qui se fait meurtrier. Le ministère de 1934 a fusillé une foule désarmée et son ministre de JIntérieur, M. Frot, a appuyé le tir du 6 février de cette déclaration : « Demain des moyens encore plus efficaces seront mis à la disposition de la police. Tout le nécessaire sera fait. » Les assemblées nont point dâme. Le mépris df: la vérité. Au bref, il manque à ce milieu, créé par un métier, le sens et le respect de la vérité. Jamais les parlementaires nénoncent une vérité qui risque de les desservir. Jamais ils ne reculent devant un mensonge qui peut leur profiter. Un proverbe anglais dit quil est exceptionnel quun parlementaire parle comme il pense. Les deux intérêts directeurs de la profession, le statique et le dynamique, sont là pour en détourner. Quoi de plus tentant et de plus facile que de trouver vrai un dogme, qui saccorde avec un intérêt? Barrès, si indulgent quil fût au milieu, reconnaissait que lon ny pratique pas « la recherche en commun de la vérité ». Il disait : « On parle. dans cette maison, un langage trop élevé qui tend à satisfaire les bas appétits
    • LE MILIEU 127mal dissimulés; cest un endroit, où il y a peu de mé-chants, mais une multitude daigrefins et de trompeurs. ~Et il dénonçait « les habiles gens ignobles, formés à laconférence Molé », que servent les combinaisons publi-citaires dun temps, où la réclame a remplacé le prestige.Charles Péguy, dans le même sens, avait noté quela poli-tique, dont on vit, a succédé à la mystique, pour laquelleon mourait. De même quon est, dans ce milieu, sans bonté, ony est sans courage. Chacun sait le mot de M. Clemenceausur la Convention, assemblée de lâches, qui assassinait parpeur. M. Villemain, en 1830, prononçait en sortant duneréunion politique: « Je ne mattendais pas à trouver tantde poltrons réunis. » M. Thiers disait : « Jai, dans laChambre, 150 insurgés et 400 poltrons. :1> Quand M. Cle-menceau, que je cite encore une fois, criait aux radicaux: « Je ne veux pas être étranglé entre deux portes par lesmuets du sérail : messieurs les radicaux, je vous at-tends! :1>, personne ne lui répondait. Le 6 février 1934, jai vu lunion sacrée se réaliser, sur les bancs de la Chambre, dans le frisson de la peur. Qui a été lâche devant les électeurs reste lâche devant la ·lie. Le découragement des meilleurs. Les meilleurs sont, à cause de ces mœurs, sortis desbatailles parlementaires encore plus écœurés quusés. En1831, quelques mois avant sa mort, au plein de sa grandebataille pour lordre public, M. Casimir Périer disait :c Je suis pourtant un bon cheval. Je me tuerai, sil Jefaut, à la peine. Mais je ne peux pas tout faire et je nesortirai pas de lornière à moi tout seul. ~ Quelques annéesplus tard, M. Guizot confessait : Jen ai assez de muser dans ceUe lutte contre les bassesseshumaines, tantôt pour les combaUre, tantô~ pour les ménager. Jai depUIS longtemps, un double sentiment : lun que lemal est beaucoup plus grand que nous ne le cx:oyons et ne ledisons; lautre que nos remèdes sont frivoles et ne vont guèreau-dela de la peau. Pendant que jai eu mon pays et ses affaires dans les mains,ce double sentiment sest accru de jour en jour.
    • 128 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Les modernes ont souffert du même découragement.M. Gambetta sécriait : Quel métier que le mien! Il me faut, avant dagir; gagner ledroit de faire triompher, sous la livrée de la violence, la raisonet la justice; écarter la suspicion des uns et les calomnies desautres; les tromper tous pour les mieux servir. Je ressens, je comprime depuis longtemps ~émolion de mesentir calomnié dans tous mes actes et dans toutes mes inten­tions. Et, le 6 juillet 1882, il concluait tristement : c: Jelivrerai un dernier combat. Si jéchoue, je saurai me rési­gner à ne plus fatiguer mes aveugles concitoyens de mesprojets de restauration nationale. » M. René ,Goblet, plus rageur, grondait : Il faut être de bonne humeur et ce nest pas toujourscommode. Pour parler des ministres, on cherche dans largot des bagnesles mots les plus grossiers. M. Jules Ferry gémissait en 1884 : Est-ce que vraiment quelquun peut croire ici que le pouvoirvaut par les joies quil donne P Est-ce que ceux qui le convoitent si ardemment ignorent parhasard que, au temps où nous sommes, le pouvoir est fait delabeur écrasant et de lourdes responsabilités P Est-ce quils ignorent que, au lieu de recueillir ce que, endautres temps, on appelait les joies du pouvoir, on ne trouveen définitive quune lutte de tous les instants et ce qui, pourles cœurs bien placés, est la dernière de toutes les amertumes,h tempête de haines déchaînées, les amitiés pe.rdues tout aulong du chemin, les calomnies inouïes que rien ne lilsse P Et vous croyez que le pouvoir ainsi disputé a de la vertu etde la valeur par lui-même P M. Waldeck-Rousseau confiait à mon père en 1901, sarésolution de démissionner lannée suivante. Et il ajou­tait : . - Il ny a pas de raison pour que je fasse éternellementune politique qui nest pas la mienne. Avec plus de sérénité, mais non moins de conviction,jécrivais, à la fin de 1932, que lon na pas, après dabon­dantes expériences gouvernementales, le désir de les
    • LE HILlEU 129renouveler, si ce devait être dans les conditions que lona précédemment connues. Je ne revendique quun seulmérite, qui moppose à mes illustres devanciers : pensantet disant la même chose queux, jai, à linverse de leurexemple, conformé mes actes à ma pensée et je suis sortides assemblées. II LES PARTIS Il est naturel que les partis soient pareils aux hommes:car ils sont composés dhommes. Il est même naturel quils soient pires que les hommes:car, fondés sur la nécessité du nombre, ils multiplient parle nombre les défauts des individus. Enfin la notion de coalition, qui est à la base de leursrapports, est un permanent appel à la trahison. La trahison, âme des partis. Lisez lhistoire dun siècle et demi; vous constaterezque les partis ont toujours deux programmes, un pourlopposition, un pour le gouvernement. Au nom de leurs partis respectifs, les chefs de gouver­nement dénoncent les chefs dopposition comme des déma­gogues et les chefs dopposition dénoncent les chefs degouvernement comme des dictateurs. Ce qui nempêcheque, une fois au pouvoir, tous les partis font à peu prèsla même besogne. Dun côté de la barricade, on invoque lesalut de lEtat; de lautre, le salut du parti. Aucun parti na tenu ses promesses. Tous se sont appro­prié ladministration napoléonienne quils avaient touscombattue, comme opposants. Ceux qui se plaignent delexcès des impôts sont ceux qui votent le plus de dépenses.Leur apporte-t-on une réforme depuis longtemps récla­mée? Ils en exigent une autre en priorité. Leur résiste­t-on ? On est lennemi du peuple. Transige-t-on ? On est
    • 130 LA PROFESS:>ON PARLEMENTAIREune girouette. Sous laction des partis, la majorité, quidevrait être un moyen, devient un but. Après avoir ditprogramme dabord, on dit pouvoir dabord. Les partissont des additions de convoitises individuelles. Les vices des partis sont aggravés en France par labon­dance du sous-produit parlementaire quon appelle legroupe. Il y a beaucoup de groupes et les groupes sontsouvent peu nombreux. Le souci de la réélection etle souci de laccession au· pouvoir y sévissent. Le sortdu ministère peut dépendre du vote dun groupe de quinzemembres et des ambitions de son chef. On a vu desgroupes se constituer en vue de profitables trahisons. Cefut le cas du groupe Target en 1872 ; du groupe Isambertdix ans plus tard; de la gauche radicale de nos jours. M. Casimir Périer disait en 1831 : c Le beau mérite deme soutenir quand jai raison? Soutenez-moi quand jaitort! » Les partis et les groupes ne furent jamais dhu­meur à répondre à semblable appel. Ils ont lhabitude desen prendre à leurs chefs, même quand ceux-ci ont raison.Tout ministère souffre de ses partisans plus que de sesadversaires et cest par la défection de ses amis quon esttoujours renversé. On a essayé, sans y réussir, de neutraliser la trahisonpar les groupes. Naguère M. Brisson, quand il présidaitla Chambre, refusait aux députés le droit de parler aunom dun groupe. Aujourdhui, pour avoir le droit deparler une heure, il faut être mandaté par un groupe. En1929, quand jai formé mon premier ministère, jai refuséde traiter avec les groupes, que, disais-je, la Constitutionne connaît pas. Je nai pas tardé à payer ce manquementaux usages. Les partis, sous nos quatorze régimes, ont constam­ment trahi leurs principes. Les Girondins ont votécontre leur conscience en votant la mort du roi et nontinventé lappel au peuple que pour esquiver leur respon­sabilité. Les Montagnards, qui parlaient toujours de ]aliberté politique et de la souveraineté nationale, ont mislune et lautre en pièces. Les mêmes groupes, qui avaientapplaudi au triomphe de Robespierre, ont applaudi à sonassassinat. Bonaparte, après le 18 Brumaire, avait le droitde dire aux partis : c La Constitution, vous lavez vio!éeau 18 Fructidor. Vous lavez violée au 22 Prairial. Vous
    • LE MILIEU 131lavez violée au 30 Floréal. La Constitution? Elle a étéinvoquée par toutes les fractions et elle a été violée partoutes. » Au 18 Fructidor, la Constitution a été détruite ar ceux-là mêmes qui avaient juré de la défendre : ce our quoi ils mirent dans des cages de fer et déportèrent eux Directeurs, un ministre, les deux Présidents des hambres, 51 membres des Conseils, deux généraux et journalistes. Sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet,t~ut le monde signalait la précarité des majorités et lex­p)iquait par la trahison des partis. Trahison des partisde droite, sous Charles X et aussi contre M. Guizot; tra­hison des partis de gauche, au temps du ministèreThiers. Droites et gauches ont répudié au gouvernementleur doctrine dopposition. Les gauches ont allégrementaccordé à M. Thiers les fonds secrets, quelles avaientrefusés avec indignation à ses prédécesseurs. M. Doudanécrivait : « On a si bien travaillé à disperser les groupesdans la Chambre que, sauf la haine, il ny a pas de cohé­sion entre quatre chats. Chacun, lair capable et impor­tant, se promène en liberté dans sa gouttière. ;) LAssemblée nationale de 1871 n.a cessé de renier sesprincipes. Monarchiste, elle a voté, par 436 voix, len­semble des lois qui ont fondé la République. Ses partisont été, tour à tour et dans le même style, infidèles àM. Thiers et infidèles au duc de Broglie. Les gauchesdéchaînées, trois ans durant, contre le-pouvoir constHuantde lAssemblée lont accepté, dès quelles ont cru possible de faire la République. De même que la trahison du groupeTarget, payée de la Légation de La Haye pour son chef,avait renversé M. Thiers, de même la trahison des légitî­mistes a fait entrer au Sénat, comme sénateurs inamo­vibles, 70 républicains. De même encore, les gauches, après lélection de M. Grévy, ont mis en poche le pro­gramme quelles soutenaiellt sous lEmpire : dissolution, révision, suppression du Sénat. M. Thiers avait dit : c Je cherche la majorité et je trouve la conspiration. ~M. Gambetta signifiait : « On moffre le pouvoir comme un piège. Je refuse le piège et le pouvoir. ;) Roseau brisé, notait un autre témoin des activités parlementaires, où se blessent les mains qui sy appuient. Dans le régime contemporain, le même phénomène sest
    • 132 LA PROFESSION PARLEMENTAIREmanifesté soit en ce qui concerne les idées, soit en ce quiconcerne les hommes. M. Gambetta, M. Jules Ferry, M. legénéral Boulanger, M. Waldeck-Rousseau, M. Clemenceau,M. Poincaré, M. Doumergue ont éprouvé la trahison departis. Voulez-vous les voir à lœuvre? La trahison révolotionnair Les partis, qui se disent de révolution, sont fondés sune mystification. Pour eux, la révolution est une carrièrFIls lannoncent pour en vivre et ils en vivent sans la faite. Il sagit moins de détruire les pouvoirs que de lessupprimer. On attaque la société capitaliste, mais on syinstalle. On parle tout le temps du peuple et en son nom.Mais on méprise le peuple : « Le groupe parlementaire,disait avec hauteur en 1908 le socialiste italien Turati,est toujours à la disposition du prolétariat, mais à lacondition que le prolétariat ne loblige pas à faire deschoses grotesques. ~ Sur cette trahison continue du peuple par ses élus révo­lutionnaires, les témoignages abondent. En 1905, M. Rap­poport écrivait: « Si, dans quelques pays latins, un socia­liste a des allures révolutionnaires, cest pure apparence.Il crie plus haut. Mais cest toujours pour demander dèsréformes dans le cadre de la société bourgeoise. Cestdu réformisme à coups de poing. Mais cest toujours duréformisme. 1) M. Georges Sorel disait: « Le socialismeparlementaire, bruyant, bavard, menteur est exploité pardes ambitieux de tout calibre. Il amuse quelques farceurset les décadents ladmirent... Dès que les révolutionnairesquittent lopposition, ils invoquent, plus que Louis XIV, laraison dEtat. 1) Les chefs révolutionnaires sont, pour la plupart, desbourgeois. Et quand, par hasard, ces chefs sortent dupeuple, on les retrouve, tels en 1871 le ciseleur Tolainet le typographe Fribourg, aux côtés des fusilleurs-dupeuple. Proudhon avait, dès longtemps, dénoncé « la révo­lution provoquée par des avocats, accomplie par desartistes, conduite par des romanciers et des poètes :..Marx, en 1873, disait : « Défiez-vous des avocats sanscauses; des médecins sans malades et sans savoir; desétudiants de billard; des journ~Iistes de petite presse. :)
    • LE MILIEU 133Engels signalait linvasion du socialisme par les norma­liens. Ces virtualités de défection saffirment en acte à chaquecrise de lhistoire. Quand, sous M. Combes, les socialistes taient maîtres de la France, ils se gardaient bien de emander les réformes sociales, quils allaient, quelques lois ~près, exiger de M. Rouvier. Sous le mépris de leursQamarades étrangers, sous linjure du vieux Liebknecht,ils défendaient le régime des fiches. Cest le même partiqui, malgré ses campagnes contre les capitalistes, aaccepté pour ses journaux les largesses des agents dechange, des banquiers et des spéculateurs. Cest le mêmeparti qui, arrivé au pouvoir, a trahi, en toute matière, sesengagements; multiplié les crédits militaires, contrelesquels il avait toujours voté; fait deux dévaluations,après sen être déclaré ladversaire; réclamé des décrets­lois, quil avait refusés à tout le monde. Ce sont des hommes qui ont un métier. Contre le métier,pas un scrupule ne tient. La trahison radicale-socialiste. Le parti radical-socialiste a connu, sur léchiquier poli­tique, les positions les plus contraires. On la vu, en 1919 et en 1928, se faire élire daccord avecles droites; en 1924, en 1932 et en 1936, se faire éliredaccord avec les gauches. Il a pratiqué des politiquesinverses en 1919 et en 1928. Il Y a gagné dêtre en perma­nence au pouvoir et duser de ce pouvoir pour augmentersa clientèle. La clarté de sa doctrine y a perdu. Les radi­caux sont les opportunistes de notre temps. Et cestpourquoi tant de gens leur reconnaissent le génie de lapolitique. Le double jeu des radicaux est facilité par leur recrute­ment, qui sétend des propriétaires conservateurs, en malde rubans, aux étudiants excités, en mal de révolution.Il y a des radicaux de gauche, qui devraient savouersocialistes. Il y a des radicaux de droite, qui devraientsavouer modérés. Cest un parti bourgeois, qui recourtpour se faire élire aux voix révolutionnaires; un partibourgeois de nature et extrêmiste par alliance ;. un parti,qui ne joue pas sur moins de deux tableaux et se réserve
    • 134 LA PROFESSION PARLEMENTAIREde ne jamais faire un choix définitif entre les héritiersdc la Communc et les héritiers du 16 mai. A cause de celace parti a eu besoin de deux qualifications et sappelleradical-socialiste. Il y a longtemps quon sest avisé de cette équivoque.,:Mgr Dupanloup, au début de la Troisième Républiquesindignait que les radicaux répudiassent toute libertsusceptible de profiter à leurs adversaires. M. Challemel:Lacour pronoaçait que le radicalisme a lui-même rédigéet dicté les prétendus vœux populaires, dont il se pré­sente, dans les assemblées, comme linflexible défenseur.M. Méline disait que, pOUF prendre le pouvoir, les radi­€aux nhésitent jamais à se délester de leur programme. M. Waldeck-Rousseau, dont le radicalisme du xx· sièclerevendique ....olontiers lautorit.é, avait été plus cruel en­ core. Après avoir montré que le cabinet radical de M. LéonBourgeois avait obtenu ladhésion des radicaux, sansaccepter le programme radical, et le concours des socia­ listes en répudiant la doctrine socialiste, il ajoutait : Le radicalisme se décline au comparatif... Condamné par son passé et par ses promesses à des suren­chères perpétuelles, il doit, chaque fois quil arrive au pouvoir,subir toutes les compromissions, dont la démagogie impose laservitude. Il nest pas de question vitale sur laquelle le parti radi­cal-socialiste nait soutenu les thèses les plus contraires.Il exigeait autrefois la suppression du Sénat et sesmembres y possèdent aujourdhui la majorité absolue. Ila fondé sa campagne anticléricale sur le danger dunÉtat dans lÉtat et il sest fait le complice asservi de ladictature de la C. G. T. Il a renversé M. Tirard, parcequil refusait la révision, et M. Floquet, parce quil laproposait. Il a été tour à tour dreyfusard et antidreyfusard. Il areproché à M. Méline davoir trop mollement défendu lachose jugée et sest ensuite posé en champion de larévision. Il a renversé M. Barthou, parce quil avait faitla loi de trois ans et il fi maintenu cette loi, quandM. Viviani est devenu chef du gouvernement. Il a accordéen août 1~26 à M. Poincaré les décrets-lois, quil avait re­fusés en juin à M. Caillaux; en juillet 1935, à M. Laval,
    • I.E MILIEU 135 eux quil avait refusés, une semaine plus tôt, à)lM. :flandin et Bouisson. Après avoir voté contre M. Garn­hetta, contre M. Ferry, contre M. Briand, les radicaux ont,après leur mort, monopolisé leur mémoire. En 1928, la loi sur les missions catholiques, qui a servien novembre de prétexte contre M. Poincaré à la dése.r­tion des radicaux, avait été chaleureusement défendue,cinq semaines plus tôt, au Conseil général de lAude, parle radical Sarraut et cest moins de six mois après sêtrefait élire sur le nom de M. Poincaré que les radicaux lontrenversé. Dès le lendemain des élections, ils avaient pré­paré cette opération, soit à propos de la politique étran­gère, soit à propos de la réforme judiciaire, soit à proposdes collectifs et du budget, soit à propos des dettes amé­ricaines. Si M. Poincaré nétait tombé malade en juillet1929, il eût été, en octobr". suivant, mis par terre, pour laseconde fois, par les radicaux, comme le fut, à sa place,M. Briand. En 1934, M. Doumergue, après les fusillades du 6 fé­vrier, a sauvé les radicaux, de même que, après la faillitede 1926, M. Poincaré les avait hébergés : il a été assassinépar eux de la même façon et plus rapidement encore. Dèsle 12 février 1934, la plupart dentre eux signaient laffichedite des 214 et commençaient la guerre contre un minis­tère, où leur chef et cinq des leurs étaient entrés en sollici­teurs. Au mois de novembre suivant, à propos dun misé­rable prétexte de douzième provisoire, leur démissionmassive contraignait M. Doumergue à sen aller. En 1936,les radicaux ont semblablement renversé M. Laval en luireprochant de nappliquer point avec assez de vigueurles sanctions contre lItalie. Après quoi, la même année,ils sont entrés dans le ministère Blum, qui, presque immé­diatement, a levé les dites sanctions. Jai vu les radicaux à lœuvre contre mes trois cabinets.Quand jai formé le premier, ils mont refusé un samedila participation quils mavaient promise le vendredi.Après avoir déclaré quils me jugeraient à mes actes, ilsont, dès le premier jour, voté contre moi, sans me donnerde raison. Ils mont, par nécessité, accordé leurs suffragespour les grosses lois économiques, dont dépendait la viede la France : mais ils ne lont fait quaprès avoir profité,pour essayer de me jeter bas, de chaque ligne des textes en
    • 136 LA PROFESSION PARLEMENTAIREdiscussion. Ils ont saboté, de concert avec les socialistes,mon projet déquipement national, quils savaient indis­pensable. Ils mont reproché de continuer les dégrève­ment commencés avant moi et ils en ont proposé quiétaient le double des miens. Inventeurs de la Délégationdes gauches sous M. Combes, ils mont accusé de coup deforce, parce que, retenu loin de Paris, presque deux moispar les conférences internationales, javais exceptionnelle­ment réuni les bureaux des groupes de ma majorité. Jerne souviens, dans la sérénité de mon indépendancereconquise, de ces traîtrises. Et je nai pas oublié nonplus ce coup de téléphone de M. Maurice Sarraut mepriant de recevoir au plus tôt le sénateur Jean Durand.Le sénateur Jean Durand mexposa que son parti avaitbesoin de 300.000 francs pour combattre à Narbonne lacandidature de M. Léon Blum. Je lui remis largent. Aprèsquoi, le parti radical-socialiste interdit à son secrétairegénéral, M. Pfeiffer, daller sur place soutenir, contreM. Blum, le candidat radical. Dans ce flot de mensonges, les mensonges en acles sontcependant moins graves que le grand mensonge sur lesidées, qui est à la base du parti radical-socialiste et quisest appelé tour à tour Bloc des gauches, Cartel et Frontpopulaire. Jen ai traité, quand jai parlé des coalitions (1).A ce jeu, les radicaux ont réussi à être presque tou­jours ministres, cest-à-dire maîtres dans la professionparlementaire. Nul na mieux queux et avec plus de cons­tance cultivé lintérêt dynamique du métier et laccessionau pouvoir. Dans cette technique, ils sont et restent inéga­lables. . La trahison conservatrice. Jai montré plus haut, en face du mouvement à gauchece qua été, depuis plus dun siècle, la débilité intellec­tuelle des droites et des centres. On est obligé de constaterque, pendant cette longue période, les caractères nontpas été d~ meilleure trempe que les intelligences. Rien de plus vil que lattitude, à légard de M. de Vil­lèle, de ses anciens amis et de son successeur, M. deMartgnac. Rien de moins fidèle et de moins sûr que la fI) Voir ci·dessus, page 47.
    • LE MILIEU 137majorité conservatrice sous Louis-Philippe, qui. pour êtredésagréable à M. Guizot, allait jusquà lui chicaner unepension pour la veuve du général Damrémont, tué devantConstantine, et qui disait couramment que son chef étaitministre depuis trop longtemps. Que penser de ce qui est venu après; des trahisonssuccessives, que jai rappelées déjà, dont les droites ontdonné le spectacle à lAssemblée nationale; de leurlâcheté devant leurs adversaires; de leur insécurité àlégard de leurs chefs? Par la défection ,des modérés,M. Rouvier a été renversé en pleine conférence dAlgé­siras ; moi, en pleine conférence de Londres; M. Laval,en pleine conférence du désarmement. En 1932, sur les230 modérés élus en mai avec mon programme ct monaide, il nyen a eu, le 7 juin, dans le débat sur la sécu­rité, que 115 pour me suivre. Pareillement, les modérés, en 1934, ont lâché M. Dou­mergue et soutenu M. Flandin, qui, complice de M. Her­riot, venait de le renverser. De même encore, dans lesecond semestre de 1936, lopposition au ministère Blum,qui, daprès les statistiques, aurait dû être de plus de200 voix, est tombée à 70 dans des scrutins importants.Comme disait M. Thiers, on trouve la conspiration là oùon cherche la fidélité. Tandis que jétais président duConseil, trois de mes ministres de droite, MM. Pernot,Serpt et Oberkirch, se sont un jour séparés de moi dansun vote secondaire, sans égard à la solidarité gouverne­mentale. M. Emile Loubet disait dun parlementaire éminent : c Il ment comme il respire. :. On peut dire la même chosede la vie des partis. On ment pour les petites choses,comme on ment pour les grandes. On ment à gauche,comme on ment à droite. Les palais législatifs sont lespalais du mensonge. La vie des partis est fondamentale­ment i,mmorale : car elle est fondamentalement profes­ sionnelle. On se meut sous langle du parti, au mépris des intérêts généraux. Quand on a. appris en septembre 1881 loccupation de Kairouan, tous ceux qui voulaient ren­ verser M. Jules Ferry ont haussé les épaules et dit que ce nétait pas vrai. Les mêmes partis, qui de;vaient le jetel bas, quelques années après, pour un petit échec au Tonkin, ne lui ont su aucun gré de son succès de Tunisie.
    • ~, ..... .8 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE . que la vie dassemblée créait une pourriture spéciale. Ùh<voudrait ne point le croire. Mais comment? M. de Serre, il"y a plus dun siècle, avait remarqué que la plupart des convèntionnels étaient individuellement de braves gens. Tous ensemble, on sait ce quils ont produit. Les partis, instrument du combat professionnel et de la lutte pour la vie professionnelle, sont indifférents aux choix des moyens. Cest la loi de la profession. III LES CHEFS Les partis trahissent leurs chefs et les chefs trahissent leurs programmes. Dans les deux cas, cest la lutte pro­ fessionnelle qui joue. La recherche de la popularité. Les défaillances des chefs sexpliquent par la recherche de la popularité. Car dans la popularité ils trouvent la mesure de leur succès. Les principes du métier les en justifient. Ne sagit-il pas de satisfaire au vœu du plus grand nombre? Ainsi sex­ cusent toutes les lâchetés. Car on juge, chacun pour· soi; de linterprétation quil convient de donner à ce désir. Le mobile dynamique, cest-à-dire la volonté du pouvoir à conquérir, du pouvoir à garder, du pouvoir à reprendre, ne fait quun avec la recherche de la popularité (1). Les inventeurs du régime électif sacrifiaient déjà à la règle : « Faire du bruit? disait Diderot Je lai voulu. Jen ai fait. Jen fais encore. > Mme de Staël sabîmait dans « lenivrante jouissance de la popularité >. Et, devant les futures tricoteuses, le marquis de La Fayette célébrait « la délicieuse sensation du sourire de la multi­ tude :. : ce pour quoi son ami Jefferson disait quil avait (1) Voir Abel Bonnard: Les Modérés.
    • LE IULIBU 139c une faim canine de popularité :t. M. Benjamin Constant,éminent expert en trahisons, confessait: c La popularité,je laime. Je la recherche. Jen jouis avec délices. :) Les grands hommes du XIX" siècle ont passé leurs de­vanciers. M. Paul-Louis Courier, que lon tenait pour spi­rituel, écrivait niaisement : c Je puis dire que je suisbien avec le public. > M. Béranger séjouissait pareille­ment : c Il ny a pas, disait-il, à sen dédire. Je suispopulaire. Ma popularité est grande. Savez-vous que, dansles cafés et dans les marchés, on soccupe de moi plusque de la Prusse, des Russes et des Turcs? ) Le maré­chal Marmont proclamait que lopinion publique avaitété la règle de sa conduite, qui ne fut pas toujours hon­nête. M. de Lamartine, avant de prononcer quil voulaitmourir seul, avouait quil avait vécu pour la foule. Onretrouve, en ces aveux, lesprit théâtral des assemblées,- esprit théâtral, qui a fait regretter à de grands acteursde navoir pas paru sur l.es planches, aux côtés de Mira­beau ou de M.. Guizot. La conséquence saute aux yeux. Le chef, qui suit lafoule pour plaire à la foule, est inapte aux convictionsstables. Il est voué à sintégrer dans la grande familledes marionnettes, dont parlait M. Jules Michelet. Lexpé­rience est ancienne. Condorcet était, en 1788, pour la/Séparation des ordres et pour des réformes administrativesdans le cadre de la monarchie; en 1789 et 1790, pour uneroyauté constitutionnelle; en 1792, pour la République.Labbé Sieyès, avant de sinstaUer c dans son trou :t, avaitvoté la mort du roi et toutes les lois de la Terreur. Moinscourageux que labbé Grégoire, il avait même abjuré saqualité de prêtre. Quelques mois avant de devenir consulet comte de lEmpire, il confiait à Gohier lopinion que leDirectoire devrait faire fusiller Bonaparte. Tous les autreschefs étaient pareils. La défaillance des chefs avant 1871. Si nous regardons les plus austères du lot parlementaire,cest la même chose. Celui que lon a coutume dappeler le grand Carnotavait voté la mort de Louis XVI avant décrire léloge deLouis XVIII. Il professait quil peut y avoir, pour chaque
    • 140 LA PROFESSION PARLEMENTAIREparticulier, dans les crises de lf:tat, un moment dincer­titude, mais que, si le gouvernement établi est une foisaccepté par la majorité, le devoir de tout bon citoyen estde sy rallier. Treilhard, un chef aussi, proclamait, avecles mêmes dons dassouplissement, que la transformationdu Consulat en Empire serait le dernier mot de la civi­lisation. Lacépède ajoutait que cela seul pourrait rassurer,dans leurs tombes, les glorieux morts tombés à la prisede la Bastille. Et le tribun Curé résumait la doctrine enprononçant, - tandis que le ministre Fontanes célébraitle nouveau Charlemagne, - que lhérédité impériale étaitle vrai moyen de réaliser les principes de 1789 et das­surer les libertés. Tous ces hommes sortaient - ne lou­blions pas - des assemblées de la Révolution. Arrive la liquidation du régime, 1814 et 1815. Lesmêmes chefs, passés la veille de la Révolution à lEmpire, passent alors aux Bourbons. Fontanes, qui avait de len­ traînement, rédigera les compliments de la Chambre des pairs, comme il avait si souvent rédigé ceux du Corps législatif. Il rédigera même lacte de déchéance et sera des premiers à présenter ses hommages c au descendant de Saint Louis, de François 1er , de Henri IV ). Fouché signera lenvoi devant les tribunaux militaires de Ney, de Grouchy, de Cambronne, de Drouot, de Lavalette, de Regnault de Saint-Jean dAngély, de Vandamme, de Thi­ baudeau et de Carnot. Benjamin Constant, ancien thermi­ dorien, ancien directocien, ancien consulaire, ancien im­ périaliste des Cents Jours (après avoir traité Napoléon dAttila et de Gengis Khan), sétablira royaliste et con·sti­ tutionnel. Lex-tonnelier Murat, devenu roi par la grâce napoléonienne, déclarera quil ny a ni honneur, ni fidé­ lité qui obligent à assujettir le monde à la folle ambition de Bonaparte. Et lon connaît létonnant dialogue de Carnot et de Fouché, le premier exilé par le second : - Où mexiles-tu, traître? Où dois-je aller? . - Où tu voudras, imbécile 1 Tous ces hommes avaient une formation dassemblées et pratiquaient le chacun pour soi. On les retrouve, pa­ reils à eux-mêmes, sous la Restauration. M. de Chateau­ briand, qui, dans ses Réflexions politiques, avait écrit que, si Brutus a reçu des pensions de César, il ferait mieux de garder le silence, ne fut pas sourd aux suggestions de
    • LE MILIEU 141son orgueil, de sa vanité et dé son intérêt. Il neut decesse quil he fût ministre des Affaires étrangères. Encette qualité, il fit une guerre ouverte à son Président duCons~il, M. de Villèle. Après quoi, il mena semblable ba­taille contre tous les gouvernements, qui ne lui donnaientpas ce quil voulait. En consolidant le métier, la Monarchie de Juillet a exas­péré la guerre entre les chefs. Louis-Philippe disait deson personnel : « Tout le monde veut être chef dor­chestre. ~ Effectivement, la bataille pour le bâton ne con­naît plus, sous ce règne, de bornes. Les procédés desdirigeants de lopposition contre M. Casimir Périer furentatroces. Entre l-lM. Guizot, Molé et Thiers, il y a débauchede mauvaise foi. M. Guizot, lors de la coalition de 1837,abusa à tel point du manque à la parole donnée que, deson propre aveu, il lui fallut beaucoup de temps pourreconquérir son autorité : « Jai, avoue-t-il dans ses Mé­moires, adressé à M. Molé beaucoup de reproches, quinétaient pas fondés. ~ Quand il fut ministre, on disait delui que, écrivant comme un puritain, il gouvernait commeWalpole. M. Guizot fut, on le pense bien, payé de retour. En 1842M. Molé essaya de refaire contre lui la coalition et, nepardonnant pas au roi de sêtre entendu, sans le consulter,avec M. Guizot, il se montra prêt à écouter les offres deM. Thiers, que pourtant il naimait guère. M. Guizot, encompensation, proposa au très-radical M. Odilon Barrotson alliance contre M. Molé. Ces messieurs nétaient dac­cord que sur un point : pour combattre le duc de Broglie,qui éta~t assurément lhomme le plus respectable de sontemps. « Tout plutôt que Broglie! > disait le prince deTalleyrand. Le personnel parlementaire de la Monarchie de Juilletavait, pour ces jeux compliqués, un long entraînement.MM. Molé, Pasquier et Decazes avaient servi Napoléonavant de servir Louis-Philippe, MM. Laffitte, Thiers etGuizot, même M. Casimir Périer, avaient tenu, sousCharle!! X, un langage facile à opposer à leurs activitésministérielles. Ils avaient tous été, avant la lettre, leshommes de la royauté de la rue et leur goût de la légi­timité semblait vraiment un peu tardif. Certains dentreeux possédaient un renom universel dinsécurité. On appe­
    • 142 LA PROFESSION PARLEMENTAIRElait le duc Pasquier le ministre à toute sllHe. « Il est,disait-on, toujours prêt à prendre le trot, dès quon luimet sur le dos une housse ministérielle. ~ On répétaitcouramment que la plupart des ministres étaient disposésà changer de principes, afin de ne point changer deplace. Les mœurs politiques des chefs du centre et de la gauchenétaient pas supérieures aux mœurs politiques des chefsde la droite. M. Royer-CoHard et M. de Lamartine entrèrent,à quinze ans de distance, dans lopposition, parce quilsavaient échoué, le premier à la vice-présidence, le se-cond à la présidence de la Chambre. Cest après cet échecde 1842 et par vanité blessée que le poète des Harmoniesse prit à dire que, ayant pour lui les femmes et les jeunes,il pouvait se passer du reste. Cest en 1846 quil ajoutaque le roi était un fou; M. Guizot, une vanité enflée;M. Thiers, unc girouette; lopposition, une fille publique;la nation, un Géronte. Lorsquil prononça en 1848 sonretentissant discours pour le drapeau tricolore, il en avaitpréparé un autre en lhonneur du drapeau rouge. M. deLamartine faisait, comme les autres, son métier. Proudhondisait de lui : c Mieux vaudrait une vraie femme ! ~ La Seconde République et lEmpire ne mirent pas leschefs en mcilleure lumière. Après avoir soutenu desthèses presque socialistes en 1848. M. Billault devint mi-nistre d:f:tat de Napoléon III. Après avoir mené la cam-pagne des banquets, M. Abbatucci devint comte delEmpire et Conseiller d:f:tat. M. Dupin, qui avait haute-ment protesté contre la confiscation des biens des princesdOrléans, redevint, six ans après, Procureur Général. Delautre côté de la scène, on voyait les républicains deprincipe, MM. Ledru-Rollin, Odilon Barrot, Blanqui, sentre-déchirer à belles dents, tandis que la jeune géné- ration des Ferry et des Gambctta sapprêtait à les pousser dehors. La défaillance des chefs sous la Troisième lépubllque. Le 4 septembre a renouvelé le personnel, non latmo-sphère. Les hommes de la Défense nationale ne se sont pas
    • LE MILIEU f43 montrés plus unis que navaient été SOJlS lEmpire, les proscrits de 1851. M. Gambetta, qui, malgré ses défauts, fut le plus spontané, nétait pas exempt de troublantes contradictions. Et quel terrible aveu de soumission au métier dans ces mots testamentaires : « Je ne regrette rien, ayant toujours agi dans lintérêt de mon parti. ~ M. Jules Grévy, adversaire de la Présidence de la Répu­ bIque, a été deux fois président. M. Jules Simon, adver­ saire du Sénat, est mort sénateur et mon grand-père racon­ tait que, sortant un soir dun dîner chez M. Clamageran pour aller à une réunion publique, il lavait vu froisser le plastron de sa chemise et dénouer sa cravate pour se donner figure démocratique. M. de Freycinet fut candidat officiel de lEmpire, avant de devenir préfet et ministre de la République. LElysée fut, sous M. Grévy, un centre meurtrier dintrigues contre tous les Présidenls du Conseil. On vit alors M. Wilson, gendre du Président. reprocher à M. Gambetta dappliquer les méthodes finan­ cières de M. Ferry, dont ledit Wilson avait été le sous­ secrétaire dÉtat. A ce personnel dirigeant du 4 septembre, les dirigeants de droite de lAssemblée Nationale ont fait un digne vis­ à-vis. Ils se sont aussi mal conduits avec le duc deBroglie et avec le maréchal de Mac-Mahon quavecM. Thiers. Sur les questions maîtresses du pouvoir consti­tuant et de la dissolution, leur jeu a été aussi double quecelui des chefs de gauche. Les chassés-croisés, quontopérés sur ce terrain MM. Dufaure, Gambetta et quelquesautres" sont des modèles du genre. Quand MM. Buffet etDufaure se sont trouvés ensemble au pouvoir, ils nontjamais pu saccorder. Alors va commencer le règne de lopportunisme, dont lenom seul est un programme. Cest au titre de lopportu­nisme que M. de Freycinet laissera saboter par la déma­gogie électorale son plan de grands travaux; quil capi­tulera en Égypte; quil proposera en juillet une loidamnistie combattue par lui-même au mois de mars précé­dent; quil préparera les voies au boulangisme et, commeon disait, en ce temps-là, détiendra le pouvoir, non pourlexercer, mais pour sy maintenir. Cest dans le mêmes~yle que M. Charles Dupuy doctrinera la trahison enrepondant à M. de Cassagnac : « Dans une armée en 7
    • 144 LA PROFESSION PARLEMENTAIREmarche, lorsque les hommes sont fatigués de porter lefusil Sur une épaule, ils le mettent sur lautre. :$ En consé~quence de quoi, ayant promis appui à M. Méline,M. Charles Dupuy labandonnera et, dans laffaire Drey­fus, proposera la loi de dessaisissement, quelques heuresaprès lavoir fait repousser. On respire, à cetté époque de notre histoire, un parfumpénétrant dinfidélité. Une fois de plus, les nouveaux,pressés darriver, égorgent les vieux. On a dit de lun deces jeunes et on pourrait dire de tous : « Faute de mieux,il trahit de linquiétude. ) MM. Peytral, Viette et Terrieravaient déserté, en pleine bataille, leurs postes deministres. I1affaire Dreyfus, par la confusion quelle acréée, a facilité détranges déplacements. De jeunes socia~listes sacheminent alors, dun pas désinvolte, vers lesgouvernements bourgeois. M. Millerand deviendra le col­lègue du général marquis de Galliffet, fusilleur des Com­munards. M. Goblet réclamera la révision de la Constitu­tion, quand M. Méline sera au ppuvoir et nen parleraplus, quand ce sera M. Bourgeois. A tous les points de lhorizon, linstabilité des principessc manifestait depuis longtemps chez les chefs. Le princeJérôme Napoléon avait attendu, pour redevenir bonapar­tiste, la mort du Prince impérial, M. le Comte de Parisen était venu, par contagion électorale, à se faire plébis­citaire pour profiter du boulangisme. Ce sont les chefsradicaux, ennemis nés de toutes les « dictatures ), quiavaient, afin de gagner des voix, inventé Boulanger.M. Doumer, parfaitement honorable par ailleurs, acceptade ses adversaires un gouvernement colonial. Au plein desa campagne contre le socialisme, dont il annonçait quilconduirait la France à sa perte, lL Waldeck-Rousseau fitentrer un socialiste dans son cabinet de 1899. M. Cle­ menceau, partisan de ln République intégrale et quidisait : « Qui vit résiste ), fit, quand il fut ministre en1906, mille concessions à la nécessité de durer. . Aux lisières de la politique, on avait vu MM. AnatoleFrance et Jules Lemaitre, après sêtre copieusement inju­riés à la tête de leurs troupes, reprendre, quand laffaireDreyfus fut finie, leurs intimités dautrefois. Les mœursparlementaires sont contagieuses.
