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Le code noir de louis

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Léandre Sahiri : « C’est une abomination que d’ignorer le Code Noir ». …

Léandre Sahiri : « C’est une abomination que d’ignorer le Code Noir ».

AVANT-PROPOS

Je rêvais…

Je rêvais d’écrire un livre
Un livre sur l’esclavage,
Mais un livre
Qui ne soit pas un ouvrage
De plus ou de trop sur l’esclavage.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre blanc
Qu’on ne puisse pas lire
Sans broyer du noir.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre noir
A faire passer des nuits blanches.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre à la puissance d’un jet d’eau
Une eau bien froide reçue en plein sommeil
Sur le visage.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre différent
Qui nous force à accepter nos différences.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre de vie
Qui incite à célébrer le deuil
Le deuil de nos complexes.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre sur la bonne conscience
Pour lever le voile de nos inconsciences.

Je rêvais d’écrire un livre
Un livre-miroir
Qui soit le reflet
Mais le reflet fidèle de notre histoire
Notre histoire commune.

Je rêvais d’écrire un livre
Mais un livre-lumière
Plus étincelant que soleil et lune
Pour éclairer la lanterne
Des peuples calés
Dans le cachot des ténèbres.

Ce livre, le voici :
« Le Code Noir de Louis XIV »
Une pièce de théâtre en quatre actes.

A vous, maintenant, de la lire jusqu’au bout et d’en juger…

Léandre Sahiri

London, 10 / 05 / 2007

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  • 1. 1 LLééaannddrree SSaahhiirrii ____________________________________________________________________________________ LLee CCooddee NNooiirr ddee LLoouuiiss XXIIVV TThhééââttrree Photo de couverture : Portrait de Louis XIV, par Hyacinthe Rigaud (1701). Editions Menaibuc
  • 2. 2 ©Menaibuc 2008 ISBN : 978-2635349603867 Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. ©Léandre Sahiri 2008
  • 3. 3 SSOOMMMMAAIIRREE Avant-propos : « Je rêvais… ». 6 Personnages 8 Prologue 11 ACTE I 21 ACTE II 60 ACTE III 75 ACTE IV 165 Epilogue 128 Annexes : 137 L’agonie de Louis XIV 138 Le Code Noir (1685), texte original 140
  • 4. 4 « C’est à vous que je parle, hommes des antipodes, je vous parle d’homme à homme avec le peu en moi qui demeure de l’homme avec le peu de voix qui me reste au gosier ; mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il, ne pas crier vengeance… ». Benjamin Fondane, L’Exode, 1942. « Eh bien ! Iphicrate, on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste ; et nous verrons ce que tu penseras de cette justice… Quand tu auras souffert, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres… ». Marivaux, L’Île des esclaves, 1725. « Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien n’est mauvais ». A. Lincoln, Lettre à A. G. Hodges, 1864.
  • 5. 5 RREEMMEERRCCIIEEMMEENNTTSS Je tiens à exprimer mes plus vifs remerciements à toutes les personnes qui m’ont encouragé, et qui, d’une manière ou d’une autre, de loin ou de près, m’ont apporté leur soutien et leur aide dans ce projet. Plus particulièrement, à Patrice Goly et Sylvain de Bogou pour leur appréciable contribution ; à Salomon Mezepo et son équipe pour avoir accepté de publier ce livre ; à Louis Sala-Molins, Dominique Torrès, Bassidiki Coulibaly, Christiane Taubira, André Castaldo, Nicolas Agbohou, entre autres, dont les textes et les œuvres m’ont inspiré pour l’écriture de cette pièce. Léandre Sahiri
  • 6. 6 AAVVAANNTT--PPRROOPPOOSS Je rêvais… Je rêvais d’écrire un livre Un livre sur l’esclavage, Mais un livre Qui ne soit pas un ouvrage De plus ou de trop sur l’esclavage. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre blanc Qu’on ne puisse pas lire Sans broyer du noir. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre noir A faire passer des nuits blanches. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre à la puissance d’un jet d’eau Une eau bien froide reçue en plein sommeil Sur le visage. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre différent Qui nous force à accepter nos différences.
  • 7. 7 Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre de vie Qui incite à célébrer le deuil Le deuil de nos complexes. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre sur la bonne conscience Pour lever le voile de nos inconsciences. Je rêvais d’écrire un livre Un livre-miroir Qui soit le reflet Mais le reflet fidèle de notre histoire Notre histoire commune. Je rêvais d’écrire un livre Mais un livre-lumière Plus étincelant que soleil et lune Pour éclairer la lanterne Des peuples calés Dans le cachot des ténèbres. Ce livre, le voici : « Le Code Noir de Louis XIV » Une pièce de théâtre en quatre actes. A vous, maintenant, de la lire jusqu’au bout et d’en juger… Léandre Sahiri London, 10 / 05 / 2007
  • 8. 8 LLEESS PPEERRSSOONNNNAAGGEESS :: Louis XIV (1638-1715) : Roi de France, nommé à sa naissance Louis-Dieudonné et surnommé par la suite le Roi-Soleil ou encore Louis le Grand. Philippe, Duc d’Orléans (1640-1701) : Frère du roi Louis XIV. Le chancelier Michel Le Tellier (1603-1685) : Ministre des armées. Il se consacra essentiellement aux affaires de guerre. Jean Baptiste Colbert (1619-1683) : Contrôleur général des finances, dit « Surintendant ». Le Marquis de Seignelay (1651-1690) : Fils de Jean Baptiste Colbert. Le 6 septembre 1683, à la mort de son père, il lui succéda comme secrétaire d’État à la marine de Louis XIV et le resta jusqu'à sa mort. Le Marquis de Villars, dit Pierre de Villars, (1623-1698): Diplomate et conseiller d'État. Le Père Lachaise : Jésuite, un des plus connus des confesseurs du Roi. Les Evêques de Paris, de Fréjus, de Versailles, de Lyon… Le Grand Maître des cérémonies Michel Jean Amelot, Marquis de Gournay (1655-1724) : Conseiller d’Etat, chargé de la direction générale du commerce.
  • 9. 9 Henri Pussort (1615-1697) : Conseiller d’État et légiste français, oncle de Colbert, fut membre du Conseil de justice de Louis XIV. Willie Lynch : Citoyen anglais, propriétaire d’esclaves aux Antilles. Louis Sala-Molins : Professeur émérite de philosophie politique à l’université de la Sorbonne à Paris. Dominique Torrès : Ecrivain, journaliste française, à France 2. Frantz Fanon (1925-1961) : Psychiatre et écrivain martiniquais Auteur de : « Peau noire, masques blancs », « Les Damnés de la terre », etc. Observation très importante pour la mise en scène : Les rôles des personnages blancs peuvent être tenus par des personnages noirs, et les rôles des personnages noirs tenus par des personnages blancs, sans distinction de sexe, ni de taille. Un personnage peut, sous divers accoutrements, jouer plusieurs rôles. Etant entendu qu’une œuvre n’est jamais vraiment achevée, liberté est laissée au metteur en scène d’approfondir le texte et d’y apporter les innovations nécessaires pour produire un spectacle grandiose, prodigieux, sans toutefois trahir.
  • 10. 10 LLééaannddrree SSaahhiirrii ______________________________________________ LLee ccooddee NNooiirr ddee LLoouuiiss XXIIVV
  • 11. 11 PPRROOLLOOGGUUEE Voix off La journaliste française Dominique Torrès que voici, de la chaîne de télévision française FRANCE 2, reçoit sur son plateau le professeur Louis Sala-Molins. Grand reporter à France 2, Dominique Torrès s’est lancée, en 1986, dans une enquête exemplaire, après avoir découvert, au Maroc, « L’esclavage invisible », l’esclavage dont on ne parle quasiment pas, et dont beaucoup doutent de la réalité même. « Esclaves », tel est le titre du livre de Dominique, publié en 1996 aux éditions Phébus. Le grand mérite de Dominique, c’est de décliner dans son livre, à partir de reportages au long cours, une suite de récits rigoureux du crime organisé. Ces reportages portent sur les "petites bonnes" du Maroc vendues à cinq ans, sur les "employées de maison" philippines séquestrées en France par de riches familles des émirats du Golfe, sur les punitions barbares et le travail dans des conditions atroces en Mauritanie... Dominique rapporte des faits, et ces faits parlent, nous parlent, parlent d’eux-mêmes... Au bout de cette enquête, Dominique nous dit : « Je suis parvenue à une certitude, une seule : ce n’est qu’en appelant le mal par son nom qu’on peut espérer lui donner un visage et un corps, et le combattre ». Alors, avec Dominique, et avec le professeur Louis Sala-Molins, nous allons appeler les choses par leurs noms. A vous Dominique… (Applaudissements). Dominique Torrès Mesdames et Messieurs, le spectacle que vous allez voir, dans un instant, raconte une très longue histoire qui a lieu,
  • 12. 12 il y a plus de quatre siècles, en 1685, à Versailles, à la Cour de Louis XIV, le Roi Soleil. C’est une adaptation du livre du professeur Louis Sala-Molins, que j’ai le plaisir et l’honneur de recevoir, maintenant et ici même, sur ce plateau. Mesdames et messieurs, sous vos applaudissements, j’accueille M. Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique à l’université de la Sorbonne, à Paris. (Applaudissements). Merci professeur d’avoir accepté notre invitation et bienvenue sur ce plateau. Louis Sala-Molins Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier de cet accueil chaleureux. Je vous en suis bien reconnaissant. Permettez-moi de saluer le metteur en scène et les acteurs. J’ai eu l’opportunité de voir la toute dernière répétition. Je dois dire que c’est fabuleux ! C’est fantastique ! Je suis d’autant plus heureux que ce spectacle puisse mieux faire connaître le Code Noir, étant entendu qu’on m’a souvent reproché d’avoir écrit un livre savant. Permettez-moi aussi de saluer le public. (Il se lève). Mesdames et messieurs, mes hommages (gestes). Merci, en tout cas, d’être venus si nombreux. (Applaudissements). Dominique Torrès Monsieur le Professeur, votre livre a été publié en 1987, aux éditions des Presses Universitaires de France et il s’intitule : « Le Code Noir ». Il est sous-titré : « Le calvaire de Canaan ». Avant de voir ce spectacle qui en a été tiré,
  • 13. 13 dites-nous un mot de votre livre. Louis Sala-Molins Juste un mot. Mais, tout d’abord, qu’est-ce que c’est le Code Noir ? C’est ce que nous allons tantôt savoir par la représentation, je veux dire le théâtre. Pour moi, le théâtre est primordial. En effet, le théâtre, dans toute sa splendeur, a un pouvoir majestueux, comme le cinéma, de nous renvoyer des images fortes pour mieux nous faire percevoir la réalité des choses, des êtres et des faits. Le théâtre a la magie des images qu’on a peine à rendre dans un roman ou dans un essai. Et puis, le théâtre, c’est le point de rencontre entre le réel et l’imaginaire. Le théâtre, c’est un art total, en tant que prolongation et synthèse de tous les arts, notamment la peinture, la décoration, la chorégraphie, la danse, la musique, la mimique, la gestuelle, etc. Ceci dit, revenons à mon livre, pour préciser que je l’ai conçu comme un ouvrage de référence et d'analyse portant sur le Code Noir, sa lisibilité, sa longue vie au coeur de l’histoire de la France et de l’humanité, ses applications et ses conséquences. Je me dois de préciser que, dans mes recherches sur le Code Noir et de son histoire, j’ai suivi les traces de Lucien Peytraud, dont le travail réalisé en ce domaine force l’admiration, ainsi que les méthodes de William B. Cohen, Antoine Gisler, Carminella Biondi, entre autres. En particulier, la rigueur des analyses théoriques de Carminella Biondi m’a imposé l’adhésion, page après page, de son splendide diptyque. Dominique Torrès Monsieur le Professeur, dites-nous : quelles sont les
  • 14. 14 raisons ou les motivations profondes qui vous ont incité à écrire ce livre et à parler spécifiquement du Code Noir ? Louis Sala-Molins J’ai toujours considéré et je considère encore, aujourd’hui plus que hier, que le Code Noir est un document fondamental de notre humaine condition, au même titre ou plus que la Bible, le Coran, les Veda et autres. Je dirai, reprenant l’expression du ministre Robert Badinter à mon compte, que c’est un « document de référence incontournable ». Or, moi, j’ai longtemps ignoré l’existence du Code Noir. Et, j’avoue que j’en ai vraiment honte. Du reste, mes enquêtes m’ont révélé que je ne suis pas seul à ignorer l’existence du Code Noir, mais il y a des millions et des millions de gens qui, malgré de nombreuses publications, malgré leur degré d’instruction, n’en savent encore et toujours rien. Alors, je me suis senti dans l’obligation d’écrire ce livre, afin de faire connaître le Code Noir, d’en dévoiler la face cachée ; c’est aussi pour amener les gens à regarder par deux fois les « vérités » officielles et les arguments d’autorité, à combattre les préjugés et les opinions préconçues, les idées reçues... Mon objectif, c’est aussi de faire saisir la racine profonde du mépris terrible que certaines personnes portent sur les autres, ou que d’autres personnes se portent sur elles- mêmes, au point de se sous-estimer, de se détester, de se haïr, de s’abandonner au fatalisme, de vouloir changer de peau… C’est enfin pour dire aux gens que, de par la loi même de l’existence, toute personne ayant le souffle de vie en elle ne peut être une nature morte éternelle. Mon souhait, c’est, par-dessus tout, de réveiller les consciences, de contribuer à la création d’une humanité nouvelle, débarrassée de toutes les affres des idéologies négatives,
  • 15. 15 néfastes. Dominique Torrès A vous entendre parler, professeur, on est tenté de penser que, à votre avis, il y a un danger réel à ignorer le Code Noir, n’est-ce pas ? Louis Sala-Molins Exactement ! C’est une abomination que d’ignorer le Code Noir. L’ignorance du Code Noir favorise la continuité, voire la pérennité de l’esclavage, ne serait-ce qu’au plan mental. Voyez-vous, Madame Torrès, nous venons de célébrer le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai dernier. Cela a donné lieu, ici et ailleurs, à de multiples commémorations et célébrations. L’abolition de l’esclavage, dit-on, marque l’avènement de la réintégration des hommes et des femmes de couleur dans la famille humaine d’où ils avaient été éjectés, plusieurs siècles durant, par l’esclavage, n’est-ce pas ? Dominique Torrès En effet ! Louis Sala-Molins Eh bien non ! L’esclavage, je veux dire l’asservissement d’êtres humains par d’autres êtres humains, demeure encore de nos jours une réalité. Des millions d’enfants, d’hommes et de femmes en sont encore et toujours victimes à travers le monde, sous des formes diverses, et avec toutes sortes de subterfuges. L’esclavage demeure
  • 16. 16 encore et toujours, tout simplement parce que l’abolition n’a pas tué le mal à la racine : le Code Noir. C’est pourquoi, de mon point de vue, tous les êtres humains devraient connaître le Code Noir, afin d’enrayer de leur mental le complexe d’infériorité pour les uns et le complexe de supériorité pour les autres, afin de tuer en eux les germes du racisme, du larbinisme et des discriminations de tous genres. Et, je vous le dis très franchement, c’est une abomination que d’ignorer le Code Noir. Dominique Torrès Professeur, quelles sont, en fait, les incidences et les influences du Code Noir dans nos vies, au point d’affirmer que c’est abominable d’ignorer le Code Noir ? Louis Sala-Molins Je vais vous dire, Madame : c’est notre ignorance du Code Noir qui est la cause essentielle des réactions bizarres, des comportements étranges que nous observons les uns à l’égard des autres,. C’est notre ignorance du Code Noir qui maintient les Noirs dans des situations de défavorisés, de sous-hommes. C’est notre ignorance du Code Noir qui justifie, pour nombre de Noirs, le mépris d’eux-mêmes, au point d’en arriver à se détester, sans savoir pourquoi, alors que les autres le savent depuis le départ. Voyez-vous, je me demandais souvent pourquoi les Noirs sont généralement les plus défavorisés dans la vie, et pourquoi beaucoup s’adonnent à l’autodestruction, à la drogue, à la violence, allant jusqu’à conforter les autres dans leurs préjugés de mépris sur les Noirs ? C’est après avoir lu le Code Noir que j’ai trouvé les éléments de réponse à ces
  • 17. 17 questions. Et, voyez-vous, autant j’ai compris que ce n’est pas confortable d’ignorer ce que d’autres savent dès le départ, autant je déplore qu’il ne soit pas du tout fait cas du Code Noir dans la plupart de nos manuels et programmes de nos écoles, de nos collèges et lycées. Il n’y a rien de plus terrible que cela. Le Code Noir doit avoir sa place dans tous les centres de documentation, dans toutes les librairies, dans toutes les médiathèques. C’est du moins mon avis. Dominique Torrès Parlez-nous, Monsieur le Professeur, de l’histoire que raconte votre livre. Louis Sala-Molins L’histoire que raconte mon livre ne commence pas, tenez- vous bien ! par « il était une fois dans un lointain pays ». Non ! Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas d’un conte de fée, tout simplement parce que ce genre d’histoire ne s’accommode jamais de ce genre d’exorde ; et aussi et surtout parce que c’est une histoire sans histoire. Et, cette histoire sans histoire raconte, comme vous allez le voir tantôt en spectacle, comment et pourquoi, le Code Noir a été conçu, fabriqué et par la suite officialisé, promulgué par Louis XIV, Roi de France. On verra aussi comment, sur la réalité du Code Noir, nous avons tous notre part de responsabilité historique, tant les Africains que les Occidentaux, tant les Noirs que les Blancs, tant les chrétiens que les philosophes... Premier acteur
  • 18. 18 Eh là ! Il ne faut pas en dire trop ! Laissez place au spectacle, s’il vous plaît. Mesdames et Messieurs, nous avons le plaisir de faire revivre, devant vous, par la magie du spectacle, l’origine, le fondement, la racine, appelez ça comme vous voulez, de l’esclavage des Noirs. Deuxième acteur II sera ici question uniquement de la France. Dans les grandes lignes. On ne parlera ni des autres nations européennes, ni de leur comportement dans leurs colonies, ni des querelles entre les puissances occidentales pour s’assurer telle ou telle suprématie, telle ou telle hégémonie, tel ou tel privilège... Non ! Il ne s’agira pas de tout cela. Troisième acteur En effet, rien de tout cela, puisque nombreuses sont les publications qui traitent de ces sujets. Nous vous y renvoyons. Mais pour l’heure, ici et maintenant, il s’agit plutôt de faire revivre devant vous la preuve historique du mal qui, comme la peste, répand la terreur en anéantissant des êtres humains pour les livrer à l’exploitation d’autres êtres humains... Quatrième acteur Trêve de bavardage et place au spectacle ! Monsieur le professeur et Madame la journaliste, merci de votre contribution. Veuillez prendre place dans la salle. (Ils se retirent).
  • 19. 19 Cinquième acteur Mesdames et messieurs, vous savez, pour bien relater une histoire, il faut tout d’abord composer le lieu, ou comme qui dirait, il faut « planter le décor ». Et donc, mesdames et messieurs, pour que le spectacle commence, (Gestes) voici le décor. (Le rideau s’ouvre). Versailles ! Versailles, comme vous voyez, c’est sans conteste, la demeure d’un grand roi, Louis XIV, nommé à sa naissance Louis-Dieudonné et surnommé par la suite Louis le Grand, puis le Roi-Soleil. Le soleil est son emblème : le roi règne en soleil sur la cour, sur la France et sur le monde entier... Versailles ! Versailles, comme vous voyez, c’est sûrement un cadre monumental, où une noblesse tout domestiquée célèbre quotidiennement une sorte de culte au Roi-Soleil. Maintenant, voici la chambre du roi. Voyez-vous, la chambre du roi occupe une position centrale dans le château de Versailles et domine la cour de marbre vers laquelle convergent les rues de la ville de Versailles qui s’élève en face du château. Merveilleux ! Merveilleux ! Merveilleux !... (Le rideau se ferme. On entend une voix off). Voix off Mesdames et messieurs, voici, pour vous : « LLee CCooddee NNooiirr ddee LLoouuiiss XXIIVV ». C’est une pièce en quatre actes, écrite par le professeur Léandre Sahiri et inspirée des livres de Louis Sala- Molins, de Bassidiki Coulibaly et de Nicolas Agbohou. Les rôles des personnages blancs sont tenus par des personnages noirs, et les rôles des personnages noirs sont tenus par des personnages blancs, sans discrimination, sans distinction d’origine, de religion, de sexe, de taille... Certains personnages jouent, sous
  • 20. 20 divers accoutrements, plusieurs rôles. Mesdames et messieurs, place au spectacle... (Applaudissements).
  • 21. 21 AACCTTEE II Scène 1 Voix off 2 mars 1685. Nous sommes à la cour de Versailles. Dans la chambre du Roi Louis XIV. Il est 8 heures 30. Regardez : le Roi vient de se réveiller. Deux valets de la garde-robe lui retirent sa robe de chambre et lui ôtent sa chemise de nuit, l'un par la manche droite, l’autre par la manche gauche. Un troisième valet lui met les chaussons, et lui essuie le corps à l’eau parfumée. Silence : le Roi est en plein recueillement et en prière. Avec lui, le grand aumônier et les aumôniers de service trimestriel. Maintenant, toilette et parfumerie. Le Roi adore les fragrances, au point d’en abuser, sans doute parce qu’il répugne se laver trop fréquemment. Je ne vous ai rien dit... On lui passe une chemise toute neuve apportée par le grand chambellan, le Roi adore les habits neufs, il répugne qu’on le voie deux fois avec les mêmes vêtements. Je ne vous ai rien dit... Le Roi se lève, avec solennité, comme vous voyez, de son fauteuil, et on l'aide à ajuster son haut de chausse ; le grand maître de la garde-robe ceint l'épée au roi, lui passe le reste des vêtements : la veste, le justaucorps et la cravate. (Silence. Un temps). Maintenant, entrent les « gens de qualité », environ cinquante personnes dans la pièce, pour lui dire : « Joyeux réveil et bonne journée, Majesté ! ». Comme vous voyez, chacun donne son nom à l’huissier, avant d’être admis dans la chambre du Roi. Puis, le Roi rencontre les ministres et donne les ordres, les consignes pour la journée... Le Roi échange quelques mots et plaisanteries avec les ministres, avant de se diriger vers le Cabinet du Conseil.
