Mémoire 7e partie

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Nicolas-Victor Duquénelle (1807-1883) est un antiquaire rémois du XIXe siècle. Cet exemplaire, extrait du mémoire de Romain Jeangirard soutenu en 2010, présente l'antiquaire au XIXe siècle, entre tradition et modernité. D'autres suivront et seront publiés sur le blog consacré : nicolas-victor.duquenelle.over-blog.com

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Mémoire 7e partie

  1. 1. UNIVERSITE DE REIMS CHAMPAGNE-ARDENNEU.F.R Lettres et Sciences HumainesMaster « Sociétés, Espaces, Temps »Mention « Histoire de l’art »Spécialité « Histoire de l’art et de la culture »Année universitaire 2009-2010 MEMOIRE DE MASTER II présenté par Romain JEANGIRARD le 23 juin 2010 NICOLAS-VICTOR DUQUENELLE OU L’ANTIQUAIRE ACCOMPLI (1842-1883) Sous la direction de : Madame Marie-Claude Genet-Delacroix (Université de Reims) Madame Frédérique Desbuissons (Université de Reims)
  2. 2. DES RESEAUX ET DES HOMMES 72
  3. 3. VI. LES DONATIONS AUX MUSEESL’antiquaire, par le don muséal, est dans la même recherche formelle que lors de sa participationaux manifestations savantes. Le musée, comme le montre Chantal Georgel, s’inscrit dans la logiquedu siècle industriel et de l’exposition universelle, puisqu’il en est un abrégé 444. Nicolas-VictorDuquénelle, par la donation, effectue un transfert définitif de la collection privée au sein de l’espacepublic ; contextuellement à l’émergence du bien national depuis la Révolution française. Surtout,l’offre de donation se situe paradoxalement entre la survivance des souvenirs locaux sur le territoired’origine et la délocalisation parisienne qui contribue à l’exaltation d’une archéologie nationale. Musées de Reims et de Laon Le transfert, par le don, de la collection privée à l’espace public au XIXe sièclecontribue fortement à l’accroissement des musées, mais aussi à leur justification et à leur existence,comme le souligne Véronique Long 445. L’antiquaire, donateur, enrichit de son vivant le musée deReims ; et, par cet acte, motivations collectives et intérêts personnels convergent. La donation sertles intérêts de la communauté et de l’antiquaire. Le don muséal réside dans l’enrichissement, matériel et immatériel, de la ville, en attribuantpar l’agencement de la collection publique une cohérence aux biens locaux qui sont des productionsd’attrait. Il témoigne de l’affirmation du particularisme et de l’initiative locale, d’un point de vueconcurrentiel avec d’autres villes et de la différenciation étatique. Bien qu’évoquant les donationsdans la France républicaine depuis 1870, Véronique Long restitue un enjeu local existant au milieudu XIXe siècle en expliquant que le musée, dans les grandes villes, « devient l’affaire des éliteslocales et leur donne l’occasion de mener une politique de prestige » 446.Il marque aussi, au-delà de la personnalité de l’antiquaire, l’implication d’individualités et decollectifs privés dans le domaine public afin de justifier la dénonciation d’une municipalité figée surses souvenirs, et la prééminence de leurs initiatives dans la recherche et la démonstration de larichesse archéologique rémoise. La table ronde pour les jalons d’une politique culturelle locale444 GEORGEL, Chantal (dir.), « Le musée et les musées, un projet pour le XIXe siècle). In : La jeunesse des musées,catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994,p. 16-17.445 LONG, Véronique, « Les collectionneurs d’œuvres d’art et la donation au musée à la fin du XIXe siècle : l’exempledu musée du Louvre ». Romantisme, 2001, vol. 31, n° 112, p. 45.446 Ibid., p. 52. 110
  4. 4. réunie autour de Philippe Poirrier engage la réflexion sur l’affirmation du poids local, lapériodisation, l’interrogation sur les acteurs et décideurs et enfin sur les publics. Elle envisage lespolitiques culturelles comme la complémentarité de l’Etat central et de l’échelon local. Or, lapolitique culturelle locale est initiée par des personnalités ancrées, et dont le pouvoir municipaln’est qu’un maillon. D’autres organismes, en effet, interviennent, comme les médiateursculturels 447. Illustrés par l’Académie de Reims, ils sont le partenaire ou l’adversaire du pouvoirmunicipal, entre appui et pression. Les initiatives culturelles locales sont engagées et sont saluées.Mais à de nombreuses reprises, Nicolas-Victor Duquénelle mais surtout Charles Loriquet dénoncentl’immobilisme municipal. Aussi, la donation est-elle un contre-argument de dénonciationmunicipale et un argument