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Ce mémoire a pour but d’analyser la situation du documentaire dans le contexte journalistique actuel en France. Depuis le début des années 2000, on n’a jamais autant réalisé de documentaires que …

Ce mémoire a pour but d’analyser la situation du documentaire dans le contexte journalistique actuel en France. Depuis le début des années 2000, on n’a jamais autant réalisé de documentaires que depuis ces trente dernières années. Pour comprendre ce succès et la place qui lui est accordée dans la presse, il faut revenir quelques décennies auparavant pour constater que médias et documentaires ont vécu « ensemble », deux moments primordiaux de l’histoire audiovisuelle : l’arrivée de la télévision et l’instauration de l’information télévisuelle. Ainsi, comprendre la place du documentaire dans les médias permet également de questionner les mutations du journalisme actuel.

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  • 1. CahiersDUDOCUMENTAIRELedocumentairedanslemondedesmédiasaudiovisuels. .1 1Mai2013 .
  • 2. SOMMAIREDirecteur depublication :Patrick GIRARDTuteur de mémoire :Jean-Michel FRODON,Journaliste et critique decinéma, ancien rédacteur enchef des Cahiers du cinémaRédaction/mise enpage :Émilie LAMINEIcônes & logos :Romain LAMINEPhotographies decouverture :Sugar Man, Vertov,Tahrir, Dayana MiniMarket, pellicule Lumière© Francetv.fr, blogg.org, Arte.fr, Bifi.fr,sentieriselvaggi.itISCPA LYON47 rue SergentMichel Berthet69009 Lyon04 72 85 71 73questiondocumentaire.wordpress.com/Une-hommage aux Cahiersdu cinémaL’héritage desactualitéscinématographiquesLes pères du cinéma :Georges Méliès et lesfrères LumièreLe journalismeaudiovisuel enpleines mutationsLes origines dudocumentaire et sesfrontièresNouvelles technologies : unnouveau champ visuelEntretien avec ThierryGarrel, ancien directeurdocumentaire sur ARTEInfo & docu : desdivergences financièresLe succès dudocumentaire desociétéInterview croiséed’un documentaristeet d’un JRINouveau publicpour le web-documentaireLe web-documentairecomme nouveausupport des médias46810 DOSSIER2830de l’information même si celle-ci ne cesse dechanger en fonction des environnements. Cetteplace a sans doute gagné en nécessité et ensingularité. On réalise depuis le début desannées 2000, notamment en France mais passeulement, plus de films documentaires que jamaisau cours des trente années précédentes.Émilie LamineLesbellesfrontièresC’est aussi de l’analogique et du numérique, de la télévision et du web.Aujourd’hui, on le décline volontiers en lui associant d’autres mots,du web-docu au docu-fiction. À défaut de savoir précisément ce qu’est ledocumentaire, on sait déjà un peu ce qu’il n’est pas, ce avec quoi il nefaut pas le confondre : le documentaire n’est pas un reportage. L’un etl’autre campent pourtant aux frontières du même territoire que l’on appellela réalité. Mais ils n’y pénètrent pas de la même manière. C’est ainsiqu’ils modifient la nature de cette frontière-même. Cette histoire n’estpas nouvelle. Elle vient de loin, de plus d’un siècle maintenant ; depuisla naissance de ces deux pratiques caractéristiques de la modernité quesont la presse et le cinéma. Un nouvel épisode se joue actuellement sousl’éclairage des technologies numériques. Ça change. Un peu ? Beaucoup ?Complètement ? Tout cela reste à voir. Une chose est sûre, cela accuse lesdifférences. Dans un monde marqué par l’accélération de la production et dela circulation des informations, la singularité du documentaire se remarquedavantage. Il prend son temps. « Prendre son temps »... Cela ne signifie pas seulement qu’il est plus lent,mais qu’il construit sa propre temporalité, son propre rythme. Le documentairese sert de ses propres modes d’articulation à la fichue et incernable réalité.Campant aux frontières, il les dessine lui-même pour mieux les franchir. Cettehistoire... Les différentes techniques d’enregistrements et de diffusionl’ont marquée, non pas en étapes successives, mais par sédimentation. Elle aévolué avec les techniques du cinéma, les actualités filmées, les différentsâges de la télévision, les outils successifs et les pratiques aussi, celledes professionnels, celle des publics. « Ceci n’a pas tué cela », disaitUmberto Eco. C’est pourquoi le documentaire trouve sa place aujourd’hui dansles écoles de journalisme, sur les sites d’information et dans les festivalsrécompensant des reportages. Il tient depuis toujours sa place dans le mondeLe documentaire, c’est beaucoup et peu à lafois. Des images, des sons, des gens, dessilences, des lieux et de l’imaginaire.
  • 3. Héritage d’un cinéma informatifLe journalisme a quelquesdécennies d’avance sur lecinéma. C’est pourquoi lesdeux médias se sont inspirésl’un de l’autre au fil du temps.Deux choses les relient : l’idéede démocratie et de diffusion devision(s) du monde. Très tôt,s’inspirant de l’information dela presse écrite, le cinéma ainventé les actualités filmées.Plus tard, quand de nouvellestechniques l’ont rendu possibledans les années 50, le journalismes’est inspiré des actualitésfilmées pour inventer les journauxd’information télévisés. Ainsi,journalisme télévisuel et cinémaont appartenu à la même période,intégrés dans les idéauxcollectifs d’une même société.Dans sa préface pour l’ouvragePrint The Legend, Irene Bignardimontre que : « Le journalismetout comme le cinéma, ontun rôle crucial en tant quesystème d’information maisaussi de formation idéologique,politique, vérités et mensonges.Ils disposent d’un pouvoirde séduction aussi puissantqu’éventuellement pervers ».Entre autres multiples aspects(un loisir de masse, uneindustrie, un art…), le cinémaparticipe très tôt à la productiond’information. Beaucoupdes premières vues Lumièredocumentent des événements desociété, notamment des cérémoniesimpliquant des rois, des empereurset autres puissants de ce monde.La notion de « véracité » n’estpas forcément invoquée, et desévénements historiques sontremis en scène sans complexe avecdes acteurs. Des faits diverspropres à émouvoir les foulessont également enregistrés, voireorganisés pour être filmés. ThomasEdison a par exemple fait tuerun éléphant par électrocutionafin de filmer l’événement. Lefilm connaîtra un immense succès.Même si une telle date resteévidemment contestable, le filmNanouk l’Esquimau de RobertFlaherty, marque en 1922, lanaissance du documentairel’usage du présentateur àl’image, et le journal se diviseen petits reportages variés.En 1954, le présentateur faitson apparition ! Cette nouvellefigure va permettre au JT d’allierprésentation, illustration enimage et actualité. C’est doncau début des années soixanteque la formule que l’on connaitactuellement sur les chaînescomme TF1 ou France 2 granditet s’impose. Le présentateura une place primordiale et unrôle essentiel : il se faitintermédiaire entre l’informationet le public. C’est aussi lui quipermet au journal télévisé des’émanciper de la représentationcinématographique classique.Au-delà du JT, l’information sedécline sous d’autres formes àla télévision, avec notammentl’émission 5 colonnes à laUne. Celle-ci entretenait unerelation différente avec lecinéma, totalement détachée desactualités filmées.« Le génie de la télévision,c’est l’image »Les pouvoirs politiques se posenttrès tôt la question du contrôledu sens des informations diffuséespar le nouveau média, dont lapuissance apparaît rapidement.En France, on trouve une curieuseapproche, manifestée à l’occasionde la création du ministère del’information suite à l’électiondu général De Gaulle en 1958.Cette approche se fonde surl’affirmation d’une neutralité del’image et d’une défiance enversle commentaire. « Il suffit qu’onmette le journaliste en mesurede s’informer et de traduire soninformation en langage télévisé,c’est-à-dire en images parlantes…Le génie de la télévision, c’estl’image… […] Transformer le JTen un miroir. Transformer leprésentateur en un simple meneurde jeu qui donne la parole, le pluspossible, aux images », expliqueAlain Peyrefitte, ministre del’information de l’époque, pourinaugurer la nouvelle formule duJT en 1963.4Pierre Sabbagh a inventé le premier JTfrançais en 1949© INACahiers du documentaire | Mai 2013 | HISTOIRE5Le Coq claironnant de Pathé-Journal, la marguerite Gaumont, le générique des actualitésfrançaises... Tous ces souvenirs que je n’ai pas connus sont de vieux souvenirs perdus. Pourtantles actualités cinématographiques n’ont disparu des écrans qu’en 1979 ! Alors oui, la presse filméeest née du cinéma et le journal télévisé provient directement de son héritage. Comme leur noml’indique,lesactualitésfilméesduXXesiècleétaientdesnouvellesprojetéesdanslessallesobscuresavant la diffusion d’un film. Avec une naïveté qui leur était propre, elles parlaient de fêtes foraineset d’autres faits divers à l’origine. La notion d’information n’était pas antinomique avec cellede mise en scène et de divertissement. Ces petites informations étaient d’ailleurs plus actuellesqu’immédiates (une ou deux semaines après les faits), au contraire du journal télévisé qui lesremplacera assez vite. En France, 1949 marque le passage de la presse filmée à la presse télévisée,même s’il faudra plus de dix ans pour que le nouveau média acquiert un poids sociologiquedécisif. Sous l’effet de ce basculement, l’information obtient un statut différent. On la regarderachez soi, seul ou en famille, sur un petit écran. Le côté collectif, attendu dans une salle obscure etsur un grand écran sera perdu. De ce point de vue, la rencontre avec l’information en image s’estLES ACTUALITÉS FILMÉES EN FRANCEAvant que le cinéma ne devienne un art, il était une industrie.Cette industrie a permis la création des premières actualitéscinématographiques. Elles sont les ancêtres du journal télévisé quel’on connait actuellement. Peut-être bien plus que celle du cinémadocumentaire.« Cette nouvelle formule, quisupprime les commentaires pourlaisser parler seulement lesimages ou les faits, ou alorsdes dialogues, marquera unprogrès vers l’objectivité et ladépolitisation », ajoute-t-il.L’écriture en héritageLaisser les images parlerd’elles-mêmes fut aussi le credode ceux qui ont créé les premiersJT et les premières émissionsd’information à la télévision. Cenouvel avatar du rêve impossiblede l’objectivité détournele regard du fait que touteinformation est inévitablementmise en scène. On met toujoursen scène des évènements pourmieux illustrer une actualité.En s’inspirant de celles ducinéma de fiction, les mises enscène propres au journalismed’image ont inventé leur proprerhétorique. Thierry Lancien,professeur en sémiotique desmédias, explique que pour créerun évènement, il y a une notionde choix, de point de vue, decadrage et de déplacement dansle champ à prendre en compte.Il y a par la suite un travailde représentation distinct decelui du cinéma. La télévision,qui est un média, travaille levisible et vise à le mettre enpartage. Le septième art a poursa part affaire avec l’invisible.Cela vaut pour la productiond’informations sur le réelcomme pour la fiction. Au fil desannées, la dimension « produit deconsommation » de l’informationtélévisée s’amplifie. Au lendemainde la Seconde Guerre mondiale, lapresse va jouer un rôle nouveaude quatrième pouvoir dans lasociété. Le rapport de forceentre exigence d’audience etrigueur journalistique évolue.De manière peu prévisible, cetteévolution ouvre un champ d’actionélargi au cinéma documentaire,qui multiplie les propositionsde constructions de rapports auréel, y compris sur les petitsécrans. La relation entre lesdeux médias dans la productionde représentations du réel estsujette à des variations. Dansles années 80, le documentaireaura du mal à faire face àl’arrivée et au succès des médiasd’information, avant de trouverde nouveaux espaces d’expression.1895 : Première bande d’actualité filmée1896 : Création de la société Pathé1908 : Création du journal Pathé-faitsdivers, premier journal filmé au monde.1910 : Création de Gaumont actualités1927 : Création du journal Pathé-Gaumont-Métro Actualités1930 : Arrivée du cinéma parlant1949 : Premier journal télévisé en France1975 : Dernier numéro du journal Pathérapprochée de la lecture (privée) du journal.En tout cas, le nom des maîtres de cetteindustrie des actualités cinématographiquesest encore reconnu aujourd’hui et s’afficheen grand sur les salles de cinéma. Ce sont lesfrères Pathé et Léon Gaumont. En 1927, leursdeux sociétés s’allient avec la Metro GoldwynMayer, pour produire un journal commun: le Pathé-Gaumont-Metro-Actualités. Lejournal se transformera en Pathé-Gaumont-Actualités jusqu’en août 1931. Enfin, en avril1975, les sociétés Gaumont et Pathé s’unissentpour créer l’ultime média en commun : leGaumont Pathé Magazine. Ils ne survivrontque quelques mois. Aujourd’hui, les actualitésfilmées, (mais aussi les sujets non retenus dansles choix éditoriaux) sont conservés dans denombreuses cinémathèques et archives (CNC,INA, Cinémathèque Gaumont, etc.).Retrouvez la petite histoire des actualitésfilmées sur questiondocumentaire.wordpress.comcomme réalisation composée,mais revendiquant son rapportà une réalité préexistante. Lefilm suscitera d’ailleurs unepolémique, annonciatrice d’undébat sans fin, sur l’authenticitéde ses conditions de réalisation.Pour ce qui est des débuts dujournalisme d’image en France,le journal télévisé est néen 1949, à l’initiative dujournaliste Pierre Sabbagh.Son fonctionnement originel, entotale construction permanente,était une sorte d’ébauchedu JT tel qu’on le connaitactuellement. Superficiellement,il apparaît comme une imitationdes actualités de l’époque.Rétrospectivement, on peut sedemander si ces « actualitésfilmées » étaient vraiment ducinéma, ou plutôt une manièrede faire du journalisme d’imageavant que l’outil approprié, latélévision, existe. Il y a debonnes raisons de considérerles actualités filmées biendavantage comme la préhistoiredu journal télévisé que commeune des formes de cinéma. Ledocumentaire se distingue entout cas de ce que l’appareilcinématographique a fait dansle cadre des actualités filmées.Dans celles-ci, les premièresinformations télévisées ignorentJacqueline Joubert est la premièreprésentatrice TV en 1949©INA©hervedavid.fr
