Le sauvetage-des-juifs-a-paris-1940-1944
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  • 1. Le sauvetage des juifs à Paris 1940-1944 Camille Ménager
  • 2. Sommaire Présentation 1 Première partie Juifs et non-juifs face au danger Les premières mesures antijuives 4 Les réactions de l’opinion publique parisienne 7 Le tournant de la rafle du Vél’ d’Hiv en juillet 1942 10 Deuxième partie Portraits de sauveteurs Les Justes de Paris 14 Les moyens mis en œuvre pour aider 19 Les motivations 22 Troisième partie Associer ses forces pour sauver : les organisations de sauvetage Quelques organisations juives face au danger 24 L’action de Notre-Dame de Sion 27 L’Entraide temporaire, un regroupement multiconfessionnel 30 La Clairière 33 Quatrième partie Deux femmes, un même but : sauver les enfants Énéa Averbouh : les états d’âme au quotidien 37 Lucienne Clément de l’Épine : le souci constant du bien-être des enfants 40 Conclusion 45 Glossaire 46 Bibliographie 48
  • 3. Présentation En décembre 2006, nous avons organisé à Sciences Po un colloque international sur les « pratiques de sauvetage en situations génocidaires ». Réunissant des chercheurs en provenance d’une vingtaine de pays, cette conférence a notamment reçu le soutien de la Ville de Paris. Celle-ci a souhaité que, dans la suite de nos travaux, nous présentions à un public plus large l’action des Parisiens qui ont aidé des juifs à échapper aux persécutions nazies et vichystes entre 1940 et 1944. Nous sommes heureux de présenter cette brochure qui répond à cette demande. Les commémorations du sauvetage se sont multipliées ces dernières années. Le 18 janvier 2007, au Panthéon, le Président de la République a rendu hommage aux Justes de France. Histoire et mémoire, recherche et commémoration, des initiatives distinctes ont ainsi convergé. Chacune suit cependant une logique qui lui est propre. Le colloque international de 2006 visait à comprendre, de manière comparative, la diversité et la complexité des actes d'entraide et de sauvetage, principalement envers les juifs, au cours de la Seconde Guerre mondiale1. Il s’agissait de prendre en compte les effets des structures, sociales et politiques, sur ces formes d’aide. Parmi les communications de notre colloque, celle de Camille Ménager, titulaire d’un master d’histoire à Sciences Po, a été l’une des plus originales. Elle portait sur le sauvetage à Paris, thème jamais étudié alors qu’environ 150 000 juifs résidaient dans la capitale en 1940 (sur les quelque 300 000 vraisemblablement présents dans notre pays). Cette brochure en reprend les principaux éléments. Le lecteur parisien y découvrira un pan encore mal connu de l’histoire de sa ville durant l'occupation allemande. Le sauvetage des juifs à Paris 1940-1944 Entre 1940 et 1944, 75 721 juifs ont été déportés de France2. Dans la mesure où ils étaient environ 300 000 avant l’entrée en guerre, on peut en déduire que, malgré l’importance de la déportation, les trois quarts d’entre eux n’ont pas été Cette lecture appelle deux remarques préliminaires. Tout d’abord, si l’échelle parisienne a été retenue, il convient de garder à l’esprit la nécessité, dans de futurs travaux, de prendre en considération les réseaux sociaux, le plus souvent familiaux, qui unissaient Parisiens et provinciaux. Si Paris a pu constituer la première étape de l’aide, l’existence de relais sur le reste du territoire et notamment à la campagne a souvent été une condition de la réussite du sauvetage. déportés3. En plus de l’action des juifs Ensuite, du fait de la rareté des sources et de la nature de l’exercice, cette brochure s’appuie principalement sur les documents et les témoignages, souvent très postérieurs aux événements, qui ont conduit à la reconnaissance de 270 Justes ayant œuvré à Paris. Si la richesse de ces sources n’est plus à démontrer, il reste encore aux historiens à trouver le moyen de les compléter pour accéder à la pleine compréhension d’actes divers, qui ne peuvent se résumer à ceux qui ont donné lieu à une reconnaissance officielle. semble de ces formes de sauvetage que Jacques Semelin, Claire Andrieu et Sarah Gensburger 1 Plusieurs communications ont également porté sur les exemples du génocide des Arméniens (1915-1916) et des Tutsis au Rwanda (1994). Nous tenons à remercier pour leur soutien la Mairie de Paris, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, la Fondation de la Résistance, Air France, le Ministère de la Défense, Sciences Po et le CNRS. Un ouvrage tiré de ce colloque paraîtra aux Presses de Sciences Po en 2008. 1 eux-mêmes et des possibilités matérielles de se sauver, l’aide multiforme apportée par une partie de la population non-juive a été essentielle : c’est à l’ennous nous intéressons ici, tentant de brosser les portraits de ces sauveteurs anonymes ou reconnus, en levant le voile sur des histoires oubliées qui ont rythmé l’occupation de Paris. Plaque commémorative, rue Lamarck dans le 18e arrondissement de Paris 2 Ceci est un nombre minimum donné par Serge KLARSFELD dans Le calendrier de la persécution des Juifs en France, 1940-1944, FFFDJF et The Beate Klarsfeld Foundation, 1993. 3 André KASPI, Les Juifs pendant l’Occupation, Paris, Éditions du Seuil, 1991. Lucien Lazare détaille ainsi la composition de la population juive de septembre 1939 : 110 000 Français depuis plusieurs générations, 70 000 naturalisés Français, et 120 000 étrangers et apatrides (cf. l’introduction du Dictionnaire des Justes de France, Israël GUTMAN (dir.), édition française établie par Lucien Lazare, Paris, Fayard, 2003). 2
  • 4. Les premières mesures antijuives 27 septembre 1940 Première ordonnance allemande « relative aux mesures contre les juifs » où « sont reconnus comme juifs ceux qui appartiennent ou appartenaient à la religion juive, ou qui Source : Mémorial de la Shoah/CDJC ont plus de deux grands-parents (grands-pères et grands-mères) juifs. » De plus, « il est interdit aux juifs qui ont fui la zone occupée d’y retourner 5. » Les Allemands ordonnent le recensement des juifs, mis en application par l’administration française, notamment par la préfecture de police, pour le département de la Seine, dans lequel vont être recensés 149 734 juifs se répartissant en 85 664 Français et 64 070 étrangers6. Les juifs sont sommés de se présenter. Les institutions juives, les partis politiques ou ce qu’il en reste, les diverses associations ne donnent pas de consignes. Chacun prend alors sa décision dans les délais les plus courts : le recensement a lieu par ordre alphabétique, de la lettre A le 3 octobre aux lettres W, X, Y, Z le Juifs et non-juifs face au danger 19 octobre. Il est terminé le 20 octobre, soit deux jours après la promulgation officielle du statut français du 3 octobre. 3 octobre 1940 « Loi portant statut des juifs », mise en place par les autorités de Vichy, qui donne des Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. Déclarée ville ouverte, la capitale va individus estimés comme juifs une définition qui inclut la notion de race : « Est regardé concentrer pendant quatre années toutes les instances officielles d’occupation. On estime comme juif, pour l’application de la présente loi, toute personne issue de trois grands- qu’elle regroupe entre la moitié et les deux tiers des juifs de France, soit de 150 000 à parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race, si son conjoint lui- 200 000 âmes4, dont environ une moitié d’étrangers. On trouve ces derniers dans un sec- même est juif. » teur s’étendant depuis la place de la République vers Belleville, Montmartre, la Bastille et surtout la rue des Rosiers et son Pletzl, qui dans les années 1930 ressemble aux « rues juives » de Pologne. La rue des Rosiers est à l’époque le quartier ashkénaze du Marais par excellence. En revanche, y vivent très peu de séfarades. Les juifs étrangers ne sont pas les 4 octobre 1940 Loi française sur « les ressortissants étrangers de race juive », qui permet leur internement dans des camps spéciaux par décision du préfet. seuls habitants de ces quartiers mais l’élément majoritaire dans quelques-unes de leurs 29 mars 1941 rues. Les juifs français habitent des quartiers plus bourgeois comme les XIVe, XVIe et XVIIe Création du CGQJ* (Commissariat général aux questions juives), qui est confié à Xavier arrondissements, et des banlieues résidentielles comme Neuilly et Boulogne. Vallat7. 5 On trouve l’ensemble des textes officiels du Journal officiel de l’État français de Vichy et du VOBIF (le journal officiel allemand en territoire occupé), sous la forme de fac-similés, dans l’ouvrage dirigé par Claire ANDRIEU, La persécution des Juifs de France 1940-1944 et le rétablissement de la légalité républicaine : recueil des textes officiels 1940-1999, Mission d'étude sur la spoliation des Juifs de France, Paris, La Documentation française, 2000. 4 Selon Asher COHEN, Paris compte environ 200 000 juifs à la veille de la guerre. (Cf. Persécutions et sauvetages, Juifs et Français sous l’Occupation et sous Vichy, Paris, Éditions du Cerf, 1993, chapitre 1). Il estime, comme André KASPI (op. cit.) ou Jacques ADLER (cf. Face à la persécution, les organisations juives à Paris de 1940 à 1944, Paris, Calmann-Lévy, 1985), que la population juive globale en France compte environ 300 000 âmes. Il s’agit d’estimations seulement, la législation n’autorisant pas le recensement de la religion en France. 3 6 Serge KLARSFELD, L’étoile des Juifs, Paris, le Crif et l’Archipel, 1992, p. 15. Le département de la Seine comprenait Paris et 80 communes adjacentes. 90 % des juifs arrêtés dans ce département entre le 16 juillet 1942 et le 30 juin 1944 résidaient dans Paris intra muros. cf. Serge KLARSFELD, Le calendrier, op. cit., p. 1119. 7 Xavier Vallat [1891-1972] : antisémite convaincu, il dirige le CGQJ jusqu’au 6 mai 1942. Il sera remplacé à ce poste par Louis Darquier de Pellepoix [1897-1980]. * L’ensemble des termes suivis d’une astérisque sont explicités dans le glossaire, page 46. 4
  • 5. 26 avril 1941 Premières mesures, premières menaces Troisième ordonnance allemande « relative aux mesures contre les juifs », s’appliquant aux juifs de zone occupée : « Est considérée comme juive toute personne qui a au moins trois grands- parents de pure race juive. Est considéré ipso jure comme de pure race juive un grand-parent ayant appartenu à la communauté religieuse juive. Est considéré également comme juive toute personne issue de deux grands-parents de pure race juive et qui, au moment de la publication de la présente ordonnance, appartient à la communauté religieuse juive ou qui y entre ultérieurement ; ou, au moment de la publication de la présente ordonnance, a été mariée avec un juif ou qui épouse ultérieurement un juif. En cas de doute, est considérée comme juive toute personne qui appartient ou a appartenu à la communauté religieuse juive 8. » 2 juin 1941 « Second statut » institué par les autorités de Vichy, qui mettent en place un recensement dans toute la France, incluant la zone libre, donnant une nouvelle définition du juif : « Est regardé comme juif : celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive. Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive. La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905 9. » Sixième ordonnance allemande « relative aux mesures contre les juifs », qui institue un couvre-feu pour les juifs en zone occupée entre 20 heures et 6 heures du matin, et qui leur interdit de changer de résidence10. 29 mai 1942 Huitième ordonnance allemande « relative aux mesures contre les juifs », qui institue le port de l’étoile jaune en zone occupée : « Il est interdit aux juifs dès l’âge de six ans révolus de paraître en public sans porter l’étoile juive 11. » 8 VOBIF, pp. 255-258, cité par Claire ANDRIEU (dir.), op. cit., pp. 56-57. JO, p. 2476, cité par Claire ANDRIEU (dir.), op. cit. p. 103. 10 VOBIF, pp. 340-341, cité par Claire ANDRIEU (dir.), op. cit., pp. 68-69. 11 VOBIF, p. 383, cité par Claire ANDRIEU (dir.), op. cit., p. 72. 9 5 Source : Journal officiel de l’Etat français et VOBIF in Claire ANDRIEU (dir.), op. cit. 7 février 1942 6