d’implication par la preuve dans la sauvegarde du patrimoine rémois.Elle est un outil pour transposer le pouvoir local parmi les acteurs privés. Elle instaure ainsi pourl’antiquaire un prestige qui se justifie par la création d’une puissance tribunitienne de dénonciationet de proposition. Elle est, dans le cadre d’un espace public sanctuarisé, le geste voué à un culte : leculte des monuments.La donation témoigne surtout d’une prise en conscience de la res publica des traces du passé etadoube l’antiquaire-citoyen. Elle est la réappropriation et la reconfiguration de l’espace public, parl’acteur privé, ce qui lui donne un poids. Le musée est en effet « un projet pour le XIXe siècle » : ilest, dans l’espace public, un lieu d’instruction, idéal porté par la Révolution ; il est un lieud’identité, revivificateur, qui permet à chaque citoyen de revendiquer son ancrage dans la Francedes territoires mais qui, se reconnaît comme appartenant à la Nation ; il est un lieu sacré, etparticulièrement à partir de 1870, lorsqu’il devient un temple de la République 448. Il est, enfin, unealternance à l’espace muséal d’Ancien régime, privatif 449.La translation de la collection privée au musée public et la coexistence de ces deux modes dereprésentation créent une synergie pour l’étude des objets archéologiques, par leur agencement etleur ordonnancement, mais aussi par une complémentarité dans leur perception. Les deuxcollections, privées et publiques, sont dans leur diversité perçues comme uniformes car elles sontdes collections locales et rémoises. Charles Loriquet évoque cette interaction en 1862, s’appuyantsur l’étude comparée de la marque pharmaceutique inscrite sur une fiole en verre appartenant aumusée de Reims et la pierre sigillaire nommée Severus appartenant au cabinet de Duquénelle, qui apermis de déduire qu’il existait deux officines médicales en concurrence sous le Reims gallo-447 POIRRIER, Philippe, RAB, Sylvie, RENEAU, Serge, et alli, Jalons pour l’histoire des politiques culturelles locales,coll. Travaux et documents. Paris : Comité d’Histoire du ministère de la culture, 1995, 238 p.448 GEORGEL, Chantal (dir.), « Le musée et les musées, un projet pour le XIXe siècle). In : La jeunesse des musées,catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994,p. 15-18.449 LONG, Véronique, Art.cit., 2001, p. 45 111
  5. 5. romain 450. Il l’évoque encore près de vingt ans plus tard, à partir de l’étude comparative des troisstatues de Cybèle sises à Reims, alors que les deux premières appartiennent à l’antiquaire Nicolas-Victor Duquénelle et que la troisième fait partie de la collection muséale, locale et publique, qui apermis d’étudier les attributs de la déesse sous différentes époques et d’en apprécier les restes et lessubstitutions.Dans ce même compte-rendu d’activité, le secrétaire général de l’Académie nationale de Reimssalue la générosité des donateurs, de Nicolas-Victor Duquénelle en premier lieu, puis ducollectionneur champenois Frédéric Moreau. Cet accroissement des collections muséales locales,par les dons, nécessitera, pense-t-il, un local plus étendu alors que le musée archéologique n’est pasfonctionnel puisqu’ ils « devr[aient] (le) posséder depuis longtemps » et que les collections restentéparses, et donc relativement peu organisées, à priori 451. Ce passage souligne l’accroissementmuséal dans l’espace public et justifie l’intervention de l’acteur privé dans cette action.Le don au musée se justifie aussi par l’intention de compléter ou de créer une série minoritaire ouinexistante. L’antiquaire rémois, s’exprimant devant l’Académie de Reims par une communication,exprime son souhaite d’offrir au récent musée rétrospectif les objets mérovingiens trouvés àLuternay, pièces archéologiques très lacunaires dans les fouilles opérées dans la cité. Nicolas-VictorDuquénelle illustre l’utilité de l’étude de ces objets, qui fournissent des informations sur les culteset les usages 452. L’intégration de ces objets, très marginaux, au sein d’une collection publique, aprèsacquisition dans un cadre privé par l’antiquaire auprès de marchands, signifie un souci et un idéalde pédagogie, de connaissance et de savoir accessible à tous. Ce musée, en fait, doit être un outild’exaltation de la fierté locale et de la reconnaissance du passé. La participation provinciale à laconstruction muséale, souligne Edouard Pommier, est une réponse à la revendication culturelle carle musée constitue une mémoire publique, visible et porteuse d’une conscience historique ; ce quel’on appelle le patrimoine 453. Cependant, l’antiquaire Duquénelle, par cette pratique, défend un intéressement personnel.Ses intentions et intérêts divergent selon deux critères que sont l’institution réceptrice du don et lapériode de son activité, longue puisque supérieure à quarante ans. Sa recherche avare, en effet, varieentre ses débuts et l’achèvement de son activité.450 LORIQUET, Charles, « Marque pharmaceutique inscrite sur une fiole en verre appartenant au musée de Reims ».Travaux de l’Académie impériale de Reims, 1861-1862, vol. 36, n° 3-4, p. 1-13.451 LORIQUET, Charles, « Compte-rendu des travaux de l’année 1880-1881 ». Travaux de l’Académie nationale deReims, 1880-1881, vol. 69, n° 1-2, p. 38-40.452 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, « Les objets mérovingiens trouvés à Luternay et offerts au Musée de Reims.Notice lue par M. Duquénelle à la séance de lAcadémie du 22 décembre 1882 ». In : JADART, Henri, op.cit, 1884, p.32-41.453 POMMIER, Edouard, « Naissance des musées de province ». In : NORA, Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, 2. LaNation, coll. Quarto. Paris : Gallimard, 1997, pp. 1471-1474, 1507. 112
  6. 6. Nicolas-Victor Duquénelle adhère à l’Académie nationale de Reims en 1842 et marque sonintégration officielle au cercle savant local. L’antiquaire intégré recherche une reconnaissanceofficielle et l’acquisition ou l’appui d’une notabilité érudite urbaine. Les séances délibératives duconseil municipal de Reims, du 16 mai 454 et du 21 novembre 1842, recensent les dons d’objetsd’art, de médailles et de monnaies offertes par l’antiquaire, parmi d’autres, au musée et à labibliothèque municipale. Cet acte renforce sa reconnaissance de sociabilité et sa distinction, dès lespremières années de son activité. Ces dons, effectués à l’entrée dans la sociabilité urbaine, peuventlaisser penser à un aboutissant du mode de l’obligation. Chantal Georgel, à juste titre, écrit que lesmembres de sociétés savantes, dont le but rappelé est la sauvegarde des monuments par lapublication, l’interpellation et la collection, doivent faire un don au moment de leur adhésion 455.Alix Bertrand 456, dans son mémoire sur trois musées archéologiques champenois, présente enannexe les dons émanant de particuliers et de collections privées. Elle note un don de l’antiquaire aumusée de Reims en juin et novembre 1841, mais surtout en février 1842, soit quelques semainesavant sa réception à l’Académie de Reims. La donation, à l’initiation de l’activité, traduitcertainement un rite d’officialisation mais aussi d’initiation à une mission de transmission par lapublicisation de la collection privée, définie comme un espace. Il traduit enfin un ancrage dans lamémoire locale, et consacre l’antiquaire comme un des hérauts de l’identité culturelle urbaine.En 1858, l’antiquaire offre au musée archéologique de Laon des médailles d’or et des monnaiesd’argent gauloises, trouvées à Reims dans les travaux du chemin de fer. Ce musée est abrité depuis1851 par la Société académique de Laon, créée le 30 décembre 1850. Or, la donation s’effectue parla Société des antiquaires de Picardie. Dans sa séance du 1er septembre 1858 présidée par l’abbéCorblet, en effet, cette institution prend acte de la donation de Nicolas-Victor Duquénelle qu’Elleremercie, et envoie les médailles et monnaies au musée. L’intention de l’antiquaire est louable,puisqu’il enrichit les collections archéologiques régionales d’un musée académique. Il convientcependant de constater que l’interlocuteur prisé est la Société des antiquaires de Picardie, fondée à1836 et sise à Amiens, alors qu’il existe une société érudite laonnaise qui est de surcroît chargée dela collection muséale locale. Son admission en qualité de membre correspondant à la Société desantiquaires de Picardie aurait pu expliquer cette correspondance privilégiée, de même qu’un dond’archéologie régionale adressé à la plus haute institution qui aurait été mandée pour uneredistribution locale au gré académique. Dans les deux cas, il n’en est rien. Il semblerait dans ces454 A.M.C.R., 1D 15 : Séance du 16 mai 1842. Dons de livres et d’objets d’art à la bibliothèque et au Musée de la ville ;séance du 21 novembre 1842. Dons à la bibliothèque et au musée ; Annexe 10.455 GEORGEL, Chantal (dir.), « Le musée, un lieu d’identité ». In : La jeunesse des musées, catalogue de l’expositionde Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994, p. 105-112.456 BERTRAND, Alix, op.cit, 2004, p. X. 113
