La Presse Nouvelle Magazine 282 janvier 2011

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27/01/1945 Libération par l'Armée rouge du camp d'extermination d'Auschwitz

Stéphane Hessel, un optimiste actif

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La Presse Nouvelle Magazine 282 janvier 2011

  1. 1. La PNM aborde de manière critique les problèmes politiques et culturels, nationaux et internationaux. Elle se refuse à toute diabolisation et combat résolument toute les manifestations d'antisémitisme et de racisme, ouvertes ou sournoises. La PNM se prononce pour une paix juste au Moyen–Orient sur la base du droit de l'Etat d'Israël à la sécurité et sur la reconnaissance du droit à un Etat du peuple palestinien. N° 282 – Janvier 2011 – 29e MENSUEL EDITE PAR L'U.J.R.E. Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide année "Espace Mémoire du 14" vous sollicite Proche-orient 5 Stéphane Hessel - - Un optimiste actif ! Qu'ont­ils en commun ? D.Vidal 3 La gangrène qui pourrit Israël M.Warschawski 3 Droits de l'Homme À propos de Indignez­vous de Hongrie ­ Médias... S.Hessel 3 P.Kamenka 3 Les Français au premier rang mondial du pessimisme ? pas tous ! Stéphane Hessel ne renonce jamais. Il nous invite à nous enga­ ger et à agir pour faire progresser le monde. Aux enfants de Gaza, il dit : « Dans la tête, c'est l'intelligence, dans le cœur c'est le courage et demain c'est la liberté ». Cycle "Être juif au XXIe siècle ?" Un petit juif, caché après la guerre Juif, oui ou non ? Le billet d'humeur Mémoire L'ami Frits Histoire En alerte brune Culture Exposition Hitler à Berlin Le N° 5,50 € Janvier 15/01/1919 ­ Assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebnecht 27/01/1945 ­ Libération par l'Armée rouge du camp d'extermination d'Auschwitz G.G.Lemaire 4 H.Malberg 4­5 J.Franck 5 (voir en page 5) H.Levart 6 Toute l'équipe de la PNM souhaite à chacun une heureuse année 2011 et à tous la paix dans le monde ! F.M. 6 Un p'tit tour au musée P.K. 7 La chronique Cinéma de L.Laufer 7 Sur les traces du Yiddishland J.Lewkowicz 7 Littérature Victor Hugo écrit, combat, évolue (IIe partie) F. Mathieu 8 Roland Wlos L La peur n'évite pas le danger es événements, déclarations et décisions des dernières semaines en disent long sur la volonté de Sarkozy et ses soutiens d’ériger des trompe­l’œil pour éluder leur responsabi­ lité à l’égard de la crise, dans la perspective des élections présidentielles qui se profilent en 2012. Cela leur est d’autant plus nécessaire que les grandes luttes pour la retraite à 60 ans, contre l’allongement de la durée de travail et les mesures d’austérité qui frappent durement les classes populaires et les couches moyennes ont accru le mécontentement. Aucune sphère de la vie nationale n’est épargnée par la régression : les services publics, l’éducation, la santé, en passant par la culture… Dans ce contexte, tout est fait par le pouvoir pour canaliser la volonté de changement et détourner la désespérance sociale des causes réelles de la situation, en brandissant la fatalité, la crise mondiale, la dette… Dans cet esprit, il en va de même pour le débat sur l’identité nationale, les discours sécuritaires, la chasse aux Roms et la stigmatisation des émigrés, désignés comme boucs émissaires. Cela a pour conséquence de banaliser et légiti­ mer les thèses de l’extrême droite portées par la chef de file du F.N., Marine Le Pen, qui bénéfi­ cie d’une promotion médiatique éhontée. Bien qu’elle soit présentée en tant que relève de la droite extrême, comme politiquement correcte et attentive aux préoccupations sociales de l’électo­ rat populaire, force est de constater que ses dis­ cours lissés et son image relookée sont des leurres. En réalité, comme on vient de le voir dans sa récente sortie sur les musulmans de France, elle est la digne héritière de son père et de ses discours haineux. Elle en conserve les provocations les plus nauséabondes – chassez le naturel, il revient au galop ­ en comparant les prières de rue des musulmans à l’Occupation des armées nazies durant la Seconde guerre mon­ diale. Au­delà du manque de lieux de culte, ces propos jettent l’opprobre sur nombre de nos concitoyens de confession musulmane et les livrent à la vindicte populaire, en faisant d’eux les responsables du mal­vivre dans les cités, alors qu’il est notoire que celui­ci résulte avant tout du chômage, de la précarité et du manque de moyens et d’avenir pour la jeunesse. Certains commentateurs ont tenté d’expliquer que ces propos n’étaient pas dans sa nature ; qu’ils étaient tactiques et destinés à lui rallier les supporters de son concurrent, dans la suc­ cession de Jean­Marie Le Pen. Piètre argument. La surenchère dans les dis­ cours fascisants, xénophobes, qui rappellent les heures les plus sombres de l’Histoire, montre qu’elle ne craint pas de s’enliser dans les bas­ sesses les plus abjectes pour parvenir à ses fins. Il ne faut pas s’y tromper : les frontières de plus en plus poreuses entre la droite parlementaire et son extrême sont porteuses d'énormes dangers car plus rien ne limite le glissement vers des idées et des comportements qui conduisent au pire. Le gouvernement, par l’aval de son Préfet, ne vient­il pas d’autoriser à Paris la tenue d’un meeting ouvertement xénophobe "contre l’isla­ misation de l’Europe" présenté, naturellement, sous le voile de la laïcité ? Pour combattre de tels propos et comporte­ ments, il ne suffit pas de s’indigner en bran­ dissant les valeurs de la République, si dans le même temps, l’on remet en cause ce qui les fonde : la liberté, l’égalité, la fraternité.
  2. 2. 2 Carnet Mme Lucette Rozental, son épouse Michèle, Marianne, Yves et Joëlle, ses enfants Azzedine, Sara, Miléna, Mehdi, Nassim, Nour, ses petits­enfants Jean et Renée Rozental, son frère et sa belle soeur Florence Toussan Rozental Henri et Suzanne Bocjan Les familles Lankiewicz, Georget et Zribi ont la tristesse de vous faire part du décès de Mendel Rozental survenu le 4 décembre 2010 à l'âge de 81 ans Ses obsèques ont été célébrées dans la plus stricte intimité. Mendel Rozental. Sensible, mélomane, cou­ rageux, impliqué dans son temps, son engage­ ment*, son Belleville, sous des dehors bourrus, il cultivait l'amitié, le partage et la transmission. Adhérent de l'UJRE depuis toujours, fidèle lec­ teur de la PNM, sa devise, "rien n'est jamais acquis, que par les luttes", il l'appliqua jusqu'au bout. Marcel, déjà absent à notre dernière A.G., tu nous manques... Nous adressons nos plus sin­ cères condoléances dans cette épreuve à Lucette son épouse et à sa famille. L'UJRE et la PNM. * Secrétaire de la Fédération Cgt des Métallos parisiens. Tous bénévoles ! À l'occasion du 10e anniversaire de l'Année internationale du Bénévolat ­ Volontariat, rappelons que tous nos collaborateurs sont bénévoles. Le témoignage de nos lecteurs qui expriment leur satisfaction nous encou­ rage. Nous continuons. Avec vous ? N'hési­ tez pas à nous contacter ! PNM Magazine Progressiste Juif fondé en 1934 Editions : 1934­1993: quotidienne en yiddish, Naïe Presse (clandestine de 1940 à 1944) 1965­1982: hebdomadaire en français, P NH depuis 1982 : mensuelle en français, P NM éditées par l'U.J.R.E N° de commission paritaire 0614 G 89897 Directeur de la publication Jacques LEWKOWICZ Rédacteur en chef Roland Wlos Conseil de rédaction Claudie Bassi­Lederman, Jacques Dimet, Jeannette Galili­Lafon, Patrick Kamenka, Nicole Mokobodzki Administration ­ Abonnements Secrétaire de rédaction Tauba­Raymonde Alman Rédaction – Administration 14, rue de Paradis 75010 PARI S Tel : 01 47 70 62 16 Fax : 01 45 23 00 96 Courriel : lujre@orange.fr Site : http://ujre.monsite.orange.fr (bulletin d'abonnement téléchargeable) Tarif d'abonnement : France et Union Européenne : 6 mois 28 euros 1 an 55 euros Etranger (hors U.E.) 70 euros IMPRIMERIE DE CHABROL PARIS P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 Communiqué de presse M Marine Le Pen et l'entretien d'un vacarme dangereux pour l'avenir de la France arine Le Pen a comparé de façon indécente et insensée la présence de musulmans en prière sur certains trottoirs de ville à l’Occupation allemande au cours de la Seconde guerre mondiale. S’exprimant ainsi, elle agit comme si elle tenait pour négligeable l’une des conséquences particulièrement tragique de l’Occupation : les persécutions raciales qui ont entraîné l’assassinat de millions d’êtres humains. L’UJRE, née dans la Résistance à l’Occupant nazi, ne saurait l’oublier. Nous constatons que cette déclaration, dont l’écho sans précédent et injustifié, est relayé par l’ensemble des médias, dénie le besoin de lieux de réunion auxquels les musulmans ont droit au même titre que d’autres confessions et génère de lourds dangers. Stigmatiser une partie de la population qui se sentira exclue, contribue à créer un climat de violence dont l’extrême droite recueillera tout naturellement les fruits en criant à l’insécurité. Tout se passe comme si l’on cherchait par ce vacarme une diversion de nature profondément raciste et discriminatoire, l’opposition de catégories dont les antagonismes sont artificiellement dressés et l’occultation d’un débat nécessaire sur les moyens de sortir la France et l’Europe des crises économique, sociale et politique qui les affectent. Nous, Union des