Le dixième cercle
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Le dixième cercle

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21 nouvelles noires, très noires.

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    Le dixième cercle Le dixième cercle Document Transcript

    • Le dixième cercle
    • La mer monte Clichés de vacance Le vent l’emportera Préméditation, vos papiers ! Alors, heureuse ? Aminata La lisière des mondes La nostalgie, camarade Chair à papier Les continents noirs Cruelles crudités Attila ou la naissance des monstres Une proie Retour au désert Petit précis de disparition à l’usage des apprentis ectoplasmes L’œil du silence Le dixième cercle La succession Mon cœur est une fleur carnivore Une si jolie glycine Comment Gustave a pété un boulon
    • La mer monte - Souris Lucie, le petit oiseau va sortir ! Pas envie de sourire, Lucie. Elle se ferait une joie de lui tordre le cou, au piaf. Enfin, un petit courant d’air frais dans ses cheveux. Ras le bol de l’odeur écœurante des fleurs dans l’église. Du blanc, du rose bonbon, à en vomir. On l’a garée là, sans lui demander son avis. Non, ça ne lui fait pas plaisir ! Pas intéressée par le spectacle du guignol en soutane, de sa meringue de sœur et de son animal de compagnie en queue de pie. Tu parles d’une avant-première ! Le prêtre vient d’ouvrir en grand ses bras et les portes de sa maison. Les endimanchés piaffent d’impatience. Dans le dos de Lucie, pépiements, gloussements, bruits d’étoffes satinées, frottements de chapeaux, crissements de chaussures neuves, bises mouillées, et des mots baveux…Les figurants sont en place. Et bien sûr, en fond sonore : la Marche Nuptiale… L’actrice principale, Miranda, trottine à petits pas de chinoise. Elle a grossi juste après avoir acheté sa robe de mariée. Un des effets secondaires du bonheur ! Dinde épanouie, elle s’avance au bras de leur père. Un seul mot pour le décrire : gris. Costume gris, cheveux gris, cravate argentée. Il aurait pu faire un effort pour être présent ! Super fort pour les seconds rôles, le pater ! Derrière, à bonne distance, pour ne pas trébucher dans la traîne de sa future, le futur donne la mimine à sa maman. Elle n’est pas peu fière. Qui a bien pu avoir la cruauté de lui vendre cette chose immonde, un énorme chapeau si lourd qu’elle est obligée de garder la tête penchée sur le côté ? Un truc monstrueux qui tient davantage du fœtus ensanglanté que de la pivoine. A croire qu’elle porte déjà sa future descendance sur le crâne. Sur son passage, Cornélia et Ophélia, vipère à deux têtes, gloussent. Rodrigue pleurniche comme d’habitude. Un apprenti cinéaste se contorsionne autour des mariés, à la recherche du meilleur angle de prise de vue. Miranda, se retourne et fait coucou à Lucie.
    • Souris, Lucie, tu es filmée… De toute façon, la pellicule est déjà gâchée. Elle peut continuer à faire la gueule, ça ne changera rien… Avant, Lucie disait : « moi, quand je serai grande, je ferai du cinéma ». Les autres disaient : oui, elle ferait une excellente actrice. Elle sait si bien jouer la comédie… Non, c’est derrière la caméra qu’elle voulait se trouver, pour diriger les acteurs. De temps en temps, dans son champ de vision, un mouchoir blanc éponge une petite larme au coin de l’œil de sa mère, assise à sa droite. Souris Lucie ! Pas le choix, faut s’absenter de cette cérémonie, fermer les yeux, refuser de se laisser bercer par le mouvement de l’assistance engluée dans les paroles grasses et onctueuses du prêtre. Il les suçote comme des bonbons au miel : consentement mutuel, fidélité, assistance, fidélité, foi, communion, amour, épanouissement, foyer, amour, joie, fidélité… Et replonger dans ce jour lumineux de Juin. Souris Lucie… La maison de vacances au bord de la mer. Tout début de l’été. Un dimanche matin, vers 10 heures, la famille de Lucie s’apprête à fêter les fiançailles de leur fille aînée, Miranda, avec Jérôme dont la famille est attendue pour le déjeuner. Tu nous gênes, on n’a pas besoin de toi, va jouer dans le jardin, on t’appellera quand ce sera le moment. Pas amusant…Elle est excitée comme une puce et voudrait aider sa grand-mère à disposer les fleurs dans les vases, ses sœurs à se préparer.
    • Lucie boudeuse, se réfugie au fond du jardin, s’assoit à califourchon sur la balustrade en surplomb de la falaise, toutes dents serrées et mains croisées sous la poitrine. La mer monte, vient lécher à petits coups de langue écumeuse les rochers. Le vent lui chantonne une berceuse tout en caressant doucement ses cuisses dénudées. Son corps flotte. Elle ferme les yeux, hésite. Elle pourrait descendre pieds nus pour dénicher dans les trous de la roche, de petits crabes qu’elle offrirait aux invités. Bonne idée. Mais le mouvement de la maison l’attire autant que celui de la mer. Dans le jardin, tous s’agitent, les serveurs dressent les tables, le traiteur donne des ordres, grand-mère arrange, déplace un bouquet de roses blanches, le remet à sa place, change pour la centième fois le plan de table. Grand-père « supervise » les opérations en suivant du regard les chutes de rein des serveuses et en leur susurrant à l’oreille quelques conseils. Miranda, cheveux en bataille, encore en jean troué, sort régulièrement de la maison pour essayer de trouver du réseau…Pas d’appel de Jérôme depuis hier soir. Parviens pas à le joindre. Il exagère ! La mer monte. La mer ennuie Lucie. Elle se retourne vers la maison et lève les yeux. Au milieu de la façade, le bureau de son père : le dos d’un fauteuil en cuir, sa main qui bouge une souris d’ordinateur. Certainement encore devant ses tableaux ou graphiques compliqués. Le spectacle dans la pièce d’à côté est bien plus drôle. Bataille d’Ophélia et Cornélia, les jumelles, pour un minuscule flacon rouge, course poursuite dans toute la pièce, objets volants et robes de cérémonie piétinées sur le lit…Heureusement, Lucie a laissé la sienne pendue dans l’armoire. La bouche d’Ophélia forme un énorme O quand Cornélia menace de renverser le flacon sur la robe de sa jumelle. Le vernis à ongles sur la jolie robe blanche, ça craint ! L’autre s’empare d’un coupe-papier, le brandit et fait le geste de lacérer la robe de sa sœur. On se croirait au guignol ou dans un film muet. Lucie a envie de rire.
    • C’est à ce moment que Rodrigue, 3 mois, réveillé par le chahut, se met à hurler. Le film n’est plus muet du tout. Ses sœurs ne s’affolent pas, le laissent brailler et continuent à se poursuivre. Il est si laid quand il chiale avec sa petite voix de sirène hurleuse. L’angelot de sa maman ressemble à une petite vieille fripée. Vite que quelqu’un intervienne ! Ils sont tous sourds ou quoi ? Enfin, quelqu’un… Une porte contre un mur. Entrée en scène de maman, les bras au ciel. Fin des pleurs. Ses sœurs s’immobilisent dans leur chambre. La souris cesse de s’agiter. La mère le prend quelques instants, le berce un peu. Lucie voit ses petits bras et ses petites jambes s’agiter comme les pattes d’un cafard content. Elle le repose dans le lit. Il recommence à pleurer de plus belle. Elle le reprend puis le secoue comme un prunier. Sa tête ballotte, vite, très vite, d’avant en arrière. Un instant, son coupé, face violette, respiration bloquée, hurlement de sirène. La mère plaque son fils adoré dans le lit. Ça ne va pas, non ? La porte claquée fait trembler toutes les vitres de la façade. Maman a dû crier quelque chose à ses sœurs. Cornélia pénètre dans la chambre de son petit frère pour lui donner un biberon. Dans l’autre pièce, éclat aveuglant sur la vitre des ciseaux qui lacèrent l’étoffe satinée de la robe. Elles sont folles ! Ça ne va pas, non ? La mer monte Le paysage de la mer est plus réconfortant. Elle va et vient, à chaque fois un peu plus haut par-dessus la barrière des rochers. L’eau se fracasse contre la balustrade, éclabousse les cuisses de Lucie comme un appel au jeu. Viens, dit l’écume. Attends…
    • Miranda sort d’un bosquet, les cheveux complètement hérissés, piqués de ronces. Elle brandit son portable devant elle comme une baguette de coudrier. Tu cherches de l’eau, lui demande Lucie ? Non, du réseau…et Jérôme. Je suis inquiète, il ne m’a toujours pas rappelée. La bague, la bague, je suis si impatiente…Le monologue couvert par le bruit des vagues continue. Elle s’éloigne. Lucie dirige à nouveau son regard vers la maison. Plus de mouvement dans la chambre des jumelles, plus aucun cri dans celle de Rodrigue, que la main qui déplace lentement la souris. Fin des préparatifs pour les serveurs qui fument sur le perron en attendant des ordres qui ne viennent pas. Le temps est long et la mer monte. Une nouvelle scène : façade Est de la maison, la chambre des parents. Dans la psyché, le reflet d’un corps nu. On dirait Miranda…Non ! Sa mère…nue ? Lucie ne l’a jamais vue dévêtue. C’est interdit de regarder ça, c’est comme du vol. Impossible de s’en empêcher. Ça doit être le soleil déjà haut dans le ciel qui commence à lui taper sur la tête. Maman ? La femme prend ses seins à pleines mains les fait pigeonner, les caresse tout en s’envoyant des baisers dans le miroir. Un sourire s’y inscrit et se grave. Elle se contemple rêveuse, prend des pauses bizarres, relève ses cheveux, puis les relâche en les ébouriffant. Lucie a un peu mal au cœur, le contact du granit irrite l’intérieur de ses cuisses, ses tempes battent de plus en plus fort. Elle devrait rejoindre sa famille pour finir de se préparer. Mais la chaleur montante, le murmure doucereux de la mer et la curiosité la rivent au muret. Vu de loin, tout se détraque, le scénario n’est pas le bon.
    • Scène suivante : Cornélia surgit sur le perron en hurlant comme un porc qu’on égorge. Sa robe s’est prise dans le radiateur et s’est déchirée tout le long du dos jusqu’aux fesses. Ophélia pousse un soupir de soulagement –elle ne se fera pas accuser- suivi d’un fou rire. Cornélia se retourne, elle ne porte pas de culotte. Grand-mère fait de grands gestes-moulin-à-vent et repousse sa petite fille à l’intérieur de la maison pour réparer les dégâts. Miranda a enfin réussi à trouver le bon endroit pour téléphoner. Hors champ, elle fait les cents pas en parlant toute seule à une messagerie. Je comptais sur toi, merde ! Tu fais quoi, bordel ? Ça y est, j’ai réussi, dit-elle en repassant devant Lucie…Je lui ai laissé un message. La mer monte. Lucie revient à la fenêtre de droite. Ça ne se fait pas d’épier les gens, c’est malpoli. Tant pis, c’est plus fort qu’elle. Voir et savoir. Lucie ne fait pas ça par indiscrétion, elle aime bien inventer des vies aux personnes qu’elle regarde dans le métro, aux fenêtres des maisons la nuit… Entrée en scène du père dans la chambre conjugale. L’homme enlace le corps nu de sa femme qui le repousse de toutes ses forces. Gros plan sur un morceau de chair se balançant comme une trompe entre ses jambes. Couper l’image, la rembobiner. Impossible. L’homme renverse la femme sur le lit, se plaque contre elle, lui maintient les bras au dessus de sa tête. Il veut lui faire du mal ? Elle parvient à se dégager, à attraper une chaussure et fait le geste de lui crever l’œil avec le talon aiguille. Un visage cramoisi hurle quelque chose à…cette femme qui hausse les épaules. Il part en claquant violemment la porte. Lucie ne comprend pas…Qui sont ces personnages ? De la bouillie de mots plein la tête de Lucie : respect, politesse, sens du devoir, foi, dialogue, honnêteté… Dans le bureau, la souris s’agite frénétiquement.
    • La mère reste assise quelques instants sur le lit, la tête entre les mains. Puis, elle se redresse brusquement, arrache dans le dressing une robe au hasard, l’enfile…sans rien dessous. Disparition du champ de vision de l’enfant. Plan d’ensemble sur la demeure. Pelouse coupée ras, d’un vert ardent. Explosion de santé des hortensias le long de la façade d’un blanc immaculé. Volets bleus repeints de fraîche date, rosiers taillés, ombres impeccables. Une maison de bord de mer comme on en voit dans les magazines. Un photographe d’un mensuel de décoration était venu faire un reportage l’année dernière. Une maison saine, sans vices cachés qui respire la santé, la bonne humeur et les vacances heureuses en famille, disait l’article. La mer monte. Lucie a trop chaud sur son muret. Le soleil de midi tape sur sa tête. Envie de vomir. Se cramponner pour ne pas tomber. Il faudrait qu’elle passe sa jambe gauche de l’autre côté pour sentir les gouttes salées la rafraîchir. Les voiles sur la mer s’impriment sur sa rétine. Elle respire mieux en s’accrochant à la ligne d’horizon. Ne pas regarder en bas. Le vide bleu l’attire. Elle se ferait mal. Regarder de l’autre côté fait du mal aussi. Où se tourner ? La mer monte. Sur sa gauche, une forme légère survole les rochers en direction de la plage. Eblouissement d’une robe blanche. Un voile devant les yeux de Lucie qui s’efforce de faire la mise au point…sur…sur sa mère, chaussures à la main qui se dirige vers un homme torse nu, assis sur le ponton. Elle s’agenouille, entoure sa taille de ses bras, laisse reposer sa chevelure sur ses épaules. Le soleil tape trop fort. Lucie vacille, s’agrippe à la pierre qui la meurtrit, enroule à s’écorcher les jambes autour des colonnes. L’horizon devient ligne de flottaison. Les voiliers s’agitent à un rythme nauséeux. L’homme se redresse, se retourne…Jérôme !
    • Choisir le bon côté. La mer est haute. Viens, Lucie ! La tête trop lourde d’images par-dessus la balustrade sous le bleu. Cœur déchiré. Vertèbres en miettes. On a assorti sa robe à son fauteuil roulant rouge. A l’autre bout de la rangée, Lucie entend geindre Rodrigue qui ne parlera plus jamais… Dans un souffle amoureux, Miranda répond « oui ». La larme maternelle n’en finit pas d’imprégner le mouchoir blanc. Souris Lucie…
    • Clichés de vacance - Tu es sûre que tu ne veux pas venir avec nous ? Il n’y a rien dont elle ne soit plus certaine. Elle a prétexté un travail urgent à terminer, des épreuves à corriger. C’est ce qu’elle leur a dit. - Tu ne veux pas t’ennuyer, sans nous, pendant une semaine ? Elle aurait envie qu’ils dégagent tous, sur le champ. Ça fait deux heures qu’ils encombrent l’entrée en doudoune et moon boots, avec leurs skis, leurs valises, sans se décider à partir une bonne fois pour toute. Ils oublient toujours quelque chose : les lunettes de mouche, le baume réparateur pour les lèvres, les chargeurs de portable, le bonnet péruvien qui donne un air débile sur les pistes… - Tu ne vas pas le regretter, hein ? De toute façon, si tu veux nous rejoindre…tu prends le train. - C’est ça…bon voyage ! Elle referme doucement la porte sur sa famille qui ne tarde pas à revenir. Ils reviennent toujours. - Y a plus de place dans le coffre pour Pacha, tu ne veux pas le reprendre ? Elle soupire. S’occuper d’un chat boulimique ne faisait pas parti de son programme de désintoxication aux autres. Celui-ci sent qu’il n’est pas le bienvenu et file, penaud, se terrer sous le canapé. C’est bon, elle entend le moteur ronronner dans la cour, puis s’éloigner. Enfin…L’excitation monte. Il faut attendre encore un peu… La petite dernière peut aussi bien vomir dans les dix premiers kilomètres que dans les dix derniers. Il pleut. Ça tombe bien. Qu’il fasse beau aurait gâché son projet. S’il pouvait neiger, ce serait encore mieux. Elle se sentirait davantage dans la ouate. Des semaines qu’elle a prévu de se livrer à son petit plaisir solitaire, son décrassage intime, sa vacance à elle, une fois l’an.
    • Patience, ils appellent plusieurs fois. Noémie a franchi avec succès les dix premiers kilomètres sans vomir, ils viennent de franchir la première barrière de péage, ils ne parviennent pas à franchir dans les temps le tunnel de Fourvière ; il a oublié les chaines, il ne sait pas s’il va pouvoir franchir le col…Pourvu qu’ils y parviennent. Ce n’est plus un voyage… Noémie n’a pas failli à sa réputation…elle a vomi dans le tout dernier virage, mais ils sont contents ! Elle débranche le téléphone de la maison, déconnecte son portable. Ils sont à Lyon…C’est le signal. Elle a poussé le chauffage à fond et déambule nue dans la maison. C’est bon de ne pas se sentir regardée. Dans la baignoire, elle verse la totalité de la bouteille de bain moussant. Dans les semaines qui ont précédé son séjour de vacance, elle en a testé des dizaines, et a choisi celui dont la mousse est la plus dense et la plus durable. En propulsant le jet de la douche contre les parois, elle fait naître des montagnes…comme des œufs battus en neige, très fermes. Il faut qu’elles soient réparties également, sur toute la surface. La petite goutte du robinet qui fuit, creuse un minuscule gouffre. En changeant l’angle et la puissance du jet, une géographie à chaque fois nouvelle se dessine. Elle caresse de la plante du pied les mutations. Elle se demande si un jour, la mousse pourrait atteindre le plafond, pour emplir totalement la pièce et pourquoi pas la maison toute entière. Elle photographie son œuvre et la nommera « montagne 1 ». A présent, la petite salle de bain est saturée d’humidité ; les murs ruissellent ; le monde s’opacifie. Elle se nimbe de brume et de torpeur. Son visage lui parait si lointain dans le miroir. Ne pas se rencontrer. De la mousse a débordé sur le carrelage, c’est le moment de s’unir à elle. Maintenant…Elle plonge, un doigt de pied, deux. Le corps troue l’épaisse couche de nuages barbe à papa. Des milliers de mains douces l’effleurent au passage et l’absorbent comme des amants sirocco. Allongée dans la baignoire, la masse mousseuse l’épouse, les bulles qui éclatent au contact de l’air, chantent à son oreille des musiques de petites morts. Seules les pointes dressées de ses seins forment des monticules rosés. C’est joli et incongru. Elle prend une deuxième photo qu’elle intitulera « extase rose ». La buée sur
    • l’objectif, conjuguée à celle de la pièce, crée sur l’écran une image irréelle et floue. Des framboises vaporeuses perdues dans la chantilly. Pourquoi ne fait-on pas de bain moussant sucré ? Elle se sent flotter, mousseuse. Elle fait la même chose avec ses orteils qu’elle a vernis de rouge vif. Dix petits pétales de sang en éventail, à l’extrémité de son corps qui semble progressivement se détacher d’elle. Ses jambes sont tellement loin dans le paysage montagneux. Une troisième photo intitulée « flou de moi ». Toute pensée s’évapore. On pourrait sortir un enfant d’elle qu’elle ne s’en rendrait même pas compte. Elle plonge ses oreilles dans l’eau. La mousse doit lui faire une couronne de gloire autour de son visage. Une chanson la traverse « c’est la ouate. C’est la ouate qu’elle préfère… ». La suite s’étouffe dans les bulles. Elle perçoit le ploc ploc obstiné de la goutte, le ronronnement souterrain de la chaudière, les pulsations de ses artères, les grincements de la tuyauterie, les grognements d’une vie intestine de l’au-delà, les vibrations de ses tympans- ouïes et de son corps sonar…La femme saurien épouse l’ailleurs…et au loin, très loin, une sonnerie de téléphone. Refuser le monde, demeurer dans cette chape sensuelle et oublieuse. Sous l’eau, sa peau se plisse…De minuscules lambeaux flottent, des bouts d’elle, morts, de la crasse étoilée, se perdent dans le maelstrom des volutes laissées par l’eau savonneuse et s’échappent par le trop plein en tourbillonnant. Le nez au ras du liquide, elle s’amuse à créer des arabesques en soufflant sur les dessins. Un éléphant, un crabe, le doigt de dieu, la queue d’une salamandre, un 6. Elle touille la mousse, pense y lire son destin, puis ne pense plus du tout. Bienheureuse vacance. Combien de temps faut-il à un corps pour fondre tel un sucre, se dissoudre et être absorbé par les canalisations urbaines ? Elle fond en larmes. C’est bon de se liquéfier dans l’eau. Uriner et pleurer en même temps. Pisser, pleurer, s’enfoncer, inlassablement. Elle regarde les petites ondes chagrines formées par ses larmes. Elle n’arrête pas. De l’intérieur, elle se lave aussi. Elle se lessive, épuise ses pores. L’eau l’étreint, l’étrille. Des pensées reptiliennes en pointillés mous. Des mots-bulles, vides. Tout se dissout, elle, le temps, l’espace… Encore un peu plus d’eau
    • chaude. Partout dans la pièce baignoire. S’enfoncer encore. Ne reste de la femme crocodile que le nez à la surface, une narine... Une porte fracassée. La vapeur fuit à toutes volutes affolées. L’éclat d’une étoile dans son œil. Un homme à la stature de commandeur, au corps glacé, l’arrache à l’étreinte molle et langoureuse de l’eau qui s’écoule jusque dans le jardin. Le froid la gifle. Combien de temps ?
    • Le vent l’emportera - Voilà le vent qui se lève à présent. Tu as entendu la météo, ce midi, S-imone ? Ils annoncent des sacrés dégâts. Un avis de tempête. Alerte orange, qu’ils ont dit. Et même rouge si ça se trouve. Crois-moi, vaut toujours mieux s’attendre au pire. C’est mieux. Comme ça après, on est plus tranquille. Je cause, je cause, mais il va falloir que je rentre pour dépendre mon linge. Tu en fais une triste mine ma pauvre Simone…Arrête d’y penser au René. Faut que tu songes à toi maintenant. - Tu crois, Annette, vraiment ? - Mais, oui…On a chacun sa part de malheur et de bonheur dans la vie. Maintenant que tu as eu à bonne dose le premier, tu peux avoir droit au second. Et pis, tu crois qu’il était heureux, lui, de vivre comme ça, de se sentir diminué ? C’était pas une vie pour toi non plus, ma pauvre Simone. Voyage, inscris-toi dans des clubs. Simone se disait que sa copine philosophe était bien bavarde. Et, voilà qu’elle se resservait à présent une autre tasse de thé et même une deuxième part de gâteau. Pas pressée de décamper ! Simone, assise sur la pointe des fesses, entendait les volets du premier étage claquer contre la façade. - Mais c’est encore tout frais dans ma mémoire. Et puis les voyages, ça coûte ! - Tais-toi ! Il t’a bien laissé un petit pécule, le René…, une assurance contre la vie ou je ne sais pas comment ils disent. - Oui, oui, il m’a laissé une assurance décès et sa pension de reconversion. Et puis, il y a aussi la maison, les terres…Mais, y a les enfants…Et les enfants… - Tu vois, ça veut dire que tu peux te reconvertir ! Maintenant, faut que je file parce que sinon, on va retrouver mes petites culottes et toutes mes babioles accrochées sur le clocher ! - Merci Annette, d’être venue, ça m’a fait du bien de te voir et de papoter un peu avec toi.
    • Simone ne pouvait s’empêcher de sourire à l’idée de voir s’envoler les énormes gaines et soutien gorges de son amie. Elle l’a regardée s’éloigner dans la rue. La grosse femme luttait comiquement contre les éléments. Telle une Mary Poppins trop enrobée, elle tentait de retenir tout en titubant son parapluie aux baleines retournées. Celui-ci finit par lui échapper des mains, comme dérobé par un vent farceur. Cependant, Annette, cette femme, perpétuellement de bonne humeur, ne lui avait jamais paru aussi fragile. Les arbres s’inclinaient obséquieusement à l’horizontal sur les rares passants qui couraient en zigzagant pour se trouver au plus vite un refuge. La colline, en face était noyée sous un ciel bas, couleur bille de plomb. Ça devait ressembler à ça, la fin du monde. Un bien joli ciel de tragédie ! Les volets ne résisteraient pas longtemps au vent qui soufflait de plus en plus fort. Son mugissement de folle sarabande autour de la ferme faisait comme une plainte…Inquisiteur, furieux, Il cherchait des failles entre les pierres. Simone, courait partout dans la maison, de la cave au grenier pour fermer toutes les issues. Il aurait fallu remonter toutes les affaires du rez-de-chaussée au premier étage. Mais, la vieille dame ne faisait que tournoyer sur elle-même, prenait un objet, le déplaçait et le remettait à sa place. Qu’elles étaient les choses essentielles à sauver en priorité ? L’argent, les appareils ménagers, la vaisselle, les meubles, la télé, la radio, les papiers importants ? Elle ne savait plus très bien. René, il aurait su, lui ! Savait toujours tout ! Elle décida de se réfugier dans sa chambre avec le journal, la télévision, ses bottes et son ciré au cas où… Pour une fois que la météo ne s’était pas trompée ! Allongée sur son lit, elle avait l’impression que la maison tanguait comme un bateau. Elle se souvenait des images qu’elle avait vues à la télé. Ça se passait dans un pays où il y a toujours des inondations plus fortes qu’ailleurs. En Inde, qu’elle croyait. En tout cas, c’était une région où ils avaient l’habitude de ce genre de situation. Les pauvres gens, qu’elle avait pensé, en les voyant accrochés sur le toit de leur maison à la dérive sur des eaux jaunâtres, chargées de cadavres… Et en plus par derrière, pour couronner le malheur, arrivaient la peste et le choléra ! La philosophie de vie d’Annette ne pouvait pas s’appliquer à eux, c’est certain.
    • Non, ça ne pouvait pas arriver par chez nous, ce type de catastrophe, se rassura Simone, bien contente de se trouver sous sa couette qu’elle remonta jusqu’au nez. Mais tout de même, elle aurait dû accepter la proposition de se réfugier chez Annette qui habitait sur les hauteurs. Elle aurait peut-être dû lui téléphoner aussi pour vérifier qu’elle était bien rentrée. Est-ce qu’une Annette, aussi costaude et robuste soit-elle, pouvait quelque chose contre des rafales de 150 km/h ? Tu n’as jamais su prendre une décision ma pauvre Simone (depuis qu’elle était toute petite, on lui donnait du « ma pauvre Simone ». Avant, ce n’était guère mieux, c’était « ma pauvre petite fille »). Tu ne vaux pas mieux que la feuille sur la branche à l’automne. Tu attends que le vent te pousse pour tomber… Pas vrai ! Elle savait choisir quand elle le voulait. Et même, prendre de bonnes décisions. Si le vent n’avait pas pénétré dans sa tête, elle en aurait trouvé…elle en aurait trouvé ! Fallait bien le reconnaître, René était vraiment devenu encore plus méchant sur la fin. Ça n’avait jamais été un tendre de toute façon. La maladie, la maladie…Elle avait bon dos, la maladie. On peut dire qu’elle lui avait cassé les reins et pourri la vie. Enfin, ce qu’il en restait. Un si brave homme si courageux et tout, et tout, que les gens disaient dans le pays…Et toujours de bonne humeur avec ça ! Tu parles…Oui, peut-être…devant les autres. Mais quand, ils se retrouvaient tous les deux en tête à tête, il la traitait comme une moins que rien. Sa bonne, c’est tout ce qu’elle était ! Et elle, trottait comme une petite souris pour accéder à ses moindres désirs…A sa botte, oui ! Simone ne tenait pas en place. Elle passait son temps à faire des allers-retours entre son lit et la fenêtre. Par la fente des volets fermés, elle ne percevait presque rien ou seulement
    • un paysage opaque, cinglé de lanières de pluie. Les éléments déchainés donnaient une monstrueuse correction au monde. Elle devrait peut-être débrancher la télévision…et le téléphone. Non, pas le téléphone ! Trop tard, de toute façon, les plombs avaient sauté ! Pour le disjoncteur, c’était le bouton rouge ou le noir déjà ? Le noir, bien sûr ! Mais pour ça, il faudrait descendre à la cave à tâtons dans l’obscurité. Au risque de se prendre les pieds…dans le fauteuil. C’était bon, les experts étaient passés. Pourquoi ne s’en était-elle pas débarrassé ? Elle n’avait pas pensé non plus à remonter des bougies de la cuisine…Et les allumettes ? Il n’y avait plus d’allumettes ! Simone, ma pauvre Simone, tu te noies toujours dans un verre d’eau ! Tu n’as aucun sens pratique ! Il n’allait pas se taire, lui ! Et maintenant, tu vas avoir froid, les eaux de la rivière en crue vont monter jusqu’à la fenêtre de ta chambre…et t’engloutir. Tu n’auras même pas la possibilité de t’accrocher au toit de ta maison comme les pauvres gens du bout du monde. Tu vas mourir ma pauvre petite Simone, noyée, les eaux t’emporteront ! Tu n’as qu’à attendre comme tu sais si bien le faire pour venir me rejoindre ! Simone allait se ranger à l’avis de la voix de la mort qui empruntait le ton persifleur de René, quand un bruit la fit sursauter. On frappait de grands coups à la porte ! Puis, plus rien. Une branche sans doute…ou le tonnerre. Pour lutter contre la voix. Simone se remémora les derniers moments de René après son AVC. Ce n’était guère glorieux. Elle devait le nourrir à la cuillère, lui essuyer sa bouche baveuse, le laver, le torcher comme un nourrisson qui la dévorait de ses petits yeux méchants. Ah oui, les yeux ! Même s’il avait encore plus besoin d’elle qu’avant, son regard ne mendiait
    • aucune aide, il l’ordonnait. Jusqu’au bout, il l’avait transpercée et même en bas de l’escalier. Parfois, elle n’en pouvait plus et le laissait mariner des jours entiers dans sa merde et sa pisse. Bien fait ! Mon dieu, un homme aussi cultivé et intelligent, qu’est-ce que ça doit le faire souffrir de perdre sa dignité ! Et la sienne de dignité, personne n’y songeait ? Personne ne lui demandait si elle tenait le coup, si elle avait besoin de soutien ? Ah, que d’amour et de dévouement, Simone, Dieu vous le rendra… Merci, mon père, mais pour l’instant, mon amour a les mains dans la merde, eut envie de répondre Simone au curé de la paroisse. Et puis, heureusement, que vous avez vos enfants. Ils sont précieux… Les enfants, vous voulez rire…Ils passaient toujours en coup de vent, bardés de certitude sur la marche à suivre avec un vieillard impotent et sénile. Tu ne sais pas t’y prendre, ma pauvre maman…Et ils la poussaient à faire ceci, à faire cela, prendre une décision vite, très vite avant qu’il ne soit trop tard…Et puis la maison, faudrait penser à… Trop tard pour quoi ? Vous voyez bien que votre père est déjà mort ! Simone, cependant, se taisait, continuait à trotter dans la maison. A l’époque, elle préférait jouer à la feuille qui se laisse pousser par le vent d’automne. Elle avait fini par accepter pour l’auxiliaire de vie. Mais celle-ci, une fille de vingt ans pourtant très robuste, n’était restée qu’une semaine. Personne ne pouvait supporter de se laisser traiter de la sorte, même par un vieillard, qui retirait sa couche sale et la lui balançait à la figure. Des vieux chiants, elle en avait connus…Mais, celui-là, c’était le bouquet ! Ma pauvre Simone, vous ne devriez pas accepter de vous laisser marcher sur les pieds, même par un handicapé.
    • Il faisait de plus en plus en froid dans la pièce. Simone voulut allumer la radio, mais elle avait oublié d’y mettre des piles. Elles sont rangées où les piles déjà ? Tu n’as donc pas plus de cervelle qu’une buche, ma pauvre Simone. Incapable de voir plus loin que le bout de ton nez. Et pour le disjoncteur, tu as encore oublié, c’est le bouton noir vers le haut. Vers le haut que je te dis. Et pas la peine de le noter sur un papier que tu vas perdre. Ah, oui, c’est toujours pareil. Au départ, on pense épouser une jeune et jolie fille charmante…mais au fond, c’est un trou, juste un trou au bout d’un tuyau qui bouffe et qui engraisse… Stop…ça suffit ! Simone ne savait plus si c’était le vent ou René qui vociférait dans sa tête. Et encore les coups dans la porte d’en bas, plus forts, plus insistants. Il faudrait aller voir…et puis descendre à la cave, pour le disjoncteur. Oui, mais en bas, il y a …le fauteuil, dont elle n’arrive pas se débarrasser. Et même pas à toucher. La rivière était sortie de son lit. Elle le sentait aux petits clapotis qu’elle entendait en bas, dans la cuisine. Voilà qu’elle se retrouvait maintenant dans la même situation que les pauvres gens en Inde. Quelle idiote, elle aurait au moins dû mettre les appareils ménagers sur des cales. Plus rien ne fonctionnerait quand les eaux se retireraient. Idiote ! Elle devrait descendre. On cognait de plus en plus fort à la porte, comme des coups de bélier. Bam, bam…Et si c’était quelqu’un en danger qui venait lui demander du secours ? Simone enfila son ciré et ses bottes, descendit prudemment dans la cuisine en se tenant bien à la rampe pour ne pas glisser. Encore, un nouveau coup comme si on cherchait à la faire céder.
