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Fan fictions : quand le brand stretching des marques littéraires tombe aux mains des lecteurs
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Mémoire de Master 2 soutenu au CELSA.

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Fan fictions : quand le brand stretching des marques littéraires tombe aux mains des lecteurs Fan fictions : quand le brand stretching des marques littéraires tombe aux mains des lecteurs Document Transcript

  • Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication Université Paris-Sorbonne (Paris IV) MASTER PROFESSIONNEL Communication, médias et médiatisation Communication, Marketing et Management des Médias Les fan fictions, des extensions de marque pas comme les autres Quand le brand-stretching des marques littéraires tombe aux mains des lecteurs préparé sous la direction de Séverine Barthes, Henri Danel et Vincent Soulier Marlène VIANCIN Contact Twitter : @nerdinette Promotion 2011-2012 Soutenu le 16/10/2012 Note :
  •       SOMMAIRE INTRODUCTION L’intrigue non résolue .................................................................................................................. 02 Les sagas littéraires : des particularités significatives .................................................................. 04 Les fan fictions, des extensions pas comme les autres ? .............................................................. 06 Une réflexion sur la nature et la fonction des fan fictions ............................................................ 07 LA FAN FICTION, REAPPROPRIATION D'UN CANON I. Du canon au fanon ..................................................................................................................... 10 1. Le canon biblique : une quête d’authenticité............................................................................ 10 2. Le canon littéraire : lié à l’œuvre ou à son auteur ? ................................................................. 12 3. La notion de fanon................................................................................................................... 14 II. Constitution du corpus ............................................................................................................. 15 1. Critères retenus dans la constitution du corpus ........................................................................ 15 2. Critères jugés non pertinents .................................................................................................... 17 3. Mode de détermination des thématiques du corpus ................................................................. 18 4. Scénarios retenus dans le corpus .............................................................................................. 19 III- Substitution et complémentarité ........................................................................................... 23 1. Le besoin de rattacher la fan fiction au canon .......................................................................... 24 2. Entre adaptation et invention.................................................................................................... 35 Fermer l’œuvre ouverte ? ............................................................................................................. 45
  • LES FAN FICTIONS, ENTRE ROLE SOCIAL ET TRANSMISSION DE VALEURS I- Les fonctions des fan fictions pour les auteurs ........................................................................ 50 1. Le partage de références communes ........................................................................................ 50 2. La liberté de se contraindre ...................................................................................................... 59 II. Les fonctions des fan fictions pour les lecteurs ...................................................................... 62 1. Prolonger le plaisir de la lecture ............................................................................................... 62 2. Alimenter un débat ou nourrir des réflexions individuelles ? .......................................... 64 3. La fan fiction, maillon d’une chaîne sociale aux contours flous.......................................... 65 4. Répondre àux manques créés par le canon............................................................................... 67 III. Le transfert de valeur entre canon et fan fictions ................................................................ 70 1. Des œuvres littéraires élevées au rang de marques .................................................................. 70 2. Les stratégies de brand stretching ............................................................................................ 72 3. Impact des fan fictions sur l’attachement à la marque Harry Potter .......................................... 75 4. Les fan fictions : des extensions hybrides.................................................................................. 75 CONCLUSION ........................................................................................................................................... 80 RESUME ...................................................................................................................................................... 87 BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................................................... 89 ANNEXES ..................................................................................................................................................... 94    
  •       INTRODUCTION Cette étude est née de la découverte, au hasard d’un blog, d’un article raillant un récit maladroit à l’orthographe discutable écrit par une préadolescente1. Cette dernière avait imaginé, non sans détails lubriques, une relation passionnée entre elle et son idole, Justin Bieber. Maintes fois citée et tournée en dérision par les internautes, elle a fini par donner un dénouement abrupt à ses aventures littéraires en clôturant son compte sur le site Skyrock où elle publiait ses écrits. Cette fiction de fan, comme il en existe des milliers sur Internet, mêlait l’imagination d’un auteur à des éléments factuels relayés par l’artiste ou par les médias. L’ampleur du phénomène (le site JustinBieberFanFiction.com recense à lui seul près de 15 000 récits) a motivé des recherches qui m’ont conduite sur l’un des 1300 sites les plus visités au monde2, FanFiction.net. A l’instar de JustinBieberFanFiction.com, FanFiction.net se consacre à la publication à but non lucratif d’œuvres de fiction écrites par des amateurs. Toutefois, il s’en différencie en ne diffusant que des histoires portant sur des personnages fictifs, qu’il s’agisse des protagonistes d’un livre, d’une série télévisée, d’un film, d’une bande dessinée ou d’un jeu vidéo. C’est là que certains établissent la frontière entre ces deux formes de récits amateurs que sont les « fictions de fans » et les « fan fictions » : les premières s’inspireraient d’une personne réelle, en perpétuelle évolution dès lors qu’elle s’exprime dans les médias et y dévoile – volontairement ou non – des pans de sa vie ; les secondes s’appuieraient sur des œuvres à qui la diffusion publique a donné un caractère apparemment immuable. Mais comment expliquer que sur un site de référence, Justin Bieber – dont le moindre geste est épié par les paparazzis et peut donc nourrir l’imagination des auteurs ̶ n’inspire « que » 15 000 fictions alors que l’on recense plus de 102 000 histoires consacrées à Bella, la héroïne de la saga                                                                   1 Lire ici : Justin Bieber, l’improbable fan fiction qui crée le buzz, accessible en ligne : http://bloggingmylife.overblog.com/article-justin-bieber-l-improbable-fanfiction-qui-cree-le-buzz-69183486-comments.html [consulté le 08 octobre 2012]. 2 D’après le classement mondial des sites Internet selon leur fréquentation établi par Alexa.com. 1   
  • littéraire Twilight, figée dans un livre qui n’évoluera plus ? Combien de lecteurs ces 102 000 récits sont-ils susceptibles d’atteindre et d’influencer ? Quel impact peuvent-ils exercer sur l’œuvre commerciale, son public et son image ? Répondre à ces questions nécessite d’abord de repenser la conception traditionnelle de l’œuvre comme « entité définitive » et de l’envisager comme un champ de possibilités. L’INTRIGUE NON RESOLUE Comme l’a décrit Léonard Meyer dans le cas de la musique3, l’œuvre littéraire se présente comme une évolution entre une situation initiale structuralement incomplète et une situation finale apportant une résolution de l'ambiguïté. De par son caractère inachevé, la situation initiale suscite une attente chez le lecteur et installe un état de crise, auquel remédie la résolution de l'intrigue. Dans cette perspective, l’œuvre apparaît comme une entité immuable, dont la forme est figée par la publication. On peut ici établir un parallèle avec le premier modèle de la communication proposé par C. Shannon et W. Weaver, qui envisageait la transmission d’un message de manière linéaire. Le message apparaissait comme un « bloc de sens » émanant d’un émetteur et parvenant sans transformation ni réappropriation à un récepteur. On écartait alors la possibilité que le message soit polysémique, qu’il soit constitué d’une multitude d’informations n’ayant pas toutes la même importance ou la même signification pour le récepteur. On écartait également la possibilité que le contexte de réception et celui d’émission diffèrent. Considérer une œuvre littéraire comme un « bloc de sens » délivré au lecteur revenait en quelque sorte à assimiler le sens de l’œuvre à l’intention de l’auteur. Dans les années 60, on commence à penser l’œuvre comme possédant une forme d’indépendance par rapport à l’auteur. En 1968, Roland Barthes écrit : « Dès qu’un fait est raconté, […] la voix perd son origine4 ». Le lecteur d’un texte se voit incapable de déterminer si l’idée qu’il exprime reflète l’intention de l’auteur, celle du personnage ou le champ encore plus vaste de ce que R. Barthes appelle la « sagesse universelle ». On constate également que la figure de l’auteur n’a pas toujours existé : ainsi, au Moyen-Âge, l’écriture était souvent collective et les signatures individuelles étaient rares. Les auteurs menaient bien plus un travail de réappropriation d’œuvres préexistantes, de légendes ou d’histoires provenant de l’Antiquité grecque et latine qu’une recherche de nouvelles intrigues. De ce fait, la paternité d’une œuvre restait une notion fort peu utilisée.                                                                   3 Lire MEYER, L.B. (1961), Emotion and Meaning in Music, Presses de l’Université de Chicago, Etats-Unis. 4 BARTHES, R. (1984), « La mort de l’auteur », in Le bruissement de la langue, Essais Critiques IV, Le Seuil, Paris, p.63. 2   
  • Si l’on s’arrête brièvement sur l’étymologie du mot « auteur », on constate qu’il semble être apparu autour du 12ème siècle. On en retrouve la trace dans les travaux du grammairien Conrad de Hirsau et dans le Roman de Rou écrit par Wace, dont le prologue disait « E li auctor planierement ki firent livres è escriz ». C. de Hirsau voyait dans ce terme un dérivé du latin augeo, augere signifiant « accroître, augmenter ». A la même période, G. de Pont-Sainte-Maxence emploie le terme pour désigner « celui qui est à l’origine de quelque chose ». A une époque où l’on considère que l’origine de toute chose est divine, on comprend que les auteurs ne se soient pas revendiqués en tant que tels. Au cours des siècles qui suivent aurait émergé selon R. Barthes la notion de « prestige de la personne humaine ». Le sens de l’œuvre a alors été attaché de manière très étroite à celui qui la produisait et l’on se reposait entièrement sur la figure de l’auteur pour expliquer le sens d’un texte. Or, explique R. Barthes, citant Mallarmé, « c’est le langage qui parle, ce n’est pas l’auteur5 ». C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée que l’œuvre pourrait finalement exister en tant que telle. Elle fait alors l’objet d’un intérêt renouvelé. En 1962, dans L’œuvre ouverte, Umberto Eco présente l’œuvre comme un champ de possibilités interprétatives, une invitation à « faire œuvre » avec l’auteur. En proposant une intrigue, l’auteur fournit une forme et offre finalement un projecteur qui oriente l’attention sur un développement particulier de l’histoire. Cependant, le lecteur reste libre de se saisir de ce projecteur pour le braquer sur d’autres formes moins redondantes présentes à l’arrière-plan. En effet, si simple soit-il en apparence, l’enchaînement des faits tel qu’il apparaît dans une œuvre littéraire peut susciter une pluralité d’interprétations :  Le sens des mots tel que le définit un dictionnaire offre à tous les lecteurs maîtrisant une même langue un référentiel commun. Mais un même mot va évoquer chez chacun des émotions et expériences personnelles qui coloreront l’interprétation différemment.  D’une culture à une autre, une même intrigue peut résonner différemment, renvoyer à un contexte et à des événements qui n’effleureraient pas l’esprit d’un lecteur issu d’une autre région du monde.  Le langage regorge de termes polysémiques qui sont autant d’ouvertures interprétatives.  Umberto Eco, citant Aristote, distingue aussi intrigue et action : si l’intrigue est univoque, l’action qui s’y déroule peut être interprétée à un niveau plus profond que celui d’un simple enchaînement de faits. Prenons par exemple Harry Potter, œuvre qui sera notre objet de                                                                   5 BARTHES, R. (1984), « La mort de l’auteur », in Le bruissement de la langue, op.cit., p.62. 3   
  • recherche6 : l’intrigue peut être résumée comme le combat d’un adolescent pour sauver le monde des forces du Mal. Mais elle peut également faire l’objet d’une interprétation psychologique : cet adolescent, qui a grandi privé de l’amour de ses parents, rejette Voldemort, l’assassin de sa famille, responsable de son enfance malheureuse ; de même, Voldemort, orphelin rejeté n’ayant connu que le confort spartiate d’un orphelinat au cœur de la Seconde Guerre Mondiale, rejette les personnes non-magiques, à qui il doit la perte de son enfance. D’autres y verront une lecture théologique : le héros, érigé en martyr par la population, devient l’icône de la lutte du Bien contre le Mal ; les valeurs de l’amour, de la camaraderie, du rejet de la violence sont présentes… jusqu’au thème de la résurrection (Harry Potter étant le seul personnage à avoir survécu à un sortilège mortel). Si l'œuvre est conçue comme un champ de possibilités, on remarque dès lors que la fin d'un livre ne va pas forcément de pair avec la résolution de l'ambiguïté : certains lecteurs s’en tiendront effectivement à la structure la plus redondante, celle vers laquelle l’auteur oriente l’attention ; d’autres resteront dans un « état de crise » qui peut les pousser à mener des explorations complémentaires, dont l’écriture (ou la lecture) de fan fictions constitue un exemple. LES SAGAS LITTÉRAIRES : DES PARTICULARITÉS SIGNIFICATIVES Ces dernières années ont été marquées par le succès populaire de deux grandes sagas littéraires : Harry Potter et Twilight, la saga du désir interdit. Elles ont alimenté – et continuent à le faire – des milliers d’articles de presse et de sites web. Elles ont donné lieu à des recherches et à des réflexions tour à tour passionnantes ou improbables (« Twilight instille des idées mormones dans une saga retraçant un amour surnaturel7 », « La saga Twilight fait-elle la promotion de l’abstinence8 ? »). Le phénomène n’est pas nouveau et certaines fictions avaient déjà, bien avant, leurs adeptes, à l’instar du Seigneur des Anneaux. Les communautés ainsi formées par les passionnés sont souvent appelées fandoms. Selon Henry Jenkins, ce terme « fait référence aux structures sociales et aux pratiques culturelles créées par les consommateurs de biens médiatiques de masse les plus                                                                   6 Un aide-mémoire donnant un résumé de l’œuvre et un glossaire des personnages principaux est disponible en Annexe 1. 7 GROSSMAN, C.L. (2010), « Twilight weaves Mormon ideas into supernatural love saga », in USA Today, accessible en ligne : http://content.usatoday.com/communities/Religion/post/2010/07/twilight-mormon-lds-bella-/1 [consulté le 08 octobre 2012]. 8 DENBERG, B. (2009), « "The Twilight saga" : is it promoting abstinence? », in Moviefone, accessible en ligne : http://blog.moviefone.com/2009/11/18/the-twilight-saga-is-it-promoting-abstinence/ [consulté le 08 octobre 2012] 4   
  • impliqués9 ». A l’ère du numérique, ces fandoms ont trouvé sur Internet un nouveau terrain d’expression où les productions de fans abondent et se diversifient au fil du temps : fan fictions, montages photo ou vidéo, effets spéciaux, graphismes, etc. On constate justement que ce sont ces sagas littéraires, anciennes ou récentes, qui inspirent le corpus de fan fictions le plus large sur FanFiction.net. Ce foisonnement pourrait s’expliquer par la nature même de la narration au sein de ces ouvrages. Harry Potter, par exemple, s’inscrit dans ce que les chercheurs américains appellent la low fantasy : il s'agit d'une variation d'un genre littéraire appelé fantasy, dans lequel la magie et les phénomènes surnaturels occupent une place de premier plan dans les intrigues ; la low fantasy fait communiquer cet univers imaginaire fantastique avec le monde normal, à la différence de la high fantasy qui n'évoque pas le monde normal. L'auteur Anne Besson, qui a travaillé sur les œuvres de fantasy, les qualifie de « littérature contemporaine pleinement populaire10 », dans lesquelles on retrouve plus qu'ailleurs la trace de formes littéraires anciennes comme le roman-feuilleton. Par leur narration, les romans de fantasy (parmi lesquels on compte aussi les ouvrages de J.R.R. Tolkien) feraient du lecteur un consommateur qui, s'il est satisfait, réclamera la suite d'un ouvrage. A. Besson distingue la narration sérielle, dans laquelle les différents épisodes du récit peuvent être lus dans le désordre, et la narration cyclique, la plus fréquente dans les œuvres de fantasy, qui pousse le lecteur à se procurer la totalité de l'œuvre. Cette dimension cyclique ouvre un vaste champ de possibles, en ce sens qu'elle laisse à chaque fois le lecteur dans « l'état de crise » déjà évoqué, jusqu'à la sortie du tome suivant. Cela est d'autant plus vrai pour Harry Potter, dont la publication des sept tomes s'est échelonnée sur une période de dix ans (par comparaison, les quatre tomes de Twilight ont été publiés en moins de trois ans). Il s'agit probablement de l'un des facteurs expliquant la richesse et le nombre de potterfictions existantes. Les fan fictions s’avèrent intéressantes à étudier car, plus encore que d’autres productions amateurs, elles peuvent adopter des formes très similaires à celle des œuvres d'origine : une histoire écrite empruntant à l'œuvre commerciale des personnages et des lieux ; une publication échelonnée dans le temps ; des techniques destinées à capter l'attention du public (segmentation en chapitres). Par ailleurs, des sagas comme Twilight et Harry Potter ont ceci de particulier qu’elles ont été élevées au rang de marques littéraires, ayant leurs aficionados et leurs produits dérivés (merchandising, jeux                                                                   9 JENKINS, H. (2010), « Fandom, participatory culture and web 2.0 – A Syllabus », accessible en ligne : http://henryjenkins.org/2010/01/fandom_participatory_culture_a.html [consulté le 08 octobre 2012]. 10 BESSON, A. (2007), La Fantasy, collection 50 minutes, Klincksieck, Paris, p.9. 5   
  • vidéo, adaptations cinématographiques, circuits touristiques guidés sur les traces des héros, etc). Nous y reviendrons plus largement dans la seconde partie de notre étude. Comme toute marque, elles disposent d’une multitude de stratégies de développement. Outre la commercialisation de nouveaux produits et l’évolution de la communication qui les entoure, elles peuvent également étendre leur influence à travers trois modes de développement que sont l’extension de marque, l’extension de gamme et le complément de gamme. La littérature scientifique regroupe souvent ces trois notions indistinctement sous le terme générique de brand stretching. Ce sont les chercheurs J.J. Cegarra et D. Merunka qui les ont distinguées, formalisant une classification plus précise que nous expliciterons au cours de notre étude11. D.A. Aaker et K.L. Keller se sont quant à eux intéressés au rapport existant entre la marquemère et ses différentes extensions. Ils ont ainsi mis en évidence trois relations possibles :  Une relation de complément : l'extension de marque vient compléter la marque-mère. Les deux produits « sont considérés comme complémentaires s'ils sont tous deux consommés ensemble pour satisfaire un besoin particulier12 ».  Une relation de substitution : l'extension de marque peut se substituer à la marque-mère. Elle tend à être utilisée dans le même contexte et à satisfaire les mêmes besoins.  Une relation de transfert : quelque peu différente des deux premières, cette dimension renvoie à la capacité perçue chez la marque-mère à s'implanter dans une classe de produits différente de celle qu'elle occupe à l'origine. Autrement dit, la marque possède-t-elle la compétence humaine, technique et matérielle à concevoir l'extension de marque ? LES FAN FICTIONS, DES EXTENSIONS PAS COMME LES AUTRES ? Les fan fictions pourraient-elles être assimilées à des extensions ? S. François les définit comme étant « des textes que certains spectateurs écrivent pour prolonger, compléter ou amender leurs romans, films ou encore séries télévisées favoris13 ». Or, ces trois actions ne sont pas sans rappeler les relations existant entre une marque-mère et ses extensions au sens où les ont définies D.A. Aaker et K.L. Keller :                                                                   11 CEGARRA, J.J. & MERUNKA, D. (1992), « Les modèles d'évaluation des extensions de marque par les consommateurs », Actes du congrès de l'Association Française de Marketing, vol. 8, pp. 380-399, AFM, Lyon. 12 HENDERSON, J.M. & QUANDT, R.E. (1980), Microeconomic Theory : A Mathematical Approach, McGraw-Hill Book Company, New York. Cité par AAKER, D.A. & KELLER, K.L. (1990), « Consumer evaluations of brand extensions », in The Journal of Marketing, volume 54 n°1, pp. 27-41. 13 FRANCOIS, S. (2009), « Fanf(r)ictions : tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans  », in Réseaux, n° 153, p. 157. 6   
  •  On retrouve d'abord la relation de complément : la fan fiction viendrait combler les vides laissés par l'œuvre d'origine.  On retrouve ensuite la notion de substitution, à travers l'emploi des termes « prolonger » et « amender » par S. François. Certaines fan fictions permettraient ainsi de rétablir des erreurs commises par l'auteur de l'œuvre commerciale : dans un tel contexte, il est peu probable que la notion d'erreur se limite au relevé d'éventuelles incohérences émanant dudit auteur. Il est plus plausible qu'elle soit subjective et personnelle et que certains lecteurs considèrent par exemple la mort de tel ou tel personnage comme une erreur à rectifier, tout comme la fin même du cycle romanesque, donnant lieu à une production fan fictionnelle qui se propose de poursuivre la saga (notion de « prolongation » évoquée par S. François).  Quant à la troisième relation, celle du transfert, elle s'avère plus complexe à explorer : en effet, dans le brand stretching, la décision de créer une extension de marque émane de la marquemère. Mais que se passe-t-il lorsque c'est le consommateur qui élabore un nouveau produit, la fan fiction, qu'il codifie de son propre chef en créant une terminologie spécifique ? Pourrait-on envisager les fan fictions comme des extensions de marque réflexives résultant d'une prise de distance par le consommateur vis-à-vis de ses lectures, lui permettant d'élaborer sciemment un produit comblant entièrement ses attentes ? En somme, comme une quête de satisfaction plénière là où l'œuvre littéraire figée par la publication sème derrière elle des vides ? Dans ce cas, la relation de transfert pose deux questions :  Comment la marque-mère se positionne-t-elle face à ce qui n'est plus seulement une réappropriation mais une production de contenus qui, par leur forme et leur caractère public, sont susceptibles de côtoyer les formes « officielles » ?  Quel rapport entretiennent les auteurs et lecteurs de fan fictions vis-à-vis de la marque-mère ? A la lumière de ces questionnements, nous nous interrogerons dans cette étude sur la problématique suivante : en quoi la réappropriation d’un canon littéraire par les fans à travers l’écriture de fan fictions s’assimile-t-elle dans le cas des marques littéraires à une stratégie d’extension réflexive qui hybride les formes traditionnelles d’extension de marque et de gamme ? UNE REFLEXION SUR LA NATURE ET LA FONCTION DES FAN FICTIONS La classification des extensions de marque proposée par J.J. Cegarra et D. Merunka s’appuie 7   