    • LE MILIEU 145 Qoelqoes vedettes. Ces heures davant-guerre ont été, en ce qui touche leschefs, dominées par M. Jaurès, qui fut, pendant toute sacarrière, lhomme du métier, et par M. Aristide Briand,qui, par ses dons dintuition, en saisissait merveilleuse­ment les lois. M. Jaurès avait, comme fit ensuite M. Caillaux, débutéà la Chambre sur les bancs du centre droit. Il y revint,quelques années plus tard, comme chef du parti socia­liste. Il avait, entre temps, discerné ce que jai appeléplus haut la tendance du métier et lavait exprimée avecesprit. - Le centre, disait-il, est un parti qui ne sait pasapplaudir ses orateurs. La suite de son étincelante carrière a été un tissu decontradictions. Il fut le chef des révolutionnaires tout endisant quil ne souhaitait point la révolution. Il invoqua~es exigences de la conscience dans laffaire Dreyfus et ildéfendit le système des fiches. Il posait la question dedroit pour la Pologne, pour la Finlande, pour lArménie,mais il accusait de bellicisme ceux qui la posaient pourlAlsace-Lorraine. Il fut, sous le combisme, en dépit desimpératifs de sa doctrine, le type achevé de lopportu­niste, laissant de côté, pour ne pas gêner le Bloc desgauches, le programme social de son parti. Il fut, à cetitre, condamné par les congrès socialistes internationaux. M. Georges Sorel, qui le connaissait bien, laccusait devouloir ruiner à la fois lesprit capitaliste et lesprit révo­lutionnaire. Il ajoutait : Il: La casuistique de Jaurès nest pas au-dessous de celle dEscobar... On peut comparerJaurès à un merveilleux marchand de bestiaux. ) CharlesPéguy disait avec plus de dureté: Il: Jaurès était un poli­ ticien comme les autres; pire que les autres; un retors entre les retors; un fourbe entre les fourbes... Toute ques· tion à quoi il touchait devenait véreuse. :. Concluons, avec moins de passion, que M. Jaurès a été toujours et de façon exclusive, lhomme du métier, expert à lobservance des règles et des rites de la profession. Presque son contemporain, M. Briand possédait au plus haut degré les qualités de finesse intuitive, dont M. Jaurès était moins bien pourvu. Pas plus que lui, il ne seffrayait
    • 146 LA PROFESSION PARLEMENTAIREdes contradictions. Parti des extrêmes révolutionnaires;avocat de M. Gustave Hervé au temps du drapeau dansle fumier; inventeur de la grève générale, il se porta,en quelques années, à un maximum de conservatismesocial et, quand les cheminots se mirent en grève, il lesmilitarisa. Barrès disait de lui quil eût fait un excellentministre du Prince Président. M. Briand était un éminent professionnel parlementaire.Il savait que, dès lors quon respecte la règle du jeu, onpeut tout se permettre. Il aimait à parler, avec un souriretroublant, du grand parti des renégats. Son scepticismedébordait les problèmes. Cest ce qui lui a permis, pendantde longues années, dinterpréter en sens divers, létatdesprit dun pays, qui, lui non plus, na pas de principes.Le pli professionnel, auquel il avait toujours obéi volon­tiers, la dominé au terme de sa vie. Bien que renversépar M. Poincaré en 1922, il est devenu son ministre en1926. Il a cependant gardé de cet échec un souvenir, quia déterminé la fin de sa carrière. De plus en plus, lemétier pesait sur la liberté de sa pensée. Les chefs daujourdhui sont pareils à ceux dhier, avecune fiuance dâpreté en plus. Les exemples, que jai cités,me dispensent dinsister sur la prodigalité de trahison,dont les Chambres sont, grâce à eux, le théâtre. M. EdouardHerriot tient, en cette matière, un rôle dautant plus domi­nant que, dans linstant quil trahit, il est convaincu deremplir son devoir. Il change de politique à peu prèstous les deux ans. Trois fois sauvé, avec son parti, dunesituation tragique par sa participation à des ministèresdunion, il les a torpillés tous les trois. En lutte violenteavec les socialistes, comme maire de Lyon, il sest mis àParis à leurs ordres et sest fait élire, par eux, Présidentde la Chambre du Front populaire. Jai parlé de M. Herriot. Parlerai-je, à lautre pôle, deM. Marin? Celui-ci, en 1930, quelques semaines aprèsque, pour maintenir son parti, au gouvernement, javaisrefusé les offres de M. Chautemps, me fit une guerre ou­verte. Après quoi en 1932 il sadressa à moi pour large­ment remplir sa caisse électorale. Il me reprochait alorsdincliner trop à gauche : ce qui ne lempêcha pas, en1934, dentrer dans le cabinet de cartel à faux-nez, queprésidait 11. Flandin.
    • LE MILIEU 147 Au bref, il est anormal quun homme, qui tient dansles Chambres un rôle en vue, nait pas le goQt de latrahison. Navoir pas ce goût paraît suspect. Dêtre restéfidèle en 1920 à M. Clemenceau, en 1928 à M. Poincaré;de mêtre refusé en 1930 à répudier la Fédération répu­blicaine, soit le tiers de ma majorité, pour entrer sur unpont dor dans le cabinet Chautemps; de navoir trahi,ni M. Laval en 1932, ni M. Doumergue en 1934, jai gardé,jusquà ma démission de 1936, le renom dun dangereuxoriginal, qui ne joue pas le jeu normal. Personne, en1879, navait su gré à M. Dufaure de son honorable refus,- ne voulant pas profiter dune retraite quil avait pro­voquée, - dêtre candidat à la présidence pour succéderau maréchal de Mac-Mahon. Les débuts de H. Thiers. Jai gardé pour la fin lexemple le plus frappant. Cest celui dun homme, qui, dans une longue carrière,a rendu à la France déclatants services; qui, de 1862 à1871, a magnifiquement exprimé la vérité française surles problèmes européens; qui, de 1870 à 1873, a libéréle territoire et remis le pa~ sur pied. Mais cest lexempleaussi dun homme qui, dans le temps même de ses plushauts mérites, est resté asservi aux règles que subissent,dans le métier, les individus, les partis et les chefs, et quia été marqué de toutes leurs tares: jai nommé M. AdolpheThiers. M. Thiers a fourni, sous Charles X et sous Louis-Phi­lippe, une de ces carrières dintrigant méridional, qui denos jours sont normales, mais qui étaient alors exception­:nelles et surprenaient. Il a donné, sous ces deux règnes,le spectacle des plus cyniques reniements; - libéral pourgêner ceux qui tenaient le pouvoir; cessant de lêtre,quand il y arrivait; servant la monarchie, quand il étaitministre, avant de la combattre dans la coulisse, quand ilcessait de lêtre; impossible à fixer sur les principes,parce que, seule, comptait pour lui lexigence du métier. Quelles thèses na-t-il pas soutenues en politique inté­rieure ? Il avait dit en 1830 que la République nous brouil­lerait avec lEurope et finirait dans le sang et limbécillité.Il déclarait, quelques mois après, quil était du parti de la
    • 148 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Révolution, parce que la Révolution na jamais été vaincue; parce que les salons ne fournissent pas de troupes; parce que le Jacobin est plus fort que le prêtre. Il a été tour à tour pour la réforme électorale et contre; pour la politique de résistance et contre; pour le duc de Broglie et contie lui. Il a offert son alliance tantôt à M. Molé, tantôt à M. Barrot. Après avoir interdit les ban ­ quets en 1840, il a été c: le cuisinier invisible » de ceux de 1847. Il a appliqué les mêmes méthodes à la politique exté­ rieure. Comme entrée de jeu, ce c fils de la Révolution » a engagé la bataille contre les radicaux suisses et, pour marier le duc dOrléans, il a prodigué les bassesses aux cours de la Sainte-Alliance. Il na jamais hésité à se libérer de ses difficultés intérieures par des diversions extérieures, même périlleuses : Espagne en 1836 ; Égypte en 1840. Pendant le ministère Guizot, il a travaillé, avec lord Palmerston, contre le gouvernement de son pays, inspirant du dégoût aux Anglais eux-mêmes par les conseils quil leur donnait sur la façon dabattre M. Gui­ zot. Il a, pendant cette période, multiplié les discours en faveur de la politique des nationalités quil a ensuite combattue sous Napoléon III. M. Thiers avait le génie de lintrigue. Il intriguait dans les couloirs, dans les journaux, dans les salons. Il excel­ lait à dissocier les majorités et son premier ministère marqua la ruine de celle quavait formée M. Casimir Pé­ rier. Perpétuel solliciteur de votes contradictoires, il ne songeait quà manœuvrer les consciences et pratiquait en ­ grand ce quon appelàit alors la traite des députés. Il le faisait sans noblesse, avec des mots méchants; quêtant la faveur du roi et disant que cétait « un poltron qui, chaque matin, demandait au bon Dieu sa platitude quotidienne ». Le soir du désastre de Constantine, son salon retentit dune joie féroce. Louis-Philippe tombé, M. Thiers, par haine du général Cavaignac, vota pour Louis-Napoléon en disant quil, serait le moindre mal. Les fautes de lEmpire et les dis­ cours où, désavouant son passé, il dénonça le péril de la politique italienne et de la politique allemande, restau ­ rèrent son prestige. Il était prêt, en 1871, à sinstaller au pouvoir et il sy installa.
    • LE MILIEU 149 M. Thiers et la République. Jai dit plus haut ce que la France lui doit. Jai ditaussi que ses meilleurs services ont été rendus par luidans une atmosphère de tromperie. Tromperie dabord sur la question du régime. Le soir du4 septembre, M. Thiers avait affirmé au comte dHausson­ville quil désirait que cela tournât pour les princes dOr­léans et, dès son arrivée à Bordeaux, il se fit nommer chefdu pouvoir exécutif de la République française. Élu duneassemblée royaliste, il fit la République. Auteur du pactede B,ordeaux, il le viola. Dès le premier jour, il avaitpris les engagements, que jai rappelés déjà, envers lesFrancs-maçons lyonnais. Dès le premier jour, il avaitrecruté un personnel administratif hostile à la majorité, dequi il tenait le pouvoir. Tromperie ensuite sur son orientation personnelle. Sou­vent il répétait, contre la République, ses propos de1830. Mais après avoir proclamé quil détestait la Répu­1,llique autant que personne, il ajoutait quil serait bienforcé de la soutenir, sil en devenait le Président. Lesformules de ses discours suaient lhypocrisie. Je suis un monarohiste qui protège la République pour deuxraisons, dont la première est quil sest engagé; la seconde,que, pratiquement, il ne peut pas faire autre chose. J,a République existe. Elle est le gouvernement légal du pays. Vouloir a,utre chose serait une nouvelle révolution et la plusredoutable de toutes. Ne perdons pas. notre temps à la proclamer. Mais employons­le à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. Une commission nommée par vous, il y a quelques mois, luidonnait le titre de république conservatrice. Emparons-nous de ce titre et tâchons surtout quil soitmérité! La même tromperie caractérise lensemble et les dé­tails. M. Thiers avait prononcé en 1830 que Charles X,ayant versé le sang du peuple, ne pouvait pas rentrer dansParis. Il y rentra, après des exécutions singulièrementplus sanglantes. Il avait dit, vingt ans durant, que le roirègne et ne gouverne pas. Il a voulu, comme Président,régner, gouvernèr, administrer. Au bref, il a joué, entre
    • 150 LA PROFESSION PARLEMENTAIREla République et la Monarchie, le même double jeu quilavait joué, sous Louis-Philippe, entre la Couronne et lepays. Après avoir maximé, en 1830, que la monarchie estune république avec un président héréditaire, il a maximéen 1871 que la république est une monarchie sans héré­dité. 11 adorait se tirer dembarras par des pirouettes ver­bales., Le coup du 24 mai, où les droites, incapables de leremplacer, répondirent à ses fécondes activités restau­ratrices par une immense ingratitude, le jeta en pleinefièvre de représailles. Ses propos contre le maréchal res­piraient, au témoignage de M. de Marcère, « une véri~table haine ». Il ne pardonnait pas au duc Decazes de « lavoir fait durer ». Bien quil se demandât, quelquesjours avant sa mort, si lon pourrait tirer le pays delétat où les révolutions lavaient mis, il était à ce moment,malgré son atroce répression de 1871, en passe de devenirle chef du Bloc des gauches : à tel point que, lorsquilmourut, le peuple de Paris tout entier suivit, en dépit dela Commune, son cortège funèbre. Comme tout se paye, il advint que, même dans son parti,M. Thiers, aux heures de son plus grand prestige, man­quât dautorité. Après M. de Lamartine, qui lavait traitéde parodiste de Napoléon, ses amis eux-mêmes lacèu­saient de mener les affaires de la France comme uneintrigue de théâtre. Cest 111. Thiers qui, obsédé des loisdu métier, a placé la Troisième République, dès son début,sous le signe des petites combinaisons. Le prince de Metternich, principal témoin de la pre­mière moitié du XIX· siècle, avait coutume de dire quetoute lEurope pouvait être bouleversée, parce quun cer­tain nombre de messieurs avaient, en France, envie dedevenir ministres en dépit et aux dépens les uns desautres. Près de cent ans après, létat desprit décrit parle Chancelier autrichien navait pas cessé dexister. Lestares professionnelles apparaissaient identiques à tous leséchelons. Ceux qui en furent le plus marqués nont pasété les plus mal traités par la fortune. Cela signifie que, en cette matière, la responsabilité desinstitutions. est plus lourde que celle des hommes.
    • CHAPITRE VI LA MtDIOCRITÉ PARLEMENTAIREI. LES IDÉES. - La médiocrité du recrutement et du travail. - Le règne du cliché. - Témoignages sur la médiocrité. - Médiocrité et métier.II. LE RENDEMENT. - Labsentéisme. - La violence. - La lenteur parlementaire. - La ma:uvaise qualité des lois. - Quelques témoignages sur le rendement.ln. LE DISORÉDIT. - Le détachement des élites. ­ La désaffection du peuple. - Le complexe du discré­ dit. - Quand le mécontentement explose. Il Y a toujours eu, il y a encore, dans les assemblées,des personnalités brillantes. Mais, si lon considère len­semble, on constate une médiocrité foncière. Cette médiocrité se retrouve dar.s les idées, dans lesméthodes, dans le rendement. Il semble quelle saccentueavec les années et soit devenue au xx· siècle le meilleuragent des dictatures.
    • 152 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 LES IDÉES Les assemblées, vues dans leur masse, sont incompé­tentes et inintelligentes. La médiocrité du recrutement et du travail. Cette incompétence sexplique dabord par les condi-·tions du recrutement et par la totale liberté daccès, dontbénéficie la profession. Nimporte qui pouvant être élu, il ne reste quunegarantie, qui est la clairvoyance des électeurs. Cette ga­rantie est mince. Montesquieu estimait le peuple capablede choisir, pour le représenter, les plus éclairés. Ilnest pas sûr que Montesquieu eût raison. Car les électeurspossèdent, autant que les élus, le droit de tout ignorerde ce sur quoi ils décident. M. Guizot, à cause de cela,était ladversaire déclaré du suffrage universel. M. JulesFavre en 1863 se plaignait avec force de lignorance ducorps électoral. Il y avait en 1791 environ 20.000 munici­palités sur 40.000, où les officiers municipaux ne savaientni lire, ni écrire. Tous les députés de Clermont-Ferrandil la Constituante étaient dans le même cas. En 1870,M. Taine évaluait à 30 % la proportion des électeursillettrés. Et il ajoutait : Le principe des électeurs est celui-ci : Les hommes célèbres et spéciaux nous oat gouvernés aussimal que possible. Essayons de la méthode inverse et prenons des inconnus. Ilsne seront pas pis. Les électeurs ne croient pas à la nécessité de la compé­tence chez les élus. Une profession de foi, dont le succèsa été grand, disait : Un paysan, avec du bon sens, serait un meilleur députéquun citoyen riche et lettré, aveuglé par des intérêts diffé­rents.
    • Li> MILIEU 153 Dans une grande assemblée, la majeure partie des membresjoue le rÔle de jurés et juge, par oui et par non, si ce qu~ pro­pose lélite des membres est bon ou mauvais. Elle p.a besoin que dhonnêteté et de bon sens. Des hommesnouveaux, voilà ce quil nous faut. Nouveaux ou non, l~s hommes, que lon nomme, sontdu fait de leur recrutement, le plus souvent inaptes à leurtâche. Il y a au moins 400 députés sur 619 incapaijles detout travail législatif et propres exclusivement au travailélectoral. Beaucoup nont de la langue française quuneconnaissance sommaire. Lorthographe échappe à Qnplus gran~ nombre. Quant aux données élémentaires dela géographie, de lhistoire et du qroit, mieux vaut, pourlimmense majorité des élus, ncI) point p.arler. A linsuffisance de préparation sajoute, pour expliquerla déficience intellectuelle des assemblées, la nature deleur travail. Ce tr,avail, cest lintervention. A faire éter­nellement les courses des électeurs et à jouer le rôlede commissionnaires, les neuf dixièmes des élus ne nopr­rissent pas leur cerveau. Dans ce métier, tout se voit, toutfe pèse, tout se fait, tout se décide sous langle profes­sionnel, dont laxe se définit par la conservation (réélec­tion) et par le développement (accession au pouvoir).Aucune de ces deux obsessions nest aliment intellectuel. Ilnen peut naître ni ces idées générales, qui sont le ressortde la vic de Jesprit, IIi cette liJJre réflexion, qui en estlâme. En subordonnant les problèmes à III technique élec­torale et parlementaire, la pl"ofession a tué, en même tempsque le désintéressement de laction, le désintéressement dela pensée. La profession mécanisée a tué pareillement lesprit cri­tiq~. En politique, on suit. Le mot groupe, qui exprimeles classements politiques, est celui quemploient lesfinanciers pour désigner les combinaisons provisoiresquils réalisent, à des fins de spéculation, ,avec des objec­tifs limités. Les c):lOses, comm~ les mots, sont pareilleset le groupe politique a les mêmes cara,ctères de doci­lité (lt fie précarité que le groupe financier. Une fois~e grQupe consmué, on marche dei-rière le guille, jusquauJour où on le change. Ce qui seul importe est de nêtrepas seul. .
    • 154 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE, Que devient, dans ces conditions, ce que Descartes appelait le sens propre? Charles Péguy disait sa stupeur de lobéissance passive et quasi religieuse, avec laquelle les yeux fermés el en refusant de les ouvrir, lentourage de M. Jaurès acceptait chaque parole du maUre. Cela a continué avec M. BluIn. Ainsi se créent des atmosphères de routine, qui, en durant, deviennent sacrées. M. ,de Monzie a judicieusement noté que, lorsque laffaire Drey­ fus dérangea léchiquier politique, il y eut, contre ce trouble, une unanime révolte de la profession. Ce nest pas un phénomène neuf. Quoi que dît Robes­ pierre, les Montagnards saluaient. Et de même les :f;gaux, quand parlait Babeuf. Cétait la foi totale, que réclamelultramontanisme pour les décisions pontificàles. M. Littré a signalé que lesprit radical est fait dintransigeance quant _aux conjectures et dincertitude quant aux choses. Le règne do cllché. Tout cela posé, - ignorance à la base, abrutissementpar le métier, absence desprit critique, - on vit, dansles Chambres, sur des clichés, qui sonnent le creux et nereprésentent rien. Même quand ils se heurtent, ces clichés sont pareils.Démocratie, science, progrès, souveraineté populaire, éga­lité, liberté, fraternité, défense nationale, union patrio­tique, cest tout un. Les uns, comme les autres, proclamentle règne des phrases toutes faites, derrière quoi se cachelabsence didées. Les mots, dans cette absence, peuventchanger. Labsence demeure. Au lieu de crier : c A bastoutes les calottes :., on criera c A bas tous les fas­cismes! :. Dans lun et lautre cri, rien de clair; rien devrai. Quand les gens de gauche ont parlé de la laïcité etde la justice sociale; quand les gens de droite ont parlé delunion des bons citoyens et de la France au-dessus detout, ni les uns, ni les autres, nont plus rien à dire. Lesdeux blocs adverses disposent dun pauvre bagage didées,où manquent, des deux parts, substance et suc. Incapables dinventer, les hommes dassemblées ne lesont pas moins de remonter, dans le passé, aux sources,qui sont restées v~vantes, de lhistoire humaine et ilsne sy rattachent qqe par des canaux de dérivation. Il
    • LE MILU:Û 155 leur faut des nolions diluées et filtrées, des notions de seconde main, - la pièce de Dumas fils, au lieu de la pièce de Molière. Aux grands auteurs, on préfère les petits. c Démocratie, médiocratie, disait Proudhon. ;) Sagit-il de la gauche? Des hommes tels que M. Gam­ elta, M. Challemel-Lacour, M. Henri Brisson, M. Wal­ eck-Rousseau avaient une familiarité directe avec les ~uteurs qui, au XIX· siècle, ont fondé la doctrine démocra­ tique. Les héritiers de ces hommes nosent pas remonter si haut. On a oublié Voltaire. On ne connaît même plus Garnier-Pagès. Quand on cherche une référence, on la demande à M. Combes. Les socialistes, qui ne lisent ni 11. Marx, ni M. Jaurès, nosent citer ni lun, ni lautre. Nos blocs des gauches et nos Fronts populaires ignorent Dide­ rot, Robespierre et Danton. Ils ignorent même MM. Ras­ pail et Ledru-Rollin. Quand on leur parle de Michelet, ils supposent que cest un nouveau député. Les efforts, dinégale valeur, de MM. Clemenceau et Bourgeois pour intellectualiser le radicalisme ont été également stériles. Sagit-il de la droite? Cest la même chose. Quel élu de ce milieu a lu le comte de Maistre et le vicomte de Bonald? Qui a lu M. Guizot? Qui a lu les deux ducs de Broglie? Tout au plus, et au hasard, citera-t-on 11. Méline, qui nétait pas un penseur? Si un homme de droite pré­ tend i comme a fait M. Charles Maurras, construire un système didées, il est, dans son propre milieu, immédia­ tement suspect et, quand on le met en prison, certains -se disent que, à tout prendre, il ne la pas volé. Ce quon, appelle le Front national est aussi bête que ce quon nomme le Front populaire, - les deux noms étant dail­ leurs également ineptes, quand cest même nation el même peuple. Les Chambres, dans leur masse, ont la haine de lintel­ ligence, parce que, enlre elles et lintelligence, il ny a pas de communication. Aussi bien leurs débats sont-ils insi­ pides. Essayez de lire le compte rendu dune séance de la Convention : vous serez vaincu par le sommeil. Essayez de lire lOfficiel : cest impossible. Barrès, toujours si indulgent, avait cependant noté, sur ses Cahiers, cette i.l,llpression judicieuse : c Une sensation de grand repos dans ces après-midi grisâtres, on la tribune verse un mince filet de parole. Le bruit dun jet deau dans une
    • 156 LA PROFESSION PARLEMENTAIREsalle orientable, - le bruit sans la poésie; Je charme dumancenillier. ) M. Arthur Balfour ma dit un jour que son gol1t pour laphilosophie lui avait causé le plus grand tort parmi sespartisans conservateurs. Les conservateurs, comme lesautres, préfèrent le modèle courant, - celui que décrivaittM. Georges Sorel, lorsquil disait de M. ~mile Vandevelde : c Un personnage encombrant, qui ne peut pas ~econsoler dêhe né dans un pays trop étroit pour songénie et qui, dun tout petit sac, tire dinnombrablesmoutures. ) Dans ce cercle daveugles, les borgnes sont rois. 0/1 a,vingt ani durant, célébré léloquence de M. Paul Des­chanel, dont Barrès disait : c Ça sent la gomme ara­bique. Ça colle sani saveur. :. M. Herriot passe pour unphilosophe, parce quil confond, de temps il autre, en serecommandant de lun et de lautre, Descartes et Hegel.Le c chevet de la mère malade :. et c la rose et lépi :.lui ont fait une réputation. Comme disait M. Poincaré, lapolitique rase le sol. Les Assemblées nous apportent une sensation incompa­rable de médiocrité collective. Visitant un salon depeinture, où on lui disait quil ny avait pas de gran4estoiles, M. Julien Grévy répond~it : c Une bonne moyenne?Parfait! Cest ce quil faut à une démocratie. ) On peutdire la même chose de ces milliers danciens ministres,qui, ayant le pouvoir en mains, ont encombré les jour­naux de leur réclame et dont tout le monde a oublié lenom. Influence et qualité paraissent être devenues, dans lemilieu parlementaire, des termes qui se contre(1isent etqui sexcluent. La bourgeoisie, si longtemps identifiéeavec la profession parlementaire, est responsable pour unelarge part de cette situati.on. Car elle na rien prévu et riencompris. Quand elle faisai.t figure de direction, elle ignoraitle pcuple. DepuJs quclic a perdu cc privilège, cette igno­rance a continué. Les Chambres ont été cDvahies par lesmasses, avant davoir été dirigées pat" les élites. Ruchebourdonnante, soupirait Barrès; assemblée démente, tran·chait un autre. Et M. CleJX)enceau remarquait, UG jour quilvisitait à Buenos-Ayres UB asile, où les aliénés étaientlibres: .
    • LE MILIEU 157 - Ce nest pas la première fois que je vois des fous enliberté! Ainsi, à la Chambre... Faut-il dire avec M. Stuart Mill que le gouvernement eprésentatif incline nécessairement, parce que représen­ tif, vers la médiocrité collective? Avec le radical Alainq~e, dès que les hommes pensent en réunion, tout estmdiocre? Avec M. Anatole France, luxueux ami dessouffrances populaires, quun homme politique ne doit pasdevancer les circonstances et quon ne fait pas daffairesavec des penseurs? Faut-il expliquer le phénomène parlinvasion du matérialisme et par cette abusive primautédu primaire, dont Péguy fixait le début aux environs de1880? Faut-il penser que les collectivités électives sont,par nature, incapables de réaliser leffort dabstraction,quexigent les notions dintérêt général? Témoignages sur la médiocrité. Suis.je partial, et mal informé? Je ne le crois pas.Socrate, et beaucoup dautres, avaient dit avant moi lamême chose. Socrate disait : Lorsque les Athéniens se rencontrent dans les assemblées,où lon doit délibérer de la construction de quelque édificepublic, ils sen remettent à lavis des architectes et, si quel·quun, quils savent ne pas être un spécialiste, se lève pourdonner un conseil, ils lui rient au nez et le sifflent. Lorsque, au contraire, il sagit de tâches administratives oupolitiques, on voit se lever indifféremment, pour prodiguer desconseils, larchitecte, le forgeron, le cordonnier, le commerçant,larmateur, le riche, le .pauvre, le noble, le plébéien. Personne ne leur reproche de se mettre à donner des conseilssans avoir appris ces choses. Dès que la France eut des assemblées, leur insuffisancesauta aux yeux. Dans la Constituante, qui ne fut pas, etde beaucoup la pire, il ny avait quun homme de premierrang : Mirabeau. Les gens de loi, qui sétaient formésdans les assemblées provinciales, - ceux que Burke appe­lait la bande des officiers de litige municipal, - étaientdes médiocres. Benjamin Franklin, qui les regardait,disait : c: Lorsque vous assemblez un certain nombre
    • 158 LA PROFESSION PARLEMENTAIREdhommes, pour profiter de lensemble de leur sagesse,vous assemblez inévitablement, avec tous ces hommes,tous leurs préjugés, toutes leurs passions, toutes leursfausses idées, tous leurs i.ntérêts locaux, tous leurégoïsmes. ~ Avec les assemblées suivantes, la carence intellectueUeaugmenta. II fallut lhorreur des crimes pour cacher lin­compétence et voiler le grotesque des débats. Sans la guil­lotine, remarquait lé comte Beugnot, Saint-Just eût étérisible. Carnot, jugeant ses collègues du Comité de ,salutpublic, les appelait des dictateurs ridicules. Les assembléesde la Restauration ont passé pour les plus brillantes denotre histoire. Lisez leurs débats, si vous pouvez. Si vouspouvez, lisez ceux des Chambres de Louis-Philippe. Cestà leur propos que Sainte-Beuve parlait de « cette espècede plaine, toujours plus longue après chaque colline etdéjà fangeuse, quon a aperçue après 1830 ». Il Y avait, dans les assemblées de ce temps, un grandnombre dimbéciles. Lillustre Arago y niait la valeur stra­tégique des chemins de fer. Il craignait quils ne fissentperdre aux soldats lhabitude ~e la marche. Il annonçaltque le tunnel de Saint-Cloud donnerait aux voyageurs desfluxions de poitrine. M. Thiers, si étincelant quil fût,était, en gros, du même avis. Il soutenait, en 1835, quilfallait se contenter dun petit nombre de lignes fortcourtes et il ajoutait, en 1836, que, si lon pouvait cons­truire 20 kilomètres par an, ce serait suffisant, attenduque les paysans ne sen serviraient jamais. Cest le mêmeM. Thiers qui déclarait : « Moi, Monsieur, je ne me trompejamais. », ou encore : « Je suis la popularité. »; J. _le même aussi, dont le comte dArnim devait dire, qua­rante ans plus tard : « Il a tort de prendre dix-sept foisla parole dans le même débat et de se présenter à lAs­semblée comme un homme infaillible en toute chose.·) Les gens de cette époque se jugeaient durement les unsles autres : « Vous ne les connaissez pas, écrivait M. Ar­mand Carrel, en parlant de ses amis, - des brouillons, des impuissants! » M. de Lamartine, bien que malveil­lant, navait pas tout à fait tort, quand il prononçait : « Périer, Guizot, Molé, Thiers, Dufaure : cinq manières de dire la m.ême chose. Ils mennuient sous toutes les désinences. Que le diable les conjugue, comme il voudra ! ~
    • LE IlILIEU 159Et Proudhon, saturé des lieux communs de M. Ledru­RoUin, sécriait : < La démocratie compose son patriciatavec des médiocrités. Que dire de lAssemblée Nationale? Ses éléments conser­vateurs se sont, en moins de dix ans, volatilisés. Ses élé­ments républicains nous ont gouvernés, vingt ans durant,sous les espèces de M. Floquet, de M. Tirard, de M. Lou­bet, de M. Fallières, de M. Cochery. M. Gambetta savait-ilgouverner? On lignorera toujours. Que valait M. JulesFerry, dont .la gloire sest fondée sur sa campagne anti­cléricale et à qui personne na su gré ni de la Tunisie,ni du Tonkin? Dès ce moment, tout le monde était daccord sur lindi­gence intellectuelle des assemblées. M. Gambetta avait étéle premier à dénoncer les sous-vétérinaires, dont ellescommençaient à se peupler. Jai sous les yeux un articlede 1888, où M. Jaurès, portant sur le parti radical unjugement qui sapplique aussi au parti socialiste, se plai­gnait c des demi-lumières; de la demi-culture; de lademi-instruction en matière historique, économique etmorale; de ces solutions sommaires, tranchantes et hau­taines sur les problèmes les plus complexes des grandessociétés modernes. ~ Il Y avait eu. quelques années plus tôt, pour éclairerlensemble, lélection Barodet. M. Barodet était une respec­table, mais astucieuse vieille bête. Parti de lenseignement,il avait réussi une carrièle municipale à Lyon. Il voulut,en 1872, entreprendre à Paris une carrière législative. Pall"isqui, trois ans plus tôt, navait donné que 80.000 voix àM. Victor Hugo, en prodigua 180.000 cest-à-dire 100.000 deplus à M. Barodet pour lui permettre décraser M. de Ré­musat, qui était, à défaut d"autres titres, le candidat de ,M. Thiers, par qui venait dêtre libéré le territoire. On apu dire que, le jour de lélection Barodet, la médiocritéparlementàire est allée se faire sacrer à Reims. M. Cle­menceau, qui ne devint ministre quà soixante-ciRq ans,trente-cinq ans après sa première élection, avait le droitde conclure : - La fosse commune? Cela me connaît. Jy vis. Si M. Sarrien, que M. Combes appelait le sphynx à têtede veau, avait eu meilleure santé, il fût devenu chef delEtat. Et si M. Maurice Berteaux ne sétait pas fait tuer
    • 160 LA PROFESSION PARLEMENTAIREpar un avion, il aurait battu M. Poincaré il lélectionprésidentielle de 1911. Il Y a, à la Chambre, une ou deuxdouzaines de gens intelligents. Mais le jeu de la professionles a si totalement adaptés quaucun sujet ne les intéresseque par ses rapports avec la profession. Il ny a pas, aveceux, dautre sujet possible dentretien. Depuis la mort deBarrès, je ne me souviens pas davoir eu, dans les couloirs,une conversation désintéressée sur des idées avec qui quece soit. . La pauvreté intellectuelle des assemblées augmentedans la mesure où durent les assemblées et on en peut,de dix ans en dix ans, mesurer le progrès. QuandMM. Albert de Mun, Waldeck-Rousseau, Ribot et Jaurèsdiscutaient du statut des congrégations, je ne dis pas quilne tombât de leurs bouches que des vérités premières.Mais on percevait tout de même, à les entendre, quilsavaient le sentiment dopposer, les unes aux autres, desconceptions inverses du monde et de la vie... Lorsque,quelques mois plus tard, MM. Caillaux, Barthou et Briandessayaient de sentre-égorger dans laffaire Rochette, ilnétait plus du tout question daucune conception dumonde. Cétait du métier pur. Médiocrité et mt;tler. Ce qui est survenu dans les assemblées françaises sestproduit dans toutes les autres. Lord Bryce, vieux libéral, a écrit, au soir de sa carrière,un long chapitre sur le déclin des législatures et constatéque, dans le temps quon sétait cru arrivé à lâge dor durégime représentatif, le public avait cessé de sintéresseraux débats parlementaires. M. Henry George professait quele niveau des corps législatifs a baissé constamment.Le speaker dune Chambre américaine disait, un jour, àses collègues avec lhumour local : c Quelle chance quevous ne soyez pas une vraie assemblée délibérante ! ~ LesAnglais reconnaissent que le recrutement gouvernemental;œuvre du Parlement, a chez eux deux bases : le respectdes étiquettes et le dédain des capacités. Cest la mêmechose partout. Et cest pour cela que, dans tant de pays,la dictature dun homme sest installée sur les ruines dela dictature de quelques-uns.
