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  • 1. Victor HugoLes Misérables BeQ
  • 2. Victor Hugo Les Misérables Deuxième partie CosetteLa Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 649 : version 1.0 2
  • 3. Du même auteur, à la Bibliothèque : Les travailleurs de la mer Les derniers jours d’un condamné suivi de Claude Gueux 3
  • 4. Les Misérables Édition de référence : Gallimard, Collection Folio Classique. Les notes de bas de page appelées par des chiffres sont tirées de l’édition de référence ; celles appelées par des lettres, de l’édition Gallimard, collection de la Pléiade ; cellesappelées par un astérisque sont de Victor Hugo. 4
  • 5. Deuxième partie Cosette 5
  • 6. Livre premier Waterloo 6
  • 7. I Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles. L’an dernier (1861), par une belle matinée demai, un passant, celui qui raconte cette histoire,arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe.Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangéesd’arbres, une large chaussée pavée ondulant surdes collines qui viennent l’une après l’autre,soulèvent la route et la laissent retomber, et fontlà comme des vagues énormes. Il avait dépasséLillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, àl’ouest, le clocher d’ardoise de Braine-l’Alleudqui a la forme d’un vase renversé. Il venait delaisser derrière lui un bois sur une hauteur, et, àl’angle d’un chemin de traverse, à côté d’uneespèce de potence vermoulue portantl’inscription : Ancienne barrière n° 4, un cabaretayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. 7
  • 8. Échabeau, café de particulier. Un demi-quart de lieue plus loin que cecabaret, il arriva au fond d’un petit vallon où il ya de l’eau qui passe sous une arche pratiquéedans le remblai de la route. Le bouquet d’arbres,clairsemé mais très vert, qui emplit le vallon d’uncôté de la chaussée, s’éparpille de l’autre dans lesprairies et s’en va avec grâce et comme endésordre vers Braine-l’Alleud. Il y avait là, à droite, au bord de la route, uneauberge, une charrette à quatre roues devant laporte, un grand faisceau de perches à houblon,une charrue, un tas de broussailles sèches prèsd’une haie vive, de la chaux qui fumait dans untrou carré, une échelle le long d’un vieux hangarà cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dansun champ où une grande affiche jaune,probablement du spectacle forain de quelquekermesse, volait au vent. À l’angle de l’auberge,à côté d’une mare où naviguait une flottille decanards, un sentier mal pavé s’enfonçait dans lesbroussailles. Ce passant y entra. Au bout d’une centaine de pas, après avoir 8
  • 9. longé un mur du quinzième siècle surmonté d’unpignon aigu à briques contrariées, il se trouva enprésence d’une grande porte de pierre cintrée,avec imposte rectiligne, dans le grave style deLouis XIV, accostée de deux médaillons planes.Une façade sévère dominait cette porte ; un murperpendiculaire à la façade venait presquetoucher la porte et la flanquait d’un brusque angledroit. Sur le pré devant la porte gisaient troisherses à travers lesquelles poussaient pêle-mêletoutes les fleurs de mai. La porte était fermée.Elle avait pour clôture deux battants décrépitsornés d’un vieux marteau rouillé. Le soleil était charmant ; les branches avaientce doux frémissement de mai qui semble venirdes nids plus encore que du vent. Un brave petitoiseau, probablement amoureux, vocalisaitéperdument dans un grand arbre. Le passant se courba et considéra dans lapierre à gauche, au bas du pied-droit de la porte,une assez large excavation circulaire ressemblantà l’alvéole d’une sphère. En ce moment lesbattants s’écartèrent et une paysanne sortit. 9
  • 10. Elle vit le passant et aperçut ce qu’il regardait. – C’est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta : – Ce que vous voyez là, plus haut, dans laporte, près d’un clou, c’est le trou d’un grosbiscayen. Le biscayen n’a pas traversé le bois. – Comment s’appelle cet endroit-ci ? demandale passant. – Hougomont, dit la paysanne. Le passant se redressa. Il fit quelques pas ets’en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut àl’horizon à travers les arbres une espèce demonticule et sur ce monticule quelque chose qui,de loin, ressemblait à un lion. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. 10
  • 11. II Hougomont. Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, lecommencement de l’obstacle, la premièrerésistance que rencontra à Waterloo ce grandbûcheron de l’Europe qu’on appelait Napoléon ;le premier nœud sous le coup de hache. C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme.Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons.Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, lemême qui dota la sixième chapellenie de l’abbayede Villers. Le passant poussa la porte, coudoya sous unporche une vieille calèche, et entra dans la cour. La première chose qui le frappa dans ce préau,ce fut une porte du seizième siècle qui y simuleune arcade, tout étant tombé autour d’elle. 11
  • 12. L’aspect monumental naît souvent de la ruine.Auprès de l’arcade s’ouvre dans un mur une autreporte avec claveaux du temps de Henri IV,laissant voir les arbres d’un verger. À côté decette porte un trou à fumier, des pioches et despelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sadalle et son tourniquet de fer, un poulain quisaute, un dindon qui fait la roue, une chapelle quesurmonte un petit clocher, un poirier en fleur enespalier sur le mur de la chapelle, voilà cette courdont la conquête fut un rêve de Napoléon. Cecoin de terre, s’il eût pu le prendre, lui eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent dubec la poussière. On entend un grondement ; c’estun gros chien qui montre les dents et quiremplace les Anglais. Les Anglais là ont été admirables. Les quatrecompagnies des gardes de Cooke y ont tenu têtependant sept heures à l’acharnement d’unearmée. Hougomont, vu sur la carte, en plangéométral, bâtiments et enclos compris, présenteune espèce de rectangle irrégulier dont un angle 12
  • 13. aurait été entaillé. C’est à cet angle qu’est la porteméridionale, gardée par ce mur qui la fusille àbout portant. Hougomont a deux portes : la porteméridionale, celle du château, et la porteseptentrionale, celle de la ferme. Napoléonenvoya contre Hougomont son frère Jérôme ; lesdivisions Guilleminot, Foy et Bachelu s’yheurtèrent, presque tout le corps de Reille y futemployé et y échoua, les boulets de Kellermanns’épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce nefut pas trop de la brigade Bauduin pour forcerHougomont au nord, et la brigade Soye ne putque l’entamer au sud, sans le prendre. Les bâtiments de la ferme bordent la cour ausud. Un morceau de la porte nord, brisée par lesFrançais, pend accroché au mur. Ce sont quatreplanches clouées sur deux traverses, et où l’ondistingue les balafres de l’attaque. La porte septentrionale, enfoncée par lesFrançais, et à laquelle on a mis une pièce pourremplacer le panneau suspendu à la muraille,s’entre-bâille au fond du préau ; elle est coupéecarrément dans un mur, de pierre en bas, de 13
  • 14. brique en haut, qui ferme la cour au nord. C’estune simple porte charretière comme il y en a danstoutes les métairies, deux larges battants faits deplanches rustiques ; au delà, des prairies. Ladispute de cette entrée a été furieuse. On alongtemps vu sur le montant de la porte toutessortes d’empreintes de mains sanglantes. C’est làque Bauduin fut tué. L’orage du combat est encore dans cette cour ;l’horreur y est visible ; le bouleversement de lamêlée s’y est pétrifié ; cela vit, cela meurt ;c’était hier. Les murs agonisent, les pierrestombent, les brèches crient ; les trous sont desplaies ; les arbres penchés et frissonnantssemblent faire effort pour s’enfuir. Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu’elle nel’est aujourd’hui. Des constructions qu’on adepuis jetées bas y faisaient des redans, desangles et des coudes d’équerre. Les Anglais s’y étaient barricadés ; lesFrançais y pénétrèrent, mais ne purent s’ymaintenir. À côté de la chapelle, une aile duchâteau, le seul débris qui reste du manoir 14
  • 15. d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourraitdire éventrée. Le château servit de donjon, lachapelle servit de blockhaus. On s’y extermina.Les Français, arquebuses de toutes parts, dederrière les murailles, du haut des greniers, dufond des caves, par toutes les croisées, par tousles soupiraux, par toutes les fentes des pierres,apportèrent des fascines et mirent le feu aux murset aux hommes ; la mitraille eut pour répliquel’incendie. On entrevoit dans l’aile ruinée, à travers desfenêtres garnies de barreaux de fer, les chambresdémantelées d’un corps de logis en brique ; lesgardes anglaises étaient embusquées dans ceschambres ; la spirale de l’escalier, crevassé durez-de-chaussée jusqu’au toit, apparaît commel’intérieur d’un coquillage brisé. L’escalier adeux étages ; les Anglais, assiégés dans l’escalier,et massés sur les marches supérieures, avaientcoupé les marches inférieures. Ce sont de largesdalles de pierre bleue qui font un monceau dansles orties. Une dizaine de marches tiennentencore au mur ; sur la première est entailléel’image d’un trident. Ces degrés inaccessibles 15
  • 16. sont solides dans leurs alvéoles. Tout le resteressemble à une mâchoire édentée. Deux vieuxarbres sont là ; l’un est mort, l’autre est blessé aupied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s’est misà pousser à travers l’escalier. On s’est massacré dans la chapelle. Le dedans,redevenu calme, est étrange. On n’y a plus dit lamesse depuis le carnage. Pourtant l’autel y estresté, un autel de bois grossier adossé à un fondde pierre brute. Quatre murs lavés au lait dechaux, une porte vis-à-vis l’autel, deux petitesfenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix debois, au-dessus du crucifix un soupirail carrébouché d’une botte de foin, dans un coin, à terre,un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cettechapelle. Près de l’autel est clouée une statue enbois de sainte Anne, du quinzième siècle ; la têtede l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen.Les Français, maîtres un moment de la chapelle,puis délogés, l’ont incendiée. Les flammes ontrempli cette masure ; elle a été fournaise ; la portea brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois n’apas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on nevoit plus que les moignons noircis, puis s’est 16
  • 17. arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussiheureux que le Christ. Les murs sont couverts d’inscriptions. Prèsdes pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez.Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. Marques yMarquesa de Almagro (Habana). Il y a des nomsfrançais avec des points d’exclamation, signes decolère. On a reblanchi le mur en 1849. Lesnations s’y insultaient. C’est à la porte de cette chapelle qu’a étéramassé un cadavre qui tenait une hache à lamain. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. On sort de la chapelle, et à gauche, on voit unpuits. Il y en a deux dans cette cour. Ondemande : pourquoi n’y a-t-il pas de seau et depoulie à celui-ci ? C’est qu’on n’y puise plusd’eau. Pourquoi n’y puise-t-on plus d’eau ? Parcequ’il est plein de squelettes. Le dernier qui ait tiré de l’eau de ce puits senommait Guillaume Van Kylsom. C’était unpaysan qui habitait Hougomont et y étaitjardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite 17
  • 18. et s’alla cacher dans les bois. La forêt autour de l’abbaye de Villers abritapendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutesces malheureuses populations dispersées.Aujourd’hui encore de certains vestigesreconnaissables, tels que de vieux troncs d’arbresbrûlés, marquent la place de ces pauvres bivouacstremblants au fond des halliers. Guillaume Van Kylsom demeura àHougomont « pour garder le château » et seblottit dans une cave. Les Anglais l’ydécouvrirent. On l’arracha de sa cachette, et, àcoups de plat de sabre, les combattants se firentservir par cet homme effrayé. Ils avaient soif ; ceGuillaume leur portait à boire. C’est à ce puitsqu’il puisait l’eau. Beaucoup burent là leurdernière gorgée. Ce puits, où burent tant demorts, devait mourir lui aussi. Après l’action, on eut une hâte, enterrer lescadavres. La mort a une façon à elle de harcelerla victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste.Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puitsétait profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois 18
  • 19. cents morts. Peut-être avec trop d’empressement.Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Ilparaît que, la nuit qui suivit l’ensevelissement, onentendit sortir du puits des voix faibles quiappelaient. Ce puits est isolé au milieu de la cour. Troismurs mi-partis pierre et brique, repliés comme lesfeuilles d’un paravent et simulant une tourellecarrée, l’entourent de trois côtés. Le quatrièmecôté est ouvert. C’est par là qu’on puisait l’eau.Le mur du fond a une façon d’œil-de-bœufinforme, peut-être un trou d’obus. Cette tourelleavait un plafond dont il ne reste que les poutres.La ferrure de soutènement du mur de droitedessine une croix. On se penche, et l’œil se perddans un profond cylindre de brique qu’emplit unentassement de ténèbres. Tout autour du puits, lebas des murs disparaît dans les orties. Ce puits n’a point pour devanture la largedalle bleue qui sert de tablier à tous les puits deBelgique. La dalle bleue y est remplacée par unetraverse à laquelle s’appuient cinq ou sixdifformes tronçons de bois noueux et ankylosés 19
  • 20. qui ressemblent à de grands ossements. Il n’aplus ni seau, ni chaîne, ni poulie ; mais il a encorela cuvette de pierre qui servait de déversoir.L’eau des pluies s’y amasse, et de temps entemps un oiseau des forêts voisines vient y boireet s’envole. Une maison dans cette ruine, la maison de laferme, est encore habitée. La porte de cettemaison donne sur la cour. À côté d’une jolieplaque de serrure gothique il y a sur cette porteune poignée de fer à trèfles, posée de biais. Aumoment où le lieutenant hanovrien Wildasaisissait cette poignée pour se réfugier dans laferme, un sapeur français lui abattit la main d’uncoup de hache. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l’ancien jardinier Van Kylsom, mort depuislongtemps. Une femme en cheveux gris vous dit :– J’étais là. J’avais trois ans. Ma sœur, plusgrande, avait peur et pleurait. On nous aemportées dans les bois. J’étais dans les bras dema mère. On se collait l’oreille à terre pourécouter. Moi, j’imitais le canon, et je faisais 20
  • 21. boum, boum. Une porte de la cour, à gauche, nous l’avonsdit, donne dans le verger. Le verger est terrible. Il est en trois parties, on pourrait presque direen trois actes. La première partie est un jardin, ladeuxième est le verger, la troisième est un bois.Ces trois parties ont une enceinte commune, ducôté de l’entrée les bâtiments du château et de laferme, à gauche une haie, à droite un mur, aufond un mur. Le mur de droite est en brique, lemur du fond est en pierre. On entre dans le jardind’abord. Il est en contrebas, planté de groseilliers,encombré de végétations sauvages, fermé d’unterrassement monumental en pierre de taille avecbalustres à double renflement. C’était un jardinseigneurial dans ce premier style français qui aprécédé Lenôtre ; ruine et ronce aujourd’hui. Lespilastres sont surmontés de globes qui semblentdes boulets de pierre. On compte encorequarante-trois balustres sur leurs dés ; les autressont couchés dans l’herbe. Presque tous ont deséraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est 21
  • 22. posé sur l’étrave comme une jambe cassée. C’est dans ce jardin, plus bas que le verger,que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré là etn’en pouvant plus sortir, pris et traqués commedes ours dans leur fosse, acceptèrent le combatavec deux compagnies hanovriennes, dont uneétait armée de carabines. Les hanovriensbordaient ces balustres et tiraient d’en haut. Cesvoltigeurs, ripostant d’en bas, six contre deuxcents, intrépides, n’ayant pour abri que lesgroseilliers, mirent un quart d’heure à mourir. On monte quelques marches, et du jardin onpasse dans le verger proprement dit. Là, dans cesquelques toises carrées, quinze cents hommestombèrent en moins d’une heure. Le mur sembleprêt à recommencer le combat. Les trente-huitmeurtrières percées par les Anglais à des hauteursirrégulières, y sont encore. Devant la seizièmesont couchées deux tombes anglaises en granit. Iln’y a de meurtrières qu’au mur sud ; l’attaqueprincipale venait de là. Ce mur est caché audehors par une grande haie vive ; les Françaisarrivèrent, croyant n’avoir affaire qu’à la haie, la 22
  • 23. franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle etembuscade, les gardes anglaises derrière, lestrente-huit meurtrières faisant feu à la fois, unorage de mitraille et de balles ; et la brigade Soyes’y brisa. Waterloo commença ainsi. Le verger pourtant fut pris. On n’avait pasd’échelles, les Français grimpèrent avec lesongles. On se battit corps à corps sous les arbres.Toute cette herbe a été mouillée de sang. Unbataillon de Nassau, sept cents hommes, futfoudroyé là. Au dehors le mur, contre lequelfurent braquées les deux batteries de Kellermann,est rongé par la mitraille. Ce verger est sensible comme un autre aumois de mai. Il a ses boutons d’or et sespâquerettes, l’herbe y est haute, des chevaux decharrue y paissent, des cordes de crin où sèche dulinge traversent les intervalles des arbres et fontbaisser la tête aux passants, on marche dans cettefriche et le pied enfonce dans les trous de taupes.Au milieu de l’herbe on remarque un troncdéraciné, gisant, verdissant. Le major Blackmans’y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre 23
  • 24. voisin est tombé le général allemand Duplat,d’une famille française réfugiée à la révocationde l’édit de Nantes. Tout à côté se penche unvieux pommier malade pansé avec un bandage depaille et de terre glaise. Presque tous lespommiers tombent de vieillesse. Il n’y en a pasun qui n’ait sa balle ou son biscaïen. Lessquelettes d’arbres morts abondent dans ceverger. Les corbeaux volent dans les branches, aufond il y a un bois plein de violettes. Bauduin tué, Foy blessé, l’incendie, lemassacre, le carnage, un ruisseau fait de sanganglais, de sang allemand et de sang français,furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres,le régiment de Nassau et le régiment deBrunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, lesgardes anglaises mutilées, vingt bataillonsfrançais, sur les quarante du corps de Reille,décimés, trois mille hommes, dans cette seulemasure de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés,fusillés, brûlés ; et tout cela pour qu’aujourd’huiun paysan dise à un voyageur : Monsieur,donnez-moi trois francs ; si vous aimez, je vousexpliquerai la chose de Waterloo ! 24
  • 25. III Le 18 juin 1815. Retournons en arrière, c’est un des droits dunarrateur, et replaçons-nous en l’année 1815, etmême un peu avant l’époque où commencel’action racontée dans la première partie de celivre. S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé.Quelques gouttes d’eau de plus ou de moins ontfait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût lafin d’Austerlitz, la providence n’a eu besoin qued’un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel àcontre-sens de la saison a suffi pourl’écroulement d’un monde. La bataille de Waterloo, et ceci a donné àBlücher le temps d’arriver, n’a pu commencerqu’à onze heures et demie. Pourquoi ? Parce que 25
  • 26. la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peude raffermissement pour que l’artillerie pûtmanœuvrer. Napoléon était officier d’artillerie, et il s’enressentait. Le fond de ce prodigieux capitaine,c’était l’homme qui, dans le rapport au Directoiresur Aboukir, disait : Tel de nos boulets a tué sixhommes. Tous ses plans de bataille sont faits pourle projectile. Faire converger l’artillerie sur unpoint donné, c’était là sa clef de victoire. Iltraitait la stratégie du général ennemi comme unecitadelle, et il la battait en brèche. Il accablait lepoint faible de mitraille ; il nouait et dénouait lesbatailles avec le canon. Il y avait du tir dans songénie. Enfoncer les carrés, pulvériser lesrégiments, rompre les lignes, broyer et disperserles masses, tout pour lui était là, frapper, frapper,frapper sans cesse, et il confiait cette besogne auboulet. Méthode redoutable, et qui, jointe augénie, a fait invincible pendant quinze ans cesombre athlète du pugilat de la guerre. Le 18 juin 1815, il comptait d’autant plus surl’artillerie qu’il avait pour lui le nombre. 26
  • 27. Wellington n’avait que cent cinquante-neufbouches à feu ; Napoléon en avait deux centquarante. Supposez la terre sèche, l’artillerie pouvantrouler, l’action commençait à six heures dumatin. La bataille était gagnée et finie à deuxheures, trois heures avant la péripétie prussienne. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part deNapoléon dans la perte de cette bataille ? lenaufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon secompliquait-il à cette époque d’une certainediminution intérieure ? les vingt ans de guerreavaient-ils usé la lame comme le fourreau, l’âmecomme le corps ? le vétéran se faisait-ilfâcheusement sentir dans le capitaine ? en unmot, ce génie, comme beaucoup d’historiensconsidérables l’ont cru, s’éclipsait-il ? entrait-ilen frénésie pour se déguiser à lui-même sonaffaiblissement ? commençait-il à osciller sousl’égarement d’un souffle d’aventure ? devenait-il,chose grave dans un général, inconscient dupéril ? dans cette classe de grands hommes 27
  • 28. matériels qu’on peut appeler les géants del’action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie ?La vieillesse n’a pas de prise sur les génies del’idéal ; pour les Dantes et les Michel-Anges,vieillir, c’est croître ; pour les Annibals et lesBonapartes, est-ce décroître ? Napoléon avait-ilperdu le sens direct de la victoire ? en était-il à neplus reconnaître l’écueil, à ne plus deviner lepiège, à ne plus discerner le bord croulant desabîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ?lui qui jadis savait toutes les routes du triompheet qui, du haut de son char d’éclairs, les indiquaitd’un doigt souverain, avait-il maintenant cetahurissement sinistre de mener aux précipices sontumultueux attelage de légions ? était-il pris, àquarante-six ans, d’une folie suprême ? ce cochertitanique du destin n’était-il plus qu’un immensecasse-cou ? Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l’aveu de tous, unchef-d’œuvre. Aller droit au centre de la lignealliée, faire un trou dans l’ennemi, le couper endeux, pousser la moitié britannique sur Hal et la 28
  • 29. moitié prussienne sur Tongres, faire deWellington et de Blücher deux tronçons ; enleverMont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeterl’Allemand dans le Rhin et l’Anglais dans la mer.Tout cela, pour Napoléon, était dans cettebataille. Ensuite on verrait. Il va sans dire que nous ne prétendons pasfaire ici l’histoire de Waterloo ; une des scènesgénératrices du drame que nous racontons serattache à cette bataille ; mais cette histoire n’estpas notre sujet ; cette histoire d’ailleurs est faite,et faite magistralement, à un point de vue parNapoléon, à l’autre point de vue par toute unepléiade d’historiens*. Quant à nous, nous laissonsles historiens aux prises, nous ne sommes qu’untémoin à distance, un passant dans la plaine, unchercheur penché sur cette terre pétrie de chairhumaine, prenant peut-être des apparences pourdes réalités ; nous n’avons pas le droit de tenirtête, au nom de la science, à un ensemble de faitsoù il y a sans doute du mirage, nous n’avons ni la * Walter Scott, Lamartine, Vaulabelle, Charras, Quinet,Thiers. 29
  • 30. pratique militaire ni la compétence stratégiquequi autorisent un système ; selon nous, unenchaînement de hasards domine à Waterloo lesdeux capitaines ; et quand il s’agit du destin, cemystérieux accusé, nous jugeons comme lepeuple, ce juge naïf. 30
  • 31. IV A. Ceux qui veulent se figurer nettement labataille de Waterloo n’ont qu’à coucher sur le solpar la pensée un A majuscule. Le jambagegauche de l’A est la route de Nivelles, le jambagedroit est la route de Genappe, la corde de l’A estle chemin creux d’Ohain à Braine-l’Alleud. Lesommet de l’A est Mont-Saint-Jean, là estWellington ; la pointe gauche inférieure estHougomont, là est Reille avec JérômeBonaparte ; la pointe droite inférieure est laBelle-Alliance, là est Napoléon. Un peu au-dessous du point où la corde de l’A rencontre etcoupe le jambage droit est la Haie-Sainte. Aumilieu de cette corde est le point précis où s’estdit le mot final de la bataille. C’est là qu’on aplacé le lion, symbole involontaire du suprême 31
  • 32. héroïsme de la garde impériale. Le triangle compris au sommet de l’A, entreles deux jambages et la corde, est le plateau deMont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau futtoute la bataille. Les ailes des deux armées s’étendent à droiteet à gauche des deux routes de Genappe et deNivelles ; d’Erlon faisant face à Picton, Reillefaisant face à Hill. Derrière la pointe de l’A, derrière le plateau deMont-Saint-Jean, est la forêt de Soignes. Quant à la plaine en elle-même, qu’on sereprésente un vaste terrain ondulant ; chaque plidomine le pli suivant, et toutes les ondulationsmontent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent àla forêt. Deux troupes ennemies sur un champ debataille sont deux lutteurs. C’est un bras-le-corps.L’une cherche à faire glisser l’autre. On secramponne à tout ; un buisson est un pointd’appui ; un angle de mur est un épaulement ;faute d’une bicoque où s’adosser, un régiment 32
  • 33. lâche pied ; un ravalement de la plaine, unmouvement de terrain, un sentier transversal àpropos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talonde ce colosse qu’on appelle une armée etl’empêcher de reculer. Qui sort du champ estbattu. De là, pour le chef responsable, la nécessitéd’examiner la moindre touffe d’arbres, etd’approfondir le moindre relief. Les deux généraux avaient attentivementétudié la plaine de Mont-Saint-Jean, diteaujourd’hui plaine de Waterloo. Dès l’annéeprécédente, Wellington, avec une sagacitéprévoyante, l’avait examinée comme un en-casde grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel,le 18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléonle mauvais. L’armée anglaise était en haut,l’armée française en bas. Esquisser ici l’aspect de Napoléon, à cheval,sa lunette à la main, sur la hauteur de Rossomme,à l’aube du 18 juin 1815, cela est presque de trop.Avant qu’on le montre, tout le monde l’a vu. Ceprofil calme sous le petit chapeau de l’école deBrienne, cet uniforme vert, le revers blanc 33
  • 34. cachant la plaque, la redingote grise cachant lesépaulettes, l’angle du cordon rouge sous le gilet,la culotte de peau, le cheval blanc avec sa houssede velours pourpre ayant aux coins des Ncouronnées et des aigles, les bottes à l’écuyèresur des bas de soie, les éperons d’argent, l’épéede Marengo, toute cette figure du dernier césarest debout dans les imaginations, acclamée desuns, sévèrement regardée par les autres. Cette figure a été longtemps toute dans lalumière ; cela tenait à un certain obscurcissementlégendaire que la plupart des héros dégagent etqui voile toujours plus ou moins longtemps lavérité ; mais aujourd’hui l’histoire et le jour sefont. Cette clarté, l’histoire, est impitoyable ; elle acela d’étrange et de divin que, toute lumièrequ’elle est, et précisément parce qu’elle estlumière, elle met souvent de l’ombre là où l’onvoyait des rayons ; du même homme elle faitdeux fantômes différents, et l’un attaque l’autre,et en fait justice, et les ténèbres du despote luttentavec l’éblouissement du capitaine. De là une 34
  • 35. mesure plus vraie dans l’appréciation définitivedes peuples. Babylone violée diminueAlexandre ; Rome enchaînée diminue César ;Jérusalem tuée diminue Titus. La tyrannie suit letyran. C’est un malheur pour un homme delaisser derrière lui de la nuit qui a sa forme. 35
  • 36. V Le « quid obscurum1 » des bataillesa. Tout le monde connaît la première phase decette bataille ; début trouble, incertain, hésitant,menaçant pour les deux armées, mais pour lesAnglais plus encore que pour les Français. Il avait plu toute la nuit ; la terre était défoncéepar l’averse ; l’eau s’était çà et là amassée dansles creux de la plaine comme dans des cuvettes ;sur de certains points les équipages du train enavaient jusqu’à l’essieu ; les sous-ventrières desattelages dégouttaient de boue liquide ; si les bléset les seigles couchés par cette cohue de charroisen masse n’eussent comblé les ornières et fait 1 « quid obscurum » : « quelque chose d’obscur », qui esttoujours pour Hugo comme ici quid divinum : « quelque chosede divin ». a Autre titre projeté : L’incertain des batailles. 36
  • 37. litière sous les roues, tout mouvement,particulièrement dans les vallons du côté dePapelotte, eût été impossible. L’affaire commença tard ; Napoléon, nousl’avons expliqué, avait l’habitude de tenir toutel’artillerie dans sa main comme un pistolet, visanttantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et ilavait voulu attendre que les batteries atteléespussent rouler et galoper librement ; il fallait pourcela que le soleil parût et séchât le sol. Mais lesoleil ne parut pas. Ce n’était plus le rendez-vousd’Austerlitz. Quand le premier coup de canon futtiré, le général anglais Colville regarda à samontre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. L’action s’engagea avec furie, plus de furiepeut-être que l’empereur n’eût voulu, par l’ailegauche française sur Hougomont. En mêmetemps Napoléon attaqua le centre en précipitantla brigade Quiot sur la Haie-Sainte, et Neypoussa l’aile droite française contre l’aile gaucheanglaise qui s’appuyait sur Papelotte. L’attaque sur Hougomont avait quelque 37
  • 38. simulation : attirer là Wellington, le faire pencherà gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, siles quatre compagnies des gardes anglaises et lesbraves Belges de la division Perponchern’eussent solidement gardé la position, etWellington, au lieu de s’y masser, put se borner ày envoyer pour tout renfort quatre autrescompagnies de gardes et un bataillon deBrunswick. L’attaque de l’aile droite française surPapelotte était à fond ; culbuter la gaucheanglaise, couper la route de Bruxelles, barrer lepassage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler Wellington sur Hougomont,de là sur Braine-l’Alleud, de là sur Hal, rien deplus net. À part quelques incidents, cette attaqueréussit. Papelotte fut pris ; la Haie-Sainte futenlevée. Détail à noter. Il y avait dans l’infanterieanglaise, particulièrement dans la brigade deKempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devantnos redoutables fantassins, furent vaillants ; leurinexpérience se tira intrépidement d’affaire ; ils 38
  • 39. firent surtout un excellent service de tirailleurs ;le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même,devient pour ainsi dire son propre général ; cesrecrues montrèrent quelque chose de l’inventionet de la furie françaises. Cette infanterie noviceeut de la verve. Ceci déplut à Wellington. Après la prise de la Haie-Sainte, la bataillevacilla. Il y a dans cette journée, de midi à quatreheures, un intervalle obscur ; le milieu de cettebataille est presque indistinct et participe dusombre de la mêlée. Le crépuscule s’y fait. Onaperçoit de vastes fluctuations dans cette brume,un mirage vertigineux, l’attirail de guerre d’alorspresque inconnu aujourd’hui, les colbacks àflamme, les sabretaches flottantes, les buffleteriescroisées, les gibernes à grenade, les dolmans deshussards, les bottes rouges à mille plis, les lourdsshakos enguirlandés de torsades, l’infanteriepresque noire de Brunswick mêlée à l’infanterieécarlate d’Angleterre, les soldats anglais ayantaux entournures pour épaulettes de grosbourrelets blancs circulaires, les chevau-légers 39
  • 40. hanovriens avec leur casque de cuir oblong àbandes de cuivre et à crinières de crins rouges, lesÉcossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés,les grandes guêtres blanches de nos grenadiers,des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu’ilfaut à Salvator Rosa, non ce qu’il faut àGribeauvala. Une certaine quantité de tempête se mêletoujours à une bataille. Quid obscurum, quiddivinuma. Chaque historien trace un peu lelinéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelleque soit la combinaison des généraux, le choc desmasses armées a d’incalculables reflux ; dans a Salvator Rosa, dit Salvatoriello (1615-1673), avait lesdons les plus divers ; il fit de la poésie, il composa de lamusique, il est surtout célèbre comme peintre et graveur. Il apeint des scènes religieuses, des paysages, en généralgrandioses, et, comme Victor Hugo le fait entendre ici, desbatailles. – Jean-Baptiste Vauquette de Gribeauval (1715-1789),ingénieur, officier d’artillerie. Se rendit célèbre dans l’art deminer les places et dans les travaux de fortifications. Il devintdirecteur de l’artillerie et fut surnommé Le Vauban del’artillerie par les officiers de cette arme. a L’inconnu, l’incertain, le divin. 40
  • 41. l’action, les deux plans des deux chefs entrentl’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre.Tel point du champ de bataille dévore plus decombattants que tel autre, comme ces sols plus oumoins spongieux qui boivent plus ou moins vitel’eau qu’on y jette. On est obligé de reverser làplus de soldats qu’on ne voudrait. Dépenses quisont l’imprévu. La ligne de bataille flotte etserpente comme un fil, les traînées de sangruissellent illogiquement, les fronts des arméesondoient, les régiments entrant ou sortant font descaps ou des golfes, tous ces écueils remuentcontinuellement les uns devant les autres ; oùétait l’infanterie, l’artillerie arrive ; où étaitl’artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillonssont des fumées. Il y avait là quelque chose,cherchez, c’est disparu ; les éclaircies sedéplacent ; les plis sombres avancent et reculent ;une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule,enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu’est-ce qu’une mêlée ? une oscillation. L’immobilitéd’un plan mathématique exprime une minute etnon une journée. Pour peindre une bataille, il fautde ces puissants peintres qui aient du chaos dans 41
  • 42. le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Van DerMeulena. Van der Meulen, exact à midi, ment àtrois heures. La géométrie trompe ; l’ouragan seulest vrai. C’est ce qui donne à Folard le droit decontredire Polybe. Ajoutons qu’il y a toujours uncertain instant où la bataille dégénère en combat,se particularise, et s’éparpille en d’innombrablesfaits de détails qui, pour emprunter l’expressionde Napoléon lui-même, « appartiennent plutôt àla biographie des régiments qu’à l’histoire del’armée ». L’historien, en ce cas, a le droitévident de résumé. Il ne peut que saisir lescontours principaux de la lutte, et il n’est donné àaucun narrateur, si consciencieux qu’il soit, defixer absolument la forme de ce nuage horrible,qu’on appelle une bataille. a Antoine-François Van der Meulen (1634-1690), peintre debatailles. Venu en France, il fut admiré et protégé par LouisXIV qui fit de lui le peintre de ses campagnes guerrières. Uncertain nombre de ses toiles sont au musée de Versailles. –Jean-Charles de Folard (1669-1752), l’écrivain militaire. Auteurd’un Traité de la défense des places et de nouvelles découvertessur la guerre dans une dissertation sur Polybe (Paris, 1726 ; in-12). 42
  • 43. Ceci, qui est vrai de tous les grands chocsarmés, est particulièrement applicable àWaterloo. Toutefois, dans l’après-midi, à un certainmoment, la bataille se précisa. 43
  • 44. VI Quatre heures de l’après-midi. Vers quatre heures, la situation de l’arméeanglaise était grave. Le prince d’Orangecommandait le centre, Hill l’aile droite, Pictonl’aile gauche. Le prince d’Orange, éperdu etintrépide, criait aux Hollando-Belges : Nassau !Brunswick ! jamais en arrière ! Hill, affaibli,venait s’adosser à Wellington, Picton était mort.Dans la même minute où les Anglais avaientenlevé aux Français le drapeau du 105e de ligne,les Français avaient tué aux Anglais le généralPicton, d’une balle à travers la tête. La bataille,pour Wellington, avait deux points d’appui,Hougomont et la Haie-Sainte ; Hougomont tenaitencore, mais brûlait ; la Haie-Sainte était prise.Du bataillon allemand qui la défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient ; tous les 44
  • 45. officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Troismille combattants s’étaient massacrés dans cettegrange. Un sergent des gardes anglaises, lepremier boxeur de l’Angleterre, réputé par sescompagnons invulnérable, y avait été tué par unpetit tambour français. Baring était délogé. Altenétait sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus,dont un de la division Alten, et un du bataillon deLunebourg porté par un prince de la famille deDeux-Ponts. Les Écossais gris n’existaient plus ;les gros dragons de Ponsonby étaient hachés.Cette vaillante cavalerie avait plié sous leslanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers ;de douze cents chevaux il en restait six cents ; destrois lieutenants-colonels, deux étaient à terre,Hamilton blessé, Mater tué. Ponsonby étaittombé, troué de sept coups de lance. Gordon étaitmort, Marsh était mort. Deux divisions, lacinquième et la sixième, étaient détruites. Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, iln’y avait plus qu’un nœud, le centre. Ce nœud-làtenait toujours. Wellington le renforça. Il yappela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appelaChassé qui était à Braine-l’Alleud. 45
  • 46. Le centre de l’armée anglaise, un peu concave,très dense et très compact, était fortement situé. Iloccupait le plateau de Mont-Saint-Jean, ayantderrière lui le village et devant lui la pente, assezâpre alors. Il s’adossait à cette forte maison depierre, qui était à cette époque un bien domanialde Nivelles et qui marque l’intersection desroutes, masse du seizième siècle si robuste queles boulets y ricochaient sans l’entamer. Toutautour du plateau, les Anglais avaient taillé çà etlà les haies, fait des embrasures dans lesaubépines, mis une gueule de canon entre deuxbranches, crénelé les buissons. Leur artillerie étaiten embuscade sous les broussailles. Ce travailpunique, incontestablement autorisé par la guerrequi admet le piège, était si bien fait que Haxo,envoyé par l’empereur à neuf heures du matinpour reconnaître les batteries ennemies, n’enavait rien vu, et était revenu dire à Napoléon qu’iln’y avait pas d’obstacle, hors les deux barricadesbarrant les routes de Nivelles et de Genappe.C’était le moment où la moisson est haute ; sur lalisière du plateau, un bataillon de la brigade deKempt, le 95e, armé de carabines, était couché 46
  • 47. dans les grands blés. Ainsi assuré et contre-buté, le centre del’armée anglo-hollandaise était en bonne posture. Le péril de cette position était la forêt deSoignes, alors contiguë au champ de bataille etcoupée par les étangs de Groenendael et deBoitsfort. Une armée n’eût pu y reculer sans sedissoudre ; les régiments s’y fussent tout de suitedésagrégés. L’artillerie s’y fût perdue dans lesmarais. La retraite, selon l’opinion de plusieurshommes du métier, contestée par d’autres, il estvrai, eût été là un sauve-qui-peut. Wellington ajouta à ce centre une brigade deChassé, ôtée à l’aile droite, et une brigade deWincke, ôtée à l’aile gauche, plus la divisionClinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett,à la brigade de Mitchell, aux gardes de Maitland,il donna comme épaulements et contrefortsl’infanterie de Brunswick, le contingent deNassau, les Hanovriens de Kielmansegge et lesAllemands d’Ompteda. Cela lui mit sous la mainvingt-six bataillons. L’aile droite, comme ditCharras, fut rabattue derrière le centre. Une 47
  • 48. batterie énorme était masquée par des sacs à terreà l’endroit où est aujourd’hui ce qu’on appelle« le musée de Waterloo ». Wellington avait enoutre dans un pli de terrain les dragons-gardes deSomerset, quatorze cents chevaux. C’était l’autremoitié de cette cavalerie anglaise, si justementcélèbre. Ponsonby détruit, restait Somerset. La batterie, qui, achevée, eût été presque uneredoute, était disposée derrière un mur de jardintrès bas, revêtu à la hâte d’une chemise de sacs desable et d’un large talus de terre. Cet ouvragen’était pas fini ; on n’avait pas eu le temps de lepalissader. Wellington, inquiet, mais impassible, était àcheval, et y demeura toute la journée dans lamême attitude, un peu en avant du vieux moulinde Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous unorme qu’un Anglais, depuis, vandaleenthousiaste, a acheté deux cents francs, scié etemporté. Wellington fut là froidement héroïque.Les boulets pleuvaient. L’aide de camp Gordonvenait de tomber à côté de lui. Lord Hill, luimontrant un obus qui éclatait, lui dit : – Mylord, 48
  • 49. quelles sont vos instructions, et quels ordres nouslaissez-vous si vous vous faites tuer ? – De fairecomme moi, répondit Wellington. À Clinton, il ditlaconiquement : – Tenir ici jusqu’au dernierhomme. – La journée visiblement tournait mal.Wellington criait à ses anciens compagnons deTalavera, de Vitoria et de Salamanque : – Boys(garçons) ! est-ce qu’on peut songer à lâcherpied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures, la ligne anglaise s’ébranlaen arrière. Tout à coup on ne vit plus sur la crêtedu plateau que l’artillerie et les tirailleurs, le restedisparut ; les régiments, chassés par les obus etles boulets français, se replièrent dans le fond quecoupe encore aujourd’hui le sentier de service dela ferme de Mont-Saint-Jean, un mouvementrétrograde se fit, le front de bataille anglais sedéroba, Wellington recula. – Commencement deretraite ! cria Napoléon. 49
  • 50. VII Napoléon de belle humeur. L’empereur, quoique malade et gêné à chevalpar une souffrance locale, n’avait jamais été de sibonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815,cette âme profonde, masquée de marbre,rayonnait aveuglément. L’homme qui avait étésombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plusgrands prédestinés font de ces contre-sens. Nosjoies sont de l’ombre. Le suprême sourire est àDieu. Ridet Caesar, Pompeius flebita, disaient leslégionnaires de la légion Fulminatrix. Pompéecette fois ne devait pas pleurer, mais il est certainque César riait. a César riait, Pompée pleurait. 50
  • 51. Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant àcheval, sous l’orage et sous la pluie, avecBertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,satisfait de voir la longue ligne des feux anglaisilluminant tout l’horizon de Frischemont àBraine-l’Alleud, il lui avait semblé que le destin,assigné par lui à jour fixe sur ce champ deWaterloo, était exact ; il avait arrêté son cheval,et était demeuré quelque temps immobile,regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et onavait entendu ce fataliste jeter dans l’ombre cetteparole mystérieuse : « Nous sommes d’accord. »Napoléon se trompait. Ils n’étaient plus d’accord. Il n’avait pas pris une minute de sommeil, tousles instants de cette nuit-là avaient été marquéspour lui par une joie. Il avait parcouru toute laligne des grand’gardes, en s’arrêtent çà et là pourparler aux vedettes. À deux heures et demie, prèsdu bois d’Hougomont, il avait entendu le pasd’une colonne en marche ; il avait cru un momentà la reculade de Wellington. Il avait dit àBertrand : C’est l’arrière-garde anglaise quis’ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers lessix mille Anglais qui viennent d’arriver à 51
  • 52. Ostende. Il causait avec expansion ; il avaitretrouvé cette verve du débarquement du 1ermars, quand il montrait au grand-maréchal lepaysan enthousiaste du golfe Juan, en s’écriant :– Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort ! Lanuit du 17 au 18 juin, il raillait Wellington. – Cepetit Anglais a besoin d’une leçon, disaitNapoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendantque l’empereur parlait. À trois heures et demie du matin, il avaitperdu une illusion ; des officiers envoyés enreconnaissance lui avaient annoncé que l’ennemine faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait ;pas un feu de bivouac n’était éteint. L’arméeanglaise dormait. Le silence était profond sur laterre ; il n’y avait de bruit que dans le ciel. Àquatre heures, un paysan lui avait été amené parles coureurs ; ce paysan avait servi de guide à unebrigade de cavalerie anglaise, probablement labrigade Vivian, qui allait prendre position auvillage d’Ohain, à l’extrême gauche. À cinqheures, deux déserteurs belges lui avaientrapporté qu’ils venaient de quitter leur régiment,et que l’armée anglaise attendait la bataille. Tant 52
  • 53. mieux ! s’était écrié Napoléon. J’aime encoremieux les culbuter que les refouler. Le matin, sur la berge qui fait l’angle duchemin de Plancenoit, il avait mis pied à terredans la boue, s’était fait apporter de la ferme deRossomme une table de cuisine et une chaise depaysan, s’était assis, avec une botte de paille pourtapis, et avait déployé sur la table la carte duchamp de bataille, en disant à Soult : Joliéchiquier ! Par suite des pluies de la nuit, les convois devivres, empêtrés dans des routes défoncées,n’avaient pu arriver le matin, le soldat n’avait pasdormi, était mouillé, et était à jeun ; cela n’avaitpas empêché Napoléon de crier allégrement àNey : Nous avons quatre-vingt-dix chances surcent. À huit heures, on avait apporté le déjeunerde l’empereur. Il y avait invité plusieursgénéraux. Tout en déjeunant, on avait raconté queWellington était l’avant-veille au bal à Bruxelles,chez la duchesse de Richmond, et Soult, rudehomme de guerre avec une figure d’archevêque,avait dit : Le bal, c’est aujourd’hui. L’empereur 53
  • 54. avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne serapas assez simple pour attendre Votre Majesté.C’était là d’ailleurs sa manière. Il badinaitvolontiers, dit Fleury de Chaboulon. Le fond deson caractère était une humeur enjouée, ditGourgaud. Il abondait en plaisanteries, plutôtbizarres que spirituelles, dit Benjamin Constant.Ces gaîtés de géant valent la peine qu’on yinsiste. C’est lui qui avait appelé ses grenadiers« les grognards » ; il leur pinçait l’oreille, il leurtirait la moustache. L’empereur ne faisait quenous faire des niches ; ceci est un mot de l’und’eux. Pendant le mystérieux trajet de l’île d’Elbeen France, le 27 février, en pleine mer, le brick deguerre français le Zéphir ayant rencontré le brickl’Inconstant où Napoléon était caché et ayantdemandé à l’Inconstant des nouvelles deNapoléon, l’empereur, qui avait encore en cemoment-là à son chapeau la cocarde blanche etamarante semée d’abeilles, adoptée par lui à l’îled’Elbe, avait pris en riant le porte-voix et avaitrépondu lui-même : L’empereur se porte bien.Qui rit de la sorte est en familiarité avec lesévénements. Napoléon avait eu plusieurs accès de 54
  • 55. ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. Après ledéjeuner il s’était recueilli un quart d’heure, puisdeux généraux s’étaient assis sur la botte depaille, une plume à la main, une feuille de papiersur le genou, et l’empereur leur avait dicté l’ordrede bataille. À neuf heures, à l’instant où l’armée française,échelonnée et mise en mouvement sur cinqcolonnes, s’était déployée, les divisions sur deuxlignes, l’artillerie entre les brigades, musique entête, battant aux champs, avec les roulements destambours et les sonneries des trompettes,puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, desabres et de bayonnettes sur l’horizon,l’empereur, ému, s’était écrié à deux reprises :Magnifique ! magnifique ! De neuf heures à dix heures et demie, toutel’armée, ce qui semble incroyable, avait prisposition et s’était rangée sur six lignes, formant,pour répéter l’expression de l’empereur, « lafigure de six V ». Quelques instants après laformation du front de bataille, au milieu de ceprofond silence de commencement d’orage qui 55
  • 56. précède les mêlées, voyant défiler les troisbatteries de douze, détachées sur son ordre destrois corps de d’Erlon, de Reille et de Lobau, etdestinées à commencer l’action en battant Mont-Saint-Jean où est l’intersection des routes deNivelles et de Genappe, l’empereur avait frappésur l’épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles, général. Sûr de l’issue, il avait encouragé d’un sourire,à son passage devant lui, la compagnie de sapeursdu premier corps, désignée par lui pour sebarricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le villageenlevé. Toute cette sérénité n’avait été traverséeque par un mot de pitié hautaine ; en voyant à sagauche, à un endroit où il y a aujourd’hui unegrande tombe, se masser avec leurs chevauxsuperbes ces admirables Écossais gris, il avaitdit : C’est dommage. Puis il était monté à cheval, s’était porté enavant de Rossomme, et avait choisi pourobservatoire une étroite croupe de gazon à droitede la route de Genappe à Bruxelles, qui fut saseconde station pendant la bataille. La troisième 56
  • 57. station, celle de sept heures du soir, entre laBelle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable ;c’est un tertre assez élevé qui existe encore etderrière lequel la garde était massée dans unedéclivité de la plaine. Autour de ce tertre, lesboulets ricochaient sur le pavé de la chausséejusqu’à Napoléon. Comme à Brienne, il avait sursa tête le sifflement des balles et des biscayens.On a ramassé, presque à l’endroit où étaient lespieds de son cheval, des boulets vermoulus, devieilles lames de sabre et des projectilesinformes, mangés de rouille. Scabra rubigine1. Ily a quelques années, on y a déterré un obus desoixante, encore chargé, dont la fusée s’étaitbrisée au ras de la bombe. C’est à cette dernièrestation que l’empereur disait à son guide Lacoste, 1 « En labourant son champ, un paysan trouvera des armesrongées d’une rouille rugueuse » (scabra rubigine), prédisaitVirgile (Géorgiques, I, 495) en évoquant deux bataillesdécisives en Macédoine : celle de Pharsale où César l’emportasur Pompée (cf. au début du chapitre : Ridet Caesar, Pompidusflebit : le rire de César annonce les pleurs de Pompée), et cellede Philippes où Octave et Antoine vainquirent les meurtriers deCésar, Brutus et Cassius. 57
  • 58. paysan hostile, effaré, attaché à la selle d’unhussard, se retournant à chaque paquet demitraille, et tâchant de se cacher derrière lui : –Imbécile ! c’est honteux, tu vas te faire tuer dansle dos. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le talus friable de ce tertre, encreusant le sable, les restes du col d’une bombedésagrégés par l’oxyde de quarante-six années, etde vieux tronçons de fer qui cassaient comme desbâtons de sureau entre ses doigts. Les ondulations des plaines diversementinclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon etde Wellington ne sont plus, personne ne l’ignore,ce qu’elles étaient le 18 juin 1815. En prenant àce champ funèbre de quoi lui faire un monument,on lui a ôté son relief réel, et l’histoire,déconcertée, ne s’y reconnaît plus. Pour leglorifier, on l’a défiguré. Wellington, deux ansaprès, revoyant Waterloo, s’est écrié : On m’achangé mon champ de bataille. Là où estaujourd’hui la grosse pyramide de terresurmontée du lion, il y avait une crête qui, vers laroute de Nivelles, s’abaissait en rampe praticable,mais qui, du côté de la chaussée de Genappe, 58
  • 59. était presque un escarpement. L’élévation de cetescarpement peut encore être mesuréeaujourd’hui par la hauteur des deux tertres desdeux grandes sépultures qui encaissent la route deGenappe à Bruxelles ; l’une, le tombeau anglais,à gauche ; l’autre, le tombeau allemand, à droite.Il n’y a point de tombeau français. Pour laFrance, toute cette plaine est sépulcre. Grâce auxmille et mille charretées de terre employées à labutte de cent cinquante pieds de haut et d’undemi-mille de circuit, le plateau de Mont-Saint-Jean est aujourd’hui accessible en pente douce ;le jour de la bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d’un abord âpre et abrupt. Leversant là était si incliné que les canons anglaisne voyaient pas au-dessous d’eux la ferme situéeau fond du vallon, centre du combat. Le 18 juin1815, les pluies avaient encore raviné cetteroideur, la fange compliquait la montée, et nonseulement on gravissait, mais on s’embourbait.Le long de la crête du plateau courait une sorte defossé impossible à deviner pour un observateurlointain. Qu’était-ce que ce fossé ? Disons-le. Braine- 59
