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Nicolas-Victor Duquénelle (1807-1883) est un antiquaire rémois du XIXe siècle. Cet exemplaire, extrait du mémoire de Romain Jeangirard soutenu en 2010, présente l'antiquaire au XIXe siècle, ...

Nicolas-Victor Duquénelle (1807-1883) est un antiquaire rémois du XIXe siècle. Cet exemplaire, extrait du mémoire de Romain Jeangirard soutenu en 2010, présente l'antiquaire au XIXe siècle, entre tradition et modernité. D'autres suivront et seront publiés sur le blog consacré : nicolas-victor.duquenelle.over-blog.com

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Mémoire 2e partie Mémoire 2e partie Document Transcript

  • UNIVERSITE DE REIMS CHAMPAGNE-ARDENNEU.F.R Lettres et Sciences HumainesMaster « Sociétés, Espaces, Temps »Mention « Histoire de l’art »Spécialité « Histoire de l’art et de la culture »Année universitaire 2009-2010 MEMOIRE DE MASTER II présenté par Romain JEANGIRARD le 23 juin 2010 NICOLAS-VICTOR DUQUENELLE OU L’ANTIQUAIRE ACCOMPLI (1842-1883) Sous la direction de : Madame Marie-Claude Genet-Delacroix (Université de Reims) Madame Frédérique Desbuissons (Université de Reims)
  • DES METHODES HISTORIQUES ETARCHEOLOGIQUES DE L’ANTIQUAIRE AU XIXe SIECLE 17
  • L’antiquaire, dans sa définition générique, a recours à des méthodes propres. De ce point de vue,l’antiquaire du XIXe siècle est atypique.Son profil et son rôle, ce que Nicolas-Victor Duquénelle appelle sa physiologie, mais aussi sesméthodes et sa démarche, sont l’héritage de la tradition antiquaire mais aussi un modèle imposé parla contemporanéité et la modernité de la science archéologique. La physiologie est un genrelittéraire caractéristique de la période romantique, qui portraiture ironiquement un grouped’individus. I. L’ANTIQUAIRE AU XIXe SIECLE, ENTRE TRADITION ET MODERNITE La « tradition antiquaire » Dans sa publication « Physiologie de l’antiquaire », Nicolas-Victor Duquénelle tenteune étude et une description de ce qu’il appelle « cette vaste corporation », cette « race curieuse »ou encore « cette classe d’individus », dont il fait partie et dans laquelle il se reconnaît. Il en donneune définition sommaire : « on appelle antiquaire celui qui s’occupe de la recherche ou de l’étudede l’antiquité » ; puis établit une chronologie de l’antiquaire. L’antiquaire établit une filiation entre sa classe et l’archéologie, et la justifie. Il argue eneffet du caractère fantasque des « écrivains primitifs, n’ayant pour guide que leur imagination » qui,avant le XVIe siècle et alors que « la science archéologique n’existait pas », établissaient « de fauxsystèmes et des théories erronées » ; et qui, par conséquent « ne pouvaient donner à leurs études unebonne direction ». Mieux encore que le rapprochement entre les prémices de l’archéologie et lagenèse de l’antiquaire, Nicolas-Victor Duquénelle fixe son existence à la reconnaissance doctrinaleet institutionnelle de la discipline archéologique. A ce propos, il écrit que « ce ne fût qu’après lafondation de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, que l’archéologie prit place parmi lesautres sciences ; et […] tint dignement son rang. Il y eut alors des archéologues, et, commeconséquence, des antiquaires » 11. L’Académie des inscriptions et belles-lettres s’impose en effetcomme le « centre de l’histoire érudite en France » 12. Initialement dénommée la Petite Académie,cette institution est fondée en 1663 et est chargée de rédiger les inscriptions commémoratives du11 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, « Physiologie de l’antiquaire ». Séances et travaux de l’Académie de Reims, 20avril – 28 juin 1849, vol. 10, n°12, p. 202-203 ; voir Annexe 1.12 GRAN-AYMERICH, Eve, Les chercheurs de passé, 1798-1945 : naissance de l’archéologie moderne, dictionnairebiographique d’archéologie. Paris : CNRS éditions, 2007, p. 32. 18
  • règne louis-quatorzien. L’ordonnance Pontchartrain de 1701 pourvoit à son institutionnalisation et àun élargissement de ses compétences à l’histoire de l’art et de la littérature 13. « La cour suprême desarts » 14, ainsi était-elle appelée par André Félibien, devient de fait « institution d’Etatpermanente » 15. La maîtrise du passé et des antiquités est un instrument pour le pouvoir de salégitimation dans le présent 16. Dans cette perspective, « la politique historienne de l’Etat estconduite dans une vue juridique et administrative » 17. Dès lors, ses missions sont la « descriptionhistorique des événements par rapport auxquels les médailles auront été faites » et « l’explication detoutes les médailles, médaillons, pierre et autres raretés du Cabinet de sa Majesté comme aussi […]la description de toutes les antiquités et de tous les monuments de la France » 18. Cetteréorganisation lui donne les moyens, dit Georges Perrot en 1907 19, d’ouvrir « les voies encore àpeine frayées de la numismatique et de l’archéologie nationale ». Dominique Poulot, lui, évoqueune défaite de l’érudition en son sein, puisque la recherche historique sur le passé français est nulle.De ce fait, le modèle de la Nation comme ensemble unifié et entité historique ne s’est pas encoreimposé 20. Cette Académie rassemble, pratique courante dans ces institutions du savoir depuis leXVe siècle, aristocrates, diplomates, lettrés et artistes qui mènent des enquêtes 21. Du goût des antiquités au XVIIIe siècle, l’antiquaire rémois Nicolas-Victor Duquénelleretient les noms des grandes figures de proue, Caylus, Montfaucon et Eckel, qu’il nomme « cesnovateurs intelligents » et qui, par leurs travaux, « ouvrirent à l’archéologie une voie sûre etinconnue ».L’archéologie française, en effet, est davantage « le fait d’individus, de collectionneurs » 22, et estd’abordée « pratiquée par des antiquaires à la quête d’objets 23 ». Le XVIIIe siècle inaugure la« révolution du goût et de la méthode historique ». Cette mutation profonde, accompagnée par lesérudits de l’ordre de bénédictins de Saint Maur, fonde l’analyse historique de toutes les sources,sans exclusivité ; et de fait, accorde pour la première fois une importance aux sources non littérairestels qu’objets, monnaies, inscriptions, monuments qui sont conçus comme des témoins. Dom13 POULOT, Dominique, Patrimoine et musées, l’institution de la culture. Paris : Hachette, 2001, p. 38.14 Ibid., p. 38.15 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 32.16 SCHNAPP, Alain, La conquête du passé : aux origines de larchéologie. Paris : Carré, 1993, p. 14817 POULOT, Dominique, Op.cit, 2007, p. 38.18 « Règlement ordonné par le Roi pour l’Académie royale des inscriptions et médailles, du 16 juillet 1701 », cité par :GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 32.19 Ibid., p. 33.20 POULOT, Dominique, Op.cit, 2001, p. 38.21 ANDRIEUX, Jean-Yves, Patrimoine et histoire, coll. Belin supérieur. Paris : Belin, 1997, p. 11.22 SCHNAPP, Alain, « Le patrimoine archéologique et la singularité française ». In : NORA, Pierre (dir.), Science etconscience du patrimoine. Actes des 7e Entretiens du patrimoine, Théâtre national de Chaillot, Paris, 28, 29 et 30novembre 1994. Paris : Fayard/éditions du patrimoine, 1997, p. 77.23 GRAN-AYMERICH, Op.cit, 2007, p. 7. 19
