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Psychologie des foules
 

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    Psychologie des foules Psychologie des foules Document Transcript

    • Gustave LE BON (1895) PSYCHOLOGIE DES FOULES Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de lUniversité du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 2Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay,bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partirde :Gustave LE BON (1895)Psychologie des foules. Une édition électronique réalisée à partir du livre de GustaveLE BON, Psychologie des foules. Première publication, 1895.Nouvelle édition, 1963. Paris : Les Presses universitaires deFrance, 2e tirage, 1971, 132 pages. Collection : Bibliothèque dephilosophie contemporaine.Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.Édition électronique réalisée avec le traitement de textes MicrosoftWord 2001 pour Macintosh.Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)Édition complétée le 2 juillet 2002 à Chicoutimi, Québec.Nouvelle édition revue et corrigée par M. Bernard Dantier (France,Marseille) : bdantier@club-internet.fr , le 21 août 2002.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 3Table des matières Préface de lauteur Introduction. - Lère des foules Évolution de lâge actuel. - Les grands changements de civilisation sont la consé-quence des changements dans la pensée des peuples. - La croyance moderne a lapuissance des foules. -Elle transforme la politique traditionnelle des États. - Commentse produit lavènement des classes populaires et comment sexerce leur puissance. -Les syndicats. - Conséquences nécessaires de la puissance des foules. - Elles nepeuvent exercer quun rôle destructeur. - Cest par elles que sachève la dissolution descivilisations devenues trop vieilles. - Ignorance générale de la psychologie des foules.- Importance de létude des foules pour les législateurs et les hommes dÉtat. Livre I : Lâme des foules Chapitre I. - Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unitémentale Ce qui constitue une foule au point de vue psychologique. - Une agglomérationnombreuse dindividus ne suffit pas à former une foule. - Caractères spéciaux desfoules psychologiques. -Orientation fixe des idées et sentiments des individus qui lescomposent et évanouissement de leur personnalité. - La foule est toujours dominéepar linconscient. - Disparition de la vie cérébrale et prédominance de la vie médullai-re. - Abaissement de lintelligence et transformation complète des sentiments. - Lessentiments transformés peuvent être meilleurs ou pires que ceux des individus dont lafoule est composée. - La foule est aussi aisément héroïque que criminelle. Chapitre II. - Sentiments et moralité des foules 1. Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules. - La foule est le jouet de toutes lesexcitations extérieures et en reflète les incessantes variations. - Les impulsions aux-quelles elle obéit sont assez impérieuses pour que lintérêt personnel sefface. - Riennest prémédité chez les foules. - Action de la race. - 2. Suggestibilité et crédulité desfoules. - Leur obéissance aux suggestions. - Les images évoquées dans leur esprit sontprises par elles pour des réalités. - Pourquoi ces images sont semblables pour tous lesindividus qui composent une foule. - Égalisation du savant et de limbécile dans lafoule. - Exemples divers des illusions auxquelles tous les individus dune foule sontsujets. - Impossibilité daccorder aucune créance au témoignage des foules. - Lunani-mité de nombreux témoins est une des plus mauvaises preuves que lon puisse invo-quer pour établir un fait. - Faible valeur des livres dhistoire. - 3. Exagération et sim-plisme des sentiments des foules. - Les foules ne connaissent ni le doute ni lincerti-
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 4tude et vont toujours aux extrêmes. - Leurs sentiments sont toujours excessifs. - 4.Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foules. - Raisons de ces sentiments. -Servilité des foules devant une autorité forte. - Les instincts révolutionnaires momen-tanés des foules ne les empêchent pas dêtre extrêmement conservatrices. - Elles sontdinstinct hostiles aux changements et aux progrès. - 5. Moralité des foules. - Lamoralité des foules peut, suivant les suggestions, être beaucoup plus basse ou beau-coup plus haute que celle des individus qui les composent. - Explication et exemples.- Les foules ont rarement pour guide lintérêt qui est, le plus souvent, le mobileexclusif de lindividu isolé. - Rôle moralisateur des foules. Chapitre III. - Idées, raisonnements et imaginations des foules. 1. Les idées des foules. - Les idées fondamentales et les idées accessoires. – Com-ment peuvent subsister simultanément des idées contradictoires. - Transformationsque doivent subir les idées supérieures pour être accessibles aux foules. - Le rôlesocial des idées est indépendant de la part de vérité quelles peuvent contenir. - 2. Lesraisonnements des foules. - Les foules ne sont pas influençables par des raisonne-ments. - Les raisonnements des foules sont toujours dordre très inférieur. - Les idéesquelles associent nont que des apparences danalogie ou de succession. - 3.Limagination des foules. - Puissance de limagination des foules. - Elles pensent parimages, et ces images se succèdent sans aucun lien. - Les foules sont frappées surtoutpar le côté merveilleux des choses. - Le merveilleux et le légendaire sont les vraissupports des civilisations. - Limagination populaire a toujours été la base de lapuissance des hommes dÉtat. - Comment se présentent les faits capables de frapperlimagination des foules. Chapitre IV. - Formes religieuses que revêtent toutes les convictions des foules Ce qui constitue le sentiment religieux. - Il est indépendant de ladoration dunedivinité. - Ses caractéristiques. - Puissance des convictions revêtant la forme religieu-se. – Exemples divers. - Les dieux populaires nont jamais disparu. - Formes nou-velles sous lesquelles ils renaissent. - Formes religieuses de lathéisme. - Importancede ces notions au point de vue historique. - La Réforme, la Saint-Barthélemy, laTerreur et tous les événements analogues sont la conséquence des sentimentsreligieux des foules, et non de la volonté dindividus isolés. Livre II : Les opinions et les croyances des foules Chapitre I. - Facteurs lointains des croyances et opinions des foules Facteurs préparatoires des croyances des foules. - Léclosion des croyances desfoules est la conséquence dune élaboration antérieure. - Étude des divers facteurs deces croyances. - 1. La race. - Influence prédominante quelle exerce. - Elle représenteles suggestions des ancêtres. - 2. Les traditions. - Elles sont la synthèse de lâme de larace. - Importance sociale des traditions. -En quoi, après avoir été nécessaires, ellesdeviennent nuisibles. - Les foules sont les conservateurs les plus tenaces des idéestraditionnelles. - 3. Le temps. - Il prépare successivement létablissement des croyan-ces, puis leur destruction. - Cest grâce à lui que lordre peut sortir du chaos. - 4. Les
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 5institutions politiques et sociales. - Idée erronée de leur rôle. - Leur influence estextrêmement faible. - Elles sont des effets, et non des causes. - Les peuples ne sau-raient choisir les institutions qui leur semblent les meilleures. - Les institutions sontdes étiquettes qui, sous un même titre, abritent les choses les plus dissemblables. -Comment les constitutions peuvent se créer. - Nécessité pour certains peuples decertaines institutions théoriquement mauvaises, telles que la centralisation. - 5. Lins-truction et léducation. - Erreur des idées actuelles sur linfluence de linstruction chezles foules. -Indications statistiques. - Rôle démoralisateur de léducation latine. - Rôleque linstruction pourrait exercer. - Exemples fournis par divers peuples. Chapitre II. - Facteurs immédiats des opinions des foules 1. Les images, les mots et les formules. - Puissance magique des mots et des for-mules. - La puissance des mots est liée aux images quils évoquent et est indépendantede leur sens réel. - Ces images varient dâge en âge, de race en race. - Lusure desmots. - Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels. -Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les motssous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules. -Variations du sens des mots suivant la race. - Sens différents du mot démocratie enEurope et en Amérique. - 2. Les illusions. - Leur importance. - On les retrouve à labase de toutes les civilisations. - Nécessité sociale des illusions. - Les foules lespréfèrent toujours aux vérités. - 3. Lexpérience. - Lexpérience seule peut établir danslâme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenuesdangereuses. - Lexpérience nagit quà condition dêtre fréquemment répétée. - Ce quecoûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules. - 4. La raison. - Nullitéde son influence sur les foules. - On nagit sur elles quen agissant sur leurs sentimentsinconscients. - Le rôle de la logique dans lhistoire. - Les causes secrètes desévénements invraisemblables. Chapitre III. - Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion 1. Les meneurs des foules. - Besoin instinctif de tous les êtres en foule dobéir à unmeneur. - Psychologie des meneurs. - Eux seuls peuvent créer la foi et donner une or-ganisation aux foules. - Despotisme forcé des meneurs. - Classification des meneurs. -Rôle de la volonté. - 2. Les moyens daction des meneurs : Laffirmation, la répétition,la contagion. - Rôle respectif de ces divers facteurs. - Comment la contagion peutremonter des couches inférieures aux couches supérieures dune société. - Uneopinion populaire devient bientôt une opinion générale. - 3. Le prestige. - Définitionet classification du prestige. - Le prestige acquis et le prestige personnel. -Exemplesdivers. - Comment meurt le prestige. Chapitre IV. - Limites de variabilité des croyances et des opinions des foules 1. Les croyances fixes. - Invariabilité de certaines croyances générales. - Elles sontles guides dune civilisation. - Difficulté de les déraciner. - En quoi lintolérance cons-titue pour les peuples une vertu. - Labsurdité philosophique dune croyance généralene peut nuire, à sa propagation. - 2. Les opinions mobiles des foules. – Extrêmemobilité des opinions qui ne dérivent pas des croyances générales. - Variationsapparentes des idées et des croyances en moins dun siècle. -Limites réelles de cesvariations. - Éléments sur lesquels la variation a porté. - La disparition actuelle descroyances générales et la diffusion extrême de la presse rendent de nos jours les
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 6opinions de plus en plus mobiles. - Comment les opinions des foules tendent sur laplupart des sujets vers lindifférence. - Impuissance des gouvernements à dirigercomme jadis lopinion. -Lémiettement actuel des opinions empêche leur tyrannie. Livre III : Classification et description des diverses catégories de foules Chapitre I. - Classification des foules Divisions générales des foules. - Leur classification. - 1. Les foules hétérogènes. -Comment elles se différencient. - Influence de la race. - Lâme de la foule est dautantplus faible que lâme de la race est plus forte. - Lâme de la race représente létat decivilisation et lâme de la foule létat de barbarie. - 2. Les foules homogènes. -Division des foules homogènes. - Les sectes, les castes et les classes. Chapitre II. - Les foules dites criminelles Les foules dites criminelles. - Une foule peut être légalement mais non psycholo-giquement criminelle. - Complète inconscience des actes des foules. - Exemplesdivers. - Psychologie des septembriseurs. - Leurs raisonnements, leur sensibilité, leurférocité et leur moralité. Chapitre III. - Les jurés de cour dassises Les jurés de cour dassises. - Caractères généraux des jurés. - La statistique montreque leurs décisions sont indépendantes de leur composition. - Comment sont impres-sionnés les jurés. - Faible action du raisonnement. - Méthodes de persuasion des avo-cats célèbres. - Nature des crimes pour lesquels les jurés sont indulgents ou sévères. -Utilité de linstitution du jury et danger extrême que présenterait son remplacementpar des magistrats. Chapitre IV. - Les foules électorales Caractères généraux des foules électorales. - Comment on les persuade. - Qualitésque doit posséder le candidat. - Nécessité du prestige. - Pourquoi ouvriers et paysanschoisissent si rarement les candidats dans leur sein. - Puissance des mots et desformules sur lélecteur. - Aspect général des discussions électorales. - Comment seforment les opinions de lélecteur. -Puissance des comités. - Ils représentent la formela plus redoutable de la tyrannie. - Les comités de la Révolution. - Malgré sa faiblevaleur psychologique, le suffrage universel ne peut être remplacé. - Pourquoi lesvotes seraient identiques, alors même quon restreindrait le droit de suffrage à uneclasse limitée de citoyens. - Ce que traduit le suffrage universel dans tous les pays. Chapitre V. - Les assemblées parlementaires Les foules parlementaires présentent la plupart des caractères communs auxfoules hétérogènes non anonymes. – Simplisme des opinions. - Suggestibilité et
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 7limites de cette suggestibilité. - Opinions fixes irréductibles et opinions mobiles. -Pourquoi lindécision prédomine. - Rôle des meneurs. - Raison de leur prestige. - Ilssont les vrais maîtres dune assemblée dont les votes ne sont ainsi que ceux dunepetite minorité. - Puissance absolue quils exercent. - Les éléments de leur art oratoire.- Les mots et les images. - Nécessité psychologique pour les meneurs dêtre généra-lement convaincus et bornés. - Impossibilité pour lorateur sans prestige de faireadmettre ses raisons. - Exagération des sentiments, bons ou mauvais, dans lesassemblées. - Automatisme auquel elles arrivent à certains moments. - Les séances dela Convention. - Cas dans lesquels une assemblée perd les caractères des foules. -Influence des spécialistes dans les questions techniques. - Avantages et dangers durégime parlementaire dans tous les pays. - Il est adapté aux nécessités modernes; maisil entraîne le gaspillage des finances et la restriction progressive de toutes les libertés.- Conclusion.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 8Préface de lauteur 1Retour à la table des matières Lensemble de caractères communs imposés par le milieu et lhérédité à tous lesindividus dun peuple constitue lâme de ce peuple. Ces caractères étant dorigine ancestrale, sont très stables. Mais lorsque, sous desinfluences diverses, un certain nombre dhommes se trouvent momentanément ras-semblés, lobservation démontre quà leurs caractères ancestraux sajoutent une sériede caractères nouveaux fort différents parfois de ceux de la race. Leur ensemble constitue une âme collective puissante mais momentanée. Les foules ont toujours joué dans lhistoire un rôle important, jamais cependantaussi considérable quaujourdhui. Laction inconsciente des foules, substituée àlactivité consciente des individus, représente une des caractéristiques de lâge actuel.1 Rien na été changé à cet ouvrage, dont la première édition fut publiée en 1895. Les idées qui y sont exposées, et qui semblèrent alors fort paradoxales, sont devenues classiques, aujourdhui. La Psychologie des foules a été traduite dans de nombreuses langues : anglais, allemand, espagnol, russe, suédois, tchèque, polonais, turc, arabe, japonais, etc.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 9À Th. Ribotdirecteur de la « revue philosophique »,professeur de psychologie au collège de France,membre de linstitutaffectueux hommage.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 10IntroductionLère des foulesRetour à la table des matières Les grands bouleversements qui précèdent les changements de civilisation sem-blent, au premier abord, déterminés par des transformations politiques considérables :invasions de peuples ou renversements de dynasties. Mais une étude attentive de cesévénements découvre le plus souvent, comme cause réelle, derrière leurs causesapparentes, une modification profonde dans les idées des peuples. Les véritablesbouleversements historiques ne sont pas ceux qui nous étonnent par leur grandeur etleur violence. Les seuls changements importants, ceux doù le renouvellement descivilisations découle, sopèrent dans les opinions, les conceptions et les croyances.Les événements mémorables sont les effets visibles des invisibles changements dessentiments des hommes. Sils se manifestent rarement, cest que le fond héréditairedes sentiments dune race est son élément le plus stable. Lépoque actuelle constitue un des moments critiques où la pensée humaine est envoie de transformation. Deux facteurs fondamentaux sont à la base de cette transformation. Le premier estla destruction des croyances religieuses, politiques et sociales doù dérivent tous leséléments de notre civilisation. Le second, la création de conditions dexistence et depensée entièrement nouvelles, engendrées par les découvertes modernes des scienceset de lindustrie.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 11 Les idées du passé, bien québranlées, étant très puissantes encore, et celles quidoivent les remplacer nétant quen voie de formation, lâge moderne représente unepériode de transition et danarchie. Dune telle période, forcément un peu chaotique, il nest pas aisé de dire actu-ellement ce qui pourra sortir un jour. Sur quelles idées fondamentales sédifieront lessociétés qui succéderont à la nôtre ? Nous lignorons encore. Mais, dès maintenant,lon peut prévoir que, dans leur organisation, elles auront à compter avec unepuissance nouvelle, dernière souveraine de lâge moderne : la puissance des foules.Sur les ruines de tant didées, tenues pour vraies jadis et mortes aujourdhui, de tant depouvoirs successivement brisés par les révolutions, cette puissance est la seule qui sesoit élevée, et paraisse devoir absorber bientôt les autres. Alors que nos antiquescroyances chancellent et disparaissent, que les vieilles colonnes des sociétésseffondrent tour à tour, laction des foules est lunique force que rien ne menace etdont le prestige grandisse toujours. Lâge où nous entrons sera véritablement lère desfoules. Il y a un siècle à peine, la politique traditionnelle des États et les rivalités desprinces constituaient les principaux facteurs des événements. Lopinion des foules, leplus souvent, ne comptait pas. Aujourdhui les traditions politiques, les tendancesindividuelles des souverains, leurs rivalités pèsent peu. La voix des foules estdevenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite. Ce nest plus dans les con-seils des princes, mais dans lâme des foules que se préparent les destinées desnations. Lavènement des classes populaires à la vie politique, leur transformation pro-gressive en classes dirigeantes, est une des caractéristiques les plus saillantes de notreépoque de transition. Cet avènement na pas été marqué, en réalité, par le suffrageuniversel, si peu influent pendant longtemps et dune direction si facile au début. Lanaissance de la puissance des foules sest faite dabord par la propagation de certainesidées lentement implantées dans les esprits, puis par lassociation graduelle desindividus amenant la réalisation de conceptions jusqualors théoriques. Lassociation apermis aux foules de se former des idées, sinon très justes, au moins très arrêtées deleurs intérêts et de prendre conscience de leur force. Elles fondent des syndicatsdevant lesquels tous les pouvoirs capitulent, des bourses du travail qui, en dépit deslois économiques, tendent à régir les conditions du labeur et du salaire. Elles envoientdans les assemblées gouvernementales des représentants dépouillés de toute initia-tive, de toute indépendance, et réduits le plus souvent à nêtre que les porte-parole descomités qui les ont choisis. Aujourdhui les revendications des foules deviennent de plus en plus nettes, ettendent à détruire de fond en comble la société actuelle, pour la ramener à ce commu-nisme primitif qui fut létat normal de tous les groupes humains avant laurore de lacivilisation. Limitation des heures de travail, expropriation des mines, des chemins defer, des usines et du sol ; partage égal des produits, élimination des classes supérieu-res au profit des classes populaires, etc. Telles sont ces revendications. Peu aptes au raisonnement, les foules se montrent, au contraire, très aptes à lac-tion. Lorganisation actuelle rend leur force immense. Les dogmes que nous voyonsnaître auront bientôt acquis la puissance des vieux dogmes, cest-à-dire la forcetyrannique et souveraine qui met à labri de la discussion. Le droit divin des foulesremplace le droit divin des rois.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 12 Les écrivains en faveur auprès de notre bourgeoisie, et qui représentent le mieuxses idées un peu étroites, ses vues un peu courtes, son scepticisme un peu sommaire,son égoïsme parfois excessif, saffolent devant le pouvoir nouveau quils voientgrandir, et, pour combattre le désordre des esprits, adressent des appels désespérésaux forces morales de l’Église, tant dédaignées par eux jadis. Ils parlent de labanqueroute de la science, et nous rappellent aux enseignements des vérités révélées.Mais ces nouveaux convertis oublient que si la grâce les a vraiment touchés, elle nesaurait avoir la même puissance sur des âmes peu soucieuses des préoccupations delau-delà. Les foules ne veulent plus aujourdhui des dieux que leurs anciens maîtresont reniés hier et contribué à briser. Les fleuves ne remontent pas vers leurs sources. La science na fait aucune banqueroute et nest pour rien dans lanarchie actuelledes esprits ni dans la puissance nouvelle qui grandit au milieu de cette anarchie. Ellenous a promis la vérité, ou au moins la connaissance des relations accessibles à notreintelligence ; elle ne nous a jamais promis ni la paix ni le bonheur. Souverainementindifférente à nos sentiments, elle nentend pas nos lamentations et rien ne pourraitramener les illusions quelle a fait fuir. Duniversels symptômes montrent chez toutes les nations laccroissement rapidede la puissance des foules. Quoi quil nous apporte, nous devrons le subir. Lesrécriminations représentent de vaines paroles. Lavènement des foules marquera peut-être une des dernières étapes des civilisations de lOccident, un retour vers ces pério-des danarchie confuse précédant léclosion des sociétés nouvelles. Mais commentlempêcher ? Jusquici les grandes destructions de civilisations vieillies ont constitué le rôle leplus clair des foules. Lhistoire enseigne quau moment où les forces morales, arma-ture dune société, ont perdu leur action, la dissolution finale est effectuée par cesmultitudes inconscientes et brutales justement qualifiées de barbares. Les civilisationsont été créées et guidées jusquici par une petite aristocratie intellectuelle, jamais parles foules. Ces dernières nont de puissance que pour détruire. Leur domination repré-sente toujours une phase de désordre. Une civilisation implique des règles fixes, unediscipline, le passage de linstinctif au rationnel, la prévoyance de lavenir, un degréélevé de culture, conditions totalement inaccessibles aux foules, abandonnées à elles-mêmes. Par leur puissance uniquement destructive, elles agissent comme ces micro-bes qui activent la dissolution des corps débilités ou des cadavres. Quand lédificedune civilisation est vermoulu, les foules en amènent lécroulement. Cest alorsquapparaît leur rôle. Pour un instant, la force aveugle du nombre devient la seulephilosophie de lhistoire. En sera-t-il de même pour notre civilisation ? Nous pouvons le craindre, maisnous lignorons encore. Résignons-nous à subir le règne des foules, puisque des mains imprévoyantes ontsuccessivement renversé toutes les barrières qui pouvaient les contenir. Ces foules, dont on commence à tant parler, nous les connaissons bien peu. Lespsychologues professionnels, ayant vécu loin delles, les ont toujours ignorées, et nesen sont occupés quau point de vue des crimes quelles peuvent commettre. Lesfoules criminelles existent sans doute, mais il est aussi des foules vertueuses, desfoules héroïques et bien dautres encore. Les crimes des foules ne constituent quun
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 13cas particulier de leur psychologie, et ne feraient pas plus connaître leur constitutionmentale quon ne connaîtrait celle dun individu en décrivant seulement ses vices. A vrai dire pourtant, les maîtres du monde, les fondateurs de religions ou dem-pires, les apôtres de toutes les croyances, les hommes dÉtat éminents, et, dans unesphère plus modeste, les simples chefs de petites collectivités humaines, ont toujoursété des psychologues inconscients, ayant de lâme des foules une connaissanceinstinctive, souvent très sûre. La connaissant bien ils en sont facilement devenus lesmaîtres. Napoléon pénétrait merveilleusement la psychologie des foules françaises,mais il méconnut complètement parfois celle des foules de races différentes 1. Cetteignorance lui fit entreprendre, en Espagne et en Russie notamment, des guerres quipréparèrent sa chute. La connaissance de la psychologie des foules constitue la ressource de lhommedÉtat qui veut, non pas les gouverner - la chose est devenue aujourdhui bien difficile- mais tout au moins ne pas être trop complètement gouverné par elles. La psychologie des foules montre à quel point les lois et les institutions exercentpeu daction sur leur nature impulsive et combien elles sont incapables davoir desopinions quelconques en dehors de celles qui leur sont suggérées. Des règles dérivéesde léquité théorique pure ne sauraient les conduire. Seules les impressions quon faitnaître dans leur âme peuvent les séduire. Si un législateur veut, par exemple, établirun nouvel impôt, devra-t-il choisir le plus juste théoriquement ? En aucune façon. Leplus injuste pourra être pratiquement le meilleur pour les foules, sil est le moinsvisible, et le moins lourd en apparence. Cest ainsi quun impôt indirect, même exor-bitant, sera toujours accepté par la foule. Étant journellement prélevé sur des objetsde consommation, par fractions de centime, il ne gêne pas ses habitudes et limpres-sionne peu. Remplacez-le par un impôt proportionnel sur les salaires ou autresrevenus, à payer en un seul versement, fût-il dix fois moins lourd que lautre, il soulè-vera dunanimes protestations. Aux centimes invisibles de chaque jour se substitue,en effet, une somme totale relativement élevée et, par conséquent, très impression-nante. Elle ne passerait inaperçue que si elle avait été mise de côté sou à sou ; mais ceprocédé économique représente une dose de prévoyance dont les foules sontincapables. Lexemple précédent éclaire dun jour très net leur mentalité. Elle navait paséchappé à un psychologue comme Napoléon ; mais les législateurs, ignorant lâmedes foules, ne sauraient la comprendre. Lexpérience ne leur a pas encore suffisam-ment enseigné que les hommes ne se conduisent jamais avec les prescriptions de laraison pure. Bien dautres applications pourraient être faites de la psychologie des foules. Saconnaissance jette une vive lueur sur nombre de phénomènes historiques et écono-miques totalement inintelligibles sans elle. Neût-elle quun intérêt de curiosité pure, létude de la psychologie des foulesméritait donc dêtre tentée. Il est aussi intéressant de déchiffrer les mobiles des ac-tions des hommes quun minéral ou une plante.1 Ses plus subtils conseillers ne la comprirent dailleurs pas davantage. Talleyrand lui écrivait que « lEspagne accueillait en libérateurs ses soldats ». Elle les accueillit comme des bêtes fauves. Un psychologue au courant des instincts héréditaires de la race aurait pu aisément le prévoir.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 14 Notre étude de lâme des foules ne pourra être quune brève synthèse, un simplerésumé de nos recherches. Il faut lui demander seulement quelques vues suggestives.Dautres creuseront davantage le sillon. Nous ne faisons aujourdhui que le tracer surun terrain très inexploré encore 1.1 Les rares auteurs qui se sont occupés de létude psychologique des foules les ont examinées, je le disais plus haut, uniquement au point de vue criminel. Nayant consacré à ce dernier sujet quun court chapitre, je renverrai le lecteur aux études de M. TARDE et à lopuscule de M. SIGHELE : Les foules criminelle Ce dernier travail ne contient pas une seule idée personnelle à son auteur, mais une compi- lation de faits précieux pour les psychologues. Mes conclusions sur la criminalité et la moralité des foules sont dailleurs tout à fait contraires à celles des deux écrivains que je viens de citer. On trouvera dans mes divers ouvrages, et notamment dans La psychologie du socialisme, quelques conséquences des lois régissant la psychologie des foules. Elles peuvent dailleurs être utilisées dans les sujets les plus divers. M. A. Gevaert, directeur du Conservatoire royal de Bruxelles, a trouvé récemment une remarquable application des lois que nous avons exposées, dans un travail sur la musique, qualifiées très justement par lui d « art des foules ». « Ce sont vos deux ouvrages, mécrivait cet éminent professeur, en menvoyant son mémoire, qui mont donné la solution dun problème considéré auparavant par moi comme insoluble : laptitude étonnante de toute foule à sentir une oeuvre musicale récente ou ancienne, indigène ou étrangère, simple ou compliquée, pourvu quelle soit produite dans une belle exécution et par des exécutants dirigés par un chef enthousiaste. » M. Gevaert montre admirablement pourquoi « une oeuvre restée incom- prise à des musiciens émérites lisant la partition dans la solitude de leur cabinet, sera parfois saisie demblée par un auditoire étranger à toute culture technique ». Il explique aussi fort bien pourquoi ces impressions esthétiques ne laissent aucune trace.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 15Psychologie des foulesLivre ILâme des foulesRetour à la table des matières
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 16Livre I : l’âme des foulesChapitre ICaractéristiques générales des foulesLoi psychologique de leur unité mentaleRetour à la table des matières Au sens ordinaire, le mot foule représente une réunion dindividus quelconques,quels que soient leur nationalité, leur profession ou leur sexe, quels que soient aussiles hasards qui les rassemblent. Au point de vue psychologique, lexpression foule prend une signification toutautre. Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, uneagglomération dhommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux dechaque individu qui la compose. La personnalité consciente sévanouit, les sentimentset les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme uneâme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. Lacollectivité devient alors ce que, faute dune expression meilleure, jappellerai unefoule organisée, ou, si lon préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul êtreet se trouve soumise à la loi de lunité mentale des foules. Le fait que beaucoup dindividus se trouvent accidentellement côte à côte ne leurconfère pas les caractères dune foule organisée. Mille individus réunis au hasard surune place publique sans aucun but déterminé, ne constituent nullement une foulepsychologique. Pour en acquérir les caractères spéciaux, il faut linfluence de certainsexcitants dont nous aurons à déterminer la nature.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 17 Lévanouissement de la personnalité consciente et lorientation des sentiments etdes pensées dans un même sens, premiers traits de la foule en voie de sorganiser,nimpliquent pas toujours la présence simultanée de plusieurs individus sur un seulpoint. Des milliers dindividus séparés peuvent à un moment donné, sous linfluencede certaines émotions violentes, un grand événement national, par exemple, acquérirles caractères dune foule psychologique. Un hasard quelconque les réunissant suffiraalors pour que leur conduite revête aussitôt la forme spéciale aux actes des foules. Acertaines heures de lhistoire, une demi-douzaine dhommes peuvent constituer unefoule psychologique, tandis que des centaines dindividus réunis accidentellementpourront ne pas la constituer. Dautre part, un peuple entier, sans quil y ait agglomé-ration visible, devient foule parfois sous laction de telle ou telle influence. Dès que la foule psychologique est formée, elle acquiert des caractères générauxprovisoires, mais déterminables. A ces caractères généraux sajoutent des caractèresparticuliers, variables suivant les éléments dont la foule se compose et qui peuvent enmodifier la structure mentale. Les foules psychologiques sont donc susceptibles dune classification. Létude decette classification nous montrera quune foule hétérogène, composée déléments dis-semblables, présente avec les foules homogènes, composées déléments plus oumoins semblables (sectes, castes et classes), des caractères communs, et, à côté de cescaractères communs, des particularités qui permettent de les différencier. Avant de nous occuper des diverses catégories de foules, examinons dabord lescaractères communs à toutes. Nous opérerons comme le naturaliste, commençant pardéterminer les caractères généraux des individus dune famille puis les caractèresparticuliers qui différencient les genres et les espèces que renferme cette famille. Lâme des foules nest pas facile à décrire, son organisation variant non seulementsuivant la race et la composition des collectivités, mais encore suivant la nature et ledegré des excitants quelles subissent. La même difficulté se présente du reste pourlétude psychologique dun être quelconque. Dans les romans, les individus se mani-festent avec un caractère constant, mais non dans la vie réelle. Seule luniformité desmilieux crée luniformité apparente des caractères. Jai montré ailleurs que toutes lesconstitutions mentales contiennent des possibilités de caractères pouvant se révélersous linfluence dun brusque changement de milieu. Cest ainsi que, parmi les plusféroces Conventionnels se trouvaient dinoffensifs bourgeois, qui, dans les circons-tances ordinaires, eussent été de pacifiques notaires ou de vertueux magistrats.Lorage passé, ils reprirent leur caractère normal. Napoléon rencontra parmi eux sesplus dociles serviteurs. Ne pouvant étudier ici toutes les étapes de formation des foules, nous les envisa-gerons surtout dans la phase de leur complète organisation. Nous verrons ainsi cequelles peuvent devenir mais non ce quelles sont toujours. Cest uniquement à cettephase avancée dorganisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, sesuperposent certains caractères nouveaux et spéciaux, produisant lorientation de tousles sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Alors seule-ment se manifeste ce que jai nommé plus haut, la loi psychologique de lunitémentale des foules.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 18 Plusieurs caractères psychologiques des foules leur sont communs avec desindividus isolés ; dautres, au contraire, ne se rencontrent que chez les collectivités.Nous allons étudier dabord ces caractères spéciaux pour bien en montrer lim-portance. Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quelsque soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables quepuissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence,le seul fait quils sont transformés en foule les dote dune sorte dâme collective. Cetteâme les fait sentir, penser et agir dune façon tout à fait différente de celle dontsentirait, penserait et agirait chacun deux isolément. Certaines idées, certains senti-ments ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule. Lafoule psychologique est un être provisoire, composé déléments hétérogènes pour uninstant soudés, absolument comme les cellules dun corps vivant forment par leurréunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux quechacune de ces cellules possède. Contrairement à une opinion, quon sétonne de rencontrer sous la plume dunphilosophe aussi pénétrant quHerbert Spencer, dans lagrégat constituant une foule, ilny a nullement somme et moyenne des éléments, mais combinaison et création denouveaux caractères. De même en chimie. Certains éléments mis en présence, lesbases et les acides par exemple, se combinent pour former un corps nouveau doué depropriétés différentes de celles des corps ayant servi à le constituer. On constate aisément combien lindividu en foule diffère de lindividu isolé ; maisdune pareille différence les causes sont moins faciles à découvrir. Pour arriver à les entrevoir, il faut se rappeler dabord cette observation de lapsychologie moderne : que ce nest pas seulement dans la vie, organique, mais encoredans le fonctionnement de lintelligence que les phénomènes inconscients jouent unrôle prépondérant. La vie consciente de lesprit ne représente quune très faible partauprès de sa vie inconsciente. Lanalyste le plus subtil, lobservateur le plus pénétrant,narrive à découvrir quun bien petit nombre des mobiles inconscients qui le mènent.Nos actes conscients dérivent dun substratum inconscient formé surtout dinfluenceshéréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux quiconstituent lâme de la race. Derrière les causes avouées de nos actes, se trouvent descauses secrètes ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont leffet demobiles cachés qui nous échappent. Cest surtout par les éléments inconscients composant lâme dune race, que seressemblent tous les individus de cette race. Cest par les éléments conscients, fruitsde léducation mais surtout dune hérédité exceptionnelle, quils diffèrent. Les hom-mes les plus dissemblables par leur intelligence ont des instincts, des passions, dessentiments parfois identiques. Dans tout ce qui est matière de sentiment : religion,politique, morale, affections, antipathies, etc., les hommes les plus éminents nedépassent que bien rarement le niveau des individus ordinaires. Entre un célèbremathématicien et son bottier un abîme peut exister sous le rapport intellectuel, maisau point de vue du caractère et des croyances la différence est souvent nulle ou trèsfaible. Or, ces qualités générales du caractère, régies par linconscient et possédées à peuprès au même degré par la plupart des individus normaux dune race, sont précisé-