    • LE MILIEU lM Jai, là-dessus, un souvenir qui date de 189Q, cest-â-direde plus de quarante ans. Je visitais le Reischtag allemand,sous laimable. conduite dun vieux socialis!e, chef duService sténographique, qui avait débuté, vingt-cinq ansplus tôt, avec le premier Reichstag impérial et qui, depuislors, avait assisté au progrès continu du parti auquel ilappartenait. - Vous voyez cela, me disait-il, en me montrant, dungeste large, les fauteuils vides. Eh bien! ce quon metlà-dessus est, à chaque nouvelle législature, plus bête de100 % que ce quon y mettait à la législature davant. Si lon prétendait, malgré tant de témoignages, quejexagère et que, à tout prendre, nos ministres font bonnefigure, je répondrais quil y a mille façons de cacher aupublic le peu quils sont. Le prestige, quont gardé lescharges de lÉtat, grandit les petits hommes, qui occupentces charges. Le public lit peu. Il se contente. de plus enplus, de regarder les photographies, que la presse substi­tue aux commentaires. Le pire crétin impressionne lafoule, quand la Marseillaise salue son arrivée. - Une chose ronde, disait Barrès, un jour où son opti­misme avait faibli; une chose ronde, qui tourne en sebattant, sans comprendre. Nous voilà loin de la définition de M. Bergson : « Leprincipe de la vraie démocratie est la communautédobéissance librement consentie à une supériorité dintel­ligence ct de vertu. Comment se recrutera, comment seconstituera en classe dirigeante et en conseil de gouver­nement cette aristocratie nouvelle, toujours à renouveler,du talent, de la compétence, et surtout du caractère? Toutle problème de la démocratie est là. ) , Dans lordre de lintelligence, les assemblées sont bas.EUes prétendent quelles exercent le droit de libre examen.Mais, vu la qualité de leurs membres, quel examen? Surquoi? A quel titre? Par quelles méthodes? Avec quellesgaranties? On disait autrefois que le mérite est courant chez les gouvernés et rare chez les gouvernants. On disait aussi que la stupidité na pas le droit de gouverner le monde. Ce sont des axiomes sujets à révision. Les gouver­ nants valent peu. Mais que valent les gouvernés, qui se laissent gouverner par les gouvernants? La stupidité na pas le droit pour elle. Mais elle a le fait. Les parlemen­
    • ." ,2taire~pourraient LA PROFESSION PARLEMENTAIRE . dire ce que disait autrefois un fonction­naire d~notre Quai dOrsay : - Sil faut des médiocres, nous sommes là. " Il LE RENDBMENT Le rendement est mauvais. Il est mauvais pour deuxsortes de raisons. Les unes, qui sont dordre général, ressortent de cequon vient de lire. Les conditions de la profession ex­cluent la synthèse intellectuelle et lindépendance morale,quexigerait lexercice du mandat. Les autres sont dordreplus spécial : cest labsentéisme des élus; la violence decertains débats; les lenteurs accumulées; la piètre qua­lité des textes; lanarchie des méthodes. Lahsentélsme. Jai montré quelle est, du fait de lintervention et dela coalition, la vie des députés. Ils sont constamment occupés, dans les ministères, àdémarcher; dans les couloirs, à intl"iguer. Peu de tempsleur reste pour assister aux séances, où leurs électeursen leur noble candeur, croient quils les représentent.Absorbés par la correspondance, les visites, les voyages,les réunions de groupes, les députés nont pas le tempsde siéger. Les trois quarts des députés quittent Paris levendredi et ny rentrent que le mardi. Aux séances ordi­naires, il ny a pas 100 députés présents. Au débat du 7 juin1907, où lon discutait dune grave crise agricole, il nyenavait que 25. Au printemps de 1930, jai pris la parole de­vant 5 présents sur la ratification du plan Young, qui enga­geait notre avenir financier ct venait de faire entrer dansnos caisses 3 milliards el demi. Dès 1833, le président Dupinavait signalé que les députés désertaient la salle des déli­
    • LE MILIEU 163bérations et, soixante ans plus tard, le président CharlesDupuy leur disait : c Soyez donc plus assidus à vos bancset moins dans les couloirs. » Cest devant une salle vide que se discutent les lois, dontdépend la vie du pays. Parmi ceux qui siègent, un grandnombre nécoutent pas et expédient leur courrier élec­to~al. Le travail des commissions nest, en général, pasmeilleur. On se montre dans les commissions plutôt quelon ny siège. La porte souvre et se referme à chaqueinstant. Cest un va-et-vient continu dentrants et de sor­tants. Labsence, étant la regle, se manifeste dans lacte déci­sif du mandat, qui est le vote. Les trois quarts des députés,dont le Journal Officiel enregistre les noms, commec ayant pris part au vote », nont pas voté et dautresont voté pour eux. Cest c le vote par procuration ». Lesdéputés, qui votent pour les autres, sappellent les bot­tiers. Certains de ces boîtiers, tel feu M. Saumande, votentpour plus de cent de leurs collègues. Quand le bottierest absent, nimporte qui le remplace, - voire même lundes huissiers. On dit que les discours ne changent pas lesvotes. Comment les changeraient-ils, alors que ceux quivotent nont pas entendu les discours? Tout cela nest quesimulation. La salle ne se remplit que lorsque joue lun des deuxmobiles professionnels, le statique et le dynamique, lemobile de la réélection et le mobile de laccession aupouvoir. Dès que se répand, dans les couloirs, la rumeurque cest de cela quil va sagir, la salle, par ses vomitoires,se regonfle dun coup. On vient, comme disait M. Grévy,pour c incidenter) ou encore, comme disait M. Méline,pour c substituer au travail législatif la lutte violente etstérile des hommes et des partis. » Interpe~ler pour ren­verser; renverser pour faire des places; faire des placespour sen emparer, voilà les seuls motifs qui amènenten séance les députés. M. Poincaré pensait que, avec untel régime, il est impossible de légiférer. Labsence des élus fut jadis réprimée. Dans nos pre­mières assemblées, elle constituait un délit. A la Légis­ lative, une absence supérieure à quinze jours coiHait3.000 livres damende. La règle sest humanisée et lonpeut, de nos jours, sabsenter gratuitement. Labsence est
    • 164 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE jugée si normale que toutes les salles sont trop petites pour leffectif plein des assemblées. Le vote par procura­ tion en est la conséquence. Contre ce vote pour les absents, on a, durant de longues années, essayé de réagir. En 1850, le président Dupin invitait les huissiers à résister aux membres, qui met­ taient dans lurne plusieurs bulletins. En 1875, M. Grévy prononçait que labusive habitude de voter par procura­ tion devait être définitivement proscrite. En 1898. M. Brisson, dans la forme obscure qui lui était chère, sindignait que, non content de voter pour les absents, on votât aussi pour les présents et ajoutait que le régime de libre discussion ne saurait être c une simple machine abandonnée à une douzaine de mécaniciens ~. Il concluait que « le mandat représentatif réclame leffort quotidien, sincère et personnel de tous et de chacun ~. Un remède héroïque a été proposé, lobligation de, voter personnellement, cest-à-dire linterditiction de voter, lorsquon nest pas présent. Ce remède radical a toujours été repoussé. Non que les députés, soient plus paresseux que dautres, mais parce que lessentiel de leurs activités les appelle constamment hors de la salle des séances; parce que leur vrai travail professionnel est dans les ministères et dans les couloirs. , On a alors imaginé une transaction bâtarde, comme toutes les transactions. On la appelée la feuille de pré­. sence. Les députés signaient cette feuille en arrivant et pouvaient sen aller tout de suite après. Ils nen étaient pas moins, ayant signé, réputés, bien quabsents, présents à tous les votes de la séance entière. Si légère que fût cette obligation, elle na pas été supportée. On la jugée attentatoire à la majesté parlementaire. Et, moins de deux ans après quelle avait été instituée, la feuille de présence fut supprimée. Il y a un moyen subsidiaire, quon nomme, dun mot latin, le quorum. Cela signifie quil faut, pour quun vote soit valable, quil y ait, présents en séance, un cer­ tain nombre de députés. Ce nombre est dailleurs infini­ ment variable. A la Législative, on se contentait, sur 745 membres, de 200 présents. A lAssemblée nationale de 1848, il fallait 500 voix sur 900. Notre Sénat se suffit de la moitié de son effectif. Le quorum est pre~que aussi
    • LE llILlEU 165impopulaire que le vote personnel; car il a la mêmeconséquence. Pour vérifier leffectif des présents, nul autremoyen que le vote à la tribune. Et le vote à la tribune,cest le vote personnel, qui détourne lélu des besognesextérieures, où réside lessentiel. Toutes les fois quundéputé demande sil yale quorum, il se fait huer. Etceux-là mêmes, que le hasard met en mesure dobtenir unvote à la tribune, hésitent à limposer à leurs collègues. Il en résulte que les listes publiées au Journal Officiel,SClOS le nom de scrutins publics, sont une collection defaux. Les élus, dont les noms y figurent, nont, pour laplupart, pas voté. Le seul avantage, qui sattache à la pu­blication, est que lélu est responsable de son vote et quelélecteur sait comment il a voté, - ou comment il a laissévoter pour lui. On a longuement discuté sur les méritesrespectifs du scrutin public et du scrutin secret. Au pointoù en sont les choses, ce débat na guèle dintérêt. Quand les assemblées peuvent se dispenser de signerleur vote, elles sempressent de le faire. Les nôtres ontinventé, à cet effet, deux artifices destinés à camouflerlabstention, que lélecteur naime point. Ou bien on estc absent par congé :., ce qui donne une rassurante impres­sion de régularité; ou bien on est c retenu à la Commis­sion des finances ). ce qui prouve quou est laborieux.Dans lun et lautre cas, ce nest pas vrai et, sauf de raresexceptions, les absences, quel quen soit le motif allégué,ne représentent que des désertions. Quelquefois, cest lassemblée tout entière, qui as­pire à ne se point prononcer et qui crie à son prési­dent : c A mains levées! :. On na même pas besoin decrier, lorsquil sagit dun débat sur lindemnité parle­mentaire. Ces jours-là, le bureau sarrange pour que per­sonne nait à voter. La dernière augmentation de 7.200francs, en 1937, a été, pour quelle pfit échapper au scru­tin, inscrite doffice par le Président Herriot au budgetadministratif de lassemblée. Le scandale a paru tel quele Sénat na pas osé suivre lexemple de la Chambre. Labsentéisme aggrave la mystification, qui est à labase du régime représentatif. Si la majorité de la Chambren~ représente souvent que 7 % des Français vivants, lesdeputés, qui votent effectivement, ne doivent guère repré­senter que la moitié de cette fraction. Cest ce quon
    • 166 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE appelle le règne de la volonté générale. Une telle situation est lourde de sens et exprime avec force lusurpation par­ lementaire. Elle se résume en ceci que lon nexige pas des élus ce que lon exige des électeurs. Lélecteur souverain est obligé de voter lui-même. Le député, qui nest que le délégué du souverain, peut faire voter, à sa place, nim­ porte quel autre député. Le vote personnel es.t imposé à 11 millions délecteurs pour fabriquer 600 députés. Il nest pas imposé aux 600 dé­ putés pour fabriquer les lois, auxquelles obéiront, non seulement les 11 millions délecteurs, mais encore les 31 millions de Français, qui ne sont pas électeurs. La violence. Si labsence est le premier des vices de nos assemblées, le tumulte est le second, et souvent la violence. La médiocrité intellectuelle est .génératrice de désordre. Au début les Chambres craignaient le désordre et le répri­ maient durement. La Constitution de 1791 appliquait à lorateur en révolte contre le règlement, non seulement la censure, qui a survécu, mais les arrêts pour huit jours et la prison pour trois jours. Cest également la prison que peuvent, à la majorité des deux tiers, prononcer les Chambres américaines. M. Manuel, en 1823, qui navait pas dit grandchose, fut expulsé pour la durée de la légis­l lature. Les sanctions se sont, depuis lors, adoucies.1 Autrefois, les scènes de bataille étaient exceptionnelles. Quand M. Constans giflait M. Laur; quand M. Méline, en 1898, devait sous les huées, quitter la tribune; quand MM. Deschanel et Doumer, élus présidents, étaient mis dans limpossibilité de lire leurs discours de remercie­1 ments, on le remarquait et lon sen étonnait. De nos jours, le vacarme est devenu normal. Lorateur, qui en est lob­ jet, ne doit compter que sur lui-même, - même si le Pré ­ sident, parce quil possède une grosse voix, a le renom de bien présider. La Chambre prend, à ces moments-là, une allure de réunion publique. Les voies de fait y sont fréquentes. Il y a eu des batailles rangées dans lhémicycle en 1936 et en 1937. Encore quil soit rare quon sy fasse du mal, on y met en mauvaise condition la dignité de lassemblée.
    • LE MILIEU 167 Les séances y perdent les convenances dun Parlem~llt sans y gagner les libertés dune foule. Nos révolution­ naires ne portent pas de gants à leurs bancs, comme fai­ sait feu M. Blanqui. Et quand on lit que M. Buffet, pré-. sident de lAssemblée nationale, se plaignait c: quil enten­ dait des cris qui navaient r,i,en dhumain :), on se demande ce quil dirait aujourdhui. La lent~ur parlementaire. Le troisième vice du travail parlementaire est son effroyable lenteur. Les Chambres ne font vite que lors­ quil sagit delles-mêmes : lois électorales, augmentations de lindemnité, largesses démagogiques. En tous autres cas, elles sont incapables daboutir. c: Il faut aboutir ;), disait déjà M. Gambetta, quand il fut porté au fauteuil. La Constituante navait mis quun mois à résoudre un immense problème constitutionnel et quinze jours à ré­ soudre une infinité de problèmes administratifs. Cette tra­ dition sest perdue. Dès le temps de la Hestauration, la Chambre des Pairs sindignait que les débats de la Chambre des députés fussent c: en vérité interminables:). En 1876, un demi-siècle après, M. Grévy reprochait à la Commission du budget denterrer tous les projets. M. Gam­ betta devait ajouter bientôt : c Le suffrage universel demande, à bon droit, autre chose que des promesses. :).. Il a fallu vingt-cinq ans pour que fût votée la réforme des conseils de guerre. La loi de 1889 sur le recrutement de larmée a été discutée douze ans durant. De même, la loi sur lorganisation de l];;tat-Major; et, pareillement, la loi sur larmée coloniale. Cest en 1899 que le Sénat a été saisi de la loi sur les établissements insalubres et cest seulement en 1917 quil en a commencé la discussion. Il a fallu vingt ans pour voter la loi sur les accidents du travail. On peut citer, en grand nombre, de nécessaires ,ré­ formes, sur le principe desquelles tout le monde était daccord et que lon attend encore. Ni la loi. de déce.n­ tralisation, ni la loi sur la réforme municipale, ni la loi sur linitiative financière des députés nont jamais été mises à lordre du jour. Si quelque hasard heureux permet une réalisation, elle est tout aussi.tôt démolie. La pre- S
    • 168 LA PROFESSION PARLEMENTAIREmière proposition de réforme judiciaire date de 1883. etelle a été suivie de 77 autres, toutes inopérantes. Quand,à coups de décrets-lois et en se passant des Chambres.M. Poincaré a abouti en 1926, on la, dès lannée suivante,obligé à jeter bas les trois quarts de ce quil avait fait,- sQÏt, en une matière essentielle, plus de cinquante nnsde stérilité parlemcntaire. La lutte politique nest pas une excuse. Car, sous les gou­vernements qui ont été le plus complètement maîtres deleur majorité, celte stérilité a été la même. Le cabinetCombes, qui navait quun signe à faire pour obtcnir cequil voulait, na réalisé, en deux ans et demi dexistence,ni labrogation de la loi FaiUoux, ni la réduction du servicemilitaire à deux 80S, ni la réorganisation de la justicemilitaire, ni les retraites ouv-rières, oi limpôt sur lerevenu, ni le rachat des chemins de fer. Le cabinetBlum, qui, comme le cabinet Combes, menait les Chambresà la baguelte, na réalisé, en fait de réformes, que la loides quarante heures ct les vacances payées. Ces retards scandaleux, qui sont vrais de toutes les lois,sont, bien que le temps, assure-t-on, soit de largent, lefait aussi des lois financières et économiques. Le demierrenouvellement du privilège de la Banque de lIndo-Chineest resté en suspens devant les Chambres pendant plusde treize années. La loi doutillage, présentée par moi en1929, traînait encore en 1937. Cest seulement en 1900que la Chambre a reçu les rapports de ses commissions,qui en avaient été saisies par la Cour des Comptes dix ansplus tôt, sur lexercice 1889. Bien que la discussion et le vote du budget soient lamission essentielle des Chambres, on retrouve, en cdtematière, les mêmes lenteurs quen matière législative. Leretard des votes budgétaires est chronique. A ln fin de1904, la discussion du budget de 1905 était à peine CQm­mencée. Le budget de 1911 ne fut voté, avec plus desix mois de retard, que le 12 juillet 1911., après101 séances et 970 discours, prononcés par 278 orateurs,dont le texte occupe, au Journal Officiel, plusieurs mil­liers de colonnes. Le budget de 1914 nétait pas encore­voté, quand, à la fin de juillet, la guelre éclata. Le }jud­get de 1937 nétait pas déposé le ter décembre 1936. Levote, en quelques heures, qui intervint, cette année-là..
    • LE MILIEU 169pour obéir à la C. G. T. et au gouvernement, ne fut nimoins périlleux, ni moins scandaleux que les retards quilprétendait racheter. Il est vain, dans ces conditions, de parler du contrôledes dépenses. On ne contrôle rien du tout. Il a été impos-sible, en 1937, de savoir à quoi avaient été employés les8 milliards empruntés en mars, sous le fallacieux pré-texte de la Défense nationale et qui ont servi à tout autrechose. Quand la Chambre, qui est censée contrôler, aappris, en 1926 et en 1937, que les caisses étaient vides,elle a étë bien étonnée. Les Chambres ignorent toujourstout des réalités financières. La mauvaise qualité des lois. Les lois se votent lentement. En outre, elles sont mau- vaises, - tellement mauvaises que, le plus souvent, on est, lorsquelles sont votées, obligé de les remanier ou même de les abroger. La loi militaire de 1889 a dû être modifiée par neuf lois complémentaires. La loi sur les retraites ouvrières et celle sur les assurances sociales ont dû être dix fois retouchées. La loi de séparation a été reconnue inapplicable, le jour même de sa promulgation, parce quelle ignorait, de parti pris, la hierarchie de lEglise, avec qui elle prétendait traiter. M. Clemenceau disait : « En temps de paix, on fait des lois dexpérience~ On se trompe. On fait de mauvaises lois. On les corrige par dautres, qui 1e valent pas mieux. ~ Notre législation tout entière vit sous le régime des recti- fications continues. Jai connu des ministres qui, pour obtenir le vo,te du texte quils présentaient, promettaient,par avance de le modifier. Nous sommes loin des for- mules réfléchies et lumineuses de ce Code Civil, dont Stendhal écrivait que, chaque matin, pour se mettre en train, il avait besoin de lire quelques pages. Notre législation fiscale est un innommable maquis, où personne ne se reconnaît, ni ceux qui paient, ni ceux qui font payer. Il y a quarante ans que lon promet aux contri- buables et aux fonctionnaires la réforme de la compta- bilité publique. Mais on ne la jamais réalisée. On a au contraire, tout compliqué en inséran,t dans les lois de
    • 170 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE finances des dispositions qui leur sont étrangères et dont linspiration est démagogique. La Constitution de 1791, magnifiquement clairvoyante, avait interdit cette pra­ tique. Mais nos contemporains lon développée. Soit par abrogation de textes en vigueur, soit par introduction de teilles nouveaux, on met dans les lois de finances tout ce qui est de nature à faciliter la réélection des élus, et aussi de nature à créer le chaos législatif. M. Louis Marin ne se trompait pas, quand il disait eD 1911 que trop souvent, le Parlement accorde des crédits, parce quils lui sont demandés ou quil les a dijà précé­ demment accordés, mais quil ignore lobjet précis auquel ils seront affectés. Les Chambres ne sont sensibles quà la valeur électorale des votes financiers. Cest ce que M. Da­ niel Wilson, avant dêtre inculpé pour trafic de décora­ tions, appelait noblement les budgets démocratiques. Il en est ainsi un peu partout. Le rendement de laChambre des Communes est déplorable. M. Herbert Spen­cer a signalé que, de 1870 à 1872, celte assemblée, en quiM. de Pressensé aimait à saluer la mère des Parlements,a voté 3.532 lois, dont 2.759, cest-à-dire 73 % étaient simal fanes quil a fallu les abroger. Et cest à elles quepensait M. Stuart Mill, quand il écrivait quune assembléenombreuse est aussi impropre à la besogne de la légis­lation quà celle de ladministration. La loi américainede 1937 sur la neutralité na pas pu être appliquée. Les Chambres donnent le spectacle quotidien dunindicible désordre de méthode et desprit. Tout sy fait endépit du bon sens. En 1881, dans le débat sur la propo­sition dune enquête à mener en Tunisie, on vit la Chambrerejeter successivement dabord lenquête, ensuite lordredu jour pur et simple, puis 23 ordres du jour motivés. En1887, on vit la Commission du budget adopter, repousser,réduire et finalement repousser une seconde fois le mêmecrédit. La Chambre, cette année-là, rejeta tour à tour leprojet de budget du gouvernement et le projet de budgetde la Commission. Qnelques années plus tôt, M. de Frey­cinet avait été renversé par trois votes successifs : chacunde ces votes réprouvait une politique et aucun nen pro­posait une. Le droit illimité damendement aggrave cette confusionet justifie ce mot de M. Clemenceau: c Quand un débat se ... ,
    • IlE MILlEU 171tennine, personne ny oomprend rien. :t Le souci électoralempoisonne les textes. LEtat, selon le mot de Montes­quieu, est une dépouille. La compétence, quapportaitautrefois dans les Chambres la présence dun grandnombre de fonctionnaires, a disparu. Quand on se rendcompte quune loi est completement inapplicable, on serassure en disant, - cc qui nest pas toujours vrai : c LeSénat la repoussera. ) Qn(lquf~ témoi:rnagc!ôl SUI le rendpment. Sur laffreux rendement des assemblées, il y a una­ nimité, sans distinction de partis et sans distinction dépoque. « Scandales! Incohérences! Incapacité! :. sécriait M. Goblet. M. Jaures disait : 4: Plus les questions sont importantes, moins on écoute. :. M. Naquet remarqaait que le trouble des esprits est tel que lon ne discute jamais ce qui est à lordre du jour et quon ne réussit même pas à trouver les éléments dun cabinet dans la majorité qui a renversé le ministère précédent. M. Rouvier signalait quil arrive souvent quon vote lurgence, sil y a intérêt élec­ toral, sur une pToposition, qui na été ni imprimée, ni distribuée, ni même rendue publique par les journaux. Barres disait que le travail de la Chambre est un travail de chien daveugle qui fait tourner la pierre à repasser les rasoirs. . Et voici, pour finir, lopinion de trois chefs de gouver­.nement, que nul ne saurait suspecter de parti pris contre les assemblées. M. Méline disait : On ne considère les lois que du point de vlie de leur utilitéélectorale GU de leur intérêt gouvernemental... Les interpellations sont devenues le fond de toutes les dis­cussions et remplissent presque toutes les séances ... Le budget lui-même nest ~lus quune vaste et interminableinterpellation, quand il nest pas simplenrent un champ debataille électoral. M. Barthou nen jugeait pas, si épris quil fO.t du jeuparlementaire, moins sévèrement. Il disait On interrompt chaque discussion. On les poursuit toutes,
    • 172 LA PROFESSION PARLEMENTAIREenchevêtrées les unes dans les autres pour nen finir aucune ... On introduit dans le budget des motions et des résolutionsétrangères au budget... On fait des interpellations le jeu courant de la politiquequotidienne... On établit, sous prétexte durgence, au début des séances desdébats qui absorbent la séance entière et prennent la place desdébats entamés... On jette dans un projet de loi, qui a été longuement étudiéet qui est sur le point daboutir, un amendement hâtif, conçuà la dernière heure, dont leffet sera den troubler léquilibreet den fausser lesprit ... li est temps, il est grand temps de remettre chacun à saplace. M. Poincaré concluait pareillement : Il faut que la Chambre remanie complètement ses lois inté­rieures, si elle veut cesser de donner le spectacle de son impuis­sance... La Chambre devra renoncer à la vaine ostentation des vœuxsolennels et des ordres-du-jour rédigés pour la satisfaction desgaleries... Par la mulliplicité des débats oiseux et des démonstrationsthéâtrales; par la fréquence des interpellations; par lhabitudedes ordres-du-jour platoniques et des résolutions sans lende­main, les assemblées délibérantes ont trop souvent réussi àrépandre autour delles la lassitude et le découragement... Il semble que la machine parlementaire tourne le plus sou­vent à vide et que ses rouages affolés produisent moins de tra­vail que de fracas ... Aucun de ces hommes illustres na réussi à guérir le mal quils étaient unanimes à signaler. Aucun ne la même essayé. Cest donc quils avaient la conviction de ny pouvoir réussir et quils pensaient que, pour tuer la profession, génératrice de ces abus, cest la Constitution même, et non point le règlement de la Chambre, quil serait nécessaire de changer. Ce règlement que lon cri­ tique depuis 1875, na jamais été corrigé dans ses tares essentielles et ne peut pas lêtre. Le néant du rendement parlementaire est à ce point reconnu par tous que, à la première difficulté, les Chambres abdiquent leurs droits aux mains des décrets­..1ois.
    • LE MILIEU 173 III LE DISCRÈDIT De pauvre intellectualité et de rendement médiocre, laprofession parlementaire, en dépit de lattrait quelleexerce, est peu considérée. Le mandat, qui avait quelque chose de noble et dedésintéressé, fut respecté à ses débuts. Le métier ne lestpas en son épanouissement. Il y a, entre lui et les élites,un divorce, qui sexprime par la formule : c Je ne faispas de politique. > Il y a divorce aussi entre lui etles masses. Les Constituants, à leurs premières sorties,étaient respectueusement salués par .le peuple et obte­naient dans Le Chant du Départ une place honorable.Leurs successeurs connaissent un moindre respect el cenest quà Montmartre quon les chante. Le détachement des élites. Dès le début des assemblées de la Restauration, deshommes aussi différents que M. de Bonald et M. de Sis­mondi se rencontraient dans la constatation du discréditparlementaire. Le premier disait : c Le public voit dans les députésdes hommes qui font des discours, quon nér.oute pas etqui signent des apostilles, quon ne lit point. :. M. de Sis­mondi, si attaché aux idées nouvelles, prononçait en 1920cette rigoureuse condamnation des institutions parlemen­taires : Dans presque toutes les parties du globe, les amis de laliberté sont découragés et déconcertés ... Les révolutions, quils ont opérées, nont apporté aucun fruitavantageux... Les principes, quils déclaraient avoir conquis, nont aucunedes conséquences bienfaisal1tes quils en avaient attendues .... Les expédients, quils croyaient avoir découverts, tantôt pourdonner des garanties aux droits de tous, tantôt pour faire exer­
    • 174 LA PROFESSION PARLEMENTAIREcer par le peuple les pouvoirs auparavant délégués à desmaîtres, se sont trouvés sans efficace. Un partisan passionné du régime représentatif, sonpremier historien, :M. Duvergier de Hauranne, nétait pas,en 1838, plus indulgent. Il écrivait: Le régime parlementaire est loin davoir tenu ses promesses... Cest une machine qui fonctionne mal... On entend dire que, si cela continue, tout deviendra impos­sible en France... Pourquoi le gouvernement représentatif semble-t-H, à mesureque le temps le consacre et le consoJide, perdre quelque chosede sa vitalité et de sa }>OJ)ularité ~ On se détachait du principe et lon se détachait deshommes. On était las des médiocrités ambitieuses, «can­didats pour toutes les places et membtes de tous les partispour se trouver dans toutes les chances ~. On discernait,dans cette médioerité, les lignes naissantes du métier.Henri Heine prophétisait que « la comédie bourgeoise deFrance, avec ses hérQs et ses comparses de la scène parle­mentaire, prendrait fin au milieu des sifflets et deshuées. > Il faut relire la page pénétrante, où Mm. la duchessede Broglie marquait lex1ension de cette désaffection.Elle disait : II me semble que lindifférence du public (pour. le milieupolitique) est absolue ... Cest un désabusement de toutes les formes, de toutes lespromesses... n semble CLue le pays sache quon ne lui fera jamais ni grandbien, ni grand mal; que les menaces ne sexécutent pas plusque les promesses ne se tiennent... Il semble se rendre compte que son premier intérêt est dêtretranquille pour que chacun vaque à ses affaires. Lillustre Arago partageait, sur ses amis politiques duparti républicain, lopinion rigoureuse de M. ArmandCarrel. Quand le Second Empire mit en sommeil les insti­tutions représentatives, à peu près personne ne s.en émut.Cétait le temps, où le duc de Broglie disait quelles tra­versaient une mauvaise veine; où le prince consort dAn­
    • LE MILIEU 175glet~rre prononçait queUes étaient, depuis longtemps, enaccusation; où le démocrate Henri Martin éarivait unebrochure sur « labaissement du parlementarisme ). La Révolution du 4- septembre, escamotée sous le feude lenn~mi, na pas redressé cette situation. LAssembléenationale, recrutée parmi les notables, malgré le suffrageuniversel, na pas plus conquis le public que navaientfait les Chambres censitaires lle Ll;)uis-Philippe. Les intel­lectuels la jugeaient sans faveur. M. Edmond About, en1871, écrivait : « Le premier qui osera dire à la natiOn :me voici! et aux bavards de la Chambre : taisez-vous 1pst presque sûr dêtre acclamé comme un sauveur etcomme un maître. ) Peu dannées après, deux pièceslrès-applaudies, Rabagas et Candidat, faisaient balle contrelf,s assemblées. Ceux-là mêmes des parlementaires, qui~~aient prodigué le plus defforts pour organiser et sta­biliser linstitution, nétaient pas rassurés : « Peupletranqume, notait M. Edouard Laboulaye, avec des législa­teurs agités! ) On sait quelle allait être, sur la même matière, lopinion(Jécrivains aussi diver:s que MM. Renan, Taine, Bourget, aguet, Maurras. Le journal le Temps, si indulgent aurégime, disait dix ans plus tard : La Chambre se rue dans labsurde, achevant de découragerceux qui, oubliant le passé, souhaiteraient du moins à cettenssembMe une fin digne et tranquille. Sur les Chambres contemporaines, on se souvient du cride dégoût de Charles Péguy: « Les hommes de 1840 par­ aient de la souveraineté du peuple, de la liberté du vote,de la fraternité des peuples et de la frontière du Rhin.Ceux de 1900 sentent la boutique, la classe et la sacochedhuissier. :. Un écrivain très-orienté à gauche, M. Robertde Jouvenel, a laissé sur La République des camarades etLa Tribu des Chautemps dimpitoyables témoignages. Le même discrédit a été constaté à· létranger. A laveiUe de la guerre dItalie, le Premier ministre sarde,Massimo dAzeglio, sécriait : « En vérité, nos représen­tants nous donnent de trop étranges représentations! )Vingt ans plus tard, parlant de lItalie unifiée, Mme Seraogémissait : « Les Chambres? Ah! quelle horrible four­
    • 176 LA PROFESSION PARLEMENTAIREnaise, qui dessèche le cœur, qui le brille de désirs ef­frénés et le rend incapable de tout effort de volonté 1 :.En 1885 un Belge éminent, M. Emile de Laveleye, donnait,comme un phénomène universel. le mauvais fonctionne·ment du régime parlementaire. Jai déjà cité lopinionde Lord Bryce et son livre sur Le Déclin des Légis­<latures. Il y constatait que les débats parlementaires nin­téressaient plus person,ne et que les assemblées ne bénéfi­ciaient daucune ombre de respect. Cest après avoir étendu sa recherche à tous les paysdu monde que ce grand analyste des institutions co~­cluait : « La moyenne dintelligence des parlementairesa cessé dêtre supérieure à celle des électeurs et leJi­moyenne de moralité est devenue inférieure. :) ,La désaffection do peopl4(. Le peuple a pris lhabitude de voter et davoir des élusà son service. Il a le gollt de voter et le gollt dêtre servi.Mais cela ne signifie pas quil respecte ceux quil élit. Quand les Etats Généraux se réunirent en 1614, il Y eut,dans le public, un élan despérance. Lorsquils se sépJ~rèrent, ils avaient, par le zèle cynique de chaque ordre ldéfendre ses intérêts, si complètement perdu la face quoput, pendant près de deux siècles, se dispenser denconvoquer dautres. En moins de dix années, les assemblées révolutionnairesfurent privées de tout crédit et les Parisiens éclatèrentde rire, quand ils surent que les grenadiers avaient faitsauter les membres des Conseils par les fenêtres du Pala:isde Saint-Cloud. En 1815, la fermeture de la Chambre parles Cosaques laissa Paris indifférent. Quatre fois ensoixante ans, notre peuple a, sans bouger, laissé chasserses élus. On saperçut, dès le règne de Louis-Philippe, - parexemple lors de, lélection du banquier Laffitte, - quelélectorat français désirait profiter de ses députés. Maisil apparut aussi que, en raison même des tâches quilleur imposait, il les considérait peu. On se souvient dumot de cette paysanne rapporté par Péguy : « A cetteheure, mon homme doit être un peu saoul : il parle poli­tique: ~
    • LE MILIEU 177 Ce quon savait de la vie des assemblées était rare ­ tnent à leur honneur. Les laides intrigues, quj. caractéri­ $èrent les coalitions de 1837 et de 1842, ne relevèrent pas le prestige parlementaire. Dès 1829, deux députés de dis ­ tiction, MM. de Chauvelin et dArgenson, sen étaient •allés dégoûtés : < Le métier de député, disaient-ils, est à périr dennui. » a Seconde République fut antiparlementaire dans la JPe5ure où la Monarchie de Juillet avait été parlementaire. Les élites naimaient pas lAssemblée et le peuple la détes­ téit. Quand, en 1848, un crédit de un million et demi fut ptandé pour reconstruire la salle des séances, le député L~pis Fleury se tailla un succès en parlant contre. c: Lopi­ ni3n, provinciale, signalait-il, est unanime à penser que le~ députés coûtent trop cher. ~ ~e discrédit de lassemblée facilita grandement les opération~ de Louis-Napoléon, qui sen servit avec adresse. E~!promettant la dissolution et le retour au suffrage uni ­ ve{sel; en faisant théâtralement brûler la tribune; en pryclamant sa volonté daffranchir le peuple du joug pade,. ntaire, il mit les rieurs de son côté. Ce sont des rires 55i qui saluèrent au passage les membres de r Assem­ ~e que lon menait à Mazas; des rires encore, qui, à cennes, accueillaient ceux dentre eux qui, empri~ nnés au donjon, se promenaient sur la. plate-forme. LAssemblée nationale, que M. Crémieux traitait dassem­ ~e de ruraux, était à Paris si impopulaire que lon atten­ dît huit ans avant doser ly faire rentrer. « Paris, avait M. Félix Pyat en 1871, naura pas assez de boue dans .~ rues pour recevoir convena·blemcnt MM. les députés. > répression impitoyab~e de la Commune explique, pour part, cet état desprit; mais ne lexplique pas tout tier. La déconsidération des élus commençait:. Elle sest, epuis lors, accentuée. En janvier 1874, le duc de Broglie ne choqua personne 1) écrivant, dans sa circula,ire relative aux maires, que c trop souvent les élus, par leur incapacité, lelirs antécé ­ dents ou leurs vices, cOmpromettent le caractère dont ils sont reYêtus·. > Lobstination. de lAssemblée à tout tenter ct à tout subir pour éviter la dissoluliOI) fit, dans I:e p!lblic, une mauvaise impression. Dès ce moment, un lauge VIde séparait la représeQtation de la nation. Ce nest ni
    • 178 LA PROFESSION PARLEMENTAIREle boulangisme, ni laffaire Dreyfus qui pouvaient comblerce vide. On chantait en 1889 : A bas la Chambre et les opportunistes ! La République a trop de ces fumistes. Les augmentations répétées de lindemnité parlemen­taire aggravèrent, sans dailleurs empêcher la réélectiondes sortants, cette déconsidération. « Sonnons à pleinspoumons, disait M. Déroulède en 1909, la retraite desQuinze mille! ) Lembuscade, que cultivèrent tant dedéputés pendant la guerre; lincapacité parlementaire quisest affirmée dans laprès-guerre; les abdications suc­cessives inscrites dans les décrets-lois ont également faittort aux assemblées. . Le corpplexe du di8cré~lt. Ainsi sest créé un curieux état desprit, qui est, Darcertains côtés, inexplicable. Les Français tiennent à garder des représentants. Misils nont dordinaire, pour ces représentants, ni esti~e,ni confiance. Ils admettent que moins les députés siè~t,mieux les choses vont; que les vacances parlementaiwssont le repos du pays et que le chômage législatif est unchômage à encourager. Rien ne leur est plus agréableque dentendre dire du mal de ceux que cependant ilscroient avoir choisis. Il mest arrivé, dans des contacts directs avec le peupledes villes et des campagnes, parlant devant des auditoiresde 10.000 personnes, de voir la froideur succéder ~~xapplaudissements, sil marrivait de défendre les Chambressur les points où elles me paraissaient défendables. Lemépris des élus est linstinct des foules assemblées. Pouragir sur elles en profondeur, la première condition estde nêtre ni pourvu dun mandat électif, ni suspect densolliciter un. Dirai-je que les parlementaires eux-mêmes ont le senti·ment de ce discrédit? Ce sont les élus marseillais qui,en 1927, me prièrent de faire supprimer la pancarte quileur réservait des places dans le rapide de Paris : ilsdésiraient, me dirent-ils. ne Doint se faire injurier. Cest
    • LE MILIEU 179 la totalité des deux Chambres, avec leurs présidents à leur tête, qui, en février 1934, appela, comme sauveur, pour en faire un Premier ministre, un homme qui, depuis dix ans, était sorti des assemblées et qui échappait, de ce rail, à limpopHlarité générale. La transformation du mandat en métier est la cause principale de cette impopularité. Les conditions de vie de lélu; les mille servitudes de lélection et de la réélec- tion ; les intrigues et les reniements, quexige laccès au pouvoir, tout ce qui, en un mot, caractérise cette trans- formation, voilà le principe initial du discrédit parle- mentaire. Il ny a plus place, dans les rapports entre électeurs et élus, pour ce que M. Edmond de Pressensé appelait la poésie de la politique. Seul le métier demeure, dont le même auteur disait quil soulève le cœur. Ce discrédit général est, à bien des égards, injuste. In- juste pour la minorité délus, qui ont gardé le respect deux-mêmes et que le public met à tort dans le même sac que les autres. Injuste, parce que son caractère de généralité, qui fait tort aux bons, sert les mauvais. Injuste aussi, parce que le peuple, lorsquil juge en bloc les élus, oublie, avec un excès de désinvolture, ses propres respon- sabilités. Le discrédit parlementaire est lun des faits de base du régime. Les Français, malgré leur passivité, se rendent compte que les assemblées travaillent mal. Ils ont vu les11 gçll~.Y~ementsde ill 4 r~llversés, non par les. Chambr~ malS :par la rue ; le gouvernement de 1936_dirigé... nQ!!...P.!! elles, mais par la C. G. T. Ils ont, de façon plus ou moins ~ nette, la sensation que le régime représentatif nest quu!e façade de mystification et ils en sont chroniquement mé- contents. Quand le mécontentement explose. Parfois ce mécontentement explose. Cest Place de la ~Q.!1le que, depuis plus dun siècle, se produit lêi- plosion. Cest là que les Parisiens se réunissaient sous Charles X et sous Louis-Philippe, quand ils voulaient se faire entendre. Cest de là quils sont partis pour improviser les révolutions de 1848 et de 1870. M. Charles Maurras a fait,
    • 180 LA PROFESSION PARLEMENTAIREPlace de la Concorde, en 1887, ses débuts de manifestant. On y a manifesté pendant laffaire Grévy, pendant leboulangisme, pendant le Panama, pendant laffaire Drey­ fus. On y a Inanif~sté contre M. Jules Ferry, quand il était candidat à lElysée; contre M. Loubet, quand il y a été-élu. On y a pareillement manifesté, quand on a connu les démissions du général Chanoine, de M. Edouard Herriot et de M. Daladier. Une seule fois, la dernière, en 1934, la tradiUon paci­ fique de ces manifestations a corinU-ra réplique des balles gouvernementales et vingt-six.!J/-orts sont ..x.estés s!f Je ter.rain. Le gouvernement prétendlt"quil avait voulu dé­ fendre la représentation nationale. Jamais le divorce·entre elle et le peuple navait connu plus tragique expres­ sion. Au paroxysme du discrédit un paroxysme de répres­ sion avait, pour une fois, répondu. A ce discrédit, qui vise linsuffisance du rendement et les défaillances intellectuelles, un autre s~ajoute parfois..qui vise la moralité : il est encore plus agissant que lepremier.
    • ,.., CH~~PITRE VII LES MODALITÉS DU DESPOTISME J. LA DOCTRINE DU DESPOTISME. - Les origines philosophiques et historiques. - Le despotisme révo­ lutionnaire. - Les deux Restaurations. - Le moderne despotisme. - Quelques témoins. - Despotisme et métier. U. LA TYRAN:NIE DE LA SÉANCE. --:- Les interpella ­ tiODS. - Un pau de s~tistique. - Les vices du système. ~ Linitiative gouvernementale. - Linitiative parle­ mentaire. - « Lindépendance de la représentation D. ilI. LA TYRANNIE HORS SÉANCE. - Les commis­ siOJlS. - Les groupes. - LactiC)n individuelle. - La vaine indignlUion des chefs. - Au cœur du métier. Du peuple dessaisi~les élus; du métier sub~titué a~ &l~â~ aëSI!Q!J§IlliLRarIëiD.entaire est~la cônséquence directe. Ne"aëla profession et nourri de l~ même usurpa ­ hm, il a grandi avec elle. Il est devenu lâme du milieu. 1t est le maître trait de la France contemporaine. Ce despotisme, qui a sa doctrine, sexerce en séance et bers séance. Il ne rencontre, en face de lui, aucun frein efficace. Il explique les tares principales du régime, ­ instabilité gouvernementale, irresponsa,bilité générale. 0PP!:.!:$siQl1 des minmités.
