Histoire de la guitare
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Histoire de la guitare Histoire de la guitare Document Transcript

  • 1Guitare(s)… t r a d i t i o n s e t p e r s p e c t i v e s________________________________________________ Fabrice HOLVOET __Dans la tradition savante, la guitare est le seul survivant moderne desmultiples instruments à cordes pincées des civilisations occidentales. guiternes,guitares anciennes, luths, cistres, théorbes, colachons… tous ces instruments sesont évanouis au fil des ans pour ne laisser quun archétype, la guitare.Comme pour mieux conjurer ce sort souvent fatal, elle sest mise à se décliner sousde multiples formes: classique, folk, électrique ou midi.Ce qui fait la force de la guitare cest de pouvoir prendre les couleurs detoutes les musiques, à la condition de ne pas devoir sexprimer dune voix (trop)forte et de supporter une (relative) simplicité.En effet, en dehors de lutilisation de moyens damplification disponibles depuis undemi-siècle seulement, la guitare et ses ancêtres se sont toujours exprimés avecdélicatesse. Cela ne signifie pas avec fadeur cependant; il suffit de songer auxbattaglia de la renaissance ou aux jotas du flamenco, stylisées ou non par quelqueTarrega.Toutefois, la proximité quelle garde avec ses origines (larc musical, les lyres etluths antiques) ne lui permet pas de rivaliser sur le plan de la complexité décritureavec ses congénères polyphoniques modernes (piano, orgue, harpe…). Et, commela simplicité na jamais été contraire à la véritable expressivité, cest plutôt unequalité rare, de celles que lon retrouve au sein de la poésie…Il ny a pas dautre raison objective à la méconnaissance de ces instrumentset de leur répertoire. Elle touche même les mélomanes pointus - souvent pédants -qui négligent dès lors les trésors dexpressions authentiques dont ils sontcapables. La redécouverte des répertoires anciens et des instruments authentiqueslaisse toutefois poindre de nouvelles perspectives et lheure de la Guitare est peut-être sur le point de sonner à nouveau.Cest tout le mal quon lui souhaite et cest assurément ce quelle mérite…
  • 2DES ORIGINES AU MOYEN AGETous les instruments à cordes sont issus de larc musical primitif: une corde tendue sur unbois souple. Il est éventuellement muni dun résonateur réalisé à partir déléments simples(une calebasse, une carapace danimal.). Par la suite, ils se sont selon les cas munis dedispositifs complexes ou ont vu leur nombre de cordes croître parfois jusquà la démesure.La direction prise par nos instruments à cordes pincées a été celle de ladjonction dunmanche permettant de modifier, par pression des doigts, la hauteur du son.On retrouve déjà des instruments construit selon ce principe dans des civilisations trèsanciennes, chez les Hittites, les Mésopotamiens ou encore les Egyptiens.Létymologie-même du mot Guitare confirme cet archaïseme: il provient du grec kithara,lui-même probablement issu du perse kitàr (ki = trois, tàr = cordes).Bien que les documents musicaux dont linterprétation ne soit pas sujette à conjecturenapparaissent réellement quavec lémergence dune littérature instrumentale aux XV etXVI° siècles, les passionnés trouveront ça et là matière à leur curiosité.Ainsi, au moyen âge, on trouve deux types de guitare: la guitare mauresque et la guitarelatine que les enluminures des Cantigas de Santa Maria (Espagne, XIII°s) célèbrent avecfaste. Il nest dailleurs pas certain que leur appellation soit en stricte concordance avecleur origine géographique ou culturelle.On peut cependant observer que la forme de la guitare latine est proche de celle de laguitare actuelle et celle de la guitare mauresque du luth. On dispose donc dès cetteépoque des archétypes des deux principaux représentants de la famille des cordespincées qui se maintiendront parallèlement jusquau XVIII° siècle et dont une seule famillese maintiendra en définitive, celle de la guitare.