    • Y a quelqu’un ? Personne ne répondit… Simone hésitait. Qui êtes-vous ? Répondez si vous êtes quelqu’un. Les hurlements de la tempête devaient couvrir les paroles des gens derrière la porte. En effet, de l’eau commençait à s’infiltrer sous la porte, en ondes vicieuses. Celle-ci était difficile à ouvrir comme si on exerçait une force contraire à la sienne. Les coups continuaient. Simone ne savait plus si elle tremblait de froid ou de peur, mais elle prit de l’élan, et donna un coup d’épaule. Et vlan, et vlan ! Elle céda, enfin. Dehors… Un spectacle d’apocalypse. Sous une pluie de déluge, les eaux de la rivière tourbillonnaient, les arbres de son jardin avaient été déracinés par la tempête. Et le fleuve, sorti de son lit, charriait des débris de toutes sortes : brouettes, voitures, morceaux de bois, et surtout des corps…et des cercueils qui avaient été dérobés à la terre par la force des éléments. J’irai arracher vos tombes, disait le vent. Son jardin était devenu un cimetière flottant…et juste devant sa porte, elle reconnut…oui, c’était bien le même, en chêne clair, capitonné de pourpre selon ses désirs, le cercueil de son mari. Son hurlement fut emporté au loin par une rafale. René, Je te le jure, René, je te le jure…arrête de me regarder comme ça, ce n’est pas moi, je n’y suis pour rien, c’est le vent qui a poussé ton fauteuil dans les escaliers. Le frein, j’avais oublié, le frein… A l’intérieur du cercueil, personne…
    • Préméditation, vos papiers ! Je viens me constituer prisonnière. Si je vous dis que c’est moi qui l’ai tué ! Ecoutez-moi au moins. Je vous en supplie, mettez-moi les menottes, coffrez-moi, mais ne me jetez pas dehors avec son fantôme. Ça ne doit pas vous arriver tous les jours de rencontrer quelqu’un qui avoue spontanément un crime !? Vous pourriez en profiter au moins. Même si vous prétendez que ce n’en est pas un. C’est moi ! Je vous dis que c’est moi et personne d’autre qui ai commis ce meurtre. Laissez-moi parler ! Je vous répète une dernière fois : j’ai tué l’homme que j’aimais. Pour quelle raison ? Quelle question ! Justement parce que je l’aimais. Je l’aimais trop. Je ne sais pas si le cerveau d’un flic peut parvenir à comprendre ce genre d’histoire. Non, détrompez-vous, je ne vous ferai pas perdre votre temps, je vais être claire et concise. Ça se voit que vous n’avez jamais connu la passion, vous, la vraie, la dévorante, celle qui vous prend aux tripes, vous empêche de vivre et de respirer. Il disait que c’était moi qui le bouffais avec mon amour. Faux, c’était lui. On sentait bien qu’on allait dans le mur à s’aimer de cette façon détraquée, sans autre but que celui de s’étouffer. Vivre ensemble, impossible qu’il disait. On ne voulait pas de cette petite vie minable, de la routine des autres couples. C’était bon pour les gogos, pas pour nous… Résultat, nous étions coincés, pris au piège comme des rats amoureux s’entredévorant dans un labyrinthe. Nous avions bien essayé de rompre à plusieurs reprises. Peine perdue, nous nous retrouvions à chaque fois projetés, fracassés l’un contre l’autre comme des déferlantes sur des rochers. Notre vie amoureuse ressemblait à un élastique qui se tendait de plus en plus. A chaque rupture, nous croyions
    • avoir atteint le point de non retour. Vous ne pouvez imaginer combien on peut tomber bas, de plus en plus bas. C’est à ce moment que l’amour flirte avec la haine. Vous n’êtes pas là pour imaginer ? Je veux voir un avocat, un spécialiste des crimes passionnels. Il saura me comprendre lui. Vous voulez du lourd, des faits concrets ? Un peu de patience, les choses ne sont pas aussi simples. Je veux que vous ayez tous les éléments en main pour comprendre, si tant est que ce soit possible… Accrochez-vous ! Je vous le redis pour que ça rentre bien dans votre tête, non seulement, je l’ai tué ; mais en plus…avec préméditation. Ah, je vois votre œil s’allumer ! Toutes les nuits, je me réveillais en me disant que cette histoire devait cesser. Trop de souffrances. J’ai commencé par faire des rêves où je me voyais l’éliminer. Vous dites que vous aussi vous rêvez toutes les nuits de tuer votre supérieur hiérarchique sans que ça fasse de vous un assassin pour autant ? Arrêtez de faire l’idiot, vous n’entretenez aucune relation passionnelle avec votre chef, c’est normal. Je n’en sais rien ? Faites gaffe à ce que vous dites. Ce n’est pas tout. Je me suis mise à imaginer des scénarios effroyables que je tentais d’effacer de ma mémoire, au petit matin. Rien à faire, le désir restait gravé dans l’inconscient. Je passais en revue toutes les manières possibles de le trucider, avec, je dois bien l’avouer (mais je ne fais que ça), une certaine prédilection pour la strangulation. D’un côté, l’idée de commettre ce geste de mes propres mains me plaisait, de l’autre rencontrer son regard pendant l’acte me terrifiait. Nous ne sommes pas si courageux que ça, nous les écrivains… J’avais même envisagé d’embaucher un tueur à gages. Je vous jure que c’est vrai ! Mais comment en trouver un quand on n’a aucune relation dans le milieu ? Je me suis dit que mon état d’esprit n’était finalement pas très sain. Alors, j’ai entamé une thérapie. Mon analyste m’a ouvert les yeux en me disant que ce que j’éprouvais faisait partie du travail classique de deuil et que je devais sublimer mes pulsions... Ni une ni deux, j’ai suivi son conseil. Je suis en train de me demander si dans ce cas précis, mon thérapeute ne serait pas un peu complice de mon acte, non ? Vous dites que c’est à lui que je devrais m’adresser en priorité, pas à vous ? Arrêtez de ricaner, je vous répète que je l’ai tué. Mieux encore, mon acte était prémédité de longue date. C’est une des circonstances aggravantes de la préméditation, je ne
    • vais pas vous apprendre votre métier. Et puis, c’est un peu le mien aussi. Pourquoi croyez- vous que je me sois mise à écrire des romans policiers ? Et oui, rendez-vous compte, je ne possède pas un misérable témoin, mais des milliers. Tous mes lecteurs vous le confirmeront, il y a beaucoup de meurtres d’amants dans mes histoires. Vous croyez au hasard, vous ? Ça me permettait d’étudier en toute impunité tous les modes opératoires possibles. Ah, je vois que ce que je vous raconte commence à vous passionner. Non, je n’ai pas de livre sur moi pour le dédicacer à votre femme. J’ai tout testé sur mes personnages. Relisez mon œuvre, c’est édifiant. Vous pourrez remarquer qu’on y trouve par exemple : - plusieurs cas de strangulations avec foulard, lanière de cuir, bas, chaînes de vélo, et même une scène pendant un acte sexuel, - des noyades simples, - des noyades plus complexes après coups sur la tête, absorption de médicaments, de drogue et/ou d’alcool. - des machinations diaboliques et perverses, - Et…une dizaine de meurtres déguisés en accident… (je me suis soigneusement relue, et le nombre m’a stupéfiée) Vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ? Une seule chose me tracassait dans l’économie de mon texte : la gestion des cadavres. Je n’ai jamais été très bonne sur ce point. Comment se débarrasser du corps ensuite ? C’est bien beau de tuer, mais après ? Là, je dois dire qu’avec l’histoire de l’accident, le problème était réglé. Notez une chose sur votre petit ordinateur, je n’ai jamais utilisé de morts violentes par armes à feu, couteaux, objets contendants, scies, tronçonneuses…Je n’aime pas la violence. J’allais loin tout de même ! Je ne me contentais pas de tuer mes amants de papier, j’orchestrais leur enterrement avec le souci du moindre détail. Je me délectais à la description des assemblées affligées, des veuves et orphelins éplorées. Je me suis même rendue en repérage dans la ville de mon ancien amant. Oui celui que j’ai tué pour de bon (parce qu’en
    • vrai j’en ai tué qu’un seul, je vous le rappelle). Je me suis imprégnée de l’atmosphère de la cathédrale où j’ai fait se dérouler la cérémonie, j’ai visité chaque allée des deux cimetières de la cité pour déterminer précisément l’emplacement de sa sépulture. La famille en a préféré un autre, dans une autre ville, là où il avait soit disant passé son enfance. Le salaud, il s’était bien abstenu de m’en parler de son vivant ! Si j’avais su… Rien à faire, c’est résistant comme une teigne une passion moribonde. Je ne parvenais toujours pas à le tuer vraiment en moi. Je croyais pouvoir l’éliminer définitivement de ma vie en le tuant symboliquement, mais il me hantait et revenait sans cesse sous forme de thème récurrent. Ça devenait lassant à la fin. Vous savez, j’aurais sincèrement aimé passer à autre chose, rencontrer un autre homme, fonder un foyer, entretenir un jardin, écrire des romans légers, et même des histoires pour enfants avec des petits cochons et des fermières grasses aux joues roses, ou l’inverse. Mais il me barrait toujours l’existence de sa présence fantomatique. Puisque la thérapie, la sublimation de l’acte par l’écriture et même l’intervention d’un marabout n’avaient rien donné (j’ai honte, mais puisque je suis ici pour tout avouer, je déballe tout). Je devais revenir à mon idée de départ : le supprimer REELLEMENT ! Ne dites pas n’importe quoi ! Assez d’ironie. Non ; bien sûr tous les auteurs de romans policiers ne sont pas des assassins en puissance. Sinon, vous avez raison, il y aurait plus de gens à l’intérieur des prisons qu’à l’extérieur, et en particulier des écrivains. Peut-être, mais tous ne sont pas vraiment coupables. Moi, si, je l’ai effectivement tué. Pourquoi, ne voulez- vous pas me croire ? C’est un comble tout de même. Réfléchissez, on ne peut pas aussi intensément désirer la mort de quelqu’un sans être un tant soit peu coupable. Mon cas fera jurisprudence. La préméditation littéraire ! Lisez, ces pages de mon dernier roman. J’avais tout prévu et consigné. Quand j’ai appris son décès par la presse dans les circonstances identiques à celles décrites par mon roman, je me suis dit que c’était de ma faute. Le destin avait exaucé mon fantasme. Ça constitue une preuve, non ? Tout concorde. Le lieu est presque le même : une forêt canadienne dans mon roman, une forêt vosgienne dans la réalité. La saison : dans les deux cas, l’hiver. Une route verglacée, des virages en épingle à cheveux, et à la sortie de l’un d’entre eux, une autre voiture en travers de
    • la chaussée. L’impossibilité de freiner à temps, le dérapage incontrôlé et pour finir la chute dans le ravin, deux cents mètres plus bas (exactement le même dénivelé dans la réalité et la fiction !). C’est pour cette raison que le récit de l’accident dans les journaux ne m’a pas le moins du monde étonnée. C’était moi. J’en étais l’Auteure puisque je l’avais décrit. J’ai commis une seule erreur, et je m’en veux à mort, je ne savais pas qu’en dehors du chien, deux de ses enfants se trouvaient à l’intérieur de la voiture. Je ne voulais pas sacrifier les enfants. Vous avez remarqué qu’il n’y a jamais de meurtres d’enfants dans mes romans ? Et puis, comment expliquez-vous qu’on n’ait pas retrouvé le véhicule à l’origine de l’accident ? Une biche ? Non ! Un délit de fuite ? Je n’y crois pas non plus. C’était écrit ! Je l’ai écrit ! Je vais vous avouer une dernière chose. Non, pas un autre crime, je vais vous mettre sous le nez une ultime preuve. Non seulement, j’ai raconté l’accident dans ses moindres détails, mais la veille, je l’avais rêvé. Je me trouvais au volant de l’autre véhicule, celui qu’il a tenté d’éviter. Mais au moment, où sa voiture basculait dans le ravin, il s’est retourné vers moi. J’ai vu son regard implorant et ses lèvres bouger…J’ai lu ce qu’elles me disaient à travers la vitre…qu’il m’aimait. Oui, qu’il m’aimait encore. Quelle idiote ! J’aurais voulu tout arrêter, brûler ce que j’avais écrit. Mais c’était ECRIT ! Je suis coupable. Qu’on rétablisse la peine de mort, rien que pour moi ! Non, inutile d’appeler les services psychiatriques, monsieur, je ne suis aliénée que par son amour…et son regard…toujours bien vivant.
    • Alors, heureuse ? Alors Marie, comme ça vous allez nous quitter ? Oui, oui, je suis contente…Mais vous me manquerez. L’hôpital, un bien curieux univers, contradictoire, pense Marie, On s’y trouve bien et mal. Au début, elle s’y sentait comme dans une bulle. Le monde dont le bruit étouffé lui parvenait à peine, paraissait si loin. Quand elle a pu se redresser dans son lit, elle ne se lassait pas de regarder la tour Eiffel briller. Elle s’endormait à l’extinction de ses derniers feux, assommée par les cachets contre la douleur. Au début, elle aimait cette douce apathie que lui procuraient les médicaments. Personne pour l’empêcher de sombrer dans la béatitude chimique, dans la sérénité des tout-petits. Pas d’efforts à fournir en dehors de se traîner à petits pas prudents jusqu’aux toilettes. Une véritable expédition. Pas envie de lire. Elle n’a fait que survoler les premières pages des livres que ses visiteurs lui avaient offerts. Les journaux d’un monde qui tournait au loin ne l’intéressaient pas non plus. A la télé, les images défilaient, molles, ondoyantes, la berçant jusqu’à ce que quelqu’un vienne l’éteindre. Quand la douleur revient avec ses sales dents de murène, la vieille dame ne parvient même plus à penser. Elle serre les dents et attend la prochaine piqure. Mais, il ne faut pas laisser la douleur s’installer, elle le sait pourtant. Alors on la dispute. Marie déplore aussi le manque d’intimité et de tact du personnel soignant qui rentre sans frapper et heurte nuit et jour les chariots contre les murs. Les infirmières parlent de leur vie à l’extérieur, de leurs soucis avec leur conjoint, enfants…sans se soucier de sa présence. Un corps parmi d’autres à soigner, laver… Pour elles, c’est la routine, pas pour Marie. On lui dit des mots pour enfants aussi et ça l’énerve. Maintenant, ça suffit ! Plusieurs jours que Marie presse le médecin. Sa hanche va mieux. Elle galope comme un lapin. C’est même le kiné qui l’a dit. Oui, elle sait bien que ce n’est pas lui qui décide. Elle promet au médecin qu’elle ne se fatiguera pas. Sa fille viendra quelques jours pour l’aider, s’occupera en même temps de la bonne marche de son étude et
    • traitera les dossiers urgents chez ses parents, en attendant que sa mère puisse se débrouiller seule. Oui, sa fille est notaire, comme son père, qui lui a transmis sa charge. Elle n’en peut plus, elle étouffe ici…Le printemps a débuté et les radiateurs sont toujours à fond. Elle voudrait retrouver son jardin, son potager, ses fleurs. Elle serait aussi très curieuse de voir comment Loïc s’est débrouillé en son absence, avec la maison. Elle le trouve fatigué ces derniers temps. Les hommes, quand il s’agit de travaux ménagers, entretenir une maison, ça se noie dans un verre d’eau. Il a beau lui dire qu’il s’en sort comme un chef, elle ne le croit qu’à moitié. Sa mine flétrie dément ses paroles. Elle lui tapote la joue : Ne t’inquiète pas Loïc, ta Marie chérie va revenir avec une hanche toute neuve. Ça n’en finit plus ce séjour à l’hôpital ! Qu’est-ce qu’ils attendent pour la faire sortir ? C’est le soir le plus dur, après le départ de son mari. Elle l’imagine tout seul dans la cuisine à grignoter n’importe quoi en regardant la télé jusqu’à des heures pas possible. Il ne s’endort pas devant au moins ? La grande maison doit lui paraître bien vide. Avec l’arrivée du printemps, est-ce qu’il a pensé à faire les vitres au moins ? Même si au début, être le centre du monde n’est pas déplaisant, Marie en a assez de servir toujours la même histoire aux visiteurs. Le sol glissant après la pluie, l’absence de rampe que Loïc a promis de lui installer depuis des années, le pied qui dérape, ce grand crac dans la hanche, le front qui heurte le béton, l’évanouissement. Oui, oui, elle aurait pu se faire plus mal, c’est sûr. Non, pas question de quitter cette maison, même si tous ses escaliers la rendent peu pratique pour une femme de son âge. Avec quelques aménagements, elle serait tout à fait habitable. Un demi-siècle qu’elle vit là. C’est le seul bien que ses parents lui ont légué ! Et puis, ce n’est pas parce qu’elle est tombée une fois qu’elle va renoncer, ce serait mal la connaître. On dit bien qu’on doit toujours remonter rapidement après une chute de cheval. Ce sera pareil pour elle. Elle n’y croit pas à cette histoire, qu’une fracture du col du fémur est le début de la fin. Un grand bond de joie, en voyant sa maison perchée sur la colline !
    • Marie pense aux premières fraises qu’elle pourra ramasser pour en faire une immense salade avec quelques feuilles de menthe…ou une tarte ou peut-être une charlotte ? Sur le chemin du retour, Marie fait signe à ses voisins. Elle demande à Loïc de s’arrêter et baisse la vitre pour répondre à leurs amicales sollicitations. Alors, Marie, heureuse de retrouver ton quartier ? Marie pousse un énorme soupir de soulagement qui en dit long et les invite à prendre le café quand elle sera un peu remise. Elle leur fera ce gâteau qui lui vaut son surnom de Marie-quatre-quart. Dans la voiture, Loïc qui a tenu à venir la chercher lui-même, très concentré sur la conduite, parle peu. Pendant ce temps, dans la grande maison, Sophie prépare tout pour que sa mère se sente le mieux possible. Je m’occuperai de tout, maman. De toute façon, y a pas de problèmes, y a que des solutions, était sa phrase fétiche. A l’approche de sa maison, elle constate de loin que les volets du premier étage n’ont pas été ouverts. Marie aime bien quand sa maison rit de toutes ses fenêtres. Elle a en effet du mal à remonter l’allée pentue qui mène jusqu’à chez elle. Jamais le chemin ne lui a paru aussi escarpé. Elle s’agrippe au bras de son mari sans laisser paraître ni sa douleur ni sa déception. Il lui avait pourtant promis de faire installer une rampe pour la rendre plus accessible. Il n’a pas davantage tondu la pelouse. Les fleurs fanées pendent mollement sur leur tige. Au passage, elle en arrache une. Loïc prend enfin la parole pour se fâcher : Ah non, tu ne vas pas te mettre à jardiner maintenant ! Il n’y a pas eu de tulipes cette année, s’étonne Marie ? Sur le perron, Sophie l’accueille, bras écartés, en maîtresse de maison. Alors, maman, contente de retrouver ton chez toi ? Oui, oui, mais laisse-moi goûter ma joie !
    • Sophie pousse sa mère dans un fauteuil de jardin. Assieds-toi, maman, je m’occupe de tout. Oh, à l’hôpital, on s’est déjà beaucoup occupé de moi. Tu sais, on y est même dispensé de penser ! Loïc court dans tous les sens et se heurte aux choses comme un papillon de nuit. Il soulève, puis repose les bagages de Marie, commence une phrase et ne l’achève pas, rentre dans la maison pour en ressortir aussitôt, apporte une tasse de café, mais se rend compte qu’il en faut trois, les rapporte ensuite à la cuisine… Marie en a le tournis. Son mari n’est pas dans son assiette aujourd’hui. Mais sa maladresse l’attendrit. C’est Marie qui prend l’initiative. Et si on se le faisait enfin ce café ? Elle se redresse pour se rendre dans la cuisine. Sophie l’arrête d’une main ferme et la maintient dans son fauteuil de jardin. Elle a toujours été un peu autoritaire, sa fille. Marie éprouve la curieuse et désagréable impression de ne pas se retrouver vraiment chez elle. Elle ne sait pas comment dire, mais elle se sent comme en visite dans sa propre demeure. Pendant que Loïc est parti préparer le café, Sophie a déposé sur la table un fondant au chocolat. Ce sera toujours meilleur qu’à l’hôpital, hein ? Oui, oui, c’est sûr, ça me changera des petits beurres tout mollassons.
    • C’est étrange, Sophie, pourtant si loquace d’habitude n’a pas les mots pour accueillir sa mère. C’est difficile pour tout le monde. Marie pose sa main sur celle de Loïc qui entrelace ses doigts aux siens. Ils n’ont jamais eu besoin de beaucoup de mots pour se comprendre. Pourtant, c’est de mots solides, réconfortants, gros comme des maisons dont elle aurait besoin à ce moment précis. Son mari esquisse un sourire tendre. Elle aurait juré voir une petite larme au coin de ses yeux. Il est content de revoir sa Marie. La vieille dame remarque un énorme bouquet de tulipes posé sur la table. Jamais, elle n’aurait cueilli les fleurs de son jardin, c’est un sacrilège. Elle préfère voir le tapis coloré qu’elles forment sur la pelouse. Mais, elle ne dit rien. Ils ont cru bien faire sans doute, pour égayer son retour. Mais le cœur n’y est plus. Alors que ce matin, dans sa chambre d’hôpital, elle était pleine d’entrain, prête à soulever des montagnes avec sa hanche toute neuve, elle ne se sent plus d’attaque maintenant. A table, elle ne parvient pas à donner le change à la joie qu’elle sent forcée de son mari et de sa fille. Le gâteau est vraiment délicieux, mais très vite, elle en a assez. Le café, elle le trouve trop fort. Elle se force à tout boire et à tout manger. Loïc et Sophie suivent, inquiets, chacun de ses gestes. Alors, tu es contente de te retrouver chez toi ? Cette phrase, ils la lui ont répétées au moins dix fois. Oui, oui, elle est contente. Marie n’est pas vraiment heureuse. Elle ne saurait dire pourquoi, mais elle ne parvient pas à mettre sa joie au diapason de ses attentes. Loïc, pourquoi n’as-tu pas ouvert les volets du haut ? Parce que ce n’est pas la peine. Tu dormiras en bas maintenant, c’est plus prudent après ce qui t’est arrivé.
    • Marie voudrait protester. Sa chambre a toujours été en haut, pas en bas…La vue sur la forêt va lui manquer et puis qu’est-ce qu’ils ont bien pu fabriquer de sa collection de poupées folkloriques ? L’autre pièce est plus petite. Elle va y étouffer. Cassante, Sophie, lui répond qu’elle a passé tout un week-end à remettre tout exactement à la même place. Elle aurait pu lui en parler au moins avant de prendre une telle initiative ! Marie voit les lèvres de sa fille trembler. Il faut qu’elle se calme, elle ne voudrait pas devenir une vieille hargneuse et ronchon. Loïc soutient mollement sa fille. Sophie a raison, Marie. C’est mieux comme ça. Une fatigue s’abat soudain sur Marie, immense. Sa tête tourne un peu. Elle fait un geste pour se lever. Sophie la retient. Si tu as besoin de quelque chose, dis-le-moi ! Je suis encore capable d’aller pisser toute seule, je ne suis pas handicapée. Maintenant, Marie qui était si contente de retrouver les siens, aurait envie d’être seule, juste avec Loïc, pour ne pas avoir à parler pour ne rien dire. Dans les toilettes, Loïc n’a pas non plus installé les poignées promises et recommandées par le médecin. Elle n’aime pas la sollicitude exagérée de Sophie, le ton mielleux qu’elle prend pour lui parler, ainsi que les infirmières à l’hôpital qui ricanent une fois qu’elles sont dans les couloirs. Et son mari qui semble acquiescer à tous ses désirs, comme quand elle était enfant. De lui, elle parvenait à tout obtenir seulement en lui faisant les yeux doux et un petit sourire
    • en coin si attendrissant. Non, non Marie n’est pas jalouse, juste agacée par sa mollesse et les regards entendus que ces deux là semblent se jeter. Elle l’entend au téléphone avec un associé ou peut-être son gendre. D’ailleurs, pourquoi, il n’est pas venu lui rendre visite celui-là ? C’est évident…ça ne va pas être facile…surtout…faut y aller doucement…mais tout se déroule comme prévu…bon, je dois te laisser. Ça va maman, tu veux de l’aide ? Marie a décidé de se reprendre, de ne pas montrer sa fatigue. Pourtant, ses jambes sont lourdes et son esprit si embrumé. Elle n’a pas tiré la chasse d’eau pour ne pas se faire remarquer et se dirige vers son potager en s’agrippant aux murs. Mon dieu, tout est envahi de mauvaises herbes ! Elle ne peut pas en vouloir à son mari, il était si occupé avec les allers- retours entre la maison et l’hôpital. Il n’y a aucune fraise ! Toutes ont été mangées par les limaces et les escargots. A table, Loïc et Sophie tournent maussadement leur cuillère dans le café, et à son arrivée affiche un drôle de sourire standard. Alors, t’es contente de retrouver ta maison ? Oui, oui, fait Marie, en s’affalant dans son fauteuil. Tous les sujets de conversation semblent avoir été épuisés sur le voisinage, le travail de Sophie, les études des enfants, les rituels de l’hôpital, les suites du traitement…
    • Marie se sent de plus en plus molle. Elle voudrait faire des choses, se rendre utile, reprendre le cours de sa vie, mais tous ses membres et sa volonté sont comme englués. Des sentiments contradictoires l’animent. Elle ne sait pas si c’est elle qui a changé, la maladie qui l’a transformée ou le regard des autres… Sa maison si chaleureuse avant son départ, lui parait tellement triste. Qu’est-ce qui s’est passé ? Ça doit être de sa faute, elle est si fatiguée. Elle aurait presque envie de pleurer. Si seulement Sophie n’avait pas été là, elle se serait blottie dans les bras de son mari. Alors, tu es contente de retrouver ton chat ? Contrairement à son habitude, Pacha n’est pas venu se frotter contre les jambes de la vieille dame. Sur son muret, l’animal la regarde d’un air torve et méfiant. Tu ne me reconnais pas ? J’ai tant changé que ça ? Je vais me coucher… Sophie ne fait pas un geste pour aider sa mère. Elle regarde Marie se diriger en boitillant vers sa nouvelle chambre. Elle a trop forcé. Son dos et sa hanche la font à nouveau atrocement souffrir. Si seulement, elle pouvait reprendre de ces petites pilules du bonheur. Elle n’a même pas le courage de se déshabiller. Comme elle ne veut pas dépendre de sa fille ni de personne, elle a décidé de ne pas l’appeler…et se couche dans son lit avec ses chaussures. Pas grave ! Loïc passe la tête par la porte entrebâillée. Alors, tu es contente de retrouver ton bon lit douillet ? Oui, oui, fait Marie qui sombre de plus en plus. Ses paupières sont si lourdes. Il dépose sur son front un baiser léger de vieux jeune homme timide. Elle lui prend les mains. Elles sont toute froides. Je vais faire un petit somme et ensuite, je préparerai le d….
    • Elle s’est endormie comme une masse sans parvenir à terminer sa phrase. Loïc, retourne auprès de sa fille sur la terrasse. Devant elle, un dossier qu’il connaît trop bien. On ne peut plus reculer maintenant, papa…C’est de ta faute, tu as toujours manqué de courage, trop faible avec elle. Si tu avais changé le contrat de mariage dès le début, on n’en serait pas là. Tu ne crois pas que… ? On en a déjà parlé cent fois. C’est mieux pour toi, pour elle, pour tout le monde. Vous ne pouvez pas continuer à vivre dans cette maison bien trop dangereuse. J’ai un acquéreur prêt à l’acheter au meilleur prix et cash avec ça. On n’y a pas été un peu trop fort avec la dose dans le café ? Tu me promets qu’elle se réveillera bien après ? Mais oui, papa…avec ce produit, elle aura juste oublié qu’elle a apposé sa signature au bas de l’acte de vente de sa maison… Ça doit être bon maintenant, vas-y…Ne t’en fais, elle sera heureuse dans une maison plus adaptée.
    • Aminata Chloé, attends-moi, où tu vas comme ça ? Dans les couloirs du métro, une grosse dame essoufflée, poursuit péniblement une petite fille qui sautille et court partout comme un feu follet. Aminata, sa nourrice noire a tellement peur de la perdre dans la foule. Tu donneras bien la main à Aminata, Chloé. Tu le promets à maman ? Chloé dit que c’est par là, qu’elle reconnait bien le chemin qu’elle fait tous les mercredis avec sa maman. C’est vraiment tout pareil. Oui, tout est pareil depuis une heure, dit Aminata. Plusieurs fois qu’elles passent devant la même publicité : un nain qui tient la main de Blanche Neige, devant un château illuminé par un feu d’artifice. Aminata n’en est pas très sûre, c’est peut-être une autre affiche, tout se ressemble tellement dans le métro. Les gens sont tous habillés de façon identique, en noir et en gris. Les bouches sont tristes, les yeux regardent les chaussures ou le vide, du bruit leur sort des oreilles. Il y en a même qui parlent tout seuls. Il n’y a que Blanche Neige et les nains qui semblent être contents. Le papier qu’elle tient dans la main est maintenant en bouillie, presque illisible, et l’encre a déteint sur ses paumes. Après, on ira au manège, dis, on ira ? . Oui, oui, on ira, promis, mais avant, il faut aller chez ton docteur pour les dents. On a déjà une heure de retard. Qu’est-ce qu’elle va dire Madame si elle apprend qu’on est arrivé après la bonne heure ? Tout est tellement important pour cette femme. Et elle va encore prendre sa petite voix haut perchée et pointer son doigt devant elle pour la gronder. Aminata est si fatiguée. Levée depuis cinq heures du matin, elle a dû préparer le petit déjeuner pour toute la famille, faire les courses, s’occuper du déjeuner, laver la cuisine. Et après l’orthomachin de Chloé, il y aura encore le dîner et le repassage. Et puis encore des lessives. Il y a comme un mauvais génie dans le panier à linge. Dès qu’Aminata a le dos tourné et croit l’avoir vidé, il est de nouveau plein jusqu’à la gueule. Elle n’a jamais encore osé en parler à Madame. Et Monsieur, qu’est-ce qu’il a comme chemises ! Toutes pareilles, blanches, comme sa figure, parce qu’il rentre tard le soir.