  7. 7. conditions que l’intérêt supérieur de Nicolas-Victor Duquénelle prime sur l’intérêt historique, localet archéologique des pièces données. Ce don en faveur du musée de Laon, par le relais de la Sociétédes antiquaires de Picardie, intervient un an après la fondation par son président, Jules Corblet, de laRevue de l’art chrétien. L’antiquaire rémois, en adoptant la posture du généreux donateur del’archéologie régionale et du contributeur de l’enrichissement du musée académique local, gagne ennotoriété et en distinction savante 457.La donation, en fin de vie, illustre l’esquisse d’une recherche de postérité. L’antiquaire, par cegeste, veut ainsi s’assurer de laisser une marque ou un souvenir. Dans le cas de la donation desobjets mérovingiens de Luternay, l’acquisition et l’offrande des objets permet à l’antiquaire de lesexpliquer devant ces pairs académiciens et de renouveler la justification utilitaire de l’antiquaire etson statut personnel d’historien méthodique. Le fait de souligner que ce don s’adresse au récentmusée rétrospectif lui permet d’adopter une stature de parrain et de géniteur du lieu, car un muséevit par une collection. Nicolas-Victor Duquénelle contribue en effet considérablement àl’enrichissement de sa collection et de l’archéologie locale.Le moment de la donation laisse à penser qu’il existe des cycles de l’antiquaire pour les donations,définis par ses intentions, ses motivations et ses intérêts.La donation traduit, en tout cas, une recherche de légitimation sociale, puisqu’elle contribue à larevivification de l’échelon local et de son patrimoine. Elle marque, selon Véronique Long, un actede « patriotisme culturel » et d’utilité publique 458, qui justifie la consécration de l’antiquaire-citoyen.Le don, enfin, est juridiquement défini. Il est, souligne Ting Chang 459, un échange contractuel, quiengage le bénéficiaire à entretenir la donation et au contre-don. Si le don illustre la motivationl’antiquaire à soustraire ces objets du circuit économique, il engage le musée à entretenir l’objetdonné ou la collection donnée et éventuellement au contre-don, pouvant induire une indemnitéfinancière. Le don, comme le legs étudié ultérieurement, signent l’entrée d’une collection, maisaussi de l’antiquaire dans l’imaginaire, au musée. Nicolas-Victor Duquénelle, lors du congrès archéologique de 1861, défend à propos de lamosaïque des promenades et de la porte de Mars, un mémoire argumenté sur la nécessité d’une457 « Comité central ». Société des antiquaires de Picardie, 1859, p. 609.458 LONG, Véronique, Art.cit., 2001, pp. 45, 52.459 CHANG, Ting, « Le don échangé : l’entrée des collections privées dans les musées publics au XIXe siècle ». In :PRETI-HAMARD, Monica, SENECHAL, Philippe (dir.), Collections et marché de l’art en France : 1789-1848, coll.Art & Société. Actes du colloque de l’Institut national d’histoire de l’art, Paris, 4-6 décembre 2003. Rennes : Pressesuniversitaires de Rennes, 2005, p. 92. 114
  8. 8. survivance locale des traces du passé, estimant qu’un objet ou un monument appartient à son soloriginel et présente un intérêt dans sa spatialité 460.Pourtant, l’antiquaire adopte une posture paradoxale en accroissant, modestement mais réellement,les collections de la Nation dans les musées impériaux. Parisianisme et provincialisme s’affrontentau XIXe siècle entre l’ancrage local et l’intérêt national des collections. Il existe pourtant bien unecorrélation entre les musées de province et les musées nationaux, transcendant les institutions. AlixBertrand rapporte que les musées archéologiques marnais sont dans la lignée du musée desantiquités nationales, d’autant que Napoléon III s’intéresse à l’archéologie champenoise.Archéologies locale et nationale sont réconciliées.Alors que Nicolas-Victor Duquénelle et Charles Loriquet 461 présentent l’intérêt du site de lamosaïque des promenades et de la survivance locale de ce vestige, Jean de Witte appelait l’attentionen 1852, dans la Revue archéologique, sur un bas-relief rémois, alors conservé et « relégué » dansun corridor de l’Hôtel de ville, et précisait que « ce monument du plus haut intérêt […] attirerait lesregards des connaisseurs dans les musées de la capitale, pour faire cesser cet état d’abandon » 462. Musées du Louvre et des antiquités nationales de Saint-Germain-en- Laye Comme pour la donation locale, le don national de l’antiquaire aux musées nationauxrévèle d’une motivation d’inscription au sein d’un collectif et d’un intéressement personnel,clairement