    • 182 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 L~ DOCTRINE DU DESPOTISME Pour sarmer, la ..Q.rofession sest rendue despotique. Pour réaliser son despotisme, elle la ~é pendant un siècle et demi par la parole et par le fait. I"es orl~lnes philosophlCfoes et historiques. On ne trouve pas, sauf de rares indices contraires, dans la philosophie du XVIII· siècle, la base des diclalures par­ lementaires. Les philosoph§ dans leur ensemble, étaie..nt pour des é@ilibres -de pouvoirs. AttacIîés à cmpêcher tout pouvoir absolu, ils donnaient dcs égaux à qui ne pouvait pas recevoir de supérieurs. Leur solution habituclle était la ç"oexiste~cç ~c plusieurs pouvoIrs, dont aucun ne possé­ dait séparémcnt la souvcraincté, - cette souveraineté ne devant, comme dirent au siècle suivant les doctrinafres, aptartenir quà l~ raison. e desE2!Ismc es assemblées, tel quil existe dans notre républi ue, eilt été réprou~LV~, qui,leM trouvéJins~mment èëTâiré ; par MontesqUIcu, qui voulaIt que la pUIssance exécutive pilt àrr~ter Îes entreprises du,Iégislatif; par ~OBS§&~U gui nadmettait }!as que le 1peuple pût êlre essal~I par lë8assemblées; par Locke hii-même qUI, admettant que tout homme ou tout gfôiîî)e dhommes sont portés à abuser du pouvoir et quil y faut une limite, reconnaissait aussi que le bien de la société demande quon laisse quantité de choses à la discrélion de celui qui a le pouvoir exécutif. Il nest pas jusquà S2P.­ II ~t qui ne concédât <j!!e les meIllbres du conseil ~é- ciillF~oiven..!.-pas être l~uré~tUl:es du pouvoiriéais­ ahf. a base du despotisme des assemblées est-elle hislorique, plutôt que philosophique? Et se trouvc-t-elle dans lexemple anglais? On la beaucoup répété et, à pre­ mière vue, on pourrait le croire. Cest en effet lAngle­ terre qui a, la pre.mière, réduit la monarchie à un rôle
    • LE DESPOTISME 183. parlement), Macaulay, ~Cannmg, Bagehor,--BÙrgess, Johï1ii[orJey, LawrenceLowell ont, sous des formes diverses, doctriné le même système, - cest-à-dire un ministère qui nest quuncomité choisi, parmi des collègues, par un membre delune des deux Chambres et toujours à lem disposition;un :E:tat, qui confère à la législature le contrMe completde ladministration et la confection de la loi. Mais cela dit deÔextes, il faut voir leh&ts. Le contrôleparlementaire anglais na rien de commun avec la ~a­ture parlementaire fran2aise. Dabord, du point de vueadministratif, les mimstres anglais ne s~nt pas tyranniséspar les Chambres, comme le sont les ministres français.Ensuite, du poillCde vue Judiciaire, les magistrats anglaisne sont pas, comme les nôtres, soumis à tous les capricesdes majorités parlementaires. Il y a, dans la pratIqueanglafsë,"ïiÏÏ éqUllinrërèêfdes pouvoirs, le pouvoir dexé ­cution exigeant la~d de deux Cbl.lmbres, dont lune est irestée héréditaire, et de 1ii Couronne. Cest touJours, enJuri" sélÎséliïJgl, cL<1uon ~~lalLau xv~~le-le~ou­ ement du roi en sQn conselr.-La notion de cabinet nestofficiellement reèonnue que depuis 1937. Ce nest pas làque le despotisme français des assemblées peut fixer sonberceau. Aussi bien les Anglais se sont étonnés et indignés durégime français, dès que celui-ci a commencé à sorga­ iser.lJefferso~eni!itI~ tyrannie de nos législatures pour ~~ble~é!:Jls.,~écriv3itqiiëë pou ­ le VOIr de la Chambre des Communes nest quune goutte:deau dans locéan en comparaison de._celui que J.lil_ss~de} l~_ cajorité de lassemhlfe fra..!!,Çaise. ~ Et il ajoutait que .es onstituants avaient lomnipotence, sans aucune contre ­:partie, ni limite. Il disait :1, Nous voyons, dans lAssemblée nationale un corps qui a, danstoute -sa composition, toute espèce de pouvoil possible et quina, hors de lui, aucun contrôle possible. Lassemblée prochaine sera, si cest possible, encore pire e celle-ci. Pareillement, en octobre 1814, le duc de Wellin"l9J.!opinait que tout le monde en France paraGsait manquer
    • "-­..... ,84 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE dexpérience quant à la façon de conduire un gouverne­ ment ref>ponsable. I.e dcspoti1i1me réolutionna.... e. Il semble donc que ce despotisme soit doriginc fran ­ çaise et soit né de la conception française du gouverne­ ment, gui est esse uüelTëiïïen L au!Q!.llitire. Lê --FranÇâls aamet que qui tient le pouvoir, prince ou majorité, peut tout se permettre. La division des pouvoirs répugne il :;on esprit plus que labus de pouvoir. On ne comprend ricn à léquilJbre, tandis que à peu près tOl1t le monde sadapte à la tyrannie collective ou individuelle. L.e fait a exproprié lli-sys~es. Un siècle de notre his· toire en témoigne. Ce nest pas quil ne se soit rencontré, ~ans nos pre­ mières assemQ.lées, des équilibristes inspirés de Montes­ quieu. Il y a eu Thilijlud.,Ç!!u, qui ne voulait pas quon eût un corps sans bras sous le nom dexécutif. Il y a eu M.jI~u, qul.deman.!!lill quon prît garde à la tyr!!!!!ie Il des assemblées. Il y a cu Thouret, qui signalait le danger dune Chambre toute-puissâtiië et soutenait que le roi représentait, autant que le Corps législatif, la nation tout entière. Il y a eu Danton, qui voulait que le pouvoir exécutif fût élu par"1ëPeuple pour être investi dune grande puissance. Il y a même eu ]a Constitution de 1791, où on lit que le roi et~e Corps législahf sont sohdauement ) 1 repr~ntaE.!L<.!!!...Q.e!:1ple.. Ies .. lo lfil """"Mais qucTIut le premier acte de la Convention? Ce fut l;I~ slEpêndre, cest-a-dm!"" d abolir cene constitùfiOn. ~I!.e pumopfïijUstTfieJa mesure en montrant que, dans ce texte, le rOI nétait quun hors-dœuvre et quon y trou- Cl ( vait tr.Q]J de monarchilLllour une réQubliCI!lc, trop de r~u­ bli51 ue PQ!!.r_J.!.!!.!<...!!!9_~nrchie. Les gens de la rue disaient ~ PIUS simplement que, si le roi avait le veto, il ny avait plus besoin dassemblée. Et lon entendait que la~semblée fût tout. D~s lors,_~~c2gJ..p..re~sion de lexécutif par le législatif .1 J 1marché à grande allure. Déjà lafConstitul,ute avait donÏiè lexemple. LazLègislative et laJConvciiUon, insoucieuses des traditions angJâises, ne se confêitferent plus de voter" limpôt : elles entendirent gouverner et administrer. Bar­ -
    • LE DESPOTISME 185 nave nadmettait pas que la confiance du peuple pfit,Je partager. Pour lAssemblée et poureITë seule, il la reven- diëfüaTI- tout entière. Nous sommes en 1794. Le décret du 6 décembre 1793J vient de proclamer <JU:eJa Cojivëïffion 5ç§t le centre um,.ue de limpulsion ,[ouvernementale. "texécutif, au lieu detre nomme par les electeurs, sera, selon le vœu de Mailhe, nommé par elle. On supprimera à la fois le gouvernement• local et le gouvernement central. Elle sera, par transfusion du sang, - du sang versé, - souveraine légitime et ab.solue. Il est désormais admis que le législatif, issu du ~ pe!!p~seul issE.. d1!-peuple, doit être seul à commander. Cest le re.[~~c<?!!!i.ifs et de la""""Terreur. Uen ne changea, quand les têtes des Montagnards rou- lèrent dans le panier. Les assemblé~ dl!.4Directoire ontJI été les organes dune dictature-dèbile, ma~Îe : coups dè fox"c.e.jfarTéméDfîli,res au 18 Fructidor et au 20 Prairial; tentative permanente de domination pat refus de crédits. C~u~J.~.l.J.l:k.e avj.l.iLE!..~rivait. Quand le pou;..oir~l_ ~~~~u_.de~~ élus vint._aux mains ~ ijop!!P~rt~, r~pJl NB dans le prinCIpe, nétait neuf. -Cétait toujours leIiiêiüe problème de délégation delU p~ce soit à plusieurs, soit à un seul. JU Les del;lX Rest.auratlons. Vingt années passent, ou presque, dans le silence du régime impérial. Louis XVIII octroie sa Charte. Et que voit-on ? Que les assemblées réactionnaires sorientent vers le despotisme professionnel par les mêmes procédés quemploieront, un siècle plus tard, les gauches de la Troisième République Des isolés crieront : « Casse-cou! ) Ils diront quil es, dangereux de placer le gouvernement dans la dépendance des majorités parlementaires. M. Cuvier signalera que le plus grand péril, cest une Chambre qui gouverne et demandera, pour les citoyens, la protection dune Cour suprême. M. Benjamin C.onstant montrera, se déroulant il lhorizon, lhorrible route de lomnipotence parlemen- taire. Vains efforts, que ne couronne aucun résultat! Dans lexigence renaissante du métier, les droites mènent le jeu. Cest, M. de Vitrolles, qui proclame quaux
    • 186 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Chambres seules appartient le droit de désigner les hommes, entre qui le roi choisit ses ministres. Cest M. de La Bourdonnais, qui rugit que nier la prérogative de la Chambre, cest nier le régime représentatif tout entier. Cest lextrême-droite, dans son ensemble, qui revendique le droit de rejeter le budget pour raisons politiques. Cest elle qui dispute au roi même le droit de grâce. f:tant la majorité, la droite de la Chambre introuvable dégageait les lois du métier dans le style des grands ancêtres. Bien avant la chute de Charles X, on était loin de la Charte de 1814, qui réservait au roi le droit de présenter les lois. Les systèmes déquilibre croulaient. Déjà, lon pouvait prévoir que la France, dans la suite, aurait peine il se fixer entre la dictature de quelques-uns et la dictature dun seul. Déjà, lon pouvait prévoir ce qui est arrivé en 1830 : les Chambres, en violation des textes, déclarant lepouvoir vacant non seulement en fait, mais en droit et y appelant le duc dOrléans. Le despotisme parlementaire démontrait le mouvement en marchant. La Mona,rchie de Juillet, dans le silence persistant des Chartes sur les rapports des pouvoirs, avec léquivoque addition relative au partage de linitiative législative, fut une longue et inégale bataille entre la résistance de lexé­cutif et les conquêtes du législatif. Il y avait bien M. Guizot,et quelques autres, qui continuaient à recommander léqui­libre, fût-ce par transaction. Mais, en face, il y avait lélandes habitudes prises. Et il Y avait M. Thiers. Ce Marseillais de choix avait, dès 1829, commencé sa campagne pour le des~otisme parlementaire dans lescolonnes du National. Il sétait borné dabord à parler devetos réciproques, dont la dissolution aurait arbitré leséventuels conflits. Bientôt il était venu aux formules cor­rosives : celle-ci, dabord, que le roi règne et ne gou­verne pas; celle-là, ensuite, quun roi inviolé est néces­sairement un roi annulé. Ainsi, dannée en année, lexécutif piquait du nez. Celafinit, comme cela devait finir, par la révolution de 1848. Le moderne despotisme. La Seconde République fut, quant aux choses et quantaux hommes, un comble dautoritari.sme parlementaire.
    • LE DESPOTISME 187 LAssemblée, par ses commissaires, revendiqua dabord,la toute-puissance : c Quels sont vos pouvoirs, écrivaitM. Ledru-Rollin, à ses représentants en province 1 Ilssont illimités. Vous ne relevez que de votre conscience. ~La volonté générale, aYant pris lhabitude dêtre ainsiconcentrée dans une collectivité, passa le plus aisémentdu monde, !Iuelques mois plus tard, aux mains dunhomme, dont beaucoup de républicains allaient dailleursdevenir les ministres. Pour avoir contesté à Louis-Phi­lippe la séparation des pouvoirs, on en avait réalisé lunitédabord au profit dune Chambre, ensuite au profit dunEmpereur. Cétait toujours au nom dun despotisme plural.Le prébiscite y pourvoyait. Le Second Empire, ayant dans ses dix dernières annéesrendu à la pluralité les avantages classiques de la solida­rité et de la responsabilité ministérielles, lAssembléenationale de 1871 trouva la route libre pour se proclamersouveraine et réunir tous les moyens que, depuis cinquanteans, les divers pouvoirs se disputaient les uns aux autres.Cette assemblée a été, cinq ans durant, le type achevéde la souveraineté parlementaire. Elisant le Président, quigouvernait sous son autorité, elle avait plus de pouvoirlégal que la Convention de 1792 et !Iue la Constituante de1848. En outre, elle nétait pas, comme elles, dominée parles forces extérieures, quelle avait brisées en 1871. Ellesétait armée supplémentairement de la loi Treveneuc du13 février 1872 pour le cas de trouble, ainsi que du pouvoirconstituant que pas un électeur de 1871 navait songé à luiconférer et dont le principal mérite était dajourner safin. Pour essayer ses forces, elle bouscula, en cinq sec,M. Thiers. Ayant légiféré, gouverné et constitué, lAssemblée natio­nale fut, autant par ses droites que par ses gauches, lav~ritable créatrice du moderne despotisme de majorité etde lesprit professionnel. Cest clle qui a systématisé lemétier. Cest elle qui a sauvegardé, avec son propre despo­tisme, celui de Ses héritiers, en refusant de mettre la sou­veraineté du peuple en tête des lois constitutionelles. Cepour quoi, quand eUe eut fini, le duc de Broglie put direquelle avait acheminé la France vers la vacance du pou­voir central et lexpérience dun gouvernement sans Etat. LAssemblée nationale fut aidé~, dans cette étonnante ./
    • 188 LA PROFESSION PARLEMENTAIREexpropriation du peuple, par la timidité consciencieusedu maréchal de Mac-Mahon. Le maréchal, dès le 26 mai1873, avait proclamé dans un message la souveraineté dela majorité. Le duc de Broglie, ministre du maréchal,avait, dans son projet de constitution du 15 mars 1874,admis sans restrictions que lexécutif doit obéir à lamajorité parlementaire. En ne mentionnant même pas lesdroits naturels des citoyen:i, les lois de 1875 ont lais~éla route libre à tous les excès de pouvoir de cette majorité.Cest le maréchal, disait le duc Decazes, qui a créé laRépublique. Ajoutons que cest lui aussi qui a créé le troupar en haut, dont se plaignait M. Marcel Sembat, à la veillede la guerre de 1914. Le 16 mai, où le gouvernement du maréchal-président semontra moins énergique que navait été, deux ans durant,le gouvernement de M. Thiers, consolida de façon définitivela dictature de la majorité. Il suffit aux républicainsdévoquer le souvenir de la proclamation de Charles X en.1830 pour que le pays balayât le maréchal, avec les vainesdistinctions de son ministre Fourtou entre la révolutionde 89 et la révolution de 93. Tout cela finit, sans éclat,par le message, où le maréchal présentait le cabinet Du­faure et capitulait, - c comme Plevna ), disait LouisVeuillot, - devant le pouvoir législatif. Il ny a rien,concluait avec raison M. Gambetta, au-dessus du pouvoircollectif de MM. les députés. Dès lors, les dés étaient jetés. Pour installer le légis­latif dans une durable domination, il nétait même pasbesoin de proclamer, comme le demandait cet imbécilede Barodet le 15 mars 1881, la permanence des assemblées.En 1884, quitte à se démentir ensuite, M. Ferry déclareraque le rôle du Congrès américain est de faire des lois sansavoir action sur lexécutif, tandis que le rôle de lassem­blée française est de gouverner. Dès ce moment, il nestplus contesté par personne que la totalité des fonctionsexécutives est aux mains des députés. La Chambre, des­tinée à nêtre quune partie dI.!-n tout, est devenue le tout,où sabsorbent les parties. Quelques témoIns. Effectivement, et sans interruption, lexécutif entier,Président de la République et Gouvernement, sera désor­
    • LE DESPOTISME 189mais en face du législatif, en posture d~inférieur; voiremême en posture dinculpé. Tous les hommes dJ::tat notoires de la Troisième Répu­blique le déploreront. Mais pas un seul dentre eux, mêmeceux qui ont duré trois ans au pouvoir, ne proposeront deremède. Pas un seul dentre eux, sauf M. Clemenceau etmoi-même, nauront le courage daffirmer leur opinionen sortant dun régime jugé par eux intolérable. Tousmourront députés ou sénateurs, membres actifs du sys­tème quils réprouvaient. Les citations, qui vont suivre,sont le procès-verbal de carence des réformes républi­caines. Voici dabord M. Waldeck-Rousseau. Il disait, dès 1882 : Il Y a un cortège de préventions et de préjugés que noustrainons depuis longtemps contre le pouvoir exécutif... Nous sommes restés si longtemps dans lopposition quenous croyons y être encore... Nous ne voyons pas que, en 1791, le pouvoir exécutif sappe­lait Louis XVI et que, aujourdhui, il sappelle le Présidentde la, République. Un an plus tard, M. René Goblet déclarait en 1883, quilnest pas de pire instrument doppression que les majo­rités toutes-puissantes, qui sortent de lélection et quilimporte peu que cette élection se fasse dans le cadre dunerépablique ou dans le cadre dune monarchie. En 1896, M. Raymond Poincaré dénonçait à son tourlusurpation parlemen taire. Il disait : A peine sommes-nous élus que nous nous sentons à la hau­teur de toutes les missions. Il nest pas un de nous qui ne se croie un abrégé du paysentier et qui ne simagine condenser en lui toutes les forcespopulaires. Nous arrivons, par une pente naturelle, à considérer quenous détenons nous-mêmes ]a souveraineté nationale. Cest encore M. Poincaré qui, en janvier 1898, signi­fiait : Le mal dont souffre la Franoe, cest la confusion des pou­voirs ; cest labsorption de tous les pouvoirs par une Chambrequi, refusant de simposer à elle·même aucune discipline, ne 9
    • 190 LA PROFESSION PARLEMENTAIREsupporte rien à côté delle et prétend mettre la main surtout. Cest là, à nos yeux, une fausse conception de la souverai­neté nationale et une fausse conception du mandat législatif. Simaginer que le mandat législatif confère la toute-puis­sance est une idée attentatoire à la souveraineté du peuple. Lll jour où, dans un ~tat, il y a un pouvoir sans limiles,homme ou Chambres, le peuple est en tutelle. Despotisme césarien ou despotisme jacobin, nous les repous­sons lun et lautre, au nom du même principe, au nom dela souveraineté du peuple, qui ne veut être confisquée par per­sonne, ni par un homme, ni par une assemblée. M. Millerand, à son tour, disait en 1924 : La Constitution a dressé un pouvoir législatif absolu devantun fantôme de pouvoir exécutif... Tout cela est vrai. Pourquoi, le pensant, M. Waldeck­Rousseau sest-il choisi 11. Combes pour successeur ct a-t-ilainsi fondé, par le règne de la Délégation des Gauches, leplus puissant instrument de dictature parlementaire?Pourquoi, le pensant, M. Poincaré a-t-il montré tantdémotion, quand en 1933, jai demandé que lillitiativefilancière fût retirée aux députés? Pourquoi, pen­samt cela, - et jugeant le système inaméliorable, puis­quils nont rien tenté pour laméliorer, - MM. Waldeck­Rousseau et Poincaré sont-ils morts séIlateurs ? PourquoiM. Millerand est·il encore au Luxembourg? Quand on aacquis la conviction quun régime nest ni tolérable, niperfectible, cest du dehors quil faut le combattre. La dictature des majorités, corroborée par ces témoi­ gnages critiques, a ses défenseurs. Le professeur degauche, qui sest chargé dexprimer, autant que faire sepeut, la doctrine du parti, enseigne en son nom quil nefaut pas avoir, en face du législatif, des chefs, mais sim­plement des contrôleurs; que, par exemple, un ministrede la Guerre est là moins pour commander et pour admi­nistrer que pour sopposer aux empiètements de lorgani­sation militaire; que le député est nécessairement len­nemi des gouvernants; que le ministre est un délégué dupeuple chargé de la surveillance dun travail déterminé et surveillé lui-même par le rapporteur de son bl1dget.M. Chartier, qui signe Alain, a le courage de son opinion.
    • LE DESPOTISME 191Beaucoup, qui nont pas le même courage, pensent commelui sans oser le dire. En doctrine aussi bien quen fait, il ny a dans la Répu­blique française quun seul pouvoir. Ce pouvoir règne,gouverne, administre. En lui, résident les réalités; en lui,les possibilités: cest le pouvoir parlementaire. ])espotismc ct métier. Lêtre abstrait, que lélection a créé et que lon nommeabusivement représentant, est le vrai maître de lf:tat. Cest à lui que sont passés les attributs du souverain deRousseau. Il est aussi despote que le monarque de Bodinou le peuple de Jurieu. En face de lui, lexécutif nest rien.Car, comme disait lautre, la fonction de faire des lois estdominante par sa nature. La base initiale du régime, sépa­ration et équilibre des pouvoirs, est abolie. Entre la thèsedu Second Empire qui, au nom du peuple dessaisi, con­centrait la souveraineté dans la personne dun Empereuret la thèse parlementaire qui, au nom du peuple dessaisi,la concentre dans la personne de 300 parlementaires, ­qui votent les lois, font et défont les ministères, imposentles dépenses et les nominations, élisent le chef de lmatet ne sont renouvelables que vingt-cinq fois par siècle, ­il ny a aucune différence dessence. Le cérémonial républicain exprime cette dictature. A larevue du 14 Juillet, le Président du Sénat et le Présidentde la Chambre passent avant le Président du Conseil. Caril est entendu que leurs électeurs, sénateurs et députés,sont, comme eux-mêmes, au-dessus de tout. Nest-ce pas lecharmant Louis Andrieux, qui remarquait à la tribune en1887 que, si lon invoque, à la Chambre, lopinion desélecteurs, on déchaîne des exclamations, des murmures,même des rires? Car les élus in corpore ne se recon­naissent point de maîtres. Dans les fêtes, qui fleurissentchaque dimanche dans nos chefs-lieux de département, le député, élu comme il est élu; le député qui ne repré­ sente quune infime minorité d·électeurs et une minorité moindre encore de Français, a le pas sur tous les corps qui assurent la vie du pays; sur les présidents de Cours; sur les amiraux; sur les généraux. Cette hiérarchie est si profondément entrée dans les
    • 192 LA PROFESSION PARLEMENTAIREmœurs, aussi bien à droite quà gauche, quil ny a pluscontre elle rien à faire, si ce nest une révolution. Lesbatailles constitutionnelles de Charles X, du prince deBismarck et du maréchal de Mac-Mahon ne sont, à notreépoque, même pas concevables. Lordre du jour du 16 mai1877 a vidé la question, quand il a prononcé que « la pré­pondérance du pouvoir parlementaire, sexerçant par laresponsabilité ministérielle, est la première condition dugouvernement du pays par le pays :.. Soixante ans depratique ont, de ce texte, extrait le système, qui suhor­donne la vie nationale à ce que M. de Lamartine appelaitle caprice parlementaire. Ici encore, le métier explique tout. La profession a crééles professionnels. Les professionnels, pour vivre, ontinventé le césarisme anonyme, qui a exproprié le peuple etquaucun parti ne discute, parce que, au sein du métier,touts les partis en profitent. Le privilège revit en .eux.Ils sont comme ce Sénat de Savoie du XVIII" siècle, quine motivait pas ses arrêts, parce quil était infaillible.M. de Tocqueville, démocrate passionné et alarmé, avaittout dit en écrivant, il y a plus dun siècle : Le pouvoir législatif a une tendance habituelle à réunirtoute espèce de puissance. Cette concentration des pouvoirs, en même temps quellenuit singulièrement à la bonne conduite des affaires, fonde ledespotisme de la majorité. Cest là, d~ quelque côté quon le considère, un phéno­mène professionnel. On enseigne aux enfants des écolesque", si lon a des exécutifs faibles, cest pour prévenir lescoups de lÉtat. Ce nest pas vrai, puisque le 18 Brumaireet le 2 Décembre ont été réussis contre des assembléestoutes-puissantes. La France a un exécutif faible, parceque cela est nécessaire au métier parlementaire. Il LA TYRANNIE DE LA SÉANCE Le despotisme parlementaire sexerc.e dabord en séance.
    • LE DESPOTISME 193Ses principaux moyens sont linterpellation et la question;la discussion des lois présentées par le gouvernement;la discussion des textes proposés par les députés, notam­ment en matière financière. Les Inte..pel1ntioDs. Les interpellations, qui sont devenues la grande affairedu régime représentatif, sont nées avec les assemblées. De 1791 à 1799, bien que les ministres ne fussent nimembres des assemblées, ni légalement responsables de­vant elles, elles ont été innombrables. Dès 1814, les assem­blées y virent leur arme principale. Dans sa Monarchieselon la cfwrte, M. de Chateaubriand écrivait que « lesChambres ont le droit de demander tout ce quelles veulentaux ministres et que les ministres doivent toujours lé­pondre, quand les Chambres paraissent le souhaiter :..Cest le principe même de linterpellation, question poséesur un point spécial, mais pouvant donner lieu à un débatgénéral. Les Chambres de la Restauration, qui navaientpas le droit dinterpeller sur la politique étrangère, inter­pellaient tout de même par le détour des pétitions. Lin­terpellation est linstrument décisif des buts dynamiquesde la profession. Pour que cet instrument soit efficace, il faut, il est vrai,que le gouvernement pose la question de confiance sur letexte qui clôt le débat et mette ainsi au jeu son existence.Autrefois, cela ne se faisait patio De 1830 à 1848, les inter­pellateurs nont déposé que trois fois des ordres du jourde nature à engager la responsabilité des ministères;interpellation Mauguin de janvier 1831; interpellationCasimir Périer de décembre 1831 ; interpellation de 1834­35 contre le ministère Broglie. Même la plus célèbre inter­pellation de lépoque, celle que développa M. Thiers contreles congrégations le 24 avril 1845, ne donna pas lieu à unvote conclusif. On nest arrivé que lentement au régimeactuel, qui met, à tout instant, les gouvernements à lamerci des interpellateurs. Les phases principales ont été les suivantes. LAssem­blée législative de 1849 a codifié le 8 juillet les règles rela­tives aux interpellations. Le Second Empire les a suppri­mées pour les rétablir en 1867 et les conronner en 1870
    • 194 LA PROFESSION PARLEMENTAIREpar la résurrection de la responsabilité ministérielle.M. Thiers fut abondamment interpellé de février 1871jusquau 13 mars 1873. A partir de cette date, et pourlempêcher de parler, on ninterpella plus que les mi­nistres. M. Grévy avait rappelé en 1871 que le gouverne­!lent est maître de répondre ou de ne point répondre.Mais, dès lors que le refus de répondre reçoit, commela réponse, la sanction dun vote de confiance, lusage sestétabli de répondre toujours. Quand on ne répond passur le fond, on répond sur la date. Linterpellation est ainsi devenue le pain quotidien duparlementarisme français. Elle coule à pleins bords et neconnaît quun minimum de limites. Dans le Reichstagdavant-guerre, il fallait 30 signatures et, dans la Chambreautrichienne, 15 pour quune interpellation fût recevable.Chez nous, une signature suffit. Il en résulte que le nombredes interpellations a crû sans arrêt. A chaque rentrée, onen annonce une centaine, qui embouteillent lordre dujour. De là est venue lhabitude, à laquelle dailleurs onmanque souvent, de ne les discuter que le vendredi. rn peu de statistique. Du 27 avril 1896 au 28 juin 1898, le ministère Méline dutdiscuter 218 interpellations. En juillet 1909, le Présidentdu Conseil disait quil y avait eu dans la législature294 interpellations et 76 questions; que 189 sur 294 avaientété effectivement discutées en 128 séances; cest-à-direque ce genre de travail avait absorbé le quart de la légis­lature. Sil mest permis de citer un exemple que je connaismieux encore, je rappellerai que, en 1930, jai dû en treizemois, dont moins de huit mois de session, être présentà 329 séances; subir le dépôt de 327 interpellations et de62 questions; discuter à la tribune la fixation ou le rejetde 101 dentre elles; batailler au fond sur 155 autres;parler, en de vrais discours, 172 fois; poser 60 fois laquestion de confiance; comparaître 14 fois, pendant desaprès-midi entiers, devant les commissions des deuxChambres, - et cela dans une période où javais à traitersoit en France, soit hors de France, à la Uaye, à Londres,
    • LE DESPOTISME 195à Genève, le problème du désarmement terrestre et naval,le problème des réparations et celui des fortifications delEst et du Sud-Est. Les interventions personneUes du chef du gouvernement étaient de 12 par mois, sous le ministère Méline de 1896 ; de 11 par mois sous le ministère Clemenceau de 1906. Vingt-quatre ans plus tard, en 1930, je suis arrivé au taux de 25 par mois, soit deux fois plus que ce quavaient connu les plus attaqués de mes prédécesseurs. Les Anglais, à quelques différences près, subissent un régime analogue. M. Balfour disait en 1902 : « Il y a eu, en 1901, 7.180 questions posées. Elles ont occupé 119 heures, soit 15 journées de 8 heures de travail parlemen­ taire et trois semaines du temps du gouvernement. :) M. Chamberlain ajoutait : « La grande majorité des ques ­ tions na absolument aucun intérêt public et, en pareil cas, chaque demande recevrait satisfaction, si lhono ­ rable membre qui la pose adressait sa question dans une lettre privée au ministre et recevait une réponse de même nature, - à moins cependant quil neût besoin de prouver à ses électeurs quil veille sur leurs intérêts. :. On compte, en moyenne, 1.000 questions par session à la Chambre des Communes et on peut les poser toutes, sans distiQction, à propos du budget. Palgrave et les autres auteurs sont davis que lon en abuse singulièrement et que, si on compte 3 minutes par question, cela fait, pour,une session, 66 heures. consacrées à des matières qui, pour la plupart, ne sont « ni de lintérêt général, ni de lordre élevé exigé par le règlemen t ). Les vices du systèmf. Aux plaintes anglaises sur ce régime répondent, depuislongtemps, les plaintes françaises. Il y a une lettre de M. Thiers à M. Buloz de juillet 1841,où on lit : Je suis fort partisan de nos institutions : car je nen voispas dautres possibles. Mais elles organisent le gouvernementen un vrai bavardage. Lopposition ne parle que pour embarrasser le gouverne­ment cette semaine et le gouvernement nagit que pour parerà ce que lon dira la semaine prochaine.
    • 196 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE M.Casimir Périer et M. Duchatel sétaient déjà plaintsdavoir à soutenir c une lutte inégale où, sans répit, il fautfaire face à des agresseurs, qui se relaient. , M. Mélineet M. Poincaré ont gémi pareillement sur la matière. Ilsdisaient : InterpeHateurs et interpellés devraient êtres appelés à fur­muler devant une wmmission leurs questions et leursréponses. Linterpellation devrait être soumise à une prise en considé·ration. On ne devrait soumettre à la Chambre que des ordres dujour réfléchis et non point imposés dans lardeur et dans ledésarroi des séances. En un mot, on ne devrait pas refuser dentourer un débat sigrave des mêmes garanties que le vole dun projet dintérêtlocal. Cest de quoi se plaignait aussi M. Léon Bourgeois,radical orthodoxe. Il montrait que, pour voter une loi, onprend, avant décision, mille précautions de procédure,tandis que, en quelques minutes, une interpellation peuttout bouleverser. Il demandait en conséquence que desrègles fussent fixées. Il ne fut pas entendu. Comment leàt­il été, alors que jamais on na appliqué larticle du règle­ment, qui permet de renvoyer aux bureaux lexamen desordres du jour motivés? On a, de diverses façons, aggravé les inconvénients desinterpellations. Dabord en y ajoutant les questions, quelon peut à tout instant transformer en interpellations;ensuite en ajoutant aux questions orales les questionsécrites, qui absorbent chaque jour des centaines de fonc­tionnaires, et dont les réponses constituent des hypo­thèques prises par le législatif sur lexécutif; ensuite endiscutant certaines interpellations en comité secret, levote final seul ayant lieu en séance publique. Le comité secret avait été pratiqué par la Conventionsous le nom de Comité général. On y renonça ensuite pen­dant plus dun siècle. La Troisième République y revintpendant la guerre. Il y en. eut sept en juin 1916 ; dix ennovembre 1916; vingt en janvier 1917; un en octobre1917, - ceci pour la Chambre. Au Sénat, six séancessecrètes en juillet 1916 ; cinq en décembre HH6 ; une en
    • LE DESPOTISME 197 nillet 1917. Cest un usage pernicieux ct contraire, comme a-nt dautres, aux principes du régime. Ainsi le vote public nregistre une ,décision dont le pays est condamné àignorer les motifs. Linterpellation, sous toutes ses formes, est devenue,depuis soixante-dix ans, le moyen courant de renverserles ministères. Cest elle qui permet de donner carrièrean mobile dynamique de la profession; lavancement; lacréation des places libres; laccession au pouvoir. Justi­fiable, à la rigueur, dans des circonstances exceptionnelleset dans des formes déterminées, eUe est devenue intolé­rable par le caractère de continuité et dabitraire quellea pris. Mais linterpellation est le grand ressort du métier. Cestpourquoi elle est intangible. Linitiative ~oQv(rnemeDtalp. Le gouvernement se place dautre part en posture dêtreattaqué, chaque fois quil présente un projet. Si technique que _ soit ce projet, il fournit matière ilagression poHtique SUT chacun de ses articles. Jai eu, en1930, à demander aux Chambres seize grands votes agri­coles. Je les ai obtenus treize fois à lunanimité, les troisaut.res fois avec des minorités, qui nont été respecti­vement que de 69, 12 et 2 voix. Mais, sur chaque ligne dechacune de ces lois non contestées, les opposants avaient,au préalable, cherché à me jeter par terre. Quand je men plaignis, on men sut mauvais gré. Javaisdit : Si, sur tous les problèmes essentiels de la vie économique,on vote avec un gouvernement, jestime que la ténacité, lar­qeur et la violence déployées contre lui deviennent injustes etdéplacées, dès lors que, ne les appliquant pas aux grandesbatailles à visage découvert, on les prodigue, avec un masquesur le nez, dans les embuscades. Trois semaines après, le Sénat, pour mapprendre àvivre, me mit en minorité de trois voix. La victime napas le droit de récriminer. Autre e>lemple : jai présenté, en 1929, un projet déqqi­pement national si manifestement nécessaire que tous les
    • 1198 LA PROFESSION PARLEMENTAIREgouvernements, qui ont suivi, lont repris, sans dailleurslappliquer. A lheure où je le présentais, avant toute crisede chômage et avec un Trésor plein, il eiit été certaine­ment efficace et les 250 millions de journées de travailoffertes, à temps, aux ouvriers auraient évité bien descrises. Lobstruction politique et la volonté de me renver­ser minterdirent daboutir. Par la collaboration du parti radical et du parti socia­liste et par le moyen des commissions, laffaire traîna pen­dant plus dune année. Il me fallut attendre six mois ladésignation dun rapporteur par la Commission des Fi­nances, qui consulta ensuite dix commissions, dont plu­sieurs gardèrent le projet huit et douze mois. Il fallutconsacrer soixante-dix séances à ce qui aurait pu se faireen dix et poser quarante fois la question de confiance.Les socialistes, qui devaient en 1936 présenter un projetflnalogue, avec une caisse vide et sans étude précise, empê­chèrent, pendant des mois, le vote dun texte immédiate­ment applicable, sous prétexte que le Trésor, alors gros dequinze milliards, nétait pas assez riche. On vit, pendant cette période, les adversaires éternelsdes crédits militaires exiger de moi un programme dar­mements, au lieu de mon programme de travaux. On vitdes partis, qui jamais navaient voté le budget, invoquerles règles de 10rtl;lOdoxie budgétaire : unité, annualité,spécialité. On vit les hommes, qui devaient en 1936 cro­cheter la Banque de France et la délester de plusieursdouzaines de milliards, me contester le droit de faire état,dans mon plan, des 3 milliards et demi davances statu­taires assurées au Trésor par les conventions. Jamaislobstruction ne fut poussée plus loin, ni avec plus decynisme. Pour y être exposé, il nest pas, au surplus, besoin dedébats spéciaux. Chaque année, souvent pendant des mois,le gouvernement, par le simple dépôt de la loi budgétaire,devient la cible de toutes les offensives. A linitiative gou­vernementale soppose alors linitiative parlementaire. (}inltiait ve parlementaire. Cest là le troisième moyen par où sexerce en séance ledéspotisme des assemblées.