  • sur l’étude de leur nature et de leur fonction, c’est pourquoi nous avons articulé notre travail autour de ces deux notions. Dans un premier temps, nous nous questionnerons sur la nature des fan fictions. Nous constituerons un corpus d’une trentaine de récits représentatifs des fan fictions sur Harry Potter. Choisis sur le site FanFiction.net, ils refléteront la diversité des thèmes abordés dans ces histoires, des tranches d’âges visées ou encore des formats d’écriture (formes courtes ou textes longs comportant plusieurs chapitres). Après avoir défini la notion de canon, nous analyserons les relations entretenues par les récits de notre corpus avec le canon, guidés par les hypothèses suivantes :  Les fan fictions et le canon auquel elles se rattachent entretiennent des relations de complément et de substitution telles qu’elles ont été décrites par D.A. Aaaker et K.L. Keller.  Ces deux types de relations concernent non pas l’histoire dans sa totalité mais des segments précis correspondant à des vides existant dans le canon. Nous tenterons ensuite de circonscrire la fonction remplie par les fan fictions : G. Michel appelle fonction tous les bénéfices que les consommateurs retirent d’un produit, les valeurs qu’ils s’approprient à travers le produit14. Il s’agira donc d’explorer la question de la réception dans sa dimension fonctionnelle : une réception hybride puisque l’on devra évoquer son rôle à la fois en matière d’écriture mais aussi en matière de lecture de fan fictions. Pour ce faire, nous mêlerons une approche directe consistant à interroger des lecteurs par questionnaire afin de recueillir des éléments de discours sur leurs pratiques et ressentis, et une approche indirecte : nous analyserons plus de 2000 commentaires postés sur les fan fictions de notre corpus par des lecteurs en identifiant la nature de ces réactions et ce qu’elles révèlent sur les habitudes du lectorat ; nous relèverons aussi, dans les récits de notre corpus, les éléments extra-narratifs qui reflètent le rôle joué par les fan fictions pour les auteurs. Notre réflexion s’appuiera sur les hypothèses suivantes :  La lecture du canon et l’écriture de fan fictions répondent à des besoins différents mais complémentaires chez les auteurs : les manques constatés dans le canon alimentent la création d'un nouveau produit, la fan fiction, apte à combler les vides dans une perspective sociale de partage avec un lectorat.  La lecture du canon et celle de fan fictions répondraient à un besoin commun.                                                                   14 MICHEL, G. (1998), « Gestion de l'extension de marque et de son impact sur la marque mère », in Décisions Marketing, n°13. 8   
  • Au terme de cette réflexion, nous devrions être en mesure de déterminer si ces récits amateurs s’apparentent ou non à des extensions de marque. Dans les limites circonscrites par notre sujet, nous ne pourrons mener une étude approfondie du transfert de valeur entre fan fictions et canon (troisième relation énoncée dans le modèle de D.A. Aaker et de K.L. Keller). Nous achèverons néanmoins notre étude en nous arrêtant brièvement sur la circulation de valeurs entre la marque-mère et les fan fictions. Pour ce faire, nous interrogerons des lecteurs d’Harry Potter par le biais d’un questionnaire visant à mesurer grâce à des échelles leur attachement à la marque, leur perception de la qualité des fan fictions, de leur adéquation avec le canon ou encore la fréquence à laquelle ils consomment ce type de production écrite. Ce mode d’enquête présente l’avantage d’aboutir à des données chiffrées permettant de calculer des corrélations. Afin de faciliter l’interprétation de ces résultats quantitatifs, le questionnaire a été enrichi de quelques questions ouvertes destinées à lever les doutes interprétatifs éventuels et à enrichir le propos. Nous avons cherché à valider les hypothèses suivantes :  Le fait de lire ou d’écrire des fan fictions va de pair avec un attachement à la marque plus grand que celui ressenti par les lecteurs n'ayant pas de lien avec cette pratique d’écriture.  Cependant, contrairement à ce qui se produit dans le cas des extensions de marque ordinaires, il n'existe pas de corrélation entre la cohérence des fan fictions avec le canon et l'attitude des lecteurs à leur égard (un lecteur pourrait avoir une attitude favorable à l'égard des fan fictions tout en les jugeant en décalage avec l'univers du canon).  Il n'existe pas de corrélation entre l'attachement à la marque et la qualité perçue des fan fictions lorsque celle-ci est basse (autrement dit, des fan fictions mal écrites n'affectent pas l'attachement des lecteurs à l’œuvre commerciale). Par contre, il existe une corrélation entre l'attachement à la marque et la qualité perçue des fan fictions lorsque celle-ci est élevée (des fans fictions bien écrites permettent de renforcer l'attachement des lecteurs à la marque en prolongeant positivement l'expérience de lecture). La relation de transfert joue un rôle primordial car elle détermine le succès d’une extension et, dans le cas des fan fictions, l’impact exercé sur la marque littéraire. Il s’agira d’envisager les implications professionnelles de ces conclusions pour les communicants amenés à travailler sur la stratégie digitale des marques littéraires. 9   
  •     LA FAN FICTION, REAPPROPRIATION D’UN CANON Les fan fictions s’appuient sur une œuvre commerciale existante, qui constitue pour les auteurs un référentiel commun autour duquel vont se développer des explorations alternatives. On donne à ce référentiel le nom de « canon », par allusion au « canon biblique », terme désignant le recueil de textes sacrés qui régit le culte au sein d'une religion. Définir ce qui appartient ou non au canon donne lieu à des débats complexes et l’on observe certaines similitudes entre ceux qui ont cours dans le domaine de la fiction et ceux qui ont animé les théologiens au sujet du canon biblique. I. DU CANON AU FANON 1. LE CANON BIBLIQUE : UNE QUETE D’AUTHENTICITE Dans le cas de la Bible, la nécessité de constituer un canon n'a pas été subite. Elle s'est inscrite dans une longue tradition de transmission, tant orale qu'écrite, des paroles prêtées à Jésus et à ses apôtres, de lettres d'apôtres, de témoignages sur la vie et les actes de Jésus, entremêlés de traditions, de textes issus de la sagesse populaire, etc. L'ensemble de ce corpus s'est diffusé, a été façonné par les événements politiques et sociétaux qui ont mis en exergue certains éléments au détriment de d'autres. Peu à peu a émergé la question de l'authenticité : non pas celle des textes eux-mêmes, mais celle de la parole divine que les textes prétendaient restituer. En 1975, James A. Sanders écrit ainsi : « Un canon commence à prendre forme d’abord et surtout parce qu’une question d’autorité et d’identité se pose et il commence à devenir immuable ou fixe un peu plus tard, quand la question d’identité est pour 10   
  • l’essentiel réglée15 ». Dès lors que la Bible se voulait être le reflet des propos de Dieu, il était nécessaire de s'assurer scrupuleusement que les paroles attribuées à Jésus étaient « de source sûre ». Le canon est alors apparu comme un enjeu doctrinal majeur. Définir un canon, c'est circonscrire un champ parmi des productions littéraires, en effectuant une sélection qui répond, nous l'avons vu, à une problématique donnée. C'est considérer que certains textes répondent à la question par l'affirmative (« oui, ce texte restitue très certainement les propos du Christ ») là où d'autres textes apportent une réponse non pertinente. Dès lors que l'on établit une règle, le canon acquiert une forme d'immuabilité, dans le sens où l'on clôture de manière plus ou moins définitive le périmètre de ce qui est légitime : selon le théologien allemand Hans von Campenhausen, « L’idée qu’exprime le mot canon (est) […] qu’un écrit ou un groupe d’écrits a acquis pour la foi et la vie, l’autorité d’une règle ou d’une norme, dont la valeur astreignante doit être reconnue partout de façon définitive16 ». On parle de clôture du canon mais cette dimension conserve une ambiguïté : ainsi, nombre de textes cités dans le canon biblique n'ont pas été considérés comme aptes à y figurer ; d'autres écrits sont jugés apocryphes par certains et ont pourtant été intégrés au canon. Ce dernier garde donc une part d'ouverture et les catholiques distinguent ce qui est « protocanonique » (écrits ayant intégré le canon dès sa constitution, qui n'ont jamais été contestés) de ce qui est « deutérocanonique » (écrits admis ultérieurement dans le canon). Plus complexe encore est la question des pseudépigraphes, nom donné à des textes dont il n'a pas été possible de retrouver l'auteur ou dont on a démontré qu'ils n'avaient pas été écrits par l'auteur désigné. Comme nous le disions en introduisant cette étude, la figure de l'auteur a connu de multiples mutations et à l'époque où ces textes religieux ont été écrits, « auteur » et « écrivant » étaient deux concepts distincts : beaucoup d'écrits visaient à refléter, compléter ou expliquer la pensée d'une autre personne ; dans cette situation, il était fréquent que « l'écrivant » d'un tel texte désigne comme auteur le « penseur » à l'origine des idées. La paternité se situait donc au niveau de l'idée et non au niveau de son expression, contrairement à l'époque moderne où l'on protège la manière dont une idée est mise en œuvre plus que l'idée elle-même (qui n'a d'ailleurs pas de valeur juridique : reprendre l'idée d'un autre n'est pas considéré comme une contrefaçon et peut donc se passer de la nécessité de créditer le « penseur »). Certains pseudépigraphes font partie du canon tandis que d'autres en sont exclus.                                                                   15 SANDERS, J.A. (1975), Identité de la Bible, Torah et canon, Paris, Cerf, p.120. 16 CAMPENHAUSEN, H. (1971), La formation de la Bible chrétienne, Delachaux et Niestlé, p.6. 11   
  • 2. LE CANON LITTERAIRE : LIE A L’ŒUVRE OU A SON AUTEUR ? Dans le champ fictionnel, on retrouve certaines préoccupations soulevées précédemment : le canon littéraire, dans sa signification première, vise aussi à distinguer ce qui est authentique, officiel, de ce qui ne l'est pas. A un niveau macroscopique, « cela fait référence à l'ensemble des intrigues, lieux, cadres et personnages proposés par le texte médiatique faisant office de source17 ». A un niveau microscopique, il s'agit d'un terme « décrivant des événements spécifiques, des relations ou des arcs narratifs qui se déroulent au sein du canon au sens large18 ». Le terme aurait été utilisé pour la première fois dans le contexte de la fiction afin d'établir une distinction entre les histoires sur Sherlock Holmes écrites par Sir Arthur Conan Doyle et celles créées par d'autres auteurs. Le canon est donc également lié à la question de la paternité d'une œuvre. Le canon semble en apparence circonscrit par la couverture de l'œuvre : ce qui figure dans le livre est canon, ce qui n'y figure pas ne l'est pas. Or, comme dans le cas de la Bible, cette approche fermée laisse des ambiguïtés : l'auteur est une figure qui s'exprime en dehors du cadre de son livre ; il accorde des interviews, peut être amené à commenter sa propre histoire, à apporter des précisions complémentaires qui ne figurent pas dans le livre. Ainsi, lorsque l'auteur d'Harry Potter, J.K. Rowling, révèle dans un entretien l'homosexualité du personnage de Dumbledore, est-ce une donnée à faire entrer dans le canon en lui accordant le même statut que le contenu des livres ? On tend spontanément à répondre par l'affirmative au nom de la tradition qui lie un auteur à son œuvre : J.K. Rowling étant l'auteur, elle est considérée comme maître du destin et du parcours de ses personnages, ses propos devraient donc servir de critère d'authenticité. Néanmoins, certains contestent cette version pour la raison suivante : le livre, une fois publié, possède un caractère figé ; quelle que soit la manière dont il est reçu par le lectorat, le texte d'origine restera tel qu'il est. On pourra le commenter, l'enrichir par des notes de bas de page mais l'édition originale restera immuable dans sa forme. A l'inverse, les propos tenus par l'auteur après la publication sont soumis à des influences multiples : la réaction des lecteurs et des problématiques marketing peuvent influer sur les éléments que l'auteur choisit de divulguer. Certains supposent ainsi que J.K. Rowling a inventé a posteriori l'homosexualité de Dumbledore pour répondre aux critiques l'accusant de n'avoir mis en scène que des personnages hétérosexuels et pour satisfaire les attentes d'un public adulte désireux de connaître une version moins édulcorée de l'histoire.                                                                   17 THOMAS, A. (2005), « Blurring and Breaking through the Boundaries of Narrative, Literacy, and Identity in Adolescent Fan Fiction », cité par PARRISH, J.J. (2007), « Inventing a universe : reading and writing Internet fan fiction », Université de Pittsburgh, p.13, accessible en ligne : etd.library.pitt.edu/ETD/available/etd-08072007170133/unrestricted/Parrish2007.pdf [consulté le 18 juin 2012]. 18 PARRISH, J.J. (2007), « Inventing a universe : reading and writing Internet fan fiction », op.cit., p.32. 12   
  • On distingue donc une interprétation stricte du canon, qui considère que celui-ci est exclusivement composé des livres publiés (dans le cas d'Harry Potter, les plus puristes précisent même « les éditions corrigées des livres publiés par les éditions Bloombury »), et une interprétation plus souple, qui inclut au sein du canon l'ensemble des informations émanant de l'auteur (autres œuvres publiées, interviews, site officiel, etc). Cette dernière interprétation soulève des questionnements évidents : en conservant ce même exemple d'Harry Potter, il est arrivé que l'auteur commette des erreurs à l'oral, en fournissant des informations en contradiction avec les livres. Dans quelle mesure ces erreurs doivent-elles être analysées pour s'assurer de la cohérence du canon ? Par ailleurs, certains éléments présents dans les premières versions de la saga n'ont finalement pas été gardés dans la version finale : le personnage de Mopsy, par exemple, sorcière passionnée par les chiens, accueillait l'oncle d'Harry Potter chez elle dans les ébauches du livre ; elle a finalement été éludée de l'œuvre publiée. Bien qu'ils émanent de J.K. Rowling, faut-il considérer ces éléments comme canons ? On note aussi que lorsqu’on choisit de se référer à un canon élargi, on choisit pour référence un corpus en mouvement, qui s’enrichit au fil des interviews données par l’auteur ou des mises à jour de son site officiel. Il peut apporter à un moment donné des éléments qui contredisent des suppositions antérieures : ainsi avons-nous rencontré dans cette étude une fan fiction intitulée A Dark And Stormy Night, qui présume que deux personnages, Lord Voldemort et Minerva McGonagall, ont fréquenté l’école de sorcellerie de Poudlard à la même période. A l’époque où la fiction a été publiée, l’auteur ne disposait d’aucun élément contredisant cette théorie : J.K. Rowling n’en avait jamais parlé dans ses interviews ou interventions publiques majeures depuis la sortie du premier tome de la saga ; les livres n’en faisaient pas état non plus. Ce n’est qu’en 2012 que J.K. Rowling a pallié à la description succincte de McGonagall en publiant sur le site Pottermore.com une longue fiche regorgeant d’informations inédites sur son passé19, à partir de laquelle il est possible de déduire que la fiction A Dark And Stormy Night s’appuyait sur une hypothèse erronée. Une question similaire à celle des pseudépigraphes se pose dans le cas des fan fictions : nous sommes confrontés à une multitude de textes qui reprennent les personnages, les événements et l'univers imaginaire de l'œuvre publiée mais sans la caution de l'auteur. On peut alors rencontrer deux situations :  La figure de "l'auteur primaire" n'est mentionnée à aucun endroit de la fiction, de telle sorte que pour un lecteur non familier de l'œuvre commerciale découvrant l'histoire par hasard, il est difficile de déterminer spontanément si le texte présente un caractère officiel ou non. Prenons                                                                   19 ROWLING, J.K. (2012), « Professor McGonagall », fiche extraite du site Pottermore.com, accessible en ligne : http://www.pottermore.com/en/book1/chapter7/moment1/professor-mcgonagall [consulté le 20 mai 2012]. 13   
  • pour exemple la fiction Blind My Eyes, Sew Them Shut20 : elle propose une intrigue qui prend la suite des sept livres d'Harry Potter publiés, sans indiquer à qui attribuer la paternité des sept livres en question, l'histoire débutant in medias res avec le postulat que le lecteur connaît déjà l'œuvre publiée. Dans ce cas, c'est le contexte qui fournit des indications au lecteur et lui permet de conclure au caractère non officiel de ce texte (fait qu’il soit publié sur un site de fan fictions).  Dans certains cas, la figure de l'auteur apparaît à travers la présence d'un d'un disclaimer, court texte qui indique la paternité de l'œuvre commerciale. 3. LA NOTION DE FANON Lorsqu’une communauté conséquente se constitue autour d'une œuvre publiée et produit des fan fictions en abondance, il est fréquent que l'on finisse par noter des redondances au sein de ce corpus. Certains éléments fictionnels absents de l'œuvre publiée (et ne pouvant donc être assimilés au canon) deviennent récurrents au sein des fan fictions d'un même univers, formant alors un fanon, motvalise issu des termes "fan" et "canon". En 2006, la communauté de fan fiction GodAwful.net proposait la définition suivante, qui semble être la plus communément acceptée : « Le fanon désigne un fait ou un ensemble de faits qui n'ont pas été donnés (ou du moins qui n'ont pas été explicitement énoncés) dans le canon mais qui ont néanmoins été largement acceptés par les fans comme étant des faits21 ». Pour un lecteur non expert de l'œuvre publiée, il peut exister un risque de confusion entre fanon et canon, qui s'explique peut-être par la notion de redondance évoquée par Umberto Eco dans L'œuvre ouverte : « A l'intérieur d'un champ stimulant, le sujet adopte la forme la plus redondante […] La bonne forme est, parmi tous ces modèles, celui qui demande une information minima et comporte une redondance maxima22 ». On peut supposer qu'à force de retrouver des éléments redondants entre différentes fan fictions, le lecteur finisse par penser à tort qu'ils appartiennent au canon. Certains éléments constitutifs du fanon relèvent de la pure invention et, à ce titre, peuvent être remis en question à un moment donné si l'auteur fournit des précisions qui les contredisent : ainsi, les fans d'Harry Potter ont-ils pendant longtemps imaginé que la mère du héros avait été élève de la                                                                   20 FANFICTION.NET, Blind My Eyes, Sew Them Shut, fiction publiée le 25 août 2008, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/s/4499916/1/Blind_My_Eyes_Sew_Them_Shut [consulté le 18 juin 2012]. 21 GODAWFUL.NET (2006), Définition du fanon, accessible en ligne : http://godawful-fanfictionwiki.pbworks.com/w/page/4602289/Glossary [consulté le 18 juin 2012]. 22 ECO, U. (1962), L’oeuvre ouverte, Seuil, collection « Points », Paris, p.106. 14   
  • maison Serpentard à l’école de sorcellerie, élément qui faisait partie du fanon jusqu’à ce que l’auteur de la saga révèle qu’elle était en réalité membre de Gryffondor. Le fanon intègre aussi des éléments issus d'une analyse logique du canon : c'est ainsi que les fans ont déduit que le père du héros, James Potter, avait pour parents Charlus Potter et Dorea Black, ce qui n'a jamais été affirmé par l'auteur J.K. Rowling, mais ne peut non plus être démenti au regard des éléments présents dans l'œuvre publiée. II. CONSTITUTION DU CORPUS Cette étude s'intéressera aux potterfictions (fan fictions portant sur l'univers d’Harry Potter). En effet, l'étude des fan fictions dans leur rapport au canon nécessite une bonne connaissance dudit canon, dont nous disposons sur Harry Potter plus que sur d'autres cycles romanesques. Cette œuvre inspire également un nombre considérable de récits, ce qui témoigne d’une réelle émulation de la part du public. Le corpus sera constitué de fan fictions tirées du site FanFiction.net. Celui-ci centralise une large part des potterfictions (plus d'un demi-million d'histoires à ce jour) et l'on constate que bon nombre de fictions publiées sur des sites spécialisés sur Harry Potter le sont également sur FanFiction.net. A titre de comparaison, le site harrypotterfanfiction.com, premier site anglophone spécialisé dans les potterfictions, ne rassemble que 74 000 récits. FanFiction.net jouit aussi d'une ancienneté et d'une renommée qui limitent les risques de le voir disparaître en cours d'étude. D'autre part, le site offre une ergonomie et des critères de tri des récits particulièrement développés, ce qui facilite tant la recherche qualitative de fan fictions que l'obtention de données quantitatives à leur sujet. Enfin, il intègre de nombreuses fonctionnalités communautaires qui facilitent la prise de contact avec les auteurs et les lecteurs commentant les fan fictions postées. 1. CRITERES RETENUS DANS LA CONSTITUTION DU CORPUS A) LANGUE DES FAN FICTIONS ETUDIEES Nous travaillerons exclusivement sur des fictions anglophones : Harry Potter est une œuvre initialement écrite en anglais, dont la traduction a nécessité certaines adaptations et engendré quelques erreurs ou imprécisions23 ; de ce fait, constituer un corpus écrit dans la même langue que l'œuvre                                                                   23 Voir à ce sujet le relevé partiel des erreurs de traduction réalisé par une anglophone sur les trois premiers tomes du cycle, disponible en ligne : http://www.h-potter.com/pensine/erreurs.php [consulté le 12 mars 2012]. 15   
  • d'origine permet d'écarter cette variable. Les fan fictions anglophones sont largement majoritaires sur FanFiction.net (80.4% de la totalité des potterfictions sont en anglais), ce qui offre un choix plus vaste d'histoires, un panel d'auteurs potentiellement plus international (beaucoup d'auteurs spécifient dans leurs fictions que l'anglais n'est pas leur langue maternelle) et un lectorat lui aussi plus diversifié que dans le cas des fan fictions francophones. B) STATUT ET DATE DE PUBLICATION DES FAN FICTIONS DU CORPUS Nous ne travaillerons que sur des fan fictions achevées. Certains auteurs, dont S. François, ont rendu des conclusions trop hâtives en affirmant par exemple : « les sites et les blogs hébergeurs sont fréquemment devenus des cimetières de récits avortés, une bonne partie des auteurs se décourageant lorsqu’ils se lancent dans l’écriture de longues fictions à chapitres24 ». On constate effectivement sur FanFiction.net que la majorité des récits (53.2%) demeure à ce jour inachevée (ce chiffre recouvre aussi bien les récits définitivement interrompus que ceux encore en cours d'écriture). Cependant, cette proportion n'est en aucun cas supérieure dans le cas des récits longs, au contraire. Sur 7298 fictions de plus de 100 000 mots, 51.2% sont achevées. Sur 556 505 fictions de moins de 100 000 mots, 47.4% le sont. Dans la mesure où l'on retrouve des taux d'achèvement voisins pour les récits courts et pour les récits longs, ce critère ne paraît pas discriminant. Ne retenir que des fan fictions achevées permettra d'étudier le déploiement d'un récit depuis la situation initiale jusqu'à la situation finale, créant en ce sens une similitude avec ce que les lecteurs rencontrent dans le canon. Nous nous imposerons également une restriction concernant la date de publication des fan fictions. Dans la mesure où cette étude s'intéresse aux fan fictions en tant que potentielles extensions de marque, il paraît plus pertinent de travailler sur des fictions publiées après la parution du dernier tome de la saga Harry Potter. En effet, des récits publiés avant que les lecteurs ne connaissent la fin de l'histoire telle qu'elle figure dans le canon pourraient induire de fausses interprétations quant à la manière dont les lecteurs comblent les « vides » laissés par l'œuvre commerciale. Le dernier tome du cycle est paru en langue anglaise le 21 juillet 2007. Nous nous proposons donc de travailler sur des fictions publiées à partir du 1er juillet 2008 : on présumera qu'à cette date, les lecteurs anglophones auront pris connaissance de la fin de l'histoire. Par ailleurs, les traductions les plus diffusées de l'œuvre                                                                   24 FRANCOIS, S. (2009), « Fanf(r)ictions : Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans », in Réseaux, n° 153, p. 157. 16   
  • sont parues entre l'automne 2007 et le premier trimestre 200825 : beaucoup de fan fictions étant écrites par des personnes dont l'anglais n'est pas la langue maternelle, on présumera également qu'elles ont à cette date pris connaissance du dernier tome dans leur langue. On se limitera par ailleurs aux fan fictions publiées avant 2012. Une centaine de nouvelles potterfictions sont en effet postées chaque jour sur FanFiction.net, d'où la nécessité d'interrompre le flux en un point donné. C) PERSONNAGES MIS EN SCENE DANS LES RECITS Nous choisirons des fictions mettant en scène au moins un personnage considéré comme « personnage principal » dans le canon. En effet, on peut légitimement supposer que ce sont ces protagonistes qui donnent au canon ses orientations majeures et sont les meilleurs « ambassadeurs de la marque Harry Potter ». Qui sont ces personnages principaux ? Afin d'obtenir une sélection aussi consensuelle que possible, nous nous sommes appuyés sur des listes établies par six sites web très fréquentés26. Six personnages se détachent très distinctement : Harry Potter, Hermione Granger, Ron Weasley, Albus Dumbledore, Lord Voldemort et Severus Snape. Notons que dans le cas de Lord Voldemort, nous prendrons en compte aussi bien les histoires impliquant le personnage de Voldemort que celles impliquant Tom Riddle Jr. (Voldemort adolescent et jeune adulte). On constate que se dessinent déjà certaines différences entre l'importance donnée aux personnages dans le canon et celle qui leur est accordée dans les fan fictions27. Ainsi, le personnage de Severus Snape, classé dernier des personnages principaux, devient-il le troisième personnage de fan fiction le plus populaire. Notre corpus se compose à ce stade de 55 364 fictions impliquant au moins l'un des six personnages principaux. 2. CRITERES JUGES NON PERTINENTS FanFiction.net permet de sélectionner des récits par genre. Cependant, nous avons pu constater que les catégorisations choisies par les auteurs lors de la parution du premier chapitre de leur fan fiction échouaient souvent à rendre compte de l'histoire dans sa globalité une fois qu'elle est achevée. De même, certaines fictions ne sont pas catégorisées par genre.                                                                   25 A titre indicatif, la traduction du dernier tome de Harry Potter a été publiée le 13 octobre 2007 en russe, le 20 octobre 2007 en chinois, le 26 octobre 2007 en français, le 27 octobre 2007 en allemand, les 8 et 16 novembre 2007 en portugais brésilien/portugais, le 21 novembre 2007 en suédois, le 5 janvier 2008 en italien, le 21 février 2008 en espagnol. 26 Cf. Annexe 2. 27 Cf. Annexe 3. 17   