  • 4. 6Cahiers du documentaire | Mai 2013 | ORIGINESEt le cinématographe fut...LumièreÉtablir le premier inventeurQuelques noms sont encorepour sa technique dugrandes figures ont marquéles frères Lumièrecinématographe et lesqui se transformeraGeorges Méliès pour sesson rôle considérable dansAVANT - Il y avait deux frères déjà. Max et Emil Skladanowsky, inventeurs du bioscope, sorted’appareil optique servant à reproduire des images ou des photographies. Reconnus pour leurstrouvailles techniques, ils projettent un film lors d’une des premières représentations publiques etpayantes au Wintergarten. Cela se passe le 1ernovembre 1895, quelques semaines avant la séanceLumière du 28 décembre au Grand Café à Paris.Lumière. Comme si leur destin avait été tracé sur leur acte de naissance. En1894, les deux frères examinent le kinétoscope de Thomas Edison. Cette machineinventée en 1888 permettait à une personne de visionner une image par le biaisd’une fenêtre. C’est l’un des premiers appareils de visualisation cinématographique.Après cette découverte, les frères s’intéressent à l’idée de diffuser des imagesanimées. « Mon frère en une nuit avait inventé le cinématographe », racontaitAuguste, l’ainé des deux frères. Le brevet est déposé le 13 février 1895, il portealors le numéro 245.032. Un mois plus tard, ce que l’on considère dans l’histoiredu cinéma comme le premier film (documentaire), La Sortie des ouvriers de l’usineLumière à Lyon, est projeté pour quelques personnes. Il faudra attendre décembre1895 pour assister à la première projection publique, et payante (un franc). Àpartir de cette date, plus un jour ne s’écoulera sans qu’il y ait une, et bientôtbeaucoup, de projections à Paris, en France et dans le monde entier. Mais si lesbandes « documentaires » dominent dès la première séance, un film de fiction y figuretout de même, la saynète comique de L’Arroseur arrosé… En 1897, le premier cataloguedes frères Lumière est diffusé. Il regroupe alors de nombreuses « vues », toutesde moins d’une minute (la durée d’une bobine de pellicule). La plupart sont desenregistrements de situations réelles, d’autres sont plus ou moins mises en scènes,voire expérimentent les premiers trucages comme la Démolition d’un mur, projeté àl’envers. L’industrie du cinéma fait ses premiers pas. Puis le succès est tel quede nombreuses personnalités souhaitent s’emparer de l’invention des deux frères.Le cinématographe-théâtre est investi par les plus grands du spectacle. GeorgesMéliès propose alors 10 000 francs pour le brevet. Les deux frères refusent. Sil’on regarde de plus près leprincipe des premières imagesdiffusées par les frèresLumière : ce sont des faitsd’actualité retranscritssur grand écran. Louis etAuguste plantent dès la findu XIXesiècle, les premiersgermes du journalisme enimage. Ce sont, en partie,les prémices des futuresactualités télévisées.Le cinématographe Lumière a été inventé en 1895 par les frères Auguste et Louis Lumière.©festival-cannes.frdu cinéma relèverait du défi.débattuscommeceluid’Edisonkinétoscope. Deux autresl’histoire du cinéma:pour leur invention duprémices d’une industrieen art etinventions de trucages etla naissance de la fiction.& Méliès7Celui qui se qualifiait comme le « Jules Verne du cinéma, le magicien de la fantasmagorie, le magicien de l’écran », estélu en 1900 président de la première Chambre syndicale des Editeurs cinématographiques. Mais avant de devenirun des pères « féérique » du cinéma, Georges Méliès a fini sa vie, ruiné dans un kiosque de souvenirs à la gare deMontparnasse.IlaétéretrouvéetidentifiéparlejournalisteDruhot.En2011,MartinScorseserelatecetépisodedansson film Hugo Cabret (adaptation du roman pour enfants The Invention of Hugo Cabret de Brian Selznick en 2007).Mécanicien, acteur, dessinateur, décorateur de théâtre ou encore illusionniste,Georges Méliès avait de multiples talents. Son premier fut d’organiser devéritables spectacles à partir de son savoir-faire de prestidigitateur. Lui quiétait présent dès la séance fondatrice du 28 décembre 1895, est l’un des premiers àconsidérer les nombreuses possibilités de spectacle offertes par l’invention des frèresLumière - on verra combien la notion de spectacle sera importante dans l’évolution desmédias. Ses premières productions présentent pourtant des scènes réalistes de la viequotidienne. Il les appelle Scènes des villes et des champs. Il invente même un procédépour mieux décrire la réalité en faisant effectuer à sa caméra un tour complet surelle-même pour filmer entièrement un lieu. Mais surtout, il met en scène des événementshistoriques ou d’actualité. Il consacre ainsi douze films à l’Affaire Dreyfus en 1899,dont une Bagarre entre journalistes. Tous sont des reconstitutions interprétées pardes acteurs et par lui-même. Pour les réaliser, G. Méliès – qui a aussi pratiqué lejournalisme dans les années 1880, au journal La Griffe dirigé par son cousin - a menésa propre enquête et assisté au procès de Rennes. L’Affaire Dreyfus anticipe, avecdes moyens qui sont ceux de la fiction (décors, costumes, acteurs) ce qui deviendraensuite le langage du récit d’actualité en images. Mais avec dans ce cas, l’affirmationclaire d’un point de vue sur l’événement. Méliès tournera d’autres reconstitutions,comme Éruption du Mont Pelé ou Catastrophe du Maine. Si Georges Méliès est entré dansla mythologie comme le grand inventeur de trucages au service de fantasmagories, onvoit qu’il était loin d’être indifférent au réel et à ses ressources spectaculaires.L’opposition souvent invoquée entre les frères Lumière, réalistes, « documentaires »et Méliès, le fantaisiste père de la fiction au cinéma, apparaît donc en grandepartie schématique. Elleaura du moins eu le méritede personnaliser les deuxhorizons qui polarisentle cinéma : le réalisme,l’artifice de la mise enscène. Des horizons qui sonttoujours l’un et l’autreprésents dans tout film decinéma, quoique de manièretrès variable.Georges Méliès réalise Voyage dans la lune en 1902. Le film est inspiré de La Terre à la Lune de Jules VerneDu réel et du spectaculaire©leblogducinema.fr
  • 5. « À la course de l’actualité »Né sous la forme imprimée, le journalisme s’est décliné sous plusieurs formatsau cours de son histoire (les actualités filmées, la radio, la télévision, etplus récemment internet). Ces évolutions ont modifié la façon d’informer et des’informer. Aujourd’hui, le journalisme traverse une phase d’incertitude richede possibilités nouvelles mais qui fragilise ses anciens repères. Pour l’instant,il se noie un peu dans des bouleversements numériques et dans l’opinion publiquede plus en plus exigeante. Le journalisme actuel est en perpétuel mouvement, enpleine mutation.Lors de « l’affaireFrançoise Claustre »,cette archéologuefrançaise enlevée au Tchaden 1974 par des rebelles, lephotographe, documentaristeet reporter Raymond Depardon,est allé sur place avec laphotographe Marie-Laurede Decker. Après des moispassés avec les rebelleset leurs chefs, ils sontautorisés à interviewer ladétenue. La diffusion de cetentretien en France faitmouche et émeut l’opinionpublique. Paris décide alorsde payer la rançon mais legouvernement est furieux.Ces images réalisées dansles années 70 par RaymondDepardon n’auraient pas lemême destin aujourd’hui.Elles passeraient en bouclesur les blogs citoyens commeAgoraVox. Elles auraientégalement fait le tour desréseaux sociaux et conduità de nombreux commentairesdes internautes, à desdébats sous forme de Tweetssur le rôle du gouvernementen temps de prise d’otage,etc. Les nouveaux acteursdes médias actuels sontles spectateurs et plusseulement la presse. Mêmesi cela se joue souvent en140 signes.La grand-messe de 20hPour Thierry Lancien,professeur en sémiotiquedes médias : « Le journaltélévisé traverse unepériode de turbulencesmarquée par l’arrivée deformules concurrentes etde nouveau dispositifsd’accès à l’information.Son atout est pourtant des’ancrer dans une histoiremédiatique et culturellecomplètement différentede celle d’internet ». Laconstruction du journaltélévisé se divise enreportages. Le commentaire,la voix off et le présentateuront pris une large placedans le mode d’information.« Pour TF1 et France 2,les chiffres d’audiencesont en baisse, le publicest vieillissant et lescritiques virulentes »,insiste Thierry Lancien.Le JT ne serait-il pluscompatible avec le publicactuel ? Florence Ferraria fait les frais de cetteinterrogation en mai 2012lorsqu’elle a dû quitterle 20h de TF1. L’audiencen’étant plus bonne, c’estle présentateur qui sembleêtre tenu pour responsable.Plutôt que de tenterde modifier son modèled’information, la chaînese réfère aux chiffresd’audience* et à la figureRaymond Depardon©blog.madame.lefigaro.frCahiers du documentaire | Mai 2013 | MÉDIAS ACTUELS8Impression d’écran d’une vidéo sur l’histoire du journal télévisé en France.  © INAGilles Bouleau, présentateur du JT de 20h sur TF1du présentateur qui passemieux face aux spectateurs.Après Patrick Poivred’Arvor et Harry Roselmack,ces indécisions sur lechoix du présentateur ontpourtant été bien prisespar le public, si l’ons’en réfère justementaux chiffres d’audience.Gilles Bouleau présenteactuellement le 20h de TF1.Dans un de ses articles pourLe Monde (janvier 2013),Marie de Vergès constateque le nouveau présentateurpropose moins de sujetsmais plus de décryptage.Elle explique que selon ladirectrice de l’information,Catherine Nay : « Il fallaitrompre avec une culture del’exhaustivité, faire deschoix plus affirmés ».Un monde de concurrenceÉvidemment, le changementde présentateur n’est pasla seule préoccupationdes JT. Ils doivent faireface à d’autres remises encause comme l’arrivée de laTNT en 2005 et les chaînesd’information en continucomme BFM, France 24, LCIou encore Itélé. Dans cesnouvelles formules, lesreportages sont bien pluscourts et plus nombreux.Le téléspectateur estdonc informé presque eninstantané sur des faitsd’actualité qui passent enboucle. Il faut égalementprendre l’internet enconsidération. Le publics’informe tout au long dela journée, au travail, envoiture, chez lui, entre deuxcafés… sur son téléphone ouson ordinateur. Le JT de 20hque l’on considérait comme« la grand-messe » n’estdonc plus si attendu, etpourtant... La TV n’est pasencore dépassée par internet.Mais l’expérimentationde nouvelles formes estun challenge pour lesdifférentes émissionsd’information télévisées.Pour le JT particulièrement,puisqu’il s’est forgé sur destraditions et est présentdans le décor télévisueldepuis soixante ans !L’information télévisée vadevoir trouver de nouvellesidées pour attirer letéléspectateur, aujourd’huihabitué aux changementsrapides et aux nouveautés.C’est un fait, le journalismeaudiovisuel actuel estfait de concurrences etde consommation en pleinesmutations.9CHIFFRES D’AUDIENCE*TF1 - De septembre à findécembre 2012, le JT agagné 600 000 nouveauxtéléspectateurs par rapportaux premiers mois del’année. Soit 27,4 % depart d’audience. Presque 7millions de personnes pourle JT de TF1 chaque soir.France 2 - 1,7 million detéléspectateurs de moinsque TF1. Un peu plus de 5millions de téléspectateurschaque soir tout de même(chiffres Médiamétrie -janvier 2013).Valéry GiscardD’Estaing suivi deRaymond Depardonen 1974, dans Unepartie de campagne© toutlecine.comLaurence Ferrari auJT de 20h de TF1.© TF1France 24 est unedes chaînes d’info encontinu© lexpress.fr