  • 6. Ces trois premières rafles, qui Les réactions de l’opinion publique parisienne ont concerné un grand nombre d’arrondissements parisiens, semblent avoir eu peu d’inci- Les premières arrestations collectives parisiennes ont lieu en 1941. Le 14 mai, plus de 3 700 juifs sont convoqués pour un « examen de situation ». Cette grande opération d’arrestations menée par la police française (il s’agit de la police municipale, avec le concours de certains éléments de la police judiciaire et des Renseignements généraux) prend à l’improviste 3 340 Polonais, 157 Tchèques et 123 apatrides12. La deuxième opération de grande envergure a lieu le 20 août 1941 et s’étend jusqu’au 23 août. Le premier jour, 3 022 juifs sont arrêtés dans le XIe arrondissement. Le deuxième jour, 609 sont arrêtés dans les Xe , XVIIIe, et XXe arrondissements. Le troisième jour, les arrestations s’étendent sur sept arrondissements (les IIIe, IVe, Xe, XIe, XVIIIe, XIXe, XXe), raflant 325 juifs. Enfin, le 23 août 1941, 115 juifs sont arrêer e e e e dence sur le comportement de la population. Un rapport des Renseignements généraux montre que, dans le cas de la rafle d’août 1941, la majorité des Parisiens s’insurgent non pas contre les mesures antijuives, mais contre le manque de discernement avec lequel elles Attroupement provoqué par la rafle du 14 mai 1941 rue Perrée. Source : Mémorial de la Shoah/CDJC Face aux rafles de 1941 sont appliquées : l’opinion collective ne désapprouve pas l’arrestation des juifs étrangers mais critique celle des juifs français et anciens combattants. L’institution du port de l’étoile jaune, un élément déclencheur ? Le 1er juin 1942 paraît la huitième ordonnance allemande du 29 mai 1942, qui institue le e tés dans les I , V , VI , IX , XIII et XVII arrondissements. La dernière opération de grande ampleur de l’année a lieu le 12 décembre 1941 : en représailles à une série d’attentats anti-allemands, 260 hommes de la Feldgendarmerie et 200 membres de la Sipo-SD* répartis en 14 groupes et assistés de policiers français arrê- port de l’étoile jaune en zone occupée. Cette mesure revêt un caractère essentiel dans la discrimination des juifs et dans l’évolution de l’opinion publique à leur égard. L’étoile est en effet censée inspirer au sein de la population un sentiment de rejet à l’égard des individus marqués. L’objectif semble ne pas avoir été atteint, car cette disposition provoque des réactions de compassion, contrairement au but recherché. tent à Paris 743 hommes juifs, de milieux aisés pour la plupart et presque tous de nationalité française13. Les Allemands signalent dès le 3 juin que la mesure publiée et non encore appliquée provoque déjà une réaction de désapprobation. Une note émanant de la Sipo-SD* souligne ainsi que « la récente ordonnance qui oblige les Juifs à porter l’étoile juive à partir du 7 juin 1942 a été très discutée et critiquée dans les différents milieux. En général, cette ordonnance a même été désapprouvée, et ce du point de vue de l’esprit libéral qui est, en effet, particulièrement chez lui en France14». 12 Les arrondissements les plus touchés sont le XIe (591), le XXe (533), le Xe (316), le XVIIIe (274), le IVe (268). 13 7 Certains étrangers ont également été arrêtés. Pour dépasser le nombre de mille qui avait été fixé, les Allemands choisissent à Drancy 300 internés. Ils sont regroupés à l’École militaire puis internés à Compiègne. 14 Note de la Sipo-SD, datée du 3 juin 1941, citée par Serge KLARSFELD, L’étoile des Juifs, Paris, le Crif et l’Archipel, 1992, p. 62. 8
  • 7. Les « Amis des Juifs » Le 7 juin, parmi les personnes arrêtées par la police française, on Une circulaire du 6 juin 1942 de la préfecture de police souligne l’éventualité de manifesta- compte sept « aryens ou non-juifs » portant l’étoile jaune. D’autres tions contre l’application de la huitième ordonnance. Les cas évoqués comprennent : « les arborent des insignes fantaisistes, comme le montre ce bref procès- Juifs portant plusieurs insignes, des Juifs en groupe, des Aryens portant indûment l’insigne, verbal : « Vers 11 h 15 face au n° 25 de la rue de Clignancourt, un salut au porteur de l’insigne, le port d’un insigne fantaisiste. » En cas d’infraction, les juifs Muratet Henri, né le 24.10.1903 à Janneterre, marié, 3 enfants, de plus de dix-huit ans seront envoyés à Drancy, les non-juifs mis à la disposition de la police architecte, 14 boulevard Barbès, arborait un faux insigne portant la mention “Auvergnat“. » 15 judiciaire et considérés comme des « Amis des Juifs . » Les protestations qui s’élèvent ce jour-là sont le fait d’un petit nombre d’individus isolés, guidés par leur conscience personnelle, traduisant une désapprobation nouvelle au sein d’une population jusqu’alors restée majoritairement silencieuse face aux mesures antijuives. L’événement qui semble marquer le plus clairement une évolution au sein de l’opinion publique est la rafle parisienne qui s’étend du 16 au 20 juillet 1942, où des milliers de juifs sont internés au Vélodrome d’Hiver, d’où son surnom de « rafle du Vél’ d’Hiv ». Le tournant de la rafle du Vél’ d’Hiv en juillet 1942 « Cela a commencé le 16 juillet à 4 h du matin et cela continue encore. À présent encore, on ramasse les gens dans la rue. Pour la plupart on arrête des femmes et des enfants d’origine étrangère, mais bien entendu, les hommes aussi n’y échappent pas. Nous venons de vivre des heures d’atroce souffrance. On signale plusieurs cas où des femmes se sont jetées par la fenêtre avec leurs enfants (une femme a pendu son unique enfant). L’opération n’en a pas moins été menée sans aucune pitié 16. » Le 21 juillet 1942, un homme, ouvrier casquettier, père d’un enfant de deux ans et demi, envoie une lettre anonyme de Paris. « Des heures d’atroce souffrance »… En juillet 1942, les autorités allemandes mettent sur pied dans toute l’Europe une vaste Circulaire de la préfecture de police datée du 6 juin 1942. Source : APP BA 1813 opération d’arrestations de juifs, appelée « Vent printanier ». En France, la police française est mise à contribution. À partir du 7 juillet 1942, une commission franco-allemande est chargée de fixer les modalités de l’opération à Paris : les autorités allemandes et les représentants du gouvernement de Vichy mettent en place une rafle d’une ampleur sans précédent, qui débute le 16 juillet à 4 heures du matin. 15 Sur ce sujet, nous renvoyons à l’ouvrage de Cédric GRUAT et Cécile LEBLANC, Amis des Juifs. Les résistants aux étoiles, Paris, Éditions Tirésias, 2005. 9 16 Lettre anonyme, datée du 21 juillet 1942. Source : CDJC, CCXIV-49. 10
  • 8. À 8 heures, la police municipale informe le cabinet du préfet de police que beaucoup jouiront toutefois que d’une sécurité très relative. Plusieurs milliers se cachent actuelle- d’hommes ont quitté leur domicile la veille, sans doute alertés par les rumeurs de rafle. ment à Paris, dans des conditions qui font penser à des bêtes traquées. Ils ne peuvent À 15 heures, 10 832 personnes sont entre les mains des policiers et à 17 heures, quand les rester chez les personnes qui leur avaient donné asile, ne voulant pas les exposer à des opérations sont momentanément interrompues, ce nombre s’élève à 11 363. Les arresta- représailles. Ils ne peuvent rentrer chez eux, leurs logements étant mis sous scellés par tions continuent le lendemain, et à 17 heures le bilan total des deux journées s’élève à la police. Ils n’ont plus aucun moyen d’existence, ne pourront bientôt même plus se 12 884 personnes, dont 3 081 hommes, 5 802 femmes et 4 051 enfants. procurer un peu de nourriture car leurs feuilles de tickets de rationnement sont frappées Dans la mémoire collective française, la rafle du Vél’ d’Hiv apparaît comme le symbole de d’opposition 18… » la barbarie des arrestations collectives ayant atteint les juifs en France entre 1940 et 1944. Un rapport du Joint* (American Jewish Joint Distribution Committee) intitulé « Situation au 25 Lorsque l’on regarde de plus près le nombre de personnes arrêtées, on voit qu’en 1941 plus août 1942 » mentionne la situation de « bêtes traquées » dans laquelle se retrouvent une par- de 8 700 juifs ont été internés, soit 12 % des 75 721 juifs de France déportés pendant la tie des juifs parisiens, plusieurs milliers selon lui, au lendemain de la rafle du Vél’ d’Hiv. guerre. Un nombre légèrement inférieur aux 17 % que constituent les 13 152 individus arrêtés entre les 16 et 20 juillet 1942. Plus que le nombre de juifs arrêtés, ce sont donc les spécificités de la rafle qui expliquent la création de cette symbolique dans la mémoire collective. D’une part, l’effet de masse est accentué par la concentration dans le temps (quatre jours). D’autre part, si les rafles de 1941 ne concernaient que les hommes, celle du Vél’ d’Hiv atteint aussi femmes et enfants. La violence de la rafle a conduit beaucoup d’individus à aider et cacher les persécutés. Elle marque un tournant dans le comportement des Parisiennes et des Parisiens, notamment en ce qui concerne l’aide qu’une partie d’entre eux a ensuite été susceptible d’apporter aux juifs pourchassés. Le facteur décisif est bien plutôt la nature du tissu humain qui devient ou non partie prenante de l'accueil envers les juifs et autres réfugiés. C'est ici que les traditions religieuses jouent à plein, le tournant se situant au cours de Dès le 13 juillet 1942, le rapport de quinzaine du préfet de police de Paris souligne, dans sa l'été 1942, à la suite de l'émotion suscitée par la rafle. Pierre Laborie souligne en effet rubrique sur l’opinion publique et les juifs, qu’ « une partie du public semble encline à leur que l'on passe alors de la « complicité passive à la formation de chaînes de solidarité manifester une sorte de compassion » suite aux mesures antijuives. Le 27 juillet 1942, le active et silencieuse », surtout dans les milieux chrétiens19. rapport suivant est beaucoup plus circonstancié : « Les arrestations de juifs étrangers effec- tuées les 16 et 17 juillet ont provoqué de nombreux commentaires dans le public, dont la grande majorité a cru qu’il s’agissait d’opérations visant aussi bien les juifs français que les juifs étrangers. En général, ces mesures auraient été assez bien accueillies, s’il ne s’était agi que d’adultes étrangers, mais de nombreuses personnes se sont émues sur le sort réservé aux enfants, des bruits n’ayant pas tardé à circuler, selon lesquels ils étaient séparés de leurs parents 17. » Le basculement des milieux chrétiens Le 22 juillet 1942, assemblés à Paris, cardinaux et archevêques de France rédigent une lettre de protestation à l’attention du maréchal Pétain. Sous la signature du cardinal Suhard, archevêque de Paris, ils s’insurgent contre les « arrestations massives d’Israélites » et « les durs traitements qui leur sont infligés, notamment au Vélodrome d’Hiver ». Diffusé dans les paroisses, ce texte atteste d’un premier revirement de l'Église catholique qui, depuis 1940, avait fortement soutenu le régime de Vichy. Cette déclaration - non rendue publi- « Lors des arrestations des 16 et 17 juillet, il y avait eu un très grand nombre d’indiscré- que - précède en zone sud les réactions du cardinal Gerlier et du pasteur Boegner, qui tions, notamment de la part de certains services de la préfecture de police. On peut dire que s’adressent directement au maréchal Pétain : dans une lettre du 19 août, le cardinal « tout le monde » était prévenu, mais beaucoup n’avaient pas cru à l’exactitude des bruits Gerlier demande à Pétain « que soient épargnées, s’il est possible, à ces malheureux, les ou avaient négligé de se mettre à l’abri. Cependant un grand nombre de personnes charitables recueillirent le 16 juillet des amis ou voisins juifs qui se croyaient menacés. C’est ainsi que beaucoup de Juifs échappèrent à l’arrestation (vraisemblablement, plus de 50 pour cent de ceux qui étaient recherchés). Certains d’entre eux purent gagner la zone libre, où ils ne 11 17 Situation de Paris, rapports de quinzaine du préfet, 17 juin-27 juillet 1942. Source : APP. 18 Rapport du Joint intitulé « Situation au 25 août 1942 », 10 pages, non daté, mais qui a vraisemblablement été rédigé à cette même date. Cité par René POZNANSKI dans les annexes du journal de Jacques BIELINKY, pp. 310-319. Source : YIVO, New York, coll. « France pendant la Seconde Guerre mondiale », « France, General and Emergency », Box 2, 23, et CDJC, XCVI-31. 19 Pierre LABORIE « 1942 et le sort des Juifs. Quel tournant dans l'opinion ? » in Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, n° 3, mai-juin 1993. 12