  • Nous avons également abandonné la classification fondée sur la temporalité choisie. La saga Harry Potter se consacre à un segment précis de la vie du jeune héros. Ainsi, même si son enfance est évoquée et qu'un chapitre intitulé « 19 ans plus tard » révèle ce qu'il advient de Harry Potter à l'âge adulte, les livres s'intéressent avant tout à son adolescence. Les fan fictions peuvent donc être catégorisées en fonction de ce champ temporel, qu'elles suivent, ignorent ou élargissent. Cependant, seuls 2.5% des auteurs environ adoptent cette classification. 3. MODE DE DETERMINATION DES THEMATIQUES DU CORPUS Il s'agit à présent d'affiner la sélection du corpus en veillant à ce qu'il soit représentatif des intrigues rencontrées dans l'ensemble des potterfictions. L'objectif est donc d'identifier des thématiques générales, puis des scénarios plus précis, qui s'avèrent récurrents dans les fan fictions. Outre de nombreuses lectures qui ont abouti à la création d'une première liste de thèmes28, nous avons eu recours à la méthode probabiliste, qui permet de construire des échantillons très proches de la population parente. Elle consiste à tirer au sort un nombre aléatoire de récits au sein de la population parente. En utilisant l'outil de Survey System (Sample Size Calculator)29, nous avons déterminé que pour une population parente de 55 364 fan fictions avec un intervalle de confiance à 6, il fallait sélectionner aléatoirement 266 fan fictions. Cette sélection a été effectuée sur FanFiction.net à l'aide d'un générateur de nombres aléatoires. Les fan fictions ont ensuite été lues et la liste de thèmes ébauchée au préalable a ainsi pu être complétée. La liste finale établie couvre l'ensemble des intrigues rencontrées dans l'échantillon, nous sommes donc sûrs à 95% qu'elle couvre entre 94 et 100% des intrigues rencontrées dans la population parente. L'échantillon aléatoire se décompose de la façon suivante : 89.9% d'histoires courtes inférieures à 10 000 mots ; 3.4% de nouvelles comportant entre 10 001 et 20 000 mots ; 2.6% de romans courts comprenant de 20 001 à 40 000 mots ; 4.1% de fictions « romanesques » excédant 40 000 mots. Par ailleurs, 42.9% de ces fictions peuvent être considérées comme « tous publics » (classifications K et K+), 35.7% touchent un lectorat adolescent ou adulte tandis que 21.4% sont destinées à un lectorat strictement adulte. L'analyse de cet échantillon de 266 fictions a permis d'identifier 10 scénarios majeurs adoptés                                                                   28 Consultable en Annexe 4. 29 Sample Size Calculator, disponible en ligne : http://www.surveysystem.com/sscalc.htm [consulté le 12 mars 2012]. 18   
  • par les auteurs. Certains scénarios initialement envisagés ont été abandonnés. C’est le cas par exemple de l’homosexualité d’un personnage présenté comme hétérosexuel par le canon. L’échantillon aléatoire révèle que dans la quasi-totalité des fictions, ce n’est qu’une composante secondaire du récit, la thématique principale étant par exemple la relation entre un personnage masculin et un antagoniste (Harry Potter/Draco Malfoy). De même, la thématique des générations a été abandonnée car elle n'a pas été rencontrée en tant que telle dans l'échantillon : ce scénario se proposait initialement de rassembler les récits évoquant un voyage dans le passé qui bouleversait l'ordre des générations au sein de l'œuvre et les fictions mentionnant le rajeunissement accidentel ou volontaire d'un personnage. Pour chaque scénario identifié précédemment, on a retenu 3 à 4 fan fictions, de telle sorte que le corpus total se compose de 31 récits : deux formes courtes inférieures à 10 000 mots ; une ou deux formes plus longues excédant 10 000 mots. Afin de prendre en compte la variable « âge du lectorat », nous avons veillé à avoir pour chaque scénario au moins une fan fiction tous publics (classification K/K+ sur FanFiction.net) et une fan fiction destinée aux 13 ans et plus (classification T ou M sur FanFiction.net). La liste complète des fan fictions du corpus est disponible en annexe30. 4. SCENARIOS RETENUS DANS LE CORPUS A. SCÉNARIO 1 : LA VIE VS. LA MORT Selon J.K. Rowling, la mort est le thème central de Harry Potter, avant même celui de la lutte entre le Bien et le Mal. Dans les fan fictions que nous rattacherons au scénario 1, cette thématique peut revêtir deux aspects : l'auteur choisit parfois de donner la mort à un personnage resté en vie dans le canon ; à l'inverse, il décide parfois de laisser la vie sauve à un personnage décédé dans le canon. B. SCENARIO 2 : LE BIEN VS. LE MAL Harry Potter s'articule autour de la dualité entre les Forces du Mal, incarnées par Lord Voldemort et ses hommes de main, les Mangemorts, et les Forces du Bien, incarnées par le Professeur Dumbledore et son « armée », l'Ordre du Phénix. Dans le canon, il s'agit d'une séparation assez radicale (magie noire vs. magie blanche, visages masqués vs. visages découverts, etc.). J.K Rowling a expliqué que le positionnement moral de l'œuvre était « d'une évidence qui saute aux yeux31 ». Dans                                                                   30 Cf. Annexe 6. 31 WYMAN, M. (2000), « “You can lead a fool to a book but you can't make them think” : Author has frank words for the religious right », The Vancouver Sun, Colombie Britannique, Canada. 19   
  • les fan fictions correspondant à ce scénario 2, ce manichéisme s’atténue et l'auteur choisit de bouleverser les notions de Bien et de Mal telles qu’elles ont été fixées par le canon. On peut alors être confronté à un personnage des Forces du Bien qui se rallie aux Forces du Mal ou choisit de ne pas les combattre là où il le fait dans le canon. On peut également rencontrer la situation inverse, où un personnage des Forces du Mal se repent ou dévoile ses bons côtés. C. SCENARIO 3 : LA FORCE VS. LA FAIBLESSE La notion de puissance est omniprésente dans Harry Potter. On la retrouve dans le credo de Lord Voldemort, pour qui « il n'y a pas de bien ni de mal, il n'y a que le pouvoir, et ceux qui sont trop faibles pour le rechercher32 ». On la retrouve aussi à travers une hiérarchisation des magiciens selon leur puissance (les mages noirs Gellert Grindelwald et Voldemort sont puissants, tout comme Albus Dumbledore décrit comme « le plus grand sorcier des temps modernes33 » ; à l'inverse, les Cracmols comme le concierge de l'école Argus Filch sont nés de parents magiciens mais n'ont développé aucun pouvoir). Les fan fictions rattachées à ce scénario 3 explorent les thématiques de la puissance et de la faiblesse. Un personnage puissant et/ou digne dans le canon se retrouve en situation de faiblesse ou est tourné en dérision dans le récit. La situation inverse n'était pas représentée dans l'échantillon aléatoire de 266 fictions. D. LES ENJEUX RELATIONNELS ENTRE PERSONNAGES L'amour et la sexualité des personnages constituent sans doute l'un des terrains sur lequel les fan fictions prennent le plus de liberté. Cette réappropriation était presque inévitable si l'on s'intéresse à l'ergonomie des sites de fan fictions. Ils mettent l'accent sur la notion de pairings, un duo de personnages placé au centre de l'histoire. Or, Harry Potter ne met pas en avant un tandem mais un trio (Harry, Hermione et Ron). Par leur structure technique même, les sites de fan fictions induisent une rupture de cet arrangement en imposant à l'auteur d'un récit de désigner deux personnages dominants. Lors de la publication, l’auteur doit en effet fournir un certain nombre de critères permettant une catégorisation adaptée de son histoire afin qu’elle puisse être recherchée et retrouvée aisément par les lecteurs. Parmi ces critères, il doit donner le nom de deux protagonistes. En d’autres termes, quelle que soit la nature du scénario, même si l’auteur a mis en scène un groupe de personnages d’importance                                                                   32 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.199. 33 Ibid., p.75. 20   
  • égale, seuls deux d’entre eux seront mis en avant dans l’architecture du site, ce qui a sans doute encouragé le développement des pairings. Nous pouvons citer comme exemple la fiction humoristique Truth Or Dare34 : huit personnages, amis et ennemis, se retrouvent emprisonnés dans la même pièce, incapables de recourir à la magie. Pour passer le temps, ils décident de jouer à « Action ou vérité ». Sur ces huit personnages, seuls les deux antagonistes les plus forts ont été retenus (Harry Potter/Lord Voldemort) tandis que Draco et Lucius Malfoy, Ginny et Ron Weasley, Hermione Granger ou encore Severus Snape ont été relégués au second plan. 56% des potterfictions publiées sur FanFiction.net sont catégorisées comme romances. 36% d’entre elles ciblent la même tranche d'âge que le canon (la lecture de Harry Potter est conseillée à partir de 8-9 ans par l'éditeur) : 15% peuvent être lues par des enfants et ne contiennent ni sexualité, ni violence tandis que 21% peuvent être lues par des préadolescents. 39% des potterfictions de romance ciblent un public de 13 ans et plus. Un quart des romances s'adresse à un public adulte et peut comporter de la violence ou des scènes explicites intégrées à un scénario. Dans notre échantillon, nous avons pu identifier quatre scénarios d'exploration relationnelle :  Scénario 4 : L'auteur de la fan fiction imagine une relation privilégiée (amoureuse ou amicale) entre un professeur et un élève de Poudlard.  Scénario 5 : L’auteur imagine une relation privilégiée (amicale ou amoureuse) non prévue par le canon entre un personnage du canon et un second personnage. Ce dernier n’est pas un antagoniste du premier et peut être un personnage du canon ou un nouveau personnage (qualifié d’OC : original character). Les duos ainsi formés peuvent être variés et mobiliser des personnages secondaires du canon (Fred Weasley, Luna Lovegood, etc).  Scénario 6 : L’auteur établit une relation privilégiée (amicale ou amoureuse) entre deux personnages présentés comme des antagonistes dans le canon (hors relations professeur/élève). Les duos Harry Potter/Draco Malfoy et Hermione Granger/Draco Malfoy sont les plus répandues.  Scénario 7 : L'auteur de la fan fiction approfondit une relation évoquée dans le canon, qu'il s'agisse d'une relation amicale/amoureuse/conflictuelle réciproque (couples Ron/Hermione et Harry/Ginny, amitié Albus Dumbledore/Minerva McGonagall, conflit entre Draco Malfoy et le trio de héros) ou à sens unique (affection de Bellatrix Lestrange envers Lord Voldemort, etc).                                                                   34 FanFiction.net, Truth Or Dare, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/s/6045275/1/Truth-or-Dare [consulté le 11 octobre 2012]. 21   
  • E. PASSE, PRESENT ET FUTUR : UNE EXPLORATION FACTUELLE ET PSYCHOLOGIQUE Le canon de Harry Potter se caractérise par sa précision lorsqu'il s'agit d'évoquer le passé et les ascendants des personnages. On connaît ainsi la date de naissance précise de chacun – ce qui amène les fans de la saga et les community managers s'occupant des comptes officiels de l'œuvre sur les réseaux sociaux à célébrer leurs anniversaires. Le lecteur peut également identifier l'héritage génétique de chacun dans la mesure où les protagonistes de Harry Potter appartiennent à l'une de ces trois catégories : les Sang-Pur, nés de deux parents magiciens (comme Ron Weasley) ; les Sang-Mêlé, nés d'un parent magicien et d'un parent sans pouvoirs magiques (comme Lord Voldemort) ; les né-Moldu, nés de deux parents sans pouvoirs magiques (comme Hermione Granger). Par ailleurs, de nombreux éléments biographiques sont fournis par l'auteur dans le canon. A l'inverse, le futur des personnages au-delà de la défaite de Voldemort ne se voit consacrer qu'un chapitre dans l'œuvre de J.K. Rowling. Dans les fan fictions, les auteurs explorent ces thématiques du passé, du présent et du futur sous deux angles majoritaires :  Scénario 8 : L'auteur de la fan fiction place au premier plan de son récit l'exploration psychologique autour d'un personnage. L'histoire se focalise sur les émotions éprouvées par le personnage, sur la manière dont son passé a déterminé son caractère et ses actes, etc.  Scénario 9 : L'auteur de la fan fiction envisage le futur des personnages après la défaite de Voldemort ou imagine un scénario dans lequel un ou plusieurs personnages remontent le temps dans l'espoir de changer le futur. F. DU CANON AUX FAN FICTIONS : LE JEU DE LA DISTANCE Certaines fan fictions ne se contentent pas de réutiliser les personnages et les décors créés par J.K. Rowling dans une intrigue différente : elles adoptent une distance tout à fait particulière avec le canon, ce que nous désignerons comme étant le scénario 10. La fiction peut ainsi adopter une grande proximité avec l'œuvre commerciale, en proposant une réécriture personnelle de scènes figurant dans le canon, une écriture romancée de situations racontées par bribes dans le canon ou encore l'écriture de la suite immédiate d'une scène existante. Ces réécritures impliquent parfois des variations stylistiques (poésie, chanson, etc). 22   
  • La fan fiction peut également adopter une grande distance avec l'œuvre commerciale, en mettant en scène un univers très éloigné de celui du canon (absence de Poudlard, création d'un univers parallèle, etc). III- SUBSTITUTION ET COMPLEMENTARITE Selon la poétesse Sheenagh Pugh, auteur d’un ouvrage explorant la thématique des fan 35 fictions , ce type d’écriture permet deux formes de réappropriation de l’œuvre :  Le What if ? (« Et si ? ») naît de l’expérimentation d’un lecteur qui, à partir de la matière fournie par l’œuvre commerciale, formule des hypothèses qu’il teste à travers sa fan fiction : et si tel événement ne s’était pas produit, que se serait-il passé ? Il fait varier différents paramètres fournis par l’auteur d’origine et imagine les conséquences de ces variations sur le cours de l’histoire.  Le What else ? (« Quoi d’autre ? ») naît de l’insatisfaction d’un lecteur qui estime que ses attentes ne sont pas comblées par le livre qu’il vient d’achever. Il aimerait que l’œuvre se prolonge et, à travers l’écriture de fan fictions, va mettre en œuvre ce prolongement : il peut alors opter pour une temporalité complémentaire avec celle du livre (écriture d’une sequel ou d’une prequel qui racontent respectivement la période qui suit ou qui précède l’intrigue du livre) ; il peut également raconter une histoire qui comble un vide laissé par l’auteur d’origine. Il semblerait que la plupart des récits associent ces deux formes. En effet, beaucoup de What if ? naissent d’un What else ? Prenons pour exemple, dans notre corpus, la fiction The Way Home : l’auteur propose un scénario What if ? (et si le personnage de Severus Snape avait survécu à l’attaque du serpent de Lord Voldemort ?) mais ce dernier est rendu crédible par une ellipse de l’œuvre commerciale, qui ne précise à aucun moment ce qu’il est advenu du corps de S. Snape après ladite attaque, permettant aux auteurs de potterfictions de proposer un scénario alternatif (What else ?) en imaginant que le corps n’a jamais été retrouvé et que l’homme est encore en vie. On peut aussi imaginer des What else ? nés de What if ? C’est souvent le cas des fan fictions dont le scénario comporte un voyage dans le temps : à la faveur d’un événement survenu dans le présent (et si Harry Potter avait été projeté dans le passé quand Voldemort lui a jeté un sortilège ?), les personnages sont transportés dans une époque antérieure à la temporalité du canon, ce qui permet à                                                                   35 PUGH, S. (2006), The Democratic Genre : Fan Fiction in a Literary Context, Seren, Londres. 23   
  • l’auteur de raconter le passé. A la lumière de ces observations, il paraît peu pertinent de penser notre analyse en distinguant de manière manichéenne les éléments complémentaires par rapport au canon et ceux qui s’y substituent. C’est pourquoi nous allons privilégier une approche thématique qui montre à quel point ces deux types de relations s’entremêlent. 1. LE BESOIN DE RATTACHER LA FAN FICTION AU CANON Les fan fictions ne sont pas des électrons libres qui graviteraient autour d’un atome constitué par le canon sans jamais s’en approcher. Au contraire, on ne peut que constater en les parcourant à quel point elles empruntent au canon non seulement des personnages mais aussi des personnalités, des lieux ou des valeurs qui constituent l’essence de l’œuvre. Ce procédé qui consiste à préserver les caractéristiques essentielles du canon dans les récits amateurs n’est pas sans rappeler les théories de Serge Moscovici et de Jean-Claude Abric sur les représentations sociales36. Toute représentation d’un objet symbolique s’articulerait autour d’un noyau central : celui-ci se compose d’éléments essentiels à la définition de l’objet, éléments qui sont socialement partagés et spontanément cités par de nombreux individus lorsque l’on évoque l’objet. Ils permettent à la fois de donner du sens à la représentation dans son ensemble mais lui confèrent également une certaine stabilité qui permet une compréhension partagée de l’objet. Le noyau central peut être composé de caractéristiques descriptives, de valeurs et/ou d’éléments précisant la relation entre cet objet et le monde extérieur, notamment le monde social. Dans le cas d’une saga comme Harry Potter, on constate que les fan fictions réutilisent la plupart du temps des caractéristiques typiques des lieux et des personnages ou certaines valeurs de l’œuvre de J.K. Rowling, qui s’apparentent à un « noyau central ». Ces éléments facilitent la compréhension de l’intrigue par le lecteur même lorsque le scénario teste des hypothèses très éloignées du canon. Par ailleurs, lorsqu’un auteur recourt avec justesse à ces éléments centraux, le lecteur tend à attribuer les écarts au canon à des choix délibérés liés à l’intrigue et non à une méconnaissance de l’œuvre.                                                                   36 Lire par exemple ABRIC, J.C. (1994), Pratiques sociales et représentations, PUF, 1994, 2ème édition 1997. 24   
  • A. RÉUTILISER DES LIEUX PRÉEXISTANTS Il est peu commun, dans les fan fictions, de constater la création de lieux originaux. Lorsqu’ils existent, ils naissent souvent de déductions établies à partir de l’œuvre de J.K. Rowling : ainsi, lorsque les potterfictions décrivent les appartements personnels du professeur de Potions (absents de la saga), ces derniers sont presque toujours situés dans les donjons (lieu où Harry Potter situait la classe de Potions et le bureau du professeur) et sombres (dans le canon, J.K. Rowling décrit le bureau de Severus Snape en mentionnant « des murs sombres » et un « âtre sombre et vide37 » et qualifie les donjons d’endroit « lugubre38 »). La fiction Penance indique que « l’emplacement de ses appartements était un secret bien gardé ». Ce type de précision permet à la fois de justifier l’introduction d’un lieu qui n’a pas de rôle particulier dans le canon mais aussi de créer une complicité avec le lectorat, que l’on invite à pénétrer dans un espace inédit pour observer des interactions inédites. Il est plus rare de rencontrer des lieux créés de toutes pièces ; ceux-ci comportent souvent des références au canon strict ou élargi : ainsi, dans la fiction The Way Home, l’un des personnages est présenté comme originaire « d’Alnwick ». La ville du même nom abrite un château qui a servi de base pour la représentation de l’école de sorcellerie de Poudlard dans les films de la saga Harry Potter (son apparence étant modifiée grâce aux effets spéciaux). De même, la fiction raconte que Minerva McGonagall a adressé au professeur Snape une carte postale montrant « le train à vapeur Jacobite sur le viaduc de Glenfinnan ». Le train en question n’est pas fictif et certains de ses wagons ont été utilisés pour le tournage des films Harry Potter. Son trajet réel emprunte le viaduc de Glenfinnan, lequel a aussi été utilisé pour des plans larges dans plusieurs films tirés de l’œuvre de J.K. Rowling39. La plupart du temps, les auteurs choisissent d’exploiter des lieux déjà décrits dans le canon : on constate par exemple dans la fiction Family Reunion que le cousin d’Harry Potter, Dudley Dursley a choisi de vivre, à l’âge adulte, dans la maison où il a, dans la saga, passé son enfance. B. UN SOCLE STÉRÉOTYPÉ POUR DÉFINIR LES PERSONNAGES Les personnages des fan fictions empruntés au canon conservent toujours leurs traits de                                                                   37 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, pp.57-58. 38 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 8, p.98. 39 Harry Potter And The Chamber Of Secrets, Warner Bros, 2002 ; Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, Warner Bros, 2004 ; Harry Potter And The Goblet Of Fire, Warner Bros, 2005. 25   
  • personnalité les plus typiques : dans To Win Her Heart par exemple, il est question du caractère studieux d’Hermione Granger (tout droit inspiré du canon : « "C’est ce que fait Hermione", déclara Ron en haussant les épaules. "En cas de doute, filer à la bibliothèque"40 »). Dans la majorité des cas, l’apparence physique des protagonistes reste elle aussi conforme aux descriptions fournies par J.K. Rowling. Dans Lost Memories, Molly Weasley est présentée comme « une femme rondelette aux cheveux roux » ; J.K. Rowling la décrit comme « Une femme rondelette qui parlait à quatre garçons, tous ayant les cheveux d’un roux flamboyant41 ». Dans Crushed, Tom Riddle est dépeint comme un jeune homme ayant « les cheveux d’un noir de jais et les yeux sombres ». Dans le canon, il est justement décrit comme ayant les cheveux « d’un noir de jais42 » et « les yeux sombres43 ». On note aussi que les potterfictions peuvent préserver des éléments de langage : dans Lost Memories, Molly Weasley s’adresse à Harry Potter en l’appelant Harry dear (c’est ainsi qu’elle l’appelle dans le canon44) ; dans Best Behavior, le personnage de Ron Weasley utilise des expressions invoquant Merlin (« pour l’amour de Merlin »). Dans l’œuvre de J.K. Rowling, il fait souvent référence au même magicien et l’auteur n’hésite pas à manipuler l’expression avec humour : « par le caleçon de Merlin45 », s’exclame ainsi Hermione ; « au nom des slips kangourou les plus amples de Merlin46 », s’étonne Ron. Ce parallélisme entre canon et fan fictions facilite d’abord la reconnaissance des personnages par le lecteur, les rendant souvent identifiables avant même qu’ils aient été nommés. Mais ce socle commun permet surtout au lecteur d’interpréter leurs réactions même lorsque la fan fiction les place dans des situations nouvelles, parfois très éloignées de celles du canon. Ainsi, dans Understanding Sympathy, le mage noir Voldemort se retrouve en situation de faiblesse, à l’agonie : cependant, il continue à incarner l’image de puissance que le canon a toujours donnée de lui. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, même dans les moments où le personnage se trouve dans un état de relative faiblesse, il parvient à accomplir des actes témoignant de son pouvoir : par exemple, bien que dépourvu de forme corporelle, il réussit à posséder l’un des professeurs de Poudlard, Quirinus Quirrell, afin de pouvoir                                                                   40 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 14, p.172. 41 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 42 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.164. 43 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 20, p.295. 44 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3, p.28. 45 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.158. 46 Ibid., chapitre 12, p.159. 26   
  • approcher Harry Potter ; à une période où il est dépendant de son assistant Wormtail, il commandite le meurtre d’un jardinier. Dans la fan fiction, il lutte physiquement autant que possible, s’efforçant malgré ses blessures de « relever la tête ». Il lutte ensuite verbalement : « Tu es faible », dit-il à Hermione qui cherche à l’aider. Dans ses livres, J.K. Rowling indique justement que Voldemort considère les émotions humaines (la colère47 ou encore le fait d’éprouver de la culpabilité en voyant ses amis souffrir48) comme des faiblesses. En d’autres termes, les potterfictions préservent l’essence des personnages tout en adaptant leurs comportements à l’intrigue imaginée. C. DES THÈMES CENTRAUX On trouve également trace dans les fan fictions de thèmes qui occupent une place de premier plan dans l’œuvre commerciale. La quête du bonheur parfait La saga Harry Potter tend à présenter une vision assez simple des relations amoureuses adultes. On rencontre ainsi schématiquement trois types de situations : la relation d’amour, la relation de nonamour (mariage de convenance) et la non-relation amoureuse.  Dans le premier cas, il s’agit de femmes mariées de longue date, dont aucun détail ne laisse penser que leur mariage bat de l’aile : on peut citer Molly Weasley (« votre père et moi étions faits l’un pour l’autre, à quoi bon attendre49 » déclare-t-elle quand sa fille lui fait remarquer qu’ils n’ont pas attendu pour se marier) ou encore Narcissa Malfoy, épouse de Lucius Malfoy, qui siège à ses côtés durant les réunions du cercle proche de fidèles de Lord Voldemort50.  Dans le second cas, il s’agit de femmes mariées par nécessité sociale, à l’instar de Bellatrix Lestrange qui a conclu « un mariage respectable de Sang-Pur51 » avec Rodolphus Lestrange mais témoigne un amour immodéré à Lord Voldemort (« Bellatrix se penchait en direction de                                                                   47 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.236. 48 Ibid., chapitre 32, p.442. 49 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.69. 50 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.15. 51 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.93. 27   