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 19ment celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun. Dans lâme collective,les aptitudes intellectuelles des hommes, et par conséquent leur individualité, seffa-cent. Lhétérogène se noie dans lhomogène, et les qualités inconscientes dominent. Cette mise en commun de qualités ordinaires nous explique pourquoi les foules nesauraient accomplir dactes exigeant une intelligence élevée. Les décisions dintérêtgénéral prises par une assemblée dhommes distingués, mais de spécialités diffé-rentes, ne sont pas sensiblement supérieures aux décisions que prendrait une réuniondimbéciles. Ils peuvent seulement associer en effet ces qualités médiocres que tout lemonde possède. Les foules accumulent non lintelligence mais la médiocrité. Ce nest pas tout le monde, comme on le répète si souvent, qui a plus desprit queVoltaire. Voltaire a certainement plus desprit que tout le monde, si « tout le monde »représente les foules. Mais si les individus en foule se bornaient à fusionner leurs qualités ordinaires, ily aurait simplement moyenne, et non, comme nous lavons dit, création de caractèresnouveaux. De quelle façon sétablissent ces caractères ? Recherchons-le maintenant. Diverses causes déterminent lapparition des caractères spéciaux aux foules. Lapremière est que lindividu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentimentde puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eûtforcément refrénés. Il y cédera dautant plus volontiers que, la foule étant anonyme, etpar conséquent irresponsable, le sentiment de la responsabilité, qui retient toujours lesindividus, disparaît entièrement. Une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminerchez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orien-tation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, etquil faut rattacher aux phénomènes dordre hypnotique que nous étudierons dans uninstant. Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux, et contagieux à cepoint que lindividu sacrifie très facilement son intérêt personnel à lintérêt collectif.Cest là une aptitude contraire à sa nature, et dont lhomme ne devient guère capableque lorsquil fait partie dune foule. Une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, détermine dans les indivi-dus en foule des caractères spéciaux parfois fort opposés à ceux de lindividu isolé. Jeveux parler de la suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut nest dail-leurs quun effet. Pour comprendre ce phénomène, il faut avoir présentes à lesprit certaines décou-vertes récentes de la physiologie. Nous savons aujourdhui quun individu peut êtreplacé dans un état tel, quayant perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes lessuggestions de lopérateur qui la lui a fait perdre, et commette les actes les pluscontraires à son caractère et à ses habitudes. Or, des observations attentives paraissentprouver que lindividu plongé depuis quelque temps au sein dune foule agissante,tombe bientôt - par suite des effluves qui sen dégagent, ou pour toute autre causeencore ignorée - dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de létat defascination de lhypnotisé entre les mains de son hypnotiseur. La vie du cerveau étantparalysée chez le sujet hypnotisé, celui-ci devient lesclave de toutes ses activitésinconscientes, que lhypnotiseur dirige à son gré. La personnalité consciente est
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 20évanouie, la volonté et le discernement abolis. Sentiments et pensées sont alorsorientés dans le sens déterminé par lhypnotiseur. Tel est à peu près létat de lindividu faisant partie dune foule. Il nest plusconscient de ses actes. Chez lui, comme chez lhypnotisé, tandis que certaines facultéssont détruites, dautres peuvent être amenées à un degré dexaltation extrême. Lin-fluence dune suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers laccom-plissement de certains actes. Impétuosité plus irrésistible encore dans les foules quechez le sujet hypnotisé, car la suggestion, étant la même pour tous les individus,sexagère en devenant réciproque. Les unités dune foule qui posséderaient unepersonnalité assez forte pour résister à la suggestion, sont en nombre trop faible et lecourant les entraîne. Tout au plus pourront-elles tenter une diversion par une sugges-tion différente. Un mot heureux, une image évoquée à propos ont parfois détourné lesfoules des actes les plus sanguinaires. Donc, évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la person-nalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentimentset des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en acte lesidées suggérées, tels sont les principaux caractères de lindividu en foule. Il nest pluslui-même, mais un automate que sa volonté est devenue impuissante à guider. Par le fait seul quil fait partie dune foule, lhomme descend donc plusieurs degréssur léchelle de la civilisation. Isolé, cétait peut-être un individu cultivé, en foule cestun instinctif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la violence, la férocité, etaussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs. Il sen rapproche encorepar sa facilité à se laisser impressionner par des mots, des images, et conduire à desactes lésant ses intérêts les plus évidents. Lindividu en foule est un grain de sable aumilieu dautres grains de sable que le vent soulève à son gré. Et cest ainsi quon voit des jurys rendre des verdicts que désapprouverait chaquejuré individuellement, des assemblées parlementaires adopter des lois et des mesuresque réprouverait en particulier chacun des membres qui les composent. Pris séparé-ment, les hommes de la Convention étaient des bourgeois, aux habitudes pacifiques.Réunis en foule, ils nhésitèrent pas, sous linfluence de quelques meneurs, à envoyerà la guillotine les individus les plus manifestement innocents ; et contrairement à tousleurs intérêts, ils renoncèrent à leur inviolabilité et se décimèrent eux-mêmes. Ce nest pas seulement par les actes que lindividu en foule diffère de son moinormal. Avant même davoir perdu toute indépendance, ses idées et ses sentiments sesont transformés, au point de pouvoir changer lavare en prodigue, le sceptique encroyant, lhonnête homme en criminel, le poltron en héros. La renonciation à tous sesprivilèges votée par la noblesse dans un moment denthousiasme pendant la fameusenuit du 4 août 1789, neût certes jamais été acceptée par aucun de ses membres prisisolément. Concluons des observations précédentes, que la foule est toujours intellectuel-lement inférieure à lhomme isolé. Mais au point de vue des sentiments et des actesque ces sentiments provoquent, elle peut, suivant les circonstances, être meilleure oupire. Tout dépend de la façon dont on la suggestionne. Cest là ce quont méconnu lesécrivains nayant étudié les foules quau point de vue criminel. Criminelles, les foulesle sont souvent, certes, mais, souvent aussi, héroïques. On les amène aisément à sefaire tuer pour le triomphe dune croyance ou dune idée, on les enthousiasme pour la
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 21gloire et lhonneur, on les entraîne presque sans pain et sans armes comme pendantles croisades, pour délivrer de linfidèle le tombeau dun Dieu, ou, comme en 93, pourdéfendre le sol de la patrie. Héroïsmes évidemment un peu inconscients, mais cestavec de tels héroïsmes que se fait lhistoire. Sil ne fallait mettre à lactif des peuplesque les grandes actions froidement raisonnées, les annales du monde en enregis-treraient bien peu.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 22Livre I : l’âme des foulesChapitre IISentiments et moralitédes foulesRetour à la table des matières Après avoir indiqué dune façon très générale les principaux caractères des foules,nous allons maintenant les étudier en détail. Plusieurs caractères spéciaux des foules, tels que limpulsivité, lirritabilité, linca-pacité de raisonner, labsence de jugement et desprit critique, lexagération dessentiments, et dautres encore, sont observables également chez les êtres appartenant àdes formes inférieures dévolution, comme le sauvage et lenfant. Cest là une analogieque jindique seulement en passant. Sa démonstration dépasserait le cadre de cetouvrage. Elle serait inutile, dailleurs, pour les personnes au courant de la psychologiedes primitifs, et convaincrait médiocrement celles qui lignorent. Jaborde maintenant lun après lautre les divers caractères faciles à observer dansla plupart des foules.1. Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduitepresque exclusivement par linconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous linflu-
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 23ence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuventêtre parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, lindividuagit suivant les hasards de lexcitation. La foule, jouet de tous les stimulantsextérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsionsreçues. Lindividu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que lhomme en foule ;mais sa raison lui montrant les inconvénients dy céder, il ny cède pas. On peutphysiologiquement définir ce phénomène en disant que lindividu isolé possèdelaptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue. Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant lesexcitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seronttoujours tellement impérieuses que lintérêt de la conservation lui-même seffaceradevant elles. Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernièresy obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instantde la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à lhéroïsme le plus absolu. Lafoule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. Cest de son seinquont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutilede remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles nemarchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu dannées quun général,devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à sefaire tuer pour sa cause. Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourirsuccessivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous linfluence desexcitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que louragan soulève,disperse en tous sens, puis laisse retomber. Létude de certaines foules révolution-naires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments. Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsquunepartie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la viequotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, lesdémocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avecfrénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volontédurable que de pensée. La foule nest pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle nadmetpas dobstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et dautant moins que lenombre lui donne le sentiment dune puissance irrésistible. Pour lindividu en foule, lanotion dimpossibilité disparaît. Lhomme isolé sent bien quil ne pourrait à lui seulincendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère àlesprit. Faisant partie dune foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère lenombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement.Lobstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si lorganisme humain permettait laperpétuité de la fureur, on pourrait dire que létat normal de la foule contrariée est lafureur. Dans lirritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tousles sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les carac-tères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nossentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 24variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonneest, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueursur ce point. En 1870, la publication dun simple télégramme relatant une insultesupposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatementune guerre terrible. Quelques années plus tard, lannonce télégraphique dun insigni-fiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversementinstantané du gouvernement. Au même moment, léchec beaucoup plus grave duneexpédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre quune faibleémotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais lesplus féminines de toutes sont les foules latines. Qui sappuie sur elles peut monter trèshaut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitudeden être précipité un jour.2. Suggestibilité et crédulité des foulesRetour à la table des matières Nous avons dit quun des caractères généraux des foules est une suggestibilitéexcessive, et montré combien, parmi toute agglomération humaine, une suggestionest contagieuse ; ce qui explique lorientation rapide des sentiments vers un sens dé-terminé. Si neutre quon la suppose, la foule se trouve le plus souvent dans un état datten-tion expectante favorable à la suggestion. La première suggestion formulée simposeimmédiatement par contagion à tous les cerveaux, et établit aussitôt lorientation.Chez les êtres suggestionnés, lidée fixe tend à se transformer en acte. Sagit-il dunpalais à incendier ou dune œuvre de dévouement à accomplir, la foule sy prête avecla même facilité. Tout dépendra de la nature de lexcitant, et non plus, comme chezlindividu isolé, des rapports existant entre lacte suggéré et la somme de raison quipeut être opposée à sa réalisation. Aussi, errant constamment sur les limites de linconscience, subissant toutes lessuggestions, animée de la violence de sentiments propre aux êtres qui ne peuventfaire appel à des influences rationnelles, dépourvue desprit critique, la foule ne peutque se montrer dune crédulité excessive. Linvraisemblable nexiste pas pour elle, etil faut bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec laquelle se créent et sepropagent les légendes et les récits les plus extravagants 1. La création des légendes qui circulent si aisément parmi les foules nest passeulement le résultat dune crédulité complète, mais encore des déformations prodi-gieuses que subissent les événements dans limagination dindividus assemblés.Lévénement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement défiguré. Ellepense par images, et limage évoquée en évoque elle-même une série dautres sansaucun lien logique avec la première. Nous concevons aisément cet état en songeant1 Les personnes qui ont assisté au siège de Paris, ont vu de nombreux exemples de cette crédulité des foules pour des choses absolument invraisemblables. Une bougie allumée à létage supérieur dune maison était considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants. Deux secondes de réflexion eussent prouvé cependant quil leur était absolument impossible dapercevoir à plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 25aux bizarres successions didées où nous conduit parfois lévocation dun faitquelconque. La raison montre lincohérence de pareilles images, mais la foule ne lavoit pas ; et ce que son imagination déformante ajoute à lévénement, elle le confon-dra avec lui. Incapable de séparer le subjectif de lobjectif, elle admet comme réellesles images évoquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent quune parentélointaine avec le fait observé. Les déformations quune foule fait subir à un événement quelconque dont elle estle témoin devraient, semble-t-il, être innombrables et de sens divers, puisque leshommes qui la composent sont de tempéraments fort variés. Mais il nen est rien. Parsuite de la contagion, les déformations sont de même nature et de même sens pourtous les individus de la collectivité. La première déformation perçue par lun deuxforme le noyau de la suggestion contagieuse. Avant dapparaître sur les murs deJérusalem à tous les croisés, saint Georges ne fut certainement vu que dun des assis-tants. Par voie de suggestion et de contagion le miracle signalé fut immédiatementaccepté par tous. Tel est le mécanisme de ces hallucinations collectives si fréquentes dans lhistoire,et qui semblent avoir tous les caractères classiques de lauthenticité, puisquil sagit dephénomènes constatés par des milliers de personnes. La qualité mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ceprincipe. Cette qualité est sans importance. Du moment quils sont en foule, lignorantet le savant deviennent également incapables dobservation. La thèse peut sembler paradoxale, Pour la démontrer il faudrait reprendre ungrand nombre de faits historiques, et plusieurs volumes ny suffiraient pas. Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous limpression dassertions sanspreuves, je vais lui donner quelques exemples pris au hasard parmi tous ceux que lonpourrait citer. Le fait suivant est un des plus typiques parce quil est choisi parmi des halluci-nations collectives sévissant sur une foule où se trouvaient des individus de toutessortes, ignorants comme instruits. Il est rapporté incidemment par le lieutenant devaisseau Julien Félix dans son livre sur les courants de la mer. La frégate La Belle-Poule croisait en mer pour retrouver la corvette Le Berceaudont un violent orage lavait séparée. On était en plein jour et en plein soleil. Tout àcoup la vigie signale une embarcation désemparée. Léquipage dirige ses regards versle point indiqué, et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un radeauchargé dhommes remorqué par des embarcations sur lesquelles flottaient des signauxde détresse. Lamiral Desfossés fit armer une embarcation pour voler au secours desnaufragés. En approchant, les matelots et les officiers qui la montaient voyaient « desmasses dhommes sagiter, tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confusdun grand nombre de voix ». Arrivés contre le prétendu radeau, on se trouva simple-ment en face de quelques branches darbres couvertes de feuilles arrachées à la côtevoisine. Devant une évidence aussi palpable, lhallucination sévanouit. Cet exemple dévoile bien clairement le mécanisme de lhallucination collective telque nous lavons expliqué. Dun côté, foule, en état dattention expectante ; de lautre,
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 26suggestion opérée par la vigie signalant un bâtiment désemparé en mer, suggestionacceptée par voie de contagion, de tous les assistants, officiers ou matelots. Une foule na pas besoin dêtre nombreuse pour que sa faculté de voir correcte-ment soit détruite, et les faits réels remplacés par des hallucinations sans parenté aveceux. Quelques individus réunis constituent une foule, et alors même quils seraientdes savants distingués, ils revêtent tous les caractères des foules pour les sujets endehors de leur spécialité. La faculté dobservation et lesprit critique possédés parchacun deux sévanouissent. Un psychologue ingénieux, M Davey, nous en fournit un bien curieux exemple,rapporté par les Annales des Sciences psychiques, et qui mérite dêtre relaté ici. M.Davey ayant convoqué une réunion dobservateurs distingués, parmi lesquels un despremiers savants de lAngleterre, M. Wallace, exécuta devant eux, et après leur avoirlaissé examiner les objets et poser des cachets où ils voulaient, tous les phénomènesclassiques des spirites : matérialisation des esprits, écriture sur des ardoises, etc.Ayant ensuite obtenu de ces spectateurs illustres des rapports écrits affirmant que lesphénomènes observés navaient pu être obtenus que par des moyens surnaturels, illeur révéla quils étaient le résultat de supercheries très simples. « Le plus étonnant delinvestigation de M. Davey, écrit lauteur de la relation, nest pas la merveille destours en eux-mêmes, mais lextrême faiblesse des rapports quen ont faits les témoinsnon initiés. Donc, dit-il, les témoins peuvent faire de nombreux et positifs récits quisont complètement erronés, mais dont le résultat est que, si lon accepte leursdescriptions comme exactes, les phénomènes quils décrivent sont inexplicables par lasupercherie. Les méthodes inventées par M. Davey étaient si simples quon est étonnéquil ait eu la hardiesse de les employer ; mais il avait un tel pouvoir sur lesprit de lafoule quil pouvait lui persuader quelle voyait ce quelle ne voyait pas. » Cesttoujours le pouvoir de lhypnotiseur à légard de lhypnotisé. Mais quand on le voitsexercer sur des esprits supérieurs, préalablement mis en défiance, on conçoit avecquelle facilité sillusionnent les foules ordinaires. Les exemples analogues sont innombrables. Il y a quelques années, les journauxreproduisirent lhistoire de deux petites filles noyées retirées de la Seine. Ces enfantsfurent dabord reconnues de la façon la plus catégorique par une douzaine de témoins.Devant les affirmations si concordantes aucun doute nétait resté dans lesprit du jugedinstruction. Il permit détablir lacte de décès. Mais au moment où on allait procéderà linhumation, le hasard fit découvrir que les victimes supposées étaient parfaitementvivantes et navaient dailleurs quune très lointaine ressemblance avec les petitesnoyées. Comme dans plusieurs des exemples précédemment cités laffirmation dupremier témoin, victime dune illusion, avait suffi à suggestionner tous les autres. Dans les cas semblables, le point de départ de la suggestion est toujours lillusionproduite chez un individu au moyen de réminiscences plus ou moins vagues, puis lacontagion par voie daffirmation de cette illusion primitive. Si le premier observateurest très impressionnable, il suffira que le cadavre quil croit reconnaître présente - endehors de toute ressemblance réelle -quelque particularité, une cicatrice ou un détailde toilette, capable dévoquer pour lui lidée dune autre personne. Cette idée évoquéedevient alors le noyau dune sorte de cristallisation envahissant le champ de lenten-dement et paralysant toute faculté critique. Ce que lobservateur voit alors, nest pluslobjet lui-même, mais limage évoquée dans son esprit. Ainsi sexpliquent les recon-naissances erronées de cadavres denfants par leur propre mère, tel que le cas suivant
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 27déjà ancien, et où lon voit se manifester précisément les deux ordres de suggestiondont je viens dindiquer le mécanisme. Lenfant fut reconnu par un autre enfant - qui se trompait. La série des reconnaissances inexactes se déroula alors. Et lon vit une chose très extraordinaire. Le lendemain du jour où un écolier lavait recon- nu, une femme sécria : “ Ah ! mon Dieu, cest mon enfant. ” On lintroduit près du cadavre, elle examine les effets, constate une cicatrice au front. « Cest bien, dit-elle, mon pauvre fils, perdu depuis juillet dernier. On me laura volé et on me la tué ! » La femme était concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On fit venir son beau- frère qui, sans hésitation, dit : « Voilà le petit Philibert. » Plusieurs habitants de la rue recon- nurent Philibert Chavandret dans lenfant, sans compter son propre maître décole pour qui la médaille était un indice. Eh bien ! les voisins, le beau-frère, le maître décole et la mère se trompaient. Six semai- nes plus tard, lidentité de lenfant fut établie. Cétait un enfant de Bordeaux, tué à Bordeaux et, par les messageries, apporté à Paris 1. Remarquons que ces reconnaissances sont faites généralement par des femmes etdes enfants, cest-à-dire précisément par les êtres les plus impressionnables. Ellesmontrent ce que peuvent valoir en justice de tels témoignages. Les affirmations desenfants, notamment, ne devraient jamais être invoquées. Les magistrats répètentcomme un lieu commun quà cet âge on ne ment pas. Une culture psychologique unpeu moins sommaire leur apprendrait quà cet âge, au contraire, on ment presquetoujours. Le mensonge, sans doute, est innocent, mais nen constitue pas moins unmensonge. Mieux vaudrait jouer à pile ou face la condamnation dun accusé que de ladécider comme on la fait tant de fois, daprès le témoignage dun enfant. Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conclurons que lesobservations collectives sont les plus erronées de toutes et représentent le plussouvent la simple illusion dun individu ayant, par voie de contagion, suggestionné lesautres. Dinnombrables faits prouvent la complète défiance quil faut avoir du témoignagedes foules. Des milliers dhommes assistèrent à la célèbre charge de cavalerie de labataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en présence des témoignages visuelsles plus contradictoires, de savoir par qui elle fut commandée. Dans un livre récent, legénéral anglais Wolseley a prouvé que jusquici les plus graves erreurs avaient étécommises sur les faits les plus considérables de la bataille de Waterloo, faits attestéscependant par des centaines de témoins 2.1 Éclair du 21 avril 1895.2 Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle sest passée exactement ? Jen doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. dHarcourt, acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut sappliquer à toutes les batailles: « Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) trans- mettent leurs rapports officiels; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif; le chef détat-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 28 Tous ces exemples montrent, je le répète, ce que vaut le témoignage des foules.Les traités de logique font rentrer lunanimité de nombreux témoins dans la catégoriedes preuves les plus probantes de lexactitude dun fait. Mais ce que nous savons de lapsychologie des foules montre combien ils sillusionnent sur ce point. Les événe-ments les plus douteux sont certainement ceux qui ont été observés par le plus grandnombre de personnes. Dire quun fait a été simultanément constaté par des milliers detémoins, cest dire que le fait réel est en général fort différent du récit adopté. Il découle clairement de ce qui précède quon doit considérer les livres dhistoirecomme des ouvrages dimagination pure. Ce sont des récits fantaisistes de faits malobservés, accompagnés dexplications forgées après coup. Si le passé ne nous avaitpas légué ses oeuvres littéraires, artistiques et monumentales, nous nen connaîtrionsrien de réel. Savons-nous un seul mot de vrai sur la vie des grands hommes quijouèrent les rôles prépondérants dans lhumanité, tels quHercule, Bouddha, Jésus ouMahomet ? Très probablement non. Au fond, dailleurs, leur vie exacte nous importepeu. Les êtres qui ont impressionné les foules furent des héros légendaires, et non deshéros réels. Malheureusement les légendes nont elles-mêmes aucune consistance. Limagina-tion des foules les transforme sans cesse suivant les temps, et surtout les races. Il y aloin du Jéhovah sanguinaire de la Bible au Dieu damour de sainte Thérèse, et leBouddha adoré en Chine na plus aucun trait commun avec celui qui est vénéré danslInde. Il nest même pas besoin que les siècles aient passé sur les héros pour que leurlégende soit transformée par limagination des foules. La transformation se faitparfois en quelques années. Nous avons vu de nos jours la légende de lun des plusgrands héros historiques se modifier plusieurs fois en moins de cinquante ans. Sousles Bourbons, Napoléon devint une sorte de personnage idyllique, philanthrope etlibéral, ami des humbles, qui, au dire des poètes, devaient conserver son souvenirsous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans après, le héros débonnaire étaitdevenu un despote sanguinaire, usurpateur du pouvoir et de la liberté, ayant sacrifiétrois millions dhommes uniquement à son ambition. Actuellement, la légende setransforme encore. Quand quelques dizaines de siècles auront passé sur elle, lessavants de lavenir, en présence de ces récits contradictoires, douteront peut-être delexistence du héros, comme nous doutons parfois de celle de Bouddha, et ne verronten lui que quelque mythe solaire ou un développement de la légende dHercule. Ils seconsoleront aisément sans doute de cette incertitude, car, mieux initiés quaujourdhuià la psychologie des foules, ils sauront que lhistoire ne peut guère éterniser que desmythes. porte au maréchal, il sécrie : « Vous vous trompez absolument ! » et il substitue une nouvelle ré- daction. Il ne reste presque rien du rapport primitif. » M. dHarcourt relate ce fait comme une preuve de limpossibilité où lon est détablir la vérité sur lévénement le plus saisissant, le mieux observé.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 293. Exagération et simplisme des sentiments des foulesRetour à la table des matières Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce doublecaractère dêtre très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant dautres,lindividu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voitles choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, lexagération dunsentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion etde contagion, lapprobation dont il devient lobjet accroît considérablement sa force. La simplicité et lexagération des sentiments des foules les préservent du doute etde lincertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Lesoupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencementdantipathie ou de désapprobation, qui, chez lindividu isolé, resterait peu accentué,devient aussitôt une haine féroce chez lindividu en foule. La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hété-rogènes surtout, par labsence de responsabilité. La certitude de limpunité, dautantplus forte que la foule est plus nombreuse et la notion dun pouvoir momentané consi-dérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actesimpossibles à lindividu isolé. Dans les foules, limbécile, lignorant et lenvieux sontlibérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notiondune force brutale, passagère, mais immense. Lexagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvaissentiments, reliquat atavique des instincts de lhomme primitif, que la crainte duchâtiment oblige lindividu isolé et responsable à refréner. Ainsi sexplique la facilitédes foules à se porter aux pires excès. Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables dhéroïsme et dedévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que lindividu isolé. Nousaurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules. La foule nétant impressionnée que par des sentiments excessifs, lorateur qui veutla séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et nejamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés dargumen-tation familiers aux orateurs des réunions populaires. La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros.Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre,la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sontjamais pratiqués dans la vie. On a parlé avec raison de loptique spéciale du théâtre. Il en existe une, sansdoute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique.Lart de parler aux foules est dordre inférieur, mais exige des aptitudes toutesspéciales. On sexplique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Lesdirecteurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 30incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule 1. Sinous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encorelinfluence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la fouledans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou nobtient quun succèsdestime et de convention, parce quelle ne met pas en jeu des ressorts capables desoulever son nouveau publie. Inutile dajouter que lexagération des foules porte seulement sur les sentiments, eten aucune façon sur lintelligence. Par le fait seul que lindividu est en foule, sonniveau intellectuel, je lai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde la égale-ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules. Cest donc unique-ment dans lordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre,au contraire, très bas.4. Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foulesRetour à la table des matières Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes, les opinions, lesidées et croyances quon leur suggère, sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, etconsidérées comme vérités absolues ou erreurs non moins absolues. Il en est toujoursainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu davoir été engendréespar voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolé-rantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes. Ne gardant aucun doute sur ce quelle croit vérité ou erreur et possédant, dautrepart, la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire quintolérante. Lindi-vidu peut accepter la contradiction et la discussion, la foule ne les supporte jamais.Dans les réunions publiques, la plus légère contradiction de la part dun orateur estimmédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives,bientôt suivis de voies de fait et dexpulsion pour peu que lorateur insiste. Sans laprésence inquiétante des agents de lautorité, le contradicteur serait même fréquem-ment lynché. Lautoritarisme et lintolérance sont généraux chez toutes les catégories de foules,mais ils sy présentent à des degrés fort divers ; et ici encore reparaît la notionfondamentale de la race, dominatrice des sentiments et des pensées des hommes.Lautoritarisme et lintolérance sont surtout développés chez les foules latines. Ils lesont au point davoir détruit ce sentiment de lindépendance individuelle si puissant1 Cest ce qui permet de comprendre pourquoi certaines pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès de la pièce de M. COPPÉE, Pour la couronne, refusée dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de son auteur, La marraine de Charley, montée aux frais dun agent de change, après de successifs refus, obtint deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans lexplication donnée plus haut sur limpossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part dindividus compétents et très intéressés à ne pas commettre daussi lourdes erreurs seraient incompréhensibles.