  • 6. 10Le documentaire a été le premier modèle du Septième Art. Ce genre noble desdébuts s’est vite transformé en genre maudit au cours de son histoire. On lecomparera aussi beaucoup au reportage. Mais si le documentaire n’est pas un médiad’information, il est pourtant ancré dans cette même culture de la télévision etde ses engrenages. À la fois dans ses financements mais aussi dans sa diffusion.Pourtant, la télévision n’est pas la seule garante de ces deux médias. Mêmesi l’entente n’a pas toujours été facile entre documentaristes et journalistessur le petit écran, les frontières s’ouvrent et de nouveaux lieux s’offrentaujourd’hui à eux. Ils se retrouvent de plus en plus sur les podiums de festivalset sur le web. Des représentations documentaires vont sortir des sentiers battuspour laisser place à de nouvelles images.En France, le documentaire a connu un déclin important dans les années 70.À cette époque, de nouveaux circuits parallèles, généralement militants,vont se créer. En effet, l’intégration du documentaire à la télévisionn’a pas été chose facile. Pour Didier Mauro, réalisateur et théoricien dudocumentaire, les raisons étaient diverses : « Il y a eu le démantèlement del’ORTF, une hégémonie du mode de traitement journalistique et une nouvellecourse à l’audience »*. Parallèlement, le Journal Télévisé va multiplier lessujets d’actualité en instaurant de courts reportages et ainsi imposer unnouveau mode d’information. Cette offre est alors justifiée par ce que lesrédactions considèrent comme une nouvelle demande du public. Le sociologuePierre Bourdieu qualifiait ces informations d’omnibus*1 : « Une part del’action symbolique de la télévision, au niveau des informations, consisteà attirer l’attention sur des faits qui sont de nature à intéresser toutle monde, donc on peut dire qu’ils sont omnibus. Ils ne doivent choquerpersonne, sont sans enjeu, ne divisent pas, font le consensus, et intéressenttout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important ».DOCUMENTAIRE &Chacun sa place à la télévision...*Praxis du cinéma documentaire, Publibook, Paris, janvier 2013*1Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 199611Cette « emprise du journalisme » (cf. Pierre Bourdieu), a provoqué unedomination sur les programmes de la télévision, dont les documentaires. Maisl’arrivée des chaînes privées comme Canal + en 1984 et la création de LaSept en 1989 (actuellement ARTE), apporteront des changements considérables.La télévision va élargir ses programmes vers l’animation, la fiction et ledocumentaire. C’est également à ce moment-là que l’industrie des médias vacommencer à se développer et le système de production a évoluer. Aujourd’hui,le documentaire a retrouvé ses lettres de noblesse, mais sa renaissance àla télévision est assez récente. On est passé de moins de 100 heures deproduction documentaire en 1986, à 2748 en 2002 ! L’année dernière, 2921 heuresont été produites, bien plus que les autres genres audiovisuels (fiction,animation, magazine). Cela s’explique par le temps de préparation bien pluslong et par un nouvel engouement pour le documentaire en France. Mais pourque le documentaire ait autant de succès aujourd’hui dans les salles et à latélévision, il aura fallu de nombreuses réflexions sur son économie et surla reconquête de son public dans les dernières années.MEDIASENIMAGE© vintag.esCahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIER
  • 7. Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERPortrait de Chris Marker et de son chat Guillaume-en-Egypte. © Les Films du jeudiChris Marker est mort le 29juillet 2012. Son œuvre étaiten grande partie composée« d’essais cinématographiques* »documentaires. Ne se considérantni comme un cinéaste, ni commeun artiste, mais plutôt commeartisan, Chris Marker mélangeait lesgenres. « Les éléments se combinentcomme des pièces de mon Meccanoimaginaire, je ne me demande jamaissi, pourquoi, comment... ».*1Enalliant individuel et collectif, soncinéma est marqué par de nombreusescollaborations (Alain Resnais…) etpar une vision personnelle, engagée,et ouvertement subjective du monde.Il s’intéressait à la fois à lamémoire, à la circulation dans letemps (La Jetée, 1962), mais aussiau présent, dont les nouvellestechnologies le marqueront. « Ladifficulté des temps est qu’avantd’apporter des idées nouvellesil faudrait détruire tous lessimulacres que le siècle, et soninstrument favori, la TV, génèrentà la place de ce qui a disparu.C’est pourquoi je suis passionnépar toute cette nouvelle grilled’informations, internet, blogs,etc. Une nouvelle culture naîtrade là »*2. Il questionnait aussibeaucoup la relation entre l’imageet les mots. Dans un recueil de« Commentaires », il publie en 1961les scénarios de certains de sesfilms comme Les Statues meurent aussiou encore Dimanche à Pékin. Unemanière de redonner au spectateurson pouvoir, en lui donnant « son »commentaire.LA BANDE À LUMIÈREEn 1985, quelques réalisateurs et producteurs (Yves Billon, Jean-Michel Carré,Yves Jeanneau, Jean Rouch...) se réunissent pour créer la Bande à Lumière(présidée par Joris Ivens) et faire revivre le documentaire en France. À l’époque,le ministère de la Culture propose un nouveau fond de soutien pour le cinéma, mais ledocumentaire y est absent. Leur action fait suite aux revendications du Groupe des 30(soutenu par Chris Marker ou encore Alain Resnais) dans les années 50, qui défendaitdéjà le court-métrage et le documentaire discriminé au bénéfice du cinéma de fiction.Sous la pression de la Bande à Lumière, le genre documentaire est remis au-devantde la scène et le terme de documentaire de création est créé en réaction au conceptjournalistique, comme vision objective du monde. Il se démarque officiellement etpour la première fois du reportage. Depuis, un label reconnu du CNC lui permetl’intervention du fonds de soutien. Le 6 juin 1986, la Bande à Lumière organise unemanifestation nationale : plus de 1500 documentaires sont montrés dans 70 villeset provinces. Après le succès de l’évènement, ils entreprennent pendant trois ans, untravail de réflexion sur le genre documentaire tout en se battant pour affirmer savaleur culturelle. Pour trouver une économie rentable du documentaire de création,ils vont démarcher des décideurs et constituer des réseaux de production. De cesréflexions et du succès de la manifestation de 1986, l’évènement se transformeen festival. Les États Généraux du Documentaire s’ouvrent à Lussas en 1989 ! Ilsdeviennent un lieu d’échanges et de rencontres pour les professionnels et permettentégalement de renforcer l’engouement du public pour le genre documentaire. La 25eédition aura lieu du 18 au 24 août 2013. Dans leur élan, ils créeront plusieurs autresmanifestations : la première Biennale Européenne du Documentaire à Lyon qui sedéplacera à Marseille et deviendra le FID (aujourd’hui basé à la Rochelle), le SunnySide of the Doc, pour aborder le versant économique de la production…CINÉMA DU RÉELYves BillonJean Rouch12Trois membres de la Bande à LumièreJean-Michel Carré* Didier Coureau écrit dans l’ouvrage collectif L’essai et le cinéma que « l’essai est une forme qui pense ». Jean-François Lyotard écrit que « l’essayisteet l’artiste travaillent sans règle afin d’établir les règles de ce qui aura été ».*1« Je ne demande jamais si, pourquoi, comment… », Entretien avec Jean-Michel Frodon, Le Monde, 20 fevrier 1997.*2La seconde vie de Chris Marker, entretien pour les Inrockuptibles, 2008.en 1955 et plus tard Shoahde Claude Lanzmann, 1985…Rapport entre réel et fictionDans les années 50 enFrance, des ethnologueset sociologues commencentà intégrer les outilscinématographiques àleur travail, pour allervers « une objectivitéscientifique ». Leur sciencedonnera parfois lieu à ducinéma direct. Jean Rouchest un des fondateurs del’anthropologie visuelle.Pour lui, la meilleurefaçon de connaître lespopulations étudiées estde les faire participer àun « processus filmique » etd’y allier de la fiction. Ilréalise plusieurs films enLes différentestendances dud o c u m e n t a i r es’inscrivent dans plusd’un siècle d’histoire ducinéma. Quelques grandsmaîtres marqueront cettehistoire avec différentsstyles : le cinéma direct, lacaméra-œil de Dziga Vertov,le cinéma d’essai (AgnèsVarda, Chris Marker…), ledocumentaire ethnographique(Jean Rouch)…Filmer le réelÀ travers ses guerres,l’Holocausteetlarévolutionbolchevique, l’Histoirea posé les fondements dudocumentaire. Après laSeconde Guerre mondiale,filmer le réel devient unevolonté essentielle pourles cinéastes. Commentmontrer la réalité ? LesSoviétiques vont menerune réflexion sur cetteimage du réel et sur ledocumentaire : L’homme à lacaméra de Dziga Vertov en1929 ou encore Le cuirasséPotemkine d’Eisensteinen 1925. L’Holocaustefera également l’objet deplusieurs films comme Nuit etbrouillard d’Alain ResnaisAlain ResnaisL’homme à la caméra de Dziga Vertov, 1929Avant 1985, quelques documentaristes étaient intégrés dans leschaînes. Ils avaient une autorité qui leur permettait unecertaine autonomie. Il existait d’ailleurs à cette époque une cartede réalisateur. Et puis il y avait les indépendants qui étaientsouvent très engagés politiquement, et plutôt à gauche... Ceux-làsortaient leurs films en salle, car dans les années 60 et 70, il yavait un public pour ce cinéma. À partir des années 80, le monde achangé. L’attrait du public pour le cinéma militant s’est épuisé.En 1986 il n’y a presque plus que des documentaires animaliersà la télévision française ! En 1987, la naissance de la Sept,permet au documentaire de création de continuer d’exister à latélévision. Thierry Garrel, directeur de l’unité documentaire, alargement contribué à renouveler le genre en imposant des standardsde qualité très élevés. Dans le même temps, les journalistes, sesont beaucoup emparés du savoir-faire des documentaristes. Ce quia été ressenti, c’est qu’ils ont pris un terrain qui était occupéauparavant par les documentaristes.Extrait d’un entretien avec un documentariste français, qui a souhaité rester anonyme.- entretien à Paris, février 2013 - La situation des documentaristes français dans les années 80.13Dziga Vertov, cinéaste soviétiquedes années 1920-1945, inventele concept de Kino-Pravda, quisignifie ciné-réalité en russe.Pour lui, les scénarios ou lesacteurs n’ont aucun intérêtdans un film. C’est la caméraqui permet d’aborder des thèmesde société, comme la lutte desclasses. La caméra est donc unperfectionnement de l’œil humain,qui lui, est imparfait. Il parlealors de « Cinéma-Œil » afin depouvoir « prendre la vie sur levif ».Afrique comme Moi un noir,en 1958 ou Les Maîtres Fousen 1954. D’autres créerontaprès lui, des formesautour du cinéma du réel, enréinterrogeant le rapportentre le documentaireet la fiction  : les fauxdocumentaires d’OrsonWelles, F For Fake, 1973et de Woody Allen, Zelig,1983.©devenir-realisateur.com©dvdtoile.com
  • 8. Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERDans les années 60, l’allègement du matérielde tournage et d’enregistrement des sons aconsidérablement modifié la façon de voir et defilmer dans le monde de l’audiovisuel. C’est enpartie grâce à ces techniques que les langagesdocumentaires ont évolué, pour laisser place àdes formes diverses et à différentes manières defilmer le réel.14Bricoleursd’imagesIllustration du cinématographe © Wikipedia©Bifi.frPelliculesLumièredelacollectiondelaCinémathèqueFrançaiseDATES REPÈRES1895 : Invention du cinématographe1923 : Apparition de la caméra 16mm1927 : Le Chanteur de Jazz d’Alan Crossland, est lepremier long-métrage en son synchrone.1930 : Apparition du technicolor1938 : Démonstration de la télévision couleur, lesimages sont retransmises depuis le Crystal Palace auDominion Theatre de Londres1967 : Invention du TIME CODE qui évite le décalageentre son et images.1970 : Apparition du Dolby StéréoAnnées 2000 : Installation progressive de matérielHD et des caméras numériquesle HI-8, standard analogiqued’enregistrement pour lescaméscopes et le Betacam,format d’enregistrement vidéosur bande magnétique (développépar Sony en 1982). Le matérieldevient de plus en plus léger,sophistiqué et de moins en moinsonéreux ! Dans les années 90,la vidéo numérique fait sonapparition avec les DV, DVCam,DVC Pro. S’en suit l’arrivée descaméscopes Haute Définition, àprix abordables, qui profiterontaux différents acteurs del’audiovisuel. Depuis 2010, lesHD sont largement utilisées.Avec toutes ces évolutionsd’allègement et l’abaissement descoûts du matériel, les cinéastesvont pouvoir concevoir, réaliseret monter leurs films jusqu’auPAD (prêt à diffuser).Dès les années 20, l’apparitiondes caméras 16 mm et le sonsynchrone des magnétophones avecsystème de pilotage au quartza un impact conséquent pourles cinéastes. Ces instrumentsdeviennentl’outildeprédilectiondes documentaristes. Jean Rouchet Frederick Wiseman en ferontusage par la suite pour leurcinéma du direct. C’est dansles années 60 que les cinéastesrévolutionnent vraiment lafaçon « traditionnelle » defaire du documentaire, à l’aided’appareils plus légers etsilencieux, et de pelliculessensibles. Le documentaireprofite également des techniquesde transmission de la télévisionpour faciliter la prise devue hors studio. Le début desannées 80 marque l’apparitionde la révolution vidéo avecLe CNC, ancien Centre National dela Cinématographie a été créé en1946. L’inspiration culturelleaujourd’huiancréeauCNCestnéeduministre de la culture de l’époque,AndréMalraux.En1959,ilrattacheleCNCautoutnouveauministèredelaCulture.Actuellement,leCNCpermetentreautres, un soutien économique aux œuvres de l’audiovisuel, à leur diffusion et à leur protection. En 2012, le CNC asoutenu la production de 5 151 heures de programmes, soit plus 6,2 % par rapport à 2011. En revanche, les créationsjournalistiques ne sont absolument pas reconnues par le CNC et ne bénéficient par conséquent, d’aucune aide.Les chaînes de télévision publiquene sont pas les seules alternativesde financement pour le documentairemais elles restent la voie la plusaccessible. Le réalisateur passepar un producteur qui passe par undiffuseur qui discute avec une chaînede télévision. Peu de documentairesont la chance de sortir au cinémalorsqu’ils ne sont pas achetés parles chaînes. Il faut pourtant nuancertout cela avec les festivals de plusen plus présents pour diffuser lesfilms et les soutenir. En tout cas, lesdiffuseurs de la TV sont les premiersfinanceurs en termes de documentairesen France. Ils assurent la moitié desinvestissements si l’on s’en réfèreaux derniers chiffres du CNC (avril2013). En 2012, avec plus de 223millions d’euros, les engagements desdiffuseurs ont progressé de 17,9 %. Leplus gros apport étant celui de FranceTélévisions. Au niveau des chaînestélévisées, ce sont les chaînes privéesde la TNT gratuite qui commandent leplus de documentaires. De son côté, leCNC offre de plus en plus de subventionsaux producteurs : 87 millions en 2012,soit une hausse de 8,3 % par rapportà 2011. 