la fabrication de l'information

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  • 1. Florence Aubenas et Miguel BenasayagLa fabrication de linformationLes journalistes et lidéologie de la communicationFlorence Aubenas La critique des médias est à la mode : tribunesest grand reporter libres, pamphlets, émissions parodiques dénon-au quotidien cent - à juste titre - les journalistes aux ordres, lesLibération. manipulations de linformation, lemprise de la «pensée unique»... Et pourtant, rien ne change :Miguel Benasayag, nombre de lecteurs et de téléspectateurs parta-philosophe et gent ces indignations, sans modifier pour autantpsychanalyste, leurs habitudes de « consommation » des médias.anime le collectif Et ces derniers, loin dêtre ébranlés par ces cri-« Malgré tout ». tiques, semblent même en être confortés. Cest ce paradoxe surprenant quexplore cet essai original, fruit de la collaboration entre une jour- naliste et un philosophe. À partir de nombreux exemples puisés dans lactualité récente - du fonctionnement des «Guignols de linfo» au trai- tement du conflit algérien ou de la guerre au Kosovo -, Florence Aubenas et Miguel Benasayag livrent une analyse décapante des mécanismes de fabrication de linformation et de leurs effets. En montrant la façon dont lidéologie de la commu- nication façonne le travail quotidien des journa- listes, ils mettent à jour les illusions quelle véhi- cule : lobsession de la recherche des «faits vrais», lidéal de transparence, loin de mieux rendre compte du réel, contribuent à le rendre inintelligible. Et la «révélation» des scandales, loin dentraîner des révoltes citoyennes, contri- bue à fabriquer une société de limpuissance. Pour sortir de ces impasses, pour sortir aussi du confort illusoire du radicalisme « antimédias », les auteurs explorent les voies de ce que pourrait être un autre journalisme, un autre rapport des citoyens à linformation.
  • 2. Ce livre vous est proposé par Tàri & LenwëA propos de nos e-books : Nos e-books sont imprimables en double-page A4, en conservant donc la mise en page du livre original. L’impression d’extraits est bien évidemment tout aussi possible. Nos e-books sont en mode texte, c’est-à-dire que vous pouvez lancer des recherches de mots à partir de l’outil intégré d’Acrobat Reader, ou même de logiciels spécifiques comme Copernic Desktop Search et Google Desktop Search par exemple. Après quelques réglages, vous pourrez même lancer des recherches dans tous les e-books simultanément ! Nos e-books sont vierges de toutes limitations, ils sont donc reportables sur d’autres plateformes compatibles Adobe Acrobat sans aucune contrainte.Comment trouver plus d’e-books ? Pour consulter nos dernières releases, il suffit de taper « tarilenwe » dans l’onglet de recherche de votre client eMule. Les mots clé «ebook», «ebook fr» et «ebook français» par exemple vous donneront de nombreux résultats. Vous pouvez aussi vous rendre sur les sites http://mozambook.free.fr/ (Gratuits) et http://www.ebookslib.com/ (Gratuits et payants)Ayez la Mule attitude ! Gardez en partage les livres rares un moment, pour que d’autres aient la même chance que vous et puissent trouver ce qu’ils cherchent ! De la même façon, évitez au maximum de renommer les fichiers ! Laisser le nom du releaser permet aux autres de retrouver le livre plus rapidement Pensez à mettre en partage les dossiers spécifiques ou vous rangez vos livres. Les écrivains sont comme vous et nous, ils vivent de leur travail. Si au hasard d’un téléchargement vous trouvez un livre qui vous a fait vivre quelque chose, récompensez son auteur ! Offrez le vous, ou offrez le tout court ! Une question, brimade ou idée ? Il vous suffit de nous écrire à Tarilenwe@Yahoo.it . Nous ferons du mieux pour vous répondre rapidement ! En vous souhaitant une très bonne lecture, Tàri & Lenwë
  • 3. DES MEMES AUTEURS Florence Aubenas et Miguel BenasayagLa Fabrication de linformation. Les journalistes et lidéologie de la communication, La Découverte, Paris, 1999. OUVRAGES DE MIGUEL BENASAYAGMalgré tout. Contes à voix basses des prisons argentines, La Découverte, Paris, 1982.Transferts. Argentine, écrits de prison et dexil (en collaboration La fabrication avec Fancisco Sorribès Vaca), La Découverte, Paris, 1983-Utopie et liberté, les droits de lhomme : une idéologie ?, La Découverte, de linformation Paris, 1986.Critique du bonheur (avec Edith Charlton), La Découverte, Paris, Les journalistes et lidéologie 1989-Cette douce certitude du pire (avec Edith Charlton), La Découverte, de la communication Paris, 1991.Penser la liberté. La décision, le hasard et la situation, La Découverte, Paris, 1991.Le Pari amoureux (avec Dardo Scavino), La Découverte, Paris, 1995.Pour une nouvelle radicalité (avec Dardo Scavino), La Découverte, Paris, 1997.Peut-on penser le monde ? Hasard et incertitude (en collaboration avec Herman Akdag et Claude Secroun), Éditions du Félin, Paris, 1997.Le Mythe de lindividu, La Découverte, Paris, 1998, 2004.Du contre-pouvoir (avec Diego Sztulwark), La Découverte, Paris, 2000, 2002.Les Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit), La Découverte, Paris, 2003.La Fragilité, La Découverte, Paris, 2004.Che Guevara, du mythe à lhomme, aller-retour, Bayard, Paris, 2003. La Découverte 9 bis, rue Abel-HovelacqueAbécédaire de lengagement, Bayard, Paris, 2004. 75013 Paris
  • 4. À notre ami Patrick De LamalleCatalogage Electre-Bibliographie Aubenas, Florence et Benasayag, Miguel. La fabrication de linformation : les journalistes et lidéologie de la communi- cation. - Paris : La Découverte, 1999. - (Sur le vif) ISBN 2-7071-3112-1 RAMEAU : Médias : France : opinion publique. Politique des médias : France. Médias : France : objectivité. DEWEY : 302.4 : Psychologie sociale. Communication de masse. Sociologie des médias. Public concerné : Tout public. Si vous désirez être tenu régulièrement au courant de nos parutions, il voussuffit denvoyer vos nom et adresse aux Éditions La Découverte, 9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013 Paris. Vous recevrez gratuitement notre bulletin trimestrielÀ La Découverte.© Éditions La Découverte et Syros, Paris, 1999.
  • 5. Introduction Après avoir longtemps cru quune chose est vraie«parce quelle est écrite dans le journal», la convictionpopulaire sest inversée. De paroles sacrées, les nou-velles données par la presse se sont faites, aux yeux deceux qui les lisent, forcément fausses, ou toujours sus-pectes. En se branchant sur le journal télévisé, la pre-mière curiosité est devenue : « Quest ce quils veulentencore nous faire croire ? » Il ny a aujourdhui plus uneanalyse de taux de lecture ou dAudimat qui nait intégrécette méfiance dans ses évaluations. Quelle radio préfé-rez-vous ? Et laquelle trouvez-vous la plus fiable ? Ce renversement nest sans doute quun des symp-tômes dune modification plus vaste des médias et deleur rôle. Dans toute la période de laprès-guerre, le faitde «révéler» fut pour la presse une gloire et un devoirsacré. Dévoiler les rouages secrets dune affaire judiciaireou les manipulations cachées dun régime, cétait défen-dre la liberté dopinion, combattre pour la démocratie.Divulguer lexistence des déportations dans le Cambodgede Pol Pot ou laffaire du Watergate constituait, pour unjournaliste, une forme de combat politique et profession-nel. Cet engagement reposait et repose toujours sur lacroyance quune dénonciation publique va forcémentchanger les choses.
  • 6. La fabrication de linformation Introduction Aujourdhui, il nest plus que quelques dictateurs per- fait mauvais, pense-t-on. Le terme vit dailleurs une exis- dus ou une poignée de corrompus pour être convaincus tence brillante. Plus de réformes ni de combats qui ne quun gros titre dans la presse pourra ébranler leur soient menés sous son étendard. Les organisations inter- empire et quil leur faut couvrir dombre leurs actions. nationales recommandent à certains pays de se plier à Paradoxalement, sous ses habits de modernité, Internet des « élections transparentes », la loi sur le financementressemble à sa façon à un nouveau sursaut de cette même électoral sera baptisée celle de la transparence.vieille certitude : voilà enfin le réseau qui va permettre à En dehors des trésoriers des partis politiques, rareschacun dentre nous daccéder aux fameuses informations sont ceux qui aujourdhui pourraient décrire les méca-que les puissants tentent de nous dissimuler... nismes ou la philosophie dun tel texte, savoir sil Cela fait pourtant longtemps quun certain nombre de répond ou non à lidéal républicain dun scrutin impar-régimes autoritaires ont compris que la Une dun journal tial et représentatif. En revanche, chacun sait que récol-ne change pas vraiment le cours des choses. Prenons ter de largent en secret est désormais la faute la plusKaboul ou Pékin. Lun et lautre ont été accusés non pas grave. Sera jugé malin un homme politique qui senrichitune fois, non pas deux fois, mais à des dizaines de par une bonne grosse opération boursière, même si lesreprises de violer ce quil est convenu dappeler les conséquences de celle-ci se révèlent dramatiques pourdroits de lhomme. Se sont-ils adoucis pour autant ? En un pays ou une entreprise. En revanche, sil accepte, enChine, les arrestations ne se font même plus de façon cachette, un voyage à Tahiti offert par une entreprise, ilclandestine. Les caméras, même dissidentes, filment ou deviendra lincarnation du mal absolu.évoquent les rafles. En Afghanistan, lapplication de la La transparence sest aujourdhui imposée comme lajustice des talibans, qui coupent les mains ou distribuent norme centrale de notre société. La figure du bien passele fouet, a lieu devant des stades bondés et les agences par le fait de pouvoir être montré. Plus généralement,de presse internationales qui y assistent en donnent de pour quune situation puisse être exposée, il faut quelletemps en temps le compte rendu. Létalage médiatique soit avant tout représentable, quelle puisse apparaître.de la force fait désormais partie de larsenal de répres- La presse sest fait le gendarme de cette norme. Par là,sion ou de dissuasion. Il faut bien constater que laisser elle contribue à construire et reconstruire chaque jourvoir une situation provoque rarement autre chose que le monde.quelques vagues protestations dinstances internationales Le travail dun journaliste ne consiste souvent plus àou une poignée de pétitions. rendre compte de la réalité, mais à faire entrer celle-ci Au contraire, un pouvoir qui agit ouvertement, même dans le monde de la représentation. Ce phénomènedans linjustice, sera crédité dau moins une valeur : la nous a conduits à vouloir envisager la presse non plustransparence. Ce nest pas rien, cest même lessentiel. comme une des pièces de notre système, mais commeUn homme ou un État «transparent» ne peut être tout à un univers en soi, autonome, avec ses codes, ses images,8 9
  • 7. La fabrication de linformation son langage, ses vérités. En prenant ce chemin, le but 1 nest pas de désigner en coupable idéal et universel, une presse omnipotente : le monde de la communication est devenu trop complexe pour nimpliquer quune seule Du monde et de ses habitantscatégorie socioprofessionnelle. Nous participons tousaujourdhui au monde de la communication. Les journaux se retrouvent en effet dans une étrangeposture. Ils nont jamais été autant sollicités quaumoment même où les critiques les plus dures saccumu-lent sur leurs têtes. Quelle que soit son opinion des jour-nalistes, la plus microscopique association se donne La révolution ratéegénéralement pour premier objectif de décrocher une« couverture médiatique ». Bref, tout le monde sait aujour- Comme les passagers dun avion fortuitement réunisdhui que les journaux reflètent moins la réalité que la pour le temps dun voyage, des pays de tous les conti-représentation quils en ont créée, mais chacun veut nents et des hommes de tous les bords se retrouventpourtant y être présent. « Passer à la télé » est devenu une chaque jour serrés au coude à coude, dans une intimitéétape acceptée pour qui veut aujourdhui «exister». de circonstance quon appelle les «actualités». Voilà le Donner naissance à une autre presse est aujourdhui monde aujourdhui, dit le journaliste. Il bouillonne certeslaffaire de tout le monde, ceux qui la font, ceux qui y de drames, de violences, de quelques gros bonheurs,apparaissent, ceux qui la lisent. mais chacun a sa place, bien installé. Pour celui qui le regarde, appelons-le un lecteur, un espace si soigné nest pas forcément rassurant. On lui montre une Terre carrée et lui sait quelle est ronde. Elle ne peut être la réalité, elle est forcément une construction, se dit-il. Entre deux guerres, pourquoi le Kosovo et pas la Sierra Leone ? Entre deux pourris, pourquoi ce ministre et pas ce député ? À chaque débat sur la presse, le public ne manque ainsi jamais de poser, sous toutes ses formes possibles, sa question favorite : « Qui vous a ordonné de faire un article sur tel sujet ? Dans quel but ? » La plupart des lec- teurs sont intimement persuadés que ces choix ne sont en tout cas pas spontanés. Ils imaginent une salle de 11
  • 8. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsrédaction comme une sorte de réceptacle où, dans une plus important dans le traitement du dossier «éducation»ambiance plus ou moins hystérique, afflueraient tout à la que la réforme du ministre ou lamitié qui lierait ce der-fois des informations confidentielles et des pressions nier à un journaliste. La presse est bien sa principale maî-venant des grands de ce monde. Les directeurs des jour- tresse. Elle fonctionne comme une grosse mécanique, quinaux oscilleraient entre ces deux pôles, ce quils savent bat sa propre monnaie. Elle réagit plus en fonction de seset ce quils peuvent dire. Tantôt, on soutiendra quil propres règles que manœuvrée par une tactique.existe une censure du pouvoir économique, tantôt une Chaque journal ou chaîne de télévision va bien sûrautocensure idéologique. Ou linverse. Ou les deux. avoir ses couleurs, son ton, son style. En ce sens, Récemment, certains intellectuels ont pourfendu avec Le Figaro et CNN, El Pais et Le Quotidien dOran nontbrio la connivence tissée entre les journalistes et les absolument rien à voir. À propos dun même événement,cercles du pouvoir. Plus besoin, selon eux, de lutte leurs analyses ou leurs angles de vue ont de grandesdinfluence, au sens traditionnel du terme : gouvernants chances dêtre radicalement opposés. Les directeurs deet hommes de médias appartiennent à un même monde, journaux sont entre eux plus friands de polémiques quedont les uns et les autres défendent, chacun à leur façon de consensus. Pour, contre, oui mais. Ferraillons, étonnons,mais tout aussi naturellement, les intérêts et les décisions. prenons le lecteur à rebrousse-poil. On peut déployer Entre le trop-dit et le pas-assez-dit, toutes ces cri- toute la gamme des points de vues et certaines revues detiques se rejoignent pourtant sur lanalyse. Si la presse presse se fixent pour mission dagiter cet éventail-là.fait des choix, ils obéissent forcément à une stratégie, Pour autant, cette apparente diversité cache bien unsubie ou voulue. Celle-ci est décelable lorsque les jour- profond accord. On a le droit de tout dire, mais à condi-naux font des excès, se «trahissent» en quelque sorte. tion de parler de la même chose. De Londres à Tokyo,Ainsi, tous les journaux ont-ils soutenu les accords euro- tous les journaux du monde vont généralement traiter lepéens de Maastricht : trop gros pour être honnête. Cest même événement et en lui accordant, la plupart dubien le signe dune conjuration avec une partie de la temps, une importance comparable. Daccord ou nonclasse politique qui milite dans le même sens. Il suffirait avec la ligne politique de Hillary Clinton, la presse mon-donc de remplacer ces journalistes par dautres, ou ces diale en chœur a fait grand cas en 1999 de sa candida-décisions par dautres, pour arriver à une information ture aux prochaines élections sénatoriales américaines.enfin dosée avec justice et justesse. Chaque correspondant à Washington sest creusé la tête Peut-être faut-il voir les choses avec davantage de pour savoir de quelle façon aborder le «sujet», commentmodestie. Les journalistes ne reçoivent pas tant de coups se montrer plus iconoclaste, plus drôle ou au contrairede téléphones que ça. Ils sont même plutôt rares, et les plus profond que son concurrent. Tout ou presque peutdîners en ville aussi. Le fait quun rédacteur en chef ait un aujourdhui être écrit, montré. Il reste peu de tabous etfils qui passe le baccalauréat va sans doute jouer un rôle les bousculer sera une impertinence appréciée.12 13
  • 9. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants Un seul choix reste absolument impensable : ignorer le railler. Lacteur Richard Gere en visite dans les camps de sujet. Le système de la presse ne vit pas dans la « pensée réfugiés, le président à la tribune pour un match de la unique » mais dans un monde unique, où, tous saccor- coupe du Monde ou le joueur de football à la garden dent à trouver tel événement digne dintérêt et tel autre party de lElysée, la chanson de gestes des héros nen négligeable. Chaque situation va à son tour comporter finit pas de vampiriser les actualités. Il a fait..., il a dit..., un échantillonnage de paramètres, le même pour tous. les moindres lapsus sont consignés. À la mort du roi du Maroc, en juillet 1999, tel titre met La désignation de ceux qui vont devenir les étoiles de plutôt en avant lenvergure politique du personnage, tel linformation se fait dans le même consensus média- autre sa complexité personnelle, un troisième sa popula- tique. Avec un accord sans faille, de New Delhi à Tokyo, rité ou le caractère autoritaire de son régime. Le nuan- seront sacrées stars planétaires Lady Di ou Michaël cier sera une fois encore différent, chaque titre insistant Jackson, dont la notoriété absolue dépasse largement sur un aspect plutôt quun autre. Mais tous se font fort limpact de leur vie. On vous dira : le cher public veut ende nen oublier aucun, y compris les plus noirs. Dix ans entendre parler. Il y a commercialement du vrai là-plus tôt, aborder à la télévision publique la question des dedans et il serait absurde de nier une forme de cristalli-droits de lhomme au Maroc était une décision « lourde ». sation autour de certains personnages. Mais la presse seAujourdhui, cest la norme. Bravo. Le propos nest pas consacre tous les jours à faire ce dont rougirait le dernierde sen plaindre, au contraire. Il vise à souligner que loin de la classe : montrer le monde à travers la vie des grandsde chercher à dissimuler un aspect, chaque média tente hommes. Les historiens lont fait longtemps, partant duau contraire de nen oublier aucun. Du Canard enchaîné, principe que quelques figures ou quelques événementshebdomadaire satirique qui vit sans aucune recette devaient pouvoir raconter, représenter la totalité de leurpublicitaire, jusquà TF1, symbole de la chaîne commer- époque. La multiplicité avait fini par disparaître au profitciale, la presse se retrouve aussi bien sur le choix des de ces fragments et lhistoire était devenue cette longuesujets que sur les ingrédients quelle y fait entrer. litanie de dates et de noms de souverains. En lappre- Cest sans doute dans le traitement des « personnali- nant, on était censé connaître la vie de la nation touttés» que cette unanimité est lisible avec le plus dévi- entière. Depuis plus de vingt ans, lÉcole des Annales adence. Là, tout le monde regarde la même personne, au remis en cause cette vision aliénante, et chacun saitmême endroit, au même moment. Il suffit que lancien désormais que le foisonnement dun siècle ne se résumeministre Bernard Kouchner soit nommé représentant de pas à la cérémonie du lever ou du coucher des rois.lONU au Kosovo, pour quimmédiatement la majeure Pris dans cette même démarche, les journalistes ontpartie des informations venant de la province et répercu- réalisé que le bateau appareillait sans eux. Des journaux,tées dans les médias français devienne le compte rendu des expériences de presse ont essayé (et certains conti-des allées et venues du nouveau gouverneur, quitte à le nuent) de simmerger eux aussi dans le réel, touffu,14 15
