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Rene girard
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  • 1. Deux des clés de sa réflexion : le désir médiatisé (l’objet du désir est désigné par les autres) et lafascination (donc, le tabou) du mimétisme. La violence est le fondement de toute société. Le ritereligieux est le fondement de toute culture. La religion chrétienne a radicalement bousculé cesfondements en substituant l’amour à la violence. Professeur de littérature dans une université de Californie, il a la très haute ambition de nousrévéler les origines de toute civilisation, en particulier de la civilisation occidentale. Girard nous révèleessentiellement trois secrets :  la violence est le fondement de toute société ;  le rite religieux estle fondement de toute culture ;  la Révélation chrétienne a radicalement bousculé ces fondementsen substituant l’amour à la violence. Pourquoi avoir choisi Stanford et la Californie? C’est que les universités américaines sontl’équivalent de nos monastères du Moyen Âge, ou de ce que fut autrefois la Sorbonne. L’architecturede Stanford est un pastiche de cette vieille Europe monastique : le département de littérature oùenseigne René Girard est logé dans un faux cloître bâti au début du siècle, adossé à une chapellepseudo-italienne de la même époque. L’éloignement de Paris permet ici de se consacrer entièrementà la réflexion et à l’écriture, sans baigner dans l’atmosphère superficielle de l’intelligentsia parisienne.Mais ne croyons pas que tout à Stanford ne soit que recueillement. Girard évite, par de savantsdétours, de croiser des groupes d’étudiants dépenaillés, plus amateurs de sensations fortes ― rock etmarijuana ― que d’étude de textes. Girard s’indigne de l’incroyable complaisance des universitairesaméricains envers cette jeunesse barbare. « Mes collègues, ajoute-t-il, n’ont pas l’esprit derésistance ; ils veulent être en accord avec la foule… » La première grande « découverte » de Girard ― révélée en 1961 dans Mensonge romantiqueet vérité romanesque ― c’est qu’au commencement de toute société, il y a la violence ; mais pasl’agression barbare et anonyme! Notre violence est fondée sur ce qu’il appelle le désir mimétique,l’imitation : nous ne désirons que ce que l’autre désire. Dans À la recherche du temps perdu, expliqueGirard, le jeune Marcel Proust avoue ne vouloir devenir écrivain que par imitation du héros, Bergotte ;tous les personnages du livre sont des snobs, c’est-à-dire des imitateurs. Dans le roman deCervantès, c’est par imitation du héros romanesque Amadis des Gaules que Don Quichotte se faitchevalier. Chez Freud, c’est le père qui désigne au fils sa mère et le conduit au complexe d’Œdipe.Plus près de nous, dans la société de consommation, ce sont nos voisins qui désignent l’objet que,par imitation, nous allons désirer. Une fois ce désir mimétique repéré, Girard est capable de le décelerdans n’importe quel texte significatif : la clé ouvre toutes les serrures. L’ordre social est fondé sur ladifférence : chacun, dans la société, tient un rôle, une place. L’imitation vise à créerl’ « indifférenciation ». Et c’est quand les rôles sont bouleversés qu’apparaît la crise. Le désir mimétique conduit à la violence et menace de détruire le groupe, la société. Àl’évidence, souligne Girard, la société moderne vit une crise d’indifférenciation généralisée : fin de ladifférence entre les peuples, les classes, les rôles, les sexes! « Je constate que la société moderneest capable de supporter, sans crise, un degré d’indifférenciation supérieur aux sociétéstraditionnelles mais je constate que la société moderne est bien en crise. » La question fondamentale qui se pose donc à toute société est de canaliser le désirmimétique et la violence qu’il entraîne. Comment? « En faisant dévier la violence sur un innocent : lebouc émissaire. C’est, dit Girard, le sacrifice du bouc émissaire qui va arrêter la crise. »Le sacrifice du bouc émissaire fonde l’ordre social À peu près toutes les tragédies grecques, rappelle Girard, s’achèvent par le sacrifice d’unevictime ; l’ordre de la Cité, qui avait été troublé par la crise mimétique, est rétabli par le sacrifice. C’estpar la désignation de cette victime, le bouc émissaire, que se refait l’unité du groupe et que la crise est
  • 2. évacuée. Mais, insiste Girard, le plus important est le mode de désignation de la victime. Le groupequi se livre au « lynchage originel » doit ignorer que la victime est innocente ; il faut que le groupe lacroie coupable, et désignée de manière divine. Dans de nombreuses sociétés primitives, raconte Girard, la victime est choisie au terme d’unjeu de hasard. Dans les textes de l’Antiquité grecque, elle porte des signes : elle est boiteuse ouborgne, ou rousse ou trop blonde, ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire s’autodésigne par le faitqu’il est différent. Une fois le bouc émissaire exécuté, l’unité du groupe se ressoude, la crise a étéévacuée, canalisée vers un tiers. Ce lynchage originel est, selon Girard, le fondement de toutesociété. L’acte fondateur de la société humaine ne serait donc pas, comme le supposait Jean-JacquesRousseau, le « contrat social ». Shakespeare, dit Girard, a mieux compris cela que les philosophes oules sociologues : ce n’est pas un hasard si sa tragédie Jules César commence par l’assassinat dudictateur. Mais le sacrifice initial ne relève pas seulement de la littérature ; il a vraiment eu lieu. « Sil’archéologie le permettait, précise Girard, on retrouverait, au cœur de toute ville, le lieu de ce premiersacrifice et le nom de la victime. » Dans la suite des temps, ce premier sacrifice va être ritualisé, etson origine sera dissimulée : c’est le secret des prêtres. Et le but des religions est de répéter à l’infinil’acte fondateur, de manière à préserver l’unité sociale. Nos mythes sont la trace d’événements qui sesont véritablement produits. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il nesera pas inutile, ajoute Girard, de rééditer le lynchage, de revivifier le sacrifice.Toutes les institutions sont d’origine religieuse Toute civilisation, dit Girard, est au départ une religion. Toutes les institutions sont d’originereligieuse et conservent les traces de ces origines sacrificielles. Prenez l’enseignement : son objet est-il de transmettre les connaissances? ou n’est-il pas plutôt de pratiquer des rites initiatiques, d’exclure,de fabriquer des victimes? Prenez le pouvoir politique. On croit généralement ― c’est la thèse deVoltaire ― que les monarques, profitent de leur autorité, qu’ils se sont, au fil de l’Histoire, arrogé despouvoirs religieux. C’est le contraire! Le monarque n’est pas celui qui officie ; il est la victime en sursisque le peuple se réserve de sacrifier. Exemple : Louis XVI, Marie Antoinette, boucs émissaires types,dont le sacrifice est destiné à refaire l’unité nationale. Mille documents anthropologiques sur lescivilisations primitives montrent clairement l’identification du monarque et de la victime. Alors que depuis trois siècles, la science s’acharnait à réduire la religion à des intérêts, despeurs, des ignorances, Girard nous dit que les Évangiles rendent compte« scientifiquement » de toutel’histoire humaine. Et c’est aussi à partir des Évangiles que, selon lui, l’Histoire bascule. Car Jésusn’est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime [d’une innocence notoire] et bouc émissairevolontaire [donnant son consentement], il s’est désigné lui-même [de plein gré]. Sa mort signifie etannonce que, désormais le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée sur la violence,ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde. Avant le Christ, Socrate déjà, rappelle Girard, avait choisi la mort face à ses juges. Il mettaitainsi radicalement en cause les fondements de la société grecque. Mais l’événement restait daté etlimité. La Révélation chrétienne est de portée universelle, elle est radicalement autre : avec Jésus, lavictime cesse d’être coupable, le rite sacrificiel n’a plus de sens, la logique du bouc émissaires’écroule, les bases même de la civilisation antique s’effondrent. Le Christ nous oblige à regarder enface la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle ettranscendantale ; nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l’avons pas compris sansLui. S’il existe encore de la violence, c’est que les hommes résistent à la Révélation. L’Holocausteen témoigne, mais aussi la perversion du discours : tous les coupables se veulent, à notre époque,des victimes innocentes! Mais la Révélation progresse quand même : plus la violence s’aggrave, plus
  • 3. le sacrifice devient absurde ; plus il est évident que les victimes sont innocentes, plus il devient clairque la violence est inutile. Dans cette perspective, l’arme nucléaire rend la violence à peu près impossible. Ne serait-ellepas la dernière étape avant que les hommes ouvrent enfin les yeux et ne substituent la nécessité dupardon à la logique de la violence, comme le leur demande le Christ?1. Violence mimétique et Amour chez René GirardLêtre humain est un imitateur, mais lêtre humain est également un être de désir. Lêtre humain étantun être de désir souhaite sapproprier les objets, les autres et la considération des autres. Leproblème cest que le désir dappropriation de lun se heurte au désir dimitation appropriative delautre, et cest ainsi que naît la rivalité pour lobjet, pour lautre et la considération de lautre, lenvie etla jalousie qui conduisent à la haine, aux conflits et à la violence. Il faut donc résoudre les conflits.Jusquau Christianisme cest la violence sacrée qui permet de résoudre les conflits. Aujourdhui, nousdit René Girard, la solution cest lAmour du Christianisme.A/ La solution de la violence sacrée.Limitation appropriative, ce que Girard appelle la "mimésis dappropriation", en menaçant la cohésionsociale du groupe par laffrontement généralisé des imitateurs, conduit la Société à pratiquer le rite delémissaire, qui dans les sociétés archaïques prend la forme des sacrifices humains.Pour que la société retrouve la paix, il faut polariser toutes les haines sur une victime arbitraire, quipeut être innocente mais qui est perçue comme étant coupable, et qui sera porteuse dune discordequelle polarise et qui disparaîtra avec elle si le rite réussit.Une première civilisation du rite à conduit dans certaines religions à remplacer les victimes humainespar des animaux : ainsi le rite du bouc émissaire dans le Judaïsme, bouc qui est chargé des péchésdIsraël le jour de la fête des Expiations et est chassé dans le désert.Mais, selon Girard, la civilisation définitive du rite est celle du Christianisme et elle ne résulte pas de lalecture généralement admise du Nouveau Testament, qui est la lecture dite "sacrificielle" mais dunenouvelle lecture, qui est la sienne, qui est une lecture "non sacrificielle" du Nouveau Testament, texteque Girard voit comme étant le texte le plus subversif de lHistoire.Linterprétation sacrificielle de la Passion du Christ, de sa mort sur la croix, cest lEpître aux Hébreuxqui la présente le plus clairement.Le Christ soffre en sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. Le Christ en assumanttous les péchés du Monde et en simmolant lui-même, est la dernière victime émissaire et pourléternité. En conséquence limitation devient maintenant possible car la réalité mimétique qui conduità la violence intersociale est conjurée. Désormais limitation appropriative est un facteur de progrès etnon plus la cause fondamentale du déchaînement de la violence. Gràce au Christ lhumanité peut faireun pas décisif vers les grandes découvertes modernes et linstauration dune société qui favorise larivalité économique, sociale et politique.B/ La solution de lAmour du ChristianismeLa position de René Girard est tout à fait contraire à cette lecture sacrificielle.Pour lui le Nouveau Testament aurait été incompris pendant deux mille ans. En réalité le NouveauTestament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants.Dans la religion primitive pour que le sacrifice de la victime émissaire soit socialement efficace il fautquelle soit perçue comme étant coupable. Cest parce que la foule sacrifiante est convaincue de laculpabilité de la victime émissaire que lordre social peut être rétabli. Or Jésus-Christ ne cesse deproclamer linnocence des victimes et cest en victime innocente proclamée quil est immolé. Enproclamant linnocence des victimes émissaires Jésus-Christ détruit lefficacité du rite de lémissaire.
