Victor HugoLes Misérables      BeQ
Victor Hugo    Les Misérables          Deuxième partie               CosetteLa Bibliothèque électronique du Québec       C...
Du même auteur, à la Bibliothèque :     Les travailleurs de la mer Les derniers jours d’un condamné      suivi de Claude G...
Les Misérables            Édition de référence :    Gallimard, Collection Folio Classique.   Les notes de bas de page appe...
Deuxième partie    Cosette       5
Livre premier Waterloo      6
I    Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles.    L’an dernier (1861), par une belle matinée demai, un passant, celui qui ...
Échabeau, café de particulier.   Un demi-quart de lieue plus loin que cecabaret, il arriva au fond d’un petit vallon où il...
longé un mur du quinzième siècle surmonté d’unpignon aigu à briques contrariées, il se trouva enprésence d’une grande port...
Elle vit le passant et aperçut ce qu’il regardait.   – C’est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle.   Et elle ajo...
II                  Hougomont.   Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, lecommencement de l’obstacle, la premièrerésistance...
L’aspect monumental naît souvent de la ruine.Auprès de l’arcade s’ouvre dans un mur une autreporte avec claveaux du temps ...
aurait été entaillé. C’est à cet angle qu’est la porteméridionale, gardée par ce mur qui la fusille àbout portant. Hougomo...
brique en haut, qui ferme la cour au nord. C’estune simple porte charretière comme il y en a danstoutes les métairies, deu...
d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourraitdire éventrée. Le château servit de donjon, lachapelle servit de blockhaus. On...
sont solides dans leurs alvéoles. Tout le resteressemble à une mâchoire édentée. Deux vieuxarbres sont là ; l’un est mort,...
arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussiheureux que le Christ.   Les murs son...
et s’alla cacher dans les bois.    La forêt autour de l’abbaye de Villers abritapendant plusieurs jours et plusieurs nuits...
cents morts. Peut-être avec trop d’empressement.Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Ilparaît que, la nuit qui sui...
qui ressemblent à de grands ossements. Il n’aplus ni seau, ni chaîne, ni poulie ; mais il a encorela cuvette de pierre qui...
boum, boum.    Une porte de la cour, à gauche, nous l’avonsdit, donne dans le verger.    Le verger est terrible.    Il est...
posé sur l’étrave comme une jambe cassée.    C’est dans ce jardin, plus bas que le verger,que six voltigeurs du 1er léger,...
franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle etembuscade, les gardes anglaises derrière, lestrente-huit meurtrières faisant...
voisin est tombé le général allemand Duplat,d’une famille française réfugiée à la révocationde l’édit de Nantes. Tout à cô...
III                 Le 18 juin 1815.    Retournons en arrière, c’est un des droits dunarrateur, et replaçons-nous en l’ann...
la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peude raffermissement pour que l’artillerie pûtmanœuvrer.    Napoléon étai...
Wellington n’avait que cent cinquante-neufbouches à feu ; Napoléon en avait deux centquarante.   Supposez la terre sèche, ...
matériels qu’on peut appeler les géants del’action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie ?La vieillesse n’a pas de pris...
moitié prussienne sur Tongres, faire deWellington et de Blücher deux tronçons ; enleverMont-Saint-Jean,       saisir    Br...
pratique militaire ni la compétence stratégiquequi autorisent un système ; selon nous, unenchaînement de hasards domine à ...
IV                       A.   Ceux qui veulent se figurer nettement labataille de Waterloo n’ont qu’à coucher sur le solpa...
héroïsme de la garde impériale.    Le triangle compris au sommet de l’A, entreles deux jambages et la corde, est le platea...
lâche pied ; un ravalement de la plaine, unmouvement de terrain, un sentier transversal àpropos, un bois, un ravin, peuven...
cachant la plaque, la redingote grise cachant lesépaulettes, l’angle du cordon rouge sous le gilet,la culotte de peau, le ...
mesure plus vraie dans l’appréciation définitivedes peuples. Babylone violée diminueAlexandre ; Rome enchaînée diminue Cés...
V        Le « quid obscurum1 » des bataillesa.    Tout le monde connaît la première phase decette bataille ; début trouble...
litière sous les roues, tout mouvement,particulièrement dans les vallons du côté dePapelotte, eût été impossible.    L’aff...
simulation : attirer là Wellington, le faire pencherà gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, siles quatre compagni...
firent surtout un excellent service de tirailleurs ;le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même,devient pour ainsi di...
hanovriens avec leur casque de cuir oblong àbandes de cuivre et à crinières de crins rouges, lesÉcossais aux genoux nus et...
l’action, les deux plans des deux chefs entrentl’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre.Tel point du champ de ba...
le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Van DerMeulena. Van der Meulen, exact à midi, ment àtrois heures. La géométrie tromp...
Ceci, qui est vrai de tous les grands chocsarmés, est particulièrement applicable àWaterloo.   Toutefois, dans l’après-mid...
VI         Quatre heures de l’après-midi.    Vers quatre heures, la situation de l’arméeanglaise était grave. Le prince d’...
officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Troismille combattants s’étaient massacrés dans cettegrange. Un sergent des ...
Le centre de l’armée anglaise, un peu concave,très dense et très compact, était fortement situé. Iloccupait le plateau de ...
dans les grands blés.    Ainsi assuré et contre-buté, le centre del’armée anglo-hollandaise était en bonne posture.    Le ...
batterie énorme était masquée par des sacs à terreà l’endroit où est aujourd’hui ce qu’on appelle« le musée de Waterloo »....
quelles sont vos instructions, et quels ordres nouslaissez-vous si vous vous faites tuer ? – De fairecomme moi, répondit W...
VII                Napoléon de belle humeur.   L’empereur, quoique malade et gêné à chevalpar une souffrance locale, n’ava...
Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant àcheval, sous l’orage et sous la pluie, avecBertrand, les collines qui avoi...
Ostende. Il causait avec expansion ; il avaitretrouvé cette verve du débarquement du 1ermars, quand il montrait au grand-m...
mieux ! s’était écrié Napoléon. J’aime encoremieux les culbuter que les refouler.   Le matin, sur la berge qui fait l’angl...
avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne serapas assez simple pour attendre Votre Majesté.C’était là d’ailleurs sa m...
ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. Après ledéjeuner il s’était recueilli un quart d’heure, puisdeux généraux s’étaie...
précède les mêlées, voyant défiler les troisbatteries de douze, détachées sur son ordre destrois corps de d’Erlon, de Reil...
station, celle de sept heures du soir, entre laBelle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable ;c’est un tertre assez éle...
paysan hostile, effaré, attaché à la selle d’unhussard, se retournant à chaque paquet demitraille, et tâchant de se cacher...
était presque un escarpement. L’élévation de cetescarpement peut encore être mesuréeaujourd’hui par la hauteur des deux te...
l’Alleud est un village de Belgique, Ohain en estun autre. Ces villages, cachés tous les deux dansdes courbes de terrain, ...
de l’accident, février 1637*. Elle était si profondesur le plateau du Mont-Saint-Jean qu’un paysan,Mathieu Nicaise, y avai...
VIII L’empereur fait une question au guide Lacoste1.    Donc, le matin de Waterloo, Napoléon étaitcontent.    Il avait rai...
dans les lignes anglaises, s’y enfouissant dans lesol détrempé par les pluies et ne réussissant qu’ày faire des volcans de...
Ponsonby, sa batterie de sept pièces enclouée, leprince de Saxe-Weimar tenant et gardant, malgréle comte d’Erlon, Frischem...
traitait le destin d’égal à égal. Il paraissait dire ausort : tu n’oserais pas.    Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se ...
Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés.L’homme de Marengo raturait Azincourt.    L’empereur alors, méditant la péripétie...
L’empereur se redressa et se recueillit.   Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu’àachever ce recul par un écrasem...
IX                         L’inattendu.   Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaientun front d’un quart de lieue. C...
ils étaient venus, colonne épaisse, une de leursbatteries à leur flanc, l’autre à leur centre, sedéployer sur deux rangs e...
comme un seul homme, avec la précision d’unbélier de bronze qui ouvre une brèche, la collinede la Belle-Alliance, s’enfonç...
anneau du polype. On les apercevait à travers unevaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle decasques, de cris, de sabres, b...
cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutaitmonter cette marée d’hommes. Elle entendait legrossissement du bruit des troi...
inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux,profond de deux toises entre son double talus ; lesecond rang y poussa ...
le lendemain du combat.    Notons en passant que c’était cette brigadeDubois, si funestement éprouvée, qui, une heureaupar...
plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autresérie de faits se préparait, où Napoléon n’avaitplus de place. La mauvai...
Il gênait Dieu.   Waterloo n’est point une bataille ; c’est lechangement de front de l’univers.                      76
X         Le plateau de Mont-Saint-Jean.   En même temps que le ravin, la batterie s’étaitdémasquée.   Soixante canons et ...
l’embûche, était arrivée entière.   Les cuirassiers se ruèrent sur les carrésanglais.   Ventre à terre, brides lâchées, sa...
sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient,gigantesques, au milieu de ces quatre mursvivants. Les boulets faisaient...
mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs,assis sur un tambour, son pibrocha sous le bras,jouait les airs de la ...
leur dos. Devant eux les carrés, derrière euxSomerset ; Somerset, c’étaient les quatorze centsdragons-gardes. Somerset ava...
colonel, tomba mort. Ney accourut avec leslanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de Mont-Saint-Jean...
treize, prirent ou enclouèrent soixante pièces decanon, et enlevèrent aux régiments anglais sixdrapeaux, que trois cuirass...
alors dix-huit ans.    Wellington se sentait pencher. La crise étaitproche.    Les cuirassiers n’avaient point réussi, en ...
cuirasses de fer et à poitrines d’acier avaientbroyé l’infanterie. Quelques hommes autour d’undrapeau marquaient la place ...
et trois enseignes ; le premier bataillon du 30ed’infanterie avait perdu vingt-quatre officiers etcent douze soldats ; le ...
Vandeleur qui flanquaient l’aile gauche,Wellington n’avait plus de cavalerie. Nombre debatteries gisaient démontées. Ces f...
XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow.   On connaît la poignante méprise deNapoléon : Grouchy espéré, Blücher sur...
Or, une heure de retard, c’est le généralprussien Muffling qui le déclare, et Blüchern’aurait plus trouvé Wellington debou...
longue-vue, avait aperçu à l’extrême horizonquelque chose qui avait fixé son attention. Il avaitdit : – Je vois là-bas un ...
anglaise. »   Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hackeet Ryssel se déployaient devant le corps deLobau, la cavaleri...
XII                    La garde.   On sait le reste : l’irruption d’une troisièmearmée, la bataille disloquée, quatre-ving...
Comme elle sentait qu’elle allait mourir, ellecria : vive l’empereur ! L’histoire n’a rien de plusémouvant que cette agoni...
le régiment rouge des gardes anglaises, couchéderrière les haies, se leva, une nuée de mitraillecribla le drapeau tricolor...
France sur le champ de bataille ! Mais en vain ;il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Iljetait à Drouet d’Erlon ce...
XIII                  La catastrophe.   La déroute derrière la garde fut lugubre.   L’armée plia brusquement de tous les c...
comme ballottés entre le sabre des uhlans et lafusillade des brigades de Kempt, de Best, de Packet de Rylandt ; la pire de...