  • 60. l’Alleud est un village de Belgique, Ohain en estun autre. Ces villages, cachés tous les deux dansdes courbes de terrain, sont joints par un chemind’une lieue et demie environ qui traverse uneplaine à niveau ondulant, et souvent entre ets’enfonce dans des collines comme un sillon, cequi fait que sur divers points cette route est unravin. En 1815, comme aujourd’hui, cette routecoupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jeanentre les deux chaussées de Genappe et deNivelles ; seulement, elle est aujourd’hui deplain-pied avec la plaine ; elle était alors chemincreux. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore unetranchée dans la plus grande partie de sonparcours ; tranchée creuse quelquefois d’unedouzaine de pieds et dont les talus trop escarpéss’écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous lesaverses. Des accidents y arrivaient. La route étaitsi étroite à l’entrée de Braine-l’Alleud qu’unpassant y avait été broyé par un chariot, commele constate une croix de pierre debout près ducimetière qui donne le nom du mort, MonsieurBernard Debrye, marchand à Bruxelles, et la date 60
  • 61. de l’accident, février 1637*. Elle était si profondesur le plateau du Mont-Saint-Jean qu’un paysan,Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en 1783 parun éboulement du talus, comme le constatait uneautre croix de pierre dont le faîte a disparu dansles défrichements, mais dont le piédestal renverséest encore visible aujourd’hui sur la pente dugazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. Un jour de bataille, ce chemin creux dont rienn’avertissait, bordant la crête de Mont-Saint-Jean,fossé au sommet de l’escarpement, ornièrecachée dans les terres, était invisible, c’est-à-direterrible. * Voici l’inscription : DOM CY A ÉTÉ ÉCRASÉ PAR MALHEUR SOUS UN CHARIOT MONSIEUR BERNARD DE BRYE MARCHAND À BRUXELLE LE (illisible) FÉVRIER 1637. 61
  • 62. VIII L’empereur fait une question au guide Lacoste1. Donc, le matin de Waterloo, Napoléon étaitcontent. Il avait raison ; le plan de bataille conçu parlui, nous l’avons constaté, était en effetadmirable. Une fois la bataille engagée, ses péripéties trèsdiverses, la résistance d’Hougomont, la ténacitéde la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy mis hors decombat, la muraille inattendue où s’était brisée labrigade Soye, l’étourderie fatale de Guilleminotn’ayant ni pétards ni sacs à poudre,l’embourbement des batteries, les quinze piècessans escorte culbutées par Uxbridge dans unchemin creux, le peu d’effet des bombes tombant 1 Ce guide s’appelait en réalité Decoster. 62
  • 63. dans les lignes anglaises, s’y enfouissant dans lesol détrempé par les pluies et ne réussissant qu’ày faire des volcans de boue, de sorte que lamitraille se changeait en éclaboussure, l’inutilitéde la démonstration de Piré sur Braine-l’Alleud,toute cette cavalerie, quinze escadrons, à peu prèsannulée, l’aile droite anglaise mal inquiétée, l’ailegauche mal entamée, l’étrange malentendu deNey massant, au lieu de les échelonner, les quatredivisions du premier corps, des épaisseurs devingt-sept rangs et des fronts de deux centshommes livrés de la sorte à la mitraille,l’effrayante trouée des boulets dans ces masses,les colonnes d’attaque désunies, la batteried’écharpe brusquement démasquée sur leur flancBourgeois, Donzelot et Durutte compromis,Quiot repoussé, le lieutenant Vieux, cet herculesorti de l’école polytechnique, blessé au momentoù il enfonçait à coups de hache la porte de laHaie-Sainte sous le feu plongeant de la barricadeanglaise barrant le coude de la route de Genappeà Bruxelles, la division Marcognet, prise entrel’infanterie et la cavalerie, fusillée à bout portantdans les blés par Best et Pack, sabrée par 63
  • 64. Ponsonby, sa batterie de sept pièces enclouée, leprince de Saxe-Weimar tenant et gardant, malgréle comte d’Erlon, Frischemont et Smohain, ledrapeau du 105e pris, le drapeau du 45e pris, cehussard noir prussien arrêté par les coureurs de lacolonne volante de trois cents chasseurs battantl’estrade entre Wavre et Plancenoit, les chosesinquiétantes que ce prisonnier avait dites, leretard de Grouchy, les quinze cents hommes tuésen moins d’une heure dans le vergerd’Hougomont, les dix-huit cents hommescouchés en moins de temps encore autour de laHaie-Sainte, tous ces incidents orageux, passantcomme les nuées de la bataille devant Napoléon,avaient à peine troublé son regard et n’avaientpoint assombri cette face impériale de lacertitude. Napoléon était habitué à regarder laguerre fixement ; il ne faisait jamais chiffre àchiffre l’addition poignante du détail ; les chiffreslui importaient peu, pourvu qu’ils donnassent cetotal : victoire ; que les commencementss’égarassent, il ne s’en alarmait point, lui qui secroyait maître et possesseur de la fin ; il savaitattendre, se supposant hors de question, et il 64
  • 65. traitait le destin d’égal à égal. Il paraissait dire ausort : tu n’oserais pas. Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentaitprotégé dans le bien et toléré dans le mal. Il avait,ou croyait avoir pour lui, une connivence, onpourrait presque dire une complicité desévénements, équivalente à l’antiqueinvulnérabilité. Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina,Leipsick et Fontainebleau, il semble qu’onpourrait se défier de Waterloo. Un mystérieuxfroncement de sourcil devient visible au fond duciel. Au moment où Wellington rétrograda,Napoléon tressaillit. Il vit subitement le plateaude Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front del’armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, maisse dérobait. L’empereur se souleva à demi sur sesétriers. L’éclair de la victoire passa dans sesyeux. Wellington acculé à la forêt de Soignes etdétruit, c’était le terrassement définitif del’Angleterre par la France ; c’était Crécy, 65
  • 66. Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés.L’homme de Marengo raturait Azincourt. L’empereur alors, méditant la péripétieterrible, promena une dernière fois sa lunette surtous les points du champ de bataille. Sa garde,l’arme au pied derrière lui, l’observait d’en basavec une sorte de religion. Il songeait ; ilexaminait les versants, notait les pentes, scrutaitle bouquet d’arbres, le carré de seigles, lesentier ; il semblait compter chaque buisson. Ilregarda avec quelque fixité les barricadesanglaises des deux chaussées, deux larges abatisd’arbres, celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de deux canons,les seuls de toute l’artillerie anglaise qui vissentle fond du champ de bataille, et celle de lachaussée de Nivelles où étincelaient lesbayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Ilremarqua près de cette barricade la vieillechapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui està l’angle de la traverse vers Braine-l’Alleud. Il sepencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Leguide fit un signe de tête négatif, probablementperfide. 66
  • 67. L’empereur se redressa et se recueillit. Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu’àachever ce recul par un écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédiaune estafette à franc étrier à Paris pour yannoncer que la bataille était gagnée. Napoléon était un de ces génies d’où sort letonnerre. Il venait de trouver son coup de foudre. Il donna l’ordre aux cuirassiers de Milhaudd’enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. 67
  • 68. IX L’inattendu. Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaientun front d’un quart de lieue. C’étaient deshommes géants sur des chevaux colosses. Ilsétaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrièreeux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, leschasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit centquatre-vingts lances. Ils portaient le casque sanscrins et la cuirasse de fer battu, avec les pistoletsd’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Lematin toute l’armée les avait admirés quand, àneuf heures, les clairons sonnant, toutes lesmusiques chantant Veillons au salut de l’empirea, a Chant patriotique en trois strophes, de A.-S. Roy, sur un 68
  • 69. ils étaient venus, colonne épaisse, une de leursbatteries à leur flanc, l’autre à leur centre, sedéployer sur deux rangs entre la chaussée deGenappe et Frischemont, et prendre leur place debataille dans cette puissante deuxième ligne, sisavamment composée par Napoléon, laquelle,ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers deKellermann et à son extrémité de droite lescuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire,deux ailes de fer. L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre del’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Lesescadrons énormes s’ébranlèrent. Alors on vit un spectacle formidable. Toute cette cavalerie, sabres levés, étendardset trompettes au vent, formée en colonne pardivision, descendit, d’un même mouvement etair extrait de Renaud d’Ast, opéra de Dalayrac. Ce n’est pointun hymne impérialiste. Le terme empire y désigne l’État et, enl’espèce, l’État républicain. Avant que retentît La Marseillaise,Veillons au salut de l’Empire était le plus fameux des chantsrévolutionnaires. On le rechanta en 1840 et on y ajouta alorsune quatrième strophe. 69
  • 70. comme un seul homme, avec la précision d’unbélier de bronze qui ouvre une brèche, la collinede la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fondredoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés,y disparut dans la fumée, puis, sortant de cetteombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujourscompacte et serrée, montant au grand trot, àtravers un nuage de mitraille crevant sur elle,l’épouvantable pente de boue du plateau deMont-Saint-Jean. Ils montaient, graves,menaçants, imperturbables ; dans les intervallesde la mousqueterie et de l’artillerie, on entendaitce piétinement colossal. Étant deux divisions, ilsétaient deux colonnes ; la division Wathier avaitla droite, la division Delord avait la gauche. Oncroyait voir de loin s’allonger vers la crête duplateau deux immenses couleuvres d’acier. Celatraversa la bataille comme un prodige. Rien de semblable ne s’était vu depuis la prisede la grande redoute de la Moskowa par la grossecavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’yretrouvait. Il semblait que cette masse étaitdevenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaqueescadron ondulait et se gonflait comme un 70
  • 71. anneau du polype. On les apercevait à travers unevaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle decasques, de cris, de sabres, bondissement orageuxdes croupes des chevaux dans le canon et lafanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessusles cuirasses, comme les écailles sur l’hydre. Ces récits semblent d’un autre âge. Quelquechose de pareil à cette vision apparaissait sansdoute dans les vieilles épopées orphiquesracontant les hommes-chevaux, les antiqueshippanthropes, ces titans à face humaine et àpoitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe,horribles, invulnérables, sublimes ; dieux etbêtes. Bizarre coïncidence numérique, vingt-sixbataillons allaient recevoir ces vingt-sixescadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombrede la batterie masquée, l’infanterie anglaise,formée en treize carrés, deux bataillons par carré,et sur deux lignes, sept sur la première, six sur laseconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue cequi allait venir, calme, muette, immobile,attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les 71
  • 72. cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutaitmonter cette marée d’hommes. Elle entendait legrossissement du bruit des trois mille chevaux, lefrappement alternatif et symétrique des sabots augrand trot, le froissement des cuirasses, lecliquetis des sabres, et une sorte de grand soufflefarouche. Il y eut un silence redoutable, puis,subitement, une longue file de bras levésbrandissant des sabres apparut au-dessus de lacrête, et les casques, et les trompettes, et lesétendards, et trois mille têtes à moustaches grisescriant : vive l’empereur ! toute cette cavaleriedéboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entréed’un tremblement de terre. Tout à coup, chose tragique, à la gauche desAnglais, à notre droite, la tête de colonne descuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.Parvenus au point culminant de la crête, effrénés,tout à leur furie et à leur course d’exterminationsur les carrés et les canons, les cuirassiersvenaient d’apercevoir entre eux et les Anglais unfossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, 72
  • 73. inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux,profond de deux toises entre son double talus ; lesecond rang y poussa le premier, et le troisième ypoussa le second ; les chevaux se dressaient, serejetaient en arrière, tombaient sur la croupe,glissaient les quatre pieds en l’air, pilant etbouleversant les cavaliers, aucun moyen dereculer, toute la colonne n’était plus qu’unprojectile, la force acquise pour écraser lesAnglais écrasa les Français, le ravin inexorablene pouvait se rendre que comblé, cavaliers etchevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les unssur les autres, ne faisant qu’une chair dans cegouffre, et, quand cette fosse fut pleined’hommes vivants, on marcha dessus et le restepassa. Presque un tiers de la brigade Duboiscroula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la bataille. Une tradition locale, qui exagère évidemment,dit que deux mille chevaux et quinze centshommes furent ensevelis dans le chemin creuxd’Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprendtous les autres cadavres qu’on jeta dans ce ravin 73
  • 74. le lendemain du combat. Notons en passant que c’était cette brigadeDubois, si funestement éprouvée, qui, une heureauparavant, chargeant à part, avait enlevé ledrapeau du bataillon de Lunebourg. Napoléon, avant d’ordonner cette charge descuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain,mais n’avait pu voir ce chemin creux qui nefaisait pas même une ride à la surface du plateau.Averti pourtant et mis en éveil par la petitechapelle blanche qui en marque l’angle sur lachaussée de Nivelles, il avait fait, probablementsur l’éventualité d’un obstacle, une question auguide Lacoste. Le guide avait répondu non. Onpourrait presque dire que de ce signe de tête d’unpaysan est sortie la catastrophe de Napoléon. D’autres fatalités encore devaient surgir. Était-il possible que Napoléon gagnât cettebataille ? Nous répondons non. Pourquoi ? Àcause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non.À cause de Dieu. Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n’était 74
  • 75. plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autresérie de faits se préparait, où Napoléon n’avaitplus de place. La mauvaise volonté desévénements s’était annoncée de longue date. Il était temps que cet homme vaste tombât. L’excessive pesanteur de cet homme dans ladestinée humaine troublait l’équilibre. Cetindividu comptait à lui seul plus que le groupeuniversel. Ces pléthores de toute la vitalitéhumaine concentrée dans une seule tête, le mondemontant au cerveau d’un homme, cela seraitmortel à la civilisation si cela durait. Le momentétait venu pour l’incorruptible équité suprêmed’aviser. Probablement les principes et leséléments, d’où dépendent les gravitationsrégulières dans l’ordre moral comme dans l’ordrematériel, se plaignaient. Le sang qui fume, letrop-plein des cimetières, les mères en larmes, cesont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand laterre souffre d’une surcharge, de mystérieuxgémissements de l’ombre, que l’abîme entend. Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sachute était décidée. 75
  • 76. Il gênait Dieu. Waterloo n’est point une bataille ; c’est lechangement de front de l’univers. 76
  • 77. X Le plateau de Mont-Saint-Jean. En même temps que le ravin, la batterie s’étaitdémasquée. Soixante canons et les treize carrésfoudroyèrent les cuirassiers à bout portant.L’intrépide général Delord fit le salut militaire àla batterie anglaise. Toute l’artillerie volante anglaise était rentréeau galop dans les carrés. Les cuirassiers n’eurentpas même un temps d’arrêt. Le désastre duchemin creux les avait décimés, mais nondécouragés. C’étaient de ces hommes qui,diminués de nombre, grandissent de cœur. La colonne Wathier seule avait souffert dudésastre ; la colonne Delord, que Ney avait faitobliquer à gauche, comme s’il pressentait 77
  • 78. l’embûche, était arrivée entière. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrésanglais. Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents,pistolets au poing, telle fut l’attaque. Il y a des moments dans les batailles où l’âmedurcit l’homme jusqu’à changer le soldat enstatue, et où toute cette chair se fait granit. Lesbataillons anglais, éperdument assaillis, nebougèrent pas. Alors ce fut effrayant. Toutes les faces des carrés anglais furentattaquées à la fois. Un tournoiement frénétiqueles enveloppa. Cette froide infanterie demeuraimpassible. Le premier rang, genou en terre,recevait les cuirassiers sur les bayonnettes, lesecond rang les fusillait ; derrière le second rangles canonniers chargeaient les pièces, le front ducarré s’ouvrait, laissait passer une éruption demitraille et se refermait. Les cuirassiersrépondaient par l’écrasement. Leurs grandschevaux se cabraient, enjambaient les rangs, 78
  • 79. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient,gigantesques, au milieu de ces quatre mursvivants. Les boulets faisaient des trouées dans lescuirassiers, les cuirassiers faisaient des brèchesdans les carrés. Des files d’hommesdisparaissaient broyées sous les chevaux. Lesbayonnettes s’enfonçaient dans les ventres de cescentaures. De là une difformité de blessuresqu’on n’a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés,rongés par cette cavalerie forcenée, serétrécissaient sans broncher. Inépuisables enmitraille, ils faisaient explosion au milieu desassaillants. La figure de ce combat étaitmonstrueuse. Ces carrés n’étaient plus desbataillons, c’étaient des cratères ; ces cuirassiersn’étaient plus une cavalerie, c’était une tempête.Chaque carré était un volcan attaqué par unnuage ; la lave combattait la foudre. Le carré extrême de droite, le plus exposé detous, étant en l’air, fut presque anéanti dès lespremiers chocs. Il était formé du 75e régiment dehighlanders. Le joueur de cornemuse au centre,pendant qu’on s’exterminait autour de lui,baissant dans une inattention profonde son œil 79
  • 80. mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs,assis sur un tambour, son pibrocha sous le bras,jouait les airs de la montagne. Ces Écossaismouraient en pensant au Ben Lothianb, comme lesGrecs en se souvenant d’Argos. Le sabre d’uncuirassier, abattant le pibroch et le bras qui leportait, fit cesser le chant en tuant le chanteur. Les cuirassiers, relativement peu nombreux,amoindris par la catastrophe du ravin, avaient làcontre eux presque toute l’armée anglaise, maisils se multipliaient, chaque homme valant dix.Cependant quelques bataillons hanovriensplièrent. Wellington le vit, et songea à sacavalerie. Si Napoléon, en ce moment-là même,eût songé à son infanterie, il eût gagné la bataille.Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les cuirassiers, assaillants, sesentirent assaillis. La cavalerie anglaise était sur a Pibroch : sorte de cornemuse écossaise. b Ben Lothian ou le pic de Lothian. Le Lothian est unepartie de l’Écosse méridionale formée de plaines verdoyantes,de vallées fertiles entre quelques pics ; cette contrée est d’unegrande fécondité. 80
  • 81. leur dos. Devant eux les carrés, derrière euxSomerset ; Somerset, c’étaient les quatorze centsdragons-gardes. Somerset avait à sa droiteDornberg avec les chevau-légers allemands, et àsa gauche Trip avec les carabiniers belges ; lescuirassiers, attaqués en flanc et en tête, en avantet en arrière, par l’infanterie et par la cavalerie,durent faire face de tous les côtés. Que leurimportait ? ils étaient tourbillon. La bravouredevint inexprimable. En outre, ils avaient derrière eux la batterietoujours tonnante. Il fallait cela pour que ceshommes fussent blessés dans le dos. Une de leurscuirasses, trouée à l’omoplate gauche d’unbiscayen, est dans la collection dite musée deWaterloo. Pour de tels Français, il ne fallait pas moinsque de tels Anglais. Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre,une furie, un vertigineux emportement d’âmes etde courages, un ouragan d’épées éclairs. En uninstant les quatorze cents dragons-gardes nefurent plus que huit cents ; Fuller, leur lieutenant- 81
  • 82. colonel, tomba mort. Ney accourut avec leslanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de Mont-Saint-Jean futpris, repris, pris encore. Les cuirassiers quittaientla cavalerie pour retourner à l’infanterie, ou, pourmieux dire, toute cette cohue formidable secolletait sans que l’un lâchât l’autre. Les carréstenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eutquatre chevaux tués sous lui. La moitié descuirassiers resta sur le plateau. Cette lutte duradeux heures. L’armée anglaise en fut profondémentébranlée. Nul doute que, s’ils n’eussent étéaffaiblis dans leur premier choc par le désastre duchemin creux, les cuirassiers n’eussent culbuté lecentre et décidé la victoire. Cette cavalerieextraordinaire pétrifia Clinton qui avait vuTalavera et Badajoz. Wellington, aux trois quartsvaincu, admirait héroïquement. Il disait à demi-voix : sublime* ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur * Splendid ! mot textuel. 82
  • 83. treize, prirent ou enclouèrent soixante pièces decanon, et enlevèrent aux régiments anglais sixdrapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseursde la garde allèrent porter à l’empereur devant laferme de la Belle-Alliance. La situation de Wellington avait empiré. Cetteétrange bataille était comme un duel entre deuxblessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout encombattant et en se résistant toujours, perdenttout leur sang. Lequel des deux tombera lepremier ? La lutte du plateau continuait. Jusqu’où sont allés les cuirassiers ? personnene saurait le dire. Ce qui est certain, c’est que, lelendemain de la bataille, un cuirassier et soncheval furent trouvés morts dans la charpente dela bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s’entrecoupent et serencontrent les quatre routes de Nivelles, deGenappe, de La Hulpe et de Bruxelles. Cecavalier avait percé les lignes anglaises. Un deshommes qui ont relevé ce cadavre vit encore àMont-Saint-Jean. Il se nomme Dehaze. Il avait 83
  • 84. alors dix-huit ans. Wellington se sentait pencher. La crise étaitproche. Les cuirassiers n’avaient point réussi, en cesens que le centre n’était pas enfoncé. Tout lemonde ayant le plateau, personne ne l’avait, et ensomme il restait pour la plus grande part auxAnglais. Wellington avait le village et la plaineculminante ; Ney n’avait que la crête et la pente.Des deux côtés on semblait enraciné dans ce solfunèbre. Mais l’affaiblissement des Anglais paraissaitirrémédiable. L’hémorragie de cette armée étaithorrible. Kempt, à l’aile gauche, réclamait durenfort. – Il n’y en a pas, répondait Wellington,qu’il se fasse tuer ! – Presque à la même minute,rapprochement singulier qui peint l’épuisementdes deux armées, Ney demandait de l’infanterie àNapoléon, et Napoléon s’écriait : De l’infanterie !où veut-il que j’en prenne ? Veut-il que j’enfasse ? Pourtant l’armée anglaise était la plus malade.Les poussées furieuses de ces grands escadrons à 84
  • 85. cuirasses de fer et à poitrines d’acier avaientbroyé l’infanterie. Quelques hommes autour d’undrapeau marquaient la place d’un régiment, telbataillon n’était plus commandé que par uncapitaine ou par un lieutenant ; la division Alten,déjà si maltraitée à la Haie-Sainte, était presquedétruite ; les intrépides Belges de la brigade VanKluze jonchaient les seigles le long de la route deNivelles ; il ne restait presque rien de cesgrenadiers hollandais qui, en 1811, mêlés enEspagne à nos rangs, combattaient Wellington, etqui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaientNapoléon. La perte en officiers était considérable.Lord Uxbridge, qui le lendemain fit enterrer sajambe, avait le genou fracassé. Si, du côté desFrançais, dans cette lutte des cuirassiers, Delord,Lhéritier, Colbert, Dnop, Travers et Blancardétaient hors de combat, du côté des Anglais,Alten était blessé, Barne était blessé, Delanceyétait tué, Van Merlen était tué, Ompteda était tué,tout l’état-major de Wellington était décimé, etl’Angleterre avait le pire partage dans ce sanglantéquilibre. Le 2e régiment des gardes à pied avaitperdu cinq lieutenants-colonels, quatre capitaines 85
  • 86. et trois enseignes ; le premier bataillon du 30ed’infanterie avait perdu vingt-quatre officiers etcent douze soldats ; le 79e montagnards avaitvingt-quatre officiers blessés, dix-huit officiersmorts, quatre cent cinquante soldats tués. Leshussards hanovriens de Cumberland, un régimenttout entier, ayant à sa tête son colonel Hacke, quidevait plus tard être jugé et cassé, avaient tournébride devant la mêlée et étaient en fuite dans laforêt de Soignes, semant la déroute jusqu’àBruxelles. Les charrois, les prolonges, lesbagages, les fourgons pleins de blessés, voyantles Français gagner du terrain et s’approcher de laforêt, s’y précipitaient ; les Hollandais, sabrés parla cavalerie française, criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu’à Groenendael, sur une longueurde près de deux lieues dans la direction deBruxelles, il y avait, au dire des témoins quiexistent encore, un encombrement de fuyards.Cette panique fut telle qu’elle gagna le prince deCondé à Malines et Louis XVIII à Gand. Àl’exception de la faible réserve échelonnéederrière l’ambulance établie dans la ferme deMont-Saint-Jean et des brigades Vivian et 86
  • 87. Vandeleur qui flanquaient l’aile gauche,Wellington n’avait plus de cavalerie. Nombre debatteries gisaient démontées. Ces faits sontavoués par Siborne ; et Pringle, exagérant ledésastre, va jusqu’à dire que l’armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre millehommes. Le duc-de-fer demeurait calme, maisses lèvres avaient blêmi. Le commissaireautrichien Vincent, le commissaire espagnolAlava, présents à la bataille dans l’état-majoranglais, croyaient le duc perdu. À cinq heures,Wellington tira sa montre, et on l’entenditmurmurer ce mot sombre : Blücher, ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu’une lignelointaine de bayonnettes étincela sur les hauteursdu côté de Frischemont. Ici est la péripétie de ce drame géant. 87
  • 88. XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow. On connaît la poignante méprise deNapoléon : Grouchy espéré, Blücher survenant, lamort au lieu de la vie. La destinée a de ces tournants ; on s’attendaitau trône du monde ; on aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,lieutenant de Blücher, lui eût conseillé dedéboucher de la forêt au-dessus de Frischemontplutôt qu’au dessous de Plancenoit, la forme dudix-neuvième siècle eût peut-être été différente.Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. Partout autre chemin qu’au-dessous de Plancenoit,l’armée prussienne aboutissait à un ravininfranchissable à l’artillerie, et Bülow n’arrivaitpas. 88
  • 89. Or, une heure de retard, c’est le généralprussien Muffling qui le déclare, et Blüchern’aurait plus trouvé Wellington debout ; « labataille était perdue ». Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Ilavait du reste été fort retardé. Il avait bivouaqué àDion-le-Mont et était parti dès l’aube. Mais leschemins étaient impraticables et ses divisionss’étaient embourbées. Les ornières venaient aumoyeu des canons. En outre, il avait fallu passerla Dyle sur l’étroit pont de Wavre ; la rue menantau pont avait été incendiée par les Français ; lescaissons et les fourgons de l’artillerie, ne pouvantpasser entre deux rangs de maisons en feu,avaient dû attendre que l’incendie fût éteint. Ilétait midi que l’avant-garde de Bülow n’avait puencore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. L’action, commencée deux heures plus tôt, eûtété finie à quatre heures, et Blücher serait tombésur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont cesimmenses hasards, proportionnés à un infini quinous échappe. Dès midi, l’empereur, le premier, avec sa 89
  • 90. longue-vue, avait aperçu à l’extrême horizonquelque chose qui avait fixé son attention. Il avaitdit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît êtredes troupes. Puis il avait demandé au duc deDalmatie : – Soult, que voyez-vous versChapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchalbraquant sa lunette avait répondu : – Quatre oucinq mille hommes, sire. Évidemment Grouchy. –Cependant cela restait immobile dans la brume.Toutes les lunettes de l’état-major avaient étudié« le nuage » signalé par l’empereur. Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui fonthalte. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres.La vérité est que le nuage ne remuait pas.L’empereur avait détaché en reconnaissance versce point obscur la division de cavalerie légère deDomon. Bülow en effet n’avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et ne pouvait rien. Il devaitattendre le gros du corps d’armée, et il avaitl’ordre de se concentrer avant d’entrer en ligne ;mais à cinq heures, voyant le péril de Wellington,Blücher ordonna à Bülow d’attaquer et dit ce motremarquable : « Il faut donner de l’air à l’armée 90
  • 91. anglaise. » Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hackeet Ryssel se déployaient devant le corps deLobau, la cavalerie du prince Guillaume dePrusse débouchait du bois de Paris, Plancenoitétait en flammes, et les boulets prussienscommençaient à pleuvoir jusque dans les rangsde la garde en réserve derrière Napoléon. 91
  • 92. XII La garde. On sait le reste : l’irruption d’une troisièmearmée, la bataille disloquée, quatre-vingt-sixbouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Iersurvenant avec Bülow, la cavalerie de Zietenmenée par Blücher en personne, les Françaisrefoulés, Marcognet balayé du plateau d’Ohain,Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiotreculant, Lobau pris en écharpe, une nouvellebataille se précipitant à la nuit tombante sur nosrégiments démantelés, toute la ligne anglaisereprenant l’offensive et poussée en avant, lagigantesque trouée faite dans l’armée française,la mitraille anglaise et la mitraille prussiennes’entr’aidant, l’extermination, le désastre defront, le désastre en flanc, la garde entrant enligne sous cet épouvantable écroulement. 92
  • 93. Comme elle sentait qu’elle allait mourir, ellecria : vive l’empereur ! L’histoire n’a rien de plusémouvant que cette agonie éclatant enacclamations. Le ciel avait été couvert toute la journée. Toutà coup, en ce moment-là même, il était huitheures du soir, les nuages de l’horizons’écartèrent et laissèrent passer, à travers lesormes de la route de Nivelles, la grande rougeursinistre du soleil qui se couchait. On l’avait vu selever à Austerlitz. Chaque bataillon de la garde, pour cedénouement, était commandé par un général.Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret deMorvan, étaient là. Quand les hauts bonnets desgrenadiers de la garde avec la large plaque àl’aigle apparurent, symétriques, alignés,tranquilles, superbes, dans la brume de cettemêlée, l’ennemi sentit le respect de la France ; oncrut voir vingt victoires entrer sur le champ debataille, ailes déployées, et ceux qui étaientvainqueurs, s’estimant vaincus, reculèrent ; maisWellington cria : Debout, gardes, et visez juste ! 93
  • 94. le régiment rouge des gardes anglaises, couchéderrière les haies, se leva, une nuée de mitraillecribla le drapeau tricolore frissonnant autour denos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnagecommença. La garde impériale sentit dansl’ombre l’armée lâchant pied autour d’elle, et levaste ébranlement de la déroute, elle entendit lesauve-qui-peut ! qui avait remplacé le vivel’empereur ! et, avec la fuite derrière elle, ellecontinua d’avancer, de plus en plus foudroyée etmourant davantage à chaque pas qu’elle faisait. Iln’y eut point d’hésitants ni de timides. Le soldatdans cette troupe était aussi héros que le général.Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de lamort acceptée, s’offrait à tous les coups danscette tourmente. Il eut là son cinquième chevaltué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux,l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, unede ses épaulettes à demi coupée par le coup desabre d’un horse-guard, sa plaque de grand-aiglebosselée par une balle, sanglant, fangeux,magnifique, une épée cassée à la main, il disait :Venez voir comment meurt un maréchal de 94
  • 95. France sur le champ de bataille ! Mais en vain ;il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Iljetait à Drouet d’Erlon cette question : Est-ce quetu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu detoute cette artillerie écrasant une poignéed’hommes : – Il n’y a donc rien pour moi ! Oh !je voudrais que tous ces boulets anglaism’entrassent dans le ventre ! – Tu étais réservé àdes balles françaises, infortuné ! 95
  • 96. XIII La catastrophe. La déroute derrière la garde fut lugubre. L’armée plia brusquement de tous les côtés àla fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, dePapelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! futsuivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui sedébande, c’est un dégel. Tout fléchit, se fêle,craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, seprécipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte uncheval, saute dessus, et, sans chapeau, sanscravate, sans épée, se met en travers de lachaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois lesAnglais et les Français. Il tâche de retenirl’armée, il la rappelle, il l’insulte, il se cramponneà la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient,en criant : Vive le maréchal Ney ! Deuxrégiments de Durutte vont et viennent effarés et 96
  • 97. comme ballottés entre le sabre des uhlans et lafusillade des brigades de Kempt, de Best, de Packet de Rylandt ; la pire des mêlées, c’est ladéroute, les amis s’entre-tuent pour fuir ; lesescadrons et les bataillons se brisent et sedispersent les uns contre les autres, énormeécume de la bataille. Lobau à une extrémitécomme Reille à l’autre sont roulés dans le flot.En vain Napoléon fait des murailles avec ce quilui reste de la garde ; en vain il dépense à undernier effort ses escadrons de service. Quiotrecule devant Vivian, Kellermann devantVandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devantPirch, Domon et Subervic devant le princeGuillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à lacharge les escadrons de l’empereur, tombe sousles pieds des dragons anglais. Napoléon court augalop le long des fuyards, les harangue, presse,menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaientle matin vive l’empereur, restent béantes ; c’est àpeine si on le connaît. La cavalerie prussienne,fraîche venue, s’élance, vole, sabre, taille, hache,tue, extermine. Les attelages se ruent, les canonsse sauvent ; les soldats du train détellent les 97
  • 98. caissons et en prennent les chevaux pours’échapper ; des fourgons culbutés les quatreroues en l’air entravent la route et sont desoccasions de massacre. On s’écrase, on se foule,on marche sur les morts et sur les vivants. Lesbras sont éperdus. Une multitude vertigineuseemplit les routes, les sentiers, les ponts, lesplaines, les collines, les vallées, les bois,encombrés par cette évasion de quarante millehommes. Cris, désespoir, sacs et fusils jetés dansles seigles, passages frayés à coups d’épée, plusde camarades, plus d’officiers, plus de généraux,une inexprimable épouvante. Zieten sabrant laFrance à son aise. Les lions devenus chevreuils.Telle fut cette fuite. À Genappe, on essaya de se retourner, de fairefront, d’enrayer. Lobau rallia trois cents hommes.On barricada l’entrée du village ; mais à lapremière volée de la mitraille prussienne, tout seremit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encoreaujourd’hui cette volée de mitraille empreinte surle vieux pignon d’une masure en brique à droitede la route, quelques minutes avant d’entrer àGenappe. Les Prussiens s’élancèrent dans 98
  • 99. Genappe, furieux sans doute d’être si peuvainqueurs. La poursuite fut monstrueuse.Blücher ordonna l’extermination. Roguet avaitdonné ce lugubre exemple de menacer de morttout grenadier français qui lui amènerait unprisonnier prussien. Blücher dépassa Roguet. Legénéral de la jeune garde, Ducesme, acculé sur laporte d’une auberge de Genappe, rendit son épéeà un hussard de la mort qui prit l’épée et tua leprisonnier. La victoire s’acheva par l’assassinatdes vaincus. Punissons, puisque nous sommesl’histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cetteférocité mit le comble au désastre. La déroutedésespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Frasnes,traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s’arrêtaqu’à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de lasorte ? la grande armée. Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruinede la plus haute bravoure qui ait jamais étonnél’histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non.L’ombre d’une droite énorme se projette surWaterloo. C’est la journée du destin. La force au-dessus de l’homme a donné ce jour-là. De là le 99
  • 100. pli épouvanté des têtes ; de là toutes ces grandesâmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincul’Europe sont tombés terrassés, n’ayant plus rienà dire ni à faire, sentant dans l’ombre uneprésence terrible. Hoc erat in fatis1. Ce jour-là, laperspective du genre humain a changé. Waterloo,c’est le gond du dix-neuvième siècle. Ladisparition du grand homme était nécessaire àl’avènement du grand siècle. Quelqu’un à qui onne réplique pas s’en est chargé. La panique deshéros s’explique. Dans la bataille de Waterloo, ily a plus que du nuage, il y a du météore. Dieu apassé. À la nuit tombante, dans un champ près deGenappe, Bernard et Bertrand saisirent par unpan de sa redingote et arrêtèrent un hommehagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là parle courant de la déroute, venait de mettre pied àterre, avait passé sous son bras la bride de soncheval, et, l’œil égaré, s’en retournait seul vers 1 « Tel était leur destin » (transposition du mot d’Horace sursa maison de campagne, hoc erat in votis, « tel était monvœu »). 100
  • 101. Waterloo. C’était Napoléon essayant encored’aller en avant, immense somnambule de ce rêveécroulé. 101
  • 102. XIV Le dernier carré. Quelques carrés de la garde, immobiles dansle ruissellement de la déroute comme des rochersdans de l’eau qui coule, tinrent jusqu’à la nuit. Lanuit venant, la mort aussi, ils attendirent cetteombre double, et, inébranlables, s’en laissèrentenvelopper. Chaque régiment, isolé des autres etn’ayant plus de lien avec l’armée rompue detoutes parts, mourait pour son compte. Ils avaientpris position, pour faire cette dernière action, lesuns sur les hauteurs de Rossomme, les autresdans la plaine de Mont-Saint-Jean. Là,abandonnés, vaincus, terribles, ces carréssombres agonisaient formidablement. Ulm,Wagram, Iéna, Friedland, mouraient en eux. Au crépuscule, vers neuf heures du soir, aubas du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait 102
  • 103. un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pentegravie par les cuirassiers, inondée maintenant parles masses anglaises, sous les feux convergentsde l’artillerie ennemie victorieuse, sous uneeffroyable densité de projectiles, ce carré luttait.Il était commandé par un officier obscur nomméCambronne. À chaque décharge, le carrédiminuait, et ripostait. Il répliquait à la mitraillepar la fusillade, rétrécissant continuellement sesquatre murs. De loin les fuyards s’arrêtaient parmoment, essoufflés, écoutant dans les ténèbres cesombre tonnerre décroissant. Quand cette légion ne fut plus qu’une poignée,quand leur drapeau ne fut plus qu’une loque,quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plusque des bâtons, quand le tas de cadavres fut plusgrand que le groupe vivant, il y eut parmi lesvainqueurs une sorte de terreur sacrée autour deces mourants sublimes, et l’artillerie anglaise,reprenant haleine, fit silence. Ce fut une espècede répit. Ces combattants avaient autour d’euxcomme un fourmillement de spectres, dessilhouettes d’hommes à cheval, le profil noir descanons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et 103
  • 104. les affûts ; la colossale tête de mort que les hérosentrevoient toujours dans la fumée au fond de labataille, s’avançait sur eux et les regardait. Ilspurent entendre dans l’ombre crépusculaire qu’onchargeait les pièces, les mèches alluméespareilles à des yeux de tigre dans la nuit firent uncercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu desbatteries anglaises s’approchèrent des canons, etalors, ému, tenant la minute suprême suspendueau-dessus de ces hommes, un général anglais,Colville selon les uns, Maitland selon les autres,leur cria : Braves Français, rendez-vous !Cambronne répondit : Merde ! 104
  • 105. XV Cambronne. Le lecteur français voulant être respecté, leplus beau mot peut-être qu’un Français ait jamaisdit ne peut lui être répété. Défense de déposer dusublime dans l’histoire. À nos risques et périls, nous enfreignons cettedéfense1. Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan,Cambronne. Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plusgrand ! car c’est mourir que de le vouloir, et cen’est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il a 1 Lamartine a réprouvé la présence du mot de Cambronnedans Les Misérables : « c’est de la démagogie grammaticale » ;note de Hugo à ce sujet : « il entrait de droit dans mon livre.C’est le misérable des mots. » 105
  • 106. survécu. L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo,ce n’est pas Napoléon en déroute, ce n’est pasWellington pliant à quatre heures, désespéré àcinq, ce n’est pas Blücher qui ne s’est pointbattu ; l’homme qui a gagné la bataille deWaterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui voustue, c’est vaincre. Faire cette réponse à la catastrophe, dire celaau destin, donner cette base au lion futur, jetercette réplique à la pluie de la nuit, au mur traîtrede Hougomont, au chemin creux d’Ohain, auretard de Grouchy, à l’arrivée de Blücher, êtrel’ironie dans le sépulcre, faire en sorte de resterdebout après qu’on sera tombé, noyer dans deuxsyllabes la coalition européenne, offrir aux roisces latrines déjà connues des césars, faire dudernier des mots le premier en y mêlant l’éclairde la France, clore insolemment Waterloo par lemardi gras, compléter Léonidas par Rabelais,résumer cette victoire dans une parole suprêmeimpossible à prononcer, perdre le terrain et garder 106
  • 107. l’histoire, après ce carnage avoir pour soi lesrieurs, c’est immense. C’est l’insulte à la foudre. Cela atteint lagrandeur eschylienne. Le mot de Cambronne fait l’effet d’unefracture. C’est la fracture d’une poitrine par ledédain ; c’est le trop plein de l’agonie qui faitexplosion. Qui a vaincu ? Est-ce Wellington ?Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher ?Non. Si Wellington n’eût pas commencé, Blüchern’aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de ladernière heure, ce soldat ignoré, cet infinimentpetit de la guerre, sent qu’il y a là un mensonge,un mensonge dans une catastrophe, redoublementpoignant, et, au moment où il en éclate de rage,on lui offre cette dérision, la vie ! Comment nepas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l’Europe,les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ilsont cent mille soldats victorieux, et derrière lescent mille, un million, leurs canons, mècheallumée, sont béants, ils ont sous leurs talons lagarde impériale et la grande armée, ils viennentd’écraser Napoléon, et il ne reste plus que 107
  • 108. Cambronne ; il n’y a plus pour protester que cever de terre. Il protestera. Alors il cherche un motcomme on cherche une épée. Il lui vient del’écume, et cette écume, c’est le mot. Devantcette victoire prodigieuse et médiocre, devantcette victoire sans victorieux, ce désespéré seredresse ; il en subit l’énormité, mais il enconstate le néant ; et il fait plus que cracher surelle ; et sous l’accablement du nombre, de laforce et de la matière, il trouve à l’âme uneexpression, l’excrément. Nous le répétons. Direcela, faire cela, trouver cela, c’est être levainqueur. L’esprit des grands jours entra dans cethomme inconnu à cette minute fatale. Cambronnetrouve le mot de Waterloo comme Rouget del’Isle trouve la Marseillaise, par visitation dusouffle d’en haut. Un effluve de l’ouragan divinse détache et vient passer à travers ces hommes,et ils tressaillent, et l’un chante le chant suprêmeet l’autre pousse le cri terrible. Cette parole dudédain titanique, Cambronne ne la jette passeulement à l’Europe au nom de l’empire, ceserait peu ; il la jette au passé au nom de la 108
  • 109. révolution. On l’entend, et l’on reconnaît dansCambronne la vieille âme des géants. Il sembleque c’est Danton qui parle ou Kléber qui rugit. Au mot de Cambronne, la voix anglaiserépondit : feu ! les batteries flamboyèrent, lacolline trembla, de toutes ces bouches d’airainsortit un dernier vomissement de mitraille,épouvantable, une vaste fumée, vaguementblanchie du lever de la lune, roula, et quand lafumée se dissipa, il n’y avait plus rien. Ce resteformidable était anéanti ; la garde était morte. Lesquatre murs de la redoute vivante gisaient, àpeine distinguait-on çà et là un tressaillementparmi les cadavres ; et c’est ainsi que les légionsfrançaises, plus grandes que les légions romaines,expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouilléede pluie et de sang, dans les blés sombres, àl’endroit où passe maintenant, à quatre heures dumatin, en sifflant et en fouettant gaîment soncheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles. 109
  • 110. XVI « Quot libras in duce1 ? » La bataille de Waterloo est une énigme. Elleest aussi obscure pour ceux qui l’ont gagnée quepour celui qui l’a perdue. Pour Napoléon, c’estune panique*. Blücher n’y voit que du feu ;Wellington n’y comprend rien. Voyez lesrapports. Les bulletins sont confus, lescommentaires sont embrouillés. Ceux-cibalbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage labataille de Waterloo en quatre moments ;Muffling la coupe en trois péripéties ; Charras, 1 « Combien pèse le chef ? (Juvénal, Satires, X, 147) ; « lepenseur, c’est le peseur » (William Shakespeare, III, 2). * « Une bataille terminée, une journée finie, de faussesmesures réparées, de plus grands succès assurés pour lelendemain, tout fut perdu par un moment de terreur panique. »(Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène.) 110
  • 111. quoique sur quelques points nous ayons une autreappréciation que lui, a seul saisi de son fier coupd’œil les linéaments caractéristiques de cettecatastrophe du génie humain aux prises avec lehasard divin. Tous les autres historiens ont uncertain éblouissement, et dans cet éblouissementils tâtonnent. Journée fulgurante, en effet,écroulement de la monarchie militaire qui, à lagrande stupeur des rois, a entraîné tous lesroyaumes, chute de la force, déroute de la guerre. Dans cet événement, empreint de nécessitésurhumaine, la part des hommes n’est rien. Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher,est-ce ôter quelque chose à l’Angleterre et àl’Allemagne ? Non. Ni cette illustre Angleterre nicette auguste Allemagne ne sont en question dansle problème de Waterloo. Grâce au ciel, lespeuples sont grands en dehors des lugubresaventures de l’épée. Ni l’Allemagne, nil’Angleterre, ni la France, ne tiennent dans unfourreau. Dans cette époque où Waterloo n’estqu’un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücherl’Allemagne a Goethe et au-dessus de Wellington 111
  • 112. l’Angleterre a Byron. Un vaste lever d’idées estpropre à notre siècle, et dans cette aurorel’Angleterre et l’Allemagne ont leur lueurmagnifique. Elles sont majestueuses par cequ’elles pensent. L’élévation de niveau qu’ellesapportent à la civilisation leur est intrinsèque ; ilvient d’elles-mêmes, et non d’un accident. Cequ’elles ont d’agrandissement au dix-neuvièmesiècle n’a point Waterloo pour source. Il n’y aque les peuples barbares qui aient des cruessubites après une victoire. C’est la vanitépassagère des torrents enflés d’un orage. Lespeuples civilisés, surtout au temps où noussommes, ne se haussent ni ne s’abaissent par labonne ou mauvaise fortune d’un capitaine. Leurpoids spécifique dans le genre humain résulte dequelque chose de plus qu’un combat. Leurhonneur, Dieu merci, leur dignité, leur lumière,leur génie, ne sont pas des numéros que les héroset les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre àla loterie des batailles. Souvent bataille perdue,progrès conquis. Moins de gloire, plus de liberté.Le tambour se tait, la raison prend la parole.C’est le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de 112
  • 113. Waterloo froidement des deux côtés. Rendons auhasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est àDieu. Qu’est-ce que Waterloo ? Une victoire ?Non. Un quine1. Quine gagné par l’Europe, payé par la France. Ce n’était pas beaucoup la peine de mettre làun lion. Waterloo du reste est la plus étrange rencontrequi soit dans l’histoire. Napoléon et Wellington.Ce ne sont pas des ennemis, ce sont descontraires. Jamais Dieu, qui se plaît auxantithèses, n’a fait un plus saisissant contraste etune confrontation plus extraordinaire. D’un côté,la précision, la prévision, la géométrie, laprudence, la retraite assurée, les réservesménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthodeimperturbable, la stratégie qui profite du terrain,la tactique qui équilibre les bataillons, le carnagetiré au cordeau, la guerre réglée montre en main,rien laissé volontairement au hasard, le vieuxcourage classique, la correction absolue ; de 1 Suite de cinq numéros avec laquelle on gagne à la loterie. 113
  • 114. l’autre l’intuition, la divination, l’étrangetémilitaire, l’instinct surhumain, le coup d’œilflamboyant, on ne sait quoi qui regarde commel’aigle et qui frappe comme la foudre, un artprodigieux dans une impétuosité dédaigneuse,tous les mystères d’une âme profonde,l’association avec le destin, le fleuve, la plaine, laforêt, la colline, sommés et en quelque sorteforcés d’obéir, le despote allant jusqu’àtyranniser le champ de bataille, la foi à l’étoilemêlée à la science stratégique, la grandissant,mais la troublant. Wellington était le Barème dela guerre, Napoléon en était le Michel-Ange ; etcette fois le génie fut vaincu par le calcul. Des deux côtés on attendait quelqu’un. Ce futle calculateur exact qui réussit. Napoléonattendait Grouchy ; il ne vint pas. Wellingtonattendait Blücher ; il vint. Wellington, c’est la guerre classique qui prendsa revanche. Bonaparte, à son aurore, l’avaitrencontrée en Italie, et superbement battue. Lavieille chouette avait fui devant le jeune vautour.L’ancienne tactique avait été non seulement 114
  • 115. foudroyée, mais scandalisée. Qu’était-ce que ceCorse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorantsplendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui,sans vivres, sans munitions, sans canons, sanssouliers, presque sans armée, avec une poignéed’hommes contre des masses, se ruait surl’Europe coalisée, et gagnait absurdement desvictoires dans l’impossible ? D’où sortait ceforcené foudroyant qui, presque sans reprendrehaleine, et avec le même jeu de combattants dansla main, pulvérisait l’une après l’autre les cinqarmées de l’empereur d’Allemagne, culbutantBeaulieu sur Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu,Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas ? Qu’était-ce que ce nouveau venu de la guerre ayantl’effronterie d’un astre ? L’école académiquemilitaire l’excommuniait en lâchant pied. De làune implacable rancune du vieux césarismecontre le nouveau, du sabre correct contre l’épéeflamboyante, et de l’échiquier contre le génie. Le18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, etau-dessous de Lodi, de Montebello, deMontenotte, de Mantoue, de Marengo, d’Arcole,elle écrivit : Waterloo. Triomphe des médiocres, 115
  • 116. doux aux majorités. Le destin consentit à cetteironie. À son déclin, Napoléon retrouva devantlui Wurmser jeune. Pour avoir Wurmser en effet, il suffît deblanchir les cheveux de Wellington. Waterloo est une bataille du premier ordregagnée par un capitaine du second. Ce qu’il faut admirer dans la bataille deWaterloo, c’est l’Angleterre, c’est la fermetéanglaise, c’est la résolution anglaise, c’est le sanganglais ; ce que l’Angleterre a eu là de superbe,ne lui en déplaise, c’est elle-même. Ce n’est passon capitaine, c’est son armée. Wellington, bizarrement ingrat, déclare dansune lettre à lord Bathurst que son armée, l’arméequi a combattu le 18 juin 1815, était une« détestable armée ». Qu’en pense cette sombremêlée d’ossements enfouis sous les sillons deWaterloo ? L’Angleterre a été trop modeste vis-à-vis deWellington. Faire Wellington si grand, c’est fairel’Angleterre petite. Wellington n’est qu’un héros 116