  • 10. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants inattendu. Mais, ici, cette tentative sest pour partie enga- Des journalistes en quête de personnages gée dans un chemin de traverse. Le reporter sait en effet lirréductible part de subjectivité que comporte son tra- Lambiance est un peu celle de ces numéros àvail, tout bêtement parce que, dans une situation, per- lancienne, où le prestidigitateur porte un nœud papillon sonne ne voit jamais exactement les mêmes choses que et un lapin blanc dans chaque poche. Pour bien montrer son voisin. Et plutôt que daffronter la multiplicité du quil ne triche pas, il fait monter sur scène la dame du monde, les journalistes se laissent aller à mettre en avant premier rang, qui va le découper en morceaux, ou fait leur propre singularité, transformant la presse en un apparaître un hamster sur lépaule du monsieur au fond. immense journal intime. Leurs états dâme, leurs tracas Mais même les quelques spectateurs convoqués sous lesface à une catastrophe vont devenir la substance de projecteurs savent pourquoi ils sont là : pour mieux créerleurs articles où le monde napparaît plus quen toile lillusion.de fond, en paysage tourmenté. Le sujet, cest le reporter Dans la presse, convoquer des inconnus sur lestradeet le drame quil découvre ne servira quà mieux le est devenu le dernier « truc ». Leur voix nest jamais lamettre lui-même en scène. Les lecteurs ont ainsi sans même, leur nom change. Ils habitent dans une ville oudoute beaucoup appris sur la psychologie des journa- une autre, mais finalement quimporte. Leurs visageslistes, avant de sen lasser... nous sont inconnus mais leurs figures familières. Nous Emportés par ce mouvement, les petits, les sans- les reconnaissons immédiatement, lorsquils apparaissentgloire, les rien-du-tout se sont alors faufilés dans la dans les journaux ou à la télévision. Voila le voisin-qui-presse. Mais les journalistes ont cherché non ceux qui na-rien-entendu. Ou le chauffeur-de-bus-qui-sest-fait-pourraient témoigner de ce rôle, mais ceux qui pour- agresser. Puis défile le conseiller-du-ministre-qui-souhaite-raient le jouer. Aux côtés des puissants, il y a bien main- garder-lanonymat, le jeune-artiste-qui-va-faire-un-malheur,tenant quelques quidams tous les soirs, au journal le petit-juge, le diplomate-occidental-en-poste-à-Cuba, letélévisé : ils sont limage des quidams. Le malheur des réfugié, le chauffeur-de-taxi-irakien... Sur le bandeau enjournalistes reste sans doute davoir alors collectivement bas de lécran de télévision, où sinscrit généralementraté leur révolution. le nom de linterviewé, il nest pas rare de lire en guise En ce sens, le lecteur a raison. Ce quil voit dans les didentification: «jeune de banlieue», «chômeur» ou «anti-médias est bien une construction qui a ses personnages, Européen ». Et ça suffit. À la lecture de ces intitulés, quelmais aussi ses décors, ses histoires, ses lois. Chacun spectateur ou lecteur ne comprend pas immédiatementtient un rôle, y compris la presse elle-même. «Voilà le aujourdhui qui il va voir, ce quil va entendre ?monde», dit le journaliste. Mais un monde à part, qui se Toute situation inédite va produire ses propres créa-substitue au réel, devenu cet importun qui en dérange tures. Un attentat ? Trouvez le pompier héroïque et lelordonnancement. rescapé. Un mouvement lycéen ou social? Cherchez16 17
  • 11. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsle leader et le manifestant qui défile pour la première Il commence à partir du moment où un journaliste vafois. Il y a mille exemples de ces figures surgies dans la chercher quelquun pour symboliser une situation. Celapresse le temps dune crise. Dans les rédactions, de stu- suppose quil ordonne son travail, même avec lespéfiantes commandes darticles sont parfois demandées : meilleures intentions, en fonction dune conclusion déjà«Il faudrait un professeur en colère contre la réforme tirée. En face, par exemple, dun électeur du Front natio-scolaire. » Ou bien « une victime des inondations qui nal, un journaliste va sefforcer de faire sortir une seuleestime nêtre pas assez remboursée par les assurances ». et unique phrase, la moins surprenante de toutes, celleIl est devenu rare de pouvoir partir au fil de leau, au quimprime à longueur de campagne chaque tract dugré dune situation sans tenter de calculer, même hors FN. Cest une variation plus ou moins sulfureuse autourde toute malice, où elle va conduire. Le journaliste de: «Il y a trop dimmigrés.» Ça y est, elle est lâchée,«découvre» rarement. Dans le meilleur des cas, il trouve, merci Monsieur, nous avions raison de penser ce queet dans le pire, il trouve ce quil cherche. Il y a un nom nous pensions. Et au revoir.pour cela: lidéologie. «Lidéologie, cest quand les Au lieu douvrir une situation, de la faire rebondir,réponses précèdent les questions », écrivait le philosophe cette démarche la ferme. Lhandicapée-vedette ou le SDF-Louis Althusser. sauvé-des-eaux ne sont pas là pour parler de la maladie Parfois en toute bonne foi, le journaliste soutiendra ou de la misère, ils en sont la représentation expiatoire etquil ne sert rien ni personne en filmant un éleveur-de- spectaculaire. Chacun des interviewés est mis en scèneporcs-en-colère. Tout ce quil veut, cest une image. Mais pour symboliser un rôle, une passion, une place sociale,ne pouvoir exposer une situation que si elle est repré- un point de vue réduisant la multiplicité des voix pos-sentable constitue bien une idéologie, celle du monde sibles à une parole, immédiatement identifiable.de la communication. Pour avoir le droit dy vivre, il faut La problématique se trouve éludée de fait. On peutaccepter dentrer dans le spectaculaire. Lexistence passe corser laffaire en créant des « situations », des saynètespar lacceptation du fait de devenir virtuel. où les personnages choisis vont se confronter, se répon- Comme lambitieux chez Balzac ou Gnafron chez dre les uns les autres. Comme la célèbre variation autourGuignol, ce sont en effet des personnages - et toujours du thème: débat entre une concierge et un Premierles mêmes - qui reviennent quotidiennement incarner ministre. Au lieu douvrir à une autre dimension oules «informations». Les acteurs tournent, le rôle reste. Les même de faire surgir quelques instants de sincérité ou demicros se tendent volontiers vers eux, non pour quils vie, la discussion vire à la caricature, où la presse ren-expriment ce quils souhaitent, mais pour leur entendre voie le pire delle-même. Derrière un air de fraîcheur,dire le discours que la presse leur prête ou attend deux. ces «inconnus» se retrouvent à jouer les candides deLe problème nest évidemment pas dans le fait de tracer comédie, mais avec cette impertinence calculée des ser-le portrait dun homme ou dune femme dans lactualité. vantes chez Molière. Pendant linterview dune vedette18 19
  • 12. Du monde et de ses habitantsLa fabrication de linformation de se faire tuer dans un commissariat, le montrait bran- du show-business, un gamin de quinze ans demandait dissant une bouteille de Champagne : cette « image de ainsi à son idole combien dopérations de chirurgie esthé- fêtard » ne collait pas avec la situation, selon un journa- tique elle avait subies. liste qui souhaitait utiliser le cliché. Un coup de gomme Le recrutement de ces interviewers dun jour se fait sur le magnum. Quand on meurt dans le drame, il faut au prix dune sélection entre candidats potentiels. Sui- savoir y rester. vant lambiance quon souhaite sur le plateau du talk- Voilà un pas, celui dont on ne se rend parfois pas show, on choisira un chômeur plutôt quun cadre compte. Le journaliste peut être le premier étonné si débordé (ou linverse) pour interroger un grand patron. quelquun le lui reproche. Curieusement, il va se Il lui sera soigneusement expliqué comment se compor- défendre exactement dans le même registre que la plu- ter face à une caméra, le temps que doit prendre chaque part de ses critiques, celui de la manipulation. Il répond : question, etc. Cest un peu comme le client dune bou- « Ce nest pas grave puisque je navais pas lintention de langerie qui, mécontent du goût du pain, se verrait sou- mal faire. Au contraire, je voulais rendre service à ce dain proposer de le faire lui-même. «Mais, préciserait jeune homme, améliorer son image. » Pas de mobile, pas alors le patron, vous devez utiliser les mêmes ingrédients de crime. Le «raisonnement» fonctionne en miroir de que moi, la même recette et le même four. Et je vous ceux qui ne voient dans la presse quun réseau de mani- conseille de mettre en plus mon tablier blanc pour ne gances. Mais eux partent du point inverse: un crime,pas vous salir. » Il y a peu de chance quune autre miche donc un mobile.sorte du pétrin... Les journalistes ne sont dailleurs ni les seuls, ni les Ce nest pas tout de trouver les personnages. Il faut premiers à utiliser le faux pour faire plus vrai. Au débutaussi les mettre en scène. Un chercheur en blouse du XXe siècle, au moment de léclosion de lanthropolo-blanche entouré de cornues aura lair plus «vrai» que le gie, beaucoup de chercheurs étaient tellement convain-même chez le coiffeur. Sil bute un sur mot, il sera préfé- cus de lexactitude de leurs hypothèses sur lévolutionrable de rejouer la scène pour que cette fois, le son soit humaine, quils refusaient de se laisser décourager parmeilleur. Chez le Rmiste en revanche, un bafouillement des fouilles infructueuses. Faute de trouver la preuvenest pas un problème mais un avantage. Le Rmiste est qui viendrait leur donner raison, ils finissaient par lapar définition perdu, confus. Il apparaîtra plus crédible construire de toutes pièces, assemblant un crâne trouvéen survêtement quen costume. Il y en a même quon à un endroit, un fémur découvert ailleurs... Lhypothèseenvoie se rhabiller pour les besoins de limage. Ou alors, se révélait parfois correcte, parfois erronée. Dans touson le fait soi-même. Pour que des gamins de banlieue les cas, la preuve relevait de la supercherie. Comme eux,aient lair davantage concernés par lislamisme, le techni- les journalistes cèdent à limpatience, au goût du succèscien dune chaîne avait rajouté des barbes à leurs et de la reconnaissance, au rythme trop rapide, ou auximages. De même, la seule photo de Makomé, qui venait 2120
  • 13. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants mille excellentes raisons de ne pas tolérer les exigences reportages pour les proposer aux éventuels clients. La du monde. En toute bonne conscience, ils se lancent précision va parfois jusquà décrire les personnages, alors dans des accommodements avec le réel. blond ou brun, belle ou laide, calme ou agressif. Leurs Il y a encore une dizaine dannées, «bidonner» un répliques sont rédigées, les lieux décrits, la trame ficelée. reportage consistait à en manipuler le contenu. Faire Le travail du reporter va alors consister en une sorte de croire par exemple que des militaires américains avaient casting, à rechercher des personnages conformes à ceux découvert le cadavre dun extra-terrestre dans une base quil a déjà façonnés. Pour que le monde soit crédible, il aérienne des États-Unis et filmé lautopsie de la suppo- doit ressembler à la fiction. Pour que la situation soit sée créature. Ou, pour un reporter, colorer un article lisible, il faut la jouer. Le réel nest plus que cette chose dhéroïsme en laissant entendre quil écrit couché dans fatigante et capricieuse qui semble sévertuer à vouloir une tranchée, dans le grondement des obus, alors quil faire capoter lhistoire quon a écrite pour lui. est plus paisiblement installé dans une ville de garnison à larrière du front. Aujourdhui, on ne triche plus pour faire croire, on triche pour faire voir. Il ne sagit plus de Comme à la télé jouer avec le fond mais avec la forme. Nimporte qui peut sy mettre. En 1998, une brigade de gendarmes français Sur les trottoirs de Marrakech, de Djakarta, de Paris ou sest prêtée à une comédie de ce type, persuadée dagir dailleurs, chaque passant sait intuitivement aujourdhui pour le bien et léducation des Français. Au nom de leur comment marche la communication. Quil veuille ou non conscience professionnelle, ils avaient refusé à une chaîne se prêter au jeu, il en connaît grosso modo les règles. Ne de télévision de filmer une véritable arrestation, mettant en parlons même pas ici des briscards de la communication,avant des arguments tout à leur honneur comme le respect hommes politiques, show-businessmen ou personnagesde la présomption dinnocence, le droit à la vie privée ou publics en général. Pour eux, la pratique du discoursles possibles dérapages de ce genre dopérations. Mais là médiatique fait désormais partie intégrante de leur for-encore, il faut du «visible»: les gendarmes ont donc mation. Toute personne susceptible dentrer en contactdécidé de mimer à la fois leur rôle et celui des voleurs. professionnel avec les médias suit désormais le stage Beaucoup dagences de reportages télévisés, qui «Comment parler à la presse en dix leçons». Cest le casvendent des sujets prêts à diffuser aux grandes chaînes, des soldats occidentaux envoyés en opération de main-travaillent maintenant au scénario. Comme les coûts de tien de la paix, des combattants du sous-commandantproductions sont importants, la plupart des enquêtes ne Marcos ou des directeurs de supermarchés confrontéssont réalisées que si elles sont préachetées par une émis- aux poulets à la dioxine.sion. Comme dans lindustrie du cinéma, une équipe de En France, les plus spectaculairement doués restentjournalistes est chargée décrire les synopsis des futurs peut-être les «jeunes-de-banlieue», comme le veut22 23
  • 14. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants lestampille. Le test est pratiquement infaillible. La cité back », sans cette acceptation dune partie de la popula- est calme, assoupie. Chacun vaque sans tumulte à ses tion de se couler dans sa propre représentation média- petites affaires lorsque, attention, arrive un reporter. tique, jusque dans ses détails les plus techniques, le Cette simple apparition provoque à linstant chez cer- monde de la communication ne pourrait subsister. tains un comportement spécialement formaté pour les Dans le Nord, où un quartier HLM défraye régulière- médias, destinés à eux seuls, un spectacle sur mesure à ment la chronique, un jeune homme est même devenu base de bras dhonneur, grimaces, propos diversement linterlocuteur privilégié des reporters qui débarquent. désabusés, le tout en deux minutes trente chrono. Avec Il sait parfaitement le sujet quil faut proposer pour le un peu de malchance, quelquun ira même pour locca- journal de TF1 et celui que préférera lémission « Envoyé sion jusquà mettre le feu à une voiture. «Comme à la spécial ». Parmi ses amis, il sélectionne ceux qui convien-télé », précise parfois un gosse. À Reims, il y a quelques dront le mieux à un reportage ou un autre. Rares sontannées, un bus municipal eut droit aussi à son allumette. ceux qui refusent. La plupart parlent couramment leLe commissaire de la ville était connu pour afficher le «journaliste». En effet, si le reporter a intégré (et ceststyle « je-préfère-le-dialogue-à-la-répression». Aux gamins, son métier) les contraintes techniques qui encadrent sonil a demandé: «Pourquoi?» «La haine», ont-ils répondu, travail, ces impératifs sont également entrés dans la têtesans hésiter. Le commissaire a été surpris lorsquil a fini de ceux quils interviewent. Ils font souvent partie inté-par comprendre que ce nétait pas de la leur propre dont grante des entretiens: «Combien de place aurez-vousils parlaient, mais de sa représentation cinématographique. pour le sujet ? » « Quest ce que vous allez couper ? »Mais si, La Haine, le film de Mathieu Kassowitz : ils vou-laient faire pareil. Cette « médiagénie » - comme on dirait photogénie - dune catégorie des habitants des cités explique pour En effet, ça tourne. Mais en rond, en boucle. Décro- partie limportance du traitement de ces quartiers dans la chées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées presse : sans les jeunes-des-banlieues, les cités seraientpar les médias sont devenues la référence. Les acteurs des mouroirs, dont nul ne viendrait aujourdhui rompredu réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces lisolement et lexclusion. Contrecoup dune médiatisa-figures, devenues plus vraies que leur vie. tion à un sens, pour tout Français aujourdhui, banlieue Ailleurs, dautres jeunes savent eux aussi ce quil faut est synonyme de jeunes gens sans emploi, généralementrépondre à la dame ou au monsieur de la presse. Les dorigine étrangère.centaines de milliers de participants aux Journées mon- Mais il arrive aussi que la réalité se rebelle, certes rare-diales de la Jeunesse, organisées en 1997 pour la venue ment, contre le modèle que lui proposent les médias. Ledu pape Jean-Paul Il à Paris, se sont révélé des bêtes de phénomène sest sans doute accéléré depuis que beau-scène, entamant cantiques et baignades dans les fon- coup de catégories socioprofessionnelles renâclent àtaines pour le bon plaisir des caméras. Sans ce «feed- se fédérer ou à élire des représentants dans le cadre des24 25
  • 15. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants institutions traditionnelles. Les journalistes se retrouvent Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette, est tout du coup sans leurs baromètres habituels, ces interlo- naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie cuteurs patentés capables de produire des «réactions» de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le synthétiques au gré des événements. Face à une masse symbole des routiers quaux yeux des journalistes. Les polymorphe dindividus, insistant chacun sur le fait quils chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir ne font pas de politique et ne représentent queux-mêmes, tendu. «Il ne nous représente pas», ont affirmé ses col- la presse résiste mal à la tentation de désigner des porte- lègues et chacun appréciera la justesse du terme.parole «sauvages». Évidemment, ces élus médiatiques ne Par-delà la résonance même dun événement, la coïncident pas forcément avec ceux que la population capacité de ses acteurs à investir la scène médiatiqueconcernée aurait désignés, mais ils répondent aux besoins fera ou non « monter la mayonnaise », coloriera lactualitédune reconstruction journalistique du problème. dune couleur ou dune autre. Au moment de laffaire du Plus généralement, au motif de laisser sexprimer ce sang contaminé en France, plusieurs journaux avaientquil est convenu dappeler la « société civile », la presse par exemple été tentés de consacrer de vastes fresquesfinit par transformer chaque citoyen en un petit porte- aux hémophiles, principale population victime du scan-parole, coulé dans le moule de ceux dont cest la fonc- dale. Mais pour parler crûment, ces malades-là ne sonttion officielle. Sy retrouve le même jeu des «petites pas «médiagéniques». Le drame des hémophiles, sousphrases », la même parole construite, les mêmes conven- traitement à longueur dannée, habitués au repli et à unetions. Il y a désormais un «son officiel» des non-officiels. vie à petit feu, ne sest pas fait spectacle. Quon reliseTelle fut la triste et brève histoire de Tarzan, couronné leurs interviews, cest la douleur sans les pleurs, linjus-en 1992 roi des routiers lors dune des nombreuses tice subie sans la rébellion. Rien qui flamboie, rien quigrèves de poids lourds. Décroché de tout courant poli- hurle. Faute de madone éplorée, laffaire du sang conta-tique, sans engagement particulier, le discours excédé miné restera aussi dans les archives pour le peu de placede Tarzan navait rien de fondamentalement différent de qui fut consacrée aux victimes.celui du chauffeur du camion dà côté. Mais il le disaitjuste comme il faut, avec un ton personnel pas trop,parce que sinon, le personnage dégringolerait du cas Petits conseils à ceux et cellesgénéral au particulier. Dans le monde des médias, les qui veulent passer dans les médiasTarzan sont le pain béni de la presse. Il colle à la situation,la condense depuis son surnom jusquà ses tatouages, Pour une interview, le journaliste sait parfois mieuxdepuis sa grande gueule jusquà ses tee-shirts échancrés. que son invité ce que ce dernier est censé dire. Normal.Il est LE routier en colère, tel que se le figure limagerie Pour un forum sur lhumanitaire, lanimateur aura prispopulaire. Un journal fait son portrait, puis un autre. soin en concoctant ses plateaux dinviter celui qui défend26 27
  • 16. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants le «devoir dingérence», celui qui dénonce le charity en général rétifs à résumer en quelques minutes des business, etc. Si un intervenant sécarte de la partition années de recherches. Être communicant, et cest un qui lui a été assignée, le journaliste le rappelle à lordre, conseil que nous donnons aux intéressés, nest pourtant ferme mais plein de bonne volonté, comme un profes- pas si compliqué que ça. Il suffit dêtre attentif à celui qui seur bienveillant qui ferait passer loral du bac. «Non, vous interviewe pour savoir rapidement ce quil est venu non, ce nest pas ça. Allez à lessentiel. » En loccurrence, chercher, cest-à-dire ce quil pense de votre affaire. Lors- il sagit là de ce que le journaliste considère, lui, comme quil se met à noter, cest bon signe. Quand il dit au came- essentiel. Le mécanisme marche pour tout : lintéressant raman de tourner, aussi. Sil lance : «Je vous comprends est ce qui lintéresse, le connu ce quil connaît, le rebu- bien, mais je vais me faire lavocat du diable...», vous tant ce qui le rebute. Au moment de léclipse du siècle, êtes en train de louper lexamen. Vous risquez bientôt de en août 1999, un journaliste de radio plaisantait dun de ne plus exister. Sil lâche : « Cest complexe pour le grand ces collègues qui sévertuait à expliquer les effets du phé- public...», vous êtes fichu. Vos années de recherches nomène par rapport à la théorie de la relativité. Quelle tombent dans labîme. Vous navez pas su lui plaire. drôle didée ! « On ny comprend rien, on ny connaît rien Votre éditeur vous le fera remarquer.et les auditeurs non plus. » Le système de la communica- La prochaine fois, vous saurez que, contrairementtion exige que tout bruitage qui le dérange soit supprimé. aux apparences, ce nest pas du tout le journaliste quiSeul limmédiatement reconnaissable supporte dêtre dif- doit, avant de vous rencontrer, se renseigner sur votrefusé, pour le confort du «grand public ». Cest le nom que travail mais linverse. Penchez-vous sur lui, potassez sala presse a donné à un de ses plus grands fantasmes. biographie. Cela vous évitera de lennuyer avec vos Lorsque les interviews seffectuent sans lœil indiscret propres préoccupations. En revanche, il vous trouverades caméras, les journalistes sont paradoxalement peut- passionnant quand il entendra parler de ses petites lubies.être plus narcissiques. Il arrive même que durant lentre- Il faut pourtant constater que les difficultés et lestien les rôles sinversent. Celui qui devrait poser les éventuelles humiliations auxquelles sexposent les candi-questions se met soudain à devenir volubile. Confisque dats à limage nont en rien diminué leur nombre. Aprèsla parole. Explique sans fin ce quil convient de penser un article ou une émission, des protestations sélèventdune situation à celui quil a fait venir pour la lui expo- régulièrement, parlent de trahison, de manipulation. Cha-ser. Et cest lui qui, sur le ton de la confidence, finit par cun sait que le résultat de la visite dun journaliste nestraconter sa vie. pas forcément maîtrisable, peut renvoyer une image qui Mais il arrive que certains interviewés rechignent à se nest pas celle quon souhaiterait donner. Il y a pourtantlaisser couler dans le moule. Cest le cas par exemple toujours autant dimpatients, qui frappent tous les joursdes chercheurs, intellectuels ou artistes, qui se révèlent aux portes des différents organes de presse pour solliciter28 29