    • Sans un pli, Aminata, sans un pli. Monsieur est exigeant. Et soigne bien le col et les poignets. Je veux que tout soit impeccable, tu m’entends, impeccable. Aminata n’est pas sourde, pourquoi Madame répète-t-elle deux fois chaque mot ? Et puis dormir…elle ne pense plus qu’à ça, dès le matin. Ils t’exploitent, tes patrons, lui a dit ce matin, Momo l’épicier… Exploiter, elle ne comprend pas ce que ça signifie. Monsieur et Madame sont gentils parfois et quand ils sortent, elle peut regarder la télé. Tout ce qui compte c’est de pouvoir envoyer de l’argent à Aboubakar et à Aissétou pour qu’ils puissent faire de grandes études à Paris. Dans les couloirs carrelés du métro comme dans une gigantesque salle de bain, l’enfant et sa nourrice, deux poissons remontant un fleuve humain à contre courant, sont bousculées par la foule compacte des heures de pointe. Aminata a de plus en plus mal au bras et à l’épaule, à force de trainer Chloé qui n’a plus envie d’avancer et commence à pleurnicher. Et personne qui ne demande pardon. - Tiens, y a encore Blanche Neige ! Dis, tu m’emmènes à Eurodisney, Aminata. Et dis, pourquoi y a des lapins dans le métro ? - Les lapins ne prennent pas le métro, Chloé, ça c’est sûr. - Alors, pourquoi y a un dessin de lapin qui se fait pincer les doigts par la porte ? Chloé veut savoir et trépigne. Aminata sent la sueur lui couler entre les seins, le long du dos. Il fait chaud comme en enfer là dedans. 18h30…Et le rendez-vous à 17h30 ou à 17h ? Aminata ne sait plus, ça fait tellement longtemps qu’elles tournent en rond dans les couloirs blancs et gris, qu’elles sont descendues remontées, dans des rames. Et ce plan, comme un grand serpent sans queue ni tête qui va dans les deux sens avec des pattes qui vont ailleurs. Et puis, ça change tout le temps de station, ce ne sont jamais les mêmes lettres, on ne sait jamais où on en est ! Et Chloé qui est persuadée de tout reconnaître. Aminata n’en peut plus de cette sonnerie à la fermeture des portes. C’est sans doute pour les lapins. C’est pas compliqué a dit la patronne ; pour aller chez l’orthodontiste, monsieur Tchecvllovsky (elle a bien prononcé chacune des lettres de ce nom bizarre), tu n’as qu’à
    • prendre la ligne 4, tu descends à porte d’Orléans et c’est juste à côté du Marionnaud, à droite, non, à gauche. Enfin, tu verras, tu n’auras qu’à regarder, il y a une plaque avec son nom marqué dessus. Elle a répété encore plusieurs fois le nom bizarre. Et puis, je t’ai tout noté sur la feuille. Aminata se répétait sans cesse les mots de Madame dans la tête, mais la nourrice africaine ne sait pas lire et dans l’affolement a perdu les quelques consignes qu’elle avait mémorisées … Chloé qui sautille et court partout n’a que cinq ans… - C’est trop long. Avec maman, quand on y va en voiture, c’est plus rapide ! Et puis après, elle m’achète un pain aux amandes. Je veux un pain au chocolat, et aux amandes aussi! Aminata, fouille dans son sac. Elle n’a même pas pensé à prendre un paquet de biscuits. Il reste seulement un petit LU en miettes, et une sucette collée au fond que Chloé n’avait plus voulue. Quand Aminata la lui propose, la petite fille se met à taper des pieds en hurlant qu’elle veut un pain au chocolat et pas autre chose. La nourrice voit les gens ralentir à sa hauteur avec des yeux gros comme des calebasses. Elle, maltraiter Chloé ? Jamais ! Même si les petits enfants blancs sont capricieux, elle les adore plus que tout. Aminata a très peur et tire Chloé un peu plus fort. Si ça se trouve, ils vont appeler la police ! Les gens ne sont vraiment pas gentils. Avec leur casque vissé sur les oreilles, ils n’entendent rien quand on leur demande des renseignements. S’il vous plait, c’est où la porte d’Orléans ? Personne ne répond. Eux, ils devraient aller voir un médecin pour les oreilles ! En tout cas, Aboubakhar, lui, n’a pas besoin d’orthomachinchose pour se remettre les dents bien droites. A trois ans, il les avait déjà toutes bien blanches et bien alignées, comme les paquets de pâtes dans le placard de Madame ! Mais maintenant ? La photo, ça fait longtemps qu’elle n’a pas pu la regarder. Monsieur et Madame ont dit que ça lui ferait trop de mal de la voir, que c’était mieux comme ça. Alors, ils préfèrent la garder pour qu’elle ne soit pas trop triste. Maintenant, quand elle y pense le soir, allongée sur sa paillasse, l’image de son dernier fils devient toute floue. C’est pour ça qu’elle voudrait de ses nouvelles et une autre photo. Et Aissétou, elle doit avoir des petits seins qui pointent à présent. Elle voudrait lui dire de faire bien attention. Une fois, Madame a été gentille et a écrit une lettre pour elle, au village. Aminata attend toujours la réponse. Que veux-tu Aminata, ton pays est loin et la poste est souvent en grève en France. - S’il vous plait, c’est où la porte d’Orléans ?
    • Rien, les bouches ne s’ouvrent pas pour lui donner une réponse, les doigts ne se lèvent pas pour indiquer une direction. Les gens seront plus sympathiques dehors que dans le grand boyau du cobra, pense Aminata. Ils ont des sales têtes ici et pas d’oreilles. Alors, elle prend fermement la petite fille par la main et décide de sortir de cet enfer gris et blanc. - Regarde Aminata, y a une porte, là ! Tu crois que c’est celle là, la porte d’Orléans ? Aminata ne sait plus du tout où elle est. Elle a enfilé tellement de couloirs dans tous les sens qu’elle en a le vertige et la nausée…alors, cette porte là ou une autre. Elle pousse le lourd portillon que le vent s’amuse à rabattre sans cesse sur elle. Rien au dessus de l’issue qui ressemble aux mots que Madame avait écrits. Dehors, le vent glacé les gifle, quelques flocons dansent dans l’air. Il fait presque nuit. C’est sûr, Madame va être très en colère maintenant. Et Monsieur…Une fois, elle l’a entendu hurler tellement fort sous prétexte que le tiroir où il rangeait ses chaussettes, grinçait… A la sortie de la bouche du métro, un manège avec des chevaux de toutes les couleurs. Ils ont tellement l’air content de monter et de descendre qu’on a l’impression qu’ils sourient de toutes leurs dents. Chloé s’échappe des mains de sa nourrice…Elle tourne autour en courant puis tente de grimper sur un cheval. - Chloé, reviens, reviens ! - Tu m’avais promis, tu m’avais promis, hurle l’enfant ! Elle court difficilement, mais finit par la rattraper. Aminata ne sait plus à qui s’adresser quand elle voit un kiosquier qui s’apprêtait à fermer sa boutique. - S’il vous plait, c’est où la porte d’Orléans ? Il rit. C’est la première personne qu’elle voit rire d’aussi bon cœur depuis longtemps. Mais pourquoi ?
    • - Mais ma p’tite dame, vous êtes au bout du monde ici, vous êtes Porte de Clignancourt… Ne se voyant pas retourner dans les tripes de l’enfer, Aminata, épuisée, s’assoit sur un banc, prend Chloé dans ses bras en lui chantant une berceuse de son pays. L’autre bout du monde, il a dit… C’est doux, ça lui fait du bien à elle aussi. Dehors, l’obscurité enveloppe la femme et l’enfant qu’elle recouvre de son boubou…Chloé a froid, faim et envie de faire pipi. Aminata a peur qu’elle tombe malade. Deux heures de retard ! Affolement général. L’orthodontiste est formel, Chloé et Aminata ne sont jamais arrivées à son cabinet. Monsieur et Madame ne peuvent s’empêcher de penser au pire, à la fuite, à un enlèvement. La fuite, comment ce serait possible ? Jamais, ils n’auraient dû lui accorder leur confiance. Il l’avait pourtant répété mille fois à sa femme, on ne peut jamais faire confiance aux étrangers. Ils ont été trop bons, trop larges, trop généreux, trop…Ils devraient peut-être appeler la police. Ils hésitent… Ce serait tellement embêtant qu’Aminata dise que ses patrons conservent ses papiers dans le coffre caché derrière un tableau contemporain, qu’elle doit se contenter des restes de la famille et qu’elle dort à même le sol de la cuisine sur une simple paillasse. La petite l’aimait bien pourtant…
    • La lisière des mondes Je t’attendais depuis longtemps. Je t’ai guettée jour après jour comme un fou. Levé de bonne heure, j’ai erré, marché par tous les temps. Dans le scintillement de la rosée, sous la pluie et le vent glacés de novembre, emmitouflé de brume, dans l’ondulation vaporeuse des soirées d’été, avec pour seule compagnie le craquement de mes pas sur les feuilles sèches. L’arpenteur que tu avais fait de moi ne sentait plus la boue coller à ses semelles ni la morsure du froid. De semaine en semaine, je m’allégeais. Mon corps plus sec, noueux comme un chêne. Un homme rugueux au monde. Au grand air, je lessivais mon corps, étrillais mes pensées jusqu’à n’être plus qu’un squelette blanchie de feuilles. Juste un pied devant l’autre, à ta rencontre. Toi, tu m’es apparue pour la première fois, un matin, très tôt dans la rousseur soyeuse de ta robe. Je ne sais si tu avais senti ma présence. Un instant, aux arrêts, tu te tenais dans l’orbe mystique d’un rayon, me défiant de ton œil noir. Puis, tu as repris ta course, me frôlant si près que j’ai senti la chaleur ambrée de ta peau contre la mienne. L’air vibrait encore après ton passage. Ou était-ce moi ? Tu as inscrit dans mes narines ton parfum chaud d’automne et de femelle. Tu as fait de moi un amant éconduit, jaloux d’un monde qu’il ne pourrait jamais franchir. Pourquoi les frontières ? Aucune femme n’a été autant désirée. Pendant des mois, je t’ai recherchée à nouveau, sans culpabilité, sans honte, m’écorchant aux branches comme un aveugle, jusqu’à en crever de fatigue. Je laissais au loin les hommes ripailler, les chiens aboyer et les femmes gémir sur mes absences. Longtemps, je me suis cru seul. Depuis ma rencontre avec toi, je ne l’étais plus. Nous côtoyons tant d’êtres qui ne font que rembourrer nos existences de billes de polystyrène. Avant, il y avait ce vide en moi qui se creusait à mesure que ma vie d’homme se remplissait d’actes et d’actions superflus. Toi aussi tu m’attendais. C’est pour ça que tu es revenue ? Joueuse et fuyante, tu me laissais des signes dans les écorces calleuses. Le vent et les herbes foulées me parlaient de toi. Comme un criminel, je revenais toujours au même endroit, à la lisière des mondes. Pour
    • toi, je quittais ma famille encore endormie, laissais mes servitudes d’homme dans les cités de verre, avalais des centaines de kilomètres pour te rejoindre. Je m’enfonçais un peu plus profond chaque fois, là où la lumière ne pénètre plus. Sur la route, en moi, tout se mêlait, la joie, l’exaltation, le plaisir trouble de la transgression et la peur. Les hommes ont tout le temps peur. Tu ne le savais pas ? J’ai toujours vécu au bord d’un abîme à guetter d’invisibles ennemis. Je peux te l’avouer à toi, je ne suis qu’un homme. Maintenant que tu t’es coulée à mes côtés, je ne crains plus rien, pas même de te perdre. Pendant des mois, tu ne m’es plus apparue. J’ai cru devenir dingue. Seul comme un chien, je hurlais et marchais pendant des heures dans les forêts jusqu’à l’extinction de mes forces. Je m’en retournais, sombre, dans ma vie à mes occupations d’homme occupé. Je tuais le temps à coup de vanités et de faux semblants. J’ai cru que j’allais en crever. Un fossé se creusait en moi et surtout entre moi et les autres. Incapable de suivre ou de mener une véritable conversation, mes mots débiles franchissaient à peine la barrière de mes lèvres. Tout me semblait sonner creux. Chaque geste, chaque intention en dehors de toi, me coûtaient des efforts surhumains. J’étais comme un alpiniste aux pieds entravés par des chaînes, lesté d’un lourd sac de pierres. Les miens m’attendaient au sommet de la montagne, sollicitant mon aide, quémandant mon attention, mon amour, mon avis sur la couleur de la moquette, sur la destination des prochaines vacances, sur la marche d’un monde incompréhensible. Je n’en avais que faire, incapable de les rejoindre ni de leur répondre. Je les voyais à travers une épaisse vitre de verre, tenter des gestes, esquisser des questions. Poser des questions est bien une sale manie d’humain. Mon corps était là, mon esprit ailleurs. J’étais amoureux. Je leur disais que j’étais fatigué, que j’avais besoin de repos, de vacances et peut-être même de partir un peu, seul…et loin. Ils me disaient de m’accrocher, de prendre sur moi, de sortir, de voir du monde… Ils utilisaient des mots compliqués, parlaient maladie, médicaments, thérapie…Ils avaient tous un avis éclairé sur la question et discutaient à mon sujet comme si j’étais absent, comme s’ils en savaient plus que moi sur ce que je ressentais. Alors, je faisais semblant de dormir. Chaque jour le sommeil me rapprochait de toi, douce pensée lovée au creux de mes nuits. Là, je pouvais me laisser aller à toutes les débauches, les bacchanales primitives, les
    • délires les plus insensés. Mes nuits orgiaques étaient un rempart qui me préservait de la vraie folie, les frontières s’abolissaient, les digues se rompaient. A mes banquets imaginaires où je festoyais en ta compagnie, je convoquais Pan, Priape, Bacchus. Au matin, mon sexe était toujours tendu douloureusement vers toi. Non, rien de pervers ni de contre nature. J’aimais, c’est tout. J’ai tellement rêvé ce moment où l’on serait allongé l’un contre l’autre, où je sentirais la douceur de tes flancs contre les miens, ma main dans le velours de ta toison rousse. Mais te rejoindre par l’esprit ne me suffisait plus, il me fallait ton corps. J’y suis, je te possède enfin, mon amour. Une déflagration, un éclair et l’aveuglement. Ton effondrement fut long, doux, lascif. Tu n’as même pas crié, juste un soupir. Non, ce n’était pas du renoncement, seulement un abandon. Tu es à moi maintenant et, tu l’es pour toujours. Qu’est-ce qui pourrait désormais nous séparer ? La scène est telle que je l’avais imaginée dans la clairière où nous nous étions rencontrés la première fois. Il est encore tôt dans la matinée, un pâle rayon de soleil filtre entre les arbres et nous baigne d’une lumière blonde. Nous sommes allongés côte à côte, sur un lit de feuilles épaisses. Tout bruit légèrement comme si la nature ne voulait pas nous déranger. Je suis nu, sexe dressé contre toi. Ta peau est encore plus douce que dans mes rêves, surtout sur ton ventre, entre tes cuisses où le duvet se fait plus fin et plus clair. Je suis si ému, un peu impressionné. Tu es tellement plus grande que moi, pauvre humain. Ton immensité me submerge. A la rencontre de l’inconnu, mes doigts suivent le tracé sauvage de tes courbes, te fouille, t’explore. Les battements de ton cœur s’amenuisent doucement sous ma paume. Tu n’auras jamais plus peur des hommes. Je n’aurais plus jamais peur de te perdre ; tu n’appartiendras jamais à personne d’autre que moi. Une odeur forte, brute, brutale de femelle monte de toi et réveille, l’animal mâle en moi. Je m’en imprègne me frotte à toi en enserrant tes flancs fermes et chauds. L’univers se clôt là, dans cet enlacement et ce dernier spasme simultané. Je t’offre une semence qui ne te fécondera jamais. Tu ne m’en veux pas de t’avoir possédée.
    • Au coin de ton œil langoureux aux cils immenses, une mouche s’est posée. Une goutte de sang sur mes doigts. Se peut-il que la mort fasse déjà son office sur ton œil de biche ? La dernière cartouche sera pour moi.
    • La nostalgie, camarade Un jour à tuer quelqu’un, sans raison. C’est ce que je me suis dit ce matin-là en regardant le ciel couleur bitume. Même pas le temps d’un baiser à Lise encore dans son linceul de sommeil. Sept heures du matin. Trajet hebdomadaire Paris/Lyon en voiture, sous la pluie et le brouillard. A s’avaler sans rien dans le ventre, des centaines de kilomètres sur une chaussée tendue comme une peau de phoque. Au rythme crissant des essuie-glaces, je suivais la longue procession des chenilles tristes parties au travail dans leur boite métallique. Au bout, une réunion de direction où je justifierais ma présence par des interventions brèves mais efficaces. J’aurais pu prendre le train, l’avion ; j’en ai les moyens. Et même dormir sur place. Mais, j’aime être seul dans ma voiture pour ne pas avoir à subir la musique des autres, leur tête livide, leurs yeux cernés. Partout, les gens prennent trop de place. Dans ma voiture, j’aime dérouler des pensées sans suite, rêvasser, ébaucher des projets avortés au premier virage… La pluie redoublait, cisaillant de zébrures les traînées baveuses des phares. Jamais le jour ne se lèverait. Autant m’arrêter pour attendre que le déluge cesse et prendre un café. Le regard dans nos gobelets en plastique, on avait tous l’air de naufragés. Des chauffeurs routiers portugais discutaient vivement entre eux. Une femme seule faisait le tour de son gobelet d’un doigt, comme si elle tentait d’en tirer un son. Sans ses cheveux plaqués contre son crâne par la pluie, je l’aurais trouvée plutôt jolie. Un couple de motards ruisselants, s’ébrouait tout en riant aux éclats. Ces aires de repos m’angoissent autant qu’elles m’attirent. Là, tout peut arriver. Une rencontre improbable, une liaison autoroutière dans cet entre-deux monde où des vies ne font que se frôler. Amants de l’asphalte, nous nous aimerions d’un non lieu à l’autre, sans savoir d’où nous venions et vers où nous nous rendions. Cette idée me plaisait bien. J’aurais pu la proposer à la fille aux cheveux dégoulinants. On aurait baisé dans sa voiture ou dans la mienne. Enfin, plutôt dans la sienne. Une clope, un café, un pain au chocolat en plastique et basta. Au lieu de quoi, à la sortie de l’aire, j’ai pris en stop un type. Je n’en prends jamais d’habitude. J’ai faibli en le voyant rester stoïque sous les trombes d’eau. Trempé comme une
    • soupe, il aurait pu s’abriter dans la station service. C’est après seulement que j’ai songé à mes sièges en cuir fauve et à l’odeur de chien mouillé qui allait s’appesantir pendant des semaines dans l’habitacle. Il n’avait aucun bagage. De toute façon, je n’aurais pas aimé avoir à sortir de la voiture pour les mettre dans le coffre. De loin, un petit homme sans âge au visage caché par une capuche de sweat- shirt bien trop grand pour lui. Ses chaussures -des baskets de jeunes- ne collaient pas au personnage. Il était poli, exagérément poli. Tout en joignant les mains, il me remercia plusieurs fois, avec un accent à l’origine indéfinissable. Afrique du Nord, Balkans, pays de l’Est… ? Tout ça ne me disait pas où il se rendait. Il m’a dit : en bas de la carte, le plus en bas possible. Tu me conduis là où tu peux, ça n’a pas d’importance. Il voulait sans doute dire, vers le Sud. C’est ça, en bas du Sud. De toute façon, je ne vais pas plus loin que Lyon. C’est pas grave, tu me conduis là où tu peux. Si Lyon est vers le sud, ça me convient. Je lui proposai de retirer son blouson. Il refusa. Pour les chaussures, il n’était pas contre. Je ne parvins pas à l’en empêcher… Après tout, sa compagnie et l’odeur me tiendraient éveillé. Je lui ai demandé à nouveau où il allait. Il a esquissé un geste évasif qui pouvait tout aussi bien signifier : loin, là où le vent me portera, quelle importance… Il resta un long moment silencieux. La situation me convenait. J’avais mis la radio en sourdine quand il s’est mis à parler comme pour prendre le relais de la pluie qui venait de cesser. Il est entré dans une sorte de délire. Ah, Là bas…là bas… il ne pleuvait pas autant et pas si souvent. Tu te lèves le matin et il fait toujours beau. Quand tu ouvres les volets, les odeurs te rentrent dans la peau. Rien ne
    • sent vraiment ici, tu as remarqué ? Les fruits ont le goût de l’eau, les fleurs sont timides et même les femmes, elles ne sentent rien. Ah, la nostalgie camarade, la nostalgie. Il hocha la tête quelques instants, en proie, sans doute, à une vague incontrôlable de pensées nostalgiques. Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? En tout cas, lui avait une odeur bien présente ! La capuche encore vissée sur la tête, il a continué à débiter sa litanie avec cet accent que je n’identifiais toujours pas. Et les couleurs, camarade…les couleurs, tu n’en as jamais vu de pareilles. Quand le bleu du ciel et de la mer te prennent aux tripes, ça te donne envie de bouffer la vie à pleine dent, d’ouvrir grand les bras comme pour accueillir la femme que tu aimes. Tu vois camarade, il suffit que je prononce le mot bleu pour que ça me serre fort là, dit-il en désignant son diaphragme. Et puis ça me fait comme une sorte de goût amer dans la bouche, le nez et ça me remonte jusqu’aux yeux. Et tout seul dans mon lit, je pleure, parfois tu sais. Et ne va pas croire que je ne suis pas un homme. Je ne sais pas pourquoi, je te raconte tout ça à toi…peut-être parce que je sens que tu m’entends. Je ne savais pas pourquoi, en effet, ce vieux fou me débitait toutes ces sornettes. Peut- être un vieil immigré qui rentrait au pays, un malade échappé d’un asile, ou un vieux d’un hospice ? Son visage était toujours invisible. Je commençai à regretter de lui avoir permis de monter. Je ne pouvais pourtant pas le jeter de la bagnole. Tu vois, la nostalgie c’est ça. Une main qui te prend à la gorge et qui te fait autant de bien que de mal. Une caresse et un étouffement. La nostalgie, une femme qui te ferait mourir d’amour en te serrant trop fort dans ses bras. C’est pas vrai ?! Il joignait le geste à la parole en plus. Ça fait bien longtemps… Je suis vieux, mais dans ma bouche, quand j’y repense, je sens encore le goût des oranges. Je vois aussi les pastèques, qu’enfants on mangeait en les découpant sur le trottoir. C’est comme si je pouvais revoir, là maintenant chaque pépin du
    • fruit. Si j’avais un papier et un crayon, je pourrais même t’en faire un dessin. Mais, tu ne pourrais pas sentir la douceur du jus qui me coulait sur le menton. Je montai un peu plus fort le son de la radio. C’était l’heure des informations de 9 heures. Je t’ennuie avec toutes mes histoires ? Je fis non de la tête. Mais oui, bordel, qu’est-ce qu’il m’ennuyait ! Il continua. On faisait aussi des bracelets, des colliers avec les pépins qu’on peignait et qu’on offrait à nos mères. Elles disaient que c’était le plus beau cadeau du monde. Je suis sûr qu’elles gardaient ces bijoux jusqu’à leur mort. Et bien, tu vois mon ami, c’est ça le souvenir. Juste un collier de pépins que tu enfiles sur un fil qui se casse parfois. Les pépins sont tout dispersés, mais ils sont là, par terre comme un souvenir du collier. Un long silence. Il hochait la tête en se curant les dents avec l’ongle de l’auriculaire. Encore deux cents kilomètres à écouter ce vieux tordu. Cette histoire de pépins commençait sérieusement à m’agacer. Pas moyen de réfléchir et de préparer ce que je devais dire pendant la réunion. J’aurais presque préféré écouter la météo marine en boucle. Est-ce que je me souvenais seulement des cadeaux offerts à ma mère, moi ? Elle ne conservait rien. Je n’ai même pas pu récupérer mes cahiers d’écolier qui étaient restés dans la cave lors du dernier déménagement. Elle avait dû les jeter. Elle jetait toujours tout. De mon enfance, il me restait quoi au juste ? Même pas quelques photos. Celles de mes propres enfants ? Elles doivent être rangées dans des boites étiquetées dans la cave. Les plus récentes
    • sur des CD roms…Je ne sais même pas où je les ai mis… Mais pourquoi je me pose toutes ces questions ? Après un long silence, il reprit : Tu n’as pas le mal du pays, toi ? Non, je n’ai pas ce que vous appelez « le mal du pays ». Pour ça, il faut avoir un pays. Tu es bien de quelque part ? On a tous un quelque part. Je n’allais pas lui raconter ma vie de fils de militaire. Les déménagements tous les deux ans, les amis qu’on laisse. L’habitude qu’on prend de ne pas avoir d’habitude. Les attaches qu’on ne se crée plus…Cette impression de liberté, d’indépendance vis-à-vis des autres. Je n’avais conservé aucun de mes amis d’enfance. Oui je suis certainement de quelque part, mais… Là, le vieil homme a tourné la tête et j’ai vu enfin son visage comme ravagé par un séisme. Aux nombres de plis que faisait sa peau, il devait avoir plus de cent ans. Un vieillard ! Incroyable, je trimbalais Mathusalem. Tout en me transperçant de ses deux petits yeux bleus aigus, sentencieux il a pointé vers moi un doigt aux ongles endeuillés. Si on n’a pas de quelque part, on n’existe pas. Parce que si tu n’étais de nulle part, tu ne serais pas ici, sur cette route. Tu es bien parti d’un endroit pour aller à un autre ? Alors, tu es forcément de quelque part. Ton pays, c’est là où ton cœur y est pour toujours. Et c’est là que tu dois revenir. Mais ça peut être aussi une ville, une idée, une femme, un ami. Et il y aura toujours un fil qui t’y attachera. Il me fatiguait l’ancêtre avec ses histoires d’origines. Je suis parti de Paris et je vais à Lyon, c’est tout ce qu’il y a à savoir. Ce matin, j’ai quitté une femme endormie. Ce soir, je la retrouverai dans les mêmes draps. Entre les deux,
    • elle n’aura pas levé la tête pour moi. Dans deux heures, je dois négocier le rachat de notre filiale suisse par une bande de mafieux. Moi, je ne veux pas d’attaches. Je trouve que la vie nous ligote bien assez comme ça. Oui, je suis de quelque part, précisément comme vous dites. C’est l’endroit où je suis né. C’est marqué sur mon passeport : Martin Grandieu, né le 11 juin 1954 à Cologne. Mais c’est tout. Je n’ai fait qu’y passer. Après, mes parents n’ont cessé de bouger. Donc, pour moi, c’est comme un nulle part. Un peu comme la station service où je vous ai ramassé. Un endroit où l’on passe et où on ne s’attarde pas. Ici, ailleurs, le passé…rien à foutre. C’est le présent qui compte, ce que je veux en faire pour l’avenir. Je pensais lui avoir définitivement cloué le bec. Le vieux hocha longuement la tête et tourna vers moi son profil anguleux et parcheminé. Il me mitrailla de ses petits yeux étroits. Alors, tu dois être bien malheureux, mon fils. Sans ton passé, sans la nostalgie, tu n’es pas un homme, juste une pierre lancée sur une route, comme ta voiture. Un caillou rejeté par la mer sur le sable, qui ne sait même pas d’où il vient. Et vous, vous pouvez me dire d’où vous venez ? Je viens de là où je retourne, pour mourir, dans mon pays : l’Algérie… J’ai trop passé de temps chez toi. Qu’est-ce qu’il m’a pris de lui dire que j’y avais vécu deux ans, à l’époque des événements ? En même temps que le déluge, il a repris sa logorrhée nostalgique : la beauté des filles, le bleu du ciel, de la mer, les épices, les dattes, la blancheur des maisons, la fleur de jasmin, les rires des enfants, le mariage de ses sœurs, la prière sur les terrasses chauffées à blanc, la fraîcheur des fontaines sous les patios… à m’en faire tourner la tête. Je pourrais même l’accompagner si je voulais. Je n’avais rien mangé, le matin, avant de partir. Un creux dans l’estomac, la tête qui tourne et envie de vomir.
    • J’ai crié dans l’habitacle : Moi, je suis un homme sans nostalgie. Avant le vieux, je ne savais même pas ce que ça voulait dire. La nostalgie, c’était juste pour moi une forme vague de regret. Je pouvais regretter tel ou tel lieu où j’avais passé d’agréables vacances. Ça durait une matinée tout au plus, le temps de se remettre dans le bain. C’était mieux comme ça. Où sont-elles mes photos, celles des enfants et la robe noire qui moulait Lise le soir où je l’ai rencontrée, ses cheveux longs et soyeux, cette plage où l’on se baignait nus…et la maison blanche sur les hauteurs d’Alger ? Et… ? Des images oubliées de mon passé se déversaient en désordre dans mon esprit et me rivetaient une plaque d’angoisse dans la gorge au point que je ne parvenais plus à respirer. Arrivé sous un pont, je me suis arrêté brutalement et ai demandé au vieux de descendre. Merci, mon fils, que Dieu te préserve. Je suis parti en trombe. J’ai entendu le crissement des freins de la voiture qui me suivait. J’ai continué ma route. Comme d’habitude, je ne me suis pas retourné. Un automobiliste, surpris par un brusque ralentissement de la circulation a percuté sur l’autoroute A6, en direction de Lyon, un vieil homme à l’identité inconnue à ce jour. Le corps a été propulsé sous la violence du choc à plusieurs mètres par-dessus la glissière de sécurité. Cherchons toutes personnes pouvant nous fournir des renseignements sur l’identité de la victime. Sur le siège, à la place du passager, un pépin de pastèque.
    • Chair à papier C’est si beau, une ville, la nuit. Cette phrase n’était pas de vous. Je n’avais pas osé vous le faire remarquer, il me fallait tenir mon rôle, c’était dans le contrat. Surtout ne pas poser de questions. Après le champagne, et après avoir enfilé un imperméable sur mon corps nu, vous m’aviez ceint les yeux d’un bandeau pourpre. Vos mains étaient douces et puissantes sur mes épaules, leur pression déversant de l’or en fusion en moi. Le brasier de votre souffle, vos mots de glace dans mon cou. Un frisson. A présent, je vais t’apprendre à voir la ville autrement. Mes yeux, mon odorat, mes mains seront tes guides, deviendront ton instinct. D’un geste ferme, vous m’avez poussée hors de l’appartement, sur le palier. Grincement, claquement métallique de la porte du vieil ascenseur sur nous. Gorge verrouillée par le bruit carcéral. J’étais un animal aveugle, terré au fond de sa cage, face au dompteur. Votre regard me matait. Vous deviez sourire de ma gaucherie. Je redressai la tête, pensant à l’image que vous pourriez prendre de moi…J’entendais l’antique machinerie dérouler lentement ses poulies arthritiques jusqu’au rez-de-chaussée. En bas, le marbre m’éclaboussa de fraîcheur morbide. Sur le seuil, j’hésitai. Dans la rue, ma main tâtonnait à la recherche de la vôtre. Vous l’avez repoussée. Vous m’aviez dit lors de notre première rencontre que je n’étais pas une femme à qui l’on prenait la main, que vous me guideriez, m’accompagneriez dans cette exploration des limites. Glisse-toi dans le bruit de mes pas. Apprends à écouter mon souffle. Sois attentive. Inscris-toi seulement dans le déplacement d’air produit par mon corps. Les mots sont inutiles à celui qui sait écouter.
    • Je voulus protester, dire que sur les pavés irréguliers, perchée sur les fines chaussures que vous veniez juste de m’offrir, je me sentais aussi gauche qu’un poulain nouveau-né. J’avais bu et je ne voulais pas choir devant vous. Est-ce que vous me relèveriez si je me brisais les chevilles ? Est-ce que vous m’abattriez en plein vol comme tant d’autres ? Ne rien demander. Juste accepter de se laisser dévorer par votre regard puis sublimer par lui. C’était le prix à payer. Et puis, vous m’aviez demandé de prendre soin des chaussures. Détends-toi, Aie confiance en moi. J’ai confiance en toi. Pardonnez-moi, ça m’a échappé… Chienne et aveugle à la fois. Par de légères pressions sur l’épaule droite ou gauche, vous m’indiquiez la voie à suivre…le droit chemin de nos déviances. Vous ne m’aviez pas dit pourquoi nous n’avions pas pris la voiture ni où nous nous rendions. Nous ne connaissions jamais à l’avance le scénario. Je vous suivais, vous êtes le maître de cérémonie, l’ordonnateur de la cérémonie. Chaleur moite sous le velours du bandeau. La langue râpeuse du froid se coulait entre mes cuisses nues. Mon corps dessinait une nouvelle cartographie de la ville. A la force du vent qui pénétrait jusqu’à mon sexe, je sentais si nous passions dans une avenue, dans une ruelle étroite, entre de hauts immeubles, si nous croisions une impasse, si nous frôlions d’autres corps…Serions-nous nombreux ce soir ? C’était facile finalement de se laisser guider par l’onde chaleureuse de votre main le long de l’échine. J’avançais sans penser aux regards narquois et inquisiteurs des passants. Je ne savais pas où j’allais, mais je le désirais. Je voulais être celle-là, celle dont vous rêviez, incarner cette image idéale de la femme qui vous faisait parcourir le monde. On vous disait fou. J’aimais votre quête de la perfection, des limites, je voulais m’y inscrire. Des mots soufflés dans ma nuque. Ce n’était plus la voix de tout à l’heure, celle d’avant l’ascenseur… Plus dure, directive encore. Attention, une marche, encore une autre… Je ne les comptais pas. A m’en blesser les paumes, vous écrasiez votre main sur la mienne le long d’une rampe grumeleuse et glacée.