  • 4. Désormais la paix sociale ne peut résulter que de la non-violence, que de lamour du prochain etmême de ses ennemis. Le message christique oblige donc les hommes à choisir entre lamour et lanon-violence dune part et le déchaînement de la "violence mimétique" dans un monde guetté parlapocalypse nucléaire dautre part. Lorsque le message aura été compris par tout le monde la paix etla prospérité régneront...2. La persistance de la violence sacréeDe fait la violence sacrée persiste aujourdhui dans certaines sociétés traditionnelles.Ainsi dans la société shiite de lAyatollah Khomeiny. Cest une violence dont lobjectif est interne etexterne.Il est interne parce que la violence sacrée sapplique au monde musulman : "La foi et la justiceislamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde musulman, les gouvernements anti-islamiques ou ceux qui ne se conforment pas entièrement aux lois islamiques. Linstauration dunordre politique laïque revient à entraver la progression de lordre islamique. Tout pouvoir laïque, quelleque soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un pouvoir athée, oeuvre de Satan ; ilest de notre devoir de lenrayer et de combattre ses effets. Le pouvoir "satanique" ne peut engendrerque la "corruption sur la terre", le mal suprême qui doit être impitoyablement combattu et déraciné.Pour ce faire nous navons dautre solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposentpas sur les purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de démanteler lessystèmes administratifs traîtres, pourris, tyranniques et injustes qui les servent. Cest non seulementnotre devoir en Iran, mais cest aussi le devoir de tous les musulmans du monde, dans tous les paysmusulmans, de mener la Révolution Politique Islamique à la victoire finale."Il est externe parce que la violence sacrée sapplique au monde non musulman : "La guerre saintesignifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut quelle soit déclarée après la formationdun gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de lImam ou sur son ordre. Il seraalors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquêtedont le but final est de faire régner la loi coranique dun bout à lautre de la Terre. Mais que le mondeentier sache bien que la suprématie universelle de lIslam diffère considérablement de lhégémoniedes autres conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit dabord créé sous lautoritéde lImam afin quil puisse entreprendre cette conquête qui se distinguera des autres guerres deconquête injustes et tyranniques faisant abstraction des principes moraux et civilisateurs de lIslam.""LEurope (lOccident) nest quun ensemble de dictatures pleines dinjustices ; lhumanité entière doitfrapper dune poigne de fer ces fauteurs de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si lacivilisation islamique avait dirigé lOccident, on ne serait plus contraint dassister à ces agissementssauvages indignes même des animaux féroces."René Girard est lauteur de nombreux ouvrages, qui développent tous le même thème : Mensongeromantique et vérité romanesque, Grasset, Paris, 1961, Hachette-Pluriel n°8321 ; La Violence et lesacré, Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel n°8352 ; Des Choses cachées depuis la fondation dumonde, Grasset, Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n°4001 ; Le Bouc-émissaire, Grasset, Paris,1982, Le Livre de poche, essais n°4029 ; Critique dans un souterrain, LAge dHomme, Lausanne,1984, Le Livre de poche, essais n°4009 ; La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris,1985, Le Livre de poche, essais n°4084 ; Shakespeare : Les feux de lenvie, Grasset, Paris,1990 ; Quand ces choses commenceront, Arléa, Paris, 1994 ;Je vois satan tomber comme léclair,Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, Paris 2001.-------René Girard, philosophe et anthropologue : "Ce qui se joue aujourdhui est une rivalité mimétique àléchelle planétaire"Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec lOccident.Lislam fournit le ciment quon trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mortnous le rend plus mystérieux encore.