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Hugo miserables-2

  1. 1. Victor HugoLes Misérables BeQ
  2. 2. Victor Hugo Les Misérables Deuxième partie CosetteLa Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 649 : version 1.0 2
  3. 3. Du même auteur, à la Bibliothèque : Les travailleurs de la mer Les derniers jours d’un condamné suivi de Claude Gueux 3
  4. 4. Les Misérables Édition de référence : Gallimard, Collection Folio Classique. Les notes de bas de page appelées par des chiffres sont tirées de l’édition de référence ; celles appelées par des lettres, de l’édition Gallimard, collection de la Pléiade ; cellesappelées par un astérisque sont de Victor Hugo. 4
  5. 5. Deuxième partie Cosette 5
  6. 6. Livre premier Waterloo 6
  7. 7. I Ce qu’on rencontre en venant de Nivelles. L’an dernier (1861), par une belle matinée demai, un passant, celui qui raconte cette histoire,arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe.Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangéesd’arbres, une large chaussée pavée ondulant surdes collines qui viennent l’une après l’autre,soulèvent la route et la laissent retomber, et fontlà comme des vagues énormes. Il avait dépasséLillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, àl’ouest, le clocher d’ardoise de Braine-l’Alleudqui a la forme d’un vase renversé. Il venait delaisser derrière lui un bois sur une hauteur, et, àl’angle d’un chemin de traverse, à côté d’uneespèce de potence vermoulue portantl’inscription : Ancienne barrière n° 4, un cabaretayant sur sa façade cet écriteau : Au quatre vents. 7
  8. 8. Échabeau, café de particulier. Un demi-quart de lieue plus loin que cecabaret, il arriva au fond d’un petit vallon où il ya de l’eau qui passe sous une arche pratiquéedans le remblai de la route. Le bouquet d’arbres,clairsemé mais très vert, qui emplit le vallon d’uncôté de la chaussée, s’éparpille de l’autre dans lesprairies et s’en va avec grâce et comme endésordre vers Braine-l’Alleud. Il y avait là, à droite, au bord de la route, uneauberge, une charrette à quatre roues devant laporte, un grand faisceau de perches à houblon,une charrue, un tas de broussailles sèches prèsd’une haie vive, de la chaux qui fumait dans untrou carré, une échelle le long d’un vieux hangarà cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dansun champ où une grande affiche jaune,probablement du spectacle forain de quelquekermesse, volait au vent. À l’angle de l’auberge,à côté d’une mare où naviguait une flottille decanards, un sentier mal pavé s’enfonçait dans lesbroussailles. Ce passant y entra. Au bout d’une centaine de pas, après avoir 8
  9. 9. longé un mur du quinzième siècle surmonté d’unpignon aigu à briques contrariées, il se trouva enprésence d’une grande porte de pierre cintrée,avec imposte rectiligne, dans le grave style deLouis XIV, accostée de deux médaillons planes.Une façade sévère dominait cette porte ; un murperpendiculaire à la façade venait presquetoucher la porte et la flanquait d’un brusque angledroit. Sur le pré devant la porte gisaient troisherses à travers lesquelles poussaient pêle-mêletoutes les fleurs de mai. La porte était fermée.Elle avait pour clôture deux battants décrépitsornés d’un vieux marteau rouillé. Le soleil était charmant ; les branches avaientce doux frémissement de mai qui semble venirdes nids plus encore que du vent. Un brave petitoiseau, probablement amoureux, vocalisaitéperdument dans un grand arbre. Le passant se courba et considéra dans lapierre à gauche, au bas du pied-droit de la porte,une assez large excavation circulaire ressemblantà l’alvéole d’une sphère. En ce moment lesbattants s’écartèrent et une paysanne sortit. 9
  10. 10. Elle vit le passant et aperçut ce qu’il regardait. – C’est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta : – Ce que vous voyez là, plus haut, dans laporte, près d’un clou, c’est le trou d’un grosbiscayen. Le biscayen n’a pas traversé le bois. – Comment s’appelle cet endroit-ci ? demandale passant. – Hougomont, dit la paysanne. Le passant se redressa. Il fit quelques pas ets’en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut àl’horizon à travers les arbres une espèce demonticule et sur ce monticule quelque chose qui,de loin, ressemblait à un lion. Il était dans le champ de bataille de Waterloo. 10
  11. 11. II Hougomont. Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, lecommencement de l’obstacle, la premièrerésistance que rencontra à Waterloo ce grandbûcheron de l’Europe qu’on appelait Napoléon ;le premier nœud sous le coup de hache. C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme.Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons.Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, lemême qui dota la sixième chapellenie de l’abbayede Villers. Le passant poussa la porte, coudoya sous unporche une vieille calèche, et entra dans la cour. La première chose qui le frappa dans ce préau,ce fut une porte du seizième siècle qui y simuleune arcade, tout étant tombé autour d’elle. 11
  12. 12. L’aspect monumental naît souvent de la ruine.Auprès de l’arcade s’ouvre dans un mur une autreporte avec claveaux du temps de Henri IV,laissant voir les arbres d’un verger. À côté decette porte un trou à fumier, des pioches et despelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sadalle et son tourniquet de fer, un poulain quisaute, un dindon qui fait la roue, une chapelle quesurmonte un petit clocher, un poirier en fleur enespalier sur le mur de la chapelle, voilà cette courdont la conquête fut un rêve de Napoléon. Cecoin de terre, s’il eût pu le prendre, lui eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent dubec la poussière. On entend un grondement ; c’estun gros chien qui montre les dents et quiremplace les Anglais. Les Anglais là ont été admirables. Les quatrecompagnies des gardes de Cooke y ont tenu têtependant sept heures à l’acharnement d’unearmée. Hougomont, vu sur la carte, en plangéométral, bâtiments et enclos compris, présenteune espèce de rectangle irrégulier dont un angle 12
  13. 13. aurait été entaillé. C’est à cet angle qu’est la porteméridionale, gardée par ce mur qui la fusille àbout portant. Hougomont a deux portes : la porteméridionale, celle du château, et la porteseptentrionale, celle de la ferme. Napoléonenvoya contre Hougomont son frère Jérôme ; lesdivisions Guilleminot, Foy et Bachelu s’yheurtèrent, presque tout le corps de Reille y futemployé et y échoua, les boulets de Kellermanns’épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce nefut pas trop de la brigade Bauduin pour forcerHougomont au nord, et la brigade Soye ne putque l’entamer au sud, sans le prendre. Les bâtiments de la ferme bordent la cour ausud. Un morceau de la porte nord, brisée par lesFrançais, pend accroché au mur. Ce sont quatreplanches clouées sur deux traverses, et où l’ondistingue les balafres de l’attaque. La porte septentrionale, enfoncée par lesFrançais, et à laquelle on a mis une pièce pourremplacer le panneau suspendu à la muraille,s’entre-bâille au fond du préau ; elle est coupéecarrément dans un mur, de pierre en bas, de 13
  14. 14. brique en haut, qui ferme la cour au nord. C’estune simple porte charretière comme il y en a danstoutes les métairies, deux larges battants faits deplanches rustiques ; au delà, des prairies. Ladispute de cette entrée a été furieuse. On alongtemps vu sur le montant de la porte toutessortes d’empreintes de mains sanglantes. C’est làque Bauduin fut tué. L’orage du combat est encore dans cette cour ;l’horreur y est visible ; le bouleversement de lamêlée s’y est pétrifié ; cela vit, cela meurt ;c’était hier. Les murs agonisent, les pierrestombent, les brèches crient ; les trous sont desplaies ; les arbres penchés et frissonnantssemblent faire effort pour s’enfuir. Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu’elle nel’est aujourd’hui. Des constructions qu’on adepuis jetées bas y faisaient des redans, desangles et des coudes d’équerre. Les Anglais s’y étaient barricadés ; lesFrançais y pénétrèrent, mais ne purent s’ymaintenir. À côté de la chapelle, une aile duchâteau, le seul débris qui reste du manoir 14
  15. 15. d’Hougomont, se dresse écroulée, on pourraitdire éventrée. Le château servit de donjon, lachapelle servit de blockhaus. On s’y extermina.Les Français, arquebuses de toutes parts, dederrière les murailles, du haut des greniers, dufond des caves, par toutes les croisées, par tousles soupiraux, par toutes les fentes des pierres,apportèrent des fascines et mirent le feu aux murset aux hommes ; la mitraille eut pour répliquel’incendie. On entrevoit dans l’aile ruinée, à travers desfenêtres garnies de barreaux de fer, les chambresdémantelées d’un corps de logis en brique ; lesgardes anglaises étaient embusquées dans ceschambres ; la spirale de l’escalier, crevassé durez-de-chaussée jusqu’au toit, apparaît commel’intérieur d’un coquillage brisé. L’escalier adeux étages ; les Anglais, assiégés dans l’escalier,et massés sur les marches supérieures, avaientcoupé les marches inférieures. Ce sont de largesdalles de pierre bleue qui font un monceau dansles orties. Une dizaine de marches tiennentencore au mur ; sur la première est entailléel’image d’un trident. Ces degrés inaccessibles 15
  16. 16. sont solides dans leurs alvéoles. Tout le resteressemble à une mâchoire édentée. Deux vieuxarbres sont là ; l’un est mort, l’autre est blessé aupied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s’est misà pousser à travers l’escalier. On s’est massacré dans la chapelle. Le dedans,redevenu calme, est étrange. On n’y a plus dit lamesse depuis le carnage. Pourtant l’autel y estresté, un autel de bois grossier adossé à un fondde pierre brute. Quatre murs lavés au lait dechaux, une porte vis-à-vis l’autel, deux petitesfenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix debois, au-dessus du crucifix un soupirail carrébouché d’une botte de foin, dans un coin, à terre,un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cettechapelle. Près de l’autel est clouée une statue enbois de sainte Anne, du quinzième siècle ; la têtede l’enfant Jésus a été emportée par un biscayen.Les Français, maîtres un moment de la chapelle,puis délogés, l’ont incendiée. Les flammes ontrempli cette masure ; elle a été fournaise ; la portea brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois n’apas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on nevoit plus que les moignons noircis, puis s’est 16
  17. 17. arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.L’enfant Jésus, décapité, n’a pas été aussiheureux que le Christ. Les murs sont couverts d’inscriptions. Prèsdes pieds du Christ on lit ce nom : Henquinez.Puis ces autres : Conde de Rio Maïor. Marques yMarquesa de Almagro (Habana). Il y a des nomsfrançais avec des points d’exclamation, signes decolère. On a reblanchi le mur en 1849. Lesnations s’y insultaient. C’est à la porte de cette chapelle qu’a étéramassé un cadavre qui tenait une hache à lamain. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. On sort de la chapelle, et à gauche, on voit unpuits. Il y en a deux dans cette cour. Ondemande : pourquoi n’y a-t-il pas de seau et depoulie à celui-ci ? C’est qu’on n’y puise plusd’eau. Pourquoi n’y puise-t-on plus d’eau ? Parcequ’il est plein de squelettes. Le dernier qui ait tiré de l’eau de ce puits senommait Guillaume Van Kylsom. C’était unpaysan qui habitait Hougomont et y étaitjardinier. Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite 17
  18. 18. et s’alla cacher dans les bois. La forêt autour de l’abbaye de Villers abritapendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutesces malheureuses populations dispersées.Aujourd’hui encore de certains vestigesreconnaissables, tels que de vieux troncs d’arbresbrûlés, marquent la place de ces pauvres bivouacstremblants au fond des halliers. Guillaume Van Kylsom demeura àHougomont « pour garder le château » et seblottit dans une cave. Les Anglais l’ydécouvrirent. On l’arracha de sa cachette, et, àcoups de plat de sabre, les combattants se firentservir par cet homme effrayé. Ils avaient soif ; ceGuillaume leur portait à boire. C’est à ce puitsqu’il puisait l’eau. Beaucoup burent là leurdernière gorgée. Ce puits, où burent tant demorts, devait mourir lui aussi. Après l’action, on eut une hâte, enterrer lescadavres. La mort a une façon à elle de harcelerla victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste.Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puitsétait profond, on en fit un sépulcre. On y jeta trois 18