    • Continue ! Au loin, des rires étouffés, froissés. Odeurs de papiers gras, de vase et d’urine. Clapotis visqueux. Une langue humide me léchait les cuisses. Je reconnus l’eau du fleuve toute proche à sa morsure caressante. Je frissonnais de peur, mais j’aimais. Je vous avais dit une fois. Je serai le sable entre vos doigts, laissez-moi couler. Vous aviez ri, vous me testiez. Où êtes-vous ? Je tournais sur moi-même. Où êtes-vous ? Ne me laissez pas seule. L’écho de ma voix faisait des ronds dans l’eau. Vous ne deviez pas être loin, je sentais la fumée de votre cigarette. Ne pas avancer de peur de basculer. Où êtes-vous ? Rires éraillés, écaillés, amplifiés par les voûtes d’un pont. Ce n’était pas votre rire. Ceux-là étaient plus vulgaires, moins diaboliques que le vôtre. Pourtant je savais que vous vous amusiez, de loin, du spectacle de la petite bête perdue, vêtue de rien, perchée sur ses chaussures à talons hauts. C’était ça que vous aimiez, mettre les femmes au bord de leur faille, les avilir pour exalter leur beauté. L’angoisse resserrait son nœud autour de ma gorge. La main à mes yeux, prête à arracher mon carcan de velours. Votre main-griffe agrippa mon poignet et me poussa contre un mur. Je suis là, tu ne t’échapperas pas, tu ne m’échapperas pas. Je vais faire de toi la plus belle femme du monde. Votre écrasiez si fort votre corps contre le mien que la pierre poreuse s’effritait dans mon dos. Je tentais de capter votre chaleur alors que vous réunissiez mes mains au-dessus de ma tête pour les attacher à un cercle de métal. Lentement, vous avez dégrafé un à un les boutons de mon imperméable, me livrant aux coups de fouet du froid et aux rires. Vous avez écarté mes jambes. Chauve-souris épinglée, bateau à l’ancre, je tanguais au gré de vos désirs fous.
    • Les rires spectateurs se sont rapprochés. Le moment est venu, je vais un peu te libérer. Le bandeau s’écrasa à mes pieds. Je voyais. Votre œil avait tout calculé comme d’habitude. La distance, l’angle, la lumière, le décor, rien n’avait été laissé au hasard. J’étais nue, attachée à un anneau sur un quai de Seine. La bouche d’un pont vomissait par bouffée des odeurs fétides et rances. Vous désiriez toujours que le vil fût l’écrin du sublime. Au moment où des clochards, payés pour parfaire le tableau sordide, projetaient en un arc leur foutre sur mon corps, un bateau mouche passa, zébrant mon corps à coup de lumière crue et violette. Ça aussi, c’était dans votre plan. Vous m’offriez en prime à la mitraille des touristes avant de me livrer aux rafales de votre appareil photographique. Bientôt mon corps serait exposé sur tous les murs, dans les pages des magazines sur papier glacé du monde entier. Je suis de la chair à papier entre vos doigts. Parfait, je suis content, tu as été géniale, va te rhabiller maintenant. L’imperméable, tu peux le garder. Quant aux chaussures, tu dois me les rendre, elles m’ont été juste prêtées le temps du shooting par la marque. Une belle campagne d’affichage. On ne verra qu’elles…
    • Les continents noirs - Moins vingt-cinq, tu te rends compte, moins vingt-cinq, Antoine, je ne savais même pas que ça pouvait exister. Un bout de temps, lui semblait-il, que Christine, sa femme répétait cette phrase en boucle, en détachant bien chaque syllabe de chaque mot. - Réagis, Antoine, tu ne trouves pas ça parfaitement scandaleux, moins vingt-cinq ? - Quoi ? Oui, c’est scandaleux qu’il fasse aussi froid en plein mois de mars. - Mais, tu plaisantes ou tu ne m’écoutes pas ? En effet, Antoine ne l’écoutait pas vraiment. Il ne savait même pas depuis combien de temps, il était assis là, sur cette chaise, dans sa cuisine. De toute évidence, il avait ingurgité le contenu de son assiette sans même s’en rendre compte. Déjà sa femme la lui retirait, le regardant fixement, attendant une réponse. Il dut faire un effort violent pour revenir dans la conversation. - Scandaleux, non ? - Je dirais même, honteux ! - Oui, Antoine, c’est honteux, tu as trouvé le mot juste ! Antoine, s’en tirait à bon compte. Sa femme avait maintenant un nouvel os à ronger, un mot qu’elle allait pouvoir répéter à l’envi en l’usant jusqu’à la corde. - Une honte, une véritable honte. Je crois que je vais en référer à la Fédé ! La « fédé », elle n’avait que ce mot à la bouche. Depuis que Jérémy était né et surtout depuis qu’il fréquentait « l’institution scolaire », la fédé était devenue l’unique raison de vivre de Christine, sa seconde famille, sa conscience, sa très haute mission, sa religion. Elle s’habillait Fédé, elle vivait, pensait, agissait selon les principes de la très sainte et vénérée
    • Fédération des Parents d’Elèves. Consciente des enjeux de l’éducation, politisée, elle se disait. Et le pire, c’est qu’elle se croyait autorisée à avoir des idées sur la marche du monde… Le seul avantage de la Fédé, c’est qu’elle accaparait beaucoup Christine et permettait ainsi à Antoine de faire ce qu’il voulait de ses soirées, maintenant que Jérémy pouvait rester seul à la maison… Christine, en roue libre, moulinait toujours des paroles ; il suffisait à Antoine de hocher de temps en temps la tête pour faire semblant de lui donner le change. Ainsi pouvait-il continuer à se laisser aller à sa rêverie, dans l’église. C’est vrai qu’il y faisait froid, mais même sans chauffage, jamais un tel lieu ne lui avait paru aussi chaud et hospitalier. Sur les bancs, les fleurs d’un précédent mariage, auxquelles se mêlaient les effluves du parfum de la femme qu’il avait suivie jusque là. - A ton avis, au recteur, à l’Inspecteur d’Académie ou d’abord au principal du collège ? - Quoi ? - Et bien, la lettre, voyons ! Antoine avait dû sauter une étape dans la machine à emballement qu’était le cerveau de Christine. Voilà qu’elle voulait se « fendre » maintenant d’une petite lettre assassine pour vilipender les méfaits d’une notation négative en orthographe. - Moins vingt-cinq, comment un enfant peut-il s’en relever ? Comment peut-il retrouver la confiance en lui, la force d’aller à nouveau de l’avant ? Pauvre petit Sisyphe…Tu peux me croire, je n’ai pas été tendre dans le mot que j’ai adressé à son professeur de Français. Les mains dans l’eau grasse de la vaisselle, le dos de sa femme tressaillait de rage au- dessus de l’évier. Pourquoi, nom d’une pipe n’utilisait-elle pas le lave-vaisselle ? Sans doute pour paraître plus occupée qu’elle n’était et jouer ensuite les martyres de la vie domestique.
    • Ça faisait tellement longtemps qu’il n’avait pas pénétré dans une église, poussé par autre chose que la nécessité et les contraintes imposées par la société. Elle avait pris la même place que la dernière fois, au fond, à gauche, derrière un pilier. Cette fois-ci, il s’était assis juste derrière, sans même qu’elle ne remarque sa présence. - Moi, je ne sais pas ce qu’on leur apprend dans leur école pour profs, mais je ne vais pas me gêner pour en parler à la Fédé. Ah, ça non, je ne vais pas m’en priver. Mais qu’est-ce qu’elle croit cette petite prof de français ? Qu’on peut faire ce qu’on veut parce qu’on a un crayon rouge dans la main ? Je vais l’écraser, moi, tu vas voir ! Antoine eut envie d’hurler. Mais qu’elle se taise, qu’elle s’écrase ! - Au fait Christine, tu n’as pas une réunion de parents d’élèves ce soir, au collège ? - Si, si je finis la vaisselle et je file. Elle se retourna violemment et fonça droit vers Antoine, mains gantées de latex rose en avant, encore toute dégoulinantes d’eau de vaisselle. Tel le tentacule visqueux d’une méduse, elle pointa un doigt rageur vers son mari… - Tiens, pourquoi tu n’irais pas lui dire son fait à cette petite péronnelle ? Après tout, si ton fils est aussi mauvais en orthographe, ça vient de toi… Il a hérité de ton gène de la dysorthographie. Et puis, tu seras assuré de l’appui de la Fédé. Antoine prétexta un travail urgent à terminer pour le lendemain, la rédaction d’un rapport, et comme il était nul en orthographe, il valait mieux qu’il prenne son temps…De toute façon, elle était bien meilleure que lui dans les questions d’éducation. Christine se rengorgea. Antoine lui aurait bien collé sur la tête un de ses gants en guise de crête. - Là, tu as raison, dit-elle en retirant ses extrémités rosâtres qui claquèrent comme un coup de fouet et dégagèrent dans la pièce une odeur nauséabonde de moisi.
    • Pas une femme, une apparition… une madone. Ce n’était pourtant pas la première qu’il prenait en filature, mais jamais il n’aurait pensé pouvoir en suivre une, jusque dans une église. Un lieu qu’il imaginait davantage fréquenté par des grenouilles de bénitier, des vieilles filles ratatinées, tout genoux et lèvres serrées, sentant le rance et le renfermé. Elle, il ne l’avait jamais vue que de dos, et une fois seulement, de profil, appuyée de façon lasse à la fenêtre de l’autobus. Une créature de films des années 30. Sanglée dans un imperméable noir, et perchée sur de hautes chaussures à brides, sa tête était recouverte d’un fouloir noir semblant emprisonner une volumineuse masse de cheveux. Aujourd’hui, elle les avait lâchés et une longue chevelure rousse mousseuse dépassait de leur prison de soie. Malgré le noir de sa tenue, elle irradiait tout sur son passage. Une Rita Hayworth tragique et belle. C’est elle, pensa Antoine. C’est elle qu’il attendait depuis si longtemps. Et il pénétra à sa suite dans l’église, comme il le faisait déjà depuis deux semaines. - Déjà que, avoir un zéro, c’est honteux ! Ton fils en pleurait de rage quand il est rentré de l’école cet après midi. J’espère que tu iras le consoler et que tu trouveras le temps de lui faire corriger sa dictée. Mon dieu, mon dieu… Mais qui priait-elle, le dieu de l’orthographe ? Le saint patron de la Fédé ? - Bon, faut que je file, maintenant. Antoine ne comprenait pas. Sa femme ne travaillait pas, n’avait qu’un seul enfant, une femme de ménage, mais elle était occupée comme quinze, toujours pressée. Le monde reposait uniquement sur ses épaules. Une femme de devoirs… Il se sentit soulagé quand il entendit claquer la porte de l’entrée. Enfin seul… Il était si fatigué qu’il crut que ses nerfs allaient lâcher. Ce froid et ce noir en lui. Il ne devait pourtant pas sombrer. Tout avait commencé dans la salle d’attente de son médecin où sur la table, trainait un magazine de psychologie, une de ces daubes vulgarisatrices. Cependant, un titre racoleur
    • attira l’attention d’Antoine : « le mystère féminin existe-t-il ? ». Le contenu n’était évidemment pas à la hauteur de la question, le traitement superficiel et oiseux. Seule la célèbre phrase de Freud le poursuivit pendant des semaines : « la femme, un continent noir ». En tout cas pensa Antoine, Christine n’est la détentrice d’aucun mystère. Il avait beau l’observer, creuser, lui poser des questions sur ses désirs secrets, ses attentes, sa femme lui paraissait d’une transparence affligeante. Il alla jusqu’à lui demander ce qu’elle ressentait précisément en jouissant, de lui faire même un dessin pour exprimer ses sensations. Mais, elle lui avoua le seul secret qu’elle avait en sa possession, c’est qu’elle ne jouissait pas et que le sexe, ma foi…A plusieurs reprises, elle s’inquiéta même de l’état de fébrilité de son mari et elle préféra se plonger davantage dans les activités de la Fédé. Pas moyen non plus de faire dévier la conversation sur d’autres sujets. Antoine tenta de l’intéresser à ses lectures, de l’emmener au théâtre. Elle jugea à chaque fois que c’était du temps et de l’argent perdus. Quant à la peinture contemporaine, qui passionnait Antoine, elle décréta que Jérémy pourrait faire exactement la même chose. Au fond, gloussait-elle, en se rengorgeant comme un dindon, elle avait deux enfants… Alors, si mystère il y avait, il devait se trouver ailleurs, à l’extérieur de chez lui. Les femmes étaient partout et certainement toutes très différentes. Il suffisait de se plonger parmi elles dans la ville. Antoine abandonna sa voiture et se mit à prendre les transports en commun. C’est alors qu’Antoine, chaque fois qu’il le pouvait, à la sortie du bureau se mit à suivre des femmes jusque chez elles. Toujours le même type de créature, féminine, le teint très pâle, sans fard aucun, le regard sombre et triste. Des beautés énigmatiques. Son attention se portait surtout sur les chevilles qu’il préférait fines et musclées. Mais, quelle déception de constater que le monde était rempli de Christine. Il suffisait juste que la divine créature rentre dans un café pour y retrouver un autre homme, l’embrasse ou franchisse la porte d’un magasin, pose sa main sur un paquet de corn flakes, de couches, un tube de rouge à lèvres… pour que le mystère s’évapore. Un geste anodin pouvait suffire, comme se moucher, utiliser un téléphone portable, remonter un bas, se remaquiller. Tous ces petits détails qui révélaient l’horrible banalité de leur quotidien. Il aurait voulu rencontrer une femme énigme, une intarissable source de questionnements, comme ces œuvres dont on n’épuise jamais le sens, même au bout de la
    • centième lecture. Un mystère qui se dévoile pour mieux en révéler d’autres. Il se fantasmait chercheur d’or, contemplateur éternel… Mais voilà, les femmes ôtaient aussi vite leur mystère que leur pull over, dans les chambres d’hôtel où il en avait entrainées certaines. Il aurait pu écrire d’avance le scénario de chaque rencontre. Qu’il détestait cette pudeur feinte des premiers gestes, ces gloussements de poules effarouchées, ce passage du vous au tu une fois leur chatte remplie de foutre, cette connivence qu’elles croyaient pouvoir installer sous prétexte qu’elles s’étaient données à lui, ces mots identiques…et ce dégoût de s’être fait avoir, une fois de plus par ses proies. Les plus originales en apparence étaient finalement les plus décevantes. Il en conclut, contrairement à ce qu’il avait lu dans l’article, que les femmes étaient toutes sans mystère et que le continent noir n’exprimait que les craintes personnelles de Freud. Antoine était prêt à abandonner sa quête, lorsqu’il l’aperçut, elle. Des femmes, il en avait peut-être suivies des centaines, mais aucune ne lui avait jamais fait cet effet. Celle-ci était la bonne, il en était sûr. Inexplicable. Dans la rue, elle s’avançait grave et légère comme nimbée d’une aura. La première fois, il faillit rebrousser chemin quand il la vit gravir les marches de l’église puis franchir son portail. Une force inconnue le poussa à la suivre ainsi plusieurs soirs d’affilée au lieu de retrouver son foyer. Chaque jour, il savait qu’elle reviendrait. Le pressentiment se vérifia. Quelque chose attachait les pas de cette femme à ce lieu. Au début, il se tint éloigné d’elle, puis au fil du temps, il s’en rapprocha, jusqu’à se trouver dans son dos, percevant les plus infimes frémissements de ses vertèbres. Les gestes précis et mesurés de la femme en noir trahissaient son habitude des lieux. Elle y pénétrait sans aucune hésitation, se signait après avoir trempé son doigt dans l’eau bénite, se prosternait, s’avançait dans les travées, s’agenouillait sur un prie dieu, les mains jointes devant son visage. Elle pouvait rester ainsi une heure entière, prostrée, comme livrée à ses pensées ou à… des démons. Quel deuil, quel immense chagrin la forçait à se mettre à genoux, se demandait Antoine ? Une madone, une douloureuse piéta dont il ne parvenait pas à détacher son regard.
    • Antoine aurait bien voulu l’aborder, mais on n’accoste pas une fille à la sortie d’une église comme à celle d’un cinéma en lui demandant si le film lui a plu. Une fois, elle se rendit au confessionnal d’où elle ne ressortit que quarante cinq minutes plus tard. Son âme ne devait pas être bien pure…En se rapprochant, il put entendre les murmures de la jeune femme, entrecoupés de sanglots, puis de longs silences. Une voix chaude, grave et rassurante lui répondait. Qu’est-ce que tu peux bien avoir à lui raconter, cachée derrière ta petite grille ? La femme en noir et son confesseur ne sortirent pas en même temps. Le prêtre pénétra dans la sacristie puis revint un calice entre les mains. Il se plaça devant l’autel où elle vint le rejoindre, s’agenouilla sur la pierre froide, tendit le cou vers lui, ouvrit la bouche, avança sa jolie langue rose pour recevoir le corps du Christ et l’y laissa fondre doucement. Antoine, troublé par la scène, sut qu’elle avait fermé les yeux à ce moment là. Dis-moi, petit madone ce que tu ressens quand tu le prends en bouche ? Elle se prosterna davantage aux pieds du prêtre comme si elle voulait les embrasser. Puis il lui donna l’absolution, la bénit en imposant ses larges mains sur le voile noir. Elle leva ses yeux vers le prêtre qui lui adressa un signe d’assentiment. Qui remercies-tu, qui implores-tu ? La jeune femme retourna prier à sa place, mains jointes, tête basse, les cheveux toujours dans les yeux. Regarde-moi petite sainte, montre moi ton beau visage ! Antoine avait entendu parler de ces femmes qui tombaient amoureuses de leur confesseur profitant du secret de leur ministère pour leur avouer leur passion. C’est pour ça que tu viens ici, chaque jour, pour le retrouver lui, ton amant en soutane ? Ça vous attire, vous les femmes, ces hommes à détourner du droit chemin, à dévoyer, perverses que vous êtes ? Qu’est-ce que tu lui dis, ta bouche presque contre la sienne ? Quels sont tes secrets inavouables ?
    • La jeune femme en noir revint à sa place, humble, déterminée et reprit sa posture d’orante. Ses épaules étaient comme secouées par un séisme intérieur. Il sembla à Antoine qu’elle portait de temps à autre un mouchoir à ses yeux. Les larmes, qui autrefois l’auraient incommodé, l’intriguaient à présent. Elle priait et pleurait en même temps. Elle égrenait des mots pieux. Honte ? Soulagement ? Délivrance ? Il ne saisissait pas un mot de son babil de bigote. A qui parles-tu comme une vieille radoteuse ? Qu’as-tu fait pour te prosterner aux pieds d’un homme, pour écorcher tes genoux. Tu as couché avec un autre homme que le tien ? Tu as laissé passer l’enfant que tu portais ? Tu as trahi ? Tu as tué, c’est ça ? Quels sont tes noirs pêchés qui t’empêchent de te retourner et de me regarder ? Je suis là…moi Chaque soir en revenant chez lui auprès de Jérémy et de Christine occupée à écrire pour le bulletin de la Fédé, Antoine songeait à la manière de rentrer en contact avec la femme en noir. Il poserait une main rassurante sur son épaule, comme l’avait fait la veille, le prêtre à la porte de l’église, puis il effleurerait cette nuque soyeuse et ployée, relèverait d’un doigt cette jolie petite tête triste, essuierait ses larmes. Il entendrait enfin le murmure affolé de sa confession qu’elle s’obstinait toujours à livrer à un Autre que lui… Dis-moi, à qui parles-tu, à qui te soumets-tu, diabolique rouquine ? N’as-tu pas de maison à toi pour venir te réfugier dans cet endroit glacé à l’odeur de fleurs croupies ? Chaque soir qu’un dieu faisait, elle était là, fidèle entre les fidèles. Chaque soir, Antoine la rejoignait plus torturé que jamais par un mystère qui se dérobait, tenaillé par l’envie d’arracher ce voile et cet imperméable noirs pour voir s’ils cachaient vraiment un corps de femme. Il aurait voulu enfoncer ses doigts dans sa gorge pour en extraire l’hostie, le corps du christ en elle, collé à ses muqueuses. Dans quelle carcasse ton esprit se débats-tu ? Dis-moi que tu n’es qu’un être de chair ! Le mystère qui entourait la femme en noir l’attirait autant qu’il l’effrayait.
    • Quoi qu’il arrive, Antoine était cependant bien décidé à l’aborder. Placé juste derrière elle, il ne perdait aucun de ses gestes. Tout à l’heure à la sortie, ils prendraient un café et parleraient en toute simplicité. Il essaierait de compatir, de consoler ou simplement de comprendre. À aucun moment, tellement absorbée par sa dévotion, elle ne perçut sa présence. Elle lui sembla même davantage ramassée sur elle-même, formant une boule noire compacte, insondable. Je t’en supplie, retourne toi, dévote indifférente. Tu me rends fou. Quel être est plus digne que moi de te connaître ? Parle ! Pour qui t’enfonces-tu des échardes dans les genoux ? Pour qui ces mots murmurés par ces lèvres qui n’embrassent pas ? Pourquoi ces regards attendris que tu diriges vers l’autre sur sa croix ? Tu penses que c’est pour toi qu’il est mort, pour racheter tes pêchés de petite femelle bigote ? Ouvre les yeux ! Est-ce que tu sens sa lumière couler en toi ? Est-ce qu’il te fait du bien au moins ? Je suis sûr que le soir en pensant à lui, en murmurant son nom dans tes prières, tu mets ta main entre tes cuisses pour faire reluire l’esprit-saint. Alors, c’est ça l’extase mystique ? Tu te laves de tes pêchés pour mieux te vautrer dans leur eau dégoûtante. Raconte-moi ! Tu ne vaux peut-être pas mieux que les autres et ta foi n’est qu’une pauvre cuirasse qu’il me suffirait de transpercer. Si la religion relie, tends-moi la main, regarde-moi ! Antoine n’avait pas la foi et ne comprenait même pas la signification de ce terme. Il n’avait jamais cru en rien. Comme un fou, dans sa prison, il se cognait à tous ces mystères qu’il ne parvenait pas à percer. Qui es-tu ? Une sainte, une femelle sans mystère, une putain de Dieu ? Pourquoi lui ? Retourne-toi. Non ne te retourne pas. Il avait décidé de quitter l’église et de ne plus jamais y retourner quand la jeune femme se redressa enfin. C’est le moment, pensa Antoine. Elle ne se dirigea pas vers la sortie, mais resta un instant immobile dans l’allée centrale, face à l’autel. Là, elle s’effondra le front contre le sol, bras en croix, et resta ainsi de longues minutes comme figée dans la pierre. A qui te soumets-tu ? Puis elle se releva, rajusta ses vêtements, sortit un mouchoir et un téléphone portable. Elle souriait aux pierres, aux voûtes, aux colonnes, aux ors…la béate.
    • Je t’en supplie, pour la dernière fois, regarde-moi et parle-moi. La jeune femme en noir leva enfin les yeux vers Antoine, sans le voir, son regard déjà au-delà…où une intense lumière l’accueillait, l’irradiait. Dis-moi, illuminée, pourquoi crois-tu ? Réponds ! Antoine fut tiré de sa rêverie par le bruit de la porte de l’appartement. Il entendit les soupirs de Christine qui jeta ses clefs sur la commode de l’entrée. Il avait oublié de mettre son pantalon à la machine. - Tu es déjà rentrée ? - Oui, impossible de me rendre à la réunion. Tu n’as pas entendu les sirènes ? - Non…je regardais la télé… - Tout le quartier est bouclé. C’est horrible, Antoine, horrible, on vient de retrouver derrière l’église, le cadavre de Maud de Lataillade, une ancienne élève de Saint Dominique. Elle aurait été poignardée avec un crucifix, puis violée. Je connais bien sa mère, elle est déléguée des parents d’élèves. Quel monstre a pu faire ça à une jeune fille si pure qui allait vouer sa vie à Dieu et prononcer ses vœux dimanche prochain ? Au fait, est-ce que tu as pu faire corriger sa dictée à Jérémy ? Pourquoi croire ?
    • Cruelles crudités J’aime pas les carottes. Surtout les carottes râpées ! Elles baignent toujours dans un jus fadasse, vaguement citronné, saveur jus de chaussette au liquide de vaisselle. Une torture lente et insidieuse du goût…Du harcèlement culinaire, un lavage de cerveau gustatif. Tout ça, pour te faire oublier ce qui est vraiment bon dans la vie. C’est voulu. Ici, tout est pensé, programmé, comme un complot larvé. Un peu à l’image de ce supplice raffiné qui consiste à faire tomber une goutte d’eau au même endroit sur le crâne d’un type, pendant des heures et des heures. A devenir maboule. Qui croirait qu’on peut rendre un gars cinglé à coup de carottes ? Mais, je ne suis pas fou, moi. J’ai parfaitement compris leur stratégie, je ne suis pas dupe. Ils ne réussiront pas à me faire oublier le goût de la vie à coup de carottes insipides. Ne va pas croire que tout ça est arrivé pour une banale histoire de carottes râpées. Je suis bien au-delà de tout ça… C’est un fait, Cécile n’a jamais aimé faire la cuisine. Ce soir là, elle aurait balancé les légumes entiers sur la table, ça aurait été pareil. Elle avait l’air énervé, pas dans son assiette. Elle a dit qu’elle en avait assez de se taper tout le boulot, la cuisine…Toujours la même rengaine. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que le boulot, ça se trouvait sous le sabot d’un cheval ? Avec les dents que je devais aller le chercher, selon elle… Mais, il y a pire encore que les carottes. Car, au fond, c’est un légume inoffensif, sensé rendre aimable. Tu parles…t’as juste l’air con quand tu en croques une. Si les lapins étaient doués d’une intelligence, ça se saurait ! Je concevrais qu’ils nous donnent des asperges ou à la rigueur des artichauts, parce que ça au moins, ça occupe. Ça met du temps à cuire ; ensuite, tu mets des heures à dépiauter chaque feuille. Et quand tu arrives au cœur, tu n’es pas au bout de tes peines, faut l’épiler en plus…et comble de malheur, c’est à ce moment là que tu t’aperçois que le pot de vinaigrette est vide. Enfin, faut débarrasser les montagnes de feuilles qui dégoulinent des assiettes. C’est un légume intéressant, je trouve, qui occupe le temps et l’espace. Tout ce qu’il me faut. Parce qu’ici, les distractions…Alors, la bouffe, faut nous comprendre, c’est important… Non le pire, ce sont les betteraves. J’en ai toujours eu horreur. Rien de plus répugnant !
    • Je n’aurais jamais dû me plaindre au personnel. Maintenant, ils en mettent une fois sur deux en entrée, en alternance avec les carottes. Un complot ! Le céleri rémoulade, c’est juste pour faire semblant de nous accorder une pause. Rien que de prononcer le mot ça me donne des hauts le cœur. Je revois ma mère les préparer dans la cuisine, les mains plongées dedans. On aurait dit des petits cœurs de bœuf tout palpitants. Un vrai massacre. Je suis sûre que ça l’excitait. Elle avait beau nettoyer l’évier après les avoir scalpés sous l’eau, il y avait toujours des filets de rouge qui traînaient. Comme je refusais d’en manger, elle m’introduisait de force la fourchette dans la bouche. Les petits morceaux de chair venaient s’écraser contre mes lèvres qui dégoulinaient de sang. Ça la faisait rire. Elle me traitait de petit buveur de sang, de vampire… J’avais beau frotter, ça ne partait pas facilement cette cochonnerie. C’est comme si j’avais du sang de quelqu’un d’autre sur moi. Mes sœurs, ça les amusait encore plus. Elles s’en barbouillaient les lèvres, les joues et me couraient après pour m’embrasser. Elles en avaient jusque sur les dents. Tu vois, je crois que si, ce soir-là, Cécile n’avait pas décidé de changer de menu au dernier moment, rien de tout ça ne serait arrivé. Elle a jeté les paquets de courses sur la table, a balancé tous les produits dans le frigo, sans les ranger correctement, a râlé comme d’habitude. Que je n’étais bon à rien, un poids mort pour elle et la société, que faire juste une salade, c’était à la portée du premier imbécile venu… Je ne pouvais même plus entendre les questions à la télé. Puis, elle a fait un nœud rageur à son tablier (celui à pois et à cœurs roses)…et quand je l’ai vue sortir de leur paquet, les betteraves serrées comme des petits cadavres sanglants…Je lui avais dit pourtant, au début quand on s’est rencontré : je ne suis pas difficile, j’aime tout, sauf les betteraves rouges…Elle l’a fait exprès ! Je le voyais aux tressautements de ses épaules qu’elle était fâchée. Sous le jet du robinet, ses mains découpaient nerveusement en petits dés, les betteraves. Moins fort, le jet du robinet, Cécile, ça me donne mal à la tête ! Et bien, tu sais quoi, elle l’a ouvert encore plus fort. Du jus de betterave giclait partout sur l’évier, le carrelage. Je suis sûr qu’elle en avait jusque sur le beau tablier que je lui avais offert pour la Saint Valentin. Elle leur explosait la tronche avec une violence, tu ne peux pas imaginer…Un vrai massacre par crudités interposées. Alors, mon sang, n’a fait qu’un tour. Un jour, c’est sur moi qu’elle passerait sa rage, j’ai pensé…Enfin, j’ai pensé. C’est plutôt le psy qui a pensé pour moi. Parce que moi, à ce moment là, je n’ai vu que du rouge…justement !
    • Elle m’aurait fait du chou-fleur en salade, Cécile, ou des haricots verts, je ne serais pas à moisir avec un crétin baveux comme toi, dans une cellule. Tu ne dis rien, toi, Robert. Tu ne dis jamais rien de toute façon, tu n’as pas plus de cervelle qu’un bulot cuit. Tu vas encore les bouffer sans broncher tes carottes râpées…Et puis les baver une fois de plus sur ta chemise. Si ce soir, il y a encore des carottes râpées au dîner, je sens que ça va m’énerver…mais vraiment m’énerver !
    • Attila ou la naissance des monstres Nous nous étions juré que ce serait la dernière portée cette fois-ci. Agrippine avait encore mis bas six chatons, tous rapidement donnés, sauf un. Pas franchement vilain, plutôt quelconque, un banal chat de gouttière tigré. Alors qu’ils avaient tous craqué sur les autres, personne ne semblait vouloir de celui-ci. La photo de l’adorable petite boule de poil, jouant à la balle, affichée dans toutes les boulangeries, pharmacies et supérettes du quartier, n’avait attiré l’attention d’aucun futur maître. Les qualificatifs adorable, mignon et joueur, n’avaient pas accru ses chances d’être adopté. Personnellement, j’aurais bien ajouté spirituel et facétieux, mais il paraît que ça faisait trop ! Même si Cécile ne cessait de répéter qu’il était inutile de donner un nom à cette bestiole ni de s’y attacher sous prétexte qu’elle allait nous quitter d’un jour à l’autre, je commençais à l’apprécier, cette « bestiole ». Je suis comme ça, moi, un peu fleur bleue, un tendre. Je l’aimais d’ailleurs d’autant plus que Cécile détestait le chaton. Elle ne le disait pas franchement, mais je voyais bien qu’elle haïssait Attila. C’était le nom que je lui avais donné. Un chat dont personne ne voulait aurait à se battre dans la vie. Mon Attila serait un farouche, un conquérant qui aurait raison de tous les autres mâles et souris du quartier. Pas cette bouffe- chie-dort d’Agrippine, tellement grosse qu’elle ne parvenait plus à se faufiler entre les barreaux de la fenêtre. - C’est parfaitement ridicule comme nom ! Et pourquoi pas Caligula, tant que tu y es ? - Et alors, tu as bien appelé ta chatte Agrippine ! - Rien à voir…c’est juste parce que j’apprécie le travail de Claire Bretécher. Je lui signalai pour mémoire et à toutes fins utiles qu’Agrippine n’était rien moins que la sœur de Caligula, et la mère de l’effroyable Néron… Pas vraiment une famille de rigolos. Et donc que donner un tel nom à une chatte n’était pas innocent… - Et alors, tu crois que la chatte va nous massacrer, la nuit dans notre lit ?