déclarés. Dans la postérité, seul le don de Nicolas-Victor Duquénelle au musée des antiquitésnationales de Saint-Germain-en-Laye, en 1862, est connu, car il a abouti. Or, il ne s’agit pas de lapremière tentative de l’antiquaire.En 1856, l’antiquaire se place sous la recommandation d’Adrien de Longpérier pour s’adresser àplusieurs reprises au comte Alfred-Emilien de Nieuwerkerke, directeur général des musées depuisdécembre 1849 et intendant des beaux-arts de la Maison de l’empereur depuis juillet 1853 ; dansune intention de donation 463. On constate que le système de la recommandation officiellen’intervient qu’à cette date, alors que l’antiquaire Duquénelle et le conservateur des antiquesLongpérier entretiennent une correspondance savante antérieure. L’attente, supposée, de cette460 Voir Les arguments de défense de ce patrimoine, p. 124.461 A.M.C.R., 2S1 : Correspondance diverse, notes manuscrites.462 WITTE, Jean (de), « Bas-relief de Reims ». Revue archéologique, avril-septembre 1852, t.I, p. 564.463 A.M.C.R., A7 1856, 26 août – 1857, 10 janvier : Proposition de don d’objets de fouilles effectuées à Reims parl’antiquaire Duquenelle en 1856-1857 ; Annexe 11. 115
  9. 9. présentation est la préalable admission de Duquénelle à la société impériale des antiquaires deFrance, quelques mois auparavant, en qualité de membre correspondant. Si cette pratiqued’association des antiquaires de province n’est pas marginale, elle renforce cependant la stature dedépassement local de l’antiquaire qui intervient de fait dans la décennie suivant son début d’activité.La première lettre de l’antiquaire au directeur général des musées impériaux et intendant des beaux-arts de la Maison de l’empereur est datée du six août 1856. Dans un premier temps, l’antiquaire seprésente sous les meilleurs auspices. Il donne ainsi au destinataire de sa correspondance un gaged’ancienneté puisqu’il indique s’impliquer dans la recherche d’antiquités rémoises depuis vingtans ; il promeut l’intérêt « incontestable » et le mérite de ses découvertes dont le bagage del’oculiste découvert l’année précédente, ainsi que leur apport pour l’archéologie médicale. Sur cepoint, l’antiquaire précise qu’il a fait communication de cette découverte à la société impériale desantiquaires de France, qui lui valût sa réception à l’institution. Il entend montrer formellement sonzèle, qui est une appréciation personnelle, ainsi que l’intention des instances pour ses travaux.L’antiquaire exprime son souhait d’offrir ces objets au musée du Louvre. Sa justification doitpermettre de révéler son désintéressement. Il indique en effet avoir reçu des propositions d’achat,qu’il a refusées. Par la proposition de donation et l’acte de refus de toute proposition mercantile,l’antiquaire indique son attachement à la valeur historique et archéologique de l’objet plutôt quemarchande, et son souci de sauvegarder l’objet, en l’excluant du circuit économique. Il apparaît defait dans une posture estimable.Nicolas-Victor Duquénelle, toutefois, fixe ses conditions, qu’il a dévoilées dans une lettreantérieure à Adrien de Longpérier et qu’il réitère auprès de celui auquel il a été recommandé ; leconservateur des antiques ayant exprimé son impossibilité à satisfaire seul le marché proposé parl’antiquaire, pour conflit d’intérêts. Duquénelle, en effet, demande une récompense, plusprécisément une décoration, qu’il juge plus précieuse que tout prix. Il appuie sa demande derecommandations de notables, qu’il annexe à son pli. On note toutefois que cette recommandationne concerne pas son zèle archéologique mais plutôt son patriotisme et sa citoyenneté. Un évêque, unprocureur et un colonel attestent en effet de sa conduite courageuse lors d’une émeute, ayant offertson toit et ses soins pharmaceutiques. Ces recommandations attestent donc davantage del’honorabilité d’un tiers estimable, plutôt qu’un quelconque rattachement à l’affaire qui occupel’antiquaire et son illustre correspondant, cest-à-dire ses capacités en archéologie. Cesrecommandations, toutefois, intéressent le directeur général des musées impériaux, puisqu’en datedu 26 août 1856, le conservateur des antiques répond à une lettre qui lui a été adressée. Dans cettelettre, il répond sur l’intérêt des objets, sur sa méconnaissance de Duquénelle et sur son 116