  • 117. comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces régiments de Maitland et de Mitchell,cette infanterie de Pack et de Kempt, cettecavalerie de Ponsonby et de Somerset, ceshighlanders jouant du pibroch sous la mitraille,ces bataillons de Rylandt, ces recrues toutesfraîches qui savaient à peine manier le mousquettenant tête aux vieilles bandes d’Essling et deRivoli, voilà ce qui est grand. Wellington a ététenace, ce fut là son mérite, et nous ne le luimarchandons pas, mais le moindre de sesfantassins et de ses cavaliers a été tout aussisolide que lui. L’iron-soldier vaut l’iron-duke1.Quant à nous, toute notre glorification va ausoldat anglais, à l’armée anglaise, au peupleanglais. Si trophée il y a, c’est à l’Angleterre quele trophée est dû. La colonne de Waterloo seraitplus juste si au lieu de la figure d’un homme, elleélevait dans la nue la statue d’un peuple. Mais cette grande Angleterre s’irritera de ceque nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 1 « Le soldat de fer vaut le duc-de-fer » (cf. p. 442 : onappelait ainsi le duc de Wellington). 117
  • 118. et notre 1789, l’illusion féodale. Elle croit àl’hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu’aucunne dépasse en puissance et en gloire, s’estimecomme nation, non comme peuple. En tant quepeuple, il se subordonne volontiers et prend unlord pour une tête. Workman, il se laissedédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. On sesouvient qu’à la bataille d’Inkermann un sergentqui, à ce qu’il paraît, avait sauvé l’armée, ne putêtre mentionné par lord Raglan, la hiérarchiemilitaire anglaise ne permettant de citer dans unrapport aucun héros au-dessous du graded’officier. Ce que nous admirons par-dessus tout, dansune rencontre du genre de celle de Waterloo,c’est la prodigieuse habileté du hasard. Pluienocturne, mur de Hougomont, chemin creuxd’Ohain, Grouchy sourd au canon, guide deNapoléon qui le trompe, guide de Bülow quil’éclaire ; tout ce cataclysme estmerveilleusement conduit. Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus demassacre que de bataille. 118
  • 119. Waterloo est de toutes les batailles rangéescelle qui a le plus petit front sur un tel nombre decombattants. Napoléon, trois quarts de lieue,Wellington, une demi-lieue ; soixante-douzemille combattants de chaque côté. De cetteépaisseur vint le carnage. On a fait ce calcul et établi cette proportion :Perte d’hommes : à Austerlitz, Français, quatorzepour cent ; Russes, trente pour cent, Autrichiens,quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français,treize pour cent ; Autrichiens, quatorze. À laMoskowa, Français, trente-sept pour cent ;Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français,treize pour cent ; Russes et Prussiens, quatorze. ÀWaterloo, Français, cinquante-six pour cent ;Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quaranteet un pour cent. Cent quarante-quatre millecombattants ; soixante mille morts1. Le champ de Waterloo aujourd’hui a le calmequi appartient à la terre, support impassible de 1 Ces chiffres furent donnés le 6-6-1861 par le journalL’Étoile belge d’après Le Moniteur de l’armée française. 119
  • 120. l’homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit pourtant une espèce de brumevisionnaire s’en dégage, et si quelque voyageurs’y promène, s’il regarde, s’il écoute, s’il rêvecomme Virgile devant les funestes plaines dePhilippes, l’hallucination de la catastrophe lesaisit. L’effrayant 18 juin revit ; la fausse colline-monument s’efface, ce lion quelconque sedissipe, le champ de bataille reprend sa réalité ;des lignes d’infanterie ondulent dans la plaine,des galops furieux traversent l’horizon ! lesongeur effaré voit l’éclair des sabres, l’étincelledes bayonnettes, le flamboiement des bombes,l’entre-croisement monstrueux des tonnerres ; ilentend, comme un râle au fond d’une tombe, laclameur vague de la bataille fantôme ; cesombres, ce sont les grenadiers ; ces lueurs, cesont les cuirassiers ; ce squelette, c’estNapoléon ; ce squelette, c’est Wellington ; toutcela n’est plus et se heurte et combat encore ; etles ravins s’empourprent, et les arbresfrissonnent, et il y a de la furie jusque dans lesnuées, et, dans les ténèbres, toutes ces hauteursfarouches, Mont-Saint-Jean, Hougomont, 120
  • 121. Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissentconfusément couronnées de tourbillons despectres s’exterminant. 121
  • 122. XVII Faut-il trouver bon Waterloo ? Il existe une école libérale très respectable quine hait point Waterloo. Nous n’en sommes pas.Pour nous, Waterloo n’est que la date stupéfaitede la liberté. Qu’un tel aigle sorte d’un tel œuf,c’est à coup sûr l’inattendu. Waterloo, si l’on se place au point de vueculminant de la question, est intentionnellementune victoire contre-révolutionnaire. C’estl’Europe contre la France, c’est Pétersbourg,Berlin et Vienne contre Paris, c’est le statu quocontre l’initiative, c’est le 14 juillet 1789 attaquéà travers le 20 mars 1815, c’est le branle-bas desmonarchies contre l’indomptable émeutefrançaise. Éteindre enfin ce vaste peuple enéruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve.Solidarité des Brunswick, des Nassau, des 122
  • 123. Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe ledroit divin. Il est vrai que, l’empire ayant étédespotique, la royauté, par la réaction naturelledes choses, devait forcément être libérale, etqu’un ordre constitutionnel à contre-cœur estsorti de Waterloo, au grand regret des vainqueurs.C’est que la révolution ne peut être vraimentvaincue, et qu’étant providentielle et absolumentfatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dansBonaparte jetant bas les vieux trônes, aprèsWaterloo, dans Louis XVIII octroyant etsubissant la Charte. Bonaparte met un postillonsur le trône de Naples et un sergent sur le trônede Suède, employant l’inégalité à démontrerl’égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresignela déclaration des droits de l’homme. Voulez-vous vous rendre compte de ce que c’est que larévolution, appelez-la Progrès ; et voulez-vousvous rendre compte de ce que c’est que leprogrès, appelez-le Demain. Demain faitirrésistiblement son œuvre, et il la fait dèsaujourd’hui. Il arrive toujours à son but,étrangement. Il emploie Wellington à faire de 123
  • 124. Foy, qui n’était qu’un soldat, un orateur. Foytombe à Hougomont et se relève à la tribune.Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outilpour cet ouvrier-là. Il ajuste à son travail divin,sans se déconcerter, l’homme qui a enjambé lesAlpes, et le bon vieux malade chancelant du pèreÉlysée1. Il se sert du podagre comme duconquérant ; du conquérant au dehors, du podagreau dedans. Waterloo, en coupant court à ladémolition des trônes européens par l’épée, n’aeu d’autre effet que de faire continuer le travailrévolutionnaire d’un autre côté. Les sabreurs ontfini, c’est le tour des penseurs. Le siècle queWaterloo voulait arrêter a marché dessus et apoursuivi sa route. Cette victoire sinistre a étévaincue par la liberté. En somme, et incontestablement, ce quitriomphait à Waterloo, ce qui souriait derrièreWellington, ce qui lui apportait tous les bâtons demaréchal de l’Europe, y compris, dit-on, le bâtonde maréchal de France, ce qui roulait 1 Surnom du premier chirurgien de Louis XVIII. 124
  • 125. joyeusement les brouettées de terre pleined’ossements pour élever la butte du lion, ce qui atriomphalement écrit sur ce piédestal cette date :18 juin 1815, ce qui encourageait Blücher sabrantla déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se penchait sur la France comme surune proie, c’était la contre-révolution. C’est lacontre-révolution qui murmurait ce mot infâme :démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu lecratère de près, elle a senti que cette cendre luibrûlait les pieds, et elle s’est ravisée. Elle estrevenue au bégayement d’une charte. Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dansWaterloo. De liberté intentionnelle, point. Lacontre-révolution était involontairement libérale,de même que, par un phénomène correspondant,Napoléon était involontairement révolutionnaire.Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval futdésarçonné. 125
  • 126. XVIII Recrudescence du droit divin. Fin de la dictature. Tout un système d’Europecroula. L’empire s’affaissa dans une ombre quiressembla à celle du monde romain expirant. Onrevit de l’abîme comme au temps des barbares.Seulement la barbarie de 1815, qu’il faut nommerde son petit nom, la contre-révolution, avait peud’haleine, s’essouffla vite, et resta court.L’empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré pardes yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaivefait sceptre, l’empire avait été la gloire même. Ilavait répandu sur la terre toute la lumière que latyrannie peut donner ; lumière sombre. Disonsplus : lumière obscure. Comparée au vrai jour,c’est de la nuit. Cette disparition de la nuit fitl’effet d’une éclipse. 126
  • 127. Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses enrond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du20 mars. Le Corse devint l’antithèse du Béarnais.Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc.L’exil trôna. La table de sapin de Hartwell pritplace devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV.On parla de Bouvines et de Fontenoy commed’hier, Austerlitz ayant vieilli. L’autel et le trônefraternisèrent majestueusement. Une des formesles plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième siècle s’établit sur la France et sur lecontinent. L’Europe prit la cocarde blanche.Trestaillon fut célèbre. La devise non pluribusimpar1 reparut dans des rayons de pierre figurantun soleil sur la façade de la caserne du quaid’Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il yeut une maison rouge. L’arc du carrousel, toutchargé de victoires mal portées, dépaysé dans cesnouveautés, un peu honteux peut-être de 1 Exactement, nec pluribus impar, devise de Louis XIV (ilfaut sans doute comprendre : « supérieur à tous »). – Trestaillon(surnom de Jacques Dupont) fut l’un des meneurs de la Terreurblanche à Nîmes. 127
  • 128. Marengo et d’Arcole, se tira d’affaire avec lastatue du duc d’Angoulême. Le cimetière de laMadeleine, redoutable fosse commune de 93, secouvrit de marbre et de jaspe, les os de LouisXVI et de Marie-Antoinette étant dans cettepoussière. Dans le fossé de Vincennes, un cippesépulcral sortit de terre, rappelant que le ducd’Enghien était mort dans le mois même oùNapoléon avait été couronné. Le pape Pie VII,qui avait fait ce sacre très près de cette mort,bénit tranquillement la chute comme il avait bénil’élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petiteombre âgée de quatre ans qu’il fut séditieuxd’appeler le roi de Rome. Et ces choses se sontfaites, et ces rois ont repris leurs trônes, et lemaître de l’Europe a été mis dans une cage, etl’ancien régime est devenu le nouveau, et toutel’ombre et toute la lumière de la terre ont changéde place, parce que, dans l’après-midi d’un jourd’été, un pâtre a dit à un Prussien dans un bois :passez par ici et non par là ! Ce 1815 fut une sorte d’avril lugubre. Lesvieilles réalités malsaines et vénéneuses secouvrirent d’apparences neuves. Le mensonge 128
  • 129. épousa 1789, le droit divin se masqua d’unecharte, les fictions se firent constitutionnelles, lespréjugés, les superstitions et les arrière-pensées,avec l’article 14 au cœur, se vernirent delibéralisme. Changement de peau des serpents. L’homme avait été à la fois agrandi etamoindri par Napoléon. L’idéal, sous ce règne dela matière splendide, avait reçu le nom étranged’idéologie. Grave imprudence d’un grandhomme, tourner en dérision l’avenir. Les peuplescependant, cette chair à canon si amoureuse ducanonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il ?Que fait-il ? Napoléon est mort, disait un passantà un invalide de Marengo et de Waterloo. – Luimort ! s’écria ce soldat, vous le connaissez bien !Les imaginations déifiaient cet homme terrassé.Le fond de l’Europe, après Waterloo, futténébreux. Quelque chose d’énorme restalongtemps vide par l’évanouissement deNapoléon. Les rois se mirent dans ce vide. La vieilleEurope en profita pour se reformer. Il y eut uneSainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit 129
  • 130. d’avance le champ fatal de Waterloo. En présence et en face de cette antique Europerefaite, les linéaments d’une France nouvelles’ébauchèrent. L’avenir, raillé par l’empereur, fitson entrée. Il avait sur le front cette étoile,Liberté. Les yeux ardents des jeunes générationsse tournèrent vers lui. Chose singulière, on s’épriten même temps de cet avenir, Liberté, et de cepassé, Napoléon. La défaite avait grandi levaincu. Bonaparte tombé semblait plus haut queNapoléon debout. Ceux qui avaient triomphéeurent peur. L’Angleterre le fit garder parHudson Lowe et la France le fit guetter parMontchenu. Ses bras croisés devinrentl’inquiétude des trônes. Alexandre le nommait :mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité derévolution qu’il avait en lui. C’est ce qui expliqueet excuse le libéralisme bonapartiste. Ce fantômedonnait le tremblement au vieux monde. Les roisrégnèrent mal à leur aise, avec le rocher deSainte-Hélène à l’horizon. Pendant que Napoléon agonisait à Longwood,les soixante mille hommes tombés dans le champ 130
  • 131. de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelquechose de leur paix se répandit dans le monde. Lecongrès de Vienne en fit les traités de 1815, etl’Europe nomma cela la restauration. Voilà ce que c’est que Waterloo. Mais qu’importe à l’infini ? Toute cettetempête, tout ce nuage, cette guerre, puis cettepaix, toute cette ombre, ne troubla pas unmoment la lueur de l’œil immense devant lequelun puceron sautant d’un brin d’herbe à l’autreégale l’aigle volant de clocher en clocher auxtours de Notre-Dame. 131
  • 132. XIX Le champ de bataille la nuit. Revenons, c’est une nécessité de ce livre, surce fatal champ de bataille. Le 18 juin 1815, c’était pleine lune. Cetteclarté favorisa la poursuite féroce de Blücher,dénonça les traces des fuyards, livra cette massedésastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, etaida au massacre. Il y a parfois dans lescatastrophes de ces tragiques complaisances de lanuit. Après le dernier coup de canon tiré, la plainede Mont-Saint-Jean resta déserte. Les Anglais occupèrent le campement desFrançais, c’est la constatation habituelle de lavictoire ; coucher dans le lit du vaincu. Ilsétablirent leur bivouac au delà de Rossomme. Les 132
  • 133. Prussiens, lâchés sur la déroute, poussèrent enavant. Wellington alla au village de Waterloorédiger son rapport à lord Bathurst. Si jamais le sic vos non vobis1 a été applicable,c’est à coup sûr à ce village de Waterloo.Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné,Hougomont a été brûlé, Papelotte a été brûlé,Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prised’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasementdes deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, etWaterloo qui n’a point travaillé dans la batailleen a tout l’honneur. Nous ne sommes pas de ceux qui flattent laguerre ; quand l’occasion s’en présente, nous luidisons ses vérités. La guerre a d’affreuses beautésque nous n’avons point cachées ; elle a aussi,convenons-en, quelques laideurs. Une des plussurprenantes, c’est le prompt dépouillement desmorts après la victoire. L’aube qui suit une 1 Début d’une épigramme de Virgile contre un plagiaire :« Ainsi vous (n’oeuvrez) pas pour vous. » 133
  • 134. bataille se lève toujours sur des cadavres nus. Qui fait cela ? Qui souille ainsi le triomphe ?Quelle est cette hideuse main furtive qui se glissedans la poche de la victoire ? Quels sont cesfilous faisant leur coup derrière la gloire ?Quelques philosophes, Voltaire entre autres,affirment que ce sont précisément ceux-là qui ontfait la gloire. Ce sont les mêmes, disent-ils, il n’ya pas de rechange, ceux qui sont debout pillentceux qui sont à terre. Le héros du jour est levampire de la nuit. On a bien le droit, après tout,de détrousser un peu un cadavre dont on estl’auteur. Quant à nous, nous ne le croyons pas.Cueillir des lauriers et voler les souliers d’unmort, cela nous semble impossible à la mêmemain. Ce qui est certain, c’est que, d’ordinaire, aprèsles vainqueurs viennent les voleurs. Mais mettonsle soldat, surtout le soldat contemporain, hors decause. Toute armée a une queue, et c’est là ce qu’ilfaut accuser. Des êtres chauves-souris, mi-partisbrigands et valets, toutes les espèces de 134
  • 135. vespertilioa qu’engendre ce crépuscule qu’onappelle la guerre, des porteurs d’uniformes qui necombattent pas, de faux malades, des éclopésredoutables, des cantiniers interlopes trottant,quelquefois avec leurs femmes, sur de petitescharrettes et volant ce qu’ils revendent, desmendiants s’offrant pour guides aux officiers, desgoujats, des maraudeurs, les armées en marcheautrefois, – nous ne parlons pas du temps présent,– traînaient tout cela, si bien que, dans la languespéciale, cela s’appelait « les traînards ». Aucunearmée ni aucune nation n’étaient responsables deces êtres ; ils parlaient italien et suivaient lesAllemands ; ils parlaient français et suivaient lesAnglais. C’est par un de ces misérables, traînardespagnol qui parlait français, que le marquis deFervacques, trompé par son baragouin picard, etle prenant pour un des nôtres, fut tué en traître etvolé sur le champ de bataille même, dans la nuitqui suivit la victoire de Cerisolesa. De la maraude a On appelle plutôt ces chauves-souris, communes enFrance, vespertilions. a La bataille de Cérisoles eut lieu le lundi de Pâques, 14 135
  • 136. naissait le maraud. La détestable maxime : vivresur l’ennemi, produisait cette lèpre, qu’une fortediscipline pouvait seule guérir. Il y a desrenommées qui trompent ; on ne sait pas toujourspourquoi de certains généraux, grands d’ailleurs,ont été si populaires. Turenne était adoré de sessoldats parce qu’il tolérait le pillage ; le malpermis fait partie de la bonté ; Turenne était sibon qu’il a laissé mettre à feu et à sang lePalatinat1. On voyait à la suite des armées moinsou plus de maraudeurs selon que le chef était plusou moins sévère. Hoche et Marceau n’avaientpoint de traînards ; Wellington, nous lui rendonsvolontiers cette justice, en avait peu. Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, ondépouilla les morts. Wellington fut rigide ; ordrede passer par les armes quiconque serait pris enflagrant délit ; mais la rapine est tenace. Lesmaraudeurs volaient dans un coin du champ deavril 1544. 1 Sans blanchir Turenne d’autres pillages, il faut préciserqu’il ne fut pour rien dans celui du Palatinat en 1693, étant morten 1675. 136
  • 137. bataille pendant qu’on les fusillait dans l’autre. La lune était sinistre sur cette plaine. Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôtrampait, du côté du chemin creux d’Ohain.C’était, selon toute apparence, un de ceux quenous venons de caractériser, ni Anglais, niFrançais, ni paysan, ni soldat, moins homme quegoule, attiré par le flair des morts, ayant pourvictoire le vol, venant dévaliser Waterloo. Il étaitvêtu d’une blouse qui était un peu une capote, ilétait inquiet et audacieux, il allait devant lui etregardait derrière lui. Qu’était-ce que cethomme ? La nuit probablement en savait plus surson compte que le jour. Il n’avait point de sac,mais évidemment de larges poches sous sacapote. De temps en temps, il s’arrêtait,examinait la plaine autour de lui comme pourvoir s’il n’était pas observé, se penchaitbrusquement, dérangeait à terre quelque chose desilencieux et d’immobile, puis se redressait ets’esquivait. Son glissement, ses attitudes, songeste rapide et mystérieux le faisaient ressemblerà ces larves crépusculaires qui hantent les ruines 137
  • 138. et que les anciennes légendes normandesappellent les Alleursa. De certains échassiers nocturnes font de cessilhouettes dans les marécages. Un regard qui eût sondé attentivement toutecette brume eût pu remarquer, à quelque distance,arrêté et comme caché derrière la masure quiborde sur la chaussée de Nivelles l’angle de laroute de Mont-Saint-Jean à Braine-l’Alleud, unefaçon de petit fourgon de vivandier à coiffed’osier goudronnée, attelé d’une haridelleaffamée broutant l’ortie à travers son mors, etdans ce fourgon une espèce de femme assise surdes coffres et des paquets. Peut-être y avait-il unlien entre ce fourgon et ce rôdeur. L’obscurité était sereine. Pas un nuage auzénith. Qu’importe que la terre soit rouge, la lunereste blanche. Ce sont là les indifférences du ciel.Dans les prairies, des branches d’arbre casséespar la mitraille mais non tombées et retenues par a Les Alleurs sont, dans les légendes normandes, des larvescrépusculaires. 138
  • 139. l’écorce se balançaient doucement au vent de lanuit. Une haleine, presque une respiration,remuait les broussailles. Il y avait dans l’herbedes frissons qui ressemblaient à des départsd’âmes. On entendait vaguement au loin aller et venirles patrouilles et les rondes-major du campementanglais. Hougomont et la Haie-Sainte continuaient debrûler, faisant, l’un à l’ouest, l’autre à l’est, deuxgrosses flammes auxquelles venait se rattacher,comme un collier de rubis dénoué ayant à sesextrémités deux escarboucles, le cordon de feuxdu bivouac anglais étalé en demi-cercle immensesur les collines de l’horizon. Nous avons dit la catastrophe du chemind’Ohain. Ce qu’avait été cette mort pour tant debraves, le cœur s’épouvante d’y songer. Si quelque chose est effroyable, s’il existe uneréalité qui dépasse le rêve, c’est ceci : vivre, voirle soleil, être en pleine possession de la forcevirile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment,courir vers une gloire qu’on a devant soi, 139
  • 140. éblouissante, se sentir dans la poitrine un poumonqui respire, un cœur qui bat, une volonté quiraisonne, parler, penser, espérer, aimer, avoir unemère, avoir une femme, avoir des enfants, avoirla lumière, et tout à coup, le temps d’un cri, enmoins d’une minute, s’effondrer dans un abîme,tomber, rouler, écraser, être écrasé, voir des épisde blé, des fleurs, des feuilles, des branches, nepouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile,des hommes sous soi, des chevaux sur soi, sedébattre en vain, les os brisés par quelque ruadedans les ténèbres, sentir un talon qui vous faitjaillir les yeux, mordre avec rage des fers dechevaux, étouffer, hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire : tout à l’heure j’étais unvivant ! Là où avait râlé ce lamentable désastre, toutfaisait silence maintenant. L’encaissement duchemin creux était comble de chevaux et decavaliers inextricablement amoncelés.Enchevêtrement terrible. Il n’y avait plus detalus. Les cadavres nivelaient la route avec laplaine et venaient au ras du bord comme unboisseau d’orge bien mesuré. Un tas de morts 140
  • 141. dans la partie haute, une rivière de sang dans lapartie basse ; telle était cette route le soir du 18juin 1815. Le sang coulait jusque sur la chausséede Nivelles et s’y extravasait en une large maredevant l’abatis d’arbres qui barrait la chaussée, àun endroit qu’on montre encore. C’est, on s’ensouvient, au point opposé, vers la chaussée deGenappe, qu’avait eu lieu l’effondrement descuirassiers. L’épaisseur des cadavres seproportionnait à la profondeur du chemin creux.Vers le milieu, à l’endroit où il devenait plein, làoù avait passé la division Delord, la couche desmorts s’amincissait. Le rôdeur nocturne, que nous venons de faireentrevoir au lecteur, allait de ce côté. Il furetaitcette immense tombe. Il regardait. Il passait on nesait quelle hideuse revue des morts. Il marchaitles pieds dans le sang. Tout à coup il s’arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemincreux, au point où finissait le monceau des morts,de dessous cet amas d’hommes et de chevaux,sortait une main ouverte, éclairée par la lune. 141
  • 142. Cette main avait au doigt quelque chose quibrillait, et qui était un anneau d’or. L’homme se courba, demeura un momentaccroupi, et quand il se releva, il n’y avait plusd’anneau à cette main. Il ne se releva pas précisément ; il resta dansune attitude fauve et effarouchée, tournant le dosau tas de morts, scrutant l’horizon, à genoux, toutl’avant du corps portant sur ses deux indexappuyés à terre, la tête guettant par-dessus le borddu chemin creux. Les quatre pattes du chacalconviennent à de certaines actions. Puis, prenant son parti, il se dressa. En ce moment il eut un soubresaut. Il sentitque par derrière on le tenait. Il se retourna ; c’était la main ouverte quis’était refermée et qui avait saisi le pan de sacapote. Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci semit à rire. – Tiens, dit-il, ce n’est que le mort. J’aimemieux un revenant qu’un gendarme. 142
  • 143. Cependant la main défaillit et le lâcha.L’effort s’épuise vite dans la tombe. – Ah çà ! reprit le rôdeur, est-il vivant cemort ? Voyons donc. Il se pencha de nouveau, fouilla le tas, écartace qui faisait obstacle, saisit la main, empoigna lebras, dégagea la tête, tira le corps, et quelquesinstants après il traînait dans l’ombre du chemincreux un homme inanimé, au moins évanoui.C’était un cuirassier, un officier, un officiermême d’un certain rang ; une grosse épauletted’or sortait de dessous la cuirasse ; cet officiern’avait plus de casque. Un furieux coup de sabrebalafrait son visage où l’on ne voyait que dusang. Du reste, il ne semblait pas qu’il eût demembre cassé, et par quelque hasard heureux, sice mot est possible ici, les morts s’étaient arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir del’écrasement. Ses yeux étaient fermés. Il avait sur sa cuirasse la croix d’argent de laLégion d’honneur. Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dansun des gouffres qu’il avait sous sa capote. 143
  • 144. Après quoi, il tâta le gousset de l’officier, ysentit une montre et la prit. Puis il fouilla le gilet,y trouva une bourse et l’empocha. Comme il en était à cette phase des secoursqu’il portait à ce mourant, l’officier ouvrit lesyeux. – Merci, dit-il faiblement. La brusquerie des mouvements de l’hommequi le maniait, la fraîcheur de la nuit, l’air respirélibrement, l’avaient tiré de sa léthargie. Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. Onentendait un bruit de pas dans la plaine ;probablement quelque patrouille qui approchait. L’officier murmura, car il y avait encore del’agonie dans sa voix : – Qui a gagné la bataille ? – Les Anglais, répondit le rôdeur. L’officier reprit : – Cherchez dans mes poches. Vous ytrouverez une bourse et une montre. Prenez-les. C’était déjà fait. 144
  • 145. Le rôdeur exécuta le semblant demandé, etdit : – Il n’y a rien. – On m’a volé, reprit l’officier ; j’en suisfâché. C’eût été pour vous. Les pas de la patrouille devenaient de plus enplus distincts. – Voici qu’on vient, dit le rôdeur, faisant lemouvement d’un homme qui s’en va. L’officier, soulevant péniblement le bras, leretint : – Vous m’avez sauvé la vie. Qui êtes-vous ? Le rôdeur répondit vite et bas : – J’étais comme vous de l’armée française. Ilfaut que je vous quitte. Si l’on me prenait, on mefusillerait. Je vous ai sauvé la vie. Tirez-vousd’affaire maintenant. – Quel est votre grade ? – Sergent. – Comment vous appelez-vous ? 145
  • 146. – Thénardier. – Je n’oublierai pas ce nom, dit l’officier. Etvous, retenez le mien. Je me nomme Pontmercy. 146
  • 147. Livre deuxièmeLe vaisseau L’Orion 147
  • 148. I Le numéro 24601 devient le numéro 9430. Jean Valjean avait été repris. On nous saura gré de passer rapidement surdes détails douloureux. Nous nous bornons àtranscrire deux entrefilets publiés par lesjournaux du temps, quelques mois après lesévénements surprenants accomplis à Montreuil-sur-Mer. Ces articles sont un peu sommaires. On sesouvient qu’il n’existait pas encore à cette époquede Gazette des Tribunaux. Nous empruntons le premier au Drapeaublanc. Il est daté du 25 juillet 1823 : « – Un arrondissement du Pas-de-Calais vientd’être le théâtre d’un événement peu ordinaire. 148
  • 149. Un homme étranger au département et nommé M.Madeleine avait relevé depuis quelques années,grâce à des procédés nouveaux, une ancienneindustrie locale, la fabrication des jais et desverroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et,disons-le, celle de l’arrondissement. Enreconnaissance de ses services, on l’avait nommémaire. La police a découvert que ce M.Madeleine n’était autre qu’un ancien forçat enrupture de ban, condamné en 1796 pour vol, etnommé Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégréau bagne. Il paraît qu’avant son arrestation ilavait réussi à retirer de chez M. Laffitte unesomme de plus d’un demi-million qu’il y avaitplacée, et qu’il avait, du reste, très légitimement,dit-on, gagnée dans son commerce. On n’a pusavoir où Jean Valjean avait caché cette sommedepuis sa rentrée au bagne de Toulon. » Le deuxième article, un peu plus détaillé, estextrait du Journal de Paris, même date. « – Un ancien forçat libéré, nommé Jean 149
  • 150. Valjean, vient de comparaître devant la courd’assises du Var dans des circonstances faitespour appeler l’attention. Ce scélérat était parvenuà tromper la vigilance de la police ; il avaitchangé de nom et avait réussi à se faire nommermaire d’une de nos petites villes du Nord. Il avaitétabli dans cette ville un commerce assezconsidérable. Il a été enfin démasqué et arrêté,grâce au zèle infatigable du ministère public. Ilavait pour concubine une fille publique qui estmorte de saisissement au moment de sonarrestation. Ce misérable, qui est doué d’uneforce herculéenne, avait trouvé moyen des’évader ; mais, trois ou quatre jours après sonévasion, la police mit de nouveau la main sur lui,à Paris même, au moment où il montait dans unede ces petites voitures qui font le trajet de lacapitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu’il avait profité de l’intervalle deces trois ou quatre jours de liberté pour rentrer enpossession d’une somme considérable placée parlui chez un de nos principaux banquiers. Onévalue cette somme à six ou sept cent millefrancs. À en croire l’acte d’accusation, il l’aurait 150
  • 151. enfouie en un lieu connu de lui seul et l’on n’apas pu la saisir. Quoi qu’il en soit, le nommé JeanValjean vient d’être traduit aux assises dudépartement du Var comme accusé d’un vol degrand chemin commis à main armée, il y a huitans environ, sur la personne d’un de ces honnêtesenfants qui, comme l’a dit le patriarche de Ferneyen vers immortels : ... De Savoie arrivent tous les ans Et dont la main légèrement essuie Ces longs canaux engorgés par la suie. « Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a étéétabli, par l’habile et éloquent organe duministère public, que le vol avait été commis decomplicité, et que Jean Valjean faisait partied’une bande de voleurs dans le Midi. Enconséquence Jean Valjean, déclaré coupable, aété condamné à la peine de mort. Ce criminelavait refusé de se pourvoir en cassation. Le roi,dans son inépuisable clémence, a daigné 151
  • 152. commuer sa peine en celle des travaux forcés àperpétuité. Jean Valjean a été immédiatementdirigé sur le bagne de Toulon1. » On n’a pas oublié que Jean Valjean avait àMontreuil-sur-Mer des habitudes religieuses.Quelques journaux, entre autres leConstitutionnel, présentèrent cette commutationcomme un triomphe du parti prêtre. Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Ils’appela 9430. Du reste, disons-le pour n’y plus revenir, avecM. Madeleine la prospérité de Montreuil-sur-Merdisparut ; tout ce qu’il avait prévu dans sa nuit defièvre et d’hésitation se réalisa ; lui de moins, cefut en effet l’âme de moins. Après sa chute, il sefit à Montreuil-sur-Mer ce partage égoïste desgrandes existences tombées, ce fatal dépècementdes choses florissantes qui s’accomplit tous lesjours obscurément dans la communauté humaine 1 Ces deux articles sont bien sûr fictifs, mais non lesjournaux mentionnés ni le style imité par Hugo. 152
  • 153. et que l’histoire n’a remarqué qu’une fois, parcequ’il s’est fait après la mort d’Alexandre. Leslieutenants se couronnent rois ; les contre-maîtress’improvisèrent fabricants. Les rivalitésenvieuses surgirent. Les vastes ateliers de M.Madeleine furent fermés ; les bâtimentstombèrent en ruine, les ouvriers se dispersèrent.Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent lemétier. Tout se fit désormais en petit, au lieu dese faire en grand ; pour le lucre, au lieu de sefaire pour le bien. Plus de centre ; la concurrencepartout, et l’acharnement. M. Madeleine dominaittout, et dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi ;l’esprit de lutte succéda à l’esprit d’organisation,l’âpreté à la cordialité, la haine de l’un contrel’autre à la bienveillance du fondateur pour tous ;les fils noués par M. Madeleine se brouillèrent etse rompirent ; on falsifia les procédés, on avilitles produits, on tua la confiance ; les débouchésdiminuèrent, moins de commandes ; le salairebaissa, les ateliers chômèrent, la faillite vint. Etpuis plus rien pour les pauvres. Tout s’évanouit. L’état lui-même s’aperçut que quelqu’un avaitété écrasé quelque part. Moins de quatre ans 153
  • 154. après l’arrêt de la cour d’assises constatant auprofit du bagne l’identité de M. Madeleine et deJean Valjean, les frais de perception de l’impôtétaient doublés dans l’arrondissement deMontreuil-sur-Mer, et M. de Villèle en faisaitl’observation à la tribune au mois de février1827. 154
  • 155. IIOù on lira deux vers qui sont peut-être du diable. Avant d’aller plus loin, il est à propos deraconter avec quelque détail un fait singulier quise passa vers la même époque à Montfermeil etqui n’est peut-être pas sans coïncidence aveccertaines conjectures du ministère public. Il y a dans le pays de Montfermeil unesuperstition très ancienne, d’autant plus curieuseet d’autant plus précieuse qu’une superstitionpopulaire dans le voisinage de Paris est commeun aloès en Sibérie. Nous sommes de ceux quirespectent tout ce qui est à l’état de plante rare.Voici donc la superstition de Montfermeil. Oncroit que le diable a, de temps immémorial, choisila forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnesfemmes affirment qu’il n’est pas rare derencontrer, à la chute du jour, dans les endroits 155
  • 156. écartés du bois, un homme noir, ayant la mined’un charretier ou d’un bûcheron, chaussé desabots, vêtu d’un pantalon et d’un sarrau de toile,et reconnaissable en ce qu’au lieu de bonnet oude chapeau il a deux immenses cornes sur la tête.Ceci doit le rendre reconnaissable en effet. Cethomme est habituellement occupé à creuser untrou. Il y a trois manières de tirer parti de cetterencontre. La première, c’est d’aborder l’hommeet de lui parler. Alors on s’aperçoit que cethomme est tout bonnement un paysan, qu’ilparaît noir parce qu’on est au crépuscule, qu’il necreuse pas le moindre trou, mais qu’il coupe del’herbe pour ses vaches, et que ce qu’on avait prispour des cornes n’est autre chose qu’une fourcheà fumier qu’il porte sur son dos et dont les dents,grâce à la perspective du soir, semblaient luisortir de la tête. On rentre chez soi, et l’on meurtdans la semaine. La seconde manière, c’est del’observer, d’attendre qu’il ait creusé son trou,qu’il l’ait refermé et qu’il s’en soit allé ; puis decourir bien vite à la fosse, de la rouvrir et d’yprendre le « trésor » que l’homme noir y anécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans 156
  • 157. le mois. Enfin la troisième manière, c’est de nepoint parler à l’homme noir, de ne point leregarder, et de s’enfuir à toutes jambes. On meurtdans l’année. Comme les trois manières ont leursinconvénients, la seconde, qui offre du moinsquelques avantages, entre autres celui deposséder un trésor, ne fût-ce qu’un mois, est laplus généralement adoptée. Les hommes hardis,que toutes les chances tentent, ont donc, assezsouvent, à ce qu’on assure, rouvert les trouscreusés par l’homme noir et essayé de voler lediable. Il paraît que l’opération est médiocre. Dumoins, s’il faut en croire la tradition et enparticulier les deux vers énigmatiques en latinbarbare qu’a laissés sur ce sujet un mauvaismoine normand, un peu sorcier, appelé Tryphon.Ce Tryphon est enterré à l’abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît descrapauds sur sa tombe. On fait donc des efforts énormes, ces fosses-làsont ordinairement très creuses, on sue, onfouille, on travaille toute une nuit, car c’est la 157
  • 158. nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, onbrûle sa chandelle, on ébrèche sa pioche, etlorsqu’on est arrivé enfin au fond du trou,lorsqu’on met la main sur « le trésor », quetrouve-t-on ? qu’est-ce que c’est que le trésor dudiable ? Un sou, parfois un écu, une pierre, unsquelette, un cadavre saignant, quelquefois unspectre plié en quatre comme une feuille depapier dans un portefeuille, quelquefois rien.C’est ce que semblent annoncer aux curieuxindiscrets les vers de Tryphon : Fodit, et in fossa thesauros condit opaca, As, nummos, lapides, cadaver, simulacre,nihilque1. Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, 1 Il creuse, et cache dans une sombre fosse des trésors. Un sou, de l’argent, des cailloux, un cadavre, des fantômes, riendu tout. Ces vers, ce Tryphon, ces légendes semblent bien forgés, àpartir de croyances populaires, par le romancier. 158
  • 159. tantôt une poire à poudre avec des balles, tantôtun vieux jeu de cartes gras et roussi qui aévidemment servi aux diables. Tryphonn’enregistre point ces deux dernières trouvailles,attendu que Tryphon vivait au douzième siècle etqu’il ne semble point que le diable ait eu l’espritd’inventer la poudre avant Roger Bacon et lescartes avant Charles VI. Du reste, si l’on joue avec ces cartes, on estsûr de perdre tout ce qu’on possède ; et quant à lapoudre qui est dans la poire, elle a la propriété devous faire éclater votre fusil à la figure. Or, fort peu de temps après l’époque où ilsembla au ministère public que le forçat libéréJean Valjean, pendant son évasion de quelquesjours, avait rôdé autour de Montfermeil, onremarqua dans ce même village qu’un certainvieux cantonnier appelé Boulatruelle avait « desallures » dans le bois. On croyait savoir dans lepays que ce Boulatruelle avait été au bagne ; ilétait soumis à de certaines surveillances depolice, et, comme il ne trouvait d’ouvrage nullepart, l’administration l’employait au rabais 159
  • 160. comme cantonnier sur le chemin de traverse deGagny à Lagny. Ce Boulatruelle était un homme vu de traverspar les gens de l’endroit, trop respectueux, trophumble, prompt à ôter son bonnet à tout lemonde, tremblant et souriant devant lesgendarmes, probablement affilié à des bandes,disait-on, suspect d’embuscade au coin des taillisà la nuit tombante. Il n’avait que cela pour luiqu’il était ivrogne. Voici ce qu’on croyait avoir remarqué : Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait defort bonne heure sa besogne d’empierrement etd’entretien de la route et s’en allait dans la forêtavec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dansles clairières les plus désertes, dans les fourrés lesplus sauvages, ayant l’air de chercher quelquechose, quelquefois creusant des trous. Les bonnesfemmes qui passaient le prenaient d’abord pourBelzébuth, puis elles reconnaissaientBoulatruelle, et n’étaient guère plus rassurées.Ces rencontres paraissaient contrarier vivementBoulatruelle. Il était visible qu’il cherchait à se 160
  • 161. cacher, et qu’il y avait un mystère dans ce qu’ilfaisait. On disait dans le village : – C’est clair que lediable a fait quelque apparition. Boulatruelle l’avu, et cherche. Au fait, il est fichu pourempoigner le magot de Lucifer. Les voltairiensajoutaient : Sera-ce Boulatruelle qui attrapera lediable, ou le diable qui attrapera Boulatruelle ? –Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signesde croix. Cependant les manèges de Boulatruelle dansle bois cessèrent, et il reprit régulièrement sontravail de cantonnier. On parla d’autre chose. Quelques personnes toutefois étaient restéescurieuses, pensant qu’il y avait probablementdans ceci, non point les fabuleux trésors de lalégende, mais quelque bonne aubaine, plussérieuse et plus palpable que les billets de banquedu diable, et dont le cantonnier avait sans doutesurpris à moitié le secret. Les plus « intrigués »étaient le maître d’école et le gargotierThénardier, lequel était l’ami de tout le monde etn’avait point dédaigné de se lier avec 161
  • 162. Boulatruelle. – Il a été aux galères ? disait Thénardier. Eh !mon Dieu ! on ne sait ni qui y est, ni qui y sera. Un soir le maître d’école affirmait qu’autrefoisla justice se serait enquise de ce que Boulatruelleallait faire dans le bois, et qu’il aurait bien falluqu’il parlât, et qu’on l’aurait mis à la torture aubesoin, et que Boulatruelle n’aurait point résisté,par exemple, à la question de l’eau. – Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier. On se mit à quatre et l’on fît boire le vieuxcantonnier. Boulatruelle but énormément, et parlapeu. Il combina, avec un art admirable et dansune proportion magistrale, la soif d’un goinfreavec la discrétion d’un juge. Cependant, à forcede revenir à la charge, et de rapprocher et depresser les quelques paroles obscures qui luiéchappaient, voici ce que le Thénardier et lemaître d’école crurent comprendre : Boulatruelle, un matin, en se rendant au pointdu jour à son ouvrage, aurait été surpris de voirdans un coin du bois, sous une broussaille, unepelle et une pioche, comme qui dirait cachées. 162
  • 163. Cependant, il aurait pensé que c’étaientprobablement la pelle et la pioche du père Six-Fours, le porteur d’eau, et il n’y aurait plus songé.Mais le soir du même jour, il aurait vu, sanspouvoir être vu lui-même, étant masqué par ungros arbre, se diriger de la route vers le plus épaisdu bois « un particulier qui n’était pas du tout dupays, et que lui, Boulatruelle, connaissait trèsbien ». Traduction par Thénardier : un camaradedu bagne. Boulatruelle s’était obstinément refuséà dire le nom. Ce particulier portait un paquet,quelque chose de carré, comme une grande boîteou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce neserait pourtant qu’au bout de sept ou huit minutesque l’idée de suivre « le particulier » lui seraitvenue. Mais il était trop tard, le particulier étaitdéjà dans le fourré, la nuit s’était faite, etBoulatruelle n’avait pu le rejoindre. Alors il avaitpris le parti d’observer la lisière du bois. « Ilfaisait lune. » Deux ou trois heures après,Boulatruelle avait vu ressortir du taillis sonparticulier portant maintenant, non plus le petitcoffre-malle, mais une pioche et une pelle.Boulatruelle avait laissé passer le particulier et 163
  • 164. n’avait pas eu l’idée de l’aborder, parce qu’ils’était dit que l’autre était trois fois plus fort quelui, et armé d’une pioche, et l’assommeraitprobablement en le reconnaissant et en se voyantreconnu. Touchante effusion de deux vieuxcamarades qui se retrouvent. Mais la pelle et lapioche avaient été un trait de lumière pourBoulatruelle ; il avait couru à la broussaille dumatin, et n’y avait plus trouvé ni pelle ni pioche.Il en avait conclu que son particulier, entré dansle bois, y avait creusé un trou avec la pioche,avait enfoui le coffre, et avait refermé le trouavec la pelle. Or, le coffre était trop petit pourcontenir un cadavre, donc il contenait de l’argent.De là ses recherches. Boulatruelle avait exploré,sondé et fureté toute la forêt, et fouillé partout oùla terre lui avait paru fraîchement remuée. Envain. Il n’avait rien « déniché ». Personne n’y pensaplus dans Montfermeil. Il y eut seulementquelques braves commères qui dirent : Tenezpour certain que le cantonnier de Gagny n’a pasfait tout ce triquemaque pour rien ; il est sûr quele diable est venu. 164
  • 165. III Qu’il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d’un coup de marteau. Vers la fin d’octobre de cette même année1823, les habitants de Toulon virent rentrer dansleur port, à la suite d’un gros temps et pourréparer quelques avaries, le vaisseau l’Orion quia été plus tard employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de l’escadre de laMéditerranée1. Ce bâtiment, tout éclopé qu’il était, car la merl’avait malmené, fit de l’effet en entrant dans larade. Il portait je ne sais plus quel pavillon qui lui 1 L’Orion, lancé en 1813, servit effectivement de vaisseau-école mais il eut toujours son port d’attache à Brest, où Hugo levit en 1834. 165
  • 166. valut un salut réglementaire de onze coups decanon, rendus par lui coup pour coup ; total :vingt-deux. On a calculé qu’en salves, politessesroyales et militaires, échanges de tapagescourtois, signaux d’étiquette, formalités de radeset de citadelles, levers et couchers de soleil saluéstous les jours par toutes les forteresses et tous lesnavires de guerre, ouvertures et fermetures deportes, etc., etc., le monde civilisé tirait à poudrepar toute la terre, toutes les vingt-quatre heures,cent cinquante mille coups de canon inutiles. Àsix francs le coup de canon, cela fait neuf centmille francs par jour, trois cents millions par an,qui s’en vont en fumée. Ceci n’est qu’un détail.Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. L’année 1823 était ce que la restauration aappelé « l’époque de la guerre d’Espagne. » Cette guerre contenait beaucoup d’événementsdans un seul, et force singularités. Une grosseaffaire de famille pour la maison de Bourbon ; labranche de France secourant et protégeant labranche de Madrid, c’est-à-dire faisant acted’aînesse ; un retour apparent à nos traditions 166
  • 167. nationales compliqué de servitude et de sujétionaux cabinets du nord ; M. le duc d’Angoulême,surnommé par les feuilles libérales le hérosd’Andujar, comprimant, dans une attitudetriomphale un peu contrariée par son air paisible,le vieux terrorisme fort réel du saint-office auxprises avec le terrorisme chimérique deslibéraux ; les sans-culottes ressuscités au grandeffroi des douairières sous le nom dedescamisados ; le monarchisme faisant obstacleau progrès qualifié anarchie ; les théories de 89brusquement interrompues dans la sape ; un holàeuropéen intimé à l’idée française faisant son tourdu monde ; à côté du fils de Francegénéralissime, le prince de Carignan, depuisCharles-Albert, s’enrôlant dans cette croisade desrois contre les peuples comme volontaire avecdes épaulettes de grenadier en laine rouge ; lessoldats de l’empire se remettant en campagne,mais après huit années de repos, vieillis, tristes, etsous la cocarde blanche ; le drapeau tricoloreagité à l’étranger par une héroïque poignée deFrançais comme le drapeau blanc l’avait été àCoblentz trente ans auparavant ; les moines mêlés 167
  • 168. à nos troupiers ; l’esprit de liberté et denouveauté mis à la raison par les bayonnettes ; lesprincipes matés à coups de canon ; la Francedéfaisant par ses armes ce qu’elle avait fait parson esprit ; du reste, les chefs ennemis vendus,les soldats hésitants, les villes assiégées par desmillions ; point de périls militaires et pourtant desexplosions possibles, comme dans toute minesurprise et envahie ; peu de sang versé, peud’honneur conquis, de la honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne ; telle fut cetteguerre, faite par des princes qui descendaient deLouis XIV et conduite par des généraux quisortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de nerappeler ni la grande guerre ni la grandepolitique. Quelques faits d’armes furent sérieux ; la prisedu Trocadéro, entre autres, fut une belle actionmilitaire ; mais en somme, nous le répétons, lestrompettes de cette guerre rendent un son fêlé,l’ensemble fut suspect, l’histoire approuve laFrance dans sa difficulté d’acceptation de ce fauxtriomphe. Il parut évident que certains officiersespagnols chargés de la résistance cédèrent trop 168
  • 169. aisément, l’idée de corruption se dégagea de lavictoire ; il sembla qu’on avait plutôt gagné lesgénéraux que les batailles, et le soldat vainqueurrentra humilié. Guerre diminuante en effet oùl’on put lire Banque de France dans les plis dudrapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquelss’était formidablement écroulée Saragosse,fronçaient le sourcil en 1823 devant l’ouverturefacile des citadelles, et se prenaient à regretterPalafox. C’est l’humeur de la France d’aimerencore mieux avoir devant elle Rostopchine queBallesteros. À un point de vue plus grave encore, et surlequel il convient d’insister aussi, cette guerre,qui froissait en France l’esprit militaire, indignaitl’esprit démocratique. C’était une entreprised’asservissement. Dans cette campagne, le but dusoldat français, fils de la démocratie, était laconquête d’un joug pour autrui. Contresenshideux. La France est faite pour réveiller l’âmedes peuples, non pour l’étouffer. Depuis 1792,toutes les révolutions de l’Europe sont la 169
  • 170. révolution française ; la liberté rayonne deFrance. C’est là un fait solaire. Aveugle qui ne levoit pas ! c’est Bonaparte qui l’a dit. La guerre de 1823, attentat à la généreusenation espagnole, était donc en même temps unattentat à la révolution française. Cette voie defait monstrueuse, c’était la France qui lacommettait ; de force ; car, en dehors des guerreslibératrices, tout ce que font les armées, elles lefont de force. Le mot obéissance passivel’indique. Une armée est un étrange chef-d’œuvrede combinaison où la force résulte d’une sommeénorme d’impuissance. Ainsi s’explique laguerre, faite par l’humanité contre l’humanitémalgré l’humanité. Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leurfut fatale. Ils la prirent pour un succès. Ils nevirent point quel danger il y a à faire tuer uneidée par une consigne. Ils se méprirent dans leurnaïveté au point d’introduire dans leurétablissement comme élément de forcel’immense affaiblissement d’un crime. L’espritde guet-apens entra dans leur politique. 1830 170
  • 171. germa dans 1823. La campagne d’Espagne devintdans leurs conseils un argument pour les coups deforce et pour les aventures de droit divin. LaFrance, ayant rétabli el rey netoa en Espagne,pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Ilstombèrent dans cette redoutable erreur de prendrel’obéissance du soldat pour le consentement de lanation. Cette confiance-là perd les trônes. Il nefaut s’endormir, ni à l’ombre d’un mancenillier nià l’ombre d’une armée. Revenons au navire l’Orion. Pendant les opérations de l’armée commandéepar le prince-généralissime, une escadre croisaitdans la Méditerranée. Nous venons de dire quel’Orion était de cette escadre et qu’il fut ramenépar des événements de mer dans le port deToulon. La présence d’un vaisseau de guerre dans unport a je ne sais quoi qui appelle et qui occupe lafoule. C’est que cela est grand, et que la fouleaime ce qui est grand. a Le roi légitime. 171
  • 172. Un vaisseau de ligne est une des plusmagnifiques rencontres qu’ait le génie del’homme avec la puissance de la nature. Un vaisseau de ligne est composé à la fois dece qu’il y a de plus lourd et de ce qu’il y a de plusléger, parce qu’il a affaire en même temps auxtrois formes de la substance, au solide, au liquide,au fluide, et qu’il doit lutter contre toutes lestrois. Il a onze griffes de fer pour saisir le granitau fond de la mer, et plus d’ailes et plusd’antennes que la bigaille pour prendre le ventdans les nuées. Son haleine sort par ses cent vingtcanons comme par des clairons énormes, etrépond fièrement à la foudre. L’océan cherche àl’égarer dans l’effrayante similitude de sesvagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole,qui le conseille et lui montre toujours le nord.Dans les nuits noires ses fanaux suppléent auxétoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et latoile, contre l’eau le bois, contre le rocher le fer,le cuivre et le plomb, contre l’ombre la lumière,contre l’immensité une aiguille. Si l’on veut se faire une idée de toutes ces 172
  • 173. proportions gigantesques dont l’ensembleconstitue le vaisseau de ligne, on n’a qu’à entrersous une des cales couvertes, à six étages, desports de Brest ou de Toulon. Les vaisseaux enconstruction sont là sous cloche, pour ainsi dire.Cette poutre colossale, c’est une vergue ; cettegrosse colonne de bois couchée à terre à perte devue, c’est le grand mât. À le prendre de sa racinedans la cale à sa cime dans la nuée, il est long desoixante toises, et il a trois pieds de diamètre à sabase. Le grand mât anglais s’élève à deux centdix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.La marine de nos pères employait des câbles, lanôtre emploie des chaînes. Le simple tas dechaînes d’un vaisseau de cent canons a quatrepieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds deprofondeur. Et pour faire ce vaisseau, combienfaut-il de bois ? Trois mille stères. C’est une forêtqui flotte. Et encore, qu’on le remarque bien, il ne s’agitici que du bâtiment militaire d’il y a quarante ans,du simple navire à voiles ; la vapeur, alors dansl’enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles àce prodige qu’on appelle le vaisseau de guerre. À 173