Juifs pour la Résistance et l’Entraide, dénonçons cette diatribe de Marine Le Pen et soutenons totalement la démarche du MRAP qui porte plainte pour incitation à la haine raciale. Chacun est concerné, du simple citoyen aux organisations laïques et progressistes sans oublier les médias. UJRE Paris, le 15/12/2010 Sophie Szejer nous communique : "Je recherche mes cousines, Rachel et Georgette Chimisz, dont le nom est celui que portait ma maman. Rachel s'est mariée le 20 juin 1953 avec Henri Belhassen. La réception a eu lieu au 14 rue de Paradis à Paris. Rachel et son mari sont partis en Israël en 1969. Je suis seule et j' éprouve le besoin de connaître mes racines. J'ai un besoin terrible de savoir. Il m'est difficile de parler de Avis de recherche moi. Mal­ heureusement, je n'ai jamais connu mes grands­parents et de ma jeunesse, à part mes petites cousines, Rachel, Georgette, et leurs parents, les sou­ venirs sont inexistants. Je suis à votre disposition pour tous renseignements." Merci si vous avez des éléments de réponse de les transmettre au journal. PNM Ujre - La Presse Nouvelle - Souscription* n° 57 (décembre 2010) Depuis longtemps, vous soutenez par vos pétitions et vos dons, notre combat pour maintenir, dans nos locaux historiques du "14", l'expression d'une voix juive, laïque et pro­ gressiste. Long chemin parcouru, mais non en vain. Notre "14" est sauvé ! Première étape franchie, notre "déménagement" du bâtiment C vers les anciens locaux du Dispensaire du bâtiment B réhabilités par la Ville de Paris. Leur gestion est désormais assurée par la Fédération "Espace Mémoire du 14" qui regroupe, depuis le mois de no­ vembre, ses trois fondateurs : l'Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide (UJRE), Mémoire des Résistants Juifs de la MOI (MRJ­MOI) et Les Amis de la CCE (AACCE). Dès que tous auront fini... d'emménager, nous saurons fêter dignement l'événement ! Prochaine étape : réaliser l'Espace Mémoire dédié à l'engagement des résistants immigrés juifs de la M.O.I. dans les anciens locaux de l'imprimerie de la Naïe Presse. Nous soutenons ce prestigieux projet pris en charge par nos amis de MRJ­MOI (voir en page 5). Conscients des multiples appels que vous recevez, nous souhaitons préciser pourquoi nous maintenons, dans ces colonnes, cette souscription permanente – et où va l'argent ? S'ajou­ tant aux cotisations de nos adhérents, aux abonnements de la PNM, il contribue au finance­ ment de la Fédération pour sa gestion des locaux et assure le développement des activités de l'UJRE (rencontres, débats) et notammment de son activité éditoriale. Connaissant votre attachement à notre journal "pas comme les autres", nous vous remercions d'avance pour votre soutien. Tauba Alman, secrétaire de l’Ujre Nom Montant Nom Montant BULLETIN D'ABONNEMENT Je souhaite m'abonner à votre journal "pas comme les autres" magazine progressiste juif. Je vous adresse ci–joint mes nom, adresse postale, date de naissance, mèl et téléphone PA R R A I N A G E (10 € pour 3 mois) J' O F F R E U N A B O N N E M E N T À : Nom et Prénom ......................... Adresse ..................................... Téléphone ................................. Courriel ..................................... Total 1935 (*) sauf mention explicite (adhésion, réabonnement ou don), vos règlements sont imputés en priorité en renouvellement d’abonnement, puis en don. Pour rappel, 66% des montants d’adhésion à l’UJRE et des dons sont déductibles de vos revenus. Nous prions nos abonnés de bien vouloir renouveler spontanément leur abonnement, pour nous épargner des frais de relance. Votre PNM vous en remercie d’avance. Billet du Président L 'année 2010 restera marquée par les graves reculs que le pouvoir sarkozyste a, dans l'intérêt du patronat, imposés dans le do­ maine politique et social. Le plus marquant est certainement la remise en cause de notre sys­ tème de retraites, sous prétexte d’évolution démographique. En refusant d’envisager de nou­ velles modalités de financement des pensions et malgré le retard imposé à l’âge du bénéfice de celles­ci, Sarkozy et ses affidés, contrairement à leurs affirmations, mettent en cause l’avenir de la retraite par répartition. Comme pour les retraites, Sarkozy promet aujourd'hui de ne toucher ni aux salaires, ni au statut des fonctionnaires. Il continue en fait de poursuivre, à marches forcées, le démantèlement du programme du Conseil National de la Ré­ sistance pour lequel, entre autres, nos aînés ont œuvré et lutté. C'est dans le cadre de ce pro­ gramme réactionnaire qu'est venue s'ajouter une offensive contre la démocratie stigmatisant les popu­ lations "issues de l’immigration", à commencer par les Roms. Cela s'inscrit dans une tradition que la population juive connaît bien, celle des chasses à l'homme initiées par les dirigeants de la période vi­ chyste, dont les héritiers souhaite­ raient qu'elle s'étende aux mu­ sulmans. L’UJRE, pour sa part, a toujours considéré comme un devoir de combattre tout propos, toute poli­ tique xénophobe. Elle répondra toujours présente sur ce front. En même temps, rien n'est réglé en matière de recherche de la paix au Proche­Orient. La population israé­ lienne aspire à vivre en sécurité. Ce désir légitime est inconciliable avec la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Menée par le gou­ vernement Nethanyaou, elle cons­ titue un obstacle insurmontable à la négociation d'un accord de paix. La solidarité manifestée à travers le monde en faveur de la paix au Proche­Orient doit se maintenir. Conformément aux valeurs portées depuis toujours par l'UJRE, celle­ci s'associera aux luttes sociales et po­ litiques progressistes. Formons le vœu d'un plein succès de ces dernières dans ces différents domaines. À chacun d’entre vous et à vos pro­ ches, nous souhaitons réussite et bonheur. Bonne année à tous. Jacques Lewkowicz président de l'UJRE
  3. 3. Europe La présidence de la Hongrie dérange Le 1er janvier, la Hongrie prend pour six mois la présidence de l'Union européenne. Problème ! Les élections législatives d'avril 2010 ont donné la majorité absolue au Fi­ desz, parti conservateur allié à la formation d'extrême droite, nationaliste, populiste et antisémite*, le Jobbik. Le 21 décembre, le premier ministre con­ servateur Viktor Orban a fait voter une loi liberticide, contraire notamment à l'article 11** de la Charte européenne des droits fondamentaux qui garantit « la liberté des médias et leur pluralisme ». Elle institue un Conseil des medias composé de six membres, tous choisis dans les rangs du Fi­ desz, qui peut infliger aux médias de très fortes amendes en cas d' « atteinte à l'ordre public » ou d'articles jugés « non équili­ brés ». La même loi astreint les journalis­ tes à dévoiler leurs sources au motif de la Sécurité nationale. Vives critiques des organisations de défense des droits de l'Homme et des journalistes. Embarras à Bruxelles où les Commissaires se renvoient le dossier. PK * A.11 : Liberté d'expression et d'information 1. Toute personne a droit à la liberté d'expres­ sion. Ce droit comprend la liberté d'opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des in­ formations ou des idées sans qu'il puisse y avoir ingérence d'autorités publiques et sans con­ sidération de frontières. 2. La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés. Indignons nous ! L e livre* de Stéphane Hessel – ambassadeur de France – bat tous les records de vente. Cet ancien résistant, rescapé de Buchenwald et de Dora, a aujourd'hui 93 ans. Il a contribué à l'é­ laboration du programme du Conseil Na­ tional de la Résistance, dont il considère aujourd'hui encore les valeurs comme aussi fondamentales que celles de la Dé­ claration Universelle des Droits de l'Homme à l'élaboration de laquelle il contribuera un peu plus tard. C'est bien pourquoi il nous exhorte à "une insurrection pacifique" chaque fois que ces valeurs sont menacées. Chaud partisan de la création de l'État d'Israël, qu'il définit aujourd'hui encore comme une démocratie, il n'en est que plus à l'aise pour rappeler, deux ans après l'opération Plomb durci, la situa­ tion désespérée de Gaza : "Allez à Gaza, allez à Gaza !" répète­t­il, invitant ceux qui ne le peuvent, à lire le rapport du juge Goldstone, juif pratiquant rappelons­le, qui établit que l'armée is­ raélienne a commis des "actes assi­ milables à des crimes de guerre et peut­être dans certaines circonstances, à des crimes contre l'humanité". Stéphane Hessel écrit : "Je partage les conclusions du juge sud­africain. Que des Juifs puissent perpétrer eux­mêmes des crimes de guerre, c'est insuppor­ table". * Stephane Hessel, Indignez­vous, Ed. Indi­ gène, 2010, 32 p., 3€ Point de vue P La gangrène qui pourrit Israël eu après le massacre de Gaza, l'éditorialiste du quotidien Haaretz, Gideon Levy, publiait un article au titre éloquent, "La gauche [israélienne] est morte et enterrée". Constat désespéré mais réaliste : l'ensemble de la classe politique, gauche sioniste incluse, avait soutenu l'agression et le discours politique qui la justifiait. Alors que le monde entier exprimait son indignation face aux destructions massives et à l'assassinat de plus d'un millier de civils, la Paix Maintenant et le parti Meretz ont soutenu le gouvernement, se contentant de critiquer