  • 22. 22 Scène 2 Voix off 2 mars 1685. Nous sommes toujours à la cour de Versailles. Il est 11 heures. Dans le cabinet du conseil se tient le Conseil d’État, appelé également « Conseil d’en Haut ». Le Grand Maître des cérémonies Honorables conseillers, le Conseil d’Etat de ce jour s’inscrit, comme les autres conseils, dans la perspective de débattre des ordonnances à mettre en œuvre pour assurer au royaume de France l’hégémonie en Europe et au-delà de l’Europe, singulièrement pour étendre le pouvoir de notre bien-aimé Roi sur le monde entier. Il nous faut, dans l’état actuel de nos ambitions et de nos finances, établir un grand et considérable commerce à l’avantage des Français. Sa Majesté me mande de préciser que, dans le cadre des ordonnances à mettre en vigueur, il ne sera uniquement question que de débattre, aujourd’hui, du Code Noir. A ce propos, je voudrais donner la parole au Marquis de Seignelay qui a la responsabilité de ce dossier. Le Marquis de Seignelay D’abord, acceptez Majesté que, à votre Altesse, je présente mes hommages. Permettez également que je salue la mémoire de feu mon père, en l’occurrence le ministre Jean Baptiste Colbert, dont le nom sera à jamais attaché à cette ordonnance comme étant, dans l’histoire de notre grand pays, voire de toute l’humanité, une de ses oeuvres maîtresses, du moins une « référence incontournable ». Je tiens, soit dit en passant, cette expression du ministre lui- même. Je voudrais maintenant adresser mes salutations
  • 23. 23 distinguées aux honorables membres du Conseil ici présents. Je voudrais commencer par dire que le Code Noir s'inscrit dans l'ensemble des ordonnances préparées par feu mon père, le ministre Colbert, avec lequel il m’a été donné de travailler régulièrement et ardemment. Je connais donc suffisamment le dossier du Code Noir et je suis bien aise d’en parler devant nous. Le Grand Maître des cérémonies Monsieur le Marquis, Sa Majesté apprécierait fort bien, pour commencer, que vous nous rappeliez, avant tout, la préparation du Code Noir. Le Marquis de Seignelay D’abord, je voudrais exprimer ma gratitude à Sa Majesté de l’honneur qui m’est fait de me charger, malgré mon jeune âge, de ce soin. Il faut savoir que feu le ministre Colbert, mon défunt père, commença à préparer le Code Noir depuis 1668, soit depuis plus de quinze ans. Pour ce faire, feu le ministre Colbert dut judicieusement réunir des avis, des lettres d’administrateurs, des mémoires, des réponses aux questions posées au sujet de l’esclavage des Noirs. C’est, en 1681, que, après des séances de travail suivi et hardi avec le sieur Charles de Courbon, comte de Blénac, gouverneur de la Martinique et Le sieur Jean- Baptiste Patoulet, gouverneur de la Guadeloupe, fut mis en forme l’avant-propos du Code Noir. Peu de temps après, feu le ministre Colbert leur demanda de rédiger un mémoire quant au fondement et au bien-fondé de l’esclavage des Noirs. C’est ce mémoire, rédigé en s'inspirant des expériences très pratiques de l’esclavage de nos voisins Espagnols en terre d'Amérique, qui servit de
  • 24. 24 document de référence lors de la rédaction du Code Noir qui, politiquement et économiquement parlant, est, à n’en pas douter, un important travail de réglementation juridique et commerciale qu’on ait jamais eu. Avant d’aller plus loin, je voudrais, avec votre permission, Majesté, laisser la parole au Ministre de l’intérieur pour expliquer, comme il convient, dans quel contexte sont intervenues la conception et la rédaction de ce code. Le Grand Maître des cérémonies La parole est à Monsieur le ministre. Le Ministre de l’intérieur Je vous remercie. Majesté, vous savez, depuis plusieurs années déjà, la France a continuellement été en guerre contre l'Espagne et plus généralement contre l'hégémonie des Habsbourg en Europe. La France a participé directement à la guerre de Trente Ans, conclue en 1648 par les traités de Westphalie. La France a ensuite eu à gérer des conflits intérieurs liés à la Fronde et menés par le Prince de Condé. Majesté, vous savez aussi que le 23 juin 1658, à Dunkerque, récemment alliés aux Anglais gouvernés par Lord Oliver Cromwell, la France a remporté une victoire importante contre Condé et l'Espagne, lors de la bataille des Dunes. Ce fut la première grande victoire de Sa Majesté, alors âgé seulement de vingt ans à l'époque (Applaudissements). Dois-je aussi rappeler, Majesté, que Vauban a construit une ceinture de fortifications autour du territoire, dans le cadre de la politique du pré carré. Plaise à Sa Majesté, que je rappelle que feu le ministre Colbert, avec l’aide de Monsieur le chancelier Michel Le Tellier puis du Marquis de Louvois, a
  • 25. 25 unifié les soldes, créé l’Hôtel des Invalides, réformé le recrutement pour donner une nouvelle impulsion politique au royaume et pour augmenter le niveau de vie de la junte militaire. Feu le ministre Colbert a également réorganisé merveilleusement l'armée. Aujourd’hui, nous disposons d'une armée de trois cent mille hommes et, ce n’est pas rien, croyez-moi. Avec cela, nous avons toujours été prêts à engager la France dans une multitude de guerres et batailles, s’il le faut, pour, ma foi ! renforcer le pouvoir de notre bien-aimé Roi dans le monde. Le Ministre de la Marine Je voudrais ajouter, Majesté, que, en 1661, à la mort de Mazarin, -paix à son âme !-, notre Marine royale, nos ports, nos arsenaux, tout et tout était en piteux état. Seule une dizaine de vaisseaux de ligne était en état de fonctionnement correct. À la même période, la marine anglaise comptait 157 vaisseaux dont 50% étaient des vaisseaux importants, embarquant de 30 à 100 canons, soit un rapport de 1 à 8 avec notre marine. Les flottes de la république des Provinces-Unies en comportent 84. Contrairement aux idées répandues par nos détracteurs, vous êtes, Majesté, personnellement intéressé et il n’est aucun doute que vous contribuerez toujours, du mieux que vous pouvez, à l’essor de notre marine de guerre, de sorte que notre armée de mer devienne aussi puissante et redoutée que notre armée de terre, tant pour combattre que pour disposer d'un instrument de dissuasion efficace. Le Chancelier Michel Le Tellier Majesté, comme vous l’avez dit, et je vous cite, « s’agrandir est la plus digne et la plus agréable
  • 26. 26 occupation des souverains ». Et, je voudrais vous rendre hommage, Majesté, parce que ces guerres et ces batailles ont agrandi considérablement votre rayonnement et consacré l'hégémonie française en Europe et dans le monde. Le Ministre de l’intérieur Dans le même ordre d’idées, je voudrais, moi aussi, vous rendre hommage, Majesté, parce que le corps des galères, créé en 1662, a l'avantage de constituer, certes, une flotte à la fois militaire et commerciale de premier plan. Mais, souffrez toutefois que, au moment où je vous rends hommage, je fasse remarquer que ces dispositifs importants ont mobilisé d’énormes ressources humaines, financières et logistiques sans précédent, et que l'état de guerre permanent a pesé lourdement dans le déficit de notre budget et a conduit inexorablement notre État au bord de la banqueroute. Actuellement, nous avons grand besoin d’argent, beaucoup d’argent. Le Marquis de Seignelay En effet, il nous faut de l’argent, et beaucoup d’argent, et au plus vite, pour éviter le pire. Louis XIV Je ne l’ignore point, vous savez. C’est d’ailleurs en connaissance de cause, du moins en conséquence que, depuis quelques temps, je fais lever des impôts sur le peuple, et aussi des impôts de capitation sur la noblesse, sur la bourgeoisie, notamment, par le biais et en contrepartie des pouvoirs politiques. Et, même la famille
  • 27. 27 royale, comme vous le savez, paie des impôts... Le Ministre du commerce Certes ! Mais, ces mesures, Majesté, n’ont pas suffi. Il nous faut toujours et encore trouver au plus vite des solutions pour faire face rapidement à cette situation détestable. Louis XIV En effet ! Le Ministre de l’intérieur Majesté, des idées noires fermentent de plus en plus. Partout, on observe, avec inquiétude, des grognes. Partout, on observe avec angoisse des rébellions. Et tout cela est lié aux difficultés de la vie. Et tout cela est lié à la misère qui rôde aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Et tout cela est lié plus singulièrement aux disettes prolongées, quasi permanentes, aggravées par les violences qu’elles provoquent. Majesté, les gens vivent avec peine, ils se sentent mourir. Par exemple, en Normandie, un quart de la population mendie son pain, parce qu’il n’a plus le moyen de s’en acheter. Dans la région parisienne, le nombre d’indigents a triplé. Pour faire face à cette situation, il s’avère impérieux de multiplier les initiatives économiques. Et, très certainement, notre salut résidera dans le fait d’aller plus loin dans notre politique coloniale, d’aller plus loin dans l’essor de notre industrie, d’aller plus loin dans le développement de nos compagnies commerciales, à savoir : la Compagnie des Indes Orientales en Océan indien, la Compagnie des Indes Occidentales en
  • 28. 28 Amériques, la Compagnie du Levant en Méditerranée et Empire ottoman, et la Compagnie du Sénégal en Afrique. Le Marquis de Seignelay La situation économique est bien critique, comme les uns et les autres l’ont souligné, Majesté. Et, c’est justement cela qui nous contraint, non seulement à promouvoir, à une très grande échelle, le commerce triangulaire des esclaves noirs ou si vous préférez, la traite négrière, mais aussi et surtout à l’organiser et à le codifier. Car, après étude, nous avons trouvé que c’est là que réside véritablement notre salut. Et, c’est dans cette perspective, en vérité, que se situe le Code Noir que Sa Majesté, nous l’espérons très vivement, voudra bien promulguer. Louis XIV Je comprends parfaitement et j’y consens tout à fait. Mais, Monsieur le marquis, afin qu’on ne s’y méprenne pas et pour l’entendement de tous, je vous voudrais voir, auparavant, nous expliquer l'esprit et la lettre de ce Code Noir. Le Grand Maître des cérémonies Monsieur le marquis, par le souhait exprimé, Sa Majesté vous invite à répondre à la question suivante : qu'est-ce que le Code Noir et quels en sont les principes, les tenants et les aboutissants ? Le Marquis de Seignelay Eh bien ! Je réponds tout net que le Code Noir est, d’abord
  • 29. 29 et avant tout, un code comme son nom l’indique, c'est-à- dire un ensemble de textes, un ensemble de règles, un recueil de lois. En un mot, une réglementation. Et cette réglementation, elle concerne spécifiquement l’esclavage des Africains noirs, en l’occurrence les Nègres. Cette réglementation, elle comporte, à sa base, un principe clair et précis. Ce principe établit officiellement, consacre, en notre faveur, que les gens de couleur et plus précisément les gens à la peau noire, en l’occurrence les nègres, doivent être, désormais et pour toujours, vus comme nos esclaves, dans toutes nos relations à eux. Désormais, ils doivent être absolument traités comme nos biens meubles transmissibles et négociables, c’est-à-dire qu’ils ne sont ni plus ni moins que des objets, telles les chaises, les tables et autres, dont nous disposerons à loisir pour nos commodités et pour nos besoins. C’est ce principe-là que le Code Noir atteste pour sous-tendre, à tout jamais, toutes les formes de relations que, désormais, nous aurons et établirons avec les Noirs, à commencer par « la traite négrière ». Par « traite négrière », nous entendons : l’achat et la vente des Nègres comme du bétail par les Européens sur les côtes d’Afrique et aux Amériques, pour les réduire en esclavage chez nous. Louis XIV Pour que ce soit clair dans l’esprit des uns et des autres, veuillez, nous préciser exactement, Monsieur le marquis : quel intérêt avons-nous à codifier l’esclavage des nègres ? Le Marquis de Seignelay Eh bien ! Sachez, Majesté, que le sucre, le tabac, le coton, le café, le cacao et autres, continueraient toujours à nous
  • 30. 30 coûter trop cher, si l’on ne faisait travailler les plantes qui les produisent par des esclaves, je veux dire par les nègres. Et donc, Majesté, si le Code Noir est promulgué, il existera désormais, à l’image de la Bible ou du Coran, un document concret, tangible, de référence incontournable, qui institutionnalise l’esclavage des Noirs. Et donc, le Code Noir, Majesté, constituera notre socle pour faire des Noirs, en toute bonne conscience, nos outils de travail, nos instruments de production, nos produits marchands. Grâce au Code Noir, Majesté, nous emploierons les Noirs, en toute bonne conscience, à nous servir dans nos habitations et dans nos bureaux. Grâce au Code Noir, Majesté, nous utiliserons les Noirs, en toute bonne conscience, à défricher et à fructifier les terres des colonies, afin de produire en grande quantité et à moindre coût, du sucre, du tabac, du coton, du café, du cacao et que sais-je encore, pour nos industries, pour nos commerces et pour nos propres nécessités... Le Ministre du commerce Je voudrais ajouter, Majesté, que, en ce moment, notre commerce subit la rude et impitoyable concurrence du commerce britannique. Il faut faire mieux ou tout au moins aussi bien que les Anglais. En ce sens, la traite négrière, si elle est bien organisée, si elle est réglementée, si elle est codifiée, certes, elle tablera sur une possible hégémonie sucrière de la France en Europe. Avec le Code Noir, tout le monde, je vous assure, y sera gagnant, dans la traite : de nombreuses fortunes vont être faites et favoriseront l’ascension sociale de certaines familles françaises ; il y aura une véritable recrudescence de nos activités économiques. Par exemple, les ports de Nantes, de Bordeaux, de La Rochelle, entre autres, seront
  • 31. 31 plus actifs et verront pousser de terre des hôtels superbes, de grands commerces et des gentilhommières dans leurs campagnes ; nous créerons de nouveaux marchés d’exportation, c'est-à-dire que nous favoriserons notre exportation à une très grande échelle. Et parallèlement, de nouvelles matières premières pourront nous parvenir. Tout cela, Majesté, grâce au Code Noir, dès lors que nous aurons eu réglementé la traite négrière. Le Ministre de la culture C’est aussi le lieu de souligner, Majesté, que nous allons pouvoir ériger un système rationnel et bien organisé, que nous allons pouvoir disposer d’une bonne feuille de route pour aller imposer notre langue et notre culture au-delà de nos frontières, c'est-à-dire que nous épandrons dans le monde entier l’expression française... Le Marquis de Seignelay Je voudrais, Majesté, souligner un autre aspect de l’intérêt de promulguer le Code Noir, et dire que, même en supposant qu’ils ont une âme ou une intelligence comme nous, les hommes de couleur passeront, et toujours et à jamais, pour nos inférieurs et non comme nos semblables, encore moins comme nos égaux. Et toujours et à jamais. Nous fondant sur le Code Noir, nous tiendrons les nègres à distance et sur le même pied de valeur que les animaux domestiques, tels les bœufs à mener aux champs à coup de fouet, ou bien tels des chiens à nous être soumis en dociles serviteurs. Sur la base du Code Noir, nous pourrions aisément les assommer de travail, pendant que nous prenons du bon temps, pendant que nous nous la coulons douce. Sur la base du Code Noir, nous pourrions
  • 32. 32 volontiers les utiliser dans nos colonies comme une main d’œuvre abondante et quasiment gratuite, et partant nous enrichir, nous procurer, à moindre coût, des fortunes appréciables et des services nécessaires à nos besoins et à nos commodités, comme cela a été dit tantôt. Sur la base du Code Noir, le sucre, le tabac et nos autres produits de grande consommation nous parviendraient de nos colonies à très bas prix et en quantité suffisante pour nos besoins et pour notre commerce. Sur la base du Code Noir, nous pourrions commodément, en métropole, les employer aux sales boulots et aux sots métiers de boys, de cuisiniers, de plantons, de gardiens, d’éboueurs... Et puis, nous pourrions tranquillement, en faire nos tirailleurs pour mener nos guerres, pour se battre pour nous… Et puis, nous pourrions, assurément, en faire nos chairs à canon sur les champs de bataille, vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? (Rires, applaudissements). Louis XIV (Gestes) Mais, je vous en prie, Honorables conseillers, aurions-nous le droit de traiter les noirs ainsi ? Aurions- nous, ma foi ! le droit de nous enrichir de cette manière, par ces voies ? Pourrait-il être permis de devenir opulent, en rendant malheureux ces individus, sous prétexte qu’ils ne sont pas des Blancs ? Pourrait-il être légitime de dépouiller des êtres humains comme nous de leurs droits les plus sacrés, de leurs vies, uniquement pour satisfaire nos vanités, nos passions ? Duc d’Orléans Pensez-vous, Monsieur le marquis, Honorables conseillers, que la traite des Nègres ne serait pas un négoce qui viole
  • 33. 33 les lois naturelles et tous les droits de l’homme, et que mieux vaudrait l’abolir, au lieu de le promulguer un quelconque code ? Le Marquis de Seignelay Pas du tout ! Puisque, premièrement, du point de vue des lois naturelles, la couleur noire de la nuit est la nature du Nègre, la couleur noire de la nuit est le propre du nègre, comme c’est le propre du zèbre de porter des zébrures. Tout et tout chez eux est noir : leur peau est noire, leurs yeux sont noirs, leurs cheveux sont noirs, leurs âmes sont noires, leur sang est noir, et même leur sperme est noir. (Rires). Et donc, c’est cette maudite couleur noire indélébile qui condamne, tout naturellement, les nègres à l’esclavage et à la soumission (Gestes). Le Conseiller Pussort D’ailleurs, qui n’est pas censé savoir, Majesté, que le noir est du moins la contre-couleur, sinon l’anti-couleur du blanc ? Or, le blanc est la couleur de la nature, et le noir est la négation de la couleur. Qui ne sait pas, Majesté, que le noir, c’est l’absence de clarté ? Qui ne sait pas, Majesté, que le noir est le symbole de la nuit, des ténèbres et que cela donne l’impression d’opacité, d’épaississement, au point qu’on n’y voit point à se conduire dans la nuit, et, évidemment, cela suscite un sentiment de menace, d’incertitude, de peur ? Qui ne sait pas, Majesté, que la nuit s’oppose au jour et que l’obscurité s’oppose à la lumière, laquelle lumière représente le blanc ? Qui ne sait pas que…?...
