Andre Cresson-et-Rene-Serreau-HEGEL-sa-vie-son-oeuvre-sa-philosophie-Paris-puf-1949

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Andre Cresson-et-Rene-Serreau-HEGEL-sa-vie-son-oeuvre-sa-philosophie-Paris-puf-1949

  1. 1. ~ ~ e:!=~ ~'= --=~ 4lD ~ q) $.. 'lOoI ~ S~ 'lOoI ..~ $.. ~ -...w~ .~ 'lOoI -S< .. =. ....~ q) $.. ="­
  2. 2. PHILOSOPHES CoUecUon dirigée par ];;mile BR~HIER, Membre de l'InaUtut HEGEL SA VlE, SON ŒUVRH avec un EXPOSÉ DE SA PHILOSOPHIE par André CRESSON avee la collaboration de René SERREAU PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS 1949
  3. 3. " DtpOT LtGAL 1re édition .. •. . . 2e trUneetre 194.9 TOUS DROITS de traduction, dereproduction etd'adaptation réeervée pour toue paye COPYRIGHT by Prasa Universitaires de Fronce, 194.9
  4. 4. LA VIE Georg-Wilhelm-Friedrich Hegel naquit le 27 août 1770 à Stuttgart où son père était un haut fonctionnaire des Finances. A 14 ans il perdit sa mère. Il avait un frère, Ludwig, qui devint officier et mourut avant lui et une sœur, Christiane, qui lui survécut. Il fut un brillant élève au gymnase de sa ville natale, complétant ses études scolaires par d'a­ bondantes lectures personnelles dont il recopiait de longs extraits. Il s'intéressait surtout aux auteurs grecs et à l'histoire. Il s'initia à la philo­ sophie en lisant Wolf: il commença à 12 ans par son traité Des Idées claires et possédait à 14 ans sa Logique. En 1788 il se·fit immatriculer comme étudiant en théologie à Tübingen où il fut pendant cinq ans pensionnaire boursier au séminaire protes­ tant (dont Fichte était sorti). Il y eut pour condisciples et amis le poète Holderlin et Schel­ ling, de cinq ans plus jeune que lui, mais d'un génie plus précoce. Malgré une stricte discipline, •
  5. 5. 2 HEGEL on s'émancipait alors beaucoup dans ce sémi­ naire. Le déisme de l'Aufklëirung, mieux même, le panthéisme, y étaient très en faveur et la Révolution française y eut de nombreux sym­ pathisants. On dit même que, par un dimanche de printemps de 1791, Hegel et Schelling allèrent ensemble planter un arbre de la liberté aux environs de Tübingen. Hegel subit avec succès les examens de Il: ma­ gister Il en philosophie (1790), puis de «candidat Il en théologie (1793). Mais il ne fut que 3e au classement de sortie et son certificat de fin d'études lui reprocha d'avoir négligé la philoso­ phie. Est-ce parce qu'il délaissait Wolf pour se tourner vers Kant et la «philosophie nouvelle JI? La vocation lui manquant, il renonce à se faire pasteur et, à sa sortie du séminaire, occupe des emplois de precepteur d'abord à Berne, de 1793 à 1796, puis à Francfort, de 1797 à 1800. Du~ant ces sept années, il consacre ses loisirs à parfaire sa culture dans tous les domaines, de la théologie aux sciences, s'intéressant surtout à l'histoire et à la politique (où ses opinions vont se Il modérer» de plus en plus). Il continue à étudier Kant, s'initie à Fichte et adopte le « spinozisme kan­ tien» de son ami Schelling, tout en médi~nt longuement sur le christianisme dans l'esprit de
  6. 6. 3LA VIE « l'~glise_~mi~ible Il. C'est alors qu'il écrit une Vie de Jésus (1795) et divers opuscules, surtout théologiques, qui ne paraîtront qu'après sa mort. Ayant perdu SOJl père en 1799, Hegel recueille un petit héritage qui lui permet de quitter son preceptorat et de se consacrer entièrement à bes travaux. II se rend en 1801 à Iéna où Schelling était, depuis 1796, professeurà l'Universit.é. C'est là qu'il publie en juillet 1801 son premier ou­ vrage : Différence des syslèmes de Fichte et de Schelling. Le mois suivant il soutient sa thèse d' « habilitation De orbilis planetarum, où il)l, attaque violemment Newton et démontre« II a priori qu'entre Jupiter et Mars il ne peut y avoir d'autre planète, l'année même où la décou­ verte de Cérès démentait sa trop aventureuse déduction. Agréé comme « privat-docent » à j'Université d'Iéna, il y commence son premier cours en octobre 1801. 11 est nommé en 1805 professeur « extraordinaire )l, c'est-à-dire non titulaire, avec un traitement très modique. Connu jusqu'alors comme disciple de Schel­ ling, Hegel élabore peu à peu sa doctrine per­ sonnelle. Il commence à se séparer nette-ment de son ami dans son cours de 1803. La rupture devient définitive quand paraît la Phénoméno­
  7. 7. 4 HEGEL logie, son premier grand ouvrage, qu'il achève en toute h;1te en octobre 1806, au moment de la bataille d'Iéna. Désormais Hegel est en possession de la mé­ thode qui, d'après lui, permet d'atteindre l'ab­ solu. Il l'avait annoncé gravement à ses élèves à la fin du semestre d'hiver 1805-6.-«-Une ère r nouvelle, disait-il, a surgi dans le monde. Il semble que l'Esprit du monde ait réussi... à se saisir enfin comme Esprit absolu... La conscience 1 de soi finie a cessé d'être seulement finie et ainsi, 1 de son côté, la conscience de soi absolue a aC<L'!!s 1 la réalité qui lui manquaitjusqu'aTors. -,; Ce qui voulait dire que l'Esprit absolu venait de prendre conscience de lui-même dans la pensée de Hegel. Désespérant d'être jamais titularisé à Iéna où les candidats philosophes étaient trop nombreux, très mal payé et à bout de ressources, Hegel renonce temporairement à sa chaire et accepte l'emploi de rédacteur en chef de la Gazette de Bàmberg, qu'il garda de mars 1807 à novem­ bre 1808. Le pays étan't occupé par les Français, il lui fallait « collaborer» avec l'administration napoléonienne. Il admirait d'ailleurs sincèrement Napoléon qu'il appelait l( l'âme du monde» : âme et non ~sp,.it, car il lui manquait la conscience (qu'avait Hegel) du vrai sens de son œuvre.
  8. 8. 5LA VIE En octobre ~808, son ami Niethammer, devenu inspecteur général de l'Enseignement en Bavière, le fit nommer directeur du gymnase de Nurem­ berg. Jusqu'en 1816 Hegel exerça consciencieuse­ ment ces fonctions, assez bien rémunérées. Il était un fervent de la culture gréco-latine et se méfiait de certaines nouveautés pédagogiques en (vogue. Chargé de la « propédeutique philoso­ 1 phique » dans les classes supérieures, il s'efforça ) de clarifier sa pensée pour l'adapter au niveau de l'enseignement secondaire. Le 16 septembre 1811, il se maria avec Maria von Tucher, fille d'un noble peu fortuné:-qüi avait vingt et un ans de moins que lui. Elle lui donna deux fils : le premier, Karl, devint pro­ fesseur d'histoire, le second, Immanuel, fut pas­ teur. C'est durant son séjour à Nuremberg que He­ gel écrivit et publia son ouvrage le plus impor­ tant, sa grande Logique (1812-1816). La noto­ riété que lui valut ce livre pouvait lui faire espé­ rer une nomination en titre dans une Université. Sa l"ituation à Nuremberg était d'ailleurs moins so.re depuis que la chute de Napoléon (qu'il déplora) avait ra~é la réac;tion catholique .a!! pou-yoir en Bavière. Il songeait à l'Université de Berlin où la chaire de Fichte était vacante. Mais
  9. 9. 6 HEGEL c'est à Heidelberg qu'il obtint en 1816 sa pre­ mière nomination de professeur titulaire. A Heidelberg Hegel achève la mise au point de son système qu'il résume dans l'Encyclopédie (1817). Il commence à grouper un petit cercle de disciples et convertit à sa doet,rine jusqu'au rec­ teur Daub, âgé de 57 ans. Victor Cousin, qui professait déjà en Sorbonne, vient le voir pour la première fois en 1817; il essaie de lire laCl terrible Encyclopédie " qu'un étudiant, Carové, lui expliquait en français, mais doit avouer qu'elle « résista à tous ses efforts >l. En décembre 1817, le ministre prussien Alten­ stein offre à Hegel la chaire de Fichte. Il accepte et commence ses cours à Berlin en octobre 1818. Il devait y professer jusqu'à sa mort, pendant treize ans. Son activité y est considérable. Il fait dix heures de cours par semaine sur des dis­ fciplines qu'il doit recréer lui-même puisqu'il re­ fond toutes les branches de la philosophie dans { l'esprit de son système. Il préside de nombreux jurys d'examens, prononce des discours, rédige des rapports officiels (il fut même un an recteur). Il ne s'accorde de repos que pendant les va­ cances où il fait parfois de longs voyagés. C'est ainsi qu'il va en 1822 dans les Pays-Bas, en 1824 à Vienne et d'août à octobre 1827 à ParIs: il y
  10. 10. --- 7LA VIE est reçu par V. Cousin (qu'il avait revu à Berlin d'octobre 1824 à mai 1825) et il s'y intéresse surtout aux souvenirs de la Révolution. Hegel est maintenant à l'apogée de sa car- rière. Il a de plus en plus d'auditeurs et de dis- ciples; son école s'organise. A côté de jeunes gens comme von Henning, Gans, K. L. Michelet, Hotho, Strauss, Bruno Bauer, Erdmann, Rosen- kranz, il rallie à sa doctrine des hommes d'âge mlÎr, déjà célèbres, comme Marheineke, son col- lègue de théologie, et J. Schulzc, directeur de l'Enseignement supérieur en Prusse, qui vient écouter ses leçons. Schelling qui l'avait précédé dans la gloire est maintenant éclipsé. Scho- penhauer, « privat-docent II à Berlin en 1820 et en 1825, n'a personne à ses cours. Même à l'étran- ger on regarde Hegel comme l'oracle de la philo- sophie. V. COUsin fait humblement appel à lui pour éClairer ses compatriotes. « Je prie le vent de souffler de toute sa force, lui écrit-il le 1er aolÎt 1826, ...je ne demande grâce que pour la France. Hegel, dites-moi la vérité, puis j'en pas- serai à mon pays ce qu'il en pourra comprendre. )l Un côté très discutable de la €,loire de Hegel, c'est le rôle de «philo::>ophe d'État» qu'il accepta de jouer à Berlin. Regardé comme ~ p~.r officiel de la monarchie (en principe) constitu-
  11. 11. -- -- - - 8 HEGEL tionnelle, il eut beaucoup de pouvoir grâce à l'appui d'hommes comme Altenstein et Schulze et en profita pour « caser )l le plus possible de ses disciples dans les chaires des Universités. On le '1 soupçonne même d'avoir fait suspendre les cours de son ennemi Beneke et on a souligné l'inélé­ gance de ses attaques contre son collègue Fries, frappé pour ses idées lib€rales. Cependant, si la bureaucratie prussienne le soutenait, il n'avait pas la confiance des vieux conservateurs à qui sa Yhilosophie du Droit (1821) avait déE]u autant qü'aux libéraux. Il était surtout susp-ect sur le ~r!~E_ religie~x. Dans l'entourage-du-;~1O~lè jugeait peu chrétien. Son crédit officiel semble avoir baissé à la fin, à en juger par les attaques et pamphlets qu'on laissa circuler contre lui. O~ le dénonçait comme panthéiste et négateur de l'immortalité de l'âme; on le ridiculisait sous le nom d'Absolutus von :Ifegelingen. Fait" s-ignifica­ tif: il ne put être élu à l'Académiëde Berlin, ni faire patronner officiellement la revue de son école. Hegel mourut victime du choléra qui sévit durant l'I>té et l'automne de 1831. Tl fut atteint l'un des derniers, alors que l'épidémie semblait avoir cessé. Il avait repris ses cours le 10 novem­ bre, mais dut s'aliter le 13 et expira le lendemain.... - '-. - - .----.,. Dans son discours funèbre le reet:ëur Marheineke
  12. 12. 9LA VIE l~ compara à Jésus-Christ. Sur sa demaEd~t enterré à côté de Fichte. V. Cousin, qui a bien connu Hegel, le dépeint en ces termes: « Son visage était l'image de sa pensée. Ses traits prononcés et sévères, mais tranquilles et sereins, son parler lent et rare, mais ferme, son regard calme, mais décidé, tout en lui était l'emblème d'une réfleXIonpiofonde, d'Une conviction parfaitement arl'êtée, exempte de toute incertitude et de toute agitation, arrivée à la paix du plus absolu dogmatisme. » Au phy­ sique Hegel n'avait rien de séduisant ni d'impo­ sant. Son ennemi Schopenhauer dit qu'il avait la tête d'un « tenancier de brasserie ». Son disciple Hotho nous parIe de sa face « blême, aux traits mous, pendants, et comme engourdis ». Sa tenue était négligée. Hotho nous le montre affaissé sur sa chaire, l'air las, la tête baissée, feuilletant ses cahiers dans tous les sens en toussotant sans cesse. Son élocution était pénible, toujours hési­ tante. Chaque phrase, chaque mot ne sortait que par bribes et comme à contre-cœur de sa voix sourde, marquée d'un fort accent souabe. Le malaise qu'éprouvaient ses auditeurs était racheté, il est vrai, par l'impression qu'il donnait dt!. gigantesC{u~ ~ff~.!'-t d'une pensée tellilueà l'extrême. Son regard s'illuminai~quand il abor­
  13. 13. 10 HEGEL dait les sujets les plus ardus : c'est là qu'il se sentait le plus à l'aise, alors qu'il ne traitait les questions faciles qu'avec une mauvaise humeur évidente. Au moral Hegel semble avoir été avant tout l' « homme d'intellect placide» que Holderlin aimait par contraste avec lui-même. Il était, dit Dilthey, un de ceux qui n'ont jamais connu la spontanéitA naïve de la jeunesse (au séminaire on le surnommait ( le vieux ll), « mais chez qui même dans la vieillesse bro.le un feu caché Il. n resta toute sa vie, dit L. Herr, « le Souabe bonhomme et raide, au travail régulier et tenace, l'homme ~'intellectualité pure, sans vie exté­ rieure, l'homme à l'imagination interne puis­ sante, sans charme et sans sympathie, le bour­ geois aux vertus modestes et ternes, et, par dessus tout le fonctionnaire ami de la force et de l'ordre, réaliste et respectueux », 11 n'aimait pas qu'on le consulte, en dehors de ses cours, sur des points de sa philosophie: il éludait les questions ou renvoyait à ses livres, en disant qu'on ne pouvait comprendre ses idées que dans leur enchainement systématique. Il préférait d'ailleurs à la compagnie des lettrés celle de bons bourgeois sans culture, avec qui il aimait jouer au whist.