l' "usage disproportionné" des moyens mis en œuvre. Pendant un mois, 7 à 8 000 personnes, en tout et pour tout, ont manifesté leur colère et leur honte, dans une désolante margina­ lité qui n'a fait que confirmer l'alignement de la société israélienne toute entière der­ rière la politique criminelle de la coalition au pouvoir, et la disparition du mouvement de la Paix du paysage politique israélien. Il s'agit d'un tournant majeur, si l'on prend en compte la centralité et l'efficacité de ce mouvement pendant la guerre du Liban (1982­1985) et l'Intifada (1987­1990), efficacité qui avait permis le retrait de l'armée israélienne du Liban, la recon­ naissance de l'OLP et l'ouverture de négo­ ciations avec la direction du mouvement national palestinien. C'est ce mouvement de masse que Gideon Levy enterre en 2009, ajoutant qu'il faudra une génération avant qu'un nouveau mou­ vement pacifiste de masse réapparaisse sur la scène politique de l'État d'Israël. Quelques mois plus tard, les élections à la Knesset confirment cet écroulement de la gauche. Si la "gauche" fait la politique de la droite, autant voter pour ses repré­ sentants directs : le Parlement est donc di­ visé aujourd'hui entre extrême droite et droite extrême, le centre gauche n'étant plus qu'une force groupusculaire, à l'exception des neuf députés de partis arabes; le groupe Travailliste, longtemps hégémonique, n'a plus aucun poids, et le Meretz, qui avait il y a une dizaine d'années 12 députés (sur 120) n'en a plus que trois. Ehoud Barak, ayant rejoint le gouvernement d'extrême droite Netanya­ hou­Lieberman, les chances d'une résur­ rection travailliste sont quasiment inexis­ tantes, ce qui ne semble pas gêner son lea­ der, personnage cynique dénué de principes et d'idéologie et pour qui le Parti n'a jamais été autre chose qu'un outil qui lui permette d'être Premier Ministre ou Ministre de la Défense. Une fois formé, le gouvernement Neta­ nyahou­Lieberman­Barak s’est empressé de faire voter une longue série de lois qui étaient au cœur du programme électoral de Lieberman et feraient mourir de jalousie Fini, Le Pen et tous les autres racistes de la planète : la loi sur la nationalité qui exige, de quiconque (non Juif, évidemment) vou­ drait devenir citoyen – un serment d’allé­ geance à l'État d'Israël comme État du Peuple Juif ; un amendement à la loi d’en­ trée en Israël qui ne reconnaît plus le droit au regroupement familial à un citoyen (non Juif évidemment) et l’oblige, s’il est marié à un non­résident à quitter le pays, s’il veut vivre avec son conjoint. Une autre loi vient contourner une législation de la Cour Suprême qui avait déclaré 3 MichelWarschawski P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 illégale l’interdiction faite à des citoyens arabes de louer ou d’acheter des appartements dans certaines localités. Parce qu’elle avait participé à la flottille de la Liberté, la députée Hanine Zoabi s’est vue retirer une partie de ses droits de parle­ mentaire, plusieurs députés n’hésitant pas à exiger qu’on lui retire également sa nationa­ lité (sic). Quant aux sans­papiers – pour la plupart venus par le Sinaï d’Éthiopie ou d’Érythrée, ils sont les victimes de mesures de rétention et d’expulsion qui elles aussi feraient pâlir d’envie Brice Hortefeux. Une telle politique légitime aux yeux du reste de la population les pratiques les plus xénophobes et racistes. C’est ainsi qu'un groupe important de rabbins – pour la plu­ part fonctionnaires – ont publié une Fatwa interdisant la location d’appartements à des non juifs. Une déclaration en ce sens, faite l’an passé par le Grand Rabbin de Safed, avait entraîné un véritable pogrome anti­ arabe dans sa ville, le jour de Kippour. Un sondage commandé par l’Institut Israé­ lien pour la Démocratie nous donne une image effrayante de l’état d’esprit de la société juive israélienne : 54% soutiennent le serment d’allégeance pour avoir le droit de vote, 45% demandent de limiter les pou­ voirs de la Cour Suprême, 33% soutien­ nent l’ouverture de camps de détention pour les citoyens arabes en temps de guerre, 46% ne veulent pas avoir de voisins arabes, 53% affirment que l'État devrait encourager l’é­ migration des Arabes, 55% soutiennent les discriminations budgétaires qui favorisent les Juifs et 70% s’opposent à ce que le nombre d’Arabes dans les institutions aug­ mente, alors que ces derniers sont grave­ ment sous­représentés. Confronté à ces données par un journaliste, le ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman a accusé les dirigeants de la communauté arabe : "Ceux qui manifestent en Israël avec des portraits de Hassan Nasrallah, expriment leur soutien au Hezbollah qui soutient le Hamas contre l'État d'Israël. Ils sont res­ ponsables de ces résultats". Et à la question de savoir s’il ne se sentait pas un peu responsable de l’aggravation de la haine des Juifs envers les Arabes, le ministre d'extrême droite a répondu : "Nous essayons de défendre une politique sensée, une politique d’auto­défense. Ce que l’on peut voir dans l'État d'Israël est inédit, que ce soit en Grande­Bretagne, aux États­unis ou dans tout autre État démocratique : l’ancien député Azmi Bishara qui a été ac­ cusé, à tort, d’espionnage et s’est enfui du pays, continue de toucher sa retraite d'an­ cien parlmentaire (6 000 shekels), bien qu'il attaque chaque semaine Israël, sur la chaîne du Hezbollah ou à la télévision iranienne ." Ainsi parle le ministre israélien des affaires étrangères. Pas étonnant alors que les sondages nous montrent une société israélienne gangrenée par le racisme. La gauche s’est acoquinée avec la droite dans la lutte contre la "menace islamiste". Elle en paie le prix par sa marginalisation. La société israélienne le paie par l’absence d’un antidote à la gangrène raciste, qui pourrit son corps et son âme. Michel Warschawski Journaliste, ancien pdt. du Centre d'infor­ mation alternative Proche-Orient Tapis rouge... pour l'extrême droite L a réalité dépasse l’affliction : une délégation de près de 35 parlemen­ taires et responsables européens d’extrême droite – dont le Néerlandais Geert Wil­ ders[i], le Belge Filip De Winter et le suc­ cesseur de Jorg Haider, l’Autrichien Heinz­Christian Strache – a séjourné en décembre en Israël, accueillie avec les honneurs dus aux hôtes de marque : récep­ tion à la Chambre des députés, rencontres avec des ministres et des dirigeants de dif­ férents partis, séjour à Sderot à l’invitation du maire travailliste, sans oublier une tournée de colonies juives en Cisjordanie. Qui se ressemble s’assemble : le vice­pre­ mier ministre et ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman – cet an­ cien videur de boîte de nuit moldave dé­ cidé à débarrasser l’État qu’il veut juif de ses Palestiniens – a conversé chaleureuse­ ment avec le Néerlandais Gert Wilders, qui rêve, lui, d’interdire le Coran. Qu’ont donc en commun les descendants – directs ou indirects – de la mouvance d’où surgit la « bête immonde » et les héritiers des victimes du génocide nazi – du moins de celles et ceux qui refirent leur vie là­bas ? La European Freedom Alliance (EFA), dont se réclamait cette délégation, cons­ titue la branche européenne de l’associa­ tion américaine éponyme. 42e fortune de Los Angeles[ii], évaluée à 750 millions de dollars, le mécène Aubrey Chernick, qui finance ce groupe comme d’autres également liés à la droite israélienne, prône, avec la Déclaration de Jérusalem, une alliance des démocraties contre cette « nouvelle menace globale de type totalitaire : l’islamisme ». De retour en Europe, plusieurs de ces « touristes » d’un genre nouveau en Israël ont participé à Paris aux Assises de l’Islamisation, organisées par les grou­ puscules islamophobes Riposte Laïque et Bloc Identitaire – inventeurs des soupes populaires au porc ­ avec l’appui du site ultrasioniste et ultra­atlantiste drzz.fr. Boucle bouclée : parmi les administrateurs dudit site figure Pierre­André Taguieff qui a fait (re)parler de lui en écrivant sur son « mur Facebook[iii] » : « Quand un serpent venimeux est doté de bonne conscience, comme le nommé [Stéphane] Hessel, il est compréhensible qu'on ait envie de lui écraser la tête. » Dominique Vidal [i] Selon l’AFP, « Wilders a plaidé contre la res­ titution de territoires en échange de la paix avec les Palestiniens, proposant l'installation “volon­ taire” des Palestiniens en Jordanie, qu'il décrit comme le véritable État palestinien. “Le conflit ici au Moyen­Orient ne porte pas sur le terri­ toire et les frontières, mais sur l'opposition entre le jihadisme islamique et la liberté occidentale”. Les gens “se trompent en pensant qu'en aban­ donnant la Judée­Samarie (Cisjordanie, NDLR) et Jérusalem­Est pour les donner aux Palesti­ niens, cela mettra fin au conflit entre Israël et les Arabes”, a­t­il estimé, selon la même source. Il a défendu les colonies juives en Cisjordanie comme des “petits bastions de la liberté, défiant des forces idéologiques qui nient non seulement à Israël, mais à tout l'Occident le droit de vivre dans la paix, la dignité et la liberté” ». [ii] « The 50 Wealthiest Angelenos : Aubrey Chernick ­ #42 », Los Angeles Business Journal, 24 mai 2010. [iii] Cf. www.drzz.fr/soutien­a­pierre­andre­ taguieff­cible­dune­campagne­de­diffamation­ et­dintimidation) (sic).