  • Voldemort car de simples mots ne suffisaient à montrer son profond désir d’intimité52 »).  Soit il s’agit de femmes dont la vie amoureuse reste totalement inexplorée dans le canon (Pomona Sprout, Poppy Pomfrey, Wilhelmina Grubbly-Plank, etc). Alyssa Rosenberg, correspondante pour le site The Atlantic, soulignait en 2009 dans un article : « Dans l’univers de Rowling, tout le monde finit avec son premier grand amour […] Bien sûr, de petits flirts sont acceptables mais […] il n’y a pas un seul exemple dans toute la saga de relation sérieuse qui ne se termine pas par un mariage ou un dévouement de toute une vie53 ». Les fan fictions, elles aussi, tendent à défendre une vision quelque peu idéaliste des relations humaines. Certaines problématiques qui, dans le réel, pourraient engendrer des sentiments complexes et tourmentés, sont présentées avec un certain souci de simplification. Cet idéalisme poussé à son paroxysme dans certaines fan fictions peut susciter d’acerbes critiques dans lesquelles on retrouve souvent des références à Mary Sue ou à son homologue masculin Gary Stu. La notion de Mary Sue aurait été formalisée pour la première fois dans l’univers des fan fictions liées à Star Trek, par l’auteur Paula Smith. Très impliquée dans les communautés de fans dès les années 60, elle a publié en 1973 dans un fanzine un récit satirique intitulé A Trekkie's Tale. Il tournait en dérision les nombreuses fictions mettant en scène l’un des héros de Star Trek aux côtés d’une jeune femme, toujours brillante et décrite de manière particulièrement élogieuse. Ces femmes parfaites ont inspiré à Smith le personnage du Lieutenant Mary Sue. Aujourd’hui, il désigne dans les fan fictions des personnages idéalisés, appréciés de tous, beaux et talentueux dans tous les domaines, dont les rares faiblesses leur valent la compassion et l’amitié des autres personnages. Ils souvent sujets à la critique de la part du lectorat car jugés trop peu réalistes et nuancés. Des tests parfois complexes ont été développés à l’intention des auteurs de fan fictions afin qu’ils puissent déterminer si leur personnage est ou non une Mary Sue ou un Gary Stu, le plus célèbre de tous étant The Universal Mary Sue Litmus Test54. Des versions propres à chaque fandom tendent à se développer et l’on en retrouve plusieurs dans le cas d’Harry Potter, dont la plus reconnue semble être celle de Priscilla Spencer55. Ce test pose à l’auteur amateur un certain nombre de questions : plus il donne de réponses positives, plus il est probable que son personnage soit une Mary Sue ou un Gary                                                                   52 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.16. 53 ROSENBERG, A. (2009), « Sex And Harry Potter », The Atlantic, disponible en ligne : http://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2009/06/sex-and-harry-potter/20376/ [consulté le 14 mai 2012]. 54 The Universal Mary Sue Litmus Test : www.springhole.net/writing/marysue.htm [consulté le 27 mai 2012]. 55 The Mary Sue Litmus Test (Harry Potter) : http://www.theninemuses.net/hp/work/marysue.html [consulté le 27 mai 2012]. 28   
  • Stu. Le test s’applique davantage aux personnages originaux qu’aux personnages du canon même si ceux-ci, dans la description qui en est faite, peuvent acquérir ce caractère idéaliste alors même qu’ils ne l’ont pas dans le canon. Beaucoup de fan fictions semblent s’inscrire dans cette « quête du bonheur parfait », à l’instar de la fiction Family Reunion : les couples qui nous sont montrés sont mariés, ont des enfants ou en attendent. Dans Little Wonders, Hermione Granger accepte immédiatement l’homosexualité de son amie Ginny et le fait que celle-ci soit attirée par elle ; elle lui avoue sur le champ que cette attirance est réciproque et concrétise sa déclaration par un baiser. Dans To Win Her Heart, l’amour est inconditionnel, puissant et exclusif (« Il lui lança un regard appuyé comme si elle était pour lui la chose qui comptait le plus au monde », « Ron décida que ce qu’il voulait plus que tout au monde, c’était conquérir son cœur »). Il arrive que les relations soient mises à l’épreuve mais l’histoire se termine souvent bien et les rancunes sont vite oubliées, quelle que soit la tension qu’il faut imprimer au canon pour atteindre cet idéal. Dans Meet My Boyfriend par exemple, toutes les difficultés liées à l’annonce par Draco Malfoy de son homosexualité et de sa relation avec Harry Potter s’effacent à la fin du récit et l’auteur déclare qu’ils envisagent « peut-être un mariage à un moment donné ». Dans To Win Her Heart, les tribulations vécues par les personnages sont caractéristiques de l’adolescence : elles peuvent prendre des proportions importantes comme lorsque Ron Weasley s’égare dans des questionnements existentiels (« Pour conquérir son cœur je dois… je dois lui parler. Non, elle doit me parler… mais je dois lui parler en premier. Nous devons tous deux nous parler. Peut-être qu’elle me donnera tout simplement son cœur… mais ce serait nul. Je dois le gagner moi-même ; comme ça elle verra bien que je me préoccupe réellement d’elle. Peut-être que du coup, je conquerrai vraiment son cœur… non, je ne peux pas faire ça »). Cependant, les inquiétudes finissent par s’apaiser et l’intrigue trouve une résolution favorable. Dans Awakening, on constate aussi que les difficultés conjugales occasionnent une souffrance profonde pour les personnages (Hermione « s’effondre » physiquement, son corps est « secoué de sanglots », Ron est sur le point de pleurer) ; malgré tout, ils sont animés par un profond désir de surmonter leurs différends (« Je ferai n’importe quoi » déclare Ron Weasley). La dispute ne peut s’achever que par un dénouement « conte de fées ». A la fin de la fan fiction, il ne subsiste nulle trace de la dispute : Ron redevient un mari parfait ; de son côté, elle lui annonce un mois plus tard qu’elle attend un enfant. Cet événement confirme le caractère idéaliste du récit (le rapport sexuel entre les personnages entraîne une grossesse immédiate, Ron Weasley remercie le ciel pour tous les bienfaits à venir). 29   
  • L’amour filial semble soumis aux mêmes règles : dans la fiction A Family Of My Own, Harry Potter n’oppose aucune résistance quand il apprend que Voldemort est son père biologique. Il le désigne très rapidement par le terme « mon père » tandis que l’homme l’appelle « mon cher fils », sans qu’il n’y ait de choc, de surprise, de contestation ou de doute. Dans Meet My Boyfriend, Hermione déclare : « J’ai de la chance d’avoir Harry comme frère depuis que mes parents ont été assassinés l’été de notre sixième année. Ca a été dur pour moi mais Remus et Sirius nous ont volontairement adoptés tous les deux. Ils sont même heureux pour Harry ». La complexité des émotions susceptible de découler d’une telle situation n’est pas évoquée, les obstacles sont tous surmontés assez aisément. La mort La mort constitue un thème central dans l’œuvre de J.K. Rowling. Elle affecte le héros tout au long de sa vie : mort de ses parents dans sa tendre enfance, mort de son camarade Cedric Diggory, décès de son parrain Sirius Black, de son animal domestique Hedwig, de son mentor Albus Dumbledore, etc. La mort est tour à tour violente (meurtre), maîtrisée (« l’euthanasie » de Dumbledore qui demande à Severus Snape de le tuer pour lui assurer une mort digne), défiée (c’est le fait d’avoir survécu au Sortilège de la Mort qui fait d’Harry Potter un héros dans le monde magique), choisie (Harry Potter part délibérément dans la Forêt Interdite pour que se livrer à Voldemort) ; elle est parfois vengeresse (assassinat de Bellatrix Lestrange par Molly Weasley pour venger la mort de son fils), parfois accidentelle (chute de Vincent Crabbe dans un feu magique). Elle est décrite avec beaucoup de finesse et selon les situations, selon les personnages, ne revêt pas la même signification :  elle est celle que l’on ne craint plus quand on atteint un grand âge : « Pour quelqu’un d’aussi jeune que toi, je suis sûr que ça paraît incroyable mais pour Nicolas et Perenelle, c’est exactement la même chose que d’aller au lit après une très, très longue journée. Après tout, pour un esprit bien organisé, la mort n’est rien d’autre que la prochaine grande aventure56 ».  elle est aussi celle que l’on déplore quand elle affecte une personne jeune (le canon évoque par exemple les larmes du garde forestier Hagrid suite au décès prématuré de Lily et James Potter57). Par ailleurs, l’œuvre de J.K. Rowling explore un large panel d’émotions susceptible d’être liées                                                                   56 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.204. 57 Ibid., chapitre 1, p.17. 30   
  • à un décès : le fait de « porter un poids terrible58 », la culpabilité59 ou encore le déni (« Ce n’est pas arrivé… Ca n’a pas pu se produire60 »). La mort est envisagée aussi bien dans sa dimension symbolique et émotionnelle que dans sa dimension physique. Cette dernière est parfois évoquée de manière poétique ou métaphorique (Sirius Black, par exemple, meurt en traversant un voile magique tendu devant une arche). Dans d’autres cas, la mort est plus violente mais la description qu’en fait l’auteur comporte souvent une dimension d’apaisement. Dumbledore, qui a chuté du sommet de la Tour d’Astronomie après avoir reçu un sortilège mortel, a « les bras et les jambes formant un angle bizarre avec son corps » et « un filet de sang » lui coulant de la bouche mais il est malgré tout décrit comme « paraissant dormir61 ». Le thème de la mort se retrouve dans beaucoup de fan fictions même s’il n’en est pas forcément le sujet principal. Bon nombre de personnages connaissent le sens de la perte d’un être cher ou craignent eux-mêmes de mourir. 1 D. UNE QUÊTE DE LÉGITIMITÉ ? De nombreuses fan fictions comportent des écarts plus ou moins marqués au canon, allant de la simple négation d’un élément secondaire du récit à l’écriture d’un scénario en contradiction totale avec celui de J.K. Rowling. On constate que ces récits hors canon se subdivisent en deux catégories : certaines fan fictions ne font aucune référence au canon et n’explicitent pas en quoi elles s’en détachent ; d’autres comportent au contraire une justification de l’auteur ou du moins une mise en garde quant au statut non canon du récit. Il peut s’agir d’une mention précisant qu’un personnage est out-of-character (non conforme à ce qu’on attend de lui après avoir lu la saga Harry Potter) ou qu’une intrigue s’inscrit dans un « AU » (alternate universe), univers alternatif à celui développé par J.K. Rowling. L’écart au canon peut aussi s’exprimer dans la catégorisation choisie pour la fiction : ainsi, le fait de classer une histoire dans la catégorie « Humour » permet au lecteur d’anticiper une réappropriation nécessairement distante du canon. Souvent, une justification existe mais se révèle plus subtile : l’auteur cherche à répondre à travers la fan fiction aux questions que le lecteur est susceptible de se poser sur le lien avec le canon. Ce faisant, il justifie ses choix et permet à son histoire d’acquérir une forme de légitimité.                                                                   58 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 38, p.639. 59 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.478. 60 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 28, p.401. 61 Ibid., chapitre 28, p.410. 31   
  • Le cas des intrigues susceptibles de contredire le canon Prenons pour exemple la fiction Crushed de notre corpus. Elle met en avant la capacité de Lord Voldemort à aimer. Les auteurs qui défendent cette théorie doivent surmonter un double écart au canon : d’une part, dans la saga de J.K. Rowling, le personnage de Dumbledore explique que Voldemort est incapable d’éprouver cette émotion : « Des Elfes de Maison et des contes pour enfants, de l’amour, de la loyauté et de l’innocence, Voldemort ne sait et ne comprend rien. Rien du tout. Le fait qu’ils aient tous un pouvoir au-delà du sien, un pouvoir qui dépasse la portée de toute magie, est une vérité qu’il n’a jamais saisie62 » ; d’autre part, J.K. Rowling elle-même a affirmé sur son site officiel que Voldemort n’avait jamais aimé personne et ne s’était jamais soucié de personne d’autre que lui-même63. Afin de défendre une théorie alternative, les auteurs n’hésitent pas à user de stratagèmes pour contourner cette incapacité de Voldemort à aimer : il peut ne pas aimer mais avoir une sexualité malgré tout (l’auteur de Crushed écrit « il restait homme ; il avait encore des besoins, des désirs, des instincts ») ; il peut ne pas aimer mais éprouver néanmoins un attachement inconstant, violent et maladroit envers quelqu’un ; il peut ne pas aimer mais se laisser surprendre par l’amour (tout comme il existe le mythe de « l’homosexuel converti à l’hétérosexualité par une femme hors du commun », il existe dans les potterfictions le mythe de « l’homme incapable d’aimer jusqu’à ce qu’il rencontre son âme sœur »). Enfin, certaines fan fictions vont jusqu’à imaginer que cette incapacité à aimer n’est qu’une grossière erreur issue d’une méprise de la part de Dumbledore. Les fan fictions jouent avec les scénarios mais elles jouent aussi avec les mots, au sens propre, en profitant de chaque ouverture offerte par la polysémie ou au contraire par la monosémie : dès lors que J.K. Rowling n’a parlé que d’amour, le mot s’impose comme une contrainte d’écriture (« Voldemort ne dira jamais "je t’aime" » écrit l’auteur de la fiction The Devil’s Daughter) mais l’interdit ouvre un tout nouveau champ de possibles, celui des sentiments « qui ne sont pas l’amour mais y ressemblent ». On retrouve le même type de jeu dans la fiction Ladies Man où l’auteur établit une distinction entre l’homicide brutal et l’homicide précédé de tortures. Il souligne que Voldemort a systématiquement recours à des procédés qui provoquent une mort instantanée ce qui, selon l’auteur, ne fait pas de lui « un homme naturellement violent ». Même si cette construction logique paraît quelque peu bancale dans la mesure où elle considère le meurtre et la violence comme deux entités distinctes (« Lord Voldemort n’est pas un homme naturellement violent. Un tueur, certainement, il n’y                                                                   62 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 35, pp.477-478. 63 Ancien site officiel de J.K. Rowling, http://www.jkrowling.com [page non accessible en ligne à ce jour]. 32   
  • a aucun doute là-dessus »), on remarque l’effort entrepris pour nuancer la personnalité du mage noir. La quête de légitimité semble particulièrement nécessaire dans le cas des relations hors canon. En effet, dans les potterfictions respectant le canon, le fait que deux personnages s’avouent leurs sentiments est une évidence, un dénouement auquel les lecteurs s’attendent : l’auteur de To Win Her Heart se sent d’ailleurs obligé de se justifier des péripéties qu’il place sur le chemin de ses héros et écrit à la fin de l’avant-dernier chapitre « Je sais, c’est triste. C’était dur de faire ça à Ron mais pas d’inquiétude à avoir, c’est une histoire avec une happy end ! Attendez juste qu’elle arrive ! ». A l’inverse, dans les récits comme Dragon Hide, les couples ne « vont pas de soi », ils sont imaginés par l’auteur et doivent donc acquérir une certaine légitimité. Celle-ci passe par l’invention d’une multitude d’obstacles (souvent bien plus nombreux que dans le cas d’une fan fiction respectant le canon) qui permettent à l’auteur de développer la relation peu à peu, de la mettre à l’épreuve jusqu’au dénouement où les deux personnages se « trouvent » enfin. Les obstacles permettent à la fois de révéler la vraie nature des personnages (leurs faiblesses, leurs incertitudes, etc) et de souligner à quel point l’aveu des sentiments est complexe. En d’autres termes, ils cimentent la relation amoureuse autant qu’ils réaffirment la solidité de l’intrigue. Le souci de crédibiliser son récit Prenons l’exemple de la fiction Harry Potter : The Self-Taught Wizard. Dans l’intrigue, le jeune héros – âgé de onze ans – n’a pas trouvé comment se rendre à l’école de sorcellerie et a choisi de vivre en toute indépendance. Ce scénario implique notamment de répondre à la question suivante : pourquoi aucun adulte n’intervient pour remettre Harry Potter sur le chemin de l’école ? Il en va de la crédibilité globale de l’histoire et l’auteur de la fan fiction propose une réponse qui exploite des éléments du canon :  Dans l’histoire, le barman s’apprête à demander au garçon pourquoi il n’est pas à l’école mais « reçoit un regard de désapprobation de sa chouette ». Or, dans le canon, les chouettes sont douées de comportements humains : elles peuvent se mettre en colère si elles ne sont pas rétribuées pour leur travail64, exprimer du dégoût65, témoigner de la rancune à quelqu’un66, etc.  Dans la fan fiction, le barman n’ose remettre en cause l’indépendance d’Harry Potter car il                                                                   64 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.49. 65 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.21. 66 Ibid., chapitre 7, p.75. 33   
  • craint le pouvoir du jeune magicien. J.K. Rowling explique justement dans le canon qu’Harry Potter était soupçonné d’être extrêmement puissant avant son entrée à Poudlard : « Permetsmoi de te rappeler que lorsque Potter est arrivé à Poudlard pour la première fois, il y avait encore beaucoup d’histoires qui circulaient à son sujet, des rumeurs disant qu’il était lui-même un grand mage noir, ce qui expliquait qu’il ait survécu à l’attaque du Seigneur des Ténèbres67 », affirme le professeur Severus Snape dans l’un des livres. Légitimer un personnage original Parfois, l’auteur cherche, à travers ces justifications, à légitimer un personnage original créé dans la fan fiction en expliquant pourquoi nul n’a jamais mentionné son existence dans la saga littéraire. On en trouve un exemple dans la fiction The Way Home. L’auteur introduit dans son histoire un « OC » (original character) : Cassandra Svensson. Ce personnage mène une existence entre monde magique et monde moldu68. De ce fait, il est nécessaire que l’auteur justifie sa présence auprès du lecteur et explique pourquoi elle n’a jamais été mentionnée dans le canon. Certains éléments de description du personnage semblent viser à lui donner cette « légitimité » dont jouissent les personnages du canon :  J.K. Rowling donne de ses personnages des descriptions très précises (date de naissance, généalogie, statut sanguin, valeurs, etc). Ici, on connaît justement la date de naissance de Cassandra, on sait qu’elle est Sang-Pur et opposée aux valeurs de suprématie des Sang-Pur défendues par Voldemort.  Le passé de Cassandra emprunte certains éléments au canon : son mari, par exemple, aurait été tué par les Mangemorts69 lors de la destruction du pont de Brockdale ; or, la destruction du pont est un élément canon70. Cassandra demeure, pendant un tiers de la fiction, une énigme pour le lecteur. L’auteur sème des indices laissant penser qu’elle vient du monde magique sans pour autant révéler que c’est une sorcière. Le lecteur possède le même niveau d’accès à l’information que le second héros de la fan fiction, Severus Snape, qui découvre peu à peu la vérité sur Cassandra. Snape – comme le lecteur – découvre sa véritable identité en trouvant au domicile de la jeune femme une bague qui comporte                                                                   67 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.28. 68 Le terme « moldu » désigne dans Harry Potter des personnes dépourvues de tout pouvoir magique. 69 Les Mangemorts sont les partisans du mage noir Lord Voldemort. 70 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, pp.10-16. 34   
  • l’inscription « Toujours Pur ». Le canon indique justement que c’est la devise de la famille Black71. A partir de cette découverte, le lien entre la fan fiction et le canon se fait plus présent : Cassandra étant identifiée comme une magicienne appartenant à une dynastie du canon (les Black), il devient d’autant plus important de lui donner la « légitimité » précédemment mentionnée. On apprend ainsi peu à peu l’ensemble de son passé, qui s’inscrit dans l’histoire et les mœurs de la famille Black telle que l’œuvre de J.K. Rowling les décrit. On constate à quel point le scénario de la fan fiction mêle étroitement des éléments purement inventés à une intrigue complexe et détaillée issue de l’œuvre de J.K. Rowling. 2. ENTRE ADAPTATION ET INVENTION A. DES PERSONNAGES REINTERPRETES Autour du noyau central de la représentation que nous décrivions précédemment s’organisent les éléments périphériques. Dans la théorie développée par J.C. Abric, ils présentent un caractère moins consensuel et résultent d’une sélection de stéréotypes, de croyances au sujet de l’objet ou d’informations qui sont réinterprétées. Les éléments périphériques ont notamment pour fonction de protéger le noyau central : étant plus souples, ils permettent à la représentation d’évoluer en fonction du contexte et de la manière dont un individu s’approprie l’objet. Dans les fan fictions, on constate aussi l’existence d’une certaine souplesse qui permet aux auteurs de modeler le caractère des personnages en fonction des situations qu’ils rencontrent. Ainsi, bien que possédant certains traits canons, les protagonistes sont largement influencés par l’intrigue qui les met en scène. Cette plasticité est sans doute permise par l’existence, dans le canon, de descriptions plus nuancées qu’elles ne sont manichéennes. Si l’on prend l’exemple du Bien et du Mal, on remarque que les personnages du canon sont dépeints de manière plus fine qu’un simple statut de « bon » ou de « méchant ». Ainsi, Severus Snape est capable du pire (il s’est allié à Lord Voldemort et a causé la mort des parents d’Harry Potter) mais est aussi doué d’une capacité à aimer et à protéger, au péril de sa propre vie. Dudley Dursley, le cousin obèse qui a pris Harry Potter comme souffre-douleur, finit par lui témoigner une forme de                                                                   71 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.91. 35   
  • reconnaissance72. Dumbledore, qui se bat pour le bien suprême73, a pourtant caché à Harry Potter qu’il allait devoir se sacrifier pour détruire Voldemort. Le Bien, comme le Mal, ne sont jamais absolus et la saga littéraire envisage la quasi-totalité des personnages comme capables des deux : ainsi, Dumbledore n’utilise pas la magie noire non pas parce qu’il ne la maîtrise pas mais parce qu’il s’y refuse (« "Vous me flattez", déclara Dumbledore calmement. "Voldemort avait des pouvoirs que je n’aurai jamais". "Uniquement parce que vous êtes trop… disons… noble pour vous en servir"74 »). Les livres distinguent aussi le mal fait avec l’intention de nuire et le mal causé involontairement, sur lequel ils portent un jugement moins dur (on prendra pour exemple la scène où Harry Potter cause de graves blessures à son ennemi Draco Malfoy et déclare « Je ne voulais pas que ça arrive » tout en se montrant « horrifié par ce qu’il avait fait75 »). Le fait que J.K. Rowling glisse en chaque personnage du Bien une part d’ombre et en chaque antagoniste un espoir de rédemption ouvre un large champ à l’imagination des auteurs de fan fictions. Dans notre corpus, la fiction A Family Of My Own montre ainsi le personnage de Dumbledore sous un angle particulièrement négatif puisque l’intrigue le décrit comme coupable du meurtre des parents d’Harry Potter. Cette tendance à dépeindre Dumbledore de la sorte est assez répandue dans le champ des potterfictions. Or, on constate que dans le canon, bien qu’il soit la figure de proue des Forces du Bien, il est aussi montré comme un être capable de manipulation et comme un homme qui a côtoyé de très près les Forces du Mal (il a notamment entretenu une amitié avec le mage noir Grindelwald76). Ce passé trouble, mêlé à sa puissance et à sa capacité à échafauder des plans complexes, explique sans doute pourquoi tant d’auteurs de fan fictions dressent du personnage un portrait négatif. Souvent, ces personnages dépeints d’une manière bien différente de leur double canon font l’objet d’avertissements dans les résumés de fan fictions. Ils respectent une terminologie codifiée comportant le nom du personnage concerné précédé d’un point d’exclamation signifiant la mise en garde, et d’une explication sur ce que le lecteur peut attendre de l’histoire. On citera comme exemple Dark!Harry (Harry Potter se rallie ou appartient aux Forces du Mal), Manipulative!Dumbledore (Dumbledore est présenté comme un manipulateur) ou Evil!Dumbledore (Dumbledore est montré comme un personnage malfaisant). On trouve aussi des terminologies plus élaborées, comme celle de                                                                   72 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3 “The Dursleys Departing”, pp.30-38. 73 Ibid., chapitre 18, p.246. 74 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.14. 75 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 24, p.352-353. 76 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 18, p.246. 36   