  14. 14. 11LA VIE Son tempérament de métaphysicien ne l'em­ pêchait pas de s'intéresser aux événements du jour et il suivit toujours très attentivement III , vie politique de tous les pays européens. Il disait que « la lecture des journaux est une sorte de prière du mjltinréaliste n. V.-Cousin qui lui parla souvent-politique s'est déclaré entièrement d'ac­ cord avec lui dans ce domaine. « Il était comme moi, écrit-il, pénétré de l'esprit nouveau ; il , considérait la Révolution française comme le plus grand pas qu'eût fait le genre humain depuis le christianisme et il ne cessait de m'interroger sur les choses et les hommes de cette grande époque. Il était profondément libéral sans être le moins du monde républicain. Ainsi que moi il regardait la République comme ayant peut­ être été nécessaire pour jeter bas l'ancienne so­ ciété, mais incapable de servir à l'établissement de la nouveIie, et il ne séparaitpas la liberté 'de la royauté. Il était donc sincèrement constitu­ , tionnel et ouvertement déclaré pour la cause que soutenait et représentait en France M. Royer­ CoUard. Il En revanche Cousin s'entendait beaucoup moins avec Hegel sur le terrain religieux. Sans doute Hegel voulait comme lui un « concordat sincère » entre la religion et la philosophie. Mais
  15. 15. 12 HEGEL il ne jugeait cet accord possible que dans le cadre du protestantisme et se montrait violem­ ment anticatholique. Voyant un jour vendre des médailles bénites devant la cathédrale de Colo­ gne, il dit à Cousin avec colère: « Voilà votre religion catholique et les spectacles qu'elle nous donne 1Mourrai-je avant d'avoir vu tomber tout cela? Il Et Cousin ajoute qu' « il demeurait une sorte de philosophe du XVIIIe siècle~.~TI ne-dissi­ mutait pas sa sympàthie pour ïès-philosophes du dernier siècle, même pour ceux qui avaient le plus combattu la cause du christianisme et celle de la philosophie spiritualiste ». Cependant Hegel s'est toujours montré très prudent dans ce do­ maine. Ce n'est que rarement et en termes bi­ zarres qu'il laissait échapper ses vrais sentiments sur des questions comme celle de l'immortalité de l'âme. Le poète Heine (qui fut son élève de 1821 à 1823) raconte qu'un jour, l'entendant parler des sanctions supraterrestres, Hegel lui dit d'un ton incisif: (c Vous voulez donc toucher un pourboire parce que vous avez soigné votre mère malade et n'avez pas empoisonné Mon­ sieur votre frère? » Et si Cousin sut à quoi s'en te!1ir sur le Pi..~u__de__!ieg~l, c'est grâêë' aux leçons confidentielles de Michelet qui nous a rapporté sa douloureuse exclamation: cc Mais ce
  16. 16. 13LA VIE n'est pas là ce que croient nos bonnes mères 1 » Après la mort de Hegel certains de ses disci­ ples se montrèrent moins discrets que lui sur ces graves question§..et c'est ce qui amena la scission entre la droite de l'École, qui revint au théisme traditionnel, et la gauche qui se déclara ouverte­ ment panthéiste et aboutit même à l'athéisme avec Strauss, Feuerbach et Marx. Si la philoso­ phie hégélienne subit de ce fait un recul marqué en Allemagne après 1850, elle s'est en revanche diffusée dans toute l'Europe et connaît même un véritable renouveau depuis la fin du siècle der­ nier. Mais les divergences intérieures sont loin d'être éteintes. Dans les Université sanglo-saxon­ nes, la doctrine de Hegel a été interprétée dans l'esprit religieux de la droite avec Green, Bradley et J. Royce. En Russie ce sont au-contraire les hégéliëns de gauche qui l'ont emporté depuis Herzen dans les milieux d'avant-garde; ils s'in­ tègrent aujourd'hui à l'école « matérialiste dia­ lectique l) issue de Marx. Ailleurs on trouve des néo-hégéliens éclectiques comme l'Italien Croce qui veut trier « ce qui est vivant et ce qui est mort» dans la doctrine. En France, Hegel a in­ fluencé des hommes comme Renan, Vacherot et, plus près de nous, Hamelin. Son œuvre est étudiée plus activement que jamais depuis une
  17. 17. l4 HEGEL 't5 quinzaine d'années. Mais une opposition fon­ damentale persiste aujourd'hui entre ceux qui, comme M. Nit?l, interprètent sa pensée dans le sens du théisme chrétien et ceux qui, comme M. A. Kojève, y voient « une philosophie radi­ calement athée Il, Le problème de ses rapports avec l'existentialisme soulève des polémiques qui sont loin de faire espérer une atténuation de ces divergences. R. S.
  18. 18. LA PHILOSOPHIE 1. - Après avoir exposé les principes de son historisme et avoir expliqué ; lOQue ce qui se fait dans le monde ne se fait pas en vain; (20 Qu'il s'y réalise une conscience totale de l'uni­ vers qui sera la-science, mère de tout bien et de toute beauté, autrement dit, l'idéal ou le divin; 30 Que, par suite, agissent bien ceux qùi concourent religieusement à la science, au bien et à la beauté, mal ceux qui les abandonnent et les méconnaissent, E. Renan conclut; « Si c'est cela qu'a voulu dire Hegel, soyons hégéliens. » Formule remarquable- -; d'abord parce qu'elle souligne l'obscurité d'une doctrine dont on n'est jamais sûr d'avoir entièrement pénétré la signi­ fication, ensuite parce qu'elle en esquisse une interprétation qui, faisant abstraction de sa lettre, lui donne un sens non seulement suggestif, mais d'une valeur peut-être éternelle. Impos­ sible, en une cinquantaine de pages,de résumer clairement une œuvre aussi touffue que celle de Hegel. On peut du moins en faire connattre l'e5­
  19. 19. 16 HEGEL priJ:. et souligner les problèmes qu'elle pose assez nettement pour orienter les lecteurs. C'est cette tâche-là que nous nous sommes assignée. II. - Il suffit d'examiner attentivement les premières pages de la Logique de Hegel pour cômprendre, et ce qu'il a voulu faire, et ce qu'il estime avoir fait. Et d'abord, il a essayé de construire un syslème : un système qui embrasse tol1tes les connaissances possibles en une vaste synthèse. Tout ce qui est fragmentaire est, à ses yeux, exclu du rang des sciences. C'est, en effet, la façon dont les notions s'appuient les unes sur les autres de manière à former un édifice complet qui leur confère leur autorité. Ensuite,. il a voulu donner à son système la forme d'une déduclion universelle. Les connais­ sances empiriques ne sont pas négligeables. Mais seule, la certitude de la nécessité du nécessaire a une valeur scientifique. La phHôsophie se doit de démontrer que ce qui se produit ne pou"ait manquer de se produire. Elle doit, par suite se construire a priori. « La vraie pensée est la pensée qui pense la nécessité. »-------­ ~ Enfin il a préSenté sa doctrine comme une science entièreme]lt rationnelle de l'absolu. Kant .-' nous im;-ite à faire la-critiquede nos facultés de
  20. 20. LA PHILOSOPHIE 17 connaître avant de les appliquer à la recherche et se montre sévère à leur égard. Tâche impos­ sible : car pour pouvoir juger nos f~cultés de connaître} il faudrait déjà lel3 con!1aître :- bëau cercle yi.cieux! Tâche du reste dangereuse: en l'exécutant, on ouvre la porte au scepticisme d'abord, puis, à travers lui, à des doctrines d'in­ tuition et de sentimentalisme comme celles des piétistes et de Jacobi. Gardons-nous de cette maladie. Spinoza l'a proclamé. Celui qui possède la vérité sait en même temps qu'HIa p"assède"-et l~- sait, du même coup, discerner l'erreur. Ce~~ vérité, Hegel estime l'avoi! découver_te et être, - _ par suite, à l'abri de l'erreur.' C'est l'absolu qu'il va nous dévoiler. Il en a la parfaite notion. Il est prêt, grâceà"elle, à établir, par une déduction pure, une science qui embrassera l'univers dans, - . -_.•-. sa totalité. III. - Toutes les fois qu'on a affaire à une œuvre qui se présente ainsi, comme une vaste déduction, a priori, on court un risque: s'ima­ giner à tort que cette œuvre s'est constituée dans l'ordre même où elle s'expose et avec la méthode qu'elle affiche. L'histoire en fournit maint exemple. Celui de la Géométrie d'Euclide est caracté­ ristique. On est tenté de se figurer qu'Euclide A. CllllsSON :l
  21. 21. 18 HEGEL a conçu dès l'abord les défini~ions, axiomes et postulats qu'il admet et n'a dégagé qu'ensuite la série de ses théorèmes. Mais l'érudition le prouve : les choses ne se sont pas passées ainsi. C'est l'expérience qui a révélé d'abord grossière­ ment certaines vérités géométriques, par exemple le rapport du carré de l'hypoténuse à la somme des carrés des deux autres côtés. Ce n'est que longtemps après qu'on a su démontrer a priori le théorème de Pythagore. L'exposition synthé­ tique de la géométrie euclidienne dissi~Ûle-la manière dont elle s'est faite. Illusion analogue à propos de l'Éthique de Spinoza. On est tenté d'admettre que c'est pour avoir réfléchi a priori sur la substance et sur la notion de Dieu que Spinoza a construit sa doctrine. Mais croit-on que s'il n'avait pas connu par une expérie!1ce antérieure, et l'étendue, et la pensée, et la multiplicité des modes finis de l'essence divine, et le devenir qui les emporte, il aurait, par le raisonnement pur, pu déduire de ses définitions et conventions premières, leur existence et leur nature? Observation qui s'applique tout spécialement à deux t.héories qui ont eu sur Hegel une visible influence. L'une est, dans la Critique de la Raison pure
  22. 22. 19LA PHILOSOPHIE de Kant, contenue dans les pages où Kant pro- cède à la déduction des principes de l'entende- ment pur, fondements de la, métaphysique de la nature. Fort de la notion qu'il s'est faite du caractère a priori de la forme du temps et de la découverte des catégories, quantité, qualité, rela- tion, modalité, Kant se croit en mesure de démontrer que le monde représenté par l'es- prit (mundus phrenomenon) ne pouvait manquer d'être soumis à certaines lois. Or que sont ces lois? Les principes de celles-là mêmes que New- ton avait découvertes en consultant l'expérience et que notre science contemporaine, non seule- ment ne considère plus comme nécessaires mais encore estime partiellement suspectes. La dé- monstration a priori de Kant était donc secrè- tement sous-tendue par la connaissance qu'il avait des résultats expérimentaux qui sem- blaient valables, de son temps. L'autre est la doctrine de Fichte dans sa par- tie spéculative. Kant croit seulement démontrer que la forme générale du monde représenté ne pouvait pas être différente de celle qu'il dit. Il reconnaît que la matière qui vient se ranger SOUli cette forme procède d'une cause inconnue. Fichte le dépasse : il élimine le « noumène inconnais- sable Il de Kant. Il croit pouvoir le prouver: le