  • 174. l’heure qu’il est, par exemple, le navire mixte àhélice est une machine surprenante traînée parune voilure de trois mille mètres carrés de surfaceet par une chaudière de la force de deux millecinq cents chevaux. Sans parler de ces merveilles nouvelles,l’ancien navire de Christophe Colomb et deRuyter est un des grands chefs-d’œuvre del’homme. Il est inépuisable en force commel’infini en souffles, il emmagasine le vent dans savoile, il est précis dans l’immense diffusion desvagues, il flotte et il règne. Il vient une heure pourtant où la rafale brisecomme une paille cette vergue de soixante piedsde long, où le vent ploie comme un jonc ce mâtde quatre cents pieds de haut, où cette ancre quipèse dix milliers se tord dans la gueule de lavague comme l’hameçon d’un pêcheur dans lamâchoire d’un brochet, où ces canonsmonstrueux poussent des rugissements plaintifset inutiles que l’ouragan emporte dans le vide etdans la nuit, où toute cette puissance et toute cettemajesté s’abîment dans une puissance et dans une 174
  • 175. majesté supérieures. Toutes les fois qu’une force immense sedéploie pour aboutir à une immense faiblesse,cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports,les curieux qui abondent, sans qu’ils s’expliquenteux-mêmes parfaitement pourquoi, autour de cesmerveilleuses machines de guerre et denavigation. Tous les jours donc, du matin au soir, lesquais, les musoirs et les jetées du port de Toulonétaient couverts d’une quantité d’oisifs et debadauds, comme on dit à Paris, ayant pour affairede regarder l’Orion. L’Orion était un navire malade depuislongtemps. Dans ses navigations antérieures, descouches épaisses de coquillages s’étaientamoncelées sur sa carène au point de lui faireperdre la moitié de sa marche ; on l’avait mis àsec l’année précédente pour gratter cescoquillages, puis il avait repris la mer. Mais cegrattage avait altéré les boulonnages de la carène.À la hauteur des Baléares, le bordé s’était fatiguéet ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas 175
  • 176. alors en tôle, le navire avait fait de l’eau. Unviolent coup d’équinoxe était survenu, qui avaitdéfoncé à bâbord la poulaine et un sabord etendommagé le porte-haubans de misaine. À lasuite de ces avaries, l’Orion avait regagnéToulon. Il était mouillé près de l’Arsenal. Il était enarmement et on le réparait. La coque n’avait pasété endommagée à tribord, mais quelquesbordages y étaient décloués çà et là, selonl’usage, pour laisser pénétrer de l’air dans lacarcasse. Un matin la foule qui le contemplait futtémoin d’un accident. L’équipage était occupé à enverguer les voiles.Le gabier chargé de prendre l’empointure dugrand hunier tribord perdit l’équilibre. On le vitchanceler, la multitude amassée sur le quai del’Arsenal jeta un cri, la tête emporta le corps,l’homme tourna autour de la vergue, les mainsétendues vers l’abîme ; il saisit, au passage, lefaux marchepied d’une main d’abord, puis del’autre, et il y resta suspendu. La mer était au- 176
  • 177. dessous de lui à une profondeur vertigineuse. Lasecousse de sa chute avait imprimé au fauxmarchepied un violent mouvementd’escarpolette. L’homme allait et venait au boutde cette corde comme la pierre d’une fronde. Aller à son secours, c’était courir un risqueeffrayant. Aucun des matelots, tous pêcheurs dela côte nouvellement levés pour le service, n’osaits’y aventurer. Cependant le malheureux gabier sefatiguait ; on ne pouvait voir son angoisse sur sonvisage, mais on distinguait dans tous sesmembres son épuisement. Ses bras se tendaientdans un tiraillement horrible. Chaque effort qu’ilfaisait pour remonter ne servait qu’à augmenterles oscillations du faux marchepied. Il ne criaitpas de peur de perdre de la force. On n’attendaitplus que la minute où il lâcherait la corde et parinstants toutes les têtes se détournaient afin de nepas le voir passer. Il y a des moments où un boutde corde, une perche, une branche d’arbre, c’estla vie même, et c’est une chose affreuse de voirun être vivant s’en détacher et tomber comme unfruit mûr. 177
  • 178. Tout à coup, on aperçut un homme quigrimpait dans le gréement avec l’agilité d’unchat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c’étaitun forçat ; il avait un bonnet vert, c’était un forçatà vie. Arrivé à la hauteur de la hune, un coup devent emporta son bonnet et laissa voir une têtetoute blanche, ce n’était pas un jeune homme. Un forçat en effet, employé à bord avec unecorvée du bagne, avait dès le premier momentcouru à l’officier de quart et au milieu du troubleet de l’hésitation de l’équipage, pendant que tousles matelots tremblaient et reculaient, il avaitdemandé à l’officier la permission de risquer savie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatifde l’officier, il avait rompu d’un coup de marteaula chaîne rivée à la manille de son pied, puis ilavait pris une corde, et il s’était élancé dans leshaubans. Personne ne remarqua en cet instant-làavec quelle facilité cette chaîne fut brisée. Ce nefut que plus tard qu’on s’en souvint. En un clin d’œil il fut sur la vergue. Il s’arrêtaquelques secondes et parut la mesurer du regard.Ces secondes, pendant lesquelles le vent 178
  • 179. balançait le gabier à l’extrémité d’un fil,semblèrent des siècles à ceux qui regardaient.Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un pasen avant. La foule respira. On le vit parcourir lavergue en courant. Parvenu à la pointe, il yattacha un bout de la corde qu’il avait apportée, etlaissa pendre l’autre bout, puis il se mit àdescendre avec les mains le long de cette corde,et alors ce fut une inexplicable angoisse, au lieud’un homme suspendu sur le gouffre, on en vitdeux. On eût dit une araignée venant saisir unemouche ; seulement ici l’araignée apportait la vieet non la mort. Dix mille regards étaient fixés surce groupe. Pas un cri, pas une parole, le mêmefrémissement fronçait tous les sourcils. Toutes lesbouches retenaient leur haleine, comme si elleseussent craint d’ajouter le moindre souffle auvent qui secouait les deux misérables. Cependant le forçat était parvenu à s’affalerprès du matelot. Il était temps ; une minute deplus, l’homme, épuisé et désespéré, se laissaittomber dans l’abîme ; le forçat l’avait amarré 179
  • 180. solidement avec la corde à laquelle il se tenaitd’une main pendant qu’il travaillait de l’autre.Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler lematelot ; il le soutint là un instant pour lui laisserreprendre des forces, puis il le saisit dans ses braset le porta, en marchant sur la vergue jusqu’auchouquet, et de là dans la hune où il le laissa dansles mains de ses camarades. À cet instant la foule applaudit ; il y eut devieux argousins de chiourme qui pleurèrent, lesfemmes s’embrassaient sur le quai, et l’onentendit toutes les voix crier avec une sorte defureur attendrie : « La grâce de cet homme ! » Lui, cependant, s’était mis en devoir deredescendre immédiatement pour rejoindre sacorvée. Pour être plus promptement arrivé, il selaissa glisser dans le gréement et se mit à courirsur une basse vergue. Tous les yeux le suivaient.À un certain moment, on eut peur ; soit qu’il fûtfatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voirhésiter et chanceler. Tout à coup la foule poussaun grand cri, le forçat venait de tomber à la mer. La chute était périlleuse. La frégate l’Algésiras 180
  • 181. était mouillée auprès de l’Orion, et le pauvregalérien était tombé entre les deux navires. Il étaità craindre qu’il ne glissât sous l’un ou sousl’autre. Quatre hommes se jetèrent en hâte dansune embarcation. La foule les encourageait,l’anxiété était de nouveau dans toutes les âmes.L’homme n’était pas remonté à la surface. Il avaitdisparu dans la mer sans y faire un pli, commes’il fût tombé dans une tonne d’huile. On sonda,on plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu’ausoir ; on ne retrouva pas même le corps. Le lendemain, le journal de Toulon imprimaitces quelques lignes : – « 17 novembre 1823. –Hier, un forçat, de corvée à bord de l’Orion, enrevenant de porter secours à un matelot, esttombé à la mer et s’est noyé. On n’a pu retrouverson cadavre. On présume qu’il se sera engagésous le pilotis de la pointe de l’Arsenal. Cethomme était écroué sous le n° 9430 et senommait Jean Valjean. » 181
  • 182. Livre troisièmeAccomplissement de la promesse faite à la morte 182
  • 183. I La question de l’eau à Montfermeila. Montfermeil est situé entre Livry et Chelles,sur la lisière méridionale de ce haut plateau quisépare l’Ourcq de la Marne. Aujourd’hui c’est unassez gros bourg orné, toute l’année, de villas enplâtre, et, le dimanche, de bourgeois épanouis. En1823, il n’y avait à Montfermeil ni tant demaisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits.Ce n’était qu’un village dans les bois. On yrencontrait bien çà et là quelques maisons deplaisance du dernier siècle, reconnaissables à leurgrand air, à leurs balcons en fer tordu et à ceslongues fenêtres dont les petits carreaux font surle blanc des volets fermés toutes sortes de vertsdifférents. Mais Montfermeil n’en était pas moins a Autre titre projeté : La petite Cosette. 183
  • 184. un village. Les marchands de drap retirés et lesagréés en villégiature ne l’avaient pas encoredécouvert. C’était un endroit paisible etcharmant, qui n’était sur la route de rien ; on yvivait à bon marché de cette vie paysanne siabondante et si facile. Seulement l’eau y était rareà cause de l’élévation du plateau. Il fallait aller la chercher assez loin. Le boutdu village qui est du côté de Gagny puisait soneau aux magnifiques étangs qu’il y a là dans lesbois ; l’autre bout, qui entoure l’église et qui estdu côté de Chelles, ne trouvait d’eau potable qu’àune petite source à mi-côte, près de la route deChelles, à environ un quart d’heure deMontfermeil. C’était donc une assez rude besogne pourchaque ménage que cet approvisionnement del’eau. Les grosses maisons, l’aristocratie, lagargote Thénardier en faisait partie, payaient unliard par seau d’eau à un bonhomme dont c’étaitl’état et qui gagnait à cette entreprise des eaux deMontfermeil environ huit sous par jour ; mais cebonhomme ne travaillait que jusqu’à sept heures 184
  • 185. du soir l’été et jusqu’à cinq heures l’hiver, et unefois la nuit venue, une fois les volets des rez-de-chaussée clos, qui n’avait pas d’eau à boire enallait chercher ou s’en passait. C’était là la terreur de ce pauvre être que lelecteur n’a peut-être pas oublié, de la petiteCosette. On se souvient que Cosette était utileaux Thénardier de deux manières, ils se faisaientpayer par la mère et ils se faisaient servir parl’enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait depayer, on vient de lire pourquoi dans les chapitresprécédents, les Thénardier gardèrent Cosette. Elleleur remplaçait une servante. En cette qualité,c’était elle qui courait chercher de l’eau quand ilen fallait. Aussi l’enfant, fort épouvantée del’idée d’aller à la source la nuit, avait-elle grandsoin que l’eau ne manquât jamais à la maison. La Noël de l’année 1823 fut particulièrementbrillante à Montfermeil. Le commencement del’hiver avait été doux ; il n’avait encore ni gelé nineigé. Des bateleurs venus de Paris avaientobtenu de M. le maire la permission de dresserleurs baraques dans la grande rue du village, et 185
  • 186. une bande de marchands ambulants avait, sous lamême tolérance, construit ses échoppes sur laplace de l’église et jusque dans la ruelle duBoulanger, où était située, on s’en souvient peut-être, la gargote des Thénardier. Cela emplissaitles auberges et les cabarets, et donnait à ce petitpays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nousdevons même dire, pour être fidèle historien, queparmi les curiosités étalées sur la place, il y avaitune ménagerie dans laquelle d’affreux paillasses,vêtus de loques et venus on ne sait d’où,montraient en 1823 aux paysans de Montfermeilun de ces effrayants vautours du Brésil que notreMuséum royal ne possède que depuis 1845, et quiont pour œil une cocarde tricolore. Lesnaturalistes appellent, je crois, cet oiseauCaracara Polyborus : il est de l’ordre desapicides et de la famille des vautouriens.Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirésdans le village allaient voir cette bête avecdévotion. Les bateleurs donnaient la cocardetricolore comme un phénomène unique et faitexprès par le bon Dieu pour leur ménagerie. Dans la soirée même de Noël, plusieurs 186
  • 187. hommes, rouliers et colporteurs, étaient attabléset buvaient autour de quatre ou cinq chandellesdans la salle basse de l’auberge Thénardier. Cettesalle ressemblait à toutes les salles de cabaret ;des tables, des brocs d’étain, des bouteilles, desbuveurs, des fumeurs ; peu de lumière, beaucoupde bruit. La date de l’année 1823 était pourtantindiquée par les deux objets à la mode alors dansla classe bourgeoise qui étaient sur une table,savoir un kaléidoscope et une lampe de fer-blancmoiré. La Thénardier surveillait le souper quirôtissait devant un bon feu clair ; le mariThénardier buvait avec ses hôtes et parlaitpolitique. Outre les causeries politiques, qui avaient pourobjets principaux la guerre d’Espagne et M. leduc d’Angoulême, on entendait dans le brouhahades parenthèses toutes locales comme celles-ci : – Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin abeaucoup donné. Où l’on comptait sur dix pièceson en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous lepressoir. – Mais le raisin ne devait pas être mûr ?– Dans ces pays-là il ne faut pas qu’on vendange 187
  • 188. mûr. Si l’on vendange mûr, le vin tourne au grassitôt le printemps. – C’est donc tout petit vin ? –C’est des vins encore plus petits que par ici. Ilfaut qu’on vendange vert. Etc. – Ou bien, c’était un meunier qui s’écriait : – Est-ce que nous sommes responsables de cequ’il y a dans les sacs ? Nous y trouvons un tasde petites graines que nous ne pouvons pas nousamuser à éplucher, et qu’il faut bien laisser passersous les meules ; c’est l’ivraie, c’est la luzette, lanielle, la vesce, le chènevis, la gaverolle, laqueue-de-renard, et une foule d’autres drogues,sans compter les cailloux qui abondent dans decertains blés, surtout dans les blés bretons. Je n’aipas l’amour de moudre du blé breton, pas plusque les scieurs de long de scier des poutres où il ya des clous. Jugez de la mauvaise poussière quetout cela fait dans le rendement. Après quoi on seplaint de la farine. On a tort. La farine n’est pasnotre faute. Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur,attablé avec un propriétaire qui faisait prix pour 188
  • 189. un travail de prairie à faire au printemps, disait : – Il n’y a point de mal que l’herbe soitmouillée. Elle se coupe mieux. La rousée estbonne, monsieur. C’est égal, cette herbe-là, votreherbe, est jeune et bien difficile encore. Que voilàqui est si tendre, que voilà qui plie devant laplanche de fer. Etc. – Cosette était à sa place ordinaire, assise sur latraverse de la table de cuisine près de lacheminée. Elle était en haillons, elle avait sespieds nus dans des sabots, et elle tricotait à lalueur du feu des bas de laine destinés aux petitesThénardier. Un tout jeune chat jouait sous leschaises. on entendait rire et jaser dans une piècevoisine deux fraîches voix d’enfants ; c’étaitÉponine et Azelma. Au coin de la cheminée, un martinet étaitsuspendu à un clou. Par intervalles, le cri d’un très jeune enfant,qui était quelque part dans la maison, perçait aumilieu du bruit du cabaret. C’était un petit garçon 189
  • 190. que la Thénardier avait eu un des hiversprécédentsa, – « sans savoir pourquoi, disait-elle,effet du froid », – et qui était âgé d’un peu plusde trois ans. La mère l’avait nourri, mais nel’aimait pas. Quand la clameur acharnée dumioche devenait trop importune : – Ton filspiaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu’ilveut. – Bah ! répondait la mère, il m’ennuie. – Etle petit abandonné continuait de crier dans lesténèbres1. a L’édition nationale reproduit (II, 570) deux lignes, rayéesdu manuscrit, qui « fixeraient l’âge » de cet enfant. Les voici :« C’était un petit garçon que la Thénardier avait eu aucommencement de l’année et qui était âgé d’environ huitmois. » 1 Première apparition de Gavroche, dont l’angoisse estvoisine de celle de Cosette. 190
  • 191. II Deux portraits complétésa. On n’a encore aperçu dans ce livre lesThénardier que de profil ; le moment est venu detourner autour de ce couple et de le regarder soustoutes ses faces. Thénardier venait de dépasser ses cinquanteans ; madame Thénardier touchait à laquarantaine, qui est la cinquantaine de la femme ;de façon qu’il y avait équilibre d’âge entre lafemme et le mari. Les lecteurs ont peut-être, dès sa premièreapparition, conservé quelque souvenir de cetteThénardier grande, blonde, rouge, grasse,charnue, carrée, énorme et agile ; elle tenait, nous a Autre titre projeté : Louches au premier, affreux ausecond. 191
  • 192. l’avons dit, de la race de ces sauvagesses colossesqui se cambrent dans les foires avec des pavéspendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans lelogis, les lits, les chambres, la lessive, la cuisine,la pluie, le beau temps, le diable. Elle avait pourtout domestique Cosette ; une souris au serviced’un éléphant. Tout tremblait au son de sa voix,les vitres, les meubles et les gens. Son largevisage, criblé de taches de rousseur, avait l’aspectd’une écumoire. Elle avait de la barbe. C’étaitl’idéal d’un fort de la halle habillé en fille. Ellejurait splendidement ; elle se vantait de casserune noix d’un coup de poing. Sans les romansqu’elle avait lus, et qui, par moments, faisaientbizarrement reparaître la mijaurée sous l’ogresse,jamais l’idée ne fût venue à personne de dired’elle : c’est une femme. Cette Thénardier étaitcomme le produit de la greffe d’une donzelle surune poissarde. Quand on l’entendait parler, ondisait : C’est un gendarme ; quand on la regardaitboire, on disait : C’est un charretier ; quand on lavoyait manier Cosette, on disait : C’est lebourreau. Au repos, il lui sortait de la bouche unedent. 192
  • 193. Le Thénardier était un homme petit, maigre,blême, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’airmalade et qui se portait à merveille ; sa fourberiecommençait là. Il souriait habituellement parprécaution, et était poli à peu près avec tout lemonde, même avec le mendiant auquel il refusaitun liard. Il avait le regard d’une fouine et la mined’un homme de lettres. Il ressemblait beaucoupaux portraits de l’abbé Delille. Sa coquetterieconsistait à boire avec les rouliers. Personnen’avait jamais pu le griser. Il fumait dans unegrosse pipe. Il portait une blouse et sous sa blouseun vieil habit noir. Il avait des prétentions à lalittérature et au matérialisme. Il y avait des nomsqu’il prononçait souvent, pour appuyer les chosesquelconques qu’il disait, Voltaire, Raynal, Parny,et, chose bizarre, saint Augustin. Il affirmait avoir« un système ». Du reste fort escroc. Unfilousophe. Cette nuance existe. On se souvientqu’il prétendait avoir servi ; il contait avecquelque luxe qu’à Waterloo, étant sergent dansun 6e ou un 9e léger quelconque, il avait, seulcontre un escadron de hussards de la Mort,couvert de son corps et sauvé à travers la 193
  • 194. mitraille « un général dangereusement blessé ».De là, venait, pour son mur, sa flamboyanteenseigne, et, pour son auberge, dans le pays, lenom de « cabaret du sergent de Waterloo ». Ilétait libéral, classique et bonapartiste. Il avaitsouscrit pour le champ d’Asilea. On disait dans levillage qu’il avait étudié pour être prêtre. Nous croyons qu’il avait simplement étudié enHollande pour être aubergiste. Ce gredin del’ordre composite était, selon les probabilités,quelque Flamand de Lille en Flandre, Français àParis, Belge à Bruxelles, commodément à chevalsur deux frontières. Sa prouesse à Waterloo, on laconnaît. Comme on voit, il l’exagérait un peu. Le a Des Français, bonapartistes et libéraux proscrits après laseconde Restauration et réfugiés en Amérique où ils vivaientfort pauvrement, y obtinrent dans le Texas des terrains où ilss’installèrent au nombre de six cents et qu’ils appelèrent leChamp d’Asile. La population s’accrut rapidement et vers la finde 1818 une souscription en faveur de ces proscrits fut ouverteen France par Félix Desportes, ancien préfet de l’Empire, et lesrédacteurs de la Minerve. Elle fut close le 1er juillet 1819n’ayant produit que 95 000 francs. Elle fut donc à peu prèsinefficace. 194
  • 195. flux et le reflux, le méandre, l’aventure, étaitl’élément de son existence ; conscience déchiréeentraîne vie décousue ; et vraisemblablement, àl’orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardierappartenait à cette variété de cantiniersmaraudeurs dont nous avons parlé, battantl’estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, etroulant en famille, homme, femme et enfants,dans quelque carriole boiteuse, à la suite destroupes en marche, avec l’instinct de se rattachertoujours à l’armée victorieuse. Cette campagnefaite, ayant, comme il disait, « du quibus », ilétait venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce quibus, composé des bourses et desmontres, des bagues d’or et des croix d’argentrécoltées au temps de la moisson dans les sillonsensemencés de cadavres, ne faisait pas un grostotal et n’avait pas mené bien loin ce vivandierpassé gargotier. Thénardier avait ce je ne sais quoi derectiligne dans le geste qui, avec un juron,rappelle la caserne et, avec un signe de croix, leséminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire 195
  • 196. savant. Néanmoins, le maître d’école avaitremarqué qu’il faisait – « des cuirs ». Ilcomposait la carte à payer des voyageurs avecsupériorité, mais des yeux exercés y trouvaientparfois des fautes d’orthographe. Thénardier étaitsournois, gourmand, flâneur et habile. Il nedédaignait pas ses servantes, ce qui faisait que safemme n’en avait plus. Cette géante était jalouse.Il lui semblait que ce petit homme maigre etjaune devait être l’objet de la convoitiseuniverselle. Thénardier, par-dessus tout, homme d’astuceet d’équilibre, était un coquin du genre tempéré.Cette espèce est la pire ; l’hypocrisie s’y mêle. Ce n’est pas que Thénardier ne fût dansl’occasion capable de colère au moins autant quesa femme ; mais cela était très rare, et dans cesmoments-là, comme il en voulait au genrehumain tout entier, comme il avait en lui uneprofonde fournaise de haine, comme il était deces gens qui se vengent perpétuellement, quiaccusent tout ce qui passe devant eux de tout cequi est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à 196
  • 197. jeter sur le premier venu, comme légitime grief,le total des déceptions, des banqueroutes et descalamités de leur vie, comme tout ce levain sesoulevait en lui et lui bouillonnait dans la boucheet dans les yeux, il était épouvantable. Malheur àqui passait sous sa fureur alors ! Outre toutes ses autres qualités, Thénardierétait attentif et pénétrant, silencieux ou bavard àl’occasion, et toujours avec une hauteintelligence. Il avait quelque chose du regard desmarins accoutumés à cligner des yeux dans leslunettes d’approche. Thénardier était un hommed’État. Tout nouveau venu qui entrait dans la gargotedisait en voyant la Thénardier : Voilà le maître dela maison. Erreur. Elle n’était même pas lamaîtresse. Le maître et la maîtresse, c’était lemari. Elle faisait, il créait. Il dirigeait tout par unesorte d’action magnétique invisible et continuelle.Un mot lui suffisait, quelquefois un signe ; lemastodonte obéissait. Le Thénardier était pour laThénardier, sans qu’elle s’en rendit trop compte,une espèce d’être particulier et souverain. Elle 197
  • 198. avait les vertus de sa façon d’être ; jamais, eût-elle été en dissentiment sur un détail avec« monsieur Thénardier », hypothèse du resteinadmissible, elle n’eût donné publiquement tortà son mari, sur quoi que ce soit. Jamais elle n’eûtcommis « devant des étrangers » cette faute quefont si souvent les femmes, et qu’on appelle, enlangage parlementaire, découvrir la couronne.Quoique leur accord n’eût pour résultat que lemal, il y avait de la contemplation dans lasoumission de la Thénardier à son mari. Cettemontagne de bruit et de chair se mouvait sous lepetit doigt de ce despote frêle. C’était, vu par soncôté nain et grotesque, cette grande choseuniverselle : l’adoration de la matière pourl’esprit ; car de certaines laideurs ont leur raisond’être dans les profondeurs mêmes de la beautééternelle. Il y avait de l’inconnu dansThénardier ; de là l’empire absolu de cet hommesur cette femme. À de certains moments, elle levoyait comme une chandelle allumée ; dansd’autres, elle le sentait comme une griffe. Cette femme était une créature formidable quin’aimait que ses enfants et ne craignait que son 198
  • 199. mari. Elle était mère parce qu’elle étaitmammifère. Du reste, sa maternité s’arrêtait à sesfilles, et, comme on le verra, ne s’étendait pasjusqu’aux garçons. Lui, l’homme, n’avait qu’unepensée : s’enrichir. Il n’y réussissait point. Un digne théâtremanquait à ce grand talent. Thénardier àMontfermeil se ruinait, si la ruine est possible àzéro ; en Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. Mais où le sortattache l’aubergiste, il faut qu’il broute. On comprend que le mot aubergiste estemployé ici dans un sens restreint, et qui nes’étend pas à une classe entière. En cette mêmeannée 1823, Thénardier était endetté d’environquinze cents francs de dettes criardes, ce qui lerendait soucieux. Quelle que fût envers lui l’injustice opiniâtrede la destinée, le Thénardier était un des hommesqui comprenaient le mieux, avec le plus deprofondeur et de la façon la plus moderne, cettechose qui est une vertu chez les peuples barbareset une marchandise chez les peuples civilisés, 199
  • 200. l’hospitalité. Du reste braconnier admirable etcité pour son coup de fusil. Il avait un certain rirefroid et paisible qui était particulièrementdangereux. Ses théories d’aubergiste jaillissaientquelquefois de lui par éclairs. Il avait desaphorismes professionnels qu’il insérait dansl’esprit de sa femme. – « Le devoir del’aubergiste, lui disait-il un jour violemment et àvoix basse, c’est de vendre au premier venu dufricot, du repos, de la lumière, du feu, des drapssales, de la bonne, des puces, du sourire ;d’arrêter les passants, de vider les petites bourseset d’alléger honnêtement les grosses, d’abriteravec respect les familles en route, de râperl’homme, de plumer la femme, d’éplucherl’enfant ; de coter la fenêtre ouverte, la fenêtrefermée, le coin de la cheminée, le fauteuil, lachaise, le tabouret, l’escabeau, le lit de plume, lematelas et la botte de paille ; de savoir decombien l’ombre use le miroir et de tarifer cela,et, par les cinq cent mille diables, de faire toutpayer au voyageur, jusqu’aux mouches que sonchien mange ! » 200
  • 201. Cet homme et cette femme, c’était ruse et ragemariés ensemble, attelage hideux et terrible. Pendant que le mari ruminait et combinait, laThénardier, elle, ne pensait pas aux créanciersabsents, n’avait souci d’hier ni de demain, etvivait avec emportement, toute dans la minute. Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entreeux, subissant leur double pression, comme unecréature qui serait à la fois broyée par une meuleet déchiquetée par une tenaille. L’homme et lafemme avaient chacun une manière différente ;Cosette était rouée de coups, cela venait de lafemme ; elle allait pieds nus l’hiver, cela venaitdu mari. Cosette montait, descendait, lavait, brossait,frottait, balayait, courait, trimait, haletait, remuaitdes choses lourdes, et, toute chétive, faisait lesgrosses besognes. Nulle pitié ; une maîtressefarouche, un maître venimeux. La gargoteThénardier était comme une toile où Cosette étaitprise et tremblait. L’idéal de l’oppression étaitréalisé par cette domesticité sinistre. C’étaitquelque chose comme la mouche servante des 201
  • 202. araignées. La pauvre enfant, passive, se taisait. Quand elles se trouvent ainsi, dès l’aube,toutes petites, toutes nues, parmi les hommes, quese passe-t-il dans ces âmes qui viennent de quitterDieu ? 202
  • 203. III Il faut du vin aux hommes et de l’eau aux chevaux. Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. Cosette songeait tristement ; car, quoiqu’ellen’eût que huit ans, elle avait déjà tant souffertqu’elle rêvait avec l’air lugubre d’une vieillefemme. Elle avait la paupière noire d’un coup de poingque la Thénardier lui avait donné, ce qui faisaitdire de temps en temps à la Thénardier : – Est-elle laide avec son pochon sur l’œil ! Cosette pensait donc qu’il était nuit, très nuit,qu’il avait fallu remplir à l’improviste les pots etles carafes dans les chambres des voyageurssurvenus, et qu’il n’y avait plus d’eau dans lafontaine. 203
  • 204. Ce qui la rassurait un peu, c’est qu’on nebuvait pas beaucoup d’eau dans la maisonThénardier. Il ne manquait pas là de gens quiavaient soif ; mais c’était de cette soif quis’adresse plus volontiers au broc qu’à la cruche.Qui eût demandé un verre d’eau parmi ces verresde vin eût semblé un sauvage à tous ces hommes.Il y eut pourtant un moment où l’enfant trembla :la Thénardier souleva le couvercle d’unecasserole qui bouillait sur le fourneau, puis saisitun verre et s’approcha vivement de la fontaine.Elle tourna le robinet, l’enfant avait levé la tête etsuivait tous ses mouvements. Un maigre filetd’eau coula du robinet et remplit le verre àmoitié. – Tiens, dit-elle, il n’y a plus d’eau ! Puis elle eut un moment de silence. L’enfantne respirait pas. – Bah, reprit la Thénardier en examinant leverre à demi plein, il y en aura assez comme cela. Cosette se remit à son travail, mais pendantplus d’un quart d’heure elle sentit son cœur sautercomme un gros flocon dans sa poitrine. Elle comptait les minutes qui s’écoulaient 204
  • 205. ainsi, et eût bien voulu être au lendemain matin. De temps en temps, un des buveurs regardaitdans la rue et s’exclamait : – Il fait noir commedans un four ! – Ou : – Il faut être chat pour allerdans la rue sans lanterne à cette heure-ci ! – EtCosette tressaillait. Tout à coup, un des marchands colporteurslogés dans l’auberge entra, et dit d’une voixdure : – On n’a pas donné à boire à mon cheval. – Si fait vraiment, dit la Thénardier. – Je vous dis que non, la mère, reprit lemarchand. Cosette était sortie de dessous la table. – Oh ! si ! monsieur ! dit-elle, le cheval a bu, ila bu dans le seau, plein le seau, et même quec’est moi qui lui ai porté à boire, et je lui ai parlé. Cela n’était pas vrai. Cosette mentait. – En voilà une qui est grosse comme le poinget qui ment gros comme la maison, s’écria lemarchand. Je te dis qu’il n’a pas bu, petite 205
  • 206. drôlesse ! Il a une manière de souffler quand iln’a pas bu que je connais bien. Cosette persista, et ajouta d’une voix enrouéepar l’angoisse et qu’on entendait à peine : – Et même qu’il a bien bu ! – Allons, reprit le marchand avec colère, cen’est pas tout ça, qu’on donne à boire à moncheval et que cela finisse ! Cosette rentra sous la table. – Au fait, c’est juste, dit la Thénardier, si cettebête n’a pas bu, il faut qu’elle boive. Puis, regardant autour d’elle : – Eh bien, où est donc cette autre ? Elle se pencha et découvrit Cosette blottie àl’autre bout de la table, presque sous les pieds desbuveurs. – Vas-tu venir ? cria la Thénardier. Cosette sortit de l’espèce de trou où elle s’étaitcachée. La Thénardier reprit : – Mademoiselle Chien-faute-de-nom, vaporter à boire à ce cheval. 206
  • 207. – Mais, madame, dit Cosette faiblement, c’estqu’il n’y a pas d’eau. La Thénardier ouvrit toute grande la porte dela rue. – Eh bien, va en chercher ! Cosette baissa la tête, et alla prendre un seauvide qui était au coin de la cheminée. Ce seau était plus grand qu’elle, et l’enfantaurait pu s’asseoir dedans et y tenir à l’aise. La Thénardier se remit à son fourneau, etgoûta avec une cuillère de bois ce qui était dansla casserole, tout en grommelant : – Il y en a à la source. Ce n’est pas plus malinque ça. Je crois que j’aurais mieux fait de passermes oignons. Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait dessous, du poivre et des échalotes. – Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, enrevenant tu prendras un gros pain chez leboulanger. Voilà une pièce-quinze-sous. Cosette avait une petite poche de côté à son 207
  • 208. tablier ; elle prit la pièce sans dire un mot, et lamit dans cette poche. Puis elle resta immobile, le seau à la main, laporte ouverte devant elle. Elle semblait attendrequ’on vînt à son secours. – Va donc ! cria la Thénardier. Cosette sortit. La porte se referma. 208
  • 209. IV Entrée en scène d’une poupée. La file de boutiques en plein vent qui partaitde l’église se développait, on s’en souvient,jusqu’à l’auberge Thénardier. Ces boutiques, àcause du passage prochain des bourgeois allant àla messe de minuit, étaient toutes illuminées dechandelles brûlant dans des entonnoirs de papier,ce qui, comme le disait le maître d’école deMontfermeil attablé en ce moment chezThénardier, faisait « un effet magique ». Enrevanche, on ne voyait pas une étoile au ciel. La dernière de ces baraques, établieprécisément en face de la porte des Thénardier,était une boutique de bimbeloterie, toutereluisante de clinquants, de verroteries et dechoses magnifiques en fer-blanc. Au premierrang, et en avant, le marchand avait placé, sur un 209
  • 210. fond de serviettes blanches, une immense poupéehaute de près de deux pieds qui était vêtue d’unerobe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête etqui avait de vrais cheveux et des yeux en émail.Tout le jour, cette merveille avait été étalée àl’ébahissement des passants de moins de dix ans,sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mèreassez riche, ou assez prodigue, pour la donner àson enfant. Éponine et Azelma avaient passé desheures à la contempler, et Cosette elle-même,furtivement, il est vrai, avait osé la regarder. Au moment où Cosette sortit, son seau à lamain, si morne et si accablée qu’elle fût, elle neput s’empêcher de lever les yeux sur cetteprodigieuse poupée, vers la dame, comme ellel’appelait. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. Ellen’avait pas encore vu cette poupée de près. Toutecette boutique lui semblait un palais ; cettepoupée n’était pas une poupée, c’était une vision.C’étaient la joie, la splendeur, la richesse, lebonheur, qui apparaissaient dans une sorte derayonnement chimérique à ce malheureux petitêtre englouti si profondément dans une misèrefunèbre et froide. Cosette mesurait avec cette 210
  • 211. sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui laséparait de cette poupée. Elle se disait qu’il fallaitêtre reine ou au moins princesse pour avoir une« chose » comme cela. Elle considérait cette bellerobe rose, ces beaux cheveux lisses, et ellepensait : Comme elle doit être heureuse, cettepoupée-là ! Ses yeux ne pouvaient se détacher decette boutique fantastique. Plus elle regardait,plus elle s’éblouissait. Elle croyait voir le paradis.Il y avait d’autres poupées derrière la grande quilui paraissaient des fées et des génies. Lemarchand qui allait et venait au fond de sabaraque lui faisait un peu l’effet d’être le Pèreéternel. Dans cette adoration, elle oubliait tout, mêmela commission dont elle était chargée. Tout àcoup, la voix rude de la Thénardier la rappela à laréalité : – Comment, péronnelle, tu n’es paspartie ! Attends ! je vais à toi ! Je vous demandeun peu ce qu’elle fait là ! Petit monstre, va ! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans larue et aperçu Cosette en extase. 211
  • 212. Cosette s’enfuit emportant son seau et faisantles plus grands pas qu’elle pouvait. 212
  • 213. V La petite toute seule. Comme l’auberge Thénardier était dans cettepartie du village qui est près de l’église, c’était àla source du bois du côté de Chelles que Cosettedevait aller puiser de l’eau. Elle ne regarda plus un seul étalage demarchand. Tant qu’elle fut dans la ruelle duBoulanger et dans les environs de l’église, lesboutiques illuminées éclairaient le chemin, maisbientôt la dernière lueur de la dernière baraquedisparut. La pauvre enfant se trouva dansl’obscurité. Elle s’y enfonça. Seulement, commeune certaine émotion la gagnait, tout en marchantelle agitait le plus qu’elle pouvait l’anse du seau.Cela faisait un bruit qui lui tenait compagnie. Plus elle cheminait, plus les ténèbresdevenaient épaisses. Il n’y avait plus personne 213
  • 214. dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femmequi se retourna en la voyant passer, et qui restaimmobile, marmottant entre ses lèvres : « Maisoù peut donc aller cet enfant ? Est-ce que c’est unenfant-garou ? » Puis la femme reconnut Cosette.« Tiens, dit-elle, c’est l’Alouette ! » Cosette traversa ainsi le labyrinthe de ruestortueuses et désertes qui termine du côté deChelles le village de Montfermeil. Tant qu’elleeut des maisons et même seulement des murs desdeux côtés de son chemin, elle alla assezhardiment. De temps en temps, elle voyait lerayonnement d’une chandelle à travers la fented’un volet, c’était de la lumière et de la vie, il yavait là des gens, cela la rassurait. Cependant, àmesure qu’elle avançait, sa marche se ralentissaitcomme machinalement. Quand elle eut passél’angle de la dernière maison, Cosette s’arrêta.Aller au delà de la dernière boutique, cela avaitété difficile ; aller plus loin que la dernièremaison, cela devenait impossible. Elle posa leseau à terre, plongea sa main dans ses cheveux etse mit à se gratter lentement la tête, geste propreaux enfants terrifiés et indécis. Ce n’était plus 214
  • 215. Montfermeil, c’étaient les champs. L’espace noiret désert était devant elle. Elle regarda avecdésespoir cette obscurité où il n’y avait pluspersonne, où il y avait des bêtes, où il y avaitpeut-être des revenants. Elle regarda bien, et elleentendit les bêtes qui marchaient dans l’herbe, etelle vit distinctement les revenants qui remuaientdans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, lapeur lui donna de l’audace. – Bah ! dit-elle, je luidirai qu’il n’y avait plus d’eau ! Et elle rentrarésolument dans Montfermeil. À peine eut-elle fait cent pas qu’elle s’arrêtaencore, et se remit à se gratter la tête. Maintenant,c’était la Thénardier qui lui apparaissait ; laThénardier hideuse avec sa bouche d’hyène et lacolère flamboyante dans les yeux. L’enfant jetaun regard lamentable en avant et en arrière. Quefaire ? que devenir ? où aller ? Devant elle lespectre de la Thénardier ; derrière elle tous lesfantômes de la nuit et des bois. Ce fut devant laThénardier qu’elle recula. Elle reprit le chemin dela source et se mit à courir. Elle sortit du villageen courant, elle entra dans le bois en courant, neregardant plus rien, n’écoutant plus rien. Elle 215
  • 216. n’arrêta sa course que lorsque la respiration luimanqua, mais elle n’interrompit point sa marche.Elle allait devant elle, éperdue. Tout en courant, elle avait envie de pleurer. Le frémissement nocturne de la forêtl’enveloppait tout entière. Elle ne pensait plus,elle ne voyait plus. L’immense nuit faisait face àce petit être. D’un côté, toute l’ombre ; de l’autre,un atome. Il n’y avait que sept ou huit minutes de lalisière du bois à la source. Cosette connaissait lechemin pour l’avoir fait bien souvent le jour.Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un rested’instinct la conduisait vaguement. Elle ne jetaitcependant les yeux ni à droite ni à gauche, decrainte de voir des choses dans les branches etdans les broussailles. Elle arriva ainsi à la source. C’était une étroite cuve naturelle creusée parl’eau dans un sol glaiseux, profonde d’environdeux pieds, entourée de mousses et de cesgrandes herbes gaufrées qu’on appelle collerettesde Henri IV, et pavée de quelques grosses pierres.Un ruisseau s’en échappait avec un petit bruit 216
  • 217. tranquille. Cosette ne prit pas le temps de respirer. Ilfaisait très noir, mais elle avait l’habitude devenir à cette fontaine. Elle chercha de la maingauche dans l’obscurité un jeune chêne inclinésur la source qui lui servait ordinairement depoint d’appui, rencontra une branche, s’ysuspendit, se pencha et plongea le seau dansl’eau. Elle était dans un moment si violent queses forces étaient triplées. Pendant qu’elle étaitainsi penchée, elle ne fit pas attention que lapoche de son tablier se vidait dans la source. Lapièce de quinze sous tomba dans l’eau. Cosettene la vit ni ne l’entendit tomber. Elle retira leseau presque plein et le posa sur l’herbe. Cela fait, elle s’aperçut qu’elle était épuisée delassitude. Elle eût bien voulu repartir tout desuite ; mais l’effort de remplir le seau avait été telqu’il lui fut impossible de faire un pas. Elle futbien forcée de s’asseoir. Elle se laissa tomber surl’herbe et y demeura accroupie. Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sanssavoir pourquoi, mais ne pouvant faire autrement. 217
  • 218. À côté d’elle l’eau agitée dans le seau faisaitdes cercles qui ressemblaient à des serpents defeu blanc. Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert devastes nuages noirs qui étaient comme des pansde fumée. Le tragique masque de l’ombresemblait se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les profondeurs. L’enfant regardait d’un œil égaré cette grosseétoile qu’elle ne connaissait pas et qui lui faisaitpeur. La planète, en effet, était en ce moment trèsprès de l’horizon et traversait une épaisse couchede brume qui lui donnait une rougeur horrible. Labrume, lugubrement empourprée, élargissaitl’astre. On eût dit une plaie lumineuse. Un vent froid soufflait de la plaine. Le boisétait ténébreux, sans aucun froissement defeuilles, sans aucune de ces vagues et fraîcheslueurs de l’été. De grands branchages s’ydressaient affreusement. Des buissons chétifs etdifformes sifflaient dans les clairières. Les hautesherbes fourmillaient sous la bise comme desanguilles. Les ronces se tordaient comme de 218
  • 219. longs bras armés de griffes cherchant à prendredes proies ; quelques bruyères sèches, chasséespar le vent, passaient rapidement et avaient l’airde s’enfuir avec épouvante devant quelque chosequi arrivait. De tous les côtés il y avait desétendues lugubres. L’obscurité est vertigineuse. Il faut à l’hommede la clarté. Quiconque s’enfonce dans lecontraire du jour se sent le cœur serré. Quandl’œil voit noir, l’esprit voit trouble. Dansl’éclipse, dans la nuit, dans l’opacité fuligineuse,il y a de l’anxiété, même pour les plus forts. Nulne marche seul la nuit dans la forêt sanstremblement. Ombres et arbres, deux épaisseursredoutables. Une réalité chimérique apparaît dansla profondeur indistincte. L’inconcevables’ébauche à quelques pas de vous avec unenetteté spectrale. On voit flotter, dans l’espace oudans son propre cerveau, on ne sait quoi de vagueet d’insaisissable comme les rêves des fleursendormies. Il y a des attitudes farouches surl’horizon. On aspire les effluves du grand videnoir. On a peur et envie de regarder derrière soi.Les cavités de la nuit, les choses devenues 219
  • 220. hagardes, des profils taciturnes qui se dissipentquand on avance, des échevellements obscurs,des touffes irritées, des flaques livides, le lugubrereflété dans le funèbre, l’immensité sépulcrale dusilence, les êtres inconnus possibles, despenchements de branches mystérieux,d’effrayants torses d’arbres, de longues poignéesd’herbes frémissantes, on est sans défense contretout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille et quine sente le voisinage de l’angoisse. On éprouvequelque chose de hideux comme si l’âmes’amalgamait à l’ombre. Cette pénétration desténèbres est inexprimablement sinistre dans unenfant. Les forêts sont des apocalypses ; et lebattement d’ailes d’une petite âme fait un bruitd’agonie sous leur voûte monstrueuse. Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait,Cosette se sentait saisir par cette énormité noirede la nature. Ce n’était plus seulement de laterreur qui la gagnait, c’était quelque chose deplus terrible même que la terreur. Elle frissonnait.Les expressions manquent pour dire ce qu’avait 220
  • 221. d’étrange ce frisson qui la glaçait jusqu’au fonddu cœur. Son œil était devenu farouche. Ellecroyait sentir qu’elle ne pourrait peut-être pass’empêcher de revenir là à la même heure lelendemain. Alors, par une sorte d’instinct, pour sortir decet état singulier qu’elle ne comprenait pas, maisqui l’effrayait, elle se mit à compter à haute voixun, deux, trois, quatre, jusqu’à dix, et, quand elleeut fini, elle recommença. Cela lui rendit laperception vraie des choses qui l’entouraient. Ellesentit le froid à ses mains qu’elle avait mouilléesen puisant de l’eau. Elle se leva. La peur lui étaitrevenue, une peur naturelle et insurmontable. Ellen’eut plus qu’une pensée, s’enfuir ; s’enfuir àtoutes jambes, à travers bois, à travers champs,jusqu’aux maisons, jusqu’aux fenêtres, jusqu’auxchandelles allumées. Son regard tomba sur leseau qui était devant elle. Tel était l’effroi que luiinspirait la Thénardier qu’elle n’osa pas s’enfuirsans le seau d’eau. Elle saisit l’anse à deuxmains. Elle eut de la peine à soulever le seau. Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau 221
  • 222. était plein, il était lourd, elle fut forcée de lereposer à terre. Elle respira un instant, puis elleenleva l’anse de nouveau, et se remit à marcher,cette fois un peu plus longtemps. Mais il falluts’arrêter encore. Après quelques secondes derepos, elle repartit. Elle marchait penchée enavant, la tête baissée, comme une vieille ; lepoids du seau tendait et raidissait ses brasmaigres ; l’anse de fer achevait d’engourdir et degeler ses petites mains mouillées ; de temps entemps elle était forcée de s’arrêter, et chaque foisqu’elle s’arrêtait l’eau froide qui débordait duseau tombait sur ses jambes nues. Cela se passaitau fond d’un bois, la nuit, en hiver, loin de toutregard humain ; c’était un enfant de huit ans. Iln’y avait que Dieu en ce moment qui voyait cettechose triste. Et sans doute sa mère, hélas ! Car il est des choses qui font ouvrir les yeuxaux mortes dans leur tombeau. Elle soufflait avec une sorte de râlementdouloureux ; des sanglots lui serraient la gorge,mais elle n’osait pas pleurer, tant elle avait peur 222
  • 223. de la Thénardier, même loin. C’était son habitudede se figurer toujours que la Thénardier était là. Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoupde chemin de la sorte, et elle allait bienlentement. Elle avait beau diminuer la durée desstations et marcher entre chaque le pluslongtemps possible, elle pensait avec angoissequ’il lui faudrait plus d’une heure pour retournerainsi à Montfermeil et que la Thénardier labattrait. Cette angoisse se mêlait à son épouvanted’être seule dans le bois la nuit. Elle étaitharassée de fatigue et n’était pas encore sortie dela forêt. Parvenue près d’un vieux châtaignierqu’elle connaissait, elle fit une dernière halte pluslongue que les autres pour se bien reposer, puiselle rassembla toutes ses forces, reprit le seau etse remit à marcher courageusement. Cependant lepauvre petit être désespéré ne put s’empêcher des’écrier : Ô mon Dieu ! mon Dieu ! En ce moment, elle sentit tout à coup que leseau ne pesait plus rien. Une main, qui lui paruténorme, venait de saisir l’anse et la soulevaitvigoureusement. Elle leva la tête. Une grande 223
  • 224. forme noire, droite et debout, marchait auprèsd’elle dans l’obscurité. C’était un homme quiétait arrivé derrière elle et qu’elle n’avait pasentendu venir. Cet homme, sans dire un mot,avait empoigné l’anse du seau qu’elle portait. Il y a des instincts pour toutes les rencontresde la vie. L’enfant n’eut pas peur. 224
  • 225. VI Qui peut-être prouve l’intelligence de Boulatruellea. Dans l’après-midi de cette même journée deNoël 1823, un homme se promena assezlongtemps dans la partie la plus déserte duboulevard de l’Hôpital à Paris. Cet homme avaitl’air de quelqu’un qui cherche un logement, etsemblait s’arrêter de préférence aux plusmodestes maisons de cette lisière délabrée dufaubourg Saint-Marceau. On verra plus loin que cet homme avait eneffet loué une chambre dans ce quartier isolé. Cet homme, dans son vêtement comme danstoute sa personne, réalisait le type de ce qu’on a Autre titre projeté : Qui donne peut-être raison auxrecherches de Boulatruelle. 225
  • 226. pourrait nommer le mendiant de bonnecompagnie, l’extrême misère combinée avecl’extrême propreté. C’est là un mélange assezrare qui inspire aux cœurs intelligents ce doublerespect qu’on éprouve pour celui qui est trèspauvre et pour celui qui est très digne. Il avait unchapeau rond fort vieux et fort brossé, uneredingote râpée jusqu’à la corde en gros drapjaune d’ocre, couleur qui n’avait rien de tropbizarre à cette époque, un grand gilet à poches deforme séculaire, des culottes noires devenuesgrises aux genoux, des bas de laine noire etd’épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit unancien précepteur de bonne maison revenu del’émigration. À ses cheveux tout blancs, à sonfront ridé, à ses lèvres livides, à son visage oùtout respirait l’accablement et la lassitude de lavie, on lui eût supposé beaucoup plus de soixanteans. À sa démarche ferme, quoique lente, à lavigueur singulière empreinte dans tous sesmouvements, on lui en eût donné à peinecinquante. Les rides de son front étaient bienplacées, et eussent prévenu en sa faveurquelqu’un qui l’eût observé avec attention. Sa 226
  • 227. lèvre se contractait avec un pli étrange, quisemblait sévère et qui était humble. Il y avait aufond de son regard on ne sait quelle sérénitélugubre. Il portait de la main gauche un petitpaquet noué dans un mouchoir ; de la droite ils’appuyait sur une espèce de bâton coupé dansune haie. Ce bâton avait été travaillé avecquelque soin, et n’avait pas trop méchant air ; onavait tiré parti des nœuds, et on lui avait figuré unpommeau de corail avec de la cire rouge ; c’étaitun gourdin, et cela semblait une canne. Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtoutl’hiver. Cet homme, sans affectation pourtant,paraissait les éviter plutôt que les chercher. À cette époque le roi Louis XVIII allaitpresque tous les jours à Choisy-le-Roi. C’étaitune de ses promenades favorites. Vers deuxheures, presque invariablement, on voyait lavoiture et la cavalcade royale passer ventre à terresur le boulevard de l’Hôpital. Cela tenait lieu de montre et d’horloge auxpauvresses du quartier qui disaient : – Il est deuxheures, le voilà qui s’en retourne aux Tuileries. 227
  • 228. Et les uns accouraient, et les autres serangeaient ; car un roi qui passe, c’est toujours untumulte. Du reste l’apparition et la disparition deLouis XVIII faisaient un certain effet dans lesrues de Paris. Cela était rapide, mais majestueux.Ce roi impotent avait le goût du grand galop ; nepouvant marcher, il voulait courir ; ce cul-de-jattese fût fait volontiers traîner par l’éclair. Il passait,pacifique et sévère, au milieu des sabres nus. Saberline massive, toute dorée, avec de grossesbranches de lys peintes sur les panneaux, roulaitbruyamment. À peine avait-on le temps d’y jeterun coup d’œil. On voyait dans l’angle du fond àdroite, sur des coussins capitonnés de satin blanc,une face large, ferme et vermeille, un front fraispoudré à l’oiseau royal, un œil fier, dur et fin, unsourire de lettré, deux grosses épaulettes àtorsades flottantes sur un habit bourgeois, laToison d’or, la croix de Saint-Louis, la croix dela Légion d’honneur, la plaque d’argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu ;c’était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeauà plumes blanches sur ses genoux emmaillotés dehautes guêtres anglaises ; quand il rentrait dans la 228
  • 229. ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluantpeu. Il regardait froidement le peuple, qui le luirendait. Quand il parut pour la première fois dansle quartier Saint-Marceau, tout son succès fut cemot d’un faubourien à son camarade : « C’est cegros-là qui est le gouvernement. » Cet infaillible passage du roi à la même heureétait donc l’événement quotidien du boulevard del’Hôpital. Le promeneur à la redingote jaune n’étaitévidemment pas du quartier, et probablement pasde Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu’à deuxheures la voiture royale, entourée d’un escadronde gardes du corps galonnés d’argent, débouchasur le boulevard, après avoir tourné la Salpêtrière,il parut surpris et presque effrayé. Il n’y avait quelui dans la contre-allée, il se rangea vivementderrière un angle de mur d’enceinte, ce quin’empêcha pas M. le duc d’Havré del’apercevoir. M. le duc d’Havré, comme capitainedes gardes de service ce jour-là, était assis dans lavoiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté :« Voilà un homme d’assez mauvaise mine. » Des 229