  • 34. 34 Le Ministre de la culture Et Majesté, ce que nous disons là n’est pas une vue de l’esprit. Ah non ! C’est la vérité vraie, universellement reconnue. Moi qui ai étudié dans tous les domaines de la culture, j’en ai des preuves. Par exemple, je vais vous lire, s’il vous plaît, cet extrait des écrits soufi : « ...Archange empourpré Blanc Je le suis en vérité. C’est moi l’homme Mon essence est la lumière [...] Observons le crépuscule et l’aube C’est un moment entre-deux. Un côté vers le jour qui est Blancheur Un coté vers la nuit qui est Noirceur D’où, le pourpre du matin D’où, le clair-obscur du soir... »… Le Marquis de Seignelay Et puis, Majesté, dans notre belle langue, on associe ordinairement le noir au mal, au malheur ou au maléfice, comme dans les expressions courantes : cœur noir, bête noire, tramer des desseins noirs, broyer du noir... Vous savez, Majesté, que ce n’est pas gai, mais alors pas du tout gai de se retrouver dans une purée noire, ni d’avoir un oeil au beurre
  • 35. 35 noir... (Rires, gestes). Ces expressions, nous les avons toujours entendues. Et, ni vous, Majesté, ni moi, ne les avons inventées de toutes pièces, n’est-ce pas ? Au reste, Majesté, les Romains nous ont appris à marquer d’une pierre noire les jours néfastes, et, à marquer d’une pierre blanche les jours fastes, les moments heureux de notre vie... (Rires, applaudissements) Le Ministre de la culture Malheureusement, des gens mal inspirés, aux esprits infects, ont tenté de faire croire que la couleur noire est la couleur naturelle des premiers hommes. (Rires). Moi, je vous dis : c’est faux ! Archi faux ! (Pause). Et puis, la totale, elle nous vient de la Chine. Les misérables Chinois, un peu cinglés, ils considèrent le blanc comme la couleur du deuil, comme la couleur de la mort. Vous vous rendez compte, un peu ? (Sourires, gestes). Louis XIV Que dites-vous là ? Le blanc, notre couleur à nous, considéré comme couleur de la mort ! Mais, ça ne va pas dans leurs petites têtes, non ? Le Ministre de la culture Vous voulez parler, Majesté, de leurs petites boîtes jaunes pleines de chinoiseries, n’est-ce pas ? (Rires). Ne vous en faites pas, Majesté. Ces pauvres petits bougres sont des ignorants. Quoiqu’il en soit, ils apprendront, à leur dépens, qu’on parle du deuil blanc et du deuil noir : le deuil blanc a quelque chose de messianique, le deuil blanc indique une absence ou une vacance destinées à être
  • 36. 36 comblées ; tandis que le deuil noir, lui, c’est le chaos, c’est la perte définitive, c’est le néant. Alors, inutile de nous soûler : noir, c’est noir. Voilà tout. (Rires). Louis XIV Moi, je voudrais, s’il vous plaît, m’adresser plus spécifiquement aux « hommes de Dieu », ici présents : sauriez-vous, Messeigneurs, nous rassurer que ce négoce, cette traite des Noirs dont nous allons promulguer l’édit, n’irait pas à l’encontre de la religion ou de la morale ? L’évêque de Fréjus Vous savez, Majesté, la Bible nous instruit que c’est la séparation entre la lumière et les ténèbres qui a donné naissance au jour et à la nuit. Et, la couleur noire de la nuit est, on le disait tantôt, le propre du nègre. Dans la Bible, pour désigner la nuit, le terme « ténèbres » apparaît pour la première fois dans Genèse 1, Versets 2 et 3, et ce terme « ténèbres » définit ou désigne, en fait, l’état existant dans le monde avant que Dieu crée la lumière. Du reste, Majesté, les ténèbres sont plus que l’absence de lumière, car elles sont synonymes d’ignorance, Job 12, versets 24- 25, synonymes de malheur, Isaïe 45, verset 7, synonymes de deuil, Isaïe 47, verset 5, voire synonymes de paganisme, Actes 10, versets 15-20... L’Evêque de Paris Et puis, Majesté, je vais aller plus loin pour dire que dans le domaine spirituel, les ténèbres représentent le péché, l’impiété, la malédiction, c'est-à-dire tout ce qui s’oppose à la bénédiction, à Dieu, y compris les puissances
  • 37. 37 sataniques, Isaïe 9, verset 1 ; Isaïe 42, verset 7… Et puis, Majesté, ce n’est pas au grand dévot que vous êtes que l’on apprendra que le Satan est appelé « le prince des ténèbres », et que, dans Ephésiens 6, versets 11 et 12, les puissances du mal sont nommées les « dominateurs des ténèbres ». L’Evêque de Versailles Vous avez raison, Monseigneur. C’est cela qui explique que le monde préfère la lumière aux ténèbres, de peur d’être aveuglé par la puissance du diable, n’est-ce pas ? (Rires). C’est également cela qui explique que la plupart des gens, quelle que soit la couleur de leur peau, préfèrent le clair à l’obscur, le blond au brun, le jour à la nuit, le blanc au noir, même tous ces grains de café grillé qui s’attèlent, en vain, à s’arracher la peau, à se tanner l’épiderme, espérant hélas ! parvenir à se « blanchir ». (Rires). Majesté, Honorables conseillers, les Nègres sont enténébrés et notre position à nous, les Blancs, c’est de les sortir des ténèbres, c’est de les éclairer, c’est de leur apporter les lumières que nous sommes. (Applaudissements). J’ajoute que, par rapport à cela, nous avons une mission ; notre mission à nous, les Blancs, c’est de les évangéliser, au nom de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, pour les tirer de cette situation ténébreuse, je ne dirais pas pour les sortir du noir (Rires). Louis XIV A dire vrai, Monseigneur, moi-même, le noir me trouble. La noirceur, je l’avoue, m’hérisse les poils. Je ne sais pas pourquoi, mais par exemple, quand je regarde un tableau, j’ai toujours l’impression qu’un fardeau peint en noir est
  • 38. 38 plus lourd qu’un fardeau peint en blanc. Quand on m’habille, j’ai toujours l’impression qu’un habit noir me rapproche du singe, me met dans la peau du diable, alors qu’un habit blanc, c’est l’Immaculée Conception. Le Marquis de Seignelay Vous avez raison, Majesté, et vous avez tout compris : c’est la laque noire de leur peau qui demeure l’argument fondamental de l’esclavage des Noirs. Et c’est ça, cette laque noire, qui nous donne droit d’acheter les Africains, de les vendre, de les payer, en toute bonne conscience, à toutes sortes de prix fixés à loisir, selon leur condition physique, selon leur état de vigueur. C’est cette laque noire qui nous donne le pouvoir de nous en rendre maîtres, de disposer d’eux à nos grés. C’est cette laque noire qui autorise nos négociants, je veux parler des négriers, à les faire transporter en tant que marchandises, de la même manière et dans les mêmes conditions que leurs autres marchandises, jusque dans nos colonies, aux Amériques, où on pourra les exposer à la vente en gros ou au détail, et les utiliser à travailler. Les Nègres conserveront toujours sur eux la tache, voire le sceau de l’esclavage, les Nègres seront voués à la servitude perpétuelle, tant qu’ils seront noirs. Rien ne pourra jamais rendre un Nègre l’égal d’un Blanc. Faut pas rigoler ! (Gestes, rires). Le Ministre de la culture J’enchaîne pour dire que, sur le plan moral, nous n’avons là, non plus, rien à nous reprocher, Majesté, étant donné que ceux dont il s’agit, les Nègres, ne sont pas à plaindre : non seulement ils sont noirs des pieds à la tête, et de la tête
  • 39. 39 aux pieds ; mais en plus, ils ont des nez gros et écrasés sur toute la largeur du visage. Leurs nez sont pareils à des croupions de volaille. Leurs nez sont si laids qu’ils respirent à distance une infériorité grave. De plus, ils ont les cheveux crépus, ils ont des lèvres épaisses ourlées dans un mufle écrasé de bête féroce... Tous ces machins-là choquent les canons esthétiques de chez nous ... (Gestes). Au total, ce serait pure perte de s’apitoyer sur le sort des gens comme eux, tout différents de nous, plus proches du singe que de l’Homme. (Gestes, rires). Le Ministre de la justice En effet, il est hors de question que nous supposions, un seul instant, que ces gens-là sont des hommes comme nous. Ah non ! Parce que vous savez, les esclaves étant par nature noirs, il va de soi que les Nègres sont par nature esclaves. Il est donc à exclure que nous mettions de tels êtres, exécrables à l’impossible, sur le même pied d’égalité que nous. Alors là, pas question ! (Gestes). Le Marquis de Seignelay Vous avez raison, Monsieur le ministre. C’est en vain que quelques minables et sinistres prétendus philanthropes ont tenté de soutenir que l’espèce nègre est aussi intelligente que l’espèce blanche. Erreur ! Erreur ! Erreur ! Parce que quelques rares exemples de réalisations si on peut les appeler ainsi, par-ci, par-là, ne sauraient suffire pour prouver qu’il existe de grandes facultés intellectuelles chez les Nègres. Ah non ! D’ailleurs, que savent-ils produire ? Eh bien ! du mil grisâtre, du beurre de karité puant, du savon noir comme la crasse, des houes et des dabas, des flèches et des couteaux de jet, du riz qui
  • 40. 40 ne blanchit jamais même quand ils ont beau le piler, et que sais-je encore… Le Ministre de la culture Je vais vous dire, moi, Majesté. L’intelligence est en raison directe des dimensions du cerveau, du nombre et de la profondeur des circonvolutions. Or, un fait incontestable, et qui domine tous les autres, c’est que les Nègres ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui des Blancs. Ce fait suffit, à lui tout seul, pour prouver la supériorité de l’espèce blanche sur l’espèce noire. Et personne ne peut le contester... Le Ministre de l’intérieur Certes non ! D’ailleurs, tous les voyageurs qui les ont fréquentés s’accordent à nous les décrire comme des barbares qui n’auraient aucun sentiment de l’élévation, ni aucun sens du raisonnement. Ils sont unanimes à dire que nulles idées, nulles connaissances ne les rapprochent de nous, que le germe de la vertu leur manque, et que les bribes d’intelligence qu’on peut leur concéder de par leurs soi-disant réalisations (Rires), les bribes d’intelligence qu’on peut leur concéder, disais-je, sont à peine au-dessus des quelques lueurs d’intelligence que l’on admire chez les singes ou les perroquets.... Point d’esprit, point d’aptitude à aucune sorte d’étude abstraite, ni à aucune réflexion logique. Le Ministre de la culture Pensez-vous ! Il ne viendrait pas, ma foi ! dans l’idée de Dieu, qui est sage, de mettre une intelligence bien bonne,
  • 41. 41 comme la nôtre, dans ces corps si noirs, du moins dans ces bois brûlés. Pensez-vous ! Leur naturel est pervers et toutes leurs inclinations sont vicieuses… Seule la force, à ce qu’il semble, peut les contenir et les faire agir ; seule la force, dit-on, peut secouer leur indolence consubstantielle à leur nature de nègres paresseux avec délices. (Pause). Louis XIV Ceci étant dit, j’en viens maintenant au plan juridique. Il semble que ce négoce ne serait pas normal. D’où la question : pourrions-nous, de ce point de vue-là, savoir si ce négoce n’est pas illégitime, ni anormal ? Le Marquis de Seignelay Sur le plan purement juridique, ce commerce, Majesté, est tout à fait légitime et normal, étant entendu que, d’une part, le Nègre est défini, dans le Code Noir, comme une chose domestique, du moins un bien meuble faisant partie intégrante de nos domaines et de nos patrimoines ; et d’autre part, parce que, dans le Code Noir nous déterminons le Nègre comme une marchandise, c’est à dire un objet de commerce. Et donc, comme tout objet de commerce, le Nègre est soumis aux lois du marché, il peut être adjugé aux enchères. Dès lors, il n’y a ni crime, ni délit au négoce des Nègres. (Applaudissements). Le Ministre de la culture C’est d’ailleurs sur cette base que, de la canne à sucre au coton, les Noirs ont été soumis à la condition d’esclaves, depuis que Charles Quint et le roi du Portugal, Sébastien, ont interdit de réduire les Indiens en esclavage et qu’on a
  • 42. 42 reconnu que les Indiens étaient des hommes véritables et non des animaux sauvages, et depuis que feu le ministre Colbert a rejeté le recrutement des Blancs pour «le service des engagés», soit depuis un demi-siècle environ. Le Ministre de la justice Toujours sur le plan purement juridique, nos magistrats disent qu’une chose nécessaire ne saurait être criminelle. Tel est le cas de la guerre, tel est le cas de la peine de mort, toutes deux bonnes, tout simplement parce que nécessaires. Nos magistrats disent aussi que ce qui paraît moralement mauvais peut être juridiquement bon. Ainsi, même si on admet qu’il fait tort aux Nègres, l’esclavage des Nègres, dès lors qu’il nous fait avantage, est bon et juste, parce qu’on ne peut faire des omelettes sans casser des oeufs, selon les principes de la nature. (Applaudissements). Louis XIV Soit ! Mais, étant donné que l’homme a toujours tendance à suivre le chemin de l’excès, saurait-on nous rassurer que ce négoce revête en vérité un visage humain ? Le Marquis de Seignelay Majesté, c’est justement le fait que, depuis plus d’un siècle, l’esclavage des Noirs s’est jusque-là pratiqué sans loi, ni conscience, qui justifie la rédaction du Code Noir, dicté par votre vision prophétique et inscrit, bien évidemment, dans le cadre général des grands actes de la législation et des réformes que vous avez entreprises. Et donc, Majesté, toute l’humanité vous revaudra éternellement d’avoir, en
  • 43. 43 quelque sorte, institutionnalisé, réglementé l’esclavage, comme jamais il ne l’avait été depuis l’empire romain. On dira que c’est grâce à vous, Majesté, que les esclaves travaillent dans des conditions moins insupportables. On dira aussi que c’est grâce à vous, Majesté, que seront plus que jamais évités les dérives et les abus des négriers. On dira également que c’est grâce à vous, Majesté, qu’ont été freinés quelque peu les caprices et les exactions des maîtres à l’égard des esclaves. Et, à moins d’être ingrats, ces êtres malheureux de Nègres devraient vous être, Majesté, éternellement reconnaissants d’avoir, par la promulgation du Code Noir, adouci leur existence, en les arrachant, par l’esclavage, à leur lointaine terre rude et dure, là-bas sous les tropiques. Oui ! Là-bas sous les tropiques... où, Majesté, ils étaient, les Nègres, en proie à la misère, à la barbarie, au cannibalisme. Vous ne vous imaginez pas que, à tous instants, ils faisaient face, les pauvres ! aux épidémies et endémies les plus grandes, aux dangers des savanes arides et des forêts denses avec les serpents, les panthères, les scorpions, les moustiques, ainsi que les mauvais esprits des fétiches et l’appétit vorace des anthropophages... Vous ne pouvez pas savoir qu’ils dormaient, les pauvres ! dans les arbres ou à même le sol sur des feuilles de bananier. Vous ne pouvez pas savoir qu’ils ne se nourrissaient, les pauvres ! que d’agrumes et de tubercules sauvages, qu’ils s’abreuvaient, les pauvres ! dans les rivières marécageuses, et que sais-je encore. Le Ministre de la culture Il faut imaginer tout cela, pour qui veut bien saisir le bon sens et le bien-fondé de notre Code Noir. Mais, vous savez, Majesté, en lieu et place de la gratitude, je les vois bien venir, ces Nègres et y compris certains Blancs, en
  • 44. 44 dire, de l’esclavage et du Code Noir s’entend, tant de mal, parce que, comme dit un dicton bien de chez nous : « fais du bien à un baudet, il te remerciera par ses crottes ». (Rires, applaudissements). Louis XIV A présent, je comprends parfaitement. Mais, je suis encore à me demander : d’où nous vient-il, ce droit de disposer de la liberté et de la vie des Noirs ? Le Ministre du commerce Majesté, les Nègres s’appartiennent à eux-mêmes. Dès lors qu’ils s’appartiennent à eux-mêmes, les Nègres ont le droit de disposer de leurs corps, de leurs vies comme ils l’entendent, donc de se vendre. Et, ici, justement, c’est les Nègres eux-mêmes qui se vendent, sinon qui font commerce de leurs propres parents. Sans souci de se duper eux-mêmes, ils espèrent, par ce trafic étonnant, grotesque, se faire de grosses fortunes. (Rires). C’est la naïveté portée à son comble, croyez-moi ! (Rires). Le père Lachaise Une autre question, sans doute dans le même sens que Sa Majesté : si tant est que les Noirs se vendent eux-mêmes, comme vous dites, l’homme a-t-il le droit de se vendre ? Le Ministre du commerce Voyez-vous, Majesté, Honorables conseillers, l’homme a le droit de vendre sa vie. Tel est par exemple le cas du toréador qui entre dans l’arène de la corrida ; tel est le cas
  • 45. 45 du soldat qui va en guerre, tel est le cas de l’armateur qui va à l’aventure, et j’en passe. Si on est d’accord sur ce fait- là, les Noirs peuvent se vendre comme esclaves et nous, on peut les acheter pour en être les maîtres. Et, dès lors qu’ils sont achetés, surtout au prix convenu, ils sont certes acquis légitimement. Alors, je vous en prie, Monseigneur, ça ne sert à rien de nous chercher des poux dans les cheveux, Le Ministre de la justice En effet, ne nous faisons pas inutilement du mauvais sang, n’allons pas, de grâce, jusqu’à nous considérer comme des bourreaux de l’Afrique. Je vous en prie !... Parce que, Majesté, Honorables conseillers, comme cela a été dit tantôt, les Noirs se livrent eux-mêmes au commerce ou bien nous sont vendus par leurs propres parents pour devenir riches (Rires) ou bien ils ont été pris à la guerre et dans les razzias. Et, sans nous, on les aurait, croyez-moi, égorgés dans leurs propres pays où la misère et l’indigence font rage. Alors, sauvés par l’esclavage, comme Moïse fut sauvé des eaux, les Nègres seront toujours, à coup sûr, plus heureux de leur sort chez nous que là-bas sous les soleils des tropiques. L’évêque de Versailles Moi, je crois plutôt aussi que, au lieu de jouer à l’avocat du diable, nous devrions plutôt regarder les choses du bon côté et alors, on verrait, certes, que l’esclavage est une bouée de sauvetage pour cette maudite race à la triste destinée, et que par notre contact, par notre mission civilisatrice et religieuse, nous sauverons les nègres du paganisme, de la barbarie et de la sauvagerie.
  • 46. 46 Le père Lachaise Mais moi, c’est fondamentalement au plan religieux que je pose le problème, du moins que je situe le débat. En tout cas, en ce qui me concerne, je doute fort que toutes ces pratiques esclavagistes ne soient pas une irritante impiété ? L’Evêque de Versailles Impiété ? Certes non ! Parce qu’il y a, en effet, un florilège de textes bibliques qui légitiment l'esclavage. C’est à ces textes que, infailliblement, se réfèrent nos éminents théologiens, ainsi que certains érudits. Nous en avons longuement discuté avec les rédacteurs du Code Noir et nous leur avons, à juste titre, indiqué des passages de la Bible auxquels ils feraient cas, à savoir : Genèse 17, versets 12 et 13, versets 23 et 27 ; Exode 21, versets 1 à 21 ; Deutéronome 15, versets 12 à 18 ; Lévitique 18, et j’en passe... Dans ces passages, il est question, entre autres, de l'affranchissement des esclaves des Hébreux tous les sept ans. Ne doutez de rien, Majesté ! Profitons tous de cette aubaine, pour ne pas dire mangeons, en toute bonne conscience, cette manne descendue, tout droit, du ciel, de façon à en être pleinement rassasié. Sans nous poser trop de questions…. Louis XIV Certes, Monseigneur, pour le principe. J’y consens. Mais, vous feriez-nous plaisir de nous expliciter, Monseigneur, quel rapport entre la Bible et l’esclavage des Noirs africains ?
  • 47. 47 L’Evêque de Versailles L’esclavage des Noirs africains ? Eh bien ! J’ai étudié toutes les matières, si bien que je ne suis point embarrassé d’en parler, essentiellement en ma qualité d’enseignant émérite en théologie. Je pourrais vous en dire des choses, des heures et des heures durant, sans discontinuer. Mais, je vais m’en tenir à l’essentiel. Voila : l’esclavage des Noirs africains, il prend sa source dans la légende de Canaan qui nous est apparue comme une autre clé, du moins la véritable clé de légitimation de l’esclavage des Noirs africains. Les origines de la légende de Canaan remontent à l'époque de Noé. Pour la petite histoire, disons que, Noé, après le fameux Déluge, avait planté une vigne. En son heure, il avait tiré du bon vin des grappes fermentées, l’avait bu, du moins s’en était enivré. Dès lors, il s’était trouvé tout nu. Un de ses trois fils, Cham, dont le nom signifie « noir » en hébreu, l'ayant aperçu ainsi nu, s’était mis à rigoler, puis était parti raconter à ses frères Sem et Japhet ce qu'il avait vu. Or, « voir la nudité d’une personne » est une expression hébraïque qui signifie tout simplement : avoir une relation sexuelle ou homosexuelle avec cette personne. En toute intelligence, Sem et Japhet avaient pris un manteau, avaient marché jusqu’au lieu où se trouvait leur père, pour le couvrir, pour cacher sa nudité. En toute intelligence, Sem et Japhet avaient marché à reculons pour ne pas voir la nudité de leur père. Lorsque Noé s’était réveillé de son ivresse, Sem et Japhet lui avaient raconté les moqueries, les outrances dont il avait été l'objet de la part de Cham. Alors, Noé, tout furieux, décida de maudire Cham. Mais là, il se posa un réel problème : c’est que Noé avait déjà béni ses trois fils. Par conséquent, il déchargea toute sa colère sur Canaan, le fils
  • 48. 48 de Cham. En clair, Noé condamna Canaan à être esclave. A ce propos, il est dit dans la Bible, Genèse 9, 20-27 : « Béni soit Yahvé, le Dieu de Sem, et que Canaan soit son esclave ! Que Dieu mette Japhet au large, qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Canaan soit son esclave ». Plus tard, quand vint le temps de la séparation et de l'éparpillement des hommes sur terre, en partant des trois enfants de Noé, les descendants de Sem occupèrent les rives orientales et méridionales de la Méditerranée ; les descendants de Japhet, occupèrent les rives septentrionales et occidentales de cette mer ; quant aux descendants de Cham, ils occupèrent les terres inconnues de l'Afrique, aussi loin qu'elles s'étendaient. L’évêque de Paris En effet, Majesté, c’est Canaan, fils unique de Cham, qui est la souche de toutes ces misérables créatures noires qui doivent se reconnaître et se regarder, et toujours et à jamais, comme des gens maudits, de générations en générations. C’est à cause de Canaan, leur ancêtre lointain, que tous ces Nègres africains sont contraints de garder en permanence dans leurs têtes de nègres (Rires) qu’ils ont hérité tout naturellement du joug qui pèse de tout son poids de plomb sur leurs épaules, le joug de la malédiction et le faix de l'esclavage. Ils tiennent cela de leur ancêtre Canaan. Voilà tout, Majesté. Le père Lachaise Mais, n’est-ce pas que ces gens-là, ils sont, comme vous et moi, faits à l’«image de Dieu» ? N’est-ce pas qu’ils sont anthropologiquement constitués comme vous et moi ? N’est-ce pas qu’ils éprouvent, comme vous et moi, les
  • 49. 49 émotions du bonheur, les affres de la souffrance, les angoisses de la peur et de la peine ? N’est-ce pas que leurs coeurs battent, au même rythme que les nôtres, même si... L’Evêque de Fréjus N’empêche ! Les Nègres, et comprenez-le bien, portent le péché de Canaan, comme on l’a démontré tantôt. Ils sont les descendants maudits de la lignée de Cham. Et donc, il est légitime, tout à fait légitime d’en faire des esclaves, du moins d’en faire nos esclaves… L’Evêque de Versailles Tout à fait ! Louis XIV Aussi simple que cela ? L’Evêque de Versailles Aussi simple que cela, Majesté ! Et, voyez-vous, c’est également aussi clair que de l’eau de roche. L’Evêque de Fréjus Je voudrais ajouter que, dans ce contexte, nous avons mission de les évangéliser, de les baptiser pour blanchir leurs âmes noires, pour qu’ils jouissent des bienfaits de notre religion consolante. Nous avons aussi mission de les instruire pour les arracher à la sauvagerie, aux coutumes barbares, aux superstitions extravagantes, aux lois surannées qui les étouffent.
  • 50. 50 Le Ministre de la culture Nous avons aussi mission de les faire entrer dans les voies de la civilisation. C’est en cela que, par le Code Noir, nous donnerons à voir, Majesté, la traite négrière du moins comme une oeuvre humanitaire appuyée sur de nobles sentiments religieux, sinon comme une « mission civilisatrice ». (Applaudissements). Louis XIV Ces arguments ne paraissent encore pas suffisants, ni assez ténus pour convaincre que l’esclavage des Noirs est parfaitement légitime. Mais, soit ! (Silence). Tenez, ce serait intéressant de savoir ce qu’en disent, de leur côté, les penseurs et les philosophes ? Mais ça, on pourrait en débattre tout à l’heure après le déjeuner, n’est-ce pas, Honorables ? (Il fait signe au Grand maître des cérémonies). Le Grand Maître des cérémonies Majesté, Honorables conseillers, la séance est suspendue. Reprise à 15 heures. Je vous remercie. Scène 3 Voix off 2 mars 1685. Nous sommes toujours à la cour de Versailles. Il est 15 heures. Dans le cabinet du conseil, le Conseil d’État, appelé également « Conseil d’en Haut » vient de reprendre.