  • 9. souffrances qui en accablent déjà un si grand nombre ». Le 20 août, le pasteur Boegner s’insurge : « La vérité est que viennent d’être livrés à l’Allemagne des hommes et des femmes réfugiés en France pour des motifs politiques ou religieux, dont plusieurs savent d’avance le sort terrible qui les attend 20. » Le 20 août, Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, adresse aux curés de son diocèse une lettre pastorale destinée à être lue en chaire le dimanche 23. À travers cette protestation publique, il accuse les autorités françaises de traiter les juifs comme « un vil troupeau », et exhorte les dirigeants de Vichy à refuser d’exécuter des mesures voulues par les Allemands. Le titre de Juste parmi les nations Le titre de « Juste parmi les nations » est créé en 1953 par le Parlement israélien pour rendre hommage à ces « non-Juifs qui ont aidé des Juifs au risque de leur vie ». En 1962, et au nom de l’Etat d’Israël, l’Institut Yad Vashem instaure effectivement un département Portraits de sauveteurs administratif en charge de l’attribution de médailles et de diplômes honorifiques. Depuis lors, le titre est décerné par une commission officielle composée de juristes et de survivants du génocide. Pour statuer, celle-ci doit être saisie par une personne juive qui Les Justes de Paris considère devoir la vie à un « Juste ». Elle prend sa décision sur la base d’au moins deux témoignages officiels de personnes juives ayant directement assisté aux actes de sauvetage. Aujourd’hui, 270 Parisiens ont été reconnus comme Justes21. Mais il est très difficile Les deux principaux critères de reconnaissance sont le désintérêt de l’acte d’aide accompli d’évaluer le nombre des personnes qui ont porté secours à des juifs à Paris. Les inter- et la réalité du risque encouru. ventions qui ont permis de soustraire des juifs aux arrestations revêtent différentes Depuis le début des années 90, les procédures relatives à des Justes français sont traitées formes : cacher, fournir un logement, aider à l’obtention de faux papiers, ou favoriser par le Comité français pour Yad Vashem. Au 1 janvier 2007, 2 740 Françaises et Français l’évacuation sont autant de façons d’aider et dans le meilleur des cas de sauver avaient reçu cette distinction. quelqu’un. Prévenir d’une rafle est également crucial puisque cela donne la possibilité er aux individus prévenus de se préparer et de se sauver. La lecture des dossiers des Justes permet de souligner que les actes de sauvetage ont majoritairement concerné des familles (environ 50 % des cas), puis des enfants seuls (30 %), des femmes seules (10 %), et enfin des hommes seuls (5 %). La nature de l’acte de sauvetage revêt différentes formes : les individus sauvés sont majoritairement cachés et hébergés (environ 50 % des cas), cachés puis évacués (30 %), ou évacués immédiatement (10 %). Qui sont ces sauveteurs ? Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas de personnes forcément solitaires et marginales. Beaucoup de couples ont été reconnus 20 Cité par Serge KLARSFELD, Vichy-Auschwitz, la solution finale de la question juive en France, Paris, Fayard, 1983 et 1985 [rééd. 2001], p. 165. 13 21 Au 27 juillet 2007, on compte 270 dossiers de Justes enregistrés à Paris, parmi 465 dossiers recensés en Île-de-France. 14
  • 10. conjointement comme Justes. Parmi les individus reconnus individuellement, on dénombre Cachés dans Paris… davantage de femmes. Est-ce parce qu’elles ont effectivement été plus nombreuses à prendre part à ce type de résistance civile qui n’appelait pas a priori à user de la force et des armes ? Est-ce parce qu’elles ont laissé un souvenir plus prégnant, ou plus long, à des enfants cachés qui, devenus adultes, ont cherché à les reconnaître ? Eva, jeune femme juive polonaise, témoigne en faveur de Georges et Estelle Barbotin, reconnus comme Justes en 1997 : « Avant guerre, je travaillais à la maison Giraud-Bardoux comme secrétaire mécanogra- Les hommes seuls sauvent peu d’enfants et de familles alors que les femmes seules ou les phe. J'avais parmi mes collègues M. Georges Barbotin. Ce dernier se maria en 1935 avec couples en prennent en charge un grand nombre. Les couples sont en proportion les plus Estelle Perrin. En 1937 j'épousais à mon tour Maurice Berlinerblau, né à Varsovie et natu- nombreux à avoir caché et hébergé les individus qu’ils aidaient, suivis de près par les fem- ralisé français. Nous habitions au 7 rue St-Claude 75003 Paris. Nos deux couples se mes seules, contrairement aux hommes seuls qui n’ont hébergé que dans de rares cas. lièrent d'amitié. [...] Dès la promulgation des lois anti-juives et du port obligatoire de Beate Kosmala, qui a travaillé sur le sauvetage des juifs à Berlin, souligne l’importance de la l'étoile jaune, mes amis Estelle et Georges se sont manifestés immédiatement pour me maîtrise de l’intendance par les femmes, qui les rend plus propices à cacher et nourrir les soutenir. Grâce à certaines rumeurs émanant de la PP [Préfecture de police] et connues enfants chez elles . L’hypothèse d’une sensibilité différente, maternelle chez les femmes, de mes amis, ils m'alertaient aussitôt d'une rafle possible. J'étais alors accueillie dans leur alors que les hommes se tourneraient vers l’action clandestine résistante (par exemple la appartement 11 avenue Gambetta Paris 20e, quartier jugé plus calme que le Marais. [...] livraison de faux papiers) est infirmée lorsque l’on se tourne vers une autre possibilité Malgré les risques de dénonciations fréquents à l'époque, ils n'ont jamais hésité à me d’aider, celle d’évacuer. En effet, la part respective des hommes seuls, femmes seules et considérer comme une des leurs, m'obligeant à partager leurs sorties, leurs rencontres couples à l’origine de ce type d’acte de sauvetage est sensiblement la même. Les femmes familiales, en un mot leur vie. [...] Leur soutien a été ininterrompu et incessant jusqu'à font donc les deux : elles cachent et elles aident à s’enfuir. la fin des hostilités et le retour de mon époux (4/5/1945). Il me serait facile d'émailler 22 La nature de la rencontre entre juifs et non-juifs tient majoritairement aux relations nouées avant la guerre. Le lien le plus courant est le lien professionnel, devançant de peu les liens amicaux et les liens de voisinage. Les cas où l’employé a sauvé son ou ses patrons sont plus nombreux que ceux où l’inverse se produit. D’autres rencontres ont été le fruit d’une relation amicale entre collègues, ou entre clients et commerçants. ce qui précède par d'autres anecdotes, témoignages, détails de notre vie quotidienne pendant cette période. Mais cela fait partie de ce que je veux garder secret, trop pénible à évoquer. En conclusion, j'aimerais insister sur le fait que mes amis m'ont manifesté une chaleureuse hospitalité d'une façon totalement désintéressée et bénévole. Leur conduite courageuse me laisse encore à l'heure actuelle admirative car une banale dénonciation les aurait mis eux et leur petite fille, en grand danger, et ma propre vie en péril de dépor- Les sauveteurs ont aidé à la hauteur de leurs moyens. On peut avoir des parents à la cam- tation. Ils sont à mes yeux des héros véritables et méritent cette belle distinction de "jus- pagne disposés à accueillir un ou des enfants, on peut avoir un appartement suffisamment tes", offerte à des personnes qui ont tenu dans la clandestinité totale et l'anonymat, une grand pour pouvoir mettre une pièce à disposition, etc. Les réseaux de solidarité qui se met- conduite exceptionnelle 23. » tent ainsi en place au quotidien apparaissent comme d’efficaces stratégies de sauvetage. Une jeune femme témoigne en faveur de Monsieur et Madame Boisse, reconnus comme Justes en 1989 : « Nous avons été sauvés mon père, ma mère, et moi, à Paris, dans l'appartement de M. et Mme Boisse, entre 1940 et 1945. (Je ne connais pas les dates exactes, et les lieux exacts). Mon père travaillait, comme représentant pour M. Boisse. […] Ce couple de sauveteurs nous ont cachés, nous trois, chez eux, dans leur appartement, dans leur sous-sol, à Paris, dans le centre, près de la rue du Sentier. Ils nous apportaient la nourriture, et le 22 15 Beate KOSMALA, Verbotene Hilfe. Rettung für Juden in Deutschland, 1941-1945, Friedrich Ebert Stiftung, Historisches Forschungszentrum (Vortrag, gehalten auf einer Veranstaltung der Friedrich-Ebert-Stiftung am 28.September 2004 in Bonn). reste, rapidement, pour ne pas être remarqués. Mon père a utilisé ses économies, et ce 23 CFYV, dossier Barbotin, n° 7385. Le caractère oral de l’ensemble des témoignages cités a été respecté. 16
  • 11. couple nous aidaient, financièrement. Les sauveteurs ont dû courir des risques pour nous dormaient à la cité de Pusy. M. Dalian avait également trouvé un autre appartement au cacher. Les sauveteurs devaient agir en secret, d'où, nous les voyions peu souvent. Les sau- 10 rue Pergolèse à Paris XVI e. Anecdotique, l'immeuble était entièrement occupé par les veteurs étaient très gentils avec nous, pendant la période de clandestinité. Je n'ai pas d'au- Allemands sauf cet appartement, et l'entrée sur rue était surveillée par une sentinelle, tres détails sur notre sauvetage, à mon grand regret 24. » qui nous ouvrait la porte en nous saluant. Pendant plusieurs mois nous avons tourné entre les trois caches, grâce à la complicité des Dalian 26. » Monsieur Loudmer, né en 1911 en Moldavie, témoigne en faveur de Madame Chaigneau, reconnue comme Juste en 1993 : « Du 24 septembre 1942 au 26 août 1944 Madame Germaine et sa fille Mireille nous ont hébergés et cachés dans leur maison au 160 rue des Pyrénées, Paris XX e. Je travaillais avec d'autres clandestins et logeais partiellement chez un tailleur italien bd Voltaire 75011 Paris. Chacun de nos déplacements de l'un de ces lieux à l'autre comportait un risque immense d'arrestation. Mireille nous accompagnait fréquemment dans ces trajets. Elle nous donnait le bras et parlait fort, avec son accent parisien lorsqu'on croisait des policiers français ou allemands, nous évitant ainsi des contrôles d'identité auxquels nous n'aurions pas échappé. Au cours de toute cette période Mireille et ma femme sont devenues amies. Mireille nous a beaucoup aidés moralement, manifestant son soutien avec gaieté et bonne humeur 25. » Une jeune femme raconte la rencontre fortuite entre son mari, venu sans succès chercher de l’aide auprès de sa patronne, et deux clientes de la boutique. L’une d’elle deviendra leur sauveteuse : Madame Samain, reconnue comme Juste en 1994 : « Elles lui ont dit qu'elles ont vu qu'il était très triste et qu'elles voulaient l'aider. Elles lui ont dit que la religion demande d'aider les malheureux sans leur poser de question. Alors elles lui ont demandé qu'est-ce qu'elles peuvent faire pour lui. Mon mari, voyant qu'il n'avait pas d'autre solution, et qu'il n'avait plus rien à perdre, leur a tout raconté. Alors cette dame, Mme Samain, lui a donné sa carte et lui a demandé : "venez me voir le lendemain avec votre femme car je cherche une bonne à tout faire. Mon mari était content de cette proposition, mais moi je réfléchissais : "peut-être est-ce la gestapo, on ne connaît pas cette femme, peut-être elle va nous dénoncer pour de l'argent? " [...] Mon La fille de Monsieur et Madame Leibovici, sauvés par Monsieur et Madame Dalian, reconnus comme Justes en 1995, témoigne ainsi : mari a poussé en disant qu'on était obligé d'essayer, car il n'y avait pas d'autre solution. « Mes parents Joseph et Golda Leibovici demeuraient depuis 1930 dans le quartier, 62 rue l'adresse était dans un quartier très riche, rue des Saints-Pères dans le VII e, on s'est Pierre Demours à Paris XVII e […]. [Ils] ont connu M. et Mme Dalian vers 1936. Mon père approché de la maison, on a vu un immeuble extrêmement bourgeois, on tremblait car étant tailleur, employait Mme Dalian, culottière de son métier. Ils se sont liés d'amitié et de ça nous semblait trop beau pour être cachère. En effet, les officiers allemands avaient ce fait nous connaissions toute la famille. Quand ont commencé les problèmes pour les Juifs, réquisitionné les plus belles maisons. J'ai prié Dieu, et on est rentré quand même. On M. Dalian nous informait des renseignements qu'il pouvait obtenir concernant d'éventuel- nous a fait attendre dans une entrée grande comme une salle avec des tableaux et des les rafles. Par deux fois sa femme est venue au milieu de la nuit nous prévenir en nous dorures, on avait très peur d'être tombés dans la gueule du loup. La dame est arrivée, recommandant de ne pas ouvrir notre porte si l'on sonnait. [...] A partir de cette chaude elle était très gentille et douce, elle nous a fait entrer dans un autre salon grand comme Il disait espérons que ce sera notre chance. Alors le lendemain, on est allé à Paris, alarme [Note de l’auteur : en avril 1943, la mère est arrêtée à Drancy puis relâchée au bout une salle de mariage [...]. Devant nos mines effarées elle nous a tout de suite rassurés : de quelques jours], M. et Mme Dalian ont commencé à nous fournir des caches pour dor- "ici vous ne risquez rien, vous pouvez être tranquille, vous dormirez dans l'appartement mir. Les premières nuits il nous a hébergés à sept personnes, dormant par terre. Même, la dans une belle chambre près de la cuisine, et vous vous occuperez de la maison 27.". » vieille mère de M. Dalian, ne parlant pas le français, nous apportait à manger et des couvertures. Dans un premier temps, M. Dalian nous gardait dans une chambre de service qu'il possédait au 25 rue Fourcroy à Paris XVII e. Celle-ci étant très petite il a recherché un autre local, un petit deux-pièces, qu'il avait loué au nom de sa mère, cité de Pusy dans le XVII e près de la gare des Batignolles. M. et Mme Dalian nous gardaient chez eux et les 4 garçons 24 CFYV, 25 CFYV, 17 dossier Boisse, n° 4443. dossier Chaigneau, n° 6367. 26 CFYV, 27 CFYV, dossier Dalian, n° 6668. dossier Samain, n° 6122. 18