2 921 heures de documentaireont bénéficié du soutien financier. Lereportage pour sa part, n’est passoutenu par le CNC. La ROD (Réseaudes Organisations du Documentaire)le rappelle : « Le documentaire estsouvent sciemment confondu avec lereportage. Or, la distinction a sonimportance car un programme qualifiéde reportage par le CNC n’ouvre pasdroit au COSIP [Compte de soutienà l’industrie de programmes] pourson producteur ». C’est donc FranceTélévisions qui est l’un des premiersemployeurs de journalistes en France.Il est également un des actionnairesfondateurs des chaînes d’informationEuronews et France 24.L’audience, maîtresse financièreTourner pour la télévision signifieaussi se plier à des formats. Sanspour autant appliquer officiellementdes règles éditoriales, les diffuseursinterviennent souvent dans la finitiondu « produit ». L’auteur doit alorsMoney makes the world go aroundD’un point de vue financier, journalistes et documentaristes ne jouent pas dans la même cour. Lesecteur public audiovisuel dépend principalement de la redevance, de la vente de programmes àl’étranger, et de la publicité. Mais le documentariste est plus indépendant que le journalistepuisqu’il ne travaille pas directement pour les chaînes, mais avec elles. Cependant, même si laligne éditoriale n’existe pas pour eux, les contraintes auxquelles ils sont confrontés en termesde financement font qu’ils dépendent aussi parfois de l’avis d’un diffuseur ou d’un producteur.15QUELQUESCHIFFRESFinancement du documentaire en 2012, en France © CNC, avril 2013(Pourcentages & données de la SCAM et duCNC)56 % des auteurs considèrent que lesdiffuseurs s’immiscent dans leurtravail de création,8 % considèrent cette ingérencecomme positive,27 % considèrent qu’elle dénatureleur travail,23 % considèrent que leur dernierfilm ne correspond pas à leur projetinitial à cause de cette intervention36 % ont dû réécrire les commentairesde leur dernier film à la demande dudiffuseur.2921 documentaires aidés en 2012contre 2665 en 2011Éric Garandeau est président du CNC depuis le 1erjanvier 2011©AntoineDoyen/MétroFranceadapter le contenu en fonction du publicvisé, des horaires de diffusion, etdu média… Cela signifie une réductiondes durées de plans, des entretiens,des silences et des plans fixes… Cesont des règles qui s’appliquentégalement au journalisme télévisuel.L’audience ordonne le système deschaînes publiques depuis une vingtained’années. C’est elle le plus grandfinanceur. Elle dicte l’écriture etle formatage du documentaire à latélévision.
  • 9. Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIER16ENTREVUE AVECTHIERRY GARRELThierry Garrel est un ancien membre de l’ORTF, de l’INA mais également ancien directeur del’unité documentaires sur la chaîne ARTE depuis sa naissance en 1992, et sur la Sept depuis1987. Il est actuellement heureux retraité et vit entre la France et le Canada. Occupé parun projet multimédia sur la préservation des baleines blanches au large de Vancouver, ilreste fidèle à sa cause et se qualifie aujourd’hui comme « consultant bénévole de bonne causedocumentaire » ! Entre deux discussions sur les baleines, nous avons parlé documentaire.Meurice sur Elf ou sur le CréditLyonnais, dans lesquels il s’appuiesur un travail journalistiqueapprofondi, avec des entretiens depremière main, des protagonistesprincipaux. En même temps, il lesorganise de manière filmique avecdes formes qui emprunteraient aulangage documentaire.Il y a toujours eu cette confusionautour du terme documentaire. Est-ce quelque chose qui vous dérange ?Non, il y a une raison historiqueà cela. Dans ses premiers âges, laTV était considérée comme moyende partager des expériences,de s’ouvrir sur le monde. Elleétait par nature et par essence,documentaire. Assez rapidementfinalement, le journalisme aphagocyté le documentaire en TV.Il a progressivement développédes formes qui se sont prétenduesdocumentaires. Dans le même temps,il a minoré des formes pluscréatives, plus métaphoriques. Il ya donc eu ces effets de conclusion.D’ailleurs, récemment, le festivalde Cannes a donné à Michael Moore unprix documentaire [ndlr. Farenheit9/11]. C’est pourtant une formede journalisme engagé. Il a filmédes faits, il n’a pas échangé depensées.Le documentaire pourrait-il êtrecomplémentaire au journalismed’actualité ?Au XIXesiècle, les journalistesse battaient pour les droitshumains. Depuis la mondialisation,le journalisme est rentré encrise. Dans le système des grandsmédias, c’est devenu un art spécialconditionné par les gros titres,le désir d’attraper la plus grandeaudience. Cette compétition faitque les valeurs initiales de porterà la connaissance du plus grandpublic des faits pour aider à unemutation d’une société, de porterla vérité, sont en perdition.L’actualité a tué le journalisme.Ce besoin de transmettre rapidementavait un sens au XIXeet peut-êtreau XXe. Plus tellement aujourd’huifinalement. On est dans un sentimentdu présent, de l’actuel; pourtant cequi est actuel échappe probablementà cette temporalité brève, ce n’estpas durable. On efface tous lesjours le tableau, comme une espècede papillonnage où l’on étale desmorcellement de faits, dont lespectateur ne peut trop rien faire.Les faits sont des faits sans cause,repêchés avec rien de ce qui vientavant ou de ce qui vient après. Ledocumentaire réorganise une certainecohérence dans l’organisation despensées qui environnent des faits.Bien sûr, il y a aussi des faitsdans le documentaire, on parle dumonde réel, pas de la planète Mars.Mais souvent plus en profondeur.Le documentaire peut donc avoirl’impact d’une informationdifférente...Il y a eu relativement peu d’étudessur ce que les images font aux gensmais ce que l’on vérifie lorsque l’onest spectateur, c’est que dans letemps organisé par le documentaire,on pense. Ils produisent deseffets de mémoire. À une époqueoù l’information mondialisée estpartialisée en millions de petitsfaits, c’est important. La penséepeut toujours être appliquée demanière analogique à un autreobjet, c’est dans ce sens que ledocumentaire est métaphorique, ilparle plus que ce dont il parle.Ce n’est pas le fait du journalismeoù on va observer de très près lamatérialité des faits.Quelle est la différence entre lereportage et le documentaire ?Un reportage, c’est une successiond’images et de choses vues. Lejournaliste rapporte par des mots,des choses qu’il a apprises. Ladifférence est celle-ci : ledocumentaire parle par métaphores.Il n’est pas organisé selon la penséeverbale. Le reportage oui car ilillustre un texte journalistique.Donc, le documentaire rend compted’une expérience du réel mais ille fait avec des moyens d’images etde sons qui ne sont pas forcémentla reproduction d’un morceau de laréalité ; alors que le reportageprétend filmer des faits. Je croisque le documentaire cherche plutôtà transmettre une pensée quienvironnerait les faits.On parle parfois de documentaired’information. Le documentaire n’a-t-il jamais vocation à informer ?Disons qu’il informe aussi, mais sapremière fonction c’est d’avoir unepensée sur le monde. Il existe desformes qui sont plus informativesque d’autres comme le documentaired’investigation. Mais encore unefois, ce n’est pas prioritaire.L’investigation, c’est ce qu’ona vu au croisement du journalismeet du cinéma. C’est en gros latentative de restituer par lefilm et d’organiser un ensembled’informations. En général, c’estplutôt une information à laquelleon n’a pas d’ordinaire accès.Ce type de documentaire s’estdéveloppé relativement récemment.Je pense au film de Marie-MoniqueRobin sur Monsanto par exemple, qui,pour dénoncer le pouvoir mondialde cette firme, a fait un travailjournalistique approfondi et sousla forme d’un film documentaire. Ily a aussi le travail de Jean-Michel« L’actualité a tué le journalisme »Retrouvez l’intégralité de l’interview surquestiondocumentaire.wordpress.comcinéma documentaire travaillesouvent à partir de ou avec larelation journalistique desévènements du monde. Il opèredonc avec ou sur les liensentre les récits sociaux etleurs référents si bien quetoute une pression confuse necesse de mêler dans le mêmeressac - quoi qu’on y objecte- le reportage ou le magazined’essence journalistiqueau documentaire* ». Lejournalisme s’apparente àde l’information-spectacleoù l’interview télévisuellepar exemple est soumiseà une expérience de non-écoute. Le documentaire dePour Jean-Louis Comolli, documentariste et critique de cinéma, le documentaire et le monde del’information sont totalement opposés. Ce qui dissocie le régime de l’information à celui ducinéma, c’est cette idée « qu’il n’y aurait rien d’autre à voir que ce qui est montré » dansles médias. Cependant, la société fonctionne aujourd’hui sous influence médiatique : « Cequi est vrai pour la grande presse l’est aussi pour le cinéma documentaire qui participe,quelque minoritaire qu’il puisse être, de cette dimension politique* ». Selon lui, le simplefait de filmer implique une responsabilité dans la société mais le documentaire se replaceau point zéro de l’information pour partager « son ignorance » avec le spectateur. « LeLE DOCUMENTAIRE SELONJEAN-LOUIS COMOLLIJean-LouisComollis’estintéresséàlafiguredujournalisteaucinéma.IllesfilmeparexempledansJeux de rôles à Carpentras (1998). Le documentaire propose une analyse des effets d’influence etde manipulation des médias lors du scandale de la profanation du cimetière juif de Carpentras.« Le cinéma, documentaire ou non, filme les journalistes non comme des‘experts’ mais comme des personnages, avec, donc, leurs fragilités, leursbons et mauvais côtés, leur corps tel qu’il est face à la caméra. Le cinémane peut pas faire autrement que de changer le programme en jeu. Le cinémaest ludique, le journalisme ne l’est pas et ne doit pas l’être. Nous jouonsavec le spectateur. Le journaliste ne joue pas avec son lecteur ou sonspectateur. Un abîme sépare donc les deux registres. Le cinéma peut s’emparerde ‘sujets’ qui sont aussi ceux de l’information. Mais il ne les traitepas de la même manière. La place du spectateur de cinéma est à l’opposé decelle du lecteur de journaux ou du téléspectateur. La place du spectateurde cinéma est celle du rêve éveillé. Du désir de se projeter dans les corpsfilmés. Il y a de l’enfance dans le spectateur de cinéma. Autrement dit : lessavoirs, les autorités, les spécialistes, les experts, tous ceux à qui nossociétés ont confié une part de pouvoir, sont fragilisés au cinéma, rendusplus humains, montrés dans leurs crises et leurs doutes ».[commentaires récoltés par email, mars 2013] Plusieurs documentaires réalisés sur dix ans seconfrontent dans la série de DVDs Marseille VSMarseille (1989-2008)©cinemadocumentaire.wordpress.com17Jean-Louis Comolli est un réalisateur et critique de cinéma français. © Critikat.comCoffret réunissant quatre documentaires de Jean-Louis Comolli, 2011Comolli préfère donner uneimportance au spectateurdans la participation dufilm, une sorte de processusparticipatif entre le filmeuret le filmé. « Le cinéma aconstruit un spectateurcapable de voir et d’entendreles limites du voir et del’entendre ! Un spectateurcritique* ».* Cinéma contre spectacle, Jean-Louis Comolli, éditions Verdier, 2009 - Voir et pouvoir, JL Comolli, éditions Verdier,2004 - Print the legend - Cinéma et journalisme, Ouvrage collectif, dir. Giorgio Gosetti et Jean-Michel Frodon, Paris,Cahiers du cinéma/Festival international du film de Locarno, 2004©commeaucinema.com