  4. 4. C ycl e o pi n i o n s : ê t re Un petit juif, caché après la guerre C ette histoire, qui est l’histoire de ma vie, peut­être l’aurais­je enterrée si je n’avais rencontré un metteur en scène, Ivan Morane, dont la jeunesse présente quelque similitude avec la mienne. J’ai été élevé par ma mère seule. Celle­ci n'étant pas mariée, ce ne fut pas pour moi une partie de plaisir à l’école : mes petits camarades n’ont pas tardé à me faire entrer dans le crâne que j’étais l’enfant du péché, voire le fruit impur d’une femme de mauvaise vie. Je crois que cette honte que j’éprouvais ne m’a jamais quitté. J’ignorais tout de mon père. Personne dans ma famille n’a voulu m’éclairer. Les uns et les autres sous­entendaient parfois des choses que je ne compre­ nais pas. Mes cousines me susurraient que j’étais le mouton noir de la famille. J’étais différent, sans savoir en quoi. Le temps passant, je renonçai à questionner et à savoir. J’avais l’intuition qu’il y avait quelque chose d’anormal du côté paternel, quelque chose ayant trait au monde juif. Mais je n’en étais pas tout à fait sûr. A y repenser, je me demandais pourquoi ma mère, qui ne faisait pas de poli­ tique, avait l’oreille collée au transis­ tor quand il y eut le conflit de Suez et la guerre des Six Jours… Déjà à l’école communale, ma mère m’envoyait dans des colonies de va­ cances catholiques. Elle me faisait aller à la paroisse et me fit admettre, non chez les scouts, mais dans une petite troupe de garçons en uniforme bleu qu’on appelait les Saint­Martin. C’était en réalité une organisation ultra­ religieuse et ouvertement fasciste. Au lycée, je dus suivre le catéchisme, où je ne brillais pas alors que j’étais ex­ cellent en histoire. Il y avait je ne sais quoi qui n’allait pas dans cette affaire. Chez moi (je parle de ma mère et de mon oncle), on était athée. On ne parlait d’ailleurs jamais de religion, alors que mon oncle était un autodidacte intelligent, qui lisait beaucoup et écoutait Radio­Sorbonne dans son atelier de reliure. Je fis ma première communion, revêtu de cette aube ridicule. Puis je ne tardai pas à perdre le peu de foi que j’avais tenté de cultiver. Avec les études supérieures, par bon­ heur, j’oubliai ces épisodes troublants et perturbants, me passionnant pour la philosophie, l’art et la littérature. La vie me transportait dans un flux où l’inconscience l’emportait sur la raison. Avec la mort de ma mère, je découvris dans ses papiers le nom de mon père, J u i f a u X X I em e un livre qu’il avait écrit sur la Campagne Gérard­GeorgesLemaire de France. © Mathieu Bourgois J’appris aussi qu’il était marié et qu’il avait installé ma mère dans un petit appartement qui a fait l’objet d’une contestation de la part de l’épouse légitime de cet homme, décédé alors que j’étais petit. Hélas, je n’avais pas assez d’éléments pour le retrouver. J’avais cru, pour le peu que j’avais ouï pendant mes jeunes années, qu’il était russe ou qu’il était originaire de ces vastes régions de l’Est. Et puis voulais­je vraiment le savoir ? L’affaire aurait pu en rester là si mes cousines n’avaient eu l’étrange idée de me remettre, en même temps que ma part de l’héritage de mon grand­père maternel (mort en 1929 !), des photo­ graphies anciennes, surtout une de ma mère à l’âge de dix­neuf ans. Elle avait un air levantin qui avait disparu plus tard – mais j’ai hérité de cette physionomie exotique s’ajoutant à "l’air de famille". L’aînée me dit que nous avions une arrière­grand­mère juive à Strasbourg et me le démontra sur l’arbre généalogique qu’elle avait dressé. Elle confirma ce que j’avais pu induire de mon père, sans me donner de détails, sauf un, essentiel : c’est ma mère qui n’avait pas voulu que mon père me reconnaisse, contrairement à ce qu’elle m’avait affirmé (c’était le seul point sur lequel elle s’était exprimée). Et elles sont reparties avec la meilleure conscience du monde en me rappelant que j’étais le seul Juif de la famille. En somme, j’ai été l’un des enfants juifs "cachés" après la guerre, appar­ tenant à une famille qui s’est cachée depuis longtemps. Cela peut sembler un peu baroque et risible, mais les événements de l’Occupation ont laissé des marques profondes et ont été à l’origine de ces mensonges sans fin. Toutes les familles, même les plus modestes, les plus insignifiantes, comme la mienne, ont leurs secrets. Et ces secrets ont la vie dure. D’autant plus quand on apprend que ma grand­ mère maternelle se serait suicidée au gaz à Saint­Mandé en 1943. Ce drame pourrait passer pour une très mauvaise plaisanterie s’il n’y avait pas tout ce déni et ce travestissement inépuisable de la vérité dans le seul but de ne pas appartenir à cette communauté « étrangère » poursuivie par une malédiction millénaire… Gérard-Georges Lemaire Écrivain, éditeur, historien et critique d'art J s i è c l e P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 Juif. Oui ou non ? ’ai remarqué que les personnes à qui l'on pose ces questions parlent d’abord de leur enfance. Je fais de même. Je suis né à Paris, à Belleville. Ma mère ne savait pas un mot de français quand elle s’est présentée à la mairie du XXe pour déclarer la naissance de son fils. Elle devait en savoir assez pour négocier mon prénom avec l’employé. Ils décidèrent que Henri c’était bien. Va pour Henri. Puis, je suis resté dans les jupes de maman jusqu’à sept ans, je ne parlais donc que le yiddish, mais j’ai servi assez vite d’interprète quand on allait en courses. Puis, immense événement pour moi, je suis entré à l’école primaire rue du Général Lassalle dans le XXe arron­ dissement de Paris. Ce fut l’éblouis­ sement. J’ai appris à lire et écrire. Et même à parler correctement. J’ai eu le prix d’excellence dès la 2e an­ née. Mon père, appelé à la tribune, n’en pouvait plus de bonheur. La France l’épousait à travers son fils. Il ne voulait que ça. Il m’a dit un jour, comme un message de vie : "Sois un bon petit fran­ çais, apprends bien à l’école." Stimulé par l’école, je me mis à lire tout ce qui me tombait sous la main. Et Michel Zevacco, et Alexandre Dumas, et Hugo, et Zola... et les illustrés de l’épo­ que, chaque jour, et le cinéma du jeudi... Pour mon père, acheter des bonbons ne lui allait guère, mais il ne m’a jamais refusé un livre. Les enseignants étaient justes, stricts et formidablement stimulants. A l’école, juif ou pas juif, étranger ou Français, tout cela faisait un mélange parfois bagarreur. Mais les instit's veillaient au grain, et bannissaient tout dérapage raciste ou xénophobe. Chapeau, les enseignants de ce pays ! Et ce fut la guerre. En juin 40, j’ai vu entrer les Allemands dans Paris. Les policiers avec leur drôle de pèlerine leur faisaient la circulation. Toujours soucieux d’obéir à la loi, mes parents allèrent faire la queue au commissariat de police de la rue Pradier pour s’inscrire comme juifs. Et nous portâmes l’étoile qu’on voulait infamante. L’idée que c’était le premier pas vers la déportation et la mort ne les effleurait même pas. Et puis la police française ce n’était pas à leurs yeux, les Allemands. Puis vint, en juillet 1942, la rafle du Vel’d’Hiv. Je me souviens : maman, qui accompagnait mon père au travail chaque jour, pour le protéger des rafles qui se faisaient quotidiennes, rentra en hâte à la maison et me dit "Vite, Henri, on va se cacher". Les années de peur commencèrent. Ayant échappé au Vel’d’Hiv, nous commençâmes à fuir. Se cacher à Paris et puis fuir de Paris, se nicher en Touraine, être rattrapés par la gendarmerie, envoyés dans un camp dans l’Indre, à Douadic, près de la ville de Le Blanc. Sauvés, sauvés comme le furent par bonheur les Henri Malberg trois quarts des juifs de France. Grâce à qui ? Qui nous a portés, dissimulés, protégés, parfois nourris, donné du courage ? "Des Français" comme disait ma mère. Des concierges, des agriculteurs, des vi­ gnerons, un passeur gratuit après un passeur voleur. Un comte et une com­ tesse – pétainistes par ailleurs – des gar­ diens du camp... Et ceux qui faisaient semblant de ne pas voir, simples passants ou flics, lorsque nous traversions Paris, avec des valises, pour aller prendre le train à la gare d’Austerlitz … fuir. Et les contrôleurs de trains. Vive les contrôleurs. Et ceux qui ont risqué leur vie pour cette famille juive comme pour tant d’autres. Certes il y eut des salauds, des dizaines de milliers de salauds, mais aussi des centaines de milliers de braves gens, fraternels avec les familles juives, avec les enfants juifs. Et ce fut la Libération. Et d’abord l’insurrection nationale, ce miracle où les adolescents que nous étions dans le village s’étaient armés en volant des revolvers dans un dépôt de parachutage et "attendaient les boches". Or l’armée allemande montait vers le Nord, après avoir assassiné à Tulle et à Oradour­sur­Glane. Ils étaient à 30 km. et ne vinrent pas. Je me suis aperçu depuis qu’il y a toujours du héros chez les jeunes quand l’Histoire parle. Puis le retour à Paris. Notre apparte­ ment vidé et occupé par un jeune couple qui n’en pouvait mais … On nous dit que l’on pourrait peut­être récupérer nos meubles, et on nous expédia au sous­sol du Palais de Chaillot. Dans l’immense entrepôt, des meubles étaient entassés aussi loin que portait le regard. Bric­à­ brac poignant, écho terrible des montagnes de valises et de lunettes que l’on peut voir aujourd’hui à Auschwitz. Nous sommes repartis en laissant derrière nous, silencieux, les milliers d’objets, pauvres témoins de vies assassinées. Mais la vie reprenait, nous trouvâmes un logement dans la longue courée du boulevard de la Villette, libérée par la déportation de tous les juifs qui y demeuraient. Mon père retrouva son atelier d’artisan et du travail. Tout de suite pour moi ce fut la rencontre avec les jeunes communistes. Ils repré­ sentaient le courage, nombre d’entre eux avaient libéré Paris, les réunions bouil­ lonnaient d’intelligence politique. Ils croyaient en l’avenir. Je n’ai pas aban­ donné le chemin rencontré lors de mes 15 ans. Et j’ai, naturellement, le souvenir précis d’erreurs de jugement et de com­ portement qui ont hélas, dans ce siècle terrible marqué mes idées et ma vie. (suite en page 5) 4