  • Grey!Harry : le gris étant un mélange du noir et du blanc, cet avertissement caractérise des fan fictions où le héros Harry Potter recourt tant à la magie noire qu’à la magie blanche. Ces réinterprétations extrêmes du canon aboutissent parfois à des personnages out-ofcharacter77. Leur caractère n’est plus une adaptation du canon mais une substitution au canon. Dans Harry Potter : The Self-Taught Wizard, Molly Weasley devient par exemple une femme manipulatrice qui juge Harry Potter enorgueilli par sa célébrité mais a déjà prévu de lui faire épouser sa fille Ginny. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, Molly Weasley est au contraire proche du jeune héros, à qui elle tricote un pull à chaque Noël comme elle le fait pour ses propres enfants78. Elle réfrène aussi les ardeurs de Ginny lorsqu’elle se montre fascinée par le jeune garçon (« Tais-toi Ginny, et c’est malpoli de montrer du doigt !79 »). Dans Understanding Sympathy, l’auteur défend la thèse de la rédemption de Voldemort ; or, J.K. Rowling a déclaré à son sujet : « Je crois que presque tout le monde est capable de se racheter. Néanmoins, […] si un psychologue avait un jour la possibilité de mettre Voldemort dans une pièce, de le coincer et de lui retirer sa baguette magique, je pense qu’il serait catégorisé comme psychopathe… Donc il y a des gens pour qui […] la rédemption n’est pas possible80 ». Au-delà de ces transformations majeures, on constate que nombre de fan fictions impliquent ou ont pour but l’exploration de la psychologie d’un personnage et l’approfondissement de ses ressentis. Dans cette perspective, les auteurs sont souvent amenés à mettre en relief certains traits de caractère ou éléments biographiques (et, simultanément, à en atténuer d’autres) afin d’approfondir un aspect particulier du personnage ou d’accentuer sa dimension dramatique. L’exemple le plus marquant de notre corpus est celui de la fiction The Price Of Not Caring : elle propose un débat approfondi sur l’inné et l’acquis. Dans la saga de J.K. Rowling, Harry Potter et Lord Voldemort sont des personnages étonnamment similaires dont la vie a emprunté deux chemins radicalement opposés (« Il y a d’étranges ressemblances entre nous, Harry Potter. Même toi tu as dû le remarquer81 »). La fan fiction s’interroge sur ce qui a fait d’eux des êtres si différents. L’auteur donne une couleur plus noire au personnage de Dumbledore en utilisant une sélection d’éléments du canon destinée à démontrer sa responsabilité dans                                                                   77 Etre ou agir « out-of-character » désigne, en anglais, le fait pour une personne d’adopter une attitude qui ne ressemble pas à sa manière habituelle de se comporter. 78 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.144. 79 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.211. 80 ROWLING J.K. (2006), « An Evening With Harry, Carrie And Garp : readings and questions », Radio City Music Hall, New York, Etats-Unis. 81 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.212. 37   
  • le ralliement de Voldemort aux Forces du Mal. Parallèlement, il occulte certains éléments positifs de la personnalité de Dumbledore : « Tu n’admets jamais tes propres erreurs mais tu n’es que trop heureux de souligner les erreurs des autres », lui reproche ainsi Harry Potter. Or, dans le canon, il arrive à plusieurs reprises que Dumbledore porte un regard critique sur lui-même et admette ses erreurs : « J’essayais, en prenant mes distances avec toi, de te protéger. Une erreur de vieil homme82 » déclaret-il à Harry Potter dans le cinquième livre de la saga. « Comme je te l’ai déjà prouvé, je fais des erreurs comme n’importe quel homme. A vrai dire, étant – tu me pardonneras – plutôt plus intelligent que la plupart des hommes, mes erreurs ont tendance à être, elles aussi, plus grandes83 », admet-il dans le sixième tome. Ces éléments sont occultés dans la potterfiction. Enfin, on assiste à une accentuation des similitudes entre Harry Potter et Voldemort. On observe des procédés similaires dans d’autres fictions, comme The Tape (rajeunissement de Voldemort qui permet d’approfondir ses interactions avec Draco Malfoy), The Way Home (Severus Snape y est présenté comme un ex-enfant battu là où le canon mentionne simplement des négligences parentales) ou encore Burials (l’auteur redonne au corps de Voldemort une dimension humaine en évoquant sa maigreur extrême et ses mains de pianiste là où J.K. Rowling le compare à un serpent84). Certains auteurs choisissent parfois d’alterner les focalisations au sein d’un même récit : en d’autres termes, l’auteur réécrit deux fois – rarement plus – la même séquence temporelle en adoptant le point de vue de deux personnages différents ou raconte l’histoire en changeant de point de vue de temps à autre afin que le lecteur puisse suivre l’évolution émotionnelle d’une relation dans les moindres détails. Le procédé peut être implicite ou explicite (à l’instar de la fiction A Family Of My Own qui indique par exemple « Point de vue de Voldemort ») et révèle à quel point la fan fiction peut servir de laboratoire pour l’étude des ressentis des personnages. Dans d’autres cas, le récit adopte une focalisation interne : dans Ladies Man, tout passe par le regard d’un personnage, Lord Voldemort, et chaque situation est colorée par ses émotions et son vécu. Le narrateur n’est pas impliqué dans l’histoire. On peut donc considérer que le niveau de la narration est extradiégétique. On remarque aussi que la narration est principalement au présent : dans la mesure où il fait référence à des événements passés (l’enfance de Voldemort à l’orphelinat par exemple), il permet de rendre l’action plus proche du lecteur, comme si ce dernier la vivait en même temps que le personnage. Dans Boy Who Lived, l’auteur                                                                   82 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 37, p.617. 83 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 10, p.138. 84 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, p.432. 38   
  • mobilise un style épistolaire : à travers des échanges de lettres, les personnages dévoilent leur vécu personnel de scènes inspirées du canon. Ce qui frappe avant tout dans la réappropriation des personnages au sein des potterfictions, c’est la capacité des auteurs à rassembler des données fragmentées du canon, des éléments descriptifs parfois éparpillés dans plusieurs livres, pour reconstruire l’image d’un personnage et l’ajuster à une nouvelle intrigue. La fiction The Devil’s Daughter l’illustre : elle met en scène un duo que les adeptes de fan fictions appellent Bellamort (couple Bellatrix Lestrange/Lord Voldemort). Cette codification, appelée name smooshing, a progressivement remplacé la notation traditionnelle des deux noms séparés par un slash. Cette tendance n’est pas propre à l’univers d’Harry Potter, on la retrouve aussi dans d’autres fandoms (les fans des Experts Miami qualifient par exemple les fan fictions mettant en scène Calleigh Duquesne et Horatio Caine de « Ducaine »). La formation de ces mots est principalement guidée par une recherche d’euphonie. Le couple Bellamort est partiellement guidé par le canon au sens strict dans la mesure où il s’agit du cas d’amour impossible le plus manifeste dans la saga Harry Potter. Mariée à Rodolphus Lestrange dans le contexte d’un mariage de convenance (un mariage « respectable de Sang-Pur85 », explique J.K. Rowling), Bellatrix n’a d’yeux que pour Lord Voldemort : « elle le regardait avec une fascination passionnée86 » ; « elle lui parlait comme si elle s’adressait à un amant87 ». Le personnage se plaît aussi à imaginer que la confiance est réciproque : « Il partage tout avec moi88 », dit-elle par exemple. Le mage noir est, selon J.K. Rowling, incapable d’aimer. Néanmoins, plusieurs éléments de la saga Harry Potter indiquent qu’il est plus attaché à Bellatrix Lestrange qu’à d’autres Mangemorts : dans Harry Potter And The Order Of The Phoenix, il prend le risque de s’attarder au Ministère de la Magie suite à une bataille afin d’aider Bellatrix à s’échapper : « "Il était là !" hurla un homme avec une queue de cheval, tout de rouge vêtu, qui désignait une pile de décombres dorés de l’autre côté du hall, là où Bellatrix était étendue, coincée, quelques instants plus tôt. "Je l’ai vu, M. Fudge, je vous jure, c’était Vous-Savez-Qui, il a attrapé une femme et il a transplané !"89 ». De même, quand Bellatrix est assassinée par Molly Weasley lors de la bataille finale de la saga, la réaction du mage noir est sans                                                                   85 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.93. 86 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 34, p.473. 87 Ibid., chapitre 36, p.487. 88 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.27. 89 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, pp.609-610. 39   
  • équivoque (« Voldemort hurla90 »). J.K. Rowling a également commenté la relation entre ces deux personnages durant des interviews en confirmant ce que le canon au sens strict laissait supposer. Interrogée par une fan lors d’un chat sur le site Bloomsbury.com, elle a expliqué que Bellatrix avait « choisi un mari au sang pur parce que c’est ce qui était attendu d’elle, mais l’objet de son véritable amour a toujours été Voldemort91 ». Une relation explicitée davantage dans une autre interview : « Je doute que les gens seront particulièrement choqués d’entendre – car je suis sûre qu’ils l’ont déduit – que Bellatrix est follement, romantiquement amoureuse de Voldemort. C’est […] l’obsession de sa vie92 ». La fan fiction rassemble l’ensemble de ces éléments et la relation entre les deux personnages est développée sous un angle presque religieux : Voldemort est déifié (on parle de « Lui » avec une majuscule ; il est « Lucifer incarné » ; il possède une dimension surhumaine contrairement au mari de Bellatrix décrit comme « faible comme un homme »). On note justement que dans la saga littéraire, J.K. Rowling emploie le terme de « worshipful fascination » pour désigner l’attitude de Bellatrix envers Voldemort. Or, « worshipful » peut qualifier aussi bien une personne « passionnée » au sens commun du mot qu’une personne « qui voue un culte » à quelqu’un ou quelque chose dans un sens religieux. Ces parallèles avec le canon prennent parfois une dimension ludique : dans The Way Home, on observe par exemple une mise en abîme dans laquelle l’auteur de la fan fiction fait parler un personnage original qui cite une phrase du canon à laquelle répond un personnage du canon qui commente le fait que la phrase figure dans un livre ! En d’autres termes, Cassandra (personnage original) décrit Severus Snape comme « l’homme le plus courageux qu’Harry Potter ait connu » (chapitre 11). On retrouve cette phrase dans le canon, où Harry Potter déclare à son fils : « Tu tiens ton nom de deux directeurs de Poudlard. L’un d’entre eux […] était sans doute l’homme le plus courageux que j’aie connu93 ». Dans la fan fiction, Severus Snape (personnage du canon) répond en commentant « Tu as lu trop de mauvaises biographies ». Cet exemple montre à quel point il existe des lectures expertes de l’œuvre commerciale qui donnent naissance à une complémentarité.                                                                   90 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.495. 91 ROWLING, J.K. (2007), Live chat sur le site Bloomsbury.com, disponible en ligne via The Wayback Machine : http://web.archive.org/web/20080828113728/http://www.bloomsbury.com/harrypotter/default.aspx?sec=3 [consulté le 26 mai 2012]. 92 ROWLING, J.K. (2007), PotterCast #131, accessible en ligne : http://media.libsyn.com/media/pottercast/pc071223.mp3 [écouté le 26 mai 2012]. 93 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, épilogue, p.509. 40   
  • B. PRENDRE DES LIBERTES La sexualité L’œuvre de J.K. Rowling a laissé certains thèmes particulièrement inexplorés. Elle reste notamment très évasive sur toutes les questions relatives à la sexualité, choix rendu nécessaire par la volonté de toucher un public aussi large que possible. J.K. Rowling donnera plus tard certaines indications à ce sujet dans des interviews, évoquant par exemple l’homosexualité d’Albus Dumbledore94 mais les livres restent globalement dépourvus de références à une sexualité adulte, comme le précise Alyssa Rosenberg : « Rowling ne donne jamais aux lecteurs une seule description détaillée d’une relation sexuelle adulte95 ». La journaliste note par exemple que « le baiser que partagent Ron et Hermione pendant la bataille de Poudlard est censé être leur premier, ce qui semble… hmm… étonnamment chaste pour des jeunes qui vivent ensemble et sont en cavale96 ». L’auteur de la saga s’est elle-même justifiée de cette « chasteté littéraire » dans une interview : « Même si bon nombre de lecteurs sont susceptibles de grandir en même temps qu’Harry, il se pourrait que d’autres, à l’avenir, lisent la saga toute entière en l’espace de 12 mois à l’âge de neuf ou dix ans. Donc il serait inapproprié d’écrire en détail au sujet de la sexualité et de toute manière, ce sont pas des livres terriblement réalistes97 ». Cette thématique ayant été laissée inexplorée dans l’œuvre commerciale, il n’est pas étonnant de la retrouver dans les fan fictions, dont une partie comporte des scènes sexuelles plus ou moins explicites, allant du lime (scènes érotiques) au lemon (scènes pornographiques) et proposant toutes sortes de variantes situationnelles plus ou moins réalistes et plus ou moins consensuelles. La sexualité déviante (inceste, viol, pédophilie) reste assez marginale. Elle est souvent évoquée de manière brève pour initier une relation de réconfort, comme dans la fiction Penance de notre corpus : Hermione Granger subit un viol mais ce n’est pas le viol en tant que tel qui fait l’objet d’une fan fiction ; le viol est l’élément déclencheur qui institue le personnage dans une position de victime tandis que son professeur devient une source de réconfort.                                                                   94 ROWLING, J.K. (2007), Open Book Tour, Carnegie Hall, New York. Transcription disponible en ligne : http://www.theleaky-cauldron.org/2007/10/20/j-k-rowling-at-carnegie-hall-reveals-dumbledore-is-gay-neville-marries-hannah-abbott-andscores-more [consulté le 14 mai 2012]. 95 ROSENBERG, A. (2009), « Sex And Harry Potter », The Atlantic, disponible en ligne : http://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2009/06/sex-and-harry-potter/20376/ [consulté le 14 mai 2012]. 96 ROSENBERG, A. (2009), « Sex And Harry Potter », The Atlantic, op. cit. 97 SIMPSON, A. (1998), « Face To Face with J.K. Rowling: casting a spell over young minds », The Herald, SMG Newspapers Ltd. 41   
  • L’homosexualité L’homosexualité est largement absente de l’œuvre de J.K. Rowling. Si l’on s’intéresse au canon strict (livres), on constate que le thème n’est mentionné qu’une seule fois dans un contexte de traumatisme qui ne permet pas d’approfondir le sujet. Ayant vu son camarade Cedric Diggory mourir sous ses yeux, Harry Potter prononce son nom lors d’un cauchemar en gémissant dans son sommeil. Son cousin le lui fait remarquer : « Dudley éclata d’un rire dur puis adopta une voix aiguë et geignarde : "Ne tue pas Cédric ! Ne tue pas Cédric ! C’est qui Cédric ? Ton petit ami ?"98 ». L’homosexualité est un thème récurrent dans les fan fictions mais il est difficile de mesurer sa portée dans la mesure où, très souvent, il s’agit d’un élément secondaire de l’histoire et non d’une intrigue à part entière. Les fan fictions homosexuelles seraient écrites principalement par des femmes et majoritairement par des femmes hétérosexuelles si l’on en croit les travaux réalisés par M. Cicioni (1998)99. Le thème le plus fréquemment abordé serait celui de la première fois, avec des récits racontant le développement progressif d’une première relation homosexuelle – se concrétisant ou non par un acte sexuel (travaux de C. Bacon-Smith, 1992)100. Selon M.M. Lowery, cité par M. Barker, ces histoires « reflètent la structure des romances féminines traditionnelles » dans lesquelles « un désir insatisfait se développe en traversant des crises et des ralentissements, jusqu’à un heureux dénouement avec une relation intime, satisfaisante et exclusive101 ». Les fan fictions évoquant l’homosexualité semblent souvent s’appuyer sur des éléments du canon susceptibles de soutenir la théorie défendue, éléments qui sont mis en lumière au détriment de ceux qui montrent l’hétérosexualité du personnage. Dans notre corpus, la fiction Little Wonders raconte le développement d’une romance entre Hermione Granger et Ginny Weasley. Dans le canon, Ginny devient au fil des années et des romans un soutien précieux pour Hermione : cette dernière a pour plus proches amis deux garçons ; lorsqu’elle atteint l’adolescence, certaines tensions se                                                                   98 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Ltd, chapitre 1, p.19. 99 CICIONI, M. (1998), « Male pair-bonds and female desire in fan slash writing », in Theorizing Fandom : Fans, Subcultures and Identity. Hampton Press Inc., New Jersey, Etats-Unis. 100 BACON-SMITH, C. (1992), « Enterprising Women », University of Pennsylvania Press, Philadelphie, cité par M. Barker (2002), « Slashing the slayer : a thematic analysis of homo-erotic Buffy fan fiction », extrait du colloque Blood, Text and Fears: Reading Around Buffy the Vampire Slayer, University of East Anglia, Norwich. 101 LOWERY, M. M. (1983), « The Traditional Romance Formula », in Gender, Race and Class in Media: A Text Reader, Sage, Londres, cité par M. Barker (2002), « Slashing the slayer : a thematic analysis of homo-erotic Buffy fan fiction », extrait du colloque Blood, Text and Fears: Reading Around Buffy the Vampire Slayer, University of East Anglia, Norwich. 42   
  • développent peu à peu avec eux (« Tu as la capacité émotionnelle d’une cuillère à thé102 » dit par exemple Hermione à Ron dans le cinquième tome) tandis qu’elle devient plus proche de Ginny Weasley. Toutes deux partagent la même chambre dans la maison de la famille Weasley avant la rentrée scolaire et se confient certaines choses (« Si Ginny n’est pas allongée toute éveillée en train d’attendre qu’Hermione lui raconte tout ce qu’ils ont dit au rez-de-chaussée, alors je suis un Veracrasse103 » commente Fred Weasley). Elles partagent la même tente lors de la Coupe du Monde de Quidditch104. Ginny est la seule à qui Hermione ait confié qu’elle allait au bal de Noël avec un jeune homme105. L’auteur de la fan fiction choisit de mettre en exergue ces éléments tout en laissant de côté toute allusion à une relation hétérosexuelle entre Hermione et Ron Weasley ou entre Ginny et Harry Potter. Les relations professeur/élève On constate que la thématique des relations professeur/élève est particulièrement prégnante dans l’univers des potterfictions. Nous avons constitué un échantillon aléatoire de 264 fan fictions sur le site FanFiction.net au sein d’une population parente de 21 781 romances en anglais impliquant Severus Snape. 146 mettent en scène une relation entre le professeur et l’un de ses élèves, soient 55%. Nous sommes donc sûrs à 95% que 49 à 61% de la population parente met en scène ce type de relation amoureuse. Il s’agit d’une proportion non négligeable. On distingue deux tendances :  certaines fan fictions se jouent pendant la scolarité des personnages telle qu’elle est décrite dans le canon. Autrement dit, les élèves sont mineurs, adolescents, et développent une relation avec leur professeur alors même qu’ils sont placés sous son autorité. La relation se développe souvent au gré d’événements ordinaires d’une vie scolaire qui amènent le professeur à être seul avec l’élève (élève qui se voit infliger une retenue, etc).  d’autres fan fictions se jouent après la période délimitée par le canon : le scénario le plus courant est celui de l’apprentissage : un élève – souvent Hermione Granger – revient à l’école de sorcellerie de Poudlard après la défaite de Lord Voldemort pour poursuivre ses études et débute alors un apprentissage auprès de l’un des professeurs. Cet apprentissage l’amène à côtoyer le professeur en question non plus dans une relation d’autorité mais davantage dans une relation de                                                                   102 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Ltd, chapitre 21, p.345. 103 Ibid., chapitre 6, p.82. 104 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Ltd, chapitres 6 et 9. 105 Ibid., chapitre 22, p.277. 43   
  • partage ou d’égalité. On rencontre aussi le scénario du « traitement de faveur », dans lequel un élève revient à Poudlard pour sa dernière année de scolarité. Cependant, au lieu d’être considéré comme un élève comme les autres, l’élève en question se voit accorder un « traitement de faveur » à la lumière de son investissement dans la guerre contre Lord Voldemort : il bénéficie par exemple d’une chambre seule (là où les élèves de Poudlard partagent des dortoirs), etc. Les intrigues s’orientent quant à elles dans deux directions principales. Dans certaines fan fictions, le professeur joue le rôle d’un mentor qui fait découvrir la sexualité à un élève dont c’est la « première fois ». Le récit est alors articulé autour de cette expérience initiatique et met en avant la place rassurante du professeur face à l’inexpérience de l’élève. Dans d’autres fan fictions, la relation est plus égalitaire mais s’appuie souvent sur une dimension thérapeutique, le couple étant une manière de surmonter des épreuves : par exemple, Severus Snape se refuse à être heureux car il culpabilise d’avoir causé la mort de la mère d’Harry Potter mais l’un(e) de ses élèves va l’aider à lever ce blocage. La fréquence de ces romances peut s’expliquer par différents facteurs. D’abord, la fan fiction permet de transgresser un interdit qui ne l’est que rarement dans la réalité. Ensuite, ces scénarios permettent d’autoriser l’élève à être imparfait : de par son inexpérience, il peut faire des erreurs, exprimer des craintes – que le professeur apaise. L’auteur de la fan fiction peut apprivoiser simultanément avec son personnage des étapes importantes (notamment celle de la « première fois »). On constate par exemple dans la fiction Target du corpus que le rôle de mentor du professeur prend une dimension grandiose et inhabituelle qui préfigure la romance que les personnages vont développer : ainsi, la collaboration entre le professeur et son élève se révèle si fructueuse que cette dernière « avait déjà davantage appris au sujet des Potions que la plupart des apprentis au moment où ils atteignaient leur Maîtrise ». La spécificité du monde magique Harry Potter s’articule autour du monde de la magie. Or, la magie permet justement de repousser les limites du possible et de l’imaginaire. La quête de réalisme est bien moins importante que si l’histoire était fondée sur le monde réel. Dans le monde de la magie, des événements « impossibles » sont susceptibles de se produire à tout instant sans pour autant qu’on puisse leur reprocher un manque de réalisme. Cela permet l’invention, tant dans l’œuvre commerciale que dans les fan fictions, d’une multitude de sortilèges et de dispositifs magiques qui tour à tour créent ou suppriment des obstacles. 44   
  • Plus de 110 sorts sont recensés dans la saga littéraire106. Loin d’être un corpus figé, cette liste de sorts s’est enrichie au fil des extensions de la marque Harry Potter : ainsi, les adaptations cinématographiques ont-elles nécessité l’invention de plusieurs sorts supplémentaires (on citera par exemple Vulnera Sanentum, qui permet à Severus Snape de soigner Draco Malfoy après qu’il a été blessé par Harry Potter) ; les jeux vidéo inspirés de l’univers du petit sorcier ont également donné lieu à la création de nouveaux sortilèges, à l’instar de Volatilors, qui permet de changer une créature en poulet107. A la lumière de ces informations, il n’est donc guère surprenant de constater que les auteurs de potterfictions inventent à leur tour des sortilèges et autres enchantements pour servir leur intrigue. On constate toutefois que souvent, ces derniers s’inspirent du canon. Les sorts, par exemple, sont souvent inspirés ou tirés du latin dans la saga de J.K. Rowling. Citons par exemple Accio, un sort qui permet de ramener vers soi un objet éloigné. Le mot latin signifie justement « faire venir, appeler ». De même, Petrificus Totalus qui permet d’immobiliser totalement une personne, s’inspire des mots petrificare (pétrifier) et totus (entier). D’autres sorts s’inspirent du grec ou de dialectes d’Afrique de l’Ouest. Les auteurs de potterfictions tendent donc eux aussi à élaborer des néologismes à partir de racines grecques ou latines pour nommer leurs sortilèges. Dans notre corpus, la fiction Dragon Hide s’appuie sur l’invention d’un tatouage magique qui permet d’identifier deux âmes-sœurs. Loin d’être sans lien avec le canon, ce dernier prend la forme d’un Patronus, sortilège imaginé par J.K. Rowling108. Dans le canon, le Patronus est un sort extrêmement personnel, unique et propre à chaque magicien. Prenant la forme d’un animal, il naît de l’évocation du souvenir le plus heureux que possède le magicien qui le crée. Le Patronus du canon est donc à la fois intime et étroitement lié à la notion de bonheur. En choisissant de créer un tatouage en forme de Patronus, l’auteur de la fan fiction innove mais sans pour autant aller à l’encontre du canon. FERMER L’ŒUVRE OUVERTE ? Les fan fictions sont souvent perçues comme une matière qui vient combler les vides de « l’œuvre ouverte ». Comme nous l’avons constaté, dans la plupart des cas, ces vides inspirent des éléments de l’histoire. Il arrive aussi parfois que le scénario tout entier prenne appui sur une lacune                                                                   106 Lire ici : « L’Encyclopédie des Sorts », accessible en ligne : http://www.encyclopedie-hp.org/spells/spells.php [consulté le 09 octobre 2012]. 107 Harry Potter et la Coupe de feu, jeu vidéo, Electronic Arts, 2005. 108 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, “The Patronus”, pp.156-167. 45   