    • En tout cas, pour Cécile, il était urgent de le donner. Ce chat devenait un veau. Et il était encore loin d’avoir achevé sa croissance ! Elle n’avait pas encore osé utiliser l’expression s’en débarrasser, mais je voyais bien dans son regard qu’elle y pensait très fort. Cet animal avait tous les vices. Il était non seulement vorace, mais aussi sale, bruyant. Pour couronner le tout, il avait complètement déchiqueté les franges du tapis persan, lacéré avec ses griffes les flancs des fauteuils et du canapé. Ce n’était plus possible ! Et puis surtout…surtout, elle en avait plus qu’assez de nettoyer ses merdes de la litière ! Comment un organisme aussi petit pouvait-il produire et décharger, en une seule journée, une telle quantité de matière fécale ? Et comble de tout, une fois sur deux, il visait à côté. - Tu n’as qu’à le faire, toi puisque tu y tiens tant ! C’est ce que j’ai fait ! Vraiment, je ne voyais pas ce que pouvait lui faire un chat de plus dans la maison. - Une bouche de plus à nourrir, s’est-elle mise à hurler ! Ce n’est pas un chat, c’est un ventre. Et puis, elle ne supportait plus les odeurs de boites de pâtée. - Le matin, ça me donne envie de vomir, tu comprends ? La gelée qui tremblote dans la boite et qui pue…Répugnant ! - Tu ne serais pas enceinte au moins ? Parce que, hors de question qu’une bouche de plus à nourrir entre dans notre maison. - Pas de risque, a-t-elle ajouté en haussant les épaules ! Pourtant, jamais la nourriture de sa chatte préférée, Agrippine, ne lui avait fait cet effet. Cécile devenait chaque jour plus agressive avec le petit Attila. Une fois, alors qu’elle se croyait seule, je l’ai surprise en train de lui donner un coup de pied au cul en lui disant
    • « casse-toi connard ». C’était comme si elle l’avait fait à moi. Pauvre petite bête innocente. Agrippine ne l’aimait plus beaucoup non plus. Depuis qu’elle avait cessé de l’allaiter, elle grognait, crachait sur lui, chaque fois qu’il essayait de s’approcher d’elle. La situation se tendait. Cependant, pendant quelque temps, ce fut le statu quo. Attila faisait son trou, prenait des habitudes de chat. Quant à moi, comme je m’y étais engagé, je lui donnais à manger, nettoyais sa litière, lui parlais. Lui, reconnaissant, venait roupiller sur mon bureau pendant que j’écrivais. Je le flattais, lui faisais des chatouillis sur le ventre. Il mêlait son ronronnement à celui de l’ordinateur. Nous nous chauffions les uns aux autres. Je me sentais bien, protégé, comme dans une bulle. Attila était fait pour moi, un vrai chat d’écrivain. Jamais je ne m’en séparerais. La paix était revenue. Alors, je décidai de retirer toutes les annonces déposées chez les commerçants. C’est pourquoi je n’ai pas très bien compris quand Cécile m’a dit que quelqu’un avait appelé au sujet du chat et viendrait le voir. Ce n’était pas possible, je les avais toutes retirées, j’en étais sûr. Elle manœuvrait donc derrière mon dos. Belle mentalité… - Tu en es certaine, quelqu’un a téléphoné ? - Tu n’y croyais plus, hein ? On va enfin être débarrassé de cette sale bête ! - Sale bête ?! - Oui, sale bête, regarde ce qu’il a encore fait. Je viens juste de le trouver sur le paillasson de l’entrée. Il n’y a qu’un barbare pour faire ça ! Elle exhiba au bout d’un mouchoir en papier une créature méconnaissable, sans tête et tripes à l’air. Seules quelques plumes attestaient de l’origine de la chose. Je triomphai : - Impossible, impossible ! Attila est resté tout l’après-midi à travailler avec moi, allongé sur mon bureau. Il était si mignon que j’ai pris des photos avec l’ordinateur. C’est signé, c’est l’œuvre d’Agrippine !
    • A son tour de jubiler. Selon elle, « la pauvre bête », serait restée enfermée toute la journée dans le grenier. J’étais tellement obsédé par ma propre petite personne et ma création que je ne l’avais même pas entendue miauler de détresse. « Pauvre petite bête », s’est-elle crue bon d’ajouter à nouveau. La semaine précédente, elle avait fait toute une histoire pour une prétendue odeur de souris crevée qui flottait dans toute la maison. - Ça pue la charogne ici, disait-elle, chaque fois qu’elle rentrait du travail. Comme enragée, tout un week-end, elle avait déplacé meubles, appareils ménagers, vérifié chaque recoin de chaque pièce, déplacé les bouquins un à un. Rien…mais ça sentait quand même toujours ! Je ne l’aidais même pas. Je n’ai aucun odorat de toute façon. Je l’observais assis à ma table de travail, Attila à mes côtés, indifférent. C’était elle, Cécile qui avait déposé le cadavre de l’oiseau sur le paillasson. C’est elle qui l’avait tué. La tête était tranchée bien trop nettement pour que ce fût l’œuvre d’un animal. Ce geste était une véritable déclaration de guerre ou je ne m’y connaissais pas en stratégie féminine. Je ramassai le petit corps sans rien dire. - Alors, comme ça, quelqu’un doit passer venir voir Attila ? Et quand ? - Il n’a pas précisé. Il a dit qu’il rappellerait. - Je te préviens, de ma vie, personne, tu m’entends personne, ne m’arrachera Attila ! Le lendemain, quand je suis rentré de mes cours à la fac, Attila n’était pas vautré comme à son habitude sur le canapé de mon bureau. La chatte, cette petite perverse, miaulait désespérément avec ce roucoulement si caractéristique des femelles qui cherchent leurs petits.
    • Tout en secouant le paquet de croquettes, je la suivis partout dans la maison, dans le jardin, me mettant à quatre pattes sous chaque buisson, chaque massif de fleurs. Pas d’Attila. - Je ne te crois pas ! - Et bien si, pendant que tu étais au boulot, un homme est venu. Comme Attila lui a immédiatement plu, je le lui ai collé dans les bras. Basta et bon débarras ! - Je ne te crois pas ! C’était qui ce type ? - Un type ! Non… ? Tu ne vas pas me dire que… - …que je suis jaloux. Tu plaisantes ? Non, je veux juste savoir quel genre de type c’était. - Je ne sais pas, moi…la trentaine. Il avait un casque ! - Tu veux dire que tu ne l’as pas vu parce qu’il avait un casque ? Rudement pratique pour faire connaissance avec le chat ! - Non, puisque tu demandes toujours trente six mille précisions, en voilà. C’était un gars plutôt jeune qui portait son casque à la main. - Alors, comme ça, il a dû transporter Attila à l’arrière de sa moto ? - Mais, je n’en sais rien, moi…Oui, peut-être… - Ça ne t’a pas plus préoccupée que ça ? - A pied, à cheval ou en voiture, je m’en fiche. Du moment qu’il partait avec. Il a dit qu’il avait tout ce qu’il fallait pour le transporter. Alors, je suppose que oui, il trimbalait une caisse à l’arrière de son vélo ! - Tu as parlé de moto tout à l’heure… - Oui, je me suis trompée, une moto. Mais c’est que tu m’ennuies avec tes interrogatoires. Tu devrais être content. Finie la corvée des crottes, la pâtée qui pue, les petits miaulements stridents à partir de cinq heures du matin.
    • Il était d’où ce type d’abord ? Elle a cherché quelques secondes. Puis, elle a sorti un nom de ville au hasard, c’est sûr. - De Courbevoie ! - Alors, il a dû prendre le périphérique avec Attila à l’arrière de son engin ! - Tu te rends compte, il n’avait même pas de casque pour Attila ! Sans doute qu’il a pris le périph’. Et alors ? - Alors, rien ! Ton histoire ne rime à rien. - Tu n’es pas plus bouleversé que ça par le départ de ton chat ? - Bah…ce n’était qu’un chat ! Elle me sembla un peu déstabilisée par ma réaction, s’attendant certainement à une charge frontale de ma part. J’allais devoir manœuvrer finement à présent, tout en subtilité. Je savais comment traiter avec ce type de personnalité. Je n’étais pas écrivain pour rien. Ah la perfide ! Elle mentait avec un aplomb. Aucun type de Courbevoie n’était venu chercher Attila. Elle mentait et en plus, elle y prenait plaisir. Elle jouissait à l’idée de me faire mal. Je la suivis dans la cuisine. En lui proposant de l’aider à émincer les oignons, je m’aperçus que le hachoir ne se trouvait plus à sa place habituelle. Je fis comme si de rien n’était et lui proposai un verre de vin pour lui exprimer mon désir de faire la paix. L’alcool, un excellent moyen de lui faire cracher la vérité. Elle ne pouvait pas avoir commis un acte aussi atroce sans se trahir à un moment ou à un autre. Je la jouais copain-copain. - Allez, Cécile, tu peux me dire toute la vérité maintenant. Je ne t’en voudrais pas, ce n’était qu’un vulgaire chat de gouttière, pardon un chat européen. - Quelle vérité ?
    • - Que tu t’en es débarrassée…que tu l’as éliminé. Je comprends que tu ne veuilles pas le dire devant les enfants. Mais, à moi ! Je t’en supplie, je veux savoir ce que tu en as vraiment fait. - Ah non, tu ne vas pas remettre ça ? - Si… - Je te répète que je l’ai donné à un homme en moto habitant Courbevoie. Voilà ! - C’est tout ? Il ne t’a pas dit autre chose ? Il ne t’a pas dit, avec cet air niais qu’on prend habituellement, pour quelle raison il voulait cet animal ? Il a embarqué le Figaro comme ça et il a foncé sur sa moto ? - Puisque tu veux tout savoir, il m’a dit qu’il voulait faire une surprise à sa vieille mère qui venait de perdre son chat. Comme elle était âgée et inconsolable, ça lui ferait une compagnie…Le baratin habituel. Elle inventait au fur et à mesure avec un art consommé du mensonge. Un sacré talent, ma foi ! - Une « vieille mère » ! C’est étrange d’avoir une mère aussi vieille pour un homme si jeune. Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ? - Je n’en sais rien Philippe, ça n’a aucune importance. Vieille, jeune…que ce soit pour lui, sa grand-mère ou une copine…Ton attitude est complètement ridicule. Retourne plutôt écrire tes histoires au lieu de me torturer avec tes questions stupides. « Torturer » ? Et voilà qu’elle se posait en victime maintenant. Bien joué ! - Tu ne travaillais pas cet après-midi ? - En effet, comme tous les jeudis. Je ne t’apprends rien ! - Alors, tu as eu le temps de t’en débarrasser facilement, puisque j’étais en cours.
    • - Pitié, Philippe, arrête ! - Qu’est-ce que tu en as fait ? Je lui serrai le bras. - Lâche-moi, tu me fais mal. Je n’en ai rien fait, je l’ai juste confié à un type. - Tu as son numéro de téléphone ? - Non, je ne l’ai pas. L’appel était masqué. - Comme par hasard ! Et tu n’as même pas pensé à le lui demander ? Je ne sais pas moi, ne serait-ce que pour avoir de ses nouvelles…au chat. - Non, mais je regrette…Comme ça, c’est moi qui serais partie à l’arrière de sa moto. C’est tellement viril un mec en moto ! - Tu as du sang sur les mains, Cécile ! Elle venait de se couper avec le hachoir en rangeant le lave-vaisselle. Et dire que nous n’utilisions pratiquement jamais cet ustensile… Alors qu’elle débitait en rondelles des légumes, elle m’apparut autre. J’observai son profil impassible et ne pus m’empêcher de voir à la place de la tomate, la tête tranchée du petit oiseau…ou pire, celle d’Attila. Profitant d’une absence momentanée, je fouillai le filtre du lave-vaisselle à la recherche de plumes oubliées. Elle avait pensé à tout, même à effacer les traces de son crime. Je n’en doutais plus, c’en était un… Que sait-on des êtres avec qui nous vivons ? De quoi sont-ils réellement capables ? Ma femme, cette douce créature blonde aux yeux bleus cachait sans aucun doute une redoutable criminelle. Pas encore une criminelle de grande envergure, mais en devenir. Elle portait en elle une graine de monstre. Une souris, un oiseau, un chat… La gradation était évidente. Un processus macabre était à n’en pas douter à l’œuvre. Elle était déjà passée à l’acte, elle recommencerait, c’est certain. Il y a bien toujours une première fois chez les tueurs en série, un petit forfait qui parait anodin mais qui déclenche le processus de la machine à broyer, à
    • tuer. Nous avons dîné comme si de rien n’était. Le vin lui donnait le feu aux joues. Cécile parlait, parlait comme pour endormir ma vigilance. Mais j’étais tel un chat, je ne dormais toujours que d’un œil. Le soir nous avons fait l’amour mieux que jamais. Je n’étais pourtant pas dupe. Le lendemain, j’ai attendu que Cécile parte au travail pour me livrer à une fouille minutieuse du jardin. Elle avait dû l’enterrer là, quelque part, elle était bien trop paresseuse pour être allée ailleurs. J’imaginais le corps du petit Attila enfermé dans une boite à chaussures, ou pire dans un vulgaire sac poubelle. Qu’est-ce qu’elle avait été capable d’en faire avant ? Etouffé dans un sac plastique, frappé contre un mur, noyé ? Pire encore ? Est-ce que ma femme avait été capable d’accomplir de tels gestes ? C’était le bon moment pour mener l’enquête, le terrain était recouvert de feuilles mortes. J’entrepris de tout déblayer. Rien, pas la plus petite trace de terre fraichement retournée. Le soir, à son retour, elle est venue me voir dans mon bureau. Comme pour se faire pardonner, elle a caressé ma nuque comme on flatte l’encolure d’un animal. Chatte, elle se frotta à moi. Ce contact me répugna. - Tu as passé une bonne journée mon chéri ? Quelle duplicité dans cette femme ! Comment pouvait-elle me toucher après…? J’en frémissais. Volubile, elle babillait, pépiait, me racontait sa journée en parlant avec ses mains qui voletaient au-dessus de ma tête comme deux oiseaux de mort. Je ne voyais plus qu’elles. - Dis-moi Philippe, tu n’aurais pas vu Agrippine, ça fait deux jours qu’elle a disparu ? Je m’inquiète. Oui, inquiète-toi, c’est ça…Maintenant, je sais comme toi ce qu’on ressent de sentir un corps palpiter entre mes mains, gigoter, l’affolement dans son regard, la bouche ouverte en quête d’air, le spasme ultime, le corps encore chaud et inerte… Ce n’est pas désagréable.
    • Il fallait absolument enrayer le processus.
    • Une proie Douceur, rousseur de fin d’après midi. Sur un tapis de feuilles mortes, un pâle rayon automnal baigne un corps. Plus loin, à l’affût une bête sans nom est tapie à côté d’un chêne immense. Elle a senti de loin les effluves d’un corps. Aujourd’hui, elle est aveugle. Elle aime cette odeur, elle l’affole. Ses narines palpitent et réveillent en elle la faim et le désir de la chasse, de la traque. Prendre son temps. Laisser la proie s’habituer à sa présence, se fondre dans l’espace. L’animal se ramasse sur lui-même, ne forme plus qu’une boule dure, tendue vers sa proie indolente. Son cœur bat, elle doit le maîtriser pour que l’autre ne perçoive pas sa peur. La bête allongée n’est pas morte. Autour de l’animal flotte des senteurs musquées. Une odeur qu’elle affectionne tout particulièrement. Centimètre par centimètre, sans faire crisser sous ses pas le feuillage, elle s’en approche ventre à terre, flancs contractés. Son corps épouse parfaitement le relief du sol, en sent chaque grain de poussière, chaque aspérité. La petite chasseuse, museau aux aguets, hume et analyse une à une toutes les fragrances de la forêt : la feuille pourrissante, le champignon né après la pluie, un animal en putréfaction, l’insecte travailleur, le gland fraîchement tombé du chêne, le pas du chasseur et de son chien, les excréments des autres animaux. Tout n’est que pourriture, décomposition, recomposition, vie. Son univers. À présent, une seule odeur l’occupe, la pousse de l’avant, celle de l’autre, l’animal nonchalant et confiant qui repose au pied de l’arbre. Acte instinctif et vital, désir de conquête, unique envie qui emplit l’espace de sa conscience, lui. Elle n’est plus qu’une créature rampante, humant qui lentement, inexorablement se love, se larve, se glisse, se coulisse jusqu’à l’autre. Son ventre qu’elle frotte au contact de la terre chaude et rugueuse devient douloureux et brûlant. Faim et désir se confondent.
    • La bête endormie a senti une présence trouble. Elle fait un mouvement, pousse un petit grognement, un soupir doucereux et replonge dans son sommeil. Sa respiration se fait régulière. La prédatrice attend, s’arrête un instant, muscles tétanisés. Puis lentement, les sens toujours à l’affût, elle reprend sa reptation avide. La patience et le bout de son nez affolé ont fini par la mener à sa proie. Il en émane une odeur puissante, impossible à identifier mais qui lui donne l’envie démente de plonger et de fouiller dans ses entrailles pour en extraire la masse chaude et palpitante. Le sang ! Elle se colle davantage à lui, jusqu’à en devenir tique, sangsue. La petite bête a l’impression d’être là, où elle a toujours voulu être, depuis les origines. Enfouir son museau dans le pelage de l’autre bête, s’y fondre, s’y noyer. Un désir nouveau et violent. Elle plonge son nez sous la fourrure épaisse à la rencontre de sa chair. Elle y sent toutes les odeurs à la fois : le salé, le sucré, l’amer, l’âcre, l’acide, l’aigre-doux. Toutes ces saveurs lui parlent confusément de terre fumante au petit matin, de brume sur les marais, de mer qui se retire, de vase, de lave, d’algues séchées, d’épices, d’épines de pins… Toutes lui parlent du monde… La bête n’est plus qu’un nez. Elle est l’autre. Qui est la proie ? Frémissement, palpitation… délectation promise. Elle a complètement enseveli sa tête de fouine dans la toison de l’autre bête. À eux d’eux, ils forment un bien curieux animal. Mais le désir du chasseur est trouble. Envie d’aller plus loin, au fond, au plus profond, au tréfonds de lui. Envie à la fois de se lover dans la chair chaude comme le louveteau contre la louve, mais aussi volonté nécessaire de dévorer cette bête, de s’en repaître jusqu’au dernier atome de sa chair, de la boire jusqu’à l’ultime goutte de tous ses liquides. Pas encore ! Elle remonte à la surface et revient à la toison drue de l’autre bête. Elle enroule sa langue autour de ses boucles et y dépose une longue et large coulée humide qui forme par-ci par-là comme des gouttes de rosée sur la fourrure luisante. La folle de gibier rare poursuit son ascension le long du corps ami-ennemi, à la découverte de l’univers de sa proie. Sous son ventre souple et moelleux, sous ses paumes lisses aux griffes rétractées, elle sent la douceur et la tiédeur de son pelage. Elle voudrait presque l’arracher pour parvenir au secret de la chair tendre et rose.
    • Soudain, alors qu’elle lèche l’animal docile, elle perçoit sous sa langue un espace vierge de tout poil, un morceau de chair à vide, à vif, souple et élastique sous ses lèvres sèches. Prudente, elle exécute un mouvement concentrique et y découvre au centre un petit monticule pas plus gros qu’un grain de riz chaud et frémissant. Elle y pose, y dépose, repose sa langue comme un marin échoué sur une plage. Agacée par la suavité de ce morceau de chair inattendue dans cette forêt velue, elle a envie de l’arracher, mais préfère finalement pour tromper son envie, jouer avec, en le titillant, le mordillant, le faisant rouler comme une perle sous sa langue pointue. Sa proie, que rien ne semblait pouvoir éveiller se met alors à grogner, à gémir. Ne pas battre en retraite maintenant, la chasseuse est si près du but. Difficile de résister à la tentation du regard. La cécité a trop longtemps aiguisé tous ses sens. Elle veut emplir ses yeux du spectacle de cette forêt magnifique. L’œil au ras de la fourrure, elle a l’impression d’être immergée dans la touffeur d’une forêt tropicale, épaisse, noire et veloutée. Forêt noire, Brocéliande corporelle. Vu du haut de la Canopée, tout est plus beau ! Maintenant, elle a envie de plonger à l’intérieur de cette densité moelleuse et troublante comme l’aigle fonce sur sa proie toutes serres dehors. Ses paumes affolées par la présence de la chair volent, virevoltent, tournoient puis fondent sur la toison. Comme une chatte enragée par la perte de ses petits, elle la fouille, la maltraite, l’enroule, la déroule. Puis avec ses mains griffues de tigresse, elle prend cette masse de poils à pleine poignée comme pour s’en emparer. Envoûtées, ses mains passent et repassent aux mêmes endroits. La bête chasseresse, caresse, lisse, lustre la toison inlassablement, insatiablement. Du ventre aux épaules et des épaules au ventre. Un sentiment nouveau l’anime maintenant, terriblement humain. Pour une fois, l’animal qu’elle est, a l’impression de maîtrise sur l’homme. Elle le domine, le dompte. Il a ouvert les yeux et semble surpris de la voir assise à califourchon sur lui. Leurs regards se rencontrent. La bête le maintient cloué au sol par la seule force de ses yeux. Elle reprend alors son œuvre, le mord, le palpe, le froisse, l’écorche, le lèche, le lape, le sent. La petite bête folle, danse, frotte sa toison intime à celle de l’homme pour le marquer de son odeur de femelle furieuse. Des effluves forts et sensuels remontent aux narines de l’homme et allume d’un éclat brutal son œil vert tigré.
    • Soudain, il se révolte, se cabre, se redresse violemment, renverse la petite chasseuse allumeuse de désir, la plaque au sol et l’embrasse fougueusement avant de reprendre son fusil.
    • Retour au désert A l’aéroport - C’est tout. Un seul sac pour trois semaines ?! - Amplement suffisant ! Le reste, je l’ai laissé à la base. - Je pensais que j’allais avoir une tonne de linge à laver. Ça tombe bien. Tu serais revenu la semaine dernière, la machine était en panne. Ils ont mis une semaine avant d’envoyer quelqu’un. Pas la peine de prendre la garantie la plus chère. Intervention dans les 24 heures. Tu parles ! - Dis papa, tu m’as ramené quelque chose ? Le père de Jonathan lui a rapporté un Ipod de Dubaï. - Je te l’ai déjà dit Jérémy…Là, où je travaille, il n’y a que du sable. Des dunes à perte de vue, des chameaux, des chèvres, des nomades…et pas de magasins à moins de deux heures de route. Mais rassure-toi, j’ai un cadeau pour toi dans mon sac, et même deux. La femme hausse les épaules. - Super ! Dis, papa, dis, c’est quoi ? - Plus tard, fiston…Sois patient… - Tu ne veux pas laisser ton père tranquille ? Tu n’aurais pas un peu maigri, Simon ? - Je ne sais pas…Je marche beaucoup dans le désert en ce moment…Et la chaleur me coupe la faim. - Tu en as de la chance, moi je n’ai même plus le temps d’aller à la gym. Et ce n’est pas encore ce soir que je vais pouvoir m’y rendre. Devant la maison.
    • - C’est quoi tout ce sable dans le coffre ? - Je suis désolé, je crois que c’est mon cadeau qui est en train de fuir… - Je peux le voir ? - Non Jérémy, il vaut mieux le laisser là où il se trouve pour l’instant. - Non, Simon, tu ne vas pas me dire que tu as encore rapporté du sable ? Parce que le sable… Elle fait un geste signifiant qu’elle en a par-dessus la tête. - Non, Céline, c’est autre chose. Une surprise…une véritable surprise. Simon pince la joue de Jérémy qui fait une grimace. Puis, son regard s’illumine, il sautille sur place, comme monté sur ressorts et empoigne le sac de son père. - Je sais, je sais, c’est un Bionicle ? des Actions Man ? ou des Power ranger ? Le père reprend brutalement son bagage des mains de son fils. - Ne touche pas ! C’est mieux encore. Rien de tout ça. C’est bien plus authentique. - Maintenant, il va falloir que je passe l’aspirateur dans le coffre… - Je le ferai, Céline…Pas de panique, ce ne sont que quelques grains. Ou alors, laisse- les. Comme ça quand tu déchargeras ton coffre, tu auras une petite pensée pour moi… hein ? Céline ne relève pas, Jérémy boude, jette de temps en temps un regard en coin en direction du sac, d’où des grains s’échappent. - La semaine dernière, il y a eu une tempête terrible. On a dû cesser tout travail de forage pendant deux jours. Même toutes fenêtres fermées, ça s’insinuait partout. Pas moyen de sortir de la base. On ne voyait pas à dix mètres. J’en ai profité pour vous envoyer des photos du désert. Céline, tu les as montrées à Jérémy ?
    • - Non, pas eu le temps. Avec l’entretien de la maison, la préparation des cours. Et puis, elles finissent toutes par se ressembler tes photos de désert. Du sable, du sable et encore du sable… - Non, ce n’était pas des paysages mais des portraits de nomades. Une famille s’est installée, non loin de notre camp. J’ai trouvé leur visage tellement beau. Si tu avais pu contempler celui du vieillard. Une noblesse, une fierté dans le regard. Sur son visage, toute la mémoire d’un peuple, appelé malheureusement à disparaître. Alors, je ne suis pas peu fier de mes photographies. Je me demande si je ne vais pas en faire une expo. Je ne sais pas ce que tu en penses. - Regarde Simon, tu as mis du sable partout, jusque sur les tapis du salon. Les plombs vont encore sauter quand je vais brancher l’aspirateur. Justement, j’attendais ton retour pour voir ce qui ne va pas. - Ce qui ne va pas ? Je suis ingénieur, spécialisé dans les forages pétroliers, pas électricien. Je verrai ce que je peux faire plus tard. J’ai encore trois semaines pour me pencher sur le problème. Pendant ce temps, Jérémy introduit son doigt dans le petit trou par lequel s’échappe le sable et l’agrandit davantage. - Parce que tu comprends, payer quelqu’un, chaque fois qu’il y a un problème dans la maison, ce n’est plus possible. J’ai préféré attendre ton retour. J’ai bien fait ? - Tu as eu parfaitement raison. Mais sais-tu que j’ai failli ne pas revenir cette fois-ci ? Il est de plus en plus difficile de circuler dans la région. Le puits est situé sur une zone stratégique. C’est très tendu. Il y a des conflits territoriaux, des enjeux politiques et économiques considérables. Pétrole, uranium…Là, j’ai bien cru que les rebelles du front Sahraoui n’allaient pas nous laisser passer. Les gars étaient armés jusqu’aux dents. - Ah bon ? Je regarde pourtant tous les jours les informations et je n’ai jamais entendu parler de cette guéguerre. - De loin, ce genre de conflit ne semble avoir aucune importance. Les gens pensent que ce ne sont qu’une bande des bédouins qui se battent entre eux, sur des dromadaires, juste
    • pour quelques dunes, un peu comme dans Lawrence d’Arabie. Mais non, rien de tout ça. L’armée envoie des avions de chasse pour mater les rebelles, qui disposent de leur côté d’armes perfectionnées, des lance roquettes, des chars… C’est la guerre, la vraie ! - Arrête, ton fils va faire des cauchemars maintenant ! - C’est vrai papa, tu as vu la guerre de près ? Et mon cadeau ? - Sois patient. En attendant, j’ai terriblement faim. - Bon, j’ai compris, je vais préparer le déjeuner ! - En attendant que maman prépare le repas, je vais te montrer quelque chose, suis-moi dans le bureau. Simon sort un ordinateur d’une sacoche. L’ouverture de la session prend du temps. Il recherche un dossier. Jérémy s’impatiente. - Regarde bien, Jérémy, ce que je vais te montrer. C’est elle que tu dois remercier pour ton cadeau. Jérémy se penche, dubitatif, le nez sur l’écran, où s’est affichée la photo d’une jeune nomade vêtue de bleu, au visage tatoué, à la longue chevelure noire, descendant jusqu’aux chevilles. Elle semble exécuter une danse très lascive à l’ombre d’un palmier. - C’est qui cette fille, dit Jérémy ? - C’est qui cette fille, dit Céline, que personne n’avait entendue entrer dans la pièce ? - Elle s’appelle Zohra. Elle est un peu plus âgée que toi, Jérémy. Elle a 16 ans. Elle fait partie de la confédération des Iwmelledan, une des multiples branches des tribus berbères. D’ailleurs, on ne doit pas dire tribu, ce terme est péj… Céline repart en haussant les épaules. - On mange dans 10 minutes !
    • - C’est Zohra qui m’a donné ton cadeau. Je lui ai dit que j’avais un fils en France. Un jour, je lui ai offert des crayons. Si tu avais vu son regard. Tu ne peux pas imaginer sa joie ! En retour, elle m’a offert ce qu’elle pouvait. Dont ceci… Simon, plonge la main dans son sac de voyage et en ressort une petite bouteille. Jérémy écarquille les yeux. - Regarde Jérémy ! - Je ne vois rien…C’est encore une bouteille avec du sable dedans ? - Approche-toi plus près. Deux petites billes noires émergent à peine du sable contenu dans la fiole. - Qu’est-ce que c’est ? - Je te présente Walid, ton nouvel ami, un bébé lézard du désert ! - Un vrai ? Jérémy secoue la bouteille et un minuscule lézard translucide de cinq centimètres apparaît, regarde quelques secondes de ses yeux affolés le père et le fils, puis s’enfouit à nouveau dans le sable. - Je peux le toucher ? - Non, Jérémy…Il est apeuré. Demain, nous irons lui acheter un terrarium. Tu devras en prendre bien soin, le conserver toujours au chaud. Tu m’entends ? - Je pourrais l’emmener à l’école pour le montrer aux copains ? - Non, Jérémy, pas question…Tu ne te rends pas compte, c’est un cadeau très précieux. Zohra ne possède rien… La première fois qu’elle s’est approchée de moi, j’ai cru à un mirage. Un mirage bleu et scintillant qui ondoyait dans la chaleur. Comme surgie de nulle part. elle s’est agenouillée devant moi, et m’a parlé en berbère…Je ne comprenais pas, mais je me suis laissée bercer par son chant d’oiseau. C’était tellement doux et fluide. La prochaine fois, j’enregistrerai le son de sa voix. Et peut-être même que je la passerai lors de l’expo…
    • Pendant ce temps, Jérémy observe la bouteille, la retourne dans tous les sens, la secoue, ouvre le bouchon, le referme. - Depuis, je reviens souvent à l’endroit où je l’ai rencontrée la première fois. Elle m’enseigne sa langue et moi le Français. Elle apprend vite…Je suis sûre que cette fille pourrait faire de brillantes études. Elle m’a invité plusieurs fois dans sa famille à partager leur repas…Incroyable, la générosité de ces gens. Ils n’ont rien et tu es reçu comme un prince. La photo que tu as vue, a été prise à l’occasion du mariage de sa sœur. On pourrait la faire venir ici. Qu’est-ce que tu en penses ? - Ils vont être rudement jaloux mes copains. - Tiens, j’ai aussi ça pour toi… Simon tend à Jérémy un objet emballé dans une serviette de toilette. - Désolé fiston, il n’y a pas de papier cadeau dans le Sahara. Jérémy déballe rapidement…et écarquille les yeux. Horrifié, il pousse un cri et laisse tomber…une mâchoire de dromadaire qui se disloque au contact du sol. - Ça pue la mort ! Alors que Simon esquisse un geste rageur, on entend un énorme juron dans la cuisine, suivi d’un hurlement. - Zut, les plombs ont encore sauté. On ne peut plus mettre en route deux appareils ménagers en même temps dans cette baraque. Simon, tu ne veux pas aller réenclencher le disjoncteur à la cave ? Dans la pénombre de la cave, Simon aperçoit pêle-mêle, sur les étagères : roses des sables, minéraux, petits squelettes d’animaux, fossiles, ammonites, bouteilles remplies de sable de différentes couleurs. - Alors qu’est-ce que tu attends pour réarmer le compteur ? Ce n’est pas normal que ça saute tout le temps.
    • - Non, ce n’est pas normal… Céline braque sur Simon sa lampe électrique. - Alors ? - Alors, pourquoi tout ce que je vous ai rapporté se retrouve ici ? Je croyais que tous ces objets…vous aidaient… - Tes objets font faire des cauchemars à Jérémy…surtout les squelettes d’animaux. Et puis, je ne veux pas que la maison se transforme en musée des horreurs. Céline claque des talons en remontant à l’étage pour achever la préparation du déjeuner. Simon réenclenche le disjoncteur. La maison recommence à ronronner. Simon reste quelque temps à contempler ses trophées d’un autre monde, il les caresse, les hume. Certains sentent encore là-bas. Il entend le vent, le cliquètement des bracelets de Zohra, les rires des enfants, sent la vibration de cette solitude incroyablement peuplée. A l’étage de la maison, cris, pleurs et cavalcades. Jérémy, pleurniche, ne cessant de répéter. - C’est pas de ma faute, c’est pas de ma faute ! La bouteille était mal bouchée…il m’a filé entre les doigts, j’ai voulu le rattraper. Il a été trop rapide, et… Alors, Simon hors de lui, explose et se met à hurler : - Espèce de crétin, je t’avais pourtant dit de ne pas y toucher ! Céline, échevelée, à plat ventre dans le salon, passe le balai sous les meubles, cogne les plinthes, soulève les tapis. - On n’a pas idée d’offrir un pareil cadeau à un enfant ! Jérémy hoquète, une morve épaisse lui coulant du nez jusqu’au menton.