  19. 19. cents morts. Peut-être avec trop d’empressement.Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. Ilparaît que, la nuit qui suivit l’ensevelissement, onentendit sortir du puits des voix faibles quiappelaient. Ce puits est isolé au milieu de la cour. Troismurs mi-partis pierre et brique, repliés comme lesfeuilles d’un paravent et simulant une tourellecarrée, l’entourent de trois côtés. Le quatrièmecôté est ouvert. C’est par là qu’on puisait l’eau.Le mur du fond a une façon d’œil-de-bœufinforme, peut-être un trou d’obus. Cette tourelleavait un plafond dont il ne reste que les poutres.La ferrure de soutènement du mur de droitedessine une croix. On se penche, et l’œil se perddans un profond cylindre de brique qu’emplit unentassement de ténèbres. Tout autour du puits, lebas des murs disparaît dans les orties. Ce puits n’a point pour devanture la largedalle bleue qui sert de tablier à tous les puits deBelgique. La dalle bleue y est remplacée par unetraverse à laquelle s’appuient cinq ou sixdifformes tronçons de bois noueux et ankylosés 19
  20. 20. qui ressemblent à de grands ossements. Il n’aplus ni seau, ni chaîne, ni poulie ; mais il a encorela cuvette de pierre qui servait de déversoir.L’eau des pluies s’y amasse, et de temps entemps un oiseau des forêts voisines vient y boireet s’envole. Une maison dans cette ruine, la maison de laferme, est encore habitée. La porte de cettemaison donne sur la cour. À côté d’une jolieplaque de serrure gothique il y a sur cette porteune poignée de fer à trèfles, posée de biais. Aumoment où le lieutenant hanovrien Wildasaisissait cette poignée pour se réfugier dans laferme, un sapeur français lui abattit la main d’uncoup de hache. La famille qui occupe la maison a pour grand-père l’ancien jardinier Van Kylsom, mort depuislongtemps. Une femme en cheveux gris vous dit :– J’étais là. J’avais trois ans. Ma sœur, plusgrande, avait peur et pleurait. On nous aemportées dans les bois. J’étais dans les bras dema mère. On se collait l’oreille à terre pourécouter. Moi, j’imitais le canon, et je faisais 20
  21. 21. boum, boum. Une porte de la cour, à gauche, nous l’avonsdit, donne dans le verger. Le verger est terrible. Il est en trois parties, on pourrait presque direen trois actes. La première partie est un jardin, ladeuxième est le verger, la troisième est un bois.Ces trois parties ont une enceinte commune, ducôté de l’entrée les bâtiments du château et de laferme, à gauche une haie, à droite un mur, aufond un mur. Le mur de droite est en brique, lemur du fond est en pierre. On entre dans le jardind’abord. Il est en contrebas, planté de groseilliers,encombré de végétations sauvages, fermé d’unterrassement monumental en pierre de taille avecbalustres à double renflement. C’était un jardinseigneurial dans ce premier style français qui aprécédé Lenôtre ; ruine et ronce aujourd’hui. Lespilastres sont surmontés de globes qui semblentdes boulets de pierre. On compte encorequarante-trois balustres sur leurs dés ; les autressont couchés dans l’herbe. Presque tous ont deséraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est 21
  22. 22. posé sur l’étrave comme une jambe cassée. C’est dans ce jardin, plus bas que le verger,que six voltigeurs du 1er léger, ayant pénétré là etn’en pouvant plus sortir, pris et traqués commedes ours dans leur fosse, acceptèrent le combatavec deux compagnies hanovriennes, dont uneétait armée de carabines. Les hanovriensbordaient ces balustres et tiraient d’en haut. Cesvoltigeurs, ripostant d’en bas, six contre deuxcents, intrépides, n’ayant pour abri que lesgroseilliers, mirent un quart d’heure à mourir. On monte quelques marches, et du jardin onpasse dans le verger proprement dit. Là, dans cesquelques toises carrées, quinze cents hommestombèrent en moins d’une heure. Le mur sembleprêt à recommencer le combat. Les trente-huitmeurtrières percées par les Anglais à des hauteursirrégulières, y sont encore. Devant la seizièmesont couchées deux tombes anglaises en granit. Iln’y a de meurtrières qu’au mur sud ; l’attaqueprincipale venait de là. Ce mur est caché audehors par une grande haie vive ; les Françaisarrivèrent, croyant n’avoir affaire qu’à la haie, la 22
  23. 23. franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle etembuscade, les gardes anglaises derrière, lestrente-huit meurtrières faisant feu à la fois, unorage de mitraille et de balles ; et la brigade Soyes’y brisa. Waterloo commença ainsi. Le verger pourtant fut pris. On n’avait pasd’échelles, les Français grimpèrent avec lesongles. On se battit corps à corps sous les arbres.Toute cette herbe a été mouillée de sang. Unbataillon de Nassau, sept cents hommes, futfoudroyé là. Au dehors le mur, contre lequelfurent braquées les deux batteries de Kellermann,est rongé par la mitraille. Ce verger est sensible comme un autre aumois de mai. Il a ses boutons d’or et sespâquerettes, l’herbe y est haute, des chevaux decharrue y paissent, des cordes de crin où sèche dulinge traversent les intervalles des arbres et fontbaisser la tête aux passants, on marche dans cettefriche et le pied enfonce dans les trous de taupes.Au milieu de l’herbe on remarque un troncdéraciné, gisant, verdissant. Le major Blackmans’y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre 23
  24. 24. voisin est tombé le général allemand Duplat,d’une famille française réfugiée à la révocationde l’édit de Nantes. Tout à côté se penche unvieux pommier malade pansé avec un bandage depaille et de terre glaise. Presque tous lespommiers tombent de vieillesse. Il n’y en a pasun qui n’ait sa balle ou son biscaïen. Lessquelettes d’arbres morts abondent dans ceverger. Les corbeaux volent dans les branches, aufond il y a un bois plein de violettes. Bauduin tué, Foy blessé, l’incendie, lemassacre, le carnage, un ruisseau fait de sanganglais, de sang allemand et de sang français,furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres,le régiment de Nassau et le régiment deBrunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, lesgardes anglaises mutilées, vingt bataillonsfrançais, sur les quarante du corps de Reille,décimés, trois mille hommes, dans cette seulemasure de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés,fusillés, brûlés ; et tout cela pour qu’aujourd’huiun paysan dise à un voyageur : Monsieur,donnez-moi trois francs ; si vous aimez, je vousexpliquerai la chose de Waterloo ! 24
  25. 25. III Le 18 juin 1815. Retournons en arrière, c’est un des droits dunarrateur, et replaçons-nous en l’année 1815, etmême un peu avant l’époque où commencel’action racontée dans la première partie de celivre. S’il n’avait pas plu dans la nuit du 17 au 18juin 1815, l’avenir de l’Europe était changé.Quelques gouttes d’eau de plus ou de moins ontfait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût lafin d’Austerlitz, la providence n’a eu besoin qued’un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel àcontre-sens de la saison a suffi pourl’écroulement d’un monde. La bataille de Waterloo, et ceci a donné àBlücher le temps d’arriver, n’a pu commencerqu’à onze heures et demie. Pourquoi ? Parce que 25
  26. 26. la terre était mouillée. Il a fallu attendre un peude raffermissement pour que l’artillerie pûtmanœuvrer. Napoléon était officier d’artillerie, et il s’enressentait. Le fond de ce prodigieux capitaine,c’était l’homme qui, dans le rapport au Directoiresur Aboukir, disait : Tel de nos boulets a tué sixhommes. Tous ses plans de bataille sont faits pourle projectile. Faire converger l’artillerie sur unpoint donné, c’était là sa clef de victoire. Iltraitait la stratégie du général ennemi comme unecitadelle, et il la battait en brèche. Il accablait lepoint faible de mitraille ; il nouait et dénouait lesbatailles avec le canon. Il y avait du tir dans songénie. Enfoncer les carrés, pulvériser lesrégiments, rompre les lignes, broyer et disperserles masses, tout pour lui était là, frapper, frapper,frapper sans cesse, et il confiait cette besogne auboulet. Méthode redoutable, et qui, jointe augénie, a fait invincible pendant quinze ans cesombre athlète du pugilat de la guerre. Le 18 juin 1815, il comptait d’autant plus surl’artillerie qu’il avait pour lui le nombre. 26
  27. 27. Wellington n’avait que cent cinquante-neufbouches à feu ; Napoléon en avait deux centquarante. Supposez la terre sèche, l’artillerie pouvantrouler, l’action commençait à six heures dumatin. La bataille était gagnée et finie à deuxheures, trois heures avant la péripétie prussienne. Quelle quantité de faute y a-t-il de la part deNapoléon dans la perte de cette bataille ? lenaufrage est-il imputable au pilote ? Le déclin physique évident de Napoléon secompliquait-il à cette époque d’une certainediminution intérieure ? les vingt ans de guerreavaient-ils usé la lame comme le fourreau, l’âmecomme le corps ? le vétéran se faisait-ilfâcheusement sentir dans le capitaine ? en unmot, ce génie, comme beaucoup d’historiensconsidérables l’ont cru, s’éclipsait-il ? entrait-ilen frénésie pour se déguiser à lui-même sonaffaiblissement ? commençait-il à osciller sousl’égarement d’un souffle d’aventure ? devenait-il,chose grave dans un général, inconscient dupéril ? dans cette classe de grands hommes 27
  28. 28. matériels qu’on peut appeler les géants del’action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie ?La vieillesse n’a pas de prise sur les génies del’idéal ; pour les Dantes et les Michel-Anges,vieillir, c’est croître ; pour les Annibals et lesBonapartes, est-ce décroître ? Napoléon avait-ilperdu le sens direct de la victoire ? en était-il à neplus reconnaître l’écueil, à ne plus deviner lepiège, à ne plus discerner le bord croulant desabîmes ? manquait-il du flair des catastrophes ?lui qui jadis savait toutes les routes du triompheet qui, du haut de son char d’éclairs, les indiquaitd’un doigt souverain, avait-il maintenant cetahurissement sinistre de mener aux précipices sontumultueux attelage de légions ? était-il pris, àquarante-six ans, d’une folie suprême ? ce cochertitanique du destin n’était-il plus qu’un immensecasse-cou ? Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l’aveu de tous, unchef-d’œuvre. Aller droit au centre de la lignealliée, faire un trou dans l’ennemi, le couper endeux, pousser la moitié britannique sur Hal et la 28
  29. 29. moitié prussienne sur Tongres, faire deWellington et de Blücher deux tronçons ; enleverMont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeterl’Allemand dans le Rhin et l’Anglais dans la mer.Tout cela, pour Napoléon, était dans cettebataille. Ensuite on verrait. Il va sans dire que nous ne prétendons pasfaire ici l’histoire de Waterloo ; une des scènesgénératrices du drame que nous racontons serattache à cette bataille ; mais cette histoire n’estpas notre sujet ; cette histoire d’ailleurs est faite,et faite magistralement, à un point de vue parNapoléon, à l’autre point de vue par toute unepléiade d’historiens*. Quant à nous, nous laissonsles historiens aux prises, nous ne sommes qu’untémoin à distance, un passant dans la plaine, unchercheur penché sur cette terre pétrie de chairhumaine, prenant peut-être des apparences pourdes réalités ; nous n’avons pas le droit de tenirtête, au nom de la science, à un ensemble de faitsoù il y a sans doute du mirage, nous n’avons ni la * Walter Scott, Lamartine, Vaulabelle, Charras, Quinet,Thiers. 29
  30. 30. pratique militaire ni la compétence stratégiquequi autorisent un système ; selon nous, unenchaînement de hasards domine à Waterloo lesdeux capitaines ; et quand il s’agit du destin, cemystérieux accusé, nous jugeons comme lepeuple, ce juge naïf. 30
  31. 31. IV A. Ceux qui veulent se figurer nettement labataille de Waterloo n’ont qu’à coucher sur le solpar la pensée un A majuscule. Le jambagegauche de l’A est la route de Nivelles, le jambagedroit est la route de Genappe, la corde de l’A estle chemin creux d’Ohain à Braine-l’Alleud. Lesommet de l’A est Mont-Saint-Jean, là estWellington ; la pointe gauche inférieure estHougomont, là est Reille avec JérômeBonaparte ; la pointe droite inférieure est laBelle-Alliance, là est Napoléon. Un peu au-dessous du point où la corde de l’A rencontre etcoupe le jambage droit est la Haie-Sainte. Aumilieu de cette corde est le point précis où s’estdit le mot final de la bataille. C’est là qu’on aplacé le lion, symbole involontaire du suprême 31