    • LE DESPOTISME 199 Dans les premières années du régime représentatif, ce oyen nexistait pas. Car la Charte de 1814 réservait aur.i linitiative des lois. Très vite, et avant même que la arte de 1830 partageât ce privilège royal entre le sou­""sin et lassemblée, linitiative parlementaire chercha àslffirmer en matière financière. Après avoir, dès 1815,revendiqué le droit de contrôler lemploi des crédits, lesChambres se proclamèrent maîtresses de proposer cer­taines dépenses. Entre temps, elles avaient obtenu, en1827, la spécialisation des crédits. M. de Villèle fut, à cetteoccasion, accusé par M. de Serre, de c: créer le gouver­nement de la Chambre ). Du moins était-ce encore letemps où les Chambres réclamaient des économies. Linitiative parlementaire des dépenses, que M. Prévost­Paradol avait soutenue avec une ardeur mal inspirée, futinscrite, sans un mot de discussion, dans les lois consti­tutionnelles de 1875. En 1877, lhabitude de proposer descrédits se généralisa. En 1882, linitiative parlementaire,expression du despotisme professionnel, avait déjà crééun Jéficit de 356 millions, soit 2 milliards 848 millions denotre monnaie. En 1888, elle en créait un autre de 323 mil­lions, soit 2.604 millions de notre monnaie. Grâce à elle, de1889 à 1897, laccroissement de limpôt a été de 10 %,tandis que celui de la richesse publique nétait que de~ %.Linitiative parlementaire, de 1891 à 1902, a aug­menté de 524 millions (plus de 4 milliards de notre mon­naie) les dépenses budgétaires et de 8.470 millions (67 mil­liards de notre monnaie) la dette publique. Le rythme na cessé de saccélérer sous lexigence delintérêt électoral et du métier. Les budgets, en quelquesannées, augmentent de 102 %, surtout par les dépensesde personnel, qui sont les plus électorales de toutes. Vingt­trois fois, en 1930, il ma fallu monter à la tribune et poserla question de confiance pour barrer la route à des propo­sitions dorigine parlementaire, qui, votées, eussent aug­menté de 15 milliards les charges annuelles du budget.A la même époque, quand je proposais pour 1 milliardet demi de dégrèvements, M. Blum et ses amis en propo­saient pour 3 milliards. Lorsque je proposais pour 17 mil­liards de travaux doutillage, ils en réclamaient 60. ~rme financière, que représente linitiative des dé- jpenses, est aussi;-àu pre.!flier cl~~ une arme polit~<J1!~ ~
    • 200 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE. Contre l~ <!~uté qui propose un~ qépen.se.JlmllU-à-a.Ü réJlection et la réélection de ceux qui la voteron t, sa.Jlgouvernement, qui sy oppose, est désarmé. LUtiliSa~n des ressources publiques pour des fins électorales, pro se dès avant lélection par les candidats; la transforma. on du budget, suivant le mot de M. Jules Ferry, en .une immense gamelle, où tout le monde vient puiser, sont le ressort de la tyrannie, quexercent les élus. Cest ainsi que M. Poincaré fut renversé en 1924; moi, en 1930; M. Sarraut, en 1933. Dans un régime tel que le nôtre, qui veut ouvrir la bourse prime qui veut la fermer. On a par là placé sur de fortes assises la tyrannie par­ lementaire et donné au métier son sens plein. Aux temps lointains du mandat, les assemblées avaient pour tâche dempêcher les gouvernements de dépenser. Sous le règne de la profession, ce sont les assemblées qui obligent les gouvernements à dépenser. Les Parlements sont passés de lautre côté de la barricade. De compresseurs, ils sont devenus excitateurs. Le. budget nest plus pour eux le livre de comptes de la nation : cest le carnet de chè"lues en blanc, qui pourvoit aux besoins de la profession. Si M. Gladstone revenait dire dans nos Chambres ce quil disait aux Communes en 1886 : « Le rôle constitutionnel de la Chambre nest pas daugmenter les dépenses, mais de les diminuer), il ferait scandale. Le contrôle collectif des Chambres sest mué en moyen individuel de pression pour les élus. M. Poincaré navait point tort de penser que, si lon veut juger de la lâcheté humaine, il nest pas de meilleur observatoire que les postes de président ou de rapporteur général de la Commission des Finances. « Lindépendance de la représentation 1). Pour préciser létroite solidarité, qui lie la profession parlementaire au ~otisme financier des~mbHes, il faut se reporter aux ébats, où le sujet a été discuté. Souvent des membres des Chambres françaises ont re­ commandé ladoption du système anglais. Les Anglais, dès 1706, avaient décidé que le cabinet seul aurait le droit de proposer des crédits. Cest la règle qui, avec bien des atténuations dailleurs, a été suggérée chez nous en 1848, en 1881, en 1886, en 1888, en 1889, en 1895, en 1896, en
    • LE DESPOTISME 1899, en 1900, en 1902, en 1910, en 1911, en 1913, en 1919, en 1925, en 1926, en 1929, en 1933. Toujours ces 201 réformes ont été repoussées. Toujours les contrôleurs des dépenses ont tenu, selon le mot de M. Dupin, à rester des dépensiers. Et comment ce refus a-t-il été motivé? Par un appel à la suprématie du Parlement, à lindépendance de la repré­ sentation nationale, au progrès démocratique, à lautorité de la Chambre, à la liberté du peuple, à la souveraineté des représentants. « Voulez-vous castrer le Parlement? ) demandait le socialiste Adrien Véber. Le même langage a été tenu par MM. Chauvière, Vaillant, Albert Thomas, Gus­ tave Rivet, Ernest Lafont et par quelques autres, qui pas­ saient pour plus sages, tels que MM. Jules Grévy et Louis Marin. Linitiative parlementaire népuise pas son despotisme en imposan·t des dépenses nouvelles. Elle le manifeste aussi soit en supprimant des recettes; soit en abrogeant des lois par un simple article de la loi de finances; soit en multipliant des amnisties, où leffet disciplinaire sajoute à leflet pénal; soit en bouleversant le système douanier; soit en imposant au gouvernement des initia­ . tives diplomatiques. Partout le despotisme, dont le métiert" dispose, se met au service du métier lui-même. Autrefois, les propositions issues de linitiative parle­ mentaire étaient du moins soumises à une commission spéciale, qui les examinait et les filtrait. Ce filtrage a été . supprimé. Et aucune restriction ni réserve ne simpose plus à la fécondité dépensière de nos six cents députés. Par ces trois moyens, interpellation, amendement, initia­ tive, la majorité des députés est, à tout instant, maîtresse de lexécutif. III LA TYRANNIE HORS SÉANCE Le despotisme parlementaire, qui saffirme en séance par les interpellations et les questions, les amendements et linitiative des dépenses, se déploie hors séance dans
    • 202 LA PROFESSION PARLEMENTAIREles commissions; dans les groupes; dans les cabinetsministériels; dans les administrations. Les eommissJODSf A lorigine, la commission était, pour un débat donnJ,un instrument de travail préparatoire. . Quand commença notre Hévolution, cet instrument detravail existait déjà dans les Chambres américaines. Maisles Anglais navaient jamais consenti à linstituer. Repre­nant une vieille tradition, les Etats Généraux décidèrent le7 juin 1789 de se subdiviser en bureaux et, peu de tempsaprès, la Constituante créa 30 comités. La Législative eneut 21 ; la Convention à peu près autant. En quelques semaines, les comités de la Législative serendirent maîtres de ladministration. On sait quelle futlomnipotence de ceux de la Convention. Ils étaient lesmaîtres de la France et nommaient à tous les emplois.Certains pensaient cependant que cela ne suffisait pas etJe conventionnel Thibaut demandait que les comités delégislation fussent non seulement chargés de faire les nominations, mais encore de les faire de concert avec lesdéputés du département, où il sagissait de nommer. Quand ce fut fini, il y eut une réaction. La Constitutionde lan III supprima tous les comités. Elle autorisa trèsexceptionnellement des commissions spéciales et tempo­ raires. Le rétablissement des comités permanents fut éga­lement repoussé en 1815 et 1838. Les commissions tempo­ raires avaient elles-mêmes mauvaise presse. M. de la Bour­donnais y voyait des centres permanents dintrigues.M. Duvergier de Hauranne se plaignait de leurs lenteurs et les accusait de paralyser les délibérations de lassemblée. Quand, en 1829, quelquun proposa de créer autant de-commissions qne de ministères, la proposition fut tout de suite écartée. La Législative de 1849 supprima, comme pesant sur lactivité du Parlement, les quinze comités créés, lannée davant, par la Constituante de 1848. Cest de la Troisième République que date le règne des commissions avec la hiérarchie artificielle, nocive et ridi­.cule de leurs présidents, de leurs bureaux et de leurs rap­ porteurs. Il est juste de reconnaître que, sur les cinquante­ deux commissions élues par lAssemblée nationale, cer­
    • LE DESPOTISME 203 .aines travaillèrent utilement. Mais, dès 1876, on sorienta,· vec la Commission permanente des Finances, vers labus, ui, depuis près dun demi-siècle, pèse sur les activités ~arlementaires. Très-vite, le système se généralisa. LaChambre créa en 1882 une commission de larmée, quisempara de toutes les questions militaires. En 1888, ellecréa seize grandes commissions pour une année. Dès cemoment, nous sommes loin de lorgane technique et pré­caire chargé de préparer un rapport, et qui disparaissaitdès le vote de la loi. Nous sommes en présence dorganespolitiques, et donc dorganes de métier. Lobjet essentieldes commissions sera désormais de servir les deuxintérêts substantiels de la profession, lintérêt statique etlintérêt dynamique. Elles seront des instruments de réélec­tion et des instruments daccession au pouvoir. Ces caractères sont aggravés par le fait que les com­missions ne sont plus élues par les bureaux, mais par lesgroupes politiques et quil y en a un nombre égal aunombre des ministères. Ainsi lexécutif trouve en face delui, dans chacun de ses compartiments, à létat dorgani­sation permanente sexerçant contre lui, le groupementoffensif des intérêts du métier. Cest la forme moderneet raffinée du despotisme parlementaire. Le danger est spécialement visible avec la Commissiondes Finances. Celle-ci, disait M. Léon Say, se prend pourun gouvernement et ses rapporteurs pour des ministres.Les rapporteurs parlent en maîtres. La Commission monteet prononce des offensives politiques contre les cabinets.Ses décisions sont valables, quel que soit le nombre desprésents. Sous prétexte de crédits, elle se saisit de toutesles lois de principes et les bouleverse à son gré. Elle refuseaux députés, qui ny siègent pas, communication de sesprocès-verbaux et prétend que ces documents sont sapropriété. Cest la forteresse centrale de lorganisationprofessionnelle. Ce sera bientôt le pouvoir dominant. Retenez en effet quun texte de loi, proposé par unministre, sévanouit, dès quil tombe dans ce quon appellele sein de la commission. Amendé par celle-ci, ou ,empiré,il sera présenté à la Chambre, non par le ministre, maispar la commission. Le budget de 50 milliards, que laChambre discute chaque année, nest jamais celui quaétabli le gouvernement, mais celui que, dans lexercice
    • 204 LA PROFESSION PARLEMENTAIREde sa dictature, la Commission des Finances a refait ftson gré. Gouvernement et CO,mmission ne sont pas deuxinterlocuteurs qui: discutent devant un arbitre. Lun desdeux interlocuteurs sest substitué à lautre. La commissionil absorbé le gouvernement. Au nombre dune vingtaine dans chaque assemblée, lesgrandes commissions permanentes SODt plus fortes que lesministres, parce quelles durent plus longtemps queux.Le ministre passe. Le rapporteur demeure. Dans une pé­riode de dix ans, il y a eu douze ministres des travauxpublics et un seul rapporteur de leur budget. Ce rappor­teur, ayant ce que le ministre navait pas, cest-à-dire ladurée et parlant au nom de la commission, qui est elle­même permanente et saisie de tous les text.es concernantle ministère, finira par mt>ller le jeu administratif. Par un paradoxe étrange, lexécutif lui-même outille lescommissions pour le dessaisissement que celles-ci luiinfligent. A cet effet, les ministres ont pris lhabitude demettre à la disposition des commissions des deuxChambres des fonctionnaires recrutés et payés par lEtat.Ces fonctionnaires sont, sous le prétexte technique, poli­tiquement utilisés par les membres des commissions pourqui ne sarrêtent jamais les exigences de la profession.Fournis par les ministres, ces fonctionnaires travaillentcontre eux. Ensuite, ils sont promus par eux. Le danger a été signalé depuis longtemps et en touspays. M. Louis Passy, dans les débuts de la République,dénonçait les grandes commissions comme une aristocra­tie parlementaire tout à fait contraire à lesprit républi­cain. M. Charles Benoist écrivait, un peu plus tard : c Les grandes commissi0ns, cest le Parlement souverain.EUes nous rapprochent du régime conventionnel, mais nous écartent pour autant du régime parlementaire. )M. Waldeck-Rousseau déclarait quil navait pas protesté contre le buis-clos des conseils de guerre pour sinclinerdevant le huis-clos des commissions. M. Poincaré sin­dignait contre c ces organes parasites, qui sérigent en comités de direction, voire même en contre-gouverne­ ments >. Le Président Wilson, dans un pays où lexécutifest beaucoup plus fort quen France, disait que les comitéspermanents des deux Chambres étaient en passe de devenir les maîtres de la politique américaine.
    • LE DESPOTISMB 205 Les groupes. Après Ifs commissions, qui font de la politique sous lefaux-nez de la technique, il y a les groupes qui, pour enfaire, nont même pas besoin de faux-nez : car cest pourdes fins politiques quils ont été inventés. Jai déjà expliquéquel est leur rôle dorganisation. Il reste à préciser leurrôle doppression. Les groupes qui, suivant le cas, correspondent ou non àdes partis, sont des formations strictement parlementaires,à effectifs très-variables, dont la raison dêtre est de pré­parer laccession au pouvoir de leurs membres et plusparticulièrement de leurs chefs. Le jeu des gouvernementsconsiste soit à les concentrer, soit à les dissocier, la com­position des Chambres françaises ayant cette conséquencequun gouvernement ne peut jamais sappuyer sur un partiunique et est toujours condamné à utiliser des majoritésde coalition. Cest là un régime qui exclut lhomogénéit~et qui exige la trahison : cadre admirable pour un métier,qui nest quun jeu dambitions et qui, sil exprime unedécadence politique, constitue indiscutablement uneconquête professionnelle. On se plaignait déjà des groupes sous la Monarchie deJuillet. On sen plaignait en 1871. M. Edouard Labonlaye,revenant dItalie, écrivait: « Les groupes sont sans cesseen voie de transformation. Une interpellation, un ordre dujour, un changement de ministère, voilà le mécanismegénéral. > LAssemblée nationale ne fut certes pas, avecses perpétuel~ marchandages de groupe à groupe, pourle faire changer davis. En 1879. M. Waddington résumaitlimpression de tous en disant : Ou hien les programmes des groupes ne signifient rien; oubien ils deviennent une tyrannie quaucun ministère ne peutaccepter. La multiplicité des groupes multiplie les combinaisons decoalition qui font les gouvernements faibles et donnent à lalutte pour le pouvoir un air de bataille de brigands. " Deux ans plus tard, le 10 aol1t 1881, M. Gambetta nétaitpas moins sévère pour ce ressort essentiel de la profession.Il sécriait :
    • 206 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Je demande que les. groupes abdiquent leur personnalitéet quils se fondent dans une majorité que jappelle, de sonvrai nom, une majorité ministérielle. Que me font, à moi, vos querelles personnelles; vos divisionsen groupes ct en sous-groupes? Que me font les noms et les surnoms P Tout cela nintéressepas la France. Il arrive, à de certaines heures, que les groupesexercent ouvernement la dictature : cest quand quelques­uns dentre eux, rassemblés en surcomité, font la loi auxministres et aux majorités. Déjà en 1890. M. Tirard, quiétait un modeste, était venu, comme Président du Conseil,prendre les instructions de la réunion plénière desgauches : on avait trouvé quil humiliait un peu trop lepouvoir exécutif. Il avait répondu que la discipline,nécessaire au régime parlementaire, ne peut sapprendreet se consolider que dans des groupes séparés, limitéset homogènes. Avec le ministère Combes, on ne sexcusaplus. On affirma. Les groupes de gauche se réunirent alors en une parlotequon appela Délégation des gauches. Effectivement on vit,pendant deux ans, 40 députés socialistes conduire à labaguette les 200 représentants des autres groupes degauche. M. Briand disait ensuite à M. Jaurès : c Vousnaviez pas le pouvoir. Mais vous meniez le pouvoir. >M. Combes sen accommodait gaillardement. Dès sa décla­ration ministérielle, il avait signifié que son principalsouci serait de maintenant lunion des groupes de la majo­rité. Il avait proclamé un peu plus tard quil nétait aupouvoir que pour recevoir les i.nstructions du Bloc desgauches et les exécuter. Il avait ajouté en aoftt 1903 que lejour où lunion des groupes de gauche cesserait dexister,il donnerait sa démission. Sur quoi, M. Charles Benoistdénonçait le ministère occulte et M. Ribot le comitéirresponsable. Le Bloc des gauches ne sen portait pasplus mal. Il était dans la ligne logique du régime et de laprofe:;sion. On a revu cette organisation dabord en 1936, sous leministère Sarraut; ensuite, les deux années suivantes,sous les ministères Blum-Chautemps et Chautemps-BIQm.La délégation des gauches reconstituée tenait le rôle dor­donnatrice des jeux. Au lieu dêtre, comme en 1902,
    • LE DESPOTISME 207menée surtout par les loges, elle létait surtout par lessyndicats, sous le nom de ministère des masseS : césarismean,onyme, avait très-justement prononcé Charles Péguy en1904. Ce césarisme anonyme sexpriII1f par la dictature desmajorités; et la dictature de la profession. Groupes poli-tiques ou de défense, cest tout un. Disons que cest lin-frastructure du métier. Laction individuelle. A ces moyens collectifs sajoute un troisième moyen :laction individuelle des élus sur les ministres et sur lesfonctionnaires. Elle constitue lun des objets essentielsdes activités de la profession. Elle est, en outre, un moyende despotisme. Tout membre du Parlement, si modeste soit-il, se croitinvesti dun privilège de supervision et de gestion SUl toutce qui se passe dans sa circonscription. Il tient que cestlui manquer que dy nommer, sans sa permission, unpréfet, un sous-préfet, un juge ou un ingénieur. Pouravoir nommé à Colmar, sans consulter les élus, un préfet,qui y a été par la suite unanimement regretté, quand il enest parti, jai provoqué une vraie révolte des parlemen-taires alsaciens, aussi bien amis quadversaires, dont jaisubi, dans les mois suivants, les effets politiqhes. Ce sontmatières, où les élus font preuve dune vigilante suscep-tibilité. Ceux de 1832 se bornaient à reprocher à M. Casi-mir Périer de ne pas les connaître par leurs noms. Lespetits-fils daujourdhui sont plus exigeants que les grands-pères dautrefois. Les élus contemporains sont assurés, en ce qui concernela satisfaction de leurs vœux les plus divers, de lhumi-lité des gouvernants. Ladministration est organisée en conséquence. De quelque dossier quil sagisse, elle soumet au ministre deux décision~, lune conforme aux intérêts du service, lautre conforme aux recommandations. Le mi- nistre na plus quà choisir. Sil est faible, il choisit la recommandation. Sil est de moyenne fermeté, il cherche une cote mal taillée. Sil résiste aux pressions, il ne tarde pas à être renversé, . Ce système de pression est la règle courante. Quand un
    • ".... ~ LA PROFESSION PARLEMENTAIRE scandalèéclate, comme laffaire Rochette ou laffaire Sta­ visky, on prood, à plOpOS des interventions parlemen­ taires, des airs 6tQnnés et lon réclame des enquêtes. Mais le régime tout entiel"~st .organisé en vue de produire, par de telles pressions, de lels scandales. Entre les scandales, dont on parle, et ceux dont on ne parle pas, il ny a quune différence de publicité. Dans les uns, comme dans les autres, on trouve à la base le despotil;me du métier. Ce despotisme sexerce plus dangereusement encore pour lordre public, quand il sattaque, par-dessus la tête des ministres, directement aux fonctionnaires des admi­ nistrations. Sénateurs et députés ont leurs entrées dans les bureaux de chaque ministère. Les plus importants dentre eux ont, dans ces bureaux~ leur clientèle de direc­ teurs, de chefs, de sous-chefs, de rédacteurs et dexpédi­ tionnaires. Ainsi se préparent dans lombre, souvent par traitrise, sous linfluence des élus, les décisions qui sur­ prendront, un jour, dans un flot de dossiers, la signature. du ministre. A lattaque directe, les parlementaires expé­ rimentés préfèrent cette méthode enveloppante. La même méthode joue, et plus encore, hQrs de Paris. Les conditions, que jai décrites plus haut, de la profession; la durée illimitée et le cumul déréglé des mandats ont créé, dans nombre de départements, des dictatures locales, à quoi rien ne résiste. Quand le sénateur, ancien et futur ministre, maire du chef-lieu, président du Conseil Géné­ ral (1) signifie sa volonté au nouveau préfet, qui est, pour une large partie de son traitement, le salarié du Conseil général, rien ne pent tenir contre cette volonté. Et comme lélu est tout près de lélecteur, il entend que son triomphe soit rapide et apparent. Si daventure un préfet, au nom du ministre, tient bon contre lélu, la dictature locale, qui est le reflet de la dictature centrale, le lui fait aussitôt payer. Cest ainsi que la majorité, alors cartelliste du Conseil général de mon département, supprima. comme don de joyeux avènement, son automobile au préfet que, ministre de lIntérieur, je venais de nommer dans Ie Territoire de Belfort et qui marquait lintention de me servir honnêtement: tout petit détail, mais qui éclaire les mœurs. (1) Voir ci·dessus, page 2·8.
    • LE DESPOTISltE 209 Il arrive, dans ces conditions, que le député soit, surles fonctionnaires, plus puissant que les ministres, dont lesfonctionnaires sont les subordonnés. Combien de fois desp11efets ont-Hs travaillé pour un parlementaire contre leministre de lIntérieur! Cest lassemblée souveraine, etnon le gouvernement, qui commande aux fonctionnaires,dont son élection dépend et qui dépendent delle pourleur avancement. Cest pour cela que les parlementaires,dans les votes budgétaires, sont si larges pour les fonc­tionnaires. Ils sont, avec eux, en réciprocité de services. Le dessaisissement de lexécutif au profi,t du législatif,dans la personne des fonctionnaires locaux, est une ma­tière inépuisable. On voyait, sous Louis-Philippe, desdéputés présenter de nouveaux préfets aux populations~omme leurs protégés. En 1930, ayant reproché à un Préfetun discours invraisemblable, où il remerciait le sénateur­président du Conseil général de lavoir il agréé :., commesil se fût agi dun ambassadeur, ce préfet me répondit,avec uue apparente candeur, quil sétait borné à lire untexte rédigé par le sénateur-président, dont le ressenti­ment me fut dès lors acquis. On a vu des cas analogues dans plusieurs autres pays derégime électif. Quand en Italie, en 1880, M. Minghettidéndnça les illégales interventions des partis et des parle­mentaires dans les nominations et dans ladministration,plusieurs de ses collègues proposèrent avec violence samise en accusation. Ch.ez nous, presque à la même époque,en 1878, cest pour arracher au gouvernement les places,quil naccordait pa~ assez libéralement, quon a renverséM. Dufaure. Dans les années suivantes, cest parce quonavait commencé à y installer les amis quon a cessé deréclamer la suppression de la Préfecture de police. Le phénomène a été à tel point visible, dans les trentea:lDées suiv.antes, que des étrangers en ont été frappés etlont décrit. Dans le livre quil a consacré à la France, unAnglais, M. Bodley, disait que la France possède deuxconsti.tutions, lunc écrite, qui remet le pouvoir exécutifaux ministres; lautre, non écrite, daprès laquelle lepouvoir est exercé à Paris, dans le burean des ministres,par les sénateurs et par les députés; dans les préfec­tures, par les politiciens local;lx, qui demandent et quirecommandent. Des juristes tels que MM. Esmein et Lar­
    • 210 LA PROFESSION PARLEMENTAIREnaude ont, dans leurs ouvrages, signalé la même chose.Les épurations administratives ont été lexpression dudespotisme parlementaire. De même, les diverses suspen­sions de linamovibilité des juges. Au lendemain du 16 mai,le Conseil dttat fut intégralement renouvelé sous la pres­sion des Chambres. Et, comme cela ne suffisait pas àcertains, M. Floquet, en 1888, proposa que lon revînt ausystème de lélection des conseillers, - ce qui auraitpermis une épuration de plus. Au bref, lexécutif shumilie partout devant le législatif.Le législatif a deux fois tort quant aux principes et quantaux faits. A satisfaire un solliciteur, on se fait cent ennemiset un ingrat. Mieux vaudrait mettre à la porte les parle­mentaires qui, comme dit noblement Alain, viennent dansles bureaux parler au nom du peuple. Il est peu (leministres, qui se risquent à cette résistance. Il en est qniportent dans labdication une sorte de raffinement, - telce ministre des Affaires Etrangères de 1890, qui répon­ dait à un quémandeur : c Vous mavez demandé de vous procurer un emploi. Je vous prie dadresser votre requête au député de votre arrondissement, à qui je prêterai vo­ lontiers mon concours, sil le réclame. > La vain .. indhrnation des chefs. De cet état de chose honteux, tout le monde sest plaint.Mais personne, parmi les ministres qui ont duré et quiauraient pu agir efficacement, na tenté la moindre cor­rection. Il y a longtemps quon se plaint. Sous la Révolution,Pelet de la Lozère sindignait que les bureaux des servicespublics fussent envahis, sous la protection des députés,par une foule dintrigants qui devenaient les privilégiésde la République. Sous lAssemblée nationale, on repro­cha au duc de Broglie davoir subi cette pression sansrésister. Un peu plus tard, M. Léon Say signalait que lesrevendications, dans chaque circonscription, davantagesfiscaux rendait impossible. la gestion des finances et larentrée des amendes infligées aux fraudeurs. Quelquesmois après, M. Gambetta gémissait, à son tour, contrec lingérence deI> influences parlementaires dans le choixdes fonctionnaires). Et, pour une fois, M. Ferry lui faisait
    • L.E DESPOTISME 211écho en réclamant « des députés qui administrent moins.èt qui légifèrent davantage ". A ce moment, I1n Breton glacial, qui sappelait Wal-,deck-Rousseau, esprit clair el distingué, sans grandshorizons, mais qui avait le goût de lélégance intellec­tuelle et de lélégance morale, devint ministre de lInté­rieur. Il recula épouvanté devant la cuisine quon lobli­geait à faire. De là sortit sa circulaire de décembre 1881où, avec une étonnante naïveté, il écrivait : Un système de gouvernement qui reposerait sur cette idéeque lavis du Préfet nest rien et que le recommandation esttout, serait un régime également funeste à lindépendance delélecteur, du député et du ministre. Pour avoir écrit ces quelques lignes, M. Waldeck-Rous­seau se vit, pour près de vingt ans, écarté du pouvoir, oùil ne fût jamais revenu sans les imprévisibles désordres delaffaire !)reyfus. On ne tint, par ailleurs, aucun comptedes excellents aphorismes quil avait prodigués et lesdéputés continuèrent à imposer les nominations. En jan­vier 1892, à la tribune du Sénat, le Gouverneur général delAlgérie signalait, comme fait de notoriété publique, queles parlementaires avaient pris lhabitude de donnerdirectement des ordres aux fonctionnaires de son admi­nistration. On eatendit, dans les annéès suivantes, venant de deuxpoints contraires de lhorizon, retentir les indignationsde M. Goblet et de M. Ribot. M. Goblet disait, en 1902, quele sort des ministres dépend beaucoup moins de ce quilsfont ou ne font pas au point de vue des affaires publiquesque du plus ou moins de complaisance quils mettent à accueillir les demandes administratives des dépu.tés.M. Ribot ajoutait douloureusement en décembre 1904 : On ne travaiHe quà rendre }es dé·putés et les sénateursomnipotents... Le ministre na que les apparences de la toute-puiss·ance. Les nominations sont devenues .entre ses mains la monnaie­dont il se sert pour acheter les suffrages et se ma,intenir aupouvoir... , Nulle part, à aucune époque, labus des influences na été·plus général et ne sest étalé avec plus dimpudeur que de nos:joUls.
    • 212 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE La plainte la plus émouvante et la plus prolongée contrele despotisme parlementaire a été celle de M. Raymond,Poincaré,. qui la fait retentir à toutes les étapes de sacarrière. Il disait en 1898 : Nous navons cessé de protester depuis longtemps déjàcontre lingérence des députés dans les attributions gouver­nementales et con~re la perpétuelle confusion de pouvoirs àlaquelle on assiste tous les jours... Nous sommes arrivés à une falsification du régime parle­mentaire, où les députés gouvernent, administrent, nom­ment, sous le pseudonyme de ministres qui passent, à unemultitude demplois plublics. Les fonctionnaires, réduits aux sollicitations dé3~adantes;les députés, transformés en courtiers de leurs électeurs, lesministres forcés de louvoyer au milieu des intrigues; la jus­tice menacée dans son indépendance et dans son autorité, ­voilà le résultat. Arrive-t-il quun gouvernement essaye, comme aujourdhui,de remettre les choses en place ? Il paie cher sa tém~rité ... Le mécanisme est complètement faussé par lomnipotenceque sarrogent les hommes politiques... Les Chambres se sont peu-à-peu attribué la plupart des pré­rogatives gouvernementales... De ces plaintes éloquentes, aucune conclusion na ététirée par leurs auteurs. Parmi tant dillustres ministres,pas un na même osé renouveler linutile circulaire deM. Waldeck-Rousseau... La révolution est à refaire. Ail cœur du métier. Labus, dont il sagit, nous met au cœur du régime etde ses problèmes. Cette domination quotidienne de quelques centainesdélus, qui ne représentent pas 10 % de la France, cest cequon appelle le règne de la ~olonté générale et la Répu­blique française. Quarante-deux millions de Français sup­portent que 320 députés et 160 sénateurs, cest-à-dire lamajorité des deux Chambres, deviennent, par des usurpa­tions accumulées, les maîtres de tout. Le spéculateur Lawsignalait, sous Louis XV, que la France était administréepar 30 maîtres des requêtes. Elle lest aujourdhui parmoins de 500 parlementaires, qui soccupent de < ces
    • LE DESPOTISME 213c: immenses détails ~, dont le marquis dArgenson disaiten 1833 que, sans eux, rien ne se fait et quils appar­tiennent aux ministres. Lannulation de lexécutif par le législatif est si notoireque, toutes les fois que le régime sent quil ne peut passe passer dun exécutif, il se supprime lui-même. Ou bienil se supprime par létat de siège. Ou bien il se supprimepar les décrets-lois. Pour abolir lanarchie, un seul moyen :empêcher la majorité parlementaire de gouverner et dad­ministrer. La France en est arrivée à ce point que ses Chambres,au lieu de représenter un pouvoir de contrôle, représententun super-pouvoir de gestion. Dans chaque circonscriptiondes députés de la majorité, cest le député qui prétendadministrer et distribuer les places. Ladministration desdéputés, qui exclut la responsabilité, sest substituée peuà peu à celle du gouvernement responsable. Les députéssont les bureaucrates dappel, qui mènent souverainementle pays coupé en morceaux. 10 l
    • CHAPITRE VIII LABSENCE DE FREINS l. LE CHEF DE LÉTAT. - Le rodage des chefs dEtat. - La Présidence de 1875. - Le président anéanti. ­ Les attributions non exercées. - La victAre de la profession. II. LE CHEF DU GOUVERNEMENT. - Les origines de la faiblesse ministérielle. - Sous la Troisième République. - La règle du jeu. - Le gouvernement écrasé par les Chambres. III. LES AUTRES FREINS, - Pas de referendum. ­ Pas de dissolution. - Pas de recours constitutionnel. - Lusurpation sénatoriale. - Lidentité des deux Chambres. - La dictature totale des assemblées. Contre ce despotisme multiforme des assemblées et de leurs membres, contre ses manifestations et ses effets, il ny a ni limite, ni frein. La Présidence de la République nest quimpuissance. La Présidence du Conseil nest que précarité. Le Sénat nest que la réplique de la Chambre. Les autres garanties ne son t pas moins illusoires,
    • LE DESPOTISME 215 l LE OHEF DE LÉTAT On apprend à lécole aux petits Français que le Prési­dent de la République est le chef de lÉtat : cest un motvide de sens. Du chef, le Président de la République pos­sède les prérogatives extérieures, les escortes et la Mar­seillaise. Pour le reste, du fait conjoint des institutions etdes usages, il na rien et il nest rien. Le rodage des chefs dÉtat. La Révolution française sest constamment développéedans le sens de lanéantissement du chef de lÉtat. Les débats sur le pouvoir réglementaire du roi et surle veto, le procès du roi, sa déposition, sa mort et lamainmise des comités de la Convention sur tous les attri­buts de lexécutif sont une seule et même histoire. LabbéSieyès avait dit, dès les premiers jours, que le veto, « cetteforme honteuse de lexécutif ), était une lettre de cachetcontre la volonté générale, cest-à-dire contre la majoritéde lAssemblée. Or, on entendait que cette majorité mtsouveraine. La crainte dun chef exécutif issu du vote populaire adominé les années suivantes. Quand on discuta la Consti­tution de lAn III, le rapporteur prononça : « Il y auraittrop dinconvénients à proposer la nomination du pou­voir exécutif par les citoyens. Il y aurait lieu de craindreque, étant nommé par tous, lexécutif nacquit une tropgrande puissance relativement au Corps législatif. ) Cetétat desprit ne varia point jusquau Consulat. Et quand onfit le Consulat, cest pour diminuer et gêner le PremierConsul que lon inventa les deux autres. Le XIX siècle, à son tour, na été quun long rodage dece quon appelait, au début, comme en Angleterre, laCouronne et toutes nos lois, depuis 1815, nont tendu quàdiminuer le chef de lttat. La Restauration fut une luttedes Chambres contre le roi pour obtenir des prérogatives
    • 216 LA PROFESSION PARLEMENTAIREnon inscrites dans la Charte. Charles X, pour avoir penséet dit quil aimerait mieux scier du bois que dêtre roiaux conditions des rois dAngleterre, a su ce quil en coûlede résister aux mœurs du temps. Louis-Philippe fut en· bataille continuelle contre sesministres et contre ses majorités. mu de lémeute ct de laChambre, il a abaissé devant elles lautorité royale; etfacé,comme « blessant pour 14. dignité nationale ) le préam­bule qui octroyait la Charte; partagé avec les députéslinitiative des lois. A tout geste de résistance, on lui rap­pelait quil nétait que le roi des barricades. Cest pourennnyer Louis-Philippe que M. Thiers a inventé la for­mule : « Le roi règne et ne gouverne pas ), dont le resteest sorti. Il entendait que le roircitoyen de 1830 fût lesuccesseur du roi-fonctionnaire de 1791. Pendant la Seeonde Répübliquc, on multiplia contre laPrésidence les précautions, sans cependant prévenir lecoup dEtat. M. de Tocqueville disait que, si on accordaitau Président des pouvoirs étendus, il ne fallait pas le faireélire par le peuple. M. Louis Blanc professait que linsti­tution dune Présidence serait néfaste à la République.M. Grévy demandait si un Président ambitieux narrive­rait pas à renverser la République. Il tenait que le pouvoirconfié à un seul est, quelque nom quon lui donne, unpouvoir monarchique el il proposait le texte suivant quifut repris par M. Naquet, le 28 janvier 1875 : LAssemblée nationale délègue le pouvoir exécutif à uncitoyen qui prend le titre de Président du Conseil desministres. Le Président du Conseil des ministres est nommé au scru­tin secret, à la majorité absolue. , Le Président du Conseil des ministres est élu pour untemps illimité. 11 est toujours révocabl~. La Constitution de 1848 comporta cependant un Prési­deut de la Hépublique qui, à part le droit de dissoudre.possédait, y compris la responsabilité, tous les attributsdun chef dEtat. Ce sont les mêmes pouvoirs quexerçaM. Thiers en 187a. Force était de finir la guerre, de négo­cier la paix et de briser la Commune, ce pour quoi onavait besoin dun exécutif fort. Tout de même, cette forcecausait des regrets et bien des gens pensaient avec
    • LE DESPOTISlllE 217M. Ferry que la France a besoin dun gouvernement faible. Aussi bien, pendant deux ans et demi, il y eut un cosflitsans merci entre M. Thiers et lAssemblée. La loi du31 août 1871 avait pris soin de préciser que le Présidentnexerçait sa fonction que par délégation de l~ssembléenationale et sous son autorité. On ne manqua I?as de rap­peler de mille façons ces dispositions au « sinistr~ vieil­lard). On linter;ompit, en une forme déplaisante, quandil lut son message de décembre 1871. On lui enleva ledroit de nommer les conseillers dÉtat. On ne lui votaque dassez mauvaise grâce des remerciements pour lalibération du territoire. On inventa contre lui, par la loidu 23 mars 1873, la responsabilité ministérielle, aveclarrière-pensée de la substituer à lautorité présidentielle.On accumula les formalités et les obstacles pour lem ­pêcher de parler. Quand il avait un candidat au bureau, par exemple,M. de Malleville, on se faisait un malin plaisir de le mettreen minorité. On redoulait tout autant de le voir exercerses droits de député que de le rendre, si on len privait,inamovible comme Président. On lui imposait la résidencede Versailles et on appelait la Préfecture lHôte.! de laPénitence. Finalement, lAssemblée renversa M. Tbiers,deux mois après quil eut signé la convention dévacuationet avant quelle fût exécutée. Avec le maréchal de Mac-Mahon, les élus ressentirentdabord une impression de soulagement. Ils respiraient.Le nouveau Président pratiquait la maxime de M. Thierssi parfaitement oubliée par celui-ci : il régnait et negouvernait pas. Il seffaçait devant lA.ssemblée. Il nesadressait .à elle que par des messages, dont la lectureétait confiée au Président du Conseil. Il avait dit dans lepremier : « Jai fait choix dun ministère, dont tous les membres sont sortis de vos rangs. ) Il ne se déclarait que moralement responsable et, à part quelques mouvements dhumeur, il conforma ses actes à ce principe jusquau 16 mai. La Présidence de 187lS. Cest dans ces conditions quon a fini par instituer,après quel marchandage, ()Jn le sait, la Présidence de laRépublique de 1875. ,.
    • 218 LA PROFESSION PARLEMEN-rAIRE Malgré lautorité des ancêtres, - M. de Tocqueville, levieux duc de Broglie, quelques autres, qui estimaient quunchef républicain doit être responsable, à moins dêtre unpouvoir subor~onné, - lAssemblée prit la direction con­traire. Le duc Albert de Broglie avait dit, dès le 24 mai1873, que, bien que le Président français ne soit pasc: lexécuteur aveugle et passif de la majorité >, il nesaurait être, à aucun degré, comparé au Président amé·ricain. On abonda dans ce sens-là. Le Président américain est le maître de son ministèrequi est une partie de lui-même et qui ne doit pas decomptes au Congrès. Le Président américain a un vetoefficace, parce que, sil sen sert, on ne peut le battre auvote suivant que par une majorité des deux tiers : M. CIe·veland trouva dans le veto bien manié un instrument depopularité. Enfin, le Président américain, élu par lepeuple, est, autant que le Congrès, le représentant dupeuple. Il fut entendu, dès le principe, que tout celaserait refusé au Président français. . Le Président français est né, à une voix et par raccroc,comme la République elle-même, de lamendement Wallon.Il a ét; désarmé au maximum en souvenir des erreursrécentes du pouvoir personnel et aussi en raison descirconstances politiques. Les républicains se déf,iaient dela Présidence de la République, parce quelle était la Pré­sidence. Les royalistes sen défiaient, parce quelle était laRépublique. Dun côté comme de lautre, on voulut, afinde pouvoir plus aisément contenir ou remplacer ce pou­voir, quil fût faible et cest pour laffaiblir que loninventa la Présidence du Conseil. On tournait ainsi le dos soit à la Présidence issue dupeuple et responsable, dont lEmpire était né, soit à lex­périence plus récente dun Président de la République qui,bien que dorigine parlementaire, avait exercé, deux ansdurant, un pouvoir direct et presque absolu. On revenaità la vieille conception du chef df:tat annulé de 1793.Certains trouvaient dailleurs que cétait encore trop.M. Naquet, en 1875, reprit la proposition Grévy de 1848qui supprimait le Président. M. Goblet la soutint, vingt ansaprès, en exprimant la curieuse crainte que le Présidentde la République ne pût, « comme Louis XV, avoir sonsecret >.