  10. 10. honorabilité, dont il a eu vent, à Reims. Cet intéressement personnel, ici, est très clairement exposéet ne souffre d’aucune ambiguïté quant aux motivations réelles de l’antiquaire.N’ayant reçu aucune réponse, Duquénelle adresse une lettre de rappel au directeur général desmusées impériaux le 2 octobre 1856. Explicitement, il recourt au chantage, puisqu’il confie à soninterlocuteur l’intention de se rendre à Paris sous quinzaine et d’aller chercher ses objets, alorsabrités chez Longpérier, pour leur donner une autre destination. Cette méthode traduit ladéstabilisation de l’antiquaire à n’avoir reçu aucune réponse, mais aussi son intention d’allerjusqu’au bout de sa démarche, évoquée par la proposition de donation sous conditions. Cette lettretrouve un écho supérieur à la précédente, puisque le comte de Nieuwerkerke lui écrit et l’informe dela transmission de sa lettre au conservateur des antiques.L’antiquaire, pour la troisième fois, écrit à l’intendant des beaux-arts de la Maison de l’empereur,trois mois plus tard, le 9 janvier 1857. Cette lettre indique, par mention manuscrite rajoutée par leservice parisien, que les objets ont été provisoirement déposés au musée du Louvre, et donc que lechantage exercé par Nicolas-Victor Duquénelle n’a pas été suivi d’effet. Duquénelle indique àNieuwerkerke que Longpérier lui a écrit, et que ce dernier a fait un rapport sur les antiquités et surles offres de Duquénelle au comte. Il y indique que le conservateur des antiques lui a répondu qu’ilne pouvait agir. L’antiquaire comprend son intérêt de rappeler l’intérêt de ces objets pour montrerd’abord son zèle archéologique, puis il rappelle et précise son offre. Il se place dans une posture degrand serviteur de l’ordre puisqu’il écrit qu’il souhaiterait offrir ces objets pour rappeler les servicesimportants qu’il a pu rendre à l’autorité. Puis il renouvelle son offre et sollicite une récompensehonorifique. On peut concevoir une forme d’insistance devant ces lettres de rappel de l’antiquaire,d’autant qu’il poursuit la démarche engagée et demander à qui s’adresser ainsi que la bienveillancedu comte de Nieuwerkerke qui dispose d’une influence réelle. Il réaffirme que sa démarche est non-mercantile avant d’ajouter qu’il fait valoir des droits qu’il estime légitime pour avoir unedécoration. Si toutes les formes d’expression de l’antiquaire étudiées jusqu’ici montrent uneautopromotion certaine, elle donne ici une impression d’un antiquaire imbu de sa personne etcertain de son mérite.L’aboutissement de cette série de correspondances est la réponse donnée par le directeur général desmusées impériaux à l’antiquaire le 10 janvier 1857. Nieuwerkerke indique la délicatesse de lademande de Duquénelle, étant entendu que l’empereur refuse ce type de marché. Cette mentionmontre que la demande de l’antiquaire n’est pas une pratique marginale et qu’elle a donné lieu, parle passé, à une réponse similaire. Le comte conclut en indiquant que la cause de Duquénelle estcompromise si elle est présentée telle qu’elle. 117
  11. 11. Si cette proposition de donation exclut en effet tout mercantilisme, elle induit en revanche uneforme de marché, qui, indélicate, n’a pas été appuyée. Il est à supposer finalement que cetteproposition n’a pas été suivie d’un acte officiel de donation. Cette supposition est renforcée par lefait que les collections du musée du Louvre ne font aucune mention d’une donation de l’antiquaire. Nicolas-Victor Duquénelle saisit l’occasion du décret du 8 mars 1862, portant sur la créationd’un musée des antiquités celtiques et gallo-romaines sur ordre de Napoléon III, pour renouveler sespropositions de donation nationale.Le musée d’archéologie nationale conserve aujourd’hui une série de quatre lettres, impliquantl’antiquaire.La première lettre est datée du 18 avril 1862 464. L’antiquaire s’adresse, on peut le supposer, àAlexandre Bertrand, fondateur et premier directeur du musée. Il renouvelle ses intentions à soninterlocuteur, qu’il avait déjà rencontré trois mois auparavant et auquel il avait exposé son soucid’offrir quelques objets à l’empereur pour son musée particulier. Ce dernier lui avait conseilléd’attendre la décision qui serait adoptée à propos du musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye. Ce décret et son application furent donc mûrement réfléchis. Cette lettre intervient un moisaprès l’enregistrement de ce décret, dont Nicolas-Victor Duquénelle, sans doute par voie de pressegénérale ou de revue spécialisée, a été avisé. Il veut offrir quarante-cinq objets archéologiques, dontil fait la description, telle que présentée dans ses publications 465. L’antiquaire expose l’unicité etl’intérêt des pièces qu’il soumet à la donation. Mieux, et