  32. 32. héroïsme de la garde impériale. Le triangle compris au sommet de l’A, entreles deux jambages et la corde, est le plateau deMont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau futtoute la bataille. Les ailes des deux armées s’étendent à droiteet à gauche des deux routes de Genappe et deNivelles ; d’Erlon faisant face à Picton, Reillefaisant face à Hill. Derrière la pointe de l’A, derrière le plateau deMont-Saint-Jean, est la forêt de Soignes. Quant à la plaine en elle-même, qu’on sereprésente un vaste terrain ondulant ; chaque plidomine le pli suivant, et toutes les ondulationsmontent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent àla forêt. Deux troupes ennemies sur un champ debataille sont deux lutteurs. C’est un bras-le-corps.L’une cherche à faire glisser l’autre. On secramponne à tout ; un buisson est un pointd’appui ; un angle de mur est un épaulement ;faute d’une bicoque où s’adosser, un régiment 32
  33. 33. lâche pied ; un ravalement de la plaine, unmouvement de terrain, un sentier transversal àpropos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talonde ce colosse qu’on appelle une armée etl’empêcher de reculer. Qui sort du champ estbattu. De là, pour le chef responsable, la nécessitéd’examiner la moindre touffe d’arbres, etd’approfondir le moindre relief. Les deux généraux avaient attentivementétudié la plaine de Mont-Saint-Jean, diteaujourd’hui plaine de Waterloo. Dès l’annéeprécédente, Wellington, avec une sagacitéprévoyante, l’avait examinée comme un en-casde grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel,le 18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléonle mauvais. L’armée anglaise était en haut,l’armée française en bas. Esquisser ici l’aspect de Napoléon, à cheval,sa lunette à la main, sur la hauteur de Rossomme,à l’aube du 18 juin 1815, cela est presque de trop.Avant qu’on le montre, tout le monde l’a vu. Ceprofil calme sous le petit chapeau de l’école deBrienne, cet uniforme vert, le revers blanc 33
  34. 34. cachant la plaque, la redingote grise cachant lesépaulettes, l’angle du cordon rouge sous le gilet,la culotte de peau, le cheval blanc avec sa houssede velours pourpre ayant aux coins des Ncouronnées et des aigles, les bottes à l’écuyèresur des bas de soie, les éperons d’argent, l’épéede Marengo, toute cette figure du dernier césarest debout dans les imaginations, acclamée desuns, sévèrement regardée par les autres. Cette figure a été longtemps toute dans lalumière ; cela tenait à un certain obscurcissementlégendaire que la plupart des héros dégagent etqui voile toujours plus ou moins longtemps lavérité ; mais aujourd’hui l’histoire et le jour sefont. Cette clarté, l’histoire, est impitoyable ; elle acela d’étrange et de divin que, toute lumièrequ’elle est, et précisément parce qu’elle estlumière, elle met souvent de l’ombre là où l’onvoyait des rayons ; du même homme elle faitdeux fantômes différents, et l’un attaque l’autre,et en fait justice, et les ténèbres du despote luttentavec l’éblouissement du capitaine. De là une 34
  35. 35. mesure plus vraie dans l’appréciation définitivedes peuples. Babylone violée diminueAlexandre ; Rome enchaînée diminue César ;Jérusalem tuée diminue Titus. La tyrannie suit letyran. C’est un malheur pour un homme delaisser derrière lui de la nuit qui a sa forme. 35
  36. 36. V Le « quid obscurum1 » des bataillesa. Tout le monde connaît la première phase decette bataille ; début trouble, incertain, hésitant,menaçant pour les deux armées, mais pour lesAnglais plus encore que pour les Français. Il avait plu toute la nuit ; la terre était défoncéepar l’averse ; l’eau s’était çà et là amassée dansles creux de la plaine comme dans des cuvettes ;sur de certains points les équipages du train enavaient jusqu’à l’essieu ; les sous-ventrières desattelages dégouttaient de boue liquide ; si les bléset les seigles couchés par cette cohue de charroisen masse n’eussent comblé les ornières et fait 1 « quid obscurum » : « quelque chose d’obscur », qui esttoujours pour Hugo comme ici quid divinum : « quelque chosede divin ». a Autre titre projeté : L’incertain des batailles. 36
  37. 37. litière sous les roues, tout mouvement,particulièrement dans les vallons du côté dePapelotte, eût été impossible. L’affaire commença tard ; Napoléon, nousl’avons expliqué, avait l’habitude de tenir toutel’artillerie dans sa main comme un pistolet, visanttantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et ilavait voulu attendre que les batteries atteléespussent rouler et galoper librement ; il fallait pourcela que le soleil parût et séchât le sol. Mais lesoleil ne parut pas. Ce n’était plus le rendez-vousd’Austerlitz. Quand le premier coup de canon futtiré, le général anglais Colville regarda à samontre et constata qu’il était onze heures trente-cinq minutes. L’action s’engagea avec furie, plus de furiepeut-être que l’empereur n’eût voulu, par l’ailegauche française sur Hougomont. En mêmetemps Napoléon attaqua le centre en précipitantla brigade Quiot sur la Haie-Sainte, et Neypoussa l’aile droite française contre l’aile gaucheanglaise qui s’appuyait sur Papelotte. L’attaque sur Hougomont avait quelque 37
  38. 38. simulation : attirer là Wellington, le faire pencherà gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, siles quatre compagnies des gardes anglaises et lesbraves Belges de la division Perponchern’eussent solidement gardé la position, etWellington, au lieu de s’y masser, put se borner ày envoyer pour tout renfort quatre autrescompagnies de gardes et un bataillon deBrunswick. L’attaque de l’aile droite française surPapelotte était à fond ; culbuter la gaucheanglaise, couper la route de Bruxelles, barrer lepassage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler Wellington sur Hougomont,de là sur Braine-l’Alleud, de là sur Hal, rien deplus net. À part quelques incidents, cette attaqueréussit. Papelotte fut pris ; la Haie-Sainte futenlevée. Détail à noter. Il y avait dans l’infanterieanglaise, particulièrement dans la brigade deKempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devantnos redoutables fantassins, furent vaillants ; leurinexpérience se tira intrépidement d’affaire ; ils 38
  39. 39. firent surtout un excellent service de tirailleurs ;le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même,devient pour ainsi dire son propre général ; cesrecrues montrèrent quelque chose de l’inventionet de la furie françaises. Cette infanterie noviceeut de la verve. Ceci déplut à Wellington. Après la prise de la Haie-Sainte, la bataillevacilla. Il y a dans cette journée, de midi à quatreheures, un intervalle obscur ; le milieu de cettebataille est presque indistinct et participe dusombre de la mêlée. Le crépuscule s’y fait. Onaperçoit de vastes fluctuations dans cette brume,un mirage vertigineux, l’attirail de guerre d’alorspresque inconnu aujourd’hui, les colbacks àflamme, les sabretaches flottantes, les buffleteriescroisées, les gibernes à grenade, les dolmans deshussards, les bottes rouges à mille plis, les lourdsshakos enguirlandés de torsades, l’infanteriepresque noire de Brunswick mêlée à l’infanterieécarlate d’Angleterre, les soldats anglais ayantaux entournures pour épaulettes de grosbourrelets blancs circulaires, les chevau-légers 39
  40. 40. hanovriens avec leur casque de cuir oblong àbandes de cuivre et à crinières de crins rouges, lesÉcossais aux genoux nus et aux plaids quadrillés,les grandes guêtres blanches de nos grenadiers,des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu’ilfaut à Salvator Rosa, non ce qu’il faut àGribeauvala. Une certaine quantité de tempête se mêletoujours à une bataille. Quid obscurum, quiddivinuma. Chaque historien trace un peu lelinéament qui lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelleque soit la combinaison des généraux, le choc desmasses armées a d’incalculables reflux ; dans a Salvator Rosa, dit Salvatoriello (1615-1673), avait lesdons les plus divers ; il fit de la poésie, il composa de lamusique, il est surtout célèbre comme peintre et graveur. Il apeint des scènes religieuses, des paysages, en généralgrandioses, et, comme Victor Hugo le fait entendre ici, desbatailles. – Jean-Baptiste Vauquette de Gribeauval (1715-1789),ingénieur, officier d’artillerie. Se rendit célèbre dans l’art deminer les places et dans les travaux de fortifications. Il devintdirecteur de l’artillerie et fut surnommé Le Vauban del’artillerie par les officiers de cette arme. a L’inconnu, l’incertain, le divin. 40
  41. 41. l’action, les deux plans des deux chefs entrentl’un dans l’autre et se déforment l’un par l’autre.Tel point du champ de bataille dévore plus decombattants que tel autre, comme ces sols plus oumoins spongieux qui boivent plus ou moins vitel’eau qu’on y jette. On est obligé de reverser làplus de soldats qu’on ne voudrait. Dépenses quisont l’imprévu. La ligne de bataille flotte etserpente comme un fil, les traînées de sangruissellent illogiquement, les fronts des arméesondoient, les régiments entrant ou sortant font descaps ou des golfes, tous ces écueils remuentcontinuellement les uns devant les autres ; oùétait l’infanterie, l’artillerie arrive ; où étaitl’artillerie, accourt la cavalerie ; les bataillonssont des fumées. Il y avait là quelque chose,cherchez, c’est disparu ; les éclaircies sedéplacent ; les plis sombres avancent et reculent ;une sorte de vent du sépulcre pousse, refoule,enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu’est-ce qu’une mêlée ? une oscillation. L’immobilitéd’un plan mathématique exprime une minute etnon une journée. Pour peindre une bataille, il fautde ces puissants peintres qui aient du chaos dans 41
  42. 42. le pinceau ; Rembrandt vaut mieux que Van DerMeulena. Van der Meulen, exact à midi, ment àtrois heures. La géométrie trompe ; l’ouragan seulest vrai. C’est ce qui donne à Folard le droit decontredire Polybe. Ajoutons qu’il y a toujours uncertain instant où la bataille dégénère en combat,se particularise, et s’éparpille en d’innombrablesfaits de détails qui, pour emprunter l’expressionde Napoléon lui-même, « appartiennent plutôt àla biographie des régiments qu’à l’histoire del’armée ». L’historien, en ce cas, a le droitévident de résumé. Il ne peut que saisir lescontours principaux de la lutte, et il n’est donné àaucun narrateur, si consciencieux qu’il soit, defixer absolument la forme de ce nuage horrible,qu’on appelle une bataille. a Antoine-François Van der Meulen (1634-1690), peintre debatailles. Venu en France, il fut admiré et protégé par LouisXIV qui fit de lui le peintre de ses campagnes guerrières. Uncertain nombre de ses toiles sont au musée de Versailles. –Jean-Charles de Folard (1669-1752), l’écrivain militaire. Auteurd’un Traité de la défense des places et de nouvelles découvertessur la guerre dans une dissertation sur Polybe (Paris, 1726 ; in-12). 42
  43. 43. Ceci, qui est vrai de tous les grands chocsarmés, est particulièrement applicable àWaterloo. Toutefois, dans l’après-midi, à un certainmoment, la bataille se précisa. 43
  44. 44. VI Quatre heures de l’après-midi. Vers quatre heures, la situation de l’arméeanglaise était grave. Le prince d’Orangecommandait le centre, Hill l’aile droite, Pictonl’aile gauche. Le prince d’Orange, éperdu etintrépide, criait aux Hollando-Belges : Nassau !Brunswick ! jamais en arrière ! Hill, affaibli,venait s’adosser à Wellington, Picton était mort.Dans la même minute où les Anglais avaientenlevé aux Français le drapeau du 105e de ligne,les Français avaient tué aux Anglais le généralPicton, d’une balle à travers la tête. La bataille,pour Wellington, avait deux points d’appui,Hougomont et la Haie-Sainte ; Hougomont tenaitencore, mais brûlait ; la Haie-Sainte était prise.Du bataillon allemand qui la défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient ; tous les 44
  45. 45. officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Troismille combattants s’étaient massacrés dans cettegrange. Un sergent des gardes anglaises, lepremier boxeur de l’Angleterre, réputé par sescompagnons invulnérable, y avait été tué par unpetit tambour français. Baring était délogé. Altenétait sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus,dont un de la division Alten, et un du bataillon deLunebourg porté par un prince de la famille deDeux-Ponts. Les Écossais gris n’existaient plus ;les gros dragons de Ponsonby étaient hachés.Cette vaillante cavalerie avait plié sous leslanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers ;de douze cents chevaux il en restait six cents ; destrois lieutenants-colonels, deux étaient à terre,Hamilton blessé, Mater tué. Ponsonby étaittombé, troué de sept coups de lance. Gordon étaitmort, Marsh était mort. Deux divisions, lacinquième et la sixième, étaient détruites. Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, iln’y avait plus qu’un nœud, le centre. Ce nœud-làtenait toujours. Wellington le renforça. Il yappela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appelaChassé qui était à Braine-l’Alleud. 45