  • 12. Histoires de concierges Les moyens mis en œuvre pour aider Berthe Laurain est la concierge de l’immeuble du 65 boulevard Arago, dans la Cité fleurie, un quartier d’artistes du XIIIe arrondissement. Ayant de très bons contacts avec la police, elle Tous les moyens sont bons pour aider des juifs en danger : que ce soit pour leur permettre est toujours prévenue lorsqu’une rafle est en préparation. Elle avertit les locataires, parmi de se cacher, grâce à la fabrication de faux papiers administratifs (y compris parfois de faux lesquels se trouvaient plusieurs juifs, leur permettant ainsi de s’enfuir à temps29. actes de baptêmes) ou pour les aider à s’enfuir vers la zone sud. Monsieur Bennezon, Madame Ménérat, concierge d’un immeuble du XIXe arrondissement, a également aidé reconnu comme Juste en 1989, a sauvé une jeune fille rencontrée en 1942, avec sa famille. une famille : « C'est grâce à elle, qui connaissait un logement vacant dans son immeu- Membre d’un réseau de résistance, il leur fournit des faux papiers et organise un premier ble, que nous avons pu nous cacher, pendant deux ans. Elle et sa fille nous ont procuré passage en zone libre, à destination de Perpignan : « La difficulté résidait en la personne de des cartes d'alimentation pour ma mère d'abord, pour mon frère et moi ensuite. Au Madame Kirszbaum Rajla, 44 ans, qui parlait très peu le français. [...] Afin que Madame début, à diverses reprises, elles ont effectué des courses pour nous procurer à manger et Kirszbaum ne puisse se trahir en parlant, nous lui avions entouré la tête de pansements et nous ont ainsi aidés matériellement sans accepter le moindre argent, disant que l'on ver- barbouillé le visage de mercure au chrome, en laissant entendre qu'elle venait de subir une rait cela plus tard 30. » intervention de la mastoïdite. Ironie du sort, les gendarmes qui nous contrôlèrent dans le train s'apitoyèrent sur son état 28. » Ginette Wald, enfant cachée pendant la guerre, se souvient du rôle de la concierge dans le sauvetage de sa famille : « 16 juillet 1942. La rafle du Vél’ d’Hiv nous plonge dans une L’appartenance à certains corps de métiers permet d’avoir des ressources et un « outillage angoisse indescriptible. Habitant boulevard Pasteur, non loin du Vél’ d’Hiv, nous enten- mental » parfois propices à l’aide. La profession de certains individus peut également, dons 3 jours de suite les pleurs et cris des internés. Cette période restera gravée dans concrètement, leur permettre d’accéder à des informations qu’ils peuvent diffuser. Les notre mémoire toute notre vie. Nous avons vraiment peur et quittons notre appartement emplois occupés par les Justes sont multiples. Néanmoins, la majorité d’entre eux sont du boulevard Pasteur. Mais où aller ? La nuit nous allons dormir dans les chambres de employés, artisans et commerçants, des catégories qui permettent un contact, voire un lien bonne du XIIe étage dont la concierge a laissé les portes ouvertes - sans doute connais- de sociabilité professionnelle avec les habitants d’un quartier. Les professions médicales et sait-elle notre situation 31. » d’aide sociale ou caritative sont également relativement fortement représentées, ce qui n’est guère étonnant dans la mesure où la solidarité et l’entraide sont des éléments consti- Les policiers, dont la fonction leur confère une place particulièrement active au sein de tutifs de leur engagement. Hypothèse que l’on peut réitérer en ce qui concerne les l’appareil répressif, ont parfois usé de leur position pour apporter leur aide. membres d’organisations religieuses. Histoires de policiers Certaines professions particulières se situent au cœur de l’information, de la répression et Issu d’une famille cachée par Madame Fages, employée de mairie, un homme sauvé se de l’aide. rappelle que « la veille du 16 juillet 1942 un agent de police est venu nous avertir de la Les concierges ont une connaissance de la vie du quartier suffisamment importante pour rafle du lendemain 32. » Estelle Barbotin, fille de Justes, se souvient ainsi : « Quand il y s’en servir pour dénoncer ou au contraire aider des juifs. Elles ont par exemple la possibilité avait des rafles, nous étions prévenus car nous avions un ami commissaire 33. » d’ouvrir les logements vacants de l’immeuble, permettant ainsi un sauvetage immédiat fait Celle qui, jeune fille, a été sauvée par le couple Lequien se souvient également : « Il y dans l’urgence devant une rafle en cours. avait également dans le même bloc d'immeuble une autre famille dont la fille était éga- 29 Yad Vashem, Jérusalem, dossier Laurain, n° 3420. Cf. Lucien LAZARE, Dictionnaire, op. cit., pp. 357-358. dossier Ménérat, n° 6029. 31 Témoignage de Ginette Wald, 5 pages, fait en 2002. Source : CDJC, Aloumim, 1510-4, n°190. 32 CFYV, dossier Fages, n° 7665. 33 CFYV, dossier Barbotin, n° 7385. 30 CFYV, 28 CFYV, 19 dossier Bennezon, n° 3758. 20
  • 13. lement mon amie. Son père travaillait pour la police et arrêtait les Juifs durant la guerre. Il Les motivations décida de m'aider et pendant tout ce temps il m'a prévenue lorsqu'il devait y avoir une Face à des risques encourus… rafle, habituellement de nuit 34. » La fonction ou le métier n’expliquent pas à eux seuls les pratiques de sauvetage. L’aide Monsieur Bennezon précise qu’il avait « un ami policier » qui l’avait « mis au courant des apportée est également liée à des motivations personnelles, qu’elles soient amicales, rafles que devaient opérer les services de police . » morales ou religieuses. Celles-ci sont d’autant plus importantes que venir en aide à des juifs 35 Une jeune fille sauvée par Madame Jamais a été prévenue par un officier de police : « Un matin, peu après l'arrestation de mon père, un inspecteur de police est arrivé en me réclamant… Il m'a dit que je ferais mieux de quitter la maison, qu'en principe il devait m'arrêter… Je lui ai demandé son nom que, bien entendu, il a refusé de me donner 36. » Dans le cadre du témoignage pour Madame Lave, une femme déclare : « Cette nuit-là, ma mère et moi-même, restées chez nous, avons eu la vie sauve grâce à un policier qui nous a accordé une demi-heure de sursis 37. » pouvait pousser à la désobéissance civile et à l'illégalité, pour des personnes qu’on ne connaissait pas toujours. Toutefois, nous n’avons trouvé aucune mesure ou loi clairement dirigée contre ceux qui viendraient en aide à des juifs, hormis quelques mentions répressives. En premier lieu, la loi du 22 juillet 1941, relative aux entreprises appartenant aux juifs, fait état d’un risque encouru par ceux qui veulent les aider : « Les mêmes peines seront encourues par toute personne, même non juive, qui, soit en son nom, soit pour le compte d’une personne morale, se sera interposée pour éluder les dispositions de la présente loi40. » Puis, la circulaire du 6 juin 1942 en application de l’ordonnance allemande instituant le port La fille d’une famille sauvée par le couple Demoulin raconte avoir été abordée « par une de l’étoile stipule que « toutes manifestations qui pourraient présenter le caractère d’une dame [qu’elle] ne connaissait que de vue sans avoir jamais échangé aucune parole », qui protestation contre l’ordonnance du Militärbefehlshaber* devront être réprimées sévère- s’est présentée comme « femme d’officier de police », dont le projet « était de [les] préve- ment 41. » Les individus considérés comme des « amis des Juifs » étaient internés aux nir de la rafle de juillet 1942 », mais constatant que la famille ne savait où aller « elle [les] Tourelles pour une période de trois mois. Nous n’avons pas trouvé d’autre loi ou circulaire a hébergés pendant cette semaine chaude 38. » réprimant plus globalement l’aide apportée aux juifs - et non pas seulement la protesta- Lorsque Robert Spira et sa famille, arrêtés lors de la rafle du Vél’ d’Hiv, se rendent dans le tion autour de l’étoile jaune, si ce n’est la référence lacunaire, dans la France Libre du 27 préau de l’école où on les a envoyés pour se faire inscrire, ils sont accueillis ainsi par un septembre 1942, à une « loi récente » qui « punit de 2 mois à 5 ans de prison toute per- policier : « Sur chaque table il y avait un fonctionnaire, un inspecteur de police qui inscrivait sonne qui héberge des Juifs étrangers figurant sur les listes et recherchés par la police 42. » le nom des gens. Quand nous sommes rentrés, mon père, ma mère, avec leurs trois enfants, Avec le recul, on peut donc constater aujourd'hui que venir en aide à un juif n'était pas le policier qui était le plus près de la porte m’a regardé fixement, peut-être avait-il un à coup sûr gravement sanctionné, du moins en France (en Pologne, par exemple, cet acte enfant du même âge, je ne sais pas et on ne saura jamais. Je m’excuse du mot mais [il nous d'aide impliquait ipso facto la peine de mort). Cependant, celui qui aidait à Paris ne savait a] “engueulé“ en disant “quoi, c’est à cette heure-ci que vous arrivez, vous avez vu l’heure pas nécessairement qu’il ne risquait pas forcément d’être arrêté. Il venait néanmoins au qu’il est ? Foutez-moi le camp“ . » secours d’une personne en infraction avec les lois en vigueur. Il faut donc souligner le cou- 39 rage de celles et ceux qui choisirent d’ouvrir leur porte et de tendre la main. … quelles motivations les animaient ? On apportait par exemple a priori de l’aide à un ou une amie sans contrepartie. D’autres motivations sont d’ordre religieux. Une jeune fille sauvée par Madame Le Bris se souvient que « Madame Le Bris, très catholique, avait fait le vœu de sauver un enfant juif pour que 34 CFYV, 35 36 37 38 39 21 dossier Lequien, n° 3926. CFYV, dossier Bennezon n° 3758. CFYV, dossier Jamais, n° 4937. CFYV, dossier Lave, n° 8258. CFYV, dossier Demoulin, n° 6557. Témoignage de Robert Spira, 8 pages, fait en 1995. Source : CDJC, Aloumim, 1510-3, n° 75. son fils revienne 43. » Le sentiment d’appartenance à une même communauté de destins 40 La loi du 22 juillet 1941 relative aux entreprises, biens, et valeurs appartenant aux Juifs est publiée au JO, pp. 3594-3595, le 28 août 1941, citée par Claire ANDRIEU (dir.), op. cit. 41 Circulaire de la préfecture de police datée du 6 juin 1942. Source : APP, BA 1813. de La France libre, daté du 27 septembre 1942. Source : AIU, Archives OSE, XV (bobine n° 6). 43 CFYV, dossier Le Bris, n° 8743. 42 Article 22
  • 14. est parfois entré en jeu. Ainsi, le couple Dalian précise : « Quant à nos motivations, elles étaient fort simples, étant nous même issus de la communauté arménienne, minorité ethnique qui a connu en d'autres temps des malheurs comparables, il était tout naturel et de notre devoir d'aider ceux qui avaient alors à souffrir et qui en plus étaient nos amis 44. » L’absence d’intéressement étant un critère qui permet de se voir attribuer la médaille des Justes, leurs dossiers mettent par définition en valeur des actions désintéressées. En revanche, les témoignages de certains enfants cachés pendant la guerre 45 révèlent parfois des motivations moins nobles : financières, comme le montre l’exemple de Suzanne Baron : « Un beau jour, la nièce de la concierge de ma tante est venue nous chercher en disant que la concierge avait été dénoncée et que dans sa maison de campagne elle cachait des enfants juifs. Mon Oncle, toujours libre grâce à ses faux papiers demanda à cette jeune fille d’aller nous chercher et de nous faire venir à Paris et d’être surtout très prudente. La jeune fille a accepté parce que mon Oncle lui avait promis de la récompenser 46. » Accueillir un enfant à la campagne, moyennant finances, pouvait, dans une époque de pénurie, être Associer ses forces pour sauver : les organisations de sauvetage avantageux pour une famille désirant s’en servir comme une paire de bras supplémentaire . Rivka Avihail en a gardé de mauvais souvenirs : « Notre vie de petites paysannes a commencé. […] Très vite, la vie était devenue un enfer pour moi. Ils nous avaient peut- Quelques individus ont aidé collectivement les être acceptées sans réfléchir au fait que nous étions juives et à ce que cela représentait. juifs pourchassés en créant des mouvements de Et ils le regrettaient. […] Jusqu’à la rentrée des classes, en octobre, j’étais vraiment deve- sauvetage ou en orientant l’action de collectivités nue la fille de ferme et faisais ce qu’ils exigeaient. […] Je me serais peut-être habituée à préexistantes vers le sauvetage. Il est donc néces- leur comportement grossier et froid, mais je ne pouvais supporter leurs menaces quoti- saire de prendre en compte cette action collective, diennes d’aller me dénoncer comme juive. Je ne comprenais pas qu’ils ne pouvaient le en gardant à l’esprit qu’elle est le fruit d’une addi- faire sans se mettre eux-mêmes en danger 47. » Comment peut-on savoir combien d’au- tion de volontés individuelles. tres familles d’accueil ont profité de cette main d’œuvre non rémunérée ? Un acte d’aide à l’issue tragique Un matin de 1941, Édouard Marsat, PDG des Établissements Longatte et Ateliers de Montreuil, voit arriver en pleurs l’une de ses employées, Sarah Goldberg, qui porte l’étoile jaune. Il fait alors tout son possible pour aider la jeune femme dont il tombe progressivement amoureux. Il la fait passer, avec sa sœur, en zone libre. Mais le destin ne leur permettra pas de vivre leur amour au grand jour : les deux jeunes femmes, qui ont décidé de revenir à Paris voir leur mère, Quelques organisations juives face au danger De la même façon qu’elle a joué un rôle déclencheur au sein de la population, la rafle du Vél’ d’Hiv, illustration tragique de l’extension du danger sur des épaules enfantines, a joué aussi un rôle catalyseur pour mobiliser certaines organisations juives en faveur du sauvetage. sont dénoncées et arrêtées le 22 décembre 1942 à la ligne de démarcation à Vierzon. Après un Léa Raich, de la WIZO* (Women international zionist organisation), témoigne : passage par Drancy, elles sont déportées le 30 juillet 1943 à Auschwitz. « Le grand choc a été la rafle du 16 juillet 1942. Brusquement on s’est aperçu que personne n’était à l’abri : ni femmes, ni enfants, ni vieillards, ni même nouveaux-nés et malades. 44 CFYV, dossier Dalian, n° 6668. 45 Nous nous appuyons ici sur les témoignages collectés dans le cadre de l’association Aloumim, créée en 1993 par Rivka Avihail, dont le but est de collecter les témoignages oraux et écrits d’anciens enfants juifs cachés pendant la guerre. 46 23 47 Témoignage de Suzanne Baron, 6 pages, fait en 1993. Source : CDJC, Aloumim, 1510-1, n° 79. Témoignage de Rivka Avihail, 30 pages, fait en 1994. Source : CDJC, Aloumim, 1510-2, non numéroté. Quelle que soit la situation des familles, père prisonnier de guerre ou déjà interné, aucune n’était sûre d’échapper à l’arrestation. C’est alors qu’a vraiment commencé le travail clan- 24