  • 51. 51 Le Grand Maître des cérémonies Sa Majesté disait tantôt qu’il serait à propos de nous instruire de la position des penseurs et des philosophes, sur ce sujet précis de l’esclavage. La parole est au ministre de la culture. Le ministre de la culture Je vous en remercie. (Pause). Ordinairement, les philosophes ont de belles paroles. Ils ne se contentent que de critiquer l’institution de l’esclavage. Ils se plaisent à dénoncer quelques excès de violences perpétrées sur les esclaves, mais concrètement, ils n’opposent rien à l’esclavage, ils ne remettent pas formellement en question le principe même de l’esclavage. D’ailleurs, nombreux sont ceux d’entre eux qui n’ont pas répugné à toucher des dividendes sur l'esclavage ; nombreux sont ceux d’entre eux qui ont stigmatisé le triste sort fait aux esclaves, mais, qui dans leurs pratiques, engageaient de l'argent dans les expéditions et les compagnies négrières. Ils ressemblent, de mon point de vue, aux crocodiles qui feignent de pleurer sur le sort de leur proie en la dévorant (Rires). Duc d’Orléans Pourriez-vous nous citer quelques exemples ? Le ministre de la culture Tenez ! Par exemple, chez Platon, la thématique de l'asservissement, de la servitude ou de l’esclavage est clairement abordée. Platon dit par exemple, dans l’un de ses dialogues :
  • 52. 52 « Que faire quand on trouve un esclave perdu ? - Comme l’objet perdu, on le rend tout simplement à son maître… ». Ça veut dire tout simplement que Platon fait apparaître l'esclave comme un objet... (Pause). Quant à Aristote, il soutient tranquillement l’idée de l'existence d'un esclavage naturel. Aristote prévient de ne pas confondre l’esclavage naturel d’avec l’esclavage dont la source est la captivité pour faits de guerre ou de razzia. Aristote soutient que guerres et razzias constituent la première et la plus importante source de l’esclavage. Aristote soutient que, en toute logique, les fils des esclaves par captivité naissent aussi naturellement esclaves que ceux des esclaves naturels, etc. Par ailleurs, la philosophie théologique n’est pas en reste. Elle nous dit ceci, à propos des Noirs : « Leur nature est semblable à celle des animaux, muets…, et ils n’atteignent pas au rang d’êtres humains ; parmi les choses existantes, ils sont inférieurs à l’homme, mais supérieurs au singe, car ils possèdent, dans une plus grande mesure que le singe, l’image et la ressemblance de l’homme ». On peut lire cela dans le très célèbre ouvrage du rabbin Maimonide. Pour terminer là-dessus, je voudrais dire que, dans le même sens que la philosophie religieuse, la science anthropologique établit, de façon générale, une hiérarchisation des races. Et, selon cette hiérarchisation des races, les Noirs jouent des coudes (Gestes, rires) avec les orangs-outans pour occuper le palier le plus bas (Gestes) de la pyramide des races. Et là-dessus, l’intervalle (Gestes) qui sépare les Noirs des singes est difficile à saisir (Rires). Cette hiérarchisation des races serait basée sur la « théorie des climats »… Louis XIV Tenez ! Parlez-nous donc de cette « théorie des climats »,
  • 53. 53 et dites-nous comment, de ce point de vue, est justifié l’esclavage des Noirs... Le ministre de la culture En fait, les fondements de la «théorie des climats » ont été posés au siècle dernier par un grand monsieur : Ptolémée de Lucques. En effet, Monsieur Ptolémée de Lucques s’est livré à des études et à des calculs sur les rapports entre les astres et les hommes, entre les saisons et les hommes, entre les régions et les hommes, pour ensuite conclure que l'intensité de l'ensoleillement a un impact direct sur l'assoupissement des esprits, que le soleil grille toutes les choses, surtout le cerveau. En d’autres termes, l’incapacité intellectuelle, les mentalités primitives, l’indolence ou la paresse, ce sont là les résultats des pays chauds ; ou du moins, ce sont là les effets du soleil torride, dur aux êtres vivant sous les tropiques et condamnés à toujours revenir au même point de départ de la misère. C’est que la chaleur torride des tropiques énerve le corps et affaiblit si fort l’esprit et le courage des gens que ceux-ci ne parviennent pas à réaliser une forme de vie développée, et ne sont portés à effectuer un travail pénible que par la crainte des châtiments. Fort de ces données, Monsieur Ptolémée de Lucques a affirmé que la psychologie des Indiens est âprement influée par les latitudes et les longitudes où ils vivent. Monsieur Ptolémée de Lucques a aussi affirmé que c’est pire pour les Noirs : la chaleur torride de l’Afrique est une force puissante, et cette force est si puissante qu’elle tarit tout, dévaste tout, y compris l’esprit des Africains ; au point que les Africains, ils ne peuvent concevoir une forme développée de vie. Et, Monsieur Ptolémée de Lucques d'en déduire que : premièrement, s'il y a un esclavage naturel, c'est climatiquement chez les nègres qu'on le
  • 54. 54 trouve ; que, deuxièmement, s'il y a un gouvernement qui convient aux Nègres, c’est la tyrannie ; que, troisièmement, si l’on tient à tirer quelque chose de bon des Nègres, l’usage du fouet est seul à même de les mettre au travail. Comme vous avez sans doute pu vous en apercevoir, la théorie des climats et la hiérarchisation des races relèvent de la même logique et se tiennent harmonieusement. La théorie des climats révèle que c’est la nature elle-même qui a établi une distinction originelle entre les races et qui a disposé que les Noirs soient inférieurs par nature aux Blancs. Et, cela nous ouvre royalement la voie d’asservir les Africains noirs. Louis XIV Ceci est très clair, certes ! Mais dites-moi, dans certains pays comme l’Espagne, la Grèce ou l’Italie, l’ensoleillement est aussi intense qu’en Afrique. Pouvons- nous réduire les peuples de ces pays-là en esclavage comme les Noirs ? Le ministre de la culture Ah ! Certes non, Majesté ! Puisque ces hommes, dont vous parlez, Majesté, ne sont pas des Noirs. Louis XIV Tenez ! Et les albinos alors ? Comment harmoniser tant de blancheur avec la théorie des climats qui combine harmonieusement noirceur et soleil ? Le Marquis de Seignelay
  • 55. 55 Majesté ! Laissons de côté de tels débats qui nous mèneraient loin, bien loin de nos préoccupations immédiates. Rappelez-vous, Majesté, que feu mon père avait d’ores et déjà exprimé sa totale désapprobation, quant au recrutement forcé des Blancs d’ici ou d’ailleurs pour les réduire en esclavage ou pour le service des « engagés ». Louis XIV J’en conviens avec vous. Mais, souffrez que je pose une dernière question : comment allons-nous asservir les Noirs ? Comment allons-nous conditionner les Noirs pour en faire, nos esclaves, nos serviteurs perpétuels ? Comment allons-nous rendre les Noirs consentants et complices du sort qui leur sera fait ? Le Ministre du commerce C’est tout simple, Majesté ! Nous nous inspirerons, en la matière, des pratiques esclavagistes très huilées de nos voisins : Anglais, Hollandais, Espagnols et Portugais, dans les Iles, en particulier dans l’Ile de Saint-Domingue. Le ministre de la culture C’est tout simple, Majesté. Pour asservir les Noirs, nous utiliserons, en notre faveur, non seulement la ruse, mais aussi et surtout la force des armes et l’asymétrie des rapports de force... Duc d’Orléans Qu’est-ce que c’est, Monsieur le ministre, l’asymétrie des
  • 56. 56 rapports de force, dont vous parlez ? Le ministre de la culture L’asymétrie des rapports de force établit que, aujourd’hui, comme hier, comme toujours, la suprématie est une affaire de force, une affaire d’armes. L’asymétrie des rapports de force établit qu’on impose l’arbitraire à quelqu’un, non pas parce que l’on est plus fort que lui, non pas parce que l’on est mieux ou supérieur à lui, mais parce que l’on est armé, mais parce que l’on tient le fusil pointé sur lui, et parfois parce que l’on est sans morale. En règle générale, et selon la thèse de l’asymétrie des rapports de force, celui qui tient le fusil est faible physiquement et en position de parasite, puisqu’il se sert de la force et des ressources d’autrui, mais tant qu’il tient le fusil, il reste le maître. Autre chose, c’est que, si l’esclave accepte sa situation de servitude, ou de soumission, c’est aussi du fait de la ruse, y compris le conditionnement psychologique pour anéantir sa velléité ou sa volonté de révolte. Dans ces conditions, au diable l’indulgence ! Au diable la fraternité ! Au diable l’égalité ! Et place à la force et au « lavage de cerveaux » ! Car, il est vrai que les Noirs sont, comme les animaux, c’est à dire qu’ils sont d’un naturel dur, intraitable, au point qu’on ne peut absolument pas se les gagner par la douceur... L’Evêque de Versailles De ce point de vue, ne vous en faites pas, Majesté. Nous irons volontiers, fût-ce à nos risques et périls, porter les lumières de l’Evangile jusqu’en ces pays lointains où les peuplades noires vivent dans un état de sauvagerie et de barbarie qui les empêche de faire partie des peuples civilisés. Je rappelle que ce que nous appelons religion, foi,
  • 57. 57 credo, n’existent pas encore pour eux. Selon les témoignages de certains explorateurs et administrateurs, ils adoreraient les baobabs et les rivières des forêts dites « sacrées ». En tous les cas, nous y enverrons, Majesté, des dizaines, des centaines de missionnaires. Nous y multiplierons des églises pour conduire les Nègres à la béatitude éternelle, par le grand bienfait du baptême. Ils seront mariés en présence des prêtres : Corinthiens 7, versets 2-9, Hébreux 13, verset 4, etc. L’Evêque de Lyon En effet, nous aurons soin que, dans les colonies, les Nègres soient baptisés et instruits dans la foi chrétienne. Et, nous veillerons à ce qu’ils adoptent fidèlement le dimanche comme « Jour du Seigneur ». Et, nous veillerons à ce qu’ils abandonnent leurs us et coutumes, pour observer scrupuleusement nos sacrements comme des actes divins, comme le fondement de leur salut, comme des « signes visibles d’une grâce invisible », Ephésiens 5, versets 23-32. Nous leur dicterons de recourir, et systématiquement, et exclusivement, au jeûne pour obtenir certains exaucements : Matthieu 17, verset 21 ; 1 Corinthiens 7, verset 5... L’Evêque de Versailles Majesté ! Par la religion, nous leur inculquerons, à leur insu, les vertus de la soumission, de la subordination, de la servilité, sous prétexte de recevoir, en échange, une place au paradis céleste. Par la religion, nous les amènerons, à leur insu, à intégrer dans leur subconscient le complexe d’infériorité, la vertu de la pauvreté et l’idée fixe que, en tant que descendants de cham, ils sont les
  • 58. 58 seuls individus propres et aptes à l’esclavage permanent. Par la religion, nous leur enseignerons à jeûner efficacement, à prier intensément, des heures et des heures durant, pour avoir leurs problèmes inévitablement résolus. Par la religion, nous les amènerons à se persuader que le bonheur sur terre n’existe pas, et qu’ils doivent attendre leur bonheur après la mort, au paradis céleste. Par la religion, nous leur enseignerons que le « royaume des cieux » leur appartient. Par la religion, nous les convaincrons à tuer en eux, à leur insu, tout esprit critique, et à, en toutes choses et en toutes circonstances, ne jamais se plaindre ni contester, mais s’en remettre, avec foi et humilité, à la grâce de Dieu… L’Evêque de Paris Majesté ! Vous pouvez compter sur nous, pour que soit exécutée votre volonté de voir les Noirs consentants et complices du sort qui leur sera fait… La voie la plus sûre pour asservir les Nègres, c’est de les amener à la conversion, comme l’a fait Paul pour les Thessaloniens : 1 Thessaloniens 1, versets 9 et 10. L’Evêque de Lyon Majesté, la conversion est un changement complet d’orientation, une volte-face de l’être tout entier. L’être converti fait demi-tour pour marcher dans un autre chemin, comme les Thessaloniens. La conversion est absolument nécessaire : Jean 3, verset 6 à 8. La conversion, ce sera la « nouvelle naissance » des Nègres, sans laquelle ils n’entreront pas dans le « Royaume de Dieu » : Ezechiel 18, verset 32 ; Esaïe 21, verset 12... C’est ce que les Anglais, les Espagnols, les Portugais, les Hollandais, ont fait avec
  • 59. 59 les Indiens. Et, c’est ce que nous ferons… Le grand Maître des cérémonies Majesté, Monsieur le duc, Messieurs les marquis, Messieurs les ministres, Honorables conseillers, c’était là la dernière intervention. Je vous invite solennellement à clore les travaux de notre conseil. La séance est levée. Au nom de Sa Majesté, je vous remercie. Le prochain conseil aura lieu le 5 mars prochain. (Rideau).
  • 60. 60 AACCTTEE IIII Scène 1 Voix off 5 mars 1685. Nous sommes à la cour de Versailles. 10 heures. Ce jour, le Roi fait sa confession bi-hebdomadaire. Puis, il se rend à la chapelle pour sa prière quotidienne, sous la conduite du grand aumônier, entouré des aumôniers de service trimestriel et de quelques courtisans. Scène 2 Voix off 5 mars 1685. Nous sommes toujours à la cour de Versailles. 10 heures 30 : Le Roi reçoit en audience des jardiniers et des architectes. Ensuite, il se retire pour le déjeuner au « Petit Couvert », et pour la sieste. Scène 3 Voix off 5 mars 1685. Nous sommes toujours à la cour de Versailles. Il est 15 heures. Dans le cabinet du conseil : Conseil d’État ou « Conseil d’en Haut ». (Silence). Le grand Maître des cérémonies Honorables conseillers, merci de votre présence. Après avoir discuté des principes, Sa Majesté souhaiterait que nous en venions maintenant au contenu du Code Noir. La parole est à Monsieur le Marquis de Seignelay. Le Marquis de Seignelay Avec votre permission, Majesté, je voudrais prendre la parole pour rappeler que le Code Noir vise, comme il est
  • 61. 61 précisé dans le préambule, à « régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves nègres », au sein de nos plantations et de nos habitations... Louis XIV Par « qualité », voulez-vous dire, Monsieur le marquis, que le Code Noir viserait à améliorer la situation des esclaves nègres, et, par la même occasion, à les élever au même rang que nous ? Ai-je bien compris ? Est-ce bien cela ? Le Marquis de Seignelay Non, Majesté ! A proprement parler, tel n’est ni l’objet véritable, ni l’objectif réel du Code Noir. Un des dictons de nos terroirs nous apprend, Majesté, que « on ne connaît pas le vin au cercle ». Ceci pour dire, Majesté, que le but exact du Code Noir, c’est de codifier, c'est-à-dire mettre par écrit les règles applicables aux esclaves nègres, en vue de nous acquérir et de nous conserver une main d’œuvre abondante et peu onéreuse. Et donc, même si les préoccupations religieuses sont essentielles et mises en avant, ce ne sont pas des sentiments humanitaires qui président à l’élaboration du Code Noir, mais bien plutôt des considérations prioritairement commerciales, conformément aux instructions édictées par Votre Majesté au gouverneur de Baas « d’établir un grand et considérable commerce à l’avantage des Français, à l’exclusion des étrangers qui, jusqu’alors, en avaient tiré un très grand profit ». Louis XIV C’est exact, Monsieur le marquis ! Le Marquis de Seignelay Et puis, Majesté, vous vous rappelez sans doute encore,
  • 62. 62 n’est-ce pas, que feu le ministre Colbert, mon défunt père, écrivait au premier président du Parlement de Rennes ceci, et je cite : « il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages que celui des Nègres. Il n’est rien qui contribuerait davantage à l’augmentation de l’économie que le laborieux travail des nègres »... Louis XIV Certes ! Je me rappelle très bien, Monsieur le marquis. Le ministre de l’intérieur A ces considérations commerciales évidentes, disons-le haut et fort, s’ajoutent d’autres préoccupations, celles-ci d’ordre politico-démographique : il s’agit de limiter l’actuelle puissance des Noirs, laquelle puissance résulte de leurs ressources incommensurables, de leurs activités débordantes et de leurs grandes forces de travail, de leur grand nombre figurant le grouillement de fourmis et d’abeilles. Savez-vous qu’ils sont, au moment où je vous parle, trois fois plus nombreux que les Blancs ? Savez-vous que cette puissance présage la suprématie des Noirs sur les Blancs pendant plusieurs siècles ? C’est une menace, une véritable menace ! Il va sans dire que le péril est à nos portes. (Murmures)... Et puis, aux considérations commerciales et aux préoccupations d’ordre politico- démographique s’ajoute le souci capital de renforcer le pouvoir central, d’étendre votre puissance, Majesté, sur le monde entier. Il y a enfin des raisons d’état, à savoir qu’il nous faut garantir la sécurité publique par la suppression des révoltes, des attentats et des insurrections fomentés par les Nègres « marron » et quelques Nègres instruits dans notre langue et dans notre culture. Le Marquis de Seignelay
  • 63. 63 Et puis, Majesté, ne sont pas en reste les raisons religieuses : le préambule et les dix premiers articles tendent à proclamer et à imposer la primauté, voire la prééminence de l’église catholique, apostolique et romaine. Le grand Maître des cérémonies Ceci étant dit, faites-nous plaisir, Monsieur le marquis, de connaître la composition du Code Noir. Le Marquis de Seignelay Majesté, le Code Noir comprend un préambule et soixante articles. Louis XIV Tout d’abord, ce préambule. Qu’en est-il exactement ? Le Marquis de Seignelay Majesté, le préambule du Code Noir évoque, du moins, rappelle le pouvoir royal, votre pouvoir, notamment comme garant de la sauvegarde du royaume. Le préambule du Code Noir évoque également la prééminence de la religion catholique. Ensuite, il fait apparaître la notion d'« esclave ». Là-dessus, il est dit bien clairement ce qu’est, de façon générale, l'esclave : une personne de non-droit, voire un objet, un bien, au même titre que les autres biens que nous possédons... Louis XIV Veuillez, Monsieur le marquis, lire ce préambule, s’il vous plaît. Le Marquis de Seignelay Je lis : « Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de
  • 64. 64 Navarre : À tous, présents et à venir, salut. Comme nous devons également nos soins à tous les peuples que la divine providence a mis sous notre obéissance, nous avons bien voulu faire examiner en notre présence les mémoires qui nous ont été envoyés par nos officiers de nos îles de l’Amérique, par lesquels ayant été informés du besoin qu’ils ont de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de l’église catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nos dites îles, et désirant y pourvoir et leur faire connaître qu’encore qu’ils habitent des climats infiniment éloignés de notre séjour ordinaire, nous leur sommes toujours présent, non seulement par l’étendue de notre puissance, mais encore par la promptitude de notre application à les secourir dans leurs nécessités. A ces causes, de l’avis de notre conseil, et de certaine science, pleine de puissance et autorité royale, nous avons dit, statué et ordonné, ce qui ensuit »... Louis XIV Une seconde, s’il vous plaît. A la fin, veuillez plutôt écrire : « disons, statuons et ordonnons ce qui ensuit »... Le Marquis de Seignelay (Il écrit et lit) : « A ces causes, de l’avis de notre conseil, et de certaine science, pleine de puissance et autorité royale, nous disons, statuons et ordonnons ce qui ensuit »... Louis XIV Parfait ! (Bref silence). Mais, revenons quelque peu sur le concept de l’esclave. Le Marquis de Seignelay Majesté, cette notion est précisée dans l'article 44 qui
  • 65. 65 déclare « les esclaves être meubles », au sens notarial du terme… Louis XIV Veuillez, Monsieur le marquis, lire, s’il vous plaît, cet article 44. Le Marquis de Seignelay Je lis : « Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d'aînesse, n'être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire ». Louis XIV Qu’est-ce à dire ? Monsieur le ministre de la justice pourrait-il, n’est-ce pas, éclairer nos lanternes sur ces points précis qui, me semble-t-il, relèvent directement du droit ? Le ministre de la justice Cela signifie que l’esclave ne jouit d'aucune capacité juridique, à la différence des serfs dans les sociétés antiques et que nous pouvons, du moins nous devons désormais considérer l’esclave noir comme un objet, comme un bien, au même titre que les autres biens appartenant aux maîtres que nous sommes. Louis XIV Parfait ! (Bref silence). Maintenant, parlez-nous des autres articles ? Combien y en a-t-il, d’articles ?