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 31chez lAnglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles quà lindépendance collec-tive de leur secte et la caractéristique de cette indépendance est le besoin dasservirimmédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez les peupleslatins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de lInquisition, nont jamais pusélever à une autre conception de la liberté. Lautoritarisme et lintolérance constituent pour les foules des sentiments trèsclairs, quelles supportent aussi facilement quelles les pratiquent. Elles respectent laforce et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée com-me une forme de la faiblesse. Leurs sympathies nont jamais été aux maîtres débon-naires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. Cest toujours à euxquelles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds ledespote renversé, cest parce quayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie desfaibles quon méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujoursla structure dun César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabreleur fait peur. Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avecservilité devant une autorité forte. Si laction de lautorité est intermittente, la foule,obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de lanarchie à laservitude, et de la servitude à lanarchie. Ce serait dailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à laprédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nousillusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours trèséphémères. Elles sont trop régies par linconscient, et trop soumises par conséquent àlinfluence dhérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices.Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se dirigerdinstinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins accla-mèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durementsentir sa main de fer. Lhistoire des révolutions populaires est presque incompréhensible si lon mécon-naît les instincts profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changerles noms de leurs institutions, et accomplissent parfois même de violentes révolutionspour obtenir ces changements ; mais le fond de ces institutions est trop lexpressiondes besoins héréditaires de la race pour quelles ny reviennent pas toujours. Leurmobilité incessante ne porte que sur les choses superficielles. En fait, elles ont desinstincts conservateurs irréductibles et comme tous les primitifs un respect fétichistepour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifierleurs conditions réelles dexistence. Si la puissance actuelle des démocraties avaitexisté à lépoque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les cheminsde fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou seulement au prix derévolutions répétées. Heureusement pour les progrès de la civilisation, la suprématiedes foules na pris naissance que lorsque les grandes découvertes de la science et delindustrie étaient déjà accomplies.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 325. Moralité des foulesRetour à la table des matières Si nous attachons au mot moralité le sens de respect constant de certaines con-ventions sociales et de répression permanente des impulsions égoïstes, il est bienévident que les foules sont trop impulsives et trop mobiles pour être susceptibles demoralité. Mais si, dans ce terme, nous faisons entrer lapparition momentanée de cer-taines qualités telles que labnégation, le dévouement, le désintéressement, le sacrificede soi-même, le besoin déquité, nous pouvons dire que les foules sont, au contraire,parfois susceptibles dune moralité très haute. Les rares psychologues qui les ont étudiées ne le firent quau point de vue de leursactes criminels ; et voyant ces actes fréquents, ils ont assigné aux foules un niveaumoral très bas. Sans doute en font-elles preuve souvent ; mais pourquoi ? Simplement, parce queles instincts de férocité destructive sont des résidus des âges primitifs dormant aufond de chacun de nous. Pour lindividu isolé il serait dangereux de les satisfaire,alors que son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent, limpu-nité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre. Ne pouvant exercer habituel-lement ces instincts destructifs sur nos semblables, nous nous bornons à les assouvirsur des animaux. Cest dune même source que dérivent la passion pour la chasse et laférocité des foules. La foule écharpant lentement une victime sans défense fait preuvedune cruauté très lâche ; mais, bien proche parente, pour le philosophe, de celle deschasseurs se réunissant par douzaines afin davoir le plaisir dassister à léventrementdun malheureux cerf par leurs chiens. Si la foule est capable de meurtre, dincendie et de toutes sortes de crimes, ellelest également dactes de sacrifice et de désintéressement beaucoup plus élevés queceux dont est susceptible lindividu isolé. Cest surtout sur lindividu en foule quonagit, en invoquant des sentiments de gloire, dhonneur, de religion et de patrie.Lhistoire fourmille dexemples analogues à ceux des croisades et des volontaires de93. Seules les collectivités sont capables de grands dévouements et de grands désin-téressements. Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyanceset des idées quelles comprenaient à peine ! Les foules qui font des grèves les fontbien plus pour obéir à un mot dordre que pour obtenir une augmentation de salaire.Lintérêt personnel est rarement un mobile puissant chez les foules, alors quilconstitue le mobile à peu près exclusif de lindividu isolé. Ce nest certes pas lui quiguida les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus souvent pour leurintelligence, et où elles se laissèrent massacrer aussi facilement que les alouetteshypnotisées par le miroir du chasseur. Les plus parfaits gredins eux-mêmes, par le fait seul dêtre réunis en foule,acquièrent parfois des principes de moralité très stricts. Taine fait remarquer que lesmassacreurs de Septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilleset les bijoux trouvés sur leurs victimes et si aisés à dérober. La foule hurlante,grouillante et misérable qui envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, nesempara daucun des objets qui léblouirent et dont un seul représentait du pain pourbien des jours.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 33 Cette moralisation de lindividu par la foule nest certes pas une règle constante,mais elle sobserve fréquemment et même dans des circonstances beaucoup moinsgraves que celles que je viens de citer. Au théâtre, je lai déjà dit, la foule réclame duhéros de la pièce des vertus exagérées, et une assistance, même composée délémentsinférieurs, se montre parfois très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, levoyou gouailleur, murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un proposléger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles. Donc, les foules adonnées souvent à de bas instincts, donnent aussi parfois lex-emple dactes de moralité élevés. Si le désintéressement, la résignation, le dévoue-ment absolu à un idéal chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire queles foules possèdent parfois ces vertus à un degré que les plus sages philosophes ontrarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec inconscience, mais quimporte.Si les foules avaient raisonné souvent et consulté leurs intérêts immédiats, aucunecivilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et lhumaniténaurait pas dhistoire.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 34Livre I : l’âme des foulesChapitre IIIIdées, raisonnementset imagination des foules1. Les idées des foulesRetour à la table des matières Étudiant dans un précédent ouvrage le rôle des idées sur lévolution des peuples,nous avons prouvé que chaque civilisation dérive dun petit nombre didées fonda-mentales rarement renouvelées. Nous avons exposé comment ces idées sétablissentdans lâme des foules ; avec quelle difficulté elles y pénètrent, et la puissance quellespossèdent après y avoir pénétré. Nous avons montré également que les grandes per-turbations historiques dérivent le plus souvent des changements de ces idées fonda-mentales. Ayant suffisamment traité ce sujet, je ny reviendrai pas et me bornerai à direquelques mots des idées accessibles aux foules et sous quelles formes celles-ci lesconçoivent. On peut les diviser en deux classes. Dans lune, nous placerons les idées acciden-telles et passagères créées sous des influences du moment : lengouement pour unindividu ou une doctrine par exemple. Dans lautre, les idées fondamentales aux-quelles le milieu, lhérédité, lopinion donnent une grande stabilité : telles les idéesreligieuses jadis, les idées démocratiques et sociales aujourdhui.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 35 Les idées fondamentales pourraient être représentées par la masse des eaux dunfleuve déroulant lentement son cours ; les idées passagères par les petites vagues,toujours changeantes, agitant sa surface, et qui, bien que sans importance réelle, sontplus visibles que la marche du fleuve lui-même. De nos jours, les grandes idées fondamentales dont ont vécu nos pères paraissentde plus en plus chancelantes et, du même coup, les institutions qui reposaient surelles se sont trouvées profondément ébranlées. Il se forme actuellement beaucoup deces petites idées transitoires dont je parlais à linstant ; mais peu dentre ellesparaissent devoir acquérir une influence prépondérante. Quelles que soient les idées suggérées aux foules, elles ne peuvent devenir domi-nantes quà la condition de revêtir une forme très simple et dêtre représentées dansleur esprit sous laspect dimages. Aucun lien logique danalogie ou de succession nerattachant entre elles ces idées-images, elles peuvent se substituer lune à lautrecomme les verres de la lanterne magique que lopérateur retire de la boîte où ilsétaient superposés. On peut donc voir dans les foules se succéder les idées les pluscontradictoires. Suivant les hasards du moment, la foule sera placée sous linfluencede lune des idées diverses emmagasinées dans son entendement, et commettra parconséquent les actes les plus dissemblables. Son absence complète desprit critique nelui permet pas den percevoir les contradictions. Ce nest pas là dailleurs un phénomène spécial aux foules. On le rencontre chezbeaucoup dindividus isolés, non seulement parmi les êtres primitifs, mais chez tousceux qui, par un côté quelconque de leur esprit - les sectateurs dune foi religieuseintense par exemple - se rapprochent des primitifs. Je lai observé, par exemple, chezles Hindous lettrés, élevés dans nos universités européennes, et ayant obtenu tous lesdiplômes. Sur leur fonds immuable didées religieuses ou sociales héréditaires sétaitsuperposée, sans nullement les altérer, une couche didées occidentales sans parentéavec les premières. Suivant les hasards du moment, les unes ou les autres apparais-saient avec leur cortège spécial de discours, et le même individu présentait ainsi lescontradictions les plus flagrantes. Contradictions plus apparentes que réelles, car desidées héréditaires seules sont assez puissantes chez lindividu isolé pour devenir devéritables mobiles de conduite. Cest seulement lorsque, par des croisements, lhom-me se trouve entre les impulsions dhérédité différentes, que les actes peuvent êtredun moment à lautre tout à fait contradictoires. Inutile dinsister ici sur ces phéno-mènes, bien que leur importance psychologique soit capitale. Je considère quil fautau moins dix ans de voyages et dobservations pour arriver à les comprendre. Les idées nétant accessibles aux foules quaprès avoir revêtu une forme trèssimple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transfor-mations. Quand il sagit didées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, onpeut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descen-dre de couche en couche jusquau niveau des foules. Ces modifications dépendentsurtout de la race à laquelle ces foules appartiennent; mais elles sont toujours amoin-drissantes et simplifiantes. Aussi ny a-t-il guère, en réalité, au point de vue social, dehiérarchie des idées, cest-à-dire didées plus ou moins élevées. Par le fait seul quuneidée parvient aux foules et peut les émouvoir, elle est dépouillée de presque tout cequi faisait son élévation et sa grandeur. La valeur hiérarchique dune idée est dailleurs sans importance. Seuls sont àconsidérer les effets quelle produit. Les idées chrétiennes du Moyen Âge, les idées
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 36démocratiques du siècle dernier, les idées sociales daujourdhui ne sont certes pastrès élevées. On peut philosophiquement les considérer comme dassez pauvreserreurs. Cependant leur rôle a été et sera immense, et elles compteront longtempsparmi les plus essentiels facteurs de la conduite des États. Alors même que lidée a subi des modifications qui la rendent accessible auxfoules, elle nagit que quand, par des procédés divers qui seront étudiés ailleurs, ellepénètre dans linconscient et devient un sentiment. Cette transformation est géné-ralement fort longue. Il ne faut pas croire du reste que cest parce que la justesse dune idée est démon-trée quelle peut produire ses effets, même chez les esprits cultivés. On sen rendcompte en voyant combien la démonstration la plus claire a peu dinfluence sur lamajorité des hommes. Lévidence éclatante pourra être reconnue par un auditeurinstruit ; mais il sera vite ramené par son inconscience à ses conceptions primitives.Revoyez-le au bout de quelques jours, et il vous servira de nouveau ses anciensarguments, exactement dans les mêmes termes. Il est, en effet, sous linfluence didéesantérieures devenues des sentiments ; or, celles-là seules agissent sur les mobilesprofonds de nos actes et de nos discours. Lorsque, par des procédés divers, une idée a fini par sincruster dans lâme desfoules, elle acquiert une puissance irrésistible et déroule toute une série de consé-quences. Les idées philosophiques qui aboutirent à la Révolution française mirentlongtemps à simplanter dans lâme populaire. On sait leur irrésistible force lors-quelles y furent établies. Lélan dun peuple entier vers la conquête de légalitésociale, vers la réalisation de droits abstraits et de libertés idéales fit chanceler tousles trônes et bouleversa profondément le monde occidental. Pendant vingt ans lespeuples se précipitèrent les uns sur les autres, et lEurope connut des hécatombescomparables à celles de Gengiskhan et de Tamerlan. Jamais napparut aussi claire-ment ce que peut produire le déchaînement didées capables de changer lorientationdes sentiments. Sil faut longtemps aux idées pour sétablir dans lâme des foules, un temps nonmoins considérable leur est nécessaire pour en sortir. Aussi les foules sont-ellestoujours, au point de vue des idées, en retard de plusieurs générations sur les savantset les philosophes. Tous les hommes dÉtat savent aujourdhui ce que contiennentderroné les idées fondamentales citées à linstant, mais leur influence étant très puis-sante encore, ils sont obligés de gouverner suivant des principes à la vérité desquelsils ont cessé de croire.2. Les raisonnements des foulesRetour à la table des matières On ne peut dire dune façon absolue que les foules ne sont pas influençables pardes raisonnements. Mais les arguments quelles emploient et ceux qui agissent surelles apparaissent, au point de vue logique, dun ordre tellement inférieur que par voiedanalogie seulement on peut les qualifier de raisonnements.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 37 Les raisonnements inférieurs des foules sont, comme les raisonnements élevés,basés sur des associations : mais les idées associées par les foules nont entre ellesque des liens apparents de ressemblance ou de succession. Elles senchaînent à lamanière de celles dun Esquimau qui, sachant par expérience que la glace, corpstransparent, fond dans la bouche, en conclut que le verre, corps également transpa-rent, doit fondre aussi dans la bouche ; ou de celles du sauvage qui se figure quenmangeant le cœur dun ennemi courageux il acquiert sa bravoure ; ou encore de cellesde louvrier qui, exploité par un patron, en conclut que tous les patrons sont desexploiteurs. Association de choses dissemblables, nayant entre elles que des rapports appa-rents, et généralisation immédiate de cas particuliers, telles sont les caractéristiquesde la logique collective. Ce sont des associations de cet ordre que présentent toujoursaux foules les orateurs qui savent les manier. Seules elles peuvent les influencer. Unechaîne de raisonnements rigoureux serait totalement incompréhensible aux foules, etcest pourquoi il est permis de dire quelles ne raisonnent pas ou raisonnent faux, et nesont pas influençables par un raisonnement. La faiblesse de certains discours ayantexercé une influence énorme sur leurs auditeurs étonne parfois à la lecture ; mais onoublie quils furent faits pour entraîner des collectivités, et non pour être lus par desphilosophes. Lorateur, en communication intime avec la foule, sait évoquer lesimages qui la séduisent. Sil réussit, son but a été atteint ; et un volume de haranguesne vaut pas les quelques phrases ayant réussi à séduire les âmes quil fallait con-vaincre. Inutile dajouter que limpuissance des foules à raisonner juste les prive de toutesprit critique, cest-à-dire de laptitude à discerner la vérité de lerreur, à formuler unjugement précis. Les jugements quelles acceptent ne sont que des jugements imposéset jamais des jugements discutés. Nombreux à ce point de vue les individus qui nesélèvent pas au-dessus des foules. La facilité avec laquelle certaines opinionsdeviennent générales tient surtout à limpossibilité pour la plupart des hommes de seformer une opinion particulière basée sur leurs propres raisonnements.3. Limagination des foulesRetour à la table des matières Limagination représentative des foules, comme celle de tous les êtres chez les-quels le raisonnement nintervient pas, est susceptible dêtre profondément impres-sionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, unaccident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le casdu dormeur dont la raison momentanément suspendue, laisse surgir dans lesprit desimages dune intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite au contact de laréflexion. Les foules, nétant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connais-sent pas linvraisemblable : or, les choses les plus invraisemblables sont généralementles plus frappantes. Et cest pourquoi ce sont toujours les côtés merveilleux et légendaires des événe-ments qui frappent le plus les foules. Le merveilleux et le légendaire sont, en réalité,les vrais supports dune civilisation. Dans lhistoire lapparence a toujours joué un rôlebeaucoup plus important que la réalité. Lirréel y prédomine sur le réel.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 38 Les foules ne pouvant penser que par images, ne se laissent impressionner que pardes images. Seules ces dernières les terrifient ou les séduisent et deviennent desmobiles daction. Cest pourquoi les représentations théâtrales, qui donnent limage sous sa forme laplus nette, ont toujours une énorme influence sur les foules. Du pain et des spectaclesconstituaient jadis pour la plèbe romaine lidéal du bonheur. Pendant la successiondes âges cet idéal a peu varié. Rien ne frappe davantage limagination populairequune pièce de théâtre. Toute la salle éprouve en même temps les mêmes émotions,et si ces dernières ne se transforment pas aussitôt en actes, cest que le spectateur leplus inconscient ne peut ignorer quil est victime dillusions, et quil a ri ou pleuré àdimaginaires aventures. Quelquefois cependant les sentiments suggérés par lesimages sont assez forts pour tendre, comme les suggestions habituelles, à se trans-former en actes. On a souvent raconté lhistoire de ce théâtre populaire dramatiqueobligé de faire protéger à la sortie lacteur qui représentait le traître, pour le soustraireaux violences des spectateurs indignés de ses crimes imaginaires. Cest là, je crois, undes indices les plus remarquables de létat mental des foules, et surtout de la facilitéavec laquelle on les suggestionne. Lirréel a presque autant dimportance à leurs yeuxque le réel. Elles ont une tendance évidente à ne pas les différencier. Cest sur limagination populaire que sont fondées la puissance des conquérants etla force des États. En agissant sur elles, on entraîne les foules. Tous les grands faitshistoriques, la création du Bouddhisme, du Christianisme, de lIslamisme, la Réfor-me, la Révolution et de nos jours linvasion menaçante du Socialisme sont les consé-quences directes ou lointaines dimpressions fortes produites sur limagination desfoules. Aussi, les grands hommes dÉtat de tous les âges et de tous les pays, y compris lesplus absolus despotes, ont-ils considéré limagination populaire comme le soutien deleur puissance. Jamais ils nont essayé de gouverner contre elle. « Cest en me faisantcatholique, disait Napoléon au Conseil dÉtat, que jai fini la guerre de Vendée ; enme faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain quejai gagné les prêtres en Italie. Si je gouvernais un peuple de Juifs, je rétablirais letemple de Salomon. » Jamais, peut-être, depuis Alexandre et César, aucun grandhomme na mieux compris comment limagination des foules doit être impressionnée.Sa préoccupation constante fut de la frapper. Il y songeait dans ses victoires, dans sesharangues, dans ses discours, dans tous ses actes. A son lit de mort il y songeaitencore. Comment impressionner limagination des foules ? Nous le verrons bientôt.Disons dès maintenant que des démonstrations destinées à influencer lintelligence etla raison seraient incapables datteindre ce but. Antoine neut pas besoin dunerhétorique savante pour ameuter le peuple contre les meurtriers de César. Il lui lut sontestament et lui montra son cadavre. Tout ce qui frappe limagination des foules se présente sous forme dune imagesaisissante et nette, dégagée dinterprétation accessoire, ou nayant dautre accompa-gnement que quelques faits merveilleux : une grande victoire, un grand miracle, ungrand crime, un grand espoir. Il importe de présenter les choses en bloc, et sansjamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperontaucunement limagination des foules ; tandis quun seul crime considérable, une seule
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 39catastrophe, les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moinsmeurtriers que les cent petits accidents réunis. La grande épidémie dinfluenza qui fitpérir, à Paris, cinq mille personnes en quelques semaines, frappa peu limaginationpopulaire. Cette véritable hécatombe ne se traduisait pas, en effet, par quelque imagevisible, mais uniquement par les indications hebdomadaires de la statistique. Unaccident qui, au lieu de ces cinq mille personnes, en eût seulement fait périr cinqcents, le même jour, sur une place publique, par un événement bien visible, la chutede la tour Eiffel, par exemple, aurait produit sur limagination une impression immen-se. La perte possible dun transatlantique quon supposait, faute de nouvelles, coulé enpleine mer, frappa profondément pendant huit jours limagination des foules. Or, lesstatistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grandsbâtiments se perdirent. De ces pertes successives, bien autrement importantes commedestruction de vies et de marchandises, les foules ne se préoccupèrent pas un seulinstant. Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent limagination populaire,mais bien la façon dont ils se présentent. Ces faits doivent par condensation, si je puismexprimer ainsi, produire une image saisissante qui remplisse et obsède lesprit.Connaître lart dimpressionner limagination des foules cest connaître lart de lesgouverner.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 40Livre I : l’âme des foulesChapitre IVFormes religieuses que revêtenttoutes les convictions des foulesRetour à la table des matières Nous avons vu que les foules ne raisonnent pas, quelles admettent ou rejettent lesidées en bloc, ne supportent ni discussion ni contradiction et que les suggestionsagissant sur elles envahissent entièrement le champ de leur entendement et tendentaussitôt à se transformer en actes. Nous avons montré que les foules convenablementsuggestionnées sont prêtes à se sacrifier pour lidéal qui leur a été suggéré. Nousavons vu enfin quelles connaissent seulement les sentiments violents et extrêmes.Chez elles, la sympathie devient vite adoration, et à peine née lantipathie se trans-forme en haine. Ces indications générales permettent déjà de pressentir la nature deleurs convictions. En examinant de près les convictions des foules, aussi bien aux époques de foique dans les grands soulèvements politiques, comme ceux du dernier siècle, onconstate quelles présentent toujours une forme spéciale, que je ne puis mieux déter-miner quen lui donnant le nom de sentiment religieux. Ce sentiment a des caractéristiques très simples : adoration dun être supposé su-périeur, crainte de la puissance quon lui attribue, soumission aveugle à ses comman-dements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 41considérer comme ennemis tous ceux qui refusent de les admettre. Quun tel senti-ment sapplique à un Dieu invisible, à une idole de pierre, à un héros ou à une idéepolitique, il reste toujours dessence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux syretrouvent également. Les foules revêtent dune même puissance mystérieuse la for-mule politique ou le chef victorieux qui les fanatise momentanément. On nest pas religieux seulement quand on adore une divinité, mais quand on mettoutes les ressources de son esprit, toutes les soumissions de sa volonté, toutes lesardeurs du fanatisme au service dune cause ou dun être devenu le but et le guide dessentiments et des actions. Lintolérance et le fanatisme constituent laccompagnement ordinaire dun senti-ment religieux. Ils sont inévitables chez ceux qui croient posséder le secret dubonheur terrestre ou éternel. Ces deux traits se retrouvent dans tous les hommes engroupe lorsquune conviction quelconque les soulève. Les Jacobins de la Terreurétaient aussi foncièrement religieux que les catholiques de lInquisition, et leur cruelleardeur dérivait de la même source. Les convictions des foules revêtent ces caractères de soumission aveugle, dinto-lérance farouche, de besoin de propagande violente inhérents au sentiment religieux ;on peut donc dire que toutes leurs croyances ont une forme religieuse. Le héros que lafoule acclame est véritablement un dieu pour elle. Napoléon le fut pendant quinzeans, et jamais divinité ne compta de plus parfaits adorateurs. Aucune nenvoya plusfacilement les hommes à la mort. Les dieux du paganisme et du christianisme nexer-cèrent jamais un empire plus absolu sur les âmes. Les fondateurs de croyances religieuses ou politiques ne les ont fondées quensachant imposer aux foules ces sentiments de fanatisme religieux qui font trouver àlhomme son bonheur dans ladoration et le poussent à sacrifier sa vie pour son idole.Il en a été ainsi à toutes les époques. Dans son beau livre sur la Gaule romaine, Fustelde Coulanges fait justement remarquer que lEmpire romain ne se maintint nullementpar la force, mais par ladmiration religieuse quil inspirait. « Il serait sans exempledans lhistoire du monde, dit-il avec raison, quun régime détesté des populations aitduré cinq siècles... On ne sexpliquerait pas que trente légions de lEmpire eussent pucontraindre cent millions dhommes à obéir. » Sils obéissaient, cest que lempereur,personnifiant la grandeur romaine, était unanimement adoré comme une divinité.Dans la moindre bourgade de lEmpire, lempereur avait des autels. « On vit surgir ence temps-là dans les âmes, dun bout de lEmpire à lautre, une religion nouvelle quieut pour divinités les empereurs eux-mêmes. Quelques années avant lère chrétienne,la Gaule entière, représentée par soixante cités, éleva en commun un temple, près dela ville de Lyon, à Auguste... Ses prêtres, élus par la réunion des cités gauloises,étaient les premiers personnages de leur pays... Il est impossible dattribuer tout cela àla crainte et à la servilité. Des peuples entiers ne sont pas serviles, et ne le sont paspendant trois siècles. Ce nétaient pas les courtisans qui adoraient le prince, cétaitRome. Ce nétait pas Rome seulement, cétait la Gaule, cétait lEspagne, cétait laGrèce et lAsie. » Aujourdhui la plupart des grands conquérants dâmes ne possèdent plus dautels,mais ils ont des statues ou des images, et le culte quon leur rend nest pas notable-ment différent de celui de jadis. On narrive à comprendre un peu la philosophie delhistoire quaprès avoir bien pénétré ce point fondamental de la psychologie desfoules : il faut être dieu pour elles ou ne rien être
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 42 Ce ne sont pas là des superstitions dun autre âge chassées définitivement par laraison. Dans sa lutte éternelle contre la raison, le sentiment na jamais été vaincu. Lesfoules ne veulent plus entendre les mots de divinité et de religion, qui les ont silongtemps dominées ; mais aucune époque ne les vit élever autant de statues etdautels que depuis un siècle. Le mouvement populaire connu sous le nom de boulan-gisme démontra avec quelle facilité les instincts religieux des foules sont prêts àrenaître. Point dauberge de village, qui ne possédât limage du héros. On lui attribuaitla puissance de remédier à toutes les injustices, à tous les maux, et des milliersdhommes auraient donné leur vie pour lui. Quelle place neût-il pas conquis danslhistoire si son caractère avait pu soutenir sa légende! Aussi est-ce une bien inutile banalité de répéter quil faut une religion aux foules.Les croyances politiques, divines et sociales ne sétablissent chez elles quà la condi-tion de revêtir toujours la forme religieuse, qui les met à labri de la discussion.Lathéisme, sil était possible de le faire accepter aux foules, aurait toute lardeurintolérante dun sentiment religieux, et, dans ses formes extérieures, deviendraitrapidement un culte. Lévolution de la petite secte positiviste nous en fournit unepreuve curieuse. Elle ressemble à ce nihiliste, dont le profond Dostoïewsky nousrapporte lhistoire. Éclairé un jour par les lumières de la raison, il brisa les images desdivinités et des saints qui ornaient lautel de sa petite chapelle, éteignit les cierges, et,sans perdre un instant, remplaça les images détruites par les ouvrages de quelquesphilosophes athées, puis ralluma pieusement les cierges. Lobjet de ses croyancesreligieuses sétait transformé, mais ses sentiments religieux, peut-on dire vraimentquils avaient changé ? On ne comprend bien, je le répète encore, certains événements historiques - etprécisément les plus importants - quaprès sêtre rendu compte de la forme religieuseque finissent toujours par revêtir les convictions des foules. Bien des phénomènessociaux demandent létude dun psychologue beaucoup plus que celle dun naturaliste.Notre grand historien Taine na examiné la Révolution quen naturaliste, aussi lagenèse réelle des événements lui a-t-elle souvent échappé. Il a parfaitement observéles faits, mais, faute davoir pénétré la psychologie des foules, le célèbre écrivain napas toujours su remonter aux causes. Les faits layant épouvanté par leur côtésanguinaire, anarchique et féroce, il na guère vu dans les héros de la grande épopéequune horde de sauvages épileptiques se livrant sans entraves à leurs instincts. Lesviolences de la Révolution, ses massacres, son besoin de propagande, ses déclarationsde guerre à tous les rois sexpliquent seulement si lon considère quelle fut létablis-sement dune nouvelle croyance religieuse dans lâme des foules. La Réforme, laSaint-Barthélemy, les guerres de Religion, lInquisition, la Terreur sont des phéno-mènes dordre identique, accomplis sous la suggestion de ces sentiments religieux quiconduisent nécessairement à extirper, par le fer et le feu, tout ce qui soppose àlétablissement de la nouvelle croyance. Les méthodes de lInquisition et de la Terreursont celles des vrais convaincus. Ils ne seraient pas des convaincus sils enemployaient dautres. Les bouleversements analogues à ceux que je viens de citer ne sont possibles quequand lâme des foules les fait surgir. Les plus absolus despotes seraient impuissantsà les déchaîner. Les historiens montrant la Saint-Barthélemy comme l’œuvre dun roi,ignorent la psychologie des foules tout autant que celle des rois. De semblablesmanifestations ne peuvent sortir que de lâme populaire. Le pouvoir le plus absolu dumonarque le plus despotique ne va guère plus loin que den hâter ou den retarder un
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 43peu le moment. Ce ne sont pas les rois qui firent ni la Saint-Barthélemy, ni lesguerres de Religion, pas plus que Robespierre, Danton ou Saint-Just ne firent laTerreur. Derrière de pareils événements on retrouve toujours lâme des foules.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 44Psychologie des foulesLivre IILes opinions etles croyances des foulesRetour à la table des matières