  • 3La Renaissance (XVI° siècle)Cette période marque le début du développement de la musique instrumentale; avant lafin du XVI° siècle, toute la musique nest écrite quà lintention de la voix. Linstrument nadonc quune fonction ornementale (introduction ou improvisation), de doublure ou deremplacement des voix ou un rôle utilitaire pour la danse.La Renaissance voit aussi naître limprimerie musicale. Parmi les premières publicationsimprimées de Petrucci à Venise, figure un recueil de tablatures pour orgue et luth.Globalement, deux instruments savants se disputeront les faveurs des musiciens: laVIHUELA en Espagne (et dans les colonies) et le LUTH partout ailleurs. La GUITARERENAISSANCE fait une apparition plus timide, bien quelle soit associée aux répertoiresde ces illustres congénères.LA VIHUELARejetant le luth parce que lié culturellement à lacivilisation arabe (en 1492, lEspagne achevait dereconquérir ses terres aux Maures), les Espagnolsutilisèrent un instrument aux possibilités techniquescomparables, mais dons la caisse de résonance esten forme de 8 (comme celle de la guitarerenaissance, voir plus loin).Elle possédait 6 chœurs (= cordes doubles)accordées par quartes sauf une tierce majeure entrele 2 et 3° chœur.Si lon prend laccord en sol (très courant à lépoque),on obtient sol-ré-la-fa-do-sol. En mi (base de laccordde la guitare moderne), on obtient donc mi-si-fa#-ré-la-mi qui, à une corde près, est identique à celui de la guitare actuelle, ce qui rendlexécution du répertoire possible sur la guitare moderne.Cet instrument a été un puissant moyen dexpression de la cultureespagnole au Siècle dOr (XVI°) et a connu une expansion vers lesterritoires conquis à cette époque, ce qui explique peut-être la faveurdont jouit encore la guitare en Amérique du sud.Limportance de la vie courtisane et la richesse de lEspagne en cettepériode ont débouché sur la publication dune série de recueils quisont le point de départ de la littérature originale pour les cordespincées. Luys Milan, Luys de Narvaez, Alonso Mudarra et deuxmusiciens aveugles Miguel de Fuenllana (vihuéliste lui-même) etlorganiste de Cabezon.
  • 4LE LUTH RENAISSANCEDans les autres pays occidentaux,linstrument savant de référence est leluth. Il a les même caractéristiquesinstrumentales (nombre de chœurs etaccord). Comme les violes ou les flûtesà bec, on en trouvait de différentesdimensions.Son accord est similaire à celui de lavihuela espagnole, ce qui autorise leséchanges de répertoires entre lesinstruments. On dit dailleurs queFrancesco da Milano était aussi habilesur la viola da mano (vihuela enespanol) que sur le luth, son instrument principal.Diverses traditions constituent le corpus particulier du luth renaissance: les ItaliensCapirolo, da Milano, Molinara, negri, da Parma, les Allemands Jundenkünig et Newsidler,les français Attaignat, Leroy, Besard… La liste serait cruellement incomplète si lon nementionnait aussi les compositeurs élisabéthains Dowland, Holborne, Holborne, Cuttingqui firent les beaux soirs des cours anglaises.LA GUITARE RENAISSANCELa guitare renaissance est décrite par Bermudo comme une vihueladont on a retiré le premier et le dernier chœur. Munie de 4 rangs decordes, ses possibilités sont plus limitées, ce qui en fait un instrumentplus volontiers confiné à laccompagnement, même si quelquespièces écrites sont conservées. Si lon ramène laccord en mi onobtient mi-si-sol-ré, soit léquivalent des quatre premières cordes dela guitare moderne.Ces trois instruments partagent un répertoire constitué de diverstypes de pièces: mises en tablature de chansons, suites de variations (diferencias, glosas,diminutions), danses (pavane, gaillarde, branle, mauresque, saltarello, ballet…), piècespolyphoniques proche de lesprit des chansons ou des madrigaux (ricercare, fantaisies).
  • 5Le Baroque(XVII° / XVIII° siècle)Le style baroque, basé sur l’expression des passions, a exigé un accroissement despossibilités instrumentales. Le clavecin, plus simple à jouer, va y trouver un terrain fertilepour son développement, tandis que le luth et la guitare vont perdre leur importance etleur rang tout en donnant naissance à une littérature propre, souvent imitée par les autresmusiciens ( les clavecinistes notamment).LES LUTHS BAROQUESLe luth va progressivement étendre sonambitus vers le registre grave: 10, 11 ou 13chœurs selon les régions et les époques. Onles répartira sur deux chevilliers (luth théorbé).On joue sur les 6 ou 7 premiers chœurs avecles doigts de la main gauche; les autrescordes sont pincées "à vide" et doncaccordées de manière à former un échellediatonique. A laccord typique de larenaissance (sol-ré-la-fa-do-sol + les bassesfa mi ré do...) succédera un nouvel accordtrès différent (pour le luth à 13 chœurs: fa-ré-la-fa-ré-la + les basses sol fa mi ré do si la).En France, il y aura des dynasties de musiciens, les Gallot ou Gautier en plus des Dufault,Mouton... En Allemagne aussi, on trouve divers maîtres dont le plus important est sansdoute Silvius Leopold Weiss qui serait à lorigine de la production luthistique de Jean-Sébastien Bach.Parmi les instruments typiques de cetteépoque, il faut citer le THEORBE,particulièrement réservé à la réalisationde basses continues.Il comporte 14 cordes simples répartiessur deux chevilliers (longueur descordes: 80 cm et 120 cm). Il sagit enfait dun archiluth dont les deuxpremières cordes sont ravalées, cest àdire accordées à loctave inférieure.Cela lui enlève donc le registre aigu etle confine plutôt à l’accompagnement,bien que Kapsberger ou Piccinini enItalie ou De Visée en France lui aientconfié des partitions solistes.Il existe de nombreux autres instruments.LANGELIQUE, qui est une sorte de théorbe accordé entièrement de manière diatonique(cest-à-dire note après note comme une harpe) et qui comportait jusquà 17 cordes.