  • 66. 66 Le Marquis de Seignelay Il y a, au total, soixante articles. Les soixante articles peuvent être compartimentés en fonction des thématiques. Les premiers articles portent sur la primauté de la religion catholique, à l’exclusion des autres religions qui, d’ailleurs, sont désormais toutes interdites dans notre pays. La religion catholique condamne le concubinage, impose le baptême, régit le mariage et l'inhumation des esclaves. Les articles suivants déterminent le statut de l’esclave, réglemente leurs allées et venues, leur nourriture, leur habillement, leurs soins, c’est dans les articles 22 à 25, et 27. Viennent ensuite les droits de l'esclave … Viennent enfin les articles concernant les devoirs des esclaves, et les punitions qui leur seront réservées, plutôt infligées, au cas où ils viendraient à enfreindre ces devoirs. Ce sont des punitions à subir en cas de délits de fuite ou de vol, ainsi qu’en cas de récidive ou de recel. Louis XIV Pourriez-vous nous instruire un tant soit peu plus, Monsieur le marquis, sur ces punitions ? Le Marquis de Seignelay Majesté, parmi les punitions, il a été retenu de marquer les esclaves noirs de la fleur de lis au fer rouge et de leur couper les oreilles comme signe indélébile de rébellion, à la première tentative de fuite. Il a été aussi retenu de leur couper le jarret ou le pied à la seconde tentative de fuite. Il a été également retenu : la peine de mort. Majesté, la peine de mort s’appliquera au cas où l’esclave aura frappé son maître (article 33), ou volé un cheval ou une vache (article 35), ou pour la troisième tentative d'évasion ou pour le marronnage (article 38), ou enfin pour une réunion ou un
  • 67. 67 quelconque attroupement, de jour ou de nuit, sous prétexte de noces ou autres. C’est très important, la peine de mort. Elle est stipulée dans l’article 16. Elle nous donne le droit de vie et de mort sur les Noirs. Les trois derniers articles portent sur les amendes et confiscations, et plus spécifiquement sur les règles établies concernant l’éventuel affranchissement des esclaves… Rien n’a été laissé au hasard, Majesté. (Applaudissements). Louis XIV Ne pensez-vous pas, Monsieur le marquis, que nos détracteurs pourraient nous reprocher que nous faisons cohabiter, sans ménagement, droit et esclavage ? Ne pensez-vous pas qu’on nous accuserait de déshumaniser les Noirs, tant sur le plan juridique que civil, de les bestialiser, de les chosifier ? Ne pensez-vous pas qu’on pourrait nous accuser de violence exercée sur leur volonté, de contrainte dressée contre leur liberté ? Le Marquis de Seignelay Ne vous en faites pas, Majesté. Il y a aussi des articles visant la justice et même le comportement des maîtres face aux esclaves. Vous savez, nous avons un bon fond d’humanisme en nous, nous sommes des gens intelligents, civilisés, généreux et bien rusés. Et, en tant que tels, nous avons prévu, pour jeter la poudre aux yeux des gens, que le Code Noir soit perçu comme une ordonnance pour l’amélioration du sort des esclaves soumis à des maîtres féroces (articles 26 et 27). Ainsi, nous avons employé à dessein le terme « qualité » et nous avons inclus dans le Code Noir des articles qui semblent protéger l'esclave, notamment en cas de vieillesse (article 55) ou de maladie (article 54), ainsi que contre l'arbitraire de certains maîtres (articles 58 à 60). Mais, attention Majesté, ne vous y
  • 68. 68 trompez pas ! Car, en réalité, ces articles sont à interpréter avec prudence et discernement. Par exemple, s'il est interdit de torturer les esclaves, il est par contre autorisé le marquage au fer chaud de la fleur de lis. Et évidemment, il est autorisé l’usage du fouet, l'amputation d'une oreille ou d'un « jarret » (article 38), la peine de mort, dans les conditions bien indiquées. Mais, ces conditions-là sont bien astucieusement laissées au libre arbitrage des juges (article 16) et à la libre interprétation du maître : par exemple, l’article 42 stipule « Pourront seulement les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ». Autre astuce : le Code Noir oblige le maître à leur fournir une « éducation », mais c’est plutôt des bribes de notre langue et de savoir-vivre qu’il s’agit..., car attention ! Mieux vaut que les Nègres demeurent ignorants, parce que l’ignorance est la condition nécessaire de la soumission. Il demeure donc, Majesté, que le Code Noir scelle le sort des esclaves noirs. Pour nous, il n’y a aucune ambiguïté, à ce propos. (Applaudissements). Le ministre de l’intérieur Je voudrais revenir sur le problème de l’instruction des Noirs pour affirmer qu’il est absolument à exclure que nous instruisions les Nègres, que nous fassions entrer, dans leurs petits cerveaux de macaques, des idées justes et claires, de peur d’en faire des insoumis qui iront jusqu’à exiger de s’égaler à nous. Majesté, Honorables conseillers, il est faux de croire que l’égalité soit une loi de la nature, hormis l’égalité devant la mort. La seule égalité en ce monde, pour laquelle nul n’a une dispense, c’est la mort. La mort mise à part, la nature et Dieu n’ont rien fait d’égal, même pas les doigts de la main. Par exemple, le faible d’esprit et l’homme de génie ne sauraient être égaux,
  • 69. 69 voyons ! (Gestes, applaudissements). Le Marquis de Seignelay Autre chose : le Code Noir oblige le maître à nourrir et à vêtir les esclaves (article 22), à leur donner une sépulture chrétienne... Mais, parallèlement, il est interdit strictement à l’esclave de cultiver un lopin de terre pour son propre compte (article 24) de peur d’accéder à l’autonomie ; il lui est interdit de porter des armes pour notre propre sécurité, etc. De même, si l'esclave peut se plaindre officiellement (article 26), son témoignage n'a aucune valeur juridique (article 30). Donc, concrètement, les condamnations de maître pour le meurtre ou la torture d'un esclave ne seront que rares, pour ne pas dire quasi inexistantes. (Applaudissements). Par ailleurs, l'article 43 est, de toutes les façons, manifestement écrit pour encourager la clémence des magistrats en faveur des maîtres. A ce propos, il est dit : « et de punir le meurtre selon l’atrocité des circonstances » ; il est dit en termes clairs : « et en cas qu’il y ait lieu de l’absolution, permettons à nos officiers [...] ». (Applaudissements). Je tiens à préciser que, dans ce même esprit d’humanisme, nous mettrons à la disposition des négriers ce livret (Il le brandit). C’est un livret de « conseils pour tenir les esclaves en bonne santé, sur nos navires, dans nos habitations, dans nos plantations… ». Etant entendu que les Nègres sont l’objet essentiel de ce commerce, ce qui nous est absolument primordial, c’est, d’abord et avant tout, leur santé, ainsi que leur soin, en vue de les conserver plus longtemps en vie. Ce livret sera multiplié et diffusé le plus qu’il faut, bien sûr en toute bonne discrétion et toutes proportions gardées, comme le sera d’ailleurs le Code Noir. (Applaudissements). Louis XIV
  • 70. 70 Monsieur le marquis, veuillez lire, s’il vous plaît, quelques passages de ce livret. Faites-nous connaître les dits « conseils pour, comme vous dites, tenir les esclaves en bonne santé, sur nos navires, dans nos habitations, dans nos plantations… »... Le Marquis de Seignelay Avec plaisir, Majesté, je lis. (Il lit) : « Conseils pour tenir les esclaves en bonne santé… Le soin et la conservation des nègres étant un des principaux objets de notre commerce, il serait à souhaiter que chacun consignât, à ce sujet, les observations et usages précis suivants dont on s’est bien trouvé et qu’on peut mettre en pratique : Premièrement : La propreté est incontestablement une des choses essentielles dans un négrier ; c’est pourquoi il est bon que, tous les jours, trois nègres ou plus fassent régulièrement rouler les frottoirs de bois sur les ponts ou sur les échafauds d'entrepont et grand'chambre. Cet ordre une fois établi, on fait se succéder exactement tous les nègres, les uns après les autres, sans faveur, et sous l'inspection d'un blanc devant et d'un blanc derrière. De cette sorte, cela leur fait un bon exercice physique à la fois général et salutaire. Cet exercice cause aux nègres une douce transpiration et leur assouplit les membres. Ils doivent toujours frotter en chantant, comme aussi les jeunes nègres dont on fait des escouades pour la pompe qui doivent toujours chanter en faisant cet ouvrage... Deuxièmement : Tous les deux ou trois jours, suivant les chaleurs, après ou sans grattage, on doit faire laver haut et bas. Comme le renouvellement de l'air est un des principes de santé, tous les jours tant que les nègres sont en haut et que le temps le permet, avec les brises du large, il faut mettre les manches à vent en jeu, et ouvrir les hublots, pour chasser le mauvais air qui s’y sera répandu et pour y faire pleuvoir un air frais et nouveau. Cette pratique est une des plus essentielles pour la santé des
  • 71. 71 nègres. D'ailleurs, dans les extrêmes chaleurs de nuit lors de l'abondance des nègres, on peut lever les caillebotis entre les panneaux sur le pont et même quelques fois de temps en temps le jour pour évacuer le mauvais air qui s'échappe et les mauvaises odeurs qui se dégagent de leurs corps... Attention, les hublots seront ouverts seulement quand les nègres sont en haut, jamais quand ils sont en bas… Troisièmement : Laver tous les soirs le navire partout; soir et matin les commodités, etc., et autres pratiques de propreté ordinaire. Quatrièmement : Lorsqu'on ne pourra pas, par temps de pluie, laver en bas, il faut recourir aux parfums de genièvre, encens, poudre détrempée avec du vinaigre, Bray et autres essences; même pendant de longues pluies, veiller un instant de sec, du moins où il ne pleuve pas en haut, y faire monter les nègres et laver promptement en bas ; l'entrepont en peu de temps sèche et l'air s'y purifie… Cinquièmement : Autoriser la danse et le chant parmi les nègres et les négresses le plus souvent possible. Cet exercice assouplit leurs membres, éloigne le scorbut et l'ennui. Le chant leur donne de la gaieté même dans les peines et les souffrances les plus insupportables pour nous. C’est un vrai baume de santé pour eux. Il faut, à cet effet, des tambours dont ils feront fréquent usage. Sixièmement : Tous les jours faire rouler les moulins à maïs. C’est un excellent exercice pour les femmes, outre que la farine de maïs obtenue est fort bonne pour épaissir leur soupe, dans laquelle on fait mettre pour cet effet toujours plus d'eau qu'il ne faut pour les fèves. Par ce moyen, on ne court jamais risques de brûler la chaudière et toujours la soupe est ferme au degré qu'on veut, la farine se mettant à l'instant de saquer, c'est-à-dire de distribuer la soupe. En outre, cette farine fraîche et nouvelle est une sorte de correctif contre ce que les fèves peuvent avoir d'âcre. Faute de farine de maïs on pourrait tout de même donner
  • 72. 72 un peu plus d'eau qu'il ne faut aux fèves, parce qu'un peu de riz mis dedans à crever à bon point, consomme en cuisant cette surabondance d'eau. Le riz se mêle avantageusement avec les fèves. Au défaut de maïs et de riz, on peut faire moudre des fèves… Septièmement : Le piment est bon aux nègres… Le nègre est habitué au piment et l’usage lui en est salutaire. Huitièmement : Il est bon, quand on est content des nègres et des négresses, quand ils ont dansé beaucoup et chanté bien, de leur faire donner le jeudi et le dimanche un petit coup d'eau-de- vie (par verre à liqueur). Les petites faveurs les occupent, les tiennent en haleine, et leur donnent quelque chose à espérer de leurs maîtres… D'ailleurs, ils aiment bien recevoir quelques petites choses de plus de leurs maîtres, comme par exemple le dimanche une galette de biscuit et un petit morceau de bœuf. On ne fait ces faveurs que quand tout va bien et qu'on est content d’eux, etc. En outre, aux habitués, par semaine, on peut offrir un petit bout de tabac qu'ils râperont sur le pont, mais jamais de pipes, par crainte du feu. Mais, dans tout cela, il faut de la prudence avec eux. Neuvièmement : Coucher tout le monde toujours en bas à coucher, tout clos et fers visités chaque jour et le soir. Veiller à ce que les clous, les outils, les couteaux, tous fers quelconques ne soient à traîner, etc. Dixièmement : Avoir l'oeil aux nègres à ce que tout se fasse par quelques châtiments exemplaires… Onzièmement : De temps en temps, soit deux fois au moins par semaine, lorsque le temps ne sera pas froid, faire faire la « grande lessive », c'est-à-dire faire se laver les nègres à grande eau en les faisant passer tous par bandes et les arrosant sur le pont. Douzièmement : Exciter les femmes à se laver fréquemment, si elles ne s'y portent pas d'elles-mêmes ; il y a des paresseuses parmi elles. En plus, il faut régulièrement de la graisse pour conserver la souplesse de la peau, au moins deux, trois, quatre à
  • 73. 73 cinq fois par semaine. Treizièmement : Faire laver tous les matins la bouche à tous les nègres avec de l'eau fraîche à laquelle on mêlera du jus de citron, tant qu'on en aura. Il est même bon de faire avaler de temps en temps quelques gouttes d'eau citronnée à ceux qui paraîtraient avoir quelque disposition au scorbut, etc. Quatorzièmement : Quand on fait boire l'eau qui vient immédiatement de terre, il est bon de la ferrer par le moyen d'un gros fer à queue qu'on met à rougir au foyer de la grande chaudière ou même en rougissant... Quinzièmement : II ne faut jamais permettre aux nègres ni aux négresses aucun usage de pipes. Quand on leur donne du tabac, à eux le soin de le râper pour le prendre en poudre. II faudra leur en donner, plus pour les occuper et les désennuyer que pour les rassasier. II faudra leur en donner pour varier leurs petits dons, mais avec assez d'économie et à distance ménagée pour remplir la semaine. Ces légers dons contentent les nègres, les tiennent en haleine, et leur donnent toujours quelque chose à espérer. Seizièmement : Quelques morceaux de mapou ou de pirogue qu'on leur fait creuser et quelques bouges ou cauris ou fèves ou petites pierres leur forment des jeux qui les amusent singulièrement et leur font passer le temps sans ennui. Dix-septièmement : Jamais il ne doit y avoir la moindre communication entre les esclaves, ni la moindre égalité dans les punitions, s’il y a lieu. Toujours la fermeté et l'ordre, la discipline et le bon soin… Dix-huitièmement : Il faut de bonne heure établir la règle la plus stricte sur les consommations d’eau, etc. Dix-neuvièmement : L'usage pour les besoins pendant le jour ou la nuit est d'avoir deux bailles ou baquets ou seaux avec un bon demi pied d'eau salée qu'on fait changer souvent, afin d’éviter les odeurs si fétides et pour plus de propreté. On commet ce soin aux nègres à qui on fait connaître l'importance de l’hygiène et qu'on dresse à cette habitude exacte. Ce sont des nègres aussi
  • 74. 74 qui ont soin de vider ces bailles, ce qui se doit pratiquer deux fois par nuit à des temps ménagés à éviter la putréfaction pendant les chaleurs. Pour ces tâches, en particulier la sortie des bailles, il faut être très vigilant en ce qui concerne la garde des nègres, par crainte qu’ils s’évadent ou qu’ils se révoltent. Etc., Etc. Voilà tout, Majesté, messieurs. Je vous remercie. (Applaudissements) Le Grand Maître des cérémonies Je pense que tout a été dit et que tout est assez clair pour les uns et les autres. Alors, nous allons passer à la signature du document, disons plutôt à la promulgation de cette ordonnance par Sa Majesté. Louis XIV (Il lit). En ce 5 mars de l’année 1685, nous, Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, promulguons le « Code Noir », autorisant le plein usage des esclaves dans les colonies et réglementant l'esclavage des Noirs aux Antilles, en Louisiane et en Guyane. (Applaudissements). Ce Code devra servir de réglementation pour le Gouvernement et l’Administration de Justice et la Police des Iles françaises, pour la Discipline et le Commerce des Nègres esclaves dans les dits pays (Applaudissements). Ce Code est immédiatement applicable. Je vous remercie. (Applaudissements). Le Grand Maître des cérémonies (Il fait signer le Roi et le Marquis de Seignelay. Le Code noir est scellé du grand sceau de lire verte, en lacs de soie verte et rouge. Applaudissements). Nous levons la séance. Au nom de Sa Majesté, je vous remercie. (Applaudissements). (Rideau)
  • 75. 75 AACCTTEE IIIIII Scène 1 Le rideau s’ouvre sur une foule : des gens de couleur, jeunes et adultes, sans distinction de sexe, ni de religion, diversement habillés, éclairés par une lumière très violente qui se projette du fond, merveilleuse comme un soleil multicolore. Ils portent des masques blancs, de manière à ce que les spectateurs voient les cheveux noirs. Un prêtre en soutane de pourpre, avec un cordon noir autour de la taille, longue barbe, croix au cou, priant les mains jointes, les yeux mi-fermés, traverse la scène à petits pas obliques, suivi de deux enfants de chœur noirs : l’un porte un encensoir fumant et l’autre un cierge allumé... Une grande et longue croix plantée dans le sol. A côté, une stèle avec un cierge allumé et une grosse bible ouverte aux pages chargées de lettres noires. A l’opposé, quelques plants : bananier, palmier, canne à sucre, etc. A quelque distance, se tiennent, en spectateurs, des gens de toutes races. Des bruits de grelots, de tam-tam, ainsi que des chants retentissent au loin, poussés par le vent et brusquement interrompus. Puis, atmosphère de grand calme. Après un long silence, on entend : Voix off Regardez-les. Une habitude de malheur paraît définir leur destin. Comment et pourquoi ? Eh bien ! Ils vont vous le dire. Ils vont vous raconter l’histoire qu’ils connaissent mieux : leur histoire. Par devoir de mémoire. Par devoir de vérité. (S’adressant aux masques) A vous ! (Bref silence). Premier masque
  • 76. 76 Regardez-nous (Gestes) Notre martyre Il fut scellé Au dix-septième siècle Sous Louis XIV Roi de France En mars De l’an mil six cent quatre-vingt cinq Avec le Code Noir. (Il ou elle brandit un exemplaire du Code Noir). Regardez-nous (Gestes) Quelles que soient nos zones de vie Quelles que soient nos valeurs intrinsèques Quels que soient nos degrés de réussite Nous sommes vilipendés, Nous sommes brimés, Nous sommes dénigrés, Nous sommes discriminés, Nous sommes otagés Pourquoi ? (On entend une vague d’échos répétant : « Le Code noir ! Le Code noir !...») Nous n’avons pas la force de construire ensemble Dans nos riches diversités
  • 77. 77 Nous n’avons pas la force de nous épauler ensemble Dans la solidarité, Nous n’avons pas la force d’entreprendre ensemble Dans la complémentarité Nous n’avons pas la force de vivre ensemble Dans le respect des uns et des autres. Pourquoi ? (On entend une vague d’échos répétant : « Le Code noir ! Le Code noir !...») Que sont-ce Nos vies Nos vies qui ne valent pas ce qu’elles nous coûtent d’efforts ? (On entend une vague d’échos répétant : « Le Code noir ! Le Code noir !...») Nos priorités ne sont pas clairement identifiées Nos organisations ne sont ni manifestes, ni fiables Nos conditions ne sont ni confortables, ni assurées Et nous, on ignore le pourquoi Mais, les autres Ils savent le pourquoi Et ils en profitent pour Nous bafouer Nous abuser
  • 78. 78 Nous entortiller Pourquoi ? (On entend une vague d’échos répétant : « Le Code noir ! Le Code noir !...») Sommes-nous à jamais condamnés ? Comment faire et que faire Pour ne pas laisser perdurer cet état de servitude ? (On entend une vague d’échos répétant : « Le Code noir ! Le Code noir !...») Deuxième masque Voyez-vous (Gestes) Nous avons de la mémoire… Mémoire ! J’ai dit : mé-moi-re. Moi (Gestes) J’ai de la mémoire Je n’ai pas oublié. Moi Ma mémoire n’est pas courte. Moi
  • 79. 79 J’ai une mémoire longue Longue, longue à l’infini Une mémoire intraitable et têtue Qui vogue, qui vogue Jusque dans la nuit du temps… Troisième masque Moi aussi (Gestes) J’ai de la mémoire Et ma mémoire C’est la mémoire de mon peuple Toutes les générations de mon peuple Ayant souffert Souffert, souffert De toutes les peines et de toutes les douleurs Du monde... Quatrième masque Moi également (Gestes) J’ai de la mémoire Et ma mémoire Elle est fidèle Elle n’a pas oublié Elle se souvient Elle se souvient toujours et encore De nos morts
  • 80. 80 Nos morts de guerres Des guerres qui n’étaient pas nos guerres Et où Pourtant Immolés en poulets de sacrifice Nous étions leurs chairs à canon Sur leurs champs de leurs batailles… Cinquième masque Moi (Gestes) Je vous parle Du désastre. Désastre ! Ô Désastre ! Je vous parle du désastre. En ce temps-là Ils sont venus Un soir Au clair de lune Ces hommes étranges Qui savaient tous les livres Mais qui ne savaient pas Malgré l’éclat de leurs sourires Ni l’amour
  • 81. 81 Ni l’égalité Ni la fraternité Ni la liberté. Et Ce soir-là Ils nous ont mis Ces hommes étranges A l’arythmie de leurs concertos (Mimes) Fusils en mains comme des dozos1 (Mimes) Bibles sous leurs ailes comme les chauves-souris (Mimes) Ruminant les sept péchés capitaux comme des vaches (Mimes) Sous leur joug de plomb. Désastre ! Ô Désastre ! Je vous parle du désastre. Et Comme toujours Moutonnièrement L’on dansait (Tam-tam. Pas de danse). 1 Paysans-chasseurs traditionnels en Afrique occidentale.
  • 82. 82 Et Comme toujours Moutonnièrement L’on riait (Eclats de rires «Y a bon banania», toutes dents dehors) Et Comme toujours Moutonnièrement L’on s’empressait de déclamer des « Alléluia ! » (Gestes). Et Comme toujours Moutonnièrement L’on s’empressait de dire : « Amen ! » à tout (Gestes). Au nom de la sainte Trinité, Au nom (Signes de croix) du Père, du fils et du saint- Esprit, Amen ! Et Comme toujours Moutonnièrement L’on s’appliquait à chanter le « Kyrie Eleison » et le « Miserere » En choeur et à coeur joie (Gestes).
  • 83. 83 Désastre ! Ô Désastre ! Je vous parle du désastre. Et Depuis ce soir Ils nous l’ont rendue Notre vie Plus lourde, plus lasse. Et Depuis ce soir Ils nous les ont faits Nos jours Plus tristes, plus mornes. Voix off Voulez-vous savoir comment ?... Eh bien, prêtez l’oreille ! Scène 2 Sixième masque Voici : A Cap-Coast, à Elmina…
  • 84. 84 Des milliers à embarquer Nous étions. Hommes-marchandises Entassés Dans les caveaux des forts Parmi les rats La poudre, le feu, les caravanes Nous étions. Hommes-bestiaux Dans les cargaisons Comme du bon bétail Enchaînés et traités Nous étions. Hommes-outils Estampés au sceau des maîtres Nous étions. Et Gorgée de sang et de chair Les uns aux autres mêlés La terre nous liait. Et
  • 85. 85 Comble des combles Leurs fortunes se comptaient par tête De nègres… Septième masque Voici : Le sombre vaisseau négrier euh ! quitta la côte de Guinée euh ! avec une cargaison de euh ! mille et quelques Noirs à bord euh ! à destination des nègreries des Amériques : Il y avait euh ! à peine la place dans l’entrepont pour la moitié du bétail, c'est-à-dire nous. Alors, on était euh ! en rang serré euh ! comme des harengs ; certains euh ! sont devenus fous de soif et ils ont arraché euh !... leur chair et ils ont sucé euh ! leur sang, car la soif est chose dangereuse ; les matelots et le capitaine, ils satisfont euh ! leurs désirs immondes, en violant, de nuit comme de jour, dans la pénombre, à même le sol, les plus jolies filles au teint bronzé gardées euh ! nues dans les cabines ; il y avait euh ! une véritable fée, qu’ils nommèrent « la rose de Guinée ». Ils ont tiré au sort et euh ! ils se sont battus, avec dents et ongles dehors, tels des vautours, pour coucher euh ! avec elle…Et euh ! J’arrête,… euh !... C’est dégueulasse !... Huitième masque Les navires négriers Je vous dis ! Ils répondaient à une organisation précise Au premier niveau : la chambre du capitaine.
  • 86. 86 Entre le pont supérieur et le pont inférieur Sont parquées dans les cales Les cales ne dépassant pas un mètre cinquante de haut Les femmes esclaves. Même régime pour les hommes esclaves Tassés comme des cuillers dans un tiroir Emboîtés les uns sur les autres Afin d’optimiser le chargement. Le pont inférieur avant Il sert à stocker La poudre et les victuailles Le pain et les fèves. Enfin Dans la cale arrière Sont exposés les tonneaux Les tonneaux d’eau, d’eau-de-vie et de vin. Neuvième masque Voici : Pourchassés jusques aux tréfonds Des forêts et des savanes
  • 87. 87 Parfois raflés Parfois razziés Parfois vendus par nos propres parents Parfois troqués Contre des liqueurs Contre des armes à feu Contre de la poudre à canon, Contre de la pacotille Contre des barres de fer Contre de l’alcool : Eh oui l’alcool ! Il figurait toujours dans les lots à troquer Comme majeure et mineure de la traite. De notre traite. Et puis Vous savez quoi ? Nous avons été amenés Sur les comptoirs des côtes atlantiques Le cou enserré dans des fourches en bois. Sur les comptoirs des côtes atlantiques Nous avons été vendus par lots et en détail Nous avons été examinés Sous toutes nos coutures Jusqu’aux dents, jusqu’aux yeux, jusqu’aux sexes
  • 88. 88 Telles des bêtes foraines. Et des comptoirs des côtes atlantiques Nous avons été amenés Voyageant presque nus A bon port Ici Transportés au fond des cales Les cales obscures des bateaux négriers Par dizaines de milliers Par centaines de milliers Comme du bon bétail… Dixième masque Non ! (Gestes) Plutôt comme des marchandises Et comme des marchandises Nous avons été transportés De la même manière Et dans les mêmes conditions que Leurs autres marchandises A bon port Je veux dire Jusques ici. Et
  • 89. 89 Comme des marchandises Nous avons été exposés en vente Soumis, Comme tout objet de commerce Aux lois du marché et aux enchères. Onzième masque Par des simulacres de légitimation On a décrété Un jour comme ça Vous en souvient-il ? Le Blanc Comme référence absolue du beau et du bien Comme référence absolue du juste et du normal Comme référence absolue de la foi et de l’intelligence. Et puis Artificieusement On y a opposé De manière radicale Le Noir Comme référence exclusive du mal et du laid Comme référence exclusive de la servitude Comme référence exclusive de la soumission Comme référence exclusive du péché et du satan.