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 45Livre II : les opinions et les croyances des foulesChapitre IFacteurs lointains des croyanceset opinions des foulesRetour à la table des matières Nous venons détudier la constitution mentale des foules. Nous connaissons leursmanières de sentir, de penser, de raisonner. Examinons maintenant comment naissentet sétablissent leurs opinions et leurs croyances. Les facteurs qui déterminent ces opinions et ces croyances sont de deux ordres :facteurs lointains et facteurs immédiats. Les facteurs lointains rendent les foules capables dadopter certaines convictionset inaptes à se laisser pénétrer par dautres. Ils préparent le terrain où lon voit germertout à coup des idées nouvelles, dont la force et les résultats étonnent, mais qui nontde spontané que lapparence. Lexplosion et la mise en oeuvre de certaines idées chezles foules présentent quelquefois une soudaineté foudroyante. Ce nest là quun effetsuperficiel, derrière lequel on doit chercher le plus souvent un long travail antérieur. Les facteurs immédiats sont ceux qui, superposés à ce long travail, sans lequel ilsne pourraient agir, provoquent la persuasion active chez les foules, cest-à-dire fontprendre forme à lidée et la déchaînent avec toutes ses conséquences. Sous la pousséede ces facteurs immédiats surgissent les résolutions qui soulèvent brusquement lescollectivités ; par eux éclate une émeute ou se décide une grève ; par eux des majo-rités énormes portent un homme au pouvoir ou renversent un gouvernement.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 46 Dans tous les grands événements de lhistoire, on constate laction successive deces deux ordres de facteurs. La Révolution française, pour ne prendre quun des plusfrappants exemples, eut parmi ses facteurs lointains les critiques des écrivains, lesexactions de lAncien Régime. Lâme des foules, ainsi préparée, fut soulevée ensuiteaisément par des facteurs immédiats, tels que les discours des orateurs, et lesrésistances de la cour à propos de réformes insignifiantes. Parmi les facteurs lointains, il y en a de généraux quon retrouve au fond de toutesles croyances et opinions des foules ; ce sont : la race, les traditions, le temps, lesinstitutions, léducation. Nous allons étudier leur rôle respectif.1. La raceRetour à la table des matières Ce facteur, la race, doit être mis au premier rang, car à lui seul il est beaucoupplus important que tous les autres. Nous lavons suffisamment étudié dans un précé-dent volume pour quil soit utile dy revenir longuement. Nous y avons montré cequest une race historique, et comment, dès que ses caractères sont formés, sescroyances, ses institutions, ses arts, en un mot tous les éléments de sa civilisation,deviennent lexpression extérieure de son âme. Le pouvoir de la race est tel quaucunélément ne saurait passer dun peuple à un autre sans subir les transformations lesplus profondes 1. Le milieu, les circonstances, les événements représentent les suggestions socialesdu moment. Ils peuvent exercer une action importante, mais toujours momentanée sielle est contraire aux suggestions de la race, cest-à-dire de toute la série des ancêtres. Dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, nous aurons encore occasion de revenirsur linfluence de la race, et de montrer que cette influence est si grande quelledomine les caractères spéciaux à lâme des foules. Cest pourquoi les multitudes desdivers pays présentent dans leurs croyances et leur conduite des différences trèsaccentuées, et ne peuvent être influencées de la même façon.2. Les traditionsRetour à la table des matières Les traditions représentent les idées, les besoins, les sentiments du passé. Ellessont la synthèse de la race et pèsent de tout leur poids sur nous.1 Cette proposition étant bien nouvelle encore, et lhistoire demeurant tout à fait inintelligible sans elle, jai consacré plusieurs chapitres de mon ouvrage (Les lois psychologiques de lévolution des peuples) à sa démonstration. Le lecteur y verra que, malgré de trompeuses apparences, ni la langue, ni la religion, ni les arts, ni, en un mot, aucun élément de civilisation, ne peut passer intact dun peuple à un autre.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 47 Les sciences biologiques ont été transformées depuis que lembryologie a montrélinfluence immense du passé dans lévolution des êtres ; et les sciences historiques leseront pareillement quand cette notion deviendra plus répandue. Elle ne lest passuffisamment encore, et bien des hommes dÉtat en sont restés aux idées des théori-ciens du dernier siècle, simaginant quune société peut rompre avec son passé et êtrerefaite de toutes pièces en prenant pour guides les lumières de la raison. Un peuple est un organisme créé par le passé. Comme tout organisme, il ne peutse modifier que par de lentes accumulations héréditaires. Les vrais conducteurs des peuples sont ses traditions ; et, comme je lai répétébien des fois, ils nen changent facilement que les formes extérieures. Sans traditions,cest-à-dire sans âme nationale, aucune civilisation nest possible. Aussi les deux grandes occupations de lhomme depuis quil existe ont-elles été dese créer un réseau de traditions puis de les détruire lorsque leurs effets bienfaisantssont usés. Sans traditions stables, pas de civilisation ; sans la lente élimination de cestraditions, pas de progrès. La difficulté est de trouver un juste équilibre entre lastabilité et la variabilité. Cette difficulté est immense. Quand un peuple laisse sescoutumes se fixer trop solidement pendant de nombreuses générations, il ne peut plusévoluer et devient, comme la Chine, incapable de perfectionnements. Les révolutionsviolentes elles-mêmes deviennent impuissantes, car il arrive alors, ou que lesfragments brisés de la chaîne se ressoudent, et alors le passé reprend sans change-ments son empire, ou que les fragments dispersés engendrent lanarchie et bientôt ladécadence. Aussi la tâche fondamentale dun peuple doit-elle être de garder les institutions dupassé, en les modifiant peu à peu. Tâche difficile. Les Romains dans les tempsanciens, les Anglais dans les temps modernes, sont à peu près les seuls à lavoirréalisée. Les conservateurs les plus tenaces des idées traditionnelles, et qui sopposent leplus obstinément à leur changement, sont précisément les foules, et notamment lescatégories des foules qui constituent les castes. Jai déjà insisté sur cet esprit con-servateur et montré que beaucoup de révoltes naboutissent quà des changements demots. A la fin du dernier siècle, devant les églises détruites, les prêtres expulsés ouguillotinés, la persécution universelle du culte catholique, on pouvait croire que lesvieilles idées religieuses avaient perdu tout pouvoir ; et cependant après quelquesannées les réclamations universelles amenèrent le rétablissement du culte aboli 1. Aucun exemple ne montre mieux la puissance des traditions sur lâme des foules.Les temples nabritent pas les idoles les plus redoutables, ni les palais les tyrans les1 Le rapport de lancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à ce point de vue fort net : « Ce quon voit partout sur la célébration du dimanche et sur la fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir aux anciens usages, et il nest plus temps de résister à cette pente nationale... « La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres. Cest une erreur de quelques philosophes modernes, à laquelle jai été moi-même entraîné, que de croire à la possibilité dune instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux; ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de consolation... « Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres, ses autels et son culte. »
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 48plus despotiques. On les détruit facilement. Les maîtres invisibles qui règnent dansnos âmes échappent à tout effort et ne cèdent quà la lente usure des siècles.3. Le tempsRetour à la table des matières Dans les problèmes sociaux, comme dans les problèmes biologiques, un des plusénergiques facteurs est le temps. Il représente le vrai créateur et le grand destructeur.Cest lui qui a édifié les montagnes avec des grains de sable, et élevé jusquà ladignité humaine lobscure cellule des temps géologiques. Il suffit pour transformer unphénomène quelconque de faire intervenir les siècles. On a dit avec raison quunefourmi qui aurait le temps devant elle pourrait niveler le mont Blanc. Un être possé-dant le pouvoir magique de varier le temps à son gré aurait la puissance que lescroyants attribuent à leurs Dieux. Mais nous navons à nous occuper ici que de linfluence du temps dans la genèsedes opinions des foules. A ce point de vue, son action est encore immense. Il tientsous sa dépendance les grandes forces, telles que la race, qui ne peuvent se formersans lui. Il fait évoluer et mourir toutes les croyances. Par lui elles acquièrent leurpuissance et par lui aussi elles la perdent. Le temps prépare les opinions et les croyances des foules, cest-à-dire le terrain oùelles germeront. Il sensuit que certaines idées réalisables à une époque ne le sont plusà une autre. Le temps accumule limmense résidu de croyances et de pensées, surlequel naissent les idées dune époque. Elles ne germent pas au hasard et à laventure.Leurs racines plongent dans un long passé. Quand elles fleurissent, le temps avaitpréparé leur éclosion ; et cest toujours en arrière quil faut remonter pour en conce-voir la genèse. Elles sont filles du passé et mères de lavenir, esclaves du tempstoujours. Ce dernier est donc notre véritable maître, et il suffit de le laisser agir pour voirtoutes choses se transformer. Aujourdhui, nous nous inquiétons fort des aspirationsmenaçantes des foules, des destructions et des bouleversements quelles présagent. Letemps se chargera à lui seul de rétablir léquilibre. « Aucun régime, écrit très juste-ment M. Lavisse, ne se fonda en un jour. Les organisations politiques et sociales sontdes œuvres qui demandent des siècles ; la féodalité exista informe et chaotiquependant des siècles, avant de trouver ses règles ; la monarchie absolue vécut pendantdes siècles aussi, avant de trouver des moyens réguliers de gouvernements, et il y eutde grands troubles dans ces périodes dattente. »4. Les institutions politiques et socialesRetour à la table des matières Lidée que les institutions peuvent remédier aux défauts des sociétés, que leprogrès des peuples résulte du perfectionnement des constitutions et des gouverne-ments et que les changements sociaux sopèrent à coups de décrets ; cette idée, dis-je,
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 49est très généralement répandue encore. La Révolution française leut pour point dedépart et les théories sociales actuelles y prennent leur point dappui. Les expériences les plus continues nont pas réussi à ébranler cette redoutablechimère. En vain philosophes et historiens ont essayé den prouver labsurdité. Il neleur a pas été difficile pourtant de montrer que les institutions sont filles des idées,des sentiments et des mœurs ; et quon ne refait pas les idées, les sentiments et lesmœurs en refaisant les codes. Un peuple ne choisit pas plus des institutions à son gré,quil ne choisit la couleur de ses yeux ou de ses cheveux. Les institutions et lesgouvernements représentent le produit de la race. Loin dêtre les créateurs duneépoque, ils sont ses créations. Les peuples ne sont pas gouvernés suivant leurs capri-ces dun moment, mais comme lexige leur caractère. Il faut parfois des siècles pourformer un régime politique, et des siècles pour le changer. Les institutions nontaucune vertu intrinsèque ; elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes.Bonnes à un moment donné pour un peuple donné, elles peuvent être détestables pourun autre. Un peuple na donc nullement le pouvoir de changer réellement ses institutions. Ilpeut assurément, au prix de révolutions violentes, en modifier le nom, mais le fond nese modifie pas. Les noms sont de vaines étiquettes dont lhistorien, préoccupé de lavaleur réelle des choses, na pas à tenir compte. Cest ainsi par exemple que le plusdémocratique pays du monde est lAngleterre 1, soumise cependant à un régimemonarchique, alors que les républiques hispano-américaines, régies par des constitu-tions républicaines, subissent les plus lourds despotismes. Le caractère des peuples etnon les gouvernements détermine leurs destinées. Jai tenté détablir cette vérité dansun précédent volume, en mappuyant sur de catégoriques exemples. Cest donc une tâche puérile, un inutile exercice de rhéteur que de perdre sontemps à fabriquer des constitutions. La nécessité et le temps se chargent de les élabo-rer, quand on laisse agir ces deux facteurs. Le grand historien Macaulay montre dansun passage que devraient apprendre par cœur les politiciens de tous les pays latinsque les Anglo-Saxons sy sont pris ainsi. Après avoir expliqué les bienfaits de loisparaissant, au point de vue de la raison pure, un chaos dabsurdités et de contra-dictions, il compare les douzaines de constitutions mortes dans les convulsions despeuples latins de lEurope et de lAmérique avec celle de lAngleterre, et fait voir quecette dernière na été changée que très lentement, par parties, sous linfluence denécessités immédiates et jamais de raisonnements spéculatifs. « Ne point sinquiéterde la symétrie, et sinquiéter beaucoup de lutilité ; nôter jamais une anomalie unique-ment parce quelle est une anomalie ; ne jamais innover si ce nest lorsque quelquemalaise se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser du malaise ;nétablir jamais une proposition plus large que le cas particulier auquel on remédie ;telles sont les règles qui, depuis lâge de Jean jusquà lâge de Victoria, ont généra-lement guidé les délibérations de nos deux cent cinquante parlements. »1 Cest ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les républicains les plus avancés. Le journal américain Forum exprimait cette opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, daprès la Review of Reviews de décembre 1894 : « On ne doit jamais oublier, même chez les plus fervents ennemis de laristocratie, que lAn- gleterre est aujourdhui le pays le plus démocratique de lunivers, celui où les droits de lindividu sont le plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté. »
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 50 Il faudrait prendre une à une les lois, les institutions de chaque peuple, pour mon-trer à quel point elles sont lexpression des besoins de leur race, et ne sauraient pourcette raison être violemment transformées. On peut disserter philosophiquement, parexemple, sur les avantages et les inconvénients de la centralisation ; mais quand nousvoyons un peuple, composé de races diverses, consacrer mille ans defforts pourarriver progressivement à cette centralisation ; quand nous constatons quune granderévolution ayant pour but de briser toutes les institutions du passé, fut forcée nonseulement de respecter cette centralisation, mais de lexagérer encore, nous pouvonsconclure quelle est fille de nécessités impérieuses, une condition même dexistence,et plaindre la faible portée mentale des hommes politiques qui parlent de la détruire.Si par hasard leur opinion triomphait, cette réussite serait le signal dune profondeanarchie 1 qui ramènerait dailleurs à une nouvelle centralisation plus lourde quelancienne. Concluons de ce qui précède que ce nest pas dans les institutions quil fautchercher le moyen dagir profondément sur lâme des foules. Certains pays, commeles États-Unis, prospèrent merveilleusement avec des institutions démocratiques, etdautres, tels que les républiques hispano-américaines, végètent dans la plus lamenta-ble anarchie malgré des institutions semblables. Ces institutions sont aussi étrangèresà la grandeur des uns quà la décadence des autres. Les peuples restent gouvernés parleur caractère, et toutes les institutions qui ne sont pas intimement moulées sur cecaractère ne représentent quun vêtement demprunt, un déguisement transitoire. Cer-tes, des guerres sanglantes, des révolutions violentes ont été faites, et se ferontencore, pour imposer des institutions auxquelles est attribué le pouvoir surnaturel decréer le bonheur. On pourrait donc dire en un sens que les institutions agissent surlâme des foules puisquelles engendrent de pareils soulèvements. Mais nous savonsque, en réalité, triomphantes ou vaincues, elles ne possèdent par elles-mêmes aucunevertu. En poursuivant leur conquête on ne poursuit donc que des illusions.5. Linstruction et léducationRetour à la table des matières Au premier rang des idées dominantes de notre époque se trouve aujourdhuicelle-ci : linstruction a pour résultat certain daméliorer les hommes et même de lesrendre égaux. Par le fait seul de la répétition, cette assertion a fini par devenir un desdogmes les plus inébranlables de la démocratie. Il serait aussi difficile dy touchermaintenant quil leût été jadis de toucher à ceux de l’Église. Mais sur ce point, comme sur bien dautres, les idées démocratiques se trouvent enprofond désaccord avec les données de la psychologie et de lexpérience. Plusieursphilosophes éminents, Herbert Spencer notamment, eurent peu de peine à montrer1 Si lon rapproche les profondes dissensions religieuses et politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont surtout une question de race, des tendances séparatistes manifestées à lépoque de la Révolution, et dessinées à nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit que les races diverses subsistant sur notre sol sont bien loin dêtre fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution et la création de départements artificiels destinés à mêler les anciennes provinces furent certainement son oeuvre la plus utile. Si la décentralisation, dont parlent tant aujourdhui des esprits imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promptement aux plus sanglantes discordes. Le méconnaître cest oublier entièrement notre histoire.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 51que linstruction ne rend lhomme ni plus moral ni plus heureux, quelle ne change passes instincts et ses passions héréditaires et peut, mal dirigée, devenir beaucoup pluspernicieuse quutile. Les statisticiens sont venus confirmer ces vues en nous disantque la criminalité augmente avec la généralisation de linstruction, ou tout au moinsdune certaine instruction ; que les pires ennemis de la société, les anarchistes, serecrutent souvent parmi les lauréats des écoles. Un magistrat distingué, M. AdolpheGuillot, faisait remarquer quon compte actuellement trois mille criminels lettréscontre mille illettrés, et que, en cinquante ans, la criminalité est passée de deux centvingt-sept pour cent mille habitants, à cinq cent cinquante-deux, soit une augmen-tation de 133 %. Il a noté aussi avec ses collègues que la criminalité progresse prin-cipalement chez les jeunes gens pour lesquels lécole gratuite a remplacé le patronat. Personne, certes, na jamais soutenu que linstruction bien dirigée ne puisse donnerdes résultats pratiques fort utiles, sinon pour élever la moralité, au moins pourdévelopper les capacités professionnelles. Malheureusement les peuples latins, sur-tout depuis une trentaine dannées, ont basé leur système dinstruction sur des prin-cipes très défectueux, et, malgré les observations desprits éminents, ils persistentdans leurs lamentables erreurs. Jai moi-même, en divers ouvrages 1, montré que notreéducation actuelle transforme en ennemis de la société un grand nombre de ceux quilont reçue, et recrute beaucoup de disciples pour les pires formes du socialisme. Le premier danger de cette éducation - très justement qualifiée de latine - est dereposer sur une erreur psychologique fondamentale : simaginer que la récitation desmanuels développe lintelligence. Dès lors, on tâche den apprendre le plus possible ;et, de lécole primaire au doctorat ou à lagrégation, le jeune homme ne fait quingur-giter le contenu des livres, sans exercer jamais son jugement et son initiative.Linstruction, pour lui, consiste à réciter et à obéir. « Apprendre des leçons, savoir parcœur une grammaire ou un abrégé, bien répéter, bien imiter, voilà, écrivait un ancienministre de lInstruction publique, M. Jules Simon, une plaisante éducation où touteffort est un acte de foi devant linfaillibilité du maître, et naboutit quà nous dimi-nuer et nous rendre impuissants. » Si cette éducation nétait quinutile, on pourrait se borner à plaindre les malheu-reux enfants auxquels, à la place de tant de choses nécessaires on préfère enseigner lagénéalogie des fils de Clotaire, les luttes de la Neustrie et de lAustrasie, ou desclassifications zoologiques ; mais elle présente le danger beaucoup plus sérieux dins-pirer à celui qui la reçue un dégoût violent de la condition où il est né, et lintensedésir den sortir. Louvrier ne veut plus rester ouvrier, le paysan ne veut plus êtrepaysan, et le dernier des bourgeois ne voit pour ses fils dautre carrière possible queles fonctions salariées par lÉtat. Au lieu de préparer des hommes pour la vie, lécolene les prépare quà des fonctions publiques où la réussite nexige aucune lueurdinitiative. En bas de léchelle sociale, elle crée ces armées de prolétaires mécontentsde leur sort et toujours prêts à la révolte; en haut, notre bourgeoisie frivole, à la foissceptique et crédule, imprégnée dune confiance superstitieuse dans lÉtat providence,que cependant elle fronde sans cesse, inculpant toujours le gouvernement de sespropres fautes et incapable de rien entreprendre sans lintervention de lautorité. LÉtat, qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés, ne peut en utiliserquun petit nombre et laisse forcément les autres sans emploi. Il lui faut donc serésigner à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les seconds. Du haut en bas de1 Voir Psychologie du socialisme, 7e éd., et Psychologie de léducation, 14e éd.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 52la pyramide sociale, la masse formidable des diplômés assiège aujourdhui lescarrières. Un négociant peut très difficilement trouver un agent pour aller lereprésenter dans les colonies, mais cest par des milliers de candidats que les plusmodestes places officielles sont sollicitées. Le département de la Seine compte à luiseul vingt mille instituteurs et institutrices sans emploi, et qui, méprisant les champset latelier, sadressent à lÉtat pour vivre. Le nombre des élus étant restreint, celui desmécontents est forcément immense. Ces derniers sont prêts pour toutes lesrévolutions, quels quen soient les chefs et le but poursuivi. Lacquisition deconnaissances inutilisables est un moyen sûr de transformer lhomme en révolté 1. Il est évidemment trop tard pour remonter un tel courant. Seule lexpérience,dernière éducatrice des peuples, se chargera de nous dévoiler notre erreur. Seule ellesaura prouver la nécessité de remplacer nos odieux manuels, nos pitoyables concourspar une instruction professionnelle capable de ramener la jeunesse vers les champs,les ateliers, les entreprises coloniales, aujourdhui délaissés. Cette instruction professionnelle réclamée maintenant par tous les esprits éclairésfut celle que reçurent jadis nos pères, et que les peuples actuellement dominateurs dumonde par leur volonté, leur initiative, leur esprit dentreprise, ont su conserver. Dansdes pages remarquables, dont je produirai plus loin les passages essentiels, Taine amontré nettement que notre éducation dautrefois était à peu près ce quest aujourdhuiléducation anglaise ou américaine, et, dans un remarquable parallèle entre le systèmelatin et le système anglo-saxon, il fait voir clairement les conséquences des deuxméthodes. Peut-être pourrait-on accepter tous les inconvénients de notre éducation classique,alors même quelle ne ferait que des déclassés et des mécontents, si lacquisition su-perficielle de tant de connaissances, la récitation parfaite de tant de manuels élevaientle niveau de lintelligence. Mais atteint-elle réellement ce résultat ? Non, hélas ! Lejugement, lexpérience, linitiative, le caractère sont les conditions de succès dans lavie, et ce nest pas dans les livres quon les apprend. Les livres sont des dictionnairesutiles à consulter, mais dont il est parfaitement superflu demmagasiner dans la tête delongs fragments. Comment linstruction professionnelle peut-elle développer lintelligence dans unemesure qui échappe tout à fait à linstruction classique. Taine la fort bien montré dansles lignes suivantes : Les idées ne se forment que dans leur milieu naturel et normal ; ce qui fait végéter leur germe, ce sont les innombrables impressions sensibles que le jeune homme reçoit tous les jours à latelier, dans la mine, au tribunal, à létude, sur le chantier, à lhôpital, au spectacle des1 Ce nest pas là dailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on lobserve aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat sobtient aussi par des concours dont la seule épreuve est la récitation imperturbable dépais manuels. Larmée des lettrés sans emploi est considérée aujourdhui en Chine comme une véritable calamité nationale. De même dans lInde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme en Angleterre, mais simplement pour instruire les indigènes, il sest formé une classe spéciale de lettrés, les Babous, qui, lorsquils ne peuvent acquérir une position, deviennent dirréconciliables ennemis de la puissance anglaise. Chez tous les Babous, munis ou non demplois, le premier effet de linstruction a été dabaisser immensément le niveau de leur moralité. Jai longuement insisté sur ce point dans mon livre Les civilisations de lInde. Tous les auteurs qui ont visité la grande péninsule lont également constaté.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 53 outils, des matériaux et des opérations, en présence des clients, des ouvriers, du travail, de louvrage bien ou mal fait, dispendieux ou lucratif : voilà les petites perceptions particulières des yeux, de loreille, des mains et même de lodorat, qui, involontairement recueillies et sourdement élaborées, sorganisent en lui pour lui suggérer tôt ou tard telle combinaison nouvelle, simplification, économie, perfectionnement ou invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune Français est privé, et justement pendant lâge fécond : sept ou huit années durant, il est séquestré dans une école, loin de lexpérience directe et personnelle qui lui aurait donné la notion exacte et vive des choses, des hommes et des diverses façons de les manier. ... Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine, plusieurs années de leur vie, et des années efficaces, importantes ou même décisives : comptez dabord la moitié ou les deux tiers de ceux qui se présentent à lexamen, je veux dire les refusés ; ensuite, parmi les admis, gradés, brevetés et diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire les surmenés. On leur a demandé trop en exigeant que tel jour, sur une chaise ou devant un tableau, ils fussent, deux heures durant et pour un groupe de sciences, des répertoires vivants de toute la connaissance humaine ; en effet, ils ont été cela, ou à peu près, ce jour-là, pendant deux heures ; mais, un mois plus tard, ils ne le sont plus ; ils ne pourraient pas subir de nouveau lexamen ; leurs acquisitions, trop nombreuses et trop lourdes, glissent incessamment hors de leur esprit, et ils nen font pas de nouvelles. Leur vigueur mentale a fléchi ; la sève féconde est tarie ; lhomme fait apparaît, et, souvent cest lhomme fini. Celui-ci, rangé, marié, résigné à tourner en cercle et indéfiniment dans le même cercle, se cantonne dans son office restreint ; il le remplit correctement, rien au-delà. Tel est le rendement moyen ; certainement la recette néquilibre pas la dépense. En Angleterre et en Amérique, où, comme jadis avant 1789 en France, on emploie le procédé inverse, le rendement obtenu est égal ou supérieur. Lillustre historien nous montre ensuite la différence de notre système avec celuides Anglo-Saxons. Chez eux lenseignement ne provient pas du livre, mais de lachose elle-même. Lingénieur, par exemple, se formant dans un atelier et jamais dansune école, chacun peut arriver exactement au degré que comporte son intelligence,ouvrier ou contremaître sil est incapable daller plus loin, ingénieur si ses aptitudes lepermettent. Cest là un procédé autrement démocratique et utile pour la société que defaire dépendre toute la carrière dun individu dun concours de quelques heures subi àdix-huit ou vingt ans. A lhôpital, dans la mine, dans la manufacture, chez larchitecte, chez lhomme de loi, lélève, admis très jeune, fait son apprentissage, et son stage, à peu près comme chez nous un clerc dans son étude ou un rapin dans son atelier. Au préalable et avant dentrer, il a pu suivre quelque cours général et sommaire, afin davoir un cadre tout prêt pour y loger les observations que tout à lheure il va faire. Cependant, à sa portée, il y a, le plus souvent, quelques cours techniques quil pourra suivre à ses heures libres, afin de coordonner au fur et à mesure les expériences quotidiennes quil fait. Sous un pareil régime, la capacité pratique croît et se développe delle-même, juste au degré que comportent les facultés de lélève, et dans la direction requise par sa besogne future par l’œuvre spéciale à laquelle dès à présent il veut sadapter. De cette façon, en Angleterre et aux États-Unis, le jeune homme parvient vite à tirer de lui-même tout ce quil contient. Dès vingt-cinq ans, et bien plus tôt, si la substance et le fonds ne lui manquent pas, il est, non seulement un exécutant utile, mais encore un entrepreneur spontané, non seulement un rouage, mais de plus un moteur. - En France, où le procédé inverse a prévalu et, à chaque génération, devient plus chinois, le total des forces perdues est énorme. Et le grand philosophe arrive à la conclusion suivante sur la disconvenance crois-sante de notre éducation latine et de la vie :
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 54 Aux trois étages de linstruction, pour lenfance, ladolescence et la jeunesse, la prépa- ration théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, sest prolongée et surchargée, en vue de lexamen, du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par lapplication dun régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de lapprentissage pratique, par linternat, par lentraînement artificiel et le remplissage mécani- que, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de lâge adulte et des offices virils que lhomme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à lheure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut ladapter ou le résigner davance, du conflit humain où pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas ; tout au rebours ; bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant, son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de laction pratique ne sont, le plus souvent, quune suite de chutes douloureuses ; il en reste meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. Cest une rude et dangereuse épreuve ; léquilibre moral et mental sy altère, et court le risque de ne pas se rétablir ; la désillusion est venue, trop brusque et trop complète ; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts 1. Nous sommes-nous éloignés, dans ce qui précède, de la psychologie des foules ?Non, certes. Pour comprendre les idées, les croyances qui y germent aujourdhui etécloront demain, il faut savoir comment le terrain a été préparé. Lenseignementdonné à la jeunesse dun pays permet de prévoir un peu les destinées de ce pays.Léducation de la génération actuelle justifie les prévisions les plus sombres. Cest enpartie avec linstruction et léducation que saméliore ou saltère lâme des foules. Ilétait donc nécessaire de montrer comment le système actuel la façonnée, et commentla masse des indifférents et des neutres est devenue progressivement une immensearmée de mécontents, prête à suivre toutes les suggestions des utopistes et desrhéteurs. Lécole forme aujourdhui des mécontents et des anarchistes et prépare pourles peuples latins les heures de décadence.1 TAINE, Le régime moderne, t. II, 1894. - Ces pages sont à peu près les dernières quécrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de sa longue expérience. Léducation est notre seul moyen dagir un peu sur lâme dun peuple. Il est profondément triste que presque personne en France ne puisse arriver à comprendre quel redoutable élément de décadence constitue notre enseignement actuel. Au lieu délever la jeunesse il labaisse et la pervertit.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 55Livre II : les opinions et les croyances des foulesChapitre IIFacteurs immédiatsdes opinions des foulesRetour à la table des matières Nous venons de rechercher les facteurs lointains et préparatoires qui dotent lâmedes peuples dune réceptivité spéciale, rendant possible chez les foules léclosion decertains sentiments et de certaines idées. Il nous reste à examiner maintenant lesfacteurs susceptibles dexercer une action immédiate. Nous verrons dans un prochainchapitre comment doivent être maniés ces facteurs pour produire tous leurs effets. La première partie de notre ouvrage a traité des sentiments, des idées, des raison-nements des collectivités ; et cette connaissance pourrait évidemment fournir dunefaçon générale les moyens dimpressionner leur âme. Nous savons déjà ce qui frappelimagination des foules, la puissance et la contagion des suggestions, surtout présen-tées sous forme dimages. Mais les suggestions possibles étant dorigine fort diverse,les facteurs capables dagir sur lâme des foules peuvent être assez différents. Il estdonc nécessaire de les examiner séparément. Les foules sont un peu comme lesphynx de la fable antique : il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologienous pose, ou se résigner à être dévoré par elles.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 561. Les images, les mots et les formulesRetour à la table des matières En étudiant limagination des foules, nous avons vu quelles sont impressionnéessurtout par des images. Si lon ne dispose pas toujours de ces images, il est possiblede les évoquer par lemploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ilspossèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes dela magie. Ils provoquent dans lâme des multitudes les plus formidables tempêtes, etsavent aussi les calmer. On élèverait une pyramide plus haute que celle du vieuxKhéops avec les seuls ossements des victimes de la puissance des mots et desformules. La puissance des mots est liée aux images quils évoquent et tout à fait indépen-dante de leur signification réelle. Ceux dont le sens est le plus mal défini possèdentparfois le plus daction. Tels, par exemple, les termes : démocratie, socialisme, éga-lité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à lepréciser. Et pourtant une puissance vraiment magique sattache à leurs brèves sylla-bes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent desaspirations inconscientes variées et lespoir de leur réalisation. La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certainesformules. On les prononce avec recueillement devant les foules ; et, tout aussitôt, lesvisages deviennent respectueux et les fronts sinclinent. Beaucoup les considèrentcomme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans lesâmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe aug-mente leur mystérieuse puissance. On peut les comparer à ces divinités redoutablescachées derrière le tabernacle et dont le dévot napproche quen tremblant. Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient dâgeen âge, de peuple à peuple, sous lidentité des formules. A certains mots sattachenttransitoirement certaines images : le mot nest que le bouton dappel qui les fait appa-raître. Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pas la puissance dévoquer desimages ; et, il en est qui, après en avoir évoqué, susent et ne réveillent plus rien danslesprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont lutilité principale est de dispensercelui qui les emploie de lobligation de penser. Avec un petit stock de formules et delieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce quil faut pourtraverser la vie sans la fatigante nécessité davoir à réfléchir. Si lon considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se com-pose se modifient assez lentement dans le cours des âges ; mais sans cesse, changentles images quils évoquent ou le sens quon y attache. Et cest pourquoi je suis arrivé,dans un autre ouvrage, à cette conclusion que la traduction exacte dune langue,surtout quand il sagit de peuples morts, est totalement impossible. Que faisons-nous,en réalité, en substituant un terme français à un terme latin, grec ou sanscrit, ou mêmequand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans notre propre langue il y aquelques siècles ? Nous substituons simplement les images et les idées que la viemoderne a suscitées dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 57différentes que la vie ancienne avait fait naître dans lâme de races soumises à desconditions dexistence sans analogie avec les nôtres. Les hommes de la Révolution,simaginant copier les Grecs et les Romains, ne faisaient que donner à des motsanciens un sens quils neurent jamais. Quelle ressemblance pouvait exister entre lesinstitutions des Grecs et celles que désignent de nos jours les mots correspondants ?Quétait alors une république, sinon une institution essentiellement aristocratiqueformée dune réunion de petits despotes dominant une foule desclaves maintenusdans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur lesclavage,nauraient pu exister un instant sans lui. Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenonsaujourdhui, à une époque où la liberté de penser nétait même pas soupçonnée, et oùil ny avait pas de forfait plus grand et dailleurs plus rare que de discuter les dieux,les lois et les coutumes de la cité ? Le mot patrie, dans lâme dun Athénien ou dunSpartiate, signifiait le culte dAthènes ou de Sparte, et nullement celui de Grèce,composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sensavait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et dereligions différentes, que vainquit si facilement César parce quil eut toujours parmielles des alliées. Rome seule dota la Gaule dune patrie en lui donnant lunité politiqueet religieuse. Sans même remonter si loin, et en reculant de deux siècles à peine,croit-on que le même mot de patrie était conçu comme aujourdhui par des princesfrançais, tels que le grand Condé, salliant à létranger contre leur souverain ? Et lemême mot encore navait-il pas un sens bien différent du sens moderne pour les émi-grés, simaginant obéir aux lois de lhonneur en combattant la France, et y obéissanten effet à leur point de vue, puisque la loi féodale liait le vassal au seigneur et non àla terre, et que là où commandait le souverain, là était la vraie patrie. Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondément changé dâge en âge.Nous ne pouvons arriver à les comprendre comme ils létaient jadis quaprès un longeffort. Beaucoup de lecture est nécessaire, on la dit avec raison, pour arriver seule-ment à concevoir ce que signifiaient aux yeux de nos arrière-grands-pères des motstels que le roi et la famille royale. Quest-ce alors pour des termes plus complexes ? Les mots nont donc que des significations mobiles et transitoires, changeantesdâge en âge et de peuple à peuple. Quand nous voulons agir par eux sur la foule, ilfaut savoir le sens quils ont pour elle à un moment donné, et non celui quils eurentjadis ou peuvent avoir pour des individus de constitution mentale différente. Les motsvivent comme les idées. Aussi, quand les foules, à la suite de bouleversements politiques, de changementsde croyances, finissent par professer une antipathie profonde pour les images évo-quées par certains mots, le premier devoir du véritable homme dÉtat est de changerces mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes. Ces dernières sonttrop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieuxTocqueville fait remarquer que le travail du Consulat et de lEmpire consista surtout àhabiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, à remplacer parconséquent des mots évoquant de fâcheuses images dans limagination par dautresdont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contri-bution foncière ; la gabelle, limpôt du sel ; les aides, contributions indirectes et droitréunis ; la taxe des maîtrises et jurandes sest appelée patente, etc.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 58 Une des fonctions les plus essentielles des hommes dÉtat consiste donc à baptiserde mots populaires, ou au moins neutres, les choses détestées des foules sous leursanciens noms. La puissance des mots est si grande quil suffit de termes bien choisispour faire accepter les choses les plus odieuses. Taine remarque justement que cesten invoquant la liberté et là fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ontpu « installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de lInqui-sition, des hécatombes humaines semblables à celles de lancien Mexique ». Lart desgouvernants, comme celui des avocats, consiste principalement à savoir manier lesmots. Art difficile, car, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souventdes sens différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparenceles mêmes mots ; mais ne parlent pas la même langue. Dans les exemples qui précèdent nous avons fait intervenir le temps commeprincipal facteur du changement de sens des mots. Si nous faisions intervenir aussi larace, nous verrions alors quà une même époque, chez des peuples également civilisésmais de races diverses, les mots identiques correspondent fort souvent à des idéesextrêmement dissemblables. Ces différences ne peuvent se comprendre sans de nom-breux voyages, je ne saurais donc insister sur elles, me bornant à faire remarquer quece sont précisément les mots les plus employés qui, dun peuple à lautre, possèdentles sens les plus différents. Tels, par exemple, les mots démocratie et socialisme, dunusage si fréquent aujourdhui. Ils correspondent, en réalité, à des idées et des images complètement opposéesdans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins, le motdémocratie signifie surtout effacement de la volonté et de linitiative de lindividudevant celles de lÉtat. Ce dernier est chargé de plus en plus de diriger, de centraliser,de monopoliser et de fabriquer. Cest à lui que tous les partis sans exception, radi-caux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez lAnglo-Saxon,celui dAmérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire dévelop-pement intense de la volonté de lindividu, effacement de lÉtat, auquel en dehors dela police, de larmée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pasmême linstruction. Le même mot possède donc chez ces deux peuples des sensabsolument contraires 1.2. Les illusionsRetour à la table des matières Depuis laurore des civilisations, les peuples ont toujours subi linfluence desillusions. Cest aux créateurs dillusions quelles ont élevé le plus de temples, de sta-tues et dautels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujour-dhui, on retrouve ces formidables souveraines à la tète de toutes les civilisations quiont successivement fleuri sur notre planète. Cest en leur nom quont été édifiés lestemples de la Chaldée et de lÉgypte, les monuments religieux du Moyen Âge et quelEurope entière a été bouleversée il y a un siècle. Pas une de nos conceptionsartistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte. Lhomme lesrenverse parfois, au prix de convulsions effroyables, mais il semble condamné à les1 Dans Les lois psychologiques de lévolution des peuples, jai longuement insisté sur la différence qui sépare lidéal démocratique latin de lidéal démocratique anglo-saxon.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 59relever toujours. Sans elles il naurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans ellesencore il y retomberait bientôt. Ce sont des ombres vaines, sans doute ; mais ces fillesde nos rêves ont incité les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et lagrandeur des civilisations. « Si lon détruisait, dans les musées et les bibliothèques et que lon fît écrouler, surles dalles des parvis, toutes les œuvres et tous les monuments dart quont inspirés lesreligions, que resterait-il des grands rêves humains ? écrit un auteur qui résume nosdoctrines. Donner aux hommes la part despoir et dillusions sans laquelle ils nepeuvent exister, telle est la raison dêtre des dieux, des héros et des poètes. Pendantquelque temps, la science parut assumer cette tâche. Mais ce qui la compromise dansles cœurs affamés didéal, cest quelle nose plus assez promettre et quelle ne sait pasassez mentir. » Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés avec ferveur à détruire lesillusions religieuses, politiques et sociales, dont pendant de longs siècles, avaientvécu nos pères. En les détruisant, ils ont tari les sources de lespérance et de la rési-gnation. Derrière les chimères immolées, ils ont trouvé les forces aveugles de lanature, inexorables pour la faiblesse et ne connaissant pas la pitié. Avec tous ses progrès, la philosophie na pu encore offrir aux peuples aucun idéalcapable de les charmer. Les illusions leur étant indispensables, ils se dirigent dins-tinct, comme linsecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Legrand facteur de lévolution des peuples na jamais été la vérité, mais lerreur. Et si lesocialisme voit croître aujourdhui sa puissance, cest quil constitue la seule illusionvivante encore. Les démonstrations scientifiques nentravent nullement sa marcheprogressive. Sa principale force est dêtre défendu par des esprits ignorant assez lesréalités des choses pour oser promettre hardiment à lhomme le bonheur. Lillusionsociale règne actuellement sur toutes les ruines amoncelées du passé, et lavenir luiappartient. Les foules nont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leurdéplaisent, elles se détournent, préférant déifier lerreur, si lerreur les séduit. Qui saitles illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujoursleur victime.3. LexpérienceRetour à la table des matières Lexpérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidementune vérité dans lâme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses.Encore doit-elle être réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Lesexpériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante : etcest pourquoi les événements historiques invoqués comme éléments de démonstra-tion ne sauraient servir. Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériencesdoivent être répétées dâge en âge pour exercer quelque influence, et réussir àébranler une erreur solidement implantée. Notre siècle, et celui qui la précédé, seront cités sans doute par les historiens delavenir comme une ère de curieuses expériences. A aucun âge, il nen avait été tentéautant.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 60 La plus gigantesque fut la Révolution française. Pour découvrir quon ne refait pasune société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il fallut massacrerplusieurs millions dhommes et bouleverser lEurope entière pendant vingt ans. Pourprouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les accla-ment, deux ruineuses expériences furent nécessaires pendant cinquante ans, et malgréleur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La premièrecoûta pourtant trois millions dhommes et une invasion, la seconde un démembrementet la nécessité des armées permanentes. Une troisième faillit être tentée voici quel-ques années et le sera sûrement encore. Pour faire admettre que limmense arméeallemande nétait pas, comme on lenseignait avant 1870, une sorte de garde nationaleinoffensive 1, il a fallu leffroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaîtreque le protectionnisme ruine finalement les peuples qui lacceptent, de désastreusesexpériences seront nécessaires. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.4. La raisonRetour à la table des matières Dans lénumération des facteurs capables dimpressionner lâme des foules, nouspourrions nous dispenser de mentionner la raison, sil nétait nécessaire dindiquer lavaleur négative de son influence. Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonne-ments, et ne comprennent que de grossières associations didées. Aussi est-ce à leurssentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impres-sionner. Les lois de la logique rationnelle nont aucune action sur elles 2. Pour vaincreles foules, il faut dabord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont1 Lopinion était formée, dans ce cas, par les associations grossières de choses dissemblables dont jai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale dalors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise an sérieux, tout ce qui por- tait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inoffensif. Lerreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des Députés, un homme dÉtat qui a bien souvent suivi lopinion des foules, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors dune armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait quune garde nationale analogue à celle que nous possédions et, par conséquent, sans importance. Assertions aussi exactes que les célèbres prévisions du même homme dÉtat sur le peu davenir des chemins de fer.2 Mes premières observations sur lart dimpressionner les foules et les faibles ressources quoffrent à ce point de vue les règles de la logique datent du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où était alors le gouvernement, le maréchal V.... quune foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouver- nement, G. P.... orateur célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait lexécution immédiate du prisonnier. Je mattendais à ce que lorateur démontrât labsurdité de laccusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait dailleurs chez tous les libraires. A ma grande stupéfaction - jétais fort jeune alors -le discours fut tout autre. « Justice sera faite, cria lorateur en savançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la Défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer laccusé. » Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule sécoula, et au bout dun quart dheure, le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si son avocat eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisait trouver convaincants.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 61animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant au moyendassociations rudimentaires, certaines images suggestives ; savoir revenir au besoinsur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments quon fait naître. Cettenécessité de varier son langage suivant leffet produit au moment où lon parle, frappedavance dimpuissance tout discours étudié et préparé. Lorateur suivant sa pensée etnon celle de ses auditeurs, perd par ce seul fait toute influence. Les esprits logiques, habitués aux chaînes de raisonnement un peu serrées, nepeuvent sempêcher davoir recours à ce mode de persuasion quand ils sadressent auxfoules, et le manque deffet de leurs arguments les surprend toujours. « Les consé-quences mathématiques usuelles fondées sur le syllogisme, cest-à-dire sur des asso-ciations didentités, écrit un logicien, sont nécessaires... La nécessité forcerait lassen-timent même dune masse inorganique si celle-ci était capable de suivre desassociations didentités. » Sans doute ; mais la foule nest pas plus apte que la masseinorganique à les suivre, ni même à les entendre. Essayez de convaincre par un rai-sonnement des esprits primitifs, sauvages ou enfants, par exemple, et vous vousrendrez compte de la faible valeur que possède ce mode dargumentation. Il nest même pas besoin de descendre jusquaux êtres primitifs pour constater lacomplète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments.Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles dessuperstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Durant près de deuxmille ans, les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il fallut arriveraux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être contestée. Le MoyenÂge et la Renaissance possédèrent bien des hommes éclairés ; ils nen ont pas possédéun seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantins de ces superstitions, etfait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou la nécessité de brûler lessorciers. Faut-il regretter que la raison ne soit pas le guide des foules ? Nous noserions ledire. La raison humaine neût pas réussi sans doute à entraîner lhumanité dans lesvoies de la civilisation avec lardeur et la hardiesse dont lont soulevée ses chimères.Filles de linconscient qui nous mène, ces chimères étaient probablement nécessaires.Chaque race porte dans sa constitution mentale les lois de ses destinées, et peut-êtreobéit-elle à ces lois par un inéluctable instinct, même dans ses impulsions en appa-rence les plus irraisonnées. Il semble parfois que les peuples soient soumis à desforces secrètes analogues à celles qui obligent le gland à se transformer en chêne oula comète à suivre son orbite. Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit être cherché dans la marchegénérale de lévolution dun peuple et non dans les faits isolés doù cette évolutionsemble parfois surgir. Si lon ne considérait que ces faits isolés, lhistoire sembleraitrégie par dabsurdes hasards. Il était invraisemblable quun ignorant charpentier deGalilée pût devenir pendant deux mille ans un Dieu tout-puissant, au nom duquelfurent fondées les plus importantes civilisations : invraisemblable aussi que quelquesbandes dArabes sortis de leurs déserts pussent conquérir la plus grande partie duvieux monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui dAlexandre ;invraisemblable encore que, dans une Europe très vieille et très hiérarchisée, unsimple lieutenant dartillerie réussît à régner sur une foule de peuples et de rois.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 62 Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop dinter-venir dans le gouvernement des hommes. Ce nest pas avec la raison, et cest souventmalgré elle, que se sont créés des sentiments tels que lhonneur, labnégation, la foireligieuse, lamour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusquici les grands ressortsde toutes les civilisations.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 63Livre II : les opinions et les croyances des foulesChapitre IIILes meneurs des fouleset leurs moyens de persuasion La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous savonsaussi quels mobiles impressionnent leur âme. Il nous reste à rechercher commentdoivent être appliqués ces mobiles, et par qui ils peuvent être utilement mis en œuvre.1. Les meneurs des foulesRetour à la table des matières Dès quun certain nombre dêtres vivants sont réunis, quil sagisse dun troupeaudanimaux ou dune foule dhommes, ils se placent dinstinct sous lautorité dun chef,cest-à-dire dun meneur. Dans les foules humaines, le meneur joue un rôle considérable. Sa volonté est lenoyau autour duquel se forment et sidentifient les opinions. La foule est un troupeauqui ne saurait se passer de maître. Le meneur a dabord été le plus souvent un mené hypnotisé par lidée dont il estensuite devenu lapôtre. Elle la envahi au point que tout disparaît en dehors delle, etque toute opinion contraire lui paraît erreur et superstition. Tel Robespierre, hypno-tisé par ses chimériques idées, et employant les procédés de lInquisition pour lespropager.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 64 Les meneurs ne sont pas, le plus souvent, des hommes de pensée, mais daction.Ils sont peu clairvoyants, et ne pourraient lêtre, la clairvoyance conduisant générale-ment au doute et à linaction. Ils se recrutent surtout parmi ces névrosés, ces excités,ces demi-aliénés qui côtoient les bords de la folie. Si absurde que soit lidée quilsdéfendent ou le but quils poursuivent, tout raisonnement sémousse contre leurconviction. Le mépris et les persécutions ne font que les exciter davantage. Intérêtpersonnel, famille, tout est sacrifié. Linstinct de la conservation lui-même sannulechez eux, au point que la seule récompense quils sollicitent souvent est le martyre.Lintensité de la foi confère à leurs paroles une grande puissance suggestive. La mul-titude écoute toujours lhomme doué de volonté forte. Les individus réunis en fouleperdant toute volonté se tournent dinstinct vers qui en possède une. De meneurs, les peuples nont jamais manqué : mais tous ne possèdent pas, il senfaut, les convictions fortes qui font les apôtres. Ce sont souvent des rhéteurs subtils,ne poursuivant que leurs intérêts personnels et cherchant à persuader en flattant debas instincts. Linfluence quils exercent ainsi reste toujours éphémère. Les grandsconvaincus qui soulèvent lâme des foules, les Pierre lErmite, les Luther, les Savo-narole, les hommes de la Révolution, nont exercé de fascination quaprès avoir étédabord subjugués eux-mêmes par une croyance. Ils purent alors créer dans les âmescette puissance formidable nommée la foi, qui rend lhomme esclave absolu de sonrêve. Créer la foi, quil sagisse de foi religieuse, politique ou sociale, de foi en uneoeuvre, en une personne, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs. Detoutes les forces dont lhumanité dispose, la foi a toujours été une des plus consi-dérables, et cest avec raison que lÉvangile lui attribue le pouvoir de soulever lesmontagnes. Doter lhomme dune foi, cest décupler sa force. Les grands événementsde lhistoire furent souvent réalisés par dobscurs croyants nayant que leur foi poureux. Ce nest pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques,quont été édifiées les religions qui ont gouverné le monde, et les vastes empiresétendus dun hémisphère à lautre. Mais, de tels exemples sappliquent aux grands meneurs, et ces derniers sont assezrares pour que lhistoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le sommetdune série continue, descendant du puissant manieur dhommes à louvrier qui, dansune auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant sans cesse quel-ques formules quil ne comprend guère, mais dont, selon lui, lapplication doit amenerla sûre réalisation de tous les rêves et de toutes les espérances. Dans chaque sphère sociale, de la plus haute à la plus basse, dès que lhommenest plus isolé, il tombe bientôt sous la loi dun meneur. La plupart des individus,dans les masses populaires surtout, ne possédant, en dehors de leur spécialité, aucuneidée nette et raisonnée, sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide.Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment, par ces publicationspériodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur procurent desphrases toutes faites les dispensant de réfléchir. Lautorité des meneurs est très despotique, et narrive même à simposer quenraison de ce despotisme. On a remarqué combien facilement ils se font obéir sansposséder cependant aucun moyen dappuyer leur autorité, dans les couches ouvrières
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 65les plus turbulentes. Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident lesgrèves, les font commencer et cesser à heure fixe. Les meneurs tendent aujourdhui à remplacer progressivement les Pouvoirs pu-blics à mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. Grâce à leur tyrannie,ces nouveaux maîtres obtiennent des foules une docilité beaucoup plus complète quenen obtint aucun gouvernement. Si, par suite dun accident quelconque, le meneurdisparaît et nest pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sanscohésion ni résistance. Pendant une grève des employés domnibus à Paris, il a suffidarrêter les deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce nest pasle besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours lâme desfoules. Leur soif dobéissance les fait se soumettre dinstinct à qui se déclare leurmaître. On peut établir une division assez tranchée dans la classe des meneurs. Les unssont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée ; les autres, beaucoupplus rares, possèdent une volonté à la fois forte et durable. Les premiers se montrentviolents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entraînerles masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, parexemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore de nos jours, Garibaldi,aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée dhommes, àsemparer de lancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée. Mais si lénergie de pareils meneurs est puissante, elle est momentanée et nesurvit guère à lexcitant qui la fait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire,les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais àlinstant, dune étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchir et de se con-duire dans les circonstances les plus simples, après avoir si bien su conduire lesautres. Ces meneurs ne peuvent exercer leur fonction quà la condition dêtre menéseux-mêmes et excités sans cesse, de sentir toujours au-dessus deux un homme ou uneidée, de suivre une ligne de conduite bien tracée. La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, exerce,malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. Enelle, on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes œuvres : saint Paul,Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps. Intelligents ou bornés, peu importe, le mon-de sera toujours à eux. La volonté persistante quils possèdent est une faculté infini-ment rare et infiniment puissante qui fait tout plier. On ne se rend pas toujourssuffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue. Rien ne lui résiste,ni la nature, ni les dieux, ni les hommes. Le plus récent exemple nous en est donné par lingénieur illustre qui sépara deuxmondes et réalisa la tâche inutilement tentée depuis trois mille ans par tant de grandssouverains. Il échoua plus tard dans une entreprise identique : mais la vieillesse étaitvenue, et tout séteint devant elle, même la volonté. Pour démontrer le pouvoir de la volonté, il suffirait de présenter dans ses détailslhistoire des difficultés surmontées au moment de la création du canal de Suez. Untémoin oculaire, le Dr Cazalis, a résumé en quelques lignes saisissantes, la synthèsede cette grande œuvre narrée par son immortel auteur. « Et il contait, de jour en jour,par épisodes, lépopée du canal. Il contait tout ce quil avait dû vaincre, tout limpos-sible quil avait fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre lui, et les
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 66déboires, les revers, les défaites, mais qui navaient pu jamais le décourager nilabattre ; il rappelait lAngleterre, le combattant, lattaquant sans relâche, et lÉgypteet la France hésitante, et le consul de France sopposant plus que tout autre aux pre-miers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur refusantleau douce ; et le ministère de la Marine et les ingénieurs, tous les hommes sérieux,dexpérience et de science, tous naturellement hostiles, et tous scientifiquementassurés du désastre, le calculant et le promettant comme pour tel jour ou telle heureon promet léclipse. » Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs contiendrait peu denoms; mais ces noms ont été à la tête des événements les plus importants de la civi-lisation et de lhistoire.2. Les moyens daction des meneurs :laffirmation, la répétition, la contagionRetour à la table des matières Lorsquil sagit dentraîner une foule pour un instant et de la déterminer à commet-tre un acte quelconque : piller un palais, se faire massacrer pour défendre unebarricade, il faut agir sur elle par des suggestions rapides. La plus énergique estencore lexemple. Il est alors nécessaire que la foule soit déjà préparée par certainescirconstances, et que celui qui veut lentraîner possède la qualité que jétudierai plusloin sous le nom de prestige. Quand il sagit de faire pénétrer lentement des idées et des croyances dans lespritdes foules -les théories sociales modernes, par exemple - les méthodes des meneurssont différentes. Ils ont principalement recours aux trois procédés suivants : laffir-mation, la répétition, la contagion. Laction en est assez lente, mais les effetsdurables. Laffirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve,constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans lesprit des foules. Plus laffir-mation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a dautorité.Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simpleaffirmation. Les hommes dÉtat appelés à défendre une cause politique quelconque,les industriels propageant leurs produits par lannonce, connaissent la valeur delaffirmation. Cette dernière nacquiert cependant dinfluence réelle quà la condition dêtre cons-tamment répétée, et le plus possible, dans les mêmes termes, Napoléon disait quilnexiste quune seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirméearrive, par la répétition, à sétablir dans les esprits au point dêtre acceptée comme unevérité démontrée. On comprend bien linfluence de la répétition sur les foules, en voyant quelpouvoir elle exerce sur les esprits les plus éclairés. La chose répétée finit, en effet, parsincruster dans ces régions profondes de linconscient où sélaborent les motifs de nosactions. Au bout de quelque temps, oubliant quel est lauteur de lassertion répétée,nous finissons par y croire. Ainsi sexplique la force étonnante de lannonce. Quand
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 67nous avons lu cent fois que le meilleur chocolat est le chocolat X.... nous nousimaginons lavoir entendu dire fréquemment et nous finissons par en avoir la certi-tude. Persuadés par mille attestations que la farine Y... a guéri les plus grandspersonnages des maladies les plus tenaces, nous finissons par être tentés de lessayerle jour où nous sommes atteints dune maladie du même genre. A force de voir répé-ter dans le même journal que A... est un parfait gredin et B... un très honnête homme,nous arrivons à en être convaincus, pourvu, bien entendu, que nous ne lisions passouvent un autre journal dopinion contraire, où les deux qualificatifs soient inversés.Laffirmation et la répétition sont seules assez puissantes pour pouvoir se combattre. Lorsquune affirmation a été suffisamment répétée, avec unanimité dans larépétition, comme cela arrive pour certaines entreprises financières achetant tous lesconcours, il se forme ce quon appelle un courant dopinion et le puissant mécanismede la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, lescroyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Cephénomène sobserve chez les animaux eux-mêmes dès quils sont en foule. Le ticdun cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la mêmeécurie. Une frayeur, un mouvement désordonné de quelques moutons sétend bientôtà tout le troupeau. La contagion des émotions explique la soudaineté des paniques.Les désordres cérébraux, comme la folie, se propagent aussi par la contagion. On saitcombien est fréquente laliénation chez les médecins aliénistes. On cite même desformes de folie, lagoraphobie, par exemple, communiquées de lhomme auxanimaux. La contagion nexige pas la présence simultanée dindividus sur un seul point ; ellepeut se faire à distance sous linfluence de certains événements orientant les espritsdans le même sens et leur donnant les caractères spéciaux aux foules, surtout quandils sont préparés par les facteurs lointains que jai étudiés plus haut. Ainsi, parexemple, lexplosion révolutionnaire de 1848, partie de Paris, sétendit brusquement àune grande partie de lEurope et ébranla plusieurs monarchies 1. Limitation, à laquelle on attribue tant dinfluence dans les phénomènes sociaux,nest en réalité quun simple effet de la contagion. Ayant montré ailleurs son rôle, jeme bornerai à reproduire ce que jen disais il y a longtemps et qui, depuis, a étédéveloppé par dautres écrivains : « Semblable aux animaux, lhomme est naturellement imitatif. Limitation consti-tue un besoin pour lui, à condition, bien entendu, que cette imitation soit facile, cestde ce besoin que naît linfluence de la mode. Quil sagisse dopinions, didées, demanifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire àson empire ? Avec des modèles, on guide les foules, non pas avec des arguments. Achaque époque, un petit nombre dindividualités impriment leur action que la masseinconsciente imite. Ces individualités ne doivent pas cependant sécarter beaucoupdes idées reçues. Les imiter deviendrait alors trop difficile et leur influence seraitnulle. Cest précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leurépoque nont généralement aucune influence sur elle. Lécart est trop grand. Cestpour la même raison encore que les Européens, avec tous les avantages de leurcivilisation, exercent une influence insignifiante sur les peuples de lOrient.1 Voir mes derniers ouvrages : Psychologie politique, Les opinions et croyances, Révolution française.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 68 « La double action du passé et de limitation réciproque finit par rendre tous leshommes dun même pays et dune même époque à ce point semblables, que mêmechez ceux qui sembleraient devoir le plus sy soustraire, philosophes, savants etlittérateurs, la pensée et le style ont un air de famille qui fait immédiatement recon-naître le temps auquel ils appartiennent. Un instant de conversation avec un individuquelconque suffit pour connaître à fond ses lectures, ses occupations habituelles et lemilieu où il vit » 1. La contagion est assez puissante pour imposer aux hommes non seulement cer-taines opinions mais encore certaines façons de sentir. Cest elle qui fait mépriser àune époque telle oeuvre, le Tannhauser, par exemple, et qui, quelques années plustard, la fait admirer par ceux-là même qui lavaient le plus dénigrée. Par le mécanisme de la contagion et très peu par celui du raisonnement, sepropagent les opinions et les croyances. Cest au cabaret, par affirmation, répétition etcontagion que sétablissent les conceptions actuelles des ouvriers. Les croyances desfoules de tous les âges ne se sont guère créées autrement. Renan compare avecjustesse les premiers fondateurs du christianisme « aux ouvriers socialistes répandantleurs idées de cabaret en cabaret » ; et Voltaire avait déjà fait observer à propos de lareligion chrétienne que « la plus vile canaille lavait seule embrassée pendant plus decent ans ». Dans les exemples analogues à ceux que je viens de citer, la contagion, aprèssêtre exercée dans les couches populaires, passe ensuite aux couches supérieures dela société. Cest ainsi que, de nos jours, les doctrines socialistes commencent à gagnerceux qui en seraient pourtant les premières victimes. Devant le mécanisme de lacontagion, lintérêt personnel lui-même sévanouit. Et cest pourquoi toute opinion devenue populaire finit par simposer aux couchessociales élevées, si visible que puisse être labsurdité de lopinion triomphante. Cetteréaction des couches sociales inférieures sur les couches supérieures est dautant pluscurieuse que les croyances de la foule dérivent toujours plus ou moins de quelqueidée supérieure restée souvent sans influence dans le milieu où elle avait pris nais-sance. Cette idée supérieure, les meneurs subjugués par elle sen emparent, la défor-ment et créent une secte qui la déforme de nouveau, puis la répand de plus en plusdéformée dans les foules. Devenue vérité populaire, elle remonte en quelque sorte àsa source et agit alors sur les couches élevées dune nation. Cest en définitivelintelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort loin. Les philo-sophes créateurs didées sont depuis longtemps retournés à la poussière, lorsque, parleffet du mécanisme que je viens de décrire, leur pensée finit par triompher.3. Le prestigeRetour à la table des matières Si les opinions propagées par laffirmation, la répétition et la contagion, possèdentune grande puissance, cest quelles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nom-mé prestige.1 Gustave LE BON, Lhomme et les sociétés, t. II, p. 116, 1881.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 69 Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, sest imposéprincipalement par la force irrésistible quexprime le mot prestige. Nous saisissonstous le sens de ce terme, mais on lapplique de façons trop diverses pour quil soitfacile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que ladmira-tion et la crainte qui parfois même en sont la base, mais il peut parfaitement existersans eux. Des êtres morts, et par conséquent que nous ne saurions craindre, Alexan-dre, César, Mahomet, Bouddha, possèdent un prestige considérable. Dun autre côté,certaines fictions que nous nadmirons pas, les divinités monstrueuses des templessouterrains de lInde, par exemple, nous paraissent pourtant revêtues dun grandprestige. Le prestige est en réalité une sorte de fascination quexerce sur notre esprit unindividu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultéscritiques et remplit notre âme détonnement et de respect. Les sentiments alors provo-qués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du mêmeordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissantressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes nauraient jamais régnésans lui. On peut ramener à deux formes principales les diverses variétés de prestige : leprestige acquis et le prestige personnel. Le prestige acquis est celui que confèrent le nom, la fortune, la réputation. Il peutêtre indépendant du prestige personnel. Le prestige personnel constitue, au contraire,quelque chose dindividuel coexistant parfois avec la réputation, la gloire, la fortune,ou renforcé par elles, mais parfaitement susceptible dexister dune façon indé-pendante. Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus répandu. Par le fait seulquun individu occupe une certaine position, possède une certaine fortune, est affubléde certains titres, il est auréolé de prestige, si nulle que puisse être sa valeur person-nelle. Un militaire en uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige.Pascal avait très justement noté la nécessité, pour les juges, des robes et des perru-ques. Sans elles, ils perdraient une grande partie de leur autorité. Le socialiste le plusfarouche est émotionné par la vue dun prince ou dun marquis ; et de tels titressuffisent pour escroquer à un commerçant tout ce quon veut 1. Le prestige dont je viens de parler est exercé par les personnes ; on peut placer àcôté celui quexercent les opinions, les œuvres littéraires ou artistiques, etc. Ce nest1 Cette influence des titres, des rubans, des uniformes sur les foules se rencontre dans tous les pays, même lorsque le sentiment de lindépendance personnelle y est très développé. Je reproduis à ce propos un passage curieux du livre dun voyageur sur le prestige de certains personnages en Angleterre. « En diverses rencontres, je métais aperçu de livresse particulière à laquelle le contact ou la vue dun pair dAngleterre exposent les Anglais les plus raisonnables. « Pourvu que son état soutienne son rang, ils laiment davance, et mis en présence supportent tout de lui avec enchantement. On les voit rougir de plaisir à son approche et, sil leur parle, la joie quils contiennent augmente cette rougeur et fait briller leurs yeux dun éclat inaccoutumé. Ils ont le lord dans le sang, si lon peut dire, comme lEspagnol la danse, lAllemand la musique et le Français la Révolution. Leur passion pour les chevaux de Shakespeare est moins violente, la satisfaction et lorgueil quils en tirent moins fondamentaux. Le Livre de la Pairie a un débit considérable et si loin quon aille, on le trouve, comme la Bible, entre toutes les mains. »