  • Mabillon et Bernard de Montfaucon codifient les méthodes classification et d’interprétation de cesnouveaux documents. L’objet antique est devenu un sujet d’étude et non plus une « simpleillustration » 24 qui permet de déterminer les ordres de datation. Bernard de Montfaucon, d’ailleurs,envisage cette complémentarité. Il définit les antiquités ainsi : « Par le terme d’antiquités, j’entendsseulement ce qui peut tomber sous les yeux et ce qui peut se représenter des images ». Puis, il ajoutequ’il existe deux classes dans les monuments de l’Antiquité : « celle des livres et celles des statues,bas-reliefs, inscriptions et médailles, qui se prêtent des secours mutuels » 25. Né en 1655, il a voyagéen Italie de 1698 à 1701 et y a consacré une part de ses activités aux antiquités 26. En 1719, il publiel’Antiquité expliquée et représentée en figures 27, œuvre à caractère encyclopédique qu’il aorganisée fonctionnellement en quatre parties : les dieux, les cultes, les usages de la vie et lesfunérailles 28. Cette œuvre réunit le plus grand corpus d’ images disponibles de l’art antique, detrente-mille et quarante-mille 29 et tente une synthèse des productions de l’Antiquité 30. Souhaitant,par cette publication, « donner une illustration des monuments de l’Antiquité qui rende possiblel’explication » pour reconstituer le passé dans une perspective globale, il établit la « correspondancephilologique entre le texte et l’objet » et inaugure la méthode explicative 31. Bernard de Montfauconest un « homme d’écrit » qui a théorisé la relation entre le texte et l’image 32. Il travaille à l’apporthistorique ou littéraire d’une œuvre 33, transcende les champs disciplinaires en inscrivant « le goûtde la peinture et de la sculpture parmi les faits historiques » 34 et redonne ainsi un sens à l’objet parla tradition textuelle, alors que les méthodes antérieures consistaient à partir des objets, et à les« collecter, inspecter, décrire selon leur usage » 35.Caylus est un homme d’action et d’influence, de la génération suivante. Des divergences, d’ordreintellectuel, le séparent de Montfaucon. Il voit en la collection une fonction cognitive, par le goût del’analyse des savoir-faires et des procédés mis en œuvre pour la production de l’objet dans son24 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 24.25 Cité dans : Ibid., p. 24.26 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 287.27 MONTFAUCON (de), Bernard, L’Antiquité expliquée et représentée en figures. Paris : F. Delaulne, 1719 (15 vol.).28 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 288.29 HASKELL, Francis, PENNY, Nicholas, Pour lamour de lantique : la statuaire gréco-romaine et le goût européen,1500-1900. Paris : Hachette Littératures, 1988, rééd. 1999, p. 59.30 SCHNAPP, Alain, « De Montfaucon à Caylus : le nouvel horizon de l’Antiquité ». In : POLIGNAC (de), François,RASPI-SERRA, Joselita (éd.), La fascination de l’antique, 1700-1770 : Rome découverte, Rome réinventée, cataloguede l’exposition du musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon, 20 décembre 1998-14 mars 1999. Paris : éd. Somogy,1998, p. 143.31 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 287-288.32 Ibid., p. 292.33 HASKELL, Francis, PENNY, Nicholas, Op.cit, reed. 1999, p. 61.34 ANDRIEUX, Jean-Yves, Op.cit, 1997, p. 11.35 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 292. 20
  • unité 36. Caylus est un pionnier de l’archéologie : il tente d’organiser ce que l’on pourrait appeler lepremier service archéologique français, le cabinet historique 37. Caylus est, avec Winckelmann, unéclaireur qui donne « une impulsion décisive à une archéologie encore en gestation » 38. Né en 1692,Anne-Claude-Philippe de Turbières-de Grimoard-de Pestels-de Lévis, comte de Caylus, est unfondateur de l’archéologie. Il fait de l’antiquaire « un physicien du passé 39 ». Son Recueild’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises 40, établit les principes de laméthode de classement typologique, chronologique et spatiale des objets 41. Ces objets, ainsi,deviennent le « centre-même de l’étude » dans leur nature et l’évolution de leur production 42. Laméthode de Caylus, comparative, permet de « reconnaître les types caractéristiques d’un pays etd’établir leur chronologie 43 ». Il critique ainsi le modèle de l’interprétation philologique appliquéeaux monuments, préférant observer et restituer les objets dans leur chaîne technique de fabrication.Il propose un relevé graphique des objets comme règle de l’antiquaire, théorise les principesd’évolution et de distinction culturelle. Caylus, enfin, préfigure une nouvelle ère archéologique,« plus attentive aux objets, plus sûre d’elle-même dans l’établissement des descriptions et ladéfinition des séries » 44. La valeur significative l’emporte nettement sur la valeur esthétique del’objet 45. Après avoir théorisé le principe moderne de la typologie, il présente les bases del’archéographie, cest-à-dire les méthodes d’établissement et de classification des sources primaires.Caylus émancipe la science antiquaire de la tradition mauriste et textuelle, et l’universalise àl’histoire de tous les peuples. Il réconcilie ainsi l’histoire locale et l’histoire universelle 46. De fait, ilimpose aux études antiquaires une orientation différente de celle du XVIIe siècle 47. La « science desobjets », construite par les érudits du XVIIIe siècle, est le projet de l’archéologie occidentale desXVIIIe et XIXe siècles 48, avec un statut, des principes et des méthodes de description etd’interprétation 49.36 SCHNAPP, Alain. In : POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), Op.cit, 1998, p. 143-144.37 Ibid., p. 78.38 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 30.39 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 292.40 CAYLUS, Anne-Claude-Philippe de Tubières-Grimoard de Pestels de Levis, Recueil d’antiquités égyptiennes,étrusques, grecques, romaines et gauloises. Paris : Desaint et Saillant, 1752-1767, in-4° (7 vol.)41 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 30.42 Ibid., p. 32.43 Ibid., p. 32.44 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 293-297.45 HASKELL, Francis, PENNY, Nicholas, Op.cit, reed. 1999, p. 69-72.46 SCHNAPP, Alain. In : POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), Op.cit, 1998, p. 144.47 POMIAN, Krzysztof, Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris, Venise : XVIe-XVIIIe siècle, coll. Bibliothèque deshistoires. Paris : Gallimard, 1987, p. 201.48 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 34.49 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 34. 21
  • Il souligne la postérité de leurs ouvrages et publications, « justement appréciés par lesarchéologues modernes » qui restent « les meilleurs guides dans ce genre d’étude » et « exhumèrentet firent connaître tout ce que l’antiquité avait produit de beau ». Dès le XIVe siècle, le culte del’antique occupe une place importance, essentiellement en Italie, dans la formation des amateursd’art et au sein des collections privées, royales, nobiliaires et papales, pour régénérer le passé dansla modernité et créer ce que Francis Haskell et Nicholas Penny appellent « une nouvelle Rome » 50.Le XVIe siècle a inauguré l’âge des voyageurs et le goût de la découverte des monuments dupassé 51, avec la vogue numismatique à partir de 1550 en Italie, en France, aux Pays-Bas et dans lespays germanophones 52. Mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que naît l’anticomanie, avec laredécouverte de l’Antiquité, qui exerce sur le temps contemporain une réelle fascination. Ainsi,commence « la grande aventure qui transforme la recherche des ruines en une conquête héroïque dupassé, s’exprimant en dessins et en inventions qui deviennent rapidement le vecteur le plusrecherché et le plus imité de diffusion de l’image de l’Antiquité romaine 53 ». Cette mutation semanifeste par les changements de représentation du passé et de l’Antiquité dans l’héritage communde la culture européenne du XVIIIe siècle 54. Francis Haskell définit cette endémie européennecomme « la passion suscitée par des objets entre chefs-d’œuvre de la sculpture antique et produitsles plus étudiés des ateliers monétaires anciens 55 », à laquelle s’ajoute l’étruscomanie, dontl’Académie étrusque fondée à Cortone en 1726 est un témoin 56. L’étude archéologique élargit sonchamp avec les découvertes de Herculanum en 1738, de Paestum en 1746 et de Pompéi en 1748.Ces