    • - Je te jure papa, c’est pas de ma faute. Tiens, j’ai encore sa queue…je ne voulais pas le perdre… L’enfant tient encore entre ses doigts un ridicule bout de chair transparent. - Ce n’est qu’une bestiole, Simon après tout ! Et puis, toi, Jérémy, arrête de pleurnicher, va dans ta chambre ! - Une bestiole, une bestiole, mais c’était plus que ça…Et toi, espèce de petit…, je t’aurais offert une dixième Game boy, tu ne l’aurais pas cassée. Retrouvez-moi ce lézard, immédiatement ! C’est une petite âme du désert donnée par une jeune fille très pure. Je savais bien que j’aurais dû le laisser dans son milieu. Pas entre vos mains débiles…et indifférentes. - En attendant, ta bestiole va tout me saloper avec ses déjections. Et puis, je suis sûre qu’elle transporte pleins de microbes inconnus. Reste plus que l’aspirateur, maintenant. Au moins, ça va la faire fuir… Et puis, j’espère que les plombs ne vont pas encore sauter, ce serait le comble ! Alors que Jérémy continue à sangloter, dans sa chambre, en versant des larmes de crocodile sur sa vieille Game boy, et que Céline passe, rageuse, l’aspirateur dans toutes les pièces de la maison, Simon a repris son sac qui ne contient maintenant plus rien, et a franchi le seuil de la maison, sans un mot. « Ma position naturelle est silencieuse » avait-il écrit dans son carnet de voyage. Dans son panier, le chat Pacha qui ne miaule jamais, se pourlèche les babines.
    • Petit précis de disparition à l’usage des apprentis ectoplasmes Vous vous évertuez à tuer le temps, alors que c’est lui qui vous tue ? Le néant a toujours été votre vocation ? Dans ces conditions, soyez logique, prenez les devants. Oui devancez l’appel ! Engagez-vous dans le rien, rejoignez nos troupes d’ectoplasmes ! Si vous me lisez, c’est que vous vous trouvez déjà en bonne voie. Instructions Etape n° 1 Avant toute chose, évitez toute disparition trop brutale qui pourrait avoir l’effet inverse au résultat attendu et laisser vos proches dans un état de choc nuisible à votre propre anéantissement. Pour qu’on s’habitue à votre absence, vous devez vous effacer, lentement, progressivement sans que votre dilution ne suscite le moindre étonnement. Commencez déjà par vous faire oublier des autres. Dans un premier temps, n’affirmez plus de manière péremptoire votre présence au monde. C’est pourquoi, il vous deviendra très vite inutile d’utiliser la première personne du singulier. N’employez plus jamais le présent, ni le futur, encore moins le passé, un temps maudit qui vous ancre dans une réalité que vous devez effacer de votre mémoire. Plus rien ne doit exister. Le conditionnel à la rigueur, pour son caractère flou et évasif. Si vous tenez absolument à vous exprimer, ce qui ralentirait d’autant le processus, préférez l’infinitif, plus neutre. De toute façon n’émettez aucun avis ; mieux, taisez-vous. Autant que possible, évitez tous rapports sociaux. Travaillez rigoureusement et avec application votre effacement. Votre meilleure gomme c’est vous. Je sens que vous allez me demander : que faire si le candidat à la neutralisation a charge de famille ? Normalement, je ne réponds pas aux questions. En poser ne prouve que trop votre insupportable appétit de vivre. Si vous avez encore des doutes, c’est que vous
    • n’êtes pas vraiment mûr pour la disparition. Et si vous avez encore le plus petit scrupule, retournez vous vautrer dans la fange des-trop-bien-vivants. Cependant dans ma grande bonté et dans le désir de préserver l’humanité de votre présence, (oui, je ne vous le répéterai jamais assez, vous êtes aussi nuisible au monde qu’à vous-même), je vais vous donner un conseil. Prenez un billet d’avion pour un désert quelconque, un désert de sable de préférence (vous allez très vite comprendre pourquoi). Ne prévenez personne, et surtout pas vos proches qui le sont beaucoup moins que vous ne l’imaginez. A l’arrivée, donnez votre passeport à manger au premier dromadaire venu. C’est contre notre déontologie, mais, nous n’avons pas encore réussi, malheureusement, à effacer les frontières et les contrôles douaniers. De nombreuses poches de résistances vitales existent toujours dans le monde. Installez-vous confortablement sous un palmier, ou sous ce que vous voulez, ça nous est égal. Restez-là sans bouger… Jusqu’à quand ? Vous me demandez jusqu’à quand ? Je rêve…Pourquoi ? Vous avez un rendez-vous qui vous attend ? Faites un effort ! Attendez le temps qu’il faudra, jusqu’à ce que votre corps, réduit en poussière, soit lentement aspiré par une sorte de vortex saharien, un entonnoir dans lequel vous glisserez inexorablement, où vous vous écoulerez jusqu’à la dernière particule de vous. Je passerai vérifier personnellement ! Comment me reconnaît-on ? On ne me reconnaît pas justement…j’ai tellement travaillé à n’être plus que j’en suis devenu invisible. Fermons la parenthèse et allons à l’essentiel. Quand vous sentirez les premiers symptômes de la transparence aux yeux des autres, c’est à dire quand votre bureau sera devenu un placard à balai, quand on vous prendra systématiquement votre tour dans la queue aux caisses, quand on viendra s’asseoir sur vos genoux au cinéma (mais pourquoi allez-vous encore au cinéma nom d’un petit néant ?), quand on vous marchera sur les pieds sans s’excuser, quand le facteur ne glissera plus aucun courrier dans votre boîte, quand votre femme couchera avec son amant sans s’inquiéter de votre présence au pied du lit, quand votre chien vous aboiera dessus et lèvera la patte pour pisser sur vous, ce sera enfin le signe. Mais surtout, ne relâchez pas la (dé)pression, vous n’êtes pas à l’abri d’une rechute qui pourrait vous être vitale : la tentation d’exister ! Ne cédez pas bêtement aux sirènes de l’existence, vous avez mieux à faire ! Ne négligez pas ce que d’autres qualifieraient d’effets secondaires. Normalement, au bout de quelque temps, vous ne devriez plus voir votre reflet dans le regard des autres. Et puis, vous devriez sentir votre peau flotter autour de vous comme un grand manteau de vent.
    • C’est bien, vraiment très bien. La métamorphose a commencé. Ne criez pas victoire pour autant, continuez votre combat. Evitez d’avoir à rencontrer votre image dans les miroirs ou toute surface vitrée. Vous oublierez rapidement qui vous êtes. N’échafaudez pas d’autres projets que celui de disparaître. Surtout, n’en faites part à personne. Vous êtes nombreux et les candidats à la disparition sont devenus légions. Des flots continuels d’apprentis anéantis cognent en silence à nos portes. Vous ne vous reconnaissez pas entre vous ? C’est normal. Tous concourent comme vous à la neutralité la plus complète. Cependant, ne recherchez pas de quelques manières que ce soit à échanger avec d’autres, des conseils ou recettes. Il n’existe pas de poudre de perlimpinpin. Vous mettriez fin dans l’instant à la mise en place de votre projet d’extinction. Surtout, méfiez-vous des bonnes âmes qui, croyant faire votre bien, vous feraient davantage de mal en désirant vous ramener à la consistance. Vous n’êtes pas déprimé, non, juste réaliste. Vous avez parfaitement raison, votre existence ne sert à rien, vous êtes là par erreur, vous êtes une erreur. Etape n°2 Voici un bon exercice pratique ! Rendez-vous dans votre salle de bain, installez-vous dans votre baignoire, ouvrez l’eau et regardez la s’écouler. Ne la quittez pas des yeux. Suivez son trajet dans les tuyaux, les canalisations de la ville. N’ayez pas peur pour la planète. Vous êtes pénible, vous ne devez plus avoir aucune préoccupation de ce genre ! D’ailleurs, la planète se fiche de votre misérable existence. Vous n’êtes qu’un poids mort de plus pour elle. Passez l’eau sur votre corps durant de longues heures. Peu à peu, vous verrez votre peau devenir blanchâtre, se plisser, puis partir en lambeaux dans les canalisations. Quand l’opération sera terminée, inutile de rincer la baignoire. Mais que faites-vous ? Vous sortez de la baignoire pour répondre au téléphone ? Je crois qu’on ne s’est pas bien compris… Il me semblait évident que vous ne possédiez plus aucun moyen de communication. Coupez-moi tout de suite ce malheureux engin de vie. J’espère que dans le même ordre d’idées, vous avez retiré votre nom de la boîte aux lettres, résilié votre abonnement à internet, que vous êtes déclaré mort à tous les organismes sociaux. Je ne devrais pas avoir à vous le dire, c’est l’enfance de l’art de la disparition ! La télévision,
    • la radio, les journaux…plus rien de tout ça ! Rien qui puisse vous raccrocher à la vie. Il n’y a que la facture d’eau que vous devez continuer à payer. Ce serait stupide qu’on vous la coupe à mi parcours de votre dissolution. Vous imaginez s’il ne restait plus que votre tronc dans la baignoire… Ce serait pour le moins gênant. Vous me le confirmez, vous ne voulez plus continuer à exister ? D’ailleurs, avez-vous jamais existé ? Je ne parle pas de mort, ni de suicide, entendons-nous bien sur ce point. Juste disparaître, vous évanouir dans la nature, vous dissoudre…Ne négligez aucun détail. Les photos par exemple. Candidatez pour l’oubli. Portez-vous le plus pâle possible. Effacez-vous systématiquement des clichés. Ne laissez aucune trace de vous en découpant vos images. Votre silhouette en creux doit être méconnaissable. Et comme l’on va s’interroger sur les trous ainsi laissés, brûlez tout. Votre photo sur le passeport ou la carte d’identité, aux orties ! Vous n’en avez plus besoin, car vous travaillez justement à ne plus avoir d’identité propre. De toute façon, à force de ne plus vous voir, on en oubliera jusqu’à votre existence. Mais, j’en conviens, le plus difficile n’est pas de disparaître, c’est de vous effacer complètement de la mémoire des autres. Là, la tâche s’avère plus complexe. Sans doute avez- vous commis un jour la bêtise de rencontrer quelqu’un qui s’est épris de vous (ce n’est pas ce qu’il ou elle a fait de mieux dans l’existence)…et qui à l’heure actuelle éprouve encore des désirs, des sentiments, et même rêve de vous. Qu’est-ce qu’on peut faire contre les rêves, me direz-vous ? Ca fait bien longtemps que vous auriez dû vous attaquer à la racine du problème, leur couper le songe sous les pieds. Et puis, c’est tenace parfois un sentiment amoureux et le temps ne fait rien à l’affaire contrairement à ce que vous pourriez imaginer. L’amour est une teigne. Comment vous déloger du crâne des gens qui ont été assez crétins pour vous aimer ? Honnêtement, je ne vois pas trente six solutions… C’est d’ailleurs par là que vous auriez dû commencer…Oui, vous me comprenez parfaitement. Mais, notez bien que je ne vous ai rien dit, c’est vous qui voyez. Mais avant cette troisième et avant dernière étape, n’oubliez pas de brûler ce texte et d’en disperser les cendres… Nous n’existons pas.
    • L’œil du silence Non, je te jure, il n’y a plus rien sur le mur. D’ailleurs, il n’y a jamais rien eu. Arrête de le fixer comme ça. Réveille-toi ! Je ne dors pas, il n’y a plus de frontière entre la veille et le sommeil, tout est pareil. Tu m’avais dit que tu l’avais fait repeindre. Il fallait plus de couches. Ils ressortent ! Là, regarde bien, là, tu les vois les deux petites billes d’acier ? Elles brillent dans le noir Non, il y a rien, du blanc à perte de vue…Demain, je les cacherai avec un tableau si tu veux, ou je mettrai une couche de peinture noire si tu préfères, mais laisse-moi dormir, je suis si fatiguée. Je ne suis pas folle même si je finis par en douter. Impossible de vivre en traquant des choses qui n’existent pas. Tu te bats contre des fantômes, Christophe. Il s’obstinait, me mettait à bout, au bord de sa raison, faisait vaciller la mienne. Ils étaient bien là ces fantômes. Elles existaient, ces odeurs putrides puisqu’il les percevait, lui, avec ses sens, avec son nez. Ne parlons pas des yeux qui le suivaient partout, dans la maison, dans les magasins, sur les murs de la ville et même dans le ciel. Mon mari, un paranoïaque ! Je posais des questions, essayais de rassembler ses non-dits, de creuser la moindre de ses phrases, ses cauchemars. Enfin, ce qu’il voulait bien m’en laisser entrevoir… Ces derniers étaient devenus de plus en plus fréquents. Presque toujours le même scénario : il se redressait dans le lit, en sueur, regardait fixement le mur puis hurlait comme un animal blessé en faisant non de la tête. Quand je l’interrogeais, il disait ne se souvenir de rien. Comment pouvais-je l’aider dans ces conditions ? Et puis, une phobie en chassait une autre. Celle des odeurs par exemple.
    • Je reconnais que je n’ai jamais été une maniaque de l’ordre et de la propreté. Mais chaque fois qu’il ouvrait le frigo, il prétendait que ça puait, que j’y laissais pourrir des aliments par négligence. A travers ses paroles, je me faisais l’effet de la dernière des souillons. Chaque jour, il jetait la moitié de son contenu prétendant que je n’étais pas vigilante sur les dates de péremption, puis me forçait à lessiver l’intérieur à l’eau de javel. Il y avait toujours une odeur de pourri qui provenait d’un fruit entamé, d’une tomate trop mûre, ou des restes du repas de la veille, d’un fromage mal emballé. Un jour, il me saisit par le cou, me plongea de force la tête à l’intérieur, puis m’obligea à respirer. Tu sens ? Hein, dis-moi, tu le sens ? Tu as encore laissé un truc avarié là dedans, ça sent la charogne. Non, je ne sens rien en dehors d’une odeur aseptisée. Je fais tout mon possible pour maintenir ce frigo propre, tu vas me rendre folle. Il disait que je le faisais exprès, que c’est moi qui le rendrais folle. Chaleur étouffante, vêtements incrustés dans la peau. Poussière dans la gorge, boue dans les yeux collés, voile de sueur, paumes moites. Actionner, abaisser le levier, foncer dans le tas. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Qu’est-ce qui avait changé depuis les débuts avec Christophe ? Il ne me disait rien des années qui avaient précédé notre rencontre. Il me parlait de son enfance, de ses études. Mais j’avais beau calculer et recalculer, il y avait un trou de plus d’une année entre la fin de ses études et notre mariage. Il disait qu’il avait baroudé, voyagé en Afrique, sans autres détails. Christophe semblait comme emmuré dans une forteresse dont les parois se renforçaient au fil du temps. J’étais là impuissante à lui tourner autour, à chercher une voie d’accès à son âme malade. Je ne suis pas malade, je sais ce que j’ai.
    • Des amis bien avisés m’avaient suggéré de le quitter. J’avais beau m’en défendre, son mystère me fascinait. Nous avons fini par ne plus manger que des aliments surgelés ou en conserves. Et encore, il vérifiait bien qu’il n’y ait aucun gonflement. Sortir au restaurant était devenu impossible. Puis, pendant un certain temps, plus rien. Son obsession s’était comme volatilisée. J’ai cru que tout s’était arrangé. Il ne parlait plus de ces odeurs de moisi, de pourri jusqu’au jour où nous sommes partis en voyage à Sibiu, une petite ville de Roumanie où les toits des maisons sont ornés d’étranges fenêtres en forme d’yeux. Nous avons dû partir sur le champ. Il se prétendait suivi, dévoré du regard par les habitations. Tu sens comme moi ? Dis-moi que tu sens comme moi, cette odeur de…comment dire ? Oui, c’est vrai, je l’avais aussi perçue, cette odeur un peu suave et douceâtre, revenant par vagues écœurantes, jusqu’à l’obsession. Une odeur de charogne, d’animal mort dans la maison. Pour une fois, Christophe avait raison. A moins que son mal ne fût contagieux. Le chat, évidemment… Evidemment, le chat ! Je le savais bien, Claire qu’on aurait dû le faire castrer. Il serait tranquillement en train de roupiller sur le canapé au lieu de chasser, et de laisser pour mortes ces pauvres bestioles après s’être amusé avec elles. Salaud de chat ! Tuer gratuitement pour son plaisir ! L’odeur le rendait fou. Il rôdait, nez en l’air, partout dans la maison. C’était sournois. Alors qu’on croyait tenir une piste, elle se dissipait, puis revenait encore plus forte à un autre endroit. C’est comme si elle se jouait de nous en empruntant les masses d’air circulant dans la maison.
    • Enragé, il déplaça tous les meubles, fit valser, tapis, bibelots, jeta par terre tous les livres de la bibliothèque. Une tornade destructrice que je ne parvenais pas à contenir. Au bout de plusieurs jours, nous avions fini par localiser, derrière le canapé, le cadavre d’une musaraigne éventrée par le chat. Une misérable petite chose, les entrailles rosées à l’air. Tu vois, j’avais raison, dit-il, la main devant la bouche, réprimant un haut le cœur. Alors que je m’apprêtais à ramasser le petit cadavre pour le jeter, il stoppa net mon geste. Arrête, tu es malade, tu penses à tous ces germes ? Tout ce temps perdu pour rien. Je te trouve bien sensible. On ne va tout de même pas faire un fromage d’une souris crevée. Je voulais détendre l’atmosphère. Raté ! Sensible, moi ? Sensible ? Est-ce que tu sais par où je suis passé pour me dire ça ? Mais, tu ne me dis jamais rien, comment le saurais-je ? Il y a des choses qui se sentent quand on a l’intelligence du cœur. Mais voilà, toi, tu ne vaux pas mieux que les autres. Tous pourris… Je n’insistai pas. Il était pâle. La crise allait passer. Je pris une paire de gants de ménage, emballai l’animal dans un petit sachet plastique destiné à la congélation des aliments et le déposai dans la poubelle de la cuisine. Ne fais surtout pas ça ! Enterre-la, mais pas dans le jardin. Ailleurs, loin, le plus loin possible. Tu me comprends ? Non, je ne comprenais pas cette folie qui le saisissait par moment, ces sautes d’humeur, ces moments d’euphorie, suivis d’abattement ; mais une fois de plus, je fis comme si. Je mettrai le corps dans la grande poubelle. Demain, les éboueurs passeront et on n’en parlera plus. D’accord ?
    • Ensuite, il est parti en claquant la porte. Je ne l’ai pas revu pendant plusieurs heures. Quand il est revenu, il sentait l’alcool. Selon lui, je ne m’étais pas débarrassée de la souris uniquement pour me foutre de lui. Elle était toujours dans la maison, la preuve ça sentait encore la mort. D’ailleurs, ça sentait partout, dans toute la ville. J’avais beau lui jurer qu’elle n’y était vraiment plus, que j’avais fait exactement ce qu’il m’avait demandé. Et ça, c’est quoi ? dit-il, en me montrant deux petites traces de sang séché à l’endroit où se trouvait le cadavre de la musaraigne. Allez, frotte. Tu dois faire le boulot jusqu’au bout. Frotte à l’eau de javel. Encore ! C’est comme ça, on n’a pas le choix…faut obéir aux ordres ! Lever, abaisser les leviers, ramasser… J’étais devenue la Lady Macbeth du parquet. Plus je frottais, plus je sentais que la tache s’agrandissait en lui. Maintenant, jette-là ! Jeter quoi ? Je l’ai déjà fait ! Jette l’éponge, idiote ! Tu sais que j’ai vraiment envie de la jeter pour de bon, l’éponge. Tu n’as qu’à le faire toi-même ! Obéir aux ordres, on n’est pas à l’armée ici ! Non, je ne peux pas, je ne peux pas…je ne veux pas être contaminé. La vermine, les germes, doivent s’être incrustés dans tous les trous de l’éponge et même de toutes les éponges de la maison. On doit impérativement s’en débarrasser, sinon, rien ne sera épargné, pas même nos vêtements. Nous devrions aussi les brûler, par précaution. Ils ont été en contact avec les miasmes dégagés par le cadavre. Tu plaisantes ?
    • Non, je ne plaisante pas. Il arpentait toutes les pièces, narines palpitantes comme un animal à l’affût. Ça empeste encore. Tu ne sens pas cette odeur de putréfaction, partout. L’atmosphère en est saturée. Non, il n’y avait plus rien à sentir. Je me couchai, épuisée. Je savais qu’à un moment ou à un autre, comme toutes les nuits désormais, il se redresserait dans le lit en hurlant. Une odeur de brûlé me réveilla. Non, il n’avait pas… Si, il l’avait fait, un grand feu dans la cheminée et sacrifié tous les vêtements que nous avions portés durant la journée. Il vint ensuite me rejoindre dans le lit. C’est fini, il n’y a plus rien à craindre maintenant. Puis, il se releva brusquement comme s’il avait oublié quelque chose. Il revint les bras chargés de petits paquets multicolores. Comme pour une cérémonie rituelle, il disposa tout autour du lit, des cônes, des bâtonnets d’encens ainsi que des bougies odorantes. C’est pour chasser les mauvais esprits ? Si tu veux…Mais aussi pour nous préserver de l’agression des mauvaises odeurs… Arrête, s’il te plait ! Je te dis que c’est fini. C’est juste au cas où, dit-il, en me touchant l’épaule. Allongé, il semblait plus serein, apaisé pour une fois. La lumière douce des bougies faisait saillir ses muscles, ombrant délicatement son corps. Je caressai doucement sa poitrine, son ventre, ses cuisses, son sexe durcit. Mes mains accomplissaient un inlassable parcours.
    • Seule sa poitrine se gonflait, se gonflait au rythme d’une déferlante qu’il cherchait à endiguer, je le sentais. Un sanglot qu’il ne pourrait retenir, qui nous submergerait. Dis-moi ce qui ne va pas. Je ne peux pas. Il fit non de la tête plusieurs fois, puis vint se blottir contre moi comme un petit enfant. Il pleurait vraiment. Il allait enfin se lâcher. Alors que j’embrassais son visage en passant ma main dans ses cheveux, il se recula brusquement. Non, ce n’est pas possible. Toi aussi ? … Claire, tu portes aussi cette odeur. Elle s’est imprégnée en toi. Tu sens la charogne, la chair pourrie. Je ne savais plus quoi dire. Je rentrais dans sa logique, l’alimentant en me justifiant stupidement. Je lui dis que je m’étais douchée avant de me mettre au lit et donc, je ne pouvais pas puer. C’est vrai qu’on peut difficilement se sentir soi-même, mais à ce point là... Je percevais encore la senteur du lait corporel à la vanille sur mon corps. Sens ! Il se recula, horrifié ! Camouflage, répondit-il. Tu ne peux plus me sentir, c’est ça ? Il se leva, sans dire un mot. Désormais, le même cauchemar le réveillait plusieurs fois au cours de chaque nuit. Une vision qui le terrifiait. Il dormait aussi à présent avec un masque !
    • Par la suite, nous avons sombré dans l’irrationnel. L’épisode de la musaraigne avait ouvert la bonde par laquelle la folie se déversait. Le lendemain de cette horrible scène, après une nuit d’effroi, je suis partie au travail. Je guettais la réaction de mes collègues à mon approche. Je voulais savoir si leurs regards, leurs mimiques trahiraient leur dégoût. Aucune réaction de recul. Une fois je me surpris à dire à l’une de mes collègues. Tu ne sens pas une drôle d’odeur ? Elle leva le nez comme le font les chiens. Non, rien, comme d’habitude. Et ça sent comment, d’habitude ? La paperasse, le parfum des filles, la machine à café…le bureau, quoi ! A mon retour, une vision d’horreur m’attendait. Un véritable champ de bataille, une décharge...Ça n’avait plus de nom. Tout était sens dessus dessous. Partout, éparpillés dans le jardin, des meubles, des tapis, des bouteilles d’eau de javel et d’ammoniaque. Des bouts de moquette et de tapisserie avaient été entassés dans une cinquantaine de sacs poubelles. Le matelas de notre lit gisait, éventré ; le chat enfermé dans une cage miaulait désespérément. Lorsque je le vis un bidon d’essence dans une main et un briquet dans l’autre, je compris ce qu’il allait faire. Je hurlai. Mais il ne semblait pas m’entendre. Y a pas 36 solutions, le feu, c’est par là qu’on aurait dû commencer, pas la chaux ! Il se retourna et me tendit un masque de protection. Ce n’était pourtant pas fini, l’odeur était au cœur de la maison, dans les murs, dans la tuyauterie…Ça grouillait de vermines, partout. Le chat avait dû y planquer d’autres souris et nos déjections accumulées par-dessus formaient un bouchon.
    • Il n’y a pas d’autres solutions, crois-moi. Il se redressa et au moment où il allait abattre une masse contre le mur, mon bras retint le sien. Je ne sais pas comment j’ai pu trouver en moi une telle force. Arrête, tu es malade, je t’en prie, arrête. Cette maison est neuve et saine. Tu es en train d’en faire une ruine, un lieu de mort. C’est ça que tu cherches ? Tu anéantis là en quelques heures des années d’efforts et de sacrifices. Il n’y a rien, c’est en toi, qu’il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose de pourri. Il faut que tu te fasses soigner. On ne détruit pas les obsessions en y fichant le feu. Il s’assit sur le canapé défoncé et me regarda comme s’il émergeait d’un mauvais rêve. Oui, Claire, le monde est pourri jusqu’à la moelle, je suis pourri au plus profond de moi. Toi aussi, mais tu ne le sais pas…Je ne supporte plus de voir ton regard, le sien, ceux des juges, c’est affreux. Je suis poursuivi. Mais quel regard ? Le regard de l’enfant. Quel enfant ? Et il se mit à parler alors que les flammes rongeaient peu à peu notre maison. Avant notre rencontre, je suis parti en mission au Afrique. Une guerre civile. Notre fonction, nettoyer la merde des autres qui s’entretuaient. Je ne t’en ai jamais parlé car on ne peut pas dire l’innommable, Claire. Les corps affreusement mutilés à la machette, les femmes enceintes éventrées, les crânes fendus en deux, séparés des corps, et les nouveaux nés…Je ne peux pas tout te dire, les mots ne sont qu’une caresse sur la réalité. L’odeur insoutenable…qui imprégnait nos vêtements, nos pores, jour et nuit. Une odeur qu’on n’oublie pas, jamais… de sang, de merde, de charogne.
    • Notre mission consistait à ramasser les corps jonchant les routes, à les déposer dans des fosses communes puis à les enterrer en les recouvrant de chaux. Un jour que je pilotais la pelleteuse pour déverser ma cargaison macabre dans le trou, ma main a glissé sur le levier et j’ai projeté un enfant. Dans les airs, son corps a fait volte face et il m’a regardé dans les yeux, l’espace d’une fraction de seconde. Il était vivant, j’en suis sûr, il était vivant. Jamais vu un tel regard. Il me suppliait et m’accusait tout à la fois. J’ai abandonné la machine pour me rendre au bord de la fosse. Je ne distinguais pas son corps dans l’amoncellement des cadavres. Je hurlai au militaire chargé de répandre la chaux qu’il y avait encore des survivants. Il continuait sa tâche morbide sans m’écouter. On n’a pas le droit de penser dans ce genre de mission, il faut obéir. Je voulais descendre pour le récupérer, mais une main m’a retenu. Le lendemain on me rapatriait en France. Depuis, l’odeur de la chair pourrie me poursuit, son regard me poursuit, Claire. Il était vivant. Je suis une pourriture, je n’ai rien fait pour le sauver, j’ai tué un enfant, je ne mérite pas de vivre. Et il s’embrasa telle une torche humaine. Je n’avais même pas senti l’odeur de l’essence qu’il avait répandu sur son corps. Tous pourris…
    • Le dixième cercle Comme lui, des centaines de bonshommes de neige, la tête dans les épaules s’engouffrent en même temps dans les tubes du métro, s’ébrouant une fois arrivés en bas. De mémoire de parisien jamais la ville n’avait connu une telle tempête de neige. Paris, gigantesque mikado sur glace, se retrouve soudain paralysée. Impossible de circuler en surface, pas de visibilité à plus de deux mètres. La pagaille totale. Dans une atmosphère de fin du monde, des bus, des camions en travers bloquent les voies, des automobiles patinent, des deux roues dérapent, des piétons pliés en deux s’enfoncent jusqu’à la taille dans la poudreuse. Il décide alors de faire comme les autres, garer son véhicule sur le bas côté. Pas vraiment équipé pour la marche à pied, (pas de bonnet ni de parapluie, petites chaussures fines en poulain), le conducteur devenu passager s’enfourne dans la première station venue. Ils sont des dizaines à se bousculer devant le panneau des lignes de métro. Poussez pas, chacun son tour, les lignes ne vont pas s’envoler ! Quelle chance ! Odéon n’est qu’à trois stations. On devrait toujours regarder la météo avant de décider une rencontre avec une fille, pense l’usager…A l’heure actuelle, elle doit s’être transformée en statue de neige, sous celle de Danton. Comment la reconnaître maintenant ? Dommage, elle n’aura sans doute pas mis les petites chaussures rouges à brides qui l’avaient tant fait fantasmer. Un bon vin chaud, voilà ce qu’il va lui proposer, ensuite une séance à l’UGC Danton, et puis…on verra bien. La neige, ça l’électrise toujours un peu. Il lui enverra un sms arrivé en bas s’il y a du réseau. Sur le quai, qui ne cesse de se gorger de naufragés de la route, comme on dit à la télé, une odeur écœurante de chaud, de pieds, de laine, de chien mouillé, de parfums et d’haleines fétides mêlés. Les bonshommes de neige fondent sur place et déposent de petites flaques entre leurs pieds comme s’ils s’étaient oubliés. Les rigoles d’eaux sales s’unissent les unes aux autres en un fleuve qui s’écoule vers les profondeurs obscures du métro. D’autres passagers arrivent encore et encore par vagues frigorifiées, en poussant de petits grognements bestiaux de satisfaction, heureux de se retrouver enfin à l’abri, dans la chaleur humaine. Un nuage de torpeur vaporeuse plane au-dessus des têtes. Fait pas chaud chaud, lance un petit vieillard à la lippe tremblotante, dont la casquette dégouline jusqu’à ses pieds. Une goutte stagne sur non nez, indécise, puis lentement s’écrase.
    • L’atmosphère est tellement saturée d’humidité que le passager a du mal à composer un message sur son portable. Ses doigts glissent sur l’écran tactile brouillé par la vapeur ambiante. Enfin, se profile le mufle vert et impassible du métro. Ils ne vont pas tous pouvoir rentrer là dedans ! ? La station est pleine jusqu’à la gueule. Des flots de passagers sont encore arrivés et se massent, comme vomis par la bouche carrelée. Pour ceux qui sont restés bloqués en surface, ceux d’en bas font figure de privilégiés. Ils vont pouvoir se libérer de l’enfer blanc qui enserre à présent complètement la ville, rentrer chez eux et douillettement se calfeutrer, pensent-ils en se poussant les uns les autres. Le passager a horreur de la promiscuité, c’est pour cette raison qu’il prend habituellement sa voiture. Mais, plus le temps de réfléchir à la possibilité de monter dans la rame suivante qu’une vague humaine le propulse à l’intérieur et le repousse vers la porte du fond en écrasant son nez contre la vitre maculée de traces grasses. En face, de l’autre côté de la voie, un reflet, aux yeux exorbités, à la bouche distordue, un autre passager, mains plaquées à la hauteur du visage dans un appel au secours silencieux. Un homme ? Une femme ? Son reflet s’éloigne, lentement. Leurs regards se suivent pendant un temps qui lui parait infini. Il voudrait lui adresser un geste. Mais quel geste, il ne peut déjà plus bouger ? Le voyageur n’oubliera jamais le regard de l’autre voyageur parti en sens inverse. Enfin, c’est ce qu’il pense à ce moment là, alors que des coudes lui labourent les flancs pour prendre place dans un espace qui se réduit à mesure que des passagers pénètrent encore dans la rame. Des sardines dans un bain de sueur ne seraient pas plus compressées. Certains, les plus forts à n’en pas douter, se sont rués sur les rares sièges inoccupés, évacuant les plus faibles, condamnant les enfants, les personnes âgées, invalides ou les femmes enceintes à rester debout. Une autre catégorie de passagers a cru judicieux de s’accaparer les barres centrales, mais sans doute seraient-ils les premiers à mourir, broyés sous la pression continue des entrants. Ce qui permettrait à d’autres de pénétrer, encore. Non, cette vision apocalyptique n’est qu’un épiphénomène de la panique qui fait envisager à notre passager une telle situation, habituelle aux heures de pointe. Poussez-pas, on n’est pas du bétail !