  • 5. "votre théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle sappliquer à lactuelle situation de crise internationale? - Lerreur est toujours de raisonner dans les catégories de la "différence", alors que la racine de tousles conflits, cest plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures.La concurrence, cest-à-dire le désir dimiter lautre pour obtenir la même chose que lui, au besoin parla violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre, mais ce qui suscite leterrorisme nest pas dans cette "différence" qui léloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable.Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humainssont essentiellement des rapports dimitation, de concurrence. "Ce qui se vit aujourdhui est une formede rivalité mimétique à léchelle planétaire. Lorsque jai lu les premiers documents de Ben Laden,constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti demblée à unniveau qui est au-delà de lislam, celui de la planète entière. Sous létiquette de lislam, on trouve unevolonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports derivalité mimétique avec lOccident. Mais les tours détruites occupaient autant détrangers quedAméricains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissancequils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions dentraînement, les auteurs des attentats nétaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.- "Loin de se détourner de lOccident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent passempêcher de limiter, dadopter ses valeurs sans se lavouer et sont tout aussi dévorés que nous lesommes de la réussite individuelle et collective." Faut-il comprendre que les "ennemis" de lOccidentfont des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ?- Ce sentiment nest pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle,on sait quun homme comme Ben Laden na rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti oude faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau audébut de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans lautre, et il nen vit quede manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés sintègrent avec facilité, alorsque dautres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et unressentiment permanents. Parce quils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et deshumiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmansqui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité.- Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui sest passé, puisquils vivent enpermanence ces rapports de concurrence.- LAmérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. Lidéologie de la libreentreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sontexcellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour oulautre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle estmalheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, cest lislamqui fournit aujourdhui le ciment quon trouvait autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons",disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant... Ben Laden, cest plus inquiétantque le marxisme où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et unidéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident.- Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de lislam ? Si lechristianisme, cest le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusquà dire que lilamisme est lapermission du sacrifice et lislam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notionde "modèle" qui est au cœur de votre théorie mimétique ?- Lislam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion na rien à voiravec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, dun certain point de vue, est plus positif quecelui que nous observons dans le christianisme. Je pense à lagonie du Christ : "Mon Père, pourquoimas-tu abandonné ! (...) Que cette coupe séloigne de moi." Le rapport mystique de lislam avec lamort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamisteskamikazes pour des "cowards" (poltrons), mais, très vite, ils ont changé dappréciation. Le mystère deleur suicide épaississait le mystère de leur action terroriste." Oui, lislam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme etdu modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer.
  • 6. Alors imaginez ce qui se passe aujourdhui quand il a, si jose dire, réussi. Il est évident que dans lemonde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.- Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de lEglise, de la "semence" dechrétiens...- Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peutsapitoyer sur lui, mais il nenvie pas sa mort. Il la redoute même. Le martyr sera pour lui un modèledaccompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans lislam, cestdifférent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politiquedu monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à lislam ?On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné lamort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de lanalyser. Ilfaut seulement le constater.- Iriez-vous jusquà dire que la figure dominante de lislam est celle du combattant guerrier et que dansle christianisme cest celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toutetentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?- Ce qui me frappe dans lhistoire de lislam, cest la rapidité de sa diffusion. Il sagit de la conquêtemilitaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares sétaient fondus dans les sociétés quilsavaient conquises, mais lislam est resté tel quil était et a converti les populations des deux tiers de laMéditerranée. Ce nest donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. Jiraismême jusquà dire que cest une reprise - rationaliste à certains points de vue - de ce qui fait lechristianisme, une sorte de protestantisme avant lheure. Dans la foi musulmane, il y a un aspectsimple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie dun grand nombre de peuples àlétat tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manquelessentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, lislam réhabilite la victime innocente,mais il le fait de manière guerrière. La croix, cest le contraire, cest la fin des mythes violents etarchaïques.- Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs dune violence structurelle, parce quils ont fait naîtreune notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente ?- On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textesne prouvent pas quils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui sexprimedans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : "Les taureaux de Balaammencerclent et vont me lyncher"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de lextérieur,mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence quipèse sur lhomme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu." Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais doù vientréellement la menace ? Aujourdhui nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvementsde foules sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle lest dans le récit de Job.Elle demande à Job de se reconnaître coupable : cest un vrai procès de Moscou quon lui fait. Procèsprophétique. Nest-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ?Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythessacrificiels de lAntiquité." Est-ce si différent dans lislam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur lerapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le béliersacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour quil épargne son fils.Parce quAbel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas danimaux, iltue son frère. Autrement dit, lanimal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. Cest-à-dire quilfournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau decertains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci dantagonisme et deséparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.
  • 7. - Vous insistez dans votre dernier livre sur lautocritique occidentale, toujours présente à côté delethnocentrisme. "Nous autres Occidentaux, écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi." Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours ?- Elle subsiste et elle est légitime pour repenser lavenir, pour corriger par exemple cette idée dunLocke ou dun Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et généreuse.Cest une idée absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est étonnant quaprès un échec aussiflagrant que celui du marxisme lidéologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capablede mieux se défendre. Affirmer que "lhistoire est finie" parce que cette idéologie la emporté sur lecollectivisme, cest évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, lécart des salaires saccroîtdune manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde.Ce quon attend de laprès-attentats, cest bien sûr une idéologie renouvelée, plus raisonnable, dulibéralisme et du progrès."* Propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde, 06 novembre 2001, p. 20-------MENSONGE ROMANTIQUE ET VÉRITÉ ROMANESQUE , Grasset, 1961Il faut impérativement commencer la lecture de Girard par ce premier livre, même sil nest pasobligatoirement le plus accessible. Cest là que le mécanisme du désir mimétique est entièrementrévélé et démonté. Beaucoup de choses qui seront abordées par la suite, notamment danslanthropologie de La violence et le sacré, ne pourront être correctement appréhendées que si lon abien saisi les rapports composant le triangle sujet-modèle-objet, la façon dont Girard envisage lamédiation interne, la transfiguration de lobjet, la contagion des rivalités et leffondrement desdifférences. Mensonge romantique, vérité romanesque est le fondement théorique incontournablede loeuvre de René Girard, mais cest aussi un époustouflant et novateur exercice de critiquelittéraire.DOSTOÏEVSKI : DU DOUBLE À LUNITÉ, Plon, 1963Il y a un cas Dostoïevski qui passionne René Girard. Le triangle mimétique et lomnipotence du rivalpeuplent la totalité de loeuvre de lauteur de Crime et Châtiment. En suivant pas à pas la vie etloeuvre, René Girard montre comment Dostoïevski - à compter des Mémoires écrits dans unsouterrain - dégage progressivement la parfaite identité des doubles. Cest ce lent travail de laconnaissance de la méconnaissance qui est mis à jour par Girard jusquà la rédemption des FrèresKaramazov. Lessai fait partie à présent du collectif Critique dans un souterrain.LA VIOLENCE ET LE SACRÉ, Grasset, 1972Les hypothèses mises en lumière à partir du romanesque dans MRVR peuvent-elles être retrouvéesdans les textes les plus anciens de lhumanité ? Prenant appui sur la tragédie grecque, René Girardva dégager lidentité entre violence et mimésis. Dès lors, comment les hommes ont-ils pu échapperà la circularité exponentielle et destructrice de la vengeance ? La réponse de René Girard est sanséquivoque : en retournant la violence collective née dune crise paroxistique des différences sur unseul, la victime émissaire et en investissant cette dernière, à la fois de la responsabilité de la criseet de sa résolution, créant ainsi lambivalence du sacré. Ouvrage bien entendu incontournablepuisque Girard nous y propose une explication simple de la création de lhumanité par elle-même,tout en dégageant deux nouvelles hypothèses riches de développements futurs : la crise sacrificielleet le principe de méconnaissance, qui conditionne lefficacité du mécanisme victimaire.CRITIQUE DANS UN SOUTERRAIN, LAge dHomme, 1976Ce livre réunit lensemble des critiques littéraires de René Girard depuis la publication deMRVR, ycompris le long essai sur Dostoïevski édité précédemment chez Plon. Une nouvelle lecturede LÉtranger et sa mise en relation dynamique avec La Chute lui permet de proposer une autreapproche dAlbert Camus, très éloignée des schémas classiques dexplication. On y trouve égalementune recension très critique de louvrage de Deleuze et Guattari Lanti-Oedipe.DES CHOSES CACHÉES DEPUIS LA FONDATION DU MONDE, Grasset, 1978Ce livre dentretiens est dabord un complément de lanthropologie développée dans VS. René Girard