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 70souvent que de la répétition accumulée. Lhistoire, lhistoire littéraire et artistiquesurtout, étant seulement la répétition des mêmes jugements que personne nessaie decontrôler, chacun finit par répéter ce quil apprit à lécole. Il existe certains noms etcertaines choses auxquels nul noserait toucher. Pour un lecteur moderne, lœuvredHomère dégage un incontestable et immense ennui ; mais qui oserait le dire ? LeParthénon, dans son état actuel, est une ruine assez dépourvue dintérêt ; mais il pos-sède un tel prestige quon ne le voit plus quavec tout son cortège de souvenirshistoriques. Le propre du prestige est dempêcher de voir les choses telles quellessont et de paralyser nos jugements. Les foules toujours, les individus le plus souvent,ont besoin dopinions toutes faites. Le succès de ces opinions est indépendant de lapart de vérité ou derreurs quelles contiennent ; il réside uniquement dans leurprestige. Jarrive maintenant au prestige personnel. Dune nature fort différente du prestigeartificiel ou acquis, il constitue une faculté indépendante de tout titre, de toute auto-rité. Le petit nombre de personnes qui le possèdent exercent une fascination vérita-blement magnétique sur ceux qui les entourent, y compris leurs égaux, et on leurobéit comme la bête féroce obéit au dompteur quelle pourrait si facilement dévorer. Les grands conducteurs dhommes, Bouddha, Jésus, Mahomet, Jeanne dArc,Napoléon, possédèrent à un haut degré cette forme de prestige. Cest surtout par ellequils se sont imposés. Les dieux, les héros et les dogmes simposent et ne se discutentpas : ils sévanouissent même dès quon les discute. Les personnages que je viens de citer possédaient leur puissance fascinatrice bienavant de devenir illustres, et ne le fussent pas devenus sans elle. Napoléon, au zénithde la gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense ; mais ceprestige, il en était doué déjà en partie au début de sa carrière. Lorsque, généralignoré, il fut envoyé par protection commander larmée dItalie, il tomba au milieu derudes généraux sapprêtant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leurexpédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sansgestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés.Taine donne, daprès les mémoires des contemporains, un curieux récit de cetteentrevue. Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu quon leur expédie de Paris. Sur la description quon leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné davance : un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce quil est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet cest dehors seulement quil se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires; il convient, avec Masséna, que ce petit b... de général lui a fait peur; il ne peut pas comprendre lascendant dont il sest senti écrasé au premier coup dœil. Devenu grand homme, son prestige saccrut de toute sa gloire et égala celui dunedivinité pour les dévots. Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus brutalet plus énergique encore quAugereau, disait de lui au maréchal dOrnano, en 1815,un jour quils montaient ensemble lescalier des Tuileries :
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 71 « Mon cher, ce diable dhomme exerce sur moi une fascination dont je ne puis merendre compte. Cest au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand jelapproche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le troudune aiguille pour me jeter dans le feu. » Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui lapprochèrent 1. Davout disait, parlant du dévouement de Maret et du sien : « Si lEmpereur nous disait à tous deux : il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et sen réchappe, Maret garderait le secret, jen suis sûr, mais il ne pourrait sempêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien ! moi, de peur de le laisser deviner, jy laisserais ma femme et mes enfants. » Cette étonnante puissance de fascination explique ce merveilleux retour de lîledElbe ; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutesles forces organisées dun grand pays, quon pouvait croire lassé de sa tyrannie. Ilneut quà regarder les généraux envoyés qui avaient juré de semparer de lui. Tous sesoumirent sans discussion. Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île dElbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute lorganisation du pouvoir de la France sous son roi légitime : lascendant personnel dun homme saffirma-t-il jamais plus étonnamment ? Mais dun bout à lautre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable lascendant quil exerçait également sur les Alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu sen fallut quil ne les écrasât ? Son prestige lui survécut et continua à grandir. Cest lui qui fit sacrer empereur unneveu obscur. En voyant renaître aujourdhui sa légende, on constate à quel pointcette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes, massacrez-les parmillions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez undegré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir. Jai invoqué ici un exemple de prestige absolument exceptionnel, sans doute, maisil était utile pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandesdoctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige,cette genèse resterait incompréhensible. Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur lascendant personnel, la gloiremilitaire et la terreur religieuse ; il peut avoir des origines plus modestes et cependant1 Très conscient de son prestige, lEmpereur savait laccroître en traitant un peu moins bien que des palefreniers les grands personnages qui lentouraient, et parmi lesquels figuraient plusieurs des célèbres conventionnels tant redoutés de lEurope. Les récits du temps sont remplis de faits significatifs sur ce point. Un jour, en plein Conseil dÉtat, Napoléon rudoie grossièrement Beugnot, le traite comme un valet mal appris. Leffet produit, il sapproche et lui dit : “ Eh bien ! grand imbécile, avez-vous retrouvé votre tête ? ” Là-dessus, Beugnot, haut comme un tambour- major, se courbe très bas, et le petit homme, levant la main, prend le grand par loreille, « signe de faveur enivrante, écrit Beugnot, geste familier du maître qui shumanise ». De tels exemples donnent une notion nette du degré de platitude que peut provoquer le prestige. Ils font comprendre limmense mépris du grand despote pour les hommes de son entourage.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 72être considérable encore. Notre siècle en fournit plusieurs exemples. Lun deux, quela postérité rappellera dâge en âge, fut donné par lhistoire de lhomme célèbre déjàcité qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples enséparant deux continents. Il réussit dans son entreprise grâce à son immense volonté,mais aussi par la fascination quil exerçait sur tout son entourage. Pour vaincrelopposition unanime, il navait quà se montrer, à parler un instant, et, sous le charmeexercé, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient sonprojet avec acharnement ; sa présence en Angleterre suffit pour rallier tous lessuffrages. Quand, plus tard, il passa par Southampton, les cloches sonnèrent sur sonpassage. Ayant tout vaincu, hommes et choses, il ne croyait plus aux obstacles etvoulut recommencer Suez à Panama avec les mêmes moyens ; mais la foi qui soulèveles montagnes ne les soulève quà la condition de nêtre pas trop hautes. Les mon-tagnes résistèrent, et la catastrophe qui sensuivit détruisit léblouissante auréole degloire enveloppant le héros. Sa vie enseigne comment peut grandir et disparaître leprestige. Après avoir égalé en grandeur les plus célèbres personnages historiques, ilfut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Son cercueilpassa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendi-rent hommage à sa mémoire 1. Mais les divers exemples qui viennent dêtre cités représentent des formesextrêmes. Pour établir dans ses détails la psychologie du prestige, il faudrait enexaminer la série depuis les fondateurs de religions et dempires jusquau particulieressayant déblouir ses voisins par un habit neuf ou une décoration. Entre les termes ultimes de cette série, se placeraient toutes les formes du prestigedans les divers éléments dune civilisation : sciences, arts, littérature, etc., et lonverrait alors quil constitue lélément fondamental de la persuasion. Lêtre, lidée ou lachose possédant du prestige sont par voie de contagion immédiatement imités etimposent à toute une génération certaines façons de sentir et de traduire les pensées.Limitation est dailleurs le plus souvent inconsciente, et cest précisément ce qui larend complète. Les peintres modernes, reproduisant les couleurs effacées et lesattitudes rigides de certains primitifs, ne se doutent guère doù vient leur inspiration ;1 Un journal étranger, la Neue Freie Presse, de Vienne, sest livré au sujet de la destinée de Lesseps à des réflexions dune très judicieuse psychologie, et que, pour cette raison, je reproduis ici : « Après la condamnation de Ferdinand de Lesseps, on na plus le droit de sétonner de la triste fin de Christophe Colomb. Si Ferdinand de Lesseps est un escroc, toute noble illusion est un crime. LAntiquité aurait couronné la mémoire de Lesseps dune auréole de gloire, et lui aurait fait boire à la coupe du nectar, au milieu de lOlympe, car il a changé la face de la terre, et a accompli des oeuvres qui perfectionnent la création. En condamnant Ferdinand de Lesseps, le président de la Cour dappel sest fait immortel, car toujours les peuples demanderont le nom de lhomme qui ne craignit pas dabaisser son siècle pour habiller de la casaque du forçat un vieillard dont la vie a été la gloire de ses contemporains. « Quon ne nous parle plus désormais de justice inflexible là où règne la haine bureaucratique contre les grandes oeuvres hardies. Les nations ont besoin de ces hommes audacieux qui croient en eux-mêmes et franchissent tous les obstacles, sans égard pour leur propre personne. Le génie ne peut pas être prudent; avec la prudence il ne pourrait jamais élargir le cercle de lactivité humaine. Ferdinand de Lesseps a connu livresse du triomphe et lamertume des déceptions : Suez et Panama. Ici le cœur se révolte contre la morale du succès. Lorsque de Lesseps eut réussi à relier deux mers, princes et nations lui rendirent leurs hommages ; aujourdhui quil échoue contre les rochers des Cordillères, il nest plus quun vulgaire escroc... Il y a là une guerre des classes de la société, un mécontentement de bureaucrates et demployés qui se vengent par le code criminel contre ceux qui voudraient sélever au-dessus des autres... Les législateurs modernes se trouvent embarrassés devant ces grandes idées du génie humain; le public y comprend moins encore, et il est facile à un avocat général de prouver que Stanley est un assassin et Lesseps un trompeur. »
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 73ils croient à leur propre sincérité, alors que si un maître éminent navait pas ressuscitécette forme dart, on aurait continué à nen voir que les côtés naïfs et inférieurs. Ceuxqui, à linstar dun novateur célèbre, inondent leurs toiles dombres violettes, ne voientpas dans la nature plus de violet quil y a cinquante ans, mais ils sont suggestionnéspar limpression personnelle et spéciale dun peintre qui sut acquérir un grandprestige. Dans chaque élément de la civilisation, de tels exemples pourraient êtreaisément invoqués. On voit par ce qui précède que bien des facteurs peuvent entrer dans la genèse duprestige : un des plus importants fut toujours le succès. Lhomme qui réussit, lidéequi simpose, cessent par ce fait même dêtre contestés. Le prestige disparaît toujours avec linsuccès. Le héros que la foule acclamait laveille, est conspué par elle le lendemain si le sort la frappé. La réaction sera mêmedautant plus vive que le prestige aura été plus grand. La multitude considère alors lehéros tombé comme un égal, et se venge de sêtre inclinée devant une supérioritéquelle ne reconnaît plus. Robespierre faisant couper le cou à ses collègues et à ungrand nombre de ses contemporains, possédait un immense prestige. Un déplacementde quelques voix le lui fit perdre immédiatement, et la foule le suivit à la guillotineavec autant dimprécations quelle accompagnait la veille ses victimes. Cest toujoursavec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux. Le prestige enlevé par linsuccès est perdu brusquement. Il peut suser aussi par ladiscussion, mais dune façon plus lente. Ce procédé est cependant dun effet très sûr.Le prestige discuté nest déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes ayant sugarder longtemps leur prestige nont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirerdes foules, il faut toujours les tenir à distance.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 74Livre II : les opinions et les croyances des foulesChapitre IVLimites de variabilitédes croyances et des opinions des foules1. Les croyances fixesRetour à la table des matières Un parallélisme étroit existe entre les caractères anatomiques des êtres et leurscaractères psychologiques. Dans les caractères anatomiques nous trouvons certainséléments invariables, ou si peu variables, quil faut la durée des âges géologiquespour les changer. A côté de ces caractères fixes, irréductibles, sen rencontrentdautres très mobiles que le milieu, lart de léleveur et de lhorticulteur modifientparfois au point de dissimuler, pour lobservateur peu attentif, les caractères fonda-mentaux. Le même phénomène sobserve pour les caractères moraux. A côté des élémentspsychologiques irréductibles dune race se rencontrent des éléments mobiles etchangeants. Et cest pourquoi, en étudiant les croyances et les opinions dun peuple,on constate toujours un fonds très fixe sur lequel se greffent des opinions aussimobiles que le sable qui recouvre le rocher. Les croyances et les opinions des foules forment ainsi deux classes bien distinc-tes. Dune part, les grandes croyances permanentes, se perpétuant plusieurs siècles, et
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 75sur lesquelles une civilisation entière repose. Telles, autrefois, la conception féodale,les idées chrétiennes, celles de la réforme. Tels, de nos jours, le principe des natio-nalités, les idées démocratiques et sociales. Dautre part, les opinions momentanées etchangeantes dérivées le plus souvent des conceptions générales que chaque âge voitapparaître et mourir : telles les théories qui guident les arts et la littérature à certainsmoments, celles, par exemple, qui produisent le romantisme, le naturalisme, etc.Aussi superficielles que la mode, elles changent comme les petites vagues naissant etsévanouissant perpétuellement à la surface dun lac aux eaux profondes. Les grandes croyances générales sont en nombre fort restreint. Leur formation etleur disparition constituent pour chaque race historique les points culminants de sonhistoire. Elles sont la vraie charpente des civilisations. Une opinion passagère sétablit aisément dans lâme des foules, mais il est trèsdifficile dy ancrer une croyance durable, fort difficile également de détruire cettedernière lorsquelle est formée. On ne peut guère la changer quau prix de révolutionsviolentes et seulement lorsque la croyance a perdu presque entièrement son empiresur les âmes. Les révolutions servent alors à rejeter entièrement des croyances à peuprès abandonnées déjà, mais que le joug de la coutume empêchait de délaissercomplètement. Les révolutions qui commencent sont en réalité des croyances quifinissent. Le jour précis où une grande croyance se trouve marquée pour mourir est celui oùsa valeur commence à être discutée. Toute croyance générale nétant guère quunefiction ne saurait subsister quà la condition déchapper à lexamen. Mais alors même quune croyance est fortement ébranlée, les institutions qui endérivent conservent leur puissance et ne seffacent que lentement. Quand elle a enfinperdu complètement son pouvoir, tout ce quelle soutenait sécroule. Il na pas encoreété donné à un peuple de changer ses croyances sans être aussitôt condamné à trans-former les éléments de sa civilisation. Il les transforme jusquà ce quil ait adopté une nouvelle croyance générale ; et vitjusque-là forcément dans lanarchie. Les croyances générales sont les supports néces-saires des civilisations ; elles impriment une orientation aux idées et seules peuventinspirer la foi et créer le devoir. Les peuples ont toujours senti lutilité dacquérir des croyances générales, et com-pris dinstinct que leur disparition devait marquer pour eux lheure de la décadence.Le culte fanatique de Rome fut la croyance qui rendit les Romains maîtres du monde.Cette croyance morte, Rome dut périr. Cest seulement lorsquils eurent acquis quel-ques croyances communes que les barbares, destructeurs de la civilisation romaine,atteignirent à une certaine cohésion et purent sortir de lanarchie. Ce nest donc pas sans cause que les peuples ont toujours défendu leurs convic-tions avec intolérance. Très critiquable au point de vue philosophique, elle représentedans la vie des nations une vertu. Cest pour fonder ou maintenir des croyancesgénérales que le Moyen Âge éleva tant de bûchers, que tant dinventeurs et denovateurs moururent dans le désespoir quand ils évitaient les supplices. Cest pour lesdéfendre que le monde a été tant de fois bouleversé, que des millions dhommes sonttombés sur les champs de bataille, et y tomberont encore.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 76 De grandes difficultés sopposent, nous lavons dit, à létablissement dune croyan-ce générale, mais, définitivement établie, sa puissance est pour longtemps invincible ;et quelle que soit sa fausseté philosophique, elle simpose aux plus lumineux esprits.Les peuples de lEurope nont-ils pas, depuis quinze siècles, considéré comme véritésindiscutables des légendes religieuses aussi barbares 1, quand on les examine de près,que celles de Moloch. Leffrayante absurdité de la légende dun Dieu se vengeant surson fils par dhorribles supplices de la désobéissance dune de ses créatures, na pasété aperçue pendant bien des siècles. Les plus puissants génies, un Galilée, unNewton, un Leibniz, nont pas même supposé un instant que la vérité de telles légen-des pût être discutée. Rien ne démontre mieux lhypnotisation produite par lescroyances générales, mais rien ne marque mieux aussi les humiliantes limites de notreesprit. Dès quun dogme nouveau est implanté dans lâme des foules, il devient linspi-rateur de ses institutions, de ses arts et de sa conduite. Son empire sur les âmes estalors absolu. Les hommes daction songent à le réaliser, les législateurs à lappliquer,les philosophes, les artistes, les littérateurs se préoccupent de le traduire sous desformes diverses. De la croyance fondamentale, des idées momentanées accessoires peuvent surgir,mais elles portent toujours lempreinte de la foi dont elles sont issues. La civilisationégyptienne, la civilisation du Moyen Âge, la civilisation musulmane des Arabesdérivent dun petit nombre de croyances religieuses qui ont imprimé leur marque surles moindres éléments de ces civilisations, et permettent de les reconnaître aussitôt. Grâce aux croyances générales, les hommes de chaque âge sont entourés dunréseau de traditions, dopinions et de coutumes, au joug desquelles ils ne sauraientéchapper et qui les rendent toujours un peu semblables les uns aux autres. Lesprit leplus indépendant ne songe pas à sy soustraire. Il nest de véritable tyrannie que cellequi sexerce inconsciemment sur les âmes, parce que cest la seule qui ne puisse secombattre. Tibère, Gengiskhan, Napoléon furent des tyrans redoutables sans doute,mais, du fond de leur tombeau, Moïse, Bouddha, Jésus, Mahomet, Luther ont exercésur les âmes un despotisme bien autrement profond. Une conspiration abattra untyran, mais que peut-elle sur une croyance bien établie ? Dans sa lutte violente contrele catholicisme, et malgré lassentiment apparent des multitudes, malgré des procédésde destruction aussi impitoyables que ceux de lInquisition, cest notre grandeRévolution qui a été vaincue. Les seuls tyrans réels de lhumanité ont toujours été lesombres des morts ou les illusions quelle sest créées. Labsurdité philosophique de certaines croyances générales na jamais été, je lerépète, un obstacle à leur triomphe. Ce triomphe ne semble même possible quà lacondition quelles renferment quelque mystérieuse absurdité. Lévidente faiblesse descroyances socialistes actuelles ne les empêchera pas de simplanter dans lâme desfoules. Leur véritable infériorité par rapport à toutes les croyances religieuses tientuniquement à ceci : lidéal de bonheur promis par ces dernières ne devant être réaliséque dans une vie future, personne ne pouvait contester cette réalisation. Lidéal debonheur socialiste devant se réaliser sur terre, la vanité des promesses apparaîtra dèsles premières tentatives de réalisation, et la croyance nouvelle perdra du même coup1 Barbares philosophiquement, jentends. Pratiquement, elles ont créé une civilisation entièrement nouvelle et, pendant de longs siècles, laissé entrevoir à lhomme ces paradis enchantés du rêve et de lespoir quil ne connaîtra plus.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 77tout prestige. Sa puissance ne grandira donc que jusquau jour de la réalisation. Etcest pourquoi si la religion nouvelle exerce dabord, comme toutes celles qui lontprécédée, une action destructive, elle ne pourra exercer ensuite un rôle créateur.2. Les opinions mobiles des foulesRetour à la table des matières Au-dessus des croyances fixes, dont nous venons de montrer la puissance, setrouve une couche dopinions, didées, de pensées qui naissent et meurent constam-ment. La durée de quelques-unes est fort éphémère, et les plus importantes ne dépas-sent guère la vie dune génération. Nous avons marqué déjà que les changementssurvenant dans ces opinions sont parfois beaucoup plus superficiels que réels, etportent toujours lempreinte des qualités de la race. Considérant, par exemple, lesinstitutions politiques de notre pays, nous avons montré que les partis en apparenceles plus contraires : monarchistes, radicaux, impérialistes, socialistes, etc., ont unidéal absolument identique, et que cet idéal tient uniquement à la structure mentale denotre race, puisque, sous des noms analogues, on retrouve chez dautres nations unidéal contraire. Le nom donné aux opinions, les adaptations trompeuses ne changentpas le fond des choses. Les bourgeois de la Révolution, tout imprégnés de littératurelatine, et qui, les yeux fixés sur la république romaine, adoptèrent ses lois, sesfaisceaux et ses Loges, nétaient pas devenus des Romains parce quils restaient souslempire dune puissante suggestion historique. Le rôle du philosophe est de rechercher ce qui subsiste des croyances anciennessous les changements apparents, et de distinguer dans le flot mouvant des opinions,les mouvements déterminés par les croyances générales et lâme de la race. Sans ce critérium, on pourrait croire que les foules changent de croyancespolitiques ou religieuses fréquemment et à volonté. Lhistoire tout entière, politique,religieuse, artistique, littéraire, semble le prouver en effet. Prenons, par exemple, une courte période, 1790 à 1820 seulement, cest-à-diretrente ans, la durée dune génération. Nous y voyons les foules, dabord monarchi-ques, devenir révolutionnaires, puis impérialistes, puis encore monarchiques. Enreligion, elles évoluent pendant le même temps du catholicisme à lathéisme, puis audéisme, puis retournent aux formes les plus exagérées du catholicisme. Et ce ne sontpas seulement les foules, mais également ceux les dirigeant qui subissent de pareillestransformations. On voit ces grands Conventionnels, ennemis jurés des rois et nevoulant ni dieux ni maîtres, devenir humbles serviteurs de Napoléon, puis porterpieusement des cierges dans les processions sous Louis XVIII. Et durant les soixante-dix années qui suivent, quels changements encore dans lesopinions des foules. La « Perfide Albion » du début de ce siècle devenant lalliée dela France sous lhéritier de Napoléon ; la Russie, deux fois en guerre avec nous, et quiavait tant applaudi à nos derniers revers, considérée subitement comme une amie. En littérature, en art, en philosophie, les successions dopinions se manifestent,plus rapides encore. Romantisme, naturalisme, mysticisme, etc., naissent et meurenttour à tour. Lartiste et lécrivain acclamés hier sont profondément dédaignés demain.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 78 Mais, si nous analysons ces changements, en apparence si profonds, que voyons-nous ? Tous ceux contraires aux croyances générales et aux sentiments de la racenont quune durée éphémère, et le fleuve détourné reprend bientôt son cours. Lesopinions qui ne se rattachent à aucune croyance générale, à aucun sentiment de larace, et qui par conséquent ne sauraient avoir de fixité, sont à la merci de tous leshasards ou, si lon préfère, des moindres changements de milieu. Formées à laide dela suggestion et de la contagion, elles sont toujours momentanées et naissent etdisparaissent parfois aussi rapidement que les dunes de sable formées par le vent aubord de la mer. De nos jours, la somme des opinions mobiles des foules est plus grande quejamais ; et cela, pour trois raisons différentes. La première est que les anciennes croyances, perdant progressivement leurempire, nagissent plus comme jadis sur les opinions passagères pour leur donner unecertaine orientation. Leffacement des croyances générales laisse place à une fouledopinions particulières sans passé ni avenir. La seconde raison est que la puissance croissante des foules trouvant de moins enmoins de contrepoids, leur mobilité extrême didées peut se manifester librement. La troisième raison enfin est la diffusion récente de la presse faisant passer sanscesse sous les yeux les opinions les plus contraires. Les suggestions engendrées parchacune delles sont bientôt détruites par des suggestions opposées. Aucune opinionnarrive donc à sétendre et toutes sont vouées à une existence éphémère. Ellesmeurent avant davoir pu se propager assez pour devenir générales. De ces causes diverses résulte un phénomène très nouveau dans lhistoire dumonde, et bien caractéristique de lâge actuel, je veux parler de limpuissance desgouvernements à diriger lopinion. Jadis, et ce jadis nest pas fort loin, laction des gouvernements, linfluence dequelques écrivains et dun petit nombre de journaux constituaient les vrais régulateursde lopinion. Aujourdhui les écrivains ont perdu toute influence et les journaux nefont plus que refléter lopinion. Quant aux hommes dÉtat, loin de la diriger, ils necherchent quà la suivre. Leur crainte de lopinion va parfois jusquà la terreur et ôtetoute fixité à leur conduite, Lopinion des foules tend donc à devenir de plus en plus le régulateur suprême dela politique, Elle arrive aujourdhui à imposer des alliances, comme nous lavons vupour lalliance russe, presque exclusivement sortie dun mouvement populaire. Cest un symptôme bien curieux de voir de nos jours papes, rois et empereurs, sesoumettre au mécanisme de linterview, pour exposer leur pensée, sur un sujet donné,au jugement des foules. On a pu dire jadis que la politique nétait pas chose senti-mentale. Pourrait-on le dire actuellement encore en la voyant prendre pour guide lesimpulsions de foules mobiles ignorant la raison, et dirigées seulement par lesentiment ? Quant à la presse, autrefois directrice de lopinion, elle a dû, comme les gouverne-ments, seffacer devant le pouvoir des foules, Sa puissance certes est considérable,
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 79mais seulement parce quelle représente exclusivement le reflet des opinionspopulaires et de leurs incessantes variations. Devenue simple agence dinformation,elle renonce à imposer aucune idée, aucune doctrine. Elle suit tous les changementsde la pensée publique, et les nécessités de la concurrence ly obligent sous peine deperdre ses lecteurs. Les vieux organes solennels et influents dautrefois, dont laprécédente génération écoutait pieusement les oracles, ont disparu ou sont devenusfeuilles dinformations encadrées de chroniques amusantes, de cancans mondains etde réclames financières. Quel serait aujourdhui le journal assez riche pour permettreà ses rédacteurs des opinions personnelles, et quelle autorité ces opinions obtien-draient-elles près de lecteurs demandant seulement à être renseignés ou amusés, etqui, derrière chaque recommandation, entrevoient toujours le spéculateur ? Lacritique na même plus le pouvoir de lancer un livre ou une pièce de théâtre. Elle peutnuire, mais non servir. Les journaux ont tellement conscience de linutilité de touteopinion personnelle, quils ont généralement supprimé les critiques littéraires, sebornant à donner le titre du livre avec deux ou trois lignes de réclame, et dans vingtans, il en sera probablement de même pour la critique théâtrale. Épier lopinion est devenu aujourdhui la préoccupation essentielle de la presse etdes gouvernements. Quel effet produira tel événement, tel projet législatif, tel dis-cours, voilà ce quil faut savoir ; ce nest pas facile, car rien nest plus mobile et pluschangeant que la pensée des foules. On les voit accueillir avec des anathèmes cequelles avaient acclamé la veille. Cette absence totale de direction de lopinion, et en même temps la dissolution descroyances générales, ont eu pour résultat final un émiettement complet de toutes lesconvictions, et lindifférence croissante des foules, aussi bien que des individus, pource qui ne touche pas nettement leurs intérêts immédiats. Les questions de doctrines,telles que le socialisme, ne recrutent guère de défenseurs réellement convaincus quedans les couches illettrées : ouvriers des mines et des usines, par exemple. Le petitbourgeois, louvrier légèrement teinté dinstruction sont devenus trop sceptiques. Lévolution ainsi opérée depuis trente ans est frappante. A lépoque précédente,peu éloignée pourtant, les opinions possédaient encore une orientation générale; ellesdérivaient de ladoption de quelque croyance fondamentale. Le fait seul dêtremonarchiste donnait fatalement, aussi bien en histoire que dans les sciences, certainesidées arrêtées et le fait dêtre républicain conférait des idées tout à fait contraires. Unmonarchiste savait pertinemment que lhomme ne descend pas du singe, et unrépublicain savait non moins pertinemment quil en descend. Le monarchiste devaitparler de la Révolution avec horreur, et le républicain avec vénération. Certainsnoms, tels que ceux de Robespierre et de Marat, devaient être prononcés avec desmines dévotes, et dautres, comme ceux de César, dAuguste et de Napoléon nepouvaient être articulés sans invectives. Jusque dans notre Sorbonne prévalait cettenaïve façon de concevoir lhistoire. Aujourdhui devant la discussion et lanalyse, toute opinion perd son prestige ; sesangles susent vite, et il survit bien peu didées capables de nous passionner. Lhommemoderne est de plus en plus envahi par lindifférence. Ne déplorons pas trop cet effritement général des opinions. Que ce soit un symp-tôme de décadence dans la vie dun peuple, on ne saurait le contester. Les voyants, lesapôtres, les meneurs, les convaincus en un mot, ont certes une bien autre force que lesnégateurs, les critiques et les indifférents : mais noublions pas quavec la puissance
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 80actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige poursimposer, elle serait bientôt revêtue dun pouvoir tellement tyrannique que toutdevrait aussitôt plier devant elle. Lâge de la libre discussion serait alors clos pourlongtemps. Les foules représentent des maîtres pacifiques quelquefois, commelétaient à leurs heures Héliogabale et Tibère ; mais elles ont aussi de furieux caprices.Une civilisation prête à tomber entre leurs mains est à la merci de trop de hasardspour durer bien longtemps. Si quelque chose pouvait retarder un peu lheure deleffondrement, ce serait précisément lextrême mobilité des opinions et lindifférencecroissante des foules pour toutes les croyances générales.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 81Psychologie des foulesLivre IIIClassification etdescriptiondes diverses catégoriesde foulesRetour à la table des matières
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 82Livre III : classification et description des diverses catégories de foulesChapitre IClassification des foulesRetour à la table des matières Nous avons indiqué dans cet ouvrage les caractères généraux communs auxfoules. Il nous reste à étudier les caractères particuliers superposés à ces caractèresgénéraux, suivant les diverses catégories de collectivités. Exposons dabord une brève classification des foules. Notre point de départ sera la simple multitude. Sa forme la plus inférieure seprésente lorsquelle est composée dindividus appartenant à des races différentes. Sonseul lieu commun se trouve alors la volonté, plus ou moins respectée, dun chef. Onpeut donner comme types de telles multitudes, les barbares dorigines diverses, qui,pendant plusieurs siècles, envahirent lEmpire romain. Au-dessus de ces multitudes sans cohésion, apparaissent celles qui, sous lactionde certains facteurs, ont acquis des caractères communs et fini par former une race.Elles présenteront à loccasion les caractéristiques spéciales des foules, mais toujourscontenues par celles de la race.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 83 Les diverses catégories de foules observables chez chaque peuple peuvent sediviser de la façon suivante : 1° Anonymes (foules des rues, par exemple) ;A) Foules hétérogènes 2° Non anonymes (jurys, assemblées parlementaires, etc.) 1° Sectes (sectes politiques, sectes religieuses, etc.) ;B) Foules homogènes 2° Castes (caste militaire, caste sacerdotale, caste ouvrière, etc.) ; 3° Classes (classe bourgeoise, classe paysanne, etc.). Indiquons en quelques mots les caractères différentiels des diverses catégories defoules 1.1. Foules hétérogènesRetour à la table des matières Ces collectivités sont celles dont nous avons étudié précédemment les caractères.Elles se composent dindividus quelconques, quelle que soit leur profession ou leurintelligence. Nous avons prouvé dans cet ouvrage que la psychologie des hommes en foulediffère essentiellement de leur psychologie individuelle, et que lintelligence ne sous-trait pas à cette différenciation. Nous avons vu que, dans les collectivités, elle ne joueaucun rôle. Seuls des sentiments inconscients peuvent alors agir. Un facteur fondamental, la race, permet de diviser assez nettement les diversesfoules hétérogènes. Nous sommes plusieurs fois déjà revenu sur son rôle et avons montré quelle est leplus puissant facteur capable de déterminer les actions des hommes. Son influence semanifeste également dans les caractères des foules. Une multitude composée dindivi-dus quelconques, mais tous Anglais ou Chinois, différera profondément dune autrecomposée dindividus également quelconques, mais de races variées : Russes, Fran-çais, Espagnols, etc. Les profondes divergences créées par la constitution mentale héréditaire dans lafaçon de sentir et de penser des hommes, éclatent dès que certaines circonstances,assez rares dailleurs, réunissent dans une même foule, en proportions à peu prèségales, des individus de nationalités différentes, quelque identiques que soient enapparence les intérêts qui les rassemblent. Les tentatives faites par les socialistes pour1 On trouvera dés détails sur les diverses catégories de foules dans mes derniers ouvrages (La psychologie politique, Les opinions et les croyances, Psychologie des révolutions).