  • 17. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants une interview ou faire savoir quils ont des choses à dire. animateurs ou critiques des grandes chaînes sont davan- Même ceux que la démarche rebute, résistent rarement à tage applaudis au pied de lescalier dhonneur que les une occasion qui se présente. Quiconque se trouve par vedettes de film. Le cinéma reste du cinéma. La télé, cest un hasard dactualité confronté à un journaliste va géné- le monde. Un homme politique ou public en viendrait à ralement passer le premier quart dheure de la rencontre douter de sa propre vie sil na pas accès à la représenta- à déverser tout le mal quil pense de la presse et à faire tion. Pour lui, la seule et vraie définition de lexistence, des manières avant de répondre. Mais à lheure de se sa seule preuve, cest de passer à la télévision. quitter, le même va généralement demander si, par hasard, Il est évidemment possible den rire, mais cela ne il ny a pas un stage pour sa cousine ou quelle école cachera pas le sentiment de millions de gens qui, depuis conseillerait-on à un apprenti journaliste. Combien de leur vie dinvisibles, acceptent tacitement une sorte dinfé- personnes, qui juraient la veille quon ne les y prendrait riorité face au monde des visibles.pas, se retrouvent un soir maquillées et nerveuses sous Les raisons pour lesquelles quelquun devient «visible »,les lumières dun plateau ? « On est bien obligé. Aujour- talent ou compétence, sont souvent tout à fait réelles. Maisdhui, on ne peut pas faire autrement», argumenteront-ils quelles quelles soient, celui que les médias distinguentsincèrement. Refuser serait même suspect. aura dorénavant autorité à tout dire et tout faire. Il sera Pour la plupart des gens, apparaître dans les médias dailleurs souvent le premier à croire à sa propre «méta-ne constitue pas du tout une expérience intéressante ou morphose », assumera son rite de passage comme un véri-amusante. Il conviendrait presque ici de parler du « pas- table changement. Parce quil a su un jour quelque chosesage à la télé » dans le sens plein dun rite de passage, sur les métastases ou parce quil joue bien au ballon, unune traversée peut-être pénible mais qui permet daccé- cancérologue sérieux ou un joueur de football va doréna-der du monde des invisibles à celui des visibles, à un vant informer le monde de ses points de vue politique oudegré supérieur de la vie. Il faut avoir vu changer le artistique. Cest là le tour de passe-passe qui donne leregard de sa boulangère, du jour au lendemain, après droit dexister. Une fois le gué traversé, chacun gagne unvous avoir aperçu aux actualités même fortuitement dans poids, une autorité qui lui ouvre le droit dapparaître enle flot dune manifestation, pour comprendre limpact toute situation.dun « passage à la télé ». Si par hasard linvitation était Les contestataires « invisibles » ne sont pas les derniersfaite en bonne et due forme, vous voilà devenu le pri- à fonctionner dans ce mécanisme. Entre camarades ousonnier échappé de la « caverne » - celle de La Répu- militants, la première préoccupation sera de savoirblique de Platon - et qui a connu le vrai monde. Car le sur quelle personnalité, dans le cinéma ou ailleurs, ilsvrai monde, nul nen doute, est celui de la représenta- vont pouvoir compter pour rendre leur lutte véritable-tion. Au festival de Cannes, depuis quelques années, les ment «sérieuse». Même les plus marginaux considèrent30 31
  • 18. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsaujourdhui que le seul argument qui peut rendre leur sens, sans les projecteurs. Les familles de victimes derevendication «visible» sera de la faire incarner par une catastrophe en viennent parfois à comparer la couver-tête daffiche quelconque. ture médiatique de leur drame avec celle dune tragédie Parfois, au gré des modes, un pays, une minorité ou précédente. « Pourquoi y avait-il plus de presse pour lesun individu devient momentanément «visible». Des enfants morts dans lautocar que pour les nôtres, mortsfilms, des publicités, des articles feront miraculeusement en colonie ? », se plaignait une mère il y a quelquesexister ce qui, hier encore, restait soigneusement caché. années. Et pêle-mêle, elle jetait au milieu de ses pleursLes luttes obstinées de certains groupes ou minorités les remboursements des assurances («qui feront moinsréussissent parfois un véritable élargissement du champ dhistoires si on est passé à la télé »), lintensité du dramevisuel. Avec leur «black is beautiful», les Noirs améri- (« on a eu plus de morts queux ») et le fait que la douleurcains par exemple ont réussi à bouleverser les critères ne se mesure vraiment quau nombre des caméras,esthétiques et modifier la norme. comme jadis on comptait le nombre de pleureuses au Pour réussir à tout coup le rite de passage, une voie bord des cercueils. À la fin, elle a crié : « Quand même, lereste la plus sûre : devenir véritablement menaçant. Cet petit, il méritait bien de passer au journal. »informaticien qui avait pris en otage les enfants dune Visibles et invisibles, cette dynamique finit par créerécole maternelle à Neuilly, avait géré ses relations avec la une véritable subjectivité de notre époque. Il est presquepresse comme lun des aspects stratégiques de son opé- impossible pour nos contemporains dordonner leur vieration. Dans ses revendications, il souhaitait rencontrer le daprès autre chose que cette promesse de la visibilité.journaliste le plus connu de la plus grande chaîne. Abattupar la police, cet homme avait laissé des documents où ilexpliquait que seule une reconnaissance publique, doncmédiatique, pourrait même dans la répulsion lui rendreune forme de dignité après un licenciement quil estimaitabusif. Tout ce passe comme si, hors de cette dimensionspectaculaire, plus rien ne pourrait prétendre à lépais-seur dun événement ou dun fait. La souffrance, la joie,linjustice continuent dexister dans le monde invisiblemais, si elles naccèdent pas à leur représentation, ellessemblent soudain dun éclat moindre. La fête du 14 juilletétait très réussie, dira le maire dun petit village, «mais lapresse nest pas venue». Même le malheur perd son32
  • 19. Le temps des citadelles journal pour trouver la taille de larticle finalement 2 publié. Un accident de train, gare de Lyon à Paris, sera ainsi bien plus «couvert» par la presse nationale (dont les bureaux sont dans la capitale), quun accident compa-Le temps des citadelles rable à Marseille, sans même parler dun déraillement mortel en Inde ou en Afrique. Des tamis plus sophistiqués existent dans la presse pour trier ce qui sera considéré comme important et ce qui relèvera lanecdotique. Une large « couverture média- tique » a par exemple été consacrée à la condamnationPetit traité de géographie de la France par la Cour européenne des droits de lhomme de Strasbourg, en juillet 1999. Au commissariat Le principe du travail journalistique semble à pre- de Bobigny, un trafiquant de drogue supposé avait étémière vue assez simple. La Terre est une planète où il battu et violé par des policiers en 1991. Jusque-là, unse passe toujours énormément dévénements qui méri- seul autre pays avait été condamné pour ces mêmestent dêtre connus. Les journalistes vont voir ces choses motifs et par cette même cour, la Turquie. Le jugementet les racontent. Sans paraître exagérément sourcilleux, était passé inaperçu. Humainement, les journalistes ontce mécanisme apparemment élémentaire mérite pourtant certainement été aussi émus par les deux cas. Reste quedêtre mis à plat. Quest ce quune chose qui « se passe » ? lun les a surpris, lautre non.En principe, lévénement naît lorsque la norme se casse. Au-delà de sa bonne ou mauvaise foi, le journalisteLe fil de la normalité ploie soudain devant un fait qui donne ainsi deux informations à la fois. La premièreétonne, détonne par rapport à la règle. Mais les malheu- est visible : la France a été condamnée pour « torture ».reux qui sont tués et les avions qui sécrasent sont Lautre est cachée derrière, un second sens rarementencore trop nombreux pour quun journal les contienne énoncé qui napparaît généralement quen creux : il esttous. Un tri va donc sopérer dans la masse des informa- incroyable, dans un pays démocratique comme lations susceptibles dêtre publiées. France, quon puisse se faire violer dans un commissa- Il y a bien sûr quelques règles édictables et aisément riat, alors quen Turquie, il ny a là rien danormal. Autre-compréhensibles. La plus célèbre reste sans doute cette ment dit, il existe une sorte déchelle de Richter, tacite, àantique loi de la proximité, vieille comme la presse et laquelle se réfèrent les journalistes et qui définit ce quidont léquation sapplique dans toutes les rédactions du est sujet à étonnement et ce qui ne lest pas. Dun mêmemonde : il faut diviser le nombre de morts par la distance mouvement, ils informent/forment lopinion de ce quien kilomètres entre le lieu de lévénement et le siège du doit la troubler.34 35
  • 20. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Autour de cette taxinomie des faits et du monde, correspond quant à lui à des modèles identificatoires sagencera et se construira la majeure partie des informa- supposés négatifs ou soumis. En Amérique latine par tions du jour. Cette classification ne veut pas dire pour exemple, le modèle dit « majoritaire » impose dêtre blond, autant que les journalistes ne se préoccupent pas des blanc, grand et riche, alors que ce nest absolument pas points de vue ou des situations «marginales». Le pro- le cas de la majorité numérique de la population. blème est quils les considèrent demblée comme telles. Dans ses périples, le journaliste va ainsi chercher et Il y a une culture de ce que la presse appelle le «sujet trouver ce qui lintéresse, ce quil considère, lui, comme décalé », une case parfaitement adaptée pour les ranger fondamental. Son obsession principale va être de trouver afin quil ny ait aucune confusion sur leur statut. lélément ou la somme déléments qui explique le tout, À loccasion des élections au Japon, et à côté des qui représente la situation. Cela peut être un personnagearticles politiques, un reportage sur les taggers de Tokyo ou un thème. Généralement, lIran sera traité à travers laou les moines du Fujiyama seront les bienvenus. « Cela condition des femmes ou la liberté de la presse ; lAngle-donne une aération », se félicitera le chef de service, au terre a les scandales du palais royal et la Belgique resteramilieu de lévénement vraiment grave que représente sans doute longtemps le pays de Marc Dutroux, arrêtétoute élection dans le monde de la communication. Il ny pour meurtres et pédophilie. Tout ce qui nentre pasa pas meilleur moyen de renforcer un cadrage que de dans ses cercles dattention, cest-à-dire en général 90 %jouer le «hors-cadre». Les élections apparaîtront sans de la situation, échappera à la presse. Les journalistesaucun doute comme lélément important et les taggers sefforcent bien dinformer objectivement, mais ils le fontajouteront un peu de couleur autour. Dans sa tête, le sur ce quils croient subjectivement être important.journaliste a déjà décidé, consciemment ou non, ce qui Ce mécanisme, pourrait-on dire, est celui qui aiguilleconstitue linformation forte et linformation accessoire, les regards de tout voyageur. Après tout, un cordonnieréventuellement susceptible dêtre sacrifiée. courant la planète regarde surtout les chaussures ou un De la même façon, la presse martèle sans cesse : voilà garagiste les voitures. De retour, ils rendront compte, nonle modèle majoritaire, voilà le minoritaire. Or, ces termes pas du monde vu depuis les semelles ou à travers unne sont pas non plus anodins. Gille Deleuze estime par pare-brise mais du monde des semelles ou des pare-exemple que ces deux concepts nont en fait pas grand- brise. Aucun naurait lidée de soutenir quun de ces deuxchose à voir avec les données quantitatives quils sem- éléments représente le monde tout entier, le «totalise». Ilsblent recouvrir1. Pour lui, majoritaire renvoie non pas au raconteront les chaussures et les voitures comme un desplus nombreux mais au dominant. Le mot «minoritaire» éléments du réel, dont lévocation confirme au contraire lexistence dun ensemble bien plus vaste. Le journaliste extrait lui aussi un ou des éléments réels, 1. Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, Mille plateaux, Minuit, Paris, 1980, p. 252. et énonce des vérités. Mais lui agit comme quelquun36 37
  • 21. La fabrication de linformation Le temps des citadelles qui, dans les travées encombrées dun bazar, recueillerait montre que le système de protection sociale reste une soigneusement les étiquettes. Puis en sortant, il dirait en des institutions les plus sacrées du pays ». les montrant : voilà le bazar. Les étiquettes existent bien, Lengouement actuel pour la relecture des gazettes du font concrètement partie du magasin. Mais elles devien- passé fonctionne selon le même modèle. Par définition, nent un leurre à partir du moment où elles sont dési- les événements des années précédentes nous sont déjàgnées comme représentant le magasin. connus. Mais chacun trouve révélateur de létat desprit Dans le réel, le journaliste veut ainsi trouver la chose et de la culture de lépoque la façon dont la presseou les choses qui symbolisent un pays ou une situation dalors les présentait.tout entière. Par là même, il se condamne à limpossible. Ce petit jeu de décodage est généralement très peuLa représentation est bien un des éléments du multiple, apprécié par ceux qui y sont livrés. Quand à son tour,mais, à partir du moment où elle est prise pour le monde, la presse américaine ou japonaise soumet au mêmeelle devient une illusion. décryptage les médias français, ces derniers hurlent Dun point de vue anthropologique, la lecture de la devant ces miroirs tendus, dénonçant les malentenduspresse permet en revanche de vérifier comment lopi- ou la gallophobie. La croyance, ce nest jamais la nôtre,nion publique adhère ou se détache des mythes cen- mais toujours celle de lautre, celui qui vit ailleurs ou quitraux de la société. Les médias eux-mêmes connaissent vivait avant.par cœur cette fonction. Ils sont dailleurs les premiers à Dernière question, simple: pourquoi la presse neen jouer. Un journaliste en reportage à létranger man- parle-t-elle pas de certains sujets ? En dehors de cas par-quera rarement de commencer un de ses articles par une ticuliers, dune censure toujours possible, la norme (quirevue de presse plus ou moins ironique des médias est ce à quoi nous nous attachons ici) touche à une nou-locaux. Il ne sagit pas du tout pour lui de recenser les velle loi du monde de la communication. Elle est trèsinformations recueillies par ses confrères sur place. Au simple. La presse parle de ce dont le public parle. Et lecontraire. Lenvoyé spécial va sefforcer de relever ce qui public parle de ce dont la presse parle.justement nest pas explicitement écrit dans les journaux Un journaliste qui proposerait une enquête sur ledu pays quil visite, ce fameux second sens. Il va séton- Costa Rica, court en effet de hauts risques de se fairener de létonnement de ses confrères, pointer leurs envoyer son ordre de mission au travers du bureau.croyances, mettre à jour leur propre taxinomie cachée. « Tout le monde se fout du Costa Rica.» Il faut bienLorsquune infirmière cupide a commis une série dassas- reconnaître que cest vrai. Le reporter se trouve soudainsinats dans un hospice danois, un des principaux quoti- ravalé au rang de ces impolis qui sobstinent à vouloirdiens de Copenhague titrait: «Lholocauste». Derrière ponctuer leurs conversations avec des nouvelles deloutrance de lémotion, un journaliste étranger va ainsi tantes ou de voisins quils sont les seuls à connaître.décoder que «le bouleversement de la presse danoise Autour deux, chacun bâille, na de cesse de les faire38 39
  • 22. La fabrication de linformation le temps des citadellestaire. Ce cercle vicieux est parfois rompu par une Leçon pratique :conjonction de hasard, dobstination, de personnalité ou comment préparer un sujet pour le 20 heuresde magie. Dans un quotidien national, est ainsi apparueun jour une invraisemblable chronique hippique, pour la Comment sélectionner un élément du réel pour enseule raison quun journaliste passionné et de talent sy faire une représentation au Journal télévisé ? Dansest attelé. Les lecteurs qui se moquaient du tiercé jusque- La Cantatrice chauve2, Eugène Ionesco nous donne lalà, se sont mis à la dévorer. La rubrique a disparu delle- méthode. Il convient tout dabord de déclarer « extraordi-même lorsque lami des chevaux a quitté le journal, naire » un assemblage hétéroclite quelquonque.laissant des inconsolés, qui nauraient jamais cru eux-mêmes avoir à regretter un jour larrivée des courses. Mme Smith, aux époux Martin : Vous qui voyagez beau- Quand la presse en parle, le public peut donc parfois coup, vous devriez pourtant avoir des choses intéressantessuivre. Linverse fonctionne aussi. Plutôt scrupuleuse- à nous raconter.ment, les journaux français tentent par exemple de suivre M. Martin à sa femme: Dis, chérie, quest ce que tu asrégulièrement lactualité du Québec. Question de langue, vu aujourdhui ?de tradition, un peu de De Gaulle peut-être... Mais il faut Mme Martin : Ce nest pas la peine, on ne me croira pas.croire quils sy sont toujours mal pris, parce quenFrance, on «se fout du Québec» comme du Costa Rica. Comme une vraie professionnelle, Mme Martin Puisque nous y revoilà, lautre possibilité pour un connaît la méfiance presque paranoïaque du public etreporter vraiment obstiné serait de convaincre sa rédac- combien il est prudent de léviter demblée.tion quil est lheure de prendre position sur le CostaRica. Il lui faut alors transformer ce pays en quelque M. Smith: Nous nallons pas mettre en doute votre bonne foi.chose qui puisse semboîter dans un des modèles du Mme Smith : Tu les offenserais, chéri, si tu le pensais.monde de la presse. Il peut ainsi être transformé en Mme Martin, gracieuse: Eh bien, jai assisté aujourdhui«fait» : une récolte record a eu lieu au Costa Rica. Ou à une chose extraordinaire, une chose incroyable.alors en menace : « Les cartels de la drogue arrivent au M. Martin : Dis vite, chérie.Costa Rica. » Un débat reste également un bon moyen : M. Smith : Ah, on va samuser.« Faut-il supprimer le Costa Rica ? » Le mieux serait quil Mme Smith: Enfin !cumule tout à la fois, fait, événement et ce qui est sus-ceptible de donner lieu à débat. Bonne chance... 2. Eugène IONESCO, La Cantatrice chauve, Gallimard, Paris, 1990, p. 26.40 41
  • 23. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Nous sommes à lannonce des titres. Il faut que leau M. Smith : Eh bien ?monte à la bouche, que lauditoire soit prêt à savoir que Mme Martin : Il nouait les lacets de sa chaussure quice quil va entendre est vraiment une nouvelle. sétaient défaits. Les trois autres : Fantastique ! Mme Martin : Eh bien, aujourdhui, en allant au marché M. Smith : Si ce nétait pas vous, je ne le croirais pas. pour acheter des légumes qui sont de plus en plus chers... M. Martin : Pourquoi pas ? On voit des choses encore Mme Smith : Quest ce que ça va devenir ? plus extraordinaires quand on circule. Ainsi, moi-même, M. Smith : Il ne faut pas interrompre, chérie, vilaine. jai vu dans le métro, assis sur une banquette, un monsieur Mme Martin : ]ai vu, dans la rue, à côté dun café, un qui lisait tranquillement son journal. monsieur convenablement vêtu, âgé dune cinquantaine M. Smith : Quel original ! dannées, même pas, qui... M. Smith : Cétait peut-être le même. M. Smith : Qui, quoi ? Mme Smith : Qui, quoi ? Fonction fondamentale de la presse : évoquer des liens, M. Smith à sa femme: Faut pas interrompre, chérie, tu : des articulations, des causalités entre des choses qui nen es dégoûtante. ont pas forcément entre elles. Cela sappelle «connaître Mme Smith : Chéri, cest toi qui as interrompu 1e pre- son dossier». mier, mufle. M. Martin : Chut ! {Puis à sa femme: Quest quil faisait le monsieur ?) Mme Martin: Eh bien, vous allez dire que jinvente, il Le partage du monde avait mis un genou par terre et se tenait penché... M. et Mme Smith : Oooh ! Pendant les années de la guerre froide, la Terre était Mme Martin : Oui, penché. un espace à conquérir que se disputaient les deux blocs. M. Smith : Pas possible ! Chaque canton était devenu lenjeu de cette division du Mme Martin: Si, penché. Je me suis approchée de lui monde, une parcelle à gagner contre lautre. Lexercice pour voir ce quil faisait. du pouvoir, au sens macroscopique du terme, obéit aujourdhui à dautres règles, sinscrit dans une nouvelle Comme dans certains romans, tout se fait présage, distribution géographique.signe surdéterminé de ce qui ne peut pas ne pas arriver. Le monde nest plus ce champ en combat, où chacunLa fabrication de linformation ordonne ainsi des frag- tente davancer ses drapeaux. Il se répartit désormais enments disparates en fonction dune logique qui lui est citadelles, intouchables, barricadées, conçues pour êtrepropre pour les faire converger vers un dénouement des zones de sécurité maximum. Tout autour, sétendentquelle a déjà ciblé. des terrains vagues, des no mans land qui se jaugent en42 43