    • LE DESPOTISME 219 M. de Cormenin avait annoncé que le Président neserait quun c laquais dassemblée;) ; M. J.-J. Weiss quilc chasserait le lapin et ne gouvernerait pas ;). On étaiteffectivement très-loin du c chef-roi, moins le nom etla durée ;), dont avait parlé le duc de Broglie lors de sonprojet du 19 mai 1873 ; très-loin même du corps électoralélargi, que ce projet prévoyait. La base de lélection res­tait strictement parlementaire. On avait beaucoup lésitéà autoriser la réélection, que lusage devait dailleursinterdire par la suite. La profession parlementaire, quiexclut toute permanence, dessinait ses exigences. Cest de là, et non du 16 mai, que date le néant prési­dentiel. Le 16 mai, qui, dans sa légende, demeure, pourla mémoire du peuple, le coup de force type de lexécutifcontre le législatif" na eu, à aucun degré, ce caractère.Entreprise légale, maladroite et mal conduite, le 16 mai,qui, quant aux formes, sest résolu par un simple change­ment de ministère, na eu, au fond, quune conséquence,qui a été de fonder, bien au delà des limites de la Consti­tution, la suprématie parlementaire et le despotisme desassemblées. Il faut relire le message dicté par MM. Dufaure et LéonSay- aux scrupules du maréchal : La Constitution de 1875 a fondé une république parlemen­taire, en établissant mon irresponsabilité, tandis quelle insti­tUlit la responsabilité solidaire et individuelle des ministres: Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits respectifs.Lindépendance des ministres cst la condition de leur respon­sabilité. Ces principes, tirés de la Constitution, sont ceux de mongouvernement. En face dune telle abdication, que valait linutile démis­sion demandée à M. Jules Simon, le jour où les gauchesse préparaient à le renverser? Que signifiaient m.ême lespropos de M. Dufaure se présentant aux Chambres commec choisi par le Président pour exercer, en son nom, lespouvoirs que la Constitution lui confère;) ? Ces pouvoirsétaient, dès ce moment, réduits à zéro. Le maréchal pourrabien dire quil y a la Chambre, le Sénat, la Présidence,c trois pouvoirs qui ne peuvent vivre que par des conces­sions réciproques ;). Mais, le jour où il savisera de
    • 220 LA PROFESSION PARLEMENTAIRErésister sur des mises à la retraite de généraux, il seraforcé de sen aller. M. Gambetta avait raison : il faut, à lElysée, se sou­mettre ou se démettre. Le président anéanti. M. Grévy sest trouvé fort ù point pour doctriner lesystème, quand il a succédé au maréchal. Dès son premier message, il a promis solennellementque« soumis avec sincérité à la grande loi du régime par­lementaire, il nentrerait jamais en lutte avec la volonténationale exprimée par les organes constitutionlels ~.Dans le même sens, M. Loubet a écrit au Pape quil nepossédait aucun pouvoir propre. Et M. Fallières a déclaré,le soir de son élection, que, avec lui, il ny aurait jamais« une politique de lÉlysée ~. On a applaudi à ces fortesparoles sans se demander ce que peut bien signifi-er unmandat politique, dont le détenteur, qui passe pour incar­ner la souveraineté nationale, décline toute participationà cette souveraineté. Une fois ou deux, on a cru que cela allait changer. MaiScela na pas changé, parce que cela ne pouvait pas changer.M. Jean Casimir Périer avait dit, dans son message inau­gural, quil ne laisserait ni méconnaître, ni prescrire sesdroits constitutionnels et M. Forafn avai,t écrit, en légendedun de ses dessins, quune trique venait de pousser àlarbre de la liberté. Six mois après, la trique, devenuebois mort, jonchait le sol de ses morceaux brisés. Relisonsla confession de lhomme sur qui lon avait compté pourrestaurer lautorité : Le Président de la népul)Iique nest quun maître des céré­monies... La COnstitution parle du pouvoir législatif, mais ne pro­nonce même pas le mot pouvoir exécutid:... T&utes les attributions dévolues en apparence au Présidentde la République sont, non pas ses attributions, mais cellesdu pouvoir exécutif, lequel nest pas le Président irrespon­sable, mais les ministres responsables. Je me refuse à comparer le poids des responsabilitésmorales, qui pèsent sur le Président, et nmpuissance, àlaquelle il est condamné... Le seul pouvoir, que le Président de la République peut
    • LE DESPOTISME 221exercer librement et personnellement, cest la présidence dessolennités nationales ... Jai dordinaire ignoré, pendant que joccupais la Présidencede la République, ce qui touchait à la marche des affairespubliques... Malgré mes observations antérieures, le ministre desAffaires ~trangères sétait abstenu de me faire connaître sesentretiens avec lambassadeur dAllemagne au sujet delaffaire Dreyfus ... Ce nest ni lheure, ni le lieu dexpliquer dans quellemesure je juge la Présidence de la République dépourvue demoyens daction... On a pris le contrepied du Président plébiscité de 1848 etvïp.é en 1875 la fonction de tous les pouvoirs defficacité,quelle avait vingt-sept ans plus tôt. M. Poincaré disait-il autre chose, quand il limitait lele rôle du Président de la République à celui de conseil­leur? Ou encore M. Millerand, lorsquil signalait quil ya en France une dictature, qui est celle de la majorité / La notion de limpuissance présidentielle est devenue dedroit public. Toute parole, tout g-este, toute apparence, quine seraient pas daccord avec cette noti0n, mettent le Pré­sident en danger. On fut long à pardonner à M. Loubetdavoir déclaré: « Je ne signe pas tout. » On ne pardonnapas à M. Millerand davoir le 23 septembre 1920, faitallusion, - et avec quelle précaution! - il certainesréformes, dont il disait: « Vous choisirez lheure que vousjugerez, daccord avec le gouvernement, la plus opportunepour apporter, dune main prudente, aux lois constitution·nelles, les modifications souhaitables. » M. Doumergue futaccusé par M. Blum dattentat contre la Constitution, parceque, dans un discours à Nice, il avait recommandé uneffort de défense nationale! II fut, ainsi que M. Doumer,forteme:lt soupçonné de « fascisme », parce quil mavaitconflé le pouvoir. Vingt ans avant, M. Félix Faure, toutinnocent quil fût, avait été suspect, parce quil portaitun monocle et des g9êtres blanches; parce quil mentait àcheval et quil plaisait au peuple. On tenta même de lempêcher de faire son voyage enRussie. Les attributions non ~xercées. Mais il y a plus et lon est obligé de retenir que, en
    • 222 LA PROFESSION PARLEMENTAIREsoixante années dhistoire, aucune des attributions silimitées de la Présidence na été exercée. Quil sagisse de la dissolution de la Chambre ou deson ajournement pour un mois; de la faculté de demanderune seconde délibération; de la possibilité de réélection;du commandement des armées; de la négociation destraités; de la nomination aux emplois; de la promulgationdes lois; de la désignation du Président du Conseil oude lirresponsabilité, on est en présence de simples appa­reI).ces. Un message pour dire bonjour; des discoursdinauguration; un message pour dire adieu, tel est, ensept ans, le bagflge dun Président. Ces pouvoirs, que lon nexerce pas, il est même défenduden parler et, un jour, M. Fallières, président du Sénat,interdit au général Billot de faire allusion, à la tribune,au droit présidentiel de demander aux Chambres uneseconde délibération. Le pouvoir de nommer aux fonc­tions publiques est une autre fiction. Le Président ne peutpas nommer un cantonnier sans la signature dunministre. Chef de larmée, il ne peut pas, sans le concoursdu ministre de la guerre, promouvoir un lieutenant augrade de capitaine. Grand maître de la Légion dhonneur,il ne peut pas, à lui seul, nommer un simple cheva­lier. Et tout le reste est à lavenant. Le contre-seing,naguère garantie dauthenticité, est devenu subordination. Il y a, il est vrai, la promulgation des lois. Cest lasignature presidentielle qui donne légalité aux lois et auxdécrets. Mais cest le contre-seing ministériel qui leurdonne vie. On peut même soutenir que la promulgationest moins un droit quun devoir. Car elle est obligatoiredans un délai déterminé, qui est, suivant les cas, de troisou de trente jours. Dira-t-on quil y a la· nomination des ministres? Oui etnon. Dabord, celle nomination ne figure, même pas dansla Constitution de 1875. Ensuite, le Président du Conseilchoisit les ministres sans consulter le Président de laRépublique. Le Président du Conseil lui-même, qui estseul choisi par le President de la République, accède aupouvoir dans des conditions, nées de la loi et de la tradi­tion, qui restreignent singulièrement le choix présiden­tiel. Il y a dabord le vote des Chambres, qui a renversele precédent ministère. Il y a ensuite les consultations.
    • LE DESPOTISME 223 Le vote de la Chambre a par lui-même un sens. Lesconsultations en ont un aussi et qui nest pas ~oujoursle même. Depuis le temps de lt:. Combes, les Présidents dela République ont pris, sans quaucun texte les y oblige,lhabitude, lorsquils ont un ministère à former, de confé­rer non seulement avec les Présidents des deux Chambres,mais encore avec les présidents de tous les groupes desdeux Chambres. Pour éclairer sa religion, le premiermagistrat de la République écoute, comme Jeanne dArc,des voix. Ce ne sont pas les mêmes voix. Ce sont des voixde vivants, - et de vivants qui, comme le chef de lEtat,appartiennent à la profession parlementaire; voire mêmeà cette sélection de la profession, que constituent lesbureaux des assemblées et des groupes. Cest à ces hommes,dont il est lélu, que le Président de la Hépublique demandede le guider pour le choix dun premier ministre.M. Cuminal donne son avis. Après ces entretiens, le chef de lÉtat envoie quérir,dans UAe voiture, lheureux vainqueur, que lui ont désignétour à tour le vote, qui a renversé le précédent cabinet,et les consultations. En fait, cest la majorité qui nomme.Le prédécesseur contre-signe le décret, qui appelle à lavie le succeseur. Ce sont des rHes, et rien que des rites,où tout le monde, le Président de la République, lancienet le nouveau Président du Conseil, apparaissent à létatde jouets du caprice parlementaire. Lirresponsabilité nest pas moins vaine que les autresprérogatives et le Président nen est pas mieux assuré que nen furent Charles X et Louis-Philippe. La France a eu,avant M. Albert Lebrun, treize Présidents de la Répu­blique. Sur ces treize, il y en a eu huit, soit 61 % qui,par mort violente ou obligation de démissionner, nontpas atteint le terme de leur mandat : MM. Thiers, de Mac-Mahon, Grévy, Carnot, Casimir Périer, Deschanel, Millerand et Doumer. Ainsi ces messieurs se sont-ils ratta­ chés à lorageuse tradition qui fait que, de 1789 à 1811, de tous les chefs dÉtat français, aucun, Louis XVIII excepté, nest arrivé vivant à la fin de sa charge. Lirresponsabilité apparaît comme un moyen sup­ plémentaire dannuler lautorité. Lirresponsable :f;)ysée, qui a connu la retraite rageuse de M. Thiers, la retraitedigne du maréchal, la retraite scandaleuse de M. Grévy, 1.
    • 224 LA PROFESSION PARLEMENTAIREla retraite piteuse de M. Périer, la retraite démente deM. Deschanel, lexpulsion de M. Millerand, sans parlerde lassassinat de MM. Carnot et Doumer, est un lieudramatique, où les Présidents ne trouvent pas danS lasécurité la compensation de leur impuissance. Rien nest plus aisé que de se débarrasser dun Présidentde la République, dont on est las. Un seul vote a mis aurepos en 1873 le libérateur du territoire. Il fallut un peuplus de temps pour liquider le maréchal; mais on yréussit tout de même. Si résistant que fût, même dans unmauvais cas, le vieux M. Grévy, qui disait : c Mon devoiret mon droit, cest de rester ), la Chambre neut quàsiéger vingt-quatre heures en permanence pour le con­traindre à sen aller. On dégoûta M. Périer en labreuvantdincorrections et de refus de linformer. M. Millerandpaya, en une foi:;, son message de 1920, son discoursdÉvreux du 15 octobre 1923 et son interview de laRevue de France du mois de novembre suivant. Une grève de ministres, à quoi M. Edouard Herriot pré­sida, en prodiguant les signes extérieurs dune émouvantetristesse, y suffit. La victoire de la pl·ofe~8ion. Faut-il conclure? Non, puisque les faits parlent. Lepouvoir présidentiel, qui est, dans léquilibre de lÉtat,un pouvoir nécessaire, est un pouvoir inexistant. On c; dit que cétait la faute, non des institutions, maisdes hommes. Ce nest pas exact. La formule de 1875 portren elle les causes, dont on vient de lire les effets. On nepeut pas concilier le régime parlementaire, né de la monar­chie, avec lélection du monarque par les assemblées. Parsuite de cette conciliation impolisible, la France e,st obligéedopter entre lanéantissement, du Président et le coupdÉtat. Elle a choisi lanéantisJement. Le correctif unique, que la Constitution avait admis, adisparu par lusage. Alors que tous les élus de toutessortes et de tous degrés, conseillers municipaux, conseil­lers darrondissement, conseillers généraux, députés, séna­teurs, bénéficient, avec les graves dangers que jaimarqués, dune faculté indéfinie de se faire réélire, leseul élu de France, qui ne soi,t jamais réélu, est celui dont
    • LE DESPOTISME 225la fonction exige la continuité. Ainsi la profession tient e près le Président. Elle le tient, parce quelle le nomme. Ile le tient, parce quelle ne le nomme que pour septans. Elle le tient, parce quelle connaît le moyen de ler~nvoyer avant ses sept ans. Elle est si soucieuse de letenir quelle a exclu le scrutin de liste pour lélection desparlementaires qui le nomment : « Car, maximaitM. Grévy, le. scrutin de liste, cest la voiture du sacrepour les princes et pour les généraux. ) Bonaparte disait de lexécutif de labbé Sieyès quecétait « lombre décharnée dun roi fainéant; un cochonà lengrais de quelques millions). M. Clemenceau disait : c Je connais deux organes inutiles, ma prostate et la Prési­dence de la République. ) Un grand libéral anglais disaitquil ny a pas de fonctionnaire au monde, dont la situa­tion soit aussi pitoyable que celle du Président de laRépublique française et il ajoutait : c Jamais, M. Thiersnaurait subi le sort à quoi se sont résignés ses succes­seurs. ) Quelque estime que méritent les personnes, com­ment ne pas souscrire à ces jugements concordants surlinstitution 1 Était-ce une excuse suffisante, pour justifierce trou par en haut, de sêtre une fois trompé, en 1848, enélisant un Bonaparte 1 A cette situation mauvaise une seule raison : lexigencede la profession. La profession na pas usurpé le droit dupeuple pour en partager lexercice. Afin den garder pourelle le privilège, elle a fait un chef de lÉtat purementdécoratif que, à linverse des Américains, elle choisit tou­jours dans son sein, parmi les plus chevronnés de sesmembres, généralement à la Présidence du Sénat. LePrésident meurt de cela. Il meurt de son origine. Ilnest pas le chef de lEtat, mais le chef de la profession. Ilest aussi impuissant quavait été le Directoire élu de lamême façon que lui. II . LE CHEF DU GOUVERNEMENT A la Prés~dence de la République, impuissance. A la
    • 226 LA PROFESSIQN PARLEMENTAIREPrésidence du Conseil, précarité. Les deu~ ensemble cons­tituent le pouvoir exécutif de la République française. Le Président du Conseil est lenfant trouvé du régim".Les lois constitutionnelles ne prononcent même pas sdnnom. Il est né en deux fois; la première fois, en 18~,quand, pour gêner M. Thiers, on institua la vice-pré&i­dence du Conseil; la deuxième fois, en 1873, quand lemaréchal de Mac-Mahon eut besoin à, la Chambre dunchef de gouvernement, qui parlât en son nom. Les origines de la faiblesse ministérielle. Lorsque la Révolution commençante se fut mise en ba~taille coutre le pouvoir royal, elle éprouva quelqueembarras à définir le pouvoir ministériel dans ses relationsavec les assemblées. Le premier mouvement des Constituants avait été din­terdire aux députés dêtre ministres et aux ministresdêtre députés. Lanjuinais disait que, si on admettait habi·tuellement les ministres dans la salle des séances, on lesexposerait à devenir le jouet des ambitieux. Linterdictionfut renouvelée par les lois des 8 avril et 25 mai 1791,29 septembre 1792 et par la Constitution de lAn III.Mirabeau était seul à soutenir quil fallait que les ministresfussent pris dans les Chambres et appuyés sur la ma­jorité. La Constituante sétant très-vite substituée au roi dansla gestion des emplois et dans la direction des administra­tions locales, les ministres, tirés à hue et à dia, perdirenttoute autorité. Ils navaient même plus le droit de pré­senter des projets de loi. Sous la Législative, ils devinrent,au service de lAssemblée, les surveillants du Roi. Ils nefurent, sous la Convention, que les commis des Comités."Cctte subordination de lexécutif continua de 1795 à 1799.Il suffit à Bonaparte, pour fonder son pouvoir, de substi­tuer sa dictature à celle des assemblées. Tout était prêt. Quand Louis XVIII rapporta dAngleterre la Charte de1814, force fut de résoudre ou dessayer de résoudre leproblème ministériel. Sous son règne et sous celui de sonfrère, les ministres furent pris constamment entre deuxnécessités : celle de lapprobation royale et celle de lap­probation parlementaire. Les textes prévoyaient la res­
    • ~ LE DESPOTISME 227P nsabilité pénale des membres du gouvernement, maisn pas leur responsabilité politiqqe devant les Chambres.Le ministres venaient le moins possible à leurs bancs,surtout quand ils craignaient dêtre interpellés. Ils cher­chaient, comme M. de Villèle, à substituer les discussionsdaffaires aux débats politiques. Lemprise parlementairene sen resserrait pas moins et M. Royer-Collard pouvaitdéjà dire que, dans le gouvernement représentatif, il y ades moments où ce nest plus le ministère qui a la majo­rité, mais la majorité qui a le ministère. Sous Louis-Philippe, lhumilité des ministres en face duParlement saccentua. A la seule exception de M. CasimirPérier, qui professait que les incertitudes den haut fontles inquiétudes den bas, les ministres de Juillet, mêmeM Guizot, plus entêté dailleurs que volontaire, furent descombinards. Du gouvernement de M. Laffitte, M. ArmandCarrel avait prononcé que cétait le gouvernement parabandon. M. Thiers, dans le Constitutionnel, écrivait quela Chambre fait le ministère et disait volonté nationale,quand il pensait majorité parlementaire. La théorie dungouvernement, constituant un pouvoir distinct de celui dela Chambre, théorie encore soutenue sous les régimes pré­cédents, perdait du terrain. Alors sétablit lusage de traiter les ministres en accuséset de leur infliger chaque jour les assauts de la tribune.M. Molé sétait flatté quil sassurerait la tranquillité dansles Chambres en se rendant populaire dans le pays : oneut tôt fait de le détromper. Le comte Duchâtel disait : c Chaque fois quon nous livre bataille, nous gagnons cettebataille. Mais, le lendemain, cest à recommencer. Tantôtlun, tantôt lautre attache le grelot. Pour le détacher,cest toujours notre tour. ) Avec la Seconde République, la place des ministres danslEtat se fit encore plus étroite. Beaucoup de républicains voyaient dans la responsabilité ministérielle une survi­ vance de la Monarchie de Juillet. LAssemblée refusa de nommer les ministres elle-même. Elle laissa le soin dê les désigner à la Commission exécutive. En créant la respon­ sabilité présidentielle, elle avait rejeté les ministres au second rang. Quand Louis-Napoléon, le 31 oçtobre 1849, supprima la responsabilité ministérielle, il ny eut aucune protestation.
    • 228 LA PROFESSION PAiIlLEMENTAIRE En 1871, M. Thiers, qui, à lui seul, était son propreministère, redressa le prestige gouvernemental et, à calisede ce redressement, il fut renversé au 24 mai. Jai signaléplus haut tout ce que son pouvoir quasi absolu provoquade haines au sein de lAssemblée. Dans ce jeu compliqué,lautorité ministérieHe devint un levier contre lautoritéprésidentielle. Cest pour cela que, le 12 septembre 1871,on adjoignit au chef du pouvoir exécutif un vice-présidentdu Conseil en la personne de M. Dufaure. Cest dans lesmêmes conditions que, en 1873, on ressuscita la respon­sabiHté ministérielle. Il sagissait, en divisant lexécutif pour laffaiblir, detraduire en actes la souveraineté de lAssemblée. Sons la Troisième Rêpublique. Le sort du Président de la RépubLique une fois réglépar la loi de 1875, la profession parlementaire, déjàconsciente delle-même., sarrangea pour nêtre point nonplus gênée par les ministres. Le Conseil des ministres ne fut même pas mentionnédans les textes constitutionnels. Son chef poussa commeun champignon. Ses membres continuèrent à faire métierde commis. Ni le chef, ni les membres ne représ:mtaientrien. Et le duc de Broglie les jugeait bien, quanti il écri·vait : Nous avons des ministères purement négatifs, dont le butetle mérite sont dexclure les uns par les autres les persoil­nages politiques les plus éminents. Nous avons des ministères pâles, indécis, sans principesavoués, sans autre préoccupation que de vivre au jour la jour­née. Nous avons des ministères, qui nont pas dautre pointdappui qUé la lassitude ct le découragement universels .. Des ministères qui sont réduits à se fabriquer tous lesmatins une majorité artificielle, par des concessions ou descompliments, par des promesses et des caresses, en pesantdans des balances en toiles daraignée les quantités de bureauxde poste, que lon a à donner dun côté, et la quantité debureaux de tabac, que lon a à donner de lautre. Dès ce moment, contre le gouvernement et contre son
    • LE DESPOTIS!>1E 229 chef, la profession élective organisait son exploitation et préparait son despotisme. En 1881, un député, pour affirmer la sup-rématie de lassemblée, proposa que les députés devenus ministres perdissent le droit de voter. En 1882, M. Gambetta se demandait, en sens contraire, sil était possible de gouverner légalement et il décrivaitla triste condition de « ces parias parlementaires, les ministres, à qui on ne reconnaît nj droit, ni qualité pour aborder les questions ~. La même année, un ministre, résu- mant avec bonne humeur I.a situation, disait : « Nous sommes les domestiques de la majorité. ) Et M. de Frey- cinet, en prenant le pouvoir, se croyait tenu daffirmer humblement, dès les premiers mots, de sa déclaration ministérielle, quil « sollicitait la bienveillance de la Chambre ) et quil était « plein de déférence pour son autorité ). M. Ju!es Grévy contribua beaucoup à laffaiblissement du pouvoir gouvernemental. Durement égoïste, il enten- dait, lui aussi, diviser pour régner. Son but constant fut de diminuer, les uns après les autres et les uns par les autres, les Présidents du Conseil quil désignait. Cest lui qui écarta de partis-pris tous les projets de réforme gou- vernementale de M. Gambetta. Cest sous son influence que se constituèrent tant de cabinets, où les tendances con- traires des ministres aboutissaient à la paralysie générale, au profit permanent des dictatures de majorités. Son gendre, M. Daniel Wilson, était linstrument de ces intrigues. Nest-ce point M. Waldeck-Rousseau, qui, au spectacle de ces ministères, que lon appelait déjà ministères de concentration et qui, dans la déchéance de lexécutif, portent une si lourde responsabilité, disait : La ,concentration consiste à rassembler des hommes dopi-nions très-différentes; un certain nombre dotages de chaqueparti; et à constituer un ministèle où les ministres viennentde tous les confins, non pour se rencontrer sur un point pré-cis, mais pour se mettre daccord sur ce genre particulierdimmobilité, qui naît des tiraillements en sens divers. Lexécutif, ainsi issu de compromis et vivant de trans-actions, était, en face du législatif, prêt au rôle desclaVe.De temps à autre, quelquun protestait contre cet abaisse-
    • 230 LA PROFESSION PARLEMENTAIREment. En décembre 1892, M. Ribot déclara quil entendaitressaisir dans leur plénitude les droits que le gouverne­ment tient de la Constitution : mais il ne ressaisit riendu tout. En 1894, il Y eut un ministère Casimir Périer quiparut, à sa naissance, plus décidé que les autres : on netarda pas à le renverser. Les exemples plus proches ontconfirmé cette règle. De nos jours, on a peine à comprendre la formule deLouis XVIII, qui disait que la Présidence du Conseil doitêtre le centre de tout. ~e laminoir du métier la saisie.M. Goblet et M. Ferry avaient demandé quelle ne f(U rien.Ils ont eu satisfaction. Retenez les noms des Présidentsdu Conseil, voir~ des ministres, dont lhabileté a été leplus vantée : MM. de Freycinet, Rouvier, Constans,:f:tienne. Ce sont ceux qui cédaient toujours. M. :f:tiennene proclamait-il point que sa tâche essentielle était daidertous les députés, quels quils fussent, à être réélus? Legouvernement, ains,i mené, ne comptait guère. En janvier1890, son néant fut si patent que les groupes, un beaumatin, se mirent en disposition délaborer, à sa place, sonprogramme. - Est-ce que vous croyez, demandait M. FrancisCharmes à M. Léon Bourgeois, anecdotier charmant et,de surcroît, Président du Conseil, que raconter. cestgouverner? . Avec une hautaine franchise, M. Waldeck-Rousseau, qui,eût préféré autre chose, mais qui faisait la même chose,confessait la loi du genre. Il disait : Nous avons été condamnés à adopter, comme une règle supé­rieure, la nécessité de ne pas tomber. Nous avons dü faire des concessions de principe, tout ennous efforçant den éviter la réalisation. M. Combes, prenant plus allègrement son parti de sonabdication aux mains de M. .Jaurès et de la Délégation desgauches, faisait, dun autre ton, la même constatation queson prédécesseur, quand il disait : c: Il ,mimporte fortpeu de savoir si je mène ou si je suis mené. :t M. Steeg,radical protestant, rejoignait, trente ans plus tard, lan­cien séminariste, son ancêtre, par cette inoubliable for­mule : < Je marche avec qui marche avec moi. :t
    • LE DESPOTISME 231 La règle du jeu. Dès que lon forme un ministère, on a le sentiment de ce qui va se passer et que, en dépit quon en ait, on ne réussira pas à sauvegarder les droits de lexécutif. Le législatif envahit, de toutes parts, le fabricant de ministère. Il lassiège, dès lors quil y a des places à prendre, de sollicitations, dont les unes sont individuelles, les autres collectives; les unes, directes, les autres, indi­ rectes. Quun personnage important de la profession, Pré· sident dassemblée, vous adjure, pour se débarrasser dun concurrent possible au mois de janvier suivant, dem­ barquer M. X... ? Vous vous assurez la collaboration dun traître notoire : ce fut mon cas. Quun groupe dune vingtaine de membres vous rappelle avec force que vous navez pas quarante voix de majorité? Vous sollicitez la collaboration du chef de ce groupe. M. Laval, voulant prendre, comme ministre, un député de la Corse, fut, à cause des querelles locales, obligé den prendre deux. Cest ce quon appelle, dans les journaux, constituer un nouveau cabinet. Nouveau? Ce nest pas sûr; car on y trouvera nombre danciens. M. Clemenceau disait quil avait renversé beau­ coup de ministères, mais que cétait toujours le même. Cest, en effet, toujours le même, soit quon « repêche ~ les sortants, soit que lon « dédouane:. les nouveaux. Car, avec le même pli professionnel, les nouveaux sont pareils aux anciens. Prétendra-t-on quil suffirait de résister? Même quand on en a ~e goût, ce peut être périlleux. Et puis on a toujours une majorité de collègues qui conseillent la capitulation. Cest pourquoi on tente de transiger. Le permanent abaisse­ ment du pouvoir exécutif en est le résultat. Le· législatif domine lexécutif, parce quil est lavenir et que les politi­ ciens pensent à lavenir. Dès quon a mis au monde un ministre nouveau, ce nouveau se sent prêt à monnayer la mort de laccoucheur en vue déventuelles résurrections. On retrouve, ici encore, le jeu normal de la profession et de ses lois. Les ministres, dont sentoure un Président du Conseil, sont des professionnels. Parce quils sont pro-o fessionnels, ils ont voulu devenir ministres. Pourquoi sup­ poser quils cesseront, létant devenus, de vouloir le res­
    • 232 LA PROFESSION PARLEMENTAIREter? Ils savent que les vagues se suivent et quelles sontCOl:lrtes. Le pos-te, quils occupent, les conduit à penser auposte quils désirent. Pour sy laisser porter, il suffirade faire, aux ordres du législatif, la planche pourrie.Quand on en a pris lhabitude, on appartient à loli­garchie bâtarde, dont se plaignait M. Naquet; à laristo­cratie républicaine, dont se louait Mm. Floquet. Le métier a remplacé le mandat. Quand on aime sonmétier, cest, je lai dit, pour y réussir. Un Président duConseil, qui a nommé un ministre, a épuisé son potentiel :il est vidé. Cest le prochain Président, qui est intéressantHour les amateurs. Et les amateurs, cest tout le rnonde.éhaql1e parlementaire se seot appelé il devenir mi­nistre. Chaque ministre se sent appelé il le lester. Chaqueancien ministre se sent appelé à le redevenir. Quand on acela dans la tête, on comprend tout. On comprend parti­culièrement que, face aux Chambres, qui sont une immensevirtualité, le gouvernement, qui nest que la réalité delheure, compte très peu. Tout Président du Conseil, dès quil prend place, alimpression directe de sa précarité devant la masseamorphe et puissante, dont il sort. Il précise cette impres­sion en faisant contresigner sa nomination par celui quila renversé. Il la précise aussi en présentant à lœil cir­culairem~.lt ahuri du chef de lEtat ses collaborateurs,comme un couturier présente sa collection. Les lois dumétier veulent que la constitution des équipes ministé­rielles soit, dans une large mesure, incohérente. Il ny a,en général, hormis les motifs professionnels, aucune raisonpour que ceux qui sont présents soient présents. Il nyena pas davantage pour que ceux qui sont absents soientabsents. Alors commencent les relations du cabinet et des Chambres. Comme entrée de jeu, il faut que le Premierministre, avant davoir rien tenté, fasse approuver une table des matières, qui se nomme déclaration ministérielle, et qui jamais ne sera réalisée. Comme les Chambres en ont entendu cent trois depuis soixante ans, elles sont blasées. Il faut, après cette lecture, obtenir un vote de confiance. Après lavoir obtenu, il faut le consolider dans les scrutins suivants. Avez-vous, pour une meilleure exécution des services,
    • LE DESPOTISME 233 soit créé, soit supprimé des ministères? Cest, dans lun et lautre cas, - car une loi dapprobation est nécessaire,- une cause valable de chute. Je fus, en 1930, en granddanger pour avoir institué les deux départements, toujoursmaintenus depuis lors, de lEconomie nationale et de laSanté publique. Je ne le fus pas moins, en 1932, pouravoir substitué le ministère unique de la Défense natio­nale, dont tout le monde se déclare partisan, aux troisministères de la Guerre; de la. Marine et de lAir. Dès que, né du milieu professionnel, un ministère estvivant, il a deux sortes dadversaires. Les uns, faisantpartie de lopposition, aspirent collectivement au pou­voir et menacent ses détenteurs. Les autres, qui font partiede la majorité, ne sacrifient pas à la satisfaction collec­tive de voir leurs idées an gouvernement le regret indi­viduel de nen pas faire partie. Ainsi deux familles de« en dehors ;) se dressent contre les « en dedans ;). Laseconde est, pour la durée de lexécutif, plus périlleuseque la première. Car on nest, comme dit le proverbe, trahique par les siens. Il en résulte que le métier de Président du Conseil, quisignifie combat quotidien contre lassemblée, est nécessai­rement mal fait. Le chef du gouvernement, dans les condi·tions que jai décrites (1) na pas, la plupart du temps leloisir de penser à ce quil fait. Par mille moyens, inter­pellations, quest1ions, budget, amendements, séances decommissi.ons, présidences de cérémonies, réceptions,voyages à létranger, on lui interdit ce loisir. Il faut quilse batte et quil se batte tout le temps. Plus on se bat, mieux on se bat. Cest du sport. On vitsur ses nerfs. Mais se battre nest ni gouverner, ni prendreascendant sur les Chambres. Pour gouverner, il faut arbi­trer. Pour gouverner, il faut apaiser. Si lon ne fait nilun, ni lautre, on gouverne mal et lon dépense à devaines batailles un effort surhumain, qui interdit lefforthumain, dont le pays profiterait. Limpression qui enrésulte est atroce pour un homme capable de la ressentir. Ce risque permanent est ce quon nomme ]a responsa­bilité ministérielle. Dès quil y a possibilité darriver aupOllvoir, les scrupules disparaissent ct. on ]a fait jouer. (1) Voir ci-dessus, pages 192 el suivantes.
    • 234 LA PROFESSION PARLEMENTAIREJe crois avqir rappelé que M. Rouvier a été renversé enpleine conférence dAlgésiras; moi-même en pleine confé­rence de Londres et en pleine conférence de Genève,ainsi dailleurs que M. Laval. Cela revient à dire quungouvernement ne peut, en face du Parlement, que choisirson genre de mort. Un gouvernement, qui résiste, est accusé doffenser ladignité des Chambres, dont la majorité ne représentemême pas 10 % de la France. Un gouvernement, qui tran­sige, est accusé de faiblesse par les doctrinaires" qui ontenvie de sa place. Laccusé quotidien, contre qui tousmoyens sont bons, est, du fait de la profession, mis horsdétat de gouverner. . 1. ne peut pas, dans ces conditions, y avoir de mirlistèreshomogènes. Les ministères naissent de coalitions. I,.es ministères gouvernent par coalitions. Ils passent leurvie à négocier. Ils négocient pour se former, pour sins­taller, pour se maintenir. Ils sont obligés demprunterleur politique, non aux idées quils professent, mais auxgroupes, sur qui ils sappuient. Ils ne peuvent être unechose qui dure et qui résiste. Barrès me disait un jourquun gouvernement est une réunion de Français sur quisacharnent dautres Français. En pleine guerre, le maré­chal Gallieni notait sur son carnet en sortant du Conseildes ministres: c Toujours des palabres! Jamais de déci­ sions! Poincaré, Briand, Bourgeois, Doumergue parlent constamment, et de tout. On ne résout rien. ~ Les chutes de ministères ont invariablement des causes professionnelles. Tantôt, comme en 1924 et en 1933, il sagit dune question de retraites. Tantôt, comme en 1930 et en 1935, il sagit dune question qimpôts. Ainsi tom­ bèrent pareillement, bien que dorigines contraires, un ministère Poincaré, un ministère Briand, un ministère Her­ riot, un ministère Tardieu, un ministère Paul Boncour, un ministère Sarraut et un ministère Laval. Le gouvernement 15crasé par les Chambres. Il y a une conséquence : cest que, depuis 1875, on sedemande quel est le gouvernement français, dont on peutdire quil a réussi. Jentends bien que, sans remonter très-haut, on moppo­
    • LE DESPOTISME 235 sera le ministère Clemenceau de 1917 et le ministère Poincaré de 1926, qui, lun et lautre, ont sauvé la France. Je me bornerai à rappeler trois choses. La première, cest que M. Clemen{;eau a dû son succès à la crainte de la dé­ faite et M. Poincaré à la crainte d.e la faillite. La seconde, cest que IH. Clemenceau avait létat de siège et M. Poin­ caré les pleins pouvoirs. La troisième, cest que M. Cle­ menceau a été chassé au bout de vingt-sept mois, et M. Poincaré au bout de vingt-six. Mobjectera-t-on quil en cst ainsi partout et que lannu­ lation de lexécutif est lattribut nécessaire de tout régime démocratique? Ce nest pas vrai. Qui ne sait que les. ministres suisses, qui ne sont que sept, ont de lautorité et sont en général. ministres à vie? Qui ne sait que les ministres américains ont, eux aussi, de lautorité, parce que les Chambres ne peuvent pas les renverser? Les mi­ nistres anglais eux-mêmes, bien que plus proche;5 de nous par leur responsabilité parlementaire, ont également de lautorité, parce que cest devant lopinion du pays expri· mée par des élections générales, et llon pas devant un vote de majorité parlementaire, quils se retirent. En outre, le Premier ministre anglais, bien quil nexiste officielle­ ment que depuis 1937, a de lautorité, parce quil est sftr dobtenir, sil la demande, la dissolution de la Chambre et que personne ne conteste sa dominante influence. Invoquera-t-on, comme on la fait déjà en discutant de la Présidence de la République, lintérêt du régime? Je rappenerai, si on rinvoque, les coups de force dictato­ riaux réalisés ou subis par les assemblées souveraines. du Directoire, - avec, pour con.clusion finale, le 18 Bru-o maire. Où trouve-t-on, de la Révolution à nos jours, un indice, qui permette daffirmer que la faiblesse de lexé­ cutif ait jamais empêché un coup d};;tat? Disons plutôt que tous les coups d};;tat ont été la conséquence dune faiblesse gouvernementale. Cela est si vrai quon sen est, depuis quelques années. avisé un peu partout. En 1909 M. Taft, Président des };;tats-Unis, notait que le véritable danger, dans son pays, était la tendance du Congrès à vouloir exercer un contrôle sur les prérogatives du pouvoir exécutif. Il est superflu de souligner que la politique de M. Franklin Roo­ sevelt assnre à ces prérogatives une vigonreuse défense.
    • 236 LA PROFESSION PARLhHENTAIREEn France, les lois du phénomène sont claires. Cestdans lintérêt du despotisme parlementaire, lui-mêmeindispensable à lintérêt de la profession, que lexécutif,sous ses deux espèces, chef de lÉtat et chef du gouver­nement, a été systématiquement réduit à rien. Sil en estainsi, cest que, par besoin de métier, on a voulu quilen (ftt ainsi. Si lon entendait que cela changeât, lexpé­rience de plus dun siècle montre, sans quon sy puissetromper, où le fer doit être porté. III LES AUTRES FREINS Contre le despotisme parlementaire, on a, dans diverspays, inventé des barrières et des freins. En France, non. Les freins habituellement employés contre la dictaturedes assemblées sont au nombre dè quatre : refe­rendum; dissolution; recours constitutionnel; dualitédes Chambres. De ces quatre moyens, deux sont en France inexistantset les deux autres inopérants. Pas de reCerendum. Tout le monde, aux temps révolutionnaires, admettaitsoit pour ratifier, soit pour reviser, le vote direct dupeuple. Une seule exception : labbé Sieyes qui, comme onsait, méprisait le peuple. Dupont de Nemours disait : c Il y a un principe fon­damental : cest le droit imprescriptible de la nation dechanger ou de revoir, quand elle veut, sa constitution.Carnot tenait que les élus ne peuvent faire que desprojets; Danton, aussi. La Convention avait déclaré le21 septembre 1792 quil ne peut y avoir de Constitutionque celle qui est ratifiée par le peuple. Robespierreavait conçu et proposé un système de conventions natio­nales, indépendantes du Corps législatif, chargfes de lecontrôler et de le contenir. Le système américain, alors
    • LE DESPOTISME 237si souvent invoqué, était fondé sur le principe que lasouveraineté du peuple se réalise dans la mesure mêmcoù est limité le pouvoir législatif. Le frein du vote populaire direct et du referendum fonc­tionne en Suisse depuis le XVI siècle. Ce vote a qualitépour ratifier ou annuler les actes des Chambres, commeaussi pour reviser les Constitutions des cantons et de laConfédération, voire même pour proposer dcs lois. Veto,ratification obligatoire ou facultative, initiative légis­lative apportent un contre-poids, dont lexécutif peut seservir, aux abus de pouvoir des assemblées. Soit danslordre militaire, soit dans lordre financier, soit danslordre social, les décisions populaires ont été souventplus libérales et plus avisées que celles des législatures.Elles ont en outre lavantage dêtre, pour les représen­tants, un avertissement permanent. En France, la profession parlementaire a réussi à écar­ter cette gêne. Dès sa naissance, elle a entendu sinstallerpour léternité. Quelques-uns des auteurs de la Constitu­tion de 1791 avaient demandé quelle ne fût revisablequen 1821. Le Conventionnel Philippe Delleville avaitréclamé la peine de mort contre quiconque proposeraitde modifier la Constitution. Les Chartes de 1814, 1815 et1830, les Constitutions de 1848 et 1875 ont également exclulintervention populaire: referendum, ratification, ini­tiative législative. La révision de 1884 a interdit de mettrele régime en question. Les occupants voulaient nêtre pointtroublés dans leur possession. Chaque fois, depuis lors, quon a proposé de donner aupeuplc français les droits, que possèdent le peuple suisseet le peuple américain, léchec a été immédiat. Je ne sais,parmi les hommes de gauche, que M. Jaurès qui, en 1914, ait demandé le referendum sur la représentation propor­tionnelle. Il fut battu. Et contre lui on vit se dresser,pour le rappeler aux convenances, M. Briand et M. Dou­ mergue, qui laccusèrent de faire du plébiscite, - on dirait aujourdhui du fascisme, - et de porter une main sacrilège sur les institutions repr,ésentatives. Appelée par lusurpation, dont elle vit, à exercer la sou­ veraineté, la profession parlementaire nest pas plus dis­ posée à la rétrocéder quà la partager. Il est entendu que le peuple ne doit votcr que sur des hommes, pour ou il
    • 238 LA PROFESSION PARLEMENTAIREcontre les opérateurs du métier électif, jamais sur desfaits ou sur des idées. Assurés grâce à la responsabilitéministérielle, davoir le dernier mot contre les ministres,les parlementaires sont également certains, faute de refe­rendum, de lavoir contre le peuple. Cest pour la même raison ct de façon aussi constanteque la révision constitutionnelle, qui est une forme de re­ferendum, a été impossible en France, bien que, dans lesdébuts de la Troisième République, les partis de gauchelaient passionnément réclamée. En plus de soixante ans,il ny a eu que trois congrès de révision: un, pour ramenerles Chambres à Paris en 1879; un, pour consolider lerégime et le métier en 1884; un, pour créer, dans ladébâcle financière de 1926, la dotation de la Caissedamortissement. En toute autre circonstance, on a préféré ne pas toucher aux profits du statu quo. Dans son mani­feste du 28 août 1889, M. le Comte de Paris signalait avec raison que la révision de 1884, en rayant de la Constitu­ tion la disposition qui réservait lavenir, avait manqué non seulement aux engagements pris, mais aux principes du régime. On a donné de cela beaucoup de raisons, celle-ci no­ tamment que le vote populaire direct est un plébiscite masqué et une oblique tentative de reconstitution du pou­ voir personnel. Cela ne tient pas debout. Le referendum est le contraire du plébiscite, puisquil porte sur des lois, non sur des hommes. Le plébiscite lui-même fonctionne aux États-Unis pour lélection du Président. Quel Prési­ dent américain sen est servi pour faire un coup dÉtat? Pas de dissolution. Le second frein utilisé contre la dictature des assem­blées est la dissolution. En Angleterre, la dissolution des Communes est de droit,dès que, pour la faire, il y a accord entre le Premier ministre, qui la propose, et le roi, qui la signe. Elle estun éléII).ent normal de la vie parlementaire. La dissolutionfonctionne plus largement encore en Belgique, en Hol­lande, au Danemark, où le souverain a le droit de dis­soudre non seulement la Chambre basse, mais aussi laChambre haute.