  23. 23. 1 20 HEGEL Il moi» ne peut se poser qu'en s'opposant à lui­ même et en lui-même un « non-moi divisible Il. Cette idée lui serait-elle venue s'il n'avait pas eu, de ce non-moi, une notion expérimentale qui le forçait, non seulement à poser le problème, mais encore à le résoudre d'une certaine façon? E:clairé par de tels exemples, qui se laissera prendre aux prétentions a prioristes de Hegel? Elles dépassent de beaucoup celles de Kant. Ce n'est plus seulement du monde représenté qu'il veut nous faire comprendre par le raison­ nement pur, et la matière, et la forme. C'est à l'absolu lui-même qu'il s'attaque. C'est sa consti­ tution et son évolution qu'il prétend nous éclair­ cir par une déduction intégrale. On pourrait donc s'imaginer, en abordant sa Logique qui débute par la science de l'être que c'est la réflexion a priori sur cette seule notion qui l'a guidé. Mais plus on examine sa doctrine, plus s'impose l'évi­ ( dence contraire. La simple réflexion sur l'être 1 n'aurait révélé à Hegel ni l'existence du devenir, ni les lois qu'il discerne dans son développement. ) S'il s'y était cantonné, il s'y serait enlisé comme autrefois Parménide sans pouvoir en $ortir. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il avait une notion expérimentale du devenir qui l'a contraint à réfléëhir sür lui, à discerner son mouvement
  24. 24. I~A PHILOSOPHIE 21 général et à chercher dans la logique pure de quoi l'expliquer. La philosophie de Hegel n'est qu'en apparence une construction a priori. C'est une philosophie de l'histoire universelle, une épopée historico-logico-rationaliste. ­ Une telle philosophie a ses-postulats et ses clés. Notre premier soin sera de dégager les uns et les autres. a) Soulignons d'abord deux postulats: Le premier se formule dans ces propositions : « Tout le réel est rationnel Il, et : cc Tout le ration­ nel est réel. )) Que signifient~elles donc? Qu'il n'y a pas une chose, pas un événement, pas un détail qui ne soit explicable par la raison réflé­ chissante, c'est-à-dire déductible des principes posés par la raison, et qui n'ait, par suite, sa cause efficiente et sa cause finale. Le hasard n'existe nulle part. Ceux-là seuls y croient qui ignorent les c~ses dont l'action détermine et dont la connaissance éclaire tout. Réciproque­ ment, tout ce qui se justifie rationnellement, c'est-à-dire tout ce que détermine l'action' des principes, causes efficientes et causes finales existe par cela même. Affirmations capitales. Hegel nie d'avance ce qui a frappé, par exemple E. Meyerson, l'existence d' « irrationnels li irré­ ductibles, vrai scandale pour notre raison sans
  25. 25. 22 HEGEL cesse en quête de l'identique sous les diversités apparentes. Le second postulat est celui-là même qui séduit Renan. Le mouvement qui se produit dans l'his­ toire du monde n'est pas une agitation stérile. Quelque chose se construit grâce à lui et c'est ver~ sa construction que l'évolution de l'en­ semble est orientée. Ce quelque chose, c'est une conscience universelle qui sera la conscience même de Dieu, conscience de lui-même, de tout ce qui existe en lui et par lui, des origines de chaque chose, de son but, des rapports qu'elle soutient avec toutes les autres, celles qui sont, celles qui furent, celles qui seront. Le devenir universel, c'est un vaste enfantement. La con's­ c{ence qu'il fabrique, c'est faut-il dire le divin, faut-il dire Dieu qui se fait? b) Et voici maintenant les deux principales clés dont il faut connaître le maniement pour pénétrer dans l'édifice hégélien. A} La première est celle de son idéalisme. Hegel appartient au groupe de ces philosophes qui identifient l'Idée Il et l' }';;tre ». Mais siIl l( ceux qui risquent cette aventure sont tous idéa­ listes au sens métaphysique du terme, ils ne le sont pas de la même manière, et Hegel a la sienne. La plupart sont des émules de Berkeley.
  26. 26. 23LA PHILOSOPHIE Pour ceux-là, la pensée seule est réelle. L'en­ semble des objets matériels répartis dans l'espace et le temps n'est qu'apparence subjective. Il n'existe que dans et par la représentation que les esprits s'en forment. Doctrine qu'on retrouve chez Kant et ses disciples fidèles dans la mesure où ils traitent de ce qui apparaît à travers les formes subjectives de l'espace et du temps. Thèse commune de l'idéalisme subjectiviste et de l'idéa­ lisme critique. Contre cet idéalisme-là, Hegel s'inscrit en faux. Ce ne sont pas les consciencès qui sont la réalité. Le monde n'est pas une apparence phénoménale. L'idée n'est pas un produit d'un sujet conscient qui la forme. Elle est, par elle-même, la réalité objective. Aussi Hegel réclame-t-il pour son idéalisme un nom spécial. Il l'oppose à « l'idéalisme subjectif de la philosophie critique ll. Il le dénomme « l'idéa­ lisme absolu ll. Pour lui, « les choses que-nous connaissons d'une façon immédiate sont des phénomènes non seulement pour nous, mais en elles-mêmes ll. Et il dit ailleurs: « Ce qui fait la vraie objectivité de la pensée, c'est que les pen­ sées ne sont pas 'seulement nos pensées, mais qu'elles constituent aussi « l'en soi » des choses et du monde objectif en général. II Ces propositions sont nettes mais obscures.
  27. 27. 24 HEGEL Et, en effet, suivant les conventions ordi­ naires, le mot « idée )) désigne un « état de conscience )). Je dis : « J'ai l'idée d'un triangle rectangle. )) Cela signifie : « Je me représente un triangle dont un des angles vaut 90ô. )) Une idée, c'est donc, en langage classique, une repré­ sentation donnée dans une conscience, soit d'une manière concrète, comme celle que j'ai de mon porte-plume, soit d'une manière abstraite, comme celle que j'ai de la justice. Quand un idéaliste identifie l'idée et l'être, il semble donc poser la conscience comme la réalité première. Or l'examen des textes de Hegel le démontre: ce n'est pas du tout ainsi qu'il entend les choses. Assurément, l'état le plus parfait de l'idée est bien pour lui celui où elle est consciente, et consciente à la fois des éléments dont elle est faite et des relations qui existent entre eux. Cela est si vrai que l'Idée par excellence, c'est-à­ dire Dieu, embrassera consciemment l'ensemble de l'Univers abstrait et concret. Mais ce n'est pas d'abord, et, pour ainsi dire, de prime saut que cette idée-là existe. L'idée qui est primitive­ ment identique à l'être n'est pas consciente. Elle tend à le devenir. Elle .s'efforce sourdement de se faire « esprit ) d'abord--et « esprit absolu -)) ensuîte.-Maisce n'est qu'après toute une série
  28. 28. 25LA .PHILOSOPHIE d'évolutions et de transformations qu'elle y réussira. Il Lorsqu'on dit, écrit Hegel, que la pensée en tant que pensée objective constitue le principe interne de l'univers, il semble qu'on devrait par là attribuer la conscience aux choses de la nature. Mais nous éprouvons, au contraire, une répugnance à concevoir comme pensée l'ac­ tivité interne des choses; car nous disons que l'homme se distingue des choses de la nature par la pensée. li Et il ajoute : Il Dans la nature, Je Il Nous li n'atteint pas à la conscience. li Il L~ni­ mal ne peut pas dire : moi. L'homme seul le peut, et cela parce qu'il est la pensée. » Beau problème dès lors, mais sans doute inso­ luble que celui de savoir ce qu'est au juste cette « Idée » que Hegel pose comme primitivement identique à l'~tre. Qu'est-ce qu'une idée qui se développe en dehors de toute conscience et ne le fait cependant ni sans cause ni sans but? Est­ elle autre chose qu'un ensemble de puissances orientées et qui tendent à un certain ordre de réalisations? Les textes nous disent seulement: lOQue cette idée est un Il esprit qui se cherche » et qui aspire non pas seulement à atteindre la condition d'un esprit fini et limité mais encore à devenir un esprit infini et illimité, embrassant J"j.miversel, le particulier et le singulier dans leur
  29. 29. 26 HEGEL ensemble et dans leurs détails avec une entière clarté; 2° Qu'elle forme une parfaite unité, de sorte que c'est sans en rien perdre qu'elle se développe à la :rp.anière d'un embryon vivant; 30 Que dans son développement elle est libre, au sens spinoziste du mot, parce que ce déve­ loppement même ne procède que d'elle-même et de sa propre nature; 4° Que cela n'implique pas pour autant que son développement soit arbi­ traire. Un embryon croît suivant certaines lois dont dépend finalement la forme adulte qu'il revêt. L'Idée primitive n'opère pas plus que lui sa croissance au hasard. Elle évolue conformé­ ment à sa notion suivant les lois d'une logique inéluctable que rien ne saurait modifier. Ces lois, il faut les connaître. Car elles domi­ nent tout. C'est ce qui donne à la logique une position prépondérante. « Les autres sciences philosophiques, la philosophie de la nature et la philosophie de l'esprit, écrit Hegel, nous appa­ raîtront, pour ainsi dire, comme une logique appliquée; car ces formations ne sont qu'une expression particulière des formes de la pensée pure )l, de sorte que «la Logique est l'esprit vivi­ fiant de toute connaissance )l. C'est le mouve­ ment qu'elle crée, qu'elle maintient et qu'elle règle dans l'abstrait pur qui est décidément le
  30. 30. 27LA PHILOSOPHIE primum movens de l'Idée, et par là, pour ainsi dire, « l'âme véritable des choses ». B) Que sont donc ces lois? Il faut les avoir comprises pour possMer la seconde clé du sys­ tème de Hegel. Le principe en est le suivant: une idée quel­ conque, une thèse ne peut se poser sans susciter l'idée contraire, son anlilhèse : d'où une contra­ diction pénible: d'où aussi, pour sortir de cette contradiction, la nécessité de s'élever à une idée supérieure dans laquelle la thèse et l'antithèse s'unissent en une synthèse conciliatrice. Mais cette synthèse est une nouvelle thèse : elle appelle par suite une nouvelle antithèse et, par conséquent aussi un nouvel effort vers une nou­ velle synthèse. Proposition logique qui implique en toute matière la nécessité de deux glissements successifs, l'un qui mène la pensée de la thèse à l'antithèse, l'autre qui la conduit, de l'une et de l'autre, à leur synthèse. C'est que « Tout être contient des déterminations opposées » et que, par suite « connaître un objet suivant sa notion, c'est acquérir la conscience de cet objet en tant qu'unité de déterminations opposées ». Cette loi domine aux yeux de Hegel, le développement de l'Idée, de la Pensée. Mais comme l'Idée et la Pensée sont tout l'];;tre, elle est la loi même
  31. 31. l 28 HEGEL suivant laquelle a dû se faire et se parfait sans cesse le devenir universel. Rythme claudicant, mais régulier. On ne pourra pas manquer de le retrouver partout et en toute matière. Il procède, en effet, d'une raison logique imperturbable. Dans le langage de Hegel, trois moments du travail de l'esprit soulignent les phases de ce rythme : 1° Le moment de l'idée logique abstraite, fruit des opérations de l'entendement (Verstand). « La pensée en tant qu'entendement s'arrête à des déterminations immobiles et à . leurs différences et, ces abstractions limitées, elle les considère comme ayant une existence indépendante et comme se suffisant à elles­ mêmes. 1) Mais ce que l'entendement dégage ainsi n'est jamais que de l'abstrait, limité, fini et gros de contradictions; 20 Le moment de l( l'idée dialectique Il, fruit de la raison négative (Vernunft, dans la première de ses fonctions). L'abstrait fini, en raison de sa structure même s'aperçoit de son incapacité à se suffire et se change en son contraire; 30 Enfin le moment de l'idée « spéculative )l, fruit de la raison positive (Vernunft dans la seconde de ses fonctions). La raison se redresse à l'occasion des contradictions impliquées par les points de vue finis de la thèse et de l'antithèse, et elle bondit jusqu'à une vue