  • 10. 18Chroniques d’un Iran interdit, réalisé par Manon Loizeau, diffusé en 2011 sur ARTE©ARTENOUVEAU CHAMP VISUELLes médias en tant que « quatrième pouvoir », ont toujourseu le monopole de l’image d’information. Ce n’est plusle cas aujourd’hui, le public a accès à de nombreusesalternatives sur internet entre autres. Lors des évènementsdu Printemps arabe, ce sont des mouvements populaires degrande ampleur qui se sont emparés de la production et dela diffusion d’images.Le pouvoir des images. AndyWarhol a dit un jour :« Everybody’s gonna befamous some day » - Tout le mondeaura son quart d’heure de gloireun jour. Vision ou phrase enl’air, l’artiste avait raison.Il parlait des télé-réalitésactuelles mais elles ne sont pasles seules reines. Aujourd’hui,chaque citoyen peut accéder auximages par de nombreux moyens,grâce à internet et à toutes lesévolutions technologiques qui endécoulent, des Smartphones auxtablettes tactiles… Ce n’est pasde gloire dont on va parler ici,mais bien de pouvoir.« Tout le monde peut avoir sonheure de pouvoir »Aujourd’hui les images sontaccessibles à tous. Pourtant,la cyber-censure est de plusen plus efficace. Elle persistedans certains pays mais tendà s’amenuiser petit à petit.Les images sont de plus en plusdifficiles à contrôler malgré toutet ce, grâce un nouvel engouementlibertaire et démocratique, voircarte RSF. Il y a quelques années,certains pays censurés étaientcontrôlés par des pouvoirsdictatoriaux qui ont éclaté enpleines révoltes. On se souvientde l’Iran et des pays du Printempsarabe. Hélas, cette anomalie dene parler que d’actualité (à quelmoment ne l’est-elle plus ?), aprovoqué après cet engouement, undésintérêt quant aux situationsde ces peuples. Elles ont pourtantempiré dans la plupart des cas (enÉgypte, en Tunisie...). Quatreans après la Révolution Verteen Iran, les conséquences sontaussi catastrophiques. Il y a unvéritable problème de visibilitédes luttes dans les médiasinternationaux. En revanche,les nouvelles technologies ontl’avantage et l’inconvénientd’être utilisées par les peuplesen conflit, mais aussi par leursdirigeants. Lorsqu’un peupleveut s’émanciper, il attaque sonplus vigoureux ennemi. Ici : lacensure, le manque d’information,mais aussi de visibilité. Lesdernières révolutions en date(celles suivies par des médias)ont beaucoup eu recours aunouveau pouvoir des images.Leurs propres images. Quis’inventait cameraman, reporter,réalisateur ? Les acteurs-mêmesdes conflits. Plus généralement,des jeunes générations, baignéesdans une culture où le téléphoneportable et internet fontpartie du quotidien. Avec tousleurs défauts, les nouvellestechnologies ont ouvert la porteau plus grand nombre pour pouvoirdiffuser des photographies,des vidéos ou encore desenregistrements sonores. Plusbesoin de caméra haute définition,un simple téléphone portablesuffit.Un peuple révolté est un peuplevisionnéUne révolte se vit plus facilementaujourd’hui si elle est reconnueau niveau international, en toutcas à plus grande échelle. Lagénération 2.0 a interprété sonpropre rôle face à ses proprescaméras. Smartphones, webcamet autres appareils photos dequalité médiocre ont été leursCahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERAffiche du film Tahrir de Stefano Savona, 2012©Unifrance.org19outils. Les manifestants ontcréé leur image, diffusé sur lesréseaux sociaux et illustré leurhistoire grâce aux autres moyensde diffusion.Le poids des imagesLe monde s’est retrouvé face à denouvelles images, à de nouvellesréalités. Aujourd’hui, pluspersonne n’est choqué de voirune image de la Syrie en sang,pixélisée à souhait au JT de 20h(bien que la Syrie « ne fasse plusl’actualité » aujourd’hui...).Nous nous sommes habitués à nosnouvelles images. Elles ne sontpas esthétiques, elles ne sontpas lisses et elles n’ont plusde règles.Qui les publie, qui est l’auteur,faut-il les montrer, quel estl’intérêt ? Lorsque MouammarKadhafi est mort, des imagesviolentes de son cadavre ontcirculé sur la toile, maisaussi sur certaines chaînesd’information (Al-Arabiya, Al-Jazeera, Reuters, etc.). Cesimages provenaient d’une vidéoamateur et ont été diffuséesavant même l’officialisationde sa mort. Deux ans après,on ne sait toujours pas ce quis’est vraiment passé. Là où leréalisateur de documentairea sa place dans cet imbrogliod’actualités, c’est qu’il prendle temps d’aller et surtout derester sur place, pour rencontrerles personnes, les filmer etrevenir. Après le succès de larévolution tunisienne de 2010, denombreuses révoltes ont suivi. EnÉgypte par exemple, le mouvementpour contester la présidence deMoubarak a été lancé sur Facebookfin janvier 2011 avec la «Journéede la colère». Face à cesmanifestations interdites, lesagents de police ont encerclé laplace Tahrir. Mais après quelquesjours, la place est devenuel’épicentre de la contestation,et a été envahie par des milliersde manifestants. Environ deuxmillions de personnes se sontréunies dans l’ensemble de lacapitale. Pour illustrer toutcela, tout en envoyant quelquescorrespondants sur place, les JTfrançais se sont surtout emparésdes images des manifestants, surdes Smartphones. Des images dequalité piètre mais d’un impacttrès important et que peu demédias sont allés filmer sur du longterme par leurs propres moyens.En tout cas, l’objectif étaitatteint dans ce cas précis : lesmédias internationaux ont faitécho, chacun à leur manière, dela situation du régime contesté.Le monde change avec ses imagesCes nouvelles images ouvrentde larges portes aux mondesdu cinéma et des médias. Ilss’en nourrissent. Les unsavec les images brutes, commeillustration ou preuve. Lesautres pour créer des fictionsou de nouvelles images sur leslieux de conflit. Le réalisateurStefano Savona était sur placelors des évènements en Égypteen 2011. À l’aide d’un simpleappareil photo 5D et d’un micropour enregistrer, il présente unan après son film, Tahrir, placede la libération. (Voir encadré).L’impact est alors différent. Letemps des faits est passé.Les nouvelles technologies nesont pas une solution miracleaux différentes censuresactuelles mais leur rôle devientprimordial dans les médias,pour les documentaristes et lesdifférents peuples qui y ontaccès.TAHRIR, PLACE DE LA LIBÉRATIONCarte mondiale de la censure médiatique en 2013 © Reporters Sans FrontièresStefano Savona a suivi trois jeunes Égyptiens en pleine révolution. Il explique* :« Une fois sur zone, ma première contrainte était de trouver des ‘personnages’que je pourrais ensuite suivre comme des fils rouges à travers la place bondée.Dès le départ, je savais que mon parti pris serait de raconter les évènements [...] etnon d’essayer d’adopter une posture factice d’observateur neutre et omniscient.Pourlessynthèses,lesanalyses,leschroniques,ilyavaitAlJezira,Twitteretconsorts.Le cinéma, lui, exigeait de rester à hauteur d’homme, au beau milieu de la place,et d’assumer un point de vue, nécessairement fragmentaire ». Selon JacquesMandelbaum du Monde *1: « Le film nous montre une reconquête exaltantede la liberté de parole et de mouvement, puis une diversité de visages, d’âges,de sexes, d’origines, d’appartenances, d’attitudes, [...] En un mot, un peupleen marche, une utopie réalisée. De telles images sont rares, et d’autant plusprécieuses. Un an après, cette victoire semble pourtant déjà lointaine. Unétrange sentiment saisit donc le spectateur à la vision de ce film qui lui faitrevivre sur le vif un événement dont il ne peut désormais partager ni la liberténi l’incertitude ».*Extraits commentés de “Tahrir, place de la Libération” par Stefano Savona - 27.01.2012 © télérama.fr*1« Tahrir, place de la Libération » : un film emporté par la révolution égyptienne - 24.01.2012 © lemonde.frRÉVOLUTION VERTE 2.02009 : les Iraniens se rendent aux urnes pour désigner un président.La corruption est telle que Mahmoud Ahmadinejad, déjà en fonction,obtient 85% des voix. Des milliers de manifestants vêtus de vertenvahissent les rues de Téhéran et des autres grandes villes pourproclamer : « Where is my vote ? ». La police choisit alors la répression etles attaques sont de plus en plus violentes. Les médias iraniens n’ont pasd’autres choix que de se taire et les journalistes étrangers sont expulsés.Une propagande se met en marche. Cacher ces images en dehorsde leurs frontières ? Il en est hors de question pour les manifestants.Ils décident de filmer leurs propres images. Côté documentaire,la réalisatrice Manon Loizeau est elle aussi parvenue à recueillirclandestinement des témoignages sur deux années de répression avecun téléphone portable et des petites caméras envoyées à des Iraniens.Elle a reçu le grand prix du FIGRA 2012 (Festival International du GrandReportage d’Actualité et du documentaire de société).
  • 11. INFORMER VITE, INFORMER BIEN ?Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERPlaymobil journalistes accompagnés d’un arbitre levant un carton rouge©cidscount20La pression des chiffres d’audience, de l’audimat et del’information en instantané sont des vecteurs devenus inévitablesdans la sphère journalistique audiovisuelle. Ce mécanismes’oppose à la création documentaire. En étant confronté àd’autres exigences, le documentaire a l’avantage de prendreson temps. Le temps de construire, d’analyser, de comprendre,de filmer, de monter ses images et de connaître les gens quideviendront les personnages de ses films. Le journaliste TVactuel travaille pour sa part, de plus en plus dans l’urgence.Dans le trio – personne interviewée,journaliste et spectateur – un pacte intimede confiance, de vérité, et d’informationest consenti. Ainsi, lorsque les rapports sebouleversent, les conséquences peuvent aller dela perte de confiance, à une vérité biaisée, ou àune information qui devient spectacle.L’urgence, la rapidité et laréactivité prennent souvent le passur une réflexion de l’informationet sur l’information elle-même.Selon la théorie de PierreBourdieu : « La télévision n’estplus un vecteur d’argumentationet de pensée car il y a un lienentre la pensée et le temps, et,un lien négatif entre l’urgenceet la pensée. […] une amnésiepermanente qui est le pendant del’exaltation de la nouveauté*».Les chaînes d’information encontinu illustrent bien lasituation. Sur ces chaînes, unreportage est bien souvent, lejour suivant de sa diffusion,déjà dépassé, « broyé parl’engrenage de l’information ».– Le journaliste par naturedoit se dépêcher de recueillirles nouvelles. Le cinéaste, lui,creuse en profondeur, aussi bienà l’aide des images qu’à l’aidedu récit, en quête de vérité*2»[cit. Abbas Kiarostami].De l’éphémère du journalismeMême lorsque les médias fabriquentune analyse moins ancrée dansl’instantané, avec les formes de reportages longspar exemple, la durée de préparation accordéeau journaliste reste courte. Un documentaristepeut encore filmer pendant des mois et monterses images sur une année (malgré les difficultésfinancières), chose presque impensable dans lemonde médiatique. Pour son film Tahrir, place de lalibération, Stefano Savona s’est réservé un an depostproduction pour en arriver au résultat final.Au-delà des compte-rendu journaliers des morts surla place et des évolutions de la manifestation,la sortie « tardive » du documentaire a permis unan après de remettre en perspective l’instabilitépolitique qui persiste aujourd’hui en Égypte. Ilne s’agit pas là d’une bataille, ni de s’attarder àcomparer les qualités informatives du documentaireet du journalisme, mais deprendre en compte l’éventuellecapacité de leur complémentarité(dans certaines circonstances).Le documentaire permet de revenirsur les faits qui ne sont plus« médiatiques », ni médiatisésdans la presse traditionnelle,de proposer un autre regard.Il laisse également une plusgrande place à l’interprétationdu spectateur. Le journalistequant à lui, énonce les faitspour ouvrir sur cette réflexion.