  • 24. La fabrication de linformation le temps des citadellestermes de menaces potentielles pour la quiétude des la vache folle jusquaux attentats, sous un même chapeaucitadelles - vague démigration, flambée de violence ou baptisé « insécurité ». Né dune constellation complexe, leeffondrement économique. monde des citadelles avait besoin dune cosmogonie Ce nouveau dispositif du pouvoir existe dune façon pour lexpliquer et dun récit pour la justifier. Cest celuifractale, cest-à-dire que cette forme unique, cette distri- de linsécurité. Le sentiment de peur, diffus et omnipré-bution géographique, se reproduit à linfini du plus grand sent, va dès lors structurer toutes les situations.vers le plus petit, du niveau mondial jusquà lappar- Sans tenter de le remettre en cause, la majorité destement privé. Il y a des pays intouchables et des pays no médias occidentaux lont repris à leur compte, le posantmans land. À lintérieur de chacun deux, les villes, les comme un des mythes centraux de leur fameuse taxino-quartiers vont à leur tour être fractionnés de la même mie. De droite, de gauche, ou de nulle part, on nécrirafaçon. Si, à lépoque des deux blocs, le pouvoir sexer- pas l« immigration », mais plus volontiers le «problèmeçait au nom dun danger frontal venant de lextérieur, de limmigration », instaurant quil sagit dun sujet forcé-clairement identifiable, nul ne sait plus trop, au temps ment obscur et lourd. Le fait que ce phénomène socialdes citadelles, quelle forme va prendre la menace. Elle soit demblée situé dans le registre de linquiétude neentoure, assiège sans quon sache très bien où elle va à sera en revanche jamais remis en cause. Plus générale-nouveau frapper. Comme la « cinquième colonne » pen- ment, le nouveau découpage du monde constitue unedant la guerre froide, le risque plane aussi à lintérieur des grilles les plus efficaces, parfois consciente et parfoismême des forteresses : la drogue, les étrangers, les mala- non, qui va peser dans les choix faits par les journaux.dies, les mendiants dans la rue... Voilà qui motive notre Chaque reportage va ainsi se décider et sorienter derigidité, disent les gouvernants. Le catalogue des menaces lui-même selon quun événement a lieu dans une cita-est suffisamment étendu, voire infini, pour justifier le delle ou un no mans land. La «vraie vie» se déroule for-quadrillage de lensemble de la vie, du quotidien. Et cha- cément dans les forteresses. En dehors de quelquescun finit par se vivre comme une petite citadelle, elle- abus, y règne la démocratie, le libre marché, toute cettemême assiégée par le chômage, la nourriture, lexposition ossature institutionnelle que nous envie forcément leau soleil, leau ou lair. reste du monde. Même pour les critiquer, il convient de Cette distribution du monde et des individus, toute suivre siège par siège chaque changement de gouverne-hérissée de cloisonnements et de barricades, sorganise ment, et on ne plaisante pas avec les sommets interna-autour de la notion d« insécurité ». Ainsi sera qualifié le tionaux. Les millions de dollars que brasse un banquiermoindre acte de violence, la plus légère crainte. Dans la de Genève ont plus de poids que ceux des rois duplupart des cas, il sagit de situations réelles, de défis à pétrole, les drogues que prennent les cyclistes du Touraffronter effectivement. Labus, en revanche, se trouve de France doivent, au fond, être moins terribles quedans lamalgame, cette manière de rassembler le tout, de celles des gymnastes chinoises.44 45
  • 25. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Les no mans land, eux, restent une éternelle péri- ratis ont construit une mosquée et offert à chaque phérie qui tolère une relative obscurité. Tout ce qui femme un foulard. Elles étaient libres de le porter ou semble primordial dans les forteresses y paraît moins non. Immédiatement, lensemble de la presse occiden- grave, même le nom des dirigeants ou le modèle électo- tale - et les télévisions américaines en particulier - sest ral reste très accessoire. Il y règne une espèce de bar- empressé de dénoncer ce quelle considérait comme un barie, au sens large du terme. Sans même y être allé, geste dintégrisme militant, voire les prémices de la chacun de nous a confusément limpression que les Guerre sainte. À deux kilomètres de là, les soldats ita- droits de la femme y sont malmenés, que le sexe doit sy liens soccupaient dun autre camp. Chaque semaine, pratiquer de façon étrange, que les gens y meurent de une messe y était célébrée dans ses formes les plus tra- faim ou mangent nimporte quoi, que les chefs dÉtat y ditionnelles et des curés en soutane arpentaient infatiga- ont toujours des vagues allures de dictateurs. Dans ces blement le site, sans manquer une occasion dentrer terres de marécages, les nouvelles à traiter en priorité dans les tentes pour y prêcher la bonne parole. Cela na restent ces soubresauts qui viennent sans cesse mettre pas fait lobjet dun seul entrefilet. en péril les citadelles. Nul naurait lidée de traiter lItalie Il se trouve pourtant que les Kosovars albanais sontuniquement à travers les agissements de la Mafia : il y a musulmans. De leur point de vue, lattitude des catho-Berlusconi, Benetton, la renaissance de la gauche, Sofia liques italiens était bien plus agressive et contestable queLoren. En revanche, la Colombie nest quun immense celle des Émiratis. Mais pour un Occidental, lItalie estchamp de drogue, gardé par des hommes dangereux. une citadelle: elle fait de lhumanitaire. Les Émirats sontUn pays ou un groupe issus des terrains vagues a compris un terrain vague : ils propagent loppression. Ce qui vientque sil veut faire sortir sa cause de lombre, il doit de de lun ne vaut pas ce qui vient de lautre.préférence faire peur aux habitants des forteresses. Unattentat meurtrier sur le site touristique de Louxor feradavantage de bruits que trente bombes dans le métro du La religion des faitsCaire, lambassade américaine à Nairobi est une meilleurecible que la place du marché local. La presse anglo-saxonne la baptisée la «loi des W» : Tout ce quexportent les no mans land est forcément Why ? Where ? When ? Who ? En France, les manuelsvaguement suspect. Même leurs bonnes actions. Au prin- disent plus simplement quun article de presse doittemps 1999, à Kûkes, en Albanie, certains des six camps répondre dès ses premières lignes à quelques questionsde réfugiés kosovars étaient organisés et pris en charge cardinales : Où ? Quand ? Qui ? Pourquoi ? Aujourdhui,par les gouvernements de différent pays. Les Émirats une information publiable est celle qui se prête à cettearabes unis assuraient ainsi la gestion de lun deux. Dès obligatoire autopsie, où chaque détail peut être désossé,le premier mois, au milieu des tentes, les militaires émi- quantifié, puis énoncé en chiffres et statistiques. Elle46 47
  • 26. Le temps des citadelles La fabrication de linformation devient alors un «fait», digne dêtre communiqué. Les Le glissement sest si bien opéré quune probléma- « faits » sont censés être la terre ferme de linformation. tique peut aujourdhui difficilement apparaître dans les Si la presse sy accroche comme une désespérée, cest informations sans avoir été au préalable transformée en quils constituent, pense-t-elle, son enracinement dans le faits. Pendant lhiver 1998, le cyclone «Mitch» ravage le réel. Comme la dérive des continents, le monde de la I londuras. Une vague de journalistes afflue sur les lieux communication semble chaque jour séloigner davantage juste après la catastrophe, décrit un pays en plein drame, de lautre, le vrai. Les faits resteraient la passerelle la plus linsuffisance des secours et publie des bilans faisant état sûre ou en tout cas la plus visible entre les deux. denviron 7 000 morts. Tout le monde est content : on a pu mettre le cyclone sous la jauge et en plus celle-ci Des commentaires, des analyses, des éditoriaux, de révèle un chiffre important. Pour un reporter, il est tou- tout cela on peut débattre. Mais on voudrait les faits jours plus valorisant de travailler sur une «grosse his- têtus, dressés au-delà de toute polémique, rigoureuses toire » que sur une petite et une évaluation à plusieurs petites vigies dans leur alignement de dates, de noms, zéros garantit le spectaculaire. Quelques semaines pas- garantes du sérieux et du concret de linformation. Il ny sent, et lémotion sapaise. De nouvelles données rele- a pas à le nier, les faits existent et les relater le plus cor- vées par des organisations humanitaires commencent à rectement possible est plus quun impératif. Mais dans arriver, revoyant à la baisse les premiers recensementsune sorte de distorsion, la méthode de travail sest fait de victimes. Certains envoyés spéciaux se souviennentmode de pensée. Il faut des faits partout, tout le temps, maintenant que «finalement, ils nont pas vu tant depour invoquer le réel plus quen témoigner et donner ce morts que ça». Alors soudain, nouveau cyclone, maisgoût de véritable à lunivers des informations. Pour dans la presse cette fois. Et si les chiffres avaient étérendre compte de la répression au Timor oriental, on gonflés ? Des reporters repartent vers le Honduras pourpubliera par exemple que des centaines dopposants ont tirer au clair ce « déluge dans le déluge ».été exécutés, « selon les indépendantistes ». Voilà un fait. Sommé de dire la vérité et de montrer ses comptes,Les autorités indonésiennes en revanche donnent un un élu local dans son village ravagé reconnaît très sim-chiffre bien moindre. On le signalera aussi, puisquil plement avoir réévalué le nombre des victimes à lasagit dun autre fait. Si un curé portugais, en poste sur hausse. Au micro, il raconte sans fioritures commentlîle depuis des années, donne un nouveau comptage, il il a calibré son message pour les médias: «On masera signalé aussi. Au bout du compte, au lieu de cher- demandé combien il y avait eu de victimes dans macher la vérité de la situation, on traque sa véracité, cest- zone. Jai pensé quil fallait donner un chiffre terrible,à-dire dans quelle mesure elle peut être vérifiable par pour que les journalistes se déplacent, voient les dégâtsdes données. Le débat se déplace autour dun nombre et que les secours arrivent. Sans cela, javais peur queabstrait et non plus dune situation concrète. Et une fois rien narrive. »encore, le réel séloigne. 4948
  • 27. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Il ne viendrait à personne lidée de dire que ce maire Si une situation ne se laisse pas aisément décortiquer,du Honduras « manipule » qui que ce soit : il y a bien eu elle devient aussitôt suspecte. Depuis 1992, la «secondeun cyclone dont le pays à genoux mettra des années à guerre dAlgérie» la prouvé à lenvi. Ainsi, après lessen remettre. Mais lobsession des faits se referme comme grands massacres de lautomne 1997, un certain Hakimune souricière. Les personnes interviewées et même les se présentant comme un militaire en exercice fait le tourjournalistes sont tentés de travestir une réalité en infor- des rédactions parisiennes. Il accuse larmée algériennemation pour que la vérité sorte. Lélu du Honduras est davoir participé aux tueries et souhaite témoignersincèrement persuadé que sil ne donne pas à la presse dopérations auxquelles il a lui-même pris part, dit-il.lavoine quelle réclame, alors les journalistes ne vien- Devant la violence de ces dernières exactions, dont cer-dront pas. En exigeant du «tangible», du quantifiable taines ont été commises à proximité de casernes de lar-quil croit indéboulonnable, le monde de la communica- mée, lopinion publique est alors en plein émoi. Pour lation suscite ainsi ce quil redoute le plus, un foisonne- première fois, se pose de manière ouverte la question :ment incontrôlable de bilans, une guerre des chiffres qui tue qui en Algérie ? Hakim tombe à point. Un jour-que plus personne ne maîtrise. naliste le rencontre, publie son témoignage, sous un Après le coup dÉtat au Burundi en juillet 1997, la pseudonyme bien sûr. Prendre publiquement la parole àmajorité hutue qui venait de perdre le pouvoir sest ainsi visage découvert serait trop dangereux.lancée dans une escalade du nombre de cadavres, pour Quelques mois plus tard, des nouvelles dHakim par-prouver quelle était victime de massacres plus impor- viennent à Paris. Elles sont mauvaises. Démasqué danstants que ceux subis par la minorité tutsie quelques son double jeu, il aurait été tué par sa hiérarchie enannées auparavant. Dans une sorte de course macabre, Algérie, un assassinat camouflé en accident dhélicop-les deux ethnies continuent à senvoyer par médias inter- tère. Officiellement, il est dailleurs établi quun accidentposés des calculs invérifiables, suscitant des polémiques de ce type a bien eu lieu et des journalistes tentent alorssans fin non sur le coup dÉtat ou sur la situation mais de vérifier si le témoin était réellement à bord. Ils entrentsur les chiffres de victimes. Dès lors, la problématique de en contact avec un groupe clandestin, qui rassemblela situation burundaise se retrouve «vampirisée» par ce effectivement des militaires algériens dénonçant larmée.débat arithmétique. Tête baissée, la presse internationale Lun deux accepte à son tour de relater les faits. Au ren-fonce dans des vérifications comptables infinies et dez-vous, les masques tombent : cest le même qui, quel-impossibles autour dun problème qui ne constitue que ques mois plus tôt, se faisait appeler Hakim...lécorce des choses : le bilan était-il juste ou faux ? Le Alors il explique : Hakim était bien une construction,système de la communication se retrouve à osciller sur un personnage fictif, bâti pièce par pièce. Lun lui prêtaitlui-même, empêtré dans son propre fonctionnement. son nom, lautre son histoire, le troisième son apparence.50 51
  • 28. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Mais alors, se demande la presse, qui tire les ficelles du qui dégringole à son tour pour infirmer les deux pre- pantin Hakim ? Dans un pays comme lAlgérie, tout est mières? Alors, la presse sépuise dans un impossible possible. Un groupe islamiste qui veut prouver la res- inventaire de sources, contre-sources, empêtrée dans les ponsabilité de larmée dans les tueries. Ou une faction demi-mensonges et les demi-vérités, persuadée que siminoritaire de cette dernière qui veut décrédibiliser celle on en apprenait plus, on pourrait enfin savoir. Il y aqui mène le jeu. Ou au contraire, une autre tendance cette hantise du ratage, de cette dernière annonce quiparmi les militaires, visant à prouver que la presse est nest pas encore arrivée mais donnerait enfin son sens àfacile à leurrer, donc peu crédible. Dès lors, la question un événement. Dans cette fétichisation de la nouveauté,«Qui tue qui?» a imperceptiblement glissé vers une la prochaine information, celle quon na pas encoreautre : «Qui manipule qui ?» Le débat part en vrille. On mais quon attend impatiemment, devient objet dadora-ne cherche plus à savoir si ce qui est dit est vrai (larmée tion. Elle seule viendra enfin apporter la vérité vraie,est-elle impliquée dans les massacres ?), mais si celui finale. Or chaque nouvelle donnée est bien évidemmentqui le dit est un être réel. Conclusion : Hakim nayant condamnée à subir le même sort que la précédente.jamais existé comme individu, le doute est jeté sur ce Les journalistes ont fini par ressembler à ces mar-que signifient ces propos. Linformation de surface a fini chands que Don Quichotte rencontre au bord dunepar prendre toute la place, dévorer lautre. Et la presse route, dans le roman de Cervantès. Le chevalier leurde ressasser quen Algérie, nul ne peut comprendre ce demande daffirmer, comme une vérité incontestée, quequi se passe, tout le monde ment et que nous sommes Dulcinée est la plus belle femme du monde. Aux yeux decondamnés à ne rien croire. Don Quichotte, le monde est celui de la parole «révélée». La seule façon daborder lAlgérie resterait les mas- Il demande que chacun adhère à ce qui est pour lui unesacres, comme penser le Honduras aujourdhui ce serait vérité qui na besoin dautres références quelle-même.penser le cyclone. Ces événements se dressent au-delà, «Pourquoi pas?», lui répondent alors les marchands.en un point qui se dérobe à la statistique, aux témoi- Ils mettent une seule condition: pouvoir vérifier quegnages de tel ou tel. Dulcinée est bien la plus belle femme du monde. Si Plus nous avons accès aux faits, plus nous nous pour Don Quichotte, la parole «EST», pour les mar-noyons dans lillusion. Cette avalanche de données chands, le monde «EST». Ils ne demandent pas mieuxcontradictoires, suscitée par la presse elle-même, finit que dacquiescer à ce que proclame le chevalier. Ils veu-par se refermer comme un piège. Que croire, se dit aussi lent juste avoir le droit de recouper la source et complé-bien le journaliste que son lecteur, dès lors quune infor- ter lenquête. Notre époque napprécierait sûrement pasmation peut dans la minute qui suit être aussitôt démen- un journal fait par Don Quichotte. Que pèserait unetie par une autre, plus fraîche encore, puis une troisième presse où les journalistes assèneraient leurs quatre vérités52 53
  • 29. La fabrication de linformation Le temps des citadellessans nul souci de vérification ? En revanche, un journal La danse de la pluiefait par les marchands nous semblerait de bon aloi. Voilàdes gens sérieux qui ne parlent pas en lair. Avant daffir- Parmi les tabous de la profession, il en est un parti-mer que Dulcinée est la plus belle des femmes, ils font culièrement coriace. Personne nentendra jamais un jour-lenquête. Celle-ci, pourtant, est impossible. Sitôt après naliste dire : «Je ne sais pas. » Ou : «Je ne comprends pas. »avoir passé en revue la moitié du monde, il faudrait La presse a en partie construit sa légitimité dans cette pro-immédiatement recommencer, recenser les nouvelles messe dun monde enfin explicable, cernable dun coupnaissances ou les beautés déchues. Cest pourtant ce que dceil, linéaire. Plusieurs explications sont généralementla presse tente de faire en sévertuant à dénombrer les mises en avant, mais elles finissent par se fondre dans lemorts au Honduras ou à vérifier qui manipule un témoin même creuset, doù va sortir, carrée et nette, une histoireen Algérie. figée dans le temps, avec un début et une conclusion. La Si la parole révélée ne peut par définition être prou- vraie histoire de leuro. Les négociations secrètes envée, le monde ne peut être révélé. Problème fondamen- Israël. Comment la révolution a commencé en Roumanie.tal, mais sans solution. Quatre siècles et demi plus tard, À la fin dun article, un lecteur doit pouvoir sexclamer,le mathématicien Kurt Gödel sy fait les dents à son avec la satisfaction de lamateur de roman policier décou-tour. Si je prétends avoir la complétude dun multiple, vrant lassassin : « Cétait donc ça. » Limpide, débarrasséedit-il, je dois affronter certaines contradictions internes. de toute ombre ou rugosité, une situation peut entrerEn revanche, si je veux avoir une cohérence absolue, je dans le champ de la communication.dois sacrifier lexhaustivité. Pour pouvoir faire référence Face à toute histoire nouvelle, le traitement duneà toutes les femmes du monde, il faut admettre une part information dans un même organe de presse fait souventobscure, indécise dans mon recensement. En sacrifiant le grand écart, sans quil y ait dailleurs un quelconquelexhaustivité, il est en revanche possible de soutenir que machiavélisme dans cette cohabitation. Loin dune homo-Dulcinée est la plus belle. Qui veut embrasser le monde généité quon leur suppose souvent, les rédactions sontdoit accepter, au fond, de ne pas savoir, de ne pas être composées de différentes strates, qui se complètent maistout à fait sûr. À linverse, la certitude ne peut sinscrire se heurtent. Entre le journaliste de terrain et celui quique dans une situation particulière. La presse sempêtre écrit depuis son bureau, il y a parfois un monde, ou endans ce piège logique : elle prétend chercher des affir- tout cas des logiques de travail très différentes.mations sans faille, tout en embrassant lexhaustivité. Dun côté, les reporters senthousiasment, saffolent, réagissent en tout cas à lépiderme. Ils vont se laisser porter par l« incroyable nouveauté », empiler des chiffres «inouïs». Leur reportage sinscrit dans le registre du54 55