  32. 32. 29LA PHILOSOPHIE . supérieure qui les embrasse toutes deux dans une notion concrète. De là tout le travail de l'Idée-~tre. Elle se cherche obscurémentd'abord. Puis s'étant cherchée elle se trouve. Puis s'étant, . trouvée, elle se dépasse. Formule que, selon Hegel, vérifie partout le devenir de l'Univers dans sa réalité effective. IV. - Nous voilà armés, orientés et mûrs pour comprendre dans la mesure où elle est compréhensible l'économie générale du système hégélien. A) Essayons d'abord d'en discerner l'ensemble. L'Idée primitivement inconsciente tend, nous venons de le voir, à devenir consciente, à exister Il pour soi )) et à s'élucider jusqu'à devenir la conscience universelle et divine. Pourquoi donc y tend-elle ainsi? Et d'autre part, comment opère-l-elle ? Les réponses de Hegel à la première de ces deux questions ne sont pas sans analogies avec certains passages d'Aristote et certains autres de Plotin. Mais elles ne se confondent ni avec les uns, ni avec les autres. Le Dieu d'Aristote est, en effet, comme celui de Hegel, Cl la pensée de la pensée ». Mais il est réalisé hors du monde. Ille transcende et le meut par l'amour qu'il lui ins­ pire. Le Dieu de Hegel est, au contraire, un Dieu
  33. 33. 30 HEGEL en formation; c'est dans le monde et grâce à lui qu'il se construit d'une manière sourde et ins­ tinctive. Et si les formules de Hegel rappellent parfois celles de Plotin, elles ne leur sont pas identiques. Pour Plotin, l'Un ou le Premier engendre l'Intelligence qui, à son tour, engendre l'Ame, laquelle travaille la matière à sa lumière. Mais c'est parce que chaque chose vivante arri­ vée à un certain degré de maturité produit par là même, et, par exemple, porte des fleurs et des fruits. Métaphore dont Hegel use à son tour en passant, mais qui n'a qu'une valeur poét:que et qui n'exprime pas toute sa pensée. Le secret du mouvement qu'il faut expliquer est ailleurs. Si l'Idée se cherche, se trouve et se dépasse, cela tient à deux sortes de raisons qui concourent, mais ne sont pas du même ordre: 10 Une raison purement logique: l'impossibilité où elle est, en raison des contradictions qui se produisent, de se tenir à ce qu'elle était d'abord, impossibilité qui la contraint à passer, d'une thèse et de l'état qui y correspond à l'antithèse de cette thèse et de cet état, puis à la synthèse des deux états antithétiques : raison, pour ainsi dire a lergo; 20 Une raison de finalité. C'est pour la réalisa­ tion de la conscience universelle que l'Idée tend à se faire consciente et à devenir esprif C'est
  34. 34. 31LA PHILOSOPHIE pour se faire consciente et devenir esprit qu'elle tâtonne instinctivement comme elle le fait. Le travail qui s'accomplit dans l'Univers procède « d'un mouvement engendré par l'activité propre de l'Idée logique qui se développe ultérieurement comme nature et comme esprit ll. Or cette acti­ vité est déterminée, et par l'horreur des contra­ dictions où l'Idée ne peut pas rester, et par l'aspi­ ration instinctive au divin qui est en elle. Et voici la réponse à la deuxième question. Selon Hegel, l'Idée ne pouvait pas se développer d'un seul coup de manière à devenir cet esprit et cet esprit absolu qu'elle tend à être. Quand nous connaissons des principes et quand nous voulons établir qu'une certaine proposition en est la conséquence, il nous faut construire un syllogisme. Cette construction suppose que nous trouvions un (c moyen terme» qui nous montrera la nécessité de cette conclusion par rapport à ces principes. La situation de l'Idée «en soi » qui tend à devenir idée consciente:-'?est-à-dire idée « pour soi »et conscience universelle, « en soi et pour soi» est, servatis servandis, à certains égards, analogue. Elle ne réussira l'opération qu'elle poursuit quesi elle utilise une sorte de « moyen terme·» entre ce qu'elle est et ce qu'elle tend à être. Autrement dit, il faut qu'elle se fabrique les
  35. 35. 32 HEGEL instruments nécessaires aux réalisations qu'elle cherche, qu'elle se « médiatise ». Voilà pourquoi l'idée se disperse et se réfracte. Voilà pourquoi elle s'extériorise sous la forme de la nature. Celle-ci est une production de l'Idée, antithèse de son premier état comme le concret s'oppose à l'abstrait. Elle se justifie rationnellement parce qu'elle est l'intermédiaire obligé, le moyen terme indispensable entre l'idée purement abstraite à son stade initial et l'idée pleinement consciente, entièrement concrète et maîtresse de toutes les connaissances à son stade final. Et en effet, c'est dans la nature et grâce à son développement que se forment ces ·organisations complexes que sont les êtres vivants. Et c'est chez les plus relevés d'entre eux qu'on voit nattre la conscience, l'esprit avec ses degrés. Sortie de son unité primitive pour s'étaler dans son antithèse, la nature multiforme, l'idée deve­ nue esprit se retourne vers elle-même. Elle cherche à se ressaisir dans son unité. Unité supé­ rieure à celle d'où elle était partie. Celle-ci était l'unité confuse de l'immédiat. Celle que l'idée cherche maintenant sera le fruit de l'analyse sans doute, mais principalement de la synthèse déductive, seule méthode capable de mettre «( le néceisaire » en pleine lumière. Ce nécessaire, elle
  36. 36. LA PHILOSOPHiE 33 le recherche par une réflexion logique qui jus- tifie par des preuves, des démonstrations a priori impeccables les propositions dont l'en- semble exprime J'Univers sous sa double forme abstraité etcoo;crète. Effort immense par lequel l'esprit s'élève au-dessus de la nature sans la- quelle il n'aurait pas pu se développer, ets'ache- mine vers cette vision synthétique, qui embras- - .....- ---sera _tout. Cette 'Vision, Hegel estime être par- venu à la réaliser. Il juge qu'étant parfaite, elle est celle-là même qui constitue l'esprit parexcel- ( lence. En dernière analyse, à ses yeux, l'esprit ) de Dieu et celui du philosophe dans lequel l'Uni- 1ve.!'-s_ a P.!'~ pleine ë~~~ence de l~i-m~nie se " confondent. Qu'est-ce donc que le système hégélien? C'est, [ comme le dit justement É. Bréhier, une vaste ) « théogonie Il. L'idée d'abord une et lllconsciente ne~ disperse cfa."ns la nature que po.!,!x_~rer 1l'avènement non seulement de l'esprit, mais encore-a:ecet esprit absolu qu(e~t DieU: Étallt donné les postulats et les clés que nous avons dégagés d'abord comment nous étonner que la doctrine de Hegel se présente sous cet aspect? Puisque tout se fait nécessairement sui- vant un rythme de thèses, d'antithèses et de synthèses, il fallait bien que l'h~toire du devenir A. CRESSO'l 3
  37. 37. 34 HEGEL u~el se scindât en trois parties dont la pre­ mière ait la figure d'une thèse, la seconde celle d'une antithèse et la troisième celle d'unlt syn­ thèse. D'où cette affirmation: « L'idée .en soi» se fait nature pour devenir Il idée pour soi Il et finalement (l idée absolue » en soi et pour soi. » Mais il fallait bien aussi que chaque partie du système se subdivisât en trois sections, elles­ mêmes divisées en trois chapitres comportant à leur tour trois parties et ainsi de suite, toujours suivant le même rythme. Une vaste trilogie, faite de trilogies plus petites, faites à leur tour de trilogies encore plus humbles, voilà ce que logi­ quement la philosophie de Hegel devait être et voilà en effet l'aspect qu'elle revêt. Elle comporte trois vastes sections et pas plus de trois. La première est la Logique, la ~ seconde, la Philosophie de la nature, la trôisième, la Philosophie de l'espr~t. La première traite de l'Idée abstraite et de la formation des l( caU>go­ ries Il, c'est-à-dire des caractère,· les plus géné­ raux de l' }j:tre et de la Pensée. La seconde étudie la marche et les effets de la diffusion de l'Idée logique à travers la nature où elle se concrétise. La troisième s'occupe de l'Idée qui devient consciente et la suit dans l'ascension qui produit cette conscience concrète universelle qu'est l'e8­ ----_._---- -­
  38. 38. LA PHILOSOPHIE 3& prit divin. Et naturellement chacune de ces secti~st à son tour faite de trois parties. La Logique est d'abord la science de l'~tre )l, l( ensuite « la science de l'essence ", enfin « la science de la notion (BegrifT) ", la dernière for­ mant la synthèse des deux autres. La Philosophie de la nature comprend d'une manière analogue la science de la nature mécanique, celle de la nature physique, celle de la nature organique où apparaissent chez les animaux avec la sensi­ bilité et l'irritabilité, les premières traces rudi­ mentaires de ce qui va devenir l'esprit. La philo­ sophie de l'Esprit à son tour comporte trois subdivisions. Elle est d'abord la science de « l'es­ prit subjectif II que contribuent à établir l'an­ thropologie qui s'occupe de l'âme en tant que principe de la vie, la phénoménologie de l'esprit qui traite de la conscience et de ses manifesta­ tions premières, la psychologie proprement dite qui réfléchit sur la pensée elle-même et son mécanisme. Elle est ensuitelasc1ence de l'es- -- l..Il prit objectif )J, et, sous ce titre, elle s'occupe de <ces œuvres où l'activité de l'esprit se cristallise ~ et qui s'appellent le Droit, la Morale générale, enfin l'E:tat et l'histoire humaine. Elle s'applique enfin à l'examen de (c l'esprit absolu l). Et là encore trois types d'œuvres réclament son atten­
  39. 39. 36 HEGEL tion : l'art, la religion, la philosophie qui sont les trois produits les plus remarquables de l'acti­ vité spirituelle. Là s'arrête l'ascension de l'Es­ prit. Car la philosophie parfaite ne comporte pas d'antithèc;e. Arrivée à son suprême état, celui que lui a donné Hegel, représentant par excel­ lence de la pensée romantique allemande, elle est la synthèse définitive. Ne fournit-elle pas, comme nous venons de le dire, sur « l'Idée absolue Il et les métamorphoses qu'elle a dû subir dans son ascension, la vue d'ensemble où s'identifient la pensée humaine et la pensée~i~ine enfin dégagée de sa gangue ? Ces divisions et ces subdivisions elles-mêmes subdivisées suivant le même principe en parties que nous ne saurions énumérer ici marquent, selon Hegel, les phases mêmes que la logique des choses ne pouvait manquer de déterminer et que la réflexion philosophique permettait de prévoir. Maintenant un problème s'impose. Pourquoi ces phases ont-elles été ce qu'elles sont et non pas d'autres? A cette question, Hegel fournit une réponse globale d'une part, et, d'autre part, toute une suite de considérations dialectiques dont on ne saurait exagérer la complication et l'obscurité décevantes. La réponse globale est catégorique et simple.
