La Berbétité des Etats du Maghreb
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La Berbétité des Etats du Maghreb

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La "berbétité" des Etats du Maghreb, la plus longue guerre froide de l'Histoire (Le Monde 15.06.2012)

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    La Berbétité des Etats du Maghreb La Berbétité des Etats du Maghreb Document Transcript

    • La "berbétité" des Etats du Maghreb, la plus longueguerre froide de lHistoireLe Monde.fr | 15.06.2012 à 10h26 • Mis à jour le 15.06.2012 à 10h26En avril 2007, François Hollande, alors premier secrétaire du PS, au cours dunerencontre avec le Réseau citoyen des associations franco-berbères, exprimait son"respect pour ce que [les Berbères] sont, pour ce quils portent et pour ce quils exigent".Etre-porter-exiger : cette formulation résume bien lessence du combat des Berbères (ouImazighen - Amazigh au singulier - selon la terminologie endonyme) quils soient enFrance ou ailleurs : affirmer leur existence, avoir conscience de lhéritagemultimillénaire quils portent (nous sommes en lan 2962 du calendrier amazigh) etexiger la liberté de lexprimer. "Des demandes républicaines [...] fondées sur ce qui nousrassemble et non sur ce qui nous divise", comme le précisait François Hollande.Cinq ans plus tard, en 2012, cest pas moins de trois personnalités dorigine amazighe quifigurent dans le gouvernement Ayrault (Belkacem, Benguigui, Arif). Une rupture avec NicolasSarkozy dont la méconnaissance de cette communauté pourtant bien implantée en Franceavait de quoi interpeller au vu du temps quil a consacré à parler de limmigration maghrébineet à entreprendre des actions militaires et stratégiques dans la région nord-africaine.La relation de la France avec les Imazighen est bien entendu un enjeu stratégique étant donnélinterdépendance des deux parties. Néanmoins, cest surtout au sein des nations nord-africaines que le devenir de la question amazighe se joue chaque jour. Justement, dans cespays, quen est-il ?TUNISIE : DE BOURGUIBA À MARZOUKI, UN NÉGATIONNISME QUI PERDURELa Tunisie est de loin le pays maghrébin le plus touché par le recul de lamazighité (berbérité).Les estimations précises manquent, mais on évalue à moins de 2% la population parlantencore le tamazight (la langue amazighe) alors que la plupart des Tunisiens sont dorigineamazighe, souvent sans le savoir - une minorité amazighophone et une majoritédésamazighisée.A lorigine de cette déculturation, la politique dexclusion basée sur lidéologie bourguibienne,un mélange de kémalisme et de panarabisme nassérien. Les Imazighen furent pour Bourguibaléquivalent des Kurdes et des Arméniens pour Attatürk : des indésirables à la constructiondune république "moderne". Hélas, en labsence de régions dissidentes fortes à limage du Rifau Maroc ou de la Kabylie en Algérie, cette politique dexclusion ne laissa aucune chance auxImazighen.Les années Ben Ali sinscrivirent dans la continuité des pratiques dostracisation. Le rapport de2009 du Comité sur lélimination des discriminations raciales des Nations Unies fait unconstat inquiet de la façon dont les autorités tunisiennes traitent les Imazighen. Notamment,on y lit que "le Comité reste préoccupé par certaines informations faisant état de pratiquesadministratives interdisant au registre de lEtat civil des prénoms amazighs. [...] les Amazighsnont pas le droit de créer des associations à caractère social ou culturel [...], sont empêchésde préserver et dexprimer leur identité culturelle et linguistique en Tunisie".La révolution de 2011 aurait pu offrir aux Imazighen une nouvelle chance, mais les nouvellesautorités sont tout aussi farouchement opposées à lamazighité que les anciennes. Le présidentMarzouki a déclaré que les Imazighen devraient se considérer comme Arabes (et donc laissertomber leurs revendications; étrange position pour un "militant des droits de lHomme"), leministre de la culture Mabrouk a déclaré que lamazighité était "exogène à la Tunisie"
    • (signifiant ainsi aux Imazighen tunisiens quils sont de fait des étrangers) et le ministre desaffaires étrangères Abdessalam a déclaré que le Maghreb était arabe dun point de vue"culturel, civilisationnel et géographique" (faisant fi des dizaines de millions dImazighen quiy vivent).LAssemblée chargée décrire la nouvelle constitution se refuse à y faire figurer lamazighité;les versions préliminaires ne reconnaissent que lidentité "arabo-musulmane" et ne consacrentaucun statut officiel au tamazight. Lamazighité est exclue des médias, de léducation, desprogrammes culturels et même du palais présidentiel où les représentants nont jamais étéreçus.Comble du rejet, alors que lenseignement du tamazight est exclu des écoles, dès la rentréeprochaine les lycéens tunisiens auront des cours de turc.La Tunisie agit ainsi de façon contraire à plusieurs conventions et déclarations internationalesquelle a ratifiées : la Déclaration universelle des droits de lHomme, la Convention pourlélimination de toutes les formes discrimination et la Déclaration des droits des peuplesautochtones.LIBYE: LES IMAZIGHEN SORTENT DE LÉTAU DE KADHAFIAux antipodes du déni tunisien se trouve la Libye, le pays où incontestablement