  • laissée par la saga littéraire. Plusieurs récits de notre corpus s’inscrivent dans cette perspective. Le vide peut naître d’un élément flottant du scénario. Harry Potter : The Self-Taught Wizard s’inspire ainsi d’une scène du canon où le garde forestier de Poudlard, Hagrid, laisse le héros trouver seul l’accès à la voie 93/4 d’où part le train en direction de l’école (« Hagrid avait dû oublier de lui dire ce qu’il fallait faire109 »). Dans le canon, cette solitude de l’enfant livré à lui-même dans la gare ne dure pas longtemps car il croise la famille Weasley qui lui indique comment accéder au quai. Toutefois, on constate que cette scène présente un scénario ouvert susceptible de déboucher sur d’autres intrigues. D’ailleurs, dans le deuxième tome, lorsqu’Harry Potter arrive à la gare, s’ensuit le même flottement de l’intrigue : il est en retard et l’accès à la voie 93/4 se ferme, obligeant le jeune héros à recourir à un autre moyen de transport pour rejoindre Poudlard. Dans ces deux exemples, on constate qu’un élément du scénario joue schématiquement le rôle d’une boussole, permettant de passer d’une situation incertaine à une prise de décision. Dans la potterfiction du corpus, l’auteur retire cette boussole : personne n’indique à Harry Potter comment rejoindre la voie 93/4. L’histoire peut donc légitimement poursuivre son cours dans une autre direction. Il arrive aussi que le vide dans lequel se niche la fan fiction soit temporel, comme dans Awakening qui explore le futur de Ron Weasley et Hermione Granger. Harry Potter repose sur une équation équilibrée « Un livre = une année de scolarité pour le héros ». Seuls quelques chapitres font exception : le premier chapitre du premier tome ; l’épilogue de la saga (quatre pages), qui se déroule dix-neuf ans après la fin de la scolarité du héros. A la lumière de ces proportions, on constate que tout récit évoquant la période pré-Poudlard (prequel) ou post-Poudlard (sequel) porte sur des périodes largement inexplorées dans le canon. ». J.K. Rowling elle-même a laissé entendre dans une interview que l’ouverture présente dans le dernier livre de la saga était volontaire : « Il y a encore beaucoup à découvrir, à démêler et je laisserai sans doute planer quelques incertitudes qui vous permettront de dire ‘Oh, très bien, dans le huitième livre, elle expliquera pourquoi’110 ». Or, aucun huitième livre n’a été envisagé par l’auteur (« Il ne faut jamais dire jamais mais je n’ai pas du tout en projet d’écrire un huitième livre111 »). Une intrigue peut aussi naître d’un non-dit : dans The Way Home, l’auteur émet l’hypothèse que Severus Snape ait survécu à l’attaque du serpent de Voldemort. Dans le canon, la mort du                                                                   109 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 110 ROWLING, J.K. (2006), « An Evening with Harry, Carrie and Garp », New York. Transcription disponible en ligne : www.accio-quote.org/articles/2006/0801-radiocityreading1.html#finalch [consulté le 26 mai 2012]. 111 ROWLING, J.K. (2000), Live chat sur le site Scholastic.com, transcription disponible en ligne : http://www.scholastic.com/teachers/article/j-k-rowling-interview [consulté le 26 mai 2012]. 46   
  • personnage est suggérée mais aucun terme explicite ne parle de décès. Seul Voldemort lui-même affirme l’avoir assassiné (« J’ai tué Severus Snape il y a trois heures112 ») mais l’œuvre ne mentionne pas ce qu’il est advenu de son corps. Cela qui permet à l’auteur de la fan fiction d’imaginer qu’il a été retrouvé, gravement blessé, puis soigné. Ces exemples, loin d’être exhaustifs, confirment que quelle que soit l’ampleur prise par l’emprunt, l’on retrouve toujours au sein d’une même histoire des éléments qui complètent le canon et d’autres qui s’y substituent. Les deux notions semblent indissociables et nos hypothèses de départ s’en trouvent validées. Si les fan fictions clôturent effectivement certaines intrigues, elles ne ferment pas pour autant l’œuvre ouverte et font naître d’autres possibilités d’exploration. Cela est d’autant plus vrai qu’elles s’inscrivent dans des pratiques sociales de lecture et d’écriture auxquelles nous allons à présent nous intéresser.                                                                   112 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.444. 47   
  •       LES FAN FICTIONS, ENTRE RÔLE SOCIAL ET TRANSMISSION DE VALEURS Dans la première partie de cette étude, nous avons mis en évidence la nature hybride des fan fictions, qui mêlent des éléments du canon littéraire à une écriture d’invention. Nous allons à présent nous intéresser aux fonctions qu’elles remplissent. Loin d’être de simples relectures collectives d’une œuvre, les fan fictions découlent d’une pratique mixte mêlant lecture et écriture. Les récits amateurs témoignent souvent, comme nous l’avons montré, d’une lecture experte du canon par leurs auteurs. Par ailleurs, le statut d’auteur n’empêche pas les fans de parcourir les fictions à leur disposition. Ainsi, notre corpus comporte-t-il le récit The Devil’s Daughter, consacré au personnage de Lord Voldemort : parmi les commentaires postés sur cette fiction, on trouve une intervention de What-Ansketil-DidNext113. Or, en visitant le profil individuel de ce membre du site, on découvre qu’il n’est pas seulement lecteur de fan fictions sur Voldemort, il en est également auteur et a consacré pas moins de six récits à ce personnage114. Cet exemple illustre bien l’étroite intrication entre les statuts d’auteur et de lecteur. De même, certains lecteurs peuvent, à la faveur d’un récit qui nourrit leur imaginaire, prendre la plume à leur tour. Dancin’InTheRain écrit ainsi dans un commentaire : « bien qu’étant actuellement un auteur anonyme sans aucun talent quel qu’il soit pour l’écriture de fan fictions (ce que je déplore assez lourdement), je suis suffisamment inspiré par tes capacités impressionnantes pour tenter courageusement d’écrire une fanfic décente115 ». Comme l’écrit Henry Jenkins, « pour les fans, la                                                                   113 FanFiction.net, commentaires de la fiction The Devil’s Daughter, 2 août 2011, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/r/7036908/ [consulté le 22 juillet 2012]. 114 FanFiction.net, profil de What-Ansketil-Did-Next, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/u/1210843/WhatAnsketil-Did-Next [consulté le 11 octobre 2012]. 115 FanFiction.net, commentaires de la fiction Boy Who Lived, 9 mars 2011, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/r/6715591/5/1/ [consulté le 22 juillet 2011]. 48   
  • consommation suscite la production, la lecture génère l’écriture116 ». En d’autres termes, les fan fictions possèdent une dimension profondément ancrée dans un espace social. Selon H. Jenkins, le fandom jouit d’une capacité à « transformer une réaction personnelle en interaction sociale, une culture spectatrice en culture participative117 ». Cette détermination active à faire vivre une œuvre au-delà des frontières d’un livre ne semble pas correspondre à une simple quête de divertissement. Elle semble au contraire répondre à un besoin de concevoir un « nouveau produit » en adéquation avec des attentes qui ne sont pas entièrement comblées par l’œuvre commerciale. Evoquant Star Trek, H. Jenkins écrit ainsi : « pour ces fans, Star Trek n’est pas seulement quelque chose qui peut être relu ; c’est quelque chose qui doit être réécrit afin de mieux répondre à leurs besoins, afin d’en faire une meilleure fabrique de significations et de plaisirs personnels118 ». Nous devons donc envisager notre approche fonctionnelle sous un angle triple : quelles fonctions remplit le canon pour les lecteurs ? Quelles fonctions exercent les fan fictions pour les auteurs ? Quelles fonctions remplissent-elles pour les lecteurs ? Seul le fruit d’une comparaison entre ces éléments permettra de répondre à notre réflexion initiale. La toute première de ces questions se révèle être la plus personnelle. Nous avons interrogé un panel de lecteurs contactés aléatoirement par le biais de la messagerie privée du site FanFiction.net119. Après avoir présenté l’étude comme une recherche sur les particularités des sagas littéraires par rapport à d’autres ouvrages, nous leur avons posé deux brèves questions : que vous a apporté Harry Potter ? En quoi ces livres se distinguent-ils de vos autres lectures ? Les réponses peuvent se répartir de la sorte :  L’ensemble des lecteurs évoque la dimension élémentaire du plaisir de lire : l’émerveillement suscité par les livres, la distraction, l’échappatoire offerte par l’univers de la magie.  26% des lecteurs affirment que la spécificité de l’histoire est son ancrage dans le réel, qui lui apporte une crédibilité toute particulière : « Il y avait de la vraie magie, telle qu’on l’a toujours imaginée, avec des baguettes magiques, des dragons et des gens qui volent sur des balais. Mais surtout, ça se passait dans une société à laquelle nous pouvions nous identifier. Il y avait des magasins, des administrations, des banques et un système éducatif. C’est très similaire au                                                                   116 JENKINS, H. (1988), « Star Trek Rerun, Reread, Rewritten: Fan Writing as Textual Poaching », Critical Studies in Mass Communication, 5 (2), p. 88. 117 JENKINS, H. (1988), « Star Trek Rerun, Reread, Rewritten: Fan Writing as Textual Poaching », Critical Studies in Mass Communication, op.cit, p. 88. 118 JENKINS, H. (1988), « Star Trek Rerun, Reread, Rewritten: Fan Writing as Textual Poaching », Critical Studies in Mass Communication, op.cit., p. 87. 119 Sur 300 messages envoyés, 42 ont reçu une réponse soit un taux de participation égal à 14%. 49   
  • monde dans lequel nous vivons si bien que nous pouvions aisément l’imaginer et nous imaginer en faire partie », déclare l’une des personnes interrogées. « Les personnages étaient vrais, avec toutes les forces et les faiblesses qu’ont les personnes réelles. Aucun d’entre eux n’était un stéréotype ambulant », réagit un autre lecteur. « Les personnages nous sont présentés par leur attitude et leurs actions et non à travers une description physique, de telle sorte que nous pouvons les aimer et les haïr comme s’il s’agissait de vraies personnes ».  Pour 19% des répondants, les livres ont également fait fonction de miroir et ils y ont trouvé une forte résonance personnelle. L’un nous écrit par exemple : « Je me suis reconnu en certains personnages, comme Ron, parce que je peux m’identifier à lui. Certes, je ne suis pas roux mais faisant partie d’une grande famille, je me suis déjà retrouvé dans des situations identiques à celles auxquelles Ron a dû faire face ». Une autre lectrice, qui se présente comme étant « ellemême un rat de bibliothèque », reconnaît avoir apprécié la manière dont l’élève studieuse Hermione Granger a été décrite dans les ouvrages : « Elle nous montre que même les filles intelligentes et sérieuses peuvent être cools, que ce ne sont pas juste des demoiselles en détresse ou des asociales ».  Enfin, 69% évoquent la dimension sociale de leur lecture : « J’adore les débats et les discussions au sujet des personnages », nous a expliqué un lecteur. « J’adore le fait d’avoir rencontré des gens de l’autre côté du globe qui pensent comme moi ou, au contraire, sont en désaccord avec moi ». Cette forte composante communautaire s’explique sans doute en partie par le fait que peu d’ouvrages bénéficient d’une diffusion aussi large et de traductions aussi nombreuses que les grandes sagas à succès que sont Harry Potter (traduit en 67 langues), Twilight : la saga du désir interdit (traduit en 37 langues) ou encore Lord Of The Rings (traduit en 38 langues). A la lumière de ces premières réponses, nous nous sommes penchés, cette fois-ci, sur les bénéfices que retirent auteurs et lecteurs de fan fictions de cette pratique amateur. I- LES FONCTIONS DES FAN FICTIONS POUR LES AUTEURS 1. LE PARTAGE DE REFERENCES COMMUNES Les fan fictions sont souvent considérées comme un terrain d’expression privilégié et protégé de certaines représentations dominantes. En 1988, H. Jenkins expliquait par exemple que le fandom 50   
  • offrait à des « subcultures marginalisées (les femmes, les jeunes, les homosexuels, etc.) » une opportunité de « récupérer un espace ouvert où exprimer leurs préoccupations culturelles120 ». Certains affirment aussi que les fan fictions permettent de mettre en scène un « double de soi » qui peut vivre ce que l’auteur lui-même s’interdit ou permettre une « décharge émotionnelle » impossible dans le monde réel. Les travaux plus récents sur le sujet soulignent à quel point il est primordial de ne pas se limiter à cette conception : S. François, par exemple, rappelle que « les fans ne sont aucunement à chercher parmi les plus marginalisés socialement ou culturellement » et souligne que « pour les fan fictions, l’écriture amateur n’est pas à l’évidence un espace de consolation121 ». De même, C. Cristofari affirme que la pratique ne correspond pas « uniquement à un désir de faire entendre sa voix oubliée par les orientations idéologiques du canon. Il serait aussi simpliste d’affirmer que les personnages créés par les fans sont des représentations idéalisées d’eux-mêmes dans un monde où ils auraient une place que le monde réel et sa culture leur refusent122 ». En d’autres termes, il serait réducteur de penser les fonctions des fan fictions pour leurs auteurs sous un angle purement individuel ou psychologique. L’une de ces fonctions, présente de manière presque systématique, semble être le partage de références communes avec un lectorat. Il arrive parfois que ce partage aligne la temporalité réelle et la temporalité fictionnelle, la fan fiction remplissant alors une fonction d’agenda social. Dans le cas des potterfictions, cette tendance se retrouve dans les récits de Noël : publiés au mois de décembre, ils sont souvent présentés comme des cadeaux de l’auteur à ses lecteurs pour leur souhaiter de joyeuses fêtes mais offrent également une occasion unique de mettre en scène les personnages d’Harry Potter dans le contexte de Noël. Citons par exemple The Best Christmas Ever (hors corpus) dont l’auteur précise « Je me suis juste dit que j’allais écrire cette p’tite histoire dans l’esprit de Noël123 ». Néanmoins, le partage de références communes s’appuie plus souvent sur la recherche d’une « communauté de pensée et de connaissances » : les auteurs s’adressent à des experts et s’efforcent d’établir une correspondance entre le récit qu’ils proposent et le public qu’ils visent.                                                                   120 JENKINS, H. (1988), « Star Trek Rerun, Reread, Rewritten: Fan Writing as Textual Poaching », Critical Studies in Mass Communication, op.cit., p. 87. 121 FRANCOIS, S. (2009), « Fanf(r)ictions : Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans », in Réseaux, n° 153, p. 171. 122 CRISTOFARI, C. (2010), « Lecteur, acteur : la culture populaire revisitée par les fanfictions et les jeux de rôle », in Pop Culture, n°9, Université Paris 3, p.6. 123 FanFiction.net, The best Christmas ever, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/s/3967813/ [consulté le 30 juillet 2012]. 51   
  • A. LE PRESUPPOSE DU LECTEUR EXPERT En parcourant de nombreuses fan fictions, nous avons pu constater que l’action y débutait souvent in medias res, sans la dimension didactique que l’on rencontre parfois lorsque l’auteur présente les personnages ou les situations avant de développer l’intrigue. Cette dimension didactique était présente dans l’œuvre de J.K. Rowling qui, à chaque tome, proposait quelques paragraphes permettant au lecteur de resituer l’histoire : elle écrivait par exemple dans le second livre « Harry Potter était un magicien… un magicien tout frais émoulu de sa première année à l’école de sorcellerie de Poudlard124 » ou encore dans le troisième tome « Harry Potter était un garçon très peu ordinaire à de nombreux égards […] Il se trouve qu’il était magicien125 ». A l’inverse, les fan fictions sont nombreuses à débuter au cœur de l’action, avec le présupposé que le récit s’adresse à un lecteur expert qui jouit d’une bonne connaissance de l’univers Harry Potter. Dans When Harry Met Hermione, l’auteur spécifie : « On fait la supposition primordiale que le lecteur connaît bien l’histoire originale ; les choses présentées ici seront principalement celles qui se déroulent différemment ». Dans Family Reunion, on lit par exemple « quand la Molly qui sommeille en Ginny fait surface » sans que l’identité de Molly ne soit communiquée au lecteur, ni même d’informations sur sa personnalité. Seul le lecteur connaissant la saga verra quelle intention se cache derrière cette phrase. Dans Meet My Boyfriend, on note l’emploi d’une métonymie (« Je n’ai pas dit à mes parents que je sortais avec toi, Lion »), le surnom Lion faisant référence à l’emblème de la Maison Gryffondor à laquelle appartient Harry Potter. Dans Target, l’auteur introduit le personnage d’Hagrid par son seul prénom, sans préciser qu’il est le garde-chasse de l’école de sorcellerie de Poudlard. Dans Harry Potter : The Self-Taught Wizard, le personnage d’Harry Potter semble connaître certains éléments qu’il n’est pas censé savoir : livré à lui-même dans la gare, il est à la recherche d’un « train à vapeur ». Or, la scène se joue dans les années 90, il est donc a priori peu probable qu’un train à vapeur soit à quai dans la gare. L’auteur semble avoir transféré « une part d’omniscience » à son personnage qui sait ce qu’il doit chercher, de la même manière que le lecteur est censé le savoir. L’absence de didactisme illustré par ces exemples est sans doute à mettre en relation en partie avec le parcours de lecture suivi par les visiteurs du site FanFiction.net. On constate sur Google que les fan fictions sont rarement référencées à titre individuel (à la différence des communautés, pages regroupant plusieurs fan fictions consacrées à un même thème). De ce fait, le parcours de lecture                                                                   124 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.8. 125 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.8. 52   
  • ordinaire consiste à effectuer une recherche à partir des rubriques et menus déroulants disponibles ou à choisir une histoire à partir d’une page communautaire (il en existe près de 7500 consacrées à Harry Potter). En suivant ce cheminement, le lecteur est amené à rencontrer ce type de présentation visuelle : On note en premier lieu que les personnages sont désignés par leur prénom et par l’initiale de leur nom de famille, ce qui présuppose déjà d’une certaine familiarité avec l’œuvre. Chaque fiction est accompagnée d’un résumé qui permet la mise en contexte de l’histoire. Ici, on sait donc qu’il s’agit d’un dîner et la catégorisation du récit comme « Humour/Romance » indique au lecteur que Severus Snape et Ron Weasley sont engagés dans une relation de nature amoureuse. Dans le canon, ce sont des antagonistes. Concevoir une relation entre ces deux personnages va donc à contresens de l’œuvre de J.K. Rowling. Cependant, à la lumière de toutes les informations fournies avant même la lecture du récit, le lecteur sait à quel type d’histoire il est confronté, ce qui rend la présentation des situations et des personnages quelque peu facultative. B. PENSER SON LECTORAT La fan fiction ne se réduit pas à un récit partagé entre experts d’une œuvre littéraire. Elle amène aussi l’auteur à « penser son lectorat ». En d’autres termes, à se forger une représentation des personnes à qui s’adresse l’histoire. « Les auteurs », écrit S. François, « sont aussi tournés vers leurs futurs lecteurs, car ils savent que leurs textes ne resteront pas dans le domaine du privé, et ils pensent donc aussi aux effets sur autrui lorsqu’ils rédigent126 ». On trouve trace de ces préoccupations dans la terminologie à laquelle recourent les auteurs pour mettre en garde le lectorat. Sur FanFiction.net, ils doivent ainsi attribuer à leur propre histoire une lettre correspondant à la tranche d’âge conseillée pour lire le récit. Cela suppose de leur part une capacité à reconstruire une image du lectorat et à se projeter dans l’esprit d’un lecteur plus jeune ou plus âgé qu’eux pour déterminer à qui s’adresse le récit. On constate que certains sous-estiment l’impact de leurs écrits sur un lectorat enfantin : dans Boy Who Lived par exemple, l’auteur décrit une scène d’accouchement avec une précision paraissant quelque peu contradictoire avec la classification « tous publics » donnée à la fan fiction. « Elle cria de douleur, une douleur forte et humide au creux de l’aine, tandis que ses                                                                   126 FRANCOIS, S. (2009), « Fanf(r)ictions : Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans », in Réseaux, n° 153, p. 174. 53   
  • entrailles s’étiraient et se déchiraient », « L’enfant fut expulsé de son corps dans un flot de liquide amniotique et de sang », deux phrases qui donnent une vision de l’accouchement inadaptée à un lectorat jeune. A l’inverse, il arrive que d’autres catégorisent leur histoire comme « M » (public majeur) alors même qu’elle ne comporte ni violence extrême, ni scènes sexuellement explicites (« Ce n’est pas nécessaire de catégoriser ça comme M », déclare un lecteur de la fiction A Dark And Stormy Night, « T conviendrait très bien. M correspond à des choses explicites voire très explicites. Là, on n’est que dans l’évocation »). Il peut s’agir d’une erreur de jugement mais il peut aussi s’agir d’une supposition quant à l’identité des personnes qui fréquentent FanFiction.net : contrairement aux ouvrages d’Harry Potter qu’il est possible de trouver dans toute bibliothèque à la portée du jeune public, le site FanFiction.net n’est pas conçu pour un enfant. Son architecture est complexe et comporte de multiples liens hypertextes, rubriques, critères de classement ; son design ne comporte que peu d’illustrations. De ce fait, il est possible que certains auteurs catégorisent leurs histoires non pas en fonction d’une tranche d’âge « de 7 à 77 ans » mais en fonction de ce qui est susceptible de choquer un adolescent ou un adulte, cible présumée du site. Cela montre à la fois la subjectivité de la classification et le travail de réflexion que les auteurs sont amenés à faire sur leur public. On retrouve aussi des traces de ce travail dans certains avertissements publiés en début de fiction. La mention oneshot, par exemple, désigne des récits publiés en une seule fois, ne possédant en général qu’un seul chapitre. Très souvent, cela permet de signifier au lecteur que l’auteur n’a pas prévu d’écrire une suite. La mention character death avertit le lecteur que l’un des personnages de la fiction va trouver la mort. Ces exemples de rationalisation montrent d’une part que l’on écrit autant pour soi que pour autrui. Ils révèlent par ailleurs que les auteurs mettent en œuvre de nombreuses stratégies pour que cet « autre » ne reste pas anonyme : on s’efforce de le caractériser et de l’intéresser. Cette démarche n’est pas sans rappeler la notion de ciblage en marketing, qui désigne le fait de choisir les destinataires « que l’on cherche à conquérir et/ou fidéliser127 ». Le ciblage nécessite d’avoir au préalable identifié de manière claire les caractéristiques du « produit », de telle sorte qu’il soit ensuite possible de le proposer à un panel pertinent de consommateurs. L’auteur de fan fictions mène un travail quelque peu similaire puisqu’il doit réfléchir à la structure démographique de son lectorat, à la psychologie de celui-ci (est-il susceptible d’être choqué par un décès ?) et à ses habitudes comportementales (visiter le site de manière ponctuelle ou régulière, s’abonner aux mises à jour, commenter ou pas, etc). C. Cristofari souligne l’un des enjeux de ce ciblage préalable : « la plupart des lecteurs de fan fictions ont des préférences quant au contenu de leurs lectures. Dans leurs commentaires, beaucoup affirment                                                                   127 LENDREVIE, J., LEVY, J. & LINDON, D. (2009), Mercator : Théories et nouvelles pratiques du marketing, 9e édition, Dunod, p.682. 54   
  • par exemple leur préférence pour les histoires qui mettent en scène une relation entre tel et tel personnage, ou celles dont le contenu est traité de manière humoristique… Annoncer à l’avance le genre et quelques éléments de définition permet aux lecteurs de faire le tri parmi des textes qui, autrement, ne sont pas soumis à modération128 ». La dimension de fidélisation de la cible est bien présente, certains auteurs réunissant autour d’eux leurs propres « fans ». S. François note à ce propos : « il est étonnant de voir que certains internautes deviennent "fans" d’autres auteurs qu’ils mentionnent alors dans leurs fiches en en conseillant la lecture ; ils vont parfois ensuite jusqu’à les contacter pour leur demander l’autorisation de les traduire (s’ils n’écrivent pas en français) ou bien de les imiter dans leurs propres créations. Au travers de cette circulation des textes, le fanon semble donc s’autoalimenter et surtout susciter chez certains fans un engouement au moins égal à celui né du canon129 ». Le désir de conquête d’un public, quant à lui, semble orienté vers la volonté d’instaurer un dialogue entre auteurs et lecteurs. C. LA SEGMENTATION : UN OUTIL POUR CREER DU LIEN Initialement, en étudiant la manière dont de nombreuses fan fictions étaient subdivisées en chapitres, notre intention sous-jacente était de montrer qu’il existait dans ces récits amateurs des techniques de rédaction similaires à celles que l’on peut retrouver dans une saga littéraire. On mentionnera par exemple le recours aux cliffhangers, ces moments de suspense glissés à la fin d’un chapitre afin de tenir le lecteur en haleine jusqu’à la publication du chapitre suivant. L’analyse du corpus révèle en fait une pratique bien différente : la segmentation, s’il arrive parfois qu’elle permette des tensions dramatiques, constitue surtout pour les auteurs une occasion d’échanger avec le lectorat. Les « notes de l’auteur », fréquentes en début ou en fin de chapitre, peuvent remplir des fonctions multiples. Justifier le rythme de la fiction : les chapitres sont souvent guidés par l’inspiration de l’auteur et par ses contraintes personnelles. Ainsi, dans le récit A Family Of My Own, l’auteur s’excuse-t-il à la fin du sixième chapitre : « Je sais que c’est un chapitre plus court mais comme je le disais plus tôt, j’ai eu une énorme panne d’inspiration ». Le chapitre 9 débute par cette remarque : « Après celui-ci, mes mises à jour pourraient être moins fréquentes. L’école a officiellement commencé ». Dans Autumn                                                                   128 CRISTOFARI, C. (2010), « Lecteur, acteur : la culture populaire revisitée par les fanfictions et les jeux de rôle », in Pop Culture, n°9, Université Paris 3, p.6. 129 FRANCOIS, S. (2009), « Fanf(r)ictions : Tensions identitaires et relationnelles chez les auteurs de récits de fans », in Réseaux, n° 153, p. 181. 55   