  5. 5. (suite de la page 4) P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 Je veux m’étendre un peu sur ce qu’a signifié pour moi la rencontre avec le Parti Communiste et comment s’est forgée ma vision du monde et de la société. Avec l’école laïque et les souf­ frances de la France occupée, j’avais compris fusionnellement que ce pays était le mien. Avec les communistes, je découvrais le sentiment de l’universel. J'ai rencontré les ouvriers parisiens dans les usines de la métallurgie où j'ai tra­ vaillé dès mes 18 ans. Ils étaient magni­ fiques, de conscience professionnelle, de fierté ouvrière, de fraternité avec ce jeune homme que j’étais. D’ailleurs, si on regarde le XXe siècle, c’est le mouvement ouvrier et les partis se réclamant du marxisme qui ont rejeté le plus fondamentalement l’antisémi­ tisme et la xénophobie. Et du même mouvement, combattu et contenu tous les obscurantismes. Je veux ajouter que rencontrant les ouvriers parisiens, je rencontrais en même temps l’œuvre des intellectuels issus de la Résistance et la pensée pro­ gressiste. Je découvrais ainsi Picasso, Aragon, Eluard, François Mauriac… et le théâtre de Jean Vilar. Et l’Union Soviétique ? L’URSS c’était Stalingrad, qui a marqué le début de l’écrasement de l’Hitlérisme. C’était le sacrifice exceptionnel d’un peuple pour sa défense et pour la liberté du monde. A l’époque, 83 % des Français – il y avait déjà les premiers sondages – pensaient que c’était l’URSS qui avait joué le rôle principal pour écraser Hitler. L’URSS, c’était aussi de Gaulle allant à Moscou, en décembre 1944, "signer la bonne alliance" pour redonner à la France sa place parmi les vainqueurs de la guerre, place contestée par les Améri­ cains et les Anglais. Je n’ai pas changé d’avis depuis sur le rôle immense de l’Union Soviétique dans la défaite du nazisme. Les Améri­ cains, les Canadiens et les Anglais n’au­ raient probablement pas débarqué en Normandie en juin 1944 sans la marche décisive des Soviétiques vers Berlin. Pour le reste, l’immense déception de l’échec cinglant, et hélas sanglant, de cette première expérience de sortie du capitalisme est une autre question. J’y pense souvent avec une idée maintenant précise des causes. Pas de socialisme sans vie politique intense du peuple, sans démocratie, sans pluralisme. Toute l’ex­ périence montre que si l’Histoire n’a pas fait que ces conditions existent, il faut agir absolument pour les créer. J’ajoute que, très importants furent pour moi, les combats de la solidarité avec les Vietnamiens, qui me valurent un bref passage en prison et la solidarité avec le peuple algérien. J’étais à Charonne dans le noyau dirigeant d’un des cortèges. Mais que répondez­vous à la question sur votre judéité ? Je m’interroge. Le point de vue que j’ex­ prime n’a pas de prétention théorique. C’est le fruit de mon expérience de vie. Retour aux origines … Ma famille, leurs amis étaient juifs, naturellement, mais sans grandes réfé­ rences religieuses. Ils aimaient la France, voulaient leurs enfants Français. 5 L'ami Frits Ils ne pratiquaient pas, mais lisaient Le billet d'humeur chaque jour deux quotidiens en yiddish, le socialiste et le communiste. C’était une communauté de fait, mais pas onsieur Frederik (dit Frits) Bolkestein est un ami du progrès communautaire d’idéologie. et des peuples. Ils n’avaient pas de sympathie Ultralibéral professionnel, ancien membre de la Commission européenne, il particulière pour Israël, ni pour les avait attaché son nom à une directive connue sous le nom de "Libéralisation rabbins dont ils se moquaient avec ver­ des services" prévoyant, en gros, d'exonérer des charges sociales les deur, comme beaucoup de Français se entreprises installées dans un autre pays de l'Union européenne. Sans succès. moquaient des curés. Son pedigree est évocateur et son dévouement aux conseils d'administration Israël est né de la volonté d’un mouve­ juteux est exemplaire : Pétrole (Shell), Industrie pharmaceutique, Banques, Air ment juif aspirant à construire un État France–KLM entre autres. après toutes les souffrances de la Seconde guerre mondiale. Notons qu'en Jugeant que l'on n'avait pas parlé de lui depuis longtemps, Monsieur Frits vient Amérique, en Angleterre et un peu en de s'illustrer en exhortant les juifs néerlandais à quitter le pays dans les délais France, on ne voulait pas trop voir s’ins­ les plus brefs. Rien que ça. La raison ? L'antisémitisme de certains membres taller chez soi ces survivants suspectés de la communauté marocaine résidant aux Pays­Bas. de communisme. Et ce fut le début de Monsieur Frits n'est pas un précurseur. D'autres en Hollande et ailleurs, l’aventure vers Israël. avaient tenté d'éradiquer l'antisémitisme en expulsant les juifs... Jacques Franck Chose inouïe, les Palestiniens se trouvè­ 19 décembre 2010 rent spoliés alors qu’ils ne portaient aucune responsabilité dans la Shoah. C’est l’Allemagne de Hitler – et de Goethe hélas – qui a brûlé les juifs et non les Arabes. Le temps a passé. L’idée de deux États n décembre 2010, la cour d'assises riens de travailler. C'est grâce à ces est devenue prépondérante dans le de Paris condamne par contumace archives que nous savons que le monde et de fait aussi dans le monde treize dirigeants de l'appareil de répres­ Dr. Josef Mengele était un paisible ci­ arabe. Mais au lieu d’aller dans cette di­ sion chilien dont Manuel Contrera, chef toyen paraguayen exerçant la médecine rection, les dirigeants israéliens actuels sont insensés. Ils créent avec les colonies de la police politique (DINA) et du plan et que Martin Borman, contrairement à ce qu’ils pensent être irréversible. C’est à Condor qui coordonne la répression ce qu'écrivit Simon Wiesenthal, vécut coup sûr une catastrophe annoncée. Cela dans les pays du cône Sud : l'Argentine et mourut au Paraguay où il repose. encourage l’intégrisme chez les (Videla), la Bolivie (Banzer), le Brésil, Cela vous étonnera­t­il d'apprendre que Palestiniens et dans tout le monde arabe. le Chili, le Paraguay (Stroessner de Monseigneur Lefèvre avait personnel­ lement écrit à Stroessner pour lui Fous de Dieu contre fous de Dieu, ultra­ 1954 à 1984) et l'Uruguay. nationalistes contre ultra­nationalistes. Outre les témoins chiliens, la Cour a demander de poursuvre les adeptes de Gouffre béant dans lequel se ruent, entendu le célèbre juge Garzon et la théologie de la libération ? comme inconscients, les dirigeants Martin Almada qui a découvert à Asun­ Ce procès est certainement le dernier israéliens. cion les archives du plan Condor, au­ d'une longue série, ce n'est pas un Je ne crois pas qu’il y ait un peuple trement dit les pièces ayant permis aux hasard s'il a été entièrement filmé pour NM mondial juif. Il y a des juifs aux États­ victimes de porter plainte et aux histo­ les archives. Unis, en Argentine, en France, en Russie. T Produits à la fois de fortes références L'UJRE, MRJ­MOI et l'AACCE viennent d'emménager RGEN culturelles venues de très loin et des U dans une partie des locaux rénovés du "14", mais ... nations où ils sont nés et vivent. Nous sommes tous un mélange complexe L NOUS RESTE À ÉDIFIER d’Histoire et de vécu. C’est vrai avec les ÉMOIRE DU L SPACE enfants d’immigrés d’aujourd’hui qui vivent les mêmes contradictions avec le émoire des Résistants Juifs de la M.O.I. – cofondée particularisme né de la colonisation fran­ par l'Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide (UJRE), çaise. d'anciens résistants de l'Union de la Jeunesse Juive (UJJ) et les Je crois à l’avenir des nations. Je crois Amis de la Commission Centrale de l'Enfance (AACCE) – a pour objet d'édifier un qu'elles existent et existeront longtemps, Espace Mémoire, au 14 rue de Paradis. égales à elles­mêmes et changeant sans Vous avez signé l’appel qui a permis, avec le soutien et l’engagement de la Ville de cesse. Je crois que la majorité des juifs, Paris et de son Maire, que ce projet prenne corps. Vous aurez à cœur d'honorer en France, sont français et y tiennent. Ils l’engagement des résistants immigrés juifs de la M.O.I., partie intégrante de la vivent d’une façon ou d’une autre leurs Résistance française, de faire vivre les valeurs de leur combat et de les transmettre. rapports avec une culture juive plus ou Certes, le “14” est sauvé et sa rénovation progresse rapidement mais l’aménage­ moins importante qui fait partie de leur ment de l'espace muséal dans ce lieu historique est aujourd'hui suspendu, faute de personnalité et de leur citoyenneté. financements suffisants. Quarante mille euros (40.000 €) restent encore à trouver Il n’y a pas de nation à l’état pur. Nulle pour poursuivre sa réalisation. Le temps presse, il nous reste cinq mois pour réunir part et jamais. Sans négliger la part cette somme. d’universel qui porte, dans la difficulté, MRJ­MOI sollicite les pouvoirs publics et lance, auprès des particuliers, une sous­ l’humanité vers son unité. Et je crois que cription faisant appel à leur générosité. Chaque don est important. Les noms des do­ les juifs d’Israël sauront un jour se nateurs qui le souhaitent seront inscrits sur un mur de l'Espace Mémoire. La PNM penser Israéliens. Et juifs, qu’ils soient soutient cette souscription. religieux ou athées. Merci de votre soutien. Un reçu fiscal vous sera adressé. Pourvu qu’il n’y ait pas encore du terri­ ble. Et je pense à Gaza, Gaza le désastre. OUI je veux participer à la création de l’Espace Mémoire dédié Et les colonies qui n’en finissent plus aux résistants juifs de la M.O.I. d’empoisonner la situation. Nom Prénom Je souhaite au peuple israélien et au peuple palestinien de vivre en paix, et Adresse de vivre ensemble dans des Etats indé­ CP Ville Pays pendants. Il n’y a pas d’autre chemin. Et mon chemin ? Mail J’aime passionnément la France. C’est Je fais un don de mon pays et j’essaie d'en porter le meilleur, sa tradition progressiste et uni­ à inscrire sur le mur de l'Espace Mémoire : OUI NON versaliste. Chèque à l’ordre de M.R.J.­M.O.I. à envoyer au 14 rue de Paradis 75010 Paris Henri Malberg M La justice française condamne treize tortionnaires chiliens du régime Pinochet E I M 'E M "14"