découvertes et ces fouilles révèlent une abondance des traces du passé 57, font « surgir »l’Antiquité et donnent l’illusion d’une proximité immédiate par la perception significative des50 HASKELL, Francis, PENNY, Nicholas, Op.cit, reed. 1999, p. 1-4.51 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 9.52 HASKELL, Francis, « Introduction ». In : LAURENS, Annie-France, POMIAN, Krzysztof, L’anticomanie : lacollection d’antiquités aux XVIIIe et XIXe siècles, coll. Civilisations et sociétés. Textes rassemblés du colloqueinternational de Montpellier-Lattes, 9-12 juin 1988. Paris : éditions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales,1992, p. 11.53 RASPI-SERRA, Joselita, « A la recherche de l’Antiquité : le nouveau regard sur les monuments ». In : POLIGNAC(de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), La fascination de l’antique, 1700-1770 : Rome découverte, Romeréinventée, catalogue de l’exposition du musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon, 20 décembre 1998-14 mars 1999.Paris : éd. Somogy, 1998, p. 85.54 POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), « Rome découverte, Rome inventée : l’Antiquité entre lerêve et la science ». In : La fascination de l’antique, 1700-1770 : Rome découverte, Rome réinventée, catalogue del’exposition du musée de la civilisation gallo-romaine, Lyon, 20 décembre 1998-14 mars 1999. Paris : éd. Somogy,1998, p. 10.55 HASKELL, Francis. In : LAURENS, Annie-France, POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1992, p. 12.56 POMIAN, Krzysztof, « Les deux pôles de la curiosité antiquaire ». In : LAURENS, Annie-France, POMIAN,Krzysztof, L’anticomanie : la collection d’antiquités aux XVIIIe et XIXe siècles, coll. Civilisations et sociétés. Textesrassemblés du colloque international de Montpellier-Lattes, 9-12 juin 1988. Paris : éditions de l’Ecole des hautes étudesen sciences sociales, 1992, p. 60.57 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 298. 22
  • objets du quotidien de cette ère 58. Elles permettent de transformer la perception des théories sur l’artantique 59 et renouvellent une connaissance devenue pragmatique et concrète et le goût des antiques.L’Antiquité est recréée et le temps contemporain s’en réapproprie l’esprit 60. De ce fait, la relationaux monuments du passé s’est profondément modifiée 61, par un recours à la lecture directe desmonuments 62. Le spectacle des ruines fascine les savants et suscite leur admiration 63. Le voyage enItalie devient un mode de distinction sociale. Ce goût du voyage crée les conditions d’uneredécouverte de l’Antiquité ; d’un engouement pour les ruines architecturales et sculpturales, et lescéramiques 64 ; d’un attrait pour la céramologie par « le mystère des origines et parfois del’imagerie, de la beauté et de la variété des formes 65 ». Contextuellement, la littérature de voyageconnaît un véritable essor. L’Europe de la Renaissance avait connu des érudits et des curieux,l’Europe moderne inaugure l’apparition d’une nouvelle catégorie : les anticomanes. La connotationnégative s’explique par le type de comportement de cette corporation à laquelle sont reprochésl’excès de mode et la représentation 66. Le goût européen des antiquités gréco-romaines explique lesuccès de Johann-Joachim Winckelmann qui, dans Histoire de l’art et de l’antiquité 67, établit uneanalyse et une chronologie stylistique de l’art grec qu’il considère comme l’incarnationindépassable de la beauté parfaite ; il renouvelle la sensibilité de l’Occident aux œuvres gréco-romaines et inaugure le néo-classicisme et régénère, après Bernard de Montfaucon et le comte deCaylus, la compréhension de l’objet, mais dans sa valeur esthétique 68. Il est l’artisan de l’évolutiondu statut des antiquités au XVIIIe siècle, qui deviennent « les bases d’une synthèse critiqueappliquée à l’histoire de l’art balbutiante » 69. Aussi, « la philologie, l’esthétique et les voyagesinscrivent la tradition des antiquaires dans la modernité 70 » au XVIIIe siècle et permettentd’élaborer une réinterprétation et une réinvention vigoureuse de l’Antiquité 71, avec l’émergence58 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 25-26.59 HASKELL, Francis. In : LAURENS, Annie-France, POMIAN, Kzrysztof, Op.cit, 1992, p. 12.60 POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.). In : Op.cit, 1998, p. 11-14.61 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 302.62 RASPI-SERRA, Joselita. In : POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), Op.cit, 1998, p. 84.63 ANDRIEUX, Jean-Yves, Op.cit, 1997, p. 11-12.64 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 314-316.65 HASKELL, Francis. In : LAURENS, Annie-France, POMIAN, Kzrysztof, Op.cit, 1992, p. 12.66 Ibid., p. 16.67 WINCKELMANN, Johann-Joachim, HUBER, Michael (trad.), Histoire de l’art de l’antiquité. Leipzig : Breitkopf,1781, 366 p. Disponible sur : http://bibliotheque-numerique.inha.fr/detail.cfm?cfid=45436&cftoken=56331006&idmedia=0006084&w=2. (consulté le 2 mars 2010).68 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 313.69 ANDRIEUX, Jean-Yves, Op.cit, 1997, p. 13.70 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 314.71 RASPI-SERRA, Joselita. In : POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), Op.cit, 1998, p. 90. 23
  • d’une nouvelle conscience européenne 72 qui s’appuie sur une étude approfondie des monumentsantiques 73. C’est au XVIIIe siècle aussi que s’organise véritablement l’étude des antiquités, et donc quel’antiquaire prend toute sa place dans la société. La découverte d’objets antiques, la réinterprétationde l’Antiquité, et la formation des collections, cest-à-dire le fruit du recueil des objets en rapportavec le temps qui présentent un intérêt, relevant soit de l’histoire de la culture matérielle s’ils sontutilitaires soit de l’histoire de l’art s’ils possèdent une fracture artistique 74, justifient à la foisl’existence formelle des antiquaires et l’existence réelle de l’archéologie 75. Ce critère et une de sesconséquences qu’est le développement de la topographie conduisent l’antiquaire à une réflexion surla contextualisation de l’objet, dans sa fonction et sa signification 76. Alain Schnapp résume enarguant du fait que l’archéologie n’est possible que si les objets existent pour ceux qui les désirent.L’archéologie se lie à la collection, par le statut de l’objet collecté qui possède des traitsparticuliers, et qui est analysé et conservé. L’objet en effet possède plusieurs usages : il est tantôtmarqueur de pouvoir, tantôt un matériau historique et tantôt un outil d’échange. L’Europe desantiquaires trouve sa source à Rome en Italie au XVe siècle par la découverte urbaine des traces del’Antiquité, l’établissement d’une topographie romaine par Leon-Battista Alberti en 1432 puis ladescription systématique de la ville par Flavio Biondo dans Roma instaurata, publiée en 1446.L’expérience romaine contribue à l’émergence d’une nouvelle philosophie politique et de laRenaissance des Arts et des Sciences qui change le traitement des monuments anciens, par recours àla fouille, la lecture critique du monument et la tradition écrite ; et définit les trois champs exercéspar l’antiquaire : la topographie monumentale, la prospection géographique et la descriptionanalytique des faits de civilisation. Les antiquaires romains du XVIe siècle se considérent comme« administrateurs du passé ». Ainsi, l’élaboration de techniques et de méthodes numismatiques,épigraphiques et topographiques constitue une théorie des antiquaires au XVIIe siècle, construite enscience des antiquités par les hommes au XVIIIe siècle, ce qu’Alain Schnapp appelle le « temps desbâtisseurs », suivant celui des « découvreurs ». Au XVIIe siècle, la figure de l’antiquaire s’impose àl’Europe savante 77, incarne un genre particulier du savoir et devient un type social. On considèreces objets du passé comme les marqueurs d’un lien avec l’invisible. Les antiquaires portent en effetle « monopole d’un savoir qui porte sur la vie des anciens ». La science antiquaire se révèle comme72 POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.). In : Op.cit, 1998, p. 16.73 RASPI-SERRA, Joselita. In : POLIGNAC (de), François, RASPI-SERRA, Joselita (éd.), Op.cit, 1998, p. 90.74 AGULHON, Maurice, « L’historien et la rencontre de l’objet : l’exemple de la République en sculpture ». In :NORA, Pierre (dir.), Science et conscience du patrimoine. Actes des 7e Entretiens du patrimoine, Théâtre national deChaillot, Paris, 28, 29 et 30 novembre 1994. Paris : Fayard/éditions du patrimoine, 1997, p. 31.75 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, 367 p.76 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 34.77 SCHNAPP, Alain, op.cit, 1997, pp. 14, 34-35, 144-145, 217-218. 24