  • Life, le rythme de la fiction s’adapte aussi à la vie privée de l’auteur, qui précise à la fin du cinquième chapitre : « Merci à tous ceux qui lisent et surtout à ceux qui ont écrit une critique jusqu’à maintenant ! Je reste sur ce que j’avais dit au départ : cette histoire ne sera pas longue. Vous voyez, je suis enceinte de huit mois donc je n’aurai tout simplement pas le temps de me consacrer à l’écriture de quelque chose de long. Mes priorités changeront bientôt ! D’ici là, profitez-en ! ». S’adresser au lecteur et porter un regard critique sur sa production : les notes rédigées par les auteurs s’apparentent parfois à un commentaire de texte. Ainsi, le cinquième chapitre de When Harry Met Hermione débute-t-il par trois paragraphes détaillant le comportement des adolescents à l’égard des jeunes filles de leur âge, la manière dont le sujet a été traité par J.K. Rowling et dont l’auteur s’est inspiré de ces éléments pour construire sa propre intrigue. L’auteur de Ladies Man porte également un regard critique sur son travail, ce qui met en lumière un aspect capital de la fan fiction : elle laisse la place à l’amélioration et à la transformation. Dans le cas de l’œuvre commerciale, la publication papier « fige » le texte à un moment précis même s’il peut faire l’objet d’ajouts a posteriori sous forme de corrections ou de notes de bas de page. A l’inverse, la publication de fan fictions en ligne permet à l’auteur de modifier indéfiniment ses histoires s’il le juge nécessaire. Parmi les raisons exposées par les auteurs figurent :  Le désir d’amélioration (l’auteur de Ladies Man commente : « La première partie de cette série reste la meilleure. Peut-être qu’un jour, je repasserai en revue tout ça et ferai des ajustements pour que ce soit meilleur. Pour montrer le meilleur de moi-même et tout ça »).  L’évolution personnelle des auteurs, la maturité les amenant à porter un regard plus critique sur leur fan fiction : l’auteur Loola-bye déclare ainsi sur FanFiction.net au sujet de son récit The Age Of Release (hors corpus) : « A vrai dire, je le déteste aujourd’hui. Je le réécrirai sans doute parce que c’était une bonne idée mais j’étais jeune et stupide quand je l’ai écrit130 ».  L’envie d’effectuer des ajouts. L’auteur Kaeim écrit par exemple au sujet de la fiction Harry Potter and the Forced Hero (hors corpus) : « J’ai décidé de la réécrire en entier parce que j’ai le sentiment que l’histoire manque de certaines choses qui la rendraient bien meilleure131 ».  La volonté d’adhérer au canon : les fan fictions les plus anciennes présentes sur FanFiction.net ont été publiées en septembre 1999. Or, le dernier tome de la saga Harry Potter n’a été publié qu’en 2007. Par conséquent, de nombreux éléments du canon ont enrichi la description de                                                                   130 http://www.fanfiction.net/u/1749764/Loola_bye 131 http://www.fanfiction.net/s/4546869/1/Harry_Potter_and_the_Forced_Hero_Rewrite 56   
  • chaque personnage après la diffusion de certaines fan fictions, ce qui pousse parfois les auteurs à réécrire leurs histoires pour en tenir compte. Citons par exemple le cas de Aki-chan sur FanFiction.net, auteur de Harry Potter and the Eye of the Golden Dragon (hors corpus), qui explique : « J’écris cette histoire depuis mi-juin 2002 et depuis la sortie du cinquième livre, j’ai découvert qu’il me fallait réécrire tous mes chapitres pour adhérer à tout ce qui s’était passé132 ». La fan fiction s’installe donc comme un texte en mouvement. Mettre en évidence des erreurs : les notes de l’auteur peuvent aussi permettre de souligner des erreurs commises par J.K. Rowling dans la saga littéraire. A la fin du troisième chapitre de When Harry Met Hermione, l’auteur de la fan fiction explique par exemple qu’il existe des incohérences dans le taux de conversion entre la monnaie magique et la monnaie ordinaire : ainsi, dans le premier tome de l’œuvre commerciale, Harry Potter paie-t-il sa baguette magique 7 Gallions133 ; dans le deuxième tome, Molly Weasley retire de l’argent pour acheter les fournitures scolaires de tous ses enfants (dont sa fille Ginny qui fait sa première rentrée à Poudlard et a donc besoin d’une baguette magique) : elle ne retire qu’un seul Gallion et une « toute petite pile » de Mornilles134. Discuter de ses choix par rapport au canon : les auteurs cherchent souvent à apporter des explications complémentaires qu’ils n’ont pas incluses dans le corps du récit pour ne pas briser le rythme de la narration. Les détails fournis, qui s’avèrent souvent exacts, témoignent d’une excellente connaissance de l’œuvre, d’une capacité à associer des éléments tirés de plusieurs livres différents pour établir un raisonnement logique et d’une aptitude à distinguer le canon au sens strict du canon au sens élargi. L’auteur de When Harry Met Hermione explique par exemple « Bien que les films montrent les élèves portant des uniformes sous leur cape, les livres ne mentionnent rien au sujet des uniformes. Ils ne disent pas grand-chose d’autre, simplement que les étudiants se changent en enfilant leur cape dans le train. Toutefois, dans le 5e livre, quand James met Snape la tête en bas dans "Le pire souvenir de Snape", les sous-vêtements de Snape sont dévoilés quand sa cape s’envole. Par conséquent, j’ai choisi de supposer que les capes se portaient de la manière indiquée ». Ces notes suscitent, autant que le récit lui-même, des réactions de la part du lectorat, qui                                                                   132 www.fanfiction.net/s/1676891/1/Harry_Potter_and_the_Eye_of_the_Golden_Dragon 133 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.64. 134 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 4, p.44. 57   
  • manifeste sa présence en postant des commentaires sur les fictions. De chapitre en chapitre, une discussion en différé peut ainsi s’engager et les « notes de l’auteur » deviennent prétexte à toutes sortes d’interactions : demander au lecteur de choisir quel couple va se former dans l’histoire135, demander des conseils sur la suite à donner à l’intrigue136 ou encore annoncer en avant-première ce que les lecteurs pourront trouver dans le chapitre suivant137 (ce qui n’est pas sans rappeler les séquences « Dans le prochain épisode » des séries télévisées). D. L’HUMOUR, VECTEUR DE COMPLICITE Au cours de cette étude, nous avons constaté non sans surprise que l’humour était l’un des genres les plus populaires en matière de fan fiction. Pas moins de 21.7% des potterfictions postées sur le site FanFiction.net sont catégorisées ainsi. On retrouve des proportions voisines dans le cas de Twilight (17.3%) ou encore de Lord Of The Rings (22.3%). Cela montre que la fan fiction ne se résume pas à un exercice de « crédibilité éditoriale » visant à proposer une suite, un complément ou une alternative vraisemblable au canon. L’humour, lorsqu’il relève d’un choix délibéré et non de maladresses involontaires, permet souvent d’instaurer une complicité avec le lectorat : c’est à travers le partage de références communes et leur détournement que va s’établir ce lien. Les procédés employés mêlent souvent comique de situation et comique de caractère : des personnages familiers sont placés dans des situations incongrues ou manifestent des comportements inhabituels. Le pacte auteur-lecteur naît de la reconnaissance des éléments canons et de la manière dont ils ont été distordus. Cela suppose donc une certaine maîtrise du récit et des personnages dans leurs dimensions langagière, situationnelle, gestuelle et attitudinale. Dans la fiction The Tape de notre corpus par exemple, l’auteur exploite les traits de caractère principaux des personnages (la fragilité de Draco Malfoy, le statut dominant de Voldemort). Certains de ces traits sont accentués et des ruptures d’ordre logique font leur apparition. On constate ainsi :  des écarts entre ce qui est attendu d’un personnage et ce qu’il fait réellement ; par exemple, le programme télévisé favori de Voldemort dans la fan fiction est Scooby-Doo, un dessin animé datant de la fin des années 60. Le fait qu’un puissant mage noir puisse trouver une source de distraction infinie dans un dessin animé inoffensif s’ajoute au décalage entre l’âge du                                                                   135 Voir par exemple The Road To Heaven (hors corpus), en ligne : http://www.fanfiction.net/s/7679023 [fiction supprimée par son auteur le 9 juin 2012]. 136 Voir par exemple Changing His Past, Knowing Their Future (hors corpus) : « N’hésitez pas à laisser un commentaire pour me donner vos idées et avis sur ce qui devrait se passer », accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/s/6067207 [consulté le 23 juillet 2012]. 137 Voir par exemple Somewhere I Belong II (hors corpus), accessible en ligne : www.fanfiction.net/s/1776157/1/Somewhere_I_Belong_II [consulté le 23 juillet 2012]. 58   
  • personnage et la cible du programme en question (créé pour redynamiser la case du samedi matin sur CBS en touchant un public d’enfants).  des renversements brutaux de situation : ainsi, Voldemort se met-il subitement à considérer que Draco Malfoy est une fille et à le traiter comme tel. S’instaure alors un comique de langage à travers un échange rythmé entre les deux personnages : « Je suis un homme », « Tu es une très jolie fille », « Je suis un homme, Maître », « Tu devrais te laisser pousser les cheveux pour ressembler davantage à une femme » « Je suis un putain de mec, pourquoi vous ne voulez pas comprendre ça ? »  Ces différentes formes de comique sont poussées jusqu’à l’absurde lorsque la scène prend une tournure sexuelle (Voldemort demandant à Draco « Un pénis ? Tu es une fille donc tu n’en as pas. Hé, tu veux voir le mien ? »). Etant inattendus, imprévisibles et ne répondant à aucune logique, ces propos créent dans le récit un non-sens. Les détournements comiques posent inévitablement la question des limites qui existent en matière de fan fiction. 2. LA LIBERTE DE SE CONTRAINDRE On pense souvent la fan fiction comme un exercice permissif, qui autorise les lecteurs à se libérer des contraintes qui sont celles d’un auteur « commercial138 ». Ce dernier est souvent soumis à des impératifs marketing qui l’empêchent de traiter certains sujets de manière totalement libre, ce afin de toucher une cible aussi large que possible. La fan fiction, comme nous l’avons déjà évoqué dans cette étude, donne un terrain d’expression à ces thématiques délaissées par l’œuvre commerciale (sexualité, etc.). De même, elle peut se prêter aux détournements comiques et affiche une certaine souplesse avec les registres de langue : elle recourt volontiers à l’argot lorsque l’auteur l’estime nécessaire là où le canon ne peut pas forcément se l’autoriser. J.K. Rowling déclarait ainsi au sujet d’Harry Potter : « Mon éditeur ne laissera aucun des personnages jurer. Ce qui est parfois difficile parce que Ron est indiscutablement le genre de garçon à dire des gros mots. Vous aurez donc remarqué que je contourne ça en disant "Ron employa un mot qui amena Hermione à s’exclamer : Ron !"139 ». Il paraît incontestable qu’une partie des fan fictions naît de la frustration des lecteurs face à une œuvre                                                                   138 Nous désignons par là, sans jugement de valeur aucun, l’auteur d’une œuvre faisant l’objet d’une transaction marchande, par opposition à l’auteur amateur pour qui cette dimension commerciale n’intervient pas. 139 JONES, O. (2005), Interview avec J.K. Rowling sur ITV Network, transcription disponible en ligne : www.accioquote.org/articles/2005/0705-edinburgh-jones-official.html [consulté le 30 juillet 2012]. 59   
  • commerciale qui élude certains thèmes ou en donne une vision trop édulcorée. En ce sens, la contrainte marketing ouvre un champ de possibles pour les auteurs de fan fictions. Parfois, c’est une contrainte de nature plus éditoriale qui inspire des scénarios de fan fictions. L’auteur canon, limité par sa propre intrigue, doit renoncer à explorer des pistes qui sont alors empruntées par les auteurs « de deuxième génération ». Dans notre corpus, la fiction Meet My Boyfriend raconte par exemple la cérémonie de remise des diplômes à l’école de sorcellerie de Poudlard. Cela correspond à une scène que l’auteur d’origine, J.K. Rowling, aurait rêvé d’écrire, mais à laquelle elle a délibérément renoncé en estimant que cela ne serait pas cohérent avec le reste de la saga. « J’ai ressenti une grande tristesse à l’idée de ne pas écrire de scène de remise de diplômes. Vraiment, vous savez. Je savais… enfin, j’ai su très tôt qu’on ne les verrait jamais obtenir leur diplôme. Je savais qu’il… enfin, pas lui, eux, tous les trois, qu’ils ne l’auraient pas. On ne les verrait pas à l’école pendant ce qui aurait été la dernière année de leurs études. Mais pendant le dernier livre, vraiment, je n’arrêtais pas de me dire que ça aurait été… Je me sentais triste que le livre ne se termine pas par cette scène de festin, cette scène de remise de diplômes. Mais ce n’était pas possible, vous savez, ce n’était tout simplement pas possible. Ca n’aurait pas pu se finir comme ça. Ca aurait paru bien trop banal et… vous savez, beaucoup de gens ont trouvé l’épilogue trop sentimental, je pense qu’ajouter une scène de remise de diplômes à tout ce qui venait de se passer aurait été une chute assez absurde140 ». La fan fiction procure donc effectivement une forme de liberté dans un champ permissif. Cependant, il serait trop hâtif de conclure qu’elle permet de « faire faire ce que l’on veut » au récit. L’absence apparente de contraintes cache en réalité une écriture très codifiée. Outre la terminologie précise déjà évoquée dans cette étude, on trouve des formes d’écriture réglementées, comme le sont les songfics (mot-valise constitué des termes song – chanson – et fic – fiction). Une songfic (à l’instar du récit Awakening de notre corpus) est une fan fiction articulée autour des paroles d’une chanson, paroles très souvent utilisées sans aucune modification ou parfois subdivisées en plusieurs paragraphes entrecoupés de passages narratifs inédits. Le lien qui existe entre la chanson et la fiction peut revêtir différentes formes : le morceau peut inspirer l’intrigue du récit ; il peut aussi illustrer l’intrigue imaginée par l’auteur en lui apportant une couleur émotionnelle particulière. Les paroles jouent fréquemment le même rôle que les didascalies dans un texte théâtral : placées en début de fan fiction, elles font office de didascalies initiales et permettent de situer l’histoire dans son contexte ;                                                                   140 ROWLING, J.K. (2007), PotterCast #130, podcast http://media.libsyn.com/media/pottercast/pc071218.mp3 [écouté le 26 mai 2012]. accessible en ligne : 60   
  • entrecoupées de passages narratifs, elles permettent de préciser les états d’esprit ou l’attitude d’un personnage de la même manière qu’on pourrait lire dans une pièce de théâtre « Adoptant un air triste ». On remarque d’ailleurs qu’à l’image des didascalies, les paroles de chansons sont très souvent écrites en italique dans les songfics. Les challenges constituent quant à eux une manière pour les auteurs de confronter leurs productions littéraires à celles d’autrui dans le cadre de défis imposant aux écrivains amateurs des contraintes communes141. L’instigateur du challenge définit des règles que les participants doivent suivre pour que leur histoire soit prise en compte. Un vote désigne ensuite la fiction la mieux écrite. Les contraintes se manifestent aussi à travers l’écriture de flash fictions. Ce terme désigne des histoires très courtes et même s’il n’existe pas de définition arrêtée quant au nombre de mots qu’elles comportent, beaucoup s’accordent à dire qu’elles ne doivent pas excéder quelques centaines de mots. Le terme flash fiction est plus vaste que celui de drabble, qui désigne des fictions très courtes dont le nombre de mots est précis (100 mots pour un drabble, 200 mots pour un double drabble). Ces formes d’écriture très brèves sont destinées à être lues rapidement et imposent donc un certain nombre de contraintes à leur auteur :  Un scénario cohérent : malgré la concision du récit, celui-ci se doit d’être structuré (situation initiale, élément perturbateur, dénouement).  La brièveté de l’histoire impose de faire évoluer rapidement la situation initiale. Dans un tel contexte, la crédibilité de l’ensemble devient un enjeu majeur (l’élément perturbateur, quand il est présent, doit être suffisamment fort pour faire basculer la situation… mais pas trop inattendu ou extrême au risque de déstabiliser l’ensemble de l’intrigue).  Le récit doit être efficace en peu de mots : l’auteur va donc devoir privilégier des mots forts, au sens précis (verbes d’action plutôt qu’auxiliaires), des phrases courtes. L’objectif de ces contraintes est souvent de favoriser le développement de la créativité, comme en témoignent les recherches de l’Oulipo (synthoulipisme142). Les auteurs peuvent par exemple se servir des flash fictions pour expérimenter des techniques qu’ils réutiliseront ensuite dans des récits plus longs (tester un nouveau style d’écriture, travailler les « chutes » et les effets de surprise) ou pour explorer la psychologie d’un personnage sans pour autant développer une intrigue complexe autour de lui (on parle alors de vignettes). On peut aussi établir un parallèle entre le succès de ces fictions courtes                                                                   141 Voir par exemple l’analyse détaillée de la fiction Target de notre corpus, p.129. 142 Le synthoulipisme consiste à imaginer et expérimenter des contraintes au sein d’un texte littéraire. 61   
  • et les nouvelles pratiques de lecture (lecture nomade lié au développement des smartphones et des tablettes, succès des formats courts et du microblogging : Twitter, etc). II. LES FONCTIONS DES FAN FICTIONS POUR LES LECTEURS Si, pour leurs auteurs, les fan fictions constituent un support créatif permettant l’amélioration des compétences d’écriture et l’établissement d’un échange structuré avec d’autres passionnés, qu’en est-il pour les lecteurs ? Nous nous sommes intéressés à cette question en deux temps : d’une part, en étudiant plus de 2000 commentaires laissés par les visiteurs de FanFiction.net sur les récits constituant notre corpus ; d’autre part, en interrogeant des lecteurs de fan fictions par le biais d’un questionnaire. Celui-ci a été construit de manière transversale afin d’alimenter à la fois une réflexion sur le rôle des fan fictions pour les lecteurs mais aussi sur la manière dont ces productions littéraires affectent – ou non – leur perception du canon. Le questionnaire a été transmis à des fans d’Harry Potter par des « relais » appartenant à l’équipe des sites web Magical-Menagerie, Mugglenet et The Leaky Cauldron. Cette seconde approche méthodologique semblait indispensable : en effet, seule une partie des lecteurs se manifeste à travers des commentaires ; il était donc important de toucher également le « lectorat silencieux ». 1. PROLONGER LE PLAISIR DE LA LECTURE La majorité des commentaires révèle que les fan fictions semblent avoir pour but premier de prolonger le plaisir de lecture initié par le canon. WhompingWillow, qui a répondu à notre questionnaire, le confirme explicitement : « Les très bonnes fan fictions peuvent te donner l’impression que tu lis la suite de la saga ». Lorsque les lecteurs prennent la parole, c’est la plupart du temps pour émettre un jugement positif sur un récit. Pas moins de 40% des commentaires correspondent à une critique favorable courte (du type « Excellent ! », « Bon travail ! », « J’aime beaucoup »), 3% visent à remercier l’auteur d’avoir partagé son histoire et 1% mentionnent explicitement la dimension distrayante du récit : « J’ai vraiment apprécié cette histoire. Elle était très divertissante143 », écrit par exemple Blessed By The Goddess en commentant le récit A Family Of My Own.                                                                   143 FanFiction.net, A Family Of My Own, commentaires http://www.fanfiction.net/r/4461217/21/1/ [consulté le 25 juin 2012]. du chapitre 21, accessible en ligne : 62   
  • Le temps de l’écriture dite « commerciale » est généralement un temps long : il s’écoule souvent une ou plusieurs années entre la sortie de deux tomes d’une saga littéraire. Par ailleurs, il s’agit pour le lectorat d’une attente durant laquelle les informations sont distribuées avec parcimonie par l’auteur et les professionnels qui l’entourent. Au contraire, le temps de la fan fiction est généralement court. Les auteurs peuvent publier plusieurs chapitres le même jour ou la même semaine ou rédiger en parallèle différents récits. De même, dans la majorité des cas, l’attente n’est pas « muette » : l’auteur donne parfois un calendrier prévisionnel de publication et communique des informations sur les événements de sa vie privée qui en affectent le rythme. Il n’est donc pas surprenant de voir les lecteurs réagir à ces précisions : « Je veux tout savoir au sujet du bébé. Je suis la marraine d’un beau petit garçon donc si tu as besoin de conseils, je serai plus qu’heureuse d’aider », commente par exemple YeahYouWannaKnowMyName après avoir appris la grossesse d’un auteur de fan fiction. Conséquence directe du temps court qui caractérise les fan fictions : les lecteurs manifestent volontiers leur empressement, voire leur impatience, à lire la suite de l’histoire. Les interruptions et le manque de régularité des mises à jour sont vivement stigmatisés et le lectorat semble en quête d’une continuité de l’expérience de lecture. Dans 6% des commentaires, on retrouve ainsi une incitation explicite à mettre à jour le récit : « Quel horrible cliffie144 ! S’il te plaît, s’il te plaît, publie vite une mise à jour ! Je veux savoir ce qui s’est passé ! » supplie Future-Little-Mrs.-Teddy-Lupin, manifestant son impatience en écrivant son commentaire tout en majuscules. Dans 7% des cas, les réactions sont plus modérées mais encouragent également l’auteur à poursuivre : « J’ai vraiment hâte de savoir dans quelle direction va aller cette histoire », écrit PandoraSilk. « J’ai hâte de voir ce que tu as en réserve pour le prochain chapitre », s’enthousiasme Anachronistic Anglophile. Enfin, 5% des commentaires invitent l’auteur à prolonger la fan fiction au-delà du terme initialement fixé : « Je sais que tu avais dit que ce ne serait pas long, mais j’espère que tu changeras d’avis » écrit Jasedai. « Je vais continuer à croiser les doigts pour qu’il y ait une suite », espère AmethystSiri. « As-tu déjà envisagé de créer d’autres chapitres ? » demande Maiken. Cet engagement des lecteurs en faveur d’un rythme de publication régulier et soutenu les pousse parfois à intervenir de manière active dans le cours de l’histoire. 4% des commentaires proposent à l’auteur des pistes pour la poursuite de son récit : « Essaie d’avoir un chapitre qui comporte des souvenirs », propose xxmigglexx. Cette implication du lecteur se manifeste aussi à travers des réactions qui soulignent l’impact émotionnel fort exercé par les fan fictions sur certains :                                                                   144 Abréviation familière du terme cliffhanger. 63   
  • « Wow, c’était tellement triste. Je me suis mis à pleurer à la fin », s’émeut Random Dreaming. « J’ai été tellement triste que Ron pleure, ça te donne juste envie de le prendre dans tes bras et de lui dire que tout va s’arranger », commente ScrivenSabre. La charge émotionnelle est parfois si élevée que les lecteurs s’adressent directement aux personnages, négligeant la dimension fictionnelle du récit. Greenfly écrit par exemple « Oh Snape ! Il n’y a pas qu’une seule personne heureuse de voir que tu es en vie ! Moi aussi je le suis » ; Cassandra30 commente quant à elle « Je t’avais bien dit que Minerva était contente de voir que tu avais survécu ». Certains récits provoquent par ailleurs une forte résonance personnelle : « La manière dont tu évoques sa frustration de ne pas pouvoir parler me rappelle ce que je ressentais l’an dernier quand j’ai perdu ma voix », explique Sprite isn’t lemonade. La fan fiction s’établit donc comme une expérience globale qui prolonge la lecture du canon dans une temporalité accélérée tout en préservant la charge émotionnelle associée à l’histoire et à ses héros. 2. ALIMENTER UN DEBAT OU NOURRIR DES REFLEXIONS INDIVIDUELLES ? Comme elles l’étaient pour les auteurs, les fan fictions constituent pour les lecteurs un support de réflexion qui invite à un échange autour du canon. Cependant, à la différence d’un forum de discussion qui permet des interactions « horizontales » entre membres, quel que soit leur statut respectif, les fan fictions donnent lieu à des échanges de nature plus verticale : les lecteurs s’adressent à l’auteur, lequel répond à travers des notes publiées en début de chapitre ; à l’inverse, parmi les 2000 commentaires étudiés, nous n’avons constaté que deux situations dans lesquelles une personne s’adressait au reste du lectorat. Cet infime pourcentage ne visait d’ailleurs pas à établir un dialogue autour de l’histoire concernée mais à solliciter des conseils pour découvrir d’autres lectures : « Si vous connaissez d’autres bonnes fictions post-Reliques de la Mort avec Snape vivant, dites-le moi », demandait par exemple TataJess. En d’autres termes, s’il existe sur le web de multiples espaces de débat autour du canon, ce n’est pas dans les commentaires des fan fictions que s’installe la discussion. Malgré tout, les réactions des lecteurs semblent indiquer que les fan fictions alimentent une réflexion de nature plus personnelle. Ainsi, 15% des commentaires sont-ils consacrés à des critiques plus approfondies qui mobilisent les connaissances du lecteur145. Ils débouchent souvent sur des questions adressées à l’auteur : « Mais dans quelle direction exactement va cette histoire ? Verra-t-on                                                                   145 Voir par exemple le commentaire d’Analie James sur la fiction Ladies Man, accessible en ligne : http://www.fanfiction.net/r/6972910/8/1/ [consulté le 27 juillet 2012]. 64   