  • 30. La fabrication de linformation Le temps des citadelles«toujours plus», du «jamais vu», dune course à la suren- sobstine à faire sans cesse irruption, à remettre en causechère. Larticle danalyse ou léditorial publié juste à côté les codes. Dès lors, la tentation miroite : construire destire généralement dans le sens opposé. Son auteur va modèles enfin à labri des événements, échafauder destenter de démontrer que nous sommes là face à un évé- analyses que rien de vivant ne viendrait plus troubler.nement qui ninterrompt en rien la règle, ne remet pas en Frège, un des plus grands logiciens du siècle, partaitcause les connaissances ou les croyances existantes. Bien du principe quil est impossible daffirmer quelque choseau contraire, il va montrer que tout cela reste dans une dindubitablement vrai sur la ville de Chicago. Tout ceclaire ligne de cause à effet, prévisible et discernable quon pourrait en dire serait immédiatement relativisépour qui savait voir. Bref, que tout cela est explicable et par autre chose. Il en conclut quil ne reste quune seuleque ce nouveau-là nest en fait que de lancien. affirmation certaine : le mot « Chicago » est trisyllabique. Quand il se fait en direct, à la radio ou à la télévision, Il oublie la ville, sa profusion, ses habitants pour conclurelexercice donne parfois la chair de poule. «Alors, que tout ce quil peut déclarer se réfère à la forme. Face au caractère irrémédiablement mystérieux du réel, Frègecomment peut-on expliquer ces émeutes qui viennent propose de labandonner, créant un système fermé, quidéclater en Inde ?», lance, gaillarde, une voix en studio. nen réfère plus quà lui-même. Le journaliste succombe-Et, comme lacrobate sur sa corde, le commentateur se rait volontiers à cette inclination pour un monde in vitro,lance. Il entortille une conviction avec une certitude, immobile, livré à la dissection.pioche trois éléments dans un dossier, quelques souvenirs, Ce rapport conflictuel entre le réel et les grilles deune dépêche qui vient juste de tomber. Il saupoudre de compréhension provoque parfois des sortes de dépres-bribes danalyses récoltées chez un spécialiste ou auprès sions nerveuses dans la presse, lorsque, de manière tropde ses collègues. Puis enserre le tout dans un carcan rhé- brusque, les soubresauts du monde viennent bouleversertorique, à grands coups de «parce que... ». Le ton doit être les schémas danalyse. La nuit où le Mur de Berlin estassuré, posé. Ferme, en tout cas. Cest peut-être le plus tombé, le chef du service international dun grand médiaimportant, ce qui donnera cette impression que la situa- a tout simplement refusé de «voir» lévénement. Cram-tion ne lui échappe pas, quil sait. Le temps de réponse ponné à ses dossiers traitant des années de guerre froide,sest écoulé. Sauvé. Il ny a plus quà espérer quun impré- il répétait inlassablement : « Rien ne vous dit que ce murvisible incident ne vienne pas enrayer ses explications. est tombé. » La radio diffusait des bruits démeutes, des Lorsque le journaliste sort ses grilles danalyse, il reportages hystériques, tandis que lui, buté, continuait àcherche pourtant à mieux comprendre et donc à faire faire «non» de la tête.mieux comprendre. Face à la complexité, il construit des De temps en temps, des journalistes immergés dansmodèles qui ont, en principe, pour fonction de permettre un dossier sont ainsi les derniers à accepter quun évé-un rapport pratique avec le réel. Mais celui-ci, on la vu, nement vienne bouleverser leur vision du monde. Le56 57
  • 31. La fabrication de linformation Le temps des citadelles renversement de Mobutu Sese Seko, dans lex-Zaïre, pro- Certaines situations pourtant surgissent, rendues pos-voqua le même type de séisme chez certains spécialistes sibles par une constellation unique qui ne peut se laisser des dossiers africains. Pendant des décennies, lombre expliquer linéairement. Elle fonde lévénement, lordonne, terrible du dictateur avait été la principale, si ce nest la permet que soudain se réalise un partage des eaux. seule, grille de lecture du pays. Les journalistes navaient Il restera toujours en son cœur ce bloc dopacité que pas de mots assez durs pour demander son départ et Stéphane Mallarmé appelle l« infracassable noyau de décrire ses méfaits. Sa débâcle a laissé pantois. Alors que nuit». Si elle ne tolère pas les zones dombres, la pressece pan entier dun continent explose aujourdhui don ne se condamne à supporter de moins en moins le réel.sait plus quoi, entre les misères et les rébellions, rares Elle se retrouve ainsi sur les talons du sociologuesont les reporters qui vont y enquêter : on a perdu le Emile Durkheim, qui commentait, laconique : «Manifester,mode demploi, donc on renonce à la réalité. cest comme danser pour faire tomber la pluie. » Durkheim Dans la scolastique du Moyen Âge, les penseurs les sous-entendait par là que les situations ne peuvent sexpli-plus obtus soutenaient que sil y avait un décalage entre quer quen surface, dans la seule dimension dun lien deleur logique et le monde, cest que le monde avait une cause à effet. Quelques banderoles napporteront, cestfaille. Ainsi va souvent le journaliste : au lieu de remettre vrai, pas forcément beaucoup plus de changements poli-en cause sa grille danalyse, il a tendance à remettre en tiques que le bruit des tam-tams nagira sur la météo.cause le réel. Les codages se mettent alors à fonctionner Mais si la danse de la pluie nagit pas sur le ciel, elle agità vide, nayant plus pour réfèrent queux-mêmes. pourtant sur la terre : danser, pour un homme qui na pas Reste pourtant, dans les marges, ce que lon ne peut deau, cest ne pas se résigner à se réduire à sa seule soif,expliquer, même avec tous les services de documentation à la seule attente de létancher. Il évoque le fait que ladu monde. Pendant la guerre au Rwanda, par exemple, sécheresse a forcément une fin et donc quelle ne peutrien ne colle, le génocide contre les Tutsis reste rebelle à être la fin dun peuple. Ce niveau defficacité en profon-tous les modèles, à toutes les explications. Pour ces cas deur ne nie pas le premier mais échappe à toute repré-dobscurité, il existe un joker dans la presse : létiquette sentation communicationnelle.«folie». Il ne sagit pas par là de se lancer dans une ana-lyse de psychologie sociale pour évaluer une éventuellepart de «folie» dans un événement, bien au contraire. Leçons de guerres, en trois datesIl suffit juste de décréter quune situation est «démente»,pour mieux refouler le problème. Dès lors, il ny a pas Dans la presse occidentale, il y a eu un avant Timisoarabesoin den dire plus. En épistémologie, cela sappelle un et un après. Jusquà cet hiver 1989, il y avait une chosesimulacre, un mécanisme qui vise à contourner les diffi- dont le journaliste se méfiait peu : ce quil voyait de sescultés que le réel oppose au modèle. yeux. La profession a toujours vécu - et continue pour58 59
  • 32. La fabrication de linformation Le temps des citadelles partie à prospérer - sur ce culte du « terrain ». La plupart monde, à Londres, à Paris, à New York. Du rédacteur en des journalistes sont intimement convaincus quen se chef jusquau stagiaire, chacun se retrouve soudain dans rendant à Alger ou à Bagdad, la vérité leur sera forcé- la peau dun envoyé spécial virtuel. Puis, fusent sur le fil ment révélée par le fait même dêtre là, physiquement. des agences le bruit de ces « milliers de morts » quévo- Ils auront «vu» et de cela au moins, ils ne pourront pas quent des opposants au régime de Ceaucescu. Parmi les douter. Un reporter en tire souvent la conviction den journalistes réellement présents à Timisoara, la plupart savoir long sur une situation, une connaissance intime et sen tiennent au bilan quils ont constaté : une vingtaine une légitimité certaine pour aborder le sujet. de dépouilles. Leurs évaluations sont balayées par la Timisoara va marquer un tournant et fissurer cette foi. conviction des envoyés spéciaux virtuels. Eux aussi ontAu moment de la chute de Ceaucescu, les journalistes limpression davoir vu, entendu. Commentant le compte partent, mors aux dents, vers cette Roumanie, pays de rendu de son reporter, un rédacteur en chef parisien lObscur par excellence après les décennies dun régime lance, installé devant sa télé: «Il ne devait pas être auverrouillé à double tour. Enfin, on va « voir » loppression, bon endroit, comme nous.» Lannonce dun charnierou ce quelle fut. Intuitivement, chacun deux cherche gigantesque est publiée.les représentations de ce qui, jusque-là, était dissimulé, Timisoara aurait dû être lemblème du triomphe de lales manipulations secrètes, les injustices cachées. On la presse. Il fut linverse, un traumatisme dautant plus vio-dit, la presse a besoin de visible, recherche dabord ce lent que cette manipulation ne remettait pas en cause laqui peut être montré. Cette nécessité se double cette fois lecture du pays. Que ce charnier soit faux, importe fina-dune autre bataille, celle de la lumière contre lombre, le lement peu pour lanalyse politique globale des annéescoup de projecteur qui fera tomber le masque. Ceaucescu. En revanche, pour la presse et la vision Lorsque des Roumains guident des journalistes jus- quelle a delle-même, cela change tout. Pris à sonquà un charnier à Timisoara, ville industrielle où court propre piège, égaré dans sa course à la représentationlinsistante rumeur dexécutions à grande échelle, cest des choses, le danger pour un journaliste nest plus seu-du «sur mesure». Enfin, apparaissent au grand jour les lement dans ce qui est caché mais aussi dans ce qui estméfaits secrets du chef dÉtat roumain, cadavres bien montré, ce quil voit.concrets, en os sonnants et trébuchants. Il y en a appa- Deux ans plus tard, la guerre du Golfe : on a retenu laremment une vingtaine, que filment toutes les télévi- leçon de Timisoara. Le dernier stagiaire des rédactionssions. À lépoque, presque toutes les chaînes ont ouvert sait désormais que le «terrain» peut être mouvant. Atten-leurs écrans en continu sur la Roumanie. Diffusées tion les yeux ! Désormais, chaque information estpresque instantanément, les images arrivent au siège des consciencieusement estampillée «Soumis à la censurerédactions. Cette immédiateté va transporter sur le ter- américaine » ou « Soumis à la censure irakienne ». Lavertis-rain pratiquement en temps réel toutes les rédactions du sement au lecteur va bien au-delà du fait quune phrase60 61
  • 33. Le temps des citadellesLa fabrication de linformation listes ont fini par oublier ce qui fait le propre de leur ait pu être coupée par un général ou un autre. Elle révèle univers : cest un décor, pas la réalité. Désormais, ils ne un doute universel, une méfiance nébuleuse qui ne sait peuvent plus ignorer quils font eux aussi partie du show pas ce quelle doit craindre mais se dresse sur le qui-vive. et que surtout, ils nen sont que les figurants. Avec amer- Au-delà du partage entre « bons » et « méchants », tout ce tume, la profession se souvient aujourdhui de TF1 qui est vu ou entendu est désormais suspect. ouvrant son journal sur la «Troisième Guerre mondiale», Le bombardement dun bâtiment par les forces occi- de feu la Cinquième chaîne dramatisant minute après dentales donne lieu à de multiples polémiques. Était-ce minute le conflit ou encore des malheureuses troupes une usine de lait ou un site stratégique ? Les envoyés spé- irakiennes spectaculairement promues la «redoutable troi- ciaux auscultent les gravats, pierre par pierre, mais restent sième armée du monde ». dune prudence de serpent. Chacun sait quon ne voit pas Et vint le Kosovo, au printemps 1999. Cette fois, la tout, surtout quand on vous le désigne expressément. presse se vit elle aussi comme une citadelle assiégée, arc- Finalement, personne ne convainc vraiment personne et boutée jusquà lobsession contre le risque de « se faire on tranche pour ce qui est en train de devenir la seule avoir». Elle a si peur, quelle se méfie désormais delle- voie possible pour la presse : lincertitude. Le bâtiment même. La couverture du conflit au Kosovo va en partie bombardé sera décrit comme « une usine à lait selon les devenir une immense interrogation de la presse par la Irakiens et un site stratégique selon les Américains». presse sur sa propre manière de travailler. Tel intellectuel Sitôt retombées les fumées des bombes et signés les envoyé par un hebdomadaire français a-t-il été mani-accords de paix, les rédactions occidentales auraient dû pulé ? Si oui par qui ? Et comment ? Et CNN ? Et la télévi-festoyer. Même si elles ont gobé certaines manipula- sion de Belgrade? Il y a désormais des experts entions, elles se sont sorties des sables sans trop de casse décryptage médiatique, dont le travail occupe au moinsapparente. Par milliers et sous des formes diverses, les autant de place que celui des spécialistes des Balkans. Aucommentateurs, même ceux des grands networks améri- Kosovo, on aura scruté la représentation avec autantcains, ont répété que la guerre se faisait davantage pour dangoisse que la réalité.le pétrole que pour les idées. Curieusement, pourtant, une impression de désen-chantement va se développer sitôt les uniformes rangés. Le sixième sens«Tempête du désert» restera une sale guerre pour la Tout esprit un peu critique se méfiera toujours de cepresse. Cette fois, elle a avalé lemballage : les gradés à que les autres pensent ou de ce quil pense lui-même.épaulettes commentant les opérations, les combats en Il sait que, demain, il peut changer davis. Dans ladirect, des lignes de front uniquement tracées pour nature, les opinions nexistent pas en soi, comme leslimage, la guerre du Golfe était du «prêt à filmer». En orangs-outangs ou les bananes. Un point de vue est unecherchant à vérifier chaque impact de balle, les journa- 6362
  • 34. La fabrication de linformation Le temps des citadelles chose. Un orang-outang, une autre. Si quelquun a un Juste après que les Britanniques ont coulé un navire point de vue critique sur un orang-outang, il est toujours argentin pendant la guerre des Malouines, un quotidien possible den contester le bien-fondé. En revanche, sil anglais titra exclusivement ces trois mots : «Dans le cul. » vomit chaque fois quil en voit un, nous sommes sur Dans les situations de conflit, en Afrique par exemple, cette terre solide du vécu. Nous avons toujours tendance les photos et les images denfants blessés ou affamés à croire que les pensées sont « construites », mais que la reviennent perpétuellement illustrer les articles, même si perception existerait en soi. Le vécu aura toujours cette ceux-ci nabordent pas forcément le sujet sous cet angle. saveur de vrai et nous restons convaincus que ce que Entre ceux qui font les médias et ceux qui les consultent,nous ressentons ne nous trompe pas. Voilà justement où passe là le langage muet de la perception normalisée :nous nous méprenons. « Ce qui se joue là-bas est compliqué et lourd de débats. Nous vivons au centre dun univers où la culture sest Restons dans la compassion. »faite chair de notre chair et orchestre une batterie dauto- Contrairement à la vision naïve qui pose dun côté lesmatismes, darc-réflexes en vertu desquels lécœurement, individus et, de lautre, le système de pouvoir, lexistencelémotion ou létonnement se déclenchent en nous lors- de ces batteries darc-réflexe montre à quel point lesquils sont programmés pour lêtre. Chaque époque et structures dominantes façonnent les corps à leur image.chaque société façonnent ainsi ses perceptions normali- Ce mécanisme ne fonctionne dailleurs pas seulement ensées qui sincarnent en chacun de ses habitants. Si nous faveur des dirigeants : une presse satirique ou militantesentons une énorme décharge dadrénaline devant un produit ou reproduit des automatismes «alternatifs»,geste de violence contre un prisonnier, ce nest pas pour prendre un terme neurologique. Les réflexes separce que nous sommes supérieurs à ceux qui payaient déclenchent de la même façon, mais pour produire àcher pour assister aux exécutions capitales. Les réactions loccasion un effet contraire. La même image dune filephysiologiques ont changé, construites par lévolution dattente détrangers devant une préfecture, dun jeunedes idées, des luttes, des droits. La perception normali- homme fumant du cannabis ou du mariage de deuxsée fabrique ce véritable sixième sens dans lequel nous homosexuels va provoquer la réaction opposée selon levivons tous, et depuis toujours, le sens commun. journal dans lequel elle est publiée. Façonnés par cette norme, les journalistes se laissent Dans un sens comme dans lautre, nous connaissonsen général doucement glisser sur cette pente facile par tous ces « mécanismes communicants » qui nous permet-paresse ou par fatigue, par conviction ou par ignorance. tent de savoir ce quun article va contenir, en voyant sonLe sens commun est le terreau naturel de la presse, son titre, la photo qui lillustre et le journal qui le publie.humus, son champ de prédilection. La communication Même sil sen plaint, le lecteur est pourtant générale-sy fait sans effort, clin dceil, coups de coudes, entre soi. ment le premier à renâcler devant une information qui64 65
  • 35. La fabrication de linformation ne serait pas « formatée ». Et la presse se condamnerait 3 à lauto-marginalisation si elle renonçait à la forme communicationnelle. Car une société de «pur cortex», qui se retrancherait Lidéologie de la communication dans la pensée critique absolue, nest bien sûr même pas concevable. Elle serait condamnée à disparaître, ne fût-ce que par la lenteur de ses réactions. En revanche, on pour- rait imaginer des médias qui ne seraient pas entièrementpris dans la reproduction des réflexes. Qui assumeraient le fait quune information « événementielle » ne fournit engénéral quune problématique inaboutie. Et qui sauraient La transparenceéviter ainsi lautisme auquel ils se condamnent quand ilsfont de la forme communicationnelle lalpha et loméga Il est une question que le calendrier a transformée ende l«information». tarte à la crème : «Quest-ce qui, selon vous, aura le plus Dans cette perspective, la liberté de la presse pourrait marqué le siècle qui sachève ? » Écartant résolument lase comprendre comme celle dune presse qui aspirerait à fission nucléaire, la conquête de lespace, les manipula-la liberté, en prenant le temps de sinterroger sur ces auto- tions génétiques ou les vaccins, nos contemporainsmatismes et qui en tiendrait compte. Quand un journaliste répondent volontiers : « La communication ». Ainsi donc,prétend sépargner le travail qui consiste à se demander avant toute chose, nous communiquons.comment se structure le sens commun, il se condamne à Dans les idéologies classiques, la communication atrouver systématiquement dans le monde les modèles longtemps été considérée comme cet outil qui ne servaitquil y projette, à faire passer sa vision préconçue des quà transmettre un message. Limportant était le récit, etchoses avant le réel de la situation. tout le reste ne venait, pensait-on, quà son service. Ce fonctionnement se serait aujourdhui inversé. Diffuser serait désormais devenu le but en soi, et le contenu naurait plus, au bout du compte, quun intérêt secondaire. La communication, en tant que système, se défend en effet de toute «idéologie», affirme même en sonner le glas. Elle proclame bien haut tolérer tous les points de vue, ne faire obstacle à rien ni personne. Elle représente, voilà tout, et se dresserait, immaculée, pure forme, que ne souillerait aucune pensée 67
  • 36. La fabrication de linformation Lidéologie de la communication Les yeux braqués sur le discours, les idéologies clas- spectacle1. Ne pas dévoiler, cest cacher. Chaque non-dit siques sous-estimaient la force de la communication, le est soit un pas-encore-dit, soit une faille dans lidéal poids de sa structure. Si la communication est bien le communiquant. La moindre opacité est ipso facto décla- moyen, elle se révèle aussi le soubassement de tout rée marginale, déviante, et un homme ou un pays sera récit, son ossature, comme lont montré notamment les jugé selon cette grille. La communication a fini par deve- structuralistes. Dailleurs, la communication néchappe nir lidéologie dominante de cette ère postmoderne pas, comme elle le prétend, à tout récit : raconter la fin propre au néolibéralisme 2. La presse, dont les moyens des idéologies est en soi une idéologie. Séloignant de sa se confondent absolument avec le but, ne pouvait en définition originelle de passeur, elle est devenue une être que lemblème. véritable vision du monde, une Weltanschauung. Chaque Ne pas répondre à un journaliste est devenu un acte secteur de la société sest organisé pour tendre vers ce grave, louche, qui mérite dêtre signalé. Dans la presse, nouvel idéal : apparaître. une lexicologie du silence permet de moduler les soup- Dans les reality show, chacun peut venir dévoiler ces çons entre «celui qui na pu être joint», «cet autre qui se «sales petits secrets» - selon lexpression de Gilles réfugie dans le mutisme » ou « ce dissimulateur qui refuse Deleuze - devant les téléspectateurs. Les meurtres en de parler». À chaque fois, le message est le même: direct, puis les arrestations, les aveux, les procès se «Attention, on est peut-être en train de vous cacher quel- déroulent face aux caméras. Les séances à lAssemblée que chose. »nationale ont été saisies dune agitation et dune La Tunisie qui ne délivre pas automatiquement de visaaffluence inattendues depuis quelles sont retransmises à la presse va être jugée plus durement que le Maroc, oùle mercredi. Les rencontres de football ou les concerts, lentrée pose moins de problèmes. Certains pays, commeles débarquements de troupes ou les distributions de lAlgérie, sont passés maîtres dans le maniement de cettesecours humanitaire : il nest plus un morceau du monde idéologie. Les journalistes exigent de tout voir ? Allons-y.qui ne se soit peu à peu plié à limpératif absolu de la Les envoyés spéciaux ont ainsi eu droit à des visites gui-représentation. dées sur des sites de massacres, avec des témoins sous Le glissement sest fait peu à peu. Désormais, tout ne contrôle, spécialement mobilisés pour loccasion.doit pas seulement pouvoir être montré, tout est façonné Si une dictature abat ses opposants en secret, le pluspour lêtre. Le bien ne sera plus ce qui est communiqué : haut degré de lhorreur est atteint. En revanche, si unela figure du bien passe par le fait même de commu-niquer, cest-à-dire daccepter la norme de la représenta-tion. «Tout ce qui apparaît est bon et tout ce qui est bon 1. Guy DEBORD, La Société du spectacle, Gérard Lebovici, Paris, 1988, p, 13. 2. Voir Philippe BRETON, LUtopie de la communication, La Découverte,apparaît», disait Guy Debord pour évoquer la société du Paris, 1995.68 69