  • une discipline à part entière, avec l’essor des collections européennes publiques et privées. Elledispose de méthodes stratigraphiques qui permettent une datation et une interprétation des objets.De la fin du XVIe siècle à la moitié du XVIIIe siècle, un phénomène culturel de longue durée estl’intérêt porté pour les antiquités, avec le regain d’une vogue d’antiquaires dès le début du XVIIIesiècle. La tradition antiquaire, textuelle, par ces innovations, devient une culture antiquaire àdominante archéologique et artistique, plaçant l’objet au cœur de l’étude.On constate au XVIIIe siècle l’émergence des Monuments historiques, intégrant le médiévisme, lescollections d’intérêt local et la muséologie 78. Roger de Gaignières, dans le souci de garder une tracedes monuments historiques du passé, propose un relevé des monuments dans un rapport remis àPontchartrain en 1703, qui préfigurerait un inventaire systématique des antiquités françaises. Pierrede Beaumesnil, quant à lui, entreprend un relevé des monuments antiques de la Gaule. Alors que lesdécouvertes se multiplient en France, une archéologie de terrain pragmatique est mise en place,avec le soutien des intendants de province. Une attention particulière est portée aux objetsdécouverts qui sont relevés, analysés, dessinés et décrits. Une tradition archéologique de géographiehistorique est mise en place, par un relevé systématique des monuments et la publication desrésultats de fouilles 79.Krzysztof Pomian décrit les contradictions de cette activité par « les deux pôles de la curiositéantiquaire ». Dès la moitié du XVIIe siècle, la curiosité antiquaire européenne consacre ses études àla prise en conscience des mérites de la collection et de l’étude de traces matérielles appartenant àun pays, ce que l’on appellera en France à la fin du XVIIIe siècle les « antiquités nationales ». Au-delà de la collection patriotique, un intérêt particulier est porté aux objets présentant un intérêt local.Il définit ainsi la bipolarité des curiosités antiquaires européennes, partagées entre l’Antiquitéclassique et les objets locaux et ethniques, appelés nationaux au XIXe siècle ; du point de vueesthétique, chronologique, idéologique, mais aussi entre la collection privée et le musée 80. L’antiquaire rémois le souligne lui-même : dans ce contexte, « on vit […] se former descollections publiques et particulières », puis relativise leur portée : « mais ce plaisir, toujourscoûteux, n’était permis qu’à de puissants personnages ou à des communautés religieuses 81 ». Lescollections étaient en effet l’apanage des têtes couronnées, des classes nobiliaires et des ordresreligieux, comme les bénédictins de Saint-Maur. La collection particulière existe depuis le XVe78 POMIAN, Krzysztof, op.cit, 1987, p. 49-52, 95-97, 144-145.79 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 305-312.80 POMIAN, Krzysztof, « Les deux pôles de la curiosité antiquaire ». In : LAURENS, Annie-France, POMIAN,Krzysztof, L’anticomanie : la collection d’antiquités aux XVIIIe et XIXe siècles, coll. Civilisations et sociétés. Textesrassemblés du colloque international de Montpellier-Lattes, 9-12 juin 1988. Paris : éditions de l’Ecole des hautes étudesen sciences sociales, 1992, p. 59-68.81 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, art.cit, 1849, p. 203. 25
  • siècle, particulièrement en Italie, où elle était ouverte au public 82. Les collections du Moyen âgeétaient localisées dans les églises et les demeures princières 83. Le collectionnisme aristocratique,cest-à-dire la concentration des collections par quelques-uns, subsiste dans une moindre mesuresous l’Ancien Régime 84. Le collectionnisme du XVIIIe siècle, surtout, est un fait européen puisquetoutes les cours souveraines se dotaient de collections pour donner une image prestigieuse de leurpouvoir 85 et appuyer, par les acquisitions, le bon goût général et instituer une mode de luxe. Lapassion de la collection marque aussi pour le souverain le besoin de la représentation officielle 86. LaRenaissance a donné lieu à un éclatement du système des collections et l’émergence de nouveauxcorps sociaux : les antiquaires et les savants 87. La tradition des aristocrates antiquaires cesse avecCaylus 88. La curiosité antiquaire, émergente au XVIIIe siècle, permet la compilation de savoirs, parextension du collectionnisme aux érudits et aux connoisseurships, aux marchands et aux curieux, enItalie puis en Europe 89. Le XVIIIe siècle, enfin, est aussi le siècle des Lumières. Si les antiquaires sont, ils fontcependant l’objet de pamphlets, de quolibets et de moqueries. Nicolas-Victor Duquénelle le dit :« on les a beaucoup plaisantés, vivement critiqués » 90. La première diabolisation des antiquairesnaît de la condamnation du comportement curieux par l’Eglise, lors de la Réforme et de la Contre-réforme. On dit alors du curieux qu’il est « susceptible de troubler l’ordre du monde, au moins lerespect dû au savoir supérieur dont l’homme est par nature exclu » 91. La science, pour l’Eglise,n’est pas une activité humaine, et la curiosité est bannie par les institutions. Puis, au tour desmoralistes du Grand siècle de condamner la pratique de la curiosité comme Jean de la Bruyère quicritique son aboutissement inopérant et stérile. Enfin, les encyclopédistes la présentent dansl’Encyclopédie comme une « manie innocente d’amasser les choses » et « une envie de posséder ».Par pratique intellectuelle et confrontation entre histoires ancienne et moderne, antiquaires etphilosophes sont en opposition. A l’érudition, le philosophe oppose la science. Pour lesphilosophes, l’étude et la connaissance du passé n’a aucun impact sur le présent, et n’est pas vecteur82 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, p. 8.83 Ibid., p. 51.84 HASKELL, Francis. In : LAURENS, Annie-France, POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1992, p. 11.85 GAEHTGENS, Thomas W., L’image des collections en Europe au XVIIIe siècle : leçon inaugurale faite le jeudi 29janvier 1999. Paris : Collège de France, 1999, p. 5-6.86 Ibid., p. 29.87 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, p. 51-52.88 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 339.89 POULOT, Dominique, Patrimoine et musées, l’institution de la culture. Paris : Hachette, 2001, p. 13-15.90 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, Op.cit, 1849, p. 202.91 POULOT, Dominique, « L’histoire des collections entre l’histoire de l’art et l’histoire ». In : PRETI-HAMARD,Monica, SENECHAL, Philippe (dir.), Collections et marché de l’art en France : 1789-1848, coll. Art & Société. Actesdu colloque de l’Institut national d’histoire de l’art, Paris, 4-6 décembre 2003. Rennes : Presses universitaires deRennes, 2005, p. 433. 26