  • 8. revient sur les aspects les plus contestés de sa théorie générale de la culture, éclairant ainsicertains passages de La violence et le Sacré, ouvrant également de nouvelles voies aux hypothèsesmimétiques. Il est aussi le livre dans lequel René Girard entend démontrer la spécificité du messageévangélique, longuement préparé par lAncien Testament. La prédication du Christ serait la seule àavoir dévoilé lorigine violente de lhumanité et sa perpétuation culturelle. Léchec de la prédicationet la Passion, qui sacrifie le plus innocent de tous, ouvrirait la voie à la lente connaissance de laméconnaissance du mécanisme victimaire. A mon avis, cest un livre extrêmement difficile,susceptible de perturber gravement des lecteurs qui nauraient pas pris le soin de lire etcomprendre au prélable MRVR et VS.Bibliographie commentée page 2La notion centrale, ou la réalité centrale de la pensée de Girard, est la violence, et spécialement lagestion de la violence par les hommes. Dans une société primitive, des conflits éclatent, des tensionsmontent, on canalise toute l’agressivité sur une personne (ce peut être un animal), on la sacrifie, lacommunauté est réconciliée et une vie nouvelle apparaît. Par après, il arrive que la personne soitconsidérée comme un héros, un saint, un roi ou un dieu.La violence est contagieuse. Pour éviter qu’elle ne se généralise, on la canalise sur des victimesémissaires qui réunissent toute la communauté. De là le sacrifice, le bouc émissaire, le meurtre rituel.Dans cette violence qui éclate, le sacré se manifeste. Comme s’il y avait une intervention surnaturelle.« La violence unanime du groupe se transfigure en épiphanie de la divinité » (1). C’est le coeur dureligieux, la raison du religieux. Et ce mécanisme influence toute la culture, toute la civilisation.Girard n’explique pas les causes premières de la violence. Il constate qu’elle existe, qu’elle est unepuissance qui peut tout briser, mais que les hommes ont appris à la circonscrire et à limiter sonénorme énergie dévastatrice. Dans une société primitive, par exemple, naît un conflit qui dresse lesindividus les uns contre les autres. Si cette violence dévastatrice n’était pas d’une manière ou del’autre dirigée, canalisée, elle pourrait entraîner la mort de tous ceux qui sont affectés par elle. C’est lesens de linstauration du rite du bouc émissaire sur qui se concentre toute l’agressivité des membresd’une collectivité, et qui est sacrifié, opérant ainsi le salut de cette collectivité. Les rites religieuxréussissaient de cette manière à limiter la violence, à la circonscrire. Dans une société qui ne recourtplus aux rites religieux, il y a risque que la violence déflagre et brise tout sur son passage. Ledéferlement de la violence dans notre société n’est pas étranger au traitement que nous réservons aureligieux. Non seulement, dans la modernité, les rites religieux comme tels sont plus ou moinsinopérants, mais dans l’engouement avec lequel nous avons réalisé nos différentes formes delibérations, nous avons pensé nous libérer de tous les tabous, de tous les interdits. Or, écrit RenéGirard, « les interdits ont une fonction primordiale; ils réservent au coeur des communautés humainesune zone protégée, un minimum de non-violence absolument indispensable aux fonctions essentielles,à la survie des enfants, à leur éducation culturelle, à tout ce qui fait l’humanité de l’humain » (2).Les sociétés primitives avaient réussi à limiter, par les rites sacrificiels, les effets de la violence. Onpeut donc soutenir que l’instauration de ces rites était un progrès pour lhumanité et qu’ilsconstituaient le fondement même de la culture et des civilisations. Mais il reste que cette religionsacrificielle n’arrivait à limiter la violence qu’en sacrifiant des innocents. Le christianisme opérera unevéritable révolution, ou posera au moins les principes d’une véritable révolution, quand il dénoncera lecaractère inacceptable du sacrifice, et proposera aux hommes une nouvelle solution au déferlementde la violence. Déjà, dans l’Ancien Testament, se développe une mise en question du mécanismesacrificiel. Job, par exemple, n’accepte pas d’être la victime rituelle des membres de sa communautéet proclame son innocence. Mais avec le Christ, c’est le système du sacrifice de la victime pour apaiserla violence de la foule qui est explicitement condamné. Girard tient pour une des paroles capitales duChrist qui annonce un ordre nouveau cette formulation apparemment innocente : « Je veux lamiséricorde et non le sacrifice ». Le Royaume de Dieu, annoncé par Jésus, met fin au sacrifice etinaugure le règne du pardon et de la réconciliation. « Le Royaume de Dieu, écrit Girard, c’est
  • 9. l’élimination complète et définitive de toute vengeance et de toutes représailles dans les rapportsentre les hommes » (3). Jésus est tué par les hommes, mais lui il ne doit rien à la violence. «L’appellation Fils de l’Homme correspond aussi, de toute évidence, à cet accomplissement par le seulJésus d’une vocation qui est celle de tous les hommes ». Les hommes ont tué Jésus « parce qu’ilssont incapables de se réconcilier sans tuer » (4). Mais tous savent que Jésus est innocent, que lacollectivité est coupable, et la Passion inaugure un ordre tout à fait nouveau, inédit. Cet ordrenouveau rend caduc le mécanisme sacrificiel et fonde les droits de l’homme qui sont absolumentinaliénables.L’ordre nouveau fondé par le Christ est absolument révolutionnaire. Il inaugure une nouvelle manièrede gérer la condition humaine et spécialement la violence. Les chrétiens sont ceux qui accueillent cemessage, et qui ont mission de le transmettre à l’humanité, sans être toujours à la hauteur de cequ’ils croient. C’est ainsi que ce message est transmis d’une génération à l’autre, c’est ce que l’onappelle la tradition, et qu’il arrive jusqu’à nous.Évidemment, l’humanité n’a pas du jour au lendemain adopté le message du Christ. Elle n’en a passaisi spontanément la souveraine originalité. Les mécanismes sacrificiels ont survécu sous différentesformes dans les persécutions, par exemple, les guerres, les conflits de toutes sortes, les totalitarismesqui ne reculent devant aucun « sacrifice ». La mentalité sacrificielle est loin d’avoir été évacuée. Lapensée elle-même n’a pas réussi à se libérer des schèmes archaïques. Girard écrit, par exemple : « Lathèse de la victime fondatrice constitue l’aboutissement logique des grandes pensées athées du XIXesiècle » (5). Autrement dit, il faut tuer pour fonder quelque chose, il faut détruire pour instaurer unesociété nouvelle, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, lerecours à l’arme nucléaire, le terrorisme. L’humanité en est encore à la gestion de la violence par lesacrifice. Elle na pas assimilé ni même vraiment accueilli le message évangélique. Girard dénoncelhypocrisie des sciences humaines modernes qui ont toujours regardé avec hauteur ou indifférenceles récits évangéliques et qui en sont restées aux mythes pour tenter d’expliquer la conduite deshommes. La portée anthropologique du message du Christ n’a pas été suffisamment