  • 6Le COLACHON (ou COLASCIONE en italien) que lon rencontre dans des représentationsde personnages de la Commedia dellArte Polichinelle et qui nest quun type de luth àtrès long manche.Le CISTRE qui est un autre instrument à cordes métalliques dont la sonorité particulièretrouvera des échos en Angleterre et au Portugal (la fameuse guitare portugaise).LA GUITARE BAROQUEComme le luth, la guitare va étendre, mais plusmodestement, son registre vers le grave ensadjoignant un 5° chœur.En Espagne (Sanz, Guerau...) ou en France (Corbetta,Campion, de Visée...), elle sera lobjet dattentions dela part des amateurs, mais aussi des courtisans et desprinces.Louis XIV jouait de la guitare et, par son exemple, aentraîné une bonne partie de la cour de France. Lepeintre Watteau a illustré cette guitaromanie avecbeaucoup de bonheur. Les musiciens ont dailleurssouvent adapté leur style de composition auxcapacités techniques de leurs protecteurs: dun jeupolyphonique complexe, la guitare sest mise à être"battue" (comme la guitare daccompagnementmoderne) avant de retrouver un juste compromis entreles deux manières.Les (archi)luths, théorbes et guitares ont été aussi des vecteurs des divers langagesmusicaux de lépoque baroque, depuis les toccatas et canzone italiennes du XVII°jusquaux fugues et danses stylisées du XVIII°, en passant par les Tombeaux ou coupletsde Folies dEspagne.
  • 7Le Classicisme (1750-1830)Un peu après 1750, le luth, victime des progrès du clavecin et du pianoforte avec lequel ilne pouvait rivaliser, se meurt en Allemagne; il ne retrouvera sa place auprès desmusiciens quà la faveur du renouveau des instruments anciens de cette fin de XX° siècle.La guitare, essentiellement aux mains des amateurs,continue, en marge de la grande tradition savante, à sedévelopper. Elle gagne un 6° chœur, mais perd vite sescordes doubles au profit des cordes simples.Désormais, sa forme, son accord et une bonne part desa technique la rapprochent de notre instrumentmoderne. Cest le point de départ réel du répertoire,puisqu’il ne nécessite désormais plus aucuneadaptation.Cest le temps des virtuoses italiens et espagnols:Giuliani, Molino, Carcassi, Sor, Aguado... Cest lépoqueen France de la "Guitaromanie". On publie énormémentde musique à lintention des amateurs, des méthodespour les débutants, des pièces virtuoses, des concertoset de la musique de chambre...Quelques grands musiciens touchent la guitare: CarlMaria von Weber, Franz Schubert, Hector Berlioz,Niccolo Paganini, mais ne lui dédient guère de grandespages. Le répertoire est surtout le fait des virtuoses déjàmentionnés qui "imitent" le langage des grandsclassiques. Ainsi Carulli, grand admirateur de Mozartdont il a dailleurs transcrit quelques opus pour soninstrument, écrira-t-il un double concerto pour flûte etguitare (proche dans lesprit de celui pour flûte et harpe).Les sonates, thèmes et variations, fantaisies, études, menuets font les beaux jours dessalons et des académies de Vienne, Londres ou Paris.Le romantismePlus préoccupés de virtuosité que dévolution du langage, peu de guitaristes relèventréellement du romantisme. Chacun, de Luigi Legnani à Giulio Regondi cherche à briller età se montrer à la hauteur des exploits techniques de Hummel, Lizst ou Paganini aveclesquels ils ne peuvent toutefois réellement rivaliser.Il y a toutefois de notabes exceptions, dont Caspar Joseph Mertz (1806-1856) qui doriginehongroise comme Lizst et vivant à Vienne comme Schubert se laissera gagné par lenouveau langage, celui de Schumann et Mendelssohn. Jouant dune guitare munie debasses supplémentaires, pour rivaliser avec la puissance nouvelle des pianos, il produiraune musique de grande qualité même si une partie est le fruit dun compromis avec deséditeurs préoccupés de conforter les goûts de leur clientèle.Napoléon Coste trouvera aussi un ton nouveau plus riche que celui de son maître Sor etcertaines de ses études - comme celles de Regondi redécouvertes récemment - évoquent