    • LE DESPOTISME 239 On trouve dans la dissolution, - et cest lavis de tousles juristes, - lindispensable contre-partie de la respon­sabilité ministérielle. Le refus du budget protège lassem­blée contre les abus de pouvoir de lexécutif. La dissolu­tion protège lexécutif contre les abus de pouvoir delassemblée. Si lexécutif na même pas, contre la Chambre,larme, non décisive, mais seulement suspensive, de ladissolution, il ny a plus, entre les pouvoirs, trace déga­lité. Des Français éminents se sont prononcés en faveur dela dissolution. A la Constituante, Cazalès disait : c Cestle seul moyen de sassurer que le vœu de la législaturenest pas contraire au vœu du peuple et cest un fait heu­reux pour la liberté. ) Mirabeau disait la même chose eninvoquant lexemple de lAngleterre. M. Guizot rappelaitle parti que Pitt avait tiré de cette procédure et y voyaitle seul remède efficace contre lémiettement de lautoritéroyale. M. Waldeck-Rousseau et M, Doumergue tenaientque la dissolution est un attribut essentiel du pouvoirexécutif et un contre-poids nécessaire aux excès duparlementarisme. Avant eux, M. Louis Blanc avait dit : c A ceux qui prétendent que le souverain, cest las­semblée, je réponds, moi, que le souverain cest la nationet quil faut interroger le suffrage universel. » Contre ces opinions, lintérêt professionnel sest dressé et il a triomphé. « Le droit de dissoudre, sécriait le représentant Le Chapelier, cest le droit de détruire la Constitution! ) La dissolution fut donc refusée il Louis XVI. Louis XVIII a hésité longtemps à dissoudre la Chambre introuvable. M. Guizot, admirateur de la disso­ lution, na jamais osé sen servir. Les Constituants de 1848 y voyaient un crime de haute trahison. Le maréchal de Mac-Mahon ny a recouru quà la dernière extrémité. Depuis lors, personne na recommencé. Aussi bien, la procédure établie en 1875 et qui exige lapprobation du Sénat, a rendu la dissolution pratique­ ment impossible. Si le Sénat permet au Président de dis· soudre la Chambre et que les sortants soient vainqueurs, cest un échec pour le Sénat. Si les sortants sont battus, ils forment une pépinière soit dadversaires du Sénat, soit de candidats au Sénat. Est-il besoin dajouter que le mode délection du Président de la République le met en mau­
    • 240 LA PROFESSION PARLEMENTAIREvaise posture pour proposer à lune des deux Chambresla dissolution de lautre? M. Carnot; après le boulangisme; M. Faure, après sonvoyage en Russie; M. Poincaré, après son redressementfinancier, auraient pu très-utilement dissoudre. Aucundeux ne sy est risqué. Linstinct professionnel a été leplus fort. Les droites, de 1871 à 1875, ont repoussé la dis­solution, quand les gauches la proposaient. Les gaucheslont écartée, quand, plus tard, les droites lont réclamée.Ajouterai-je que, dans les deux cas, ceux qui la recom­mandaient se plaisaient à penser quils ne lobtiendraientpoint? M. Doumergue, en 1934, en a su quelque chose. Il nest pas vrai cependant que les dissolutions serventnécessairement les partis de droite. Sous Charles X etsous le maréchal, elles nont profité quaux gauches. Cesont au contraire des assemblées, que lon ne pouvait pasdissoudre, qui, au 18 Fructidor, au 18 Brumaire et au2 Décembre, ont été victimes du coup dEtat. Pas de recours constitutionnel. Le troisième frein contre le despotisme des majoritésparlementaires est le recours constitutionnel contre leslois abusives quelles votent. Ce recours peut se produiresoit devant les Chambres elles-mêmes par pétition, soitdevant les tribunaux par instance judiciaire. La pétition, cest-à-dire le droit de se plaindre auxChambres, avec la certitude dêtre écouté par elles, estau premier plan des lois anglaises et américaines. LaConvention lui réservait ses séances du dimanche. Ellefut, sous la Restauration, loccasion des plus brillantsdébats. Les droites la dénonçaient comme u.n empiète­ment sur la prérogative royale. A quoi M. Royer-Collardrépliquait que les pétitions sont linstrument de la libertéet la garantie des droits de tous. M. de Villèle accordait.lui aussi, que cétait le seul droit effectif qui restât auxcitoyens. Depuis 1875, le droit de pétition est mort. Les lois cons­titutionnelles ne le mentionnent même pas. On peut tou­jours pétitionner. Mais les pétitions, sous prétexte quil yen a trop, sont renvoyées à une commission parlemen­taire, qui les enterre. Au surplus, le droit de pétition a été
    • LE DESPOTISIlE 241 successivement retiré à diverses catégories de citoyens, dabord aux évêques en vertu du Concordat; ensuite, parM. Constans, aux Conseils municipaux sous prétexte que les Chambres ont seules qualité pour soccuper des inté­ rêts publics et que les citoyens nont quà se taire. Autrefois il était fréquent que les pétitions discutéespar les Chambres aboutissent à des mesures dexécution.Aujourdhui cest fini. Le dernier exemple defficacité re·lative, dont on se souvienne, est celui du vote émis à luna·nimité par la Commission des Affaires Étrangères de laChambre en 1910 sur la pétition de la Compagnie de laNgoko Sangha, dont les territoires avaient été pillés pardes traitants anglais et allemands. Encore faut-il ajouterque ce vote, appuyé sur dix-neuf arrêts de la Justicefrançaise; confirmé depuis par une sentence arbitrale duPremier Président de la Cour des Comptes, par un arrêt duConseil dÉtat et par les décisions de la Conférence de laPaix de 1919, na pas eu de résultat pratique. La voie judiciaire nest pas meilleure, et cela pour plu­sieurs raisons, dont la première est que la France na pasde constitution. Les lois de 1875 sont mueUes snI les droitsfondamentaux des citoyens et sur la protection de cesdroits. Or, il ny a pas de liberté véritable sans droitsdéfinis, ni de droits définis sans garanties. La France,nayant ni ceux-ci, ni celles-là, ne connaît pas de bornesaux manifestations darbitraire, que les majorités parle­mentaires appellent la loi. Les Américains, dès les débuts de leur République, ontposé en principe quil y a oppression, quand lÉtat faitune loi contraire au droit. Ils ont toujours pensé que lepouvoir judiciaire est compétent pour apprécier la cons­titutionnalité des actes accomplis par les fonctionnaireset des lois votées par les législatures. Il est fréquent queles tribunaux condamnent les premiers et refusent dap­pliquer les secondes. La France sétait dabord orientéedans cette voie (Constitution de 1791 ; projet de jurie cons­titutionnaire de Sieyes; constitutions de lAn VIII et de1852). Mais de tout cela, il nest rien resté. Nos lois ne peuvent pas être soumises aux tribl,mauxpour examen de leur validité. Un arrêt de la Cour deCassation a jugé que la loi fait la règle des tribunaux etne peut être attaquée devant eux pour cause dinconstitu­
    • 242 LA PROFESSION PARLEMENTAIREtionnalité. Il nexiste donc aucun moyen de réprimer, parun appel à une juridiction, les violations du droit que lelégislateur peut commettre. Seuls sont admis les recoursadministratifs devant les fonctionnaires du Conseil dEtat.Lavancement des magistrats est, par ailleurs, aux mainsde la politique. Quant à la Haute-Cour, elle nest quunmoyen supplémentaire mis à laldisposition du despotismeparlementaire. Au bref, la France vit sous le régime du fait du prince,au bénéfice des majorités. Elle en est venue à appliquer lesystème allemand, dont elle répudie le pl"incipe, qui placelEtat en dehors et au-dessus de toute règle particulièredu droit. LEtat, cest la majorité. VU8urpation sénatoriale. A gauche, comme à droite, on croyait autrefois que ladualité des assemblées limitait lomnipotence législative.A cause de cela, les uns sy opposaient et les autres lademandaient. Lexpérience a démontré que les uns et lesautres se trompaient. La Chambre unique fut longtemps le thème favori despartis démocratiques. Benjamin Franklin disait : c DeuxChambres, cest une charrette tirée en deux sens opposéspar un cheval devant et par un cheval derrière. ) Lex­cellent Armand Marrast, qui présida, avec un égal insuc­cès, aux destinées dun journal et à celles dune assemblée,voulait aussi quil ny eût quune seule Chambre. Il disait : La souveraineté est une. La nation est une. La volonté dela nation est une. Comment voudrait-on que la délégation dela souveraineté ne fllt pas unique ? Que la volonté généralefllt obligée davoir deux expressions pour une seule pensée?Les deux Chambres sont un principe de désordre. 11. Alfred Naquet essaya, à son tour, en 1875, dobtenirla Chambre unique et, pendant de longues années, socia­listes et radicaux crièrent: c Sus au Sénat 1 ) Le Sénat fut créé cependant - presque sans discussiondailleurs, - parce que la majorité des parlementaires delépoque gardait un affreux souvenir des assembléesuniques de la Révolution. Il y eut plusieurs Chambres sousle Directoire et sous le Consulat. Il y eut, sous lEmpire,
    • LE DESPOTISME 243 un Sénat, qui déposa Napoléon, après layoir servi. Il y eut ensuite, tantôt héréditaire et tantôt à vie, une Chambre des Pairs. La Seconde République revint à lassemblée unique. Mais Napoléon III voulut avoir deux Chambres. M. Thiers, dans son projet de 1873, avait proposé Un Sénat élu au suffrage universel. Les lois de 1875 préférèrent le suffrage restreint, avec 75 sénateurs inamovibles. Lopi­ nion générale était que le Sénat serait une Chambre de résistance, qui tiendrait tête aux députés et serait conser­ vatrice. Ici encore, on se trompait doublement. Le Sénat a eu des débuts modestes. Quand il mit en minorité M. Dufaure en 1876, personne ne demanda au gouvernement de démissionner. Personne non plus ne le demanda à M. Jules Ferry en 1880, quand le Sénat repoussa larticle 7. Le ministère transforma en décret larticle repoussé et tout fut dit. M. Jules Simon fut, it cette occasion, seul à soutenir que M. Ferry avait par son décret prononcé la déchéance du Sénat. Pareillement, la Haute Assemblée supporta que, en 1884, on fît tort à sa qualité en supprimant les inamovibles, que M. Edmond Scherer et quelques autres jugeaient indispensables. EUe admit que la Chambre lui imposât, dans une forme peu obligeante, les mêmes incompatibilités qùà elle-même. Elle ne protesta po~nt, quand on changea son caractère en faisant varier, daprès la population des communes, le nombre de ses électeurs. Cette attitude résignée nétait pas en désaccord avec les principes. Quand on avait créé la Chambre haute, en lui donnant pouvoir daccorder ou de refuser au Président de la République la dissolution de la Chambre des députés, personne navait supposé que le Sénat pourrait, en outre, renverser les ministères. Dès lors quil était maître de la. dissolution, cest quil était un arbitre. Or, pour être ar­ bitre, il faut nêtre pas partie. Et cest être partie que se jeter dans la bataille pour mettre à mal les cabinets. Com­ ment concilier dautre part le double pouvoir de faire jouer la responsabilité ministérielle et de ne pouvoir être dissout? Cest cependant, le temps passant, cette situation paradoxale et dexorbitant privilège que le Sénat a reven­ diquée et obtenue. Il a commencé en 1896. Cette année-là, le Sénat a ren­ versé M. Léon Bourgeois en lui refusant les crédits pour
    • 244 LA PROFESSION PARLEMENTAIREMadagascar. Il a continué, dans la suite, en obligeant à laretraite le ministère Herriot de 1925, le ministère Tardieude 1930, le ministère Laval de 1932, le ministère Blumde 1937. Dans toutes ces occasions, le Sénat aurait pu seborner à refuser les crédits. Cela ne, lui a pas suffi et ila réclamé, en face de la Chambre, légalité absolue etexplicite. Il ne se contentait point de penser avec M. Wad­dington que les deux Chambres sont égales, parce que, silune est nommée au suffrage universel par une circons­cription, lautre lest au suffrage restreint par tout undépartement. Il entendait pouvoir, comme les députés,mettre les ministères à la porte. M. Bourgeois, première victime du régime nouveau, sestsoumis, tout en proclamant que la Constituti.on lui com­mandait de rester. Tout le monde, depuis lors, a fait,comme M. Bourgeois. Le Sénat est ainsi devenu linexpu­gnable forteresse des privilèges parlementaires et M. Du­fa ure, .qui redoutait pour lui en 1873 une situation tropeffacée, serait aujourdhui rassuré. Un homme politiquebelge, M. Nothomb, sécriait : « Un Sénat, protégé à lafois contre les fournées et contre la dissolution 1 Mais ceserait un corps omnipotent 1 > M. Nothomb navait point tort. A leurs pouvoirs politiques, nos sénateurs ont ajouté des pouvoirs judiciaires, qui ne sont pas moins arbitraires. Ils ont, certes, le droit de se constituer en Haute-Cour : mais il y a la manière. Et, dès 1889, le respectable M. Wallon leur recommandait un peu plus de mesure. La Haute-Cour a en effet multiplié les abus de pouvoirs. En 1899, le Sénat a illégalement condamné M. Déroulède.· à loccasion de faits pour lesquels la Cour dAssises lavait acquitté. En 1919, il a, daprès M. le professeur Barthe­ lemy, accumulé, dans le procès Malvy, « une collection dincohérences, de contradictions et dhérésies juri­ diques >, - prononçant une peine non prévue pour un fait non poursuivi. En 1923, il sest, avec la même désin­ volture, déclaré incompétent, lorsque M. Poincaré lui a envoyé M. Cachin. Dira-t-on que la Chambre des Pairs de Louis-Philippe navait pas mieux respecté les principes dans le procès des ministres de Charles X 1 Cest vrai. Ce nest pas une excuse. Au bref, le Sénat, dans la pratique du despotisme, est
    • LE DESPOTISME 245encore plus exigeant que la Chambre. On dirait quilsest nourri de lapostrophe adulatrice que lui adressaitM. Victor Hugo, ancien pair de France: c Vous êtes le seulpouvoir que ne domine aucun autre. ~a Chambre relèvede vous : vous pouvez la dissoudre. Le Président relève devous: vdUs pouvez l,e juger. ~ LIdentité des deux Chambres. Si le despotisme du Sénat sexerçait en sens inverse dùdespotisme de la Chambre, il en résulterait peut-êtrequelque équilibre. Mais ce nest pas l~ cas. Les deuxChambres sont devenues identiques. Jai dit dans quel esprit fut institué le système des deuxChambres: ainsi avaient fait les Romains, lorsquils substi­tuèrent au roi les deux consuls. M. Thiers avait cru à cejeu de contre-poids et aussi le comte de Chambord, dansson manifeste du 2 juillet 1870. Il semblait quon sattendîtpresque à voir renaître, avec la dualité des, Chambres, lasituation, qui résultait aux l!tats généraux de la distinc­tion des ordres. Lourde erreur. M. Gambetta fut ,plus clairvoyant, lorsque, presque seulet en butte aux attaques de ses partisans, il annonça quele Sénat deviendrait très-vite pareil à la Chambre. Il disaiten janvier 1876 et en octobre 1878 : Je voudrais que le Sénat se transformât par la seule péné­tration de lesprit démocratique et quil devînt, dune façonpermanente et pour ainsi dire perpétuelle, une véritable cita·delle de la République... Dans quelques années, tous les républicains défendront leSénat de gaîté de cœur. Les événements ne tardèrent pas à lui donner raison.Dabord, lélection des sénateurs inamovibles qui fit dire àun conservateur : c Gambetta a mis garnison dans la forte­resse du 16 mai. ~ Ensuite, au lendemain de ce même16 mai, et alors que la majorité du Sénat était encoreconservatrice, lavis donné au maréchal quon ne lui ac­corderait pas une seconde dissolution. Puis ce fut la sup­pression des inamovibles et laugmentation du nombre desélecteurs sénatori,aux. Ainsi les deux Chambres se rappro­
    • 246 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE chaient lune de lautre et le Sénat, au lieu de faire échec à la Chambre, se confondait de plus en plus avec elle. Le Sénat est composé danciens députés. La Chambre est composée de futurs sénateurs. Lidentité de recrutement de la Chambre et du Sénat est telle que, pratiquement, nous navons quune Chambre. Qui devient sénateur? Ou bien ceux des députés, qui se sont le mieux adaptés au métier et assouplis au mécanisme des oligarchies électo­ raies; ou bien ceux des conseillers généraux qui, pour la même raison, seraient les plus aptes à devenir députés. c Grand conseil des Communes de France :., disait du Sénat M. Gambetta. Disons plus exactement : produit sé­ lectionné des intrigues électorales et des jeux du métier. Bien que nommé à deux degrés, le Sénat, dans ses bases profondes, a la même origine que lautre assemblée. Au lieu dêtre, comme elle, élu par 11 millions dinscrits, que mènent les tireurs de ficelles, il est élu par les mêmes tireurs de ficelles, menant plus fortement encore un effectif plus réduit délecteurs. Le Sénat, encore plus que la Chambre, est lélu des comités. Les parlementaires, les conseillers généraux, les conseillers darrondissement, les délégués municipaux, qui élisent les sénateurs, sont le fruit du même travail et des mêmes combinaisons que les députés. Le titre varie, non la nature des choses. Le Sénat est le prolongement de la Chambre. On pourrait mêIne dire, à cause de la durée du mandat et du renou­ vellement partiel, quil en est laggravation. La majorité du Sénat est, comme celle de la Chambre et de façon encore plus permanente, en vertu des lois du métier, une majorité de gauche. Son groupe principal, celui de la gauche démocratique et radicale-socialiste, possède, à lui seul, une majorité absolue, que fortifient une ou deux douzaines de voix socialistes et communistes. Le Sénat exprime, avec les violences en moins et la disci­ pline en plus, les aspirations de ce qui, sous des noms divers, a constitué, depuis trente-cinq ans, le bloc de gauche de la Chambre. On prétend que le Sénat apporte une aide à lexécutif.contre les sottises des députés. QueUes sont les sottises que le Sénat ait empêchées? De 1932 à 1934, il a subi sans résistance, les folies milltaires et financières, aussi bien que les scandales. En 1936 et en 1937, il a laissé le minis­
    • LE DESPOTISME 247tère Blum ruiner notre budget, notre crédit, notre mon­naie. Et M. Blum lui ayant refusé le fer, le Sénat na mêmepas eu il renverser un cabinet, qui senfuyait, non devantsa résistance, mais devant les caisses vides. Le Sénat renverse lexécutif, quand cet exécutif estcombattu à la Chambre par une minorité de gauche, quine réussit pas à en avoir raison. Quand ce même exécutifdispose à la Chambre dune majorité de gauche, qui votecontre les idées du Sénat, le Sénat saplatit devant lui.Plus il est contre, plus il vote pouf. Il tourne doublementle peuple en dérision, dabord par ses protestations, en­suite par son inaction. La dictature totale des assemblées. Pas plus que le referendum et le recours constitutionnel(qui nexistent pas); pas plus que la dissolution et lapétition (qui sont impraticables), la dualité des Chambresne met obstacle à la dictature parlementaire. Quand on parle de la tyrannie du législatif, il ne fautdonc pas, pour la limiter, compter sur le Sénat. Le légis­latif est un. Il comprend la Chambre et le Sénat. Maissoit en ce qui concerne les hommes, soit en ce quiconcerne les idées, on a affaire à un corps unique. Pourla tyrannie de séance, de groupes et de commissions, pour fla tyrannie administrative sexerçant soit sur les mi­nistres, soit sur les fonctionnaires ou centraux ou locaux,députés et sénateurs sont pareils. Ils sont étroitementassociés pour lexpropriation de toute autorité, qui Iiestpas lautorité parlementaire; Les deux forces, au lieu dese neutraliser, sadditionnent. Dira-t-on quil en est de même ailleurs? Rappellera-t-onles lois anglaises, qui ont affaibli la Chambre des Lords?Oui! Mais il faut retenir, dune part que la Chambredes Communes na ni linitiative financière, ni les commis­sions permanentes, ni le jeu de la responsabilité ministé­rielle à jet continu, ni lintervention administrative;dautre part, que le gouvernement anglais a le droit dedissolution et la certitude, sil est renversé, de ne lêtreque p.ar un changement dopinion du pays tout entier. Parce que la France tolère une double usurpation, le des·potisme de nos assemblées es.! sans mesure et sans frein.
    • 248 LA PROFESSION PARLEMENTAIREParce que la France le veut bien, ses députés et ses séna­teurs la gouvernent et ladministrent au bénéfice de leurprofession. Il sagit, pour eux, de protéger lélu, danslexercice de son métier. Le despotisme plural et sansfrein est le maître-instrument de ce métier.
    • CHAPITRE IX LES EFFETS DU DESPOTISM E PARLEMENT:AIRE1. LINSTABILITÉ GOUVERNEMENTALE. - La sta· bilité du régime. - Linstabilité du gouvernement. ­ Les conséquences de linstabilité. - Linstabilité et la profession.II. LIRRESPONSABILITÉ GÉNÉRALE. - Lirrespon ­ sabilité gouvernementale. - Lirresponsabilité parle­ mentaire. - Lirresponsabilité populaire. - Lirres­ ponsabilité totale.III. LOPPRESSION DES MINORITÉS. - La tradition doppression. - « La loi est Dieu ». - Aucune limite à loppression. - Loppression et le métier. Le despotisme des majorités, condition et conséquencede la profession, a trois effets principaux, dont aucunnest favorable aux intérêts généraux du pays. Il crée linstabilité gouvernementale. Il crée lirrespon ­sabilité générale. Il crée loppression des minorit~s, quisont les grands maux du régime.
    • 250 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE 1 LINSTABILITÉ GOUVERNEMENTALE Quand on parle dinstabilité, on répond que la Répu­blique, après un siècle, ou presque, de révolutions, duredepuis plus de soixante-cinq ans. Cest vrai. Mais si laRépublique a donné à la France la stabilité du régime, ilsen faut quelle lui ait donné la stabilité du pouvoir. La stabilité du régime. Sur la question du régime, point de doute. Le régimeactuel bat tous les records de durée. Quand il est né, le 4 septembre 1870, par la volonté dequelques personnalités sans mandat, il avait, depuis quatre­vingts ans, le numéro 14. Les treize autres avaient suc­combé plus ou moins vite, faisant faire à la France, aupas de course, les expériences les plus diverses : monar­chie constitutionnelle, autocratie parlementaire, despo­tisme militaire, république parlementaire. La monarchieconstitutionnelle a duré trente-quatre ans; la dictaturenapoléonienne, trente-six; les autres régimes, beaucoupmoins. La durée moyenne de chacun a été de soixante­treize mois. Ces régimes sont morts de façons variées: trois fois, parlinitjative dune fraction du peuple de Paris (1792, 1830,1848) ; trois fois, par linitiative de larmée (1797, 1799,1851); trois fois, par linitiative des puissances étran­gères (1814, 1815, 1870). Tous avaient échoué, puisquetous sont tombés. Plusieurs, Louis XVI, Napoléon,Charles X, Louis-Philippe, la Seconde République, le Se­cond Empire, sétaient renversés eux-mêmes. Entre temps,le peuple français était devenu sceptique à légard de ladouzaine de constitutions, quon lui avait tour à tour im­posées. Un libraire parisien, à qui un acheteur américaindemandait ~e texte de la constitution française, répondait: - Je ne vends pas de pubHcations périodiques.
    • LE DESPOTISME 251 Le régime actuel, au contraire, sest maintenu depuis11171. En 1937, il avait soixante-six ans dâge et pouvaitaffirmer que le plus grand nombre des Français vivantsétait né sous son drapeau. Cest là un des mérites quillui est permis de revendiquer et quun royaliste, tel queJacques Bainville, lui accordait, - non sans les réservesnécessaires, quil résumait de ce mot : la révolution invi­sible. Linstabilité du guuvernement. En regard de la stabilité du régime, la Troisième Répu­blique a offert le spectacle dune étonnante fragilité gou­vernementale. A dire vrai, tous les gouvernements parle­mentaires sont fragiles, les uns parce quils meurentjeunes; les autres, parce que, ainsi que disait M. de Mon­talembert, ils saffaiblissent en vieillissant. Quoi quil ensoit, celle fragilité dessence paraît avoir atteint, avec laTroisième République, son maximum de réalisation." Déjà. sous Louis-Philippe, les gouvernements étrangerssamusaient de la précarité des ministères français. Leprince de Metternich écrivait, en regardant notre pays : Un ministère en France na pas de lendemain. TI faut semer et récolter le même jour... Le pouvoir est vide de sens, sil nest fondé sur lautorité. Quest-ce que lautorité ministérielle, sous le régime repré­.sentatif moderne, qui est lennemi de tout maintien des hommes en place ~ Et le prince ajoutait, en une statistique savoureuse, que,ministre de lEmpereur dAutriche, il avait eu à traiteravec vingt-huit ministres français des Affaires Etrangères. M. Thiers, après la guerre de 1870, gouverna deux ans.Mais, dès quil fut parti, laffreux défilé commença.M. Lloyd George prétendait quun gouvernement français,qui dure plus dun an, est un phénomène. Il était au-des­sous de la vérité. Du 17 février 1871 au 1er novembre 1937,la France, unité éternelle, a été gouvernée par 103 cabinetsprovisoires, qui se répartissent, par présidence, ainsi quilsuit: présidence Thiers, 2 cabinets; présidence Mac Ma­hon, 10; présidence Grévy, 12; présidence Carnot, 10;présidence Périer (qui fut très-courte), 1; présidence
    • 232 LA PROFESSION PARLEMENTAIREFélix Faure, 5; présidence Loubet, 4; présidence Fal­lières, 9 ; présidence Poincaré, 12 ; présidence Deschanel(très-courte aussi), 1 ; présidence Millerand, 5 ; présidence /Doumerque, 15 ; présidence Doumer (de moins dun an).3; présidence Lebrun (non encore achevée), 14 - soit103 ministères en soixante-dix-ans. Moyenne? Sept mois. On sest, dès le début, plaint de cet état de choses, quina fait quempirer. M. Thiers en était si ulcéré quil auraitvoulu, au lieu de changer les ministres, renvoyer lAs­semblée. Il disait : 4: Dès quune Chambre ne peut plusdonner une majorité, elle na plus de moyens de gouverneret, quand clle ne peut plus gouverner, elle na plus ledroit de vouloir gouverner. ) LAssemblée demeura ce­pendant, parce quelle était la plus forte et les gouverne­ments continuèrent à passer. Le maréchal de Mac-Mahongémit, comme M. Thiers, dans son message de novembre1873, sur le manque de stabilité. Les chutes successives,dans les années suivantes, de MM. de Broglie, Jules Simon,Dufaure, Ferry, Gambetta, etc... ne permirent à personnede douter du danger. Aucun remède ny fut apporté. En 1889 et en 1891, on .signala, comme étonnant, le fuitquune année entière eût passé sans crise ministérielle.Dans les années suivantes, on nota, comme exceptionnels,les cabinets Méline et Waldeck-Rousseau, qui avaient durédeux ans. Cependant le rythme de chute saccélérait toutde m~me. Douze ministères en treize aHS, de 1885 à 1898 ;trente-quatre ministères en treize ans, de 1923 à 1936;trois ministères en un an, en 1898; cinq ministères enun an, en 1933; Quand on opposait à M. Poincaré, friandde ces statistiques, les deux années du ministère Waldeck­Rousseau, il répondait : - Cest que M. Waldeck-Rousseau é.ait un homl,lledune mer"ciLleuse hafuilcté. Parmi ces 1()3 ministères, consommés cn soixante-sixans, il nyen a eu que 8, qui aient duré plus de deux ans(premier cabinet Dufaure ; deuxilème cabinet Ferry; cabi­net Mé1.Îlne ; cabinet Waldeck-Rousseau; cabin.et Combes;p&emier et deuxième cabinet Clem.cnceau; deuxième etqua:trième c"3.biaet Poincaré). ID nyeu a eu qtae 1~" qui aient duré pllils don an (cin­quième cabinet Dufaure; premier cabinet Ferry;œewüème cabinet Tirllird; quahième cabinet Freycinet;
    • LE DESPOTISME 253 deuxième cabinet Rouviel"; premier cabinet Poincaré; deuxième cabinet Viviani; c.inquième cabinet Briand; premier cabinet Laval). Les quatre-vingt-cinq autres cabinets de la Troisième République, ont tous duré moins dun an. Dans le nombre, il y en a eu 30, qui nont même pas duré trois mois. Plu- sieurs nont duré que huit jours. Cest cette innommable cascade quon appelle le gouvernement de la République. Jai retenu tout à lheure la moyenne générale de sept mois. Il convient de lanalyser de plus près. La moyenne de lavant-guerre était de huit mois. La moyenne générale de laprès-guerre est tombée à cinq mois. Celle de la légis- lature 1932-36 sest effondrée à quatre mois. Les pires circonstances nont pas modifié les habitudes. En dix-huit mois de guerre, aux plus mauvais moments, la France a consommé quatre ministres de la Guerre. Ce renouvellement perpétuel exprime le jeu de ce quon appelle la responsabilité ministérielle. On sy est si par- faitement accoutumé que, au lieu de dire c le ministère- X... ), on dit maintenant c lexpérience X... ». Les conséquences de linstabil.té. Il va de soi que, à ce régime, le rendement gouverne- mental est mauvais. Donnez huit mois au prince de Bismarck ou quatre au cardinal de Richelieu : le travail produit sera nul. Turgot, homme de mérite distingué, mais moyen, avait fait dexcel- lente besogne, pendant les treize années où il fut gouver- neur du Limousin. Il ne fit rien de - bon pendant les quelques mois quil fut ministre. MM. Ferry et de Frey- cinet, qui étaient gens de valeur, ont été de beaucoup meil- leurs dans leurs derniers ministères que dans les pre- miers. M. de Freycinet répondait à un complimenteur, qui le félicitait de son action à la Guerre : - Le hasard ma simplement donné, sur mes prédéces- seurs, lavantage de la durée. Quand ne jouent pas ces hasards favorables, on est forcé de sen aller avant davoir commencé et lon doit renoncer aux avantages qui viennent de lexpérience. En 1882, il na fallu que deux mois pour liquider, en vaines batailles, tous les protagonistes, Gambetta, Freycinet, Ferry, Léon
    • ,254 LA PROFESSION PARLEMENTAIRESay : la question dÉgypte et le budget, la réforme de lamagistrature et la mairie centrale de Paris y avaient suffi.En contre-partie, une seule question, celle de la révision,a tué ou mortellement affaibli les cabinets Gambetta, Ferryet quelques autres. Qui pourrait, en de telles conditions,apprendre à gouverner? Si lon conçoit un projet de réforme, qui comporte dé­molition avant construction, on nose pas lentreprendre,parce quon sait que lon sera renversé avant de construireet quon laissera un renom de démolisseur. ::li lon croitquun acte politique discuté est la condition nécessairedun acte financier ou économique, sur lequel tout lemonde est daccord, on hésite à profiter de cet accord,parce quon sait quon tombera avant de pouvoir syappuyer. Ce régime gouvernemental est la négation delaction, qui exige continuité. Au lieu de se consacrer au travail du jour, on est forcéde penser au danger du lendemain. Le philosophe Jouf­froy, dans son rapport de 1820, se plaignait quil nyeût, pour les gouvernants, ni stabilité, ni repos. M. Guizotdisait quaucune victoire parlementaire nest stable et quetout est toujours à recommencer. Il en résulte quungouvernement vivant est dans létat desprit dun gouver­nement mort. Le dernier vote de confiance ne comptepas. Le prochain seul a de la valeur. Et M. Constans ajou­tait : - Je ne pense jamais il ce que je ferai dans six mo~s. Cette précarité de lautorité parlementaire a pour consé·quence la précarité de lautorité administrative. Deuxcauses jouent dans le même sens. Lune est relative auministre qui, constamment menacé de tomber, na ni letemps, ni le goût de commander ses services. Lautre estrelative aux fonctionnaires qui, pour désobéir au ministre,sont encouragés par la certitude que le ministre ne tarderapas à tomber. La France, qui, faute de stabilité, nest pasgouvernée, nest pas non plus, de ce fait, administrée. Retenez que, comme je lai déjà noté, la vie dun gouver­nement peut dépendre du vote dun groupe de vingtmembres, lui-même asservi aux ambitions dun intrigant.Retenez que, dans certains cas, les ambitions individuellessexaspèrent il tel point que chacun devient un groupe àsoi seul. En 1888, M. Clemenceau, pour râblé quil fût,
    • LE DESPOTISME 255était aussi impuissant à discipliner lextrême-gauche quelétait M. de Mackau à discipliner lextrême-droite. Toutle monde était daccord sur un point: cest que les diversesmajorités, issues des élections de 1885, étaient exclusive­ment bonnes à renverser des ministères. Comme je ledisais un jour en 1930, dans de telles conditions, on negouverne pas la France; on se la dispute. Cela signifie que le gouvernement est remplacé par uneperpétuelle négociation, à base de mutuel avantage, avec350 députés et 200 sénateurs, devant qui, quand on nenégocie pas, il faut plaider innocent ou coupable. Les deuxChambres, avec le progrès des temps, se sont mises de lapartie. Les sénateurs, comme les députés, travaillent àlinstabilité. Cest la parure du régime et lon entend nyrien changer. Un jour de 1888, M. Floquet proposa queles ministres fussent nommés par le Président de la Répu­blique pour toute la durée de la législature et que laChambre, pour les renvoyer, dût recourir à une procédurespéciale. Devant ce gêneur, qui risquait de retarder lavan­cement, tout le monde éclata de rire et la proposition futenterrée. 11. Alfred Naquet, qui avait de lironie et qui appelaitce régime le régime de la crise à jet continu, sen conso­lait en remarquant que, si les ministères passent, leshommes restent. c Les cabinets, qui se succèdent, res­sel~blent, disait-il, au couteau de Jeannot. Ils changent,aujourdhui de lame; demain de manche. Mais cest tou­jours le même couteau. » Lunité de direction nen estpas moins brisée. - La France, concluait je ne sais qui, ressemble à unGéronte, qui, sans savoir pourquoi, change tous les mois dintendant. Il est faux quon ne sache pas pourquoi. On change pour obéir au mobile dynamique de la profession. Il sagit daccéder au pouvoir. Linstabilité et la profession. Linstrument de cette instabilité est la fiction qui sap­pelle responsabilité ministérielle et sur laquelle je revien­drai plus loin.
    • ~, ,,-. " i8 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE " ... On a rend.u, les ministères responsables, si lon ose ainsi dire, pour pôuvoir à tout instant les renverser. Il est dusage daffirmer que cette responsabilité continue est la condition dun bon gouvernement et quil ne sert à rien davoir des Chambres, si elles ne peuvent, pas renvoyer les ministres. Cet axiome, si favorable au despotisme parle­ mentaire, nest pas vérifié par lexpérience. La réduction à quatre mois de la durée moyenne des ministères, conséquence française de cette responsabilité, ne se rencontre ni en Suisse, ni aux Etats-Unis, ni en Angleterre, qui sont cependant des pays démocratiques. Les ministres suisses restent en fonctions pendant tout lintervalle, qui sépare deux élections générales et, très souvent, toute leur vie. Les ministres américains, irres­ ponsables devant les Chambres, sont assurés de garder le pouvoir aussi longtemps que le Président, qui les a nom­ més.. Les ministres anglais ne quittent leur poste que quand il y a dissolution et changement massif dopinion dans le pays. La France, en soixante-six ans, a eu 103 ministères; lAngleterre pas même le quart. Lord John Russell a été premier ministre pendant huit ans; M. Gladstone et Lord Salisbury, quatorze ans chacun. Depuis que M. Eden a pris, à des titres divers, la direction de la politique étran­ gère de son pays, il a vu passer en France douze ministres des Affaires étrangères. Il est donc faux de prétendre que linstabilité gouverne­ mentale soit une nécessité inéluctable. Il nest pas moins faux daffirmer quelle prévient les coups dEtat et les révolutions. La responsabilité ministérielle existait en 1830 : elle na rien empêché. Les exécutifs les plus fra­ giles, tels que le Directoire, ont été les moins capables de sopposer aux attentats. A labsurdité du système, il faut, si lon est de bonne foi, chercher une autre explication. Cette explication saute aux yeux, dès lors que lon a retenu les lois et le mécanisme de la profession. Lexigence du besoin professionnel est telle quaucune objection, si grave soit-elle, narrête le jeu de massacre. On renverse M. ~ avant que soit achevée lévacuntion de la Ruhr; moi, en pleine conférence du désarmement. 011 veut, comme disait M. Renaudel, toutes les places et tout de suite. Ainsi pèse sur la France une inepte et scan.