  46. 46. Le centre de l’armée anglaise, un peu concave,très dense et très compact, était fortement situé. Iloccupait le plateau de Mont-Saint-Jean, ayantderrière lui le village et devant lui la pente, assezâpre alors. Il s’adossait à cette forte maison depierre, qui était à cette époque un bien domanialde Nivelles et qui marque l’intersection desroutes, masse du seizième siècle si robuste queles boulets y ricochaient sans l’entamer. Toutautour du plateau, les Anglais avaient taillé çà etlà les haies, fait des embrasures dans lesaubépines, mis une gueule de canon entre deuxbranches, crénelé les buissons. Leur artillerie étaiten embuscade sous les broussailles. Ce travailpunique, incontestablement autorisé par la guerrequi admet le piège, était si bien fait que Haxo,envoyé par l’empereur à neuf heures du matinpour reconnaître les batteries ennemies, n’enavait rien vu, et était revenu dire à Napoléon qu’iln’y avait pas d’obstacle, hors les deux barricadesbarrant les routes de Nivelles et de Genappe.C’était le moment où la moisson est haute ; sur lalisière du plateau, un bataillon de la brigade deKempt, le 95e, armé de carabines, était couché 46
  47. 47. dans les grands blés. Ainsi assuré et contre-buté, le centre del’armée anglo-hollandaise était en bonne posture. Le péril de cette position était la forêt deSoignes, alors contiguë au champ de bataille etcoupée par les étangs de Groenendael et deBoitsfort. Une armée n’eût pu y reculer sans sedissoudre ; les régiments s’y fussent tout de suitedésagrégés. L’artillerie s’y fût perdue dans lesmarais. La retraite, selon l’opinion de plusieurshommes du métier, contestée par d’autres, il estvrai, eût été là un sauve-qui-peut. Wellington ajouta à ce centre une brigade deChassé, ôtée à l’aile droite, et une brigade deWincke, ôtée à l’aile gauche, plus la divisionClinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett,à la brigade de Mitchell, aux gardes de Maitland,il donna comme épaulements et contrefortsl’infanterie de Brunswick, le contingent deNassau, les Hanovriens de Kielmansegge et lesAllemands d’Ompteda. Cela lui mit sous la mainvingt-six bataillons. L’aile droite, comme ditCharras, fut rabattue derrière le centre. Une 47
  48. 48. batterie énorme était masquée par des sacs à terreà l’endroit où est aujourd’hui ce qu’on appelle« le musée de Waterloo ». Wellington avait enoutre dans un pli de terrain les dragons-gardes deSomerset, quatorze cents chevaux. C’était l’autremoitié de cette cavalerie anglaise, si justementcélèbre. Ponsonby détruit, restait Somerset. La batterie, qui, achevée, eût été presque uneredoute, était disposée derrière un mur de jardintrès bas, revêtu à la hâte d’une chemise de sacs desable et d’un large talus de terre. Cet ouvragen’était pas fini ; on n’avait pas eu le temps de lepalissader. Wellington, inquiet, mais impassible, était àcheval, et y demeura toute la journée dans lamême attitude, un peu en avant du vieux moulinde Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous unorme qu’un Anglais, depuis, vandaleenthousiaste, a acheté deux cents francs, scié etemporté. Wellington fut là froidement héroïque.Les boulets pleuvaient. L’aide de camp Gordonvenait de tomber à côté de lui. Lord Hill, luimontrant un obus qui éclatait, lui dit : – Mylord, 48
  49. 49. quelles sont vos instructions, et quels ordres nouslaissez-vous si vous vous faites tuer ? – De fairecomme moi, répondit Wellington. À Clinton, il ditlaconiquement : – Tenir ici jusqu’au dernierhomme. – La journée visiblement tournait mal.Wellington criait à ses anciens compagnons deTalavera, de Vitoria et de Salamanque : – Boys(garçons) ! est-ce qu’on peut songer à lâcherpied ? pensez à la vieille Angleterre ! Vers quatre heures, la ligne anglaise s’ébranlaen arrière. Tout à coup on ne vit plus sur la crêtedu plateau que l’artillerie et les tirailleurs, le restedisparut ; les régiments, chassés par les obus etles boulets français, se replièrent dans le fond quecoupe encore aujourd’hui le sentier de service dela ferme de Mont-Saint-Jean, un mouvementrétrograde se fit, le front de bataille anglais sedéroba, Wellington recula. – Commencement deretraite ! cria Napoléon. 49
  50. 50. VII Napoléon de belle humeur. L’empereur, quoique malade et gêné à chevalpar une souffrance locale, n’avait jamais été de sibonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815,cette âme profonde, masquée de marbre,rayonnait aveuglément. L’homme qui avait étésombre à Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plusgrands prédestinés font de ces contre-sens. Nosjoies sont de l’ombre. Le suprême sourire est àDieu. Ridet Caesar, Pompeius flebita, disaient leslégionnaires de la légion Fulminatrix. Pompéecette fois ne devait pas pleurer, mais il est certainque César riait. a César riait, Pompée pleurait. 50
  51. 51. Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant àcheval, sous l’orage et sous la pluie, avecBertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,satisfait de voir la longue ligne des feux anglaisilluminant tout l’horizon de Frischemont àBraine-l’Alleud, il lui avait semblé que le destin,assigné par lui à jour fixe sur ce champ deWaterloo, était exact ; il avait arrêté son cheval,et était demeuré quelque temps immobile,regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et onavait entendu ce fataliste jeter dans l’ombre cetteparole mystérieuse : « Nous sommes d’accord. »Napoléon se trompait. Ils n’étaient plus d’accord. Il n’avait pas pris une minute de sommeil, tousles instants de cette nuit-là avaient été marquéspour lui par une joie. Il avait parcouru toute laligne des grand’gardes, en s’arrêtent çà et là pourparler aux vedettes. À deux heures et demie, prèsdu bois d’Hougomont, il avait entendu le pasd’une colonne en marche ; il avait cru un momentà la reculade de Wellington. Il avait dit àBertrand : C’est l’arrière-garde anglaise quis’ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers lessix mille Anglais qui viennent d’arriver à 51
  52. 52. Ostende. Il causait avec expansion ; il avaitretrouvé cette verve du débarquement du 1ermars, quand il montrait au grand-maréchal lepaysan enthousiaste du golfe Juan, en s’écriant :– Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort ! Lanuit du 17 au 18 juin, il raillait Wellington. – Cepetit Anglais a besoin d’une leçon, disaitNapoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendantque l’empereur parlait. À trois heures et demie du matin, il avaitperdu une illusion ; des officiers envoyés enreconnaissance lui avaient annoncé que l’ennemine faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait ;pas un feu de bivouac n’était éteint. L’arméeanglaise dormait. Le silence était profond sur laterre ; il n’y avait de bruit que dans le ciel. Àquatre heures, un paysan lui avait été amené parles coureurs ; ce paysan avait servi de guide à unebrigade de cavalerie anglaise, probablement labrigade Vivian, qui allait prendre position auvillage d’Ohain, à l’extrême gauche. À cinqheures, deux déserteurs belges lui avaientrapporté qu’ils venaient de quitter leur régiment,et que l’armée anglaise attendait la bataille. Tant 52
  53. 53. mieux ! s’était écrié Napoléon. J’aime encoremieux les culbuter que les refouler. Le matin, sur la berge qui fait l’angle duchemin de Plancenoit, il avait mis pied à terredans la boue, s’était fait apporter de la ferme deRossomme une table de cuisine et une chaise depaysan, s’était assis, avec une botte de paille pourtapis, et avait déployé sur la table la carte duchamp de bataille, en disant à Soult : Joliéchiquier ! Par suite des pluies de la nuit, les convois devivres, empêtrés dans des routes défoncées,n’avaient pu arriver le matin, le soldat n’avait pasdormi, était mouillé, et était à jeun ; cela n’avaitpas empêché Napoléon de crier allégrement àNey : Nous avons quatre-vingt-dix chances surcent. À huit heures, on avait apporté le déjeunerde l’empereur. Il y avait invité plusieursgénéraux. Tout en déjeunant, on avait raconté queWellington était l’avant-veille au bal à Bruxelles,chez la duchesse de Richmond, et Soult, rudehomme de guerre avec une figure d’archevêque,avait dit : Le bal, c’est aujourd’hui. L’empereur 53
  54. 54. avait plaisanté Ney qui disait : Wellington ne serapas assez simple pour attendre Votre Majesté.C’était là d’ailleurs sa manière. Il badinaitvolontiers, dit Fleury de Chaboulon. Le fond deson caractère était une humeur enjouée, ditGourgaud. Il abondait en plaisanteries, plutôtbizarres que spirituelles, dit Benjamin Constant.Ces gaîtés de géant valent la peine qu’on yinsiste. C’est lui qui avait appelé ses grenadiers« les grognards » ; il leur pinçait l’oreille, il leurtirait la moustache. L’empereur ne faisait quenous faire des niches ; ceci est un mot de l’und’eux. Pendant le mystérieux trajet de l’île d’Elbeen France, le 27 février, en pleine mer, le brick deguerre français le Zéphir ayant rencontré le brickl’Inconstant où Napoléon était caché et ayantdemandé à l’Inconstant des nouvelles deNapoléon, l’empereur, qui avait encore en cemoment-là à son chapeau la cocarde blanche etamarante semée d’abeilles, adoptée par lui à l’îled’Elbe, avait pris en riant le porte-voix et avaitrépondu lui-même : L’empereur se porte bien.Qui rit de la sorte est en familiarité avec lesévénements. Napoléon avait eu plusieurs accès de 54
  55. 55. ce rire pendant le déjeuner de Waterloo. Après ledéjeuner il s’était recueilli un quart d’heure, puisdeux généraux s’étaient assis sur la botte depaille, une plume à la main, une feuille de papiersur le genou, et l’empereur leur avait dicté l’ordrede bataille. À neuf heures, à l’instant où l’armée française,échelonnée et mise en mouvement sur cinqcolonnes, s’était déployée, les divisions sur deuxlignes, l’artillerie entre les brigades, musique entête, battant aux champs, avec les roulements destambours et les sonneries des trompettes,puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, desabres et de bayonnettes sur l’horizon,l’empereur, ému, s’était écrié à deux reprises :Magnifique ! magnifique ! De neuf heures à dix heures et demie, toutel’armée, ce qui semble incroyable, avait prisposition et s’était rangée sur six lignes, formant,pour répéter l’expression de l’empereur, « lafigure de six V ». Quelques instants après laformation du front de bataille, au milieu de ceprofond silence de commencement d’orage qui 55
  56. 56. précède les mêlées, voyant défiler les troisbatteries de douze, détachées sur son ordre destrois corps de d’Erlon, de Reille et de Lobau, etdestinées à commencer l’action en battant Mont-Saint-Jean où est l’intersection des routes deNivelles et de Genappe, l’empereur avait frappésur l’épaule de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles filles, général. Sûr de l’issue, il avait encouragé d’un sourire,à son passage devant lui, la compagnie de sapeursdu premier corps, désignée par lui pour sebarricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le villageenlevé. Toute cette sérénité n’avait été traverséeque par un mot de pitié hautaine ; en voyant à sagauche, à un endroit où il y a aujourd’hui unegrande tombe, se masser avec leurs chevauxsuperbes ces admirables Écossais gris, il avaitdit : C’est dommage. Puis il était monté à cheval, s’était porté enavant de Rossomme, et avait choisi pourobservatoire une étroite croupe de gazon à droitede la route de Genappe à Bruxelles, qui fut saseconde station pendant la bataille. La troisième 56
  57. 57. station, celle de sept heures du soir, entre laBelle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable ;c’est un tertre assez élevé qui existe encore etderrière lequel la garde était massée dans unedéclivité de la plaine. Autour de ce tertre, lesboulets ricochaient sur le pavé de la chausséejusqu’à Napoléon. Comme à Brienne, il avait sursa tête le sifflement des balles et des biscayens.On a ramassé, presque à l’endroit où étaient lespieds de son cheval, des boulets vermoulus, devieilles lames de sabre et des projectilesinformes, mangés de rouille. Scabra rubigine1. Ily a quelques années, on y a déterré un obus desoixante, encore chargé, dont la fusée s’étaitbrisée au ras de la bombe. C’est à cette dernièrestation que l’empereur disait à son guide Lacoste, 1 « En labourant son champ, un paysan trouvera des armesrongées d’une rouille rugueuse » (scabra rubigine), prédisaitVirgile (Géorgiques, I, 495) en évoquant deux bataillesdécisives en Macédoine : celle de Pharsale où César l’emportasur Pompée (cf. au début du chapitre : Ridet Caesar, Pompidusflebit : le rire de César annonce les pleurs de Pompée), et cellede Philippes où Octave et Antoine vainquirent les meurtriers deCésar, Brutus et Cassius. 57