  • 8des univers harmoniques proches de ceux des grands romantiques. Ils ne peuventrivaliser avec ceux-ci sur les grandes formes, la guitare se révélant plus volontiers à sonavantage dans des pièces brèves.Un certain nombre dinstruments anecdotiques va voir le jour tout au long de cette périodede transition: la LYRE-GUITARE, la GUITARE-HARPE... Ils ne survivront toutefois pas àla standardisation de plus en plus grande qui règne dans le monde de la factureinstrumentale.La révolution de TorrèsCest dans la deuxième moitié du XIX° siècle quun luthier espagnol, ANTONIO DETORRES va donner naissance à la guitare moderne. Elle sera le fruit de nombreusesinnovations en matière de construction (barrage en éventail, proportions plus grandes...). Ilsera conseillé, soutenu et apprécié par des virtuoses qui lui donneront une réputation horsdu commun.Julian Arcas collaborera à ces recherches et Tarrega, que beaucoup considèrent commele père de la guitare moderne, jouera sur un de ses instruments. Après lui, un grandnombre de disciples ont diffusé les principes de son enseignement : Daniel Fortea, MiguelLlobet et surtout Emilio Pujol.Après une période un peu obscure (à partir de1840 jusquà lémergence de cette nouvelleécole espagnole), la Guitare va désormaissétablir définitivement sur la scène desconcerts, tout en restant comme toujours bienvivante aux mains des amateurs. Les musiquesquon lui consacre sont désormais marquéesdune nouvelle manie, celle de la transcription:on adapte des répertoires issus dautresinstruments comme le piano et on sintéressemême à la musique du passé. Tarrega adapterades œuvres de Bach, Schubert ouMendelssohn. A limage de compositeurscomme Granados et Albeniz dont il est lecontemporain et quil adaptera à ses six cordes,il laissera aussi des pièces de genre,descriptives ou anecdotiques. Parmi celles-ci, ilfaut citer létude en trémolo Recuerdos de laAlhambra qui a connu un kyrielle dadaptationspas toujours de bon goût.Nantie de quelques bons pédagogues issus decette école et de solides principes techniques, la guitare va à partir du XX° siècleconquérir une place au sein des sociétés de concerts et se construire un répertoire propre.
  • 9Le XX° siècleMalgré une incessante recherche en matière de lutherie, la construction des guitares restemarquée en ce XX° siècle par la standardisation. Hormis lintroduction des cordes ennylon après la seconde guerre mondiale à linitiative dAlbert Augustine, aucune innovationuniversellement admise nest venue perturber lévolution organologique.Ce qui a changé pourtant, cest la perception de linstrument, tant par le public, la critique,les instrumentistes et, surtout, les compositeurs. Diffusée par des interprètes de premierplan comme Miguel Llobet ou Andrés Segovia, la guitare sest faite entendre et a suscitéplus dune œuvre par ce biais.Cest la personnalité toute particulière dun homme qui a faitadmettre le guitare dans les salles de concert plutôt que dansles salons mondains, celle d’Andrés SEGOVIA (1893-1987).Autodidacte génial, à lécoute des disciples de Tarrega quil afréquentés, son jeu sest vite imposé et sa quête dunrépertoire moderne original lui a fait solliciter de grands nomsde la vie musicale: Moreno-Torroba, Villa-Lobos, Rodrigo,Ponce, Turina Roussel, Milhaud, Castelnuovo-Tedesco etbeaucoup dautres moins connus. Ces demandes furent àl’origine d’un répertoire moderne extraordinairement riche quiont longtemps constitué la base du répertoire guitaristique. Laguitare classique aujourd’hui lui doit une grande part de sareconnaissance.Dautres personnalités ont collaboré à cette assise de linstrument. On ne peut oublierNarciso Yepes qui a diffusé assez incroyablement la guitare par une participation à labande sonore du film Jeux Interdits. Il faut aussi évoquer Alexandre Lagoya qui, par unemédiatisation parfois critiquable, a fait descendre la guitare dans le cœur de générationsentières.Il faut aussi parler des vagues successives (Bream, Williams, Ragossnig, les FrèresAssad, Cotsiolis, Aussel et bien d’autres…) qui ont donné à la guitare un vrai avenir ausein de la musique de tradition savante.Il sont désormais rejoints par les spécialistes de la musique ancienne ont remis au goûtdu jour les instruments du passé et ont permis au amateurs de musique de découvrir despans méconnus de la tradition occidentale.Les musiques quon lui consacre prennent toutes les couleurs des musiques de notresiècle, de la veine populaire ou nationale aux expérimentations les plus contemporaines.Du Concerto dAranjuez de Joaquin Rodrigo(le concerto le plus joué au monde, tousinstruments confondus) à la Sequenza de Luciano Berio, la guitare se pare désormaisdatours aussi variés quessentiels à la culture de lhonnête homme.