  40. 40. 37LA PHILOSOPHIE Aux yeux de Hegel, tout ce qui s'est produit et se produit encore, soit dans la Logique pure, soit dans la Nature; soit dans l'Esprit est soumis à la nécessité. II est venu à son heure, a duré ce qu'il pouvait et devait durer, a disparu quand il devait disparattre. Chaque chose, quelle que soit sa nature, matérielle, spirituelle, juridique, morale, politique, artistique, religieuse, philoso­ phique, est un moment de l'Univers. Son appa­ rition était inévitable, inévitables aussi ses évo­ lutions et ses destructions. Tout ce qui existe, a existé et existera est donc justIfié êi jü5tinable. Car il marque une étape sur la voie triomphale qui mè:ri"eàla réalIsabon de la conscience univer­ selle, autant dire à l'avènement de Dieu. « La Logique montre l'élévation de l'Idée à ce degré où elle devient créatrice de la nature et passe dans une forme immédiate plus concrète, forme qu'elle brise encore pour atteindre à l'unité d'elle­ même en tant qu'esprit concret. » Reconnaissons-le : on peut penser tout ce qu'on voudra de ces thèmes généraux. Envisagés sous cette forme, on ne saurait leur refuser une incontestable grandeur. Vu de loin, le système de Hegel est comme une de ces cathédrales gothiques qu'on aperçoit dans un vaste paysage avec ses tours symétriques et ses clochetons
  41. 41. 38 HEGEL réguliers. Il fait un effet énorme et grandiose. Il est « colossal ll. Mais dès que, au lieu de se contenter d'une vue d'ensemble, on se préoccupe des détails de sa construction, on éprouve des déceptions pé­ nibles. On croyait avoir affaire à du granit et à des murailles solides. On en vient à se demander si l'on n'a pas été enthousiasmé par un simple décor d'Opéra fait de bouts de bois rajoutés, de morceaux de toile peinte et d'astucieux faux semblants. C'est sans doute ce qui explique et l'engouement suscité au début par l'œuvre de Hegel, et le discrédit où, dans sa lettre, elle est rapidement tombée, sans compter ses renou­ veaux actuels. Les auditeurs de la première heure et les rénovateurs ont été et sont éblouis par les vastes perspectives qu'Hegel ouvre à leurs yeux. Mais les lecteurs quand ils ont l'esprit calme et suffisamment critique sont fatalement frappés du caractère artificiel, voulu, souvent arbitraire, jusqu'au ridicule et au ca,lembour, de sa dialectique orgueilleuse. Nulle part, en effet, plus que chez Hegel, on ne voit le danger de l'esprit de système. Thèse, antithèse, synthèse, c'est un « lit de Procuste n. Et c'est assuré­ ment un jeu qui demande beaucoup d'ingénio­ sité, d'imagination et de subtilité que celui qui
  42. 42. 39 ' LA PHILOSOPHIE consiste à tout y faire entrer. Mais comment pratiquer un tel jeu sans utiliser, et les artifices verbaux, et les obscurités propices, et les grandi­ loquences impressionnantes, elles escamotages, bref tous les procédés ordinaires des illusion­ nistes? « II n'est pas, disait Bossuet et a répété Pasteur, de pire dérèglement de l'esprit que de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient. » Formule à méditer quand on lit Hegel. B) C'est, croyons-nous, ce qui frappera tout lecteur impartial qui fixera son attention sur les procédés dialectiques à l'aide desquels Hegel cherche à le conduire de ses thèses à ses anti­ thèses, puis à ses synthèses familières. Il y a trois points particulièrement équi­ voques dans la dialectique hégélienne. Le premier a été remarquablement mis en évidence par Schelling à partir du moment où, après avoir été amis, Hegel et lui se sont refroi­ dis. E. Meyerson le rappelle avec force dans son livre sur «( l'explication dans les sciences ». Ad­ mettons que nos esprits d'hommes, faits comme ils le sont, soient hors d'état de penser, par exemple à ( l':f:tre », sans se sentir contraints de lui attribuer certains caractères; cela suffira-t-il à garantir que l' :f:tre lui-même ne peut manquer d'avoir les caractères en question? Ce problème,
  43. 43. 40 HEGEL Kant l'avait résolu par la négative. On voudrait trouver chez Hegel des preuves irréfutables éta­ blissant qu'il a raison de s'inscrire en faux contre lui. Le second est le suivant. Pour Hegel, une thèse quelconque appelle inévitablement son antithèse. On voudrait donc à chaque étape du système, une démonstration impeccable, établissant qu'en ef­ fet l'antithèse qu'il souligne s'impose à l'esprit. Le troisième est du même ordre. Chaque fois qu'il a posé une thèse et une antithèse, Hegel en fournit une synthèse. On souhaiterait donc la preuve rigoureuse de ce triple fait que la syn­ thèse en question en est effectivement une, qu'elle est réellement valable en tant qu'unité des diversités contraires, enfin qu'elle est la seule possible et ne saurait être méconnue sans un manque de bon sens. Trouve-t-on donc, à chaque étape, dans la dialectique hégélienne, di quoi satisfaire sur ces divers points un esprit scrupuleux? Ac;surément certaines de ses démarches, et par exemple en histoire de la philosophie, sont d'une ingéniosité remarquable. Mais il n'en est ainsi ni partout ni toujours. La chose est sensible même dans les parties les plus fondamentales, les assises de l'œuvre. Et il en est quelques-unes où l'on
  44. 44. 41LA PHILOSOPHIE s'étonne, faut-il dire de la naïveté, faut-il dire du cynisme avec lesquels Hegel s'accorde les propositions les plus arbitraires, voire les plus stupéfiantes. Obligés de nous borner, nous nous contenterons de quelques exemples. a) Aucune partie de la dialectique de Hegel Il'est plus soignée que celle qui se poursuit à travers sa Logique. Chose naturelle puisque, à son avis, cette science contient la lumière qui éclaire tout. Résumons-en l'essentiel et deman­ dons-nous si elle nous donne pleine satisfaction. Soulignons-le d'abord: les thèmes de la Lo­ gique hégélienne sont fort surprenants pour ceux qui ont l'habitude du langage philosophique tra­ ditionnel. Pour ceux-ci, depuis Port-Royal, la Logique est « l'art de penser ». Elle étudie, et les conœpts, et le jugement, et le raisonnement, avec la préoccupation de faire connaître comment il faut cc définir », « affirmer )1, « raisonner », pour se donner en toute matière les meilleures chances d'éviter l'erreur. Ce n'est pas là le but de la Logique de Hegel. Ainsi conçue, il affecte même pour elle un profond mépris. Telle qu'il l'entend, la Logique doit être « la science de l'idée pure », celle de l'idée abstraite et des 11écessitéS que sa nature implique. L'ouvrage s'apparente au T,'ailé des calégo/'ws
  45. 45. 42 HEGEL d'Aristote, ainsi qu'aux doctrines élaborées à leur sujet par Kant puis par Fichte. Mais il a des prétentions plus vastes. Aristote s'était seu­ lement proposé de découvrir et de préciser le sens et les particularités des grands types de rela­ tions que nos esprits d'hommes sont capables de dégager en examinant les choses. Mais, comme Kant le lui reproche, sa liste est établie sans méthode de sorte qu'on ignore si elle est ou non complète: elle met sur le même pied des catégo­ ries fondamentales et des concepts dérivés de mince importance; elle laisse subsister une grave équivoque ~les catégories" sontrelles de simples points de vue de la pensée humaine ou des rap­ ports réels de choses absolues? De là les tenta­ tives de Kant d'abord, de Fichte ensuite. Mais Kant a cru pouvoir réduire les catégories à de simples « biais )l sous lesquels l'esprit humain est forcé d'envisager les choses, de sorte que leur valeur est seulement relative. Fichte a bien essayé de « déduire» a priori ses catégories. Mais il n'est pas assez affranchi de l'idéalisme cri­ tique. C'est pourquoi Hegel va de l'avant. Les rap­ ports que les catégories"expriment sont, à ses yeux, des relations non pas phénoménales, mais métaphysiques. Elles ne sont pas indépendantes
  46. 46. 43LA PHILOSOPHlE les unes des autres. Elles sont entièrement déduc- tibles. La difficulté est de saisir le fil du laby- rinthe. Si, une fois on le ~t, on avancera à coup sl1r. Le bout de ce fil, Hegel croit l'avoir trouvé. Aussi présente-t-il sa Logique comme une méta- physique rationnelle entièrement (;ûnstruifê a priori.- L'œuvre est d'un abord difficile. Elle s'éclaire quelque peu quand on le constate: son principal objet paratt être de découvrir une définition ra- tionnelle qui convienne à cet « absolu » qui le préoccupe. Découverte, en effet, enviableau dernièr point, étant donné son postulat initial. Ce qui apparalt rationnel à la pensée n'est-il pas, à ses yeux, un caractère indiscutable de ~~ qui est? Mattre de la définition rationnelle qu'il cherche, il saura donc réeUement..ce. qui est. Sa nature, ses caractères, son évolution, devien- dront intelligibles pour lui. Or il y a, pour Hegel, une proposition capi- tale: « Ce qui me..!!,t le monde en général, c'est la contradiction. » Toute définition de l'absolu qu'il aura essayée devra donc être abandonnée si elle contient des éléments contradictoires. Elle ne pourra marquer qu'une étape dans le mouve- ment de la science' et le développement de
  47. 47. 44 HEGELIr )"'1 l'~t~e. lIOn ne peut en effet 's'arrêter à la contradietion Elle force et dans l'Ittre et dans1 l> la Pensée à aller au delà. Voilà sans doute pourquoi la Logique de Hegel est, pour ainsi dire, ponctuée par toute une série de définitions de l'absolu. Elles se surpassent les unes les autres. -Mais leur insuffisance que rendent évidentes à chaque échelon, les contra­ dictions constatées-; oblige l'esprit' à gravir les dëgré's de leur échelle ascendante. Le point de départ est la définition de Î'absolu comme Il ~tre p'!!r Le point d'arriv_ét:...~st cej:,te .!ffirmatl~l>. Il l'Idée est l'absolu l>. On va de l'un à l'aütre par une filiè;e de-rc;rmules intermédiaires dont au­ cune n'est entièrement fausse, mais aucune entiè­ rement vraie. Ainsi avertis, essayons de suivre Hegel par le chemin hérissé d'épines à travers lequel il guide ses lecteurs et de traduire le moins mal que nous pourrons en termes accessibles ses for­ mules trop souvent énigmatiques. On est tenté de définir l'absolu par la notion de l'Ittre pur, la plus simple et la plus abstraite de t'Q;rtes. C'est ce qu'ont essayé Parménide et les Éléates. Effort décevant entre tous. Car poser l'f:tre pur, c'est poser une notion contra­ dictoire. Pour être pur, l'Être ne devrait être
  48. 48. 45 L.~ LA PHILOSOPHIE ni ceci, ni cela, ni quoi que ce soit. Sans quoi, au lieu d'être pur, il ';;râitmélangé à quelque autre chose. L'~tre pur ne pourrait donc être que l'indéterminé. Mais l'indéterminé ne peut pas être. Ce serait ce qui ·ne serait rien. Ce seraIt donc ce qui ne serait pas. Dire «l'absolu estl'être ,I>ur », c'est dire « l'absolu est le non-être l), L'~tre pur se confond avec sa négation. Pouvons-nous donc identifier l'absolu et le «Non-:~tre »? Les philosophes bouddhistes l'ont tenté. Mais cette solution n'est pas moins déce­ vante que la première. Car le propre du non­ être est de se perdre dans le pur néant, c'est-à­ dire dans ce qui n'est pas et ne peut pas être. Pour découvrir une notion de l'absolu qui n'implique pas contradiction, il faut donc s'éle­ ver au-dessus de l'antithèse de l' ~tre et du Non­ ~tre et en opérer la synthèse. c~itèSynt:hêse, fugel croit la découvrir dans ce « devênrr Il dont Héraclite a fait la base de sa philosophie; devenir, c'est en effet changer son ê~re, de ma­ nière à être ce qu'on n'était pas. Dans le devenir, l'être et le non-être se rejoignent donc d'une façon synthétique et forment une unitë supé­ rieure. Mais voilà que la notion du « devenir» appa­ raît contradictoire à son tour. Le devenir sup­
  49. 49. 1 , 1 46 HEGEL pose que ce qui devient était déjà quelque chose. Sans quoi, comment pourrait-il se transformer? Pas de devenir là où il n'y a pas une certaine existence stable (Dasein) qui en est la condition. Or que peut être une telle existence stable? Elle serait inconcevable sans la présence dans ce qui devient d'une certaine qualité. D'où une nouvelle suggestion. L'absolu ne peut-il et ne doit-il pas être défini par la qualité qui est en lui et qui est lui? Conception provisoire encore. Car la réflexion sur la qualité y fait découvrir de nouvelles contradictions intimes. Elles forcent à substituer à la qualité son antithèse, cette quantité dont le~ p-hilosophes matérialistes tendent à leur tour à faire l'absolu. Et en éffet, une chose n'est quali­ tativement déterminêe que parce qu'elle est li autre» que les autres choses. La q1!a!i!-é n'est donc pensàble que si l'on se représente des unités qui se repoussent les unes les autres et qui sont cependant groupables par une sorte d'attraction. Mais de telles unités groupables sont-elles autre chose que la quantité elle-même? C'est donc la quantité qui se dissi~ule sous la qualité, vérité· que Pythagore avait ;;tï;Vùe. Mais voici, du coup, indispensable la s~.~hèse de la qualité et de ~a quantité. Elle s'opère quand f.). r. ) J )1
  50. 50. ----- LA PHILOSOPHIE 47 on discerne une «quantité de la qualité ». Celle-ci est parfois indifférente à la qualité elle-même : par exemple des fleurs ne cessent pas d'être des fleurs quel que-soItleur nombre. Dans d'autres cas, la proportion quantitative des éléments en présence entraine des changements de qualité profonds: par exemple la proportion de leurs membres et de leurs organes fait la différence qualitative des espèces d'oiseaux.~&I!!.U!Q..ns donc';( mesure II la synthèse de la quantité et de ~ la qualité. Attribuons à cette notion une impor­ tance capitale. Nous comprendrons alors pour­ quoi tant de théologiens ont défini Dieu comme Il la mesure de toute chose ». Notion éminente sur laquelle se termine la Première Partie de la Logique de Hegel. « La mesure en tant qu'unité de la qualité et de la quantité est ainsi l'être achevé. » ­ Mais Hegel ne s'en tient pas là. La science de l'~tre (thèse) suscite celle de l'essence (antithèse) et leur opposition exige celle de la notion (Be­ grifT, synthèse). Pour éviter les subtilitéS fasti­ dieuses, nous ne rappellerons de ces deux der­ nières parties que les vues les plus générales. La notion de «.!D~s.!!.re »est celle d'une certaine proportion de qualitéi unies et fondues entre elles. On ne s'y élève donc qu'en abandonnant .. ')L ~ '; , ...<.---... M-J .~
  51. 51. .~ 48 HEGEL Je point de vue de l'~tre et en envisageant ce groupement de qualités qui s'appelle l'Essence. D'où la tentation d'une définition comm"ëCêIle­ ci : « L'absolu, c'est l'essence. Il Point de vue qui est celui de l'entendement. Mais dès que l'esprit cherche à se satisfaire de cette définition, il est pris dans un nouveau tissu de contradictions. Et en effet la réflexion sur l'essence s'est faite traditionnellement avec des présuppositions que tous les logiciens ont admises jusqu'à Hegel et qu'il estime inférieures. Tous ont posé comme intangibles le principe d'identité, A = A, le principe de contradiction: « Une chose{ne)peut(pas)être !.J.~_ fois elle-même et son contraire Il, le principe du tiers exclu : « Un sujet ne peut être que A ou non A. Il Tous~ ont, parsuite, à grand renfort de cette abstrac­ tion qui est l'œuvre propre de l'entendement « analysé les essences sur lesquelles ils réfléchis­ saient, isolé les qualités les unes des autres, posé chacune d'elles en face des autres comme si elles étaient séparables et se suffisaient à ëiles­ ni!mes ». ~ais, en- exéèutant cette 'opération, ifs n'ont réussi qu'à mieux mettre en évidence la fausseté de leurs principes. Le propre de toute c' -- chose est, en effet, de contenir à la-'fois des <fon­-.-.... nées contradictoires. D'où l'impossi:bilité de po­ 1 ....) D' L"c