  6. 6. P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 6 Mémoire - Point de vue En alerte brune S ans faire preuve de pessimisme outrancier, ne faut­il pas conve­ nir que des vents mauvais souf­ flent sur le monde et sur notre pays ? Les progrès électoraux des formations xénophobes dans maint État européen se confirment, s’amplifient. Chez nous, l’ignominieuse médiatisation de Marine Le Pen a déjà produit ses effets pervers. De nombreux téléspectateurs ont apprécié sa prestation télévisée. Vingt cinq p. cent des jeunes s’apprêteraient à voter pour elle à la présidentielle. Un million de nos jeunes vivent dans la précarité. Quarante trois p. cent dans les cités de banlieue sont au chômage. Le piège leur est tendu. Les calculs électoraux des sarkozystes sont mortifères. La création au sein de la formation présidentielle d’une "droite populaire", aux thèses relevant du vichysme et prête à s’allier à l’extrême droite, en est la pointe avancée. Comme par hasard, voilà le retour des dissertations sur le voile, la burqa, les tapis de prière ; voilà la réouverture du nauséabond débat sur l’identité nationale réclamé par le nouveau pa­ tron de l’UMP. Les discours sécuritaires se succèdent. La crise économique, l’enrichissement des riches, la réforme des retraites, l’augmentation des prix, la pauvreté sont passées à la trappe. Parlons d’autre chose que de luttes ou de solutions réellement alternatives. Le magma idéologique présent fait penser au sinistre slogan “ Plutôt Hitler que le Front Populaire ! ”. Mais pourquoi évoquer Hitler ? Car le voilà surgi des grands et petits écrans. Pas moins de trois expositions à Berlin, une autre à Nuremberg. Des guides touristiques proposent à Munich un parcours historique sur les traces du Führer. Bien sûr, les atrocités à l’origine desquelles il se trouve sont démontrées, mais les conditions de sa conquête du IIIe Reich sont évacuées : pas de forces politiques la complotant, pas de capitalisme la finançant. Présenté en halluciné, il se débrouillait tout seul, à l’aide tout de même de fidèles compagnons SS. Comment ne pas s’interroger sur la fascination qu’à la longue l’ombre criminelle peut exercer sur des esprits en errance d’avenir social ? D’autant qu’un climat de complaisance per­ siste. La Cour constitutionnelle allemande a donné raison à un révisionniste faisant porter sur les juifs une part de responsabilité dans les persécutions subies. Combien de bourreaux nazis ont mené des vies paisibles ? Dix mille d’entre eux ont bénéficié de visas de la part de l’Administration yankee au lendemain de la dernière guerre. D’autres ont été accueillis par les dictatures sévissant dans divers pays d’Amérique Latine. IG Farben, Siemens, Thyssen ont continué à prospérer, aux Etats­Unis aussi. En matière d’oubli, l’équipe sarko­ zyste n’est pas en reste. Le 291e bataillon de chasseurs de la Bundes­ wehr s’installe près de Strasbourg. Ils seront six­cent­cinquante. Fabien et son État­major, morts au combat, les soldats de la IIe DB, avaient pourtant libéré l’Alsace annexée. Un autre personnage nous est souvent présenté dans l’ambiguïté à la télévi­ sion et dans la presse. Celui de Pétain, avec son grade de maréchal restitué. Certes, il est fait état de sa responsa­ bilité personnelle dans les persécutions contre les juifs mais son grand âge, son hostilité à Laval, l’admiration de Français pour le "vainqueur de Verdun" n’ex­ pliqueraient­ils pas sa collaboration ? L’affrontement est rude. Restons vigi­ lants. Les souvenirs douloureux du passé sous la croix gammée, martelés avec insistance, peuvent contribuer à discréditer les luttes actuelles. Valeurs républicaines usurpées, droit du sol piétiné, les roms, les arabes, les im­ migrés sont les juifs d’aujourd’hui, vilipendés, brutalisés, rejetés de la communauté nationale. Barrons la route au racisme, aux antisémites, aux xénophobes ! Il ne s’agit pas d’un simple impératif moral. Il s’agit de notre France, de notre démocratie, de notre peuple. Mémoire et Histoire marchent de pair. Nous nous devons d’alerter les consciences sur les dangers concomi­ tants de la politique réactionnaire du pouvoir et des solutions fausses et funestes éructées par le Front anti­ national. Face à la haine fascisante, soyons de celles et de ceux qui œuvrent à un rassemblement lucide, solidaire, constructif. Notre parole, notre action y sont nécessaires. À tous ces attardés du chauvinisme, Anatole France, en son temps, répli­ quait : “ Quoi ! L’amour de la patrie et l’amour de l’humanité ne peuvent­ ils brûler dans un même cœur ? Ils le peuvent ; ils le doivent. Je dirais mieux : si on n’aime pas l’humanité, on ne saurait aimer sa patrie qui en est un membre qu’on ne peut détacher sans le faire saigner, souffrir et mourir. ” N’est­ce pas en ce sens et pour cela que la grande voix de Jean Ferrat nous interpelle encore ? Que les échos en résonnent des profondeurs de la société ! Henri Levart Histoire Une première : un musée allemand présente une exposition d’Hitler - Hitler et les Allemands “Communauté du peuple” et crimes P our la première fois, soixante­cinq ans après la mort du dictateur, un musée allemand, le Musée histo­ rique allemand, consacre une exposition à Hitler : Hitler et les Allemands – “Communauté du peuple” et crimes. Dans un pays où la fascination du mal incarné par le caporal autrichien, son parti et son règne n’a guère perdu de sa force, on imagine aisément toutes les questions posées par l’organisation d’une telle mani­ festation. Un premier projet avec pour thème la personnalité et le parcours du dictateur avait rencontré l’opposition unanime du Comité scientifique de ce musée, créé en 1987 à Berlin­Ouest, puis installé Unter den Linden dans l’ancien Arsenal qui, jusqu’en 1990, avait abrité le Musée d’Histoire allemande (RDA), et été inauguré en 2006. Les experts craignaient encore d’entretenir, malgré eux, une fascination morbide pour le « Mal ». La peur du pouvoir de séduction du Führer s’explique aisément au vu de récents sondages : plus de 10% des Allemands, toutes générations confondues, souhaitent le retour d’un starker Führer [leader fort]. Il y a trois ans seulement, la direction du musée a fini par charger Hans­Ulrich Thamer, professeur d’histoire contempo­ raine de l’université de Münster, de travail­ ler sur le thème général « Hitler et le natio­ nal­socialisme ». L’historien, rassemblant alors « ce qui occupe actuellement la re­ cherche historique », contribuerait à « dé­ construire » l’image du dictateur. Il a ainsi précisé ses intentions : « Nous voulons ex­ pliquer l’ascension, le mode opératoire, l’exercice du pouvoir jusqu’à la chute et l’incroyable potentiel de destruction libéré par le national­socialisme. Pas en partant de la personnalité d’Hitler qui serait une sorte de démon malfaisant qui aurait cor­ rompu des millions de personnes », mais en présentant « les mécanismes d’adhé­ sion, de mobilisation des masses, mais aussi d’exclusion qui tissent la relation entre le Führer et la "communauté du peuple" – le concept nazi de « Volksge­ meinschaft »1. Six cents objets de l’époque sont exposés sous l’image omniprésente du Führer ; quatre cents photographies racontent le Troisième Reich. En revanche, aucun objet personnel, aucune relique qui eussent attiré des bandes néo­nazies. L’idée qui préside à cette exposition est que « si le national­ socialisme a été possible, c’est parce qu’il y avait une nation allemande en soif d’un guide qui redonnerait à l’Allemagne humiliée par le traité de Versailles et terrassée par la crise économique toute sa grandeur », le NSDAP* proposant aux Allemands un programme simpliste mais opportunément mobilisateur: anti­commu­ niste, anti­capitaliste, anti­parlementaire et anti­juif. Présent dans tous les aspects de la vie, Hitler se fait la projection des rêves des Allemands. Il est l’homme fort qui a réponse à tout, celui qui montre le chemin, le guide capable de sauver la “communauté du peuple” du déshonneur, de la misère économique. Il est l’homme culte, une « pop­icône » avant l’heure. D’où un grand nombre d’objets à usage quotidien utilisés comme matériel publicitaire, propagan­ diste, de décervelage – appelés aujourd’hui "produits dérivés". Dans ces conditions, Hitler et le NSDAP étaient partout. Et quand l’industrie qui fournissait les images hagio­ graphiques faisait défaut, le peuple mettait lui­même la main à l’ouvrage. Une tapisse­ rie murale de huit mètres carrés brodée en 1935 par des membres de deux associa­ tions féminines et destinée à l’église Saint­ Jacques de Rotenburg an der Fulda (Allemagne centrale), fait partie des objets illustratifs de cette pratique ; cette tenture représente l’entrée de la Jeunesse hitlé­ rienne et de la Ligue des Jeunes Filles alle­ mandes dans cette église et ne fut décro­ chée de la proximité de l’autel qu’en 1945. Pendant des décennies, les historiens ouest­ allemands se sont partagés entre ceux qui voyaient dans le régime national­socialiste « l’aboutissement nécessaire de l’histoire allemande depuis Luther » et ceux qui « voyaient en lui un simple accident, une sorte de parenthèse historique », ce devant quoi le germaniste historien Gilbert Badia concluait, dans son Histoire de l’Alle­ magne contemporaine, que le Troisième Reich ne constitue pas « un phénomène imprévisible et inexplicable dans le cours de l’histoire allemande, pas plus qu’il n’en est l’aboutissement nécessaire ». Clairement, cette exposition qui montre un agitateur, un individu quelconque, margi­ nal, que rien ne prédestinait à une carrière politique, imposant sur un terreau fertile une dictature populaire profondément an­ crée dans toutes les couches sociales, fait litière de ces deux visions de l’histoire. Il n’empêche que cette explication présente un risque qui n’avait pas échappé à Gilbert Badia : en mettant en scène une mécanique collective englobant tout le peuple alle­ mand, on risque de « confondre victimes et bourreaux »** – en dépit d’objets qui rap­ pellent les pogromes et les lois de 1935 excluant les Juifs de la vie sociale, de documents des camps de concentration ou de rares bannières honorant la mémoire de résistants "officiels". De même qu’en passant sous silence les grands industriels et dirigeants de l’économie allemande, tel Fritz Thyssen – lequel membre du NSDAP dès 1923 se vantait dans un livre paru en 1941, J’ai payé Hitler, d’avoir « assuré la liaison entre Hitler et les industriels importants de Rhénanie­Westphalie » –, sans les millions de Reichsmarks desquels Hitler ne serait jamais devenu chancelier, on risque de voir en lui un produit du hasard, un phénomène naturel, et de nourrir le mythe de l’ "autodidacte" et de l’ "orateur doué" – en fait formé et en­ traîné par un des mimes du Théâtre de la cour de Munich rencontré dans un Biergarten [brasserie en plein air] bava­ rois, Friedrich Basil, l’acteur dont Bertolt Brecht dit un jour qu’il « gesti­ culait comme un chanteur de Wagner ». FM 1. Volksgemeinschaft Communauté de destin des Allemands, à la fois communauté d’armes et du sang. Les "lois des classes et des états" lui sont "étrangères". En tant que valeur supérieure, c’est­à­dire en tant que communauté du peuple totale, elle est au­dessus de l’individu et de ses droits : "Tu n’es rien, ton peuple est tout !" in F. Mathieu, Dictionnaire NS­Deutsch [Allemand national­socialiste], Straelener Manuskitpte Verlag 1988. 