Évidemment, la contrainte del’actualité change le rapportau réel. Pour le journalisted’investigation, Carl Bernstein :« Si la presse a un défaut, c’estbien le manque de contexte. Cettesuperficialité ravageuse a empiréà mesure que les informationsont proliféré sur le câble et àla télévision et que les valeurs[…] de controverse fabriquéesont devenues majoritaires surla scène journalistique. »*2Lejournaliste semble lutter contrel’actualité. « Il faut faire viteet bien, dans cet ordre », nousenseignent les professionnelsdès l’école de journalisme. Au contraire,le documentaire, par sa durée, son temps depréparation et sa vision personnelle, prend sontemps, tout en amenant le spectateur à penser.Contraintes professionnellesLe suivi régulier de l’actualité par les médiasn’est pas remis en question. Il est assurémentindispensable à la démocratie. Mais le systèmePierre Bourdieu à l’émission Arrêt sur Images, 20 janvier 1996, France 5« Faire vite et bien, dans cet ordre »* Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1996*1Gérard Leclerc, Les répercussions de l’information en direct à la télévision sur lesnormes journalistiques, Mémoire de maîtrise, 2000. Université Laval, Québec*2Print the legend - Cinéma et journalisme, Ouvrage collectif, dir. Giorgio Gosetti etJean-Michel Frodon, Paris, Cahiers du cinéma/Festival international du film de Locarno,2004Télévision vintage © Vintag.esLE PUBLIC ET L’INFORMATION TÉLÉVISÉESelon un baromètre publié en janvier 2013sur la confiance des Français envers lesmédias (TNS Sofres pour La Croix), latélévision est leur média favori et leurintérêt pour l’actualité est assez élevé(70%). D’une façon un peu paradoxale,69 % d’entre eux disent y avoir recourspour « avoir des nouvelles, connaître cequi se passe » ; mais 54 % avouent avoirplus confiance en la radio pour ce quiconcerne « la restitution de l’informationdans les médias ». – Contre 49 % enpresse écrite, 48 % à la télévision,et 35 % sur l’internet. D’après lessondés, la crise en Centrafrique et lecoup d’état au Mali n’auraient pas étéassez couverts par les médias français.vite dans sa pensée pour intégrertoute l’information qui lui estdonnée* », il passe égalementtrès rapidement sur chaque faiten faveur d’une actualité plus« chaude ». Cette pression génèredes choix mais aussi des absencesde choix de sujets, chose quin’a rien d’objectif. En tantque spectateur, ce système deconsommation rapide, où l’on nefait que jeter un coup d’œil surce qui se passe, peut être enrichien considérant d’autres formes« informatives » moins ancréesdans le présent et l’instant. Pourle cinéaste Abbas Kiarostami :« Le cinéma possède l’avantagede pouvoir aspirer à surmonterle caractère éphémère* ». Endiscernant bien les rôles dechacun et en s’inspirant desdeux, le spectateur peut aspirerà s’informer autrement. Grâce auxnombreux moyens de diffusion,il peut diversifier ses sourcesd’information pour élargir saréflexion sur la réalité, avectoutes les valeurs du cinémadocumentaire et de la presse,aussi distinctes soient-elles.À cette différence énorme quele cinéma ne revendique aucuneobjectivité, bien au contraire,il assume pleinement le point devue de son auteur.actuel, parfois saturé par des images dénuées de sens et très vite consommées, ne laisse plus que peu demoyens au journaliste pour effectuer son travail dignement. Pour Gérard Leclerc, professeur au Départementd’information et de communication de l’université de Laval au Québec, les mécanismes de l’information endirect ont chamboulé les normes journalistiques. Ainsi les journalistes resteraient prisonniers de règlescomme l’objectivité ou le principe de séduction : « Pour faire un travail acceptable, les journalistes,pressés par le temps, sont certes obligés de jouer sur l’approximation, mais également sur les émotions.On ne peut pas vraiment leur reprocher de devenir partie prenante à l’évènement. Il nous seraitdifficile d’effectuer un travail carrément objectif, distant de l’événement*1». Et si le journaliste « va21*1Gérard Leclerc, Les répercussions de l’informationen direct à la télévision sur les normes journalis-tiques, Mémoire de maîtrise, 2000. Université Laval,Québec
  • 12. INTERVIEWLe documentaire pourrait-ilapporter quelque chose aujournalisme audiovisuel ?Alexandre Bonche : Pourquoipas, mais les journaux TV nesont pas prévus pour ce genrede diffusion. Précisément,les JT permettent d’aborderbeaucoup de sujetsdifférents. Mais combien deminutes, de secondes y sontaccordées ? Les gens aimentbien se tenir informés d’unmaximum de choses, alors ondoit vite zapper sur autrechose. Il y a des casesréservées au documentaire àla télévision, heureusementqu’elles sont là. Avec France2, France 3, France 5 ouencore ARTE [ndlr. seulementchaînes publiques], nousavons de la chance en France! France 3 Région offre uncertain nombre d’espacesaussi et des moyens financierspour que l’on puisse réaliserdes films. J’y ai eu recourspour mon film ProfessionHumanitaire. Il a été financépar France 3, le CNC, etla région. Et puis il y aévidemment ARTE qui est lachaîne qui propose vraimentbeaucoup de documentaires,ou Infrarouge sur France 2.Antoine Bonnetier : Pas grand-chose dans la mesure où ilse place dans le temps long.Le documentaire ne répondpas aux mêmes contraintes.C’est un film que l’on regardele soir pour se distraire.Le reportage, lui, peut seconsommer en petit-déjeunantle matin, en préparant lesac de ses enfants, etc.C’est un produit que l’onconsomme rapidement, parfoisen faisant autre chose. Ilmobilise moins l’attention.Pour vous, quelle est ladifférence entre reportageet documentaire ?AB : La différence c’estexactement la situationdans laquelle on estactuellement. On a pris unrendez-vous, tu viens, tuenregistres mes paroles,qui ne sont pas préparées,très confuses. À partirde ça, tu vas construireune réalité qui va êtreprésentée comme la mienne :ça c’est le journaliste. Undocumentariste travaille unpeu comme l’ethnologue, ilprend le temps de resteravec les gens, il va lesrencontrer souvent, discuteravec eux, pas juste une foiscomme ça lors d’un rendez-vous. Lorsqu’il va élaborerson sujet il va être capablede savoir si la réalitéqu’il va présenter dans sonmontage, c’est la réalitételle qu’elle est vécue parles gens qu’il a côtoyésou bien si c’est justeun papillon qu’on a priscomme ça dans un filet, quipassait par hasard, commeune idée peut passer. Selonqu’on est en bonne formeou pas, on dit des chosesplus ou moins contrastées.La grosse différence c’estcette fréquentation pluslongue, plus assidue etplus profonde des gens.Au niveau de la forme, lereportage consiste le plussouvent en interviews facecaméra. J’essaye d’éviterça. On essaye de lécher unpeu plus les transitions,l’aspect artistique ressortdans le documentaire. Lesenchaînements sont pluslisses. Bien qu’un JT aussi,les frontières sont trèsporeuses si ce travail esteffectué avec un très boncameraman et un bon monteur.Abe : J’ai réalisé un seuldocumentaire dans ma vielorsque j’étais à l’école dejournalisme. C’est plus22Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERLes journalistes-reporters d’images (JRI) et lesdocumentaristes ont certains points en communs. L’und’entre eux, c’est la télévision, ce petit écranvers lequel convergent divertissement, information,documentaire, fiction et autres images. À partir de leurpropre expérience, Alexandre Bonche, documentaristeet anthropologue de formation, basé à Lyon et AntoineBonnetier, JRI à BFM TV, témoignent. Synthèse sur lessituations du reportage et du documentaire dans lepaysage audiovisuel français, avec deux acteurs desmédias et du documentaire.Alexandre Bonche, documentariste français, en plein tournage au MaliCROISÉElong, plus contemplatif,alors qu’un reportages’attache plus à l’enquête,la démonstration, larévélation de vérités, jedirais. Un documentaire estplus travaillé en images,il prend plus le temps del’observation. Le tempsinvesti pour aboutir est cequi diffère le plus. Encoreune fois, le distinguoest parfois ténu entreles deux. Le documentairesuppose l’observation,le reportage l’enquêteet la démonstration. Lesdeux sont-ils forcémentincompatibles ? Commentqualifier le travail de PierreCarles ? Ce qui est sûr,c’est qu’un documentairesera forcément long. Unreportage, en revanche, peutdurer 1 min 30 comme 52 min.Le spectre est large.Un des points communs pourles documentaristes et lesjournalistes, c’est latélévision. C’est elle quifinance votre travail. Est-ceun atout ?AB : Si on veut gagner notre vieen faisant du documentaire,on doit obligatoirementpasser par la TV. Sauf peut-être au cinéma, mais çane finance pas énormémentparce qu’il y a très peude producteurs qui prennentce qu’ils considèrent commeun risque. Avec la TV, ilsont l’assurance d’avoir unapport de la chaîne et duCNC. Le problème pour nousconcerne le salaire, quin’est jamais très élevé.En tant que réalisateur,notre seul revenu minimum,c’est le SMIC, contrairementaux autres techniciens dela chaîne audiovisuelle.Heureusement, à ladifférence des journalistes,nous bénéficions du statutd’intermittent du spectacle,qui permet de vivre plus aumoins dignement.ABe : La télévision, en tantque diffuseur principal,paie des sociétés deproduction ou « boites deprod », qui fabriquent lesdocumentaires et reportageslongs. Mais c’est commeacheter une baguette : leboulanger les fabrique parcequ’il sait que tu vas venirlui acheter. La télévisionachète des reportages oudes documentaires pour lesdiffuser. Après, on peutaussi trouver des productionsassociatives, hors ducircuit traditionnel, quipeuvent avoir pour ciblesles cinémas d’art et d’essaiou des lieux alternatifs.L’exemple, c’est PierreCarles, que j’aime beaucoup.Avez-vous envie de diffuservotre travail sur internet ?AB : Je n’ai pas le sentimentpour l’instant que celapermette de toucher autant despectateurs qu’à la TV avecla TNT. Ça s’adresse à monavis à des petites niches.Ce qui existe déjà, c’estdu documentaire TV diffusésur internet. Après, jetrouve l’idée intéressante,pourquoi pas plus tardquand je connaîtrai un peuplus. C’est bien de mettredes images à dispositiondu public, mais c’est biende penser à la rémunérationdes gens aussi. On a lachance en France d’avoirdes droits d’auteur. Surinternet… Je ne pense pasque ce soit possible. Jemets mes films sur internetparce que j’ai envie que lesgens les regardent, parceque c’est de la culture queje leur apporte. Mais pourl’instant internet n’est pasune bonne solution. Pour lesreportages c’est pareil, àmoins de faire des sitespayants, et là tu restreinston nombre de spectateurs.De mon côté, j’ai mis desfilms dont j’ai les droitssur internet [Tchoumpa, lesenfants du tourisme], maisc’est très récent, il y aun mois [janvier 2013]. Jene pourrai pas le fairesystématiquement parce quela question financière estcruciale.ABe : Notre travail est déjàdiffusé sur le site BFMTV.fr. Toutes les chaînes detélévision essaient demettre au moins une partiedes contenus disponiblessur le net. La toile estincontournable. Elle offreune notoriété par-delàles frontières et offreune seconde vie à notretravail, que les internautespeuvent trouver indexéthématiquement dans Google,etc.23Antoine Bonnetier est journaliste-reporter-d’images pour BFM TV
  • 13. 24Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIERSUCCESS STORYOn n’a jamais autant réalisé de documentaires en France qu’en 2012. Depuis lesannées 2000, l’engouement du public grandit et cela se ressent dans les commandesmultipliées des chaînes de télévision et aux succès dans les salles de cinéma.Le film documentaire a une place intégrante dans le cinéma et dans la société. Denombreux festivals lui sont consacrés et il est même possible de se former defaçon professionnelle dans le secteur de l’audiovisuel. Pour combler le tout, lesfestivals de reportages les intègrent dans leur palmarès et les écoles de journalismes’empressent de joindre à leurs cursus, des formations aux techniques documentaires.LA TÉLÉVISION -retour au réel.Les chiffres enhausse du CNC attestentdu succès documentaire àla télévision. Même siles moyens de productionssont encore précaires, lenombre de créations n’ajamais été aussi important.C’est sur le petit écranque le documentaire est leplus diffusé. De nombreuxexemples illustrent cesuccès. Le documentaire« Planète alu », diffusémardi 12 mars 2013 à 20.45par exemple, a réaliséla deuxième meilleureaudience de l’année pourla chaîne. Mais le Réseaudes Organisations dudocumentaire (ROD) restenuancé : « Il n’y a jamaiseu autant de programmesappelés ‘documentaires’sur les principales chaînesde télévision de servicepublic – en bénéficiant,à ce titre, de sesmécanismes de financement– alors qu’ils relèventde plus en plus souventdu divertissement ou dujournalisme ». Le risquede l’exhaustivité desproductions est un probableformatage à la demandedes chaînes même si ledocumentaire se distingueaujourd’hui comme genrecinématographique à partentière.LES FESTIVALSLesfestivalsduréelet d’information12©RomainLamineDiffusé le 12 mars 2013. Il a réalisé ladeuxième meilleure audience 2013 pour undocumentaire du mardi sur Arte.25sont nombreux à promouvoirla scène documentairecontemporaine. Par exemple, lefestival FIGRA présente desreportages et des documentairesproduits pour la télévision.Il tend particulièrementà encourager les grandsreportages d’actualité et lesdocumentaires de société. Leslauréats récoltent 1000 euros,une diffusion sur grand écranet un échange avec différentsprofessionnels. La mort estdans le pré, d’Eric Guéret, surles ravages des engrais et despesticides, a été récompensépar le Prix du 20e anniversairedu FIGRA en 2013. Le Prixspécial du jury a été attribuéau documentaire Goldman Sachs,la banque qui dirige le monde,de Jérôme Fritel et MarcRoche (de l’agence Capa). LaFondation Varenne qui valoriseles reportages journalistiquesavec le Prix Varenne, s’estd’ailleurs associée à cefestival pour créer le PrixVarenne Web&Doc