  • 90. 90 Et puis Par des simulacres de légitimation On a arrêté Un jour comme ça Vous en souvient-il ? Que nous sommes des sous-hommes Parce que nous sommes Comme ils disent « Originaires d’une lointaine terre Là-bas sous les tropiques » Une terre qui accouche de monstres Des monstres A la peau noire Aux yeux noirs Aux cheveux noirs Aux âmes noires Au sperme noir Au sang noir Décervelés par le soleil… Et puis On a affirmé Un jour comme ça Vous en souvient-il ? Prenant la Bible à témoin
  • 91. 91 Juchant sur des miradors de pseudo thèses Egrenant des chapelets de syllogismes gammés Qu’elle demeure et demeurera maudite L’Afrique, la terre d’Afrique Là-bas sous les tropiques Et absolument maudits Ses habitants baptisés Nègres. Et puis On a affirmé Un jour comme ça Vous en souvient-il ? Que Parce que Noirs Nous sommes et demeurerons Depuis notre premier souffle De générations en générations Leurs esclaves A vie. Notre sort ? Eh bien ! C’est l’esclavage ! Voix off
  • 92. 92 Ah bon ! Votre sort, c’est l’esclavage !… Dites-nous : au fond, qu’est-ce que l’esclavage ? Vous savez, les mots dont nous usons au quotidien prennent parfois, sur nos langues, des tours et des détours qui leur donnent des significations si différentes et si confuses que nous ne les entendons pas toujours parfaitement, du moins de la même oreille. Alors, épandez-nous, s’il vous plaît, le contenu de ce terme… Scène 3 Douzième masque Esclavage ! Ô Esclavage ! Je vous parle de l’esclavage… Croyez-moi ou pas L’esclavage n’est pas naturel. Croyez-moi ou pas L’esclavage est une invention Une invention aberrante De « savants » anthropologues Une invention dont l’histoire est Tout de fil blanc cousue Une invention dont les théories infâmes ont été En toute bonne conscience
  • 93. 93 Elaborées Avec force artifice. Croyez-moi ou pas L’esclavage est une prophétie dégradante Destinée à créer Dans le subconscient de certains peuples Le complexe permanent d’infériorité Pour les dominer, pour les escroquer. Croyez-moi ou pas Ce qui motive l’esclavage Je vais vous le dire C’est une certaine déficience mentale C’est un certain déficit spirituel C’est une certaine carence intellectuelle Le tout Par des excès Des excès de vanité Des excès d’ignorance Aggravé. Par exemple On a prétendu Par un vain syllogisme absurde que : « Les esclaves par nature sont noirs
  • 94. 94 Or, les Africains par nature sont noirs Donc les Africains, A-t-on grossièrement conclu, Sont par nature esclaves ». Et donc Parce que noirs Nous avons payé Et nous continuons de payer Par millions de vies violées, volées, ôtées Notre crime Le crime d’être noir. Treizième masque Et donc Parce que noirs Nous sommes esclaves Esclaves aussi longtemps que Nous resterons noirs Esclaves dans les habitations et les plantations Les plantations à défricher et à fructifier Les plantations de coton et de canne à sucre Les plantations de tabacs et d’indigos Les plantations de café et de cacao Esclaves dans les mansardes et les immeubles Esclaves dans les magasins et les usines
  • 95. 95 Esclaves dans les bureaux et les offices Et je laisse imaginer le poids de ce mot : ESCLAVE ! (On entend une vague d’échos répétant le mot : ESCLAVE) Vous vous imaginez ! Nous sommes esclaves E S C L A V E S Alors que Etre libre C’est dans la nature de l’être humain. (On entend une vague d’échos répétant : Déclaration universelle des Droits de l’Homme Article 1 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux. ... Tous les êtres humains doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Article 3 : « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne ». Article 4 : « Nul ne sera tenu en esclavage, ni en servitude ; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes formes ». Article 5 : « Nul ne doit être soumis aux traitements cruels, inhumains ou dégradants »). Voyez-vous Alors que
  • 96. 96 Nous devons vivre libres et égaux Nous Nous sommes esclaves E S C L A V E S. Alors que Nous devons tous agir Les uns envers les autres Dans un esprit de liberté, de fraternité et d’égalité Nous Nous sommes esclaves E S C L A V E S. Alors que Aucun être humain ne doit soumettre Un autre être humain Aux traitements cruels, inhumains, dégradants Nous Nous sommes esclaves E S C L A V E S. Et le pire C’est que Par toutes sortes de subterfuges L’on dispose L’on s’évertue
  • 97. 97 A ce que Nous restions Toujours et à jamais De générations en générations Esclaves Tant que nous resterons noirs... (Il ou elle se prend la tête dans ses mains. A voix haute) : Sommes-nous maudits ? Sommes-nous maudits ? Sommes-nous maudits ? (On entend en écho : « Eh bien, non ! Non ! Non ! Non !... Mais pris, Nous sommes pris Tous pris Aux mirages et aux pièges de l’ignorance Pris aux mirages et aux pièges de la naïveté Mirages ! Pièges ! Mirages ! Pièges ! Mirages !... Ignorance ! Naïveté ! Ignorance ! Naïveté ! Ignorance !... C’est notre faute !... C’est notre très grande faute, à nous tous !... [Pause] Lorsque Les « savants » anthropologues européens Au nom de la perpétuation de l’esclavage des noirs
  • 98. 98 Malhonnêtement décrétèrent Que la race noire était une race inférieure, Il s’est déjà et maintes fois trouvé sur cette terre Sachez-le ! Des hommes et des femmes éclairés, lucides, honnêtes Pour dénoncer cette vile aberration purement raciste Pour fournir les preuves les plus éclatantes de l’humanité des noirs Pour citer en exemple les Hannibal, Aimé Césaire, Nelson Mandela Cheikh Anta Diop, Marcien Towa Wole Soyinka, Philipp Emeagwalli Georges Nicolo… Et autres illustres noirs Immensément doués d’esprit et de caractère Incontestablement dotés de prodigieuses facultés, de rares capacités Pour les études, la méditation, la création, la politique, Pour les mathématiques, les sciences... Mirages ! Pièges ! Mirages ! Pièges ! Mirages !... Ignorance ! Naïveté ! Ignorance ! Naïveté ! Ignorance !...). Quatorzième masque (Se déshabillant) Regardez mon corps Tout estampé aux noms
  • 99. 99 De mes maîtres successifs. « Estamper un nègre » C’est Je vais vous le dire Marquer son corps Comme vous voyez (gestes) Avec un fer chaud Ou une lame d’argent incandescente Tournée et retournée En façon qu’elle forme Ou des chiffres ou des lettres Pour le reconnaître Reconnaître à qui il appartient. Nos maîtres blancs Ils ont coutume D’estamper leurs nègres Aussitôt qu’ils les ont achetés. A chaque vente et revente d’un nègre Le nouveau maître blanc Il lui met son estampe Au nègre De sorte que Comme vous voyez
  • 100. 100 J’en suis tout couvert Et vous comprenez, n’est-ce pas ?… Je m’appelais Madani Mais maintenant Naturellement On m’appelle Blanchette. Je dis bien : naturellement ! N’est-ce pas le cas de dire naturellement ? Quinzième masque Et puis Vous savez quoi ? Les négriers Ils interviennent Chez nous Dans nos rivalités Dans nos dissensions Entre tribus Entre peuples. Et puis Vous savez quoi ? Les négriers Ils fournissent Le cas échéant
  • 101. 101 Des « conseillers techniques » Et des armes meurtrières Et des munitions... Et puis Vous savez quoi ? Les négriers Ils nous poussent Comme ils savent si bien le faire Les uns contre les autres A nous haïr A nous guerroyer. Alors Nous On prend les armes Et puis Moutonnièrement En toute inconscience Nous On se brûle nos vestiges On s’abîme nos trésors On se traîne nos vieillards par les barbes On se dévergonde nos filles et nos femmes On s’écrase nos enfants On s’assomme
  • 102. 102 On s’entretue On s’égorge On s’éventre On se massacre On se décime Comme ça Dans des barbaries horribles et honteuses Remplissant si gaiement A ras bord Les grands calices des préjugés et des thèses De mépris et de dédain. Seizième masque Et nous (gestes) Fuyant nos propres terres Par la barbarie souillées Désespérément souillées Nous voici Ici De nos propres grés Finir notre vie En esclave Esclave des temps modernes Souffrant fatigues et misères A leurs volontés A leurs fantaisies
  • 103. 103 Pour leur bien-être… Dix-septième masque (À part) Et Moi La mort dans l’âme Je suis toujours à me demander Dans ma petite tête de nègre : « Est-ce vraiment bien d’agir ainsi ? ». (Il ou elle ferme les yeux, fait quelques pas en avant). Allez ! Je m’arrête là J’arrête C’est dégueulasse ! J’en ai les larmes aux yeux. Et puis J’en ai assez Assez de me remuer le cœur comme ça Assez de me donner comme ça Tout comme au zoo En spectacle Gratuitement. Assez ! Assez ! Assez ! Assez ! Assez !…
  • 104. 104 Je n’en peux plus ! Assez ! Assez ! Assez ! Assez ! Assez !… (Pendant qu’il ou elle fait quelques pas pour sortir, on entend une vague d’échos répétant : » « Assez ! » Les autres répètent : « Moi aussi, je m’arrête là », et sortent l’un après l’autre. Le plateau se vide petit à petit. Les autres personnages disent la même idée, mais en des termes différents. La lumière s’estompe et on entend alors de la musique de Maxime Le forestier : « On ne choisit pas… Les gens naissent égaux en droit à l’endroit où ils naissent…». (Rideau)
  • 105. 105 AACCTTEE IIVV Scène 1 Voix off 25 juin 1694. Nous sommes à la cour de Versailles. Il est 11 heures. Dans le cabinet du conseil se tient le Conseil d’État ou « Conseil d’en Haut ». Le Grand Maître des cérémonies Honorables conseillers, en ce jour, nous recevons à notre conseil, à titre exceptionnel, M. Willie Lynch (Il se lève et salue) que je vous demande d’accueillir très chaleureusement, selon les régularités de nos traditions ancestrales (Applaudissements). Je vous remercie. M. Willie Lynch est un citoyen anglais, propriétaire d’esclaves aux Antilles. Il est parmi nous en vue de nous entretenir de ses méthodes qu’il a mises au point pour arriver à contenir toutes résistances des esclaves et surtout pour nous dire comment les faire travailler en bêtes de somme pour que des produits tant demandés en France et partout dans le monde soient produits quasi gratuitement. Alors, sans plus attendre, nous allons lui donner la parole pour son exposé. Après quoi, nous ouvrirons le débat. M. Lynch, vous avez la parole. (Applaudissements). Willie Lynch Tout d’abord, je vous remercie de votre accueil chaleureux. Ensuite, je vous prie de m’excuser pour mon accent et pour mes fautes de français.
  • 106. 106 Le Grand Maître des cérémonies Qu’importe, M. Lynch, la façon dont vous vous exprimez. Pourvu que vous nous disiez ce que nous voulons savoir. Willie Lynch Merci beaucoup. Donc, je continue pour dire que c’est avec un réel plaisir que je réponds à votre invitation. Je voudrais exprimer ma profonde gratitude à Sa Majesté de l’honneur de m’accueillir en ce lieu grandiose et prestigieux, en cette circonstance solennelle. Mon but est : vous faire part de ma grande expérience, en tant que propriétaire d’esclaves. C’est quelques jours après avoir prononcé une conférence à ce sujet aux Etats-Unis, que votre invitation m’est parvenue dans ma plantation des Antilles où j’ai expérimenté certaines méthodes nouvelles et anciennes de contrôle des esclaves. Donc, en tant que propriétaire d’esclaves, je vais vous indiquer comment garder le contrôle sur les esclaves. En d’autres termes, je suis là pour vous aider à résoudre efficacement vos problèmes avec les esclaves. Je vous assure, d’entrée de jeu, que ma méthode est efficace, très efficace. Je dirais même que ma méthode est plus efficace que la méthode de la Rome Antique. Je l’ai suffisamment expérimentée sur les Nègres, et j’en ai obtenu des résultats probants. (Applaudissements. Pause) Selon mes informations, vous utilisez ici, conformément au Code Noir, le couperet pour mutiler vos esclaves, ainsi que l'arbre et la corde pour pendre vos esclaves. C’est d’autant plus vrai que, en venant ici, j’ai moi-même rencontré un Nègre étendu par terre, à qui il manquait l’oreille droite et la jambe gauche. De plus, à quelques kilomètres d’ici, j’ai aperçu le cadavre
  • 107. 107 d'un esclave noir, pendant à un arbre. Excusez-moi de vous le dire, mais, par ces mutilations et ces pendaisons, vous agissez en criminels (Murmures). Et, en plus et surtout, est-ce que vous vous rendez compte que, ainsi, vous perdez une précieuse marchandise, vous perdez un outil précieux de travail ? Maintenant, puisque vous les avez handicapés, puisque vous les avez pendus, par conséquent, vous manquez d’esclaves pour travailler. Alors, vos récoltes seront laissées trop longtemps sans soin dans les champs ; et donc, en lieu et place de bénéfices, vous accumulez inutilement des pertes. Il faut ajouter à cela que, en agissant comme vous faites avec ces individus aux cœurs noirs à l’image de leurs corps noirs comme la nuit, aux mentalités primitives, vous suscitez les haines et les insurrections de vos esclaves, vous donnez encore plus l’envie à vos esclaves de s'enfuir. Et, qui pis est, vous exposez vos propres vies à de graves dangers, dans la mesure où, n’ayant plus rien à craindre, ni rien à perdre, ces individus peuvent, à tous moments, se transformer en de véritables fauves. (Pause). Majesté, Honorables conseillers, pour éviter ces problèmes, ces risques inutiles, je vais vous présenter ma méthode complète, efficace, infaillible pour contrôler vos esclaves noirs. Je garantis à chacun d’entre vous que ma méthode, si elle est appliquée correctement, elle vous permettra de contrôler vos esclaves pendant au moins trois cents ans, croyez-moi. Ma méthode est simple, toute simple. N'importe quel membre de votre famille ou de votre entourage, n'importe quel maître ou contremaître peut utiliser cette méthode et obtenir des résultats efficients. En général, nous croyons que les noirs se ressemblent tous. Mais non ! Attention, comme nous, il existe un certain nombre de différences parmi les noirs. Alors, j’ai tout d’abord relevé ces différences et je les ai amplifiées, ou si vous préférez, je les
  • 108. 108 ai exagérées. En d’autres termes, j'ai utilisé la crainte, la méfiance et l’envie pour maîtriser, pour contrôler, pour commander les esclaves noirs. Voici ma méthode : faites une simple petite liste de différences. Sur cette liste inscrivez d’abord : ÂGE. Mais, attention ! Ce mot est en première position seulement parce qu'il commence par la lettre A. En seconde position mettez : COULEUR ou TEINT ou NUANCE. Après, ajoutez : INTELLIGENCE, TAILLE, SEXE, TAILLE DES PLANTATIONS, STATUTS DANS LES PLANTATIONS, ATTITUDE DES PROPRIETAIRES. Précisez si les esclaves vivent dans la vallée, sur une colline, à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, s’ils ont les cheveux fins, ou les cheveux crépus, s’ils sont grands ou petits de taille, et ainsi de suite. (Pause). Maintenant que vous avez cette liste de différences, voici le plan d'action : inculquez aux Noirs le complexe d’infériorité vis-à-vis des Blancs ; inculquez aux noirs que le Blanc est supérieur au Noir ; inculquez aux Noirs que la méfiance est plus importante que la confiance, que l’envie est un moteur plus puissant que l’admiration, que le respect vaut mieux que la contestation, que la calomnie est meilleure que l’éloge, que la jalousie est meilleure que l'exaltation, que la servilité est meilleure que l’ambition, que la discorde est meilleure que l’entente, etc. Les esclaves noirs, après avoir reçu cet endoctrinement, ils s’auto-réapprovisionneront en soumission, ils s’auto- régénéreront en esclaves, pendant des centaines et des centaines d'années, peut-être même pendant des milliers d'années. (Applaudissements, pause). Ma méthode consiste aussi à utiliser les Noirs les uns contre les autres, minutieusement, astucieusement, dans tous les domaines, de façon à créer en leur sein une crise de confiance totale, de façon à les empêcher de s’unir, d’être prospères et fiers d’eux-mêmes. Vous devez monter les Noirs d’un certain
  • 109. 109 âge contre les jeunes noirs, et les jeunes noirs contre les vieux. Vous devez monter aussi les Noirs à peau plus foncée contre les Noirs à peau claire, ensuite monter les Noirs à peau plus claire contre les Noirs à peau moins foncée. Vous devez monter les femmes noires contre les hommes noirs, et les hommes noirs contre les femmes noires. Vous devez monter les Noirs dotés d’une conscience critique élevée contre les autres noirs soumis. Vous devez également faire en sorte que vos domestiques blancs et les contrôleurs se méfient de tous les Noirs. Mais, il est nécessaire que vos esclaves noirs vous fassent confiance et soient totalement dépendants de vous, soumis complètement, voire aveuglement à vous, par exemple en leur faisant de petits dons. Vous devez faire en sorte que vos esclaves noirs doivent vous aimer, vous respecter, vous aduler et ne faire confiance qu’à vous, uniquement à vous, de la même manière qu’un chien est soumis et obéit, sans chercher à comprendre. Majesté, Honorables conseillers, telles sont les recettes et les formules-clés pour parvenir à dominer les Noirs pendant plusieurs siècles. Utilisez-les, ces recettes. Que vos épouses et vos enfants les utilisent aussi. Ne manquez jamais une seule petite occasion de les utiliser, quels que soient les domaines, quelles que soient les circonstances. Utilisez cette méthode de façon intense pendant une année, et vous verrez que les Noirs eux-mêmes resteront perpétuellement méfiants et complexés et demeureront vos esclaves, de générations en générations, d’années en années, de siècles en siècles. Majesté, Honorables conseillers, j’en ai fini et je vous remercie de votre attention très aimable. (Applaudissements). Majesté et messieurs, j’ai l’agréable plaisir et le grand honneur de remettre ce kit (Geste) qui contient le texte intégral intitulé : « Méthodologie de conditionnement du Nègre pour en faire un serviteur
  • 110. 110 perpétuel ». Merci beaucoup. Thank you very much. (Applaudissements). Le Grand Maître des cérémonies En votre nom à vous tous, Majesté, Honorables conseillers, je voudrais remercier M. Lynch pour son brillant exposé. Je sais que vous brûlez impatiences de poser des questions à M. Lynch. Certes ! Mais, je ne doute pas, Honorables conseillers, que vous saurez attendre, ne serait-ce que le temps d’un apéritif ou si vous préférez d’un cocktail, et nous poursuivrons notre conseil. Souffrez donc que nous suspendions le conseil pour quelques instants. Nous ouvrirons le débat aussi tôt après. Scène 2 Voix off 25 juin 1694. Nous sommes à la cour de Versailles. Après l’exposé magistral de M. Lynch, un apéritif est servi. Des boissons délicieuses, y compris vins, champagne, spiritueux, thé, café… Scène 3 Voix off 25 juin 1694. Nous sommes à la cour de Versailles. Après l’apéritif, voici la suite du conseil, et le moment tant attendu des questions au conférencier du jour, M. Willie Lynch.
  • 111. 111 Le Grand Maître des cérémonies Majesté, Honorables conseillers, chose promise, chose due, dit-on. Immédiatement, nous ouvrons le débat, pour les questions et réponses. Posez directement vos questions à M. Lynch. (Sourire). Comme vous voyez, M. Lynch est à votre disposition pour répondre à toutes vos questions. Willie Lynch Je suis votre serviteur. (Large sourire). Le Grand Maître des cérémonies Avant de vous laisser la parole, permettez-moi de préciser que vous pouvez apporter des précisions, si nécessaire. Vous pouvez aussi apporter à l’exposé des compléments d’information, ainsi que vos avis et vos observations. Ceci dit, vous avez la parole. Le Ministre de l’intérieur Je vous remercie M. Lynch, pour votre brillante prestation. Voici ma question : pourriez-vous, s’il vous plaît, nous indiquer la meilleure recette pour fabriquer un esclave en vue de la bonne marche de nos affaires ? Et puis, dites- nous, M. Lynch, quels types de rapport établir avec les esclaves ? Willie Lynch D’abord, dans l’intérêt de l’économie et pour la bonne marche du business, je veux dire des affaires, il est tout
  • 112. 112 d’abord indispensable d’étudier et de connaître la nature humaine, en particulier, la nature des esclaves. Moi-même et beaucoup d’autres propriétaires d’esclaves, nous avons obtenu d’excellents résultats, grâce à cette étude. Il faut savoir que avoir affaire à des nègres, ce n’est pas avoir affaire à la boue, ni au bois, ni à la pierre, mais à des individus à part, qu’il faut prendre au prime abord comme du matériel de travail ou des outils de production ; et, tout propriétaire d’esclaves a besoin de connaître le matériel avec lequel il travaille. C’est fondamental, voyez-vous ! Par ailleurs, pour sa propre sécurité et dans le but de la bonne marche de ses affaires, tout propriétaire d’esclaves doit être conscient de l’injustice et du mal qu’il perpètre à chaque heure et il doit savoir ce qu’il éprouverait lui- même dans une situation d’esclavage. Le propriétaire d’esclaves doit pouvoir détecter constamment tous signes de rébellion dont il aurait quelque crainte. Il doit tout observer, d’un œil habile. Il doit apprendre à lire avec une grande exactitude l’état d’esprit et le cœur des esclaves, à travers leurs visages, leurs gestes, leurs mouvements : une sobriété inhabituelle, le refus d’un don, une distraction apparente, une maussaderie, une indifférence, ou toutes sortes d’humeur hors de l’ordinaire, tout cela doit interpeller, faire l’objet de suspicion et d’enquêtes. Dans ce sens, je vous conseille de lire le livre « Comment fabriquer un esclave » de Frederick Douglas. C’est une étude très importante qui propose une recette scientifique pour « dégrader l’homme et le réduire à l’état d’esclave ». Dans cette même étude, Frederick Douglas décrit les résultats des idées Anglo-saxonnes et propose des méthodes efficaces pour se sécuriser dans toute relation maître/esclave. (Applaudissements). Le Ministre de l’intérieur
  • 113. 113 Je voudrais d’abord vous remercier et vous féliciter pour votre excellent exposé, M. Lynch. Pourriez-vous, s’il vous plaît, vous qui connaissez sans doute très bien cette étude de Frederick Douglas, nous en dire un mot et revenir un peu plus en détail sur votre méthode de dressage des nègres pour en faire nos esclaves perpétuels, de générations en générations ? Comment procéder et de quoi avons-nous besoin? Willie Lynch Eh bien ! Voici comment procéder pour dresser les nègres et en faire vos esclaves de générations en générations. Tout d’abord, il nous faut, un homme noir : le nègre, une femme noire enceinte ou pas : la négresse, et un enfant noir : le négrillon. Secondo, il faut utiliser le même principe de base employé pour dompter un animal sauvage, pour dresser un cheval, y compris avec quelques pratiques plus soutenues, plus corsées. Je précise que ce que nous faisons en dressant les chevaux, c’est les dégrader d’une forme de vie à une autre, au point de les réduire à leur état naturel. Tandis que la nature les pourvoit avec des capacités naturelles pour prendre soin d’eux-mêmes et de leur progéniture, nous, par le dressage, nous détruisons leurs capacités, nous supprimons leur aptitude d’indépendance et, de ce fait, nous créons en eux un état de dépendance, de telle sorte que nous puissions obtenir de ces chevaux une servitude, une aptitude à la production, tout à fait utile, tout à fait indispensable pour nos affaires, pour nos plaisirs, pour nos loisirs. C’est exactement le même procédé qu’il faut utiliser pour réduire les nègres en esclaves. Il faut les dresser, les nègres, de la même manière qu’on dresse les chevaux, et partant, ils seront à nos services, ils travailleront et
  • 114. 114 produiront pour notre prospérité, fût-il à leurs dépens. Quant au livre de Douglas, je n’en dirai pas plus, de sorte à vous inciter à le lire. J’en ai pour vous deux exemplaires traduits de l’anglais. (Gestes, éclats de rires, applaudissements). Le Ministre du commerce Avant de poser ma question, je vous prie, M. Lynch, d’accepter « my congratulations ». (Rires). Maintenant, voici ma question, c’est en deux volets. Premier volet : pourriez-vous nous dire quels sont les principes cardinaux du dressage d’un nègre ? Deuxième volet : sachant qu’une économie à court terme conduit inexorablement à l’échec, comment planifier l’esclavage à long terme, afin d’éviter les troubles ou les perturbations dans l’économie, du moins pour prévenir la désorganisation du système économique ? Willie Lynch D’abord, je précise, pour vous et les générations futures, que ces principes du dressage, c’est pour les deux bêtes, à savoir, le nègre et le cheval. Voyez-vous, quand ils sont laissés dans leur état sauvage, le cheval et le nègre sont mauvais pour l’économie. Donc, le cheval et le nègre doivent être, tous les deux, dressés et conjoints pour garantir l’essor de l’économie, pour produire un rendement varié et efficient au travail. Pour planifier l’esclavage à long terme, une attention spéciale et particulière doit être accordée à la femelle et au petit, du cheval et du nègre. Tous deux doivent être enseignés à s’exprimer dans un nouveau langage particulier, un langage contrôlé. Je pourrais en parler plus longuement