  • de progrès. Voltaire confronte sa théorie de l’histoire de l’esprit humain à la science des faits et desdates de l’antiquaire Scipione Maffei, qu’il qualifie de « science vague et stériles des faits,médailles » et de « dédale obscur de monuments antiques » ; de même que le comte de Caylus esten conflit avec Denis Diderot, opposant à la doctrine émotiviste et naturaliste du philosophe surl’art des anciens une théorie de l’art rationaliste et historicisante 92. Caylus énonce le principe d’unehistoire culturelle reposant sur le développement des techniques, réfuté par les Lumières 93. Lesphilosophes et grands témoins du siècle des Lumières mettent en question l’utilité du savoir desantiquaires et les ridiculisent, lorsque Jean-Siméon Chardin expose vers 1726 le tableau du Singeantiquaire, figurant un singe en robe de chambre examinant un objet. Le genre de la singerie est envogue au XVIIIe siècle : outre Chardin ; Jean-Antoine Watteau, Christophe Huet et Nicolas Lancrets’essaieront à cette mode initiée par le flamand David Teniers. L’affrontement des deux castes, nédes dissensions sur le rapport entre passé, présent et devenir, se poursuit jusqu’à la seconde moitiédu XVIIIe siècle : la recherche historique, pour les philosophes, doit montrer le progrès scientifiquealors qu’elle doit, pour les antiquaires, formuler un jugement sur les idées et coutumes des anciens 94et affirmer la continuité historique 95, en contradiction avec la rupture médiéviste. Cette tradition decondamnation, de critiques et de moqueries du comportement antiquaire, née au XVe siècle etreprise aux XVIIe et XVIIIe siècles, est réaffirmée au XIXe siècle dans des physiologies decollectionneurs, présentés comme couverts « de travers et de ridicules », dans le Grand dictionnaireuniversel de Pierre Larousse de 1860 ou encore dans l’ouvrage de Dominique Clément de Rispublié en 1864, La Curiosité ; dans lesquelles éditions les collectionneurs sont dépeints commepouvant être au bord de la dégénération mentale 96. L’antiquaire Nicolas-Victor Duquénelle entend,par cette communication, rétablir des vérités, et utiliser le même genre littéraire que les détracteursde cette « race » dont il fait partie comme droit de réponse. La modernité de l’archéologie au XIXe siècle Forte de cette tradition antiquaire, la discipline archéologique se distingue, acquiertune méthode qui lui est propre et, pour reprendre le propos de Nicolas-Victor Duquénelle, se « poseen « souveraine 97 » au XIXe siècle.92 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, pp. 77-78, 160, 197-199.93 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 336.94 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, p. 200-201.95 Ibid., p. 202.96 POULOT, Dominique, « L’histoire des collections entre l’histoire de l’art et l’histoire ». In : PRETI-HAMARD,Monica, SENECHAL, Philippe (dir.), Op.cit, 2005, p. 433.97 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, Op.cit, 1849, p. 203. 27
  • Héritée de la pratique antiquaire depuis la Renaissance et alors associée à la philologie,l’archéologie se constitue en science et progresse durant la première moitié du XIXe siècle. Lesexpéditions égyptiennes menées sous le Directoire et le Consulat de 1798 à 1801, le déchiffrementdes hiéroglyphes par Jean-François Champollion en 1822, la démultiplication des enquêtesarchéologiques ou encore le développement des institutions visant à l’essor des recherches commel’Ecole française d’Athènes, créée en 1846, sont autant de témoins de cette amplification de lascience archéologique. L’archéologie conquérante est en mutation au XIXe siècle, comme unaboutissement dont le processus à long terme a été initié à l’époque moderne. En se dotant de sonobjet de recherche et de règles spécifiques, l’archéologie s’émancipe de la pratique descollectionneurs, de la philologie et de l’histoire philosophique. Cette distinction est soulignée parles définitions sur l’archéologue et l’antiquaire, d’une part par Aubin-Louis Millin de Grandmaisondans l’Introduction à l’étude des monuments antiques, ouvrage publié en 1796, qui dit : « onapplique plus communément le premier nom (archéologue) à celui qui étudie les mœurs et usages,et le second (l’antiquaire) à celui qui étudie les monuments » ; et d’autre part par CharlesLenormant dans la Revue archéologique de 1844 qui donne une prééminence à l’archéologue quicomprend les monuments 98, ne considérant pas ainsi le recueil comme la mission exhaustive del’archéologie. Le XIXe siècle se traduit par le passage de l’ère antiquaire à l’ère archéologique.La Révolution française inaugure la mémoire collective 99 et l’émergence d’une notion nouvelle : laNation 100. Cette notion construit la prise en conscience et l’incarnation d’une identité partagée. Elleoriente l’archéologie vers une mutation identitaire et culturelle, celle des Antiquités nationales ;dont le terme est pour la première fois employé par Aubin-Louis Millin de Grandmaison dans leRecueil des monuments qui peuvent servir à l’histoire de France et dont les tomes sont publiésentre 1790 et 1798. Les monuments témoignent en effet du « génie de chaque siècle » commel’énonce Antoine-Chrysostome Quatremère de Quincy, mais aussi du génie des peuples. Cetteperception nouvelle d’une culture matérielle, dépositaire du passé, conduit à l’initiative politique etcrée un engouement archéologique.L’activité archéologique nationale, par l’action politique et érudite, s’organise. L’historien PierreJean-Baptiste Legrand d’Aussy plaide pour des fouilles systématiques, demande l’envoi de missivescomprenant des circulaires et des questionnaires aux représentants de l’Etat et proposel’instauration d’un principe d’autorisation de fouilles sous le contrôle de commissaires responsables98 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, pp. 7-9, 23-24.99 HUTTON, Patrick H., « The role of memory in the historiography of the French Revolution ». History and theory,février 1991, vol. 30, n° 1, p. 56-59.100 POMMIER, Edouard, « Naissance des musées de province ». In : NORA, Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, 2. LaNation, coll. Quarto. Paris : Gallimard, 1997, p. 1484. 28
  • des travaux. Cette initiative, formulée à la fin du XVIIIe siècle, est un échec. L’entreprise duquestionnaire aux préfets est reprise par le ministre de l’Intérieur, le comte de Montalivet, en 1810 ;ce qui est de nouveau un échec, faute de ressources. La commission des antiquités de France estdurablement installée en 1819. Ainsi, la valeur nationale et historique des objets et des monumentslégués par le passé est reconnue 101. La Révolution française avait également prôné par larégénération sociétale une responsabilité citoyenne du patrimoine national : ce qui appartenait dansl’ancien ordre à quelques-uns, confisqués par lois et décrets de 1791 et 1793 102, appartient à tous, cesont les biens nationaux. Dans ce contexte de reconnaissance du patrimoine et selon le principed’accessibilité équitable et partagée, les musées se développent. La responsabilité du musée desmonuments français est confiée à Alexandre Lenoir 103. Sous le Premier Empire, le musée Napoléon(actuel musée du Louvre) recense, par réquisition des œuvres dans les pays conquis, la plus grandecollection mondiale d’antiquités.Au tournant du premier quart du XIXe siècle, la tentative de centralisation de l’archéologienationale s’organise. En 1828 et 1829, la France organise des expéditions militaires et scientifiquesà l’étranger, comme à Morée en Grèce. En 1830, l’arrivée au pouvoir du libéralisme triomphantinflue sur la recherche historique et le renouveau des études archéologiques classiques, dont l’objetet les méthodes sont définis par association à la philologie ; ce que Eve Gran-Aymerich appelle« l’ère des archéologues-philologues ». La monarchie de Juillet dote, par un mouvement inédit decréation pour assurer une victoire politique du régime, l’archéologie nationale d’institutions, enréponse et en