  • 37. La fabrication de linformation Lidéologie de la communication grande démocratie comme les États-Unis fait livrer des sans hormones » sur son bifteck. Dans les journaux, la pizzas à ses condamnés à mort puis diffuse des images de «transparence» est devenue une appellation contrôlée, leur exécution, au nom de la transparence, nous restons qui sapplique aussi bien aux élections, à un régime, à dans le registre du supportable. Lorsquun banquier bri- une gestion, à une décision, au seuil de pollution, à la tannique senrichit par la corruption, il devient à son tour nourriture. Au hasard dune journée de juillet 1999, limage du mal social. On trouvera bien moins condam- le mot a été prononcé... dix-huit fois sur les ondes de nable, à linverse, des diktats économiques clairement France-Inter. énoncés lors dune conférence de presse du FMI, puis Contrairement à ce que pensent volontiers les pluspubliés en rapport, qui vont pourtant condamner la nostalgiques dentre nous, cette idéologie de la transpa-population dun pays à la misère. rence nest pas issue dune génération spontanée. Elle Chaque citoyen est dailleurs lui aussi cordialement est le lent aboutissement dun courant de pensée, uninvité à donner son opinion dans des sondages ou des chemin tracé pierre à pierre, marqué par les philosophesémissions ou, mieux, à révéler ce quil a au plus profond des Lumières, la pensée rationaliste ou utilitariste 3.de lui-même, lauthentique, le caché. «Limportant cest de Contemporain de la Révolution française, le Britan-dire, de sexprimer. » Nous serions tous des individus iso- nique Jeremy Bentham avait imaginé une prison idéale,lés les uns des autres, avec des trésors en souffrance, qui quévoque Michel Foucault dans Surveiller et punirA. Cene demandent quà être communiqués, pour le plus grand philosophe avait imaginé un centre de détention modèle,bien de la communauté tout entière. À ses débuts, la psy- baptisé le « panoptique ». En son centre se dresse un mira-chanalyse croyait elle aussi à une force thérapeutique de dor, autour duquel sorganisent des cellules construites dela catharsis, où le bienfait de la cure résiderait dans le fait façon à pouvoir être observées en permanence. Les pri-dextérioriser le «mal caché». Freud abandonna très tôt sonniers vivraient ainsi dans la certitude dêtre vus, à toutcette hypothèse. La presse, apparemment pas. moment, par leurs gardiens. Bentham estime que le rachat dun détenu, la chance du marginal daccéder à la norme, Charlie-Hebdo, TF1 ou Le Monde gravitent chacun passent par le fait dadvenir à la pure transparence, oùautour de modèles sociaux différents. Mais tous considè- rien ne pourra être caché. La réadaptation sociale culminerent que le Mal est le fait dempêcher un journaliste de au moment où le prisonnier na plus besoin du mirador.«voir». Lidéologie de la communication part de la Celui-ci sest installé au centre de sa tête, se félicitecroyance que ce monde unique aux « pensées multiples » Bentham, déclenchant le mécanisme dautocensure. Lapeut être compris - et accepté ou combattu - dans lamesure où il devient de plus en plus transparent. Il nestdailleurs plus un texte de loi ou un dirigeant qui ne se 3. Comme la bien montré Philippe BRETON, LUtopie de la communication, ibid.prévale du terme, comme le boucher épingle «garanti 4. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1989, p. 197.70 71
  • 38. La fabrication de linformation Lidéologie de la communicationtransparence nest plus alors la voie vers la rédemption, certain rapport de la presse à sa propre mythologie. Maismais lobjectif en soi. la boîte noire dun journal, cest les affaires. Ceux qui sy Deux cents ans plus tard, nous avons réussi la société consacrent ont généralement un statut à part, drapé danspanoptique. Avec la transparence pour idéal, notre un manteau de respect et de gravité. Toute la dignité,monde fonctionne de façon à pouvoir être représenté et la conscience de la profession semble sêtre amasséevu en permanence. Chaque citoyen peut ensuite compa- autour de leur bureau. Attention, ici se traite le compli-rer son existence de cultivateur, de ménagère-de-moins- qué, le dangereux. Ici, tombent les ministres, les élus, lesde-cinquante ans, de jeune-de-banlieue ou de président banquiers. Ici, on se mesure, pied à pied, aux détenteursà celles de ces modèles identificatoires que lui donne à dun pouvoir. Cela na rien de drôle. Cest même stricte-voir le monde de la communication. ment exact. Les affaires restent la seule façon aujourdhui Un secteur de la presse est devenu le symbole même dans une démocratie de tenter un coup dÉtat.de cette idéologie de la transparence, celui qui se Travaillant eux aussi avec des élus et des dirigeants,consacre à élucider les « affaires ». Dans les journaux, il les services politiques traditionnels sont pourtant loin deest dailleurs révélateur de constater que les équipes ce registre. Là, on peut chahuter un programme, traiter àdinvestigateurs chargées de ce secteur sont souvent ani- la rigolade une décision de lAssemblée nationale, publiermées par des journalistes très militants. Pas au sens poli- toutes les opinions et les tribunes imaginables. On criti-tique, bien sûr. Rares sont ceux qui ciblent leurs enquêtes quera un candidat parce quil na pas tenu ses promessescontre un parti plutôt quun autre en fonction déven- électorales, un autre pour annoncer pendant sa campa-tuelles convictions. Au contraire, beaucoup se font fort de gne aux élections européennes quil ne compte de touteles dépasser et agissent avec beaucoup dindépendance. façon pas aller siéger à Strasbourg. Ou les députés socia-Leur travail constitue le noyau de leur engagement, leur listes parce quils ne viennent pas voter la loi sur lecombat: ils militent pour la lumière. Comme certains PACS, alors que leur gouvernement la défend. Tout celajuges, ils prennent volontiers des postures de chevalier sécrit, se dénonce. Mais qui imagine aujourdhui enblanc, dressé contre la corruption du monde. Ils sont en Occident quun homme politique puisse être contraintgénéral les seuls, dans une profession maladivement tra- à la démission ou même mis en difficulté parce quil availlée par les incertitudes, à ne jamais douter de leur trahi son mandat ? Dans le champ politique, la politiquechemin. Toutes proportions gardées, ils ont cette assurance a été déclarée forfait. Ce qui fait bouger les choses, val-qui habitait auparavant les gardiens de la « ligne » idéolo- ser les hommes et les partis, cest ladhésion ou non augique dune rédaction, aujourdhui tombée aux oubliettes. monde de la représentation. La transparence saffirmeEux nen reconnaissent quune : la transparence. comme la seule idéologie qui ne peut être trahie. À lintérieur des rédactions, le reportage continue à Chaque pays possède sa propre culture de la fauteêtre un des domaines nobles. Question de sentiment, un qui va délimiter le domaine où le scandale éclate. Aux72 73
  • 39. La fabrication de linformation Lidéologie de la communicationÉtats-Unis ou en Angleterre, ce sera le sexe, alors que leur cache tout. Il sest enclenché là une spirale dimpuis-les Français vont en rire. Avec largent en revanche, les sance et de frustration. Plus la presse brandit sa lumière,réflexes sinversent. Cela ne suffit pourtant pas. En plus le reste du monde se plaint de lobscurité.France, le coup de grâce viendra sil est prouvé que Dans les rédactions, le scandale dans les scandalesRoland Dumas sest enrichi illégalement et la nié. Et en éclate généralement lorsquun responsable «met son nez»Autriche, lancien chancelier Kurt Waldheim a dû se reti- dans les dossiers. Dans toutes les rédactions du monde,rer non pour avoir appartenu à lex-parti nazi, mais pour il y a eu un jour l«ami» dun directeur qui a appelé,sen être caché. pour lui demander comme un service dêtre épargné Laffaire Lewinski reste lexemple le plus pur de la dans le cadre dune enquête. Cela arrive, mais sanstragi-comédie qui sest exclusivement jouée sur le terrain doute bien plus rarement que ne limaginent les lecteurs.de la représentation. Bill Clinton a eu des relations Ce quils ne peuvent en revanche mesurer est lindigna-sexuelles avec une stagiaire, puis il a menti sur ce point. tion absolue que ces pressions déclenchent à lintérieurIl est dabord condamné à la peine suprême, sexpliquer à dune rédaction : hurlements contre la censure, menacesla télévision. Jusque-là, seuls ses pairs, la classe politique, de grèves diverses ou de démission. Le climat autour demédiatique et judiciaire, ont mené la danse. Les uns lont ces dossiers est devenu si volatil que le secteur « affaires »dénoncé et accusé, dautres lont défendu, mais tout a eu est désormais un casse-tête pour beaucoup de chefs delieu dans le huis clos du monde de la communication. service. Si ceux-ci jugent un article incompréhensible, unAucune banderole ne sest déployée, aucune mobilisation dossier mineur ou une enquête mal ficelée, ils aurontcitoyenne ne sest formée spontanément, dans un sens ou beaucoup de mal à convaincre leurs journalistes de leurdans lautre. Faute de réaction du peuple réel, on a fait sincérité. Ils seront généralement soupçonnés (avec plusalors lever le peuple virtuel. En avant, les sondages. ou moins de bonne foi) de vouloir étouffer lenquête.Chaque Américain isolé sest transformé en un pourcen- Pour leur malheur, les grincheux sont faciles àtage destiné à soutenir ou non le président. éconduire. Face aux accusations, les journalistes peuvent Loin déliminer lopacité, cette quête de la transpa- le front haut protester de leur bonne volonté. Ils publientrence absolue la potentialise, créant des zones entières généralement ce quils savent, enquêtent comme ils peu-dombre et dincompréhension. La presse révèle des vent. Ils brandissent les documents, les dates. Tant quilsaffaires comme elle ne la sans doute jamais fait dans le galoperont dans la même course à la transparence, lespassé. Tant mieux. Les lecteurs sont certainement infor- râleurs et les sceptiques se condamneront eux aussi àmés sur leurs dirigeants mieux que jamais. Le paradoxe sépuiser derrière un leurre, un fantasme.reste quils semblent nen ressentir aucune satisfaction. Ils ne croient pourtant pas si bien dire, en parlant deLoin dêtre repus lorsque de nouvelles révélations sont ténèbres. Lintolérance à lobscurité, loin de léliminer,servies, ils font la moue et crient encore plus fort quon produit ce monde dopacité et de violence croissante,74 75
  • 40. La fabrication de linformation Lidéologie de la communication cette division entre le visible et linvisible. Elle braque entoure est possible, parce que les uns comme les autres sur des hommes ou des régions un éclairage maximum, reconnaissent ne pas en faire partie. et les transforme dès lors en un spectacle tandis que la Dans notre société, lindividu est devenu cet étrange réalité reste dans lombre. personnage qui se sent à la fois central et seul5. Les Le sens des projecteurs indique au lecteur que la autres ne sont pour lui que des seconds rôles, voire des vraie vie se passe du côté du virtuel, tandis que la sienne figurants, lenvironnement est un décor. Plus nous vivons propre lui apparaît de plus en plus vidée de sa réalité. dans la virtualité, moins nous nous sentons responsables Il aura des nouvelles du monde (rubrique «Étranger»), de ce qui nous apparaît comme extérieur à nous. La de son pays (rubrique «National»), de sa santé (rubrique société de lindividu croit que chacun, autonome et isolé, «Médecine»), de son avenir le plus proche (rubrique na plus que la communication pour entrer éventuelle- «Emploi»), de ce quil doit faire pour être heureux ment en contact avec les autres et le monde. Au milieu de ces relations déchiquetées, cette société affirme aujour- (rubrique «Modes de vie»). En ce sens, la société du dhui sur un ton dangoisse vouloir «recréer du lien». spectacle est celle de la séparation où chacun regarde le Com-mu-ni-quons, nous y revoilà. Comme une carica- monde et sa propre vie comme une représentation à ture, Internet affirme être la dernière nouveauté grâce à laquelle il est de plus en plus extérieur. laquelle chacun va maintenant pouvoir annoncer au Dans un univers que chacun ressent comme tout autre monde quil existe et se relier au «village mondial». Cette que lui, une forme particulière de violence sest dévelop- unification est pourtant condamnée, comme les autres, à pée. Les sociologues vous expliqueront par exemple se faire sous la forme de léternellement séparé. Plusvolontiers que les fameux jeunes-de-banlieue cassent sys- nous sommes en contact avec le monde virtuel, plus tématiquement leur propre centre culturel ou la salle de nous nous éloignons des lieux réels, concrets où noussport offerte par la mairie tant ils se sentent hors de leur pourrions prétendre à une certaine force dintervention.propre cité, exclus de leur propre vie. La notion d« inté-gration», refrain incantatoire plus que réalité, est née dece constat. Il manque néanmoins de chercheurs pourlappliquer aux hommes et aux femmes qui, au nom du La critique spectaculaire du spectacle et ses limitesprofit, détruisent lenvironnement et le monde parcequils le vivent aussi comme autre queux-mêmes. Ce que Le monde de la communication raffole par-dessusressentent les casseurs de banlieue ne ressemble certai- tout dune chose : la critique. Celle-ci est encouragée,nement pas aux sentiments de lentrepreneur ou du cour- choyée, placée aux heures de grande écoute, surtout sitier en Bourse. Ils sont même radicalement opposés. Lesuns et les autres se vivent pourtant dans une même sépa-ration avec le réel, un exil où la destruction de ce qui les 5. Miguel BENASAYAG, Le Mythe de lindividu, La Découverte, Paris, 1998.76 77
  • 41. La fabrication de linformation Lidéologie de la communication elle est radicalement contestataire. Rares sont aujour- se cantonne à devenir à son tour un des éléments du dhui les chaînes de télévision qui nont pas inscrit dans show, un des actes de la pièce, à nêtre en somme que leur programme une émission satirique ou «décryptant» la critique spectaculaire du spectacle, pour citer à nou- leur propre fonctionnement. Les journaux publient régu- veau Guy Debord. Selon lui, cette «contestation» dépasse lièrement des points de vue ou des articles mettant vio- dailleurs largement le cadre strictement médiatique. Elle lemment en cause le système des médias, eux-mêmes touche les partis politique et les syndicats qui acceptent compris. Sur les stations radios, des tentatives similaires de jouer le jeu et simpose comme un des éléments sont expérimentées, détournant les autres émissions. indispensable au bon fonctionnement du système. Dans ce registre du satirique et de la critique, ces pas- Sil faut en choisir un symbole, ce sera forcément les tiches du jeu médiatique ont supplanté les parodies tradi- « Guignols ». À tout seigneur, tout honneur. Leurs fantas- tionnelles, qui raillaient généralement le monde politique tiques marionnettes expliquent chaque jour avec une et artistique. On sy gausse autant de linterviewer que de clarté et une drôlerie que doivent leur envier les militants linterviewé, des questions que des réponses, bref de la les plus radicaux, comment le néolibéralisme exploite son mise en scène. Ce glissement consacre, si besoin en était monde ou de quelle façon communique le monde de la encore, le fait que le ministre ou la vedette ne monopo- communication. Sitôt la rigolade finie, une bonne partie lise plus désormais lincarnation de lexercice du pouvoir de leurs téléspectateurs se ruera sur sa télécommande. ou de la culture. Cette place est aussi occupée par les Il ne sagit pas de rater pour autant le début du journal dejournalistes. Même dans le rire, le réel a désormais moins 20 heures. Loin de saffoler de cette promiscuité, les pro-de place que sa représentation. grammateurs de TF1 ou France 2 ont légèrement décalé Cette nouvelle donne a une particularité. Dans le les titres du JT, afin que chacun profite tout à la fois dechamp politique, par exemple, jamais les élus ne se sont loriginal et de son piratage. Les critiques les plus violenteschargés eux-mêmes de singer leur fonctionnement. Et les nont ainsi provoqué ni la prise du palais Brongniart, nipartis politiques norganisent aucune pantalonnade sur celle de TF1. Au contraire, joyeux miracle du néolibéra-le financement des campagnes électorales ou les tracta- lisme, les membres réels de la World Company (pourtions autour dun vote de loi. Les rôles sont clairement dis- reprendre lexpression des Guignols) encaissent les béné-tincts, répartis sans ambiguïté : dun côté, les sérieux, les fices spectaculaires de la World Company virtuelle.vrais ; de lautre, la parodie, les faux nez. Chacun sait où il Au lieu dêtre déstabilisé, le système est conforté parest, doù il parle. Dans le champ médiatique, en revanche, la critique et la structure à son tour. Il sinstalle là unon a pour la première fois cumulé les deux genres, fondu système de va-et-vient, où lun et lautre se nourrissentdans une même structure la représentation et son décryp- mutuellement. Un même discours a forcément une por-tage. En se laissant intégrer dans ce système, la critique tée différente, voire contradictoire, selon lendroit doù il78 79
  • 42. La fabrication de linformation Lidéologie de la communication est émis. En se plaçant sur le terrain de la communica- la canaliser pour la rendre inopérante. Cette fois-ci, les tion, en acceptant ses règles pour siennes, le discours le tâtonnements et le fil des choses ont fait que la recette plus radical ne sera ni subversif, ni dangereux. Quelques na pas lair si mauvaise. Il serait pourtant ridicule de siècles avant Guy Debord, un certain Aristote affirmait tenter de débusquer derrière ce fonctionnement un déjà que toute mise en forme implique une mise en quelconque Big Brother qui, dans lombre, tirerait les norme. Qui avalise lune, avalise lautre. Maintes fois, la ficelles de cette avalanche de pantins. À Canal Plus, cer-victoire électorale de partis progressistes a déclenché tains animateurs et dirigeants, qui sont régulièrement laune panique dans lancienne majorité conservatrice. cible des marionnettes, ont été les premiers à protesterCelle-ci sest vite rassurée. Les nouveaux dirigeants, qui contre lémission. Des budgets de publicité ont été reti-avaient respecté la forme, sont à chaque fois devenus les rés après certaines blagues contre des grands patrons etmeilleurs gendarmes de la norme. les élus ont régulièrement des sueurs froides en allu- Les créateurs des marionnettes nignorent pas quils mant leur télé. Dans le cours des événements, les agen-sadressent au même citoyen spectateur que le vrai cements hasardeux sont souvent bien plus efficaces que«PPDA», par le même réseau et que leur prestation sera les manipulations et les comiques ou la télévision nontmesurée par le même Audimat. Le spectacle du 20 heures dailleurs pas le monopole de la critique spectaculairenest pas menacé, juste réordonné. Regardez la représen- du spectacle.tation du monde, de votre vie, mais soyez rassurés ; pour Des contestations, menées par des intellectuels oule même prix et sans vous fatiguer davantage, vous avez des journaux très sérieux et très radicaux, sélèvent ainsidroit aussi à assister à la critique. Après lélection prési- régulièrement pour contester le système médiatique.dentielle française de 1995, plusieurs études ont avancé Certains dénoncent par exemple le fait que les micros seque le candidat Chirac avait notamment dû sa victoire à tendent toujours vers les mêmes interlocuteurs et queses prestations médiatiques, ou plus précisément à celles lactualité se fait et se défait en vase clos. «Laissez nosde sa marionnette des « Guignols de lInfo ». Paradoxale- amis parler à leur place, ou du moins à leurs côtés»,ment, plus la critique spectaculaire tape fort, plus elle demandent-ils, au nom dune vision du monde diffé-devient vaine. Entre coups de coudes et œillades, naît rente. Pour nombre dentre eux, ce système quilsainsi une complicité stérile avec le public, ce sentiment dénoncent reste pourtant souvent lobjet de leur désir.flatteur dêtre entre petits malins, ceux à qui on ne la fait En voulant le maîtriser eux aussi, ou du moins y partici-pas, cette image valorisante de lhomme éclairé. Et, tout per, ceux-là choisissent dajourner le contenu de leur dis-bien pesé, si le monde doit opposer les arnaqueurs aux cours au bénéfice de la forme. Et le système est sauvé.arnaqués, autant faire partie des premiers... Peut-on pour autant penser que le piège serait si Face à la protestation, que rien ne peut empêcher, les puissant que la seule prise de parole depuis un médiapuissants se sont toujours préoccupés de savoir comment serait déjà se condamner à faire partie du spectacle ? Une80 81