    • La rame a miraculeusement digéré tous les voyageurs du quai, comme le fera la suivante et d’autres encore. C’est ainsi que le passager se retrouve pris en étau entre le sac à dos d’un type très grand qui percute son visage au gré de ses mouvements, le tout surmonté d’une oreillette laissant sourdre une musique agressive ; une poussette qui lui laboure les jambes et le parfum capiteux d’une secrétaire qui lui donne des coups de coude chaque fois qu’elle tourne les pages de son livre, un Marc Levy. Assis, sur les strapontins de droite, le vieillard qui lui a adressé la parole tout à l’heure sur le quai et a défendu sa place à coups de canne ; et un barbu en djellaba et bonnet blanc qui ne cesse de marmonner en se balançant d’avant en arrière. A gauche, debout, une étudiante, un piercing au menton, surligne un ouvrage de Bourdieu alors qu’un cadre suréquipé tape frénétiquement sur son téléphone portable en grognant qu’il n’y a pas de réseau. Pas de panique ! Pourtant, il ne peut empêcher sa vision de se brouiller ni la sueur de lui couler le long du dos. L’heure de pointe évidemment… Rien sur le visage des autres, le passager n’y lit aucun signe d’anxiété, tout semble tellement normal pour eux. Chacun se livre à ses occupations de voyageurs habitués à la cohue des heures de pointe. Donc, juste respirer, attendre, trois stations, ce n’est pas la mort. La sonnerie des portes retentit comme une plainte. Certains tentent encore de forcer le passage pour pénétrer coûte que coûte. Ceux qui sont à l’intérieur les repoussent. Un message du conducteur, agacé : ne bloquez pas la fermeture des portes ! Une sonnerie plus agressive. Les issues se referment enfin sur les passagers qui se retrouvent encore un peu plus tassés. C’est parti, enfin ! Soutenus par le corps des autres, inutile de se tenir. La rame de métro tel un gros boa repu s’ébranle très lentement, presque au ralenti. Dans le tunnel, le conducteur ne se presse pas non plus et s’arrête même de temps en temps pour laisser passer une autre rame bedonnante, tout aussi alourdie. C’est à cause du froid, fait le vieillard à la lèvre tremblotante qui pendouille. Ça bloque les circuits ! Enfin, les lumières de la station suivante apparaissent. Jamais un carrelage blanc ne lui a paru aussi chaleureux. Plus que deux, il va enfin pouvoir s’extirper de cette atmosphère irrespirable et faire la connaissance de la jeune fille avec laquelle il discute depuis des semaines. Soudain, une clameur s’élève, suivie en crescendo de rugissements, de hurlements de colère. Des mains tambourinent contre la porte. Laissez passer, laissez passer !
    • Le métro poursuit sa route sans s’arrêter. Bordel, s’écrie l’étudiante, font chier ces conducteurs de merde ! La secrétaire lève à peine la tête de son livre, l’homme en djellaba continue à se balancer, la lèvre du vieillard à trembloter, l’étudiante à surligner, le cadre à tapoter… Le passager s’en fiche, ce n’est pas sa station. Seule l’odeur de sueur des autres l’incommode. Devant, une femme hystérique brame qu’elle doit sortir, qu’elle se sent mal. Une voix chevrotante la rassure, elle descendra à la suivante. Le bébé dans la poussette, réveillé par la clameur, s’y met lui aussi. Sa mère qui ne peut le bercer qu’en faisant bouger sa poussette de quelques millimètres, ne parvient pas à calmer ses braiements. Les bébés comme les vieux, devraient être interdits dans les transports en commun à certaines heures de la journée. Seul le sac à dos se balance au rythme de sa musique et vient à la rencontre du visage du passager. Un deuxième boyau. Là, le moteur crachote un peu, puis finit par s’arrêter complètement au beau milieu d’on ne sait plus où, plongeant les passagers dans le noir total. Manquait plus que ça ! On est coincé, hurle une voix ! Faits comme des rats. Qu’est- ce qui se passe ? Encore une grève ? Ras le bol d’être pris en otage, c’est pas un attentat au moins ? On aurait pu nous prévenir…la retraite à 55 ans, ça ne leur suffit pas, faut qu’il s’arrête en plein milieu, maintenant, c’est le froid, rien que le froid, les rails sont gelés, une rupture de caténaire, un accident voyageur, une panne de secteur, j’ai peur du noir, je n’arrive plus à lire, bas les pattes, vous, pas de panique on va repartir, encore un coup d’Al Qaida, c’est un détournement de métro, il y a trop d’étrangers dans le monde, qu’est-ce que je vais dire à mon patron, moi ; pas un jour sans un incident, c’est indépendant de leur volonté comme d’hab’, pourquoi on ne nous dit rien ? les pannes, c’est bon pour les rapprochements, faudrait tout de même pas exagérer, le conducteur rêve, il est mort, c’est ça, alors que quelqu’un vienne nous le dire, qui est mort ? depuis six heures du matin qu’il est à la crèche mon gamin, je connais une huile de la RATP, si ça se poursuit, faut défoncer la porte et continuer à pieds, c’est ça, pour se faire happer par le prochain métro, dès que je sors je l’appelle, et moi, ni une ni deux la presse, on nous prend pour des veaux,…
    • Dans le noir, les écrans des téléphones portables brillent comme des lucioles affolées, éclairant la scène d’une lueur dramatique. C’est alors que le moteur se remet tout doucement à toussoter tel un vieillard cacochyme, les lumières clignotent. Les passagers poussent des soupirs de soulagement. C’est pas trop tôt ! Je vous avais bien dit. La vie se réorganise à l’intérieur, chacun reprend sa place en espérant gagner quelques millimètres d’espace vital. L’atmosphère est saturée d’humidité, de chaleur humaine et d’odeurs corporelles de fin de journée. Les gens sont sales, pensent le passager. Le parfum de la secrétaire vire au rance, des boutons blancs d’acné ont poussé dans le cou du sac à dos, la peau autour du piercing prend une étrange couleur. Imperturbable, la lectrice, qui malgré la température a conservé sa veste de tailleur sur son chemisier blanc, continue à lire Marc Lévy, le vieux à marmonner dans sa barbe et à mâchonner sa lèvre inférieure, l’étudiante à surligner son ouvrage, le cadre à travailler sur son portable, le sac à dos à écouter de la musique, le bonnet blanc à prier, la mère de famille à bercer son enfant, et le passager amoureux à espérer son rendez-vous… Un coca avec une rondelle de citron, voilà ce qui lui ferait plaisir à présent. Vite, la station suivante ! Mais à la station suivante, le métro ne marque pas l’arrêt et pas davantage à la suivante…comme si le conducteur s’était endormi sur les commandes. Le métro a quitté la ville pour la banlieue, puis est revenu dans la ville…Enfin, on ne sait plus. Tous les quais vides se ressemblent et les noms des stations ont disparu, puis il n’y a plus eu de quai. Rien que le bruit des rails le long d’un interminable boyau obscur et annelé. Comme s’ils avaient été avalés par un ténia. Plus moyen de prendre un point de repère dans le temps ni l’espace. Plus de jour ni nuit. Aucune explication du conducteur n’est venue les rassurer…Y a-t-il seulement encore un conducteur ? Au début, quand les batteries des téléphones portables fonctionnaient encore, on a pu voir qu’on croisait d’autres métros avec à
    • l’intérieur des gens qui ouvraient grand la bouche et qui gesticulaient, à moins que ce ne fût le reflet des passagers Les passagers, les voyageurs, les naufragés, les prisonniers, les condamnés (comment les nommer ?) ne savent plus vraiment depuis combien de temps ils se trouvent là. Certains affirment que cela fait plusieurs jours, d’autres plusieurs mois, d’autres encore prétendent que l’on vient de partir à l’instant. Les fous ! Ces derniers font partie du clan des incurables optimistes qui ont tenté pendant un temps de prendre le contrôle du groupe des fatalistes dans lequel s’est rangé le bonnet blanc à djellaba. Puis, il y a eu celui des doctrinaires en la personne de l’étudiante, forte de ses études de sociologie des groupes, celui des pragmatiques avec le cadre qui voulaient perpétuellement tout casser et toujours en référer à qui-de-droit et que ça n’allait pas se passer comme ça, qu’on était dans une société moderne… Le problème c’est que la technologie n’est venue au secours de personne. Il y a aussi le groupe des révolutionnaires dont fait partie le sac à dos, qui veut toujours tout défoncer à coup de latte, mais reste sur place. Et puis…le reste du troupeau au ventre mou qui bêle et braille qu’il veut sortir en frappant aux vitres. Des vitres bloquées impossibles à briser et à déverrouiller, tout comme les portes qui refusent obstinément de s’ouvrir. Ils nous ont bien eus, brament les théoriciens du complot. Depuis le 11 septembre, tout était planifié et même bien avant. Une gigantesque prise d’otages. Le gouvernement ne saurait les abandonner. Il les sortirait du ventre de la bête. Fallait garder espoir. Mais rien ni personne ne vient à leur secours. Très vite, la rame se transforme en une véritable porcherie, un innommable cloaque ajoutant un cercle supplémentaire à l’enfer, un dixième, chacun urinant et déféquant où il se trouve, à ses pieds. Le niveau monte chaque jour un peu plus. Si ça continue, ils vont mourir étouffés par leurs excréments. Pour l’enfant dans la poussette, c’est déjà fait. Quant à sa mère prostrée à ses côtés, si elle ne se relève pas, ça ne va pas tarder non plus. Que sont devenus leurs corps ? Il fait si noir…Quelle importance ? Du moment qu’on a un peu plus de place pour se mouvoir. La poussette qui offre désormais une place assise supplémentaire fait l’objet de toutes les convoitises. Elle a d’abord été réquisitionnée par le cadre pour y déposer son ordinateur
    • qui pourrait toujours servir. A quoi ? On se demande bien à quoi, car il y a bien longtemps qu’aucun appareil ne fonctionne plus. Mais il y tient. Cet instrument lui confère une certaine autorité, une position sociale de tout premier plan dans le wagon, tout comme le livre de l’étudiante ou de la secrétaire qu’elle a réussi à échanger d’une manière incompréhensible contre un Guillaume Musso avec une voyageuse, à l’autre bout du wagon. La lecture ne lui est plus d’aucun secours, maintenant qu’elle est obligée de regarder le monde et surtout sa condition bien en face. Et puis, à quoi sert de lire dans le noir ? Les livres ont aussi fait l’objet d’un conflit entre les doctrinaires et les pragmatiques qui voulaient s’en emparer pour faire du feu avec les pages. Ils y sont parvenus, mais pour quel résultat ? Ils n’ont fait qu’éclairer leur insondable misère, renforçant du même coup les convictions des réalistes et des fatalistes. Ils étaient dans la merde jusqu’aux genoux ! Après cet intermède de la guerre du feu, celle de la poussette a repris avec plus de virulence encore. Pourquoi le sac à dos ne pourrait-il pas installer son sac, lui aussi dans la poussette, il n’y a pas de raison ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Oui, c’est suspect ? On espérait qu’il ne cachait pas une bombe au moins. La secrétaire naviguant entre tous les courants d’opinion du wagon, dit qu’elle avait entendu son propriétaire fouiller dedans pendant que les autres dormaient debout. Alors, c’était lui le traitre ?! Fallait faire un exemple pour l’ensemble du wagon. Il n’a pas fallu moins de trois hommes pour en venir à bout. A l’intérieur, largement entamés, des paquets de gâteaux, de bonbons, des barres chocolatées et une bouteille d’eau vide… qu’ils se sont partagés sans en donner au vieillard qui n’en avait plus pour longtemps de toute façon. Un vrai festin ! Bien repu, le petit groupe du milieu du wagon a pu trouver un consensus et a décidé démocratiquement que chacun s’installerait à tour de rôle dans la poussette pour s’y reposer. Le vieillard a protesté. Vu son grand âge, il pouvait au moins prétendre à y rester plus longtemps que les autres. Et les femmes alors ? Surtout la secrétaire qui a tendance à avoir les jambes qui gonflent quand elle reste trop longtemps debout. De quoi, elle se plaignait, elle avait droit à des bains de boue gratuits ? Cette saillie les rassura quelques heures. L’humour, c’est bien le propre de l’homme ? Ils n’ont pas demandé l’avis du bonnet blanc, qui ne parle pas français mais continue à prier. A quoi ça lui sert ? Il y a un Dieu quelque part ? La réponse ne s’est pas fait attendre.
    • La poussette aussi a été ensevelie. Alors, le cadre s’épuise à tenir à bout de bras son ordinateur. Tous les dossiers importants de sa société s’y trouvent. Il ne peut pas se laisser perdre stupidement des mois de travail. Seulement, s’il disposait du sac à dos, il pourrait le préserver. A la sortie, on louera son courage. Personne ne voulant l’aider à porter son fardeau, de douloureuses crampes ont eu raison de sa bravoure. En voulant le récupérer dans la boue immonde, il dérape et s’enfonce comme dans des sables mouvants. Un peu plus de place pour les autres…et de nourriture. Rester debout et en vie n’est pas suffisant, il faut parfois en venir aux mains avec les sales nantis des places assises du milieu qui ne se gênent pas pour les narguer et leur négocier chèrement le droit d’être assis quelques minutes. L’étudiante s’y trouve à présent, de manière quasi permanente. Elle a réussi à obtenir une place sur des genoux masculins. On ne préfère pas savoir contre quoi, persifle la secrétaire, certainement pas contre son livre de sociologie... Le passager au rendez-vous amoureux pense de moins en moins à la jeune fille qui l’attend sous la statue de Danton…Pendant un temps, il a aimé imaginer qu’elle se trouvait dans la même rame que lui, puis il n’a plus pensé du tout, juste à se tenir debout, ne pas fléchir, ne pas s’écrouler et ne pas mourir étouffé par la merde humaine. C’est tout ce qu’il leur reste de dignité, se tenir droit. Car on s’habitue à tout, même à l’odeur immonde qui devient la même pour tout le monde. Certains croyant pouvoir dominer la situation et avoir une vue d’ensemble, sont parvenus à soumettre par la force d’autres corps pour pouvoir grimper sur leurs épaules…ce qui précipitera d’autant plus vite leur chute. Il fait tellement chaud que rapidement tous les passagers se sont mis nus. A quoi servirait la pudeur quand on baigne jusqu’à la poitrine ? Un lambeau de chemisier, autrefois blanc, couvre à peine l’un des seins flasques de la secrétaire, le cadre a juste conservé sa cravate qui pendouille indécemment, le voyageur amoureux pense encore parfois à ses chaussures en poulain qui baigne dans les immondices, le bonnet transpire encore dans sa djellaba. Ils en ont jusqu’aux épaules maintenant et il n’est même plus question de s’asseoir dans la poussette…Combien de temps encore ? De temps en temps, un événement se produit, mais de plus en plus rarement : le métro en frôle un autre. Au début, à chaque rencontre, quand il y avait encore un peu de lumière et d’air, les passagers se ruaient vers les fenêtres, installaient des banderoles, hurlaient, agitaient
    • les bras pour appeler à l’aide. Comme de l’autre côté les autres faisaient exactement les mêmes gestes, on a vite renoncé, c’était ridicule. Le secours ne viendrait que d’eux-mêmes. Aide-toi et le ciel t’aidera furent les dernières paroles prononcées par le bonnet blanc qui n’était plus si blanc. Il parlait français, lui ? Alors, ils ont cherché comment s’aider…C’est difficile avec les pieds entravés… Dans l’impossibilité d’avancer, ils ont aussi renoncé à l’expédition que le cadre et le sac à dos comptaient mener pour se rendre en tête du train, demander des comptes au conducteur ou s’emparer des commandes sur lesquelles il était peut-être mort. Mais, si ça avait été possible, ceux du wagon de tête l’auraient déjà fait… Avant la résignation et l’engluement total, il y a eu la révolte sur place car on ne pouvait pas bouger. Mais se rebeller n’a servi non plus à rien, puisqu’on s’épuisait et que le métro avançait obstinément dans le noir, sinuant comme dans un long, très long intestin. Et puis, il y a eu le temps des regrets et des remords. Il n’aurait pas fallu prendre ce métro, c’est tout, attendre sur le quai qu’un autre passe. Et donc, chacun s’est mis à accuser l’autre de l’avoir poussé à y monter contre sa volonté. Là, ce fut le début de la fin. Des coups de poing volaient dans tous les sens, mettant à terre les plus faibles. D’ailleurs, ils voudraient vraiment se révolter que ce serait désormais totalement impossible. Ils sont dans la merde jusqu’au cou et même s’ils ont un peu plus d’espace en raison de la mortalité, les excréments se sont solidifiés à leurs pieds et ont pétrifié les humains, les empêchant de bouger. Comment de temps avant qu’elle ne leur arrive à la bouche ? Seule la race des vainqueurs verra la lumière, pense le passager qui dans un ultime effort à réussi à s’élever jusqu’au plafond en grimpant sur le sac à dos, lui-même sur la poussette, elle-même sur un corps. De là haut, il les contemple, les autres. Les regards vides et bovins implorent un Dieu qui ne sera pas au rendez-vous à l’ouverture des portes.
    • Car un jour, le métro s’arrête enfin, la plainte de la sonnerie à l’ouverture des portes retentit comme avant. Enfin sauvés, ils vont pouvoir rentrer chez eux. Le signal sonore est couvert par des mugissements, des vagissements…Ils voulaient rentrer tous en même temps, maintenant ils veulent en sortir aussi tous en même temps en se montant sur l’échine les uns les autres. Poussez, pas on n’est pas des bêtes ! Devant eux, un long couloir carrelé de blanc, des barrières de chaque côté qui les obligent à avancer à la queue leu leu, et au bout, tout au bout…l’assommoir électrique du boucher.
    • La succession Mes clients avaient poussé un premier cri d’émerveillement lors de la traversée de l’allée plantée de cyprès, puis un autre, plus fort, de surprise, lorsque la maison leur était apparue, imposante, au détour du dernier virage. « Le château », comme on l’appelait au village. A l’intérieur, ils hochaient la tête, muets d’admiration. Ils avaient tellement visité de demeures. Ce lieu leur paraissait si calme, si protégé de tout qu’ils avaient du mal à croire que la bretelle de l’autoroute en direction de Paris se trouvait à moins de cinq kilomètres. Ils se jetaient des regards complices, tentant mutuellement de refréner leur joie et leur désir de signer sur le champ le compromis de vente. Ils en trépignaient comme des gamins devant un gâteau au chocolat à peine sorti du four. Ils s’y croyaient déjà. La tâche me serait facilitée. Je connaissais bien ce regard gourmand de convoitise. Enfin, ils l’avaient trouvée, LA maison de leur rêve. Impossible qu’elle leur échappe. Il y eut encore un cri poussé dans le hall, face au monumental escalier qui déroulait ses volutes de marbre blanc sur les trois niveaux de la maison et encore cet autre devant le magnifique parquet en point de Hongrie de la salle à manger. Triple réception avec vue sur la montagne Sainte Victoire. Une demeure conviviale, de charme, au pays de Cézanne, qui, autre argument de vente, avait parait-il, couché une nuit dans la maison. De quoi épater la galerie et leurs amis bobos parisiens ! Une des chambres avait été baptisée du nom du peintre. Je connaissais l’annonce par cœur, c’est moi qui l’avais rédigée et j’en avais pesé chacun de ses mots. - Qui est cette très jolie dame ? demanda la cliente, désignant le portrait d’une jeune fille blonde, vêtue d’une robe de soirée en mousseline de soie bleu ciel, et qui posait rêveuse, accoudée à la balustrade de l’escalier. - Ma mère, lors d’un bal donné annuellement dans sa jeunesse. C’est ce jour-là qu’elle a rencontré mon père, je crois.
    • Ils me dévisagèrent, étonnés. En effet, j’agissais à double titre : en tant qu’employé de l’agence et membre aîné de la famille de la défunte. Comme d’habitude mes frères et sœurs s’étaient défilés et me laissaient traiter seul la succession de notre mère. Des années, que je n’avais pas mis les pieds dans cette baraque… Les autres n’avaient pas tardé à faire main basse sur certaines pièces précieuses, tableaux et objets décoratifs. Les meubles recouverts de draps blancs me faisaient l’effet de fantômes. Je préférais ne pas les retirer. Je m’efforçais de rester professionnel et de conserver une distance avec les objets, résistant à la tentation d’ouvrir les placards, de poser un doigt sur les meubles, de même jeter un œil sur les images. De toute façon, je ne voulais rien de l’héritage. Que les hyènes viennent sur le dos de la charogne ! Mes sœurs avaient même embarqué les photos de notre père et de nous enfants. Seules restaient accrochées aux murs les aquarelles et quelques portraits de ma mère adolescente ou jeune fille. Elle avait un certain talent, mais personne n’en voulait dans son salon, semble-t-il. Absente, elle était pourtant étrangement présente dans cette pièce. J’avais beau lui tourner le dos, je sentais son regard bleu acier me transpercer jusqu’au fond de l’âme. Alors comme ça, vous allez me bouffer la laine sur le dos. Les tableaux, c’est votre mère aussi ? Une remarquable artiste ! Ils trouvaient tout tellement formidable. Cette maison a un charme fou ! Bien sûr, il y aurait bien quelques travaux… Je ne leur faisais même pas mon baratin habituel. D’ailleurs, ils ne m’entendaient plus, tout occupés, sur leur petit nuage, à évaluer le montant de l’emprunt, des travaux, le nombre d’amis qu’ils pourraient héberger. Ils étaient conquis et arpentaient les pièces avec cette jubilation stupide des nouveaux propriétaires. La femme trépignait en tirant son mari par la manche. Il lui fit signe de se calmer. - Sur l’annonce, était précisé « belle demeure de Maître sur sous-sol total ». Pourrions- nous le visiter également ? On dit toujours qu’une maison est saine à l’état de son sous-sol, n’est-ce pas ? C’est à l’agent immobilier que je m’adresse. - Bien sûr, mais c’est une cave comme toutes les autres.
    • Sans même l’avoir vue, la femme échafaudait de nouveaux projets. Cette maison est tellement vaste qu’on pourrait créer dans la cave une pièce à vivre pour les enfants, une salle de jeux avec télévision. Plus tard, ils pourraient s’amuser, inviter des amis, faire de la musique sans gêner les autres membres de la famille. L’homme sourit tendrement. Ils n’avaient pas encore d’enfants…Mais, ils les entendaient déjà rire, s’ébattre dans le jardin… Je confirmai. Il était possible de faire au sous-sol tout le bruit qu’on voulait, personne n’entendait rien, strictement rien. Une isolation phonique parfaite, dis-je, en reprenant l’argumentaire de l’agent immobilier. Avant de nous enfoncer dans les soubassements de la maison, je précisai à mes clients, que comme pour les autres pièces, nous n’avions pas eu le temps de débarrasser les affaires ni de nettoyer. Qu’importe, la femme préférait les lieux encore remplis de vie. En descendant à la cave, tu n’oublieras pas de fermer la lumière et la porte derrière toi, je ne voudrais pas que tes sœurs prennent froid et donne les épluchures au cochon. Allez file, maintenant petit porc ! Je précédai mes clients et leur demandai de se baisser, pour franchir la porte très basse de la cave. Une souricière de conte de fées pour laisser passer les petites filles de l’Ogre. Je tâtonnai à la recherche de l’interrupteur. L’escalier était toujours aussi raide, éclairé par une faible lueur jaunâtre et vacillante. Les marches étaient étroites et glissantes. Je précisai à mes futurs acquéreurs que l’endroit était ici fort humide en raison de la présence d’une rivière souterraine qui passait sous la demeure, alimentant le charmant moulin vendu avec la propriété. J’entendais leur souffle derrière mon dos. La femme, peu rassurée s’agrippait à son mari. Le long de la rampe métallique, nos doigts s’enfonçaient dans un tapis collant de toiles d’araignées. Personne n’était descendu dans cette cave depuis longtemps. Ma mère, elle- même, handicapée les dix dernières années de sa vie ne s’y rendait plus. Jusqu’à quel âge vas-tu encore mouiller ton lit ?
    • Arrivés au bas des marches, une odeur âcre de moisi, de fruits pourris et de charogne nous prit à la gorge. - Il doit y avoir un rat crevé quelque part. - Il y a des rats ici ? glapit la femme. - Ou peut-être juste un mulot…ou une musaraigne… - Nous sommes à la campagne, ma chérie ! La terre battue était lourde et collante sous mes pieds. J’avais du mal à avancer. Tu auras de nouvelles chaussures quand tu ne pisseras plus au lit…et pour la peine, tu n’auras plus de draps ! Ma voix s’étranglait. Je tentai de me ressaisir en prenant le ton détaché d’un guide : à droite la porte qui mène au garage et à l’ancienne grange à foin, en face de nous la buanderie et la cave à vin. Celle-ci peut contenir plus de mille bouteilles, si monsieur est amateur ou collectionneur de bons crus. La température y est égale été comme hiver, comprise entre 8 et 10 degrés. Vous remarquerez le plafond voûté du 18ème siècle. J’étais prêt à tout pour sortir de cette cave… L’homme passa la main sur les murs qui s’effritèrent sous ses doigts. Ils hochaient la tête. - Et la porte qui se trouve à gauche ? - Une autre cave, une ancienne porcherie. Vous désirez vraiment la visiter ? L’homme insista, ils voulaient tout voir. S’ils devaient acquérir cette maison, ils ne pouvaient se permettre d’agir à la légère. Je ne parvenais pas à ouvrir la lourde porte, la poignée froide me résistait. Elle était encore verrouillée.
    • - C’est dommage, insista le client. Il nous est indispensable de tout visiter. Vous avez vécu dans cette maison, vous devriez savoir où se trouvent les clés. Malgré le froid, je transpirais à grosses gouttes. Oui, je le savais, ma mère les cachait sous une des dalles du garage. - Un instant, je vous prie. Elle s’y trouvait toujours. Une clé massive et ouvragée. Enfant, je pensais que Barbe Bleue devait posséder la même. Ils m’attendaient en parlant à voix basse. Je tremblais, en tentant d’ouvrir la vieille serrure rouillée qui finit par céder à contre cœur. Il fallait vraiment que j’aie envie de me débarrasser de cette maison pour pénétrer dans cette pièce. - On va attraper la mort ici, dit la femme ! Ma mère avait tout laissé en l’état. Le soupirail brouillé par la crasse et l’entrelacs des toiles d’araignées diffusait une pauvre lumière sale. Le sol était jonché de centaines d’os minuscules. Une bassine rouillée, un lit en fer aux ressorts défoncés, un vieux matelas taché sur lequel reposait un exemplaire rongé par les souris de Vingt mille lieues sous les mers. L’homme et la femme jetaient des regards effarés sur les dessins d’enfant gravés dans la pierre : des nautilus, des animaux marins monstrueux aux tentacules démesurés s’enroulant autour de petits scaphandriers aveugles. Ce n’est pas une ancienne porcherie, dit l’homme. Un cachot peut-être pour les huguenots ? La femme en bégayait…Mais…mais qu’est-ce que c’est ? J’eus envie de lui dire que c’était un trou à rats où l’on enfermait pour les punir les vilains petits cochons qui souillaient leur lit. Non pas une pièce à vivre, mais à mourir. J’y avais beaucoup pleuré, crié…En vain, personne ne m’entendait. Mes sœurs jouaient du piano. Mon père les applaudissait, pendant que moi, je m’éduquais à la haine…
    • Une maison bien isolée, comme nos clients les aime. - Rien, ce n’est rien, juste une pièce où l’on a entreposé quelques souvenirs… Ils ont dit qu’ils réfléchiraient.
    • Mon cœur est une fleur carnivore Entre. Tu n’es jamais venu chez moi. Tu as de la chance, c’est mon jardin secret, et d’habitude, je ne le dévoile pas à n’importe qui. Aucun journaliste n’est venu traîner ses sales pattes ici. Mon univers se mérite. Et toi, tu en es digne… Ne fais pas l’étonné, c’est vrai. A présent, que je t’ai fait venir en bas, tu ne pourras plus rien ignorer de moi. Comme tu sembles lourd. Il y a longtemps que tu attendais ce moment ? Avoue-le ! Ne prends pas la peine de répondre, je le sais. La galerie là-haut, c’est juste pour l’esbroufe, pour les bobos. Je ne leur donne que ce qu’ils attendent, de la pâtée pour chien et des vomissures d’art à accrocher dans leur salon de bourgeois. Hier soir, lors du vernissage, ça m’a donné envie de gerber de les voir bâfrer en postillonnant sur mes tableaux. L’art, mon art, le vrai, je le réserve vraiment à d’autres, comme toi, de vrais amateurs. La première fois que je t’ai aperçu, j’ai su que tu n’étais pas comme les autres. Je me suis toujours dit que je te consacrerais une belle œuvre. Fais que je ne me trompe pas. Les profondeurs sont mon domaine. Ici, dans mon atelier, tu admireras mes plus belles toiles. Je savais que tu accepterais de me suivre. Tu ne le regretteras pas. Relève la tête, ne fais pas le modeste. Tu n’avais jamais remarqué la porte cachée dans la chambre ? C’est vrai que tu étais toujours bien occupé dans mon lit…Tu es parfait comme amant. Tu trouves qu’il fait trop noir dans la pièce ? Attends, ton regard va rapidement s’habituer à l’obscurité. Tu sens cette odeur ? Tu vas t’y habituer aussi. Contemple. C’est beau, n’est-ce pas ? Tu pourras dire que tu n’auras jamais vu une chose pareille. J’en suis tellement fière. Mon œuvre, mon œuvre secrète… Personne n’a jamais peint comme ça auparavant, avec cette intensité vibratoire de la chair. Mais, l’œuvre n’est pas totalement achevée. Je vais t’installer plus confortablement, au centre de la pièce pour mieux les
    • admirer…Patiente une minute, je vais chercher le vieux fauteuil de cuir… Ne prête pas attention aux taches. De la peinture, rien de plus. Promets-moi de ne pas bouger ! J’ai aussi rapporté des cierges…pour nous faire une ambiance d’enfer rien que pour toi et moi, mon amour. Ça ne te gêne pas que je te dise « mon amour » ? Maintenant, tu es bien assis, juste en face. Parfait, ne touchons plus à rien… Les cierges, que j’ai piqués à l’église, je les ai consacrés moi-même. Tu vas rire, je vais te confier un secret. Tu ne le répéteras à personne ? Je suis bête, je sais bien que tu ne parleras pas. Je les ai bénis en me les fourrant dans la chatte. Pour que tu les admires mieux, je vais en placer un sous chaque tableau. Tu ne trouves pas qu’ils sont encore plus beaux éclairés ainsi, plus étranges… plus troublants ? Regarde la couleur de la chair, tellement vivante, vibrante, palpable… Sens-tu aussi cette odeur douceâtre ? J’aime m’en gonfler les poumons et la cervelle, à m’en saouler. Je suis ivre, ivre de toi… Il y a des corps comme ça, qui sont faits pour l’art. Tu ne bouges pas, tu restes muet. Je savais que tu serais médusé. Toujours le même effet, au début. J’apprécie vraiment que tu ne portes pas de jugement. C’est beau, c’est pas beau ! J’aime, j’aime pas ! Qu’est-ce que ça veut dire toutes ces conneries ? L’art doit vivre, respirer, c’est tout… Ce que je crée est au-delà de tout. Regarde bien, mon amour, la matière. On dirait qu’elle est vivante, organique. Mes œuvres bougent, bouillonnent, sont en perpétuelle évolution. Tu reviendrais demain, et les couleurs auraient changé. Mais tu seras là demain, tu seras toujours là. Tout se compose, se décompose, se recompose. Jamais la même toile, toujours une autre. Rien ne se perd, tout se recrée et se transforme avec moi. Tout m’échappe aussi…Enfin, tant que tout ça restera secret. Tu permets qu’on regarde mes œuvres ensemble, comme deux amoureux… Assise sur tes genoux, j’aurais ainsi l’impression de voir avec tes yeux. Tu as bien compté six toiles, la septième est encore vierge. Il me faut plus que sept jours à moi pour créer un monde parfait. Tu sais que j’ai tout de même un peu peur que tu racontes ce que tu as vu dans ma cave. Alors, il va nous falloir prendre des précautions.