concurrence aux sociétés sociétés et à leur implosion. François Guizot crée le posted’Inspecteur général des monuments historiques en 1830, le Comité des travaux historiques sousl’égide du ministère de l’Intérieur en 1834, le Comité des arts et monuments en 1837, ainsi que lacommission des monuments historiques. L’archéologie s’institutionnalise et n’est plus monopoliséepar l’Académie des inscriptions et belles-lettres : une archéologie libérale d’Etat voit le jour.A partir de la décennie 1850 et sous le second Empire, l’archéologie métropolitaine connaît unformidable essor. Les institutions officielles connaissent des crédits et un patronage inédit,signifiant une affirmation grandissante de l’Etat pour l’archéologie. Dans un souci de légitimationpolitique, Napoléon III institue en 1858 la Commission de topographie des Gaules, dont la vocationest « d’étudier la géographie, l’histoire et l’archéologie nationale jusqu’à l’avénement deCharlemagne ». Cette création, due à Napoléon III, passionné du « passé gaulois de la France » viseà un mélange sur l’histoire nationale, par une réconciliation des Francs et des Gaulois. Elle traduit101 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, pp. 36-37.102 POMMIER, Edouard, « Naissance des musées de province ». In : NORA, Pierre (dir.), Op.cit, 1997, p. 1484.103 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, p. 38-61. 29
  • une volonté politique d’acceptation d’une identité et d’une filiation, mais aussi d’un apaisement.Sous le même régime, la Préhistoire est reconnue et validée scientifiquement, et d’abord parAlexandre Bertrand. Préhistoire et protohistoire témoignent de l’institution d’une archéologiemoderne, réorientée. Particulièrement, l’accumulation des monuments du passé français nécessite laconstruction d’un musée d’archéologie nationale. Installé à Saint-Germain-à-Laye, il ouvre sesportes en 1867, année de l’exposition universelle française. L’essor des travaux et des publicationsarchéologiques doit assurer la perpétuité de la science et la formation d’un public intéressé 104. Lecontenu de ces éditions confirme la constitution définitive de l’archéologie en « science des objetset des monuments ». Charles Lenormant en énonce ainsi les principes : « l’archéologie doitconnaître les monuments figurés de l’Antiquité, les comprendre, à partir des éléments decomparaison et des principes de la critique 105 ». Il envisage l’archéologie dans sa spécificité,émancipée de l’historien qui étudie les traces écrites du passé et de l’antiquaire qui recueille lestraces matérielles et les décrit, sans pour autant expliquer leur production et les contextualiser dansun raisonnement critique.L’archéologie se revendique au XIXe siècle comme une science positive et d’innovation, qui doitéclairer « la vie des Anciens » 106. Reconnaissant sa sororité avec la philologie le siècle précédent,elle assure à long terme son autonomie 107. A chaque régime, son action et son orientation en faveurde la science archéologique. C’est pourtant la synthèse de ces politiques conduites par la puissancepublique, dans sa diversité, qui dote l’archéologie française d’institutions et de moyens, et quipermet son essor et son développement. Dans cette perspective, le « goût des antiquités s’est propagé d’une manière vraimentépidémique » ; et, pour répondre à cette demande croissante, les antiquaires et amateurs d’antiquitésse sont démultipliés sur tout le territoire national, comme le souligne l’antiquaire rémois : « […]Tout le monde veut être ou paraître archéologue. Aussi, le nombre des antiquaires est siconsidérable, qu’il n’est pas de localité un peu importante où l’on ne rencontre les éléments, je nedirai pas d’une académie, mais d’une société archéologique plus ou moins savante 108 ». Analysantla victoire de l’archéologie, Nicolas-Victor Duquénelle oriente son discours d’une part sur lesacteurs de l’archéologie, et d’autre part sur l’amateurisme patent, tantôt des personnalités, tantôt desgroupes comme les sociétés savantes. Ces corporations du savoir connaissent un essor considérableà partir de 1834, sous l’impulsion d’Arcisse de Caumont pour l’initiative privée, et de la Monarchie104 Ibid., pp. 109-110, 150-152.105 LENORMANT, Charles, « Avertissement de l’éditeur ». In : Revue archéologique, avril 1844, t. I. Cité dans : Ibid.,p. 136.106 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 377-378.107 Ibid., p. 371-372.108 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, art.cit, 1849, p. 203-204. 30
  • de Juillet pour l’initiative publique. Les observateurs du sol en province sont en effectif réduitdurant la première partie du XIXe siècle. Arcisse de Caumont renverse cette tendance en organisantle maillage des savants et des hommes de terrain 109. Les sociétés savantes concentrent leurs effortssur l’encouragement des travaux à exigence scientifique, comme l’illustre l’exemple de la Revuearchéologique, organe d’information et de liaison créé en 1844. Dans ce cadre, il y a un « réveil desétudes d’érudition vers 1840 110 ». Les sociétés savantes participent donc à l’organisation del’archéologie française, permettent en partie la libéralisation de cette science du patronage étatique.Pour renforcer leur autonomisation du joug monarchique ou impérial et pour éviter toutemarginalisation, les sociétés savantes se constituent en réseaux 111. Cette volonté fédératrice estcommandée par Arcisse de Caumont, dans un désir de « décentralisation intellectuelle » qui appelleà « un retour aux sources du passé, à une reconquête par la province de son histoire dans sa terre, saculture, ses coutumes » 112. Ce dernier, universaliste, est un « trait d’union entre les antiquaires de latradition et les archéologiques de la nouvelle génération » 113. La Société des antiquaires deNormandie, créée en 1824, dépasse le cadre local ; le Congrès scientifique, créé en 1833, a pourambition de réunir les grands savants ; la Société française d’archéologie née en 1834, dotel’archéologie érudite et officieuse de correspondants et organise les Congrès archéologiques 114. Ilserait excessif de qualifier ces sociétés savantes de « contre-pouvoirs » à l’Etat dans le domaine del’archéologie, mais il existe bien une concurrence entre ces deux organes. L’Etat, sous FrançoisGuizot, contrôle l’action des sociétés savantes par versement de fonds publics, son intention étantde « mettre en place une organisation mixte de la science, conciliant le centralisme si caractéristiquede l’Etat français et les initiatives privées » 115. Cette entreprise est toutefois salutaire et audacieusepuisqu’elle permet une complémentarité des actions pour « organiser un immense systèmed’investigations sur l’histoire intellectuelle et morale, aussi bien que l’histoire matérielle 116 ».L’utilité des sociétés savantes réside dans le fait que l’archéologie est une activité de terrain, et quesa mise en application nécessite la présence de relais sur tous les territoires. Les hommes de terrain,dans leur individualité et leur objectif collectif, participent à l’organisation archéologique. Par leursinvestigations, ils élaborent « l’interprétation des données objectives, en incluant celles d’ordrehistorique, linguistique ou religieux 117 ». Ces sociétés savantes, provinciales, qui connaissent un109 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 339.110 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 60.111 Ibid., p. 112.112 BERCE, Françoise, « Arcisse de Caumont et les sociétés savantes ». In : NORA, Pierre (dir.), Op.cit, 1997, p. 1546.113 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 340.114 Ibid., p. 112-114.115 Ibid., p. 115.116 CHARMES, Xavier, Le comité des travaux historiques et scientifiques. Cité dans : Ibid., p. 114.117 Ibid., p. 130. 31