  58. 58. paysan hostile, effaré, attaché à la selle d’unhussard, se retournant à chaque paquet demitraille, et tâchant de se cacher derrière lui : –Imbécile ! c’est honteux, tu vas te faire tuer dansle dos. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le talus friable de ce tertre, encreusant le sable, les restes du col d’une bombedésagrégés par l’oxyde de quarante-six années, etde vieux tronçons de fer qui cassaient comme desbâtons de sureau entre ses doigts. Les ondulations des plaines diversementinclinées où eut lieu la rencontre de Napoléon etde Wellington ne sont plus, personne ne l’ignore,ce qu’elles étaient le 18 juin 1815. En prenant àce champ funèbre de quoi lui faire un monument,on lui a ôté son relief réel, et l’histoire,déconcertée, ne s’y reconnaît plus. Pour leglorifier, on l’a défiguré. Wellington, deux ansaprès, revoyant Waterloo, s’est écrié : On m’achangé mon champ de bataille. Là où estaujourd’hui la grosse pyramide de terresurmontée du lion, il y avait une crête qui, vers laroute de Nivelles, s’abaissait en rampe praticable,mais qui, du côté de la chaussée de Genappe, 58
  59. 59. était presque un escarpement. L’élévation de cetescarpement peut encore être mesuréeaujourd’hui par la hauteur des deux tertres desdeux grandes sépultures qui encaissent la route deGenappe à Bruxelles ; l’une, le tombeau anglais,à gauche ; l’autre, le tombeau allemand, à droite.Il n’y a point de tombeau français. Pour laFrance, toute cette plaine est sépulcre. Grâce auxmille et mille charretées de terre employées à labutte de cent cinquante pieds de haut et d’undemi-mille de circuit, le plateau de Mont-Saint-Jean est aujourd’hui accessible en pente douce ;le jour de la bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d’un abord âpre et abrupt. Leversant là était si incliné que les canons anglaisne voyaient pas au-dessous d’eux la ferme situéeau fond du vallon, centre du combat. Le 18 juin1815, les pluies avaient encore raviné cetteroideur, la fange compliquait la montée, et nonseulement on gravissait, mais on s’embourbait.Le long de la crête du plateau courait une sorte defossé impossible à deviner pour un observateurlointain. Qu’était-ce que ce fossé ? Disons-le. Braine- 59
  60. 60. l’Alleud est un village de Belgique, Ohain en estun autre. Ces villages, cachés tous les deux dansdes courbes de terrain, sont joints par un chemind’une lieue et demie environ qui traverse uneplaine à niveau ondulant, et souvent entre ets’enfonce dans des collines comme un sillon, cequi fait que sur divers points cette route est unravin. En 1815, comme aujourd’hui, cette routecoupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jeanentre les deux chaussées de Genappe et deNivelles ; seulement, elle est aujourd’hui deplain-pied avec la plaine ; elle était alors chemincreux. On lui a pris ses deux talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore unetranchée dans la plus grande partie de sonparcours ; tranchée creuse quelquefois d’unedouzaine de pieds et dont les talus trop escarpéss’écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous lesaverses. Des accidents y arrivaient. La route étaitsi étroite à l’entrée de Braine-l’Alleud qu’unpassant y avait été broyé par un chariot, commele constate une croix de pierre debout près ducimetière qui donne le nom du mort, MonsieurBernard Debrye, marchand à Bruxelles, et la date 60
  61. 61. de l’accident, février 1637*. Elle était si profondesur le plateau du Mont-Saint-Jean qu’un paysan,Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en 1783 parun éboulement du talus, comme le constatait uneautre croix de pierre dont le faîte a disparu dansles défrichements, mais dont le piédestal renverséest encore visible aujourd’hui sur la pente dugazon à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de Mont-Saint-Jean. Un jour de bataille, ce chemin creux dont rienn’avertissait, bordant la crête de Mont-Saint-Jean,fossé au sommet de l’escarpement, ornièrecachée dans les terres, était invisible, c’est-à-direterrible. * Voici l’inscription : DOM CY A ÉTÉ ÉCRASÉ PAR MALHEUR SOUS UN CHARIOT MONSIEUR BERNARD DE BRYE MARCHAND À BRUXELLE LE (illisible) FÉVRIER 1637. 61
  62. 62. VIII L’empereur fait une question au guide Lacoste1. Donc, le matin de Waterloo, Napoléon étaitcontent. Il avait raison ; le plan de bataille conçu parlui, nous l’avons constaté, était en effetadmirable. Une fois la bataille engagée, ses péripéties trèsdiverses, la résistance d’Hougomont, la ténacitéde la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy mis hors decombat, la muraille inattendue où s’était brisée labrigade Soye, l’étourderie fatale de Guilleminotn’ayant ni pétards ni sacs à poudre,l’embourbement des batteries, les quinze piècessans escorte culbutées par Uxbridge dans unchemin creux, le peu d’effet des bombes tombant 1 Ce guide s’appelait en réalité Decoster. 62
  63. 63. dans les lignes anglaises, s’y enfouissant dans lesol détrempé par les pluies et ne réussissant qu’ày faire des volcans de boue, de sorte que lamitraille se changeait en éclaboussure, l’inutilitéde la démonstration de Piré sur Braine-l’Alleud,toute cette cavalerie, quinze escadrons, à peu prèsannulée, l’aile droite anglaise mal inquiétée, l’ailegauche mal entamée, l’étrange malentendu deNey massant, au lieu de les échelonner, les quatredivisions du premier corps, des épaisseurs devingt-sept rangs et des fronts de deux centshommes livrés de la sorte à la mitraille,l’effrayante trouée des boulets dans ces masses,les colonnes d’attaque désunies, la batteried’écharpe brusquement démasquée sur leur flancBourgeois, Donzelot et Durutte compromis,Quiot repoussé, le lieutenant Vieux, cet herculesorti de l’école polytechnique, blessé au momentoù il enfonçait à coups de hache la porte de laHaie-Sainte sous le feu plongeant de la barricadeanglaise barrant le coude de la route de Genappeà Bruxelles, la division Marcognet, prise entrel’infanterie et la cavalerie, fusillée à bout portantdans les blés par Best et Pack, sabrée par 63
  64. 64. Ponsonby, sa batterie de sept pièces enclouée, leprince de Saxe-Weimar tenant et gardant, malgréle comte d’Erlon, Frischemont et Smohain, ledrapeau du 105e pris, le drapeau du 45e pris, cehussard noir prussien arrêté par les coureurs de lacolonne volante de trois cents chasseurs battantl’estrade entre Wavre et Plancenoit, les chosesinquiétantes que ce prisonnier avait dites, leretard de Grouchy, les quinze cents hommes tuésen moins d’une heure dans le vergerd’Hougomont, les dix-huit cents hommescouchés en moins de temps encore autour de laHaie-Sainte, tous ces incidents orageux, passantcomme les nuées de la bataille devant Napoléon,avaient à peine troublé son regard et n’avaientpoint assombri cette face impériale de lacertitude. Napoléon était habitué à regarder laguerre fixement ; il ne faisait jamais chiffre àchiffre l’addition poignante du détail ; les chiffreslui importaient peu, pourvu qu’ils donnassent cetotal : victoire ; que les commencementss’égarassent, il ne s’en alarmait point, lui qui secroyait maître et possesseur de la fin ; il savaitattendre, se supposant hors de question, et il 64
  65. 65. traitait le destin d’égal à égal. Il paraissait dire ausort : tu n’oserais pas. Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentaitprotégé dans le bien et toléré dans le mal. Il avait,ou croyait avoir pour lui, une connivence, onpourrait presque dire une complicité desévénements, équivalente à l’antiqueinvulnérabilité. Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina,Leipsick et Fontainebleau, il semble qu’onpourrait se défier de Waterloo. Un mystérieuxfroncement de sourcil devient visible au fond duciel. Au moment où Wellington rétrograda,Napoléon tressaillit. Il vit subitement le plateaude Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front del’armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, maisse dérobait. L’empereur se souleva à demi sur sesétriers. L’éclair de la victoire passa dans sesyeux. Wellington acculé à la forêt de Soignes etdétruit, c’était le terrassement définitif del’Angleterre par la France ; c’était Crécy, 65
  66. 66. Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés.L’homme de Marengo raturait Azincourt. L’empereur alors, méditant la péripétieterrible, promena une dernière fois sa lunette surtous les points du champ de bataille. Sa garde,l’arme au pied derrière lui, l’observait d’en basavec une sorte de religion. Il songeait ; ilexaminait les versants, notait les pentes, scrutaitle bouquet d’arbres, le carré de seigles, lesentier ; il semblait compter chaque buisson. Ilregarda avec quelque fixité les barricadesanglaises des deux chaussées, deux larges abatisd’arbres, celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de deux canons,les seuls de toute l’artillerie anglaise qui vissentle fond du champ de bataille, et celle de lachaussée de Nivelles où étincelaient lesbayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Ilremarqua près de cette barricade la vieillechapelle de Saint-Nicolas peinte en blanc qui està l’angle de la traverse vers Braine-l’Alleud. Il sepencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Leguide fit un signe de tête négatif, probablementperfide. 66
  67. 67. L’empereur se redressa et se recueillit. Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu’àachever ce recul par un écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédiaune estafette à franc étrier à Paris pour yannoncer que la bataille était gagnée. Napoléon était un de ces génies d’où sort letonnerre. Il venait de trouver son coup de foudre. Il donna l’ordre aux cuirassiers de Milhaudd’enlever le plateau de Mont-Saint-Jean. 67
  68. 68. IX L’inattendu. Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaientun front d’un quart de lieue. C’étaient deshommes géants sur des chevaux colosses. Ilsétaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrièreeux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, leschasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit centquatre-vingts lances. Ils portaient le casque sanscrins et la cuirasse de fer battu, avec les pistoletsd’arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Lematin toute l’armée les avait admirés quand, àneuf heures, les clairons sonnant, toutes lesmusiques chantant Veillons au salut de l’empirea, a Chant patriotique en trois strophes, de A.-S. Roy, sur un 68
  69. 69. ils étaient venus, colonne épaisse, une de leursbatteries à leur flanc, l’autre à leur centre, sedéployer sur deux rangs entre la chaussée deGenappe et Frischemont, et prendre leur place debataille dans cette puissante deuxième ligne, sisavamment composée par Napoléon, laquelle,ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers deKellermann et à son extrémité de droite lescuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire,deux ailes de fer. L’aide de camp Bernard leur porta l’ordre del’empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Lesescadrons énormes s’ébranlèrent. Alors on vit un spectacle formidable. Toute cette cavalerie, sabres levés, étendardset trompettes au vent, formée en colonne pardivision, descendit, d’un même mouvement etair extrait de Renaud d’Ast, opéra de Dalayrac. Ce n’est pointun hymne impérialiste. Le terme empire y désigne l’État et, enl’espèce, l’État républicain. Avant que retentît La Marseillaise,Veillons au salut de l’Empire était le plus fameux des chantsrévolutionnaires. On le rechanta en 1840 et on y ajouta alorsune quatrième strophe. 69
  70. 70. comme un seul homme, avec la précision d’unbélier de bronze qui ouvre une brèche, la collinede la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fondredoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés,y disparut dans la fumée, puis, sortant de cetteombre, reparut de l’autre côté du vallon, toujourscompacte et serrée, montant au grand trot, àtravers un nuage de mitraille crevant sur elle,l’épouvantable pente de boue du plateau deMont-Saint-Jean. Ils montaient, graves,menaçants, imperturbables ; dans les intervallesde la mousqueterie et de l’artillerie, on entendaitce piétinement colossal. Étant deux divisions, ilsétaient deux colonnes ; la division Wathier avaitla droite, la division Delord avait la gauche. Oncroyait voir de loin s’allonger vers la crête duplateau deux immenses couleuvres d’acier. Celatraversa la bataille comme un prodige. Rien de semblable ne s’était vu depuis la prisede la grande redoute de la Moskowa par la grossecavalerie ; Murat y manquait, mais Ney s’yretrouvait. Il semblait que cette masse étaitdevenue monstre et n’eût qu’une âme. Chaqueescadron ondulait et se gonflait comme un 70