  • 115. 115 tantôt, si vous voulez. Tous deux, notamment la femelle et le petit, doivent recevoir des instructions psychologiques et physiques de consentement créées spécialement pour eux. (Pause). Lorsqu’ils sont capturés, un cheval et un nègre laissés à l’état sauvage sont tous deux dangereux, car ils auront toujours tendance à chercher à retrouver leur liberté, et ce faisant, ils pourraient vous tuer pendant votre sommeil. Alors, vous ne pourrez pas vous reposer, car ils dorment quand vous êtes éveillés, et sont éveillés lorsque vous dormez. Je le répète : laissés à l’état sauvage, le nègre et le cheval sont dangereux pour vous et votre famille. De plus, ça demande trop d’énergie, trop de travail à les surveiller hors de la maison. Au total, vous ne pouvez pas les faire travailler s’ils sont laissés dans leur état naturel. C’est pourquoi le cheval et le nègre doivent tous deux être dressés ; et, les dresser, c’est les faire passer d’une vie à une autre vie, d’une mentalité à une autre mentalité. Pour y arriver, laissez le corps, attaquez-vous à leur esprit, agissez sur leur mental. En d’autres termes, dressez leur volonté de résister, de protester, pour les réduire à la soumission, à la subordination, à la docilité, à la résignation... donc, pour mr résumer, je dirais que le procédé du dressage est le même, tant pour le cheval que pour le nègre, à quelques degrés ou variantes près. (Applaudissements) Le Ministre de l’économie M. Lynch, pourriez-vous, s’il vous plaît, revenir ou insister sur l’importance du dressage dans l’économie ? Willie Lynch Un bref discours sur le développement de l’enfant va
  • 116. 116 mettre en lumière les principes fondamentaux de l’essor économique. Ces principes nous enseignent qu’il faut toujours prêter peu d’attention sur les générations actuelles, mais se concentrer plus sur les générations futures. D’où, l’importance du dressage de la femelle et des petits. Ainsi, par exemple, prenez le cas des chevaux sauvages, une jument et un poney, c’est à dire un jeune cheval. Dressez la jument complètement jusqu’à ce qu’elle devienne docile, très docile, jusqu’à ce que vous ou n’importe qui puisse la chevaucher confortablement. Entraînez la jument afin qu’elle vous mange dans la main, et elle enseignera son enfant à vous manger dans la main également. Tel est le principe du dressage de la jument et du poney. Lorsque l’on contrôle la jument, il va de soi que la jument se charge de mettre les poulains sous contrôle pour la bonne économie de son maître qui la contrôle elle- même. Cela peut aller de génération en génération. Utilisez le même procédé pour dresser les nègres, mais variez les degrés et augmentez la pression pour créer un retournement d’esprit complet chez les nègres. Ainsi, si vous dressez la négresse, elle va dresser l’enfant nègre, dès ses premières années de développement et lorsque l’enfant nègre est assez âgé pour travailler, la négresse va vous livrer l’enfant nègre, comme sur un plateau en or, car son instinct maternel aura été perdu durant le dressage original. (Applaudissements). Le Marquis de Villars Et, M. Lynch, qu’en est-il du cas spécifique du dressage des femmes noires ? William Lynch
  • 117. 117 C’est simple ! Prenez les négresses et faites une série de tests sur elles pour voir si elles se soumettront volontairement à vos désirs ou non. Testez-les de toutes les manières, parce qu’elles sont le facteur le plus important, je veux dire le plus déterminant, pour une bonne économie. Si elles montrent le moindre signe de résistance à se soumettre complètement à votre volonté, n’hésitez pas à utiliser le fouet sur elles pour extraire d’elles jusqu’à la dernière part de résistance qui leur reste. Prenez garde à ne pas les tuer, car dans ce cas, vous gaspillerez une bonne source d’économie. En état de soumission complète, les femmes noires elles-mêmes, elles entraîneront leurs enfants dès leur plus jeune âge à travailler pour vous quand ces enfants seront en âge de le faire. Comprendre cela, c’est la meilleure des choses. Vous savez quoi ? Il faut dresser les femmes noires, de façon spécifique, pour limiter leur tendance protectrice, leur affection maternelle envers leurs enfants, et pour retourner leur état psychologique d’indépendance. Il faut dresser les femmes noires, de façon spécifique, afin qu’elles éduquent leurs enfants à être dépendants, mentalement faibles, mais physiquement forts. Ce sera une situation parfaitement positive pour votre économie. (Applaudissements). Duc d’Orléans Vous avez dit tantôt que nos modes de sanctions, conformément au Code Noir, pour garder le contrôle sur les esclaves étaient inefficaces, voire mauvais, et que vous êtes ici pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes avec les esclaves. Vous avez raison de dire que, par les mutilations et les pendaisons, non seulement nous suscitons les haines et les insurrections des esclaves, non
  • 118. 118 seulement nous donnons encore plus l’envie à nos esclaves de s'enfuir, mais surtout, et vous avez raison, M. Lynch, nous perdons une précieuse marchandise, un outil important, indispensable de travail. Ce qui nous cause de graves préjudices et expose à de réels dangers. Et, M. Lynch, vous n’avez pas tort de dire cela. Mais maintenant, dites-nous comment éviter ces problèmes, et présentez- nous, en quelques mots, votre méthode qui, selon vos propres propos, nous permettra, en fait, de contrôler les esclaves pendant au moins trois cents ans, comme vous dites. (Gestes d’approbation). Willie Lynch Majesté, Honorables conseillers, pour éviter ces problèmes, je vais vous présenter ma méthode. Elle est simple, toute simple. Voici : prenez le nègre le plus méchant, le plus insoumis, le plus récalcitrant, déshabillez- le devant les autres nègres, devant les femmes et les enfants, faites-lui des brûlures sur tout le corps, attachez sa jambe gauche à un cheval et sa jambe droite à un autre cheval faisant face à une direction opposée, et puis faites avancer les deux chevaux comme pour le “déchirer”. Je dis bien : devant les autres nègres. L’étape suivante consistera à prendre un fouet et à le battre jusqu’à ce qu’il tombe évanoui, devant sa femme et ses enfants. Ne le tuez pas, mais faites-le souffrir le plus durement et le plus longtemps possible, toujours devant les autres nègres. Ainsi vous mettrez la crainte en lui, et vous en ferez un animal docile et disponible à tous moments. Du coup, les autres nègres seront résignés. Quand j’ai fait mes conférences aux USA, cette méthode très originale et très efficace que je viens de vous expliquer, les Américains l’ont aussitôt baptisée « lynching » qu’on pourrait traduire
  • 119. 119 en français, je crois, par « lynchage ». Et dans le même sens, on a créé le verbe « to lynch », je crois en français « lyncher ». Il est vrai que j’en suis très flatté. Voyez-vous, nos langues s’enrichissent à tous les jours de nouvelles terminologies, c’est pourquoi on les appelle des « langues vivantes ». (Rires, applaudissements). Le Marquis de Villars Si je vous comprends bien, M. Lynch, dans le système du dressage, il faut mettre les femmes en avant, n’est-ce pas ? Pourquoi ? William Lynch Certes oui ! Il faut mettre les femmes en avant. Pourquoi ? Parce que la femme garde la tradition, elle engendre l’avenir en même temps qu’elle transmet le passé, afin que se perpétuent les rites, l’éducation, les us et coutumes... Donc, si vous mettez les femmes en avant, après, vous pourrez dormir tranquillement, étant donné que le nègre a une grande crainte de sa femme, et que la femme noire ainsi dressée se tiendra comme garde pour vous. Parce que, lorsque la femme est mise en avant et qu’elle se tient comme garde pour vous, l’enfant ne pourra pas éviter de devenir un instrument utile de travail, prêt à être conjoint au cheval dès le bas âge. Et alors, lorsque l’enfant nègre atteint l’âge de 16 ans, il est complètement et automatiquement dressé, prêt pour une longue vie de travail, prêt pour la reproduction d’une forte unité de labeur. Croyez-moi, par le dressage des nègres, en leur inculquant un esprit de soumission et de dépendance vis- à-vis de vous, vous aurez créé un cycle à orbite, c'est-à- dire un cycle qui tourne sur son propre axe pour toujours,
  • 120. 120 à moins qu’un phénomène ait lieu qui en vienne à en perturber le processus. (Applaudissements). Le Marquis de Gournay M. Lynch, dans le système de l’esclavage, qu’en est-il des mariages ou des unions entre les nègres, ainsi que des enfants qui naissent de leurs procréations ? William Lynch Pour les mariages, je souscris aux prescriptions du Code Noir que j’ai lu avec attention. Quant aux enfants qui naissent des mariages nègres, ils doivent être éduqués avec prudence et dans les proportions bien gardées, sinon il en sera fini du système de l’esclavage. Je veux dire les enfants nègres doivent être dressés, comme leurs parents, de manière à créer chez eux un complexe permanent d’infériorité, de manière à demeurer inconsciemment et subconsciemment figés, mentalement dépendants et faibles, mais physiquement forts pour le travail, les activités physiques et sportives ; en d’autres termes : il faudra privilégier leur corps au détriment de leur esprit. Dans quelques années, lorsque ces enfants deviendront adultes et seront aptes à se reproduire, il faudra les conditionner de façon à perpétuer le système qui comportera plusieurs cycles. (Applaudissements). Ces cycles entrent dans un planning long et détaillé, de sorte que les nègres puissent demeurer dans une situation permanente, indéfinie, illimitée, perpétuelle d’esclavage, et... Ministre de l’économie Excusez-moi, M. Lynch, de vous interrompre. Mais, je
  • 121. 121 voudrais que vous vous étendiez un peu plus sur la nature du système de l’esclavage et plus spécifiquement sur ses différents cycles ? William Lynch Selon nos experts, les cycles du système de l’esclavage iront de la Traite négrière à la Colonisation, ensuite de la Colonisation à l’Indépendance des colonies, ensuite de l’Indépendance des colonies à l’Immigration, ensuite de l’Immigration à la Délocalisation, ensuite de la Délocalisation à la Globalisation, et ainsi de suite… Je précise que, autant la Traite négrière était basée sur le négoce des nègres, autant la Colonisation sera basée sur les travaux forcés, autant l’Indépendance des colonies sera basée sur l’exploitation des ressources des colonies par l’entremise des rois nègres que nous élèverons aux grades de « Chefs d’Etat » ou « présidents », autant l’Immigration et la délocalisation seront l’esclavage moderne, etc. Je ne pourrai pas vous en dire plus sur-le-champ, mais peut-être en aparté tout à l’heure… Et puis, nos experts continuent les recherches pour que, comme je vous l’ai dit tantôt, les nègres puissent demeurer dans une situation permanente, indéfinie, illimitée, perpétuelle d’esclavage... En général, ceux des nôtres qui grognent, voyez-vous, ne sont hélas ! pas dans le coup. (Rires, applaudissements). Le Ministre de l’économie Vous avez affirmé que laissés dans leur état naturel, du moins sauvage, le cheval et le nègre demeurent des biens non économiques. Vous l’avez très bien démontré, merci. Mais, moi ma préoccupation, c’est : est-ce que le système va se perpétuer effectivement et comment il va se
  • 122. 122 perpétuer, pour profiter à nos générations futures, M. Lynch ? … William Lynch Nos experts nous ont avertis à propos des possibilités que ce système de l’esclavage perdure et se perpétue. Ils disent que tout système est amené à « se rouiller », comme le fer. D’où, le besoin permanent d’y réfléchir pour renouveler les cycles qui le composeront. Nos experts disent aussi que l’esprit a une forte tendance à se diriger et se corriger sur une période de temps donnée… D’où, le meilleur moyen de perpétuer l’esclavage, c’est “d’effacer”, du mental du nègre, sa propre histoire et de créer une multitude de phénomènes d’illusions, afin que chaque illusion tourne dans son propre orbite, comme quelque chose similaire à une balle flottant dans le vide. Cette création de multiples phénomènes d’illusions viendra en appui aux principes de dressage, de reproduction, et même de reproduction croisée, du nègre et du cheval, tel que mentionné plus haut... (Applaudissements). Le Ministre de la culture Pourriez-vous, M. Lynch, nous donner, pour nous-mêmes, ainsi que pour nos générations futures, quelques définitions des termes usités en ce domaine. William Lynch Bien entendu ! Alors voilà : le cycle à orbite signifie quelque chose qui tourne et ayant une issue. L’axe signifie ce sur quoi ou autour de quoi le corps tourne. Le phénomène signifie quelque chose situé au-delà des conceptions
  • 123. 123 ordinaires et inspirant admiration et émerveillement. La multiplicité signifie un grand nombre, tel que ça concerne par exemple tout le globe... Le Ministre de l’économie Je ne voudrais pas vous couper la parole, mais dites-nous, M. lynch : qu’entendez-vous par reproduction croisée, surtout en ce qui concerne les nègres, si tel est le cas ? William Lynch La reproduction croisée d’un cheval signifie : prendre un cheval et l’accoupler avec un âne, on peut en obtenir une mule qui n’est pas productive. Quant à la reproduction croisée des nègres, elle signifie prendre du bon sang blanc et les mettre dans autant de négresses que possible, en variant les doses et avec le ton voulu, jusqu’à ce que d’autres types de couleurs et d’êtres apparaissent... Vous avez une multitude de couleurs, des nègres inhabituels, spéciaux, certains auto-productifs, d’autres non ; certains consistants, d’autres mourant, etc. Il faut garder ceux qui sont consistants… (Applaudissements). Le Marquis de Gournay Vous avez parlé tantôt du langage contrôlé, et vous avez promis revenir plus longuement sur le langage des esclaves. Qu’en est-il exactement, M. Lynch ? William Lynch La réponse est nette : nous devons annihiler complètement la langue native, je veux dire la langue maternelle du
  • 124. 124 nègre et instituer un nouveau langage qui va de pair avec sa nouvelle vie de travail, de bête de somme. Vous savez que la langue est une institution fondamentale qui touche jusqu’au cœur des gens. Plus un individu connaît la langue d’un autre pays, plus il est capable d’évoluer dans tous les niveaux de la société de ce pays. Donc, si un étranger est un ennemi du pays, et qu’il maîtrise la langue de ce pays, il est évident que ce pays devient vulnérable à l’attaque ou à l’invasion d’une culture étrangère. Par exemple, prenez un esclave et enseignez-lui votre langage. Dès qu’il connaîtra tous vos secrets, eh bien ! il n’acceptera plus de demeurer un esclave, car vous ne pourrez plus le tromper ; or, l’un des piliers ou l’un des ingrédients basiques du maintien et de la perpétuation de l’esclavage, c’est rendre l’autre dupe et naïvement complice de la situation qu’il vit. Le Ministre de la culture Vous m’interpellez là, M. Lynch, parce que vous abordez là le problème crucial de l’instruction ou pas des nègres. Et, c’est très important. Alors soyez plus explicite, appuyez vos propos sur des exemples précis qui attestent bien les conséquences d’instruire les esclaves. William Lynch Exactement ! Pour être précis, disons que, par exemple, si vous dites à un esclave qu’il doit cultiver “notre champ” et qu’il connaît bien la langue que vous utilisez, il saura que “notre champ” ne signifie pas “notre champ”, car il comprend tout à fait les rouages du système de l’esclavage et il pourrait dénoncer, révéler aux autres esclaves le subterfuge de ce que “notre champ” signifie réellement.
  • 125. 125 Vous devez donc faire attention, en instruisant les nègres dans nos langues, car les mots ou les termes sont, vous savez, une grande partie notre culture, de nos valeurs, de notre âme. Vous savez, nos valeurs sont cachées et véhiculées à travers nos langues. Et donc, les nègres qui comprennent très bien nos langues, voire qui les maîtrisent, constituent une menace, une véritable menace pour nous et pour le système d’esclavage. Et donc, s’il vous plaît, mettez en place un nouveau langage pour les esclaves, et surveillez, contrôlez avec une extrême vigilance notre système d’éducation et de formation, sinon les nègres entreront bientôt dans nos maisons, dans nos vies, ils nous parleront bientôt “d’homme à homme”, d’égal à égal, ils exigeront bientôt de s’asseoir à la même table que nous, ils iront jusqu’à courtiser nos femmes, et même à coucher dans nos lits. Et comble des combles, ils prétendront à nous instruire dans nos propres langues. Et ça, je vous assure : c’est dangereux ! Dan-ge-reux ! Cela pourrait même entraîner la dégradation de notre race, la détérioration, voire la mort de notre système économique et social, et ça en sera fini de notre domination, de la suprématie de notre race…En tout cas, vous ne direz plus que vous n’êtes pas avertis de cette menace, de ce péril latent, n’est-ce pas ?... A vous d’être prévoyants et d’y pourvoir pour l’avenir ! (Gestes, applaudissements). Le Marquis de Villars Pourriez-vous, s’il vous plaît, être un peu plus explicite, M. Lynch ? Donnez-nous, s’il vous plaît, un autre exemple, et nous comprendrons mieux. William Lynch
  • 126. 126 D’accord ! Je vais donner un autre exemple : mettez un esclave dans un enclos de cochon, entraînez-le à y vivre et inculquez-lui de considérer qu’il est dans une situation de vie confortable, normale. Si vous l’instruisez, dès lors le plus grand problème qu’il vous causera, c’est qu’il pourra distinguer maison et enclos, au point de valoriser une maison plus qu’un enclos de cochon. Dès lors, il vous harcèlera pour que l’enclos soit propre ou bien pour qu’il sorte de là, n’est-ce pas ? Au départ, c’est un problème de langue, n’est-ce pas ? D’où, autant que possible, fermer toutes les voies par lesquelles la lumière pourrait entrer dans leurs têtes de nègres. Si nous pouvions supprimer toutes leurs capacités et les opportunités à voir la lumière, notre travail serait complet ; ils seraient alors, ils resteraient alors au niveau des bêtes de champs et nous serions saufs, tranquilles. Ainsi, se perpétuerait l’esclavage, sous des formes différentes et variées. Voilà ce que je crois. Je ne sais pas si j’ai été clair… Le Grand Maître des cérémonies Ne vous en faites pas, M. Lynch, tout est clair, même très clair. C’est un bonheur de vous écouter. Je crois savoir qu’on a dit tout et tout ce qui pouvait être dit sur ce business et qu’on peut applaudir M. Lynch. (Applaudissements. Tous se mettent debout pour l’acclamer). Willie Lynch (Il se met debout). Merci beaucoup… Thank you very much… Thank you very much… Merci beaucoup… Le Grand Maître des cérémonies
  • 127. 127 Avant de lever la séance, je demande votre attention, s’il vous plaît, pour communiquer la suite du programme de la journée. Dans quelques instants, soit à 13 h : Dîner au « Petit Couvert ». Après, nous revenons au cabinet pour que Sa Majesté et son illustre hôte se changent pour une partie de chasse. Vous savez que Sa Majesté ne chasse plus à cheval depuis qu’il s’était cassé le bras l’année dernière, mais il conduit habilement la voiture découverte. Par ailleurs, il est prévu une petite promenade. Sa Majesté adore ses jardins. M. Lynch, je vous informe que Sa Majesté a écrit un guide pour mieux visiter les jardins. Dans leur promenade, Monsieur Le Notre et Monsieur de Mansart accompagneront Sa Majesté et son hôte… Dans la soirée, une représentation théâtrale spéciale de la pièce « Bérénice » de Racine. Sa Majesté, qui a du goût et de la finesse, adore cette pièce qui est, à n’en pas douter, la plus lyrique et la plus élégiaque de toutes les tragédies de Racine. Vous savez, M. Lynch, Racine est un des monuments de notre littérature. Il nous a confié, il y a quelques jours, qu’il compose, en ce moment une grande œuvre qui aura pour titre « Le Roi-Soleil ». (Un temps). A tout à l’heure. Je vous remercie. (Applaudissements). (Rideau)
  • 128. 128 EPILOGUE Tous les acteurs sont présents sur la scène. Les ténèbres les enveloppent. Puis, progressivement, elles s’éclaircissent. Alors, on distingue leurs visages et leurs formes. (Bref instant). Dominique Torrès La parole est à Monsieur Frantz Fanon. Premier acteur La parole est à qui ? Dominique Torrès Mais, à Monsieur Frantz Fanon ! Je dis bien : Frantz Fanon. Premier acteur Connais pas, moi !... Dominique Torrès Eh bien ! Pour ceux ou celles qui ne le sauraient pas, M. Fanon est psychiatre et écrivain martiniquais, auteur du livre mémorable « Les Damnés de le terre » et de bien d’autres. (Applaudissements, puis silence). Premier acteur Très bien ! Très bien !... (Il ou elle applaudit).
  • 129. 129 Dominique Torrès Mesdames et messieurs, prêtez l’oreille, s’il vous plaît. Dans quelques instants, M. Fanon va prendre la parole. (Un temps inappréciable s’écoule, puis apparaît Frantz Fanon). Mesdames et messieurs, sous vos applaudissements : M. Frantz Fanon… (Applaudissements. Silence). A vous, M. Fanon ! (A très haute voix). M. Frantz Fanon… Frantz Fanon (Gestes) C’est à vous Frères, sœurs, camarades, Que je parle Je vous parle d’Homme à Homme Et je vous dis : Frères, sœurs, camarades, Voici des siècles Des siècles que des hommes ont pris la direction du monde et Etouffent la quasi-totalité de l’humanité Avec ardeur Avec cynisme Avec violence... Frères, sœurs, camarades, Voici des siècles Des siècles que des hommes ont stoppé la progression des autres hommes et
  • 130. 130 Les ont asservis Asservis à leurs desseins Asservis à leur confort Asservis à leur gloire Avec ardeur Avec cynisme Avec violence... Frères, sœurs, camarades, Voici des siècles Des siècles que des hommes ont plongé les autres hommes Dans la nuit La nuit noire de l’esclavage Et en criminels Les maintiennent dans des labeurs Qui offensent l’humanité... Frères, sœurs, camarades, Cette nuit Cette nuit noire Cette grande nuit Dans laquelle nous sommes tous depuis si longtemps plongés Cette longue nuit Dans laquelle nous ne pouvons point plier les paupières Il nous faut la secouer
  • 131. 131 Il nous faut la fouler aux pieds Il nous faut en sortir Sans rancœur, ni rancune Sans haine, ni honte Mais Avec une pleine conscience de nos aptitudes et de nos responsabilités communes... Frères, sœurs, camarades, Rejetons les vieilles croyances Rejetons les préjugés désuets Rejetons les mimétismes nauséabonds Abandonnons les litanies stériles Quittons les rêves et les illusions Quittons ces états ridicules. Fuyons ces impulsions Ces impulsions immondes où La dialectique de l’intérêt et de l’égotisme a Délibérément En logique de bonne conscience Mué l’inconscience et l’ignorance... Frères, sœurs, camarades, Pour nous-mêmes et pour l'humanité Pour redevenir Hommes Il nous faut faire peau neuve
  • 132. 132 Il nous faut modifier ce qui parait être l’ordre immuable Il nous faut tuer en nous tous les complexes Pour dorénavant penser à l’endroit Il nous faut développer une pensée neuve Il nous faut inventer en nous des êtres humains neufs Il nous faut aller dans une direction nouvelle... Frères, sœurs, camarades, Cessons d’accuser Cessons d'accuser les autres Cessons de réclamer des réparations Car dans cette affaire Nous, les Noirs Nous ne sommes pas tout blancs. Frères, sœurs, camarades, Cessons d’accuser Cessons d'accuser les autres Mais disons-leur Fermement, franchement que nous sommes déterminés, Déterminés à ne plus continuer à nous faire détraquer le cerveau, Déterminés à ne plus subir l’histoire, mais à la faire Déterminés à ne plus continuer à aller dans des directions qui mutilent Déterminés à bander nos muscles et nos cerveaux pour des tâches et des actions qui valorisent...