  • nouvel essor sous le second Empire, sont soumises au centralisme parisien, dans une volonté decoordination nationale. Alors que les sociétés savantes réémergeant progressivement depuis laRévolution française se consacraient à la connaissance universelle ou à des spécialisations commel’agronomie, elles s’orientent vers l’art et l’archéologie à partir de 1830, à hauteur de vingt-cinqpour cent des nouvelles créations 118.Leur utilité ne fait pourtant pas l’unanimité. Eugène Labiche et Louis Reybaud, évoquant les éruditslocaux et leurs activités savantes, dénoncent leur amateurisme, leur vanité et le « provincialismeintellectuel » 119. L’antiquaire rémois partage, du moins partiellement, ce constat. Il exclue toutefoisles académies, comme celle de Reims dont il est membre et à laquelle il fait communication de sespublications. L’ampleur du phénomène des sociétés savantes n’est cependant pas contestable : ellerepose sur l’épanouissement d’une sociabilité urbaine, sur l’effort partagé des recherches localespour fournir un cadre et un corpus à l’archéologie nationale et sur la création, la vulgarisation etl’incitation de la recherche intellectuelle, par la culture de l’imprimé. Les tentatives de mise soustutelle et de contrôle ou les entreprises de mise en concurrence de la puissance publique desinitiatives privées renforcent cette analyse. Alors qu’Arcisse de Caumont organise en 1850 uneassemblée annuelle des sociétés savantes, l’Etat institue de façon concomitante un congrès annueldes sociétés savantes 120. Cet exemple traduit la rivalité entre les organisations publique et privée.Ces querelles, surtout, témoignent d’une divergence des conceptions de l’organisationarchéologique en France, entre jacobinisme et décentralisation. La modernité de l’archéologie conduit à une contemporanéité de l’antiquaire au XIXe siècle.A cet effet, Nicolas-Victor Duquénelle donne « un aperçu de la race en général » et dresse donc unportrait de l’antiquaire contemporain, son autoportrait en fait.L’antiquaire « habite de préférence dans les villes anciennes ; riches en souvenirs historiques ».L’existence de l’objet, en effet, justifie l’existence du « chasseur » d’objets et, comme le soulignel’antiquaire Duquénelle, « c’est là qu’il peut se livrer avec succès à la recherche des antiquitésgauloises et romaines, et des monuments du moyen-âge 121 ». Il évoque ici l’actualité de l’antiquairedu XIXe siècle puisque les objets médiévaux ne présentent un goût qu’à cette époque. L’analyse del’antiquaire sur les périodes historiques dont les objets présentent un intérêt, chronologiquement, està la fracture entre les deux moitiés du XIXe siècle, alors que leur orientation est substantiellementdifférente. L’intérêt pour l’archéologie classique ou antique est acquise depuis le XVIIIe siècle118 CHALINE, Jean-Pierre, Sociabilité et érudition : les sociétés savantes en France, XIXe-XXe siècles. Paris : éditionsdu Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1998, p. 63.119 Ibid., p. 272.120 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 149.121 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, Op.cit, 1849, p. 204. 32
  • caylusien et winckelmannien, et l’art grec et romain reste au XIXe siècle le goût dominant. L’étudemédiévale s’explique par la constitution d’une archéologie nationale, par la volonté de recueillirsans exhaustivité toutes les traces du passé français, et enfin par l’impulsion qui lui a été donnée parArcisse de Caumont depuis le premier tiers du XIXe siècle 122. En 1795, le Cabinet des médaillesinaugure la première chaire d’archéologie monumentale romaine et du moyen-âge 123. Jusqu’en1850, le Comité des travaux historiques concentre ses études sur « les monuments gallo-romains etdu moyen-âge ». En 1852, réformé, le Comité de la langue, de l’histoire et des arts de la France estchargé de rédiger « des notices de monuments » sur les antiquités gauloises, romaines et du moyen-âge afin d’établir une carte archéologique de la France, une statistique générale des monuments etun recueil des inscriptions de la Gaule 124.Nicolas-Victor Duquénelle dresse un autoportrait, à partir des objets de sa quête : gallo-romains etmédiévaux ; mais aussi à partir de sa domiciliation, puisque l’antiquaire demeure à Reims, cité aupassé et à l’histoire riches. Les villes anciennes, particulièrement au XIXe siècle, révèlent etréhabilitent par extraction du sol, les traces du passé. Les travaux urbains de Reims, dus à undoublement démographique de la ville entre 1800 et 1840 – soit un passage de vingt mille àquarante mille habitants 125 – ainsi qu’aux requalifications utilitaires, par la destruction de rempartsjugés inutiles et encombrants en 1844 pour une optimisation de l’expansion urbaine 126, etl’aménagement de grands boulevards, permettent « une exhumation de ses vestiges gallo-romains 127 » et « une prise en conscience de la richesse souterraine de la ville 128 ». Ces travaux sepoursuivent dans les deux premières décennies du second Empire pour rationnaliser et embellirl’espace urbain 129. Dans ce cadre, une archéologie urbaine de terrain se déploie, menée par lesantiquaires, de la classe de l’amateur à la classe de l’archéologue, soit par usure ; soit par passion ;soit encore par conviction de participation à l’établissement d’un corpus archéologique, dans sesdimensions locale et universelle et à la quête d’un héritage assumé. Alain Schnapp formule cetteanaylse ainsi : « le sol est un livre d’histoire 130 » et un « réceptacle des objets du passé 131 ».122 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 340.123 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 33.124 Ibid., p. 148.125 PELLUS, Daniel, Reims : un siècle d’événements, 1800-1900. Reims : D. Fradet, 2003, p. 50.126 Ibid., p. 50.127 BERTRAND, Alix, Les musées archéologiques de Châlons-en-Champagne, Epernay et Reims : historique desmusées, enrichissement et mise en valeur des collections, fin XVIIIe siècle-XXe siècle. Mémoire de maîtrise sous ladirection de Marie-Claude Genêt-Delacroix, Histoire du patrimoine, Reims, 2004, p. 6.128 Ibid., p. 22.129 YON, Jean-Claude, Le Second Empire : politique, société, culture, coll. U. Paris : Armand Colin, 2004, p. 130-132.130 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 220.131 Ibid., p. 246. 33
  • L’archéologie régionale prend l’initiative de l’étude archéologique et de la sauvegarde dupatrimoine au début du XIXe siècle 132.Or, il existe une bipolarité dans les rapports des institutions au culte des monuments : le national etle local. L’Etat, depuis la Révolution française, est dans une tradition de centralisme culturel et dansune tentative de réduction des spécificités locales afin d’affirmer l’Etat-Nation. Pourtant, le « cultedes traditions et des souvenirs locaux », régénérant un sentiment d’appartenance à un territoire deproximité et/ou à une communauté sociale ou politique, « constitue un phénomène culturelmarquant du XIXe siècle » ; ce qui explique l’essor des études locales 133. Cette ambivalence, réelle,est dénommée par Stéphane Gerson « l’Etat français et le culte malaisé des souvenirs locaux ». S’ilexiste un culte officiel des souvenirs et monuments locaux, celui-ci s’institutionnalise avec leconcours de la monarchie de Juillet puis du second Empire, pensé comme « un système derecherches sur tous les points de France » mais impulsé par l’Etat central 134. Précisément, le goûtdes ruines au XIXe siècle avait motivé la structuration des groupements de sociabilité savanteprovinciale 135. Ainsi, « le dégagement et la restauration des ruines » intervenant « dans un tissuurbain en expansion et en reconstruction » 136 est caractéristique du siècle post-révolutionnaire. A lasuite de Pompéi et Herculanum en Italie au XVIIIe siècle, l’archéologie locale en province répond àune réappropriation de l’espace urbain, dans sa configuration passée. Si