  • 230. gens de police, qui éclairaient le passage du roi,le remarquèrent également, et l’un d’eux reçutl’ordre de le suivre. Mais l’homme s’enfonçadans les petites rues solitaires du faubourg, etcomme le jour commençait à baisser, l’agentperdit sa trace, ainsi que cela est constaté par unrapport adressé le soir même à M. le comteAnglès, ministre d’État, préfet de police. Quand l’homme à la redingote jaune eutdépisté l’agent, il doubla le pas, non sans s’êtreretourné bien des fois pour s’assurer qu’il n’étaitpas suivi. À quatre heures un quart, c’est-à-dire àla nuit close, il passait devant le théâtre de laPorte-Saint-Martin où l’on donnait ce jour-là lesDeux Forçatsa. Cette affiche, éclairée par lesréverbères du théâtre, le frappa, car, quoiqu’ilmarchât vite, il s’arrêta pour la lire. Un instant a Les Deux forçats ou la Meunière du Puy-de-Dôme,mélodrame en trois actes de Boirie, Carmouche et Poujol,représenté à la Porte-Saint-Martin en 1822. Edmond Biré(1817, p. 353) rappelle que « sous la Restauration, les théâtresne jouaient jamais le jour de Noël » et il a constaté, d’après lesjournaux du temps, que cette règle a été observée le 25décembre 1823. 230
  • 231. après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette,et il entrait au Plat d’étain, où était alors lebureau de la voiture de Lagny. Cette voiturepartait à quatre heures et demie. Les chevauxétaient attelés, et les voyageurs, appelés par lecocher, escaladaient en hâte le haut escalier de ferdu coucou. L’homme demanda : – Avez-vous une place ? – Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit lecocher. – Je la prends. – Montez. Cependant, avant de partir, le cocher jeta uncoup d’œil sur le costume médiocre du voyageur,sur la petitesse de son paquet, et se fit payer. – Allez-vous jusqu’à Lagny ? demanda lecocher. – Oui, dit l’homme. Le voyageur paya jusqu’à Lagny. On partit. Quand on eut passé la barrière, le 231
  • 232. cocher essaya de nouer la conversation, mais levoyageur ne répondait que par monosyllabes. Lecocher prit le parti de siffler et de jurer après seschevaux. Le cocher s’enveloppa dans son manteau. Ilfaisait froid. L’homme ne paraissait pas y songer.On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. Vers six heures du soir on était à Chelles. Lecocher s’arrêta pour laisser souffler ses chevaux,devant l’auberge à rouliers installée dans lesvieux bâtiments de l’abbaye royale. – Je descends ici, dit l’homme. Il prit son paquet et son bâton, et sauta à basde la voiture. Un instant après, il avait disparu. Il n’était pas entré dans l’auberge. Quand, au bout de quelques minutes, lavoiture repartit pour Lagny, elle ne le rencontrapas dans la grande rue de Chelles. Le cocher se tourna vers les voyageurs del’intérieur. 232
  • 233. – Voilà, dit-il, un homme qui n’est pas d’ici,car je ne le connais pas. Il a l’air de n’avoir pas lesou ; cependant il ne tient pas à l’argent ; il payepour Lagny, et il ne va que jusqu’à Chelles. Il estnuit, toutes les maisons sont fermées, il n’entrepas à l’auberge, et on ne le retrouve plus. Il s’estdonc enfoncé dans la terre. L’homme ne s’était pas enfoncé dans la terre,mais il avait arpenté en hâte dans l’obscurité lagrande rue de Chelles ; puis il avait pris à gaucheavant d’arriver à l’église le chemin vicinal quimène à Montfermeil, comme quelqu’un qui eûtconnu le pays et qui y fût déjà venu. Il suivit ce chemin rapidement. À l’endroit oùil est coupé par l’ancienne route bordée d’arbresqui va de Gagny à Lagny, il entendit venir despassants. Il se cacha précipitamment dans unfossé, et y attendit que les gens qui passaient sefussent éloignés. La précaution était d’ailleurspresque superflue, car, comme nous l’avons déjàdit, c’était une nuit de décembre très noire. Onvoyait à peine deux ou trois étoiles au ciel. C’est à ce point-là que commence la montée 233
  • 234. de la colline. L’homme ne rentra pas dans lechemin de Montfermeil ; il prit à droite, à traverschamps, et gagna à grands pas le bois. Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche,et se mit à regarder soigneusement tous lesarbres, avançant pas à pas, comme s’il cherchaitet suivait une route mystérieuse connue de luiseul. Il y eut un moment où il parut se perdre etoù il s’arrêta indécis. Enfin il arriva, detâtonnements en tâtonnements, à une clairière oùil y avait un monceau de grosses pierresblanchâtres. Il se dirigea vivement vers cespierres et les examina avec attention à travers labrume de la nuit, comme s’il les passait en revue.Un gros arbre, couvert de ces excroissances quisont les verrues de la végétation, était à quelquespas du tas de pierres. Il alla à cet arbre, etpromena sa main sur l’écorce du tronc, commes’il cherchait à reconnaître et à compter toutes lesverrues. Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il yavait un châtaignier malade d’une décortication,auquel on avait mis pour pansement une bande de 234
  • 235. zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds ettoucha cette bande de zinc. Puis il piétina pendant quelque temps sur lesol dans l’espace compris entre l’arbre et lespierres, comme quelqu’un qui s’assure que laterre n’a pas été fraîchement remuée. Cela fait, il s’orienta et reprit sa marche àtravers le bois. C’était cet homme qui venait de rencontrerCosette. En cheminant par le taillis dans la direction deMontfermeil, il avait aperçu cette petite ombrequi se mouvait avec un gémissement, quidéposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et seremettait à marcher. Il s’était approché et avaitreconnu que c’était un tout jeune enfant chargéd’un énorme seau d’eau. Alors il était allé àl’enfant, et avait pris silencieusement l’anse duseau. 235
  • 236. VIICosette côte à côte dans l’ombre avec l’inconnu. Cosette, nous l’avons dit, n’avait pas eu peur. L’homme lui adressa la parole. Il parlait d’unevoix grave et presque basse. – Mon enfant, c’est bien lourd pour vous ceque vous portez là. Cosette leva la tête et répondit : – Oui, monsieur. – Donnez, reprit l’homme. Je vais vous leporter. Cosette lâcha le seau. L’homme se mit àcheminer près d’elle. – C’est très lourd en effet, dit-il entre sesdents. Puis il ajouta : 236
  • 237. – Petite, quel âge as-tu ? – Huit ans, monsieur. – Et viens-tu de loin comme cela ? – De la source qui est dans le bois. – Et est-ce loin où tu vas ? – À un bon quart d’heure d’ici. L’homme resta un moment sans parler, puis ildit brusquement : – Tu n’as donc pas de mère ? – Je ne sais pas, répondit l’enfant. Avant que l’homme eût eu le temps dereprendre la parole, elle ajouta : – Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, jen’en ai pas. Et après un silence, elle reprit : – Je crois que je n’en ai jamais eu. L’homme s’arrêta, il posa le seau à terre, sepencha et mit ses deux mains sur les deux épaulesde l’enfant, faisant effort pour la regarder et voirson visage dans l’obscurité. 237
  • 238. La figure maigre et chétive de Cosette sedessinait vaguement à la lueur livide du ciel. – Comment t’appelles-tu ? dit l’homme. – Cosette. L’homme eut comme une secousse électrique.Il la regarda encore, puis il ôta ses mains dedessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et seremit à marcher. Au bout d’un instant il demanda : – Petite, où demeures-tu ? – À Montfermeil, si vous connaissez. – C’est là que nous allons ? – Oui, monsieur. Il fit encore une pause, puis recommença : – Qui est-ce donc qui t’a envoyée à cette heurechercher de l’eau dans le bois ? – C’est madame Thénardier. L’homme repartit d’un son de voix qu’ilvoulait s’efforcer de rendre indifférent, mais où ily avait pourtant un tremblement singulier : 238
  • 239. – Qu’est-ce qu’elle fait, ta madameThénardier ? – C’est ma bourgeoise, dit l’enfant. Elle tientl’auberge. – L’auberge ? dit l’homme. Eh bien, je vaisaller y loger cette nuit. Conduis-moi. – Nous y allons, dit l’enfant. L’homme marchait assez vite. Cosette lesuivait sans peine. Elle ne sentait plus la fatigue.De temps en temps, elle levait les yeux vers cethomme avec une sorte de tranquillité etd’abandon inexprimables. Jamais on ne lui avaitappris à se tourner vers la providence et à prier.Cependant elle sentait en elle quelque chose quiressemblait à de l’espérance et à de la joie et quis’en allait vers le ciel. Quelques minutes s’écoulèrent. L’hommereprit : – Est-ce qu’il n’y a pas de servante chezmadame Thénardier ? – Non, monsieur. – Est-ce que tu es seule ? 239
  • 240. – Oui, monsieur. Il y eut encore une interruption. Cosette élevala voix : – C’est-à-dire il y a deux petites filles. – Quelles petites filles ? – Ponine et Zelma. L’enfant simplifiait de la sorte les nomsromanesques chers à la Thénardier. – Qu’est-ce que c’est que Ponine et Zelma ? – Ce sont les demoiselles de madameThénardier. Comme qui dirait ses filles. – Et que font-elles, celles-là ? – Oh ! dit l’enfant, elles ont de belles poupées,des choses où il y a de l’or, tout plein d’affaires.Elles jouent, elles s’amusent. – Toute la journée ? – Oui, monsieur. – Et toi ? – Moi, je travaille. – Toute la journée ? 240
  • 241. L’enfant leva ses grands yeux où il y avait unelarme qu’on ne voyait pas à cause de la nuit, etrépondit doucement : – Oui, monsieur. Elle poursuivit après un intervalle de silence : – Des fois, quand j’ai fini l’ouvrage et qu’onveut bien, je m’amuse aussi. – Comment t’amuses-tu ? – Comme je peux. On me laisse. Mais je n’aipas beaucoup de joujoux. Ponine et Zelma neveulent pas que je joue avec leurs poupées. Jen’ai qu’un petit sabre en plomb, pas plus long queça. L’enfant montrait son petit doigt. – Et qui ne coupe pas ? – Si, monsieur, dit l’enfant, ça coupe la saladeet les têtes de mouches. Ils atteignirent le village ; Cosette guidal’étranger dans les rues. Ils passèrent devant laboulangerie ; mais Cosette ne songea pas au painqu’elle devait rapporter. L’homme avait cessé de 241
  • 242. lui faire des questions et gardait maintenant unsilence morne. Quand ils eurent laissé l’églisederrière eux, l’homme, voyant toutes cesboutiques en plein vent, demanda à Cosette : – C’est donc la foire ici ? – Non, monsieur, c’est Noël. Comme ils approchaient de l’auberge, Cosettelui toucha le bras timidement. – Monsieur ? – Quoi, mon enfant ? – Nous voilà tout près de la maison. – Eh bien ? – Voulez-vous me laisser reprendre le seau àprésent ? – Pourquoi ? – C’est que, si madame voit qu’on me l’aporté, elle me battra. L’homme lui remit le seau. Un instant après,ils étaient à la porte de la gargote. 242
  • 243. VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche. Cosette ne put s’empêcher de jeter un regardde côté à la grande poupée toujours étalée chez lebimbelotier, puis elle frappa. La porte s’ouvrit.La Thénardier parut une chandelle à la main. – Ah ! c’est toi, petite gueuse ! Dieu merci, tuy as mis le temps ! elle se sera amusée, ladrôlesse ! – Madame, dit Cosette toute tremblante, voilàun monsieur qui vient loger. La Thénardier remplaça bien vite sa minebourrue par sa grimace aimable, changement àvue propre aux aubergistes, et chercha avidementdes yeux le nouveau venu. – C’est monsieur ? dit-elle. 243
  • 244. – Oui, madame, répondit l’homme en portantla main à son chapeau. Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Cegeste et l’inspection du costume et du bagage del’étranger que la Thénardier passa en revue d’uncoup d’œil firent évanouir la grimace aimable etreparaître la mine bourrue. Elle reprit sèchement : – Entrez, bonhomme. Le « bonhomme » entra. La Thénardier lui jetaun second coup d’œil, examina particulièrementsa redingote qui était absolument râpée et sonchapeau qui était un peu défoncé, et consultad’un hochement de tête, d’un froncement de nezet d’un clignement d’yeux, son mari, lequelbuvait toujours avec les rouliers. Le mari réponditpar cette imperceptible agitation de l’index qui,appuyée du gonflement des lèvres, signifie enpareil cas : débine complète. Sur ce, laThénardier s’écria : – Ah ! çà, brave homme, je suis bien fâchée,mais c’est que je n’ai plus de place. – Mettez-moi où vous voudrez, dit l’homme, 244
  • 245. au grenier, à l’écurie. Je payerai comme si j’avaisune chambre. – Quarante sous. – Quarante sous. Soit. – À la bonne heure. – Quarante sous ! dit un roulier bas à laThénardier, mais ce n’est que vingt sous. – C’est quarante sous pour lui, répliqua laThénardier du même ton. Je ne loge pas despauvres à moins. – C’est vrai, ajouta le mari avec douceur, çagâte une maison d’y avoir de ce monde-là. Cependant l’homme, après avoir laissé sur unbanc son paquet et son bâton, s’était assis à unetable où Cosette s’était empressée de poser unebouteille de vin et un verre. Le marchand quiavait demandé le seau d’eau était allé lui-même leporter à son cheval. Cosette avait repris sa placesous la table de cuisine et son tricot. L’homme, qui avait à peine trempé ses lèvresdans le verre de vin qu’il s’était versé, considéraitl’enfant avec une attention étrange. 245
  • 246. Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-êtreété jolie. Nous avons déjà esquissé cette petitefigure sombre. Cosette était maigre et blême. Elleavait près de huit ans, on lui en eût donné à peinesix. Ses grands yeux enfoncés dans une sorted’ombre profonde étaient presque éteints à forced’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaientcette courbe de l’angoisse habituelle, qu’onobserve chez les condamnés et chez les maladesdésespérés. Ses mains étaient, comme sa mèrel’avait deviné, « perdues d’engelures ». Le feuqui l’éclairait en ce moment faisait saillir lesangles de ses os et rendait sa maigreuraffreusement visible. Comme elle grelottaittoujours, elle avait pris l’habitude de serrer sesdeux genoux l’un contre l’autre. Tout sonvêtement n’était qu’un haillon qui eût fait pitiél’été et qui faisait horreur l’hiver. Elle n’avait surelle que de la toile trouée ; pas un chiffon delaine. On voyait sa peau çà et là, et l’on ydistinguait partout des taches bleues ou noires quiindiquaient les endroits où la Thénardier l’avaittouchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles.Le creux de ses clavicules était à faire pleurer. 246
  • 247. Toute la personne de cette enfant, son allure, sonattitude, le son de sa voix, ses intervalles entre unmot et l’autre, son regard, son silence, sonmoindre geste, exprimaient et traduisaient uneseule idée : la crainte. La crainte était répandue sur elle ; elle en étaitpour ainsi dire couverte ; la crainte ramenait sescoudes contre ses hanches, retirait ses talons sousses jupes, lui faisait tenir le moins de placepossible, ne lui laissait de souffle que lenécessaire, et était devenue ce qu’on pourraitappeler son habitude de corps, sans variationpossible que d’augmenter. Il y avait au fond de saprunelle un coin étonné où était la terreur. Cette crainte était telle qu’en arrivant, toutemouillée comme elle était, Cosette n’avait pasosé s’aller sécher au feu et s’était remisesilencieusement à son travail. L’expression du regard de cette enfant de huitans était habituellement si morne et parfois sitragique qu’il semblait, à de certains moments,qu’elle fût en train de devenir une idiote ou undémon. 247
  • 248. Jamais, nous l’avons dit, elle n’avait su ce quec’est que prier, jamais elle n’avait mis le pieddans une église. « Est-ce que j’ai le temps ? »disait la Thénardier. L’homme à la redingote jaune ne quittait pasCosette des yeux. Tout à coup la Thénardier s’écria : – À propos ! et ce pain ? Cosette, selon sa coutume toutes les fois quela Thénardier élevait la voix, sortit bien vite dedessous la table. Elle avait complètement oublié ce pain. Elleeut recours à l’expédient des enfants toujourseffrayés. Elle mentit. – Madame, le boulanger était fermé. – Il fallait cogner. – J’ai cogné, madame. – Eh bien ? – Il n’a pas ouvert. – Je saurai demain si c’est vrai, dit laThénardier, et si tu mens, tu auras une fière 248
  • 249. danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous. Cosette plongea sa main dans la poche de sontablier, et devint verte. La pièce de quinze sousn’y était plus. – Ah çà ! dit la Thénardier, m’as-tu entendue ? Cosette retourna la poche, il n’y avait rien.Qu’est-ce que cet argent pouvait être devenu ? Lamalheureuse petite ne trouva pas une parole. Elleétait pétrifiée. – Est-ce que tu l’as perdue, la pièce-quinze-sous ? râla la Thénardier, ou bien est-ce que tuveux me la voler ? En même temps elle allongea le bras vers lemartinet suspendu à la cheminée. Ce geste redoutable rendit à Cosette la forcede crier : – Grâce ! madame ! madame ! je ne le feraiplus. La Thénardier détacha le martinet. Cependant l’homme à la redingote jaune avait 249
  • 250. fouillé dans le gousset de son gilet, sans qu’oneût remarqué ce mouvement. D’ailleurs les autresvoyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et nefaisaient attention à rien. Cosette se pelotonnait avec angoisse dansl’angle de la cheminée, tâchant de ramasser et dedérober ses pauvres membres demi-nus. LaThénardier leva le bras. – Pardon, madame, dit l’homme, mais tout àl’heure j’ai vu quelque chose qui est tombé de lapoche du tablier de cette petite et qui a roulé.C’est peut-être cela. En même temps il se baissa et parut chercher àterre un instant. – Justement. Voici, reprit-il en se relevant. Et il tendit une pièce d’argent à la Thénardier. – Oui, c’est cela, dit-elle. Ce n’était pas cela, car c’était une pièce devingt sous, mais la Thénardier y trouvait dubénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et seborna à jeter un regard farouche à l’enfant endisant : – Que cela ne t’arrive plus, toujours ! 250
  • 251. Cosette rentra dans ce que la Thénardierappelait « sa niche », et son grand œil, fixé sur levoyageur inconnu, commença à prendre uneexpression qu’il n’avait jamais eue. Ce n’étaitencore qu’un naïf étonnement, mais une sorte deconfiance stupéfaite s’y mêlait. – À propos, voulez-vous souper ? demanda laThénardier au voyageur. Il ne répondit pas. Il semblait songerprofondément. – Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ? dit-elle entre ses dents. C’est quelque affreux pauvre.Cela n’a pas le sou pour souper. Me payera-t-ilmon logement seulement ? Il est bien heureuxtout de même qu’il n’ait pas eu l’idée de volerl’argent qui était à terre. Cependant une porte s’était ouverte et Éponineet Azelma étaient entrées. C’étaient vraiment deux jolies petites filles,plutôt bourgeoises que paysannes, trèscharmantes, l’une avec ses tresses châtaines bienlustrées, l’autre avec ses longues nattes noires 251
  • 252. tombant derrière le dos, toutes deux vives,propres, grasses, fraîches et saines à réjouir leregard. Elles étaient chaudement vêtues, maisavec un tel art maternel, que l’épaisseur desétoffes n’ôtait rien à la coquetterie del’ajustement. L’hiver était prévu sans que leprintemps fût effacé. Ces deux petitesdégageaient de la lumière. En outre, elles étaientrégnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dansle bruit qu’elles faisaient, il y avait de lasouveraineté. Quand elles entrèrent, la Thénardierleur dit d’un ton grondeur, qui était pleind’adoration : – Ah ! vous voilà donc, vousautres ! Puis, les attirant dans ses genoux l’une aprèsl’autre, lissant leurs cheveux, renouant leursrubans, et les lâchant ensuite avec cette doucefaçon de secouer qui est propre aux mères, elles’écria : – Sont-elles fagotées ! Elles vinrent s’asseoir au coin du feu. Ellesavaient une poupée qu’elles tournaient etretournaient sur leurs genoux avec toutes sortesde gazouillements joyeux. De temps en temps, 252
  • 253. Cosette levait les yeux de son tricot, et lesregardait jouer d’un air lugubre. Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette.C’était pour elles comme le chien. Ces troispetites filles n’avaient pas vingt-quatre ans à ellestrois, et elles représentaient déjà toute la sociétédes hommes ; d’un côté l’envie, de l’autre ledédain. La poupée des sœurs Thénardier était trèsfanée et très vieille et toute cassée, mais elle n’enparaissait pas moins admirable à Cosette, qui desa vie n’avait eu une poupée, une vraie poupée,pour nous servir d’une expression que tous lesenfants comprendront. Tout à coup la Thénardier, qui continuaitd’aller et de venir dans la salle, s’aperçut queCosette avait des distractions et qu’au lieu detravailler elle s’occupait des petites qui jouaient. – Ah ! je t’y prends ! cria-t-elle. C’est commecela que tu travailles ! Je vais te faire travailler àcoups de martinet, moi. L’étranger, sans quitter sa chaise, se tourna 253
  • 254. vers la Thénardier. – Madame, dit-il en souriant d’un air presquecraintif, bah ! laissez-la jouer ! De la part de tout voyageur qui eût mangé unetranche de gigot et bu deux bouteilles de vin àson souper et qui n’eût pas eu l’air d’un affreuxpauvre, un pareil souhait eût été un ordre. Maisqu’un homme qui avait ce chapeau se permîtd’avoir un désir et qu’un homme qui avait cetteredingote se permît d’avoir une volonté, c’est ceque la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Ellerepartit aigrement : – Il faut qu’elle travaille, puisqu’elle mange.Je ne la nourris pas à rien faire. – Qu’est-ce qu’elle fait donc ? reprit l’étrangerde cette voix douce qui contrastait si étrangementavec ses habits de mendiant et ses épaules deportefaix. La Thénardier daigna répondre : – Des bas, s’il vous plaît. Des bas pour mespetites filles qui n’en ont pas, autant dire, et quivont tout à l’heure pieds nus. 254
  • 255. L’homme regarda les pauvres pieds rouges deCosette, et continua : – Quand aura-t-elle fini cette paire de bas ? – Elle en a encore au moins pour trois ouquatre grands jours, la paresseuse. – Et combien peut valoir cette paire de bas,quand elle sera faite ? La Thénardier lui jeta un coup d’œilméprisant. – Au moins trente sous. – La donneriez-vous pour cinq francs ? repritl’homme. – Pardieu ! s’écria avec un gros rire un roulierqui écoutait, cinq francs ? je crois fichtre bien !cinq balles ! Le Thénardier crut devoir prendre la parole. – Oui, monsieur, si c’est votre fantaisie, onvous donnera cette paire de bas pour cinq francs.Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. – Il faudrait payer tout de suite, dit laThénardier avec sa façon brève et péremptoire. 255
  • 256. – J’achète cette paire de bas, réponditl’homme, et, ajouta-t-il en tirant de sa poche unepièce de cinq francs qu’il posa sur la table, – je lapaye. Puis il se tourna vers Cosette. – Maintenant ton travail est à moi. Joue, monenfant. Le roulier fut si ému de la pièce de cinqfrancs, qu’il laissa là son verre et accourut. – C’est pourtant vrai ! cria-t-il en l’examinant.Une vraie roue de derrière ! et pas fausse ! Le Thénardier approcha et mit silencieusementla pièce dans son gousset. La Thénardier n’avait rien à répliquer. Elle semordit les lèvres, et son visage prit uneexpression de haine. Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua àdemander : – Madame, est-ce que c’est vrai ? est-ce que jepeux jouer ? – Joue ! dit la Thénardier d’une voix terrible. 256
  • 257. – Merci, madame, dit Cosette. Et pendant que sa bouche remerciait laThénardier, toute sa petite âme remerciait levoyageur. Le Thénardier s’était remis à boire. Sa femmelui dit à l’oreille : – Qu’est-ce que ça peut être que cet hommejaune ? – J’ai vu, répondit souverainement Thénardier,des millionnaires qui avaient des redingotescomme cela. Cosette avait laissé là son tricot, mais ellen’était pas sortie de sa place. Cosette bougeaittoujours le moins possible. Elle avait pris dansune boîte derrière elle quelques vieux chiffons etson petit sabre de plomb. Éponine et Azelma ne faisaient aucuneattention à ce qui se passait. Elles venaientd’exécuter une opération fort importante ; elless’étaient emparées du chat. Elles avaient jeté lapoupée à terre, et Éponine, qui était l’aînée,emmaillotait le petit chat, malgré ses 257
  • 258. miaulements et ses contorsions, avec une foule denippes et de guenilles rouges et bleues. Tout enfaisant ce grave et difficile travail, elle disait à sasœur dans ce doux et adorable langage desenfants dont la grâce, pareille à la splendeur del’aile des papillons, s’en va quand on veut lafixer : – Vois-tu, ma sœur, cette poupée-là est plusamusante que l’autre. Elle remue, elle crie, elleest chaude. Vois-tu, ma sœur, jouons avec. Ceserait ma petite fille. Je serais une dame. Jeviendrais te voir et tu la regarderais. Peu à peu tuverrais ses moustaches, et cela t’étonnerait. Etpuis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais saqueue, et cela t’étonnerait. Et tu me dirais : Ah !mon Dieu ! et je te dirais : Oui, madame, c’estune petite fille que j’ai comme ça. Les petitesfilles sont comme ça à présent. Azelma écoutait Éponine avec admiration. Cependant, les buveurs s’étaient mis à chanterune chanson obscène dont ils riaient à fairetrembler le plafond. Le Thénardier lesencourageait et les accompagnait. 258
  • 259. Comme les oiseaux font un nid avec tout, lesenfants font une poupée avec n’importe quoi.Pendant qu’Éponine et Azelma emmaillotaient lechat, Cosette de son côté avait emmailloté lesabre. Cela fait, elle l’avait couché sur ses bras, etelle chantait doucement pour l’endormir. La poupée est un des plus impérieux besoinset en même temps un des plus charmants instinctsde l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer,habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peugronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer quequelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de lafemme est là. Tout en rêvant et tout en jasant,tout en faisant de petits trousseaux et de petiteslayettes, tout en cousant de petites robes, de petitscorsages et de petites brassières, l’enfant devientjeune fille, la jeune fille devient grande fille, lagrande fille devient femme. Le premier enfantcontinue la dernière poupée. Une petite fille sans poupée est à peu prèsaussi malheureuse et tout à fait aussi impossiblequ’une femme sans enfant. Cosette s’était donc fait une poupée avec le 259
  • 260. sabre. La Thénardier, elle, s’était rapprochée del’homme jaune. – Mon mari a raison, pensait-elle, c’est peut-être monsieur Laffitte. Il y a des riches si farces ! Elle vint s’accouder à sa table. – Monsieur... dit-elle. À ce mot monsieur, l’homme se retourna. LaThénardier ne l’avait encore appelé que bravehomme ou bonhomme. – Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle enprenant son air douceâtre qui était encore plusfâcheux à voir que son air féroce, je veux bienque l’enfant joue, je ne m’y oppose pas, maisc’est bon pour une fois, parce que vous êtesgénéreux. Voyez-vous, cela n’a rien. Il faut quecela travaille. – Elle n’est donc pas à vous, cette enfant ?demanda l’homme. – Oh mon Dieu non, monsieur ! c’est unepetite pauvre que nous avons recueillie commecela, par charité. Une espèce d’enfant imbécile. 260
  • 261. Elle doit avoir de l’eau dans la tête. Elle a la têtegrosse, comme vous voyez. Nous faisons pourelle ce que nous pouvons, car nous ne sommespas riches. Nous avons beau écrire à son pays,voilà six mois qu’on ne nous répond plus. Il fautcroire que sa mère est morte. – Ah ! dit l’homme, et il retomba dans sarêverie. – C’était une pas grand’chose que cette mère,ajouta la Thénardier. Elle abandonnait son enfant. Pendant toute cette conversation, Cosette,comme si un instinct l’eût avertie qu’on parlaitd’elle, n’avait pas quitté des yeux la Thénardier.Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et làquelques mots. Cependant les buveurs, tous ivres aux troisquarts, répétaient leur refrain immonde avec unredoublement de gaîté. C’était une gaillardise dehaut goût où étaient mêlés la Vierge et l’enfantJésus. La Thénardier était allée prendre sa partdes éclats de rire. Cosette, sous la table, regardaitle feu qui se réverbérait dans son œil fixe ; elles’était remise à bercer l’espèce de maillot qu’elle 261
  • 262. avait fait, et, tout en le berçant, elle chantait àvoix basse : « Ma mère est morte ! ma mère estmorte ! ma mère est morte ! » Sur de nouvelles insistances de l’hôtesse,l’homme jaune, « le millionnaire », consentitenfin à souper. – Que veut monsieur ? – Du pain et du fromage, dit l’homme. – Décidément c’est un gueux, pensa laThénardier. Les ivrognes chantaient toujours leur chanson,et l’enfant, sous la table, chantait aussi la sienne. Tout à coup Cosette s’interrompit. Elle venaitde se retourner et d’apercevoir la poupée despetites Thénardier qu’elles avaient quittée pour lechat et laissée à terre à quelques pas de la table decuisine. Alors elle laissa tomber le sabre emmaillotéqui ne lui suffisait qu’à demi, puis elle promenalentement ses yeux autour de la salle. LaThénardier parlait bas à son mari, et comptait dela monnaie, Ponine et Zelma jouaient avec le 262
  • 263. chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ouchantaient, aucun regard n’était fixé sur elle. Ellen’avait pas un moment à perdre. Elle sortit dedessous la table en rampant sur ses genoux et surses mains, s’assura encore une fois qu’on ne laguettait pas, puis se glissa vivement jusqu’à lapoupée, et la saisit. Un instant après elle était à saplace, assise, immobile, tournée seulement demanière à faire de l’ombre sur la poupée qu’elletenait dans ses bras. Ce bonheur de jouer avecune poupée était tellement rare pour elle qu’ilavait toute la violence d’une volupté. Personne ne l’avait vue, excepté le voyageur,qui mangeait lentement son maigre souper. Cette joie dura près d’un quart d’heure. Mais, quelque précaution que prit Cosette, ellene s’apercevait pas qu’un des pieds de la poupée– passait, – et que le feu de la cheminéel’éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineuxqui sortait de l’ombre frappa subitement le regardd’Azelma qui dit à Éponine : – Tiens ! ma sœur ! Les deux petites filles s’arrêtèrent, stupéfaites.Cosette avait osé prendre la poupée ! 263
  • 264. Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, allavers sa mère et se mit à la tirer par sa jupe. – Mais laisse-moi donc ! dit la mère. Qu’est-ceque tu me veux ? – Mère, dit l’enfant, regarde donc ! Et elle désignait du doigt Cosette. Cosette, elle, tout entière aux extases de lapossession, ne voyait et n’entendait plus rien. Le visage de la Thénardier prit cetteexpression particulière qui se compose du terriblemêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer cessortes de femmes : mégères. Cette fois, l’orgueil blessé exaspérait encore sacolère. Cosette avait franchi tous les intervalles,Cosette avait attenté à la poupée de « cesdemoiselles ». Une czarine qui verrait un moujik essayer legrand cordon bleu de son impérial fils n’auraitpas une autre figure. Elle cria d’une voix que l’indignation enrouait. – Cosette ! 264
  • 265. Cosette tressaillit comme si la terre eûttremblé sous elle. Elle se retourna. – Cosette, répéta la Thénardier. Cosette prit la poupée et la posa doucement àterre avec une sorte de vénération mêlée dedésespoir. Alors, sans la quitter des yeux, ellejoignit les mains, et, ce qui est effrayant à diredans un enfant de cet âge, elle se les tordit ; puis,ce que n’avait pu lui arracher aucune desémotions de la journée, ni la course dans le bois,ni la pesanteur du seau d’eau, ni la perte del’argent, ni la vue du martinet, ni même lasombre parole qu’elle avait entendu dire à laThénardier, – elle pleura. Elle éclata en sanglots. Cependant le voyageur s’était levé. – Qu’est-ce donc ? dit-il à la Thénardier. – Vous ne voyez pas ? dit la Thénardier enmontrant du doigt le corps du délit qui gisait auxpieds de Cosette. – Hé bien, quoi ? reprit l’homme. – Cette gueuse, répondit la Thénardier, s’estpermis de toucher à la poupée des enfants ! 265
  • 266. – Tout ce bruit pour cela ! dit l’homme. Ehbien, quand elle jouerait avec cette poupée ? – Elle y a touché avec ses mains sales !poursuivit la Thénardier, avec ses affreusesmains ! Ici Cosette redoubla ses sanglots. – Te tairas-tu ? cria la Thénardier. L’homme alla droit à la porte de la rue,l’ouvrit et sortit. Dès qu’il fut sorti, la Thénardier profita de sonabsence pour allonger sous la table à Cosette ungrand coup de pied qui fit jeter à l’enfant leshauts cris. La porte se rouvrit, l’homme reparut, il portaitdans ses deux mains la poupée fabuleuse dontnous avons parlé, et que tous les marmots duvillage contemplaient depuis le matin, et il laposa debout devant Cosette en disant : – Tiens, c’est pour toi. Il faut croire que, depuis plus d’une heurequ’il était là, au milieu de sa rêverie, il avaitconfusément remarqué cette boutique de 266
  • 267. bimbeloterie éclairée de lampions et dechandelles si splendidement qu’on l’apercevait àtravers la vitre du cabaret comme uneillumination. Cosette leva les yeux, elle avait vu venirl’homme à elle avec cette poupée comme elle eûtvu venir le soleil, elle entendit ces parolesinouïes : c’est pour toi, elle le regarda, elleregarda la poupée, puis elle recula lentement, ets’alla cacher tout au fond sous la table dans lecoin du mur. Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elleavait l’air de ne plus oser respirer. La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autantde statues. Les buveurs eux-mêmes s’étaientarrêtés. Il s’était fait un silence solennel dans toutle cabaret. La Thénardier, pétrifiée et muette,recommençait ses conjectures : – Qu’est-ce quec’est que ce vieux ? est-ce un pauvre ? est-ce unmillionnaire ? C’est peut-être les deux, c’est-à-dire un voleur. 267
  • 268. La face du mari Thénardier offrit cette rideexpressive qui accentue la figure humaine chaquefois que l’instinct dominant y apparaît avec toutesa puissance bestiale. Le gargotier considéraittour à tour la poupée et le voyageur ; il semblaitflairer cet homme comme il eût flairé un sacd’argent. Cela ne dura que le temps d’un éclair. Ils’approcha de sa femme et lui dit bas : – Cette machine coûte au moins trente francs.Pas de bêtises. À plat ventre devant l’homme. Les natures grossières ont cela de communavec les natures naïves qu’elles n’ont pas detransitions. – Eh bien, Cosette, dit la Thénardier d’unevoix qui voulait être douce et qui était toutecomposée de ce miel aigre des méchantesfemmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée ? Cosette se hasarda à sortir de son trou. – Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d’unair caressant, monsieur te donne une poupée.Prends-la. Elle est à toi. Cosette considérait la poupée merveilleuse 268
  • 269. avec une sorte de terreur. Son visage était encoreinondé de larmes, mais ses yeux commençaient às’emplir, comme le ciel au crépuscule du matin,des rayonnements étranges de la joie. Ce qu’elleéprouvait en ce moment-là était un peu pareil à cequ’elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement :Petite, vous êtes la reine de France. Il lui semblait que si elle touchait à cettepoupée, le tonnerre en sortirait. Ce qui était vrai jusqu’à un certain point, carelle se disait que la Thénardier gronderait, – et labattrait. Pourtant l’attraction l’emporta. Elle finit pars’approcher, et murmura timidement en setournant vers la Thénardier : – Est-ce que je peux, madame ? Aucune expression ne saurait rendre cet air àla fois désespéré, épouvanté et ravi. – Pardi ! fit la Thénardier, c’est à toi. Puisquemonsieur te la donne. – Vrai, monsieur ? reprit Cosette, est-ce quec’est vrai ? c’est à moi, la dame ? 269
  • 270. L’étranger paraissait avoir les yeux pleins delarmes. Il semblait être à ce point d’émotion oùl’on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit unsigne de tête à Cosette, et mit la main de « ladame » dans sa petite main. Cosette retira vivement sa main, comme sicelle de la dame la brûlait, et se mit à regarder lepavé. Nous sommes forcé d’ajouter qu’en cetinstant-là elle tirait la langue d’une façondémesurée. Tout à coup elle se retourna et saisitla poupée avec emportement. – Je l’appellerai Catherine, dit-elle. Ce fut un moment bizarre que celui où leshaillons de Cosette rencontrèrent et étreignirentles rubans et les fraîches mousselines roses de lapoupée. – Madame, reprit-elle, est-ce que je peux lamettre sur une chaise ? – Oui, mon enfant, répondit la Thénardier. Maintenant c’étaient Éponine et Azelma quiregardaient Cosette avec envie. Cosette posa Catherine sur une chaise, puis 270
  • 271. s’assit à terre devant elle, et demeura immobile,sans dire un mot dans l’attitude de lacontemplation. – Joue donc, Cosette, dit l’étranger. – Oh ! je joue, répondit l’enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait l’air d’unevisite que la providence faisait à Cosette, était ence moment-là ce que la Thénardier haïssait leplus au monde. Pourtant il fallait se contraindre.C’était plus d’émotions qu’elle n’en pouvaitsupporter, si habituée qu’elle fût à ladissimulation par la copie qu’elle tâchait de fairede son mari dans toutes ses actions. Elle se hâtad’envoyer ses filles coucher, puis elle demanda àl’homme jaune la permission d’y envoyer aussiCosette, – qui a bien fatigué aujourd’hui, ajouta-t-elle d’un air maternel. Cosette s’alla coucheremportant Catherine entre ses bras. La Thénardier allait de temps en temps àl’autre bout de la salle où était son homme, pourse soulager l’âme, disait-elle. Elle échangeaitavec son mari quelques paroles d’autant plusfurieuses qu’elle n’osait les dire haut : 271
  • 272. – Vieille bête ! qu’est-ce qu’il a donc dans leventre ? Venir nous déranger ici ! vouloir que cepetit monstre joue ! lui donner des poupées !donner des poupées de quarante francs à unechienne que je donnerais moi pour quarantesous ! Encore un peu il lui dirait votre majestécomme à la duchesse de Berry ! Y a-t-il du bonsens ? il est donc enragé, ce vieux mystérieux-là ? – Pourquoi ? C’est tout simple, répliquait leThénardier. Si ça l’amuse ! Toi, ça t’amuse que lapetite travaille, lui, ça l’amuse qu’elle joue. Il estdans son droit. Un voyageur, ça fait ce que çaveut quand ça paye. Si ce vieux est unphilanthrope, qu’est-ce que ça te fait ? Si c’est unimbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu’il a de l’argent ? Langage de maître et raisonnementd’aubergiste qui n’admettaient ni l’un ni l’autre laréplique. L’homme s’était accoudé sur la table et avaitrepris son attitude de rêverie. Tous les autresvoyageurs, marchands et rouliers, s’étaient unpeu éloignés et ne chantaient plus. Ils le 272
  • 273. considéraient à distance avec une sorte de crainterespectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu,qui tirait de sa poche les roues de derrière avectant d’aisance et qui prodiguait des poupéesgigantesques à de petites souillons en sabots, étaitcertainement un bonhomme magnifique etredoutable. Plusieurs heures s’écoulèrent. La messe deminuit était dite, le réveillon était fini, les buveurss’en étaient allés, le cabaret était fermé, la sallebasse était déserte, le feu s’était éteint, l’étrangerétait toujours à la même place et dans la mêmeposture. De temps en temps il changeait le coudesur lequel il s’appuyait. Voilà tout. Mais il n’avaitpas dit un mot depuis que Cosette n’était plus là. Les Thénardier seuls, par convenance et parcuriosité, étaient restés dans la salle. – Est-cequ’il va passer la nuit comme ça ? grommelait laThénardier. Comme deux heures du matinsonnaient, elle se déclara vaincue et dit à sonmari : – Je vais me coucher. Fais-en ce que tuvoudras. – Le mari s’assit à une table dans uncoin, alluma une chandelle et se mit à lire le 273
  • 274. Courrier français. Une bonne heure se passa ainsi. Le digneaubergiste avait lu au moins trois fois le Courrierfrançais, depuis la date du numéro jusqu’au nomde l’imprimeur. L’étranger ne bougeait pas. Le Thénardier remua, toussa, cracha, semoucha, fit craquer sa chaise. Aucun mouvementde l’homme. – Est-ce qu’il dort ? pensaThénardier. – L’homme ne dormait pas, mais rienne pouvait l’éveiller. Enfin Thénardier ôta son bonnet, s’approchadoucement, et s’aventura à dire : – Est-ce que monsieur ne va pas reposer ? Ne va pas se coucher lui eût semblé excessif etfamilier. Reposer sentait le luxe et était durespect. Ces mots-là ont la propriété mystérieuseet admirable de gonfler le lendemain matin lechiffre de la carte à payer. Une chambre où l’oncouche coûte vingt sous ; une chambre où l’onrepose coûte vingt francs. – Tiens ! dit l’étranger, vous avez raison. Oùest votre écurie ? 274
  • 275. – Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire,je vais conduire monsieur. Il prit la chandelle, l’homme prit son paquet etson bâton, et Thénardier le mena dans unechambre au premier qui était d’une raresplendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge. – Qu’est-ce que c’est que cela ? dit levoyageur. – C’est notre propre chambre de noce, ditl’aubergiste. Nous en habitons une autre, monépouse et moi. On n’entre ici que trois ou quatrefois dans l’année. – J’aurais autant aimé l’écurie, dit l’hommebrusquement. Le Thénardier n’eut pas l’air d’entendre cetteréflexion peu obligeante. Il alluma deux bougies de cire toutes neuvesqui figuraient sur la cheminée. Un assez bon feuflambait dans l’âtre. Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal,une coiffure de femme en fils d’argent et en 275
  • 276. fleurs d’oranger. – Et ceci, qu’est-ce que c’est ? repritl’étranger. – Monsieur, dit le Thénardier, c’est le chapeaude mariée de ma femme. Le voyageur regarda l’objet d’un regard quisemblait dire : il y a donc eu un moment où cemonstre a été une vierge ! Du reste le Thénardier mentait. Quand il avaitpris à bail cette bicoque pour en faire unegargote, il avait trouvé cette chambre ainsigarnie, et avait acheté ces meubles et brocantéces fleurs d’oranger, jugeant que cela ferait uneombre gracieuse sur « son épouse », et qu’il enrésulterait pour sa maison ce que les Anglaisappellent de la respectabilité. Quand le voyageur se retourna, l’hôte avaitdisparu. Le Thénardier s’était éclipsédiscrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulantpas traiter avec une cordialité irrespectueuse unhomme qu’il se proposait d’écorcher royalementle lendemain matin. 276
  • 277. L’aubergiste se retira dans sa chambre. Safemme était couchée, mais elle ne dormait pas.Quand elle entendit le pas de son mari, elle setourna et lui dit : – Tu sais que je flanque demain Cosette à laporte. Le Thénardier répondit froidement : – Comme tu y vas ! Ils n’échangèrent pas d’autres paroles, etquelques minutes après leur chandelle étaitéteinte. De son côté le voyageur avait déposé dans uncoin son bâton et son paquet. L’hôte parti, ils’assit sur un fauteuil et resta quelque tempspensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deuxbougies, souffla l’autre, poussa la porte et sortitde la chambre, regardant autour de lui commequelqu’un qui cherche. Il traversa un corridor etparvint à l’escalier. Là il entendit un petit bruittrès doux qui ressemblait à une respirationd’enfant. Il se laissa conduire par ce bruit etarriva à une espèce d’enfoncement triangulaire 277
  • 278. pratiqué sous l’escalier ou pour mieux dire formépar l’escalier même. Cet enfoncement n’étaitautre chose que le dessous des marches. Là,parmi toutes sortes de vieux paniers et de vieuxtessons, dans la poussière et dans les toilesd’araignées, il y avait un lit ; si l’on peut appelerlit une paillasse trouée jusqu’à montrer la paille etune couverture trouée jusqu’à laisser voir lapaillasse. Point de draps. Cela était posé à terresur le carreau. Dans ce lit Cosette dormait. L’homme s’approcha, et la considéra. Cosette dormait profondément. Elle était toutehabillée. L’hiver elle ne se déshabillait pas pouravoir moins froid. Elle tenait serrée contre elle la poupée dont lesgrands yeux ouverts brillaient dans l’obscurité.De temps en temps elle poussait un grand soupircomme si elle allait se réveiller, et elle étreignaitla poupée dans ses bras presque convulsivement.Il n’y avait à côté de son lit qu’un de ses sabots. Une porte ouverte près du galetas de Cosettelaissait voir une assez grande chambre sombre.L’étranger y pénétra. Au fond, à travers une porte 278
  • 279. vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux trèsblancs. C’étaient ceux d’Azelma et d’Éponine.Derrière ces lits disparaissait à demi un berceaud’osier sans rideaux où dormait le petit garçonqui avait crié toute la soirée. L’étranger conjectura que cette chambrecommuniquait avec celle des époux Thénardier.Il allait se retirer quand son regard rencontra lacheminée ; une de ces vastes cheminéesd’auberge où il y a toujours un si petit feu, quandil y a du feu, et qui sont si froides à voir. Danscelle-là il n’y avait pas de feu, il n’y avait pasmême de cendre ; ce qui y était attira pourtantl’attention du voyageur. C’étaient deux petitssouliers d’enfant de forme coquette et degrandeur inégale ; le voyageur se rappela lagracieuse et immémoriale coutume des enfantsqui déposent leur chaussure dans la cheminée lejour de Noël pour y attendre dans les ténèbresquelque étincelant cadeau de leur bonne fée1.Éponine et Azelma n’avaient eu garde d’y 1 Première rédaction : leur bon ange. La bonne fée (Fantine)va devenir pour Cosette le bonhomme Jean Valjean. 279
  • 280. manquer, et elles avaient mis chacune un de leurssouliers dans la cheminée. Le voyageur se pencha. La fée, c’est-à-dire la mère, avait déjà fait savisite, et l’on voyait reluire dans chaque soulierune belle pièce de dix sous toute neuve. L’homme se relevait et allait s’en allerlorsqu’il aperçut au fond, à l’écart, dans le coin leplus obscur de l’âtre, un autre objet. Il regarda, etreconnut un sabot, un affreux sabot du bois leplus grossier, à demi brisé, et tout couvert decendre et de boue desséchée. C’était le sabot deCosette. Cosette, avec cette touchante confiancedes enfants qui peut être trompée toujours sans sedécourager jamais, avait mis, elle aussi, son sabotdans la cheminée. C’est une chose sublime et douce quel’espérance dans un enfant qui n’a jamais connuque le désespoir. Il n’y avait rien dans ce sabot. L’étranger fouilla dans son gilet, se courba, etmit dans le sabot de Cosette un louis d’or. 280
  • 281. Puis il regagna sa chambre à pas de loup. 281
  • 282. IX Thénardier à la manœuvre. Le lendemain matin, deux heures au moinsavant le jour, le mari Thénardier, attablé prèsd’une chandelle dans la salle basse du cabaret,une plume à la main, composait la carte duvoyageur à la redingote jaune. La femme debout, à demi courbée sur lui, lesuivait des yeux. Ils n’échangeaient pas uneparole. C’était, d’un côté, une méditationprofonde, de l’autre, cette admiration religieuseavec laquelle on regarde naître et s’épanouir unemerveille de l’esprit humain. On entendait unbruit dans la maison ; c’était l’Alouette quibalayait l’escalier. Après un bon quart d’heure et quelquesratures, le Thénardier produisit ce chef-d’œuvre. 282
  • 283. NOTE DU MONSIEUR DU NO 1. Souper ............ Fr. 3 Chambre ............ Fr. 10 Bougie ............ Fr. 5 Feu ............ Fr. 4 Service ............ Fr. 1 Total ............ Fr. 23 Service était écrit servisse. – Vingt-trois francs ! s’écria la femme avec unenthousiasme mêlé de quelque hésitation. Comme tous les grands artistes, le Thénardiern’était pas content. – Peuh ! fit-il. C’était l’accent de Castlereagh rédigeant aucongrès de Vienne la carte à payer de la France. – Monsieur Thénardier, tu as raison, il doitbien cela, murmura la femme qui songeait à lapoupée donnée à Cosette en présence de ses 283
  • 284. filles, c’est juste, mais c’est trop. Il ne voudra paspayer. Le Thénardier fit son rire froid, et dit : – Il payera. Ce rire était la signification suprême de lacertitude et de l’autorité. Ce qui était dit ainsidevait être. La femme n’insista point. Elle se mità ranger les tables ; le mari marchait de long enlarge dans la salle. Un moment après il ajouta : – Je dois bien quinze cents francs, moi ! Il alla s’asseoir au coin de la cheminée,méditant, les pieds sur les cendres chaudes. – Ah çà ! reprit la femme, tu n’oublies pas queje flanque Cosette à la porte aujourd’hui ? Cemonstre ! elle me mange le cœur avec sa poupée !J’aimerais mieux épouser Louis XVIII que de lagarder un jour de plus à la maison. Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entredeux bouffées. – Tu remettras la carte à l’homme. Puis il sortit. 284
  • 285. Il était à peine hors de la salle que le voyageury entra. Le Thénardier reparut sur-le-champ derrièrelui et demeura immobile dans la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme. L’homme jaune portait à la main son bâton etson paquet. – Levé si tôt ! dit la Thénardier, est-ce quemonsieur nous quitte déjà ? Tout en parlant ainsi, elle tournait d’un airembarrassé la carte dans ses mains et y faisait desplis avec ses ongles. Son visage dur offrait unenuance qui ne lui était pas habituelle, la timiditéet le scrupule. Présenter une pareille note à un homme quiavait si parfaitement l’air d’« un pauvre », celalui paraissait malaisé. Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Ilrépondit : – Oui, madame. Je m’en vais. – Monsieur, reprit-elle, n’avait donc pasd’affaires à Montfermeil ? 285
  • 286. – Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame,ajouta-t-il, qu’est-ce que je dois ? La Thénardier, sans répondre, lui tendit lacarte pliée. L’homme déplia le papier, le regarda, maisson attention était visiblement ailleurs. – Madame, reprit-il, faites-vous de bonnesaffaires dans ce Montfermeil ? – Comme cela, monsieur, répondit laThénardier stupéfaite de ne point voir d’autreexplosion. Elle poursuivit d’un accent élégiaque etlamentable : – Oh ! monsieur, les temps sont bien durs ! etpuis nous avons si peu de bourgeois dans nosendroits ! C’est tout petit monde, voyez-vous. Sinous n’avions pas par-ci par-là des voyageursgénéreux et riches comme monsieur ! Nous avonstant de charges. Tenez, cette petite nous coûte lesyeux de la tête. – Quelle petite ? – Eh bien, la petite, vous savez ! Cosette ! 286
  • 287. l’Alouette, comme on dit dans le pays ! – Ah ! dit l’homme. Elle continua : – Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurssobriquets ! elle a plutôt l’air d’une chauve-sourisque d’une alouette. Voyez-vous, monsieur, nousne demandons pas la charité, mais nous nepouvons pas la faire. Nous ne gagnons rien, etnous avons gros à payer. La patente, lesimpositions, les portes et fenêtres, les centimes !Monsieur sait que le gouvernement demande unargent terrible ! Et puis j’ai mes filles, moi. Jen’ai pas besoin de nourrir l’enfant des autres. L’homme reprit, de cette voix qu’il s’efforçaitde rendre indifférente et dans laquelle il y avaitun tremblement : – Et si l’on vous en débarrassait ? – De qui ? de la Cosette ? – Oui. La face rouge et violente de la gargotières’illumina d’un épanouissement hideux. 287
  • 288. – Ah, monsieur ! mon bon monsieur ! prenez-la, gardez-la, emmenez-la, emportez-la, sucrez-la,truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni dela bonne sainte Vierge et de tous les saints duparadis ! – C’est dit. – Vrai ? vous l’emmenez ? – Je l’emmène. – Tout de suite ? – Tout de suite. Appelez l’enfant. – Cosette ! cria la Thénardier. – En attendant, poursuivit l’homme, je vaistoujours vous payer ma dépense. Combien est-ce ? Il jeta un coup d’œil sur la carte et ne putréprimer un mouvement de surprise : – Vingt-trois francs ! Il regarda la gargotière et répéta : – Vingt-trois francs ? Il y avait dans la prononciation de ces deux 288
  • 289. mots ainsi répétés l’accent qui sépare le pointd’exclamation du point d’interrogation. La Thénardier avait eu le temps de se préparerau choc. Elle répondit avec assurance : – Dame oui, monsieur ! c’est vingt-troisfrancs. L’étranger posa cinq pièces de cinq francs surla table. – Allez chercher la petite, dit-il. En ce moment, le Thénardier s’avança aumilieu de la salle et dit : – Monsieur doit vingt-six sous. – Vingt-six sous ! s’écria la femme. – Vingt sous pour la chambre, reprit leThénardier froidement, et six sous pour le souper.Quant à la petite, j’ai besoin d’en causer un peuavec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces éblouissementsque donnent les éclairs imprévus du talent. Ellesentit que le grand acteur entrait en scène, nerépliqua pas un mot, et sortit. 289
  • 290. Dès qu’ils furent seuls, le Thénardier offritune chaise au voyageur. Le voyageur s’assit ; leThénardier resta debout, et son visage prit unesingulière expression de bonhomie et desimplicité. – Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire.C’est que je l’adore, moi, cette enfant. L’étranger le regarda fixement. – Quelle enfant ? Thénardier continua : – Comme c’est drôle ! on s’attache. Qu’est-ceque c’est que tout cet argent-là ? reprenez doncvos pièces de cent sous. C’est une enfant quej’adore. – Qui ça ? demanda l’étranger. – Hé, notre petite Cosette ! ne voulez-vous pasnous l’emmener ? Eh bien, je parle franchement,vrai comme vous êtes un honnête homme, je nepeux pas y consentir. Elle me ferait faute, cetteenfant. J’ai vu ça tout petit. C’est vrai qu’ellenous coûte de l’argent, c’est vrai qu’elle a desdéfauts, c’est vrai que nous ne sommes pas 290