laréintroduction du fait amazigh enregistre lévolution la plus spectaculaire ces derniers mois.Après 42 ans de pouvoir de Kadhafi dont la haine des Imazighen se traduisait par unerépression violente (le seul fait de parler tamazight en public menait en prison), leschangements se sont opérés dès les premiers jours de la révolution. Une chaîne de téléamazighe était créée dès avril 2011, les publications écrites en tamazight se multiplient et dèsle retour à lécole les enfants des régions amazighes recevaient des cours de langue. Alapproche des élections, les affiches électorales bilingues arabe-tamazight sont monnaiecourante.La situation est pourtant loin dêtre idyllique, le CNT et le gouvernement provisoire ayantaffiché une certaine réticence envers une reconnaissance complète : le premier ministre AlKeib na nommé aucun Amazigh dans un poste ministériel et la constitution temporaire nereconnaît quun statut de langue de minorité au tamazight au lieu de langue officielle. Mais leréel sujet dinquiétude concerne le traitement réservé aux Imazighen nomades, les Touaregs.Victimes dexclusion sociale et économique, leurs revendications ne sont pas écoutées par lesautorités. Une situation potentiellement explosive pour la région entière, où seule la résolutionpacifique de la question touarègue par une participation au projet national peut mener à lastabilité. En effet, un scénario "à la malienne" nest pas à exclure sil nest pas porté plusdattention au Fezzan, la région désertique du Sud, où lon parle déjà dautonomie commedune solution au dédain du CNT.ALGÉRIE: UN PRINTEMPS AMAZIGH EN VEILLE DEPUIS 30 ANSLe "Printemps Amazigh" est le nom donné aux soulèvements populaires qui débutèrent enmars 1980 en Algérie, lors desquels les Imazighen exigeaient lobtention de droits civiques.Ce "réveil" sopérait après plusieurs décennies darabisation forcée par le parti unique FLN(tout autant inspiré que Bourguiba par le panarabisme), qui allèrent jusquà faire venir descontingents entiers denseignants venus dEgypte, du Liban et de la Syrie pour dispenser descours darabe dans les écoles. La conscience populaire amazighe en Algérie doit pourbeaucoup aux intellectuels et artistes - en particulier originaires de Kabylie - qui endossèrentla responsabilité morale dincarner la résistance pacifique.
    • Comme résultat de cette lutte, lAlgérie fut le premier pays maghrébin à reconnaîtreofficiellement en 2002 le tamazight, grâce à un amendement constitutionnel qui lui confère lestatut de langue nationale. Les autorités continuent malgré tout à entraver la plénitude delexpression culturelle, puisque lenseignement du tamazight est loin dêtre généralisé et quilreste confiné à quelques districts (excluant notablement les régions touarègues du Sud,histoire dintroduire une fracture en évitant que les Kabyles et les Touaregs navancent enparallèle et forment un réel front dopposition).MAROC: LABOUTISSEMENT DUN COMBATSil est un pays où lamazighité se porte relativement bien, cest le Maroc. Il nen a pas toujoursété ainsi. Depuis lavènement de Mohammed VI, les Imazighen ont trouvé un interlocuteurplus attentif à leurs doléances ; on doit cependant préciser que ces droits octroyés par lavolonté royale ont été obtenus de haute lutte par le mouvement culturel amazigh et ce en dépitde lhostilité affichée de tous les partis politiques, en tête le parti nationaliste Istiqlal, auxcommandes du pays pendant toute lère Hassan II, celle de la répression la plus absolue delamazighité. Grâce aux travaux scientifiques, lélite intellectuelle amazighe a patiemmentdémonté une à une les contre-vérités de la propagande dEtat. Pas étonnant donc que lun despremiers pas des autorités vers une réintégration de lamazighité fut la fondation duneinstitution académique, lInstitut royal de la culture amazighe.La Constitution algérienne reconnaît le tamazight comme une langue nationale ; en 2011, leMaroc va plus loin : lamazighité est citée comme composante essentielle de lidentitémarocaine et le tamazight est langue officielle au même titre que larabe. En clair, le Maroc estle seul pays dont les institutions assument ouvertement lidentité originelle, à limage de sonsouverain qui explique son refus de nier plus longtemps les droits amazighs : "Je suis moi-même à moitié berbère, ce serait donc renier une partie de ma culture et de mes gênes".Toutefois, le sabotage politique demeure une réalité. En avril 2012, Fatima Tabaamrant, unedéputée de loppositon, sexprime en tamazight au Parlement ; la réaction des autres députés -surtout des membres des partis notoirement réfractaires aux avancées de lamazighitudecomme lIstiqlal ou le PJD - est pour le moins surprenante : ils la raillent ouvertement puisdévient le débat parlementaire en cours en une série dindignations sur son outrecuidancedavoir parlé en tamazight. Et cest aussi la politique qui entrave aujourdhui le processus encours de standardisation du tamazight à partir des variantes régionales, en poussant à deschoix plus politiques (et peu équitables) que scientifiques. Comme quoi si les militants ontinspiré les lois, les lois ont encore à inspirer les comportements.Amar Ben Tahar et Inès El-Shikh, North African Science & Technology Gateway, Genève,Suisse