  • 15. destin à Paris. Jusque-là nous pensions qu’en faisant un travail social juif pour les familles Le Comité de la rue Amelot, qui rassemble un certain nombre d’œuvres très actives, dès privées de leur chef et soutien de famille, qu’en leur donnant non seulement de l’argent les années vingt, est l’une des premières organisations juives à rouvrir ses portes mais un secours moral, on les aiderait à tenir jusqu’à la fin de la guerre. Après ces rafles de fermées après la Débâcle, avec pour juillet, toutes ces œuvres de bienfaisance centralisées à l’UGIF* ( Union générale des objectif d’assurer pour les Israélites de France) ont compris le danger de laisser les dossiers d’aide sociale dans une venir le fonctionnement des œuvres organisation officiellement contrôlée par le Commissariat aux questions juives 48. » d’assistance Yehuda Jacoubovitch, du Comité de la rue Amelot* , se souvient, en 1948 : Unitaire dans sa composition, le « Jusqu’en juillet 1942, avant la grande rafle, notre comité préconisait simplement de Comité regroupe trois organisations cacher les enfants à la campagne et prenait à sa charge, lorsque c’était nécessaire, les frais politiques (le Bund, le Poalé-Zion de d’entretien. Après juillet 1942, il s’est avéré que le conseil n’était pas suffisant, et nous gauche, et le Poalé-Zion de droite), et avons alors organisé la totalité du sauvetage . » deux associations (la Fédération des À l’OSE* (Œuvre de secours aux enfants), les rafles de juifs étrangers en zone occupée au cours de l’année 1941 produisent l’effet d’un signal d’alarme, et le Comité-OSE tente de trouver des solutions pour épargner les enfants dans le cas où des mesures identiques seraient prises contre eux. Renée Poznanski, dans une étude sur l’évolution de l’OSE, a montré comment l’organisation de secours est passée au cours de la guerre de l’assistance au sauvetage, y compris par l’action clandestine 50. Source : Mémorial de la Shoah/CDJC 49 juives mois à parisiennes. sociétés juives de France et la Colonie Dirigeants du Comité de la rue Amelot après juin 1942. scolaire, avec ses quatre cantines, qui se trouvent 15 rue Béranger, 10 bis rue Élzévir, 110 rue Vieille du Temple et 41 rue Richer). Suite à la rafle du Vél’ d’Hiv, son bureau reste fermé jusqu’au 5 août 1942. David Rappoport, l’un de ses principaux dirigeants, et d’autres responsables hésitent sur l’attitude à prendre : l’illégalité, qui pourrait être une conclusion logique des rafles dirigées exclusivement contre les immigrés, leurs « bénéficiaires privilégiés », ou une tentative pour renforcer la protection de leur organisation en se liant davantage à l’UGIF. La WIZO est l’organisation internationale de femmes sionistes. Elle naît en 1935 grâce à la réunion de deux mouvements sionistes : l'Union des femmes juives de France pour la L’OSE (Œuvre de secours aux enfants) est née en 1912 dans une Russie tsariste où les juifs Palestine, créée en 1925 par Maître Yvonne Neiter, et le groupe d'études Kadimah créé par subissent des pogroms ajoutés à un antisémitisme traditionnellement virulent et institu- Juliette Stern. L'arrivée de « wizéennes » d'Allemagne fuyant le régime nazi a stimulé son tionnalisé. Elle a pour mission d’assister les populations et en particulier les enfants. développement. Le 14 juin 1940, alors que les troupes allemandes défilent sur les Champs- Par sa nature et son objet social, l’OSE est confrontée, dès les premières mesures antisé- Élysées, Anne-Marie Gentilly (secrétaire générale de la WIZO de Paris) s'empare des fichiers mites, à la même problématique que le Comité de la rue Amelot : une différenciation et documents et les brûle. Le site actuel de la WIZO mentionne l’entrée en clandestinité de s’opère entre la structure OSE, légale, et ceux qui optent pour la double activité dans un quelques « femmes wizéennes », qui mettent en œuvre le « Service clandestin de place- premier temps, avant de basculer définitivement dans la clandestinité. En effet, le Comité- ment d'enfants de la WIZO » dans des familles non juives en dehors de Paris. Le même site OSE, dont la raison d’être est liée aux problèmes de l’entraide et de la solidarité, se sert de fait état de 1 200 enfants sauvés (nombre qu’il est difficile de vérifier). la couverture conférée par son statut de Troisième Direction-Santé de l’UGIF pour mettre en place un réseau clandestin. Peu de documents nous renseignent sur la provenance des fonds nécessaires au fonctionnement clandestin du Comité-OSE. Il reçoit vraisemblablement de la part de certains membres de l’UGIF des fonds destinés à soutenir son action clandestine. Il doit la poursuite de ses 48 Témoignage de Léa Raich, non daté. Source : CDJC, CMII-1, documents 135 à 139. 49 actions au soutien financier permanent du Joint. De juillet 1940 à mai 1941, ses dons se font Témoignage de Yehuda Jacoubovitch. Il a écrit son texte en yiddish en 1948, et sa fille l’a traduit et fait publier en 1995 dans Le Monde Juif, n° 155, septembre-décembre 1995, pp. 129-246. de plus en plus importants. Au printemps 1942, 90 % des subventions reçues par l’OSE pro- 50 viennent de cet organisme américain. Renée POZNANSKI, « De l’action philanthropique à la résistance humanitaire », in Au secours des enfants du siècle. Regards croisés sur l’OSE, Nil Éditions, 1993. 25 26
  • 16. Au-delà de ces actions d'aide et de sauvetage mises en œuvre par certaines organisations Jeune fille de quinze ans en 1940, Catherine de Bédichillon, à laquelle mère Francia a per- juives, il faut également souligner l'implication concomitante d'autres mouvements de la mis de franchir la ligne de démarcation en lui fournissant des papiers, se souvient de société civile dans ces opérations. C'est véritablement cette complémentarité dans l'action l’aide apportée par un policier : « En juin 1944, alors qu’elle était à Notre-Dame de Sion, qui a rendu possible la survie et la fuite des juifs persécutés. la directrice, Madame Marie-Francia, avait reçu la visite d’un commissaire de police du quartier. Il venait chercher les enfants cachés, ce qu’il savait sans doute par une dénonciation. Mère Francia a affirmé avec force que ce n’était pas vrai, qu’il n’y avait là que les L’action de Notre-Dame de Sion* élèves du collège. La discussion aurait été âpre et longue. Au bout de deux heures, elle Fondée en France au XIX par des juifs convertis, la congrégation féminine de Notre-Dame a demandé à cet homme combien de temps il aurait donné pour faire partir les enfants de Sion avait pour vocation majeure, outre l’aide aux plus déshérités des juifs, leur conver- s’il y en avait eu. C’était presque un aveu. Il a répondu « 48 heures », et il est parti. Dans sion, unanimement désirée dans le monde catholique d’alors. À partir de 1925, sous l’im- l’heure qui a suivi, les quatre ou cinq petites filles juives ont été emmenées, dispersées pulsion d’un nouveau supérieur général, le père Théomir Devaux, la maison-mère de Paris, dans des familles 53. » Qu’elle soit responsable du pensionnat facilite les choses. Ce genre au 68 de la rue Notre-Dame des Champs, devient un centre de réflexion, d’information et d’action se mène en équipe. « Cinq ou six personnes m’aidaient beaucoup », se souvient- de communication : elle édite une revue, La Question d’Israël, qui est publiée jusqu’en 1939. elle 54. Elle insiste cependant sur la prudence nécessaire vis-à-vis des autres, dont certai- En 1937, la Congrégation a intégré une branche nouvelle : des religieuses vouées spéciale- nes pouvaient être parfaitement inconscientes du danger. Elle compte parmi ses soutiens ment à l’aide et l’apostolat auprès des juifs. Exerçant un métier, habillées en civil à l’exté- mère Apollonie, la sous-maîtresse des novices, qui lui fait confiance en acceptant de ne e rieur du couvent, elles ont donc une plus grande liberté d’action que les autres religieuses . pas tout savoir. Très précieuse est également l’aide de quatre jeunes sœurs. Sœurs Elles se réunissent au Centre du Marais (rue Sainte-Croix de la Bretonnerie), créé par Martha et Charline assurent le service de la loge, poste stratégique. Sœur Marie-Labre, Notre-Dame de Sion en 1938 pour les enfants du quartier. qui s’occupe des Petites Marthes, une section d’enseignement ménager, est parfois 51 À partir des grandes rafles de juillet 1942 commence une période de « fervente activité pour requise quand il faut loger quelqu’un. Et sœur Marie-Nazaire, responsable du réfectoire soustraire enfants et familles à la déportation et à la mort . » La maison de Paris, après la des enfants, assure le couvert des « invités ». confiscation de sa bibliothèque par les Allemands quelques jours après le début de La participation à l’action du père Théomir Devaux l’Occupation, devient un point de refuge et de passage pour des enfants juifs menacés par les Sauvetages et placements nécessitent une série d’opérations que les sœurs se partagent. nazis. Une organisation, donc, qui n’a pas été créée ad hoc pour le sauvetage, mais dont quel- Ainsi sœur Agnese s’occupe de recevoir les familles et de leur rendre visite, après quoi ques membres ont œuvré collectivement et clandestinement pour aider les juifs persécutés. sa consœur se charge de la suite, du moins jusqu’à l’été 1943. À l’automne 1943, les reli- L’énergique implication des religieuses gieuses italiennes doivent se cacher à Issy dans la maison des sœurs âgées et malades. Le pensionnat de la Congrégation, situé au 61 bis rue Notre-Dame des Champs, est dirigé Sœur Joséphine prend alors le relais, jusqu’à la Libération. Elle prend la direction du cen- par mère Francia, religieuse énergique d’origine aristocratique. Elle fait appel à plusieurs tre. En relation constante avec le père Devaux, elle passe tous les jours chez les pères reprises à sa famille pour cacher des enfants. Elle peut également compter sur un médecin pour prendre des papiers et des adresses ; elle va chercher les enfants des familles mena- qui lui procure des taxis et lui fournit des certificats de complaisance nécessaires à l’envoi cées. En novembre 1943, elle organise l’accompagnement dans la Sarthe de 42 enfants en lieu sûr, « pour raisons de santé », des enfants cachés. Elle a évoqué aussi à plusieurs du quartier de la Chapelle. reprises l’aide reçue de la police : un de ces fonctionnaires au moins lui a fourni des cartes Mathilde E. témoigne ainsi : « Un soir, en 1943, une religieuse de Notre-Dame de Sion d’identité ou des passeports en blanc. Il lui restait à les remplir et à faire apprendre aux s’est présentée comme assistante sociale. Elle est venue deux fois, en civil. Je suis allée enfants leurs nouveaux noms. la voir à Notre-Dame de Lorette 55, elle était en bonne sœur. Ça m’a fait quelque chose, 51 53 52 52 On les appelle les « demoiselles ». Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes. Les religieuses de Notre-Dame de Sion face à la persécution des Juifs en France, 1940-1944, préface d’Etienne Fouilloux, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 79. 27 Témoignage de Catherine de Bédichillon, non daté (a priori dans les années 1990). Source : CDJC, CMLXXV(15)-9. Témoignage de Mère Francia, non daté, cité par Madeleine COMTE, op. cit., p. 71. 55 Notre-Dame de Sion. 54 28