2. Gilbert Badia et Jean­Marie Argelès, His­ toire de l’Allemagne contemporaine. Weimar IIIe Reich, Messidor Éditions sociales, 1987, p. 555 et suiv. NDLR NSDAP : Parti national­socialiste (nazi) des travailleurs allemands
  7. 7. P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 la chronique de Laura Laufer 7 Le directeur des ressources humaines d’Eran Riklis C ette fiction suit les aven tures du DRH de la plus grande boulangerie de Jérusalem, dont la vie privée part à vau­l’eau. Pris par ses activités, l’homme ne réussit ni comme mari, ni comme père. Son salut viendra d’une délicate mission menée pour le compte de son entreprise : ramener en Roumanie le corps abandonné à la morgue de Yulia, employée de la boulangerie, morte dans un at­ tentat­suicide et identifiée par sa lettre de licenciement. La presse émeut l’opinion ; il faut éviter le scandale. Si la première partie du film pêche un peu par excès de psychologie et de didac­ tisme, il réussit à nous toucher dans un deuxième temps qui nous entraîne dans un road­movie où se succèdent, avec plus ou moins de bonheur, des péripéties drôles ou tragiques. Quelques idées burlesques – le gag du cercueil conduit sur un char – mais pas toujours bien exploitées, telle la séquence d’une nuit passée dans un bunker. Le plus émouvant montre la campagne roumaine, confronte le fils ou la mère de Yulia au DRH lequel, au terme du voyage, laisse l’intelligence du cœur l'emporter sur celle du manager. Le film interroge sur la place de l’étranger en Israël. Mieux traité mort que vif. Blake Edwards - derniers feux B lake Edwards* laisse une cinquantaine de films dont deux chefs­d'œuvre, "La party", "Diamants sur canapé" et quelques autres beaux films dont "Victor Victoria" – un drame de l’alcoolisme, "Le jour du vin et des roses" avec Jack Lemmon, sans oublier la série des aventures de l'inspecteur gaffeur Clouseau dans "La panthère Rose" – musique d’Henri Mancini, collaborateur du cinéaste sur une vingtaine de films. "La party" demeure sans conteste le meilleur film burlesque apparu depuis 1968. Pour avoir déclenché trop tôt l’explosion d’un décor unique, provoquant ainsi l’arrêt du tournage d’une production hollywoodienne, Hurndi V Bakshi, obscur figurant de cinéma, est licencié. Au lieu de lui envoyer sa lettre de licenciement, la secrétaire du studio commet l’erreur de lui adresser une invitation du patron du studio à une soirée privée dans sa villa. Le personnage de Peter Sellers dans un extraordinaire jeu de composition, incarne cet hindou de caractère affable et placide, véritable calamité vivante qui dérange, perturbe et détruit, avec une innocence bienveillante et une naïveté déconcertante. Construit en crescendo, le film accumule les gags inventifs au fur et à mesure que la multiplication des maladresses détraque l’organisation de la soirée et provoque une catastrophe, fatale pour l’environnement. Le cinéaste tourne en plans longs et la superbe photographie de Lucien Ballard, en parfaite maîtrise du champ en perspective, permet à l’action de se dérouler aussi bien au premier plan qu’en profondeur et à Blake Edwards, qui fut aussi peintre, de tirer un parti magnifique de l’espace et du décor de la villa par l’organisation de ses couleurs et de sa lumière. Satire des milieux aisés d’Holly­ wood et du show­business, "La party" fait la part belle aux caractères simples et vrais. "Diamants sur canapé" est une magnifique comédie sentimentale où l’équi­ libre et la délicatesse des sentiments font merveille. Georges Peppard et Audrey Hepburn incarnent deux personnages paumés et touchants. La puissance émo­ tionnelle du film est étonnante : on rit aux séquences burlesques avec le person­ nage de Monsieur Yunioshi, l’ennemi du bruit qu’incarne formidablement Mickey Rooney, et l'on pleure dans les moments pathétiques. Je pense bien sûr à la magnifique scène sous la pluie où Holly (Audrey Hepburn) jette son chat. "Victor Victoria", excellent remake d’un film allemand de 1933, nous offrit un beau bouquet de joie, à commencer par le bonheur de voir jouer Robert Preston – excellent acteur des années 30 – ici merveilleusement gay et en pleine forme, me­ nant la danse avec l’excellente Julie Andrews, dans la vie, Madame Blake Edwards. * Blake Edwards, acteur, producteur, réalisateur et scénariste américain vient de mourir en Californie à l'âge de 88 ans [15 décembre 2010]. Côté Expos Irène Nemirovsky Culture I rène Némirovsky, née en Russie en 1903, émigrée à Paris avec sa mère en 1919, est une auteure relativement précoce. Elle publie à l'âge de 18 ans une série de contes, puis passe en 1929 au roman avec David Golder. Une dizaine de romans suivront, dictés par l’héritage familial, le souvenir d’être russe, l’étrangeté d’être juive, le sentiment d’être française, l’angoisse d’être apatride, puis l’obligation de faire vivre son foyer malgré les lois de Vichy. En 2004, le prix Renaudot lui est décerné à titre posthume pour Suite française. L'exposition éclaire les contradictions de l'auteure qui font la richesse de son oeuvre. Réfugiée en 1940 dans un village du Morvan, elle est arrêtée le 13/07/1942 avant d'être déportée à Auschwitz. Deux ou trois choses que je retiens de lui... Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy l'Asnier Paris 4°. Exposition jusqu'au 8 mars 2011 Romain Gary (1914­1980) J uive russe, sa mère avait décidé que Roman Kacew serait français, diplomate et écrivain : il le fut. Elle n’avait pas décidé qu’il serait pilote de guerre : il le fut pendant la Seconde guerre mondiale. Elle instaura avec ce fils héroïque une correspondance qu’elle eut l’art de prolonger au­delà de son trépas, voir « Racines du ciel ». Diplomate, Romain Gary le fut aux Etats­Unis. Il y découvrit la lutte pour les droits des Africains Américains. Et ce fut « Chien blanc ». Ce fut aussi Jean Seberg, la petite Jeanne d’Arc de Preminger, si proche des Panthères noires qu’on la traita de « fille à nègres ». La douce Jean qui à SOS Amitié était une de ces voix qui dans la nuit écoutent l’angoisse des autres. Jean qu’il épousa et dont il se sépara. « Clair de femme »… Romain Gary, c’est aussi « Les têtes de Stéphanie » signé sous le pseudonyme de Shatan Bogat qui sous couvert de roman policier dévoile les ruses sordides des marchands d’armes chaudes, à relire chaque fois qu’on pense à Gaza, par exemple. Romain Gary reçut une seconde fois le prix Goncourt pour « La vie devant soi » publié sous le pseudonyme, endossé par son neveu, d’Emile Ajar. Mme. Kamin­ ker, alias Simone Signoret devait immortaliser Mme. Rosa. Il faut lire le livre. Romain Gary, c’est cet homme qui, rongé par une angoisse qui le conduira au suicide, appelait fébrilement dès l’aube, le « grand rabbin puis le petit ». Fraternel, il partageait quelques bouteilles avec les policiers du commissariat voisin. Alors, allez voir l’exposition qui retrace la vie et l'oeuvre de Romain Gary, par ses manuscrits. Elle vous donnera envie de relire ses livres, et on ne les relit jamais en vain. NM Musée des lettres et des manuscrits - Exposition Gary ­ 222 Bd Saint­Germain, Paris 7° jusqu'au 20 février 2011 Sur les traces du Yiddishland Un pays sans frontières P récisons, d’abord, ce que ce livre* n'est pas. Le lecteur qui cherche une étude historique sur ce que le Shtetl fut, sur le plan religieux, social, politique et culturel, lira avantageusement Rachel Er­ tel. Veut­il un panorama culturel de la judéïté ashkénaze ? Nous lui conseillons de lire Mille ans de culture ashkenaze ou l'Anthologie de la poésie yiddish de Charles Dobzynski. Est­il curieux du spectaculaire renouveau de la culture yiddish de l'entre­deux guerres, nous le renvoyons au travail de Delphine Bechtel. L'originalité du livre de Guillemoles tient à ce que son auteur, journaliste à La Croix, nous propose une série de reporta­ ges sur un sujet qu'il connaît bien, la vie des sociétés juives qui se développent à partir du Xe siècle de l’Alsace à l’Oural, de la Baltique à la mer Noire. Il fourmille d’anecdotes rapportées avec une extrême précision. On goûtera la saveur des récits de traditions aujourd’hui perdues et les amateurs de witzès** ne seront pas déçus. La résurgence du mysticisme hassidique y est savoureusement décrite. Une illustration abon­ dante reflète ce qui reste de la présence juive dans cette région du monde. Sachons gré à l'auteur de n'avoir pas fait l'impasse sur les campagnes antisémites particulièrement préoccu­ pantes en Hongrie. Relevons, à l'inverse, l'étonnante absence de traces de ces "révolutionnaires du Yid­ dishland". Car dans l'entre­deux guerres, qui disait yiddish disait gauche, souvent communiste, en Europe tout comme en Amérique Latine. Continent que nous re­ grettons que l'auteur n'aie pas exploré pour faire connaître ces autres "yiddish­ lands", celui d'Amérique du Nord et sur­ tout celui d'Amérique du Sud. Rendez­vous pour un autre voyage ? NDLR On ne peut évoquer le yiddish sans rap­ peler que la Naïe Presse, éditée par l'Union des Juifs pour la Résistance et l'Entraide, fut le quotidien yiddish le plus lu en Europe. Jacques Lewkowicz * Alain Guillemoles, SUR LES TRACES DU YIDDI­ un pays sans frontières, Ed. Les Petits matins, 201 ** Witz : Mot d'esprit, plaisanterie SHLAND,