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 84fusionner dans de grands congrès les représentants de la population ouvrière dechaque pays, ont toujours abouti aux plus furieuses discordes. Une foule latine, sirévolutionnaire ou si conservatrice quon la suppose, fera invariablement appel, pourréaliser ses exigences, à lintervention de lÉtat. Elle est toujours centralisatrice et plusou moins césarienne. Une foule anglaise ou américaine, au contraire, ne connaît paslÉtat et ne sadresse quà linitiative privée. Une foule française tient avant tout àlégalité, et une foule anglaise à la liberté. Ces différences de races engendrent pres-que autant despèces de foules quil y a de nations. Lâme de la race domine donc entièrement lâme de la foule. Elle est le substratumpuissant qui limite les oscillations. Les caractères des foules sont dautant moinsaccentués que lâme de la race est plus forte. Cest là une loi essentielle. Létat defoule et la domination des foules constituent la barbarie ou le retour à la barbarie.Cest en acquérant une âme solidement constituée que la race se soustrait de plus enplus à la puissance irréfléchie des foules et sort de la barbarie. En dehors de la race, la seule classification importante à faire pour les foules hété-rogènes est de les séparer en foules anonymes, comme celles des rues, et en foulesnon anonymes, les assemblées délibérantes et les jurés par exemple. Le sentiment dela responsabilité, nul chez les premières et développé chez les secondes, donne à leursactes des orientations souvent différentes.2. Foules homogènesRetour à la table des matières Les foules homogènes comprennent : 1° les sectes ; 2° les castes ; 3° les classes. La secte marque le premier degré dans lorganisation des foules homogènes. Ellecomprend des individus déducation, de professions, de milieux parfois fort diffé-rents, nayant entre eux que le lien unique des croyances. Telles sont les sectes reli-gieuses et politiques, par exemple. La caste représente le plus haut degré dorganisation dont la foule soit susceptible.Alors que la secte est formée dindividus de professions, déducation, de milieuxsouvent dissemblables et rattachés seulement par la communauté des croyances, lacaste ne comprend que des individus de même profession et par conséquent déduca-tion et de milieux à peu près identiques. Telles sont les castes militaire et sacerdotale. La classe se compose dindividus dorigines diverses, réunis non par la commu-nauté des croyances, comme les membres dune secte, ni par la communauté des oc-cupations professionnelles, comme les membres dune caste, mais par certainsintérêts, certaines habitudes de vie et déducation semblables. Telles la classe bour-geoise, la classe agricole, etc. Nétudiant dans cet ouvrage que les foules hétérogènes, je moccuperai seulementde quelques catégories de cette variété de foules choisies comme types.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 85Livre III : classification et description des diverses catégories de foulesChapitre IILes foules dites criminelles Les foules tombant, après une certaine période dexcitation, à létat de simplesautomates inconscients menés par des suggestions, il semble difficile de les qualifieren aucun cas de criminelles. Je conserve cependant ce qualificatif erroné parce quil aété consacré par des recherches psychologiques. Certains actes des foules sont assu-rément criminels considérés en eux-mêmes, mais alors au même titre que lacte duntigre dévorant un Hindou, après lavoir dabord laissé déchiqueter par ses petits pourles distraire. Les crimes des foules résultent généralement dune suggestion puissante, et lesindividus qui y ont pris part sont persuadés ensuite avoir obéi à un devoir. Tel nestpas du tout le cas du criminel ordinaire. Lhistoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui précède, On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la Bastille, M.de Launay. Après la prise de cette forteresse, le gouverneur, entouré dune foule trèsexcitée, recevait des coups de tous côtés. On proposait de le pendre, de lui couper latête, ou de lattacher à la queue dun cheval. En se débattant, il frappa par mégardedun coup de pied lun des assistants. Quelquun proposa, et sa suggestion fut accla-mée aussitôt par la foule, que lindividu atteint coupât le cou au gouverneur.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 86 « Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille pour voir cequi sy passait, juge que, puisque tel est lavis général, laction est patriotique, et croitmême mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre quon lui prête, ilfrappe sur le col nu ; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche unpetit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il sait travailler lesviandes) il achève heureusement lopération. » On voit clairement ici le mécanisme précédemment indiqué. Obéissance à unesuggestion dautant plus puissante quelle est collective, conviction chez le meurtrierdavoir commis un acte fort méritoire, et conviction naturelle puisquil a pour luilapprobation unanime de ses concitoyens. Un acte semblable peut être légalement,mais non psychologiquement, qualifié de criminel. Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement ceux quenous avons constatés chez toutes les foules : suggestibilité, crédulité, mobilité, exagé-ration des sentiments bons ou mauvais, manifestation de certaines formes de moralité,etc. Nous retrouverons tous ces caractères chez une des foules qui laissèrent un desplus sinistres souvenirs de notre histoire : les septembriseurs. Elle présente dailleursbeaucoup danalogie avec celles qui firent la Saint-Barthélemy. Jemprunte les détailsdu récit à Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps. On ne sait pas exactement qui donna lordre ou suggéra de vider les prisons enmassacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela parait probable, ou toutautre, peu importe; le seul fait intéressant pour nous est celui de la suggestion puis-sante reçue par la foule chargée du massacre. Larmée des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et constituaitle type parfait dune foule hétérogène. A part un très petit nombre de gredins profes-sionnels, elle se composait surtout de boutiquiers et dartisans de corps détats divers :cordonniers, serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Souslinfluence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité plus haut, parfaite-ment convaincus daccomplir un devoir patriotique. Ils remplissent une double fonc-tion, juges et bourreaux, et ne se considèrent en aucune façon comme des criminels. Pénétrés de limportance de leur rôle, ils commencent par former une sorte detribunal, et immédiatement apparaissent lesprit simpliste et léquité non moinssimpliste des foules. Vu le nombre considérable des accusés, on décide dabord queles nobles, les prêtres, les officiers, les serviteurs du roi, cest-à-dire tous les individusdont la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux dun bon patriote,seront massacrés en tas sans quil soit besoin de décision spéciale. On jugera lesautres sur la mine et la réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsisatisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner libre cours auxinstincts de férocité dont jai montré ailleurs la genèse, et que les collectivités ont lepouvoir de développer à un haut degré. Ils nempêcheront pas du reste - ainsi que celaest la règle dans les foules - la manifestation concomitante dautres sentimentscontraires, tels quune sensibilité souvent aussi extrême que la férocité. « Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de louvrier parisien. AlAbbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures on avait laissé les détenus
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 87sans eau, voulait absolument exterminer le guichetier négligent, et leût fait sans lessupplications des détenus eux-mêmes. Lorsquun prisonnier est acquitté (par leurtribunal improvisé), gardes et tueurs, tout le monde lembrasse avec transport, onapplaudit à outrance », puis on retourne tuer les autres. Pendant le massacre uneaimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent et chantent autour des cadavres, dis-posent des bancs « pour les dames » heureuses de voir tuer des aristocrates. Ilscontinuent aussi à manifester une équité spéciale. Un tueur sétant plaint, à lAbbaye,que les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants seuls ont leplaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la justesse de cette observation, etdécident de faire passer lentement les victimes entre deux haies dégorgeurs qui nepourront frapper quavec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. A la force lesvictimes sont mises entièrement nues, déchiquetées pendant une demi-heure ; puis,quand tout le monde a bien vu, on les achève en leur ouvrant le ventre. Les massacreurs sont dailleurs fort scrupuleux, et manifestent la moralité dontnous avons déjà signalé lexistence au sein des foules. Ils rapportent sur la table descomités largent et les bijoux des victimes. Dans tous leurs actes on retrouve toujours ces formes rudimentaires de raisonne-ment, caractéristiques de lâme des foules. Cest ainsi quaprès légorgement des douzeou quinze cents ennemis de la nation, quelquun fait observer, et immédiatement sasuggestion est acceptée, que les autres prisons, contenant des vieux mendiants, desvagabonds, des jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, dont ilserait bon de se débarrasser. Dailleurs figurent certainement parmi eux des ennemisdu peuple, tels, par exemple, quune certaine dame Delarue, veuve dun empoisonneur: « Elle doit être furieuse dêtre en prison ; si elle pouvait, elle mettrait le feu à Paris ;elle doit lavoir dit, elle la dit. Encore un coup de balai. » La démonstration paraîtévidente, et tout est massacré en bloc, y compris une cinquantaine denfants de douzeà dix-sept ans qui, dailleurs, eux-mêmes, auraient pu devenir des ennemis de lanation et devaient par conséquent être supprimés. Après une semaine de travail, toutes ces opérations étaient terminées, et lesmassacreurs purent songer au repos. Intimement persuadés quils avaient bien méritéde la patrie, ils vinrent réclamer une récompense aux autorités ; les plus zélésexigèrent même une médaille. Lhistoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues. Linflu-ence grandissante des foules et les capitulations successives des pouvoirs devant ellesen fourniront certainement bien dautres.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 88Livre III : classification et description des diverses catégories de foulesChapitre IIILes jurés de Cour dassises Ne pouvant étudier ici toutes les catégories de jurés, jexaminerai seulement laplus importante, celle de cours dassises. Ils constituent un excellent exemple de foulehétérogène non anonyme. On y retrouve la suggestibilité, la prédominance dessentiments inconscients, la faible aptitude au raisonnement, linfluence des meneurs,etc. En les étudiant nous aurons loccasion dobserver dintéressants spécimens deserreurs que peuvent commettre les personnes non initiées à la psychologie descollectivités. Les jurés fournissent tout dabord une preuve de la faible importance, au point devue des décisions, du niveau mental des divers éléments composant une foule. Nousavons vu que dans une assemblée délibérante appelée à donner son opinion sur unequestion nayant pas un caractère tout à fait technique, lintelligence ne joue aucunrôle ; et quune réunion de savants ou dartistes német pas, sur des sujets généraux,des jugements sensiblement différents de ceux dune assemblée de maçons. Adiverses époques, ladministration choisissait soigneusement les personnes appelées àcomposer le jury, et les recrutait parmi les classes éclairées : professeurs, fonction-naires, lettrés, etc. Aujourdhui le jury est surtout formé de petits marchands, petitspatrons et employés. Or, au grand étonnement des écrivains spécialistes, quelle quaitété la composition des jurys, la statistique montre leurs décisions identiques. Lesmagistrats eux-mêmes, si hostiles pourtant à linstitution du jury, ont dû reconnaître
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 89lexactitude de cette assertion. Voici comme sexprime à ce sujet un ancien présidentde cour dassises, M. Bérard des Glajeux, dans ses Souvenirs : Aujourdhui les choix du jury sont en réalité dans les mains des conseillers municipaux, qui admettent ou éliminent, à leur gré, suivant les préoccupations politiques et électorales inhérentes à leur situation... La majorité des élus se compose de commerçants moins impor- tants quon ne les choisissait autrefois, et des employés de certaines administrations... Toutes les opinions se fondant avec toutes les professions dans le rôle de juge, beaucoup ayant lardeur des néophytes, et les hommes de meilleure volonté se rencontrant dans les situations les plus humbles, lesprit du jury na pas changé: ses verdicts sont restés les mêmes. Retenons de ce passage les conclusions qui sont très justes, et non les explicationsqui sont très faibles. Il ne faut pas sétonner dune telle faiblesse, car la psychologiedes foules, et par conséquent des jurés, semble avoir été le plus souvent aussi incon-nue des avocats que des magistrats. Jen trouve la preuve dans ce fait rapporté par lemême auteur, quun des plus illustres avocats de la cour dassises, Lachaud, usait sys-tématiquement de son droit de récusation à légard de tous les individus intelligentsfaisant partie du jury. Or, lexpérience - lexpérience seule - a fini par apprendrelentière inutilité des récusations. Le ministère publie et les avocats, à Paris du moins,y ont complètement renoncé aujourdhui ; et, comme le fait remarquer M. desGlajeux, les verdicts nont pas changé, « ils ne sont ni meilleurs ni pires ». De même que toutes les foules, les jurés sont très fortement impressionnés par dessentiments et très faiblement par des raisonnements. « Ils ne résistent pas, écrit unavocat, à la vue dune femme donnant à téter, ou à un défilé dorphelins. » « Il suffitquune femme soit agréable, dit M. des Glajeux, pour obtenir la bienveillance dujury. » Impitoyables aux crimes qui semblent pouvoir les atteindre - et qui sont préci-sément dailleurs les plus redoutables pour la société - les jurés se montrent aucontraire fort indulgents pour les crimes dits passionnels. Ils sont rarement sévèrespour linfanticide des filles mères et moins encore pour la fille abandonnée quivitriolise son séducteur. Ils sentent fort bien dinstinct que ces crimes-là sont peu dan-gereux pour la société, et que dans un pays où la loi ne protège pas les fillesabandonnées, la vengeance de lune delles est plus utile que nuisible, en intimidantdavance les futurs séducteurs 1. Les jurys, comme toutes les foules, sont fort éblouis par le prestige, et le présidentdes Glajeux fait justement remarquer que, très démocratiques dans leur composition,ils se montrent très aristocratiques dans leurs affections : « Le nom, la naissance, la1 Remarquons en passant que cette division, très bien faite dinstinct par les jurés, entre les crimes socialement dangereux et les autres crimes nest nullement dénuée de justesse. Le but des lois criminelles doit être évidemment de protéger la société contre les criminels et non de la venger. Or, nos codes, et surtout lesprit de nos magistrats, sont tout imprégnés encore de lesprit de vengeance du vieux droit primitif. Le terme de vindicte (vindicta, vengeance) est encore dun usage journalier. Nous avons la preuve de cette tendance des magistrats dans le refus de beaucoup dentre eux dappliquer lexcellente loi Béranger, permettant au condamné de ne subir sa peine que sil récidive. Or, pas un magistrat ne peut ignorer, car la statistique le prouve, que lapplication dune première peine entraîne presque infailliblement la récidive. Les juges relâchant un coupable, simaginent que la société na pas été vengée. Plutôt que de ne pas la venger, ils préfèrent créer un récidiviste dangereux.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 90grande fortune, la renommée, lassistance dun avocat illustre, les choses qui distin-guent et les choses qui reluisent forment un appoint très considérable dans la maindes accusés. » Agir sur les sentiments des jurés, et comme avec toutes les foules, raisonner fortpeu, ou nemployer que des formes rudimentaires de raisonnement, doit être lapréoccupation dun bon avocat. Un avocat anglais célèbre par ses succès en courdassises a bien analysé cette méthode. Il observait attentivement le jury tout en plaidant. Cest le moment favorable. Avec du flair et de lhabitude, lavocat lit sur les physionomies leffet de chaque phrase, de chaque mot, et il en tire ses conclusions. Il sagit tout dabord de distinguer les membres acquis davance à la cause. Le défenseur achève en un tour de main de se les assurer, après quoi il passe aux membres qui semblent, au contraire, mal disposés, et il sefforce de deviner pourquoi ils sont contraires à laccusé. Cest la partie délicate du travail, car il peut y avoir une infinité de raisons davoir envie de condamner un homme, en dehors du sentiment de la justice. Ces quelques lignes résument très justement le but de lart oratoire, et nous mon-trent aussi linutilité des discours faits davance puisquil faut à chaque instantmodifier les termes employés, suivant limpression produite. Lorateur na pas besoin de convertir tous les membres dun jury, mais seulementles meneurs qui détermineront lopinion générale. Comme dans toutes les foules, unpetit nombre dindividus conduisent les autres. « Jai fait lexpérience, dit lavocat queje citais plus haut, quau moment de rendre le verdict, il suffisait dun ou deuxhommes énergiques pour entraîner le reste du jury. » Ce sont ces deux ou trois quilfaut convaincre par dhabiles suggestions. On doit dabord et avant tout leur plaire.Lhomme en foule à qui lon plaît est déjà presque convaincu, et tout disposé àconsidérer comme excellentes les raisons quelconques quon lui présente. Je trouve,dans un travail intéressant sur Me Lachaud, lanecdote suivante : On sait que pendant toute la durée des plaidoiries quil prononçait aux assises, Lachaud ne perdait pas de vue deux ou trois jurés quil savait, ou sentait, influents, mais revêches. Généralement, il parvenait à réduire ces récalcitrants. Pourtant, une fois, en province, il en trouva un quil dardait vainement de son argumentation la plus tenace depuis trois quarts dheure : le premier du deuxième banc, le septième juré. Cétait désespérant ! Tout à coup, au milieu dune démonstration passionnante, Lachaud sarrête, et sadressant au président de la cour dassises : «Monsieur le Président, dit-il, ne pourriez-vous pas faire tirer le rideau, là en face. Monsieur le septième juré est aveuglé par le soleil. » Le septième juré rougit, sourit, remercia. Il était acquis à la défense. Plusieurs écrivains, et des plus distingués, ont fortement combattu dans cesderniers temps linstitution du jury, seule protection pourtant contre les erreurs vrai-ment bien fréquentes dune caste sans contrôle 1. Les uns voudraient un jury recruté1 La magistrature représente, en effet, lunique administration dont les actes ne soient soumis à aucun contrôle. Toutes les révolutions de la France démocratique nont pu lui acquérir ce droit dhabeas corpus dont lAngleterre est si fière. Nous avons banni les tyrans ; mais dans chaque cité un magistrat dispose à son gré de lhonneur et de la liberté des citoyens. Un petit juge dinstruction, à peine sorti de lÉcole de droit, possède le pouvoir révoltant denvoyer en prison, sur une simple supposition de culpabilité dont il ne doit la justification à personne, les citoyens les plus considérables. Il peut les y garder six mois ou même un an sous prétexte dinstruction, et les
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 91seulement parmi les classes éclairées ; mais nous avons déjà prouvé que même dansce cas les décisions seraient identiques à celles actuellement rendues. Dautres, sebasant sur les erreurs commises par les jurés, voudraient supprimer ces derniers et lesremplacer par des juges. Mais comment peuvent-ils oublier que les erreurs reprochéesau jury, sont toujours dabord commises par des juges, puisque laccusé déféré au jurya été considéré comme coupable par plusieurs magistrats : le juge dinstruction, leprocureur de la République et la Chambre des mises en accusation. Et ne voit-on pasalors que sil était définitivement jugé par des magistrats au lieu de lêtre par des jurés,laccusé perdrait sa seule chance dêtre reconnu innocent. Les erreurs des jurés onttoujours été dabord des erreurs de magistrats. A ces derniers uniquement il faut doncsen prendre quand on voit des erreurs judiciaires particulièrement monstrueusescomme la condamnation de ce docteur X.... qui, poursuivi par un juge dinstructionvéritablement trop borné, sur la dénonciation dune fille demi-idiote accusant le mé-decin de lavoir fait avorter pour 30 francs, aurait été envoyé au bagne sanslexplosion dindignation publique qui le fit gracier immédiatement par le chef delÉtat. Lhonorabilité du condamné proclamée par tous ses concitoyens rendaitévidente la grossièreté de lerreur, les magistrats la reconnaissaient eux-mêmes ; et,cependant, par esprit de caste, ils sefforcèrent dempêcher la signature de la grâce.Dans toutes les affaires analogues, entourées de détails techniques où il ne peut riencomprendre, le jury écoute naturellement le ministère public, réfléchissant quaprèstout laffaire a été instruite par des magistrats rompus à toutes les subtilités. Quelssont alors les auteurs véritables de lerreur : les jurés ou les magistrats ? Gardonsprécieusement le jury. Il constitue peut-être lunique catégorie de foule quaucuneindividualité ne saurait remplacer. Lui seul peut tempérer les inexorabilités de la loiqui, égale pour tous, en principe, doit être aveugle et ne pas connaître les casparticuliers. Inaccessible à la pitié, et ne connaissant que les textes, le juge avec sadureté professionnelle, frapperait de la même peine le cambrioleur assassin et la fillepauvre conduite à linfanticide par labandon de son séducteur et la misère ; alors quele jury sent dinstinct que la fille séduite est beaucoup moins coupable que leséducteur, qui, lui, cependant, échappe à la loi, et quelle mérite son indulgence. Connaissant la psychologie des castes et celle des autres catégories de foules, jene vois aucun cas où, accusé à tort dun crime, je ne préférerais avoir affaire à desjurés plutôt quà des magistrats. Avec les premiers, jaurais beaucoup de chancesdêtre reconnu innocent et très peu avec les seconds. Redoutons la puissance desfoules, mais beaucoup plus encore celle de certaines castes. Les unes peuvent selaisser convaincre, les autres ne fléchissent jamais. relâcher ensuite sans leur devoir ni indemnité ni excuses. Le mandat damener est absolument léquivalent de la lettre de cachet, avec cette différence que cette dernière, si justement reprochée à lancienne monarchie, nétait à la portée que de très grands personnages, alors quelle est aujourdhui entre les mains de toute une classe de citoyens, qui est loin de passer pour la plus éclairée et la plus indépendante.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 92Livre III : classification et description des diverses catégories de foulesChapitre IVLes foules électorales Les foules électorales, cest-à-dire les collectivités appelées à élire les titulaires decertaines fonctions, constituent des foules hétérogènes ; mais, comme elles nagissentque sur un seul point déterminé : choisir entre divers candidats, on ne peut observerchez elles que quelques-uns des caractères précédemment décrits. Ceux quelles ma-nifestent surtout sont la faible aptitude au raisonnement, labsence desprit critique,lirritabilité, la crédulité et le simplisme. On découvre aussi dans leurs décisionslinfluence des meneurs et le rôle des facteurs précédemment énumérés : laffirmation,la répétition, le prestige et la contagion. Recherchons comment on les séduit. Des procédés qui réussissent le mieux, leurpsychologie se déduira clairement. La première des qualités à posséder pour le candidat est le prestige. Le prestigepersonnel ne peut être remplacé que par celui de la fortune. Le talent, le génie mêmene sont pas des éléments de succès. Cette nécessité pour le candidat dêtre revêtu de prestige, de pouvoir par consé-quent simposer sans discussion, est capitale. Si les électeurs, composés surtoutdouvriers et de paysans, choisissent si rarement un des leurs pour les représenter,cest que les personnalités sorties de leurs rangs nont pour eux aucun prestige. Ils nenomment guère un égal, que pour des raisons accessoires, contrecarrer par exemple
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 93un homme éminent, un patron puissant, dans la dépendance duquel se trouve chaquejour lélecteur, et dont il a ainsi lillusion de devenir un instant le maître. Mais la possession du prestige ne suffit pas pour assurer le succès au candidat.Lélecteur tient à voir flatter ses convoitises et ses vanités ; le candidat doit laccablerdextravagantes flagorneries, ne pas hésiter à lui faire les plus fantastiques promesses.Devant des ouvriers, on ne saurait trop injurier et flétrir leurs patrons. Quant aucandidat adverse, on tâchera de lécraser en établissant par affirmation, répétition etcontagion quil est le dernier des gredins, et que personne nignore quil a commisplusieurs crimes. Inutile, bien entendu, de chercher aucun semblant de preuve. Siladversaire connaît mal la psychologie des foules, il essaiera de se justifier par desarguments, au lieu de répondre simplement aux affirmations calomnieuses pardautres affirmations également calomnieuses ; et naura dès lors aucune chance detriompher. Le programme écrit du candidat ne doit pas être très catégorique, car ses adver-saires pourraient le lui opposer plus tard ; mais son programme verbal ne saurait êtretrop excessif. Les réformes les plus considérables peuvent être promises sans crainte.Sur le moment, ces exagérations produisent beaucoup deffet, et pour lavenir nenga-gent en rien. Lélecteur ne se préoccupe nullement en effet par la suite de savoir silélu a suivi la profession de foi acclamée, et sur laquelle lélection est supposée avoireu lieu. On reconnaît ici tous les facteurs de persuasion décrits plus haut. Nous allons lesretrouver encore dans laction des mots et des formules dont nous avons déjà montréle puissant empire, Lorateur qui sait les manier conduit les foules à son gré. Desexpressions telles que : linfâme capital, les vils exploiteurs, ladmirable ouvrier, lasocialisation des richesses, etc., produisent toujours le même effet, bien quun peuusées déjà. Mais le candidat qui peut découvrir une formule neuve, bien dépourvue desens précis, et par conséquent adaptable aux aspirations les plus diverses, obtient unsuccès infaillible. La sanglante révolution espagnole de 1873 fut faite avec un de cesmots magiques, au sens complexe, que chacun peut interpréter suivant son espoir. Unécrivain contemporain en a raconté la genèse en termes qui méritent dêtre rapportés. Les radicaux avaient découvert quune république unitaire est une monarchie déguisée, et, pour leur faire plaisir, les Cortès avaient proclamé dune seule voix la république fédérale sans quaucun des votants eût pu dire ce qui venait dêtre voté. Mais cette formule enchantait tout le monde, cétait un délire, une ivresse. On venait dinaugurer sur la terre le règne de la vertu et du bonheur. Un républicain, a qui son ennemi refusait le titre de fédéral, sen offensait comme dune mortelle injure. On sabordait dans les rues en se disant : Salud y republica federal ! Après quoi on entonnait des hymnes à la sainte indiscipline et à lautonomie du soldat. Quétait-ce que la « république fédérale » ? Les uns entendaient par là lémancipation des pro- vinces, des institutions pareilles à celles des États-Unis ou la décentralisation administrative ; dautres visaient à lanéantissement de toute autorité, à louverture prochaine de la grande liquidation sociale. Les socialistes de Barcelone et de lAndalousie prêchaient la souveraineté absolue des communes, ils entendaient donner à lEspagne dix mille municipes indépendants, ne recevant de lois que deux-mêmes, en supprimant du même coup et larmée et la gendarmerie. On vit bientôt dans les provinces du Midi linsurrection se propager de ville en ville, de village en village. Dès quune commune avait fait son pronunciamiento, son premier soin était de détruire le télégraphe et les chemins de fer pour couper toutes ses communications avec ses voisins et avec Madrid. Il nétait pas de méchant bourg qui nentendît faire sa cuisine à part. Le fédéralisme avait fait place à un cantonalisme brutal, incendiaire et massacreur, et partout se célébraient de sanglantes saturnales.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 94 Quant à linfluence que des raisonnements pourraient exercer sur lesprit desélecteurs, il faudrait navoir jamais lu le compte rendu dune réunion électorale pournêtre pas fixé à ce sujet. On y échange des affirmations, des invectives, parfois deshorions, jamais des raisons. Si le silence sétablit un instant, cest quun assistant aucaractère difficile annonce quil va poser au candidat une de ces questions embar-rassantes qui réjouissent toujours lauditoire. Mais la satisfaction des opposants nedure pas longtemps, car la voix du préopinant est bientôt couverte par les hurlementsdes adversaires. On peut considérer comme type des réunions publiques les comptesrendus suivants, pris entre des centaines dautres semblables, et que jemprunte à desjournaux quotidiens : Un organisateur ayant prié les assistants de nommer un président, lorage se déchaîne. Les anarchistes bondissent sur la scène pour enlever le bureau dassaut. Les socialistes le défen- dent avec énergie ; on se cogne, on se traite mutuellement de mouchards, vendus, etc., un citoyen se retire avec un œil poché. Enfin, le bureau est installé tant bien que mal au milieu du tumulte, et la tribune reste au compagnon X... Lorateur exécute une charge à fond de train contre les socialistes, qui linterrompent en criant : « Crétin! bandit! canaille! », etc., épithètes auxquelles le compagnon X... répond par lexposé dune théorie selon laquelle les socialistes sont des « idiots » ou des « farceurs ». ... Le parti allemaniste avait organisé, hier soir, à la salle du Commerce, rue du Faubourg- du-Temple, une grande réunion préparatoire à la Fête des Travailleurs du 1er mai. Le mot dordre était : « Calme et tranquillité. » Le compagnon G... traite les socialistes de « crétins» et de « fumistes». Sur ces mots, orateurs et auditeurs sinvectivent et en viennent aux mains ; les chaises, les bancs, les tables entrent en scène, etc. Nimaginons pas que ce genre de discussion soit spécial à une classe déterminéedélecteurs, et résulte de leur situation sociale. Dans toute assemblée anonyme, fût-elle exclusivement composée de lettrés, la discussion revêt facilement les mêmesformes. Jai montré que les hommes en foule tendent vers légalisation mentale, et àchaque instant nous en retrouvons la preuve. Voici, comme exemple, un extrait ducompte rendu dune réunion uniquement composée détudiants : Le tumulte na fait que croître à mesure que la soirée savançait je ne crois pas quun seul orateur ait pu dire deux phrases sans être interrompu. A chaque instant les cris partaient dun point ou de lautre, ou de tous les points à la fois ; on applaudissait, on sifflait ; des discus- sions violentes sengageaient entre divers auditeurs ; les cannes étaient brandies, menaçantes ; on frappait le plancher en cadence ; des clameurs poursuivaient les interrupteurs : « A la porte ! A la tribune ! » M. C... prodigue à lassociation les épithètes dodieuse et lâche, monstrueuse, vile,vénale et vindicative, et déclare quil veut la détruire, etc.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 95 On se demande comment, dans des conditions pareilles, peut se former lopiniondun électeur ? Mais poser une pareille question serait sillusionner étrangement sur ledegré de liberté dont jouit une collectivité. Les foules ont des opinions imposées,jamais des opinions raisonnées. Ces opinions et les votes des électeurs restent entreles mains de comités électoraux, dont les meneurs sont le plus souvent quelquesmarchands de vins, fort influents sur les ouvriers, auxquels ils font crédit. « Savez-vous ce quest un comité électoral, écrit un des plus vaillants défenseurs de la démo-cratie, M. Schérer ? Tout simplement la clef de nos institutions, la maîtresse pièce dela machine politique. La France est aujourdhui gouvernée par les comités » 1. Aussi nest-il pas trop difficile dagir sur eux, pour peu que le candidat soit accep-table et possède des ressources suffisantes. Daprès les aveux des donateurs, troismillions suffirent pour obtenir les élections multiples du général Boulanger. Telle est la psychologie des foules électorales. Elle est identique à celle des autresfoules, ni meilleure ni pire. Je ne tirerai donc de ce qui précède aucune conclusion contre le suffrage univer-sel. Si javais à décider de son sort, je le conserverais tel quil est, pour des motifspratiques découlant précisément de notre étude sur la psychologie des foules, et queje vais exposer, après avoir dabord rappelé ses inconvénients. Les inconvénients du suffrage universel sont évidemment trop visibles pour êtreméconnus. On ne saurait contester que les civilisations furent l’œuvre dune petiteminorité desprits supérieurs constituant la pointe dune pyramide, dont les étages,sélargissant à mesure que décroît la valeur mentale, représentent les couches pro-fondes dune nation. La grandeur dune civilisation ne peut assurément dépendre dusuffrage déléments inférieurs, représentant uniquement le nombre. Sans doute encoreles suffrages des foules sont souvent bien dangereux. Ils nous ont déjà amené plu-sieurs invasions ; et avec le triomphe du socialisme, les fantaisies de la souverainetépopulaire nous coûteront sûrement beaucoup plus cher encore. Mais ces objections, théoriquement excellentes, perdent pratiquement toute leurforce, si lon veut se souvenir de la puissance invincible des idées transformées endogmes. Le dogme de la souveraineté des foules est, au point de vue philosophique,aussi peu défendable que les dogmes religieux du Moyen Âge, mais il en a aujour-dhui labsolue puissance. Il est donc aussi inattaquable que le furent jadis nos idéesreligieuses. Supposez un libre penseur moderne transporté par un pouvoir magique enplein Moyen Âge. Croyez-vous quen face de la puissance souveraine des idéesreligieuses régnant alors il eût tenté de les combattre ? Tombé dans les mains dunjuge, voulant le faire brûler sous limputation davoir conclu un pacte avec le diable,ou fréquenté le sabbat, eût-il songé à contester lexistence du diable et du sabbat ? On1 Les comités, quels que soient leurs noms : clubs, syndicats, etc., constituent un des redoutables dangers de la puissance des foules. Ils représentent, en effet, la forme la plus impersonnelle, et, par conséquent, la plus oppressive de la tyrannie. Les meneurs qui dirigent les comités étant censés parler et agir au nom dune collectivité sont dégagés de toute responsabilité et peuvent tout se permettre. Le tyran le plus farouche neût jamais osé rêver les proscriptions ordonnées par les comités révolutionnaires. Ils avaient, dit Barras, décimé et mis en coupe réglée la Convention. Robespierre fut maître absolu tant quil put parler en leur nom. Le jour où leffroyable dictateur se sépara deux pour des questions damour-propre, marqua lheure de sa ruine. Le règne des foules, cest le règne des comités, par conséquent des meneurs. On ne saurait imaginer de despotisme plus dur.