  • 291. riches, c’est vrai que j’ai payé plus de quatrecents francs en drogues rien que pour une de sesmaladies ! Mais il faut bien faire quelque chosepour le bon Dieu. Ça n’a ni père ni mère, je l’aiélevée. J’ai du pain pour elle et pour moi. Au faitj’y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on seprend d’affection ; je suis une bonne bête, moi ;je ne raisonne pas ; je l’aime, cette petite ; mafemme est vive, mais elle l’aime aussi. Voyez-vous, c’est comme notre enfant. J’ai besoin queça babille dans la maison. L’étranger le regardait toujours fixement. Ilcontinua : – Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donnepoint son enfant comme ça à un passant. Pas vraique j’ai raison ? Après cela, je ne dis pas, vousêtes riche, vous avez l’air d’un bien bravehomme, si c’était pour son bonheur ? Mais ilfaudrait savoir. Vous comprenez ? Unesupposition que je la laisserais aller et que je mesacrifierais, je voudrais savoir où elle va, je nevoudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoirchez qui elle est, pour l’aller voir de temps en 291
  • 292. temps, qu’elle sache que son bon père nourricierest là, qu’il veille sur elle. Enfin il y a des chosesqui ne sont pas possibles. Je ne sais seulementpas votre nom ? Vous l’emmèneriez, je dirais : ehbien, l’Alouette ? où donc a-t-elle passé ? Ilfaudrait au moins voir quelque méchant chiffonde papier, un petit bout de passeport, quoi ! L’étranger, sans cesser de le regarder de ceregard qui va, pour ainsi dire, jusqu’au fond de laconscience, lui répondit d’un accent grave etferme : – Monsieur Thénardier, on n’a pas depasseport pour venir à cinq lieues de Paris. Sij’emmène Cosette, je l’emmènerai, voilà tout.Vous ne saurez pas mon nom, vous ne saurez pasma demeure, vous ne saurez pas où elle sera, etmon intention est qu’elle ne vous revoie de savie. Je casse le fil qu’elle a au pied, et elle s’enva. Cela vous convient-il ? Oui ou non. De même que les démons et les géniesreconnaissaient à de certains signes la présenced’un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu’ilavait affaire à quelqu’un de très fort. Ce fut 292
  • 293. comme une intuition ; il comprit cela avec sapromptitude nette et sagace. La veille, tout enbuvant avec les rouliers, tout en fumant, tout enchantant des gaudrioles, il avait passé la soirée àobserver l’étranger, le guettant comme un chat etl’étudiant comme un mathématicien. Il l’avait à lafois épié pour son propre compte, pour le plaisiret par instinct, et espionné comme s’il eût étépayé pour cela. Pas un geste, pas un mouvementde l’homme à la capote jaune ne lui était échappé.Avant même que l’inconnu manifestât siclairement son intérêt pour Cosette, le Thénardierl’avait deviné. Il avait surpris les regardsprofonds de ce vieux qui revenaient toujours àl’enfant. Pourquoi cet intérêt ? Qu’était-ce quecet homme ? Pourquoi, avec tant d’argent dans sabourse, ce costume si misérable ? Questions qu’ilse posait sans pouvoir les résoudre et quil’irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce nepouvait être le père de Cosette. Était-ce quelquegrand-père ? Alors pourquoi ne pas se faireconnaître tout de suite ? Quand on a un droit, onle montre. Cet homme évidemment n’avait pas dedroit sur Cosette. Alors qu’était-ce ? Le 293
  • 294. Thénardier se perdait en suppositions. Ilentrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu’il enfût, en entamant la conversation avec l’homme,sûr qu’il y avait un secret dans tout cela, sûr quel’homme était intéressé à rester dans l’ombre, ilse sentait fort ; à la réponse nette et ferme del’étranger, quand il vit que ce personnagemystérieux était mystérieux si simplement, il sesentit faible. Il ne s’attendait à rien de pareil. Cefut la déroute de ses conjectures. Il rallia sesidées. Il pesa tout cela en une seconde. LeThénardier était un de ces hommes qui jugentd’un coup d’œil une situation. Il estima quec’était le moment de marcher droit et vite. Il fitcomme les grands capitaines à cet instant décisifqu’ils savent seuls reconnaître, il démasquabrusquement sa batterie. – Monsieur, dit-il, il me faut quinze centsfrancs. L’étranger prit dans sa poche de côté un vieuxportefeuille en cuir noir, l’ouvrit et en tira troisbillets de banque qu’il posa sur la table. Puis ilappuya son large pouce sur ces billets, et dit au 294
  • 295. gargotier : – Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisaitCosette ? Cosette, en s’éveillant, avait couru à son sabot.Elle y avait trouvé la pièce d’or. Ce n’était pas unnapoléon, c’était une de ces pièces de vingtfrancs toutes neuves de la restauration surl’effigie desquelles la petite queue prussienneavait remplacé la couronne de laurier. Cosette futéblouie. Sa destinée commençait à l’enivrer. Ellene savait pas ce que c’était qu’une pièce d’or, ellen’en avait jamais vu, elle la cacha bien vite danssa poche comme si elle l’avait volée. Cependantelle sentait que cela était bien à elle, elle devinaitd’où ce don lui venait, mais elle éprouvait unesorte de joie pleine de peur. Elle était contente ;elle était surtout stupéfaite. Ces choses simagnifiques et si jolies ne lui paraissaient pasréelles. La poupée lui faisait peur, la pièce d’orlui faisait peur. Elle tremblait vaguement devantces magnificences. L’étranger seul ne lui faisaitpas peur. Au contraire, il la rassurait. Depuis la 295
  • 296. veille, à travers ses étonnements, à travers sonsommeil, elle songeait dans son petit espritd’enfant à cet homme qui avait l’air vieux etpauvre et si triste, et qui était si riche et si bon.Depuis qu’elle avait rencontré ce bonhommedans le bois, tout était comme changé pour elle.Cosette, moins heureuse que la moindrehirondelle du ciel, n’avait jamais su ce que c’estque de se réfugier à l’ombre de sa mère et sousune aile. Depuis cinq ans, c’est-à-dire aussi loinque pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvreenfant frissonnait et grelottait. Elle avait toujoursété toute nue sous la bise aigre du malheur,maintenant il lui semblait qu’elle était vêtue.Autrefois son âme avait froid, maintenant elleavait chaud. Elle n’avait plus autant de crainte dela Thénardier. Elle n’était plus seule ; il y avaitquelqu’un là. Elle s’était mise bien vite à sa besogne de tousles matins. Ce louis, qu’elle avait sur elle, dans cemême gousset de son tablier d’où la pièce dequinze sous était tombée la veille, lui donnait desdistractions. Elle n’osait pas y toucher, mais ellepassait des cinq minutes à le contempler, il faut le 296
  • 297. dire, en tirant la langue. Tout en balayantl’escalier, elle s’arrêtait, et restait là, immobile,oubliant le balai et l’univers entier, occupée àregarder cette étoile briller au fond de sa poche. Ce fut dans une de ces contemplations que laThénardier la rejoignit. Sur l’ordre de son mari, elle l’était alléechercher. Chose inouïe, elle ne lui donna pas unetape et ne lui dit pas une injure. – Cosette, dit-elle presque doucement, vienstout de suite. Un instant après, Cosette entrait dans la sallebasse. L’étranger prit le paquet qu’il avait apporté etle dénoua. Ce paquet contenait une petite robe delaine, un tablier, une brassière de futaine, unjupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, unvêtement complet pour une fille de huit ans. Toutcela était noir. – Mon enfant, dit l’homme, prends ceci et vat’habiller bien vite. Le jour paraissait lorsque ceux des habitants 297
  • 298. de Montfermeil qui commençaient à ouvrir leursportes virent passer dans la rue de Paris unbonhomme pauvrement vêtu donnant la main àune petite fille tout en deuil qui portait unegrande poupée rose dans ses bras. Ils sedirigeaient du côté de Livry. C’étaient notre homme et Cosette. Personne ne connaissait l’homme ; commeCosette n’était plus en guenilles, beaucoup ne lareconnurent pas. Cosette s’en allait. Avec qui ? elle l’ignorait.Où ? elle ne savait. Tout ce qu’elle comprenait,c’est qu’elle laissait derrière elle la gargoteThénardier. Personne n’avait songé à lui direadieu, ni elle à dire adieu à personne. Elle sortaitde cette maison haïe et haïssant. Pauvre doux être dont le cœur n’avait jusqu’àcette heure été que comprimé ! Cosette marchait gravement, ouvrant sesgrands yeux et considérant le ciel. Elle avait misson louis dans la poche de son tablier neuf. Detemps en temps elle se penchait et lui jetait un 298
  • 299. coup d’œil, puis elle regardait le bonhomme. Ellesentait quelque chose comme si elle était près dubon Dieu. 299
  • 300. X Qui cherche le mieux peut trouver le pire. La Thénardier, selon son habitude, avait laisséfaire son mari. Elle s’attendait à de grandsévénements. Quand l’homme et Cosette furentpartis, le Thénardier laissa s’écouler un grandquart d’heure, puis il la prit à part et lui montrales quinze cents francs. – Que ça ! dit-elle. C’était la première fois, depuis lecommencement de leur ménage, qu’elle osaitcritiquer un acte du maître. Le coup porta. – Au fait, tu as raison, dit-il, je suis unimbécile. Donne-moi mon chapeau. Il plia les trois billets de banque, les enfonçadans sa poche et sortit en toute hâte, mais il se 300
  • 301. trompa et prit d’abord à droite. Quelques voisinesauxquelles il s’informa le remirent sur la trace,l’Alouette et l’homme avaient été vus allant dansla direction de Livry. Il suivit cette indication,marchant à grands pas et monologuant. – Cet homme est évidemment un millionhabillé en jaune, et moi je suis un animal. Il ad’abord donné vingt sous, puis cinq francs, puiscinquante francs, puis quinze cents francs,toujours aussi facilement. Il aurait donné quinzemille francs. Mais je vais le rattraper. Et puis ce paquet d’habits préparés d’avancepour la petite, tout cela était singulier ; il y avaitbien des mystères là-dessous. On ne lâche pas desmystères quand on les tient. Les secrets desriches sont des éponges pleines d’or ; il fautsavoir les presser. Toutes ces pensées luitourbillonnaient dans le cerveau. – Je suis unanimal, disait-il. Quand on est sorti de Montfermeil et qu’on aatteint le coude que fait la route qui va à Livry,on la voit se développer devant soi très loin sur leplateau. Parvenu là, il calcula qu’il devait 301
  • 302. apercevoir l’homme et la petite. Il regarda aussiloin que sa vue put s’étendre, et ne vit rien. Ils’informa encore. Cependant il perdait du temps.Des passants lui dirent que l’homme et l’enfantqu’il cherchait s’étaient acheminés vers les boisdu côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction. Ils avaient de l’avance sur lui, mais un enfantmarche lentement, et lui il allait vite. Et puis lepays lui était bien connu. Tout à coup il s’arrêta et se frappa le frontcomme un homme qui a oublié l’essentiel, et quiest prêt à revenir sur ses pas. – J’aurais dû prendre mon fusil ! se dit-il. Thénardier était une de ces natures doubles quipassent quelquefois au milieu de nous à notreinsu et qui disparaissent sans qu’on les aitconnues parce que la destinée n’en a montréqu’un côté. Le sort de beaucoup d’hommes est devivre ainsi à demi submergés. Dans une situationcalme et plate, Thénardier avait tout ce qu’ilfallait pour faire – nous ne disons pas pour être –ce qu’on est convenu d’appeler un honnêtecommerçant, un bon bourgeois. En même temps, 302
  • 303. certaines circonstances étant données, certainessecousses venant à soulever sa nature de dessous,il avait tout ce qu’il fallait pour être un scélérat.C’était un boutiquier dans lequel il y avait dumonstre. Satan devait par moments s’accroupirdans quelque coin du bouge où vivait Thénardieret rêver devant ce chef-d’œuvre hideux. Après une hésitation d’un instant : – Bah ! pensa-t-il, ils auraient le tempsd’échapper ! Et il continua son chemin, allant devant luirapidement, et presque d’un air de certitude, avecla sagacité du renard flairant une compagnie deperdrix. En effet, quand il eut dépassé les étangs ettraversé obliquement la grande clairière qui est àdroite de l’avenue de Bellevue, comme il arrivaità cette allée de gazon qui fait presque le tour dela colline et qui recouvre la voûte de l’anciencanal des eaux de l’abbaye de Chelles, il aperçutau-dessus d’une broussaille un chapeau sur lequelil avait déjà échafaudé bien des conjectures.C’était le chapeau de l’homme. La broussaille 303
  • 304. était basse. Le Thénardier reconnut que l’hommeet Cosette étaient assis là. On ne voyait pasl’enfant à cause de sa petitesse, mais onapercevait la tête de la poupée. Le Thénardier ne se trompait pas. L’hommes’était assis là pour laisser un peu reposerCosette. Le gargotier tourna la broussaille etapparut brusquement aux regards de ceux qu’ilcherchait. – Pardon excuse, monsieur, dit-il toutessoufflé, mais voici vos quinze cents francs. En parlant ainsi, il tendait à l’étranger les troisbillets de banque. L’homme leva les yeux. – Qu’est-ce que cela signifie ? Le Thénardier répondit respectueusement : – Monsieur, cela signifie que je reprendsCosette. Cosette frissonna et se serra contre lebonhomme. Lui, il répondit en regardant le Thénardier 304
  • 305. dans le fond des yeux et en espaçant toutes lessyllabes. – Vous re-pre-nez Cosette ? – Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vousdire. J’ai réfléchi. Au fait, je n’ai pas le droit devous la donner. Je suis un honnête homme,voyez-vous. Cette petite n’est pas à moi, elle est àsa mère. C’est sa mère qui me l’a confiée, je nepuis la remettre qu’à sa mère. Vous me direz :Mais la mère est morte. Bon. En ce cas je ne puisrendre l’enfant qu’à une personne quim’apporterait un écrit signé de la mère commequoi je dois remettre l’enfant à cette personne-là.Cela est clair. L’homme, sans répondre, fouilla dans sapoche et le Thénardier vit reparaître leportefeuille aux billets de banque. Le gargotier eut un frémissement de joie. – Bon ! pensa-t-il, tenons-nous. Il va mecorrompre ! Avant d’ouvrir le portefeuille, le voyageur jetaun coup d’œil autour de lui. Le lieu était 305
  • 306. absolument désert. Il n’y avait pas une âme dansle bois ni dans la vallée. L’homme ouvrit leportefeuille et en tira, non la poignée de billets debanque qu’attendait Thénardier, mais un simplepetit papier qu’il développa et présenta toutouvert à l’aubergiste en disant : – Vous avez raison. Lisez. Le Thénardier prit le papier, et lut : Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823 « Monsieur Thénardier, « Vous remettrez Cosette à la personne. Onvous payera toutes les petites choses. J’ail’honneur de vous saluer avec considération. « Fantine. » – Vous connaissez cette signature ? repritl’homme. C’était bien la signature de Fantine. LeThénardier la reconnut. Il n’y avait rien à répliquer. Il sentit deux 306
  • 307. violents dépits, le dépit de renoncer à lacorruption qu’il espérait, et le dépit d’être battu.L’homme ajouta : – Vous pouvez garder ce papier pour votredécharge. Le Thénardier se replia en bon ordre. – Cette signature est assez bien imitée,grommela-t-il entre ses dents. Enfin, soit ! Puis il essaya un effort désespéré. – Monsieur, dit-il, c’est bon. Puisque vous êtesla personne. Mais il faut me payer « toutes lespetites choses ». On me doit gros. L’homme se dressa debout, et dit enépoussetant avec des chiquenaudes sa mancherâpée où il y avait de la poussière. – Monsieur Thénardier, en janvier la mèrecomptait qu’elle vous devait cent vingt francs ;vous lui avez envoyé en février un mémoire decinq cents francs ; vous avez reçu trois centsfrancs fin février et trois cents francs aucommencement de mars. Il s’est écoulé depuislors neuf mois à quinze francs, prix convenu, cela 307
  • 308. fait cent trente-cinq francs. Vous aviez reçu centfrancs de trop. Reste trente-cinq francs qu’onvous doit. Je viens de vous donner quinze centsfrancs. Le Thénardier éprouva ce qu’éprouve le loupau moment où il se sent mordu et saisi par lamâchoire d’acier du piège. – Quel est ce diable d’homme ? pensa-t-il. Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse.L’audace lui avait déjà réussi une fois. – Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-ilrésolument et mettant cette fois les façonsrespectueuses de côté, je reprendrai Cosette ouvous me donnerez mille écus. L’étranger dit tranquillement. – Viens, Cosette. Il prit Cosette de la main gauche, et de ladroite il ramassa son bâton qui était à terre. Le Thénardier remarqua l’énormité de latrique et la solitude du lieu. L’homme s’enfonça dans le bois avec l’enfant, 308
  • 309. laissant le gargotier immobile et interdit. Pendant qu’ils s’éloignaient, le Thénardierconsidérait ses larges épaules un peu voûtées etses gros poings. Puis ses yeux, revenant à lui-même,retombaient sur ses bras chétifs et sur ses mainsmaigres. – Il faut que je sois vraiment bien bête,pensait-il, de n’avoir pas pris mon fusil, puisquej’allais à la chasse ! Cependant l’aubergiste ne lâcha pas prise. – Je veux savoir où il ira, dit-il. – Et il se mit àles suivre à distance. Il lui restait deux chosesdans les mains, une ironie, le chiffon de papiersigné Fantine, et une consolation, les quinzecents francs. L’homme emmenait Cosette dans la directionde Livry et de Bondy. Il marchait lentement, latête baissée, dans une attitude de réflexion et detristesse. L’hiver avait fait le bois à claire-voie, sibien que le Thénardier ne les perdait pas de vue,tout en restant assez loin. De temps en tempsl’homme se retournait et regardait si on ne le 309
  • 310. suivait pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Ilentra brusquement avec Cosette dans un taillis oùils pouvaient tous deux disparaître. – Diantre ! ditle Thénardier. – Et il doubla le pas. L’épaisseur du fourré l’avait forcé de serapprocher d’eux. Quand l’homme fut au plusépais, il se retourna. Thénardier eut beau secacher dans les branches ; il ne put faire quel’homme ne le vît pas. L’homme lui jeta un coupd’œil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route.L’aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsideux ou trois cents pas. Tout à coup l’homme seretourna encore. Il aperçut l’aubergiste. Cette foisil le regarda d’un air si sombre que le Thénardierjugea « inutile » d’aller plus loin. Thénardierrebroussa chemin. 310
  • 311. XI Le numéro 9430 reparaît, et Cosette le gagne à la loterie. Jean Valjean n’était pas mort. En tombant à la mer, ou plutôt en s’y jetant, ilétait, comme on l’a vu, sans fers. Il nagea entredeux eaux jusque sous un navire au mouillage,auquel était amarrée une embarcation. Il trouvamoyen de se cacher dans cette embarcationjusqu’au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à lanage, et atteignit la côte à peu de distance du capBrun. Là, comme ce n’était pas l’argent qui luimanquait, il put se procurer des vêtements. Uneguinguette aux environs de Balaguier était alorsle vestiaire des forçats évadés, spécialitélucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous cestristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de laloi et la fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur 311
  • 312. et ondulant. Il trouva un premier asile auxPradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigeavers le Grand-Villard, près Briançon, dans lesHautes-Alpes. Fuite tâtonnante et inquiète,chemin de taupe dont les embranchements sontinconnus. On a pu, plus tard, retrouver quelquetrace de son passage dans l’Ain sur le territoire deCivrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu ditla Grange-de-Doumecq, près du hameau deChavailles, et dans les environs de Périgueux, àBrunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Ilgagna Paris. On vient de le voir à Montfermeil. Son premier soin, en arrivant à Paris, avait étéd’acheter des habits de deuil pour une petite fillede sept à huit ans, puis de se procurer unlogement. Cela fait, il s’était rendu àMontfermeil. On se souvient que déjà, lors de sa précédenteévasion, il y avait fait, ou dans les environs, unvoyage mystérieux dont la justice avait euquelque lueur. Du reste on le croyait mort, et cela épaississaitl’obscurité qui s’était faite sur lui. À Paris, il lui 312
  • 313. tomba sous la main un des journaux quienregistraient le fait. Il se sentit rassuré etpresque en paix comme s’il était réellement mort. Le soir même du jour où Jean Valjean avaittiré Cosette des griffes des Thénardier, il rentraitdans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante, avecl’enfant, par la barrière de Monceaux. Là il montadans un cabriolet qui le conduisit à l’esplanade del’Observatoire. Il y descendit, paya le cocher, pritCosette par la main, et tous deux, dans la nuitnoire, par les rues désertes qui avoisinentl’Ourcine et la Glacière, se dirigèrent vers leboulevard de l’Hôpital. La journée avait été étrange et remplied’émotions pour Cosette ; on avait mangéderrière des haies du pain et du fromage achetésdans des gargotes isolées, on avait souventchangé de voiture, on avait fait des bouts dechemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elleétait fatiguée, et Jean Valjean s’en aperçut à samain qu’elle tirait davantage en marchant. Il laprit sur son dos ; Cosette, sans lâcher Catherine, 313
  • 314. posa sa tête sur l’épaule de Jean Valjean, et s’yendormit. 314
  • 315. Livre quatrièmeLa masure Gorbeau 315
  • 316. I Maître Gorbeau. Il y a quarante ans, le promeneur solitaire quis’aventurait dans les pays perdus de laSalpêtrière, et qui montait par le boulevard jusquevers la barrière d’Italie, arrivait à des endroits oùl’on eût pu dire que Paris disparaissait. Ce n’étaitpas la solitude, il y avait des passants ; ce n’étaitpas la campagne, il y avait des maisons et desrues ; ce n’était pas une ville, les rues avaient desornières comme les grandes routes et l’herbe ypoussait ; ce n’était pas un village, les maisonsétaient trop hautes. Qu’était-ce donc ? C’était unlieu habité où il n’y avait personne, c’était un lieudésert où il y avait quelqu’un ; c’était unboulevard de la grande ville, une rue de Paris,plus farouche la nuit qu’une forêt, plus morne lejour qu’un cimetière. 316
  • 317. C’était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux. Ce promeneur, s’il se risquait au delà desquatre murs caducs de ce Marché-aux-Chevaux,s’il consentait même à dépasser la rue du Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtilgardé par de hautes murailles, puis un pré où sedressaient des meules de tan pareilles à des huttesde castors gigantesques, puis un enclos encombréde bois de charpente avec des tas de souches, desciures et de copeaux en haut desquels aboyait ungros chien, puis un long mur bas tout en ruine,avec une petite porte noire et en deuil, chargé demousses qui s’emplissaient de fleurs auprintemps, puis, au plus désert, une affreusebâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosseslettres : DÉFENSE D’AFFICHER, ce promeneurhasardeux atteignait l’angle de la rue des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, prèsd’une usine et entre deux murs de jardins, onvoyait en ce temps-là une masure qui, au premiercoup d’œil, semblait petite comme une chaumièreet qui en réalité était grande comme unecathédrale. Elle se présentait sur la voie publique 317
  • 318. de côté, par le pignon ; de là son exiguïtéapparente. Presque toute la maison était cachée.On n’en apercevait que la porte et une fenêtre. Cette masure n’avait qu’un étage. En l’examinant, le détail qui frappait d’abord,c’est que cette porte n’avait jamais pu être que laporte d’un bouge, tandis que cette croisée, si elleeût été coupée dans la pierre de taille au lieu del’être dans le moellon, aurait pu être la croiséed’un hôtel. La porte n’était autre chose qu’un assemblagede planches vermoulues grossièrement reliées pardes traverses pareilles à des bûches mal équarries.Elle s’ouvrait immédiatement sur un roideescalier à hautes marches, boueux, plâtreux,poudreux, de la même largeur qu’elle, qu’onvoyait de la rue monter droit comme une échelleet disparaître dans l’ombre entre deux murs. Lehaut de la baie informe que battait cette porteétait masqué d’une volige étroite au milieu delaquelle on avait scié un jour triangulaire, toutensemble lucarne et vasistas quand la porte étaitfermée. Sur le dedans de la porte un pinceau 318
  • 319. trempé dans l’encre avait tracé en deux coups depoing le chiffre 52, et au-dessus de la volige lemême pinceau avait barbouillé le numéro 50 ; desorte qu’on hésitait. Où est-on ? Le dessus de laporte dit : au numéro 50 ; le dedans réplique :non, au numéro 52. On ne sait quels chiffonscouleur de poussière pendaient comme desdraperies au vasistas triangulaire. La fenêtre était large, suffisamment élevée,garnie de persiennes et de châssis à grandscarreaux ; seulement ces grands carreaux avaientdes blessures variées, à la fois cachées et trahiespar un ingénieux bandage en papier, et lespersiennes, disloquées et descellées, menaçaientplutôt les passants qu’elles ne gardaient leshabitants. Les abat-jour horizontaux ymanquaient çà et là et étaient naïvementremplacés par des planches clouéesperpendiculairement ; si bien que la chosecommençait en persienne et finissait en volet. Cette porte qui avait l’air immonde et cettefenêtre qui avait l’air honnête, quoique délabrée,ainsi vues sur la même maison, faisaient l’effet 319
  • 320. de deux mendiants dépareillés qui iraientensemble et marcheraient côte à côte avec deuxmines différentes sous les mêmes haillons, l’unayant toujours été un gueux, l’autre ayant été ungentilhomme. L’escalier menait à un corps de bâtiment trèsvaste qui ressemblait à un hangar dont on auraitfait une maison. Ce bâtiment avait pour tubeintestinal un long corridor sur lequel s’ouvraient,à droite et à gauche, des espèces decompartiments de dimensions variées, à larigueur logeables et plutôt semblables à deséchoppes qu’à des cellules. Ces chambresprenaient jour sur des terrains vagues desenvirons. Tout cela était obscur, fâcheux, blafard,mélancolique, sépulcral ; traversé, selon que lesfentes étaient dans le toit ou dans la porte, par desrayons froids ou par des bises glacées. Uneparticularité intéressante et pittoresque de cegenre d’habitation, c’est l’énormité des araignées. À gauche de la porte d’entrée, sur leboulevard, à hauteur d’homme, une lucarne qu’onavait murée faisait une niche carrée pleine de 320
  • 321. pierres que les enfants y jetaient en passant. Une partie de ce bâtiment a été dernièrementdémolie. Ce qui en reste aujourd’hui peut encorefaire juger de ce qu’il a été. Le tout, dans sonensemble, n’a guère plus d’une centained’années. Cent ans, c’est la jeunesse d’une égliseet la vieillesse d’une maison. Il semble que lelogis de l’homme participe de sa brièveté et lelogis de Dieu de son éternité. Les facteurs de la poste appelaient cettemasure le numéro 50-52 ; mais elle était connuedans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons d’où lui venait cette appellation. Les collecteurs de petits faits, qui se font desherbiers d’anecdotes et qui piquent dans leurmémoire les dates fugaces avec une épingle,savent qu’il y avait à Paris, au siècle dernier, vers1770, deux procureurs au Châtelet, appelés, l’unCorbeau, l’autre Renard. Deux noms prévus parLa Fontaine. L’occasion était trop belle pour quela basoche n’en fît point gorge chaude. Tout desuite la parodie courut, en vers quelque peuboiteux, les galeries du Palais : 321
  • 322. Maître Corbeau, sur un dossier perché, Tenait dans son bec une saisie exécutoire ; Maître Renard, par l’odeur alléché, Lui fit à peu près cette histoire : Hé bonjour ! etc. Les deux honnêtes praticiens, gênés par lesquolibets et contrariés dans leur port de tête parles éclats de rire qui les suivaient, résolurent de sedébarrasser de leurs noms et prirent le parti des’adresser au roi. La requête fut présentée à LouisXV le jour même où le nonce du pape, d’un côté,et le cardinal de La Roche-Aymon, de l’autre,dévotement agenouillés tous les deux,chaussèrent, en présence de sa majesté, chacund’une pantoufle les deux pieds nus de madameDu Barry sortant du lit. Le roi, qui riait, continuade rire, passa gaîment des deux évêques aux deuxprocureurs, et fit à ces robins grâce de leursnoms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, àmaître Corbeau d’ajouter une queue à son initiale 322
  • 323. et de se nommer Gorbeau ; maître Renard futmoins heureux, il ne put obtenir que de mettre unP devant son R et de s’appeler Prenard ; si bienque le deuxième nom n’était guère moinsressemblant que le premier. Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeauavait été propriétaire de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l’Hôpital. Il était même l’auteurde la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de maisonGorbeau. Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi lesplantations du boulevard, un grand orme aux troisquarts mort ; presque en face s’ouvre la rue de labarrière des Gobelins, rue alors sans maisons,non pavée, plantée d’arbres mal venus, verte oufangeuse selon la saison, qui allait aboutircarrément au mur d’enceinte de Paris. Une odeurde couperose sort par bouffées des toits d’unefabrique voisine. La barrière était tout près. En 1823, le murd’enceinte existait encore. 323
  • 324. Cette barrière elle-même jetait dans l’espritdes figures funestes. C’était le chemin de Bicêtre.C’est par là que, sous l’Empire et la Restauration,rentraient à Paris les condamnés à mort le jour deleur exécution. C’est là que fut commis vers 1829ce mystérieux assassinat dit « de la barrière deFontainebleau » dont la justice n’a pu découvrirles auteurs, problème funèbre qui n’a pas étééclairci, énigme effroyable qui n’a pas étéouverte. Faites quelques pas, vous trouvez cettefatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda lachevrière d’Ivry au bruit du tonnerre, commedans un mélodrame. Quelques pas encore, et vousarrivez aux abominables ormes étêtés de labarrière Saint-Jacques, cet expédient desphilanthropes cachant l’échafaud, cette mesquineet honteuse place de Grève d’une sociétéboutiquière et bourgeoise, qui a reculé devant lapeine de mort, n’osant ni l’abolir avec grandeur,ni la maintenir avec autorité. Il y a trente-sept ans, en laissant à part cetteplace Saint-Jacques qui était comme prédestinéeet qui a toujours été horrible, le point le plusmorne peut-être de tout ce morne boulevard était 324
  • 325. l’endroit, si peu attrayant encore aujourd’hui, oùl’on rencontrait la masure 50-52. Les maisons bourgeoises n’ont commencé àpoindre là que vingt-cinq ans plus tard. Le lieuétait morose. Aux idées funèbres qui vous ysaisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière donton entrevoyait le dôme et Bicêtre dont ontouchait la barrière ; c’est-à-dire entre la folie dela femme et la folie de l’homme. Si loin que lavue pût s’étendre, on n’apercevait que lesabattoirs, le mur d’enceinte et quelques raresfaçades d’usines, pareilles à des casernes ou à desmonastères ; partout des baraques et des plâtras,de vieux murs noirs comme des linceuls, desmurs neufs blancs comme des suaires ; partoutdes rangées d’arbres parallèles, des bâtisses tiréesau cordeau, des constructions plates, de longueslignes froides, et la tristesse lugubre des anglesdroits. Pas un accident de terrain, pas un capriced’architecture, pas un pli. C’était un ensembleglacial, régulier, hideux. Rien ne serre le cœurcomme la symétrie. C’est que la symétrie, c’estl’ennui, et l’ennui est le fond même du deuil. Ledésespoir bâille. On peut rêver quelque chose de 325
  • 326. plus terrible qu’un enfer où l’on souffre, c’est unenfer où l’on s’ennuierait. Si cet enfer existait, cemorceau du boulevard de l’Hôpital en eût pu êtrel’avenue. Cependant, à la nuit tombante, au moment oùla clarté s’en va, l’hiver surtout, à l’heure où labise crépusculaire arrache aux ormes leursdernières feuilles rousses, quand l’ombre estprofonde et sans étoiles, ou quand la lune et levent font des trous dans les nuages, ce boulevarddevenait tout à coup effrayant. Les lignes droitess’enfonçaient et se perdaient dans les ténèbrescomme des tronçons de l’infini. Le passant nepouvait s’empêcher de songer aux innombrablestraditions patibulaires du lieu. La solitude de cetendroit où il s’était commis tant de crimes avaitquelque chose d’affreux. On croyait pressentirdes pièges dans cette obscurité, toutes les formesconfuses de l’ombre paraissaient suspectes, et leslongs creux carrés qu’on apercevait entre chaquearbre semblaient des fosses. Le jour, c’était laid ;le soir, c’était lugubre ; la nuit, c’était sinistre. L’été, au crépuscule, on voyait çà et là 326
  • 327. quelques vieilles femmes, assises au pied desormes sur des bancs moisis par les pluies. Cesbonnes vieilles mendiaient volontiers. Du reste ce quartier, qui avait plutôt l’airsuranné qu’antique, tendait dès lors à setransformer. Dès cette époque, qui voulait le voirdevait se hâter. Chaque jour quelque détail de cetensemble s’en allait. Aujourd’hui, et depuis vingtans, l’embarcadère du chemin de fer d’Orléansest là, à côté du vieux faubourg, et le travaille.Partout où l’on place, sur la lisière d’une capitale,l’embarcadère d’un chemin de fer, c’est la mortd’un faubourg et la naissance d’une ville. Ilsemble qu’autour de ces grands centres dumouvement des peuples, au roulement de cespuissantes machines, au souffle de cesmonstrueux chevaux de la civilisation quimangent du charbon et vomissent du feu, la terrepleine de germes tremble et s’ouvre pourengloutir les anciennes demeures des hommes etlaisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisonscroulent, les maisons neuves montent. Depuis que la gare du railway d’Orléans a 327
  • 328. envahi les terrains de la Salpêtrière, les antiquesrues étroites qui avoisinent les fossés Saint-Victoret le Jardin des Plantes s’ébranlent, violemmenttraversées trois ou quatre fois chaque jour par cescourants de diligences, de fiacres et d’omnibusqui, dans un temps donné, refoulent les maisons àdroite et à gauche ; car il y a des choses bizarres àénoncer qui sont rigoureusement exactes, et demême qu’il est vrai de dire que dans les grandesvilles le soleil fait végéter et croître les façadesdes maisons au midi, il est certain que le passagefréquent des voitures élargit les rues. Lessymptômes d’une vie nouvelle sont évidents.Dans ce vieux quartier provincial, aux recoins lesplus sauvages, le pavé se montre, les trottoirscommencent à ramper et à s’allonger, même là oùil n’y a pas encore de passants. Un matin, matinmémorable, en juillet 1845, on y vit tout à coupfumer les marmites noires du bitume ; ce jour-làon put dire que la civilisation était arrivée rue deLourcine et que Paris était entré dans le faubourgSaint-Marceau. 328
  • 329. II Nid pour hibou et fauvette. Ce fut devant cette masure Gorbeau que JeanValjean s’arrêta. Comme les oiseaux fauves, ilavait choisi le lieu le plus désert pour y faire sonnid. Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte depasse-partout, ouvrit la porte, entra, puis lareferma avec soin, et monta l’escalier, portanttoujours Cosette. Au haut de l’escalier, il tira de sa poche uneautre clef avec laquelle il ouvrit une autre porte.La chambre où il entra et qu’il referma sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieuxmeublé d’un matelas posé à terre, d’une table etde quelques chaises. Un poêle allumé et dont onvoyait la braise était dans un coin. Le réverbèredu boulevard éclairait vaguement cet intérieur 329
  • 330. pauvre. Au fond il y avait un cabinet avec un litde sangle. Jean Valjean porta l’enfant sur ce lit etl’y déposa sans qu’elle s’éveillât. Il battit le briquet, et alluma une chandelle ;tout cela était préparé d’avance sur la table ; et,comme il l’avait fait la veille, il se mit àconsidérer Cosette d’un regard plein d’extase oùl’expression de la bonté et de l’attendrissementallait presque jusqu’à l’égarement. La petite fille,avec cette confiance tranquille qui n’appartientqu’à l’extrême force et qu’à l’extrême faiblesse,s’était endormie sans savoir avec qui elle était, etcontinuait de dormir sans savoir où elle était. Jean Valjean se courba et baisa la main decette enfant. Neuf mois auparavant il baisait la main de lamère qui, elle aussi, venait de s’endormir. Le même sentiment douloureux, religieux,poignant, lui remplissait le cœur. Il s’agenouilla près du lit de Cosette. Il faisait grand jour que l’enfant dormaitencore. Un rayon pâle du soleil de décembre 330
  • 331. traversait la croisée du galetas et traînait sur leplafond de longs filandres d’ombre et de lumière.Tout à coup une charrette de carrier, lourdementchargée, qui passait sur la chaussée du boulevard,ébranla la baraque comme un roulement d’orageet la fit trembler du haut en bas. – Oui, madame ! cria Cosette réveillée ensursaut, voilà ! voilà ! Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encoreà demi fermées par la pesanteur du sommeil,étendant le bras vers l’angle du mur. – Ah ! mon Dieu ! mon balai ! dit-elle. Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visagesouriant de Jean Valjean. – Ah ! tiens, c’est vrai ! dit l’enfant. Bonjour,monsieur. Les enfants acceptent tout de suite etfamilièrement la joie et le bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie. Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, ets’en empara, et, tout en jouant, elle faisait centquestions à Jean Valjean. – Où elle était ? Si 331
  • 332. c’était grand, Paris ? Si madame Thénardier étaitbien loin ? Si elle ne reviendrait pas ? etc., etc.Tout à coup elle s’écria : – Comme c’est joli ici ! C’était un affreux taudis ; mais elle se sentaitlibre. – Faut-il que je balaye ? reprit-elle enfin. – Joue, dit Jean Valjean. La journée se passa ainsi. Cosette, sanss’inquiéter de rien comprendre, étaitinexprimablement heureuse entre cette poupée etce bonhomme. 332
  • 333. III Deux malheurs mêlés font du bonheur. Le lendemain au point du jour, Jean Valjeanétait encore près du lit de Cosette. Il attendit là,immobile, et il la regarda se réveiller. Quelque chose de nouveau lui entrait dansl’âme. Jean Valjean n’avait jamais rien aimé. Depuisvingt-cinq ans il était seul au monde. Il n’avaitjamais été père, amant, mari, ami. Au bagne ilétait mauvais, sombre, chaste, ignorant etfarouche. Le cœur de ce vieux forçat était pleinde virginités. Sa sœur et les enfants de sa sœur nelui avaient laissé qu’un souvenir vague et lointainqui avait fini par s’évanouir presque entièrement.Il avait fait tous ses efforts pour les retrouver, et,n’ayant pu les retrouver, il les avait oubliés. Lanature humaine est ainsi faite. Les autres 333
  • 334. émotions tendres de sa jeunesse, s’il en avait,étaient tombées dans un abîme. Quand il vit Cosette, quand il l’eut prise,emportée et délivrée, il sentit se remuer sesentrailles. Tout ce qu’il y avait de passionné etd’affectueux en lui s’éveilla et se précipita verscet enfant. Il allait près du lit où elle dormait, et ily tremblait de joie ; il éprouvait des épreintescomme une mère et il ne savait ce que c’était ;car c’est une chose bien obscure et bien douceque ce grand et étrange mouvement d’un cœurqui se met à aimer. Pauvre vieux cœur tout neuf ! Seulement, comme il avait cinquante-cinq anset que Cosette en avait huit, tout ce qu’il aurait puavoir d’amour dans toute sa vie se fondit en unesorte de lueur ineffable. C’était la deuxième apparition blanche qu’ilrencontrait. L’évêque avait fait lever à sonhorizon l’aube de la vertu ; Cosette y faisait leverl’aube de l’amour. Les premiers jours s’écoulèrent dans cet 334
  • 335. éblouissement. De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre,à son insu, pauvre petit être ! Elle était si petitequand sa mère l’avait quittée qu’elle ne s’ensouvenait plus. Comme tous les enfants, pareilsaux jeunes pousses de la vigne qui s’accrochent àtout, elle avait essayé d’aimer. Elle n’y avait puréussir. Tous l’avaient repoussée, les Thénardier,leurs enfants, d’autres enfants. Elle avait aimé lechien, qui était mort. Après quoi, rien n’avaitvoulu d’elle, ni personne. Chose lugubre à dire, etque nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avaitle cœur froid. Ce n’était pas sa faute, ce n’étaitpoint la faculté d’aimer qui lui manquait ; hélas !c’était la possibilité. Aussi, dès le premier jour,tout ce qui sentait et songeait en elle se mit àaimer ce bonhomme. Elle éprouvait ce qu’ellen’avait jamais ressenti, une sensationd’épanouissement. Le bonhomme ne lui faisait même plus l’effetd’être vieux, ni d’être pauvre. Elle trouvait JeanValjean beau, de même qu’elle trouvait le taudisjoli. 335
  • 336. Ce sont là des effets d’aurore, d’enfance, dejeunesse, de joie. La nouveauté de la terre et de lavie y est pour quelque chose. Rien n’est charmantcomme le reflet colorant du bonheur sur legrenier. Nous avons tous ainsi dans notre passéun galetas bleu. La nature, cinquante ans d’intervalle, avaientmis une séparation profonde entre Jean Valjean etCosette ; cette séparation, la destinée la combla.La destinée unit brusquement et fiança avec sonirrésistible puissance ces deux existencesdéracinées, différentes par l’âge, semblables parle deuil. L’une en effet complétait l’autre.L’instinct de Cosette cherchait un père commel’instinct de Jean Valjean cherchait un enfant. Serencontrer, ce fut se trouver. Au momentmystérieux où leurs deux mains se touchèrent,elles se soudèrent. Quand ces deux âmess’aperçurent, elles se reconnurent comme étant lebesoin l’une de l’autre et s’embrassèrentétroitement. En prenant les mots dans leur sens le pluscompréhensif et le plus absolu, on pourrait dire 336
  • 337. que, séparés de tout par des murs de tombe, JeanValjean était le Veuf comme Cosette étaitl’Orpheline. Cette situation fit que Jean Valjeandevint d’une façon céleste le père de Cosette. Et, en vérité, l’impression mystérieuseproduite à Cosette, au fond du bois de Chelles,par la main de Jean Valjean saisissant la siennedans l’obscurité, n’était pas une illusion, maisune réalité. L’entrée de cet homme dans ladestinée de cet enfant avait été l’arrivée de Dieu. Du reste, Jean Valjean avait bien choisi sonasile. Il était là dans une sécurité qui pouvaitsembler entière. La chambre à cabinet qu’il occupait avecCosette était celle dont la fenêtre donnait sur leboulevard. Cette fenêtre étant unique dans lamaison, aucun regard de voisin n’était à craindre,pas plus de côté qu’en face. Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèced’appentis délabré, servait de remise à desmaraîchers, et n’avait aucune communicationavec le premier. Il en était séparé par le plancherqui n’avait ni trappe ni escalier et qui était 337
  • 338. comme le diaphragme de la masure. Le premierétage contenait, comme nous l’avons dit,plusieurs chambres et quelques greniers, dont unseulement était occupé par une vieille femme quifaisait le ménage de Jean Valjean. Tout le resteétait inhabité. C’était cette vieille femme, ornée du nom deprincipale locataire et en réalité chargée desfonctions de portière, qui lui avait loué ce logisdans la journée de Noël. Il s’était donné à ellepour un rentier ruiné par les bons d’Espagne, quiallait venir demeurer là avec sa petite-fille. Ilavait payé six mois d’avance et chargé la vieillede meubler la chambre et le cabinet comme on avu. C’était cette bonne femme qui avait allumé lepoêle et tout préparé le soir de leur arrivée. Les semaines se succédèrent. Ces deux êtresmenaient dans ce taudis misérable une existenceheureuse. Dès l’aube Cosette riait, jasait, chantait. Lesenfants ont leur chant du matin comme lesoiseaux. Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui 338
  • 339. prenait sa petite main rouge et crevasséed’engelures et la baisait. La pauvre enfant,accoutumée à être battue, ne savait ce que celavoulait dire, et s’en allait toute honteuse. Par moments elle devenait sérieuse et elleconsidérait sa petite robe noire. Cosette n’étaitplus en guenilles, elle était en deuil. Elle sortaitde la misère et elle entrait dans la vie. Jean Valjean s’était mis à lui enseigner à lire.Parfois, tout en faisant épeler l’enfant, il songeaitque c’était avec l’idée de faire le mal qu’il avaitappris à lire au bagne. Cette idée avait tourné àmontrer à lire à un enfant. Alors le vieux galériensouriait du sourire pensif des anges. Il sentait là une préméditation d’en haut, unevolonté de quelqu’un qui n’est pas l’homme, et ilse perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées ontleurs abîmes comme les mauvaises. Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer,c’était à peu près là toute la vie de Jean Valjean.Et puis il lui parlait de sa mère et il la faisaitprier. 339
  • 340. Elle l’appelait : père, et ne lui savait pasd’autre nom. Il passait des heures à la contempler, habillantet déshabillant sa poupée, et à l’écoutergazouiller. La vie lui paraissait désormais pleined’intérêt, les hommes lui semblaient bons etjustes, il ne reprochait dans sa pensée plus rien àpersonne, il n’apercevait aucune raison de ne pasvieillir très vieux maintenant que cette enfantl’aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé parCosette comme par une charmante lumière. Lesmeilleurs ne sont pas exempts d’une penséeégoïste. Par moments il songeait avec une sortede joie qu’elle serait laide. Ceci n’est qu’une opinion personnelle ; maispour dire notre pensée tout entière, au point où enétait Jean Valjean quand il se mit à aimer Cosette,il ne nous est pas prouvé qu’il n’ait pas eu besoinde ce ravitaillement pour persévérer dans le bien.Il venait de voir sous de nouveaux aspects laméchanceté des hommes et la misère de lasociété, aspects incomplets et qui ne montraientfatalement qu’un côté du vrai, le sort de la femme 340
  • 341. résumé dans Fantine, l’autorité publiquepersonnifiée dans Javert ; il était retourné aubagne, cette fois pour avoir bien fait ; denouvelles amertumes l’avaient abreuvé ; ledégoût et la lassitude le reprenaient ; le souvenirmême de l’évêque touchait peut-être à quelquemoment d’éclipse, sauf à reparaître plus tardlumineux et triomphant ; mais enfin ce souvenirsacré s’affaiblissait. Qui sait si Jean Valjeann’était pas à la veille de se décourager et deretomber ? Il aima, et il redevint fort. Hélas ! iln’était guère moins chancelant que Cosette. Il laprotégea et elle l’affermit. Grâce à lui, elle putmarcher dans la vie ; grâce à elle, il put continuerdans la vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cetenfant fut son point d’appui. Ô mystèreinsondable et divin des équilibres de la destinée ! 341
  • 342. IV Les remarques de la principale locatairea. Jean Valjean avait la prudence de ne sortirjamais le jour. Tous les soirs, au crépuscule, il sepromenait une heure ou deux, quelquefois seul,souvent avec Cosette, cherchant les contre-alléesdu boulevard les plus solitaires, ou entrant dansles églises à la tombée de la nuit. Il allaitvolontiers à Saint-Médard qui est l’église la plusproche. Quand il n’emmenait pas Cosette, ellerestait avec la vieille femme ; mais c’était la joiede l’enfant de sortir avec le bonhomme. Ellepréférait une heure avec lui même aux tête-à-têteravissants de Catherine. Il marchait en la tenantpar la main et en lui disant des choses douces. a Autre titre projeté : Stupéfactions de la principalelocataire. 342
  • 343. Il se trouva que Cosette était très gaie. La vieille faisait le ménage et la cuisine etallait aux provisions. Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peude feu, mais comme des gens très gênés. JeanValjean n’avait rien changé au mobilier dupremier jour ; seulement il avait fait remplacerpar une porte pleine la porte vitrée du cabinet deCosette. Il avait toujours sa redingote jaune, sa culottenoire et son vieux chapeau. Dans la rue on leprenait pour un pauvre. Il arrivait quelquefois quedes bonnes femmes se retournaient et luidonnaient un sou. Jean Valjean recevait le sou etsaluait profondément. Il arrivait aussi parfoisqu’il rencontrait quelque misérable demandant lacharité, alors il regardait derrière lui si personnene le voyait, s’approchait furtivement dumalheureux, lui mettait dans la main une pièce demonnaie, souvent une pièce d’argent, ets’éloignait rapidement. Cela avait sesinconvénients. On commençait à le connaîtredans le quartier sous le nom du mendiant qui fait 343
  • 344. l’aumône. La vieille principale locataire, créaturerechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain del’attention des envieux, examinait beaucoup JeanValjean, sans qu’il s’en doutât. Elle était un peusourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui restait deson passé deux dents, l’une en haut, l’autre enbas, qu’elle cognait toujours l’une contre l’autre.Elle avait fait des questions à Cosette qui, nesachant rien, n’avait pu rien dire, sinon qu’ellevenait de Montfermeil. Un matin, cette guetteuseaperçut Jean Valjean qui entrait, d’un air quisembla à la commère particulier, dans un descompartiments inhabités de la masure. Elle lesuivit du pas d’une vieille chatte, et putl’observer, sans en être vue, par la fente de laporte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plusde précaution sans doute, tournait le dos à cetteporte. La vieille le vit fouiller dans sa poche et yprendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il semit à découdre la doublure d’un pan de saredingote et il tira de l’ouverture un morceau depapier jaunâtre qu’il déplia. La vieille reconnutavec épouvante que c’était un billet de mille 344
  • 345. francs. C’était le second ou le troisième qu’ellevoyait depuis qu’elle était au monde. Elle s’enfuittrès effrayée. Un moment après, Jean Valjean l’aborda et lapria d’aller lui changer ce billet de mille francs,ajoutant que c’était le semestre de sa rente qu’ilavait touché la veille. – Où ? pensa la vieille. Iln’est sorti qu’à six heures du soir, et la caisse dugouvernement n’est certainement pas ouverte àcette heure-là. La vieille alla changer le billet etfit ses conjectures. Ce billet de mille francs,commenté et multiplié, produisit une foule deconversations effarées parmi les commères de larue des Vignes-Saint-Marcel. Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean,en manches de veste, scia du bois dans lecorridor. La vieille était dans la chambre et faisaitle ménage. Elle était seule, Cosette étant occupéeà admirer le bois qu’on sciait, la vieille vit laredingote accrochée à un clou, et la scruta : ladoublure avait été recousue. La bonne femme lapalpa attentivement, et crut sentir dans les pans etdans les entournures des épaisseurs de papier. 345
  • 346. D’autres billets de mille francs sans doute ! Elle remarqua en outre qu’il y avait toutessortes de choses dans les poches, non seulementles aiguilles, les ciseaux et le fil qu’elle avait vus,mais un gros portefeuille, un très grand couteau,et, détail suspect, plusieurs perruques de couleursvariées. Chaque poche de cette redingote avaitl’air d’être une façon d’en-cas pour desévénements imprévus. Les habitants de la masure atteignirent ainsiles derniers jours de l’hiver. 346
  • 347. V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit. Il y avait près de Saint-Médard un pauvre quis’accroupissait sur la margelle d’un puits banalcondamné, et auquel Jean Valjean faisaitvolontiers la charité. Il ne passait guère devantcet homme sans lui donner quelques sous. Parfoisil lui parlait. Les envieux de ce mendiant disaientqu’il était de la police. C’était un vieux bedeau desoixante-quinze ans qui marmottaitcontinuellement des oraisons. Un soir que Jean Valjean passait par là, iln’avait pas Cosette avec lui, il aperçut lemendiant à sa place ordinaire sous le réverbèrequ’on venait d’allumer. Cet homme, selon sonhabitude, semblait prier et était tout courbé. JeanValjean alla à lui et lui mit dans la main son 347
  • 348. aumône accoutumée. Le mendiant levabrusquement les yeux, regarda fixement JeanValjean, puis baissa rapidement la tête. Cemouvement fut comme un éclair, Jean Valjeaneut un tressaillement. Il lui sembla qu’il venaitd’entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visageplacide et béat du vieux bedeau, mais une figureeffrayante et connue. Il eut l’impression qu’onaurait en se trouvant tout à coup dans l’ombreface à face avec un tigre. Il recula terrifié etpétrifié, n’osant ni respirer, ni parler, ni rester, nifuir, considérant le mendiant qui avait baissé satête couverte d’une loque et paraissait ne plussavoir qu’il était là. Dans ce moment étrange, uninstinct, peut-être l’instinct mystérieux de laconservation, fit que Jean Valjean ne prononçapas une parole. Le mendiant avait la même taille,les mêmes guenilles, la même apparence que tousles jours. – Bah !... dit Jean Valjean, je suis fou !je rêve ! impossible ! – Et il rentra profondémenttroublé. C’est à peine s’il osait s’avouer à lui-mêmeque cette figure qu’il avait cru voir était la figurede Javert. 348
  • 349. La nuit, en y réfléchissant, il regretta den’avoir pas questionné l’homme pour le forcer àlever la tête une seconde fois. Le lendemain à la nuit tombante il y retourna.Le mendiant était à sa place. – Bonjour,bonhomme, dit résolument Jean Valjean en luidonnant un sou. Le mendiant leva la tête, etrépondit d’une voix dolente : – Merci, mon bonmonsieur. – C’était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit pleinement rassuré. Il semit à rire. – Où diable ai-je été voir là Javert ?pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir laberlue à présent ? – Il n’y songea plus. Quelques jours après, il pouvait être huitheures du soir, il était dans sa chambre et il faisaitépeler Cosette à haute voix, il entendit ouvrir,puis refermer la porte de la masure. Cela lui parutsingulier. La vieille, qui seule habitait avec lui lamaison, se couchait toujours à la nuit pour nepoint user de chandelle. Jean Valjean fit signe àCosette de se taire. Il entendit qu’on montaitl’escalier. À la rigueur ce pouvait être la vieillequi avait pu se trouver malade et aller chez 349