pour montrer son professionnalisme, il lesinventorie de 817 à 865, reprenant la méthode du catalogue de la collection privée et du récolementde la collection publique. Duquénelle poursuit et indique qu’il a été reçu par l’empereur au camp deChâlons, sans doute en 1860. Camp militaire français situé à Mourmelon, il est inauguré en 1857.Vitrine de l’armée impériale française, il est aussi le témoin de la passion archéologique impérialeen Champagne. Marie-Laure Berdeaux-Le Brazidec 466, en effet, note que l’empereur a contribué audéveloppement de l’archéologie champenoise, et poursuit en précisant que le camp de Châlons« marque le commencement de l’action archéologique de l’empereur ». L’installation de ce camp,pense-t-elle, est l’initiation du processus des grandes fouilles impériales, comme celle d’Alésia. Lastabilité politique française permet à l’empereur de s’adonner à la passion archéologique. Ellesouligne la curiosité de l’empereur pour le patrimoine local. Le paradoxe entre le local et le nationalavait été souligné, et on peut se demander si le régime impérial français n’est pas, chez Duquénelle,464 M.A.N., Fonds « correspondance » : Lettre autographe de Nicolas-Victor Duquénelle concernant les dons d’objetsd’antiquités à l’Empereur (1862) ; Annexe 12.465 Voir « Une démarche historique », p. 64.466 BERDEAUX-LE BRAZIDEC, Marie-Laure, « Napoléon III, le camp de Châlons et l’archéologie en Champagne ».La vie en Champagne, avril-juin 2002, n° 30, p. 40-43. 118
  12. 12. le trait d’union de la donation. L’empereur des Français montre, avec la Champagne, une attachelocale. L’antiquaire, par la donation nationale, veut dépasser ce cadre et participer àl’enrichissement du patrimoine du pays, mais il voudrait aussi participer à la gloire impériale. Cettepratique de la donation nationale, exclusive au régime impérial, pourrait témoigner d’une attachepartisane, ou à minima, d’une reconnaissance émanant de l’autorité.Par la donation, Nicolas-Victor Duquénelle expose qu’il entend ainsi remercier l’empereur pour sonbienveillant accueil. La suite de cette lettre, cependant, relativise cette explication zélée. Pour quecette donation aboutisse, en effet, l’antiquaire rémois demande à être présenté de nouveau àl’empereur. On pourrait interpréter cette demande comme une marque partisane. Cela n’est pas àexclure. Cependant, les études précédentes montrent l’habileté de l’antiquaire à s’introduire dans lessphères supérieures de la société, malgré sa notabilité. Pour que cette présentation aboutisse, unefois de plus, l’antiquaire demande l’aide et se place sous la protection de son correspondant.Il est à supposer que l’antiquaire a reçu, contrairement à la proposition de don au Louvre,l’assurance de la réalisation de ses exigences puisque le cabinet de l’empereur reçoit le 19 maisuivant l’inventaire et la caisse des objets donnés 467. Cette caisse et cet inventaire sont envoyés aumusée de Saint-Germain-en-Laye, par voie de chemin de fer, ainsi que l’expose le cabinet impérialau conservateur Rossignol, sur ordre de l’empereur qui fait don de ces objets au musée gallo-romain. Cette donation, ainsi, est privée, entre l’antiquaire et l’empereur, mais elle a unaboutissement public qui avait été clairement explicité lors de la rencontre de l’antiquaire et de sonpremier interlocuteur en janvier 1862, ainsi que dans la correspondance d’avril suivant.L’édition du Petit journal du 3 novembre 1863 468 tend à confirmer la satisfaction personnelle deNicolas-Victor Duquénelle puisque le journal du quotidien Léon, rend compte de l’entretien dedeux heures entre l’empereur et de l’antiquaire lors du séjour impérial au camp de Châlons, de faitentre mai 1862 et novembre 1863. La collection de l’antiquaire apparaît comme un alibi personnelpour promouvoir sa personne et son zèle puisque Duquénelle présente à Napoléon III quelquesobjets dont une bague rare qui l’intéresse, et qui faute de l’offrir à l’empereur par la hantise durefus, l’offre au prince impérial.Ces dons le dotent d’un statut. Le 4 juillet 1880, il répond à une lettre de son « cher maitre » qui luidemande des renseignements sur cinq stèles rémoises dont ce dernier possède des montages.Perceptiblement, ainsi, l’antiquaire est un correspondant officieux des hautes instances muséales et467 M.A.N., Fonds « correspondance » : Lettre du chef de cabinet de l’Empereur au conservateur du Musée desAntiquités Nationales de Saint-Germain-en-Laye, sur les dons de Duquénelle (1862) ; Liste des objets d’antiquitésreçus par le musée des Antiquités Nationales (1862) ; Annexe 12.468 A.M.C.R., 2S 18 : Mosaïque des Promenades. 119