  • 43. La fabrication de linformation Lidéologie de la communicationcritique de rupture reste possible, si elle sassume comme Aujourdhui, tout le monde a des idées, plein didées.minoritaire. Son objectif nest pas de remplacer ou La liberté passe par le fait que chacun peut avoir lesdéliminer lautre, dabsorber ou dêtre absorbé. À aucun siennes et les agiter à sa guise. Toutes les opinions semoment, elle ne vise la prise de pouvoir : sa revendication valent, méritent dêtre représentées, récit ou contre-récit.sinscrit en dehors du cadre dans lequel elle sexprime. Ce Dans certains journaux, des petits sondages sont systé-type dengagement déclenche immanquablement des rica- matiquement publiés autour de chaque événement, réa-nements, laccusation dêtre négatif ou infantile parce quil lisés auprès du public ou dintellectuels. Il y a chaquenassumerait pas les « inévitables » compromis du pouvoir. fois une sorte de prouesse pour que toute la gamme desLambition de tout avocat nest pourtant pas de devenir points de vue figure exactement dans les mêmes condi-ministre de la Justice et un groupe dartistes davant-garde tions techniques, aussi longs les uns que les autres, avecna pas pour vocation de diriger le Louvre. des titres de la même taille. Linterdiction des voitures à Une critique de rupture revendique des préoccupa- Paris, les massacres en Algérie, les trente-cinq heures,tions radicalement différentes. Elle sort de la position de lintervention au Kosovo, lutilisation du collagène dans«Je regarde » pour permettre un «ça me regarde », dans la chirurgie esthétique... Une émission de télévisionune problématique commune à tous, journaliste ou fonctionnait ainsi en deux volets : les invités du premierpublic, qui se pose comme un défi, comme une convo- soir étaient «pour» tandis que ceux du second étaientcation à lacte. La contestation se vit comme une pra- « contre ». Groucho Marx écrivait comme une boutade :tique, un véritable travail. «Si le journal dAnne Franck était un bon journal, il aurait publié lopinion du SS. » La transparence vaut pourLe règne de lopinion tout le monde, le système de la communication est celui de la symétrie parfaite et nulle turbulence ne doit venir Quand quelques amis se réunissent pour un dîner et la rompre. La caractéristique majeure de la société deque, par malheur, la conversation vient à rouler sur la communication naura pas été de produire une « penséepolitique, cest bien le diable sil ny a pas assis à cette unique », mais bien au contraire de permettre toutes lesmême table un convive plus ou moins de droite, un pensées dans un monde unique.autre plus ou moins de gauche, un troisième qui fait la Aucune pratique ne viendra en effet différencier ceuxtête car, se revendiquant beaucoup plus à gauche, il se qui peuvent se disputer si fort autour dune table. Leurssent mal à laise. Celui qui boit le plus et ne croit en rien désirs, leurs vies, leurs actions sont les mêmes. Il ny a,saffiche nihiliste. Certainement, lun deux fera un peu dans ce constat, aucun jugement moral, ni même ce sou-de provocation, mais on ne sait pas encore lequel. Et on pir las qui ponctue certaines conversations de comptoir :parle, et on se fâche, et on sagite et tout cela fait du les gens ne sont pas conséquents avec ce quils défen-bien à lorganisme. dent. La séparation entre la théorie et la pratique sefface82 83
  • 44. La fabrication de linformation Lidéologie de la communicationderrière celle, bien plus complexe, entre lindividu et le être informe, mais qui sait. Il connaît toutes les ruses,monde. Chacun va tantôt approuver, tantôt critiquer ce tous les arguments quon pourrait avancer pour ébranlerqui se déroule devant ses yeux mais, sincèrement, nul ses tristes certitudes. En lui, le cône dombre du doute ane voit comment il pourrait y changer ou y faire quelque disparu. Plus rien ne peut le surprendre, il ne sent pluschose. En créant cet univers de pur spectacle, qui fonc- aucune curiosité. Il sort de la dépression au momenttionne en vase clos, éloigné de la réalité, la société de exact où en ouvrant la bouche, sans faire attention, ilcommunication a instauré cette suprématie du virtuel, où avale une incertitude. En acceptant lexistence du doute,nous avons limpression de ne plus avoir prise. Tout y de cet ailleurs qui ne lui est pas immédiatement connuest devenu possible, assure-t-on. Tout est possible, mais ou connaissable, le désir réapparaît.rien nest réel ; alors que le réel est justement ce qui dit : Lhomme communicant est le jumeau du dépressif.tout nest pas possible. Cette promesse de toute-puissance À quoi bon bouger puisque les ailleurs ne sont pas for-a fini par entraîner limpuissance. cément ailleurs? À quoi bon faire quelque chose La description de lhabitant du monde de la commu- puisque rien ne peut changer ? Il finit lui aussi par senication correspond étonnamment, point par point, à figer dans limmobilité absolue.celle que la psychopathologie fait du dépressif 6. Ainsise félicite-t-on régulièrement du fait que le système dela communication a raccourci les distances, les gommemême. Le temps aussi se rétrécit, on sait tout plus vite, ontraite tout plus vite. La dépression névrotique se mani-feste exactement par les mêmes symptômes, cette impres-sion que le monde est devenu trop petit, trop connu, sansplus nulle part où aller. Là aussi, apparaît cette sensationque le débit du temps ne peut plus être maîtrisé. Lhomme communicationnel se sent investi dunelucidité à toute épreuve, de même que tout patientdépressif se présente comme omniscient. Lun commelautre ont la sensation dêtre incroyablement informésdes tenants et aboutissants de la vie. Le dépressif est un 6. Voir sur ce point : Alain EHRENBERG, La Fatigue dêtre soi: dépression isociété, Odile Jacob, Paris, 1998.84
  • 45. Le signal dalarme4 société. Si la presse veut et doit savoir, si elle pose cette exigence en pivot de tout son travail, cest surtout parce quelle reste profondément convaincue que la connais-Le signal dalarme sance des choses va forcément déclencher une réaction. Cette foi permet aux journalistes de croire eux-mêmes, et malgré tout, dans lidéologie de la communication. Dans les salles de rédaction, on sinterroge dailleurs souvent et avec gravité pour savoir comment présenter une situation afin que lopinion mesure enfin limpor- tance, voire la centralité, des informations que lon sou-Dénoncer linacceptable ? haite publier. La parution dun nouveau rapport sur la pollution, les prémisses dune guerre, la survie de la pla- Dans notre société de communication, une idée très nète donnent lieu à de multiples tractations, pour déci-répandue voudrait que les horreurs, les massacres, les der quelles balises allumer, quelle taille donner au titre,injustices graves fussent possibles dans le passé parce quels mots employer afin de réveiller la planète et pro-que les gens nen savaient pas assez sur ce qui se passait voquer leffet dun signal dalarme.autour deux1. La presse aujourdhui continue à fonc- Il ne sagit pas là dun phénomène à prendre à lationner dans ce mythe de linformation qui libère, de sa légère. Au contraire, il sinscrit peut-être dans lun desforce émancipatrice ou éducationnelle. Face aux critiques rares espaces de réelle sincérité entre le journaliste etqui lassaillent de plus en plus violemment, cette croyance tout citoyen qui sinquiète du devenir de la société ou dureste un des derniers refuges de sa dignité, un de ses monde. Pour les uns et les autres, il se joue là quelqueespoirs de salut qui lui permet de parler de liberté et chose dintime et de profond, une question nichée audaffirmer quelle tient sa place. creux de la conscience. Dans chaque situation à laquelle Certes, tout ne fonctionne pas pour le mieux dans les il est confronté, le journaliste va tenter de déceler cesmédias, argumentent régulièrement les journalistes. Mais indices qui lui indiqueront quun point de non-retour esten montrant, en dévoilant, nous participons à ce grand désormais atteint. De son côté, en écoutant ensuite lesmouvement citoyen où les méchants finissent par être informations, le public va à son tour tenter de distinguerpunis et les injustices réparées. Cette conviction sancre for- ces lumières, qui pourraient lui annoncer que «doréna-tement dans limpératif de transparence qui domine notre vant, ce nest plus comme hier». Lauditeur écoute, se demande si le jour nest pas arrivé, si cette fameuse goutte deau ne serait pas justement en train de tomber, exigeant 1. Philippe BRETON, LUtopie de la communication, op. cit. désormais quil réagisse. Avec un sérieux teinté parfois86 87
  • 46. La fabrication de linformation Le signal dalarmedune certaine angoisse, il dévorera les journaux en cher- toujours plus de nouvelles et toujours plus fraîches, dif-chant cette seule information : celle qui lui dira avec certi- fusant des «news» en boucle et à toute heure.tude que lon est « officiellement » dans linacceptable. Ce processus du signal dalarme fonctionne en général Cette croyance a créé un rapport à linformation de en mobilisant des images et des situations dun passé plusplus en plus irrationnel, révélant deux types dattitudes ou moins récent, et joue sur la mémoire. Dans la cultureextrêmes, opposées en apparence mais qui reviennent européenne, la Seconde Guerre mondiale reste évidem-au même. Dun côté, une partie du public veut toujours ment le point de référence central. Sur la question desdavantage dinformations. Ceux-là ne décrochent jamais, émigrés, un lecteur se demandera par exemple si nous nebranchés en continu sur les sources dinformations dis- sommes pas « déjà » dans un état comparable au fascisme.ponibles, taraudés par le sentiment que, sils éteignent le Devant lexcès de langage dun nazillon local, un autreposte, ils risquent dêtre largués dans un monde de plus sinterrogera si cela nouvre pas la porte à Auschwitz2.en plus menaçant-compliqué-rapide. À linverse, dautres Toute nouvelle tentative de fichage de la populationont tout à fait lâché prise, avec la claire sensation davoir déclenche immanquablement des comparaisons avec lesraté le début du film : les nouvelles relèvent désormais recensements imposés par les forces hitlériennes.dun monde tout aussi menaçant-compliqué-rapide, mais Certains mots, comme «déportation», «fichier» ouqui ne les regarde pas ou plus. Le timbre dune radio «délation», ont ainsi pour fonction de constituer desprovoque même une sorte de rejet. Si les premiers signaux dalarme univoques. Si ce quils désignent venaitrestent sur un qui-vive permanent, craignant de rater le à se concrétiser, la croyance générale est que les fils du«signal dalarme», les seconds en revanche ont limpres- quotidien ne pourraient alors que se rompre. Une sortesion de lentendre perpétuellement carillonner à leurs de chant des partisans viendrait rappeler aux hommesoreilles, à tort et à travers. Ils ressentent une sorte de de bonne volonté que désormais ils seront comptablessaturation face à une presse quils vivent dans la suren- devant leurs enfants de leur attitude. Cest le fameux :chère permanente, donnant le tocsin à la moindre alerte. «Quas-tu fait entre 1939 et 1945, grand-père ?» Les journaux oscillent dailleurs exactement autour du Aujourdhui, chacun sait que, durant cette période,même axe. Certains ont tendance à alléger de plus en ceux qui se sont engagés en France ont bien dû se pas-plus leurs pages dactualité traditionnelles au profit de ce ser de signal dalarme. Ils ont parié sur une posture dequi a été baptisé « magazine », ou « light », cest-à-dire la résistance qui nétait pas consensuelle et dont les appelsculture des petits pois ou lengouement pour les jeux partirent surtout de secteurs minoritaires de la société.vidéos. Considérés comme trop arides ou trop graves,certains dossiers vont être volontairement sous-traités,sous prétexte quils dépriment le lecteur. À linverse,dautres vont se lancer dans linformation en continu, 2. Miguel BENASAYAG et Edith CHARLTON, Critique du bonheur, La Décou- verte, Paris, 1989, p. 26.88 89
  • 47. le signal dalarmeLa fabrication de linformation Régime, revenant en France en 1814, nous navons rienForts de cette expérience, nous pensons que nous ferions oublié, ni navons rien appris.mieux quhier, que nous sommes désormais avertis et Aujourdhui, en lisant en parallèle les témoignages desque nous saurons entendre. Rien nest évidemment plus rescapés dOradour en 1944 et ceux des survivants koso-illusoire. vars en 1999, la même pièce semble se rejouer à un La dynamique entre information et réaction obéit-elle, demi-siècle de distance. Il y a là une similarité absolueen effet, à un véritable rapport de cause à effet ? Ou dans lhorreur, non seulement dans le déroulé mais gestesagit-il de deux processus, qui sentrecroisent et se téles- par geste, mot par mot, si bien que gommant les noms etcopent parfois, mais sans relations directes ? Existe-t-il, les dates, on pourrait confondre les uns avec les autres.par ailleurs, une masse critique dinformations à partir de Robert Hébras, survivant du massacre français, selaquelle les gens réagissent? Atteint un certain point, souvient ainsi du début de lopération : « Depuis le pont,une phrase ou un article résonne-t-il soudain comme un plusieurs soldats commencèrent lencerclement du bourg.véritable signal dalarme, un clairon démocratique capable Pendant ce temps, des chenillettes chargées dhommesde produire un effet de cristallisation ? en tenue de combat traversèrent le village et sarrêtèrent à la sortie nord. Tous les soldats SS descendus des véhi- cules se déployèrent hors du bourg pour compléter laOradour-Kosovo, et retour phase dencerclement, hormis deux qui descendirent la rue principale pour faire sortir tous les habitants de Au cours de lété 1999, alors que la situation au leurs maisons et les rassembler dans la rue. En quelquesKosovo nétait toujours pas apaisée, on a commémoré minutes, le bourg fut cerné, empêchant toute sortie. Laen France une nouvelle fois le massacre dOradour-sur- première phase qui consistait à réunir la population surGlane, où 642 personnes furent massacrées par des sol- le champ de foire et à empêcher toute évasion avaitdats SS, allemands et français, le 10 juin 1944. Un village débuté 3. » « Environ six cents personnes sont rassembléesrayé de la carte, ses habitants exterminés alors même sur la place et des mitraillettes sont braquées sur nous. »que les forces alliées avaient commencé à libérer le terri- À Krushe Madhe, au Kosovo, village comptant à peu près le même nombre dhabitants quOradour, Aziztoire. Visitant le site quelques semaines après le drame, raconte la journée du 29 mars 1999 : «Le village a étéle général de Gaulle demanda que les ruines soient encerclé et les militaires serbes sont venus dans chaqueconservées en létat afin que chacun se souvienne. Cestle cas : Oradour reste un des phares dans la mémoirefrançaise et, cinquante-cinq ans plus tard, le président de 3. Robert HÊBRAS, Oradour-sur-Glane : le drame heure par heure, Éditionsla République Jacques Chirac est venu très médiatique- CMD et Robert Hébras, Montreuil-Bellay, 1992.ment sy recueillir. Mais, comme les émigrés de lAncien 9190
  • 48. La fabrication de linformation Le signal dalarmemaison pour nous faire sortir. Ils nous ont rassemblés sur miné, une chasse à lhomme fut organisée. Tout témoinla place4. » était systématiquement abattu sans procès. Il fut décou- Retour à Oradour, cinquante-cinq ans plus tôt, vert des corps un peu partout dans le village. »15 heures. «Quelques soldats vinrent nous séparer: les Après deux heures dattente dans létable de Krushe-hommes dun côté ; les femmes et les enfants de lautre, Vogel, Aziz entend un soldat serbe qui en réprimande unraconte Robert Hébras. Un ordre fut donné et le groupe autre : «Il lui a dit : «Tu es en retard, dépêche-toi. Tu doisdes femmes prit le chemin de la sortie du bourg. Elles le faire. » Lautre a répondu quil ny avait pas de quoifurent conduites vers léglise. [...] Un officier nous sinquiéter, il ne lui faudrait pas plus de deux minutes.demanda si nous détenions des armes. Nous fûmes Il sest mis à tirer avec une mitraillette. Ensuite, dautresrépartis en six groupes inégaux, qui furent conduits dans ont fait le tour pour achever ceux qui bougeaient. Le feudes directions différentes. Mon groupe était de loin le a été mis tout de suite après. «Juste à côté, dans le villageplus important. Un des soldats qui nous encadraient voisin, les femmes du Kosovo sont également rassem-nous ordonna de rentrer dans la grange Laudy. Deux blées vers le lieu saint, la mosquée. Qui entre aujourdhuisoldats ont balayé lentrée de la grange et installé des à Krushe-Vogel reste frappé par la destruction minutieusemitrailleuses. » Comme en écho, à Krushe Madhe, Aziz de chaque bâtisse. Il ny a pas un mur debout, pas unepoursuit: «Ils ont séparé les hommes des femmes. Ils pierre qui nait été noircie par les flammes. Tout ce quicherchaient les armes, nous ont-ils dit. Ensuite, nous pouvait être volé la été et, dans les quelques voituresavons dû mettre les mains derrière la tête et nous avons qui sont restées dans les cours vides, les autoradios etété emmenés jusquà une étable, à la sortie du village. » les couvertures de sièges ont été arrachés. Dans la grange Laudy, à 16 heures, les hommes À nouveau, Robert Hébras : « Les SS ont procédé audOradour entendent une explosion, probablement une pillage et ce qui est resté a été détruit avec un acharne-grenade. «À ce signal, les soldats allongés derrière les ment remarquable. Cest seulement après la mise à sacmitrailleuses ajustèrent leur position et tirèrent», écrit du bourg quils ont mis le feu aux maisons. » JusquauxRobert Hébras. «Dans un vacarme assourdissant et une beuveries de la nuit suivante, les histoires dOradour etodeur de poudre, tous les hommes tombèrent les uns de Krushe-Vogel se ressemblent : dans les deux cas, lessur les autres. [...] Je restais figé comme mort. Jentendis soldats vont choisir une maison, pareillement confor-des pas. Cétaient ceux des soldats qui montaient sur nos table, pour passer la nuit et la laisseront au petit jour,corps pour achever les survivants. Puis on nous couvrit jonchée de bouteilles dalcool vides.de foin et de fagots et le feu fut allumé. Le massacre ter- Quelques jours plus tard, dans les deux bourgs, de nouvelles troupes viendront creuser des fosses et allu- mer dautres feux pour tenter de faire disparaître le plus 4. Témoignage recueillis au Kosovo par lun des auteurs, en juin 1999. grand nombre possible de cadavres.92 93
  • 49. La fabrication de linformation Le signal dalarme En comparant ces deux témoignages, il ne sagit en circulation mondiale de linformation, comme on la vurien détablir un parallèle entre le régime de Slobodan en Algérie.Milosevic et celui dAdolf Hitler, ni même de confondre En 1998, Amnesty International avait ceinturé sonla France de 1944 et le Kosovo de 1999. On peut en rapport sur la situation dans ce pays dune bande noirerevanche relever que la barbarie en Europe est condam- affirmant : « Pour que personne ne puisse dire : nous nenée à la répétition et répond à une combinatoire res- savions pas. » Dans la presse française, quelques spécia-treinte de modes opératoires, si bien que les mêmes listes de ce dossier ont rendu compte eux aussi réguliè-scènes se répondent sans cesse à travers les années. En rement des atrocités qui ont jalonné ce conflit depuisFrance, il ne doit pas y avoir grand-monde qui ignore quil a éclaté en 1992, malgré les menaces du gouverne-aujourdhui ce qui sest passé à Oradour. Le nom du vil- ment algérien et parfois lhostilité de leurs confrères. Deslage est même imprimé dans nos esprits comme le sym- informations qui ont largement circulé en Algérie. Debole de ce qui ne doit plus se reproduire. Tout le drame même, personne nignore que lélection présidentielle deest connu, enseigné dans les écoles, référence absolue février 1999 a été marquée par une fraude massive, nidune période vers laquelle des regards inquiets restent que les familles des milliers de disparus sont régulière-tournés. Et depuis 1989, on dispose dinformations, plus ment empêchées de manifester par les forces de sécu-ou moins complètes certes, sur loppression dont est vic- rité. Et pourtant, même parmi des spécialistes de setime la communauté albanaise du Kosovo. Qui peut dire dossier, la même lamentation, aujourdhui encore,quil ne sait pas ? Rien de tout cela na pourtant empêché revient en boucle : «LAlgérie ? On ne sait pas très bienquau Kosovo se reproduisent des massacres, non pas ce qui sy passe. »comparables mais exactement similaires, au choix de la Tout cela ne veut évidemment pas dire que linforma-grange près, à celui dOradour. Le savoir na pas évité tion ne joue aucun rôle, ou quelle soppose à laction.la répétition. Une interaction existe bien entre ces deux Certains soutiendront en effet quun engagementniveaux, mais il faut bien constater que la connaissance réclame avant tout une âme bien trempée et une sortene garantit en rien une réaction sociale significative. dintuition céleste, qui distinguerait le bien du mal sans Cela vaut même dans un régime dictatorial : quand nul besoin dautres références. Nous pensons à linversecelui-ci prend fin, on se rend compte que linformation que les enquêtes des organisations de défense des droitsétait là depuis toujours. Même dans les pays où la presse de lhomme ou de journalistes sont fondamentales. Parest extrêmement surveillée, il existe des manières leur courage, leur travail, ils vont fournir des indicationsdétournées de faire passer les messages (sous couvert de indispensables pour se repérer et agir dans des situationscommenter lactualité internationale, par exemple, cer- concrètes. Leurs informations sont une condition néces-tains titres arrivent à distiller des nouvelles sur la situa- saire pour lengagement de chacun. Nécessaire mais pastion intérieure). Cela est plus vrai encore à lheure de la suffisante.94 95