  • 133. 133 Frères, sœurs, camarades, Ne perdons pas de temps Nous avons beaucoup de travail Beaucoup trop de travail pour nous amuser à des jeux d’arrière-garde... Frères, sœurs, camarades Il vaut mieux pour nous-mêmes et pour l’humanité de décider Décider dès maintenant de Changer de mentalités Changer de mœurs Changer de vie... Frères, sœurs, camarades, II s'agit pour nous-mêmes et pour l’Humanité De recommencer l’histoire de l'Homme D’ouvrir une nouvelle page d’histoire de l’Homme Une histoire de l’Homme à l'échelle immense de l'Humanité Hormis les génocides Hormis les haines raciales Hormis l'esclavage Hormis les exploitations Hormis les discriminations Hormis toutes formes de mise d'Hommes à l'écart de
  • 134. 134 l’Humanité... L'Humanité ! Frères, sœurs, camarades, Elle attend de nous Autre chose Elle attend de nous de Changer de mentalités Changer de mœurs Changer de vie. L'Humanité ! Frères, sœurs, camarades, Elle attend de nous De changer la vie De transformer le monde En une cité nouvelle En un espace nouveau de vie... Mais Frères, sœurs, camarades, Si nous voulons changer la vie Si nous voulons transformer le monde Si nous voulons répondre réellement à l'attente de l’Humanité Si nous voulons que l'Humanité avance
  • 135. 135 Si nous voulons nous porter à un niveau différent et supérieur Nous devons marcher la nuit et le jour Nous devons œuvrer tout le temps En compagnie de tous les hommes En symbiose avec tous les hommes Les hommes de tous les sexes Les hommes de toutes les races Les hommes de tous les coins du monde... Frères, sœurs, camarades, Reprenons la question de 1'Homme avec grand H Reprenons la question de la réalité Marchons dans les voies de la vérité Ré-humanisons nos messages Ré-humanisons nos relations Afin que tous les lieux soient Partout et pour tous Sur la terre Aussi bien habitables Les uns que les autres… Frères, sœurs, camarades, Nous voici à l’aube des temps nouveaux Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver Pour nous-mêmes et pour l'humanité
  • 136. 136 Fermes Avisés Résolus pour une vie nouvelle... Frères, sœurs, camarades, Je vous remercie… (Applaudissements. Pendant que les ténèbres les enveloppent progressivement. Aussitôt, les ténèbres s’éclaircissent progressivement et disparaissent. Alors, on distingue de nouveau les visages et les formes des personnages). Dominique Torrès Mesdames et messieurs, merci. Merci de votre contribution. Veuillez prendre place dans la salle (Ils se retirent. S’adressant aux spectateurs). Mesdames et messieurs, ne partez pas, s’il vous plaît. Le spectacle continue. C’est maintenant à vous de jouer. Le plateau vous est ouvert, pour donner vos avis et vos impressions, vos commentaires. A vous, mesdames et messieurs… (Quelques spectateurs accèdent au plateau et on leur laisse le micro. Le jeu dure quelques minutes et une Voix off les félicite pour leur participation, remercie le public et annonce la fin du spectacle. Rideau). FFIINN
  • 137. 137 AANNNNEEXXEESS
  • 138. 138 --11-- LL’’aaggoonniiee ddee LLoouuiiss XXIIVV De son vivant Jusqu’à son agonie Par la gangrène terrassé Il avait Le Roi-Soleil Tout vu, tout fait, tout vécu Dans la luxure et dans le luxe De son incomparable château En perpétuelle fête Dès l’instant de son lever Jusques au moment de son coucher De louis, de vin et d’amour grisé. En les brefs instants Des dernières heures de sa vie Quel triste spectacle Que son athlétique corps Désormais décharné et décharmé Que plus rien n’amusait plus Que plus rien n’excitait plus Ni les fastes, ni les faveurs. En les brefs instants Des dernières heures de sa vie A Madame de Maintenon La « Reine rustique » Se tenant depuis dix nuits A son chevet Il avait Le Roi-Soleil Murmuré : « A vrai dire, Madame
  • 139. 139 L’amitié et l’estime Je les ai, croyez-moi ! Toujours eues au fond du cœur Pour vous. Mais l’unique chose qui me fâche C’est, Ô mon Dieu ! De vous quitter Sans jamais avoir pu Heureuse vous rendre. Je le regrette du fond du cœur Pour vous ». En les brefs instants Des dernières heures de sa vie Apercevant dans son ultime regard Ses valets et ses courtisans Eclatant en sanglots A son chevet Il avait Le Roi-Soleil Déclaré : « Pourquoi pleurez-vous ? M’aviez-vous cru immortel ? Erreur !... Eh oui ! C’est fini, bien fini : A toute chose sa fin…». A cet instant précis Un râle profond lui avait Le Roi-Soleil Tranché tel un couperet Et la parole et le souffle. Léandre Sahiri Oxford, janvier 2008
  • 140. 140 --22-- LLEE CCOODDEE NNOOIIRR EEddiitt dduu rrooii ssuurr lleess eessccllaavveess ddeess îîlleess ddee ll’’AAmméérriiqquuee MMaarrss 11668855,, àà VVeerrssaaiilllleess,, PPrrééaammbbuullee Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre: A tous, présents et à venir, salut. Comme nous devons également nos soins à tous les peuples que la divine providence a mis sous notre obéissance, nous avons bien voulu faire examiner en notre présence les mémoires qui nous ont été envoyés par nos officiers de nos îles de l’Amérique, par lesquels ayant été informés du besoin qu’ils ont de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de l’église catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nos dites îles, et désirant y pourvoir et leur faire connaître qu'encore qu'ils habitent des climats infiniment éloignés de notre séjour ordinaire, nous leur sommes toujours présent, non seulement par l’étendue de notre puissance, mais encore par la promptitude de notre application à les secourir dans leurs nécessités. A ces causes, de l'avis de notre conseil, et de certaine science, pleine de puissance et autorité royale, nous avons dit, statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons ce qui suit. Article 1er Voulons que l'édit du feu Roi de Glorieuse Mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles; ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nos dites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens. Article 2 Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants
  • 141. 141 qui achètent des nègres nouvellement arrivés d'en avertir dans huitaine au plus tard les gouverneurs et intendant desdites îles, à peine d'amende arbitraire, lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable. Article 3 Interdisons tout exercice public d'autre religion que la religion catholique, apostolique et romaine. Voulons que les contrevenants soient punis comme rebelles et désobéissants à nos commandements. Défendons toutes assemblées pour cet effet, lesquelles nous déclarons conventicules, illicites et séditieuses, sujettes à la même peine qui aura lieu même contre les maîtres qui lui permettront et souffriront à l'égard de leurs esclaves. Article 4 Ne seront préposés aucuns commandeurs à la direction des nègres, qui ne fassent profession de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de confiscation desdits nègres contre les maîtres qui les auront préposés et de punition arbitraire contre les commandeurs qui auront accepté ladite direction. Article 5 Défendons à nos sujets de la religion protestante d'apporter aucun trouble ni empêchement à nos autres sujets, même à leurs esclaves, dans le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine, à peine de punition exemplaire. Article 6 Enjoignons à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils soient, d'observer les jours de dimanches et de fêtes, qui sont gardés par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur défendons de travailler ni de faire travailler leurs esclaves auxdits jours depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit à la culture de la terre, à la manufacture des sucres et à tous autres ouvrages, à peine d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres et confiscation tant des sucres que des esclaves qui seront surpris par nos officiers dans le travail. Article 7 Leur défendons pareillement de tenir le marché des nègres et de toute autre marchandise auxdits jours, sur pareille peine de confiscation des marchandises qui se trouveront alors au marché et d'amende arbitraire contre les marchands.
  • 142. 142 Article 8 Déclarons nos sujets qui ne sont pas de la religion catholique, apostolique et romaine incapables de contracter à l'avenir aucuns mariages valables, déclarons bâtards les enfants qui naîtront de telles conjonctions, que nous voulons être tenues et réputées, tenons et réputons pour vrais concubinages. Article 9 Les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants de leur concubinage avec des esclaves, ensemble les maîtres qui les auront soufferts, seront chacun condamnés en une amende de 2000 livres de sucre, et, s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu lesdits enfants, voulons, outre l'amende, qu'ils soient privés de l'esclave et des enfants et qu'elle et eux soient adjugés à l'hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois le présent article avoir lieu lorsque l'homme libre qui n'était point marié à une autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans les formes observées par l'Église ladite esclave, qui sera affranchie par ce moyen et les enfants rendus libres et légitimes. Article 10 Les solennités prescrites par l'ordonnance de Blois et par la Déclaration de 1639 pour les mariages seront observées tant à l'égard des personnes libres que des esclaves, sans néanmoins que le consentement du père et de la mère de l'esclave y soit nécessaire, mais celui du maître seulement. Article 11 Défendons très expressément aux curés de procéder aux mariages des esclaves, s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres. Défendons aussi aux maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs esclaves pour les marier contre leur gré. Article 12 Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents. Article 13 Voulons que, si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants, tant mâles que filles, suivent la condition de leur mère et soient libres comme elle, nonobstant la servitude de leur père, et que, si le père est libre et la
  • 143. 143 mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement. Article 14 Les maîtres seront tenus de faire enterrer en terre sainte, dans les cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés. Et, à l'égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés. Article 15 Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives ni de gros bâtons, à peine de fouet et de confiscation des armes au profit de celui qui les en trouvera saisis, à l'exception seulement de ceux qui sont envoyés à la chasse par leurs maîtres et qui seront porteurs de leurs billets ou marques connus. Article 16 Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s'attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l'un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lys; et, en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort, ce que nous laissons à l'arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus aux contrevenants, et de les arrêter et de les conduire en prison, bien qu'ils ne soient officiers et qu'il n'y ait contre eux encore aucun décret. Article 17 Les maîtres qui seront convaincus d'avoir permis ou toléré telles assemblées composées d'autres esclaves que de ceux qui leur appartiennent seront condamnés en leurs propres et privés noms de réparer tout le dommage qui aura été fait à leurs voisins à l'occasion desdites assemblées et en 10 écus d'amende pour la première fois et au double en cas de récidive. Article 18 Défendons aux esclaves de vendre des cannes de sucre pour quelque cause et occasion que ce soit, même avec la permission de leurs maîtres, à peine du fouet contre les esclaves, de 10 livres tournois contre le maître qui l'aura permis et de pareille amende contre l'acheteur. Article 19
  • 144. 144 Leur défendons aussi d'exposer en vente au marché ni de porter dans des maisons particulières pour vendre aucune sorte de denrées, même des fruits, légumes, bois à brûler, herbes pour la nourriture des bestiaux et leurs manufactures, sans permission expresse de leurs maîtres par un billet ou par des marques connues; à peine de revendication des choses ainsi vendues, sans restitution de prix, pour les maîtres et de 6 livres tournois d'amende à leur profit contre les acheteurs. Article 20 Voulons à cet effet que deux personnes soient préposées par nos officiers dans chaque marché pour examiner les denrées et marchandises qui y seront apportées par les esclaves, ensemble les billets et marques de leurs maîtres dont ils seront porteurs. Article 21 Permettons à tous nos sujets habitants des îles de se saisir de toutes les choses dont ils trouveront les esclaves chargés, lorsqu'ils n'auront point de billets de leurs maîtres, ni de marques connues, pour être rendues incessamment à leurs maîtres, si leur habitation est voisine du lieu où leurs esclaves auront été surpris en délit: sinon elles seront incessamment envoyées à l'hôpital pour y être en dépôt jusqu'à ce que les maîtres en aient été avertis. Article 22 Seront tenus les maîtres de faire fournir, par chacune semaine, à leurs esclaves âgés de dix ans et au-dessus, pour leur nourriture, deux pots et demi, mesure de Paris, de farine de manioc, ou trois cassaves pesant chacune 2 livres et demie au moins, ou choses équivalentes, avec 2 livres de boeuf salé, ou 3 livres de poisson, ou autres choses à proportion: et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à l'âge de dix ans, la moitié des vivres ci-dessus. Article 23 Leur défendons de donner aux esclaves de l'eau-de-vie de canne ou guildive, pour tenir lieu de subsistance mentionnée en l'article précédent. Article 24 Leur défendons pareillement de se décharger de la nourriture et subsistance de leurs esclaves en leur permettant de travailler certain jour de la semaine pour leur compte particulier. Article 25
  • 145. 145 Seront tenus les maîtres de fournir à chaque esclave, par chacun an, deux habits de toile ou quatre aunes de toile, au gré des maîtres. Article 26 Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et entretenus par leurs maîtres, selon que nous l'avons ordonné par ces présentes, pourront en donner avis à notre procureur général et mettre leurs mémoires entre ses mains, sur lesquels et même d'office, si les avis viennent d'ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais; ce que nous voulons être observé pour les crimes et traitements barbares et inhumains des maîtres envers leurs esclaves. Article 27 Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la maladie soit incurable ou non, seront nourris et entretenus par leurs maîtres, et, en cas qu'ils eussent abandonnés, lesdits esclaves seront adjugés à l'hôpital, auquel les maîtres seront condamnés de payer 6 sols par chacun jour, pour la nourriture et l'entretien de chacun esclave. Article 28 Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leurs maîtres; et tout ce qui leur vient par industrie, ou par la libéralité d'autres personnes, ou autrement, à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leurs maîtres, sans que les enfants des esclaves, leurs pères et mères, leurs parents et tous autres y puissent rien prétendre par successions, dispositions entre vifs ou à cause de mort; lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu'ils auraient faites, comme étant faites par gens incapables de disposer et contracter de leur chef. Article 29 Voulons néanmoins que les maîtres soient tenus de ce que leurs esclaves auront fait par leur commandement, ensemble de ce qu'ils auront géré et négocié dans les boutiques, et pour l'espèce particulière de commerce à laquelle leurs maîtres les auront préposés, et au cas que leurs maîtres ne leur aient donné aucun ordre et ne les aient point préposés, ils seront tenus seulement jusqu'à concurrence de ce qui aura tourné à leur profit, et, si rien n'a tourné au profit des maîtres, le pécule desdits esclaves que les maîtres leur auront permis d'avoir en sera tenu, après que les maîtres en auront déduit par préférence ce qui pourra leur être dû; sinon que le pécule consistât en tout ou partie en marchandises, dont les esclaves auraient permission de faire trafic à part, sur lesquelles leurs maîtres
  • 146. 146 viendront seulement par contribution au sol la livre avec les autres créanciers. Article 30 Ne pourront les esclaves être pourvus d'office ni de commission ayant quelque fonction publique, ni être constitués agents par autres que leurs maîtres pour gérer et administrer aucun négoce, ni être arbitres, experts ou témoins, tant en matière civile que criminelle: et en cas qu'ils soient ouïs en témoignage, leur déposition ne servira que de mémoire pour aider les juges à s'éclairer d'ailleurs, sans qu'on en puisse tire aucune présomption, ni conjoncture, ni adminicule de preuve. Article 31 Ne pourront aussi les esclaves être parties ni être (sic) en jugement en matière civile, tant en demandant qu'en défendant, ni être parties civiles en matière criminelle, sauf à leurs maîtres d'agir et défendre en matière civile et de poursuivre en matière criminelle la réparation des outrages et excès qui auront été contre leurs esclaves. Article 32 Pourront les esclaves être poursuivis criminellement, sans qu'il soit besoin de rendre leurs maîtres partie, (sinon) en cas de complicité: et seront les esclaves accusés, jugés en première instance par les juges ordinaires et par appel au Conseil souverain, sur la même instruction et avec les mêmes formalités que les personnes libres. Article 33 L'esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse, ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort. Article 34 Et quant aux excès et voies de fait qui seront commis par les esclaves contre les personnes libres, voulons qu'ils soient sévèrement punis, même de mort, s'il y échet. Article 35 Les vols qualifiés, même ceux de chevaux, cavales, mulets, boeufs ou vaches, qui auront été faits par les esclaves ou par les affranchis, seront punis de peines afflictives, même de mort, si le cas le requiert. Article 36
  • 147. 147 Les vols de moutons, chèvres, cochons, volailles, canne à sucre, pois, mil, manioc ou autres légumes, faits par les esclaves, seront punis selon la qualité du vol, par les juges qui pourront, s'il y échet, les condamner d'être battus de verges par l'exécuteur de la haute justice et marqués d'une fleur de lys. Article 37 Seront tenus les maîtres, en cas de vol ou d'autre dommage causé par leurs esclaves, outre la peine corporelle des esclaves, de réparer le tort en leur nom, s'ils n'aiment mieux abandonner l'esclave à celui auquel le tort a été fait; ce qu'ils seront tenus d'opter dans trois jours, à compter de celui de la condamnation, autrement ils en seront déchus. Article 38 L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis une épaule; s'il récidive un autre mois pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule; et, la troisième fois, il sera puni de mort. Article 39 Les affranchis qui auront donné retraite dans leurs maisons aux esclaves fugitifs, seront condamnés par corps envers les maîtres en l'amende de 300 livres de sucre par chacun jour de rétention, et les autres personnes libres qui leur auront donné pareille retraite, en 10 livres tournois d'amende par chacun jour de rétention. Article 40 L'esclave sera puni de mort sur la dénonciation de son maître non complice du crime dont il aura été condamné sera estimé avant l'exécution par deux des principaux habitants de l'île, qui seront nommés d'office par le juge, et le prix de l'estimation en sera payé au maître; et, pour à quoi satisfaire, il sera imposé par l'intendant sur chacune tête de nègre payant droits la somme portée par l'estimation, laquelle sera régalé sur chacun desdits nègres et levée par le fermier du domaine royal pour éviter à frais. Article 41 Défendons aux juges, à nos procureurs et aux greffiers de prendre aucune taxe dans les procès criminels contre les esclaves, à peine de concussion.
  • 148. 148 Article 42 Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité les faire enchaîner et les faire battre de verges ou cordes. Leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement. Article 43 Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs qui auront tué un esclave étant sous leur puissance ou sous leur direction et de punir le meurtre selon l'atrocité des circonstances; et, en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, permettons à nos officiers de renvoyer tant les maîtres que les commandeurs absous, sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous Lettres de grâce. Article 44 Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d'aînesse, n'être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire. Article 45 N'entendons toutefois priver nos sujets de la faculté de les stipuler propres à leurs personnes et aux leurs de leur côté et ligne, ainsi qu'il se pratique pour les sommes de deniers et autres choses mobilières. Article 46 Seront dans les saisies des esclaves observées les formes prescrites par nos ordonnances et les coutumes pour les saisies des choses mobilières. Voulons que les deniers en provenant soient distribués par ordre de saisies; ou, en cas de déconfiture, au sol la livre, après que les dettes privilégié auront été payées et généralement que la condition des esclaves soit réglée en toutes affaires comme celle des autres choses mobilières, aux exceptions suivantes. Article 47 Ne pourront être saisis et vendus séparément le mari, la femme et leurs enfants impubères, s'ils sont tous sous la puissance d'un même maître; déclarons nulles les saisies et ventes séparées qui en seront faites; ce que
  • 149. 149 nous voulons avoir lieu dans les aliénations volontaires, sous peine, contre ceux qui feront les aliénations, d'être privés de celui ou de ceux qu'ils auront gardés, qui seront adjugés aux acquéreurs, sans qu'ils soient tenus de faire aucun supplément de prix. Article 48 Ne pourront aussi les esclaves travaillant actuellement dans les sucreries, indigoteries et habitations, âgés de quatorze ans et au-dessus jusqu'à soixante ans, être saisis pour dettes, sinon pour ce qui sera dû du prix de leur achat, ou que la sucrerie, indigoterie, habitation, dans laquelle ils travaillent soit saisie réellement; défendons, à peine de nullité, de procéder par saisie réelle et adjudication par décret sur les sucreries, indigoteries et habitations, sans y comprendre les nègres de l'âge susdit y travaillant actuellement. Article 49 Le fermier judiciaire des sucreries, indigoteries, ou habitations saisies réellement conjointement avec les esclaves, sera tenu de payer le prix entier de son bail, sans qu'il puisse compter parmi les fruits qu'il perçoit les enfants qui seront nés des esclaves pendant son bail. Article 50 Voulons, nonobstant toutes conventions contraires, que nous déclarons nulles, que lesdits enfants appartiennent à la partie saisie, si les créanciers sont satisfaits d'ailleurs, ou à l'adjudicataire, s'il intervient un décret; et, à cet effet, il sera fait mention dans la dernière affiche, avant l'interposition du décret, desdits enfants nés esclaves depuis la saisie réelle. Il sera fait mention, dans la même affiche, des esclaves décédés depuis la saisie réelle dans laquelle ils étaient compris. Article 51 Voulons, pour éviter aux frais et aux longueurs des procédures, que la distribution du prix entier de l'adjudication conjointe des fonds et des esclaves, et de ce qui proviendra du prix des baux judiciaires, soit faite entre les créanciers selon l'ordre de leurs privilèges et hypothèques, sans distinguer ce qui est pour le prix des fonds d'avec ce qui est pour le prix des esclaves. Article 52 Et néanmoins les droits féodaux et seigneuriaux ne seront payés qu'à proportion du prix des fonds.
  • 150. 150 Article 53 Ne seront reçus les lignagers et seigneurs féodaux à retirer les fonds décrétés, s'ils ne retirent les esclaves vendus conjointement avec fonds ni l'adjudicataire à retenir les esclaves sans les fonds. Article 54 Enjoignons aux gardiens nobles et bourgeois usufruitiers, amodiateurs et autres jouissants des fonds auxquels sont attachés des esclaves qui y travaillent, de gouverner lesdits esclaves comme bons pères de famille, sans qu'ils soient tenus, après leur administration finie, de rendre le prix de ceux qui seront décédés ou diminués par maladie, vieillesse ou autrement, sans leur faute, et sans qu'ils puissent aussi retenir comme fruits à leur profit les enfants nés desdits esclaves durant leur administration, lesquels nous voulons être conservés et rendus à ceux qui en sont maîtres et les propriétaires. Article 55 Les maîtres âgés de vingt ans pourront affranchir leurs esclaves par tous actes vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient tenus de rendre raison de l'affranchissement, ni qu'ils aient besoin d'avis de parents, encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans. Article 56 Les esclaves qui auront été fait légataires universels par leurs maîtres ou nommés exécuteurs de leurs testaments ou tuteurs de leurs enfants, seront tenus et réputés, les tenons et réputons pour affranchis. Article 57 Déclarons leurs affranchissements faits dans nos îles, leur tenir lieu de naissance dans nos dites îles et les esclaves affranchis n'avoir besoin de nos lettres de naturalité pour jouir des avantages de nos sujets naturels de notre royauté, terres et pays de notre obéissance, encore qu'ils soient nés dans les pays étrangers. Article 58 Commandons aux affranchis de porter un respect singulier à leurs anciens maîtres, à leurs veuves et à leurs enfants, en sorte que l'injure qu'ils leur auront faite soit punie plus grièvement que si elle était faite à une autre personne: les déclarons toutefois francs et quittes envers eux de toutes autres charges, services et droits utiles que leurs anciens maîtres voudraient prétendre tant sur leurs personnes que sur leurs biens et
  • 151. 151 successions en qualité de patrons. Article 59 Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets. Article 60 Déclarons les confiscations et les amendes qui n'ont point de destination particulière, par ces présentes nous appartenir, pour être payées à ceux qui sont préposés à la recette de nos droits et de nos revenus; voulons néanmoins que distraction soit faite du tiers desdites confiscations et amendes au profit de l'hôpital établi dans l'île où elles auront été adjugées. Si donnons l’ordre à nos aimés et loyaux gens tenant notre conseil souverain établi à la Martinique, Guadeloupe, Saint-Christophe, que ces présentes ils aient à les faire lire, publier et enregistrer, et le contenu en elles garder et observer de point en point selon leur forme et teneur, sans contrevenir ni permettre qu’il y soit contrevenu en quelque sorte et manière que ce soit, nonobstant tous édits, déclarations, arrêts et usages, auxquels nous avons dérogé et dérogeons par ces dites présentes, car tel est notre plaisir. Et enfin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous y avons fait mettre notre sceau. Donné à Versailles au mois de mars 1685. Signé : Louis le quatorzième.
  • 152. 152 Imprimé par SIA 16, Rue Bernard Dimey 75018 Paris (France) N° Imp. S26020 ©Léandre Sahiri, 2008 Dépôt légal : 1er trimestre 2008