  71. 71. anneau du polype. On les apercevait à travers unevaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle decasques, de cris, de sabres, bondissement orageuxdes croupes des chevaux dans le canon et lafanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessusles cuirasses, comme les écailles sur l’hydre. Ces récits semblent d’un autre âge. Quelquechose de pareil à cette vision apparaissait sansdoute dans les vieilles épopées orphiquesracontant les hommes-chevaux, les antiqueshippanthropes, ces titans à face humaine et àpoitrail équestre dont le galop escalada l’Olympe,horribles, invulnérables, sublimes ; dieux etbêtes. Bizarre coïncidence numérique, vingt-sixbataillons allaient recevoir ces vingt-sixescadrons. Derrière la crête du plateau, à l’ombrede la batterie masquée, l’infanterie anglaise,formée en treize carrés, deux bataillons par carré,et sur deux lignes, sept sur la première, six sur laseconde, la crosse à l’épaule, couchant en joue cequi allait venir, calme, muette, immobile,attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les 71
  72. 72. cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutaitmonter cette marée d’hommes. Elle entendait legrossissement du bruit des trois mille chevaux, lefrappement alternatif et symétrique des sabots augrand trot, le froissement des cuirasses, lecliquetis des sabres, et une sorte de grand soufflefarouche. Il y eut un silence redoutable, puis,subitement, une longue file de bras levésbrandissant des sabres apparut au-dessus de lacrête, et les casques, et les trompettes, et lesétendards, et trois mille têtes à moustaches grisescriant : vive l’empereur ! toute cette cavaleriedéboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entréed’un tremblement de terre. Tout à coup, chose tragique, à la gauche desAnglais, à notre droite, la tête de colonne descuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.Parvenus au point culminant de la crête, effrénés,tout à leur furie et à leur course d’exterminationsur les carrés et les canons, les cuirassiersvenaient d’apercevoir entre eux et les Anglais unfossé, une fosse. C’était le chemin creux d’Ohain. L’instant fut épouvantable. Le ravin était là, 72
  73. 73. inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux,profond de deux toises entre son double talus ; lesecond rang y poussa le premier, et le troisième ypoussa le second ; les chevaux se dressaient, serejetaient en arrière, tombaient sur la croupe,glissaient les quatre pieds en l’air, pilant etbouleversant les cavaliers, aucun moyen dereculer, toute la colonne n’était plus qu’unprojectile, la force acquise pour écraser lesAnglais écrasa les Français, le ravin inexorablene pouvait se rendre que comblé, cavaliers etchevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les unssur les autres, ne faisant qu’une chair dans cegouffre, et, quand cette fosse fut pleined’hommes vivants, on marcha dessus et le restepassa. Presque un tiers de la brigade Duboiscroula dans cet abîme. Ceci commença la perte de la bataille. Une tradition locale, qui exagère évidemment,dit que deux mille chevaux et quinze centshommes furent ensevelis dans le chemin creuxd’Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprendtous les autres cadavres qu’on jeta dans ce ravin 73
  74. 74. le lendemain du combat. Notons en passant que c’était cette brigadeDubois, si funestement éprouvée, qui, une heureauparavant, chargeant à part, avait enlevé ledrapeau du bataillon de Lunebourg. Napoléon, avant d’ordonner cette charge descuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain,mais n’avait pu voir ce chemin creux qui nefaisait pas même une ride à la surface du plateau.Averti pourtant et mis en éveil par la petitechapelle blanche qui en marque l’angle sur lachaussée de Nivelles, il avait fait, probablementsur l’éventualité d’un obstacle, une question auguide Lacoste. Le guide avait répondu non. Onpourrait presque dire que de ce signe de tête d’unpaysan est sortie la catastrophe de Napoléon. D’autres fatalités encore devaient surgir. Était-il possible que Napoléon gagnât cettebataille ? Nous répondons non. Pourquoi ? Àcause de Wellington ? à cause de Blücher ? Non.À cause de Dieu. Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n’était 74
  75. 75. plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autresérie de faits se préparait, où Napoléon n’avaitplus de place. La mauvaise volonté desévénements s’était annoncée de longue date. Il était temps que cet homme vaste tombât. L’excessive pesanteur de cet homme dans ladestinée humaine troublait l’équilibre. Cetindividu comptait à lui seul plus que le groupeuniversel. Ces pléthores de toute la vitalitéhumaine concentrée dans une seule tête, le mondemontant au cerveau d’un homme, cela seraitmortel à la civilisation si cela durait. Le momentétait venu pour l’incorruptible équité suprêmed’aviser. Probablement les principes et leséléments, d’où dépendent les gravitationsrégulières dans l’ordre moral comme dans l’ordrematériel, se plaignaient. Le sang qui fume, letrop-plein des cimetières, les mères en larmes, cesont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand laterre souffre d’une surcharge, de mystérieuxgémissements de l’ombre, que l’abîme entend. Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sachute était décidée. 75
  76. 76. Il gênait Dieu. Waterloo n’est point une bataille ; c’est lechangement de front de l’univers. 76
  77. 77. X Le plateau de Mont-Saint-Jean. En même temps que le ravin, la batterie s’étaitdémasquée. Soixante canons et les treize carrésfoudroyèrent les cuirassiers à bout portant.L’intrépide général Delord fit le salut militaire àla batterie anglaise. Toute l’artillerie volante anglaise était rentréeau galop dans les carrés. Les cuirassiers n’eurentpas même un temps d’arrêt. Le désastre duchemin creux les avait décimés, mais nondécouragés. C’étaient de ces hommes qui,diminués de nombre, grandissent de cœur. La colonne Wathier seule avait souffert dudésastre ; la colonne Delord, que Ney avait faitobliquer à gauche, comme s’il pressentait 77
  78. 78. l’embûche, était arrivée entière. Les cuirassiers se ruèrent sur les carrésanglais. Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents,pistolets au poing, telle fut l’attaque. Il y a des moments dans les batailles où l’âmedurcit l’homme jusqu’à changer le soldat enstatue, et où toute cette chair se fait granit. Lesbataillons anglais, éperdument assaillis, nebougèrent pas. Alors ce fut effrayant. Toutes les faces des carrés anglais furentattaquées à la fois. Un tournoiement frénétiqueles enveloppa. Cette froide infanterie demeuraimpassible. Le premier rang, genou en terre,recevait les cuirassiers sur les bayonnettes, lesecond rang les fusillait ; derrière le second rangles canonniers chargeaient les pièces, le front ducarré s’ouvrait, laissait passer une éruption demitraille et se refermait. Les cuirassiersrépondaient par l’écrasement. Leurs grandschevaux se cabraient, enjambaient les rangs, 78
  79. 79. sautaient par-dessus les bayonnettes et tombaient,gigantesques, au milieu de ces quatre mursvivants. Les boulets faisaient des trouées dans lescuirassiers, les cuirassiers faisaient des brèchesdans les carrés. Des files d’hommesdisparaissaient broyées sous les chevaux. Lesbayonnettes s’enfonçaient dans les ventres de cescentaures. De là une difformité de blessuresqu’on n’a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés,rongés par cette cavalerie forcenée, serétrécissaient sans broncher. Inépuisables enmitraille, ils faisaient explosion au milieu desassaillants. La figure de ce combat étaitmonstrueuse. Ces carrés n’étaient plus desbataillons, c’étaient des cratères ; ces cuirassiersn’étaient plus une cavalerie, c’était une tempête.Chaque carré était un volcan attaqué par unnuage ; la lave combattait la foudre. Le carré extrême de droite, le plus exposé detous, étant en l’air, fut presque anéanti dès lespremiers chocs. Il était formé du 75e régiment dehighlanders. Le joueur de cornemuse au centre,pendant qu’on s’exterminait autour de lui,baissant dans une inattention profonde son œil 79
  80. 80. mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs,assis sur un tambour, son pibrocha sous le bras,jouait les airs de la montagne. Ces Écossaismouraient en pensant au Ben Lothianb, comme lesGrecs en se souvenant d’Argos. Le sabre d’uncuirassier, abattant le pibroch et le bras qui leportait, fit cesser le chant en tuant le chanteur. Les cuirassiers, relativement peu nombreux,amoindris par la catastrophe du ravin, avaient làcontre eux presque toute l’armée anglaise, maisils se multipliaient, chaque homme valant dix.Cependant quelques bataillons hanovriensplièrent. Wellington le vit, et songea à sacavalerie. Si Napoléon, en ce moment-là même,eût songé à son infanterie, il eût gagné la bataille.Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les cuirassiers, assaillants, sesentirent assaillis. La cavalerie anglaise était sur a Pibroch : sorte de cornemuse écossaise. b Ben Lothian ou le pic de Lothian. Le Lothian est unepartie de l’Écosse méridionale formée de plaines verdoyantes,de vallées fertiles entre quelques pics ; cette contrée est d’unegrande fécondité. 80
  81. 81. leur dos. Devant eux les carrés, derrière euxSomerset ; Somerset, c’étaient les quatorze centsdragons-gardes. Somerset avait à sa droiteDornberg avec les chevau-légers allemands, et àsa gauche Trip avec les carabiniers belges ; lescuirassiers, attaqués en flanc et en tête, en avantet en arrière, par l’infanterie et par la cavalerie,durent faire face de tous les côtés. Que leurimportait ? ils étaient tourbillon. La bravouredevint inexprimable. En outre, ils avaient derrière eux la batterietoujours tonnante. Il fallait cela pour que ceshommes fussent blessés dans le dos. Une de leurscuirasses, trouée à l’omoplate gauche d’unbiscayen, est dans la collection dite musée deWaterloo. Pour de tels Français, il ne fallait pas moinsque de tels Anglais. Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre,une furie, un vertigineux emportement d’âmes etde courages, un ouragan d’épées éclairs. En uninstant les quatorze cents dragons-gardes nefurent plus que huit cents ; Fuller, leur lieutenant- 81
  82. 82. colonel, tomba mort. Ney accourut avec leslanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de Mont-Saint-Jean futpris, repris, pris encore. Les cuirassiers quittaientla cavalerie pour retourner à l’infanterie, ou, pourmieux dire, toute cette cohue formidable secolletait sans que l’un lâchât l’autre. Les carréstenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eutquatre chevaux tués sous lui. La moitié descuirassiers resta sur le plateau. Cette lutte duradeux heures. L’armée anglaise en fut profondémentébranlée. Nul doute que, s’ils n’eussent étéaffaiblis dans leur premier choc par le désastre duchemin creux, les cuirassiers n’eussent culbuté lecentre et décidé la victoire. Cette cavalerieextraordinaire pétrifia Clinton qui avait vuTalavera et Badajoz. Wellington, aux trois quartsvaincu, admirait héroïquement. Il disait à demi-voix : sublime* ! Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur * Splendid ! mot textuel. 82
  83. 83. treize, prirent ou enclouèrent soixante pièces decanon, et enlevèrent aux régiments anglais sixdrapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseursde la garde allèrent porter à l’empereur devant laferme de la Belle-Alliance. La situation de Wellington avait empiré. Cetteétrange bataille était comme un duel entre deuxblessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout encombattant et en se résistant toujours, perdenttout leur sang. Lequel des deux tombera lepremier ? La lutte du plateau continuait. Jusqu’où sont allés les cuirassiers ? personnene saurait le dire. Ce qui est certain, c’est que, lelendemain de la bataille, un cuirassier et soncheval furent trouvés morts dans la charpente dela bascule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s’entrecoupent et serencontrent les quatre routes de Nivelles, deGenappe, de La Hulpe et de Bruxelles. Cecavalier avait percé les lignes anglaises. Un deshommes qui ont relevé ce cadavre vit encore àMont-Saint-Jean. Il se nomme Dehaze. Il avait 83