  13. 13. institutionnelles d’archéologie nationale. On peut supposer qu’il présente cet élément ainsi à la baselocale pour appuyer sa notoriété.Ces donations, in fine, lui permettent de solliciter les personnels des institutions réceptrices. Ilenvoie une lettre en 1881 à son cher maître afin d’avoir « recours à sa science et à ses connaissancesau sujet d’une trouvaille ». L’antiquaire se place dans la portée du souvenir : souvenir de sadonation, souvenir de son service à l’autorité 469. Ces donations et leurs conséquences connaissent une publicité immédiate et une postérité,acceptées voire préméditées par l’antiquaire.Ces dons, en effet, sont exposés dans les publications du comte de Nieuwerkerke. Dans un rapport,l’intendant des beaux-arts de la Maison de l’empereur expose la situation du musée de Saint-Germain-en-Laye. Nieuwerkerke initie son propos par l’historique du musée, créé par décret ; puispoursuit par ses motivations qui sont de « réunir les pièces justificatives de notre histoirenationale » ; et aboutit enfin par la citation des monuments et des vingt-et-un donateurs de l’année1862, qu’il dénomme et parmi lesquels l’empereur en premier lieu, le roi du Danemark, JacquesBoucher de Perthes et Duquénelle 470. L’antiquaire est cité parmi des noms illustres. Son intentionest d’élever son prestige et sa notoriété. Ainsi, l’antiquaire s’inscrit dans une contribution à lajustification matérielle de l’histoire de la Nation. On peut supposer que par la donation nationale, ilva plus loin encore en se revendiquant comme un acteur de l’histoire de l’archéologie. Saphysiologie de l’antiquaire, alors qu’il utilisait un pronom collectif, l’insérait de fait et de par savolonté dans une filiation avec Bernard de Montfaucon et le comte de Caylus. Il poursuit cettedémarche par la donation en souhaitant s’inscrire dans l’histoire de l’archéologie française du XIXesiècle. De même, Salomon Reinach publie un catalogue descriptif et raisonné du musée desantiquités nationales qui présente, en partie, les objets de l’antiquaire dont les statuettes Marsdebout, Lare debout et un Négrillon 471. Néanmoins, la portée de ses donations est à relativiser ; carsi celles-ci ne sont pas négligeables, elles demeurent marginales. La publicité qui en est faitecependant le dote d’une stature incontestable.Cette publicité, en effet, dote l’antiquaire d’un caractère estimable, essentiellement à Reims etdevant ses pairs érudits, où il pourra présenter sa contribution nationale ; mais également au-delà.Le journaliste Léon du petit journal, quotidien parisien, qualifie Duquénelle d’ « homme d’unmérite rare et d’une science profonde » et le présente comme celui qui est « parvenu à réunir la plus469 M.A.N., Fonds « correspondance » : deux lettres de correspondance expédiées par Nicolas-Victor Duquénelle, pourapport d’informations ou communications (1880-1881) ; Annexe 12.470 NIEUWERKERKE (de), Alfred-Emilien, « Rapport sur les musées impériaux ». Revue universelle des arts, 1863,XVIII, p. 408.471 REINACH, Salomon, Antiquités nationales : description raisonnée du musée de Saint-Germain-en-Laye, II :Bronzes figurés de la Gaule romaine. Paris : Firmin-Didot, 1894, pp. 55, 135, 211. 120
  14. 14. riche et la plus curieuse collection (rémoise) qui existe ». Cette réclame expose et renouvelle lanotoriété de l’antiquaire. Les retombées de ce quotidien sont en effet considérables, car la premièreparution intervient le 1er février 1863. Ce quotidien est bon marché et est édité en masse.La pratique de la donation témoigne d’une soif de légitimation sociale. L’antiquaire Duquénelle setrouve dans la même lignée que les donateurs du XIXe siècle : la donation est, au fond, laperception d’une mission publique de contribution au patrimoine national ; et de revivification de laNation. Donner au musée est pour l’antiquaire un investissement, puisque le musée est le « templede l’immortalité » pour reprendre les propos de Véronique Long. L’immortalité d’une collectionsuggère également celle de l’antiquaire 472.Nicolas-Victor Duquénelle, par la donation, est à la recherche d’un accomplissement : celui del’antiquaire-citoyen reconnu. Le patriotisme culturel et l’utilité publique de l’antiquaire sont lesmoteurs de son implication dans la sauvegarde du patrimoine rémois.472 LONG, Véronique, Art.cit., 2001, p. 45. 121

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