assimilée, passuffisamment dégagée.Le christianisme, l’Église, est pour l’essentiel resté fidèle, en principe, ou doctrinalement, àl’enseignement du Christ et spécialement au message qu’il nous a laissé dans sa passion, dans samort et sa résurrection, sans être toujours, dans lexpérience historique, à la hauteur de la révélationqu’il accueille. Les chrétiens adoptent parfois la mentalité sacrificielle, sans en être conscients, ou sanssapercevoir qu’ils ne sont pas fidèles à la foi qu’ils professent. Mais ils sont aussi bien souventvictimes de la mentalité sacrificielle du monde qui les entoure. Ils développent un complexe deculpabilité qui est l’effet d’une lecture de l’histoire biaisée et scrupuleuse. Il me semble que l’oeuvre deGirard contribuera à dissiper des préjugés, à redécouvrir et identifier les forces spirituelles qui ont faitl’Occident. **La réflexion de René Girard me semble donc présenter des aperçus très éclairants, et sur la religion,et sur certains aspects de la modernité. [...]Le débat que suscite Girard au sujet de l’originalité du christianisme et de son dépassement des ritessacrificiels antiques me semble tout à fait fondé, et permet de mieux comprendre les mécanismessacrificiels qui perdurent dans le monde moderne et aussi de remettre en question certainesinterprétations des sciences humaines. Son oeuvre foisonnante, difficile, courageuse, anticonformiste,provocatrice même, me semble d’une pertinence exemplaire.La pensée de Girard devrait aussi permettre de mieux saisir les conséquences de la tendance àl’uniformisation qu’entraîne la mondialisation. Cette tendance à luniformisation prend plusieursformes. Les totalitarismes du vingtième siècle détruisaient l’individu. « Le sacrifice de l’existence
  • 10. individuelle est nécessaire pour assurer la conservation de la race » (6), disait Hitler. Le collectivismebolchévique nétait pas plus respectueux de la personne, et la société de marché ne voit plus les êtreshumains comme des personnes, mais comme des clients interchangeables. Le monde actuel tend àeffacer les différences, à ramener tous les hommes à quelques modèles. René Girard insiste beaucoupsur l’idée que la paix n’est pas fondée sur la négation et la destruction des différences, mais sur lerespect de ces différences. Le refus des différences et des disparités entraîne la violence. La tendanceà luniformisation est probablement la principale cause de la violence qui éclate actuellement dans lemonde. La puissance américaine, par exemple, est vue par ceux qui ne lui appartiennent pas, nonseulement comme un impérialisme économique ou politique, mais comme une négation de leuridentité. Le modèle américain tend à simposer à tout le monde, donc tend à nier les différences, cequi provoque la protestation violente.Il faudrait examiner le relativisme moderne dans cette perspective. Girard affirme que lorsque lespeuples primitifs ne reconnaissent plus la distinction du pur et de l’impur, la culture décline, la sociétése détraque. Dans nos sociétés modernes, ce qui correspond au pur et à l’impur des sociétésprimitives, c’est le bien et le mal. Si la notion du bien et du mal disparaît, on tombe dans unrelativisme généralisé, tout se vaut, tout est égal, c’est-à-dire que rien ne vaut quoi que ce soit. La vieelle-même ne mérite plus le respect, la culture est mise sur le même pied que la pacotille, l’éducationtourne en amusement.Une autre notion de Girard à laquelle la réflexion sur le monde actuel devrait recourir avec insistanceest le mimétisme. Le mimétisme est une donnée fondamentale de la conduite humaine. Il est en lui-même intrinsèquement bon mais il peut aussi produire des effets désastreux. C’est pourquoi unecivilisation qui se respecte doit en user intelligemment.Le beau livre de Girard sur Shakespeare montre bien le rôle du mimétisme dans lamour au théâtre etdans la culture. Il ouvre des aperçus lumineux sur les secousses qui ébranlent la culture moderne. Lemimétisme est une force puissante qui doit être gérée intelligemment, sans quoi elle risque de faires’effondrer la société. Il est intimement lié à la violence et peut produire des effets désastreux. S’il n’ya pas de « degré », de hiérarchie, d’ordre, la rivalité mimétique peut devenir catastrophique. Avec ledéveloppement des médias, « la technologie moderne accélère les effets mimétiques; elle les répète àsatiété et étend leur rayon d’action à toute la planète » (7). Girard parle de « l’industrialisation dudésir » (8) qui déclenche un processus dont les effets sont irrépressibles. Il dénonce le conformismeintellectuel et soutient que la tyrannie de la mode n’a jamais été aussi totale dans une autre époqueque dans la nôtre. C’est le mimétisme qui explique les comportements grégaires. Le refus desinterdits, qui sont par nature antimimétiques, ouvre la porte à tous les emballements.La pensée de Girard, qui s’alimente à l’ethnologie et à la littérature, est avant tout curieuse et inquiètede la modernité. La modernité est pour lui synonyme de crise culturelle. Il parle de « l’énigme d’unesituation historique sans précédent, la mort de toutes les cultures » (9). Son regard pourtant n’est pasdésespéré. « Une humanité nouvelle est en gestation, à la fois très semblable et très différente decelle dont nos utopies agonisantes ont rêvé » (10).LE DESIR MIMETIQUELa mimésis dappropriation. René Girard note en premier lieu dans lecomportement humain (et même animal) une dimension imitative, cest-à-dire unevolonté dimiter son semblable. Cette mimésis est indispensable à lhomme pour êtrehomme justement. Il apprend à parler, à marcher, à se conformer à des lois, àsintégrer dans une culture. René Girard fait une distinction entre la mimésisdapprentissage et la mimésis de rivalité, source de tous nos conflits.La mimésis de lantagoniste. Lhomme est gouverné principalement par ce queRené Girard appelle le désir mimétique. Cest parce que quelquun dautre désire unobjet que nous désirons cet objet (primitivement femme, nourriture, territoire). Cela