l’archéologie française doitrenforcer le sentiment national, l’archéologie locale a une importance non moindre. Or, il est admisque ces vestiges recueillis du sol forment les collections privées, puis publiques. Selon KrzysztofPomian, ces collections cristallisent « les patrimoines urbains » et influent sur la vie de la cité carleur portée est politique 137. La ville, comme la Nation, « célèbre son passé 138 ». Dans ces sièclesd’engouement européen et national du passé, tout objet archéologique relevant de l’histoire de laculture matérielle ou de l’histoire de l’art embrasse l’histoire, et présente l’opportunité de pouvoirapparaître comme une « vitrine » de la ville. L’objet archéologique est gage d’ancienneté et decuriosité, et il permet donc une capitalisation du patrimoine urbain, d’une part par une contributionà l’archéologie nationale dans l’interprétation du passé et la formation par la critique d’un élitismelocal du savoir-faire archéologique, d’autre part par la valeur du temps qu’il suggère. Le souci132 CHASTEL, André, « La notion de patrimoine ». In : NORA, Pierre (dir.), Op.cit, 1997, p. 1455.133 GERSON, Stéphane, « L’Etat français et le culte malaisé des souvenirs locaux, 1830-1870 ». Revue d’histoire duXIXe siècle, 2004, n° 29, p. 13-15.134 Ibid., p. 15-17.135 CHALINE, Jean-Pierre, « La sociabilité mondaine au XIXe siècle ». In : FUMAROLI, Marc, BROGLIE (de),Gabriel, CHALINE, Jean-Pierre (dir.), Elites et sociabilité en France. Actes du colloque de la Fondation Singer-Polignac à Paris, 22 janvier 2003. Paris : Perrin, 2003, p. 28.136 GRAN-AYMERICH, Eve, Op.cit, 2007, p. 40.137 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, p. 8.138 Ibid., p. 59. 34
  • archéologique au sein de l’espace urbain doit également témoigner d’une exemplarité. Pierre Jean-Baptiste Legrand d’Aussy souligne « le devoir national que représente la protection et l’étude desmonuments 139 ». Ainsi, leur recueil ou leur étude au degré local, que ce soit par les hommes ou parles institutions, participent à la citoyenneté. On pourrait enfin, dans ce contexte, envisager une« anticomanie » des villes qu’Annie-France Laurens, dans sa définition générique, énonce commecorrespondant « aussi à une forme de créativité intellectuelle, artistique, politique privilégiée 140 ».Le patrimoine archéologique et le passé urbain seraient alors conçus comme des moteurs demodernité, car ils sont au cœur de la cité et de la préoccupation séculaire des plus aisés.Il poursuit son aperçu par la place de l’antiquaire dans la société : « on le rencontre dans toutes lesclasses de la société, la magistrature, la finance, le commerce, voir même dans toutes lesboutiques 141 ». La première partie de son propos est à relativiser car si l’étude des antiquités connaîtun essor considérable au XIXe siècle, elle ne concerne pas toutes les classes de la société. Lesantiquaires, généralement, appartiennent plutôt à la France des notables, sinon à la bourgeoisie. Dece point de vue encore, Duquénelle est un archétype puisque pharmacien et propriétaire de sonofficine, il fait partie des professions libérales. Le Grand dictionnaire universel de Larousse publiéen 1867 définit la France bourgeoise comme « la classe intermédiaire entre les nobles et lesouvriers ». Vivant dans un modèle libéral et représentant 15 à 20% de la population sous le secondEmpire ; les notables, dit Jean-Claude Yon, « ont le sentiment d’avoir des responsabilités à remplir,le désir de réaliser une œuvre, la valorisation de l’effort et de la volonté 142 ».Nicolas-Victor Duquénelle poursuit et dit : « les instants qui ne réclament pas ses occupations, etque souvent même il leur dérobe, sont consacrés à satisfaire ses goûts favoris. A la lecture de cettephrase, la relation de l’antiquaire à l’objet apparaît comme une passion, voire une obsession, en toutcas comme un réel goût propre à l’individu. Krzysztof Pomian confirme en effet que la collection,« institution coextensive à l’homme dans le temps et dans l’espace, produit d’un comportement suigeneris, qui consiste à former les collections dont le rôle principal est celui du lien entre l’invisibleet le visible », est révélatrice du goût individuel, ou de la curiosité et de l’intérêt pour l’étude 143.Puis, Pierre-Marc de Biasi souligne l’entreprise individuelle du collectionnisme 144, avant d’évoquerle cas du Cousin-Pons de Honoré de Balzac, de l’obsession et de la manie que lui suscitent sacollection. Cette obsession de l’objet pour Nicolas-Victor Duquénelle est soulignée par le passage139 SCHNAPP, Alain, Op.cit, 1997, p. 338.140 LAURENS, Annie-France, « Les collections et les collectionneurs : introduction ». In : LAURENS, Annie-France,POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1992, p. 17.141 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, Op.cit, 1849, p. 204.142 YON, Jean-Claude, Op.cit, 2004, p. 137-139.143 POMIAN, Krzysztof, Op.cit, 1987, p. 11-12, 71-73.144 BIASI (de), Pierre-Marc, « Système et déviances de la collection à l’époque romantique ». Romantisme, 1980, vol.10, n° 27, p. 77-81. 35
  • suivant qui relate que toute activité du personnage, quelque soit l’espace, est recentrée sur le goût etla recherche des antiquités : « On le voit souvent diriger ses pas vers la campagne, non pour admirerles beautés de la nature, ou pour goûter les plaisirs champêtres, mais bien pour visiter des travauxde terrassement. Il ne rêve que défrichement, fouille de terrain 145 ». Et à Nicolas-Victor Duquénelled’ajouter : « Aussi peut-on compter sur son approbation pour ces immenses travaux réclamés parl’industrie et le commerce, parce qu’il entrevoit dans leur exécution une source de jouissances pourlui 146 ». L’essor industriel, l’expansion commerciale, le développement des chemins de fer motiventune modernisation des méthodes de l’archéologie par des fouilles systématiques et de nombreuxterrassements dans les zones urbaines, modifiant ainsi leur environnement. Le chemin de fer est auXIXe siècle « un acteur industriel de premier plan » et réorganise les villes, les gares de voyageursétant un élément-clef du paysage urbain 147. Organisé par la loi du 11 juillet 1842, le réseau deschemins de fer est libéralisé sous le second Empire. Toutefois, le régime impérial exerce une fortetutelle sur les compagnies. Durant cette même période, les lignes exploitées de chemins de feraugmentent fortement : on passe de trois mille cinq cent cinquante huit kilomètres en 1851 à seizemille neuf cent quatre vingt quatorze kilomètres en 1869 148. La découverte de ces objets émanant dela terre en grand nombre et recueillis par l’antiquaire est à l’origine de son « enthousiasme » et qui,« fier de sa bonne fortune », en « fait part à tout le monde ». Mieux encore, elle provoquel’animation de sa passion, comme le dit Duquénelle : « […] vous le verrez s’animer et s’échaufferdès que l’on ramènera la conservation sur son thème favori ».L’antiquaire rémois conclut son propos sur « l’aperçu de la race en général » ainsi : « En résumé,l’antiquaire est un être affable, qui, dans ses rapports sociaux, est capable de bien des sacrifices, s’ilentrevoit la possibilité de contenter ses goûts, et d’acquérir une importance qui n’est pas sansvaleur ; il est fier de son titre d’antiquaire, puisque c’est à lui seul qu’il doit le droit de bourgeoisieque lui confèrent quelquefois les sociétés savantes […] ». Au-delà de la courtoisie et de la valeurque Nicolas-Victor Duquénelle prête à ses pairs, il esquisse ici une physiologie de l’antiquaire dansses rapports sociaux, mondains et savants, ce que Jean-Pierre Chaline dénomme « la sociabilitésavante » 149…145 DUQUENELLE, Nicolas-Victor, Op.cit, 1849, p. 204.146 Ibid., p. 204-205.147 YON, Jean-Claude, Op.cit, 2004, p. 102, p. 104.148 Ibid., p. 102-104.149 CHALINE, Jean-Pierre, Op.cit, 1998, 479 p. 36