Figra.D’autres festivals comme leFIPA (Festival Internationalde Programmes Audiovisuels)mettent en avant les créationsdocumentaires. Il y a aussile Festival International duDocumentaire à Marseille quise déroule en juillet ou encorecelui du Cinéma du Réel, etc.Ils sont en revanche, peunombreux à ne promouvoir quedes formes documentaires.LA FORMATIONElle se multipliedans les écolesde l’audiovisuelet des stages courtsprofessionnelssedéveloppentpour apprendre les techniquesdocumentaires,maislescoûtssont importants (environ4000 euros). Cinédoc àAnnecy, l’École nationaleLouis Lumière à Lyon, leCIFAP à Montreuil… Ils sedéveloppent également dansles écoles de journalismece qui démontre une certaineconnivence actuelle entreles deux professions.L’ESJ Lille propose uneformation pour « lesjournalistes de télévisionhabitués aux formats courtset désirant acquérir lesbases fondamentales et laméthodologie d’une démarchedocumentaire de la productionà la réalisation ». L’ESJParis, propose un nouveaumastère d’investigationet de documentaire créél’année dernière. Pour sapremière année, le mastèrea été fusionné avec celuide Journaliste Reporterd’Images (JRI). L’IEJ Paris aégalement créé son mastère deJournalisme d’investigation/Documentaire/GrandReportage.LES COLLECTIFSEn France, de nombreuxcollectifs associatifsde documentaristesse mobilisent pour la défensedu documentaire. Ils créentdes lieux de rencontre entrele public et les réalisateurs.L’un des premiers a été leSunny Side of the Doc (marchéinternational professionnel dudocumentaire) à La Rochelle. Cescollectifs permettent égalementde perpétuer une réflexion surl’écriture, la production,la diffusion du genre. Il y aégalement l’ADDOC (Associationdes cinéastes documentaristes),qui proposent des ateliers, desdébats et des manifestations.Ils ont par exemple inventé Latoile d’Addoc, sorte d’œuvrecollective qui se déploie sur leweb. « Un site où cinéastes etcinéphilespeuventserencontrer,croiser leurs regards et partagerleurs manières de faire ».34Étudiants de l’ESJ Lille © esj-lille.frSunny Side of the doc © primi.pro
  • 14. Cahiers du documentaire | Mai 2013 | DOSSIER26Définition(s)©CNCLes dernières statistiques du CNC montrent que le documentaire de société est celui qui est le plus diffuséen FranceIllustration de Tom Haugomat pour Le Monde. © Tom HaugomatLe succès du documentaire à la télévision tient en partieà un de ses genres*: celui de société. 1686 heures ontété commandées en 2012, contre seulement 253 pour ledocumentaire historique (pourtant en deuxième place). Ainsi, ledocumentaire pourrait bien être victime de son propre succès.Le CNC considère par exemple les sujets du magazine de sociétéTellement Vrai sur NRJ 12 (dont les thèmes vont de : « Peut-ontout accepter par amour ? » à, « ma beauté est intérieure -Jérôme, toujours vierge à 28 ans »), comme documentaires et leuraccorde un soutien financier. Les délimitations du documentairede société semblent très vagues mais le CNC a annoncé qu’uneréflexion sur ce thème se tiendrait fin juin 2013 au festivalSunny Side of the Doc, à La Rochelle. Le problème reste quel’appellation « documentaire de création » n’existe plusjuridiquement. En 1987, la CNCL, ancêtre du CSA, annonçait quetoute œuvre « se référant au réel, le transformant par le regardoriginal de son auteur et témoignant d’un esprit d’innovationdans sa conception, sa réalisation et son écriture » seraitconsidérée comme documentaire de création. La différenciationavec le reportage y était même indiquée : « Il se distingue dureportage par la maturation du sujet traité et par la réflexionapprofondie, la forte empreinte de la personnalité d’unréalisateur et/ou d’un auteur ». Seulement, cette définitiona été annulée par le Conseil d’État. L’interprétation de lanotion d’œuvre par rapport à la loi était trop restrictive.*Appellation du CNC27Pensez-vous qu’internet va remplacer latélévision ?Non, la télévision a encore des décenniesde tranquillité devant elle. Ce qui va larenforcer c’est la télévision connectée,c’est-à-dire regarder sur votre téléviseuraussi bien des programmes d’internet quedes programmes classiques, comme desbroadcasts. Actuellement en France, lestéléviseurs sont tous vendus en systèmede TV connectées. Cela va renforcer sonattrait et surtout ramener les spectateursvers le petit écran alors qu’ils l’avaientabandonné pour les ordinateurs.Le web semble être un passage obligé,même pour les médias. La chute d’audiencedevant les JT est-elle une répercussiondu désintérêt public pour l’informationtélévisuelle ?Les médias ont déjà une énorme place età terme, même les journaux papiers vontfaire des versions numériques où vousaurez des reportages image qui serontannexés au texte des journaux. Pourles JT, les chiffres ne sont pas aussiévidents que cela. Si on cumule toutes lesémissions d’information, que ce soit lesjournaux ou les magazines d’information,la télévision est encore aujourd’huitrès importante parce qu’on cumule !Évidemment il n’y a plus le phénomènedu journal à 20h, mais il y a toute lajournée des chaînes d’info en continu. Sion additionne tout le temps des chaînesqui parlent d’information ou d’actualité,c’est considérable... L’audience restetrès forte !Avez-vous senti la montée d’un nouveaupublic pour les créations du web ?Complètement, en quatre ans, on a vu uneévolution importante sur la qualité,le nombre de productions et surtoutles financements des productions quiarrivent. Maintenant, on trouve undébut de financement par le CNC, lesdiffuseurs, les éditeurs de programmes,les marques et des partenaires des web-programmes. Quant au public, il y a unesorte de progression tous les ans parrapport aux nombres de visionnages et dePour cette 4eédition, 165 programmesétaient en compétition, 214 636 pages vues(+16% par rapport à 2012), 10 7397 programmesvisionnés (+41%) par 48 687 visiteurs uniquessur le site (+9%). Le Prix du public dansla catégorie Web-documentaire est remportépar le projet Iranorama, réalisé par YannBuxeda et Ulysse Gry. L’idée est simple :le spectateur se retrouve plongé dans lecorps d’un journaliste envoyé en Iran. Cinqjours pour appréhender la culture de Téhéranet rendre un reportage sur les électionsprésidentielles à venir.Jean Cressant est président du Web Program Festival International, unfestival dédié à la télévision sur internet. Il est également présidentet fondateur du groupe Mativi, chaîne de TV sur Internet basée àLa Rochelle. Le Web Program festival a pour but de récompenser lesdifférents acteurs du web. Internet devient un nouveau terrain de jeuoù journalistes et documentaristes transgressent leurs règles établies.Pour autant, la télévision n’est pas encore morte d’après Jean Cressant.journalisme…). En soit,le journalisme n’empruntepas aux pratiquesdocumentaires. Il empruntesûrement à certaines deses catégories, si l’onpeut les appeler commecela (documentaire desociété…). Le documentairepeut parfois servir de« contrepoids » aux discoursdu journalisme. SelonNathalie Fillion : « cetapport du documentaire à lacommunication publique aété rendu nécessaire parceque les conditions de laproduction du journalismetraditionnel, télévisuelen particulier, ontrétréci son champ d’actionet que, dans ce contexte,le documentaire est venusuppléer en quelque sorte àun manque. » Mais les deuxpratiques restent biendistinctes, seuls certainsoutils ont été mis en communpour arriver à un résultatet un objectif différents.participants. L’intérêt pour toutes cesnouvelles plateformes de diffusion estclairement visible. Elles voient leurnombre de vidéos regardées augmenter àune vitesse incroyable. Mais sur internet,les gens zappent très rapidement, bienplus qu’à la télévision, c’est évident.C’est un phénomène très intéressant ! Ilfaut faire très attention au nombre devisionnages qu’on observe et le temps oùles gens sont restés sur le programme.Il y a un effet buzz qui existe, c’estdonc grâce aux réseaux sociaux qu’il fautmettre en valeur les nouveaux programmes.Quelle place est apportée auwebdocumentaire dans votre festival ?Il fait partie des dix catégories que nousprésentons. C’est une des plus importantesen termes de propositions de films,de visionnage et de demande du public,avec la fiction. Le webdocumentaire estquelque chose d’intégré aujourd’hui etpuis il s’enrichit tous les ans avec latechnologie, et l’interactivité. Demain,avec la télévision connectée qui arrive,les webdocumentaires vont pouvoir sedécliner différemment. Ce qu’on a vucette année, ce sont de nouveaux conceptsqui sont en fin de compte des programmesbeaucoup plus courts. Il y a quatre ans onavait beaucoup de programmes qui étaientde trois à cinq minutes en unitaire et puiscette année on a fait des présentationsde films qui font trente secondes, quiont une cible et une construction trèsspécifique. Mais attention, on distinguecomplètement l’actualité et le reportagedu documentaire. On ne mettra jamais encompétition un webdocumentaire qui estfait comme un webreportage, jamais.JEAN CRESSANT :Pour une TV connectéeC’est assez monnaie courante dans l’histoire des médias d’emprunter à d’autresformes et d’autres pratiques. Pour Nathalie Fillion, chargée d’enseignement auDépartement d’information et de communication de l’Université Laval : « Dèslors que l’appellation ‘journalisme’ touche une grande diversité d’activités […]centrées sur la médiation de la délibération publique, il est possible de qualifier de‘journalistiques’ des documentaires qui répondent à certaines caractéristiques, dontla référence au réel, le rôle éducatif et d’animation sociale ainsi que la médiation dela liberté d’expression et d’opinion. En ce sens, la sphère des documentaires croisecelle du journalisme professionnel parce que toutes deux contribuent à la délibérationpublique ». Tout comme la définition du terme documentaire, celle du journalisme estdifficile à cerner. Avec les évolutions numériques entre autres, la profession tend àouvrir ses frontières et ses pratiques (journalisme citoyen, slow journalism, data-
  • 15. 28Depuis le milieu des années 2000, le webdocumentaire investit les différentesplateformes du web (blogs...). Des pages-rubriques lui sont dédiées surles sites internet des grands médias de la presse écrite et audiovisuelle.Lemonde.fr, Lefigaro.fr, France24.fr, la liste est longue... En 2013, leswebdocumentaires se multiplient sur les sites d’information et laissentla place à de nouveaux contenus de plus en plus interactifs. Cette espaceaccordé au documentaire multimédia peut laisser perplexe quant à sa définitionet à sa place sur des supports de journalisme.En 2002, le Centre Pompidouorganisait le festival« Les cinémas de demain :le webdocumentaire ». Onze ansplus tard, le webdocumentairen’est pas devenu le cinémad’aujourd’hui. Le concept estné au début des années 2000,à peine quelques années aprèsle lancement d’Internet enbas débit en France et s’estdéveloppé vers 2006. À la basede l’appellation, il y a lemot documentaire. Cela porte àconfusion, encore. Les œuvresqualifiées de webdocumentairessont toutes différentes dansleur contenu, leurs outils, leurréalisation, leur financementet sont parfois bien loin desbases documentaires. Leursseuls points communs restent laforme interactive etl’aspect multimédia.L’interactivitésignifie-t-elletoujours forme dewebdocumentaire ?Pour l’instant,le procédé attirebien plus lesjournalistes queles documentaristesdu circuit« traditionnel ».Gilles De Maistre,d o c u m e n t a r i s t eet réalisateur defictions,avoue«nepasavoirencoreexploré le webdocumentaire ».Pour l’instant, le lien qu’ilopère avec le public grâce audocumentaire lui convient : « Moice qui m’amuse c’est de raconterune histoire, de prendre lesgens par la main, de les emmenerdans un film qui dure une heureou plus. Avec le webdoc, lesgens cliquent un peu à volontécomme dans une arborescence.Ils font un peu leur proprehistoire, c’est difficile de lesemmener. On leur pose quelquechose qui s’ouvre. C’est plutôtdans l’esprit du reportage ».Avec le webdocumentaire, larelation entre l’œuvre et lespectateur est effectivementvouée à se transformer. LaPrison Valley a été réalisé en 2010 par lejournaliste David Dufresne et le photojournalistePhilippe Brault. Arte.tv et la société Upianen sont les producteurs. Entre juin etseptembre 2009, les co-réalisateurs ont filmél’industrie carcérale à Cañon City, dans l’Étatdu Colorado, aux États-Unis. Pour entrer dansle webdocumentaire, le spectateur doit êtreattentif et peut se diriger selon son envievers les différentes sections proposées : indices,personnages, lieux… Il peut également décider des’arrêter à une cérémonie pour les gardiens de prisonmorts en service ou de continuer sa route. Il peutchoisir d’engager la conversation sur un forum avec unedes personnes interviewées ou écouter le témoignaged’une des journalistes luttant contre les failles dusystème carcéral. L’interactivité est totale. PrisonValley est considéré comme l’un des premiers