  • 350. l’apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas étaitlourd et sonnait comme le pas d’un homme ; maisla vieille portait de gros souliers et rien neressemble au pas d’un homme comme le pasd’une vieille femme. Cependant Jean Valjeansouffla sa chandelle. Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant toutbas : – Couche-toi bien doucement ; et, pendantqu’il la baisait au front, les pas s’étaient arrêtés.Jean Valjean demeura en silence, immobile, ledos tourné à la porte, assis sur sa chaise dont iln’avait pas bougé, retenant son souffle dansl’obscurité. Au bout d’un temps assez long,n’entendant plus rien, il se retourna sans faire debruit, et, comme il levait les yeux vers la porte desa chambre, il vit une lumière par le trou de laserrure. Cette lumière faisait une sorte d’étoilesinistre dans le noir de la porte et du mur. Il yavait évidemment là quelqu’un qui tenait unechandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s’écoulèrent, et la lumières’en alla. Seulement il n’entendit plus aucun bruitde pas, ce qui semblait indiquer que celui qui 350
  • 351. était venu écouter à la porte avait ôté ses souliers. Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit etne put fermer l’œil de la nuit. Au point du jour, comme il s’assoupissait defatigue, il fut réveillé par le grincement d’uneporte qui s’ouvrait à quelque mansarde du fonddu corridor, puis il entendit le même pasd’homme qui avait monté l’escalier la veille. Lepas s’approchait. Il se jeta à bas du lit et appliquason œil au trou de sa serrure, lequel était assezgrand, espérant voir au passage l’être quelconquequi s’était introduit la nuit dans la masure et quiavait écouté à sa porte. C’était un homme en effetqui passa, cette fois sans s’arrêter, devant lachambre de Jean Valjean. Le corridor était encoretrop obscur pour qu’on pût distinguer son visage ;mais quand l’homme arriva à l’escalier, un rayonde la lumière du dehors le fit saillir comme unesilhouette, et Jean Valjean le vit de doscomplètement. L’homme était de haute taille,vêtu d’une redingote longue, avec un gourdinsous son bras. C’était l’encolure formidable deJavert. 351
  • 352. Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir parsa fenêtre sur le boulevard. Mais il eût falluouvrir cette fenêtre, il n’osa pas. Il était évident que cet homme était entré avecune clef, et comme chez lui. Qui lui avait donnécette clef ? qu’est-ce que cela voulait dire ? À sept heures du matin, quand la vieille vintfaire le ménage, Jean Valjean lui jeta un coupd’œil pénétrant, mais il ne l’interrogea pas. Labonne femme était comme à l’ordinaire. Tout en balayant, elle lui dit : – Monsieur a peut-être entendu quelqu’un quientrait cette nuit ? À cet âge et sur ce boulevard, huit heures dusoir, c’est la nuit la plus noire. – À propos, c’est vrai, répondit-il de l’accentle plus naturel. Qui était-ce donc ? – C’est un nouveau locataire, dit la vieille,qu’il y a dans la maison. – Et qui s’appelle ? – Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou 352
  • 353. Daumont. Un nom comme cela. – Et qu’est-ce qu’il est, ce monsieur Dumont. La vieille le considéra avec ses petits yeux defouine, et répondit : – Un rentier, comme vous. Elle n’avait peut-être aucune intention. JeanValjean crut lui en démêler une. Quant la vieille fut partie, il fit un rouleaud’une centaine de francs qu’il avait dans unearmoire et le mit dans sa poche. Quelqueprécaution qu’il prit dans cette opération pourqu’on ne l’entendît pas remuer de l’argent, unepièce de cent sous lui échappa des mains et roulabruyamment sur le carreau. À la brune, il descendit et regarda avecattention de tous les côtés sur le boulevard. Il n’yvit personne. Le boulevard semblait absolumentdésert. Il est vrai qu’on peut s’y cacher derrièreles arbres. Il remonta. – Viens, dit-il à Cosette. 353
  • 354. Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux. 354
  • 355. Livre cinquièmeÀ chasse noire, meute muette 355
  • 356. I Les zigzags de la stratégiea. Ici, pour les pages qu’on va lire et pourd’autres encore qu’on rencontrera plus tard, uneobservation est nécessaire. Voilà bien des années déjà que l’auteur de celivre, forcé, à regret, de parler de lui, est absentde Paris. Depuis qu’il l’a quitté, Paris s’esttransforméb. Une ville nouvelle a surgi qui lui esten quelque sorte inconnue. Il n’a pas besoin dedire qu’il aime Paris ; Paris est la ville natale de a Autres titres projetés : Jean Valjean traqué ; Meutemuette, rude chasse. b Quand Victor Hugo remania les Misérables, en 1861, il yavait une dizaine d’années qu’à la suite du coup d’État du 2décembre 1851 il avait quitté Paris et Paris avait été depuis, etétait encore, sous la direction du baron Haussmann, en état detransformation. 356
  • 357. son esprit. Par suite des démolitions et desreconstructions, le Paris de sa jeunesse, ce Parisqu’il a religieusement emporté dans sa mémoire,est à cette heure un Paris d’autrefois. Qu’on luipermette de parler de ce Paris-là comme s’ilexistait encore. Il est possible que là où l’auteurva conduire les lecteurs en disant : « Dans tellerue il y a telle maison », il n’y ait plusaujourd’hui ni maison ni rue. Les lecteursvérifieront, s’ils veulent en prendre la peine.Quant à lui, il ignore le Paris nouveau, et il écritavec le Paris ancien devant les yeux dans uneillusion qui lui est précieuse. C’est une douceurpour lui de rêver qu’il reste derrière lui quelquechose de ce qu’il voyait quand il était dans sonpays, et que tout ne s’est pas évanoui. Tant qu’onva et vient dans le pays natal, on s’imagine queces rues vous sont indifférentes, que ces fenêtres,ces toits et ces portes ne vous sont de rien, queces murs vous sont étrangers, que ces arbres sontles premiers arbres venus, que ces maisons oùl’on n’entre pas vous sont inutiles, que ces pavésoù l’on marche sont des pierres. Plus tard, quandon n’y est plus, on s’aperçoit que ces rues vous 357
  • 358. sont chères, que ces toits, ces fenêtres et cesportes vous manquent, que ces murailles voussont nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l’on n’entrait pas on yentrait tous les jours, et qu’on a laissé de sesentrailles, de son sang et de son cœur dans cespavés. Tous ces lieux qu’on ne voit plus, qu’onne reverra jamais peut-être, et dont on a gardél’image, prennent un charme douloureux, vousreviennent avec la mélancolie d’une apparition,vous font la terre sainte visible, et sont, pour ainsidire, la forme même de la France ; et on les aimeet on les invoque tels qu’ils sont, tels qu’ilsétaient, et l’on s’y obstine, et l’on n’y veut rienchanger, car on tient à la figure de la patriecomme au visage de sa mère. Qu’il nous soit donc permis de parler du passéau présent. Cela dit, nous prions le lecteur d’entenir note, et nous continuons. Jean Valjean avait tout de suite quitté leboulevard et s’était engagé dans les rues, faisantle plus de lignes brisées qu’il pouvait, revenantquelquefois brusquement sur ses pas pour 358
  • 359. s’assurer qu’il n’était point suivi. Cette manœuvre est propre au cerf traqué. Surles terrains où la trace peut s’imprimer, cettemanœuvre a, entre autres avantages, celui detromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C’est ce qu’en vénerie on appelle fauxrembuchement. C’était une nuit de pleine lune. Jean Valjeann’en fut pas fâché. La lune, encore très près del’horizon, coupait dans les rues de grands pansd’ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait seglisser le long des maisons et des murs dans lecôté sombre et observer le côté clair. Il neréfléchissait peut-être pas assez que le côtéobscur lui échappait. Pourtant, dans toutes lesruelles désertes qui avoisinent la rue de Poliveau,il crut être certain que personne ne venait derrièrelui. Cosette marchait sans faire de questions. Lessouffrances des six premières années de sa vieavaient introduit quelque chose de passif dans sanature. D’ailleurs, et c’est là une remarque surlaquelle nous aurons plus d’une occasion de 359
  • 360. revenir, elle était habituée, sans trop s’en rendrecompte, aux singularités du bonhomme et auxbizarreries de la destinée. Et puis elle se sentaiten sûreté, étant avec lui. Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savaitoù il allait. Il se confiait à Dieu comme elle seconfiait à lui. Il lui semblait qu’il tenait, lui aussi,quelqu’un de plus grand que lui par la main ; ilcroyait sentir un être qui le menait, invisible. Dureste il n’avait aucune idée arrêtée, aucun plan,aucun projet. Il n’était même pas absolument sûrque ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javertsans que Javert sût que c’était lui Jean Valjean.N’était-il pas déguisé ? ne le croyait-on pasmort ? Cependant depuis quelques jours il sepassait des choses qui devenaient singulières. Ilne lui en fallait pas davantage. Il était déterminé àne plus rentrer dans la maison Gorbeau. Commel’animal chassé du gîte, il cherchait un trou où secacher, en attendant qu’il en trouvât un où seloger. Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthesvariés dans le quartier Mouffetard, déjà endormi 360
  • 361. comme s’il avait encore la discipline du moyenâge et le joug du couvre-feu ; il combina dediverses façons, dans des stratégies savantes, larue Censier et la rue Copeau, la rue du Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l’Ermite. Il y a parlà des logeurs, mais il n’y entrait même pas, netrouvant point ce qui lui convenait. Par exemple,il ne doutait pas que, si, par hasard, on avaitcherché sa piste, on ne l’eût perdue. Comme onze heures sonnaient à Saint-Étienne-du-Mont, il traversait la rue de Pontoisedevant le bureau du commissaire de police qui estau no 14. Quelques instants après, l’instinct dontnous parlions plus haut fit qu’il se retourna. En cemoment, il vit distinctement, grâce à la lanternedu commissaire qui les trahissait, trois hommesqui le suivaient d’assez près passersuccessivement sous cette lanterne dans le côtéténébreux de la rue. L’un de ces trois hommesentra dans l’allée de la maison du commissaire.Celui qui marchait en tête lui parut décidémentsuspect. – Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de 361
  • 362. quitter la rue de Pontoise. Il fit un circuit, tourna le passage desPatriarches qui était fermé à cause de l’heure,arpenta la rue de l’Épée-de-Bois et la rue del’Arbalète et s’enfonça dans la rue des Postes. Il y a là un carrefour, où est aujourd’hui lecollège Rollin et où vient s’embrancher la rueNeuve-Sainte-Geneviève. (Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue, et qu’il ne passepas une chaise de poste tous les dix ans rue desPostes. Cette rue des Postes était au treizièmesiècle habitée par des potiers et son vrai nom estrue des Pots.) La lune jetait une vive lumière dans cecarrefour. Jean Valjean s’embusqua sous uneporte, calculant que si ces hommes le suivaientencore, il ne pourrait manquer de les très bienvoir lorsqu’ils traverseraient cette clarté. En effet, il ne s’était pas écoulé trois minutesque les hommes parurent. Ils étaient maintenantquatre ; tous de haute taille, vêtus de longues 362
  • 363. redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et degros bâtons à la main. Ils n’étaient pas moinsinquiétants par leur grande stature et leurs vastespoings que par leur marche sinistre dans lesténèbres. On eût dit quatre spectres déguisés enbourgeois. Ils s’arrêtèrent au milieu du carrefour et firentgroupe, comme des gens qui se consultent. Ilsavaient l’air indécis. Celui qui paraissait lesconduire se tourna et désigna vivement de lamain droite la direction où s’était engagé JeanValjean ; un autre semblait indiquer avec unecertaine obstination la direction contraire. Àl’instant où le premier se retourna, la lune éclairaen plein son visage. Jean Valjean reconnutparfaitement Javert. 363
  • 364. II Il est heureux que le pont d’Austerlitz porte voitures. L’incertitude cessait pour Jean Valjean ;heureusement elle durait encore pour ceshommes. Il profita de leur hésitation ; c’était dutemps perdu pour eux, gagné pour lui. Il sortit dedessous la porte où il s’était tapi, et poussa dansla rue des Postes vers la région du Jardin desPlantes. Cosette commençait à se fatiguer, il laprit dans ses bras, et la porta. Il n’y avait point unpassant, et l’on n’avait pas allumé les réverbèresà cause de la lune. Il doubla le pas. En quelques enjambées, il atteignit la poterieGoblet sur la façade de laquelle le clair de lunefaisait très distinctement lisible la vieilleinscription : 364
  • 365. De Goblet fils c’est ici la fabrique ; Venez choisir des cruches et des brocs, Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique. À tout venant le Cœur vend des Carreaux. Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis lafontaine Saint-Victor, longea le Jardin desPlantes par les rues basses, et arriva au quai. Là ilse retourna. Le quai était désert. Les rues étaientdésertes. Personne derrière lui. Il respira. Il gagna le pont d’Austerlitz. Le péage y existait encore à cette époque. Il se présenta au bureau du péager, et donna unsou. – C’est deux sous, dit l’invalide du pont. Vousportez là un enfant qui peut marcher. Payez pourdeux. Il paya, contrarié que son passage eût donnélieu à une observation. Toute fuite doit être unglissement. 365
  • 366. Une grosse charrette passait la Seine en mêmetemps que lui et allait comme lui sur la rivedroite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout lepont dans l’ombre de cette charrette. Vers le milieu du pont, Cosette, ayant lespieds engourdis, désira marcher. Il la posa à terreet la reprit par la main. Le pont franchi, il aperçut un peu à droite deschantiers devant lui ; il y marcha. Pour y arriver,il fallait s’aventurer dans un assez large espacedécouvert et éclairé. Il n’hésita pas. Ceux qui letraquaient étaient évidemment dépistés et JeanValjean se croyait hors de danger. Cherché, oui ;suivi, non. Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s’ouvrait entre deux chantiers enclos demurs. Cette rue était étroite, obscure, et commefaite exprès pour lui. Avant d’y entrer, il regardaen arrière. Du point où il était, il voyait dans toute salongueur le pont d’Austerlitz. Quatre ombres venaient d’entrer sur le pont. 366
  • 367. Ces ombres tournaient le dos au Jardin desPlantes et se dirigeaient vers la rive droite. Ces quatre ombres, c’étaient les quatrehommes. Jean Valjean eut le frémissement de la bêtereprise. Il lui restait une espérance ; c’est que ceshommes peut-être n’étaient pas encore entrés surle pont et ne l’avaient pas aperçu au moment où ilavait traversé, tenant Cosette par la main, lagrande place éclairée. En ce cas-là, en s’enfonçant dans la petite ruequi était devant lui, s’il parvenait à atteindre leschantiers, les marais, les cultures, les terrains nonbâtis, il pouvait échapper. Il lui sembla qu’on pouvait se confier à cettepetite rue silencieuse. Il y entra. 367
  • 368. III Voir le plan de Paris de 1727. Au bout de trois cents pas, il arriva à un pointoù la rue se bifurquait. Elle se partageait en deuxrues, obliquant l’une à gauche, l’autre à droite.Jean Valjean avait devant lui comme les deuxbranches d’un Y. Laquelle choisir ? Il ne balança point, il prit la droite. Pourquoi ? C’est que la branche gauche allait vers lefaubourg, c’est-à-dire vers les lieux habités, et labranche droite vers la campagne, c’est-à-dire versles lieux déserts. Cependant ils ne marchaient plus trèsrapidement. Le pas de Cosette ralentissait le pasde Jean Valjean. Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête 368
  • 369. sur l’épaule du bonhomme et ne disait pas unmot. Il se retournait de temps en temps et regardait.Il avait soin de se tenir toujours du côté obscur dela rue. La rue était droite derrière lui. Les deux outrois premières fois qu’il se retourna, il ne vitrien, le silence était profond, il continua samarche un peu rassuré. Tout à coup, à un certaininstant, s’étant retourné, il lui sembla voir dans lapartie de la rue où il venait de passer, loin dansl’obscurité, quelque chose qui bougeait. Il se précipita en avant, plutôt qu’il ne marcha,espérant trouver quelque ruelle latérale, s’évaderpar là, et rompre encore une fois sa piste. Il arriva à un mur. Ce mur pourtant n’était point une impossibilitéd’aller plus loin ; c’était une muraille bordant uneruelle transversale à laquelle aboutissait la rue oùs’était engagé Jean Valjean. Ici encore il fallait se décider ; prendre à droiteou à gauche. Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en 369
  • 370. tronçon entre des constructions qui étaient deshangars ou des granges, puis se terminait enimpasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac ; un grand mur blanc. Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté étaitouverte, et, au bout de deux cents pas environ,tombait dans une rue dont elle était l’affluent.C’était de ce côté-là qu’était le salut. Au moment où Jean Valjean songeait à tournerà gauche, pour tâcher de gagner la rue qu’ilentrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, àl’angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle ilallait se diriger, une espèce de statue noire,immobile. C’était quelqu’un, un homme, qui venaitd’être posté là évidemment, et qui, barrant lepassage, attendait. Jean Valjean recula. Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean,situé entre le faubourg Saint-Antoine et la Râpée,est un de ceux qu’ont transformés de fond encomble les travaux récents, enlaidissements selon 370
  • 371. les uns, transfiguration selon les autres. Lescultures, les chantiers et les vieilles bâtisses sesont effacés. Il y a là aujourd’hui de grandes ruestoutes neuves, des arènes, des cirques, deshippodromes, des embarcadères de chemin de fer,une prison, Mazas ; le progrès, comme on voit,avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue usuellepopulaire, toute faite de traditions, qui s’obstine àappeler l’Institut les Quatre-Nations et l’Opéra-Comique Feydeau, l’endroit précis où étaitparvenu Jean Valjean se nommait le Petit-Picpus.La porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrièredes Sergents, les Porcherons, la Galiote, lesCélestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,l’Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les noms du vieux Parissurnageant dans le nouveau. La mémoire dupeuple flotte sur ces épaves du passé. Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine etn’a jamais été qu’une ébauche de quartier, avaitpresque l’aspect monacal d’une ville espagnole.Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient 371
  • 372. peu bâties. Excepté les deux ou trois rues dontnous allons parler, tout y était muraille etsolitude. Pas une boutique, pas une voiture ; àpeine çà et là une chandelle allumée auxfenêtres ; toute lumière éteinte après dix heures.Des jardins, des couvents, des chantiers, desmarais ; de rares maisons basses, et de grandsmurs aussi hauts que les maisons. Tel était ce quartier au dernier siècle. Larévolution l’avait déjà fort rabroué. L’édilitérépublicaine l’avait démoli, percé, troué. Desdépôts de gravats y avaient été établis. Il y atrente ans, ce quartier disparaissait sous la raturedes constructions nouvelles. Aujourd’hui il estbiffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun planactuel n’a gardé trace, est assez clairementindiqué dans le plan de 1727, publié à Paris chezDenis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la ruedu Plâtre, et à Lyon chez Jean Girin, rueMercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait ceque nous venons d’appeler un Y de rues, formépar la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoines’écartant en deux branches et prenant à gauchele nom de petite rue Picpus et à droite le nom de 372
  • 373. rue Polonceau. Les deux branches de l’Y étaientréunies à leur sommet comme par une barre.Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La ruePolonceau y aboutissait ; la petite rue Picpuspassait outre, et montait vers le marché Lenoir.Celui qui, venant de la Seine, arrivait àl’extrémité de la rue Polonceau, avait à sa gauchela rue Droit-Mur, tournant brusquement à angledroit, devant lui la muraille de cette rue, et à sadroite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé le cul-de-sac Genrot. C’est là qu’était Jean Valjean. Comme nous venons de le dire, en apercevantla silhouette noire, en vedette à l’angle de la rueDroit-Mur et de la petite rue Picpus, il recula. Nuldoute. Il était guetté par ce fantôme. Que faire ? Il n’était plus temps de rétrograder. Ce qu’ilavait vu remuer dans l’ombre à quelque distancederrière lui le moment d’auparavant, c’était sansdoute Javert et son escouade. Javert étaitprobablement déjà au commencement de la rue àla fin de laquelle était Jean Valjean. Javert, selon 373
  • 374. toute apparence, connaissait ce petit dédale, etavait pris ses précautions en envoyant un de seshommes garder l’issue. Ces conjectures, siressemblantes à des évidences, tourbillonnèrenttout de suite, comme une poignée de poussièrequi s’envole à un vent subit, dans le cerveaudouloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot ; là, barrage. Il examina la petite ruePicpus ; là, une sentinelle. Il voyait cette figuresombre se détacher en noir sur le pavé blancinondé de lune. Avancer, c’était tomber sur cethomme. Reculer, c’était se jeter dans Javert. JeanValjean se sentait pris comme dans un filet qui seresserrait lentement. Il regarda le ciel avecdésespoir. 374
  • 375. IV Les tâtonnements de l’évasion. Pour comprendre ce qui va suivre, il faut sefigurer d’une manière exacte la ruelle Droit-Mur,et en particulier l’angle qu’on laissait à gauchequand on sortait de la rue Polonceau pour entrerdans cette ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peuprès entièrement bordée à droite jusqu’à la petiterue Picpus par des maisons de pauvre apparence ;à gauche par un seul bâtiment d’une ligne sévèrecomposé de plusieurs corps de logis qui allaientse haussant graduellement d’un étage ou deux àmesure qu’ils approchaient de la petite ruePicpus ; de sorte que ce bâtiment, très élevé ducôté de la petite rue Picpus, était assez bas ducôté de la rue Polonceau. Là, à l’angle dont nousavons parlé, il s’abaissait au point de n’avoir plusqu’une muraille. Cette muraille n’allait pas 375
  • 376. aboutir carrément à la rue ; elle dessinait un pancoupé fort en retraite, dérobé par ses deux anglesà deux observateurs qui eussent été l’un ruePolonceau, l’autre rue Droit-Mur. À partir des deux angles du pan coupé, lamuraille se prolongeait sur la rue Polonceaujusqu’à une maison qui portait le n° 49 et sur larue Droit-Mur, où son tronçon était beaucoupplus court, jusqu’au bâtiment sombre dont nousavons parlé et dont elle coupait le pignon, faisantainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Cepignon était d’un aspect morne ; on n’y voyaitqu’une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deuxvolets revêtus d’une feuille de zinc, et toujoursfermés. L’état de lieux que nous dressons ici est d’unerigoureuse exactitude et éveillera certainement unsouvenir très précis dans l’esprit des ancienshabitants du quartier. Le pan coupé était entièrement rempli par unechose qui ressemblait à une porte colossale etmisérable. C’était un vaste assemblage informede planches perpendiculaires, celles d’en haut 376
  • 377. plus larges que celles d’en bas, reliées par delongues lanières de fer transversales. À côté il yavait une porte cochère de dimension ordinaire etdont le percement ne remontait évidemment pas àplus d’une cinquantaine d’années. Un tilleul montrait son branchage au-dessusdu pan coupé, et le mur était couvert de lierre ducôté de la rue Polonceau. Dans l’imminent péril où se trouvait JeanValjean, ce bâtiment sombre avait quelque chosed’inhabité et de solitaire qui le tentait. Il leparcourut rapidement des yeux. Il se disait ques’il parvenait à y pénétrer, il était peut-être sauvé.Il eut d’abord une idée et une espérance. Dans la partie moyenne de la devanture de cebâtiment sur la rue Droit-Mur, il y avait à toutesles fenêtres des divers étages de vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variésdes conduits qui allaient d’un conduit centralaboutir à toutes ces cuvettes dessinaient sur lafaçade une espèce d’arbre. Ces ramifications detuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieuxceps de vigne dépouillés qui se tordent sur les 377
  • 378. devantures des anciennes fermes. Ce bizarre espalier aux branches de tôle et defer fut le premier objet qui frappa le regard deJean Valjean. Il assit Cosette le dos contre uneborne en lui recommandant le silence et courut àl’endroit où le conduit venait toucher le pavé.Peut-être y avait-il moyen d’escalader par là etd’entrer dans la maison. Mais le conduit étaitdélabré et hors de service et tenait à peine à sonscellement. D’ailleurs toutes les fenêtres de celogis silencieux étaient grillées d’épaisses barresde fer, même les mansardes du toit. Et puis lalune éclairait pleinement cette façade, et l’hommequi l’observait du bout de la rue aurait vu JeanValjean faire l’escalade. Enfin que faire deCosette ? comment la hisser au haut d’unemaison à trois étages ? Il renonça à grimper par le conduit et rampa lelong du mur pour rentrer dans la rue Polonceau. Quand il fut au pan coupé où il avait laisséCosette, il remarqua que, là, personne ne pouvaitle voir. Il échappait, comme nous venons del’expliquer, à tous les regards, de quelque côté 378
  • 379. qu’ils vinssent. En outre il était dans l’ombre.Enfin il y avait deux portes. Peut-être pourrait-onles forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait letilleul et le lierre donnait évidemment dans unjardin où il pourrait tout au moins se cacher,quoiqu’il n’y eût pas encore de feuilles auxarbres, et passer le reste de la nuit. Le temps s’écoulait. Il fallait faire vite. Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suitequ’elle était condamnée au dedans et au dehors. Il s’approcha de l’autre grande porte avec plusd’espoir. Elle était affreusement décrépite, sonimmensité même la rendait moins solide, lesplanches étaient pourries, les ligatures de fer, iln’y en avait que trois, étaient rouillées. Ilsemblait possible de percer cette clôturevermoulue. En l’examinant, il vit que cette porte n’étaitpas une porte. Elle n’avait ni gonds, ni pentures,ni serrure, ni fente au milieu. Les bandes de fer latraversaient de part en part sans solution decontinuité. Par les crevasses des planches ilentrevit des moellons et des pierres grossièrement 379
  • 380. cimentés que les passants pouvaient y voir encoreil y a dix ans. Il fut forcé de s’avouer avecconsternation que cette apparence de porte étaitsimplement le parement en bois d’une bâtisse àlaquelle elle était adossée. Il était faciled’arracher une planche, mais on se trouvait face àface avec un mur. 380
  • 381. V Qui serait impossible avec l’éclairage au gaz. En ce moment un bruit sourd et cadencécommença à se faire entendre à quelque distance.Jean Valjean risqua un peu son regard en dehorsdu coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés enpeloton venaient de déboucher dans la ruePolonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Celavenait vers lui. Ces soldats, en tête desquels il distinguait lahaute stature de Javert, s’avançaient lentement etavec précaution. Ils s’arrêtaient fréquemment. Ilétait visible qu’ils exploraient tous les recoins desmurs et toutes les embrasures de portes etd’allées. C’était, et ici la conjecture ne pouvait setromper, quelque patrouille que Javert avaitrencontrée et qu’il avait requise. 381
  • 382. Les deux acolytes de Javert marchaient dansleurs rangs. Du pas dont ils marchaient, et avec les stationsqu’ils faisaient, il leur fallait environ un quartd’heure pour arriver à l’endroit où se trouvaitJean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelquesminutes séparaient Jean Valjean de cetépouvantable précipice qui s’ouvrait devant luipour la troisième fois. Et le bagne maintenantn’était plus seulement le bagne, c’était Cosetteperdue à jamais ; c’est-à-dire une vie quiressemblait au dedans d’une tombe. Il n’y avait plus qu’une chose possible. Jean Valjean avait cela de particulier qu’onpouvait dire qu’il portait deux besaces ; dansl’une il avait les pensées d’un saint, dans l’autreles redoutables talents d’un forçat. Il fouillaitdans l’une ou dans l’autre, selon l’occasion. Entre autres ressources, grâce à sesnombreuses évasions du bagne de Toulon, il était,on s’en souvient, passé maître dans cet artincroyable de s’élever, sans échelles, sanscrampons, par la seule force musculaire, en 382
  • 383. s’appuyant de la nuque, des épaules, des hancheset des genoux, en s’aidant à peine des rares reliefsde la pierre, dans l’angle droit d’un mur, aubesoin jusqu’à la hauteur d’un sixième étage ; artqui a rendu si effrayant et si célèbre le coin de lacour de la Conciergerie de Paris par oùs’échappa, il y a une vingtaine d’années, lecondamné Battemolle. Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait le tilleul. Elle avaitenviron dix-huit pieds de haut. L’angle qu’ellefaisait avec le pignon du grand bâtiment étaitrempli, dans sa partie inférieure, d’un massif demaçonnerie de forme triangulaire, probablementdestiné à préserver ce trop commode recoin desstations de ces stercoraires qu’on appelle lespassants. Ce remplissage préventif des coins demur est fort usité à Paris. Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Dusommet de ce massif l’espace à franchir pourarriver sur le mur n’était guère que de quatorzepieds. Le mur était surmonté d’une pierre plate sans 383
  • 384. chevron. La difficulté était Cosette. Cosette, elle, nesavait pas escalader un mur. L’abandonner ? JeanValjean n’y songeait pas. L’emporter étaitimpossible. Toutes les forces d’un homme luisont nécessaires pour mener à bien ces étrangesascensions. Le moindre fardeau dérangerait soncentre de gravité et le précipiterait. Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n’enavait pas. Où trouver une corde à minuit, ruePolonceau ? Certes, en cet instant-là, si JeanValjean avait eu un royaume, il l’eût donné pourune corde. Toutes les situations extrêmes ont leurs éclairsqui tantôt nous aveuglent, tantôt nous illuminent. Le regard désespéré de Jean Valjean rencontrala potence du réverbère du cul-de-sac Genrot. À cette époque il n’y avait point de becs degaz dans les rues de Paris. À la nuit tombante ony allumait des réverbères placés de distance endistance, lesquels montaient et descendaient aumoyen d’une corde qui traversait la rue de part en 384
  • 385. part et qui s’ajustait dans la rainure d’unepotence. Le tourniquet où se dévidait cette cordeétait scellé au-dessous de la lanterne dans unepetite armoire de fer dont l’allumeur avait la clef,et la corde elle-même était protégée jusqu’à unecertaine hauteur par un étui de métal. Jean Valjean, avec l’énergie d’une luttesuprême, franchit la rue d’un bond, entra dans lecul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoireavec la pointe de son couteau, et un instant aprèsil était revenu près de Cosette. Il avait une corde.Ils vont vite en besogne, ces sombres trouveursd’expédients, aux prises avec la fatalité. Nous avons expliqué que les réverbèresn’avaient pas été allumés cette nuit-là. Lalanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait doncnaturellement éteinte comme les autres, et l’onpouvait passer à côté sans même remarquerqu’elle n’était plus à sa place. Cependant l’heure, le lieu, l’obscurité, lapréoccupation de Jean Valjean, ses gestessinguliers, ses allées et venues, tout celacommençait à inquiéter Cosette. Tout autre 385
  • 386. enfant qu’elle aurait depuis longtemps jeté leshauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean parle pan de sa redingote. On entendait toujours deplus en plus distinctement le bruit de la patrouillequi approchait. – Père, dit-elle tout bas, j’ai peur. Qu’est-cequi vient donc là ? – Chut ! répondit le malheureux homme. C’estla Thénardier. Cosette tressaillit. Il ajouta : – Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, situ pleures, la Thénardier te guette. Elle vient pourte ravoir. Alors, sans se hâter, mais sans s’y reprendre àdeux fois pour rien, avec une précision ferme etbrève, d’autant plus remarquable en un pareilmoment que la patrouille et Javert pouvaientsurvenir d’un instant à l’autre, il défit sa cravate,la passa autour du corps de Cosette sous lesaisselles en ayant soin qu’elle ne pût blesserl’enfant, rattacha cette cravate à un bout de lacorde au moyen de ce nœud que les gens de mer 386
  • 387. appellent nœud d’hirondelle, prit l’autre bout decette corde dans ses dents, ôta ses souliers et sesbas qu’il jeta par-dessus la muraille, monta sur lemassif de maçonnerie, et commença à s’éleverdans l’angle du mur et du pignon avec autant desolidité et de certitude que s’il eût eu deséchelons sous les talons et sous les coudes. Unedemi-minute ne s’était pas écoulée qu’il était àgenoux sur le mur. Cosette le considérait avec stupeur, sans direune parole. La recommandation de Jean Valjeanet le nom de la Thénardier l’avaient glacée. Tout à coup elle entendit la voix de JeanValjean qui lui criait, tout en restant très basse : – Adosse-toi au mur. Elle obéit. – Ne dis pas un mot et n’aie pas peur, repritJean Valjean. Et elle se sentit enlever de terre. Avant qu’elle eût eu le temps de sereconnaître, elle était au haut de la muraille. Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui 387
  • 388. prit ses deux petites mains dans sa main gauche,se coucha à plat ventre et rampa sur le haut dumur jusqu’au pan coupé. Comme il l’avaitdeviné, il y avait là une bâtisse dont le toit partaitdu haut de la clôture en bois et descendait fortprès de terre, selon un plan assez doucementincliné, en effleurant le tilleul. Circonstance heureuse, car la muraille étaitbeaucoup plus haute de ce côté que du côté de larue. Jean Valjean n’apercevait le sol au-dessousde lui que très profondément. Il venait d’arriver au plan incliné du toit etn’avait pas encore lâché la crête de la muraillelorsqu’un hourvari violent annonça l’arrivée de lapatrouille. On entendit la voix tonnante deJavert : – Fouillez le cul-de-sac ! La rue Droit-Mur estgardée, la petite rue Picpus aussi. Je réponds qu’ilest dans le cul-de-sac ! Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sacGenrot. Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, 388
  • 389. tout en soutenant Cosette, atteignit le tilleul etsauta à terre. Soit terreur, soit courage, Cosetten’avait pas soufflé. Elle avait les mains un peuécorchées. 389
  • 390. VI Commencement d’une énigme. Jean Valjean se trouvait dans une espèce dejardin fort vaste et d’un aspect singulier ; un deces jardins tristes qui semblent faits pour êtreregardés l’hiver et la nuit. Ce jardin était d’uneforme oblongue, avec une allée de grandspeupliers au fond, des futaies assez hautes dansles coins, et un espace sans ombre au milieu, oùl’on distinguait un très grand arbre isolé, puisquelques arbres fruitiers tordus et hérissés commede grosses broussailles, des carrés de légumes,une melonnière dont les cloches brillaient à lalune, et un vieux puisard. Il y avait çà et là desbancs de pierre qui semblaient noirs de mousse.Les allées étaient bordées de petits arbustessombres, et toutes droites. L’herbe en envahissaitla moitié et une moisissure verte couvrait le reste. 390
  • 391. Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dontle toit lui avait servi pour descendre, un tas defagots, et derrière les fagots, tout contre le mur,une statue de pierre dont la face mutilée n’étaitplus qu’un masque informe qui apparaissaitvaguement dans l’obscurité. La bâtisse était une sorte de ruine où l’ondistinguait des chambres démantelées dont une,tout encombrée, semblait servir de hangar. Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur quifaisait retour sur la petite rue Picpus développaitsur ce jardin deux façades en équerre. Cesfaçades du dedans étaient plus tragiques encoreque celles du dehors. Toutes les fenêtres étaientgrillées. On n’y entrevoyait aucune lumière. Auxétages supérieurs il y avait des hottes comme auxprisons. L’une de ces façades projetait sur l’autreson ombre qui retombait sur le jardin comme unimmense drap noir. On n’apercevait pas d’autre maison. Le fonddu jardin se perdait dans la brume et dans la nuit.Cependant on y distinguait confusément desmurailles qui s’entrecoupaient comme s’il y avait 391
  • 392. d’autres cultures au delà, et les toits bas de la ruePolonceau. On ne pouvait rien se figurer de plus faroucheet de plus solitaire que ce jardin. Il n’y avaitpersonne, ce qui était tout simple à cause del’heure ; mais il ne semblait pas que cet endroitfût fait pour que quelqu’un y marchât, même enplein midi. Le premier soin de Jean Valjean avait été deretrouver ses souliers et de se rechausser, puisd’entrer dans le hangar avec Cosette. Celui quis’évade ne se croit jamais assez caché. L’enfant,songeant toujours à la Thénardier, partageait soninstinct de se blottir le plus possible. Cosette tremblait et se serrait contre lui. Onentendait le bruit tumultueux de la patrouille quifouillait le cul-de-sac et la rue, les coups decrosse contre les pierres, les appels de Javert auxmouchards qu’il avait postés, et ses imprécationsmêlées de paroles qu’on ne distinguait point. Au bout d’un quart d’heure, il sembla quecette espèce de grondement orageux commençaità s’éloigner. Jean Valjean ne respirait pas. 392
  • 393. Il avait posé doucement sa main sur la bouchede Cosette. Au reste la solitude où il se trouvait était siétrangement calme que cet effroyable tapage, sifurieux et si proche, n’y jetait même pas l’ombred’un trouble. Il semblait que ces murs fussentbâtis avec ces pierres sourdes dont parlel’Écriture. Tout à coup, au milieu de ce calme profond,un nouveau bruit s’éleva ; un bruit céleste, divin,ineffable, aussi ravissant que l’autre étaithorrible. C’était un hymne qui sortait desténèbres, un éblouissement de prière etd’harmonie dans l’obscur et effrayant silence dela nuit ; des voix de femmes, mais des voixcomposées à la fois de l’accent pur des vierges etde l’accent naïf des enfants, de ces voix qui nesont pas de la terre et qui ressemblent à celles queles nouveau-nés entendent encore et que lesmoribonds entendent déjà. Ce chant venait dusombre édifice qui dominait le jardin. Aumoment où le vacarme des démons s’éloignait,on eût dit un chœur d’anges qui s’approchait dans 393
  • 394. l’ombre. Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux. Ils ne savaient pas ce que c’était, ils nesavaient pas où ils étaient, mais ils sentaient tousdeux, l’homme et l’enfant, le pénitent etl’innocent, qu’il fallait qu’ils fussent à genoux. Ces voix avaient cela d’étrange qu’ellesn’empêchaient pas que le bâtiment ne parûtdésert. C’était comme un chant surnaturel dansune demeure inhabitée. Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjeanne songeait plus à rien. Il ne voyait plus la nuit, ilvoyait un ciel bleu. Il lui semblait sentir s’ouvrirces ailes que nous avons tous au dedans de nous. Le chant s’éteignit. Il avait peut-être durélongtemps. Jean Valjean n’aurait pu le dire. Lesheures de l’extase ne sont jamais qu’une minute. Tout était retombé dans le silence. Plus riendans la rue, plus rien dans le jardin. Ce quimenaçait, ce qui rassurait, tout s’était évanoui. Levent froissait dans la crête du mur quelques 394
  • 395. herbes sèches qui faisaient un petit bruit doux etlugubre. 395
  • 396. VII Suite de l’énigme. La bise de nuit s’était levée, ce qui indiquaitqu’il devait être entre une et deux heures dumatin. La pauvre Cosette ne disait rien. Commeelle s’était assise à terre à son côté et qu’elle avaitpenché sa tête sur lui, Jean Valjean pensa qu’elles’était endormie. Il se baissa et la regarda.Cosette avait les yeux tout grands ouverts et unair pensif qui fit mal à Jean Valjean. Elle tremblait toujours. – As-tu envie de dormir ? dit Jean Valjean. – J’ai bien froid, répondit-elle. Un moment après elle reprit : – Est-ce qu’elle est toujours là ? – Qui ? dit Jean Valjean. 396
  • 397. – Madame Thénardier. Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont ils’était servi pour faire garder le silence à Cosette. – Ah ! dit-il, elle est partie. Ne crains plusrien. L’enfant soupira comme si un poids sesoulevait de dessus sa poitrine. La terre était humide, le hangar ouvert de toutepart, la bise plus fraîche à chaque instant. Lebonhomme ôta sa redingote et en enveloppaCosette. – As-tu moins froid ainsi ? dit-il. – Oh oui, père ! – Eh bien, attends-moi un instant. Je vaisrevenir. Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grandbâtiment, cherchant quelque abri meilleur. Ilrencontra des portes, mais elles étaient fermées. Ily avait des barreaux à toutes les croisées du rez-de-chaussée. Comme il venait de dépasser l’angle intérieur 397
  • 398. de l’édifice, il remarqua qu’il arrivait à desfenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté. Ilse haussa sur la pointe du pied et regarda parl’une de ces fenêtres. Elles donnaient toutes dansune salle assez vaste, pavée de larges dalles,coupée d’arcades et de piliers, où l’on nedistinguait rien qu’une petite lueur et de grandesombres. La lueur venait d’une veilleuse alluméedans un coin. Cette salle était déserte et rien n’ybougeait. Cependant, à force de regarder, il crutvoir à terre, sur le pavé, quelque chose quiparaissait couvert d’un linceul et qui ressemblaità une forme humaine. Cela était étendu à platventre, la face contre la pierre, les bras en croix,dans l’immobilité de la mort. On eût dit, à unesorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cetteforme sinistre avait la corde au cou. Toute la salle baignait dans cette brume deslieux à peine éclairés qui ajoute à l’horreur. Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoiquebien des spectacles funèbres eussent traversé savie, jamais il n’avait rien vu de plus glaçant et deplus terrible que cette figure énigmatique 398
  • 399. accomplissant on ne sait quel mystère inconnudans ce lieu sombre et ainsi entrevue dans la nuit.Il était effrayant de supposer que cela était peut-être mort, et plus effrayant encore de songer quecela était peut-être vivant. Il eut le courage de coller son front à la vitre etd’épier si cette chose remuerait. Il eut beau resterun temps qui lui parut très long, la forme étenduene faisait aucun mouvement. Tout à coup il sesentit pris d’une épouvante inexprimable, et ils’enfuit. Il se mit à courir vers le hangar sans oserregarder en arrière. Il lui semblait que s’iltournait la tête il verrait la figure marcher derrièrelui à grands pas en agitant les bras. Il arriva à la ruine haletant. Ses genouxpliaient ; la sueur lui coulait dans les reins. Où était-il ? qui aurait jamais pu s’imaginerquelque chose de pareil à cette espèce de sépulcreau milieu de Paris ? qu’était-ce que cette étrangemaison ? Édifice plein de mystères nocturnes,appelant les âmes dans l’ombre avec la voix desanges et, lorsqu’elles viennent, leur offrantbrusquement cette vision épouvantable, 399
  • 400. promettant d’ouvrir la porte radieuse du ciel etouvrant la porte horrible du tombeau ! Et celaétait bien en effet un édifice, une maison qui avaitson numéro dans une rue ! Ce n’était pas unrêve ! Il avait besoin d’en toucher les pierres poury croire. Le froid, l’anxiété, l’inquiétude, les émotionsde la soirée, lui donnaient une véritable fièvre, ettoutes ces idées s’entre-heurtaient dans soncerveau. Il s’approcha de Cosette. Elle dormait. 400
  • 401. VIII L’énigme redouble. L’enfant avait posé sa tête sur une pierre ets’était endormie. Il s’assit auprès d’elle et se mit à la considérer.Peu à peu, à mesure qu’il la regardait, il secalmait, et il reprenait possession de sa libertéd’esprit. Il percevait clairement cette vérité, le fond desa vie désormais, que tant qu’elle serait là, tantqu’il l’aurait près de lui, il n’aurait besoin de rienque pour elle, ni peur de rien qu’à cause d’elle. Ilne sentait même pas qu’il avait très froid, ayantquitté sa redingote pour l’en couvrir. Cependant, à travers la rêverie où il étaittombé, il entendait depuis quelque temps un bruitsingulier. C’était comme un grelot qu’on agitait. 401
  • 402. Ce bruit était dans le jardin. On l’entendaitdistinctement, quoique faiblement. Celaressemblait à la petite musique vague que font lesclarines des bestiaux la nuit dans les pâturages. Ce bruit fit retourner Jean Valjean. Il regarda, et vit qu’il y avait quelqu’un dansle jardin. Un être qui ressemblait à un homme marchaitau milieu des cloches de la melonnière, se levant,se baissant, s’arrêtant, avec des mouvementsréguliers, comme s’il traînait ou étendait quelquechose à terre. Cet être paraissait boiter. Jean Valjean tressaillit avec ce tremblementcontinuel des malheureux. Tout leur est hostile etsuspect. Ils se défient du jour parce qu’il aide àles voir et de la nuit parce qu’elle aide à lessurprendre. Tout à l’heure il frissonnait de ce quele jardin était désert, maintenant il frissonnait dece qu’il y avait quelqu’un. Il retomba des terreurs chimériques auxterreurs réelles. Il se dit que Javert et lesmouchards n’étaient peut-être pas partis, que sans 402
  • 403. doute ils avaient laissé dans la rue des gens enobservation, que, si cet homme le découvrait dansce jardin, il crierait au voleur, et le livrerait. Il pritdoucement Cosette endormie dans ses bras et laporta derrière un tas de vieux meubles horsd’usage, dans le coin le plus reculé du hangar.Cosette ne remua pas. De là il observa les allures de l’être qui étaitdans la melonnière. Ce qui était bizarre, c’est quele bruit du grelot suivait tous les mouvements decet homme. Quand l’homme s’approchait, le bruits’approchait ; quand il s’éloignait, le bruits’éloignait ; s’il faisait quelque geste précipité, untrémolo accompagnait ce geste ; quand ils’arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident quele grelot était attaché à cet homme ; mais alorsqu’est-ce que cela pouvait signifier ? qu’était-ceque cet homme auquel une clochette étaitsuspendue comme à un bélier ou à un bœuf ? Tout en se faisant ces questions, il toucha lesmains de Cosette. Elles étaient glacées. – Ah mon Dieu ! dit-il. Il appela à voix basse : 403
  • 404. – Cosette ! Elle n’ouvrit pas les yeux. Il la secoua vivement. Elle ne s’éveilla pas. – Serait-elle morte ! dit-il, et il se dressadebout, frémissant de la tête aux pieds. Les idées les plus affreuses lui traversèrentl’esprit pêle-mêle. Il y a des moments où lessuppositions hideuses nous assiègent comme unecohue de furies et forcent violemment lescloisons de notre cerveau. Quand il s’agit de ceuxque nous aimons, notre prudence invente toutesles folies. Il se souvint que le sommeil peut êtremortel en plein air dans une nuit froide. Cosette, pâle, était retombée étendue à terre àses pieds sans faire un mouvement. Il écouta son souffle ; elle respirait ; maisd’une respiration qui lui paraissait faible et prêteà s’éteindre. Comment la réchauffer ? comment laréveiller ? Tout ce qui n’était pas ceci s’effaça desa pensée. Il s’élança éperdu hors de la ruine. 404
  • 405. Il fallait absolument qu’avant un quart d’heureCosette fût devant un feu et dans un lit. 405
  • 406. IX L’homme au grelot. Il marcha droit à l’homme qu’il apercevaitdans le jardin. Il avait pris à sa main le rouleaud’argent qui était dans la poche de son gilet. Cet homme baissait la tête et ne le voyait pasvenir. En quelques enjambées, Jean Valjean fut àlui. Jean Valjean l’aborda en criant : – Cent francs ! L’homme fit un soubresaut et leva les yeux. – Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, sivous me donnez asile pour cette nuit ! La lune éclairait en plein le visage effaré deJean Valjean. – Tiens, c’est vous, père Madeleine ! dit 406
  • 407. l’homme. Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure,dans ce lieu inconnu, par cet homme inconnu, fitreculer Jean Valjean. Il s’attendait à tout, excepté à cela. Celui quilui parlait était un vieillard courbé et boiteux,vêtu à peu près comme un paysan, qui avait augenou gauche une genouillère de cuir où pendaitune assez grosse clochette. On ne distinguait passon visage qui était dans l’ombre. Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet,et s’écriait tout tremblant : – Ah mon Dieu ! comment êtes-vous ici, pèreMadeleine ? Par où êtes-vous entré, Dieu Jésus ?Vous tombez donc du ciel ! Ce n’est pasl’embarras, si vous tombez jamais, c’est de là quevous tomberez. Et comme vous voilà fait ! Vousn’avez pas de cravate, vous n’avez pas dechapeau, vous n’avez pas d’habit ! Savez-vousque vous auriez fait peur à quelqu’un qui ne vousaurait pas connu ? Mon Dieu Seigneur, est-ce queles saints deviennent fous à présent ? Maiscomment donc êtes-vous entré ici ? 407
  • 408. Un mot n’attendait pas l’autre. Le vieuxhomme parlait avec une volubilité campagnardeoù il n’y avait rien d’inquiétant. Tout cela était ditavec un mélange de stupéfaction et de bonhomienaïve. – Qui êtes-vous ? et qu’est-ce que c’est quecette maison-ci ? demanda Jean Valjean. – Ah, pardieu, voilà qui est fort ! s’écria levieillard, je suis celui que vous avez fait placerici, et cette maison est celle où vous m’avez faitplacer. Comment ! vous ne me reconnaissez pas ? – Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-ilque vous me connaissiez, vous ? – Vous m’avez sauvé la vie, dit l’homme. Il se tourna, un rayon de lune lui dessina leprofil, et Jean Valjean reconnut le vieuxFauchelevent. – Ah ! dit Jean Valjean, c’est vous ? oui, jevous reconnais. – C’est bien heureux ! fit le vieux d’un ton dereproche. – Et que faites-vous ici ? reprit Jean Valjean. 408
  • 409. – Tiens ! je couvre mes melons donc ! Le vieux Fauchelevent tenait en effet à lamain, au moment où Jean Valjean l’avait accosté,le bout d’un paillasson qu’il était occupé àétendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsiposé un certain nombre depuis une heure environqu’il était dans le jardin. C’était cette opérationqui lui faisait faire les mouvements particuliersobservés du hangar par Jean Valjean. Il continua : – Je me suis dit : la lune est claire, il va geler.Si je mettais à mes melons leurs carricks ? – Et,ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un grosrire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant !Mais comment donc êtes-vous ici ? Jean Valjean, se sentant connu par cet homme,du moins sous son nom de Madeleine, n’avançaitplus qu’avec précaution. Il multipliait lesquestions. Chose bizarre, les rôles semblaientintervertis. C’était lui, intrus, qui interrogeait. – Et qu’est-ce que c’est que cette sonnette quevous avez au genou ? 409
  • 410. – Ça ? répondit Fauchelevent, c’est pour qu’onm’évite. – Comment ! pour qu’on vous évite ? Le vieux Fauchelevent cligna de l’œil d’un airinexprimable. – Ah dame ! il n’y a que des femmes danscette maison-ci ; beaucoup de jeunes filles. Ilparaît que je serais dangereux à rencontrer. Lasonnette les avertit. Quand je viens, elles s’envont. – Qu’est-ce que c’est que cette maison-ci ? – Tiens ! vous savez bien. – Mais non, je ne sais pas. – Puisque vous m’y avez fait placer jardinier ! – Répondez-moi comme si je ne savais rien. – Eh bien, c’est le couvent du Petit-Picpusdonc ! Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Lehasard, c’est-à-dire la providence, l’avait jetéprécisément dans ce couvent du quartier Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la 410
  • 411. chute de sa charrette, avait été admis sur sarecommandation, il y avait deux ans de cela. Ilrépéta comme se parlant à lui-même : – Le couvent du Petit-Picpus ! – Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent,comment diable avez-vous fait pour y entrer,vous, père Madeleine ? Vous avez beau être unsaint, vous êtes un homme, et il n’entre pasd’hommes ici. – Vous y êtes bien. – Il n’y a que moi. – Cependant, reprit Jean Valjean, il faut quej’y reste. – Ah mon Dieu ! s’écria Fauchelevent. Jean Valjean s’approcha du vieillard et lui ditd’une voix grave : – Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie. – C’est moi qui m’en suis souvenu le premier,répondit Fauchelevent. – Eh bien, vous pouvez faire aujourd’hui pourmoi ce que j’ai fait autrefois pour vous. 411
  • 412. Fauchelevent prit dans ses vieilles mainsridées et tremblantes les deux robustes mains deJean Valjean, et fut quelques secondes commes’il ne pouvait parler. Enfin il s’écria : – Oh ! ce serait une bénédiction du bon Dieusi je pouvais vous rendre un peu cela ! Moi ! voussauver la vie ! Monsieur le maire, disposez duvieux bonhomme ! Une joie admirable avait comme transfiguré cevieillard. Un rayon semblait lui sortir du visage. – Que voulez-vous que je fasse ? reprit-il. – Je vous expliquerai cela. Vous avez unechambre ? – J’ai une baraque isolée, là, derrière la ruinedu vieux couvent, dans un recoin que personne nevoit. Il y a trois chambres. La baraque était en effet si bien cachéederrière la ruine et si bien disposée pour quepersonne ne la vît, que Jean Valjean ne l’avait pasvue. – Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vousdemande deux choses. 412