  84. 84. alors dix-huit ans. Wellington se sentait pencher. La crise étaitproche. Les cuirassiers n’avaient point réussi, en cesens que le centre n’était pas enfoncé. Tout lemonde ayant le plateau, personne ne l’avait, et ensomme il restait pour la plus grande part auxAnglais. Wellington avait le village et la plaineculminante ; Ney n’avait que la crête et la pente.Des deux côtés on semblait enraciné dans ce solfunèbre. Mais l’affaiblissement des Anglais paraissaitirrémédiable. L’hémorragie de cette armée étaithorrible. Kempt, à l’aile gauche, réclamait durenfort. – Il n’y en a pas, répondait Wellington,qu’il se fasse tuer ! – Presque à la même minute,rapprochement singulier qui peint l’épuisementdes deux armées, Ney demandait de l’infanterie àNapoléon, et Napoléon s’écriait : De l’infanterie !où veut-il que j’en prenne ? Veut-il que j’enfasse ? Pourtant l’armée anglaise était la plus malade.Les poussées furieuses de ces grands escadrons à 84
  85. 85. cuirasses de fer et à poitrines d’acier avaientbroyé l’infanterie. Quelques hommes autour d’undrapeau marquaient la place d’un régiment, telbataillon n’était plus commandé que par uncapitaine ou par un lieutenant ; la division Alten,déjà si maltraitée à la Haie-Sainte, était presquedétruite ; les intrépides Belges de la brigade VanKluze jonchaient les seigles le long de la route deNivelles ; il ne restait presque rien de cesgrenadiers hollandais qui, en 1811, mêlés enEspagne à nos rangs, combattaient Wellington, etqui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaientNapoléon. La perte en officiers était considérable.Lord Uxbridge, qui le lendemain fit enterrer sajambe, avait le genou fracassé. Si, du côté desFrançais, dans cette lutte des cuirassiers, Delord,Lhéritier, Colbert, Dnop, Travers et Blancardétaient hors de combat, du côté des Anglais,Alten était blessé, Barne était blessé, Delanceyétait tué, Van Merlen était tué, Ompteda était tué,tout l’état-major de Wellington était décimé, etl’Angleterre avait le pire partage dans ce sanglantéquilibre. Le 2e régiment des gardes à pied avaitperdu cinq lieutenants-colonels, quatre capitaines 85
  86. 86. et trois enseignes ; le premier bataillon du 30ed’infanterie avait perdu vingt-quatre officiers etcent douze soldats ; le 79e montagnards avaitvingt-quatre officiers blessés, dix-huit officiersmorts, quatre cent cinquante soldats tués. Leshussards hanovriens de Cumberland, un régimenttout entier, ayant à sa tête son colonel Hacke, quidevait plus tard être jugé et cassé, avaient tournébride devant la mêlée et étaient en fuite dans laforêt de Soignes, semant la déroute jusqu’àBruxelles. Les charrois, les prolonges, lesbagages, les fourgons pleins de blessés, voyantles Français gagner du terrain et s’approcher de laforêt, s’y précipitaient ; les Hollandais, sabrés parla cavalerie française, criaient : alarme ! De Vert-Coucou jusqu’à Groenendael, sur une longueurde près de deux lieues dans la direction deBruxelles, il y avait, au dire des témoins quiexistent encore, un encombrement de fuyards.Cette panique fut telle qu’elle gagna le prince deCondé à Malines et Louis XVIII à Gand. Àl’exception de la faible réserve échelonnéederrière l’ambulance établie dans la ferme deMont-Saint-Jean et des brigades Vivian et 86
  87. 87. Vandeleur qui flanquaient l’aile gauche,Wellington n’avait plus de cavalerie. Nombre debatteries gisaient démontées. Ces faits sontavoués par Siborne ; et Pringle, exagérant ledésastre, va jusqu’à dire que l’armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre millehommes. Le duc-de-fer demeurait calme, maisses lèvres avaient blêmi. Le commissaireautrichien Vincent, le commissaire espagnolAlava, présents à la bataille dans l’état-majoranglais, croyaient le duc perdu. À cinq heures,Wellington tira sa montre, et on l’entenditmurmurer ce mot sombre : Blücher, ou la nuit ! Ce fut vers ce moment-là qu’une lignelointaine de bayonnettes étincela sur les hauteursdu côté de Frischemont. Ici est la péripétie de ce drame géant. 87
  88. 88. XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow. On connaît la poignante méprise deNapoléon : Grouchy espéré, Blücher survenant, lamort au lieu de la vie. La destinée a de ces tournants ; on s’attendaitau trône du monde ; on aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,lieutenant de Blücher, lui eût conseillé dedéboucher de la forêt au-dessus de Frischemontplutôt qu’au dessous de Plancenoit, la forme dudix-neuvième siècle eût peut-être été différente.Napoléon eût gagné la bataille de Waterloo. Partout autre chemin qu’au-dessous de Plancenoit,l’armée prussienne aboutissait à un ravininfranchissable à l’artillerie, et Bülow n’arrivaitpas. 88
  89. 89. Or, une heure de retard, c’est le généralprussien Muffling qui le déclare, et Blüchern’aurait plus trouvé Wellington debout ; « labataille était perdue ». Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Ilavait du reste été fort retardé. Il avait bivouaqué àDion-le-Mont et était parti dès l’aube. Mais leschemins étaient impraticables et ses divisionss’étaient embourbées. Les ornières venaient aumoyeu des canons. En outre, il avait fallu passerla Dyle sur l’étroit pont de Wavre ; la rue menantau pont avait été incendiée par les Français ; lescaissons et les fourgons de l’artillerie, ne pouvantpasser entre deux rangs de maisons en feu,avaient dû attendre que l’incendie fût éteint. Ilétait midi que l’avant-garde de Bülow n’avait puencore atteindre Chapelle-Saint-Lambert. L’action, commencée deux heures plus tôt, eûtété finie à quatre heures, et Blücher serait tombésur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont cesimmenses hasards, proportionnés à un infini quinous échappe. Dès midi, l’empereur, le premier, avec sa 89
  90. 90. longue-vue, avait aperçu à l’extrême horizonquelque chose qui avait fixé son attention. Il avaitdit : – Je vois là-bas un nuage qui me paraît êtredes troupes. Puis il avait demandé au duc deDalmatie : – Soult, que voyez-vous versChapelle-Saint-Lambert ? – Le maréchalbraquant sa lunette avait répondu : – Quatre oucinq mille hommes, sire. Évidemment Grouchy. –Cependant cela restait immobile dans la brume.Toutes les lunettes de l’état-major avaient étudié« le nuage » signalé par l’empereur. Quelques-uns avaient dit : Ce sont des colonnes qui fonthalte. La plupart avaient dit : Ce sont des arbres.La vérité est que le nuage ne remuait pas.L’empereur avait détaché en reconnaissance versce point obscur la division de cavalerie légère deDomon. Bülow en effet n’avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et ne pouvait rien. Il devaitattendre le gros du corps d’armée, et il avaitl’ordre de se concentrer avant d’entrer en ligne ;mais à cinq heures, voyant le péril de Wellington,Blücher ordonna à Bülow d’attaquer et dit ce motremarquable : « Il faut donner de l’air à l’armée 90
  91. 91. anglaise. » Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hackeet Ryssel se déployaient devant le corps deLobau, la cavalerie du prince Guillaume dePrusse débouchait du bois de Paris, Plancenoitétait en flammes, et les boulets prussienscommençaient à pleuvoir jusque dans les rangsde la garde en réserve derrière Napoléon. 91
  92. 92. XII La garde. On sait le reste : l’irruption d’une troisièmearmée, la bataille disloquée, quatre-vingt-sixbouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Iersurvenant avec Bülow, la cavalerie de Zietenmenée par Blücher en personne, les Françaisrefoulés, Marcognet balayé du plateau d’Ohain,Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiotreculant, Lobau pris en écharpe, une nouvellebataille se précipitant à la nuit tombante sur nosrégiments démantelés, toute la ligne anglaisereprenant l’offensive et poussée en avant, lagigantesque trouée faite dans l’armée française,la mitraille anglaise et la mitraille prussiennes’entr’aidant, l’extermination, le désastre defront, le désastre en flanc, la garde entrant enligne sous cet épouvantable écroulement. 92
  93. 93. Comme elle sentait qu’elle allait mourir, ellecria : vive l’empereur ! L’histoire n’a rien de plusémouvant que cette agonie éclatant enacclamations. Le ciel avait été couvert toute la journée. Toutà coup, en ce moment-là même, il était huitheures du soir, les nuages de l’horizons’écartèrent et laissèrent passer, à travers lesormes de la route de Nivelles, la grande rougeursinistre du soleil qui se couchait. On l’avait vu selever à Austerlitz. Chaque bataillon de la garde, pour cedénouement, était commandé par un général.Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret deMorvan, étaient là. Quand les hauts bonnets desgrenadiers de la garde avec la large plaque àl’aigle apparurent, symétriques, alignés,tranquilles, superbes, dans la brume de cettemêlée, l’ennemi sentit le respect de la France ; oncrut voir vingt victoires entrer sur le champ debataille, ailes déployées, et ceux qui étaientvainqueurs, s’estimant vaincus, reculèrent ; maisWellington cria : Debout, gardes, et visez juste ! 93
  94. 94. le régiment rouge des gardes anglaises, couchéderrière les haies, se leva, une nuée de mitraillecribla le drapeau tricolore frissonnant autour denos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnagecommença. La garde impériale sentit dansl’ombre l’armée lâchant pied autour d’elle, et levaste ébranlement de la déroute, elle entendit lesauve-qui-peut ! qui avait remplacé le vivel’empereur ! et, avec la fuite derrière elle, ellecontinua d’avancer, de plus en plus foudroyée etmourant davantage à chaque pas qu’elle faisait. Iln’y eut point d’hésitants ni de timides. Le soldatdans cette troupe était aussi héros que le général.Pas un homme ne manqua au suicide. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de lamort acceptée, s’offrait à tous les coups danscette tourmente. Il eut là son cinquième chevaltué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux,l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, unede ses épaulettes à demi coupée par le coup desabre d’un horse-guard, sa plaque de grand-aiglebosselée par une balle, sanglant, fangeux,magnifique, une épée cassée à la main, il disait :Venez voir comment meurt un maréchal de 94
  95. 95. France sur le champ de bataille ! Mais en vain ;il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Iljetait à Drouet d’Erlon cette question : Est-ce quetu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu detoute cette artillerie écrasant une poignéed’hommes : – Il n’y a donc rien pour moi ! Oh !je voudrais que tous ces boulets anglaism’entrassent dans le ventre ! – Tu étais réservé àdes balles françaises, infortuné ! 95
  96. 96. XIII La catastrophe. La déroute derrière la garde fut lugubre. L’armée plia brusquement de tous les côtés àla fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, dePapelotte, de Plancenoit. Le cri Trahison ! futsuivi du cri Sauve-qui-peut ! Une armée qui sedébande, c’est un dégel. Tout fléchit, se fêle,craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, seprécipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte uncheval, saute dessus, et, sans chapeau, sanscravate, sans épée, se met en travers de lachaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois lesAnglais et les Français. Il tâche de retenirl’armée, il la rappelle, il l’insulte, il se cramponneà la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient,en criant : Vive le maréchal Ney ! Deuxrégiments de Durutte vont et viennent effarés et 96
  97. 97. comme ballottés entre le sabre des uhlans et lafusillade des brigades de Kempt, de Best, de Packet de Rylandt ; la pire des mêlées, c’est ladéroute, les amis s’entre-tuent pour fuir ; lesescadrons et les bataillons se brisent et sedispersent les uns contre les autres, énormeécume de la bataille. Lobau à une extrémitécomme Reille à l’autre sont roulés dans le flot.En vain Napoléon fait des murailles avec ce quilui reste de la garde ; en vain il dépense à undernier effort ses escadrons de service. Quiotrecule devant Vivian, Kellermann devantVandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devantPirch, Domon et Subervic devant le princeGuillaume de Prusse. Guyot, qui a mené à lacharge les escadrons de l’empereur, tombe sousles pieds des dragons anglais. Napoléon court augalop le long des fuyards, les harangue, presse,menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaientle matin vive l’empereur, restent béantes ; c’est àpeine si on le connaît. La cavalerie prussienne,fraîche venue, s’élance, vole, sabre, taille, hache,tue, extermine. Les attelages se ruent, les canonsse sauvent ; les soldats du train détellent les 97

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