  • 11. peut prendre plusieurs aspects que nous nétudierons pas entièrement, encore moinsdans leurs conséquences ultimes comme le sadisme et le sadomasochisme, ce quidemanderait décrire un livre en entier (je renvoie dailleurs le lecteur au premierlivre de René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque). Prenons un oudeux exemples seulement. Shakespeare a cette superbe phrase dans ses Sonnets : " Tulaimes, toi, car tu sais que je laime. " On voit bien ici quun ami va aimer la femmeque lon aime justement parce quil nous imite dans notre amour et non parce quillaime de lui-même, indépendamment de nous. Cest bien parce quil nous prend pourson ami, quil nous prend pour modèle, quil va aimer cette femme car si nous nelaimions pas, sans doute ne laimerait-il pas non plus. " Seul lêtre qui nous empêchede satisfaire un désir quil nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine.Celui qui hait se hait dabord lui-même en raison de ladmiration secrète que recèlesa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admirationéperdue, il ne veut plus voir quun obstacle dans son médiateur. Le rôle secondairede ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial demodèle religieusement imité. Dans la querelle qui loppose à son rival, le sujetintervertit lordre logique et chronologique des désirs afin de dissimuler sonimitation. Il affirme que son propre désir est antérieur à celui de son rival ; ce nestdonc jamais lui, à lentendre, qui est responsable de la rivalité : cest lemédiateur. (1) "Cet aspect du désir mimétique peut prendre une forme réelle ou symbolique commepar exemple une idéologie, une imagerie, un discours véhiculé par la société. Celapeut se jouer aussi entre deux personnes car si la seconde a dans la tête un idéaldhomme ou de femme, elle préférera fuir la première et se réfugier vers unepersonne qui se conformera à son imagerie (ou limagerie en vogue) plutôt que dereconnaître son désir envers la première. Et là, la vanité va jouer un rôle immensedans cette non-reconnaissance du réel, dautrui pour ce quil est, par rapport à lareprésentation, au modèle que lon imite à notre insu. Cest en somme le mythe deNarcisse qui préfère rester amoureux de son image sans le savoir plutôt que dallervers Echo. Désirant ce même objet, une rivalité, un violent conflit sinstaure,menaçant la cohésion du groupe, ou la société toute entière. Ce conflit sera résolu parle sacrifice dune victime innocente, un meurtre donc, cest-à-dire quand deux ouplusieurs individus sentendront pour désigner un seul et même coupable (personneou ethnie) responsable de ce conflit. Cette victime passera pour sacrée, car elle estresponsable du retour au calme aussi bien que du désordre. "Le sacré, cest laviolence. (2)" nous dit René Girard.Ce qui pourrait sembler anecdotique éclaire la quasi-totalité des comportementsindividuels et collectifs (de la simple jalousie jusquà lholocauste) et ceci depuislaube de lhumanité jusquà nos jours.Les premières sociétés ont résolu ces crises mimétiques en prenant une victimeinnocente - un bouc émissaire- et en la chargeant de tous les maux et péchés dugroupe puis en la sacrifiant. Progressivement, des simulacres ont remplacé lesmeurtres réels: ainsi sont nés les rites des religions primitives païennes. Si de nosjours, les hommes nont plus recours aux sacrifices rituels, ils se sont toujoursentendu pour trouver des boucs émissaires (colonialisme, nazisme, stalinisme, laguerre en Bosnie...) et la violence na jamais cessé.
  • 12. Selon René Girard, la civilisation, la culture humaine repose sur le meurtre, et sur lemensonge, sur la dissimulation de ce meurtre. Sans ce meurtre, lhomme ne se seraitpas développé tel quil est."On ne veut pas savoir que lhumanité entière est fondéesur lescamotage mythique de sa propre violence, toujours projetée sur de nouvellesvictimes. Toutes les cultures, toutes les religions, sédifient autour de ce fondementquelles dissimulent, de la même façon que le tombeau sédifie autour du mort quildissimule. Le meurtre appelle le tombeau et le tombeau nest que le prolongement etla perpétuation du meurtre. La religion- tombeau nest rien dautre que le devenirinvisible de son propre fondement, de son unique raison dêtre.(3) " Autrement dit,lhomme tue pour ne pas savoir quil tue. "(...) Les hommes tuent pour mentir auxautres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence et de la mort"(4) .René Girard voit dans les mythes ce même mécanisme archétypal qui pousse leshommes à dissimuler leur violence.. "La volonté deffacer les représentations de laviolence gouverne lévolution de la mythologie. (5)" Les textes mythologiquesauraient été transformé successivement afin deffacer leur origine violente,meurtrière. Il sagit bien dune censure. " ... derrière le mythe, il ny a ni delimaginaire pur, ni de lévénement pur mais un compte rendu faussé par lefficacitémême du mécanisme victimaire, mécanisme quil nous raconte en toute sincéritémais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui sont les persécuteurs. (6)" Lespersécuteurs nétaient pas lucides; ils croyaient les victimes réellement coupables.René Girard rapproche ensuite les textes de persécution des textes mythologiques. Ilsétonne que la lecture des textes de persécution se fasse sans problèmes, cest-à-direque lon distingue en eux le processus victimaire et laveuglement vis-à-vis de ceprocessus qui ont poussé les auteurs à les écrire, mais que cette même lecture nesexerce plus en face dun mythe. Prenons par exemple, le mythe dOedipe. Parce quila tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de lapeste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard, les hommes ont besoin dun boucémissaire pour trouver une explication à cette peste. Oedipe est expulsé. Jusquici, jene connais pas de thèse plus pertinente et plus dérangeante que celle-ci.On connaît ce que René Girard appelle le désir mimétique : pour expliquer le fonctionnement de nossociétés, il part du désir humain et de la relation triangulaire qu’il instaure : celui-ci se porte sur ce quedésire autrui (d’une façon matérielle aussi bien qu’immatérielle). Ce n’est pas tant l’objet qui intéresseles deux personnes en rivalité que la rivalité elle-même dans la quête de cet objet, par imitationréciproque. Cest parce que lêtre que jai pris comme modèle désire un objet que je me mets à désirercelui-ci, et lobjet ne possède de valeur que parce quil est désiré par un autre. Le modèle est parconséquent aussi exposé que le sujet. Tous les deux cherchent à fixer leur désir et ils attendent quonleur désigne quelque chose de désirable. Le désir du modèle a besoin de sentir dautres désirs pourêtre conforté. Il tend à susciter lui-même la concurrence, cest-à-dire à provoquer lémergence dunrival quil lui appartiendra ensuite de supplanter. Ce désir mimétique met à bas l’autonomie del’individu et tout romantisme sur lindividualité, notamment sur la liberté et l’émancipation.