    • Tu sais que je t’aime ? Oui, tu le sais, mon amour, je ne cesse de te le répéter depuis des mois. Tu crois que je n’ai pas vu que ça t’agaçait parfois. Je t’aime tellement… Je ne veux pas que notre histoire s’achève bêtement comme toutes les histoires… Tu sais pourquoi je t’ai amené ici, dans ce lieu si secret ? C’est pour te prouver mon amour… Il n’y aura pas de plus belle preuve. Mon art à ton service. L’amour, ce n’est pas de la rhétorique ni une figure de style pour faire joli à l’âme et lui mettre un peu de bleu dessus. Je le vis dans ma chair. C’est comme un ver qui aurait pénétré tout doucement en moi et qui me rongerait. Une teigne ! Impossible de se débarrasser de cette vraie saloperie. Mais, même le ver qui est en toi, tu finis par l’aimer. Il fait partie de ton corps maintenant. Et tu te laisses dévorer par amour… Notre amour me grignote… Regarde-moi bien…C’est toi qui as fait ça. En as-tu seulement conscience ? Non… Tu vois mon corps ? Il te semble entier ! Mais, à l’intérieur, il est plein de galeries. Bientôt tout va s’écrouler et je ne le veux pas. Je sais le remède. Je ne veux plus que tu me regardes de cette façon. Ton regard me dévore. La première fois que tu as posé les yeux sur moi, un brasier s’est allumé. Tu me brûles, le ver me ronge, c’est terriblement douloureux et délicieux. J’ai toujours su, même si tu ne voulais pas l’avouer que toi et moi, nous étions différents des autres. Des dévoreurs de chair… Ton amour me cannibalise… Te souviens-tu de ce tableau de Goya au Prado ? Quelle extase ! Dieu dévorant son fils. Je tremblais. Je sens encore tes ongles dans la chair de mes épaules et ta bouche qui me mordait l’oreille. Pas de création du monde sans dévoration, c’est l’enfance de l’art. Tu vois, mon amour, j’en suis encore toute émue… Passe un doigt entre mes cuisses… Oui, je coule… pour toi… je me dissous… Je me suis toujours demandée ce qu’il resterait de nos corps et de nos âmes une fois l’amour enterré. Un petit tas d’os suçotés et rongés jusqu’à la moelle ? Non, ce ne n’est pas pour nous, ce scénario minable. Nous nous en sortirons vivants, d’une autre vie plus belle, plus forte. J’ai envie de te faire l’amour une dernière fois… Viens… Goutte mes doigts, suce-les, mords-les… Comme tes lèvres sont fraîches et douces… Les miennes sont brûlantes…Le feu les a crevassées. Parfois, je rêverais d’enfoncer mes doigts dans tes narines pour en extraire la masse chaude de ton cerveau…. Tu me permets… Je peux le faire ? Penche la tête en
    • arrière… Oui, c’est bien, c’est bon, c’est doux et chaud…. Regarde mes doigts… Je te bouffe, mais tu me bouffes aussi… C’est un génocide amoureux, mon amour… Comme tu es excitant ainsi, la tête renversée, libre et offert à moi… Attends, je vais chercher l’appareil photo… Tu es tellement beau… Donne-toi entièrement à moi maintenant. Tu veux ? Tu me le dois bien, non ? Je t’aime à en crever…ça crève les yeux…N’importe qui d’autre le verrait. Si tu feins autant l’ignorance, c’est que tu as peur ! Redresse la tête et regarde-moi… Regarde-moi, bordel de merde ! Regarde-moi… J’ai envie de t’offrir mes yeux pour que tu puisses me voir… Tu les goberais d’un seul coup, tu les sucerais en les faisant rouler sous ta langue… Fais-les éclater comme des œufs de poissons… Tu sens leur goût salé ? Oui, ce sont toutes mes larmes que tu bois. Le sel de mes yeux va couler à flot dans tes veines, inonder ton corps et le noyer dans mon chagrin… Je suis aveugle, mon cœur, mais mes doigts sont encore capables d’aller à la recherche de tes globes… Mes mains fouillent tes cavités… Maintenant, moi aussi, je peux voir avec tes yeux… Parle-moi…J’ai besoin de t’entendre… Dis-moi que tu m’aimes… Tu ne vois pas que je n’en peux plus, que je vais en crever de ne pas t’entendre… L’amour aveugle uniquement les connards qui se nourrissent de mots… Nous, nous voyons avec les yeux de l’intérieur… Notre amour nous rend la vue… Une vue si différente, plus belle, plus folle, plus forte… N’aies pas peur, elle sera belle notre mort… Et tellement plus désirable… Ce sera notre chef d’œuvre… Tu sais bien que nous n’avons pas d’autre issue… La plus noble… Les autres sont toutes répugnantes, petites et viles… Ecoute-moi bien… Tu es prêt ? J’y ai bien réfléchi. On va faire de notre passion une véritable œuvre d’art… Voilà comment nous pourrons la supporter en la portant au plus haut point de la création… Sublimons-nous… Sublimons-la… Viens, mon adoré, accompagne-moi dans ce lieu secret où l’amour et la mort sont frères de sang… Tu ne peux pas savoir comme je te désire… Donne-moi tes lèvres… Je veux les dévorer tout doucement à petits coups de dents voraces… Offre-moi ta langue, pose-la bien à plat sur la mienne… Comme j’aime jouer avec, la mordiller, la tirer… Encore un peu plus fort… Voilà c’est fini… C’est tellement facile… Maintenant, je serai aussi ta parole… Tes dents, tes gencives… Je les veux toutes… Ainsi, je pourrais goûter les mêmes aliments que toi, sentir comme toi la texture des choses… Mon cœur est une fleur carnivore, mon cœur… Je te dévore des yeux… Comme tu es beau, troublant… Je te veux…
    • Regarde mes mains, touche-les… On voit leur chair à vif, leurs tendons, leurs os… Elles sont tout écorchées à force de t’avoir caressé, palpé, fouillé… Les tiennes aussi sont devenues comme les miennes… offertes, ouvertes… des fleurs de chair… Je te veux entièrement, tout en moi… Ton odeur d’homme me rend folle… Regarde, tu as fait de moi une possédée, une prostituée sublime… Qu’est-ce que tu as dans le ventre, vraiment ? Vas-y, n’aie pas peur, exhibe-toi à ma vue… Mes mains plongent en toi et te sondent… On n’a jamais été aussi loin dans l’amour… Personne… Personne d’autre que nous… Comme tu me sembles nu et fragile mon amour. J’ai envie de te protéger… Comme tu es beau, quand tu ne t’appartiens plus… Je veux ton cœur, ton foi, tes poumons… tout toi. Je voudrais pouvoir étaler tes tripes au soleil et les déployer pour les caresser de mon corps… Me baigner en elles… Elles sont si chaudes et fumantes de toi… Oui, c’est bien toi maintenant, cet amas tendre et rosé sur le sol de la cave… C’est là que tu résides mon amour, dans les replis tortueux de tes intestins… Tu n’as plus de secrets pour moi… Tu t’es entièrement ouvert… Ton odeur m’enivre… C’est bien toi, cette chair palpitante et vibrante sous mes mains… Ton sexe… Ne pas l’oublier… Même si nous sommes bien au-delà mon amour, je te veux en moi une dernière fois… Viens… Enfouis- toi… Féconde-moi de toi. Rejoins la matrice… Je te ferai renaître… Ton corps décomposé, se recomposera. Les passions ne peuvent pas s’éteindre. Tu ne mourras pas. Mon amour, ce sera notre Genèse, je te ferai renaitre, je redonnerai vie à la viande informe de ton corps en l’expulsant… sur la septième toile…
    • Une si jolie glycine - Tu vas l'adorer ! Des mois qu'il lui parlait avec lyrisme du château de son enfance ; elle l'aimait déjà. Les cabanes dans les arbres, la pêche à l'écrevisse, la fois où il avait tenté de repeindre le taureau en rose…et la course folle ensuite dans les prés, le lait qu'il allait chercher à la ferme et les macarons d'anthologie de la boulangère, son tout premier flirt aves sa cousine germaine dans la grange. Trop de choses et d'événements étaient attachés à cette demeure pour la laisser tomber. Il lui devait tout ! Dans ses rêves les plus fous, il n'aurait jamais espéré pouvoir acquérir la maison de sa grand-mère. Maintenant, elle était à lui ! Il avait racheté la part de son père qui n'en voulait pas. Malgré les réticences de sa femme, il ne voulait pas laisser mourir ses souvenirs d'enfance en voyant la propriété de ses ancêtres partir dans des mains étrangères. A son plus grand regret, son épouse ne voulait jamais y passer les week-ends et encore moins les vacances. Trop loin de la mer, de la ville, de l'autoroute, trop délabrée, pas assez de confort, pas de cuisine aménagée, pas assez d'activités pour les enfants, pas de piscine, pas de commerces de proximité… Bref, elle préférait s'amollir au bord de l'océan et retrouver les mêmes vieilles connaissances qu'ils fréquentaient à B. Il déplorait l'esprit grégaire de sa caste, mais qu'y faire ? Cela dit, cela lui fournissait une excellente occasion de passer un week-end estival, seul avec son amante dans sa gentilhommière. Alors, il avait décidé de faire de cette résidence qu'il voulait désormais principale et unique, sa tour d'ivoire, sa garçonnière… Elle avait tiqué quand il avait prononcé ce mot. Qu'elle se rassure, il n'y avait jamais emmené d'autres femmes en dehors de la sienne. Il n'y avait qu'elle… Il voulait partager un morceau de sa vie avec sa tendre amante, lui montrer les endroits où il avait joué enfant, où il avait connu des moments de bonheur intense et des petites joies simples. Il se demandait souvent ce que penserait l'enfant de l'adulte que nous sommes tous devenus. Et il hochait la tête, pensif… Sa vie de gosse de riche n'avait pas été facile. Cette maison où ses parents le laissaient parfois aux soins de sa grand-mère pendant de longs mois, était son refuge, son unique havre de paix dans le chaos de sa vie familiale. A l'époque, il s'était produit un événement violent dans sa vie, une cassure sur laquelle il ne voulait jamais s'étendre. Il laissait planer un lourd silence, puis éclatait de rire en disant « passons à autre chose, ma maîtresse ne doit pas être ma psy ! ». Elle aurait bien voulu,
    • pourtant, jouer ce rôle. Avec un peu de patience, il se confierait peut-être entièrement à elle, un jour. Elle serait celle qui panserait ses blessures d'enfant. Elle se berçait doucement de cette idée au rythme nonchalant de la voiture. Etre celle qui sauve de soi…Et puis, il avait aussi besoin de ses conseils avisés d'architecte d'intérieur ! Il comptait bien y entreprendre quelques travaux de rénovation. Elle lui serait d'une aide précieuse. Il n'arrêtait pas de babiller tout en conduisant. Son rêve était de s'installer dans cette maison pour écrire tranquillement. Là, il sentait enfin qu'il pourrait écrire un livre. C'est précisément de cet espace dont il avait besoin, à la fois clos, retiré du monde et ouvert sur l'immensité de la nature. Une nature qui l'inspirerait profondément. Face à la mer, il lui était impossible de travailler sereinement. Elle, à ses côtés, dans la voiture, ne pouvait s'empêcher de rêvasser. Elle s'imaginait dans la douceur blonde du petit matin, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas le déranger, lui, matinal, déjà à sa table de travail. Elle déposerait une tasse de café fumant sur son bureau, se pelotonnerait dans le canapé telle une chatte et le regarderait écrire. Qu'elle aimerait être une chatte ! Le soir venu, il lui ferait lire la production de la journée. Elle commenterait, donnerait un peu son avis sans trop s'immiscer, couverait de sa bienveillance amoureuse la naissance d'une œuvre. Une maison, un livre, un arbre, un enfant…c'est tout ce qu'il faut à l'épanouissement d'un être humain, se répétait-elle. Ils pourraient faire tout cela ensemble. Il était intarissable sur cette maison. On pourrait redonner vie au potager des moines dont le château était une de leurs propriétés, restaurer le vieux moulin. Il aimerait en faire aussi une sorte résidence d'artistes, ouvrir des tables d'hôtes culturelles (un concept qu'il venait juste d'inventer) et, pourquoi pas, organiser un festival du livre dans la région. Il s'y voyait bien en promoteur de la culture locale. Il achèterait un quad pour faire le tour du propriétaire. Cette idée semblait l'exciter comme un gamin. Il n'employait pas « je » pour parler de ses projets mais « on ». Pour ne pas anticiper ni briser ses propres illusions, elle n'osait pas lui demander quelles personnes exactement il incluait dans ce pronom, mais elle s'y glissait comme dans un cocon soyeux. Cette nouvelle vie lui plaisait d'avance. Etre invitée à visiter la maison de campagne de son amant était selon elle un signe positif, une avancée décisive dans leur relation amoureuse. Un peu anxieuse, comme à la veille d'un examen, elle craignait cependant de ne pas être à la hauteur et surtout de fouler ce territoire inconnu. Le territoire d'une autre…
    • - Tu vas l'aimer autant que moi, j'en suis sûr, ne cessait-il de répéter en martelant le volant, comme pour faire avancer plus vite la voiture. Soudain, arrivé au panneau, à l'entrée du village, il accéléra, puis s'arrêta brusquement devant une minuscule épicerie pour y acheter de quoi faire une dinette en amoureux : pain, saucisson et fromage de pays, vin et pommes ridées (« mais sucrées et juteuses, tu m'en diras des nouvelles !)…Le vin était une horrible piquette, mais c'était un vin du pays. Il fallait qu'elle le goûte aussi ! - Tu vas adorer ! Son cœur se mit à battre. Elle reconnut tout : la vieille grille comme dans le film Les Choristes, la longue allée avec le gravier qui crisse sous les pneus, le tournant qu'il avait raté la première fois qu'il avait « emprunté » la voiture de son père, le chêne qu'il avait heurté à cette occasion, à gauche le puits hanté de grenouilles les jours de pluie, et tout au bout dans son écrin de verdure…sa maison, qui contrairement à ce qu'il lui avait dit, tenait davantage de la demeure bourgeoise que du château. C'était plus exactement une longère flanquée de deux tours. La maison, comme dans un conte de fée, était ensevelie sous la végétation. Ronces, lierres, vignes vierges la dévoraient. - Bienvenue, chez la Belle au Bois Dormant, dit-il en coupant le moteur ! A présent, toi et moi, nous allons la réveiller - Une glycine, j'ai toujours rêvé d'une maison avec une glycine, se mit-elle à crier en battant des mains !! Toute la façade était barrée d'un énorme sourcil parme. Les lourdes grappes de fleurs festonnaient les fenêtres et donnaient à la maison l'air d'une très vieille dame endimanchée pour la messe. Elle avait tout simplement devant les yeux la maison de ses rêves ! Et l'homme qui allait parfaitement avec… Au loin, un âne se mit à pousser un braiment déchirant.
    • Elle suivait chacun des gestes de son amant, puis se coulait discrètement dans ses pas, craintive. Elle attendait qu'il l'invite à pénétrer dans sa demeure. - On pourrait y élever des chevaux, dit-elle en désignant ce qui semblait être d'anciennes écuries. Elle avait dit « on » ? Elle voulut se reprendre, mais trop tard…. - Mouais, bougonna-t-il, tout en continuant à fourrager dans le coffre de sa voiture. Je comptais en faire des chambres d'hôtes, mais les chevaux, pourquoi pas ? Je n'y connais rien, mais, ça peut-être une idée. Je te vois bien en fermière toi, dit-il, en la soulevant de terre pour la faire pénétrer à l'intérieur. - Moi aussi, murmura-t-elle. Leurs yeux mirent du temps à s'habituer à l'obscurité qui régnait à l'intérieur de la maison. Une odeur douceâtre et vaguement écœurante les prit à la gorge ; un mélange de poussière, de crottes de souris, de pommes pourries et une autre… - Il y a sans doute un animal crevé ici, dit-il en ouvrant toutes les fenêtres pour faire pénétrer la lumière. Elle frissonna, mais il lui fallait faire bonne figure. On ne s'évanouit pas au seuil d'un rêve ! A l'intérieur, dans une pièce qu'elle devina être le salon, tout était sens dessus dessous comme si la maison venait d'être visitée par des cambrioleurs. Elle vit des insectes détaler et crut même apercevoir une souris trottiner le long d'une plinthe. Partout où ils se posaient, les doigts s'engluaient dans des toiles d'araignée. La chaleur accumulée dans la maison depuis le début de l'été, les enveloppait d'une chape opaque et poisseuse. Soudain, elle fut prise de vertige et de nausée. Elle s'accrocha à lui mais se ressaisit. Il ne vit pas son malaise. Il continuait à pépier comme dans la voiture. - Là, je compte casser le mur de la cuisine pour créer une immense pièce à vivre, ouvrir une immense baie vitrée à l'arrière pour bénéficier de la vue sur la rivière et le moulin. Qu'est-ce que tu en penses ?
    • Tout excité, et trop heureux d'être avec son amante, il n'attendait pas sa réponse, il continuait sur un autre sujet : - Bien sûr, il y aura bien un peu de ménage à faire, dit-il en époussetant du plat de la main un meuble. Tu comprends bien pourquoi je ne peux faire venir ma femme ici ? La vie de Robinson est totalement hors de ses conceptions petites bourgeoises…Quant à toi, lui dit-il, en effleurant la nuque, je suis sûre que tu adores ça… N'est-ce pas ? Elle répondit par un hochement de tête. La nausée ne cédait pas du terrain. Elle demanda à son amant où se trouvait la salle de bain pour qu'elle puisse s'y rafraichir. De loin, il lui cria quelque chose qu'elle n'entendit pas clairement ou seulement le mot «vite». Oui, elle le rejoindrait vite. Elle trouva fébrilement l'interrupteur. La salle de bain était comme le reste, sale et poussiéreuse. Une robe de chambre rose, sans âge, pendait mollement à une patère. Des traces de rouille ensanglantaient l'évier devenu gris avec le temps. Dans le miroir fendillé de toutes parts, elle ne vit que son reflet démultiplié. Tu es toutes les femmes, lui avait un jour murmuré son amant, alors qu'ils faisaient l'amour. Les robinets finirent par céder et une eau rougeâtre s'en écoula à petit filet tiédasse. Elle s'en baigna le visage. Soudain, la désagréable impression d'être observée. La porte était pourtant verrouillée, elle était seule dans la petite pièce. A la fenêtre, deux petits yeux ronds la fixaient. Un pigeon était prisonnier entre la vitre et le volet fermé. Elle ouvrit la fenêtre pour le délivrer, et l'animal mort s'écroula dans un bruit mat juste sur ses chaussures. Il fallait qu'elle rejoigne l'air frais du dehors au plus vite. Elle sortit en courant de la salle de bain et se retrouva dans la vaste pièce principale dont l'atmosphère était désormais plus paisible. Elle s'arrêta sur le seuil, éblouie. Il était tellement beau son amant, baigné de lumière ! Un Caravage ! Il l'attendait, assis sur le rebord de la fenêtre, auréolé par des grappes de glycine qui lui dessinait un décor bachique. Il lui tendit un verre de champagne et solennel, porta un toast ! - Aux projets futurs, à l'avenir et à nous deux, lui dit-il, en l'embrassant fougueusement dans le cou. Son cœur, au bord de l'éclatement s'emballa. Avait-elle bien entendu ? - On est bien là, tous les deux, tu ne trouves pas ?
    • Elle voulut lui répondre qu'elle avait toujours rêvé de ce moment là. Mais il prit brusquement son amante dans ses bras, l'assit à la place qu'il occupait, sur le rebord de la fenêtre, dégrafa son chemisier, libéra ses seins, les mordilla puis y enfouit sa tête comme un petit enfant. Il souleva sa jupe et passa une main entre ses cuisses humides. C'était magique ! Une épée de lumière où dansaient des paillettes de poussière en suspension passait entre leur deux corps. Des grappes de fleurs flirtaient avec ses cheveux, ses épaules. - J'ai toujours rêvé de te baiser sous la glycine… Affolée, elle perdait ses mains dans la broussaille veloutée de son torse et alors qu'elle tentait fébrilement de sortir le sexe de son amant, celui-ci repoussa sa main. Elle l'interrogea du regard. - Non, non, pas tout de suite, nous avons d'abord rendez-vous avec l'entrepreneur et le menuisier qui doivent venir pour le devis d'installation de notre cuisine. Je compte sur ton regard d'experte, hein ? Je sais que tu sauras poser les bonnes questions. Je me méfie de ce genre de type. Tout allait trop vite pour elle. - Tu es sûr, bégaya-t-elle ? - Certain que je suis sûr, il faut que les devis soient prêts avant que ma femme ne rentre de vacances. Sans une cuisine neuve, elle ne voudra jamais venir habiter ici.
    • Comment Gustave a pété un boulon Elle me manque, vous savez. Vous êtes sûr que je ne peux même pas accrocher une de ses photos au mur de ma cellule ? Il serait bon que j'arrête, dites-vous ? Arrêter quoi ? Il faudrait que vous me fassiez un lavage de cerveau pour que je cesse de penser à elle une bonne fois pour toute. Ah, bon, vous n'êtes pas là pour me laver le cerveau ? C'est bien parce que mon avocat m'a conseillé d'être gentil avec vous, monsieur l'expert auprès des tribunaux, que j'accepte de raconter encore une fois mon histoire. Vous allez être encore combien comme ça à défiler devant moi ? Je vais vous dire une bonne chose: je ne suis pas fou ! Des gars, comme moi, je suis sûr qu'il y en a des milliers, et des bien pires encore…Vous en connaissez beaucoup, vous, des mecs qui tuent vraiment par amour ? Ne haussez pas les épaules, je sais bien ce que vous pensez. Mon avocat a dit que mon cas était tout à fait défendable, et même qu'il ferait jurisprudence… Crime passionnel qu'il va plaider ! Bon, maintenant, ouvrez bien vos oreilles. Après vous pourrez décider en réunion avec vos collègues psychiatres si je suis fou ou pas. Mais moi, je vous le dis, si aimer à la folie c'est être fou, alors, oui, je le suis. Ce fut comme une apparition ! Je vois bien votre sourire en coin. Ce n'est pas un début très original, d'autres l'ont fait avant moi. Donc, la première fois que je l'ai vue, ce fut comme une apparition, je le maintiens. Un matin d'automne, juste à la sortie du Bois de Boulogne, alors que je circulais en voiture pour me rendre au travail, elle m'est apparue, furtivement, entre deux arbres, mystérieuse et nimbée de brume dans sa robe de dentelles noires. Malgré ses jambes interminables plantées solidement dans le sol, elle semblait s'avancer vers moi, poings sur les hanches, l'air un peu canaille. Je me suis arrêtée sur le bas côté, scotché. J'avais du mal à respirer. J'ai cru un instant faire une crise cardiaque. J'étais juste foudroyé par sa beauté. C'est sidérant et terrible la vraie beauté ! Un soulèvement de l'âme. N'allez pas croire que je fréquente les prostituées du bois de Boulogne, ce n'est pas mon genre. Non, elle, c'était vraiment autre chose. Pas seulement une apparition, mais une révélation. J'étais peut-être passé devant elle à des milliers de reprises et c'est comme si je la voyais pour la première fois. On peut passer éternellement devant les êtres et les choses qui nous entourent sans jamais les voir. Aveugles de la naissance
    • à la mort, nous ne sommes que des trains aux vitres occultées qui frôlent d'autres trains. Vous comprenez ce que je veux dire ? On ne sait jamais ce que vous pensez, vous les psymachinchoses. Je ne sais toujours pas pourquoi, mais sa vision me rendait soudain à la vie. Je n'étais plus cette petite fourmi cadre allant chaque matin à son boulot au volant de sa petite boite métallique pour rejoindre la cohorte des autres fourmis dans leur cube de verre et qui le soir regardait en compagnie de sa petite femme sa petite boite à con où il voyait des petites gens s'agiter, ouvrir et fermer la bouche pour ne prononcer que de pauvres mots pâles. Elle rendait soudain mon monde ridicule. Ce soir là, j'ai éteint la télé et j'ai regardé ma femme. Elle ne pétillait pas dans ma nuit, elle, elle était juste translucide. Je pouvais voir à travers elle mon avenir, c'est-à-dire néant. J'ai claqué la porte, je suis parti définitivement de la maison et j'ai erré dans la ville à la quête de mon apparition, appareil photo en main pour saisir une fois encore l'inexprimable sentiment d'être vivant, d'être tout simplement. Attention, même si on a trouvé chez moi et dans mon ordinateur des milliers de clichés d'elle, je ne me considère pas comme ces maniaques qui collectionnent tout ce qui touche leur idole. Je sais comment vous appelez ça dans votre jargon de psy. Vous rendez laid tout ce qui est beau avec vos mots. Moi, c'est de l'amour avec un grand A ! Notez-le sur votre petit carnet. Bon, je continue. Ce que j'aime en elle, c'est qu'elle n'est jamais là où on l'attend vraiment. C'est toujours au détour d'une rue, au sommet d'une colline, entre deux immeubles qu'elle vient me prendre par surprise. Un bout de jambe gainé de noir par ici, une hanche par là, le bout de son nez si fin au milieu des frondaisons. Et à chaque fois, j'ai l'impression que mon âme s'envole, que tout mon être est aspiré vers le haut. Une sorte d'ivresse des sommets. Je suis l'élu. J'aime tellement la voir, doux objet de mes nuits, sortir nue de la brume ou d'un bain de pluie, flagellée par les lanières du vent, flirtant avec la lune, ses frêles épaules chargées de nuées chagrines, ondoyante sous la chaleur…Elle est toutes les femmes, même quand elle revêt ses parures de strass et ses robes de putain. Vous voyez, moi qui n'avais pas les mots avant, elle me rend lyrique. Elle m'a rendu à ma vraie nature d'homme. Peu de femmes possèdent ce savoir. Chaque jour, j'avais un peu plus besoin d'elle. Comme les marins désirent la mer, comme ils en oublient les autres gonzesses restées au port, il me fallait la voir. C'était devenu vital, une obsession. Je l'avais dans la peau. Ne souriez pas, ce n'est pas drôle. Je croyais la voir partout : son reflet dans les vitrines des magasins, dans les flaques d'eau. Je me retournai,
    • elle avait déjà disparu. Quand je croyais la saisir dans les lunettes des passants, évidemment, je les leur arrachais. Que percevaient-ils de ma tendre amie ? Le cauchemar, c'était les appareils photos. Leur mémoire interne est pire que la mémoire rétinienne. J'aurais voulu avoir le pouvoir de détruire tous les disques durs. C'était une guerre sans fin que je menais pour préserver son image. Quelles visions détenaient-ils dans leur boitier numérique que je ne possédais pas, forcément ? Forcément ! Parce qu'elle est comme un fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois, jamais la même, toujours une autre, toujours différente sous la lumière et le ciel changeants. Je l'avoue, il m'arrivait de bousculer certains touristes pour que s'écrasent au sol leurs appareils. Qu'est-ce que j'ai pris comme dérouillées à cause d'elle ! Ils n'ont pas l'air les japonais, mais ils sont costauds… Je détestais qu'on souille, qu'on galvaude son image. Il y en avait trop, partout, tellement plates, banales et convenues. Je ne supporte pas la platitude. Si ça n'avait pas eu lieu, j'aurais fini par devenir un terroriste de l'amour. Vous imaginez les titres dans les journaux ? Non, je ne suis pas un criminel, juste un mec jaloux. J'étais jaloux ! Je ne supportais plus le rôle qu'on lui faisait endosser à certains moments de l'année. Comme une salope à talons aiguille, on la revêtait d'une robe bleue Europe à strass et à paillettes qui la faisait ressembler à une vulgaire danseuse de cabaret. Et elle, indifférente aux acclamations, s'éclatait bras en l'air au milieu des gerbes et éjaculats multicolores. Que je haïssais ces jours de fêtes où elle s'offrait aux regards du monde sous les vociférations du peuple, toutes jambes écartées. Oui, je vois que vous commencez un peu à me comprendre, monsieur l'expert. Oui c'était de l'amour, un amour fou et passionnel comme je n'en avais jamais connu. Mais attention, je ne suis pas un pervers. N'allez surtout pas me classer dans cette catégorie là. Vous avez la classification facile vous les psys. Vous aimez bien nous épingler comme des insectes dans leurs petites boites. Ce que je ressentais vraiment pour elle ? Je vous l'ai déjà dit, un amour pur et simple à nul autre pareil. Qu'est-ce que vous allez imaginer ? Cela va peut-être vous paraître surprenant, mais jamais, je n'ai osé aller lui rendre visite. Je craignais en la touchant de détruire la magie sans cesse renouvelée de l'apparition. Chaque fois qu'elle me prenait par surprise dans la rue, mon cœur bondissait dans ma poitrine. Ça faisait comme une décharge électrique, là, du côté du palpitant. C'était bon ! Et puis, je me serais senti si misérable à ses côtés. Je n'en étais pas digne. En revanche, le soir quand je rentrais à l'hôtel, je déposais dans
    • l'ordinateur les images prises dans la journée. Je m'amusais bien un peu avec elle. Vous voyez ce que je veux dire ? Non ? Et bien, à l'aide d'un logiciel de retouches photographiques, je faisais de ma chérie ce que je voulais. Enfin, dans l'intimité, je parvenais à faire plier son corps, à la faire rentrer dans mon espace. Elle devenait ma chose. Je la tronquais, la cisaillais, la dédoublais, la démultipliais, l'ornais de chapeaux, de lunettes, d'écharpes de soie bleu ciel…Le bleu lui va si bien. Enfin, tout ce qu'on peut faire avec ce genre d'outil. Je faisais de notre amour une sorte d'œuvre artistique. J'en ai tapissé les murs et les sols. Il y en avait jusque dans mon lit. Non, ce n'était pas tout. Je frottais mon sexe à elle. Elle me rendait dur comme fer. Et oui, elle me faisait jouir ! Je lui faisais comme un arc-en-ciel de ma semence…ou des aurores boréales. Ce n'est pas pire que les types qui se branlent devant des pornos. Je suis certain que ça vous est arrivé à vous aussi, ne rougissez pas. Moi, au moins, je l'honorais à ma manière. C'est mal de jouer avec les images ? Et puis, à la fin, je n'ai plus supporté cette traque perpétuelle dans les rues de la ville. C'est pour ça que j'ai fini par acheter, avec l'argent de la revente de la maison, après le divorce, un appartement, juste en face d'elle. Dans ces conditions, impossible qu'elle m'échappe. Tous les soirs, champagne à minuit et que ça pétille, et que ça nous éclabousse les mirettes. Alors là, elle et moi avons connu une vraie lune de miel jusqu'au jour où... Vous la connaissez la suite. Pourquoi voulez-vous que je la raconte encore une fois ? Parce que vous voulez comprendre les mécanismes ? Cinquante fois, je l'ai racontée aux flics. J'ai fini par croire qu'ils étaient comme des enfants qui aiment qu'on leur raconte des histoires avant de se coucher. Ce soir là, j'avais ramené à la maison une autre fille rencontrée dans un bar. Je n'aurais pas dû ; c'était sa façon à elle de me faire payer mon infidélité. Quand la grognasse, pardon, la victime, a vu le panorama, elle s'est mise à couiner comme une souris en disant qu'elle avait toujours rêvé d'habiter un appartement avec une vue pareille. Tu parles… Là, elle s'est déshabillée, et complètement nue, s'est allongée sur le rebord de la terrasse. Elle se la jouait starlette en faisant bouffer ses cheveux en arrière. Elle gloussait : « Vas-y, Gustave photographie-moi, photographie-moi, c'est tellement beau chez toi, ça va être super rigolo ! ».
    • A la réflexion, la fille l'a fait exprès. Elle avait bien vu les photos de l'autre dans tout l'appartement. Elle savait ce qu'elle faisait, la salope, elle ne s'était pas placée par hasard. Quand j'ai mis mon œil dans le viseur de l'appareil, un énorme sexe métallique se dressait entre les jambes de la fille. Ah non pas ça…c'était une image dégoutante et humiliante que je refusais catégoriquement, de toutes les fibres de mon amour. Mais, je le jure, je n'ai pas voulu pousser la fille, j'ai juste avancé ma main pour lui demander de redescendre sur le balcon. Mais, elle était tellement saoule qu'une simple pression l'a fait basculer dans le vide. Pourquoi j'ai continué à photographier sa chute ? Je crois que j'ai pété un boulon à ce moment. Mais je maintiens dur comme fer ce que j'ai dit depuis le début de cette affaire : la Tour Eiffel, mon aimée, n'est pas dans le ciel parisien, un symbole phallique. Prisonnière à l'intérieur, il y a une femme de chair qui palpite sous le métal. Et je suis prêt à le démontrer devant la cour. Si je n'ai pas le droit d'accrocher de photos de la Tour Eiffel dans ma cellule, vous croyez que je pourrais mettre au moins celles de la statue de la Liberté ? Elle est tellement belle,