  • 17. L’Entraide temporaire*, un regroupement multiconfessionnel mais j’ai continué à lui faire confiance. Quand elle a appris qu’il y allait avoir un ramassage de juifs, elle est venue, maison par maison, pour ramasser des enfants 56.» sonnes sauvées, et peut-être plus. Ce sont des fillettes intégrées aux élèves du pensionnat, L’Entraide temporaire doit sa création à Lucie jusqu’à une trentaine en même temps. Des enfants sont parfois hébergés provisoirement à Chevalley. Juriste de formation, elle a 58 ans en Sion en attendant un refuge plus sûr, ainsi que des familles. L’évaluation de l’action menée 1940. Elle est veuve et consacre tout son temps et par son équipe est difficile car elle a agi en collaboration constante avec le père Devaux. toute son énergie à la présidence du SSAE* (Service On connaît de façon plus précise l’importance des actions social d’aide aux émigrants)59. Elle fréquente depuis de sauvetages organisés à partir du 68 rue Notre- de longues années des femmes qui sont épouses Dame des Champs. Le père Devaux a en effet tenu, de banquiers, d’industriels et de diplomates. À la de mars 1943 à 1945, une liste des enfants pla- déclaration de guerre, alors que l’incertitude règne cés (nom, âge et lieu de placement), liste qu’il sur la continuité de l’action du SSAE, elle réunit un cachait sous les marches de l’autel de sa cha- « groupe de dames » afin de collecter des fonds pelle. Le Bulletin des enfants cachés a publié destinés à secourir des familles de travailleurs une liste de près de quatre cent quatre étrangers. Ce groupement de bonnes volontés noms57. La Médaille des Justes, qui lui a été est œcuménique : on y trouve, aux côtés de décernée, à titre posthume, à Paris, le 6 août 1996, témoigne de son action. Mère Francia Source : Mémorial de la Shoah/CDJC La naissance de l’Entraide Source : CFYV Pour ce qui est de l’action propre du 61 bis, mère Francia avance le chiffre de cinquante per- Lucie Chevalley-Sabatier [1882-1979]. Lucie Chevalley, qui est protestante, Madame Béchard, une coreligionnaire qui est l’épouse d’un des directeurs des établissements Kuhlmann à Paris, ainsi que Madame de Linares, elle, a été reconnue comme Juste Presson-Depret, catholique et épouse d’un directeur de banque. Cette dernière organise parmi les nations en 2007. La recherche des fêtes de bienfaisance clandestines où elle propose à des artistes juifs dans l’impossi- conduite par Madeleine Comte sur Notre-Dame bilité d’exercer officiellement leur art de se produire. Ce premier groupe est complété par de Sion montre que les religieuses n'ont pas des femmes professeurs et des intellectuelles juives ayant perdu leurs postes. Parmi cherché à convertir au catholicisme les enfants elles, Denise Milhaud, qui deviendra responsable de maisons d’enfants gérées par l’UGIF. juifs quelles ont sauvés58. Le petit cercle voit sa vocation se tourner résolument vers l’aide auprès des juifs persécutés. L’un des éléments déclencheurs de ce mouvement est la rencontre entre Lucie Le père Théomir Devaux [1885-1967]. Chevalley et David Rappoport (Comité de la rue Amelot). Il lui demande de servir de lien entre les œuvres dont il s’occupe et leurs représentants en zone libre. Elle accepte immédiatement. En effet, elle bénéficie grâce à ses fonctions au sein du SSAE d’un laissez-passer permanent entre les deux zones60. Commencent alors, au rythme de ses fréquents voyages auprès des équipes locales et des entrevues qu’elle sollicite tant auprès des autorités françaises que des responsables d’œuvres travaillant avec le SSAE, des « manœuvres diplomatiques » parallèles. Outre ce travail de liaison, c’est surtout la 56 Témoignage de Mathilde E., non daté, cité par Madeleine COMTE, op. cit., p. 80. 57 Bulletin des enfants cachés (1940-1944), n° 12 (septembre 1995), p. 9, et n° 13 (décembre 1995), p. 10, cité par Madeleine COMTE, op. cit., p. 8. 58 29 59 Nous renvoyons à ce sujet à la thèse de Lucienne CHIBRAC, Assistance et secours auprès des étrangers. Le service social d’aide aux émigrants (SSAE), 1920-1945, thèse de doctorat sous la direction d’Yves Lequin, juin 2004, p. 379. 60 Madeleine COMTE, op. cit. Rapport dactylographié, dossier YV, n° 5891, cité par Lucienne CHIBRAC, ibid. 30
  • 18. collecte et le versement de fonds qui l’occupent. Elle assure le transport des sommes pré- vienne les chercher pour les mettre en sécurité à la campagne. Elle gardait également cieuses, avec, entre autres, le budget qui doit servir à payer les salaires des professionnel- une chambre à disposition des volontaires de l’Entraide en cas de besoin. les du SSAE, dans des pelotes de laine. La répression croissante incitant à accélérer les mesures de sauvetage, les fonds collectés s’orientent vers une priorité : le financement du sauvetage d’enfants juifs. Est alors réactivée une œuvre pour enfants créée dans les années Dans la majorité des cas, les enfants étaient hébergés deux ou trois jours dans un centre d’accueil pour enfants, non juif, avec l’accord de la directrice, et en repartaient, munis de tous les papiers nécessaires, pour aller vers une famille nourricière. vingt et dénommée « Le Sauvetage de l’enfance », qui deviendra pour la circonstance l’Entraide temporaire. Le fonctionnement de l’œuvre Pour trouver des fonds, l’œuvre se présente dans les familles auxquelles elle s’adresse comme une annexe de la Croix-Rouge. La répartition du travail s’opère de la façon suivante : Lucie Chevalley assure une coordination des liaisons multiples. Mesdames Pesson-Depret, Massé et Berr cherchent des fonds qui viennent de particuliers très riches ou de grandes entreprises. Un livre de comptes de l’Entraide indique sur cinq pages et demie les entrées et sorties d’argent et la situation financière périodique. Les entrées sont marquées au nom ou au pseudonyme de la personne qui a apporté l’argent à l’œuvre, sans indication de donateur : Madame Chevalley sous son propre nom, Madame Gabriel (Madame Pesson-Depret), Madame Malakoff (Madame Massé), Arlette (Madame Beaumont). On retrouve aussi les noms de Madame Béchard et Madame Milhaud (« Madame Saint-Gâteau »), qui figurent surtout aux sorties. On envoie l’argent reçu en espèces par chacune des dames aux nourrices sous forme de mandat. On y consigne également les dépenses faites pour chaque enfant chez leur nourrice. Les noms figurent par ordre de date de prise en charge. Ce livre est un vieux volume des comptes de l’œuvre du « Sauvetage de l’enfance » de 1921. Pour préserver une clandestinité nécessaire, toutes les dates sont décalées exactement de vingt ans : dates de naissance, dates de placement. Ainsi, ce qui était dit des enfants de l’Entraide ne serait pas paru invraisemblable à qui aurait ouvert par hasard ce livre, présenté comme « En juin 1943, ma mère, que je rencontrais chez Mme Furley au 25, rue de la Forge Royale Paris XI e, m'indiqua qu'une dame voulait s'occuper de ma sœur et moi, et nous envoyer à la campagne. Le contact avait été établi par Henriette Grunmann qui m'avait raconté avec joie l'attaque des résistants contre les nazis au cinéma Rex. Je me rendis donc un matin (sans mon étoile jaune) au 10 rue des Beaux Arts. Là, je fis connaissance de Madame Camplan, elle me proposa de nous emmener à la campagne. Quelques jours après, nous avions rendez-vous sur le quai du métro Strasbourg St-Denis, devant les 1res classes, direction Gare du Nord jusqu'à Noyon. Là, Mme Leroux nous attendait avec un tombereau fixé par un cheval. Nous sommes partis à Pontoise-les-Noyons. Mme Leroux était nourrice et son mari garde-champêtre. Madame Camplan et Madame Leroux (Mémère) m'expliquèrent que je ne pouvais garder mon prénom Adolphe, et c'est depuis que je me prénomme Michel. [...] M. Leroux (Pépère) avait ses entrées à la mairie et obtint le changement des cartes d'alimentation qui finissaient par être fort douteuses. Nous nous sommes retrouvés à une douzaine de gosses au cours de l'année. C'est Mme Camplan, et son organisation le Mouvement national contre le racisme qui envoyait l'argent chaque mois. Quand le mandat n'arrivait pas, Mémère était fort mécontente 61. » Un homme témoigne en faveur de Madame Camplan, membre du MNCR* (Mouvement national contre le racisme), reconnue comme Juste en 1995. établi en 1921. Certaines conventions sont également adoptées : Dax désigne l’Entraide, « à Biarritz » signifie « à Drancy », « à Bayonne » signifie « en déportation. » La préservation d’une trace du placement des enfants étant essentielle, ce livre de comptes est doublé d’un fichier rose, comportant des fiches sur lesquelles les enfants sont désignés sous de faux noms, avec la mention du pseudonyme de la personne qui en avait la charge habituellement à l’Entraide. L’âge et la nationalité sont marqués. Ce fichier a semble-t-il été souvent déplacé, et principalement gardé à l’hôtel Stella, au 41 rue Monsieur le Prince, grâce à sa patronne, Madame Marteau, qui a été reconnue comme Juste en 1990. Elle cachait des enfants persécutés dans les chambres du dernier étage en attendant qu’on 61 31 CFYV, dossier Camplan, n° 6520. 32
  • 19. La Clairière* Le samedi 13 février 1943, Suzanne Spaak expose à Marcelle banlieue commence par 42 enfants des centres d’accueil de l’UGIF. Cette rafle des juifs apatrides est proposée et organisée par la police française pour officiellement éviter la déportation des juifs français. Outre les enfants, une majorité de vieillards sont arrêtés. En réaction, une opération est conjointement menée par Suzanne Spaak, Paul Vergara et Marcelle Guillemot. Ils sont membres de La Clairière, œuvre médicosociale et patronage d’enfants située dans le quartier des Halles et placée sous l’autorité du pasteur Vergara. Guillemot son plan de sauvetage des enfants juifs encore héber- Source : Mémorial de la Shoah/CDJC Les 10 et 11 février 1943, une rafle concernant tous les arrondissements de Paris et de la gés par l’UGIF. Le lendemain, le pasteur et Marcelle Guillemot distribuent aux fidèles assistants à l’office une circulaire leur demandant de se présenter le lendemain aux bureaux de l’UGIF et de se porter volontaires pour emmener un enfant juif se promener pendant une journée. Bien préparée, l’opération, soutenue secrètement par certains membres du personnel de l’UGIF, Centre social de la Clairière vers 1950. connaît un vif succès. À la fin de la journée, soixante-trois enfants Source : Mémorial de la Shoah/CDJC de trois à dix-huit ans, au lieu de retourner rue Lamarck, sont rassemblés dans les locaux Suzanne Spaak [1905-1944] Belle-sœur de l’homme d’État belge Paul-Henri Spaak, elle fait partie du réseau Trepper, l’Orchestre Rouge - organisation d’espionnage dirigée par du patronage dirigé par le pasteur. Tous trouvent asile dans les familles de sa paroisse. Suzanne Spaak, le pasteur Vergara et Marcelle Guillemot ont tous les trois été reconnus comme Justes parmi les nations. Leopold Trepper. Arrêtée, elle a été fusillée dans la cour de la prison de Fresnes peu de temps avant la « Nous sommes arrivés, une dizaine d’enfants, rue Lamarck, alors asile de vieillards juifs. […] Libération. Nous sommes restés rue Lamarck quelques enfants et beaucoup de vieillards jusqu’à la grande rafle du 16 juillet. La rue Lamarck, la rue Guy Patin sont devenues des centres pour enfants juifs sans parents. […] Je suis restée entre la rue Lamarck et la rue Guy Patin avec Paul Vergara [1883-1965] mes deux sœurs jumelles jusqu’en février 1943, le 10 ou 13 février 1943 les Allemands sont été publiés dès la fin de la guerre, il fait des références voilées à la Source : Mémorial de la Shoah/CDJC Pasteur de l’Oratoire du Louvre. Dans ses sermons, dont certains ont venus arrêter des centaines d’enfants situation des juifs, et des références claires à la situation de guerre. Il inscrits sur les listes. […] Certains ont exhorte son auditoire à résister, tout d'abord par l’esprit, puis en par- réussi à se cacher dans des placards, ticipant à la « révolution » en marche. Une résistance qui apparaît sous les lits et d’autres sont restés car motivée par sa place de guide qui doit exhorter à combattre le Mal ils n’étaient pas sur les listes. Après représenté par les Allemands - dont les actions vont a contrario de la morale chrétienne - plus que par philosémitisme, et qui explique son cette rafle les enfants ont été disper- engagement dans l’action collective menée avec la Clairière. sés, cachés chez diverses personnes. […] Nous avons finalement été plaSource : Mémorial de la Shoah/CDJC cées dans un bled « Bullion par Bonnelles » (je crois dans la Nièvre) chez un couple âgé sans enfants, mes sœurs et moi 62. » Marcelle Guillemot [? -1960] Malka Régine Trargarz, ancienne enfant cachée, se souvient de ces journées d’angoisse. Source : CFYV Assistante sociale qui dirige la Clairière. 33 62 Enfants de la maison de la rue Lamarck, 1942-1943. Témoignage de Malka Régine Trargarz, 3 pages, fait en 1994. Source : CDJC, Aloumim, 1510-3, n° 37. 34