    • LE DESPOTISME 257daleuse hypothèque. Jai déjà cité le mot de 1t Louis An­drieux demandant si, dans les Conseils généraux, on nommepréfet le conseiller général qui a mis le préfet en minorité.M. Marcel Sembat disait la même chose, quand il écrivaiten 1914 que le pouvoir est aux mains dune parlote depoliticiens et quil est offert en prix aux matches deséquipes ministrables. Il réclamait, pour y parer, la sépa­ration des portefeuilles et du Parlement. Linstabilité gouvernementale est le fruit des institu­tions, qui ont créé le métier parlementaire et le despo­tisme des assemblées. Si lon veut supprimer leffet, il fautsattaqlJer à la cause. II LIRRESPONSABILITÉ GÉNÉRALE Que linstabiHté gouvernementale soit la premièreconséquence du despotisme parlementaire, tout le mondele voit. La seconde conséquence, qui est lirresponsabilitégénérale, est moins aI?parente. Dans la vie, la responsabilité est une notion, que, tôtou tard, on est obligé de concevoir. Les uns la conçoiventtardivement devant la justice répressive. Les autres senavisent deux-mêmes, à lappel de leur conscience. Dunefaçon ou dune autre, on est fixé. La responsabilité, quellesoit pénale, civile, morale, apparaît comme liée à la libertéet à lautorité. Quand on a autorité personnelle et légitimepour faire quelque chose, on est nécessairement respon­sable de la façon dont on le fait. Pas dautorité sansresponsabilité; pas de responsabilité sans autorité. Si lon essaye dappliquer ces idées simples aux acti­,:îtés parlementaires, on est embarrassé. Car le régime,auquel la France se soumet, depuis trois quarts de siècle,nest pas organisé pour leur faire place. Où est lautorité 1Où est la responsabilité? Dans ce régime, qui confond
    • 258 LA PROFESSION PARLEMENTAIREavec la souveraineté du peuple, simple fiction, la souve­raineté des majorités, il ny a nulle part autorité légitimeet, dès lors, il ny a nulle part responsabilité. On peut chercher aux trois échelons: gouvernement,élus, électeurs. On ne trouve rien. Lirresponsabilité ~ouvernementale. Il Y a cependant, dira-t-on, la responsabilité ministé­rielle. Un ministre, tous les ministres sont responsablesà tout instant. Cela paraît évident. Seulement ce nest pasvrai. La responsabilité ministérielle a été inventée, non pouratteindre effectivement les ministres qui gouvernent mal,mais pour faire le plus souvent possible place aux parle­mentaires qui veulent devenir ministres sans êtres sûrsde bien gouverner. Elle est née, dans le même temps quela profession, comme un magnifique alibi, qui permet,avec un mot, de se débarrasser dun fait. Ce profitable expédient est aussi vieux que le métier.On la vu sinsinuer dans la Charte, où il nétait point,dès les règnes de Louis XVIII et de Charles X. Il sestdéveloppé sous Louis-Philippe. Sous la Troisième Répu­blique, il sest épanoui. Depuis un demi-siècle, il règne enmaître. Sa puissance, comme celle dun moteur, peut sechiffrer. La responsabilité ministérielle, en soixante-sixans, a tué sous elle 103 gouvernements. Cela signifie-t-il que ces gouvernements aient été, àaucun moment, responsables, au sens quun Français nor­mal attache au mot? Responsabilité? Non. La responsa­bilité ministérielle, telle quelle fonctionne nest quunmoyen ingénieux déviter la responsabilité réelle. En suc­combant sous la première, les ministres sc soustraientà la seconde. Lentrée est libre; la sortie aussi. Quoi quait fait un ministre, il ne rend jamais decomptes. En a-t-on demandé en 1840 à .M. Thiers pour lafolle politique, qui nous a mis en échec humilié devantlEurope entière? En a-t-on demandé à .M. de Frey­cinet, quand il a, par lâcheté, perdu lÉgypte?En a-t-on demandé aux ministres qui, de 1904à 1914, ont laissé notre pays non préparé à la guerre? En
    • LE DESPOTISME 259a-t-on demandé à ceux qui, de 1924 à 1926, lont misen faillite? En a-t-on demandé à MM. Sarraut et Flandin,quand ils ont abaissé la France en nopposant à la réoc­cupation militaire de la Rhénanie par lAllemagne quede vaines déclamations? Un exemple récent doit ici trouver· place. La Franceau 1er mai 1932, disposait (en francs Poincaré) duneencaisse or de 79 milliards et dune liquidité de trésore­rie de 12 milliards. Le déficit budgétaire nétait que de 5 %et la renIe 3 % cotait en or 15,80. En cinq ans, lencaisse-ora diminué de moitié. Les disponibilités du Trésor sonttombées à 20 millions (en francs Auriol) ; le 3 % à 8,50 (or).Le déficit budgétaire est monté à 100 %. En même temps,la Dette publique a augmenté de 120 milliards. A qui ena-t-on demandé compte? Le chef du dernier gouverne­ment responsable de ces catastrophes est devenu, dansle ministère suivant, vice-président du Conseil. Quant auministre des Finances, qui venait descamoter pour les be­ soins divers de sa trésorerie les 8 milliards de lemprunt réservé par la loi à la Défense nationale, il a été promu garde des Sceaux. La responsabilité ministérielle, qui est, pour tout mi­ nistre, linstrument de son avènement, avant de devenir linstrument de sa chute, épuise, dès lors quelle joue, son efficacité et, comme sanction, il ny a que la chute. La profession veut que lon devienne ministre. La profession admet quon ne le reste pas. Dès lors quon a cessé de lêtre, on a, quoi quon ait fait au temps où on létait, payé tout ce que lon devait. Ce régime, qui paraît scandaleux, comporte des excuses. Où et comment un n:.inistre écrasé, dès sa naissance, par la dictature parlementaire se sentirait-il personnellement et réellement responsable? A peine né, il sait quil va tomber. Avant de tomber, il cherche les votes favorables, qui lui éviteront le vote meurtrier. Absorbé par cette tâche de self protection, il ne se sent responsable que de sa durée. A sa responsabilité devant la France éternelle, quand a-t-il le loisir de songer? Le sens de la responsabilité est, à ce point, étranger aux ministres que la seule responsabilité, dont il leur arrive de parler, est celle de leurs prédécesseurs. Cest ce qua fait M. Garnier-Pagès en 1849. Cest ce qua fait
    • 260 LA PROFESSION PARLEMENTAIREM. Herriot en 1932. Cest ce qua fait :M. Blum en 1936. Ona même vu, en 1937, les ministres nouveaux du cabinetChautemps-Blum mettre en cause les ministres anciens ducabinet Blum-Chautemps, tout en siégeant avec eux dansle même conseil des ministres. Les gouvernements, étant faibles, sont forcément irres­ponsables. A la tyrannie, quils subissent, une seule com­pensation : labsolution sans conditions, qui se dégage dulibre jeu de leur prétendue responsabilité. Lirresponsabilité parlementaire. Qui donc, à défaut des ministres, sera responsable? Lesdéputés? Ce serait juste en principe : car ils ont le pou­voir. Mais quel critérium invoquer? Ces hommes, qui possèdent la puissance, sen serventpour exercer un métier, aux lois duquel ils se sou­mettent. La première est dêtre indéfiniment réélu; laseconde de devenir ministre. Si lon a respecté ces lois,on a joué la règle du jeu et lon est inattaquable. Quanddonc on parle de la responsabilité parlementaire, il faut,comme pour la responsabilfté ministérielle, préciser cedont on parle. Parle-t-on des services rendus ou refusés à lintérêtnational? Parle-t-on des services rendus ou refusés à lin­térêt des électeurs? Après un siècle dexpérience, on napas le droit dignorer que les deux sortes de services nesont pas nécessairement concordantes et que même ellessont le plus souvent discordantes. Vote-t-on des dépenses,qui vont chavirer le budget? On est réélu. Votc-t-on deséconomies qui le remettront en ordre? On est battu. Engénéral, les responsabilités, que prennent les élus, leurprofitent professionnellement dans la mesure où elles sontnationalement nocives. Le parlementaire est aidé, dautre part, à se sentir irres­ponsable par leffectif trop nombreux des assemblées. Ilsait quil nest quun sur six cents. Que représente cetteresponsabilité en dilution? Le duc de Broglie avait raisonde dire en 1861 que « la dictature des assemblées exempteleurs membres de toute responsabilité positive, puisque lepouvoir leur appartient et de toute responsabilité morale,puisque leurs actes sont collectifs ).
    • LE DESPOTISME 261 Pis encore : le parlementaire se sent irresponsable,parce quil se sent souverain. Dans la consci,ence de lasouveraineté, le sens de la responsabilité sévanouit. Lasouveraineté explique tout, excuse tout, absout tout.Quimporte que cette souveraineté résulte dun abus deconfiance? Puisque nul ne la discute dans le pays, com~ment la discuterait"on dans les assemblées, qui lexercent?Montesquieu a signalé, il y a longtemps, que le pire dan~ger des régimes est de tomber dans lexcès de leur prin­cipe. Jai donné là-dessus des précisions, auxquelles il fautse reporter. Le parlementaire est un carrefour de pri~vilèges. Le parlementaire est inviolable. Le parlementairesait quaucun citoyen na le droit dengager une actioncontre lui en raison de ses actes politiques. Le parlemen­taire sait quil peut impunément proférer à la tribune ouimprimer dans ses rapports les plus infâmes calomnies etque, impunément aussi, la presse les reproduira. Le parle­mentaire voyage gratuitement. De quoi pourrait naître,en lui, le sens de la responsabilité? Si dailleurs, laissant de côté les individus, on consi~dère la collectivité, comment une collectivité, qui se saitindépendante des autres pouvoirs et naperçoit, en facedelle, rien qui puisse lui résister, se sentirait-elle respon­sable? Un Conventionnel, dont jai oublié le nom, disait :c La responsabilité, cest la mort. ) La responsabilité, denos jours, a perdu ce caractère tragique. Les assemblées font mal leur métier. Elles devraientcontrôler et elles contrôlent très peu. Elles ne devraientpas gouverner et elles gouvernent baucoup, - voire mêmeelles administrent. Et, comme tout cela résulte dusurpa­tions tolérées, qui ne répondent à aucune définition légi~time dautorité, on ne trouve pas de base aux responsa­bilités correspondantes. Cest lorigine profonde du mal. Sous ces phénomènes de surface, il y a dailleurs descauses profondes. Avant de demander compte aux élus deleurs innombrables malfaçons professionnelles, il faudraitleur demander dabord de quel droit, pour ne pas fairece qui les regarde et faire ce qui ne les regarde pas, ilsont transformé leur mandat en métier. Il faudrait leurdemander de quel droit, par une substitution abusive, ilsont dessaisi le souverain, dont ils ne sont que les délégués t2
    • 262 LA PROFESSION PARLEMENTAIREtemporaires. Quand tout cela serait éclairci, on pourraitparler de responsabilité. Au surplus, où est, où peut être la sanction? On asouvent signalé que la plupart des panamistes et descomplices de Stavisky ont eté facilement réélus et que,tout comme M. Rouvier, M. Camille Chautemps est rede­venu ministre et chef du gouvernement. Alors? Pour lesministres, une seule sanction : la chute. Pour les députés,une seule sanction : la non-réélection. Mais la non-réélec­tion, avant dêtre une sanction, est un risque professionnelnormal, avec lequel i.l faut compter, quoi quon fasse. Cequon fait est, par conséquent, secondaire et n;éveille pasle sentiment dune responsabilité personnelle. Aussi bien,le risque est peu fréquent. On ne le court que vingt-cinqfois par siècle, quand on est député; onze fois, quand on est sénateur. Et lon ne court, en plus, aucun risque imprévu, puisque, soit la loi, soit lusage ont écarté ou rendu impraticables le referendum et la dissolution. Et M. Edmond Scherer avait bien raison de dire à M. de Freycinet en 1882 : c La grande misère de notre temps, cest la crainte des responsabilités. :) LlrrespoDsabillté populaire. Que reste-t-il? Les électeurs? Le peuple souverain?Le souverain captif? Ici la recherche de la responsabilitétourne au comique, - ou au tragique. Le peuple peut-il être tenu pour responsable de quoique ce soit? Non. Car il est outrageusement "trompé. Onlui raconte quil est souverain. Or, les lois, que "lon ...·oteen son nom, sont votées par des députés, qui représententmoins de 10 % de la population frallçaise. Ce peuple estdupe. Plus - étant à gauche - il croit être souverain, plusil est le jouet des pressions extérieures. Quel parti. sauf lessocialistes et les communistes, serait assez so.r du c bétailà voter :), pour faire élire nimporte qui, là où il leurplaît ? Les électeurs responsables? Responsables de quoi? Toutse passa en dehors deux. Quest-ce quils demandent? Atravailler tranquilles et à vivre tranquilles du fruit deleur travail. Quel pouvoir réel a le peuple? Il Y a là-dessus une page de Charles Péguy, quon ne se lasse pas de relire:
    • LE DESPOTISME 263« Le gouvernement fait les élections. Le gouvernemcnt faitles députés. Les députés font le gouvernement. On estgentil. Les populations regardent. Le pays est prié depayer. La preuve que ça dure; la preuve que ça tient,cest que ça dure déjà depuis quarante ans. Il y en a pourquarante siècles. Cest les premiers quarante ans qui sontles plus durs. ) En fait, le peuple est le seul élément qui paie pour lesfautes commises. Il paye, en chômage et en misère, lesfautes des gouvernements, qui ruinent léconomie fran­çaise. Il paye de son sang les fautes des gouvernementsqui déchaînent les guerres inutiles ou négligent de pré­parer les guerres inévitables. Il paye en désespéranceles fautes des gouvernements, qui, par un enseignementmatérialiste, brisent en lui les mobiles collectifs et les res­sorts de lidéal. Le peuple finit toujours par payer etpourtant cc nest pas lui le coupable. Un des meilleurs artifices du régime est de faire ainsireculer jusquaux masscs innocentes les responsabilités.Il y a des gouvernements. Il y a des sénateurs. Il y a desdéputés. Toutes leurs responsabilités sévanouissant, oncherche cctte responsabilité chez les électeurs, qui ne sontque victimes. Cest pitié. Cette recherche jusquen bas signifie que lon vcutque, en haut, personne nait de comptes à rendre. Lirresponsabilité totale. Ce régime ne peut pas être celui de la responsabilité,parce quil est celui de lexcuse universelle. Le gouvernement sexcuse de gouverner et il a raison desexcuser : car il ne gouverne pas. La Chambre sexcusede gouverner et elle a raison de sexcuser : car elle nedevrait pas gouverner. Gouvernement et Chambre ont rai­son de sexcuser ensemble: car ce qui gouverne, sousleur nom, ce sont des forces extérieures, loges, comités,syndicats, souvent menées par létrangcr, des oligarchiessans mandat. Ou peut être, dans ces conditions, la respon·sabilité? Personne nest responsable, ni au sommet, ni au milieu,ni en bas. Pour ceux qui votent, nul autre espoir, silssont mécontents, que de voir un ministre remplacer un
    • 264 LA PROFESSION PARLEMENTAIREministre; ou bien un député remplacer un député. Celarevient à dire que lirresponsabilité est générale et quejamais une sanction ne trouve à sappliquer. Cette réalitése drape dans la robe du mensonge démocratique. Laresponsabilité, qui nest nulle part, on dirait quelle estpartout; quil Y a un exécutif, qui gouverne; un législatif,qui contrôle; un peuple, qui mène les deux. Mais rien detout cela nest vrai. La majestueuse ordonnance des textescache des mystifications. Le métier, en se consolidant, a entendu que son despo­tisme ne pût jamais être mis effectivement en cause. Ily a réussi. Cest ainsi quon fait dun grand peuple uneclientèle endormie. III L OPPRESSION DES MINORITÉS La troisième conséquence du despotisme parlementaire,et la plus évidente, cest loppression des minorités légales,qui sont les majorités réelles. Quiconque nappartient pas à ]a majorité légale est envirtuali té de servitude. La tradition doppression. Cette tradition date de loin. Elle a été créée par lesassemblées révolutionnaires. , Avant même que les Droits de lhomme fussent gravéssur les murs des monuments publics, ]e constituantDupont faisait instituer le Comité des recherches chargéde violer le secret des correspondances privées. La Con­vention supprima, avec la guillotine à lappui, la libertéde conscience, la liberté décrire, la liberté denseigner,la liberté de posséder. Loppression, en ce temps-là, futtelle que ]e Consulat et lEmpire apparurent comme lesrestaurateurs des droits de la personne. M. Mussolini a,pour les mêmes raisons, bénéficié de la même impression. La doctrine dabsolutisme intégra], que Bodin avait
    • LE DESPOTISME 265développée au profit de la monarchie, fut reprise par leshommes de la Révolution, au profit de la majorité parle­mentaire. Saint-Just, dans son rapport sur la Constitution,se fit lécho dune formule antérieure : « La minorité esttoujours coupable, » due à Restif de la Bretonne. Et ilécrivit, noir sur blanc, que c: la majorité a le droit desupprimer la minorité ». Avec le bourreau en moins,cette doctrine est restée celle de tous les régimes élec­tifs. Et je répète que majorité légale ne signifie jamaismajorité réelle : les Jacobins nétaient que 6.000. Les assemblées de la Restauration ont connu des théo­riciens de la dictature majoritaire. M. Auguste de Staëla écrit deux brochures pour démontrer que la majoritéest le gouvernement lui-même. Le général Foy tenait quela majorité est maîtresse de tout, - du gouvernement, dela Présidence des Chambres, des commissions. M. Ben­jamin Constant lui reprochait de « fermer les discussions,avant quelles fussent ouvertes et de faire des lois, commeon monte à lassaut. » M. de la Bourdonnais, en 1815, avait,dans ses discours sur les fers et les supplices, parlé lelangage de Saint-Just. Sous Louis-Philippe, en 1832, M. Auguste Blanqui parais­sait défendre les droits de la minorité légale, lorsquilsécriait : « La Chambre des députés est une machineimpitoyable, dont la majorité broie 25 millions de paysanset 5 millions douvriers. » l1ais ceOst le même Blanqui,seize ans plus tard, en 1848, qui réclamera lajournementindéfini des élections, sous prétexte que « toute électionèxige une préparation révolutionnaire :1>. A la mêmeépoque, M. Ledru-Rollin, dans ses circulaires, revendi­quait pour les commissaires, qui représentaient en pro­vince la majorité légale, le droit de tout faire. La Seconde République a laissé dinoubliables exemplesde gouvernement oppressif. Elle na pas caché sa volontéde truquer les éltctions. La répression de juin a étéféroce. Les insurgés ont été déportés sans jugement parun excès darbitraire, devant lequel M. Thiers lui-mêmea reculé en 1871. Cétait la doctrine de lépoque et lesradicaux suisses lavaient proclamée en 1847 avec uncynisme sans égal. Lisez dailleurs ce que M. de Tocque­ville écrivait alors des abus du pouvoir commis par lesmajorités. Il disait :
    • 266 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE Lorsque un homme ou un parti trouve devant lui une injus­tice, à qui voulez-vous quil sadresse ~ A lopinion publique ~ Ccst elle qui forme la majorité ~ Au corps législatif ~ Il représ~nte la majorité et lui sertdinstrument ,passif. A la force publique ~ Cest la majorité sous les armes ~ Au jury ~ Cest la majorité revêtue du droit de prononcerles arrêts. Sous peine dêtre éloigné de tout, il faut penser comme lamajorité. Ce c dernicr mot ), don t parlait M. Prévost-Paradol,comme de la clcf des rapports politiques, a constammentappartenu, depuis lors, aux majorités parlementaires.Celle de lAssemblée nationale a multiplié les usurpationset son adversaire, M. Gambetta, lui empruntait ses prin­cipes, quand il sécriait : c Je suis le droit. Vous êtes lasédition. ) La majorité ainsi conçue devrait, comme àFlorence, sappeler la Seigneurie. Sous la Troisième République, les majorités ont abusésans mesure de leur puissance. Le radical Hcnry Maretprofessait que moins les minorités sont rcprésentées,mieux les choses vont. Cest par un coup de force de samajorité que M. Cotubes, dans laffaire des congrégations,a supprimé la délibération dune des deux Chambres etfondé, comme disait M. Waldeck-Rousseau, « lhégémoniede quelques-uns ). Cest au cours de ces débats quundéfenseur du gouvernement a prononcé cette inoubliablemaxime : « Nous ne nous préoccupons pas des questionsde légalité. ). Le ministère de Front populaire dc 1936 amultiplié les opérations du même genre. Avec une majo­rité disciplinée, on arrive à supprimer le contrôle parle­mentaire et à disposer de lAssemblée, selon le capricedune de ses fractions. On couvrc ces opérations du nom de la souverainetédu peuple. Mais le peuplc, exproprié par tout ou partie descs élus, na ricn il y voir. Les élus prennent, de ce fait,un caractère royal. Et leur royauté nest pas celle, dontparlait Machiavel, c soumise à une infinité de lois quifont la sûreté du peuple de France ). Cest la royauté tota­litaire, dont les Conventionnels ont fourni le type, quandil partir du 12 Germinal, lcur majorité a tyranniquementdisposé de la fortune, de la liberté, de la vie des citoyens.
    • LE DESPOTISME 267 « La loi est Dieu. . Il Tout cela se passe en vertu de la loi, qui est, pour lesmajorités, le moyen de sanctifier leur arbitraire. Dès lors quil ny a pas, pour en limiter le champ, detextes constitutionnels, la loi peut tout. Si, par une loivotée dans les formes régulières, il plaisait à la Chambreet au Sénat de bouleverser le régime des cultes, le statutdu commerce, de lindustrie, de lagriculture ou delarmée; de supprimer la liberté de parler, décrire et desassocier; de supprimer même le suffrage universel, lesassemblées le pourraient. Labbé Grégoire disait : « Si BOUS avions voulu changerla religion, nous aurions pu. » Le despotisme des majo­rités na en effet pas de limite el, dès lors que la loi peuttout, il ny a de sécurité pour personne. Car, sous le cou­vert de la loi et sous le couvert de lÉtat, cest une majoritéqui commande et qui commande légalement. Ce nest pas le souverain, qui est souverain : cest léludu souverain, dont la volonté sexprime par des votes departis. Le député de la majorité, conçu comme dépositairedes vieilles notions luthériennes et hégéliennes domni­potence de lÉtat, est un maîtle absolu, - un maîtrequi se sent dautant plus irresponsable que sa volontésexerce par des actes collectifs. Cest le cas de rappeler lemot de Rousseau, confirmé par Alain, que lautorité dureprésentant est une autorité féodale, Pour les minorités,huIle garantie. Quand la majorité a parlé, il lem faut,comme lexécutif, se soumettre ou se démettre. Je crois bien que cest Plutarque qui a écrit que legouvernement démocratique devient bientôt sans pouvoirppur résister au peuple. Plutarque, une fois de plus, amenti. Le gouvernement· démocratique, qui sexplÏme parla majorité, résiste fort bien au peuple. Mené par ceuxqui lexploitent, il peut être le tyran du peuple, autant queDenys de Syracuse. « Tout radical, a avoué un philosophede gauche, est monnaie dempereur. » Voilà longtemps que le péril, où sont les minorités lé­gales, a été signalé. Burke écrivait: « Quand les fonc­tions sont électives, la minorité risque bien plus dêtreopprimée que quand les fonctions ne sont pas électives.Dès lors que la majorité peut tout faire, il est à prévoir
    • 268 LA PROFESSION PARLEMENTAIREquelle ne fera que du mal. » Un siècle plus tard, unradical de distinction, lL René Goblet, disait ; La tyrannie peut ne pas être le fait dun honune choisi parses concitoyens. , La tyrannie peut être exercée également par les majorités.toutes puissantes qui sortent de lélection, Et M. Goblet posait cette question : - };;tes-vous sûrs davoir to~jours la majorité? Cela revient à dire que la toute puissance nest pasmoins dangereuse pour une assemblée que pour unhomme. Une majorité, qui nest soumise quà de longsintervalles au jugement du peuple; qui, faute de dissolu­tion et de referendum, se sent à labri des surprises,peut-elle résister à livresse de son omnipotence? « Cequon veut, disait, en 1832, M. Casimir Périer, cest unministère qui parle; une majorité qui vote; une minoritéquon force à se taire. » Ce qui était vrai en 1832 na pascessé dêtre vrai. La loi, comme le papier, souffre tout. En outre, elleimpose tout. Elle est le plus formidable instrument dop­pression qui ait jamais été mis en œuvre. Aucone IimUe à loppression. Les minorités légales, sous notre régime de mensongedémocratique, sont, faute de garanties constitutionnelles,atteintes dans leur liberté, dans leur égalité et dans leursouveraineté. Cest un des aspe:::ts essentiels du despo.tisme parlementaire. Il nest point de liberté réelle pour qui nappartient pasil la majorité. Les catholiques français ont été exclus dedroit commun pour tout ce qui touche lexercice du cuIte,lenseignement et lassociation. Plus lécemment, les mino­rités politiques ont été menacées dans les mêmes droits.Des réunions ont été arbitrairement interdites; des grou­pements ont été dissous; des journaux mis dans lim­possibilité de paraître. La liberté de la presse nest plusentière. On a étendu, aux dépens du jury, la compétencedes juges correctionnels. Une loi spéciale a été votéepour frapper M. Charles Maurras. Plus récemment encore,
    • LE DESPOTISHE 269les travailleurs ont VI~ mettre en question leur libertédembauche et leur liberté syndicale. Il semble même que le peuple français ait perdu le sensde la liberté jusquau point de perdre, avec lui, le sensdu ridicule. Je me souviens dune affiche de 1933, parlaquelle toutes les forces de gauche de la ville de Laoninvitaient leurs adhérents à saboter une réunion privée,organisée par moi. Par qui était signée cette affiche? Parles groupements qui se recommandent le plus volontiersde la Déclaration des droits et des immortels principes :parti communiste, parti socialiste, parti radical-socialiste,Ligue des Droits de lHomme, Ligue de la libre-pensée. Légalité a pareillement pâti des excès des majorités.Egalité électorale, égalité politique, égalité devant lesemplois, égalité fiscale, égali.té militaire, égalité des condi­tions sont des mythes. On refusera à une bonne nourrice,si elle va à la messe, un enfant de lAssistance. Pendant delongues années, et jusquà ce que M. Berteaux dût pro­mettre de ne pas continuer, on consultait sur les dispenses,les sursis et les permissions militaires, le délégué desLoges et on ne les accordait que sur son avis. La majoritéau pouvoir se sert et sert les siens. Il ny a pas dégalitéréelle. Légalité est dans les mots, non dans les faits. Onla cherche partout. Elle nest nulle part. Que dire de la souveraineté? Le peuple français, quonprétend souverain, se compose de 42 millions de per­sonnes, dont onze millions ont le drôit de voter et dont8 millions, soit 21 % du total, votent effectivement. Lesmajorités parlementaires, issues de ce vote, représententau maximum la moiti.é de ce pourcentage, soit 10,5 % dela population française. Il arrive même (loi sur la sépara­tion des églises et de lEtat, votée par une majorité quireprésentait 2.600.000 voix) que la proportion tombeencore plus bas, soit 6 %. Cest là ce quon ose appelerlexpression de la volonté générale. Encore faut-il ajouterque, dans la ~lupart des scrutins, les députés ne sont pa5présents et quon vote par procration (1). Pour juger de la situation faite aux minorités légales,qui représentaient en réalité, dans le vote dont je viensde parler, 94 % de la nation, il fallait une fois de plus (r) "oir lome l, Le Souverain captif.
    • 270 LA PROFESSION PARLEMENTAIRErappeler ces chiffres. Que faire Fl.-contre? Locke avaitconsidéré un possible droit de setlition contre la légis­lature. Les citoyens, qui ont essuyé les feux de salve dugénéral Cavaignac en 1848; de M. Thiers en 1871; deM. Daladier en 1934 ; de M. Blum en 1937, savent que cestun droit dont lexercice coûte cher. Loppression et le métier. Ici encoré, on retrouve les responsabilités de la profes­sion et de ses lois. Pour que le métier soit stable etfonctionne bien, il faut que les minorités soient opprimées. Le mode de recrutement de la profession, fondé sur lenombre, est artificiel. Ce quon appelle, à quelque échelonque ce soit, majorité, nest pas la majorité. Mais lélu,une fois élu, se comporte comme sil représentait lunani­mité. On a dit que cétait là une convention nécessaire etque lon comptait des voix pour ne pas casser des têtes.Mais, dune part, il a été répondu quon les compte mal.Et, dautre part, il reste à préciser ce que, bien ou malfait, ce compte autorise. Aux f:tats-Unis, on sait ce qui est permis. En France, onnen sait rien: doù il résulte quà la majorité tout estlicite.
    • CHAPITRE X LES TROIS ESCLAVAGESI. LESCLAVAGE LOCAL. - Laccord sur lesclavage local. - Lélu asservi aux électeurs. - Lélu asservi au gouvernement. - Un régime malsain.II. LESCLAVAGE POLITIQUE. - Les origines de lesclavage politique. - Lesclavage contemporain. - Le rôle des groupes. - « LArt royal .,.III. LESCLAVAGE PÉCUNIAIRE. - Lexemple amé- ricain. - En France. - Les petits services. Il nest rien, dans la vie, qui ne se paye. Le despotismedes élus est payé par eux en servitude. Esclaves, comme candidats, ils sont aussi esclaves,comme élus. Localement, politiquement, pécuniairement,ils aliènent, pour semparer de la liberté des autres, toutou partie de la leur propre. Parfois, cet échange de services est pénalement répré-hensible. Parfois le caractère pénal devient public. Cestalors la corrupti,on et le scandale.
    • 274 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE ! 1 LESCLAVAGE LOCAL Les élus sont les esclaves des intérêts locaux. Cest l~première des trois servitudes quUs subissent. Cette serv­tude a deux aspects. Dune part, lélu est asservi auexigences de ses électeurs et des fabricants délections.Dautre part, et pour y satisfaire, il est asservi au gouver­nement et à ses agents. Laccord ~UI lesclav3lle local. Cette forme desclavage a été constatée dès que le régimeparlementaire a fonctionné. Sous la Restauration, Camille Jordan la dénonçait déjà,quand il parlait des petits tyrans de province et despotentats de cantons. En 1831, dans le débat sur la loiélectorale, M. Faustin Hélie; quelques années plus tard,M. de Barante, annonçaient, comme inévitable, labaisse­ment des élus devant les électeurs. Et M. de Tocqueville, en1848, allait au fond des choses, lorsquil écrivait : Il sétablit une sorte de morale vulgaire et basse. Suivant cette morale, lhomme, qui possède des droits ;x>li­tiques, se doit à lui-même, lioit à ses enfants, à sa femme, àses parents de faire, dans leur intérêt, usage personnel deces droits. Cétait le temps, où un député, pour plaire à ses élec­teurs. exigeait que la ligne de chemin de fer Paris-Bourgessappelât li~ne « Paris-Romorantin-Bourges :.. Cétait letemps, où M. Charles Laffitte, pour être élu député delEure, disait, mettant marché en mains : « Voulez-vousla ligne de Louviers? Alors nommez-moi. Sinon, non. ~ En 1874, cest le duc de Broglie; en 1875. cest le rap­porteur de la loi électorale; en 1880, cest M. Léon Say,qui, tour à tour, apportent leur témoignage. On lit dans lerapport de M. de :Marcère que, si lon veut rendTe à lareprésentation national.e sa vraie fonction, U faut dabord
    • LA SERVITUDE 275la soustraire à la domination secondaire des intérêtslocaux. Ministre des Finances, M. Léon Say constate quelasservissement des élus aux électeurs lempêche dadmi ­nistrer et de faire rentrer les amendes fiscales. En 1909, M. Briand, à Périgueux, dénonçait cet escla­ age. Il disait : 1 A travers toutes les petites mares stagnantes, qui se for­~ent et sélargissent un peu partout dans le pays, il con­vient de faire passer, au plus vite, un large courant purifi­cateur. Il faut que ce courant dissipe les mauvaises odeurs et tueles germes morbides. En 1912, M. Poincaré, dans sa déclaration ministérielle,justifiait par le même motif son projet de réforme élec­torale. En 1915, M. Briand répétait que « la France gémitsous une poussière de tyrannies locales :.. M. Doumergue a dit la même chose dans ses discoursde 1934. télu asservi aux électeurs. Cet asservissement, conséquence de la loi statique dumétier, cest-à-dire du besoin dêtre élu et réélu, com­mence, dès quon est candidat. A peine la candidature posée, lélu est esclave. Escla­vage physique dabord, qui le traîne à dinnombrables etvaines réunions et que M. Taft a chiffré, lorsquil a cal ­culé que, pour sa campagne présidentielle de 1908, il avaitparcouru 33.000 kilomètres et prononcé 436 discours. Es­clavage moral ensuite, en raison des promesses sans fin,que les militants arrachent au candidat. On appelle militants la petite minorité délecteurs, quisoccupe activement de lélection et dont lactivité a cerésultat que, même directe, lélection est à deux degrés. Ilest rape que leur activité ne vise pas à un profit positifpour eux et pour leurs amis. Sous leur pression, le candi­dat prend lengagement de ,satisfaire, toujours aux frais delf:tat, les revendications des uns ou des autres. Il devient,dès ce moment, le prisonnier de ce,s engagements et leserviteur des intérêts particuliers, soit individuels, soitcollectifs, soit personnels, soit professionnels, qui sontappelés à en bénéficier. Le candidat, parce quil est candi­
    • 276 LA PROFESSION PARLEMENTAIREdat, est aux mains des ordres mendiants de la démocratie.Le jour, où le succès le transforme en mandataire, lemandat, dont il est pourvu, est un mandat impératif. Jai toujours refusé, quand jétais candidat, de souscrire de tels engagements. Mais ce refus nest pas fréque~fi:Le mandat impératif, qua rejeté le vote de lAssemblifnationale en 1875, sest ainsi réin~tallé dans nos mœu~spubliques sous la forme la moins honorable. Il livre léllfen vertu dun contrat, à des pressions extérieures, quipè­seront sur lui pendant toute la durée de son ou de sesmandats. On a vu comment, avec ses li: groupes de défense »,la Chambre sest organisée de telle sorte que la tyranniedes intérêts locaux tienne lélu à tout instant. Il devra, silest du nord, jurer sur lévangile de la betterave et, sil estdu midi, sur celui du vin. Il naura pas I.e droit, sil estNormand, de mettre en doute la sainteté du f)rivilège desbou.illeurs de cru, ni de faire, sil est Alsacien, des réservessur les prérogatives du houblon. Suivant la région quilreprésente, lélu sera nécessairement, et non daprès sesconvictions, pour ou contre la protection douanière. Lhis­toire de la crise viticole du midi a fourni de cet asservis­sement de mémorables exemples. Le jugement des députésest un jugement captif. Au besoin, par lettre ou par dé­pêche, on les somme, au nom de lintérêt local, de voterdans tel ou tel sens. Lintervention pour les personnes, que jai décritecomme substance du métier, est une autre forme descla­~age. Car les électeurs et ceux qui les mènent estiment que,en lexigeant, ils exercent le plus clair de leurs droits.Cette servitude est dau,tant plus lourde que lélection a étémieux organisée. Les deux seules assemblées, qui y aientplus ou moins échappé, ont été celles de 1871 et de 1919,dont lélection fut brusquée. On a proposé, pour alléger cejoug, de substituer le scrutin de liste au scrutin darron­dissement. Le remède est defficacité douteuse : car, avecle scrutin de liste, les pressions à exercer sur lélu sontsimplement déplacées des chefs-lieux de canton au chef­lieu du département. Lélu est, ici, esclave autant que despote. Esclave deforces locales, qui sont, faute de referendum, incontrô­lables; esclave dintérêts particuliers, qui sont distincts
    • LA SERVITUDE 277<le lintérêt public; esclave de ce césarisme anonyme,d.ont parlait Charles Péguy. Tout à lheure, dans un débatéconomique, lélu votait par ordre, au mépris de saconscience. Maintenant, par ses interventions, il seffor­cera de réaliser le passe-droit, qui est la négation delégalité. Dans les deux cas, lasservissement sera total, - ,résultat dlm marché sans honneur où, lélecteur apportantses voix, lélu apporte sa servitude. Le bien commun est la victime permanente de cettetyrannie des exigences locales. Quand on défend, par né­cessité électorale, lintérêt spécial de telle ou telle caté­gorie de producteurs, il est rare que lon serve lintérêtcommun des consommateurs. Lesclavage des élus estcréateur dinjustice. Cest la corporation des bouchers delAttique qui, reprochant à Socrate de lappauvrir en dé­tournant les éphèbes du culte des sacrifices, le fit mettreen accusation, sous le chef de corruption de la jeunesse. Plus près de nous, un ministre du très-moderne Canadane rencontrait pas de contradiction, quand il disait :« Voulez-vous que je vous présente le compte des subven­tions inutilement accordées, pour raisons électorales, à desrivières non-navigables et à des ports inaccessibles? ~Ici encore, lasservissement de lélu aux intérêts locauxavait travaillé contre le bon ordre des finances et lintérêtsolidaire des contribuables. - Il serait moins dangereux pour un gouvernement,a dit M. Alfred Fouillée, de fermer les églises que lescabarets. La France sest couverte, à la fin du XIX· siècle, duninextricable réseau de chemins de fer et de tramwaysdépartementaux, qui ont coûté des milliards et qui, aprèsdes faillites répétées, ont fini par être démolis. On re­trouve, au Journal officiel, les sommations furieuses, à lasuite desquelles les Chambres de 1879 et des années sui­vant,es ajoutèrent au plan Freycinet, par besoin électoral,des douzaines et des douzaines de lignes dépourvues detrafic-voyageurs et de trafic-marchandises. Lesclavage parlementaire aux volontés locales a em­pêché, vingt ans durant, la normalisation des salaires ac­cordés aux pilotes des grands ports, qui, grâce à la navi­gation à vapeur, se faisaient, en percevant des taxes àlunité, des recettes de nababs. Les députés des ports,
    • 278 l.A PROFESSION PARLEMErTAIREgroupés pour la défense dun privilège inique, intimidaientles gouvernemenfs en quête de majorité. Cest le mêmeesclavage parlementaire qui, après avoir mis en échec,pendant trente ans, soixante-dix-sept projets de réformejudiciaire, a démoli, en six mois, celle que, par décret-loi,M. Poincaré avait réalisée en 1926. Ainsi, pour obéir auxmeneurs de sous-préfectures, furent rétablis les tribunauxsans audiences et les études sans clients. - Jai fait mon compte, disait le garde des sceauxBarthou à son Président Poincaré. Si nous ne cédons pas,nous sommes battus à vingt voix. Pour résister, on a rappelé, textes en mains, que, sichaque député est lélu dune cisconscription, il représentepourtant, non cette circonscription, mais la France toutentière. Ce ne sont là que des mot:;. La circonscription,qui élit et qui réélit, demeure pour son élu, avec ses im­pératifs catégoriques, la seule réalité vivante, dont il est leserviteur. Lélu 8sscr"1 au ~ouvcrnemcnt. Esclave des électeurs, le député, pour les satisfaire,devient lesclave du gouvernement. Cest le second aspectdu même phénomène. Cela aussi avait été, depuis longtemps, prévu. En 1875,M. de Marcère, dans son rapport, écrivait: On peut craindre que le représentant nait trop de !:hosesà régler avec le pouvoir exécutif, de qui dépendent les aITairesquil traite, pour être un contrôleur incommode. Cela est particulièrement vrai avec notre régime françaisde centralisation administrative. Pour faire honneur à leur servitude locale, les élus se sontengagés dans une autre servitude, qui les met à la mercides ministres. Le ministre agit sur le député par laide quil peut apporterà sa réélection et le député sur le ministre par le bulletin ùevote, qui fait vivre le mini~tère. Deux écrivains, dinverse tendance, M. Edmond Sche­rel et le vicomte de Vogué, ont écrit, à ce sujet, dimmor­telles vérités. M. Scherer disait: « Le député fait dépendrele concours quil prête au gouvernement de la satisfaction,quil en reçoit pour ses fins personnelles. ) M. de Voguédisait : « Lélecteur mendie des faveurs chez le député,
    • LA SERVITUDE 279qui les mendie chez le ministre, lequel mendie les votesdu député, qui mendie les suffrages des électeurs. ~ Ainsi lélu se présente sous un double aspect, auquel safonction le condamne. Sil tyrannise les ministres, cestpar peur des meneurs locaux. Sil impose sa volonté àParis, cest pour lhumilier en province devant celle desmeneurs. Car le candidat même élu est et demeure can­didat. Cela revient à dire que la servitude locale se déve­loppe sous deux formes, qui se rejoignent en un effet uni­que. Dune part, elle met les élus aux ordres des militants,des comités, des fédérations, quon tient pour maîtres desélections. Dautre part, et pour la satisfaction de ces exi­gences, elle oblige lélu à rechercher la complaisance dugouvernement et de ses agents. Quand M. Combes était àla veille dun vote difficile, il disait : - Je vais mettre mes préfets en chasse. Alors apparaît une troisième forme dasservissement, quiest lasservissement des élus aux fonctionnaires. Lorsquele pouvoir central a promis, il faut que le pouvoir localexécute et il dispose, pour cette exécution, dune largemarge darbitraire. Il peut faire très-vite ou très-lente­ment; très-généreusement ou très-parcimonieusement. Pour aboutir, lélu a besoin des fonctionnaires, comme il a besoin des ministres. Il est donc aux ordres des fonc­ tionnaires, comme il est aux ordres des ministres. Souvent, cest avec les fonctionnaires quil traite directement. Il y a toute une philosophie de larbitraire administratif, qui a été depuis longtemps doctrinée. M. Casimir Périer disait en 1828 : Avec les fonctionnaires, le ministre fait des électeurs. Avec des électeurs et des fonctionnaires, il fait des députés. Avec des députés, qui sont en grande partie fonctionnaires,il fait des lois. . Avec des lois ainsi faites, il renverse le pacte fondamentalde fond en comble. Bien des choses ont changé depuis lors. Les fonction­naires ne sont plus députés. Mais les députés ont, plus quejamais, besoin des fonctionnaires. M. de Montalivet,M. Thiers, M. le duc de Persigny, M. Émile Combes ontlargement tiré parti de cette situation. La méthode est de­venue définitive. Le député, qui, pour servir ses électeurs,
    • " 280 LA PROFESSION PARLEMENTAIRE sadresse aux ministres et à leurs agents, nest indépen­ dant ni des uns, ni des autres. Cette forme finale de servitude a varié dans se