  • 50. La fabrication de linformation Le signal dalarme Car ces deux concepts ont une fâcheuse tendance à ils venaient. De même, un soir, à lobélisque, en pleintromper leur monde. Dans lÉducation nationale, le pari centre de Buenos Aires, devant des milliers de témoins,des progressistes après la guerre avait été délever les deux voitures sarrêtèrent. En descendit un jeune hommegénérations montantes sous loriflamme de la liberté. Mais nu, que des militaires attachèrent au monument. Puis ilsleurs bonnes volontés ont fini par sémousser face à la le fusillèrent en public. On pourrait penser que face àrépétition de ce quon avait cru nêtre « plus jamais ». Déçus ces événements, une large majorité dArgentins auraitde constater que léducation nétait pas suffisante pour considéré que le « signal dalarme » avait sonné. Ce ne futcréer un monde dhommes libres, certains ont pu déclarer pas le cas. Nous ne cesserons pas dêtre étonnés par laquelle serait dorénavant non nécessaire. Pourtant, toute capacité de reconstruction permanente de ce «fil duéthique de la liberté exige quon puisse tenir bon sur la quotidien». Là aussi, le mécanisme est universel.construction du nécessaire, même sil ne sera jamais suffi- Un homme marche dans la rue avec ses préoccupa-sant. Le «suffisant», de toute façon, na aucune chance tions, ses joies, ses peines et cette crise économique quidexister sans une construction préalable du nécessaire. enveloppe toujours les situations extrêmes, monopolisant Paradoxalement, cette réalité que la presse elle-même les soucis de chacun. Ce citoyen-là a dans la tête ses pré-tente souvent déluder, la sort du dilemme absurde dans occupations de loyers, les soins quil ne pourra pas payerlaquelle elle senferre souvent : y a-t-il ou non manipula- à sa mère et peut-être aussi les explications que luition de lopinion publique par les médias ? À partir du demandera son épouse à propos des coups de téléphonemoment où une information ne peut suffire à provoquer insistants quune certaine femme narrête pas de donner.une réaction dans un sens ou dans lautre, les mises en À ce moment-là, deux Ford Falcon sarrêtent brusque-scène ne convainquent plus que ceux qui veulent bien ment. Six personnes armées en descendent et attrapenty croire. une jeune femme qui marchait juste devant lui. Il lavait justement remarquée parce quelle était belle et que sa démarche lui avait semblé gaie. La scène va être siSur le fil du quotidien rapide, quavec un peu de bonne volonté, on pourrait même douter de sa réalité. Mais à peine les Ford Falcon Pendant la dictature en Argentine, dans les années disparues dans la circulation, lArgentin se trouvera ensoixante-dix, lobjectif du régime était double. La répres- train de penser : « Cela doit être pour quelque chose. » Ousion devait rester cachée (« disparitions », centres de tor- bien : «Elle devait être mêlée à une histoire. » Il ressentirature clandestins), mais il fallait surtout que tout le monde sans doute un certain mal-être, des brûlures destomac,sente un climat dhorreur total. Ainsi, tout en niant la peut-être de linsomnie, si on linvite un jour à signerrépression, les journaux officiels rendaient compte de quelque pétition. Mais lui, pense-t-il, est «réglo». Cettelapparition de cadavres mutilés, dont chacun savait doù situation est horrible mais « cela doit être pour quelque96 97
  • 51. La fabrication de linformation Le signal dalarme chose». Si en arrivant chez lui, son épouse lui dit que nés de presse plus marginaux considère que le seuil decette femme-là a encore téléphoné deux fois, la disparue ladmissible est en lespèce largement dépassé. Face à laaura vite fait de disparaître aussi de sa conscience. brutalité de ces actes comme devant les vagues de licen- «Cela doit être pour quelque chose. » La phrase vaut ciements dans des entreprises en bonne santé, la plupartplus quune prière. Elle résonne comme une formule des Européens savent. Certains ont même lu dans leurmagique qui permet au gré de chacun de refermer cette journal que lheure de la barbarie a déjà sonné. Mais, lesporte de lenfer lorsquelle sentrebâille devant ses yeux. expulsions, «ça doit être pour quelque chose », un « quel-Aujourdhui, les Argentins sont peut-être prêts à réagir que chose • qui cette fois renvoie vaguement à une rai-devant des Ford Falcon qui sarrêtent dans un crissement son supérieure économique, à une inévitable naturede frein. Face aux « gamines » de la rue, face à la privatisa- historique, à lhorizon indépassable de notre mondetion des hôpitaux, face à la misère, il se dira en revanche : néolibéral.«Cela doit être pour quelque chose.» La «chose» est Comme cet homme dans les rues de Buenos Aires quiaujourdhui forcément différente, ce qui la rend confuse, se désolait mais pensait sincèrement que lenlèvement dedifficile à appréhender. Les événements que nous vivons la jeune fille avait une explication quelconque, les Françaisont forcément un caractère « complexe ». ne seront pas toujours daccord entre eux sur les raisons En France, en Belgique, en Allemagne, partout en quils soupçonnent. Mais le fil du quotidien sera rétabli,Europe, les autorités ont mis en place depuis des années parce que demeure la certitude quil ny a point dirra-les fameux charters pour les expulsions détrangers en tionnel là-dedans. La conviction que ces événementssituation irrégulière. Petit à petit, la population a su - ou répondent à un motif quelconque est fondamentale dansdu moins ceux qui ont voulu le savoir- quil existe dans labsence de réaction dun témoin face à lirruption duncertains pays des camps de rétention où des clandestins réel réputé en principe inacceptable. Il napprouve passont emprisonnés jusquà leur reconduite à la frontière. nécessairement, il peut même se sentir en radical désac-Une fois encore, la presse a informé, nous sommes au cord. Ce nest pas le contenu de la raison évoquée qui vacourant que les «retenus» sont attachés, bâillonnés, rétablir le fil du quotidien, mais le fait même de soupçon-tabassés, quand ils refusent de se laisser expulser tran- ner son existence, créant une impression de cohérencequillement. Certains en sont même morts, cela a été lar- solide et étanche. Croire que ce que nous traversons cor-gement publié. respond à une logique supérieure, même obscure ou Dans leur multiplicité, les journaux témoignent de détestée, suffit à nous le rendre vivable.tout ce que les différents secteurs de la société pensent, On peut comprendre facilement comment ce méca-veulent ou vivent. Certains titres justifient cette politique, nisme peut justifier ce que daucuns qualifieront dedautres la voient dun œil un peu critique, les plus lâcheté, pour désigner lattitude de ces citoyens honnêtescontestataires la jugent mauvaise et une myriade dorga- qui ne réagissent pas à la barbarie. Il est plus difficile98 99
  • 52. La fabrication de linformation Le signal dalarmedadmettre quelle vaut aussi parfois pour ceux qui sindi- pensera quun chercheur du CNRS ou un prix Nobelgnent de cette indifférence. Ainsi ces militants convain- connaît, lui, la solution. La cohérence est, encore et tou-cus qui voient dans la « mondialisation » la cause profonde jours, une question de croyance. Le vrai obscurantismede toutes les misères du monde, des guerres ethniques ne réside pas dans lune ou lautre dentre elles, maisau chômage et à la montée du Front national: une dans cette substitution du questionnement.conviction finalement rassurante et qui conduit para- Cest sur les médias et ce à quoi ils donnent existencedoxalement, derrière un discours radical régulièrement que se fonde aujourdhui largement ce principe dauto-entretenu, à saccommoder de ce monde tel quil va, rité. Très souvent, en écoutant aux « informations » ce quipuisquon sera toujours impuissant devant la puissance se passe chez les autres, on se demande, avec plus oude la mondialisation. moins de bonne foi, pourquoi tel peuple sest laissé Dans ses écrits de prison, Gramsci aborde par un exterminer ou pourquoi telle personne tolère certainesautre biais le mythe dun savoir, dune information enfin réalités. À leur place, pensons-nous, nous ne laurionssuffisante pour déclencher un engagement, un change- pas accepté et chacun se découvre soudain des trésorsment. Il imagine une conversation entre un intellectuel de lucidité et dénergie.laïc et un paysan. Dans un assaut théorique, le premier Mais dans ces cas-là, nous nous plaçons en spectateursingénie à démontrer au second limpossibilité de lexis- face à lévénement, oubliant que linsupportable en soitence de Dieu. Au bout dun moment, le paysan ne nexiste pas : le fil du quotidien est suffisamment résistanttrouve plus aucun argument à opposer à lintellectuel et pour éviter toute rupture. La réalité peut devenir dure,pourtant, il ne doute pas un seul instant. Il nest ni sot, inquiétante, mais la déchirure, ce moment dans lequel ilni têtu, mais pense que sil ne connaît pas la réponse, le faut sengager ou non, nest jamais repérable par uncuré, lui, la connaît. Et si le curé ne la connaît pas, il y signe envoyé de lextérieur. Ainsi, nous vivons avec lesaura certainement un évêque qui la connaît. épidémies, la vieillesse, la mort, parce quelles nous sem- Cette évocation un peu libre de Gramsci montre que blent relever dun ordre supérieur. Puis, soudain, cer-tout savoir peut devenir aussi bien critique que nouvelle taines maladies, comme ce fut le cas pour le Sida, vontinformation. Ici, les connaissances ne sopposent pas aux être déclarées «inacceptables». À un certain moment,connaissances, ni lenquête à la contre-enquête. Il suffit elles passent du statut de fatalité à celui dinjustice. Cedévoquer tacitement dans sa tête un principe dautorité nest pas laffaire dune nouvelle de plus ou de moins, lepour que naisse un effet de vérité. De la même façon, résultat mécanique dune somme déléments (dont lin-si un rationaliste se trouve face à lévidence dun phé- formation fait partie), mais dun choix : nous décidons denomène « surnaturel », sa croyance en la science ne sera remettre en cause une réalité, de ne plus la tolérer.pas ébranlée parce quil ne trouve pas de réponse carté- La même information produira des effets différentssienne à lui opposer. Comme le paysan de Gramsci, il selon la position subjective des personnes ou des groupes100 101
  • 53. La fabrication de linformationqui vont la recevoir. Même sans disposer de toutes les En guise de conclusiondonnées, une attitude peut se valider par analogie à dessituations antérieures. Pour quelquun qui sengage, il vaplutôt se produire un «trou dans le savoir», à partir duquelcelui-ci va se réordonner. Tout ce que chacun connaissaitdéjà va prendre un sens nouveau. Cest un pari intérieur,personnel, une hypothèse qui pose un point dancrage àun moment donné, même si elle sécroule plus tard. Loin Au cœur des ténèbresde se fonder sur le confort dune certitude, ce choixrelève dun défi pour celui qui, immergé dans une situa- Comme Lady Di, comme les champions olympiques,tion, assume la décision dagir. comme les réfugiés rwandais, Dolly, la brebis clonée, est Pour tous les commandos qui, au petit matin, sapprê-tent à se lancer dans laction, le destin se joue à tout ou une vedette des médias. Sa naissance fut emmaillotéerien. Ils seront soit des terroristes, mis au ban de la dans les plus beaux atours journalistiques. On donne lessociété voire de lhumanité, soit des héros qui auront su dates, les petites histoires, les rapports secrets. Déjà,assumer un geste libertaire. Dans tous les cas, ce que le autour du berceau, un petit monde intellectuel sorganiserésistant ne sait pas est le résultat de son pari dans spontanément comme les tribunes dun stade de foot-lequel il joue pourtant sa vie. ball. Les uns, pour, et les autres, contre. Chacun son opi- nion, cest la démocratie. Sitôt publiée, chaque nouvelle jouit ipso facto dun double statut : elle est saluée comme la plus incroyable, la plus folle, mais elle est rangée tout aussi vite dans le cata- logue raisonné de lexplicable et du familier. Le lancement de leuro, larrivée du Tour de France, la guerre en Bosnie ou lengouement pour un jeu vidéo sont fondus exacte- ment dans le même moule de fabrication, qui va transfor- mer un événement en une information. Soumis à lavis dexperts, commenté par un éditorial, incarné par un per- sonnage, expliqué et jaugé à coups de statistiques et de chronologie, tout événement sera renvoyé à la longue liste de ce que nous avons déjà connu, classé dans le hit-parade des « dernières plus grandes catastrophes », des 103
  • 54. En guise de conclusionLa fabrication de linformation éprouvettes en folie ou des plus belles femmes du tions, lidéologie de la communication y pourvoira: monde. Devenu image, extrait du réel, il pourra être inter- «Elles nous échappent parce quon nous les cache.» Le prété comme représentatif ou non de la dernière ten- bon journal sera celui capable de dévoiler le maximum dance de la société de communication. de ces rouages secrets, de forcer «ceux qui savent» à Ce nest pas la faute des journalistes, ils vous lexpli- parler. Nous sommes là au cœur du système. queront. Eux informent, tentent de montrer et de faire Rares sont pourtant ceux qui peuvent aujourdhui comprendre. Face à Dolly, ils ne peuvent pas, plaident- comprendre la science ou léconomie. Elles sont devenues ils, faire davantage que se renseigner - ou du moins dune complexité telle quelles échappent à la maîtrise : essayer - sur les recherches dun généticien anglais. Et nous sommes, à léchelle du temps, les premiers habitants plus généralement, ils ne peuvent que travailler le mieux dune culture dont nous navons pas les clés. Nul ne pos- possible, dans le minimum de temps : ils ne sont ni cher- sède plus la science ou léconomie, cest même plutôt cheurs, ni experts, du moins rarement, et ils sadressent à linverse, affirment les chercheurs. Les plus pointus parmi un lecteur aussi peu spécialisé queux. les génies des laboratoires ne connaissent chacun quun Que lespèce humaine se permette de changer le tout petit segment, des bribes techniques de lensemble. Ilsmode de reproduction devrait représenter un véritable ne prétendent dailleurs pas en avoir le contrôle, de mêmearrêt de la communication, un événement autour duquel que les économistes «sérieux» revendiquent ne pas domi-une situation se réordonne. Mais le journaliste, parce quil ner les mécanismes du néolibéralisme à léchelle mon-croit faire son métier, va sévertuer à transformer ce puits diale. Des mesures sont décidées à Washington, à Tokyodinterrogations en un tas de certitudes. Il va combler ou à Paris, mais mènent ensuite leur vie propre, sorgani-avec de linformation superficielle ce quil ignore, cette sent et se répondent entre elles, hors de tout contrôle.véritable complexité quaucun savant ne maîtrise. Si les scientifiques sont donc les premiers à tenter de Ici se referme le piège du système de la communica- démentir les extrapolations, les politiques vont générale-tion. Par ce tour de passe-passe, les journaux construi- ment tout faire pour conforter lillusion dune maîtrisesent et présentent un monde qui apparaît comme le imaginaire, affirmant quils voient clairement vers oùrésultat dun ensemble de stratégies, dexplications sarti- vogue la barque et que la situation est sous contrôle. Ilsculant les unes aux autres. Tout y est possible, même se posent en spécialistes universels de la complexité,une planète de science-fiction où nous aurons bientôt un tout en affirmant quils ne peuvent être tenus personnel-autre nous-mêmes à ranger dans larmoire. Mais tout doit lement pour responsables : il y a toujours, au-dessus, àêtre explicable, transparent, offert au regard, les équa- côté, ailleurs, quelquun dautre qui en sait davantage ettions comme le reste. Lobscurité nest pas supportable, maîtrise forcément mieux la stratégie.parce quelle ne peut pas être représentée. Alors, si cer- Léconomie ou la science ne sont certes pas sans lois,taines données nous échappent, fissurant les convic- elles obéissent à des règles de fonctionnement. Là, les104 105
  • 55. La fabrication de linformation En guise de conclusionchercheurs en savent long. Mais ces lois ne sont pas por- ment de la science de lhistoire. Des chercheurs lontteuses de finalité, de sens. Ce nest pas parce quon les engagée pour sopposer aux conséquences dune telleapplique quon impulse une finalité à une combinatoire. démarche, pour rompre clairement avec un fonctionne-Le sens sorganise à lintérieur delle-même, créant ses ment qui sabîmait dans la représentation.propres problèmes et ses propres solutions. Aujourdhui, une rupture de ce type est nécessaire Il ne sagit donc pas de poser le problème en termes pour résister à la domination écrasante du monde spec-faussement shakespeariens : informer ou ne pas infor- taculaire de la communication. Pour autant, il seraitmer, voilà la question. Lenjeu pour la presse se situe absurde de tracer dans les cieux un plan de batailleailleurs : comment comprendre, pour pouvoir le dépas- détaillée dune presse «non communicante». Plus modes-ser, ce dispositif qui crée le monde de la représentation tement, le journalisme se doit de rendre compte dunauquel nous sommes tous devenus extérieurs ? Ce pro- monde multiple à des individus multiples, de parler deblème ne peut être résolu de façon technique, pour les choses qui ne «représentent» rien, au sens propre duplus « radicaux » en désignant quelques « bons » coupables terme. Il doit souvrir aux pratiques sociales concrètes de(grands médias ou grands patrons), ou pour les plus lensemble des citoyens, aux brèches dun monde non«professionnels» en décidant dune nouvelle formule, utilitariste et non capitaliste. Pour cette société-ci, ledune nouvelle grille, de louverture de tribunes à ceux «journalisme réel» daujourdhui est parfait. Mais voulons-qui se plaignent de ne pas avoir assez la parole. nous de cette société-ci ? Pour les journalistes, la question nest donc pas defaire autrement ou mieux. La ligne de rupture traversecertes la presse, mais elle ne sy arrête pas : elle trace lafrontière entre ceux qui saccommodent du monde vir-tuel de la communication, et donc de la société néolibé-rale qui la produit, et ceux qui sengagent dans unevéritable alternative. Mais résister à la virtualisation neconsiste pas seulement à se «positionner» contre elle. Lejournalisme doit opérer une révolution en son sein,comme celle qui a agité il y a quelques décennies lemonde des historiens. Certains dentre eux se sont bat-tus, on la vu, pour briser la vision unidimensionnellequi présentait les images des rois de France comme laseule façon possible de raconter lhistoire. Cette remiseen cause ne fut nullement le résultat dun développe-106
  • 56. TableIntroduction 71. Du monde et de ses habitants 11 La révolution ratée 11 Des journalistes en quête de personnages 17 Comme à la télé 23 Petits conseils à ceux et celles qui veulent passer dans les médias 272. Le temps des citadelles 34 Petit traité de géographie 34 Leçon pratique : comment préparer un sujet pour le 20 heures 41 Le partage du monde 43 La religion des faits 47 La danse de la pluie 55 Leçons de guerres, en trois dates 59 Le sixième sens 633. Lidéologie de la communication 67 La transparence 67 La critique spectaculaire du spectacle et ses limites 11 Le règne de lopinion 82 109
  • 57. La fabrication de linformation COLLECTION4. Le signal dalarme 86 Sur le vif Dénoncer linacceptable ? 86 Hugues Jallon et Pierre Mounier, Oradour-Kosovo, et retour 90 Les Enragés de la République, 1999. Sur le fil du quotidien 93 Florence Aubenas et Miguel Benasayag, Louis Joinet (sous la dir. de), La fabrication de linformation. Lutter contre limpunité, 2002. Les journalistes et lidéologie Olfa Lamloum, Al-Jazira, un miroir de la communication, 1999.En guise de conclusion 103 rebelle et ambigu du monde arabe, 2004. Florence Aubenas et Miguel Benasayag, Arnaud Lechevalier et Gilbert Au cœur des ténèbres 103 Résister cest créer, 2002. Wasserman, La Constitution Etienne Balibar, Monique Chemillier- européenne. Dix clés pour comprendre, Gendreau, Jacqueline Costa-Lascoux, 2005. Emmanuel Terray, Sans-papiers : larchaïsme fatal, 1999. Jean-Pierre Le Gof f, La Barbarie douce. La modernisation aveugle Nicole Bernheim, Où vont des entreprises et de lécole, les Américains?, 2000. 2 e éd. 2003. Marwan Bishara, Palestine/Israël, Ligue des droits de lHomme, la paix ou lapartheid ?, 2e éd. 2002. LÉtat des droits de lHomme Daniel Borrillo et Pierre Lascoumes, en France, 2005. Amours égales ? Le Pacs, les homosexuels et la gauche, 2002. François Lille et François-Xavier Veschave, On peut changer le monde. Philippe Breton, Le Culte de lInternet. À la recherche des biens publics Une menace pour le lien social ?, 2000. mondiaux, 2003. Alain Caillé (dir.), Quelle démocratie Alain Lipietz, Quest-ce que voulons-nous ? Pièces pour un débat, 2006. lécologie politique ? La Grande Transformation du xxie siècle, Collectif, À gauche!, 2002. 2* éd., 2003. Collectif, Où va le mouvement Djallal Malti, La Nouvelle Guerre altermondialisation, 2003. dAlgérie. Dix clés pour comprendre, Collectif, Antisémitisme : 1998. lintolérable chantage. Israël/ Laurent Mucchielli, Violences Palestine, une affaire française ?, 2003. et insécurité. Fantasmes et réalités Comité Tchétchénie, Tchétchénie - dans le débat français, Dix clés pour comprendre, 2005. 2 e éd. 2002. Joss Dray et Denis Sieffert, Laurent Mucchielli, Le scandale des La Guerre israélienne de « tournantes ». Dérives médiatiques, linformation. Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo- contre-enquête sociologique, 2005. palestinien, 2002. Perline et Thierry Noisette, Vincent Geisser, La Nouvelle La bataille du logiciel libre. Islamophobie, 2003. Dix clés pour comprendre, 2004. Philippe Pignarre, Comment sauver (vrai- Marion Gret et Yves Sintomer, Porto Alegre. Lespoir dune autre ment) la Sécu, 2004. démocratie, 2005. François de Ravignan, La Faim, pourquoi ? Un défi toujours Groupe MARCUSE, De la misère humaine dactualité, 2003. en milieu publicitaire, 2004. Michel Roux, Le Kosovo. Dix clés Thomas Hofnung, La Crise en Côte pour comprendre, 1999. dIvoire. Dix clés pour comprendre, 2005. Jacques Sapir, Le Krach russe, 1998. Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat, Michel Husson, Les Casseurs de lÉtat social, 2003. Face au Front national. Arguments pour une contre-offensive, 1998. Raoul Vaneigem, Rien nest sacré, tout peut se dire. Réflexion sur la liberté dexpression, 2003.