  52. 52. LA PHILOSOPHIE 49 ser l'une d'entre elles sans faire surgir son opposé. Exemples: l'identique implique la différence, le positif, le négatif, l'intérieur, l'extérieur, la partie, le tout, la substance,-l'accident, Ï'efiet, ( la cause et la cause l'effet, sans compter ces , étonilântes réciprocités d'action où ce qui est cause à certains égards est effet de ce dont il est cause, et ce qui est effet à certains égards est cause de ce dont il est l'effet, comme on peut le 1constater en étudiant, chez les vivants, les réac­ tions réciproques de la èITgëstion, dè la respira­ tion et de la circulation du sang. Mieux encore: l'affirmation d'une qualité n'est que la négation de sa propre négation. Exemple : u Ceci est beaü » SIgnifie :- « ëëci n'est pas laid. II Laid signifie « non beau « Ceci est beau » signifiell. donc en dernier ressort: u Ceci n'est pas non­ beau », c'est-à-dire la négation même de sa négation. Dans l'essence les éléments contra­ dictoires fourmillent. Tranchons le mot: l'es­ sence est par excellence le lieu du relatif. ~ alors, comment s'arrêter à une définition de l'absolu par l'essence? Peut-on définir l'ab­ solu par le relatif? Ce qui doit lever toutes les contradictions et les faire dispara1tre en unissant tous les opposés peut-il être ce qui est le mieux 1 I"Y'~" fait pour les faire surgir et les souligner? A. CRESSON :: ~. '']
  53. 53. - " ' ) ~D'o 50 C'est là, croyons-nous, l'élément central des raisonnements particulièrement subtils que He­ gel consacre à cette science de l'Essence où il entralne son lecteur de la réflexion-;.;ï'essence à la réflexion sur le phénomène, son antithèse, et sur la (1 réalité concrète >l, leur synthèse, et fixe son esprit sur ces trois relations capitales, le rapport de substance à accident, le rapport de causalité et le rapport de réciprocité ~on. 11 nous conduit ainsi à la Ille Partie de sa ., Logique. Celle-ci concerne cette « Notion >l (Be­ griff) qui est la synthèse de l'~tre et de l'Es­ sence. Cette « Notion Il est le produit du triple travail de la formation des concepts, du juge­ ment et du raisonnement syllogistique auquel, en raison de son caractère déductif, Hegel at­ tache une grande importance. Celui qui, comme Hegel, s'est élevé jusqu'à elle voit cela même que nous venons de résumer. L'Idee « qui se fait « nature Il puis esprit Il. Il comprend que la vraie définition de « l'absolu Il est trouvée. Il n'est pas autre chose que cette « Idée absolue li dont nous savons qu'eUe est « pure liberté II bien qu'elle se développe suivant le rythme de thèses, d'antithèses et de synthèses qui nous est familier" Cette « Idée Il, c'est l'Universel. Mais il ne faut pasoonronûre « YUni.;;mrabstrait » ), J
  54. 54. 51LA PHILOSOPHIE qui est la notion de l' 1hre pur, la plus générale etla plus pauvre de toutes et «l:"'Universel concret II qui est le principe dont dépend toute chose et qui embrassetOut en lui, « forme infinie dans laquelle se -trouve enveloppé tout contenu et par laquelle tout contenu est engendré ». 'Tels sont, trop simplifiés sans doute, les prin­ cipaux moments de la dialectique qui se déve­ loppe dans la Logique hégélienne. Est-il néces­ saire de faire remarquer à quel point ils laissent anxieux le lecteur qui s'est posé les questions dont nous sommes partis? Y a-t-il nulle part dans la science de l' ~tre un effort sérieux pour démontrer que ce qui paraît rationnel à un esprit d'homme qui procède a priori est l'expression exacte d'une réalité métaphysique? Et quand Hegel cherche à dégagerles contradictions qu'une de ses thèses implique ou à établir qu'une cer­ taine synthèse est valable et la seule possible, le fait-il d'une façon décidément irréfutable? Hélas! Même quand on essaye de leur donner leur meilleur sens, combien de ses raisonnements sont, comme on dit vulgairement « tirés par les cheveux» ? Que d'artifices pour poser le non­ ~tre en face de l'~tre, pour trouver la quantité derrière la qualité 1 QueUe bonne volonté ne faut-il pas pour voir dana le cc devenir» la syn­
  55. 55. 52 HEGEL thèse de l'~tre et du non-~tre, dans l'Essence, l'antithèse de l' ~tre, et dans la « Notion J) (Begriff) leur synthèse? Comme l'ont fait obser­ ver même de grands admirateurs de Hegel, en le déplorant, on est obligé de se rappeler par cœur les articulations de sa doctrine, faute' de pouvoir en reconstruire la filière par la seule logique. h) Cette impression de factice et d'arbitraire, on la retrouve partout dans l'œuvre de Hegel. Mais nulle part elle n'est plus vive qu'à propos de la Philosophie de la Nature. C'est une tâche bien singulière que Hegel s'est imposée. Reconstruire la nature par la vertu du raisonnement a priori, démontrer qu'elle ne pouvait pas manquer d'obéir à certaines lois, ignorer, ou, ce qui est pire, mépriser comme un vain accessoire le contrôle expérimental, n'est-ce pas, comme le dit E. Meyerson, Il une entreprise condamnée d'avance à l'insuccès II ? Hegel aurait dQ d'autant mieux le savoir que les penseurs français de l'Encyclopédie, d'Alembert en parti­ culier, avaient souligné les erreurs auxquelles on aboutit en physique, quand on y raisonne a priori au lieu de consulter l'expérience. La physique, la chimie, la biologie étaient, du reste, assez avancées de son temps pour défendre les
  56. 56. 53LA PHILOSOPHIE esprits scrupuleux contre les tentatives des purs raisonneurs. Rien de tout cela n'émeut Hegel. Il lui faut du nécessaire. Le nécessaire n'est connu que par la déduction. C'est assez pour l'orienter vers le pays de chimères. Il sait cependant les difficultés à surmonter. Nous lisons dans la Logique: « Ce qu'on a appelé dans les denliers temps philosophie de la Nature n'est, en grande partie qu'un jeu d'analogies superficielles où l'on a voulu cependant voir de profondes recherches. C'est ce qui a attiré un discrédit bien mérité sur la philosophie de la nature. »Cette phrase qui vise assurément Schel­ ling fait espérer chez son auteur un souci méti­ culeux de vérification et de contrôle. Quelle déception! Nous voudrions savoir avec précision pour­ quoi et comment l'Idée logique prend le parti de se faire nature. Or quand on remonte aux principes du système, on le voit bien; Hegel devrait démontrer qu'4Pe contradiction intrin­ sèque empêche l'idée abstraite de rester simple idée abstraite et la contraint à s'extérioriser sous forme de nature concrète. Mais où est la démonstration qui semblerait ici nécessaire? En fait, Hegel y substitue des considérations finalistes. « La décision de l'idée pure (de l'idée
  57. 57. 54 HEGEL logique) de se déterminer comme idée extérieure (comme nature) n'est, écrit-il, que le moyen par lequel le concept dans l'esprit s'élève à une existence libre revenue de l'extérieur à elle­ même. » Cela revient à dire: si l'idée se fait na­ ture, c'est parce que cela est nécessaire à l'avè­ nement de l'esprit. Soit! Mais où est la preuve d'une telle affirmation? La dispersion de l'Idée sous forme de nature était-elle donc le seul moyen dont elle disposât pour obtenir cc résultat? ~tait-elle du moins le meilleur? Et si elle n'était ni l'un ni l'autre, pourquoi donc s'est-elle faite? Et, aussi bien, comment s'est-elle faite? Hegel distingue la nature mé.canique, la nature phy­ sique, la nature organique. D'où trois degrés concevables de la science de la nature: la méca­ nique qui s'occupe de la manière dont se compor­ tent dans l'espace et le temps des mobiles réduits à l'état de points, abstraction faite des résis­ tances et des frottements: la physique, au sens le plus général du mot yui s'occupe des objets inertes, depuis les astres jusqu'aux composés chimiques, la science des vivants qui étudie toutes les formes végétales et animales. Fort bien! Mais la dialectique a-t-elle prouvé que, du moment où elle se faisait nature, l'Idée devait nécessairement revêtir ces trois formes et non pas
  58. 58. 55LA PHILOSOPHIE d'autres? A-t-elle établi que des contradictions secrètes devaient inévitablement la contraindre à les superposer? A-t-elle prouvé que ce n'est cependant pas par une é'Volution dans le temps que cette sup~rposition s'est faite, de sorte qu'elle ne relève pas de l'histoire? A-t-elle démontré que l'histoire ne commence qu'avec le développement de l'esprit. que la nature a toujours été ce «( monotone » qu'elle est avec le mouvement régulier de ses astres, la limitation de ses espèces chimiques, végétales et ani- males stéréotypées? Et comment comprendre en dehors d'une histoire de la nature, les trois moments mécanique, physique et organique que caractérise si bien Ueberweg, celui où « l'idée est appesantie par un corps dont les membres sont les corps célestes libres ", celui où « elle s'extériorise en propriétés et qualités qui, se rattachant à une unité individuelle o.ot, en rai- son d'un processus chimique, un mouvement immanent et physique ", celui enfin « où le poids des membres s'organise dans la vie où réside une unité subjective »? Tout cela était-il donc inévitable? Hegel a-t-il démontré que les choses ne pouvcl.ient pas se pas:>er autrement, de sorte que, si c'est l'expérience qui nous révèle l'exté- rieur du monde, seul le raisonnement déductif
  59. 59. 56 HEGEL a pl'LOl'l nous en livre le secret, secret (fui est celui-là même dont Hegel nous fait connaître le mot? Et ce ne sont pas seulement les lacunes de la dialectique qui frappent ici le lecteur. Ce sont des choses bien singulières. Combien de fois Hegel admet-il ce que nous savons être et ce qu'il aurait dû savoir être les plus graves erreurs scientifiques, et cela pour sauvegarder les préju­ gés de sa dialectique? C'est ainsi qu'il rejette parce qu'elles le gênent les théories de Newton sur la décomposition de la lumière. Combien de fois procède-t-il à des rapprochements baroques? C'est ainsi qu'il assimile à plusieurs reprises une opération logique comme un syllogisme et la nature d'un barreau aimanté sous ce prétexte fallacieux que le barreau aimanté réunit deux pôles extrêmes par un intermédiaire, comme le syllogisme met en rapport un grand terme et un petit terme par celui d'un moyen terme. Combien de fois écrit-il sans sourciller des propo­ sitions comme celle-ci: un métal, c'est « de la lumière coagulée » ou encore : dans un arbre fruitier, le bouton est une thèse, la fleur est une antithèse, le fruit est une synthèse 'l Et rien de tout cela n'est donné pour une vue intéressante, suggestive, voire amusante, mais sur le ton
  60. 60. 57LA PHILOSOPHIE dogmatique, comme une vérité acquise. « La philosophie de la nature de Hegel, écrit E. Meyer­ son, nous plonge dans un profond ahurissement. » Elle ne nous montre que « des monstres aux gri­ maces absurdes ll. On dirait que Hegel s'y soit cru tout permis. Or il semble bien y avoir derrière tout cela quelques partis-pris secrets. Le principal est sans doute le désir inavoué de sauver aux yeux de la philosophie et malgré Spinoza la situation exceptionnelle que nlO~me B.:es! _attrib~ée tra­ ditionnellement. C'est pour cela que bien que l'homme soit comme tout le reste de la nature un produit inévitable du développement de l'Idée, Hegel écrit : « Pas de liberté dans la nature : tout y est soumis à la nécessité et à la contrainte. li Chez l'homme, en revanche, la liberté natt avec la raison, cette raison dont aucun animal ne participe. C'est pour cela qu'il rejette toute explication naturaliste du mondé. « Il faut que la pensée spéculative réprouve les prétendues transformations de la nature sui­ vant lesquelles les plantes et les animaux se­ raient sortis de l'eau, les animaux qui ont une organisation plus parfaite proviendraient d'une classe inférieure, etc. Ces explications vagues et obscures n'ont d'autre fondement que l'expé­
  61. 61. 58 HEGEL rience sensible. » Elles correspondent « à Un moment inférieur et passager du développement de la philosophie )J. C'est pour cela qu'il ne faut pas chercher dans la vie le secret de l'esprit, dans la physico-chimie, celui de la vie, dans la mécanique, celui de la physico-chimie, mais se persuader au contraire que c'est pour la réalisa­ tion de l'esprit absolu qu'est fait l'esprit, pour la réalisation de l'esprit qu'est faite la vie, pour la réalisation de la vie qu'est faite la nature phy­ sique, pour la réalisation de la nature physique qu'est faite la nature mécanique, et que, malgré sa petitesse, la Terre apparatt dans l'Univers comme un astre de première importance, parce qu'elle porte l'homme, ce qui rend possible, et l'Esprit, et cet Esprit absolu dont la philosophie de Hegel est le plus merveilleux produit. Et ce n'est pas seulement dans la philosophie de la nature, c'est aussi dans la philosophie de l'Esprit que s'étalent le factice et l'arbitraire. Hegel a-t-il démontré que l'art devait prendre nécessairement les trois formes, symbolique, clas­ sique et romantique, synthèse des deux autres, que la religion devait nécessairement prendre celles de la religion de la nature, de la religion de l'esprit, et de la religion de l'esprit absolu, leur synthèse, que la philosophie devait nécessaire­
  62. 62. 59LA PHILOSOPHIE ment avoir trois époques, celle de la pensée orientale ft vague et implicite Il, celle de la pensée grecque Il explicite mais finie ", celle de la pensée germanique moderne « explicite et complète » ? Dans tout cela, que d'ingéniosité, de roman­ tisme... et de coups de pouce! V. - Nous voudrions, pour finir et mieux expliquer la gloire extraordinaire que le XIXe siè­ cle a prodiguée à Hegel, insister sur deux de ses théories qu'on peut dire particulièrement impor­ tantes, d'abord parce que, dans toute son œuvre, ce sont les plus accessibles, ensuite parce qu'elles ont eu la plus indiscutable influence, enfin parce que Hegel y descend quelque peu dans le concret, ce qui éclaire jusqu'à un certain point la partie abstraite de son œuvre. Aussi bien ces deux théo­ ries sont-elles étroitement liées l'une à l'autre. Ce sont la théorie de l'État et celle de l'Histoire universelle. A) Une nation, un peuple est un groupe d'in­ dividus. Mais ce n'est pas toujours un État. Et seuls les groupes d'individus qui ont œussi à fonder un État ont pu durer et prospérer. Seuls ils comptent vraiment dans l'histoire de l'humanité. Qu'est-ce donc qu'un État? Il faut, pour s'en rendre compte, faire attention à deux ordres de facteurs.