webdocsaboutis. Trois ans après, il vit sur les réseaux sociaux,les festivals et dans la presse internationale. Ils’est également décliné sous une forme linéaire de58 minutes. Cette version a été diffusée sur Arte.Cahiers du documentaire | Mai 2013 | WEBDOCUMENTAIRE©prisonvalley.arte.tvLe webdocumentaire vousinforme !notion de lecteur-acteur (lect-acteur*) a été développée parJean-Louis Weissberg, Maîtrede Conférences en Sciencesde l’Information et de laCommunication à l’UniversitéParis XIII. Elle peut s’appliquerdans le cadre de la relationau webdocumentaire. Face à unnouveau mode de narration, lepublic devient actif. ThierryGarrel pour sa part considèreque le webdocumentaire n’existepas vraiment encore : « Jen’ai pas encore rencontré devrais webdocumentaires. Cesont plutôt des espèces dereportages ; des manières derestituer dans leur diversitéet leur richesse, les matériauxqui ont servi à une enquête.Cela permet de donner accès auspectateur à l’intégralité desentretiens qui ont été menéspar exemple. Cela suscite sacuriosité. Effectivement, c’estun enrichissement évident pourle journalisme ». Même si ladéfinition du webdocumentairen’est pas encore clairementdéfinie, son principe est un peucontradictoire avec celui dudocumentaire selon T. Garrel : «Essentiellement, le documentaireest un objet temporel, fixe,qui organise des signes etpas forcément la reproductionlittérale du réel. Avec la dé-linéarisation sur le web, onenlève finalement au documentairesa nature-même. Comme disaitun humoriste, c’est comme ôterl’élasticité au caoutchouc, ilreste bien peu de choses. Sion enlève la durée, qui permetla mémoire du film, à mon avis,on enlève toute sa puissance». Il admet cependant qu’uneforme interactive peut êtreconsidérée comme du documentairesur l’Internet : « Le seulwebdoc que je connaisse d’unecertaine façon, c’est le travailqu’avait fait Chris Marker enCD-ROM - Immemory [1997], danslequel il a préparé dans uneforme essayiste des circulationspossibles à l’intérieur d’unensemble de segments d’histoirequi représentent une espèce dedocumentaire modernisé ». Prendre entière possession denouveaux outilsAprès plus de dix ansd’existence, le modèleéconomique du webdocumentaireest encore bancal. Cependant,le CNC a élargi dans lesdernières années ses aides auxcréations du multimédia, lesfestivals priment de plus enplus de webdocs et de nombreuxprojets sont financés grâce aucrowdfunding*1, une autre manièrepour l’internaute de s’impliquerdans le webdocumentaire.Justement, le succès desnombreux webdocumentairesdiffusés ces dernières annéesdevrait permettre de repenserson financement ; même sibeaucoup d’aspects restentà définir et à améliorer.Si la diffusion sur le Webn’est pas encore rentable, ellepermet cependant d’engendrerpar la suite des diffusions à latélévision. C’est sur ce pointque les dernières expériencesse multiplient. Sur Arte.tv par exemple, les formatsLE WEBDOCUMENTAIRE SELONWIKIPEDIAWebdocumentaire : documentaireconçu en RichMedia et produitpour être dʼabord diffusésur Internet, en associanttexte, photos, vidéos,sons et animations, demanière interactive. Ce typed’œuvre se caractérise par :l’utilisation d’un contenuMultimédia, l’introductiondans le récit de procédésinteractifs, une navigationet un récit non-linéaire, uneécriture spécifique, un pointde vue d’auteur.RichMedia : média interactifintègrant différents médias(sons, vidéos, photos,métadonnées), présentésde manière interactive ettemporelle au sein d’uneinterface de consultationergonomique.Le webdocumentaire sort de la toile pour s’installer dans les salles obscures, le temps des festivals. Du web aux salles obscures...POINT DOC est un festival spécialement dédié au documentaire. Lescréatrices du projet Élise Donadille et Laila Loste ne parlent pas dewebdoc mais seulement de documentaire diffusé sur le net. Les quatrefilms « Coups de cœur » ont été projetés sur grand écran lors de lasoirée de clôture en mars 2013 à Paris, « car la meilleure façon d’apprécierun film est la salle de cinéma » ! Selon elles : « *La diffusion sur le web n’estpas juste une passerelle, mais un véritable espace de diffusion. Les différentssupports ne doivent pas s’opposer. Nous pensons que la diffusion sur le web eten salle sont complémentaires. En diffusant sur le net, nous souhaitons aussidonner l’envie à notre public de visionner des œuvres en salle. Il s’agit demultiplier les moyens de diffusion. Un film peut tout à fait s’apprécier chezsoi, chez un ami, en salle ou ailleurs. Le grand écran demeure un bel outilde visionnage que nous ne souhaitons pas occulter ». Yves billon, un desfondateur de La Bande à Lumière faisait partie du jury. Pour lui : « Fairedes films sans la télé est un rêve que nous poursuivons tous, de plus un festivalsur Internet me paraît tout à fait dans l’air du temps Internet est un cinéma oul’on peut aller en restant chez soi. Quelle merveille ! »*Entrevue pour le blog cinemadocumentaire.wordpress.com - 15 mars 2013* Présences à distance, L’Harmattan, Paris, 1999. * 1Finances participatives : investissements cumulés de personnes/internautes pour soutenir un projet.Alma, enfant de la violence est undes succès webdocumentaire de2012. Le projet a été produit parUpian et l’Agence Vu’ . L’internauteest directement confronté autémoignage d’Alma, qui raconte sespremiers meurtres dans un gang.En levant la souris, il découvredes plans de coupe composéde photographies, de vidéos etde dessins. Il peut alterner lesconfessions de la jeune femme, facecaméra et une composition visuelleréalisée par Miquel Dewever-Planaet Isabelle Fougère©arte.tv
  • 16. 30Cahiers du documentaire | Mai 2013 | MULTIMÉDIAwebdocumentaires se divisentgénéralement en deux parties :une première entièrementinteractive, où il est possiblede naviguer avec sa sourisà travers les différentesentrées possibles sur internetet une deuxième plus linéaire,plus traditionnelle diffuséesur la chaîne et sur le web.Pour un documentariste, lescontraintes de création sontnouvelles. La forme, l’écriture,les compétences et surtoutl’adaptation à un nouveau publicsont des enjeux naissants. Du côté des médias, leswebdocumentaires investissentleurs plateformes internet. Ilssont, selon Alexis Delcambre,rédacteur en chef du Monde.fr : « un formidable terraind’expérimentation ». Pour FranceTV c’est aussi une bonne manièrede se rapprocher du publicinternaute. En 2010, le groupede presse lance un projet dirigépar Boris Razon et intituléNouvelles Écritures. L’objectifest de comprendre et de dialogueravec les internautes. Dans unmanifeste diffusé sur la page deNouvelles Écritures, Boris Razonexplique : « Peu importe le genre —fiction, documentaire, magazine,divertissement, animation,information, seule comptel’expérience. Nous proposonsainsi des œuvres hybrides quimixent médias, genres et récitspour raconter notre monde. Cettemarche déterminée vers le futurconstitue à la fois une nécessitéet un devoir pour l’audiovisuelde service public. Nécessitécar, dans cet univers mouvantet instable, les habitudes seprennent vite. Devoir car nosvaleurs — l’exigence de qualité,la formation d’un espritcitoyen, la curiosité au monde— doivent être brandies avecdétermination dans un universoù la concurrence est toujoursplus rude et plus directe. ».Dans le cadre de ces nouvellesécritures, un des projets« Transmédia-documentaires »sur le viol, a déjà eu ungrand succès : Viol, les voixdu silence2. La chaîne prévoitaussi de diffuser un autre grosprojet sur France 5, fin mai  :Anarchy1. France 5 qui proposeaussi depuis 2010, une série de1Anarchy est l’un des futurs projets du nouveau programme transmédia proposé par France TV  (développé en partenariat avec Le Monde.fr et la Sofrecom) :Nouvelles Écritures. L’internaute participe à l’écriture de la série et aux destinées de ses personnages. Le point de départ est la faillite d’une grande banque qui oblige laFrance à sortir de la zone euro. Il sera diffusé sur France 5 fin mai 2013 © Plateautele.francetv.frDéfense d’afficher a obtenule prix du WebdocumentaireFRANCE 24 - RFI 2012. Les huitréalisateurs proposent unparcours qui mène l’internautevers de courtes vidéos sur desgraffitis.3124 webdocumentaires, intitulée« Portrait d’un nouveau monde ».L’avenir du webdocumentaire Malgré la créativité du conceptweb-documentaire, il ne fautpourtant pas oublier que cetteforme est condamnée à évoluer avecles innovations technologiques.Avec l’évolution très rapidedes formats, ils ne serontpeut-être plus consultablesdans dix, vingt ou trente ans.Et même si pour l’instant, lewebdocumentaire apparait pluscomme un concept médiatique quecinématographique, une bellefrontière semble se briser entreles deux médias. Cette forme tendà devenir un concept hybride etmultimédia entre le documentaireet le reportage. Puis, lesplateformes d’informationpermettent une large diffusionet des investissements pourles différents webdocs. « Unenouvelle pratique éditoriale» selon Éric Pedon, chercheurau Centre de recherche sur lesmédiations (CREM). L’effet demode peut aussiêtre pris encompte. Le termede documentaireaccolé à celuidu web, plait.C’est peut-êtrela clé du succèsd’un journalismecontemporain,que de créerde nouvellesformes et derenouveler lessiennes pour produire descontenus inédits, en utilisantdes outils qui n’étaient pasles siens - tout en profitantdu support numérique. Jean-LucGodard écrivait il y a vingtans* : « Il n’y a pas de demi-mesures. C’est ou la réalité,ou la fiction. Ou bien on meten scène, ou bien on fait dureportage. On opte à fond oupour l’art, ou pour le hasard.Ou pour la construction, ou pourle pris sur le vif. Et pourquoidonc ? Parce qu’en choisissantdu fond du cœur l’un ou l’autre,on retombe automatiquementsur l’autre ou l’un. ».Le site de France 24 présente unepageréservéeauxwebdocumentaires.Le terme de reportage interactifapparait parfois, au hasard.En cliquant sur ce webdocumentairepar exemple, le terme revientalors que le projet estclassé comme webdocumentairesur la page principale.La signification du terme dewebdocumentaire reste encoreà définir. Son utilisation enpremière page plutôt que celle dewebreportage laisse à réfléchir.Le terme documentaire serait-il plus séduisant que celui dereportage pour les internautes ? Impression écran de la page de webdocumentaire sur france24.com. © France24.comImpression écran de la page de webdocumentairesur lemonde.fr. © Lemonde.fr2Viol, les voix du silence est un dispositif proposé parFranceTV qui regroupe deux documentaires et uneplateforme ayant recueilli 1 000 témoignages. 800 ontété publiés par la chaîne et environ 35 000 visites ontété enregistrées. Le projet fait aujourd’hui l’objet d’unlivre. La gestion du site internet sera ensuite transmiseà des associations qui gèreront cette plateforme pourcontinuer de donner la parole à ces femmes.© femme.gouv.fr* Godard par Godard, les années Cahiers, Jean-Luc Godard, Flammarion, 1989, p. 218.
  • 17. UN GRAND MERCI ÀJean-MichelFrodon,mon tuteur, pour m’avoir guidéetout le long de la préparation de cemémoire, pour son aide précieuseet sa confiance.Toutes les personnes qui ontaccepté de prendre sur leur tempspour répondre à mes questions.AlexandreBonche,Documentariste et anthropologue,Thierry Garrel, grandcontributeur du documentaire enFrance.Jean Cressant,président du WebprogramFestival International.Gilles de Maistre,Antoine BonnetierJean-Louis Comolli,À ceux qui, au cours deconversations, m’ont apporté denombreuses informations pour cemémoire. Je pense entre autres àJean-Marc La Roccadocumentariste françaisFred Banes,professeur de montage.Rémy Ourdan,r e p o r t e r d e g u e r r eÀ la famille etaux amis pour avoir eula gentilesse de m’écouter et deme donner des conseils tout aulong de l’écriture du mémoire.Mon frère,pouravoircréédebeauxlogosgrâceàsestalentsdedessinateur.Mesgrands-parents,grâce à qui j’ai pu faire ces deuxannées d’étude en journalisme.Léo, pour m’avoir éclairée grâceà sa culture cinématographique etavoir été mon meilleur soutien.À tous ces cinéasteset journalistes, qui nousoffrent ou nous ont offert un aperçudu monde, et avec lesquels je mesuis documentée pour ce travail :Jean-Luc Godard,Raymond Depardon,Claudine Nougaret, Marcel Ophuls,Pierre Carles, ManonLoizeau, Stefano SavonaChris MarkerATTESTATION DE NON PLAGIATJe, soussignée, Émilie Lamine, étudiante dans le programme de journalisme de l’ISCPA Institut des Médias, atteste sur l’honneur que le présent dossier a été écrit de mamain, que ce travail est personnel et que toutes les sources d’informations externes et les citations d’auteurs ont été mentionnées conformément aux usages en vigueur(Nom de l’auteur, nom de l’article, éditeur, lieu d’édition, année, page). Je certifie par ailleurs que je n’ai ni contrefait, ni falsifié, ni copié l’œuvre d’autrui afin de la fairepasser pour mienne. J’ai été informée des sanctions prévues au Règlement pédagogique de l’ISCPA en cas de plagiat.Fait à Montréal, le 28 avril 2013 Signature :