La chambre des flagrants délires

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"La chambre des flagrants délires" : Tribune libre par Jean-Marie Dermagne (extrait de La Tribune du 26 avril 2012

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La chambre des flagrants délires

  1. 1. LA CHAMBRE DES FLAGRANTS DELIRESCétait le 7 mars dernier, en début de soirée, sur la R.T.B.F. Ca sappelait "La courdes miracles de Charleroi". Cest encore visible sur You Tube. Pour la postéritéet les futurs ethnologues (qui vont se régaler …). Une audience parmi d’autres de lachambre des comparutions immédiates de Charleroi filmée ‘‘in vivo’’ ! A la vraiecour des miracles, une fois leur ‘travail’ terminé, les faux mendiants aveuglesretrouvaient la vue, les manchots jouaient du violon et les culs-de-jattes dansaient lacarmagnole. Cétait ça, les miracles. A Charleroi, pas de miracles : les éclopés de lavie ou les jardiniers fumeurs de cannabis repartent encore plus paumés quils nesont arrivés. Si jétais à leur place, je sortirais du palais de justice avec la rage auventre et lidée de péter les pare-brises des bagnoles de bourgeois : se faire traiter, àla cantonade, de bon à rien, de parasite, de honte de la Belgique, danti-Di Rupo(sous prétexte que, né dans la même misère, on na pas réussi à devenir premierministre !), sans même pouvoir dire un mot sous peine dêtre envoyé « à Jamioulx »,on peut "péter les plombs" pour moins que ça !Au final, cette audience documentarisée par la RTBF ressemble comme deuxgouttes deau au drôlissime "Gérard", le célèbre sketch de Coluche, avec le pèrealcoolique qui sermonne son fils fumeur de "hachik". Lhumour en moins,malheureusement, ce qui change tout … Certains ont été attendris par ledébriefing larmoyant du procureur-imprécateur et ont cru voir une justicedescendue de son piédestal et au langage enfin accessible. Moi, le paternalismecondescendant ne ma jamais ni ému, ni plu. Quant au piédestal, il demeure bien là,au propre comme au figuré, car magistrats et justiciables sont tout sauf sur pieddégalité. Et le langage, s’il est accessible, c’est à peu de chose près comme le sontles engueulades dOrdralfabétix et Iélosubmarine, les poissonniers du village dAstérix,accusés de vendre du poisson pas très frais par le forgeron Cétautomatix …Une fois passés la stupéfaction et leffet "Striptease" (émission cultissime, qui sembleavoir été parodiée), ce qui ma finalement le plus choqué, cest que ni la juge ni lesubstitut ne songent à conseiller, à ceux quils paraissent considérer comme "leursclients", de consulter un avocat, ni à leur rappeler quil sagit, pour eux, dun droit !Comme l’a dit Giscard d’Estaing, une justice sans avocats est une justiceescamotée et ce que la RTB a diffusé le 7 mars en est une illustration topique : uneconnivence de bistrot entre la juge et le procureur, une sorte de guignol dans lequelle gendarme aurait toujours le dernier mot, les délits tenus pour évidents avantmême que le déjà condamné ait pu desserrer les lèvres, le "client" autoriséseulement à dire sil choisit les travaux forcés ou Jamioulx, le tout trempant dansune boue de considérations pseudo-moralisatrices sur la lie de la société, lafainéantise, les profiteurs et le salut par le travail "même en noir" (sic) !
  2. 2. Des leçons à tirer ? Primo. Le "Saldüz" (version Strasbourg, pas son ersatz belgo-belge !) est vital car ce que la RTB a montré dune audience publique à Charleroinest que la partie émergée dun iceberg, en particulier pour les basanés et lesloubars "accueillis" dans les commissariats de police où, pour les Père Fouettard àképi et matraque (et ils ne sont pas rares), les insultes et les menaces sont souventce que le tir est à Lucky Luke. Secundo. On a bien fait de fermer cette ‘‘chambre desflagrants délires’’ carolo, même si lauteur du reportage la annoncé, lui, avecnostalgie. Tertio. L’avocat doit simposer partout et par tous les moyens là où unhomme est jugé, et la loi doit limposer, via la commission doffice si nécessaire,quand les ‘prévenus’ (de quoi ?) pensent qu’ils feront bien sans lui. Enfin, il fautinterdire aux procureurs d’interpeller directement, du haut de leur estrade (dont ilfaudrait, au demeurant, les faire descendre, mais ça c’est une autre histoire) celui oucelle quils ont convoqué ou quils ont fait traîner, menottes aux poings, devant sonjuge : comme la plaidoirie (lorsquil y en a une), le réquisitoire sadresse au juge etcest une mode bien détestable que de voir désormais les procureurs, tant encorrectionnelle quaux assises, invectiver un accusé ou un prévenu, tétanisé partoute la machinerie judiciaire et qui n’a même pas le droit, ni la capacité, de lancer,comme aux Etats-Unis, un "Objection, votre honneur !" sans risquer, ipso facto, de sefaire rabrouer d’un "Vous vous croyez en Amérique ?" goguenard.Récemment, la RTBF a refait une plongée dans les bas-fonds judiciaires ! Unerécidive, donc, mais à Liège, cette fois. Le « spectacle » était différent mais c’étaitencore du Dickens, voire du Zola ! Si la présidente de chambre mise en vedetteétait courtoise et le substitut mesuré dans ses propos, l’impression demeurait d’unrouleau compresseur écrasant des éclopés de la vie. Et si l’avocat y était présent,c’était soit muet, soit en cinquième roue du chariot, tant les carottes paraissaientcuites dès l’interrogatoire de leurs « pro deo » !Ces documentaires font rêver à une justice à l’anglaise (réputée pourtant sévère)avec un juge qui arbitre les débats sans même froncer les sourcils ni laisser poindrela moindre once de préjugé et où même ceux qui, chez nous, se font secouercomme des gibiers de potence, sont traités comme de parfaits gentlemen tant qu’iln’y a pas de condamnation. S’il faut porter des perruques du 17ème pour yparvenir, n’hésitons pas ! Jean-Marie Dermagne. Ancien bâtonnier

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