  63. 63. 60 HEGEL D'une part, un État, c'est un certain ensemble de lois, de règlements, de coutumes tradition­ nelles, de mœurs, qui s'est formé au cours du temps. Cet ensemble s'est constitué comme un produit nécessaire du développement de l'histoire. Il s'explique par l'action même sur des individus d'une race déterminée, de multiples conditions, nature du climat très froid, très chaud ou tem­ péré, situation géographique, hauts plateaux, vallées fluviales, plaines, régions côtières, exis­ tence de forêts, de mines, d'alluvions fertiles, d'inondations régulières comme celles du Nil, etc. Bref cet élément de l'État est l'effet d'un déter­ minisme très net. D'autre part les individus qui composent une nation, quand ils sont arrivés à un certain degré de leur développement, prennent conscience d'eux-mêmes, des raisons qu'ils peuvent avoir de juger et d'agir, des motifs pour lesquels ils font ce qu'ils font et ils peuvent faire ce qu'ils peuvent faire. C'est dire qu'il se forme chez eux une vo­ lonté subjective qui est une liberté. Et naturelle­ ment,il ne s'agit pas d'un libre arbitre à la manière cartésienne. Il s'agit d'une liberté qui s'acquiert, se développe, se consolide etdevient d'autant plus grande qu'ils se connaissent mieux etontpris plus nettement conscience de ce qui est raisonnable.
  64. 64. 61LA PHILOSOPHIE Cela posé, dans certains cas, la liberté des individus se traduit par des décisions subjectives qui jugent et condamnent le matériel accumulé des lois, des coutumes, des traditions objectives de l'gtat. Mais, dans d'autres cas, cette liberté des individus se traduit par une approbation parfois entière de cet ensemble de lois, de coutumes, de traditions. C'est alors et alors seulement que l'gtat est vraiment ce qu'il doit être. Il est alors, suivant le rythme hégélien, la synlhèse dans laquelle s'accordent la lhèse, c'est-à-dire cet ensemble d'alluvions que la vie du monde a produit sous la forme d'ins­ titutions, et l'anlilhèse, c'est-à-dire l'opinion libre des individus soumis à ces institutions. Harmonie et équilibre où l'obéissance aux lois est voulue et maintenue librement par ceux qui vivent sous leur régime et y trouvent la meilleure occasion pour l'exercice de leur liberté. On le conçoit donc : il peut y avoir trois gran­ des formes de l'~tat. La première est la forme despotique. Ici le un seul personnage est libre c'est-à-dire)l, conscient de lui-même, de ce qu'il décide et des raisons pour lesquelles il décide ce qu'il décide. Les autres sont réduits à obéir, sans réfléchir et sans comprendre, au besoin sous la
  65. 65. 62 HEGEL menace des coups de bâton et des supplices. La seconde est la forme démocratique qui peut être, soit une démocratie complète, soit une République aristocratique. Cette fois, plusieurs personnages sont libres au sens du mot que nous venons de dire. Mais ils ne le sont pas tous. Disons donc : Il Quelques-uns sont libres » ; en dehors de ceux-là règne toujours un esclavage plus ou moins rude, une obéissance sanctionnée par un régime de force. La troisième est la forme monarchique. De nouveau, il y a un personnage qui décide. Mais il n'est pas au-dessus des lois qu'il édicte, de sorte qu'il est le premier à s'y soumettre. D'autre part, il ne promulgue une loi qu'avec l'adhésion libre de tous ceux qui le soutiennent, parce qu'ils reconnaissent qu'il a raison de vouloir faire ce qu'il veut faire et que, par suite, ils l'approuvent. Ici « tous sont libres )l et c'est l'accord de celui qui gouverne et de ceux qui, librement, acceptent d'être gouvernés par lui qui constitue l'essence même de l'État, réalisa­ tion du divin sur la terre. D'où, immédiatement, certaines conclusions que Hegel estime capitales. La Révolution française a proclamé les Droits de l'homme et du citoyen. Elle a affirmé la sou­
  66. 66. 63LA PHILOSOPHIE veraineté du peuple. Si celui-ci avait le loisir de s'occuper de ses affaires, aucun gtat ne serait nécessaire. S'il en faut un, c'est parce que le peuple a besoin d'un délégué qui travaille pour lui. L'gtat n'est donc et ne doit être qu'une sorte d'intendant, de fondé de pouvoirs. C'est la majorité qui lui confère ce qu'il doit avoir d'autorité. Il ne le doit qu'à sa confiance. Si, par suite, il n'obéit pas à sa volonté, la nation a le droit et le devoir de le révoquer. Principe de la pure démocratie. Contre ce principe, Hegel, professeur à l'Uni­ i versité de Berlin et sujet du roi de Prusse, entre en révolte. Le Droit n'est garanti que s'il règne dans la société une moralité suffisante. Maig:1;ant qu'elle n'est dirigée que par lâconscience indivi­ duelle sujette aux fantaisies et aux erreurs, cette moralité n'est pas assurée. Elle ne le sera que si elle est surveillée par un tuteur et un guide. Ce tuteur, ce guide, c'est'l'gtalqui doit l'être. Il ne doit donc pas être le domestique qul'la démocratie"permet de chasser à volonté. Il doit incarner l'âme de la nation en maintenant cer­ taines grandes traditions. Il doit donc jouir en souverain d'une entière et pleine autorité. Et Hegel ne veut pas voir l'gtat réduit à une puissance abstraite. Il exige qu'il soit un per­
  67. 67. 64 HEGEL sonnage réel, « en chair et en os », jouissant du droit entier, et de faire les lois, et de les faire exécuter, et de presider à la justice. Il veut lui voir en mains, une police, une"armée. Il v~.!!!.qu'il n'aitde comptes à rendre qu'à lui-même età Dieu, que ses pouvoirs soient transmis par hérédité. Bref, l'État doit bien posséder une constitu­ tion : car il doit se soumettre aux lois qu'il éta­ blit. Mais sa constitution doit être aulocratique. Et Hegel juge sévèrement l'idée démocratique. Égalité? Où est-elle l'égalité des individus? Qu'ils soient égaux devant la loi, oui. Mais qu'ils le soient dans le droit de participer à la rédaction des lois et à la direction de la nation, non. Donner à chacun le même droit de vote, c'est (mettre sur le même pied l'incompétent et le ) compétent, l'imbécile et l'intelligent, le criminel ~ et l'honnête homme. Belle manière d'organiser 1l'État ! « Un peuple qui se trouverait dans cette 1 condition serait un peuple en délire, un peuple chez lequel domineraient l'immoralite, l'injus­ . tice et la force aveugle et sauvage. » Conclusion: il faut étouffer les doctrines issues de la Révo­ lution française. Ces points une fois dégagés, on comprend assez bien l'économie de ce que Hegel nomme l'Histoire universelle.