  • 20. Source : collection privée Pierre Lautmann, aimablement communiquée par Jean Laloum. Deux femmes, un même but : sauver les enfants Lettre d’un enfant qui s’est enfui de la maison de la rue Lamarck, envoyée à Françoise Lautmann, l’une des ses responsables. 35 36
  • 21. Jeune femme juive originaire de Roumanie, les états d’âmes au quotidien e Le 25 mai 1941, l’heure est aux préoccupations quotidiennes traditionnelles d’une Énéa Averbouh arrive en France en 1929 et, de jeune assistante sociale qui tente de faire son métier, compliqué par la situation 1930 à 1939, anime en qualité d’assistance exceptionnelle de misère de ses assistés. Au lendemain de la rafle du 14 mai 1941, la sociale les patronages de la baronne Germaine Énéa Averbouh : situation est en effet fort difficile pour certaines familles privées de leur chef : 63 de Rothschild dans le XI arrondissement . Lorsque la guerre éclate, elle se charge « 25 mai. C’est à présent la vraie misère, celle qui détruit tout : moral et physique, de l’évacuation des enfants à Coutrat, en Gironde. En 1941, elle regagne Paris. C’est qui va commencer ! Le soutien de famille est arrêté, plus d’argent ! Comme les désormais sous l’égide de l’OSE qu’elle poursuivra le travail social. Le 9 juin 1940, familles sont généralement nombreuses, peu de mères peuvent travailler ! elle commence ses « Carnets de notes d’une assistante sociale sous l’occupation Comment vivre !!!... les services sociaux israélites commencent à s’organiser avec allemande », qui s’étendent sur 36 pages manuscrites 64. grande hâte, pour pouvoir aider le plus vite et le plus efficacement possible tous ces pauvres êtres. 28 mai. Nous recevons beaucoup de plaintes, de demandes de secours ; de nombreuses femmes enceintes et il faut penser aux bébés à venir ! Il faut aussi apporter à toutes ces malheureuses, non seulement un soutien matériel, mais aussi un soutien moral. Comment arriver à tout cela ??... Nous avons peu de personnel ; il a beau se montrer dévoué et zélé, il y a de nombreuses enquêtes à mener, des courses à faire ! Nous sommes débordés ! » La situation des juifs empirant, les implications et fonctions des membres de l’OSE se modifient. Une réunion du 1er décembre 1941 prône le placement clandestin des enfants. « 1er décembre 1941. Première réunion aux bureaux de l’OSE, Champs-Élysées, à laquelle assistent M. et Mme Walk, le docteur Minkowski et Mme Stern. Le docteur Minkowski, dans une atmosphère lourde d’angoisse, nous fait part de ses craintes au sujet de l’avenir des Juifs. Madame Stern, qui travaille à la Coordination, Attestation du 23 septembre 1946 de l’activité d’Enéa Averbouh par le Service social des jeunes. Source : Mémorial de la Shoah/CDJC est d’accord avec lui pour conseiller de placer au plus vite les enfants non plus seulement pour les vacances, mais pour les cacher ! C’est donc l’ère des placements clandestins qui va commencer ! Il faut d'abord faire la plus large prospection possible, avec la plus grande prudence, cependant, pour trouver comme nourrices des femmes sympathiques, sûres, braves, et pas bavardes surtout ! Que nos cœurs sont lourds !! » 63 Jean LALOUM, « Une résistante de l’OSE en zone nord : Énéa Averbouh », in Anne GRYNBERG (dir.), Les Juifs dans la Résistance et la Libération, textes réunis et présentés par le RHICOJ (Association pour la recherche sur l’histoire contemporaine des Juifs), Paris, Éditions du Scribe, 1985, p. 109. 64 37 Les passages suivants sont extraits du journal d’Énéa Averbouh. Source : CDJC, Fonds Énéa Averbouh, DLXX-2. 38
  • 22. Les fêtes de Noël illuminent cette situation d’angoisse… « Décembre 1941. Et pourtant, quelle lumière peut parfois éclairer en nous montrant Lucienne Clément de l’Épine : les sympathies autour de nous ! Nous recevons la visite d’assistantes sociales de le souci constant du bien-être des enfants diverses mairies, assistantes non juives naturellement, qui viennent nous annoncer qu’elles feront des arbres de Noël pour nos enfants à qui sont, hélas, défendus, par ordre supérieur, ceux des écoles. Que ce geste est touchant et réconfortant. Dans sa détresse, Israël trouve amitié et secours ! Oh ! Merci !! Les Quakers, rue Guy de la Brosse, offrent le local et distribution de jouets. L’accueil est amical, voire même chaleureux. Le programme est joli ! Nos enfants sont heureux… et nous aussi ! Née en 1911 à Paris, couturière, elle est une femme non juive ayant activement collaboré avec la WIZO entre 1942 et la Libération. Elle a été reconnue comme Juste parmi les nations en 1990. Elle a laissé une trace précieuse de son action grâce à un « journal de bord » où elle notait les noms, prénoms et âges des enfants évacués, ainsi que le nom et le lieu d’habitation de la famille d’accueil, avec un commentaire et la date de sa visite. Elle profitait du fait de placer de nouveaux enfants pour aller faire une tournée d’inspection des familles d’accueil se situant au même endroit. Elle a principa- Combien sont émouvants tous ces souvenirs. » lement œuvré dans la Sarthe. Elle mentionne, en novembre 1943, être allée dans … mais le sentiment de danger prend rapidement le pas : les villes suivantes : Montfort-le-Rotrou, Le Lude, Lavaré, St-Mars-la-Brière, « Janvier 1942. L’année commence pour nous dans un sentiment d’angoisse, car Lombron, nous sentons le danger se rapprocher à pas lourds bien que silencieux encore. Les Coudrecieux, Semur-en-Vallon, Soulitré. Dans la même région, elle fait une visite parents se croient en sécurité, puisque jusqu’ici rien de grave n’est arrivé et, malgré en avril 1944 à Challes, Beaufay, nos avis et même nos prières, ils refusent, pour la plupart, de laisser placer leurs Mansigné, Bonnétable, St-Jean-de- enfants, préférant les garder près d’eux. Quelle inquiétude nous tenaille ! » la-Motte. Elle cite également des Pont-de-Gennes, Villaines-la-Gonais, Parigné-l’Évêque, Requiel, visites en Seine-et-Oise. Elle qualifie les enfants avec des adjectifs concernant leur état de santé et leur moral, et ajoute parfois également un com- Source : CFYV Source : Mémorial de la Shoah/CDJC mentaire personnel. Lucienne Clément de l’Épine [1911-1995]. Enéa Averbouh contemplant des enfants figurant le sigle de l’OSE. Certaines femmes juives comme Enéa Averbouh ont activement œuvré pour la survie des enfants. D’autres, non-juives, ont été reconnues comme Justes, et, parmi elles, Lucienne Clément de l’Épine s’est révélée précieuse pour le sauvetage des enfants. 39 40
  • 23. Les enfants ont des caractères très variés, et l’on voit dans les exemples suivants qu’elle s’attache à leur personnalité : « enfant sauvage, bonne santé » ; « plaies le 23 novembre » ; « enfant bien portant, intelligent, a sa mère à Paris » ; « débrouillarde, intelligente » ; « petit, assez fort, très bavard, gentil mais un peu vantard » ; « Jean, 11 ans, enfant turbulent, vrai titi, ayant besoin d’être tenu » ; « Berthe, 13 ans, grande, a beaucoup forcie, fillette très nerveuse et à surveiller de près. » Les familles d’accueil s’avèrent être de natures très différentes. On peut ainsi lire, pour l’une d’entre elle : « Ouvrier SNCF, braves gens, mais pas propres » ou pour une autre : « Mari prisonnier, femme très bonne, très propre, et précieuse pour nous ». Dans certains cas, l’enfant a vraisemblablement changé de famille : le nom de la première famille est barré, avec la mention « pas très bon placement », et en dessous est rajouté un autre nom, suivi de « boulanger, gens seuls très propres, meilleur placement. » Ce souci du bien-être des enfants dont elle a la charge se retrouve dans le cas suivant : « Enfants Erberg placés chez Fournier Coudrecieux-Sarthe. Berthe, 16 ans, apprend la couture. Madeleine, 14 ans ½, Léon [illisible] 9 ans, va en classe. La jeune Madeleine est partie avec M. Skornik, 6 passage Kuszner, 19e. Cet homme connaissait les parents des enfants, mais il est de mauvaise réputation et il est veuf de 8 enfants dont nous payions il y a peu de temps encore les pensions. L’aînée Berthe, très sérieuse et gentille. Petite ne veut pas quitter la nourrice, cette femme qui est très bonne a hébergé gratuitement pendant un an les enfants, aussi comme la grande est en apprentissage, cette femme demande que l’on veuille bien lui laisser, ce serait un chagrin terrible pour tous de se séparer. Toutes deux nous demandent de faire le nécessaire pour Madeleine de l’enlever d’auprès de cet homme. Source : Mémorial de la Shoah/CDJC Je crois que c’est urgent et très sérieux. » Puis, d’un autre stylo, a priori un autre jour : « Je suis allée sur place voir Skornich. Se méfier, concierge et entourage très mauvais, repaire de marché noir et gens de mauvaise mine. Enfant seule, très difficile à l’approcher. La concierge avait la garde et la défense de dire où elle était. La petite Madeleine doit venir mercredi 21 avec moi, viendra-t-elle ! » Extrait du journal de Lucienne Clément de l’Épine. 41 42
  • 24. Lucienne Clément de l’Épine a également rédigé un rapport, non daté, sur la surveil- mandes ; les enfants qui étaient au nombre de 8, dont 3 à nous, m’avaient avertie, ainsi lance des enfants cachés depuis le 2 avril 1942, « dont il a fallu surveiller la santé, que la nourrice qu’ils ne s’en iraient jamais de là, qu’ils se souvenaient si je revenais. Le l’éducation, la scolarité, consoler les chagrins, réprimander les fortes têtes, veiller à plus sage a été de les laisser, d’autant que c’était un placement de leurs parents, c’est le leur vestiaire, et entretenir avec eux une liaison qui leur faisait sentir qu’ils étaient seul endroit d’ailleurs duquel il y ait à se plaindre. […] À part tous ces incidents j’ai eu aimés . » Cette phrase résume l’implication dont elle a fait preuve et l’attachement quelques ennuis quand des enfants ont été malades, il a fallu les transporter à l’hôpital qui l’a liée avec les enfants, dont elle fait le décompte : Seine-et-Oise, 126 enfants, du Mans, toujours pareil, le commandant était à craindre, il a fallu agir de ruses, cela n’a Orne, 23 enfants, Sarthe, 122 enfants, et 4 en Ille-et-Vilaine. Elle cite le nom et le pas toujours été facile, quelques nourrices m’ont bien aidée et le personnel de l’hôpital poste des personnes qui l’ont aidée dans son action, notamment les instituteurs et a été chic, mais que d’angoisses. » 65 institutrices rencontrés dans la Sarthe, le maire de Montfort ainsi qu’une jeune femme de la mairie. La municipalité n’a cependant pas toujours été conciliante… « À Mayet, Mme Félicier qui garde les enfants Goldrach a été d’un dévouement et d’une aide très précieuse, des collaborateurs avaient cherché à nuire aux enfants en menaçant de les déclarer, mais nous nous sommes toutes deux, au risque d’être dénoncées, adressées à la municipalité […] Nous avons pu, après maintes difficultés, faire rentrer à l’école des sœurs les 3 enfants qui ont été par la suite à l’abri ; la municipalité étant contre nous, c’est grâce aux religieuses que les enfants ont été sauvés. » « Ma mère me confia à un orphelinat pour enfants juifs situé rue Lamarck à Paris 18e en jan- vier 1944. L'organisation dirigeant l'orphelinat adressa [ma mère] à un couvent de religieuses à Nogent-sur-Marne rue Gambetta où elle fut cachée sous un faux nom par la mère supérieure. L'organisation, ayant appris ou supposé que les Allemands prendraient aussi les enfants essaya d'en sauver le maximum en les plaçant auprès de nourrices dans toute la France. C'est là que Madame Clément de L’Épine (nous ignorions son prénom) intervenait. Elle accompagnait les enfants chez les nourrices. Nous avions de fausses identités. Mes papiers d'identité, en particulier mon acte de naturalisation avaient été confiés à l'orpheli- Elle doit également composer avec la répression menée par les autorités allemandes nat. Ils furent sans doute volontairement détruits pour ne pas laisser de traces. [...] Madame et françaises… Clément de L’Épine emmenait donc les enfants et ensuite elle faisait les tournées pour régler « À la Flèche également il y a eu une fâcheuse affaire, quand je suis arrivée pour régler les mensualités en retard, de 3 enfants. Ils venaient d’être emmenés par la Gestapo allemande. Je suis donc allée au Mans, essayer de faire quelque chose, mais les nourrices 66. » Henri Szpilberg, né 1938 à Paris où ses parents, polonais, habitaient depuis 1936, témoigne en faveur de Lucienne Clément de l’Épine. le commandant du Mans était un bourreau, il m’a été répondu que je vide les lieux, sans quoi si je m’intéressais tant que cela aux enfants, que l’on allait me les faire rejoindre, et comme je savais sa réputation je n’ai pas insisté. D’ailleurs [illisible] c’est à cette époque que l’on a arrêté beaucoup de Juifs et réfractaires dans ce département, le docteur du Breil, qui avait soigné gratuitement plusieurs de nos enfants, a été arrêté. » Elle souligne d’autres difficultés, qui tiennent soit à la qualité du placement, soit au danger qu’elle a elle-même encouru au cours des différents convoyages. « Un cas, je crois le seul, est à déplorer dans l’Orne. Il s’agit de Boisgauthier à Méhaudin, vrai repaire de nomades, les enfants vivent dans une saleté et un laisseraller épouvantables, la femme est bonne pour les enfants, après menaces et répri- 65 Rapport de Lucienne Clément de l’Épine sur la surveillance des enfants cachés depuis le 2 avril 1942, non daté. Source : CDJC, CMII-1, documents 55 à 70. 43 66 CFYV, dossier Clément de l’Épine, n° 4599. 44