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 96ne discute pas plus avec les croyances des foules quavec les cyclones. Le dogme dusuffrage universel possède aujourdhui le pouvoir queurent jadis les dogmes chré-tiens. Orateurs et écrivains en parlent avec un respect et des adulations que ne connutpas Louis XIV. Il faut donc se conduire à son égard comme à légard de tous lesdogmes religieux. Le temps seul agit sur eux. Essayer débranler ce dogme serait dautant plus inutile quil a des raisons appa-rentes pour lui : « Dans le temps dégalité, dit justement Tocqueville, les hommesnont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette mêmesimilitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du publie; caril ne leur paraît pas vraisemblable quayant tous des lumières pareilles, la vérité ne serencontre pas du côté du plus grand nombre. » Faut-il supposer maintenant quun suffrage restreint - restreint aux capacités, silon veut -améliorerait le vote des foules ? Je ne puis ladmettre un seul instant, et celapour les motifs signalés plus haut de linfériorité mentale de toutes les collectivités,quelle que puisse être leur composition. En foule, je le répète, les hommes ségalisenttoujours, et, sur des questions générales, le suffrage de quarante académiciens nestpas meilleur que celui de quarante porteurs deau. Je ne crois pas quaucun des votestant reprochés au suffrage universel, le rétablissement de lEmpire, par exemple, eûtdifféré avec des votants recrutés exclusivement parmi des savants et des lettrés. Lefait, pour un individu, de savoir le grec ou les mathématiques, dêtre architecte, vété-rinaire, médecin ou avocat, ne le dote pas, sur les questions de sentiments, de clartésparticulières. Tous nos économistes sont des gens instruits, professeurs et académi-ciens pour la plupart. Est-il une seule question générale, le protectionnisme, parexemple, qui les ait trouvés daccord ? Devant des problèmes sociaux, pleins demultiples inconnues, et dominés par la logique mystique ou la logique affective,toutes les ignorances ségalisent. Si donc des gens bourrés de science composaient à eux seuls le corps électoral,leurs votes ne seraient pas meilleurs que ceux daujourdhui. Ils se guideraient surtoutdaprès leurs sentiments et lesprit de leur parti. Nous naurions aucune des difficul-tés actuelles en moins, et sûrement en plus la lourde tyrannie des castes. Restreint ou général, sévissant dans un pays républicain ou dans un pays monar-chique, pratiqué en France, en Belgique, en Grèce, en Portugal ou en Espagne, lesuffrage des foules est partout semblable, et traduit souvent les aspirations et lesbesoins inconscients de la race. La moyenne des élus représente pour chaque nationlâme moyenne de sa race. Dune génération à lautre on la retrouve à peu près iden-tique. Et cest ainsi quune fois encore nous retombons sur cette notion fondamentale derace, déjà rencontrée si souvent, et sur cette autre dérivée de la première quinstitu-tions et gouvernements jouent un rôle très faible dans la vie des peuples. Ces dernierssont surtout conduits par lâme de leur race, cest-à-dire par les résidus ancestrauxdont cette âme est la somme. La race et lengrenage des nécessités quotidiennes, telssont les maîtres mystérieux qui régissent nos destinées.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 97Livre III : classification et description des diverses catégories de foulesChapitre VLes assemblées parlementaires Les assemblées parlementaires représentent des foules hétérogènes non anony-mes. Malgré leur recrutement, variable suivant les époques et les peuples, elles seressemblent beaucoup par leurs caractères. Linfluence de la race sy fait sentir, pouratténuer ou exagérer, mais non pour empêcher la manifestation de ces caractères. Lesassemblées parlementaires des contrées les plus différentes, celles de Grèce, dItalie,de Portugal, dEspagne, de France et dAmérique, présentent dans leurs discussions etleurs votes de grandes analogies et laissent les gouvernements aux prises avec desdifficultés identiques. Le régime parlementaire synthétise dailleurs lidéal de tous les peuples civilisésmodernes. Il traduit cette idée psychologiquement erronée mais généralement admise,que beaucoup dhommes réunis sont bien plus capables quun petit nombre, dunedécision sage et indépendante sur un sujet donné. Nous retrouvons dans les assemblées parlementaires les caractéristiques généralesdes foules : simplisme des idées, irritabilité, suggestibilité, exagération des senti-ments, influence prépondérante des meneurs. Mais, en raison de leur compositionspéciale, les foules parlementaires présentent quelques différences. Nous les indi-querons bientôt.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 98 Le simplisme des opinions est une de leurs caractéristiques bien marquées. On yrencontre dans tous les partis, chez les peuples latins principalement, une tendanceinvariable à résoudre les problèmes sociaux les plus compliqués par les principesabstraits les plus simples, et par des lois générales applicables à tous les cas. Lesprincipes varient naturellement avec chaque parti ; mais, par le fait seul que lesindividus sont en foule, ils tendent toujours à exagérer la valeur de ces principes et àles pousser jusquà leurs dernières conséquences. Aussi les parlements représentent-ils surtout des opinions extrêmes. Le type le plus parfait du simplisme des assemblées fut réalisé par les Jacobins denotre grande Révolution. Tous dogmatiques et logiques, la cervelle remplie degénéralités vagues, ils soccupaient des principes fixes sans souci des événements ; eton a pu dire très justement quils avaient traversé la Révolution sans la voir. Avecquelques dogmes, ils simaginaient refaire une société de toutes pièces, et ramenerune civilisation raffinée à une phase très antérieure de lévolution sociale. Leursmoyens pour réaliser ce rêve étaient également empreints dun absolu simplisme. Ilsse bornaient, en effet, à détruire violemment les obstacles qui les gênaient. Tous,dailleurs : Girondins, Montagnards, Thermidoriens, etc., étaient animés du mêmeesprit. Les foules parlementaires sont très suggestibles ; et, comme toujours, la sugges-tion émane de meneurs auréolés de prestige ; mais, dans les assemblées parlemen-taires, la suggestibilité a des limites très nettes quil importe de marquer. Sur toutes les questions dintérêt local, chaque membre dune assemblée possèdedes opinions fixes, irréductibles, et quaucune argumentation ne pourrait ébranler. Letalent dun Démosthène narriverait pas à modifier le vote dun député sur des ques-tions telles que le protectionnisme ou le privilège des bouilleurs de cru, qui repré-sentent des exigences délecteurs influents. La suggestion antérieure de ces électeursest assez prépondérante pour annuler toutes les autres, et maintenir une fixité absoluedopinion 1. Sur des questions générales : renversement dun ministère, établissement dunimpôt, etc., la fixité dopinion disparaît, et les suggestions des meneurs peuvent agir,mais pas tout à fait comme dans une foule ordinaire. Chaque parti a ses meneurs, quiexercent parfois une égale influence. Le député se trouve donc entre des suggestionscontraires et devient fatalement très hésitant. Aussi le voit-on souvent, à un quartdheure de distance, voter de façon contraire, ajouter à une loi un article qui la détruit:ôter, par exemple, aux industriels le droit de choisir et de congédier leurs ouvriers,puis annuler à peu près cette mesure par un amendement. Et cest pourquoi, à chaque législature, une Chambre manifeste des opinions trèsfixes et dautres très indécises. Au fond, les questions générales étant les plus nom-breuses, cest lindécision qui domine, indécision entretenue par la crainte constantede lélecteur, dont la suggestion latente arrive toujours à contrebalancer linfluencedes meneurs.1 Cest à ces opinions antérieurement fixées et rendues irréductibles par des nécessités électorales, que sapplique sans doute cette réflexion dun vieux parlementaire anglais : , Depuis cinquante ans que je siège à Westminster, jai entendu des milliers de discours; il en est peu qui aient changé mon opinion; mais pas un seul na changé mon vote. »
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 99 Ces derniers sont cependant en définitive les vrais maîtres dans les discussions oùles membres dune assemblée nont pas dopinions antérieures bien arrêtées. La nécessité des meneurs est évidente puisque, sous le nom de chefs de groupes,on les retrouve dans tous les pays. Ils sont les vrais souverains des assemblées. Leshommes en foule ne sauraient se passer de maître, cest pourquoi les votes duneassemblée ne représentent généralement que les opinions dune petite minorité. Les meneurs, nous le répétons, agissent très peu par leurs raisonnements, beau-coup par leur prestige. Quune circonstance quelconque les en dépouille, ils nont plusdinfluence. Ce prestige des meneurs est individuel et ne tient ni au nom ni à la célébrité. M.Jules Simon, parlant des grands hommes de lAssemblée de 1848, où il siégea, endonne de bien curieux exemples. Deux mois avant dêtre tout-puissant, Louis-Napoléon nétait rien. Victor Hugo monta à la tribune. Il ny eut pas de succès. On lécouta, comme on écoutait Félix Pyat ; on ne lapplaudit pas autant. « Je naime pas ses idées, me dit Vaulabelle, en parlant de Félix Pyat; mais cest un des plus grands écrivains et le plus grand orateur de la France. » Edgar Quinet, ce rare et puissant esprit, nétait compté pour rien. Il avait eu son moment de popularité avant louverture de lAssemblée ; dans lassemblée, il nen eut aucune. Les assemblées politiques sont le lieu de la terre où léclat du génie se fait le moins sentir. On ny tient compte que dune éloquence appropriée au temps et au lieu, et des services rendus non à la patrie, mais aux partis. Pour quon rendît hommage à Lamartine en 1848 et à Thiers en 1871, il fallut le stimulant de lintérêt urgent, inexorable. Le danger passé, on fut guéri à la fois de la reconnaissance et de la peur. Jai reproduit ce passage pour les faits quil contient, mais non pour les explica-tions quil propose. Elles sont dune psychologie médiocre. Une foule perdrait aussitôtson caractère de foule si elle tenait compte aux meneurs des services rendus, soit à lapatrie, soit aux partis. La foule subit le prestige du meneur et ne fait intervenir dans saconduite aucun sentiment dintérêt ou de reconnaissance. Le meneur doué dun prestige suffisant possède un pouvoir presque absolu. Onsait linfluence immense quun député célèbre exerça pendant de longues années,grâce à son prestige, perdu ensuite momentanément à la suite de certains événementsfinanciers. Sur un simple signe de lui, les ministres étaient renversés. Un écrivain amarqué nettement dans les lignes suivantes la portée de son action. Cest à M. C... principalement que nous devons davoir acheté le Tonkin trois fois plus cher quil naurait dû coûter, de navoir pris dans Madagascar quun pied incertain, de nous être laissé frustrer de tout un empire sur le bas Niger, davoir perdu la situation prépondérante que nous occupions en Égypte. - Les théories de M. C... nous ont coûté plus de territoires que les désastres de Napoléon 1er. Il ne faudrait pas trop en vouloir au meneur en question. Il nous a coûté fort cherévidemment ; mais une grande partie de son influence tenait à ce quil suivait lopi-nion publique, qui, en matière coloniale, nétait nullement alors ce quelle est devenue
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 100aujourdhui. Un meneur précède rarement lopinion, et il se borne le plus souvent à enadopter les erreurs. Les moyens de persuasion des meneurs, après le prestige, sont les facteurs quenous avons déjà énumérés plusieurs fois. Pour les manier habilement, le meneur doitavoir pénétré, au moins dune façon inconsciente, la psychologie des foules, et savoircomment leur parler, connaître surtout la fascinante influence des mots, des formuleset des images. Il lui faut posséder une éloquence spéciale, composée daffirmationsénergiques et dimages impressionnantes encadrées de raisonnements fort sommaires.Ce genre déloquence se rencontre dans toutes les assemblées, y compris le parlementanglais, le plus pondéré pourtant de tous. « Nous pouvons lire constamment, dit le philosophe anglais Maine, des débats àla Chambre des Communes où toute la discussion consiste à échanger des généralitésassez faibles et des personnalités assez violentes. Sur limagination dune démocratiepure, ce genre de formules générales exerce un effet prodigieux. Il sera toujours aiséde faire accepter à une foule des assertions générales présentées en termes saisissants,quoiquelles naient jamais été vérifiées et ne soient peut-être susceptibles daucunevérification. » Limportance des « termes saisissants », indiqués dans la citation précédente, nesaurait être exagérée. Nous avons plusieurs fois déjà insisté sur la puissance spécialedes mots et des formules choisis de façon à ce quils évoquent des images très vives.La phrase suivante, empruntée au discours dun meneur dassemblée, en constitue unexcellent spécimen : « Le jour où le même navire emportera vers les terres fiévreuses de la relégationle politicien véreux et lanarchiste meurtrier, ils pourront lier conversation et ilssapparaîtront lun à lautre comme les deux aspects complémentaires dun mêmeordre social. » Limage ainsi évoquée est nette, frappante, et tous les adversaires de lorateur sesentent menacés par elle. Ils voient du même coup les pays fiévreux, le bâtiment quipourra les emporter, car ne font-ils pas peut-être partie de la catégorie assez mallimitée des politiciens menacés ? Ils éprouvent alors la sourde crainte que devaientressentir les Conventionnels, plus ou moins menacés du couperet de la guillotine, parles vagues discours de Robespierre et que cette crainte faisait lui céder toujours. Les meneurs ont intérêt à verser dans les plus invraisemblables exagérations.Lorateur, dont je viens de citer une phrase, a pu affirmer, sans soulever de grandesprotestations, que les banquiers et les prêtres soudoyaient les lanceurs de bombes, etque les administrateurs des grandes compagnies financières méritent les mêmespeines que les anarchistes. Sur les foules, de pareils moyens agissent toujours. Laffir-mation nest jamais trop furieuse, ni la déclamation trop menaçante. Rien nintimideplus les auditeurs. En protestant, ils craignent de passer pour traîtres ou complices. Cette éloquence spéciale a régné, je le disais à linstant, sur toutes les assemblées,et dans les périodes critiques, elle ne fait que saccentuer. La lecture des discours desgrands orateurs de la Révolution est fort intéressante à ce point de vue. Ils secroyaient obligés de sinterrompre à tout instant pour flétrir le crime et exalter lavertu ; puis éclataient en imprécation contre les tyrans, et juraient de vivre libres oude mourir. Lassistance se levait, applaudissait avec fureur, puis, calmée, se rasseyait.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 101 Le meneur peut être quelquefois intelligent et instruit ; mais cela lui est générale-ment plus nuisible quutile. En démontrant la complexité des choses, et permettantdexpliquer et de comprendre, lintelligence rend indulgent, et émousse fortementlintensité et la violence des convictions nécessaires aux apôtres. Les grands meneursde tous les âges, ceux de la Révolution principalement, ont été fort bornés et exer-cèrent cependant une grande action. Les discours du plus célèbre dentre eux, Robespierre, stupéfient souvent par leurincohérence. A la lecture, on ny trouve aucune explication plausible du rôle immensedu puissant dictateur : Lieux communs et redondance de léloquence pédagogique et de la culture latine au service dune âme plutôt puérile que plate, et qui semble se borner, dans lattaque ou la défense, au: « Viens-y donc ! » des écoliers. Pas une idée, pas un tour, pas un trait, cest lennui dans la tempête. Quand on sort de cette lecture morne, on a envie de pousser le ouf ! de laimable Camille Desmoulins. Il est effrayant de songer au pouvoir que confère à un homme entouré de prestigeune conviction forte, unie à une extrême étroitesse desprit. Ces conditions sont ce-pendant nécessaires pour ignorer les obstacles et savoir vouloir. Dinstinct, les foulesreconnaissent dans ces convaincus énergiques le maître quil leur faut. Dans une assemblée parlementaire, le succès dun discours dépend presque uni-quement du prestige de lorateur, et nullement des raisons quil propose. Lorateur inconnu arrivant avec un discours rempli de bonnes raisons, mais seule-ment de raisons, na aucune chance dêtre seulement écouté. Un ancien député, M. Descubes, a tracé dans les lignes suivantes limage dulégislateur sans prestige : Quand il a pris place à la tribune, il tire de sa serviette un dossier quil étale métho- diquement devant lui et débute avec assurance. Il se flatte de faire passer dans lâme des auditeurs la conviction qui lanime. Il a pesé et repesé ses arguments, il est tout bourré de chiffres et de preuves ; il est sûr davoir raison. Toute résistance, devant lévidence quil apporte, sera vaine. Il commence, confiant dans son bon droit et aussi dans lintention de ses collègues, qui certainement ne demandent quà sincliner devant la vérité. Il parle, et, tout de suite, il est surpris du mouvement de la salle, un peu agacé par le brouhaha qui sen élève. Comment le silence ne se fait-il pas ? Pourquoi cette inattention générale ? A quoi pensent donc ceux-là qui causent entre eux ? Quel motif si urgent fait quitter sa place à cet autre ? Une inquiétude passe sur son front. Il fronce les sourcils, sarrête. Encouragé par le président, il repart, haussant la voix. On ne len écoute que moins. Il force le ton, il sagite : le bruit redouble autour de lui. Il ne sentend plus lui-même, sarrête encore puis, craignant que son silence ne provoque le fâcheux cri de : Clôture il reprend de plus belle. Le vacarme devient insupportable.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 102 Les assemblées parlementaires montées à un certain degré dexcitation, devien-nent identiques aux foules hétérogènes ordinaires, et leurs sentiments présentent parconséquent la particularité dêtre toujours extrêmes. On les verra se porter à des actesdhéroïsme ou aux pires excès. Lindividu cesse dêtre lui-même, et votera les mesuresles plus contraires à ses intérêts personnels. Lhistoire de la Révolution montre à quel point les assemblées peuvent devenirinconscientes et subir les suggestions opposées à leurs intérêts. Cétait un sacrificeénorme pour la noblesse de renoncer à ses privilèges, et pourtant, dans une nuitcélèbre de la Constituante, elle laccomplit sans hésiter. Cétait une menace perma-nente de mort pour les Conventionnels de renoncer à leur inviolabilité, et pourtant ilsle firent et ne craignirent pas de se décimer réciproquement, sachant bien cependantque léchafaud où se voyaient conduits aujourdhui des collègues leur était réservédemain. Mais arrivés à ce degré dautomatisme complet que jai décrit, aucuneconsidération ne pouvait les empêcher de céder aux suggestions qui les hypnotisaient.Le passage suivant des mémoires de lun deux, Billaud-Varennes, est absolumenttypique sur ce point : « Les décisions que lon nous reproche tant, dit-il, nous ne lesvoulions pas le plus souvent deux jours, un jour auparavant : la crise seule lessuscitait. » Rien nest plus juste. Les mêmes phénomènes dinconscience se manifestèrent pendant toutes lesséances orageuses de la Convention. Ils approuvent et décrètent, dit Taine, ce dont ils ont horreur, non seulement les sottises et les folies, mais les crimes, le meurtre des innocents, le meurtre de leurs amis. A lunanimité et avec les plus vifs applaudissements la gauche, réunie à la droite, envoie à léchafaud Danton, son chef naturel, le grand promoteur et conducteur de la Révolution. A lunanimité et avec les plus grands applaudissements, la droite, réunie à la gauche, vote les pires décrets du gouvernement révolutionnaire. A lunanimité, et avec des cris dadmiration et denthousiasme, avec des témoignages de sympathie passionnée pour Collot dHerbois, pour Couthon et pour Robespierre, la Convention par des réélections spontanées et multiples, maintient en place le gouvernement homicide que la Plaine déteste parce quil est homicide, et que la Montagne déteste parce quil la décime. Plaine et Montagne, la majorité et la minorité, finissent par consentir à aider à leur propre suicide. Le 22 prairial, la Convention tout entière a tendu la gorge ; le 8 thermidor, pendant le premier quart dheure qui a suivi le discours de Robespierre, elle la tendue encore. Le tableau peut paraître sombre. Il est exact pourtant. Les assemblées parlemen-taires suffisamment excitées et hypnotisées présentent les mêmes caractères. Ellesdeviennent un troupeau mobile obéissant à toutes les impulsions. La descriptionsuivante de lAssemblée de 1848, due à un parlementaire dont on ne suspectera pas lafoi démocratique, M. Spuller, et que je reproduis daprès la Revue liltéraire, est bientypique. On y retrouve tous les sentiments exagérés que jai décrits dans les foules, etcette mobilité excessive permettant de passer dun instant à lautre par la gamme dessentiments les plus contraires. Les divisions, les jalousies, les soupçons, et tour à tour la confiance aveugle et les espoirs illimités ont conduit le parti républicain à sa perte. Sa naïveté et sa candeur navaient dégal que sa défiance universelle. Aucun sens de la légalité, nulle intelligence de la discipline : des terreurs et des illusions sans bornes : le paysan et lenfant se rencontrent en ce point. Leur
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 103 calme rivalise avec leur impatience. Leur sauvagerie est pareille à leur docilité. Cest le propre dun tempérament qui nest point fait et dune éducation absente. Rien ne les étonne et tout les déconcerte. Tremblants, peureux, intrépides, héroïques, ils se jetteront à travers les flammes et ils reculeront devant une ombre. Ils ne connaissent point les effets et les rapports des choses. Aussi prompts aux décou- ragements quaux exaltations, sujets à toutes les paniques, toujours trop haut ou trop bas, jamais au degré quil faut et dans la mesure qui convient. Plus fluides que leau, ils reflètent toutes les couleurs et prennent toutes les formes. Quelle base de gouvernement pouvait-on espérer dasseoir en eux ? Fort heureusement, tous les caractères que nous venons de décrire dans lesassemblées parlementaires ne se manifestent pas constamment. Elles ne sont foulesquà certains moments. Les individus qui les composent arrivent à garder leur indivi-dualité dans un grand nombre de cas, et cest pourquoi une assemblée peut élaborerdes lois techniques excellentes. Ces lois sont, il est vrai, préparées par un spécialistedans le silence du cabinet ; et la loi votée est en réalité l’œuvre dun individu, et nonplus celle dune assemblée. Ces lois sont naturellement les meilleures. Elles nedeviennent désastreuses que lorsquune série damendements malheureux les rendentcollectives. Lœuvre dune foule est partout et toujours inférieure à celle dun individuisolé. Seuls, les spécialistes sauvent les assemblées des mesures trop désordonnées ettrop inexpérimentées. Ils deviennent alors des meneurs momentanés. Lassembléenagit pas sur eux et ils agissent sur elle. Malgré toutes les difficultés de leur fonctionnement, les assemblées parlemen-taires représentent la meilleure méthode que les peuples aient encore trouvée pour segouverner et surtout pour se soustraire le plus possible au joug des tyrannies person-nelles. Elles sont certainement lidéal dun gouvernement, au moins pour les philoso-phes, les penseurs, les écrivains, les artistes et les savants, en un mot pour tout ce quiconstitue le sommet dune civilisation. Elles ne présentent dailleurs que deux dangerssérieux, le gaspillage forcé des finances et une restriction progressive des libertésindividuelles. Le premier de ces dangers est la conséquence forcée des exigences et de limpré-voyance des foules électorales. Quun membre dune assemblée propose quelquemesure donnant satisfaction apparente à des idées démocratiques, assurer, par exem-ple, des retraites à tous les ouvriers, augmenter le traitement des cantonniers, des ins-tituteurs, etc., les autres députés, suggestionnés par la crainte des électeurs, noserontpas avoir lair de dédaigner les intérêts de ces derniers en repoussant la mesure propo-sée. Ils savent pourtant quelle grèvera lourdement le budget et nécessitera la créationde nouveaux impôts. Hésiter dans le vote est impossible. Alors que les conséquencesde laccroissement des dépenses sont lointaines et sans résultats bien fâcheux poureux, les conséquences dun vote négatif pourraient, au contraire, apparaître clairementle jour prochain où il faudra se représenter devant lélecteur. A cette première cause dexagération des dépenses, se joint une autre, non moinsimpérative : lobligation daccorder toutes les dépenses dintérêt purement local. Undéputé ne saurait sy opposer, car elles représentent encore des exigences délecteurs,et chaque député ne peut obtenir ce dont il a besoin pour sa circonscription quà lacondition de céder aux demandes analogues de ses collègues 1.1 Dans son numéro du 6 avril 1895, lÉconomiste faisait une revue curieuse de ce que peuvent coûter en une année ces dépenses dintérêt purement électoral, notamment celles des chemins de
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 104 Le second des dangers mentionnés plus haut, la restriction forcée des libertés parles assemblées parlementaires, moins visible en apparence, est cependant fort réel. Ilrésulte des innombrables lois, toujours restrictives, dont les parlements, avec leuresprit simpliste, voient mal les conséquences, et quils se croient obligés de voter. Ce danger doit être bien inévitable, puisque lAngleterre elle-même, où sobserveassurément le type le plus parfait du régime parlementaire, et où le représentant est leplus indépendant de son électeur, na pas réussi à sy soustraire. Herbert Spencer, dansun travail déjà ancien, avait montré que laccroissement de la liberté apparente devaitêtre suivi dune diminution de la liberté réelle. Reprenant la même thèse dans sonlivre Lindividu contre lÉtat il sexprime ainsi au sujet du parlement anglais : Depuis cette époque, la législation a suivi le cours que jindiquais. Des mesures dicta- toriales, se multipliant rapidement, ont continuellement tendu à restreindre les libertés individuelles, et cela de deux manières : des réglementations ont été établies, chaque année en plus grand nombre, qui imposent une contrainte au citoyen là où ses actes étaient auparavant complètement libres, et le forcent à accomplir des actes quil pouvait auparavant accomplir ou ne pas accomplir, à volonté. En même temps des charges publiques, de plus en plus lourdes, surtout locales, ont restreint davantage sa liberté en diminuant cette portion de ses profits quil peut dépenser à sa guise, et en augmentant la portion qui lui est enlevée pour être dépensée selon le bon plaisir des agents publics. Cette réduction progressive des libertés se manifeste pour tous les pays sous uneforme spéciale, que Herbert Spencer na pas indiquée : la création dinnombrablesmesures législatives, toutes généralement dordre restrictif, conduit nécessairement àaugmenter le nombre, le pouvoir et linfluence des fonctionnaires chargés de lesappliquer. Ils tendent ainsi à devenir les véritables maîtres des pays civilisés. Leurpuissance est dautant plus grande que, dans les incessants changements de gouverne-ments, la caste administrative échappant à ces changements, possède seule lirrespon-sabilité, limpersonnalité et la perpétuité. Or, de tous les despotismes, il nen est pasde plus lourds que ceux qui se présentent sous cette triple forme. La création incessante de lois et de règlements restrictifs entourant des formalitésles plus byzantines les moindres actes de la vie, a pour résultat fatal de rétrécirprogressivement la sphère dans laquelle les citoyens peuvent se mouvoir librement. fer. Pour relier Langayes (ville de trois mille habitants), juchée sur une montagne, au Puy, vote dun chemin de fer qui coûtera quinze millions. Pour relier Beaumont (trois mille cinq cents habitants) à Castel-Sarrazin, sept millions. Pour relier le village de Ous (cinq cent vingt-trois habitants) à celui de Seix (mille deux cents habitants), sept millions. Pour relier Prades à la bourgade dOlette (sept cent quarante-sept habitants), six millions, etc. Rien que pour 1895, nonante millions de voies ferrées dépourvues de tout intérêt général ont été votés. Dautres dépenses de nécessités également électorales ne sont pas moins importantes. La loi sur les retraites ouvrières coûtera bientôt un minimum annuel de cent soixante-cinq millions daprès le ministre des Finances, et de huit cents millions suivant lacadémicien Leroy-Beaulieu. La progression continue de telles dépenses a forcément pour issue la faillite. Beaucoup de pays en Europe : le Portugal, la Grèce, lEspagne, la Turquie, y sont arrivés ; dautres vont y être acculés bientôt ; mais faut-il beaucoup sen préoccuper, puisque le public a successivement accepté sans grandes protestations la réduction des quatre cinquièmes dans le paiement des coupons par divers pays. Ces ingénieuses faillites permettent alors de remettre instantanément les budgets avariés en équilibre. Les guerres, le socialisme, les luttes économiques nous préparent dailleurs de bien autres catastrophes, et à lépoque de désagrégation universelle où nous sommes entrés, il faut se résigner à vivre au jour le jour sans trop se soucier de lendemains qui nous échappent.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 105Victimes de cette illusion quen multipliant les lois, légalité et la liberté se trouventmieux assurées, les peuples acceptent chaque jour de plus pesantes entraves. Ce nest pas impunément quils les acceptent. Habitués à supporter tous les jougs,ils finissent bientôt par les rechercher, et, perdre toute spontanéité et toute énergie. Cene sont plus que des ombres vaines, des automates passifs, sans volonté, sansrésistance et sans force. Mais les ressorts quil ne trouve plus en lui-même, lhomme est alors bien forcé deles chercher ailleurs. Avec lindifférence et limpuissance croissantes des citoyens, lerôle des gouvernements est obligé de grandir encore. Ces derniers doivent avoirforcément lesprit dinitiative, dentreprise et de conduite que les particuliers ontperdu. Il leur faut tout entreprendre, tout diriger, tout protéger. LÉtat devient alors undieu tout-puissant. Mais lexpérience enseigne que le pouvoir de telles divinités ne futjamais ni bien durable ni bien fort. La restriction progressive de toutes les libertés chez certains peuples, malgré unelicence qui leur donne lillusion de les posséder, semble résulter de leur vieillesse toutautant que dun régime quelconque. Elle constitue un des symptômes précurseurs decette phase de décadence à laquelle aucune civilisation na pu échapper jusquici. Si lon en juge par les enseignements du passé et par des symptômes éclatant detoutes parts, plusieurs de nos civilisations modernes sont arrivées à la périodedextrême vieillesse qui précède la décadence. Certaines évolutions semblent fatalespour tous les peuples, puisque lon voit si souvent lhistoire en répéter le cours. Il est facile de marquer sommairement les phases de ces évolutions. Cest avecleur résumé que se terminera notre ouvrage. Si nous envisageons dans leurs grandes lignes la genèse de la grandeur et de ladécadence des civilisations qui ont précédé la nôtre, que voyons-nous ? A laurore de ces civilisations, une poussière dhommes, dorigines variées, réuniepar les hasards des migrations, des invasions et des conquêtes. De sangs divers, delangues et de croyances également diverses, ces hommes nont de lien commun que laloi à demi reconnue dun chef. Dans leurs agglomérations confuses se retrouvent auplus haut degré les caractères psychologiques des foules. Elles en ont la cohésionmomentanée, les héroïsmes, les faiblesses, les impulsions et les violences. Rien destable en elles. Ce sont des barbares. Puis le temps accomplit son œuvre. Lidentité de milieux, la répétition descroisements, les nécessités dune vie commune agissent lentement. Lagglomérationdunités dissemblables commence à se fusionner et à former une race, cest-à-dire unagrégat possédant des caractères et des sentiments communs, que lhérédité fixeraprogressivement. La foule est devenue un peuple, et ce peuple va pouvoir sortir de labarbarie. Il nen sortira tout à fait pourtant que lorsque après de longs efforts, des luttes sanscesse répétées et dinnombrables recommencements, il aura acquis un idéal. Peuimporte la nature de cet idéal. Que ce soit le culte de Home, la puissance dAthènesou le triomphe dAllah, il suffira pour doter tous les individus de la race en voie deformation dune parfaite unité de sentiments et de pensées.
    • Gustave Le Bon, Psychologie des foules (1895) 106 Cest alors que peut naître une civilisation nouvelle avec ses institutions, sescroyances et ses arts. Entraînée par son rêve, la race acquerra successivement tout cequi donne léclat, la force et la grandeur. Elle sera foule encore sans doute à certainesheures, mais, derrière les caractères mobiles et changeants des foules, se trouvera cesubstratum solide, lâme de la race, qui limite étroitement les oscillations dun peupleet règle le hasard. Mais, après avoir exercé son action créatrice, le temps commence cette oeuvre dedestruction à laquelle néchappent ni les dieux ni les hommes. Arrivée à un certainniveau de puissance et de complexité, la civilisation cesse de grandir, et, dès quellene grandit plus, elle est condamnée à décliner rapidement. Lheure de la vieillesse vasonner bientôt. Cette heure inévitable est toujours marquée par laffaiblissement de lidéal quisoutenait lâme de la race. A mesure que cet idéal pâlit, tous les édifices religieux,politiques ou sociaux dont il était linspirateur commencent à sébranler. Avec lévanouissement progressif de son idéal, la race perd de plus en plus ce quifaisait sa cohésion, son unité et sa force. Lindividu peut croître en personnalité et enintelligence, mais en même temps aussi légoïsme collectif de la race est remplacé parun développement excessif de légoïsme individuel accompagné de laffaissement ducaractère et de lamoindrissement des aptitudes à laction. Ce qui formait un peuple,une unité, un bloc, finit par devenir une agglomération dindividus sans cohésion etque maintiennent artificiellement pour quelque temps encore les traditions et lesinstitutions. Cest alors que divisés par leurs intérêts et leurs aspirations, ne sachantplus se gouverner, les hommes demandent à être dirigés dans leurs moindres actes, etque lÉtat exerce son influence absorbante. Avec la perte définitive de lidéal ancien, la race finit par perdre aussi son âme.Elle nest plus quune poussière dindividus isolés et redevient ce quelle était à sonpoint de départ : une foule. Elle en présente tous les caractères transitoires sansconsistance et sans lendemain. La civilisation na plus aucune fixité et tombe à lamerci de tous les hasards. La plèbe est reine et les barbares avancent. La civilisationpeut sembler brillante encore parce quelle conserve la façade extérieure créée par unlong passé, mais cest en réalité un édifice vermoulu que rien ne soutient plus et quiseffondrera au premier orage. Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve, puis décliner etmourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie dun peuple.