  68. 68. 65 'ùl. (J'-""l LA PHILOSOPHIE Définissons d'abord ce qu'il appelle l'esprit de l'Univers. C'est ce qui anime l'Idée da-ns ~ l:~!!.ort par lequel elle se fait nature pOli'rse faire ensuite par ce moyen non seulement esprit~is Îencore e~prit abs~lu, sous le triple aspect de l'art, de la religion et de la philosophie. Définissons ensuite ce qu'il désigne sous le nom d'esprit d'un peuple. C'est l'ensemble des aspirations caractéristiques essentielles à une population donnée à une époque donnée. Par exemple, il y a un esprit de la Grèce antique, un esprit de Rome et du monde romain ... Faisons attention enfin à cette vérité triple. Les individus n'agissent jamais utilement qu'en déployant leurs forces. Ces forces sont dominées par leurs passions. Leurs passions sont déclen- chées par ce qu'ils pensent être à chaque ins- tant leur véritable intérêt, intérêt matériel et, parfois, intérêt moral. Cela posé: 1(j Hegel considère comme démontré a priori par la philosophie que tout ce qui s'est fait et se fait dans le monde a comme raison d'être finale la formation progressive de cette conscience uni- verselle, consciente d'elle-même, de ses raisons d'agir et de l'explication de toute chose, qui sera, dirons-nous « le divin », dirons-nous « Dieu Il /1.. 1:JIlSS0N :;
  69. 69. 66 HEGEL lui-même? Il n'est donc pas douteux que tout ce qui s'est fait dans l'histoire humaine s'explique en dernière analyse comme un instrument des­ tiné à concourir à cette formation suprême. 2° Mais ni les peuples, ni les individus ne se rendent compte de la vraie raison pour laquelle ils font ce qu'ils font. C'est pour eux-mêmes qu'ils croient travailler. En réalité, en même temps qu'ils travaillent pour eux-mêmes, il y a, parmi les choses qu'ils font, des actes qui s'expli­ quent par la mission qui leur est dévolue dans l'Univers. C'est ainsi qu'il y a des peuples et des États qui ont une valeur prépondérante par rap­ port à l'histoire universelle. Il y a de même des hommes qui méritent de fixer l'attention de l'histoire, tels Alexandre, J. César, Napoléon 1er. Car en croyant ne vivre que pour leurs ambitions personnelles, les actes qu'ils ont exécutés avaient une valeur pour l'histoire universelle. Ces points précisés, l'histoire s'éclaire. Elle est celle des missions remplies par rapport aux vues secrètes de l'Esprit universel, et par les indivi­ dus et par les peuples. « Gesla Dei per Francos. Il Formule religieusè de l'histoire de France: for­ mule finalement recommandable si on J'adapte à celle des diverses nations aux diverses époques. Hegel élimine ce qui s'est passé dans les pays
  70. 70. 67LA PHILOSOPHIE trop froids et dans les pays trop chauds. C'est dans la zone tempérée qu'est née la civilisation. Il met à part ce qui s'est passé en Amérique avant les temps modernes et ce qui s'est fait dans l'Afrique centrale; car le mouvement déci­ sif de la civilisation ne s'est pas produit là. Ille proclame: l'avènement progressif de l'esprit et de la liberté a eu comme centre la Méditerranée. La civilisation a débuté dans l'Asie, Chine, Inde, Perse, et cette Égypte qu'il faut y rattacher. Elle a passé de là en Grèce, puis à Rome, et, finalement dans le monde germanique, derni~re et suprême étape du triomphe de l'esprit. Or que constate-t-on ? Que la civilisation asiatique n'a jamais dépassé le stade de ce despotisme où, comme le dit Hegel, « un seul est libre Il a pris diverses formes)1. en Chine, aux Indes, dans l'Empire perse, en Égypte ; mais on le retrouve dans tous ces pays, et il correspond à cc l'enfance de l'humanité » tyrannie d'un empereur, d'un grand Lama ou d'un régime de castes. Cette période s'achève au moment où surgit la civilisation grecque dont l'esprit est caracté­ risé par le goût passionné de la c( belle indivi­ dualité », ce qui entraîne le développement d'une démocratie extrêmement libre, éminemment ar­
  71. 71. 68 HEGEL tistique et en pleine réaction contre l'esprit autocratique de l'Orient. Mais bientôt on voit se former à Rome, en opposition avec les relâchements grecs, un goût de la force, de la discipline et de la conquête qui se manifeste par une organisation, républicaine à vrai dire, mais arislocratique. r La période de la civilisation greco-latine cor­ respond donc à la formule hégélienne « plusieurs 1 sont libres, mais non pas tous ». Adolescence de la civilisation. A cette période succède enfin l'ère germanique et chrétienne : on y voit se développer et se ( consolider finalement la monarchie telle que la définit Hegel: institutions raisonnables de l'];;tat 1 soutenues par l'adhésion libre et réfléchie des volontés individuelles. Là « tous sont libres Il. Vieillesse, au sens de maturité, de l'humanité. Thèse, le despotisme, antithèse, l'individua­ lisme anarchique, synthèse, l'accord du monarque qui gouverne et de la volonté hbre des gou­ vernés. Laissons de côté les détails historiques dont Hegel se fait un argument pour la justification de ces vues prestigieuses et constatons seulement ce qui en résulte. Il en résulte d'abord que chaque peup~e qui
  72. 72. LA PHILOSOPHIE 69 ~ mérite le nom d'historique a marqué par ses faits et gestes une étape dans la libération pro­ 1gressive et, finalement totale de l'Esprit. En ée sens, chaque peuple a eu, à la date où ifremplis­ saii sa mission historique, et l'art, et la religion, et la philosophie qu'il lui fallait avoir et il n'au­ f rait pas pu-enavoir d'autres. L'homme s'agite 1et l'Esprit universel le mène, alors même qu'il a le plus fortement le sentiment du contraire. î l Il en résulte, en second lieu, que les grands hommes n'ont jamais été que des moments d'une histoire qui s'est faite par eux. Le grand homme n'est pas l'homme providentiel de Carlyle, dont l'apparition fait flamber le tas de bois mort qu'est l'humanité. Il n'est, dans ses origines que l'expression et l'image du temps où il a vécu, et, . dans son action, qu'un des moyens qu'emploie pour ses fins l'Esprif universel. (e Il arrive sou­ vent, écrit Hegel, que l'esprit général d'une époque s'imprime fortement dans quelques indi­ vidualités remarquables. » Mais « les individus ne sont que des instruments ). Ils sont payés « en gloire » de la manière dont leur nom est associé à un instant de l'histoire, instant où ils ont bien souvent souffert et été sacrifiés. Il y a, en troisième lieu, dans la succession des peuples historiques une loi qui se vérifie sans
  73. 73. 70 HEGEL cesse. Au moment où un certain État est domi­ nateur, il se forme à quelque distance de lui une sorte « d'aube 1) d'une civilisation différente. Cette aube s'éclaircit et devient lumière. A ce moment-là, un contact s'établit entre la civi­ lisation dominante et la civilisation naissante, contact qui amène des luttes dont la civilisation vieillie finit par être la victime. Alors, après une période plus ou moins longue, commence, pour l'État vainqueur qui a fini sa mission, une déca­ dence qui s'accentue par suite des contacts qui s'établissent avec la civilisation appelée à lui succéder. Qu'on se rappelle la manière dont la Grèce a fleuri après avoir vaincu l'Empire perse, et Rome après avoir réduit la Grèce en escla­ vage. l l Et voici, en dernier lieu, le plus important. 1 Malgré les horreurs de l'histoire humaine, iIJa)!t en env~sager l'ensemble avec le plus entier opti­ misme. A chaque date, un peuple est prédestiné à la domination du monde. Des individus le sont au service de ce peuple. Les uns et les autres sont entièrement justifiés de faire ce qu'ils font. Ne sont-ils pas, un instant, l'instrument du ) divin? L'histoire ne pouvait pas être différente de ce qu'elle a été. Chacun de ses épisodes était une_condition indispensàble~dutriomphe de . ----- -- ­
  74. 74. 71 LA PHILOSOPHIE l'Esprit, c'est-à-dire de Dieu. En dernière ana­ ly;e tout est bien: --------­ . VI. - Une doctrine aussi considérable que ) celle de Hegel ne pouvait manquer d'émouvoir le monde des philosophes. Elle a provoqué des ) réactions diverses. Constatons les principales d'entre elles. Tout un groupe de philosophes a pour devise la formule de Confucius : « Savoir vraiment, c'est savoir qu'on sait ce qu'on sait et qu'on ne ) sait pas ce qu'on ne sait pas. » Pour ceux-là, le véritable philosophe n'est pas celui qui s'ima­ gine tout savoir et encore moins celui qui cherche à persuader aux autres qu'il sait tout. C'est ( celui qui a fait la critique de ses facultés de connaître, de ses moyens d'information et de preuve et qui a su discerner ce qu'il y a chez lui de connaissances indiscutables, d'ignorances soit provisoires, soit irrémédiables, enfin de ces croyances qui ne sont pas sciences mais convic­ tions fondées, soit sur des probabilités, soit sur des raisons pragmatiques d'ordre vital ou moral. Les penseurs de cette catégorie ont pu admirer l'imagination romantique et l'ingéniosité subtile de Hegel. Ils ne lui ont jamais pardonné. Ne parle-t-fI pas comme s'il savait tout? N'a-t-il pasla prétention d'avoir dit le dernier mot en
  75. 75. 72 HEGEL" 1 • !-. r'ZvC(': } toute matière? Est-ce orgueil? Est-ce naïveté? cl-... Faut-il voir en lui un illusionné ou un illusion­ IlÏ~!e ? Toutes ces opinions ont été ~mises~ur son compte. Comment ne l'auraient-elles pas été dans le monde des esprits critiques? Mais il y a des penseurs d'un autre ordre. Malgré Montaigne, Pascal, Kant, A. Comte, ceux-là continuent de croire l'absolu à notre portée. C'est parmi eux que HegJa trouvé et trouve encore des disciples. Seulement tous ne l'ont ni compris, ni suivi de la même façon. Quelques-uns se sont attachés à répéter fidèle­ ment les paroles du maître. Mais la plupart d'entre eux se sont cramponnés à certaines de ses formules et ont abandonné les autre~. D'où une scission très nette dans le monde des hégé­ liens. Qu'on veuille bien se le rappeler: le mouve­ 1 ment général qui entraîne «l'Idée logique» dans son dév~opp.ement s'explique, chez Hegel, par deux ordres deconsidérations. Les unes sont d'un caractère purement logique: c'est en raison de la contradiction impliquée dans chaque thèse et qui. s'exprime dans son antithèse que le pas­ sage à la synthèse sc fait nécessairement. Les autres sont d'un caractère finaliste. C'est le but que poursuit l'Idée dans son développe~t qui
  76. 76. 73LA PHILOSOPHIE explique, ~!:>que celui-ci se fasse8qu'il soit ce qu'il est. Le premier de ces points de vue est d'ordre spinoziste. Le second est d'ordre théolo­ g!que et proprement chrétien. Synthèse-;rtIfi­ cielle dont le résultat ne s'est pas fait attendre. _ Une partie des hégéliens a laissé de côté les causes finales. Il y a du spinozisme dans Hegel. Ils en ont ajouté davantage. Leur doctrine est devenue exclusivement nécessitarienne. Et voici que le Dieu de Heg~l n'est plus à leurs yeux qu'un idéal en- formation. Voici que, non seule­ ment Dieu cesse d'être le Créateur de l'homme, mais encore c'est l'homme qui devient le Créa­ teur de Dieu. - Pendant ce temps-là, une autre partie des hégéliens prend une attitude contraire. Ce qui plaît à ceux-là, c'est que rien dans le monde ne se fasse en vain, que l'inférieur s'explique par le supérieur, que l'Idée se soit faite nature pour que l'esprit puisse apparaître, et que l'esprit soit appa;u pour que, à travers l'art, la religionet la' philosophie, l'Espritabsolu puisse prendre conscience de lui-même. Bref, c'est l'élément chrétien de la philosophie hégé­ lienne qui les séduit. - Comment s'étonner d'une telle scission? Marier le spinozisme et le cb:ristianisme, c'était marier l'eaù et ~e feu. La constitution de la gauche et de la droite hégé­
  77. 77. 74 HEGEL liennes est l'effet de leur trop prévisible dis­ sociation. Si des traces de l'hégélianisme subsistent, on chercherait vainement, je crois, aujourd'hui un hégélien orthodoxe. Il est bien mort, ce roman­ tisme m{taphysique qui pretendait se domier, en dehors' de toute science positive comme la science universelle. Nous le savons trop. Il faut avancer « pedelentim » dans l'étude de la nature, de l'homme et de la société. Le sage doit se résigner à ignorer beaucoup de choses. Il ne peut compter pour s'instruire, ni sur le raisonne­ ment a priori seul, ni sur l'expérience seule. Il ne doit donc imiter, ni « l'araignée qui tire d'elle­ même les fils de sa toile )1, ni « la fourmi qui accumule des grains sans plus », L'expérience doit lui fournir les faits dont il doit partir et à l'aide desquels il doit contrôler ses idées. Le raison­ nement doit lui fournir les idées plausibles pour classer et expliquer ces faits, ainsi que le pro­ gramme des expériences qui seront significatives et méritent d'être tentées. Négliger l'un ou l'autre, c'est se condamner à la stagnation ou à l'erreur. A. C. ~ I~" ln9- L.L ft ~ c,
  78. 78. L'ŒUVRE Tous les ouvrages que Hegel a publiés de son vivant ont paru de 1801 à 1831, alors qu'il était professeur à Iéna, Nuremberg, Heidelberg et Berlin. A IÉNA, Hegel a publi(> : 10 Différence des syslèmes de Fichle et de Schel- ling (juillet 1801) ; 20 Sa thèse latine: De orbitis planelarum, qu'il soutint le 27 août 1801 ; ()o Cinq articles dans le Kritisches Journal der Philosophie (imprimé à Tübingen) qu'il rédigea avec Schelling en 1802 et 1803. Les plus impor- tants sont : Foi el science et Sur la mélhode scientifique du DrôTCnalure[; 40 La Phénoménologie de l'Esprit (Hambourg et Würzburg, 1807), sa première grande œuvre, qui sert d'introduction au système. A NUREMBERG a paru son ouvrage le plus étendu, la Science de la Logique (ou ( grande Logique »), en 3 volumes (le 1er et le 2e en 1812, le 3e en 1816). Hegel en préparait une 2e édition
  79. 79. 76 HEGEL quand il mourut; il n'a pu que remanier le 1er volume et en rédiger la préface, datée du 7 novembre 1831. A HEIDELBERG il a fait éditer : 10 L'Encyclopédie des Sciences philosophiques (1817), résumé de son système à l'usage des étudiants. Il en publia deux autres éditions à Berlin en 1827 et en 1830 (la première partie de l'Encyclopédie est souvent appelée la u petite Logique Il) ; 20 Deux articles dans les HeidelbergischeJahr­ bücher für Lileratur: sur les Œuvres de Jacobi, sur les débats à la réunion des ~tats du Würtem­ berg (1817). A BERLIN Hegel a fait parattre : 10 Les Principes de la Philosophie du Droit (1821), le dernier grand ouvrage qu'il ait publié; 20 Huit articles qui parurent dans les Jahr­ bücher für wissenschaflliche Krilik de 1827 à 1831. Ce sont des comptes rendus d'ouvrages de Humbold, Solger, Hamann, ete., ou des réponses à des critiques; 30 Un article dans l'Allgemeine preussische Slaalszeilung sur Le Bill de réforme anglais (1831). Après la mort de Hegel ses amis et disciples préparèrent une édition complète de ses œuvres

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