  8. 8. 8 Littérature P.N.M. 282 ­ Janvier 2011 Victor Hugo écrit, combat, évolue d'un antijudaïsme ordinaire (IIe partie) ... à la virulente dénonciation de l'antisémitisme D ans les années 1830­1840, Victor Hugo constate que ses convictions royalistes et catho­ liques des années 1820 se sont écrou­ lées "pièce à pièce depuis dix ans devant l’âge et l’expérience. Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n’est qu’une reli­ gieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la considérer avec respect, mais je n’y viens plus prier." Fruit littéraire de trois voyages effectués avec Juliette Drouet en 1838, 1839, 1840, paru en 1842, Le Rhin contient une pittoresque description du quartier juif de Francfort parcouru un samedi : "Deux longues rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres, presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes époques d’architecture ; entre ces maisons toutes contiguës et compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres, une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau ; rien que des portes bâtardes surmontées d’un treillis de fer bizarrement brouillé ; toutes les portes fermées ; au rez­de­chaussée rien que des fenêtres garnies d’épais volets de fer ; tous ces volets fermés ; aux étages supérieurs, des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer ; un silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par intervalles le bruit étouffé d’un pas dans l’intérieur des mai­ sons ; à côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée ténébreuse ; partout la poussière, la cendre, les toiles d’araignées, l’écrou­ lement vermoulu, la misère plutôt af­ fectée que réelle ; un air d’angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices ; un ou deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance effarée ; aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d’une mode exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble ; dans les allées des rez­de­chaussée, des entassements de ballots et de marchandises ; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des passants." Suit ce commentaire : "À Francfort il y a encore des juifs et des chrétiens ; de vrais chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les chrétiens. Des deux parts on s’exècre et l’on se fuit. Notre civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards d’abomination qu’on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des arrière­cours pour éviter l’haleine des chrétiens. Il y a douze ans, cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et d’ar­ matures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs rentraient et les deux portes se fermaient. On les ver­ rouillait en dehors comme des pestiférés, et ils se bar­ ricadaient en dedans comme des assiégés." En 1843, Victor Hugo publie Les Burgraves, drame qui, se déroulant dans l’Allemagne du XIIIe siècle, contient un vers qui reprend la vieille accusation du meurtre rituel imputé traditionnellement aux Juifs depuis le moyen âge. Le directeur des Archives israélites de Paris s’en émeut, auquel Victor Hugo répond : "Vous m’avez mal compris, monsieur, et je le regrette vivement, car ce serait un vrai chagrin pour moi d’avoir affligé un homme comme vous, plein de mérite, de savoir et de caractère. Le poète dramatique est historien et n’est pas plus maître de refaire l’histoire que l’humanité. Or le treizième siècle est une époque crépusculaire, il y a là d’épaisses ténèbres, peu de lumière, des violences, des crimes, des supersti­ tions sans nombre, beaucoup de barbarie partout. Les juifs étaient barbares, les chrétiens l’étaient aussi ; les chrétiens étaient les oppresseurs, les juifs étaient les opprimés ; les juifs réagissaient. Que voulez­vous, Mon­ sieur ? C’est la loi de tout ressort comprimé et de tout peuple opprimé. Les juifs se vengeaient donc dans l’ombre […] ; fable ou histoire, la légende du petit enfant de Saint­Wer­ ner* le prouve. Maintenant, on en croyait plus qu’il n’y en avait ; la ru­ meur populaire grossissait les faits ; la haine inventait et calomniait, ce qu’elle fait toujours ; cela est possible, cela même est certain ; mais qu’y faire ? Il faut bien peindre les époques ressemblantes ; elles ont été supersti­ tieuses, crédules, ignorantes, barba­ res ; il faut suivre leurs superstitions, leur crédulité, leur ignorance, leur barbarie ; le poète n’y peut mais, il se contente de dire : c’est le treizième siècle, et l’avis doit suffire. Cela veut­ il dire, grand Dieu ! qu’au temps où nous vivons, les juifs égorgent et mangent les petits enfants ? Eh ! Monsieur, au temps où nous vivons, les juifs sont comme vous pleins de science et de lumière, et les chrétiens comme moi sont pleins d’estime et de considération pour les juifs comme vous." Statue de Victor Hugo à Guernesey Qui lit les Odes, Les Orientales, Les Choses de la Bible, La Légende des siècles, William Sha­ kespeare, Dieu, La Fin de Satan, entre autres, bute sur nombre de clichés anti­ juifs et s’insurge. Mais, on l’a compris, Victor Hugo n’est pas antijuif, encore moins quand il est devenu républicain. En Russie, Alexandre III**, qui suc­ cède à son père assassiné le 13 mars 1881, mène d’emblée une politique réactionnaire et antisémite. Le pro­ gramme de son gouvernement, opposé au gouvernement libéral d’Alexandre II, à l’égard des Juifs est : "Un tiers des juifs sera converti, un tiers émi­ grera, un tiers périra." La même année, plus d’une centaine de pogromes avec leur cortège de des­ tructions, de pillages, de viols et d’as­ sassinats, éclatent de Kiev à Odessa en passant par Varsovie, encouragés par la police et les autorités civiles et religieuses christo­orthodoxes, et en­ traînent une première vague d’émigra­ tion de Juifs russes, ukrainiens, polo­ nais vers l’Allemagne et les États­Unis. Informé par le directeur du Gaulois et animateur du "Comité de protestation en faveur des israélites", Victor Hugo publie dans Le Rappel du 1er juin 1882 un article dénonciateur, "Les Juifs. La Russie" : "Ce qui se dresse en ce moment, ce n’est plus du crime, c’est de la monstruosité. Un peuple devient monstre. Phénomène horrible. […] D’un côté, l’homme avance, d’un pas lent et sûr, vers l’horizon de plus en plus lumineux. […] de l’autre côté l’homme recule ; l’horizon est de plus en plus noir ; les multitudes vont et tâtent dans l’ombre ; les vieilles reli­ gions, accablées de leurs deux mille ans, n’ont plus que leurs contes, jadis tromperies de l’homme enfant, aujour­ d’hui dédain de l’homme fait, jadis acceptés par l’ignorance, aujourd’hui démentis par la science. […] Les erreurs s’entredévorent, le chris­ tianisme martyrise le judaïsme ; trente villes (vingt­sept disent d’autres) sont en ce moment en proie au pillage et à l’extermination ; ce qui se passe en Russie fait horreur ; là un crime im­ mense se commet, ou pour mieux dire une action se fait, car ces populations exterminantes n’ont même plus la con­ science du crime ; elles ne sont plus à cette hauteur ; leurs cultes les ont abaissées dans la bestialité ; elles ont l’épouvantable innocence des tigres ; les vieux siècles, l’un avec les Albi­ geois, l’autre avec l’Inquisition, l’autre avec le Saint­Office, l’autre avec la Saint­Barthélemy, l’autre avec les dragonnades, l’autre avec l’Autri­ che de Marie­Thérèse, se ruent sur le dix­neuvième et tâchent de l’étouffer ; la castration de l’homme, le viol de la femme, la mise en cendres de l’enfant, c’est l’avenir supprimé ; le passé ne veut pas cesser d’être ; il tient l’huma­ nité ; le fil de la vie est entre ces doigts de spectre. D’un côté le peuple, de l’autre la foule. D’un côté la lumière, de l’autre les ténèbres. Choisis". Désormais, Victor Hugo, qui voit sourdre dans son propre pays l’anti­ judaïsme des milieux ultras et catho­ liques qui conduira à l’affaire Dreyfus, agit sur un terrain politique nouveau pour lui : contre l’antisémitisme, mot qu’un anarchiste allemand vient de créer pour désigner la haine qu’il voue aux Juifs.*** Le XIXe siècle avait quatre­vingts ans. François Mathieu * En 1287 meurt un chrétien du nom de Werner, prétendument assassiné par des Juifs dans le Palatinat rhénan et enterré à Bacharach, à la suite de quoi, sur sa tombe, des miracles se seraient produits, entraînant le massacre de nombreux Juifs par les populations chrétiennes voisines désireuses de venger son "assassinat". Werner deviendra sous différents noms locaux le saint patron des vignerons ! Heinrich Heine l’évoque dans Le Rabbin de Bacharach, trad. d’André Cœuroy, Balland, Paris 1992, p. 9 et suiv. ** Oui, celui du pont éponyme qui symbolise l’alliance franco­russe conclue par le tsar et Sadi Carnot, et qui fut inauguré par Émile Loubet lors de l’ouverture de l’Expo­ sition universelle de 1900. *** En 1879, Wilhelm Marr, journaliste politique anarchiste, publie à Berlin un essai politique antisémite, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum [La Victoire de la judéité sur la germanité], lequel contient pour la première fois dans l’Histoire les mots "Antisemit", "Antisemi­ tismus". En un an, cet ouvrage est réédité douze fois. En 1880­1881, le "Mouvement antisémite berlinois" adresse à Bismarck une pétition dite "antisémite" signée par des intellectuels demandant la suppression des lois d’émancipation des Juifs.

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