  • 413. – Lesquelles, monsieur le maire ? – Premièrement, vous ne direz à personne ceque vous savez de moi. Deuxièmement, vous nechercherez pas à en savoir davantage. – Comme vous voudrez. Je sais que vous nepouvez rien faire que d’honnête et que vous aveztoujours été un homme du bon Dieu. Et puisd’ailleurs, c’est vous qui m’avez mis ici. Ça vousregarde. Je suis à vous. – C’est dit. À présent, venez avec moi. Nousallons chercher l’enfant. – Ah ! dit Fauchelevent. Il y a un enfant ! Il n’ajouta pas une parole et suivit JeanValjean comme un chien suit son maître. Moins d’une demi-heure après, Cosette,redevenue rose à la flamme d’un bon feu, dormaitdans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avaitremis sa cravate et sa redingote ; le chapeau lancépar-dessus le mur avait été retrouvé et ramassé ;pendant que Jean Valjean endossait sa redingote,Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette,qui maintenant, accrochée à un clou près d’une 413
  • 414. hotte, ornait le mur. Les deux hommes sechauffaient accoudés sur une table oùFauchelevent avait posé un morceau de fromage,du pain bis, une bouteille de vin et deux verres, etle vieux disait à Jean Valjean en lui posant lamain sur le genou : – Ah ! père Madeleine ! vous ne m’avez pasreconnu tout de suite ! Vous sauvez la vie auxgens, et après vous les oubliez ! Oh ! c’est mal !eux ils se souviennent de vous ! vous êtes uningrat ! 414
  • 415. X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux. Les événements dont nous venons de voir,pour ainsi dire, l’envers, s’étaient accomplis dansles conditions les plus simples. Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même dujour où Javert l’arrêta près du lit de mort deFantine, s’échappa de la prison municipale deMontreuil-sur-Mer, la police supposa que leforçat évadé avait dû se diriger vers Paris. Parisest un maelström où tout se perd, et tout disparaîtdans ce nombril du monde comme dans lenombril de la mer. Aucune forêt ne cache unhomme comme cette foule. Les fugitifs de touteespèce le savent. Ils vont à Paris comme à unengloutissement ; il y a des engloutissements quisauvent. La police aussi le sait, et c’est à Paris 415
  • 416. qu’elle cherche ce qu’elle a perdu ailleurs. Elle ychercha l’ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javertfut appelé à Paris afin d’éclairer les perquisitions.Javert en effet aida puissamment à reprendre JeanValjean. Le zèle et l’intelligence de Javert encette occasion furent remarqués de M.Chabouillet, secrétaire de la préfecture sous lecomte Anglès. M. Chabouillet, qui du reste avaitdéjà protégé Javert, fit attacher l’inspecteur deMontreuil-sur-Mer à la police de Paris. Là Javertse rendit diversement et, disons-le, quoique lemot semble inattendu pour de pareils services,honorablement utile. Il ne songeait plus à Jean Valjean, – à ceschiens toujours en chasse, le loup d’aujourd’huifait oublier le loup d’hier, – lorsqu’en décembre1823 il lut un journal, lui qui ne lisait jamais dejournaux ; mais Javert, homme monarchique,avait tenu à savoir les détails de l’entréetriomphale du « prince généralissimea » àBayonne. Comme il achevait l’article qui a Le « prince généralissime », c’est le duc d’Angoulême. Ilrentrait en France, la guerre d’Espagne terminée. 416
  • 417. l’intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, aubas d’une page, appela son attention. Le journalannonçait que le forçat Jean Valjean était mort, etpubliait le fait en termes si formels que Javertn’en douta pas. Il se borna à dire : c’est là le bonécrou. Puis il jeta le journal, et n’y pensa plus. Quelque temps après il arriva qu’une note depolice fut transmise par la préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris surl’enlèvement d’un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des circonstances particulières, dans lacommune de Montfermeil. Une petite fille de septà huit ans, disait la note, qui avait été confiée parsa mère à un aubergiste du pays, avait été voléepar un inconnu ; cette petite répondait au nom deCosette et était l’enfant d’une fille nomméeFantine, morte à l’hôpital, on ne savait quand nioù. Cette note passa sous les yeux de Javert, et lerendit rêveur. Le nom de Fantine lui était bien connu. Il sesouvenait que Jean Valjean l’avait fait éclater derire, lui Javert, en lui demandant un répit de troisjours pour aller chercher l’enfant de cette 417
  • 418. créature. Il se rappela que Jean Valjean avait étéarrêté à Paris au moment où il montait dans lavoiture de Montfermeil. Quelques indicationsavaient même fait songer à cette époque quec’était la seconde fois qu’il montait dans cettevoiture, et qu’il avait déjà, la veille, fait unepremière excursion aux environs de ce village,car on ne l’avait point vu dans le village même.Qu’allait-il faire dans ce pays de Montfermeil ?on ne l’avait pu deviner. Javert le comprenaitmaintenant. La fille de Fantine s’y trouvait. JeanValjean l’allait chercher. Or, cette enfant venaitd’être volée par un inconnu. Quel pouvait être cetinconnu ? Serait-ce Jean Valjean ? mais JeanValjean était mort. Javert, sans rien dire àpersonne, prit le coucou du Plat d’étain, cul-de-sac de la Planchette, et fit le voyage deMontfermeil. Il s’attendait à trouver là un grandéclaircissement ; il y trouva une grande obscurité. Dans les premiers jours, les Thénardier,dépités, avaient jasé. La disparition de l’Alouetteavait fait bruit dans le village. Il y avait eu tout de 418
  • 419. suite plusieurs versions de l’histoire qui avait finipar être un vol d’enfant. De là, la note de police.Cependant, la première humeur passée, leThénardier, avec son admirable instinct, avait trèsvite compris qu’il n’est jamais utile d’émouvoirmonsieur le procureur du roi, et que ses plaintes àpropos de l’enlèvement de Cosette auraient pourpremier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et surbeaucoup d’affaires troubles qu’il avait,l’étincelante prunelle de la justice. La premièrechose que les hiboux ne veulent pas, c’est qu’onleur apporte une chandelle. Et d’abord, commentse tirerait-il des quinze cents francs qu’il avaitreçus ? Il tourna court, mit un bâillon à sa femme,et fit l’étonné quand on lui parlait de l’enfantvolé. Il n’y comprenait rien ; sans doute il s’étaitplaint dans le moment de ce qu’on lui « enlevait »si vite cette chère petite ; il eût voulu partendresse la garder encore deux ou trois jours ;mais c’était son « grand-père » qui était venu lachercher le plus naturellement du monde. Il avaitajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut surcette histoire que Javert tomba en arrivant àMontfermeil. Le grand-père faisait évanouir Jean 419
  • 420. Valjean. Javert pourtant enfonça quelques questions,comme des sondes, dans l’histoire de Thénardier.– Qu’était-ce que ce grand-père, et comments’appelait-il ? – Thénardier répondit avecsimplicité : – C’est un riche cultivateur. J’ai vuson passeport. Je crois qu’il s’appelle M.Guillaume Lambert. Lambert est un nom bonhomme et trèsrassurant. Javert s’en revint à Paris. – Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et jesuis un jobard. Il recommençait à oublier toute cette histoire,lorsque, dans le courant de mars 1824, il entenditparler d’un personnage bizarre qui habitait sur laparoisse de Saint-Médard et qu’on surnommait« le mendiant qui fait l’aumône ». Ce personnageétait, disait-on, un rentier dont personne ne savaitau juste le nom et qui vivait seul avec une petitefille de huit ans, laquelle ne savait rien elle-mêmesinon qu’elle venait de Montfermeil.Montfermeil ! ce nom revenait toujours, et fitdresser l’oreille à Javert. Un vieux mendiant 420
  • 421. mouchard, ancien bedeau, auquel ce personnagefaisait la charité, ajoutait quelques autres détails.– Ce rentier était un être très farouche, – nesortant jamais que le soir, – ne parlant àpersonne, – qu’aux pauvres quelquefois, – et nese laissant pas approcher. Il portait une horriblevieille redingote jaune qui valait plusieursmillions, étant toute cousue de billets de banque.– Ceci piqua décidément la curiosité de Javert.Afin de voir ce rentier fantastique de très prèssans l’effaroucher, il emprunta un jour au bedeausa défroque et la place où le vieux mouchards’accroupissait tous les soirs en nasillant desoraisons et en espionnant à travers la prière. « L’individu suspect » vint en effet à Javertainsi travesti, et lui fit l’aumône. En ce momentJavert leva la tête, et la secousse que reçut JeanValjean en croyant reconnaître Javert, Javert lareçut en croyant reconnaître Jean Valjean. Cependant l’obscurité avait pu le tromper ; lamort de Jean Valjean était officielle ; il restait àJavert des doutes, et des doutes graves ; et dans ledoute Javert, l’homme du scrupule, ne mettait la 421
  • 422. main au collet de personne. Il suivit son homme jusqu’à la masureGorbeau, et fit parler « la vieille », ce qui n’étaitpas malaisé. La vieille lui confirma le fait de laredingote doublée de millions, et lui contal’épisode du billet de mille francs. Elle avait vu !elle avait touché ! Javert loua une chambre. Lesoir même il s’y installa. Il vint écouter à la portedu locataire mystérieux, espérant entendre le sonde sa voix, mais Jean Valjean aperçut sachandelle à travers la serrure et déjoua l’espionen gardant le silence. Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais lebruit de la pièce de cinq francs qu’il laissa tomberfut remarqué de la vieille qui, entendant remuerde l’argent, songea qu’on allait déménager et sehâta de prévenir Javert. À la nuit, lorsque JeanValjean sortit, Javert l’attendait derrière lesarbres du boulevard avec deux hommes. Javert avait réclamé main-forte à la préfecture,mais il n’avait pas dit le nom de l’individu qu’ilespérait saisir. C’était son secret ; et il l’avaitgardé pour trois raisons : d’abord, parce que la 422
  • 423. moindre indiscrétion pouvait donner l’éveil àJean Valjean ; ensuite, parce que mettre la mainsur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur uncondamné que les notes de justice avaient jadisclassé à jamais parmi les malfaiteurs de l’espècela plus dangereuse, c’était un magnifique succèsque les anciens de la police parisienne nelaisseraient certainement pas à un nouveau venucomme Javert, et qu’il craignait qu’on ne lui prîtson galérien ; enfin, parce que Javert, étant unartiste, avait le goût de l’imprévu. Il haïssait cessuccès annoncés qu’on déflore en en parlantlongtemps d’avance. Il tenait à élaborer ses chefs-d’œuvre dans l’ombre et à les dévoiler ensuitebrusquement. Javert avait suivi Jean Valjean d’arbre enarbre, puis de coin de rue en coin de rue, et nel’avait pas perdu de vue un seul instant. Mêmedans les moments où Jean Valjean se croyait leplus en sûreté, l’œil de Javert était sur lui. Pourquoi Javert n’arrêtait-il pas Jean Valjean ?c’est qu’il doutait encore. Il faut se souvenir qu’à cette époque la police 423
  • 424. n’était pas précisément à son aise ; la presse librela gênait. Quelques arrestations arbitraires,dénoncées par les journaux, avaient retentijusqu’aux chambres, et rendu la préfecturetimide. Attenter à la liberté individuelle était unfait grave. Les agents craignaient de se tromper ;le préfet s’en prenait à eux ; une erreur, c’était ladestitution. Se figure-t-on l’effet qu’eût fait dansParis ce bref entrefilet reproduit par vingtjournaux : – Hier, un vieux grand-père encheveux blancs, rentier respectable, qui sepromenait avec sa petite-fille âgée de huit ans, aété arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecturecomme forçat évadé ! – Répétons en outre que Javert avait sesscrupules à lui ; les recommandations de saconscience s’ajoutaient aux recommandations dupréfet. Il doutait réellement. Jean Valjean tournait le dos et marchait dansl’obscurité. La tristesse, l’inquiétude, l’anxiété,l’accablement, ce nouveau malheur d’être obligéde s’enfuir la nuit et de chercher un asile au 424
  • 425. hasard dans Paris pour Cosette et pour lui, lanécessité de régler son pas sur le pas d’un enfant,tout cela, à son insu même, avait changé ladémarche de Jean Valjean et imprimé à sonhabitude de corps une telle sénilité que la policeelle-même, incarnée dans Javert, pouvait s’ytromper, et s’y trompa. L’impossibilitéd’approcher de trop près, son costume de vieuxprécepteur émigré, la déclaration de Thénardierqui le faisait grand-père, enfin la croyance de samort au bagne, ajoutaient encore aux incertitudesqui s’épaississaient dans l’esprit de Javert. Il eut un moment l’idée de lui demanderbrusquement ses papiers. Mais si cet hommen’était pas Jean Valjean, et si cet homme n’étaitpas un bon vieux rentier honnête, c’étaitprobablement quelque gaillard profondément etsavamment mêlé à la trame obscure des méfaitsparisiens, quelque chef de bande dangereux,faisant l’aumône pour cacher ses autres talents,vieille rubrique. Il avait des affidés, descomplices, des logis en-cas où il allait se réfugiersans doute. Tous ces détours qu’il faisait dans lesrues semblaient indiquer que ce n’était pas un 425
  • 426. simple bonhomme. L’arrêter trop vite, c’était« tuer la poule aux œufs d’or ». Où étaitl’inconvénient d’attendre ? Javert était bien sûrqu’il n’échapperait pas. Il cheminait donc assez perplexe, en se posantcent questions sur ce personnage énigmatique. Ce ne fut qu’assez tard, rue de Pontoise, que,grâce à la vive clarté que jetait un cabaret, ilreconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans ce monde deux êtres qui tressaillentprofondément : la mère qui retrouve son enfant,et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut cetressaillement profond. Dès qu’il eut positivement reconnu JeanValjean, le forçat redoutable, il s’aperçut qu’ilsn’étaient que trois, et il fit demander du renfort aucommissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d’empoigner un bâton d’épines, on metdes gants. Ce retard et la station au carrefour Rollin pourse concerter avec ses agents faillirent lui faireperdre la piste. Cependant, il eut bien vite deviné 426
  • 427. que Jean Valjean voudrait placer la rivière entreses chasseurs et lui. Il pencha la tête et réfléchitcomme un limier qui met le nez à terre pour êtrejuste à la voie. Javert, avec sa puissante rectituded’instinct, alla droit au pont d’Austerlitz. Un motau péager le mit au fait : – Avez-vous vu unhomme avec une petite fille ? – Je lui ai fait payerdeux sous, répondit le péager. Javert arriva sur lepont à temps pour voir de l’autre côté de l’eauJean Valjean traverser avec Cosette à la mainl’espace éclairé par la lune. Il le vit s’engagerdans la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine ; ilsongea au cul-de-sac Genrot disposé là commeune trappe et à l’issue unique de la rue Droit-Mursur la petite rue Picpus. Il assura les grandsdevants, comme parlent les chasseurs ; il envoyaen hâte par un détour un de ses agents gardercette issue. Une patrouille, qui rentrait au postede l’Arsenal, ayant passé, il la requit et s’en fitaccompagner. Dans ces parties-là, les soldats sontdes atouts. D’ailleurs, c’est le principe que, pourvenir à bout d’un sanglier, il faut faire science deveneur et force de chiens. Ces dispositionscombinées, sentant Jean Valjean saisi entre 427
  • 428. l’impasse Genrot à droite, son agent à gauche, etlui Javert derrière, il prit une prise de tabac. Puis il se mit à jouer. Il eut un momentravissant et infernal ; il laissa aller son hommedevant lui, sachant qu’il le tenait, mais désirantreculer le plus possible le moment de l’arrêter,heureux de le sentir pris et de le voir libre, lecouvant du regard avec cette volupté del’araignée qui laisse voleter la mouche et du chatqui laisse courir la souris. La griffe et la serre ontune sensualité monstrueuse ; c’est le mouvementobscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille.Quel délice que cet étouffement ! Javert jouissait. Les mailles de son filet étaientsolidement attachées. Il était sûr du succès ; iln’avait plus maintenant qu’à fermer la main. Accompagné comme il l’était, l’idée même dela résistance était impossible, si énergique, sivigoureux, et si désespéré que fût Jean Valjean. Javert avança lentement, sondant et fouillantsur son passage tous les recoins de la rue commeles poches d’un voleur. 428
  • 429. Quand il arriva au centre de sa toile, il n’ytrouva plus la mouche. On imagine son exaspération. Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur etPicpus ; cet agent, resté imperturbable à sonposte, n’avait point vu passer l’homme. Il arrive quelquefois qu’un cerf est brisé la têtecouverte, c’est-à-dire s’échappe, quoique ayant lameute sur le corps, et alors les plus vieuxchasseurs ne savent que dire. Duvivier, Lignivilleet Desprez restent court. Dans une déconvenue dece genre, Artonge s’écria : Ce n’est pas un cerf,c’est un sorcier. Javert eût volontiers jeté le même cri. Son désappointement tint un moment dudésespoir et de la fureur. Il est certain que Napoléon fit des fautes dansla guerre de Russie, qu’Alexandre fit des fautesdans la guerre de l’Inde, que César fit des fautesdans la guerre d’Afrique, que Cyrus fit des fautesdans la guerre de Scythie, et que Javert fit desfautes dans cette campagne contre Jean Valjean. 429
  • 430. Il eut tort peut-être d’hésiter à reconnaîtrel’ancien galérien. Le premier coup d’œil aurait dûlui suffire. Il eut tort de ne pas l’appréhenderpurement et simplement dans la masure. Il euttort de ne pas l’arrêter quand il le reconnutpositivement rue de Pontoise. Il eut tort de seconcerter avec ses auxiliaires en plein clair delune dans le carrefour Rollin ; certes, les avis sontutiles, et il est bon de connaître et d’interrogerceux des chiens qui méritent créance. Mais lechasseur ne saurait prendre trop de précautionsquand il chasse des animaux inquiets, comme leloup et le forçat. Javert, en se préoccupant trop demettre les limiers de meute sur la voie, alarma labête en lui donnant vent du trait et la fit partir. Ileut tort surtout, dès qu’il eut retrouvé la piste aupont d’Austerlitz, de jouer ce jeu formidable etpuéril de tenir un pareil homme au bout d’un fil.Il s’estima plus fort qu’il n’était, et crut pouvoirjouer à la souris avec un lion. En même temps, ils’estima trop faible quand il jugea nécessaire des’adjoindre du renfort. Précaution fatale, perted’un temps précieux. Javert commit toutes cesfautes, et n’en était pas moins un des espions les 430
  • 431. plus savants et les plus corrects qui aient existé. Ilétait, dans toute la force du terme, ce qu’envénerie on appelle un chien sage. Mais qui est-cequi est parfait ? Les grands stratégistes ont leurs éclipses. Les fortes sottises sont souvent faites, commeles grosses cordes, d’une multitude de brins.Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tousles petits motifs déterminants, vous les cassezl’un après l’autre, et vous dites : Ce n’est quecela ! Tressez-les et tordez-les ensemble, c’estune énormité ; c’est Attila qui hésite entreMarcien à l’Orient et Valentinien à l’Occident ;c’est Annibal qui s’attarde à Capoue ; c’estDanton qui s’endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu’il en soit, au moment même où ils’aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javertne perdit pas la tête. Sûr que le forçat en rupturede ban ne pouvait être bien loin, il établit desguets, il organisa des souricières et desembuscades et battit le quartier toute la nuit. Lapremière chose qu’il vit, ce fut le désordre duréverbère, dont la corde était coupée. Indice 431
  • 432. précieux, qui l’égara pourtant en ce qu’il fitdévier toutes ses recherches vers le cul-de-sacGenrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assezbas qui donnent sur des jardins dont les enceintestouchent à d’immenses terrains en friche. JeanValjean avait dû évidemment s’enfuir par là. Lefait est que, s’il eût pénétré un peu plus avantdans le cul-de-sac Genrot, il l’eût faitprobablement, et il était perdu. Javert explora cesjardins et ces terrains comme s’il y eût cherchéune aiguille. Au point du jour, il laissa deux hommesintelligents en observation et il regagna lapréfecture de police, honteux comme unmouchard qu’un voleur aurait pris. 432
  • 433. Livre sixièmeLe Petit-Picpus 433
  • 434. I Petite rue Picpus, numéro 62. Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle,à la première porte cochère venue que la portecochère du numéro 62 de la petite rue Picpus.Cette porte, habituellement entrouverte de lafaçon la plus engageante, laissait voir deuxchoses qui n’ont rien de très funèbre, une courentourée de murs tapissés de vigne et la face d’unportier qui flâne. Au-dessus du mur du fond onapercevait de grands arbres. Quand un rayon desoleil égayait la cour, quand un verre de vinégayait le portier, il était difficile de passerdevant le numéro 62 de la petite rue Picpus sansen emporter une idée riante. C’était pourtant unlieu sombre qu’on avait entrevu. Le seuil souriait ; la maison priait et pleurait. Si l’on parvenait, ce qui n’était point facile, à 434
  • 435. franchir le portier, – ce qui même pour presquetous était impossible, car il y avait un sésame,ouvre-toi ! qu’il fallait savoir ; – si, le portierfranchi, on entrait à droite dans un petit vestibuleoù donnait un escalier resserré entre deux murs etsi étroit qu’il n’y pouvait passer qu’une personneà la fois, si l’on ne se laissait pas effrayer par lebadigeonnage jaune serin avec soubassementchocolat qui enduisait cet escalier, si l’ons’aventurait à monter, on dépassait un premierpalier, puis un deuxième, et l’on arrivait aupremier étage dans un corridor où la détrempejaune et la plinthe chocolat vous suivaient avecun acharnement paisible. Escalier et corridorétaient éclairés par deux belles fenêtres. Lecorridor faisait un coude et devenait obscur. Sil’on doublait ce cap, on parvenait après quelquespas devant une porte d’autant plus mystérieusequ’elle n’était pas fermée. On la poussait, et l’onse trouvait dans une petite chambre d’environ sixpieds carrés, carrelée, lavée, propre, froide,tendue de papier nankin à fleurettes vertes, àquinze sous le rouleau. Un jour blanc et matvenait d’une grande fenêtre à petits carreaux qui 435
  • 436. était à gauche et qui tenait toute la largeur de lachambre. On regardait, on ne voyait personne ;on écoutait, on n’entendait ni un pas ni unmurmure humain. La muraille était nue ; lachambre n’était point meublée ; pas une chaise. On regardait encore, et l’on voyait au mur enface de la porte un trou quadrangulaire d’environun pied carré, grillé d’une grille en fer à barreauxentre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquelsformaient des carreaux, j’ai presque dit desmailles, de moins d’un pouce et demi dediagonale. Les petites fleurettes vertes du papiernankin arrivaient avec calme et en ordre jusqu’àces barreaux de fer, sans que ce contact funèbreles effarouchât et les fît tourbillonner. Ensupposant qu’un être vivant eût été assezadmirablement maigre pour essayer d’entrer oude sortir par le trou carré, cette grille l’en eûtempêché. Elle ne laissait point passer le corps,mais elle laissait passer les yeux, c’est-à-direl’esprit. Il semblait qu’on eût songé à cela, car onl’avait doublée d’une lame de fer-blanc sertiedans la muraille un peu en arrière et piquée demille trous plus microscopiques que les trous 436
  • 437. d’une écumoire. Au bas de cette plaque étaitpercée une ouverture tout à fait pareille à labouche d’une boîte aux lettres. Un ruban de filattaché à un mouvement de sonnette pendait àdroite du trou grillé. Si l’on agitait ce ruban, une clochette tintait etl’on entendait une voix, tout près de soi, ce quifaisait tressaillir. – Qui est là ? demandait la voix. C’était une voix de femme, une voix douce, sidouce qu’elle en était lugubre. Ici encore il y avait un mot magique qu’ilfallait savoir. Si on ne le savait pas, la voix setaisait, et le mur redevenait silencieux comme sil’obscurité effarée du sépulcre eût été de l’autrecôté. Si l’on savait le mot, la voix reprenait : – Entrez à droite. On remarquait alors à sa droite, en face de lafenêtre, une porte vitrée surmontée d’un châssisvitré et peinte en gris. On soulevait le loquet, onfranchissait la porte, et l’on éprouvait absolument 437
  • 438. la même impression que lorsqu’on entre auspectacle dans une baignoire grillée avant que lagrille soit baissée et que le lustre soit allumé. Onétait en effet dans une espèce de loge de théâtre, àpeine éclairée par le jour vague de la porte vitrée,étroite, meublée de deux vieilles chaises et d’unpaillasson tout démaillé, véritable loge avec sadevanture à hauteur d’appui qui portait unetablette en bois noir. Cette loge était grillée,seulement ce n’était pas une grille de bois dorécomme à l’Opéra, c’était un monstrueux treillisde barres de fer affreusement enchevêtrées etscellées au mur par des scellements énormes quiressemblaient à des poings fermés. Les premières minutes passées, quand leregard commençait à se faire à ce demi-jour decave, il essayait de franchir la grille, mais iln’allait pas plus loin que six pouces au delà. Là ilrencontrait une barrière de volets noirs, assurés etfortifiés de traverses de bois peintes en jaune paind’épice. Ces volets étaient à jointures, divisés enlongues lames minces, et masquaient toute lalongueur de la grille. Ils étaient toujours clos. 438
  • 439. Au bout de quelques instants, on entendait unevoix qui vous appelait de derrière ces volets etqui vous disait : – Je suis là. Que me voulez-vous ? C’était une voix aimée, quelquefois une voixadorée. On ne voyait personne. On entendait àpeine le bruit d’un souffle. Il semblait que ce fûtune évocation qui vous parlait à travers la cloisonde la tombe. Si l’on était dans de certaines conditionsvoulues, bien rares, l’étroite lame d’un des voletss’ouvrait en face de vous, et l’évocation devenaitune apparition. Derrière la grille, derrière le volet,on apercevait, autant que la grille permettaitd’apercevoir, une tête dont on ne voyait que labouche et le menton ; le reste était couvert d’unvoile noir. On entrevoyait une guimpe noire etune forme à peine distincte couverte d’un suairenoir. Cette tête vous parlait, mais ne vousregardait pas et ne vous souriait jamais. Le jour qui venait de derrière vous étaitdisposé de telle façon que vous la voyiez blancheet qu’elle vous voyait noir. Ce jour était un 439
  • 440. symbole. Cependant les yeux plongeaient avidement parcette ouverture qui s’était faite dans ce lieu clos àtous les regards. Un vague profond enveloppaitcette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaientce vague et cherchaient à démêler ce qui étaitautour de l’apparition. Au bout de très peu detemps on s’apercevait qu’on ne voyait rien. Cequ’on voyait, c’était la nuit, le vide, les ténèbres,une brume de l’hiver mêlée à une vapeur dutombeau, une sorte de paix effrayante, un silenceoù l’on ne recueillait rien, pas même des soupirs,une ombre où l’on ne distinguait rien, pas mêmedes fantômes. Ce qu’on voyait, c’était l’intérieur d’uncloître. C’était l’intérieur de cette maison morne etsévère qu’on appelait le couvent des bernardinesde l’Adoration Perpétuelle. Cette loge où l’onétait, c’était le parloir. Cette voix, la première quivous avait parlé, c’était la voix de la tourière quiétait toujours assise, immobile et silencieuse, del’autre côté du mur, près de l’ouverture carrée, 440
  • 441. défendue par la grille de fer et par la plaque àmille trous comme par une double visière. L’obscurité où plongeait la loge grillée venaitde ce que le parloir qui avait une fenêtre du côtédu monde n’en avait aucune du côté du couvent.Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieusacré. Pourtant il y avait quelque chose au delà decette ombre, il y avait une lumière ; il y avait unevie dans cette mort. Quoique ce couvent fût leplus muré de tous, nous allons essayer d’ypénétrer et d’y faire pénétrer le lecteur, et de dire,sans oublier la mesure, des choses que lesraconteurs n’ont jamais vues et par conséquentjamais dites. 441
  • 442. II L’obédience de Martin Verga. Ce couvent, qui en 1824 existait depuislongues années déjà petite rue Picpus, était unecommunauté de bernardines de l’obédience deMartin Verga1. Ces bernardines, par conséquent, serattachaient non à Clairvaux, comme lesbernardins, mais à Cîteaux, comme lesbénédictins. En d’autres termes, elles étaientsujettes, non de saint Bernard, mais de saintBenoît. Quiconque a un peu remué des in-folio sait 1 Cette communauté est une invention de Hugo, qui utilise(sur une indication du dictionnaire de Moreri) le nom d’unréformateur espagnol de l’ordre cistercien, Martin de Vargas,mort en 1446. 442
  • 443. que Martin Verga fonda en 1425 unecongrégation de bernardines-bénédictines, ayantpour chef d’ordre Salamanque et pour succursaleAlcala. Cette congrégation avait poussé des rameauxdans tous les pays catholiques de l’Europe. Ces greffes d’un ordre sur l’autre n’ont riend’inusité dans l’église latine. Pour ne parler quedu seul ordre de saint Benoît dont il est iciquestion, à cet ordre se rattachent, sans compterl’obédience de Martin Verga, quatrecongrégations : deux en Italie, le Mont-Cassin etSainte-Justine de Padoue, deux en France, Clunyet Saint-Maur ; et neuf ordres, Valombrosa,Grammont, les célestins, les camaldules, leschartreux, les humiliés, les olivateurs, et lessilvestrins, enfin Cîteaux ; car Cîteaux lui-même,tronc pour d’autres ordres, n’est qu’un rejetonpour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert,abbé de Molesme dans le diocèse de Langres en1098. Or c’est en 529 que le diable, retiré audésert de Subiaco (il était vieux ; s’était-il faitermite ?), fut chassé de l’ancien temple 443
  • 444. d’Apollon où il demeurait, par saint Benoît, âgéde dix-sept ans. Après la règle des carmélites, lesquelles vontpieds nus, portent une pièce d’osier sur la gorgeet ne s’asseyent jamais, la règle la plus dure estcelle des bernardines-bénédictines de MartinVerga. Elles sont vêtues de noir avec une guimpequi, selon la prescription expresse de saintBenoît, monte jusqu’au menton. Une robe deserge à manches larges, un grand voile de laine,la guimpe qui monte jusqu’au menton coupéecarrément sur la poitrine, le bandeau qui descendjusqu’aux yeux, voilà leur habit. Tout est noir,excepté le bandeau qui est blanc. Les novicesportent le même habit, tout blanc. Les professesont en outre un rosaire au côté. Les bernardines-bénédictines de Martin Vergapratiquent l’Adoration Perpétuelle, comme lesbénédictines dites dames du Saint-Sacrement,lesquelles, au commencement de ce siècle,avaient à Paris deux maisons, l’une au Temple,l’autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste lesbernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont 444
  • 445. nous parlons, étaient un ordre absolument autreque les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rueNeuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avaitde nombreuses différences dans la règle ; il y enavait dans le costume. Les bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpenoire, et les bénédictines du Saint-Sacrement etde la rue Neuve-Sainte-Geneviève la portaientblanche, et avaient de plus sur la poitrine unSaint-Sacrement d’environ trois pouces de hauten vermeil ou en cuivre doré. Les religieuses duPetit-Picpus ne portaient point ce Saint-Sacrement. L’Adoration Perpétuelle, commune àla maison du Petit-Picpus et à la maison duTemple, laisse les deux ordres parfaitementdistincts. Il y a seulement ressemblance pourcette pratique entre les dames du Saint-Sacrementet les bernardines de Martin Verga, de mêmequ’il y avait similitude, pour l’étude et laglorification de tous les mystères relatifs àl’enfance, à la vie et à la mort de Jésus-Christ, età la Vierge, entre deux ordres pourtant fortséparés et dans l’occasion ennemis, l’oratoired’Italie, établi à Florence par Philippe de Néri, et 445
  • 446. l’oratoire de France, établi à Paris par Pierre deBérulle. L’oratoire de Paris prétendait le pas,Philippe de Néri n’étant que saint, et Bérulleétant cardinal. Revenons à la dure règle espagnole de MartinVerga. Les bernardines-bénédictines de cetteobédience font maigre toute l’année, jeûnent lecarême et beaucoup d’autres jours qui leur sontspéciaux, se relèvent dans leur premier sommeildepuis une heure du matin jusqu’à trois pour lirele bréviaire et chanter matines, couchent dans desdraps de serge en toute saison et sur la paille,n’usent point de bains, n’allument jamais de feu,se donnent la discipline tous les vendredis,observent la règle du silence, ne se parlent qu’auxrécréations, lesquelles sont très courtes, et portentdes chemises de bure pendant six mois, du 14septembre, qui est l’exaltation de la sainte-croix,jusqu’à Pâques. Ces six mois sont unemodération, la règle dit toute l’année ; mais cettechemise de bure, insupportable dans les chaleursde l’été, produisait des fièvres et des spasmes 446
  • 447. nerveux. Il a fallu en restreindre l’usage. Mêmeavec cet adoucissement, le 14 septembre, quandles religieuses mettent cette chemise, elles onttrois ou quatre jours de fièvre. Obéissance,pauvreté, chasteté, stabilité sous clôture ; voilàleurs vœux, fort aggravés par la règle. La prieure est élue pour trois ans par lesmères, qu’on appelle mères vocales parcequ’elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peutêtre réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans leplus long règne possible d’une prieure. Elles ne voient jamais le prêtre officiant, quileur est toujours caché par une serge tendue àneuf pieds de haut. Au sermon, quand leprédicateur est dans la chapelle, elles baissentleur voile sur leur visage. Elles doivent toujoursparler bas, marcher les yeux à terre et la têteinclinée. Un seul homme peut entrer dans lecouvent, l’archevêque diocésain. Il y en a bien un autre, qui est le jardinier ;mais c’est toujours un vieillard, et afin qu’il soitperpétuellement seul dans le jardin et que lesreligieuses soient averties de l’éviter, on lui 447
  • 448. attache une clochette au genou. Elles sont soumises à la prieure d’unesoumission absolue et passive. C’est la sujétioncanonique dans toute son abnégation. Comme àla voix du Christ, ut voci Christi, au geste, aupremier signe, ad nutum, ad primum signum, toutde suite, avec bonheur, avec persévérance, avecune certaine obéissance aveugle, prompte,hilariter, perseveranter et caeca quadamobedientia, comme la lime dans la main del’ouvrier, quasi limam in manibus fabri, nepouvant lire ni écrire quoi que ce soit sanspermission expresse, legere vel scribere nonaddiscerit sine expressa superioris licentia. À tour de rôle chacune d’elles fait ce qu’ellesappellent la réparation. La réparation, c’est laprière pour tous les péchés, pour toutes les fautes,pour tous les désordres, pour toutes les violations,pour toutes les iniquités, pour tous les crimes quise commettent sur la terre. Pendant douze heuresconsécutives, de quatre heures du soir à quatreheures du matin, ou de quatre heures du matin àquatre heures du soir, la sœur qui fait la 448
  • 449. réparation reste à genoux sur la pierre devant leSaint-Sacrement, les mains jointes, la corde aucou. Quand la fatigue devient insupportable, ellese prosterne à plat ventre, la face contre terre, lesbras en croix ; c’est là tout son soulagement.Dans cette attitude, elle prie pour tous lescoupables de l’univers. Ceci est grand jusqu’ausublime. Comme cet acte s’accomplit devant un poteauau haut duquel brûle un cierge, on ditindistinctement faire la réparation ou être aupoteau. Les religieuses préfèrent même, parhumilité, cette dernière expression qui contientune idée de supplice et d’abaissement. Faire la réparation est une fonction où toutel’âme s’absorbe. La sœur au poteau ne seretournerait pas pour le tonnerre tombant derrièreelle. En outre, il y a toujours une religieuse àgenoux devant le Saint-Sacrement. Cette stationdure une heure. Elles se relèvent comme dessoldats en faction. C’est là l’AdorationPerpétuelle. 449
  • 450. Les prieures et les mères portent presquetoujours des noms empreints d’une gravitéparticulière, rappelant, non des saintes et desmartyres, mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la mèreConception, la mère Présentation, la mèrePassion. Cependant les noms de saintes ne sontpas interdits. Quand on les voit, on ne voit jamais que leurbouche. Toutes ont les dents jaunes. Jamais unebrosse à dents n’est entrée dans le couvent. Sebrosser les dents, est au haut d’une échelle au basde laquelle il y a : perdre son âme. Elles ne disent de rien ma ni mon. Elles n’ontrien à elles et ne doivent tenir à rien. Elles disentde toute chose notre ; ainsi : notre voile, notrechapelet ; si elles parlaient de leur chemise, ellesdiraient notre chemise. Quelquefois elless’attachent à quelque petit objet, à un livred’heures, à une relique, à une médaille bénite.Dès qu’elles s’aperçoivent qu’elles commencentà tenir à cet objet, elles doivent le donner. Ellesse rappellent le mot de sainte Thérèse à laquelle 450
  • 451. une grande dame, au moment d’entrer dans sonordre, disait : Permettez, ma mère, que j’envoiechercher une sainte bible à laquelle je tiensbeaucoup. – Ah ! vous tenez à quelque chose ! Ence cas, n’entrez pas chez nous. Défense à qui que ce soit de s’enfermer, etd’avoir un chez-soi, une chambre. Elles viventcellules ouvertes. Quand elles s’abordent, l’unedit : Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement del’autel ! L’autre répond : À jamais. Mêmecérémonie quand l’une frappe à la porte del’autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu’onentend de l’autre côté une voix douce direprécipitamment : À jamais ! Comme toutes lespratiques, cela devient machinal par l’habitude ;et l’une dit quelquefois à jamais avant que l’autreait eu le temps de dire, ce qui est assez longd’ailleurs : Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l’autel ! Chez les visitandines, celle qui entre dit : AveMaria, et celle chez laquelle on entre dit : Gratiaplena. C’est leur bonjour, qui est « plein degrâce » en effet. 451
  • 452. À chaque heure du jour, trois coupssupplémentaires sonnent à la cloche de l’églisedu couvent. À ce signal, prieure, mères vocales,professes, converses, novices, postulantes,interrompent ce qu’elles disent, ce qu’elles fontou ce qu’elles pensent, et toutes disent à la fois,s’il est cinq heures, par exemple : – À cinq heureset à toute heure, loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l’autel ! S’il est huit heures : – Àhuit heures et à toute heure, etc., et ainsi de suite,selon l’heure qu’il est. Cette coutume, qui a pour but de rompre lapensée et de la ramener toujours à Dieu, existedans beaucoup de communautés ; seulement laformule varie. Ainsi, à l’Enfant-Jésus, on dit : – Àl’heure qu’il est et à toute heure que l’amour deJésus enflamme mon cœur ! Les bénédictines-bernardines de Martin Verga,cloîtrées il y a cinquante ans au Petit-Picpus,chantent les offices sur une psalmodie grave,plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute ladurée de l’office. Partout où il y a un astérisquedans le missel, elles font une pause et disent à 452
  • 453. voix basse : Jésus-Marie-Joseph. Pour l’officedes morts, elles prennent le ton si bas, que c’est àpeine si des voix de femmes peuvent descendrejusque-là. Il en résulte un effet saisissant ettragique. Celles du Petit-Picpus avaient fait faire uncaveau sous leur maître-autel pour la sépulture deleur communauté. Le gouvernement, comme ellesdisent, ne permit pas que ce caveau reçût lescercueils. Elles sortaient donc du couvent quandelles étaient mortes. Ceci les affligeait et lesconsternait comme une infraction. Elles avaient obtenu, consolation médiocre,d’être enterrées à une heure spéciale et en un coinspécial dans l’ancien cimetière Vaugirard, quiétait fait d’une terre appartenant jadis à leurcommunauté. Le jeudi ces religieuses entendent lagrand’messe, vêpres et tous les offices comme ledimanche. Elles observent en outrescrupuleusement toutes les petites fêtes,inconnues aux gens du monde, que l’égliseprodiguait autrefois en France et prodigue encore 453
  • 454. en Espagne et en Italie. Leurs stations à lachapelle sont interminables. Quant au nombre età la durée de leurs prières, nous ne pouvons endonner une meilleure idée qu’en citant le mot naïfde l’une d’elles : Les prières des postulantes sonteffrayantes, les prières des novices encore pires,et les prières des professes encore pires. Une fois par semaine, on assemble lechapitre ; la prieure préside, les mères vocalesassistent. Chaque sœur vient à son tours’agenouiller sur la pierre, et confesser à hautevoix, devant toutes, les fautes et les péchésqu’elle a commis dans la semaine. Les mèresvocales se consultent après chaque confession, etinfligent tout haut les pénitences. Outre la confession à haute voix, pour laquelleon réserve toutes les fautes un peu graves, ellesont pour les fautes vénielles ce qu’elles appellentla coulpe. Faire sa coulpe, c’est se prosterner àplat ventre durant l’office devant la prieurejusqu’à ce que celle-ci, qu’on ne nomme jamaisque notre mère, avertisse la patiente par un petitcoup frappé sur le bois de sa stalle qu’elle peut se 454
  • 455. relever. On fait sa coulpe pour très peu de chose,un verre cassé, un voile déchiré, un retardinvolontaire de quelques secondes à un office,une fausse note à l’église, etc., cela suffit, on faitsa coulpe. La coulpe est toute spontanée ; c’est lacoupable elle-même (ce mot est iciétymologiquement à sa place) qui se juge et quise l’inflige. Les jours de fêtes et les dimanches ily a quatre mères chantres qui psalmodient lesoffices devant un grand lutrin à quatre pupitres.Un jour une mère chantre entonna un psaume quicommençait par Ecce, et, au lieu de Ecce, dit àhaute voix ces trois notes : ut, si, sol ; elle subitpour cette distraction une coulpe qui dura toutl’office. Ce qui rendait la faute énorme, c’est quele chapitre avait ri. Lorsqu’une religieuse est appelée au parloir,fût-ce la prieure, elle baisse son voile de façon,l’on s’en souvient, à ne laisser voir que sabouche. La prieure seule peut communiquer avec desétrangers. Les autres ne peuvent voir que leurfamille étroite, et très rarement. Si par hasard une 455
  • 456. personne du dehors se présente pour voir unereligieuse qu’elle a connue ou aimée dans lemonde, il faut toute une négociation. Si c’est unefemme, l’autorisation peut être quelquefoisaccordée, la religieuse vient et on lui parle àtravers les volets, lesquels ne s’ouvrent que pourune mère ou une sœur. Il va sans dire que lapermission est toujours refusée aux hommes. Telle est la règle de saint Benoît, aggravée parMartin Verga. Ces religieuses ne sont point gaies, roses etfraîches comme le sont souvent les filles desautres ordres. Elles sont pâles et graves. De 1825à 1830 trois sont devenues folles. 456
  • 457. III Sévérités. On est au moins deux ans postulante, souventquatre ; quatre ans novice. Il est rare que lesvœux définitifs puissent être prononcés avantvingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin Verga n’admettent pointde veuves dans leur ordre. Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoupde macérations inconnues dont elles ne doiventjamais parler. Le jour où une novice fait profession, onl’habille de ses plus beaux atours, on la coiffe deroses blanches, on lustre et on boucle sescheveux, puis elle se prosterne ; on étend sur elleun grand voile noir et l’on chante l’office desmorts. Alors les religieuses se divisent en deuxfiles, une file passe près d’elle en disant d’un 457
  • 458. accent plaintif : notre sœur est morte, et l’autrefile répond d’une voix éclatante : vivante enJésus-Christ ! À l’époque où se passe cette histoire, unpensionnat était joint au couvent. Pensionnat dejeunes filles nobles, la plupart riches, parmilesquelles on remarquait mesdemoiselles deSainte-Aulaire et de Bélissen et une anglaiseportant l’illustre nom catholique de Talbot. Cesjeunes filles, élevées par ces religieuses entrequatre murs, grandissaient dans l’horreur dumonde et du siècle. Une d’elles nous disait unjour : Voir le pavé de la rue me faisait frissonnerde la tête aux pieds. Elles étaient vêtues de bleuavec un bonnet blanc et un Saint-Esprit devermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À decertains jours de grande fête, particulièrement à laSainte-Marthe, on leur accordait, comme hautefaveur et bonheur suprême, de s’habiller enreligieuses et de faire les offices et les pratiquesde saint Benoît pendant toute une journée. Dansles premiers temps, les religieuses leur prêtaientleurs vêtements noirs. Cela parut profane, et laprieure le défendit. Ce prêt ne fut permis qu’aux 458
  • 459. novices. Il est remarquable que cesreprésentations, tolérées sans doute etencouragées dans le couvent par un secret espritde prosélytisme, et pour donner à ces enfantsquelque avant-goût du saint habit, étaient unbonheur réel et une vraie récréation pour lespensionnaires. Elles s’en amusaient toutsimplement. C’était nouveau, cela les changeait.Candides raisons de l’enfance qui ne réussissentpas d’ailleurs à faire comprendre à nousmondains cette félicité de tenir en main ungoupillon et de rester debout des heures entièreschantant à quatre devant un lutrin. Les élèves, aux austérités près, seconformaient à toutes les pratiques du couvent. Ilest telle jeune femme qui, entrée dans le monde etaprès plusieurs années de mariage, n’était pasencore parvenue à se déshabituer de dire en toutehâte chaque fois qu’on frappait à sa porte : àjamais ! Comme les religieuses, les pensionnairesne voyaient leurs parents qu’au parloir. Leursmères elles-mêmes n’obtenaient pas de lesembrasser. Voici jusqu’où allait la sévérité sur cepoint. Un jour une jeune fille fut visitée par sa 459
  • 460. mère accompagnée d’une petite sœur de trois ans.La jeune fille pleurait, car elle eût bien vouluembrasser sa sœur. Impossible. Elle supplia dumoins qu’il fût permis à l’enfant de passer àtravers les barreaux sa petite main pour qu’ellepût la baiser. Ceci fut refusé, presque avecscandale. 460
  • 461. IV Gaîtés. Ces jeunes filles n’en ont pas moins remplicette grave maison de souvenirs charmants. À de certaines heures, l’enfance étincelait dansce cloître. La récréation sonnait. Une portetournait sur ses gonds. Les oiseaux disaient :Bon ! voilà les enfants ! Une irruption dejeunesse inondait ce jardin coupé d’une croixcomme un linceul. Des visages radieux, desfronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaielumière, toutes sortes d’aurores, s’éparpillaientdans ces ténèbres. Après les psalmodies, lescloches, les sonneries, les glas, les offices, tout àcoup éclatait ce bruit des petites filles, plus douxqu’un bruit d’abeilles. La ruche de la joies’ouvrait, et chacune apportait son miel. Onjouait, on s’appelait, on se groupait, on courait ; 461
  • 462. de jolies petites dents blanches jasaient dans descoins ; les voiles, de loin, surveillaient les rires,les ombres guettaient les rayons, maisqu’importe ! on rayonnait et on riait. Ces quatremurs lugubres avaient leur minuted’éblouissement. Ils assistaient, vaguementblanchis du reflet de tant de joie, à ce douxtourbillonnement d’essaims. C’était comme unepluie de roses traversant ce deuil. Les jeunesfilles folâtraient sous l’œil des religieuses ; leregard de l’impeccabilité ne gêne pasl’innocence. Grâce à ces enfants, parmi tantd’heures austères, il y avait l’heure naïve. Lespetites sautaient, les grandes dansaient. Dans cecloître, le jeu était mêlé de ciel. Rien n’étaitravissant et auguste comme toutes ces fraîchesâmes épanouies. Homère fût venu rire là avecPerrault, et il y avait, dans ce jardin noir, de lajeunesse, de la santé, du bruit, des cris, del’étourdissement, du plaisir, du bonheur, à déridertoutes les aïeules, celles de l’épopée commecelles du conte, celles du trône comme celles duchaume, depuis Hécube jusqu’à la Mère-Grand. Il s’est dit dans cette maison, plus que partout 462
  • 463. ailleurs peut-être, de ces mots d’enfants qui onttant de grâce et qui font rire d’un rire plein derêverie. C’est entre ces quatre murs funèbresqu’une enfant de cinq ans s’écria un jour : – Mamère ! une grande vient de me dire que je n’aiplus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quelbonheur ! C’est encore là qu’eut lieu ce dialoguemémorable : UNE MÈRE VOCALE. – Pourquoi pleurez-vous,mon enfant ? L’ENFANT : (six ans), sanglotant : – J’ai dit àAlix que je savais mon histoire de France. Elleme dit que je ne la sais pas, et je la sais. ALIX (la grande, neuf ans). – Non. Elle ne lasait pas. LA MÈRE. – Comment cela, mon enfant ? ALIX. – Elle m’a dit d’ouvrir le livre au hasardet de lui faire une question qu’il y a dans le livre,et qu’elle répondrait. – Eh bien ? – Elle n’a pas répondu. 463
  • 464. – Voyons. Que lui avez-vous demandé ? – J’ai ouvert le livre au hasard comme elledisait, et je lui ai demandé la première demandeque j’ai trouvée. – Et qu’est-ce que c’était que cette demande ? – C’était : Qu’arriva-t-il ensuite ? C’est là qu’a été faite cette observationprofonde sur une perruche un peu gourmande quiappartenait à une dame pensionnaire : – Est-elle gentille ! elle mange le dessus de satartine, comme une personne ! C’est sur une des dalles de ce cloître qu’a étéramassée cette confession, écrite d’avance, pourne pas l’oublier, par une pécheresse âgée de septans : « – Mon père, je m’accuse d’avoir été avarice. « – Mon père, je m’accuse d’avoir étéadultère. « – Mon père, je m’accuse d’avoir élevé mesregards vers les monsieurs. » C’est sur un des bancs de gazon de ce jardin 464
  • 465. qu’a été improvisé par une bouche rose de six ansce conte écouté par des yeux bleus de quatre àcinq ans : « – Il y avait trois petits coqs qui avaient unpays où il y avait beaucoup de fleurs. Ils ontcueilli les fleurs, et ils les ont mises dans leurpoche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ilsles ont mises dans leurs joujoux. Il y avait unloup dans le pays, et il y avait beaucoup de bois ;et le loup était dans le bois ; et il a mangé lespetits coqs. » Et encore cet autre poème : « – Il est arrivé un coup de bâton. « C’est Polichinelle qui l’a donné au chat. « Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait dumal. « Alors une dame a mis Polichinelle enprison. » C’est là qu’a été dit, par une petiteabandonnée, enfant trouvé que le couvent élevaitpar charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait 465
  • 466. les autres parler de leurs mères, et elle murmuradans son coin : – Moi, ma mère n’était pas là quand je suisnée ! Il y avait une grosse tourière qu’on voyaittoujours se hâter dans les corridors avec sontrousseau de clefs et qui se nommait sœurAgathe. Les grandes grandes, au-dessus de dixans, – l’appelaient Agathoclès. Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée,qui ne recevait de jour que par un cloître àarchivoltes de plain-pied avec le jardin, étaitobscur et humide, et, comme disent les enfants, –plein de bêtes. Tous les lieux circonvoisins yfournissaient leur contingent d’insectes. Chacundes quatre coins en avait reçu, dans le langagedes pensionnaires, un nom particulier etexpressif. Il y avait le coin des Araignées, le coindes Chenilles, le coin des Cloportes et le coin desCricris. Le coin des Cricris était voisin de lacuisine et fort estimé. On y avait moins froidqu’ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passéau pensionnat et servaient à y distinguer comme à 466
  • 467. l’ancien collège Mazarin quatre nations. Touteélève était de l’une de ces quatre nations selon lecoin du réfectoire où elle s’asseyait aux heuresdes repas. Un jour, M. l’archevêque, faisant lavisite pastorale, vit entrer dans la classe où ilpassait une jolie petite fille toute vermeille avecd’admirables cheveux blonds, il demanda à uneautre pensionnaire, charmante brune aux jouesfraîches qui était près de lui : – Qu’est-ce que c’est que celle-ci ? – C’est une araignée, monseigneur. – Bah ! et cette autre ? – C’est un cricri. – Et celle-là ? – C’est une chenille. – En vérité ! et vous-même ? – Je suis un cloporte, monseigneur. Chaque maison de ce genre a sesparticularités. Au commencement de ce siècle,Écouen était un de ces lieux gracieux et sévèresoù grandit, dans une ombre presque auguste, 467
  • 468. l’enfance des jeunes filles. À Écouen, pourprendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait entre les vierges et lesfleuristes. Il y avait aussi « les dais » et « lesencensoirs », les unes portant les cordons du dais,les autres encensant le Saint-Sacrement. Lesfleurs revenaient de droit aux fleuristes. Quatre« vierges » marchaient en avant. Le matin de cegrand jour, il n’était pas rare d’entendredemander dans le dortoir : – Qui est-ce qui est vierge ? Madame Campan citait ce mot d’une « petite »de sept ans à une « grande » de seize,