  • 25. Pour conclure Si l’on connaît avec précision l’action de certains sauveteurs, comme le montrent ces deux derniers portraits, il faut gar- der à l’esprit que tous n’ont pas été reconnus comme Justes parmi les nations. Un ensemble d’actions parfois infimes a été à l’origine de ce qui constitua après coup une chaîne de sauvetage efficace, formée de maillons variés dont certains resteront inconnus. Par conséquent, si on ne peut connaître précisément le nombre de juifs ayant été sauvés pendant la guerre, il est également impossible de savoir combien de non-juifs ont œuvré pour leur survie. Tous les sauveteurs n’ont pas été identifiés, notamment dans le cadre de l’aide apportée aux enfants, lesquels n’ont pas toujours de souvenir précis de l’identité de la personne qui les a aidés. Les protagonistes ont également pu décéder pendant ou après la guerre. De plus, les rescapés se sont dispersés à travers le monde, rendant la collecte de leur témoignage malaisée. Enfin, certains sauveteurs identifiés ont pu refuser de se faire honorer officiellement. Ainsi, si tous les Justes sont des sauveteurs, tous les sauveteurs n’ont pas le titre de Juste. La « chaîne du sauvetage » obéit en définitive à une série de paramètres : la conscience du danger qui incite à agir, l'acte d'entraide et au bout du compte la réussite. Mais ce processus n'est évidemment pas garanti. Aider une personne à s’enfuir, évacuer un enfant, fournir des faux papiers à une famille sont autant de maillons dans une chaîne qui peut être malheureusement rompue : il peut y avoir aide sans sauvetage. C'est donc a posteriori, quand on connaît l'issue de l'action, que cette notion de « sauvetage » est véritablement justifiée. Celui-ci a revêtu différentes formes, liées à la nature du danger auquel les personnes étaient confrontées : convocations, arrestations individuelles, déportations collectives… A cet égard, les rafles de l'été 1942 eurent un impact plus important sur l'opinion que celles de 1941, parce qu'elles furent plus massives, et que femmes et enfants furent concernés. L'émotion collective qu'elles suscitèrent, à Paris et en province, a de ce fait généré autant d'actes discrets d'entraide au sein de la population civile non-juive. Le sauvetage apparaît finalement comme une forme de résistance civile ; comme le dit Jacques Semelin, « une résistance qui ne consistait pas à tuer des vies mais à les sauver 67. » Sans remettre en cause les connaissances accumulées jusqu’ici sur le quotidien des Parisiens pendant la guerre, entre politique antisémite, répression et arrestations, ce regard sur le sauvetage permet de compléter notre connaissance des années noires dans lesquelles fut plongée la capitale entre 1940 et 1944. Paris, ville-piège pour certains, ville-refuge pour Glossaire CGQJ (Commissariat général aux questions juives) : créé le 29 mars 1941, dirigé successivement par Xavier Vallat et Louis Darquier de Pellepoix, le CGQJ est chargé d’élaborer le cadre législatif et de mettre en application la politique antisémite du gouvernement de Vichy. voir p. 4 Comité de la Rue Amelot : organisation regroupant plusieurs organisations politiques et associations juives (le Bund, le Poalé-Zion de gauche, le Poalé-Zion de droite, la Fédération des sociétés juives de France, et la Colonie scolaire) et se réunissant au 36, rue Amelot dans le XIe arrondissement de Paris. voir p. 25 Joint : terme désignant l’American Jewish Joint Distribution Committee (AJDC), qui a été créé aux Etats-Unis en 1914. Lors de la Première Guerre mondiale, la responsabilité de l’action philanthropique du Joint fut transférée à des comités juifs locaux, autorisés à contracter des emprunts remboursables après la fin des hostilités ; la même méthode fut appliquée pendant la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne la France, le personnel américain du Joint quitta Marseille pour Lisbonne lors du débarquement des armées alliées en Afrique du Nord (8 novembre 1942). Le bureau de Marseille fermé, la gestion de l’aide AJDC fut confiée à celui qui avait été depuis 1941 son directeur français, Jules Jefroykin, assisté de Maurice Brener, secrétaire personnel du directeur de l’UGIFsud (Raymond-Raoul Lambert). Ainsi, le Joint, absent de France, continua en fait à y alimenter les caisses des organisations juives. voir p. 12 L’Entraide temporaire : œuvre destinée à secourir les enfants juifs créée à Paris au début de la guerre par Lucie Chevalley et un groupe de femmes de bonne volonté. voir p. 30 La Clairière : œuvre médicosociale et patronage d’enfants situé à Paris, placée sous l’autorité du pasteur Paul Vergara. voir p. 33 MBF (Militärbefehlshaber in Frankreich) : Commandement militaire allemand en France. voir p. 22 MNCR (Mouvement national contre le racisme) : mouvement fondé en 1942 qui a publié dans chaque zone, à partir de 1943, un périodique clandestin antiraciste (Fraternité en zone sud, et J’accuse en zone nord). voir p. 32 Notre-Dame de Sion : congrégation catholique fondée en France au XIXe siècle par des juifs convertis. voir p. 27 OSE (Œuvre de secours aux enfants) : œuvre sociale juive créée en 1912 en Russie, ayant pour but d’assister les populations en détresse. voir p. 25 d’autres, fut le théâtre du pire comme du meilleur quand, face aux dénonciations des uns, s’élevait le mur de l’aide silencieuse des autres. 67 45 Jacques SEMELIN, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe, 1938-1943, Paris, Payot et Rivages, 1998, p. 207. 46
  • 26. SIPO-SD : abréviation des termes allemands SicherheitspolizeiSicherheitsdienst (police de sécurité-service de sécurité), dont le siège se situe à Paris au 11 rue des Saussaies, dans le VIIIe arrondissement. Son activité est essentiellement concentrée sur la poursuite des opposants politiques, des résistants et des juifs. voir p. 7 SSAE (Service social d’aide aux émigrants) : association créée en 1924 ayant pour mission sociale et humanitaire d'aider et de protéger les migrants ou demandeurs d'asile. voir p. 30 UGIF (Union générale des Israélites de France) : elle est créée le 29 novembre 1941 par le gouvernement de Vichy. L’UGIF est dotée d’une capacité juridique complète, sous la tutelle administrative et financière du CGQJ. Elle a pour objet « d’assumer la représentation des Juifs auprès des pouvoirs publics, notamment pour les questions de prévoyance et de reclassement social », et est « un établissement public autonome doté de la personnalité civile. » Le conseil d’administration est composé de dix-huit membres, juifs de nationalité française, nommés par le Comissariat général aux questions juives. Tous les juifs de France, français et étrangers, sont tenus de s’y affilier. Toutes les associations juives sont, du même coup, dissoutes, et leurs biens passent sous l’administration de l’Union (répartie sur les deux zones entre UGIF-nord et UGIF-sud)68. voir p. 25 WIZO (Women International Zionist Organisation / Organisation internationale des femmes sionistes) : elle naît en 1935 grâce à la réunion de deux mouvements sionistes : l'Union des femmes juives de France pour la Palestine et le groupe d'études Kadimah. voir p. 25 Pour approfondir ses connaissances Bibliographie Sur la Seconde Guerre mondiale Ouvrages généraux AZÉMA Jean-Pierre, De Munich à la Libération : 1938-1944, Paris, Editions du Seuil, 2002. ___ AZÉMA Jean-Pierre et BÉDARIDA François (dir.), Vichy et les Français, Paris, Fayard, 1992. ___ LABORIE Pierre, L’opinion française sous Vichy, Paris, Editions du Seuil, 1990. ___ LABORIE Pierre, Les Français des années troubles, Paris, Desclée de Brouwer, 2001. ___ PESCHANSKI Denis, Vichy - Contrôle et exclusion, Paris, Complexe, 1997. ___ VEILLON Dominique, Vivre et survivre en France, Paris, Editions Payot et Rivages, 1995. Paris COINTET Jean-Paul, Paris, 1940-1944, Paris, Perrin, 2001. ___ DREYFUS Jean-Marc et GENSBURGER Sarah, Des camps dans Paris, Paris, Fayard, 2003. Sur les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ADLER Jacques, Face à la persécution, les organisations juives de Paris de 1940 à 1944, Calmann-Lévy, 1985. ___ COHEN Asher, Persécutions et sauvetages, Juifs et Français sous l’Occupation et sous Vichy, Paris, Éditions du Cerf, 1993. ___ HAMON Léo et POZNANSKI Renée, Avant les premières grandes rafles - Les Juifs à Paris sous l’Occupation, Cahiers de l’IHTP, n° 22, décembre 1992. ___ KASPI André, Les Juifs pendant l’Occupation, Paris, Éditions du Seuil, 1991. ___ KLARSFELD Serge, Le calendrier de la persécution des Juifs en France, 1940-1944, FFDJF et The Beate Klarsfeld Foundation, 1993. ___ KLARSFELD Serge, Vichy-Auschwitz, la solution finale de la question juive en France, Paris, Fayard, 1983 et 1985 [rééd. 2001]. ___ KRIEGEL Annie, WIEVIORKA Annette et KASPI André, Les Juifs de France dans la Seconde Guerre mondiale, Paris, Le Cerf, 1992. ___ POZNANSKI Renée, les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, 68 Sur l’UGIF, dont le rôle a été très controversé, nous renvoyons à l’ouvrage de Michel LAFFITTE, tiré de sa thèse, intitulé Un engrenage fatal. L’UGIF face aux réalités de la Shoah, 1941-1944, Paris, Éditions Liana Lévi, 2003. 47 Hachette, 1997. 48
  • 27. Sources Comité français pour Yad Vashem (CFYV) - dossiers des Justes Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) - Mémorial de la Shoah Sur le sauvetage et l’assistance Archives de la préfecture de police de Paris (APP) BAILLY Danielle (dir.), Traqués, cachés, vivants ; des enfants Juifs en France (1940-1945), Paris, L’Harmattan, 2004. ___ Crédits photographiques COMTE Madeleine, Sauvetage et baptêmes. Les religieuses de Notre-Dame de Sion face Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) - Mémorial de la Shoah à la persécution des Juifs en France, 1940-1944, préface d’Étienne Fouilloux, Paris, Comité français pour Yad Vashem (CFYV) L’Harmattan, 2001. ___ Collection personnelle de l’auteur GRUAT Cédric et LEBLANC Cécile, Amis des Juifs. Les résistants aux étoiles, Paris, Éditions Tirésias, 2005. ___ LAFFITTE Michel, Un engrenage fatal. L’UGIF face aux réalités de la Shoah, 1941-1944, Paris, Éditions Liana Lévi, 2003. ___ Présentation de l’auteur LAZARE Lucien, Le livre des Justes – Histoire du sauvetage des Juifs par les non-Juifs en Titulaire du master de recherche en histoire et théorie du politique de Sciences Po, France, 1940-1944, Paris, J.-C. Lattès, 1996. ___ et après de nombreuses recherches sur la vie quotidienne à Paris pendant la MICHEL Alain, Les Éclaireurs israélites de France pendant la Seconde Guerre mondiale, Seconde Guerre mondiale, Camille Ménager a participé au colloque « Pratiques de Paris, Éditions des Éclaireurs Israélites de France, 1984. ___ sauvetage en situations génocidaires » organisé à Sciences Po en décembre 2006 en y SEMELIN Jacques, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe, 1938-1943, Paris, Payot et Rivages, 1998. ___ présentant une recherche sur les rafles et les réseaux sociaux à Paris entre 1940 et 1944. Parallèlement à ses travaux de recherche, elle participe à la réalisation de documentaires historiques et politiques. ZEITOUN Sabine, L’œuvre de secours aux enfants (O.S.E.) sous l’Occupation en France : du légalisme à la résistance, 1940-1944, Paris, L’Harmattan, 1990. Témoignages publiés BIELINSKY, Jacques, Journal - 1940-1942, Paris, Éditions du Cerf, 1992. ___ GRUNBERG Albert, Journal d’un coiffeur juif à Paris sous l’Occupation, Paris, Éditions de Remerciements Merci à Madame Odette Christienne, adjointe au maire de Paris chargée de la mémoire, du monde combattant et des archives, ainsi qu’à Thierry Roure pour leur confiance et leur relecture attentive. l’Atelier, 2001. ___ Merci également à Corinne Melloul (CFYV) et Lior Smadja (CDJC). KRIEF Evelyne, Une enfance interdite ou la petite marrane, Paris, L’Harmattan, 1997. ___ LAMBERT Raymond-Raoul, Carnet d’un témoin - 1940-1943, Paris, Fayard, 1984. Enfin, je tiens à remercier chaleureusement Claire Andrieu et Jacques Semelin pour leur confiance et leur aide tout au long de la rédaction de cette brochure, ainsi qu’à Sarah Gensburger pour sa participation active et ses conseils avisés. Pour tout commentaire suite à la lecture de cette brochure, vous pouvez contacter l’auteur à l’adresse suivante : brochuresauvetage@yahoo.fr 49
  • 28. Photo couverture : Mémorial de la Shoah/CDJC MAIRIE DE PARIS Direction générale de l’Information et de la Communication