  • d’autres personnages ? Y aura-t-il des rebondissements ? » demande Chaser14. « Harry est-il en train d’essayer de s’assurer que Tom ne deviendra pas Voldemort ? Est-il arrivé à cette époque par accident ? » s’interroge Icyclone. D’autre part, bien qu’il n’existe pas à proprement parler de débat communautaire, on constate que les lecteurs n’hésitent pas à manifester leur accord ou leur désaccord avec les choix de l’auteur. VerySmallProphet critique par exemple la manière de s’exprimer de l’un des protagonistes : « Severus a 39 ans et est Directeur de Poudlard. Madame Pomfrey, quel que soit son âge, ne devrait pas l’appeler "mon petit gars" ». Jacky reproche à l’auteur d’accorder trop d’importance à un personnage : « Une chose qui m’a dérangé par contre, c’est le fait que ce soit beaucoup plus centré sur Neville que sur Ron ». Ces remarques montrent qu’en dépit du nombre important de commentaires positifs brefs postés sur les fan fictions, les lecteurs ne s’abstiennent pas de manifester leur esprit critique. Les récits amateurs semblent offrir au lectorat une opportunité de verbaliser des réflexions personnelles. Il peut s’agir d’analyses et de ressentis issus du canon. C’est le cas par exemple lorsque Slytherin66 réagit à une fiction dépeignant le personnage d’Albus Dumbledore sous un angle négatif : « Je n’ai jamais aimé Albus. Je pense qu’il percevait Harry comme une arme et un pion destiné à se faire tuer au moment propice. Dans mon esprit, Albus était pire que Tom Riddle parce qu’il voulait juste qu’Harry meure et […] qu’Harry souffre au nom de ses idéaux alors qu’Albus lui-même manquait de résolution et de courage pour se battre ou tuer pour ces mêmes idéaux ». Les analyses peuvent également porter sur le champ, plus vaste, du canon élargi. Sheep22 profite ainsi d’une fan fiction évoquant le sujet pour faire part de son point de vue sur les adaptations cinématographiques d’Harry Potter : « Le monde magique s’accroche désespérément aux traditions. J’ai donc été d’autant plus agacée que dans les films, Mme Weasley porte toujours une robe et jamais de cape. C’était comme si les costumiers n’avaient pas eu envie de faire l’effort de fabriquer des capes pour tout le monde ». 3. LA FAN FICTION, MAILLON D’UNE CHAINE SOCIALE AUX CONTOURS FLOUS Si une fan fiction isolée ne semble pas initier de débat à proprement parler parmi les lecteurs, cela ne signifie pas pour autant que l’exercice littéraire s’affranchit de toute dimension sociale. Les commentaires postés reflètent au contraire la diversité des pratiques entourant la lecture de potterfictions. L’inscription sur FanFiction.net est en elle-même significative : en effet, tout visiteur du site peut librement consulter les récits publiés, les sélections établies par les membres sur un thème donné (ces recueils de fictions sont appelés « communautés »), parcourir les forums de discussion. 65   
  • Choisir de créer un compte gratuit répond donc a priori à un désir d’aller au-delà d’une simple lecture. Les fonctionnalités communautaires offertes aux inscrits sont nombreuses : forums, commentaires, profil personnel permettant de se présenter, possibilité d’ajouter des histoires ou des auteurs à une liste de favoris, de s’abonner aux mises à jour d’une fiction précise ou d’un auteur donné, d’échanger des messages privés ou des documents avec d’autres membres, de répondre à des sondages. On remarque que ces outils semblent largement utilisés par les lecteurs pour prendre part au processus éditorial. Les sondages leur permettent par exemple d’aider l’auteur à choisir le scénario le plus adéquat pour poursuivre son intrigue. Les commentaires, quant à eux, amènent fréquemment les lecteurs à formuler des critiques. Celles-ci peuvent porter sur le rythme de l’histoire : « Le seul problème, c’est que les choses n’ont pas beaucoup évolué. Tu en es à huit chapitres et il ne s’est pas passé grand-chose », déplore par exemple xxmigglexx. Elles peuvent également concerner la crédibilité du scénario : « La relation entre Harry et Hermione est trop construite et mature. Il faut te rappeler que ce sont des adolescents », déclare stickzx ; « Cette fin est trop parfaite et c’est un problème que je retrouve en général dans toutes tes histoires […] Tu ne mets aucune touche de réalisme dans ton travail donc ça devient ennuyeux », commente Oley. Les lecteurs peuvent aussi participer au processus éditorial sur le site en devenant beta-lecteurs : ils font alors fonction de comité éditorial et relisent les récits avant leur publication afin de traquer les erreurs de grammaire ou d’orthographe et d’aider les auteurs à améliorer leur style, la crédibilité de leur intrigue et la description des personnages. Ce statut exige d’avoir soi-même publié une œuvre de fiction d’au-moins 6000 mots sur le site ou cinq récits distincts. Le beta-lecteur est donc nécessairement un auteur, preuve que les deux rôles sont étroitement liés. Cette souplesse des frontières entre auteurs et lecteurs se retrouve dans les commentaires postés. On peut découvrir un auteur parce qu’il a lui-même été lecteur, comme le montre Seabury en expliquant : « J’adore tes écrits depuis que tu as commenté l’une de mes premières fictions et que j’ai découvert ton talent ». A l’initiative d’un lecteur, une fiction peut aussi connaître une « seconde existence auctoriale » à travers la traduction. Pratique courante sur le site FanFiction.net, elle permet d’étendre le lectorat d’un récit à une nouvelle communauté linguistique : « Au départ, j’ai simplement copié ton histoire sur mon mp3 pour pouvoir la lire quand j’avais un moment libre, à l’école je l’ai beaucoup lue. Maintenant que je n’ai plus autant de travail à faire, je veux vraiment traduire ton récit en chinois et le partager avec mes amis ! S’il te plaît, donne-moi ta permission ! » supplie Shikelly. On note également que le chemin de lecture ne se limite pas aux contours de la fan fiction ellemême : 66   
  •  Le lecteur peut poursuivre son exploration en parcourant d’autres publications du même auteur : « J’ai relevé au moins deux références à tes autres histoires… c’est amusant quand tu les glisses dans un chapitre » (carbon12.011) ; « C’est très, très bon, à l’image du reste de tes histoires » (greenfly).  La fan fiction peut devenir une « lecture conseillée » par d’autres fans, soit sur le site lui-même – « J’ajoute ça à ma communauté "Histoires sur la survie de Severus Snape" » (Anachronistic Anglophile) – soit sur des sites externes : « J’ai découvert cette histoire suite à une recommandation de Whitehound publiée sur sa page d’accueil, que l’on peut trouver en suivant le lien sur son profil FanFiction.net » (zafaran). La richesse de ces pratiques, mise en évidence par l’étude des commentaires du lectorat, soulève naturellement la question suivante : quelle est la finalité de cette mise en commun de connaissances et de compétences rédactionnelles et éditoriales ? 4. REPONDRE AUX MANQUES CREES PAR LE CANON Les lecteurs semblent valoriser le respect de la personnalité des héros créés par J.K. Rowling. Le fait qu’un auteur mette en scène des personnages in-character, fidèles à leur représentation dans le canon, est source de critiques favorables : « Je déteste la manière dont Hermione est parfois dépeinte, comme si elle n’avait aucun bon sens. Tu la décris comme une créature réfléchie et raisonnable, une caractérisation avec laquelle je suis entièrement d’accord et que je soutiens », explique par exemple Fizzabella. A l’inverse, les écarts au canon sont réprimés d’une manière parfois violente : « Harry est tellement out-of-character dans toutes tes histoires que c’en est répugnant ! » s’indigne Chem Poof. Pour quelle raison le non-respect du canon suscite-t-il des réactions si passionnées alors même que l’on conçoit souvent l’exercice comme ouvert à toutes les variations que permet l’imaginaire ? Une lectrice surnommée Thepinkunicorn propose un début d’explication. Louant la manière dont l’auteur du récit The Devil’s Daughter décrit les sentiments de Bellatrix Lestrange, elle déclare que selon elle « La véritable intention de J.K. Rowling était de lui faire éprouver ces sentiments précis ». L’auteur de fan fiction se voit ainsi considéré comme un véhicule des désirs de l’auteur commercial. Cette obligation tacite de fidélité au canon se retrouve aussi dans de nombreux commentaires valorisant la crédibilité des intrigues. Il paraît primordial aux yeux des lecteurs que les personnages et le scénario soient réalistes : « Malgré la brièveté et le rythme rapide du récit, tu as tout de même réussi 67   
  • comme il se doit à capturer le temps qui passe d’une manière très crédible », note par exemple InstigateInsanity. Ces constatations pourraient nous amener à attribuer une certaine rigidité aux fan fictions, en ce sens qu’elles ne semblent guère tolérer les écarts au canon. En réalité, on remarque que les lecteurs sont ouverts aux transformations que les auteurs font subir aux personnages, à condition qu’elles soient justifiées par l’intrigue. Nous avons mis en évidence dans la première partie de cette étude la propension qu’avaient les auteurs à légitimer leurs choix en les justifiant sans cesse dans leurs scénarios. Il semblerait que cette attitude fasse écho aux attentes du lectorat. Roonil Wazlib remarque par exemple : « Malfoy était un peu out-of-character mais je suppose qu’il faut qu’il le soit pour une bonne fiction Dramione ». En d’autres termes, dès lors que le récit met en scène un couple non canon, le lecteur se dit prêt à accorder à l’auteur un certain degré de liberté dans ses choix. Une autre lectrice, Nazgurl, adopte le même raisonnement : « Je trouve que lui et Harry ne sont pas totalement fidèles à leur description mais s’ils l’étaient, l’interaction entre eux ne serait tout simplement pas aussi émouvante ». L’écart au canon semble admis dès lors que l’intrigue le justifie et que la dimension de crédibilité est préservée. Le lectorat veille donc à ce que les fan fictions véhiculent l’esprit du canon mais admet néanmoins une certaine souplesse. C’est dans cet espace de plasticité que les récits se positionnent entre le What if ? et le What else ? que nous évoquions précédemment dans cette étude. Les deux dimensions de complémentarité et de substitution se retrouvent dans les commentaires du lectorat. Certaines réactions montrent que la fan fiction possède une fonction de « remédiation » : elle répare ce que le lecteur perçoit comme une erreur dans le canon. La notion d’erreur, comme nous le supposions en introduction de cette étude, reste profondément subjective. Elle peut concerner par exemple la mort d’un personnage : « Tout l’intérêt de la fan fiction, c’est de réparer ce fait que J.K. a hélas inclus dans ses histoires. Grrrr, je n’arrive pas à croire qu’elle ait tué de façon éhontée tout un tas de personnages, comme si elle était devenue stupide ou je ne sais quoi dans le dernier livre », s’emporte Shadewatcher ; « Voilà un chapitre merveilleux, quelque chose d’agréable que le livre ne nous a pas apporté étant donné qu’ils l’ont TUÉ », regrette NanamiYatsumaki. Les relations entre personnages sont également source de certaines insatisfactions auxquelles les fan fictions peuvent apporter une réponse plausible : « J’ai toujours pensé que J.K. avait choisi la facilité, j’aurais aimé voir [Harry Potter et Severus Snape] faire la paix et que Snape soit enfin libre », déclare Waddiwasiwitch au sujet d’une fan fiction qui met justement en scène cette intrigue ; « Harry et Hermione étaient faits pour être ensemble et je suis triste que J.K. Rowling n’ait pas eu l’air d’en prendre conscience », 68   
  • déplore cwgranger. La dernière source majeure de reproches concerne le réalisme et la profondeur du canon, qui selon certains lecteurs fait parfois défaut : « Ton Harry montre le côté plus sombre de l’Homme que J.K.R. n’est jamais parvenue à capturer », déclare Waster Passion. Cette quête d’une vision plus complexe des personnages et plus approfondie se retrouve dans le commentaire de Sprite isn’t lemonade, qui explique : « Ce que j’aime entre autres dans la fan fiction, c’est quand les auteurs nous donnent un aperçu des pensées d’autres personnages, chose que Jo n’a pas beaucoup faite hormis pour Harry ». Certains lecteurs estiment que l’intrigue d’origine manquait parfois de crédibilité : « Dumbledore m’énerve vraiment dans les livres », confesse captainwhiteshadow. « Sérieusement, qui laisserait un magicien de douze ans, fortement sous-entraîné, et son imbécile de meilleur ami aller SEULS dans la Chambre des Secrets ? » Le questionnaire adressé aux lecteurs reflète les mêmes préoccupations : Anaïs écrit par exemple que « ce qu’[elle] aime dans les fan fictions, c’est le fait qu’elles répondent aux questions Et si ? Et si Harry était une fille ? Et si Sirius avait été envoyé dans la maison Serpentard ? Et si Snape était réellement méchant ? Parfois, l’auteur n’a pas répondu à toutes les questions et la fan fiction aide à boucher les trous ». Goddess_Clio ajoute : « Si quelque chose du canon d’origine ne m’a pas plu, je vais aller chercher des fan fictions qui s’en éloignent. Par exemple, je n’ai jamais aimé le fait que Harry ait fini avec Ginny parce que j’ai toujours eu l’impression que Rowling n’avait pas entièrement développé le personnage de Ginny et la romance entre elle et Harry. C’est pour cette raison que j’aime lire des fan fictions qui développent de manière approfondie ces deux aspects ». Dans les commentaires, d’autres réactions soulignent plutôt les ellipses laissées par l’œuvre commerciale : « J’ai toujours pensé qu’il y avait trop de questions laissées sans réponse au sujet des 19 années qui s’écoulent entre la scène finale et l’épilogue », estime Pinkiex146 ; « Je suis toujours fasciné par la manière dont les auteurs décrivent Tom dans leurs récits. Je pense que c’est un personnage fantastique mais hélas, je trouve que les événements de sa vie avant qu’il ne devienne Lord Voldemort sont tristement éludés par J.K. Rowling », écrit ShadedRogue. Les sujets que nous avions identifiés comme délaissés dans le canon, en particulier la sexualité, font également l’objet de remarques du lectorat : « Je suis totalement d’accord avec la manière dont les sujets du sexe et de l’intimité sont traités [dans la fan fiction]. C’est un aspect qui est laissé totalement ouvert dans les livres », remarque Slie Amos ; « Certains de ces passages compensent clairement le manque de réalisme dont fait preuve J.K.R. dans ses livres », constate Winkus. Bien que conscients des raisons pour lesquelles ces thématiques ont été quelque peu survolées dans la saga Harry Potter, les lecteurs n’en demeurent pas                                                                   146 Rappelons qu’Harry Potter s’achève par un épilogue intitulé « Dix-neuf ans plus tard », qui retrace brièvement le devenir des héros après la scène de l’affrontement final avec le mage noir Voldemort. 69   
  • moins en quête de réponses : « Je me suis toujours – beaucoup – demandé si Lord Voldemort restait homme derrière son apparence "Je suis maléfique, je tue des gens, j’ai eu une enfance horrible". J’entends par là qu’évidemment, ce n’est pas quelque chose dont Rowling allait parler dans une saga destinée aux gamins mais je voulais quand même savoir. Et je pense que tu as satisfait ma curiosité », admet Relala. Ces réactions soulèvent une question : l’identité du locuteur a-t-elle une importance ? Relala s’interroge sur le canon mais se satisfait d’une réponse apportée par la fan fiction. Certains lecteurs vont encore plus loin, estimant que les fan fictions leur offrent une perspective plus satisfaisante que le canon lui-même : « D’après moi, cette fiction décrit EXACTEMENT ce qu’Harry aurait vraiment pensé de Voldie, au lieu de ces conneries de complexe du héros que J.K. a écrites », commente Slashslut. Plusieurs lecteurs avouent préférer les épilogues proposés par les fan fictions à celui imaginé par l’auteur d’origine : « J’aurais aimé que J.K.R. fasse de cette idée son véritable épilogue », avoue Hephzibah06 ; « Un épilogue très bien écrit, bien meilleur que le canon », écrit Erik après avoir lu la fiction When Harry Met Hermione de notre corpus. Dans certains cas – qui restent minoritaires – la fan fiction conduit le lecteur à changer de regard sur un personnage : « J’ai lu beaucoup trop de fictions Tom Riddle/Harry Potter et maintenant, je ne sais plus COMMENT percevoir le Voldemort canon », admet Verbose Volition. Ce type de remarque reste marginal dans notre échantillon (1.8%) mais justifie néanmoins que nous nous intéressions dans notre questionnaire au lien entre lecture de fan fictions et perception du canon. III. LE TRANSFERT DE VALEUR ENTRE CANON ET FAN FICTIONS   . DES ŒUVRES LITTERAIRES ELEVEES AU RANG DE MARQUES 1 Nous l’évoquions en débutant cette étude : certaines œuvres littéraires, à l’instar d’Harry Potter, ont acquis un statut de « marque ». L’Association Américaine de Marketing a défini la marque en 1960 comme étant « un nom, un terme, un signe, un symbole, un motif ou une combinaison de ces derniers qui a pour but d'identifier les produits et services d'un vendeur ou d'un groupe de vendeurs et de les différencier de ceux des concurrents147 ». Cette « logique de différenciation de l'offre148 », pour reprendre les termes de Jean-Noël Kapferer, constitue un critère essentiel pour parler de marque et la définition que le Code de la Propriété Intellectuelle donne de celle-ci place au premier plan la                                                                   147 Cité par WOOD, L. (2000), « Brands and brand equity : definition and management », in Management Decision 38/9, p.664. 148 KAPFERER, J.N. (2007), « Créer et développer des marques fortes », in Les marques, capital de l'entreprise, chapitre 2, 4e édition, Editions d'Organisation, p.37. 70   
  • dimension distinctive de la marque149. Elle doit valoriser sa singularité auprès des consommateurs à travers un dévoilement maîtrisé des attributs du produit. « L'essentiel est invisible pour les yeux », écrivait Antoine de St Exupéry dans Le Petit Prince. La maxime pourrait aisément être appliquée à la marque : la description intégrale d'un produit ne permet pas de garantir sa mémorisation à long terme par le consommateur. Ainsi, si l’on évoque « l’histoire d’un orphelin qui va vivre de nombreuses péripéties dans le monde magique », le lecteur n’a aucun moyen de déterminer si l’on fait référence à la saga Harry Potter ou à celle de Diana Wynne Jones, The Worlds Of Chrestomanci, qui s’appuie sur les mêmes ressorts. Cependant, lorsque l’on mentionne « le petit sorcier à lunettes », le public pense instantanément à Harry Potter. En mettant ainsi en relief certains attributs, la marque se renforce et oriente la manière dont le consommateur va percevoir un produit. Les œuvres littéraires se prêtent particulièrement bien à ce dévoilement maîtrisé : la quatrième de couverture constitue pour le lecteur une promesse mais la promesse ne demeure que partielle puisqu'elle ne se révèle dans sa totalité qu'au fil des pages. Ainsi, Twilight est une série de romans mettant en scène des vampires. Cependant, les spécificités de l'œuvre par rapport à la littérature sur les vampires – et en particulier celle qui dérive du Dracula de Bram Stoker – ne se dévoilent pleinement qu'à la lecture des romans : ces vampires là ne sont nullement perturbés par la lumière du jour, jouissent d'une vie sociale bien différente de celle de la créature Stokérienne terrée dans un château de Transylvanie, et sont d'une beauté sculpturale (on est bien loin du Nosferatu d'Herzog ou de Murnau et de la description de Dracula donnée par Bram Stoker : « un grand vieillard » dont les mains « ressemblaient davantage aux mains d'un mort qu'à celles d'un vivant150 »). La différenciation par rapport aux concurrents n'est pas la seule caractéristique de la marque avancée par Kapferer. La marque est aussi dotée d'une mission, d'une raison d'être qui la rend indispensable aux yeux des consommateurs. Elle se présente comme une « force de proposition créative sur un marché151 ». Là encore, les œuvres littéraires se doivent par essence d'adopter cette créativité : si elles peuvent emprunter à d'autres des idées, elles ont l'obligation légale d'en offrir une expression et une utilisation singulières, sous peine de faire acte de contrefaçon. Cependant, si le simple fait de proposer une histoire différente de ce qui existe déjà constituait la clé d'une marque forte, la plupart des ouvrages pourraient être considérés comme tels, ce qui n'est pas le cas.                                                                   149 L'article L. 711-1, premier alinéa du Code de la Propriété Intellectuelle donne la définition suivante : « la marque de fabrique, de commerce ou de service est un signe susceptible de représentation graphique servant à distinguer les produits ou services d'une personne physique ou morale ». 150 STOKER, B. (1897), Dracula, édition ePub numérisée dans le cadre du Projet Gutenberg, 2008, chapitre 2, p.16. 151 KAPFERER, J.N. (2007), « Créer et développer des marques fortes », in Les marques, capital de l'entreprise, chapitre 2, p.40, op.cit. 71   
  • Aujourd'hui, l'attention du consommateur tend à se diviser de plus en plus, c'est pourquoi la notoriété constitue le critère majeur de valorisation d'une marque : une marque top-of-mind, citée et reconnue spontanément par le consommateur, représente un repère dans un contexte concurrentiel tendu. Elle limite les ressources attentionnelles nécessaires pour effectuer un choix entre des produits aux promesses similaires, économie précieuse à l'ère du multitasking. Par opposition, une marque suiveuse152 ̶ qui se contente de reproduire les stratégies gagnantes des leaders d'un marché – jouit d'une notoriété spontanée faible. Dans l'univers littéraire, la notoriété spontanée revêt une importance toute particulière : en France, plus de 64 000 nouveautés sont publiées chaque année selon le Centre National du Livre (chiffres 2012) tandis qu'aux Etats-Unis, ce nombre excède les 315 000 ouvrages annuelles (chiffres 2010 fournis par l'agence Bowker). Seule une poignée se verra accorder l'attention d'un large lectorat et, de fait, la plupart des œuvres ont une durée de vie courte sur le marché. Or, selon Kapferer, « la marque exige du temps et de l'identité pour que l'accumulation [des] innovations [qu'elle propose] produise du sens153 ». Il semblerait donc qu'une œuvre littéraire ne puisse devenir une marque que si elle associe innovation, qualité et longévité. « Créer une marque, c’est construire une réputation durable d’excellence dans quelque chose154 », affirme Kapferer. Cette dimension temporelle explique probablement que seuls les cycles romanesques (Twilight, Harry Potter, etc.) accèdent à ce statut. Étant publiés de manière échelonnée, ils permettent au lecteur de se construire une mémoire de l'œuvre, alimentée tant par les ouvrages eux-mêmes que par les discours qui les accompagnent. 2. LES STRATEGIES DE BRAND STRETCHING Les marques ont recours à de multiples stratégies pour assurer leur pérennité et leur développement, parmi lesquelles figurent les trois suivantes, formalisées par J.J. Cegarra et D. Merunka : L’extension de marque se définit comme « l'utilisation du nom d'une marque existante pour introduire de nouveaux produits155 ». G. Michel précise que ces produits « présentent une différence de nature (caractéristiques physiques) et de fonction (bénéfices consommateurs, valeurs d'usage) par                                                                   152 Au sens où l'entend George Lewi dans son ouvrage Mémento pratique du branding : comment gérer une marque au quotidien, janv. 2006, Pearson. 153 KAPFERER, J.N. (2007), « Créer et développer des marques fortes », in Les marques, capital de l'entreprise, chapitre 2, p.44, op.cit. 154 KAPFERER, J.N. (2007), « Créer et développer des marques fortes », in Les marques, capital de l'entreprise, chapitre 2, p.44, op.cit. 155 SATTLER, H., VÖLKNER, F. & ZALOUKAL, G. (2002), « Factors Affecting Consumer Evaluations of Brand Extensions », in Research Papers on Marketing and Retailing, n°10. Université d'Hambourg. 72   
  • rapport aux produits originels de la marque156 ». Ce sera par exemple, pour une marque littéraire, le fait de développer du merchandising ou des jeux vidéo, qui s’inscrivent dans des classes de produits différentes de celle d’un livre. L’extension de gamme est une stratégie par laquelle la marque étend son offre en proposant un produit qui remplit les mêmes fonctions que le produit initial mais qui présente des caractéristiques différentes (c'est ce qu'a fait Coca-Cola en proposant du Coca-Cola Light, du Coca-Cola Zéro, etc.) ou en proposant un produit de nature identique mais qui procure des bénéfices différents (on citera comme exemple le cas d’une marque comme Hachette Livre qui publie aussi bien des ouvrages scolaires que des guides de voyage : le produit reste un livre mais remplit des fonctions différentes). Le complément de gamme, enfin, consiste à proposer un produit de même nature et de même fonction mais qui vise une cible différente. Dans le champ littéraire, on peut citer la publication d’éditions « jeunesse » d’histoires connues : l’intrigue reste identique, le produit est de même nature mais la cible visée est le jeune public. Dans le cas d’Harry Potter, on rencontre l’exemple inverse puisqu’ont été publiées des éditions « pour adultes » des ouvrages157 : le texte original n’était pas modifié pas mais les illustrations des couvertures et la mise en page intérieure avaient été adaptées aux attentes supposées d’un lectorat adulte. Nature du produit Identique Différente Identique Complément de gamme Extension de gamme Différente Extension de gamme Extension de marque Fonction Classification des extensions Les fan fictions posent des questions similaires à celles qui émergent lorsqu’une marque-mère crée une nouvelle extension (ce que l’on qualifie de brand stretching) : les « produits dérivés » que sont les fan fictions (en ce sens qu’elles s’inspirent d’un canon) sont-ils susceptibles d’affecter l’image de la marque-mère (la saga littéraire), de l’affaiblir ou de la renforcer ?                                                                   156 MICHEL, G. (1998), « Gestion de l'extension de marque et de son impact sur la marque mère », in Décisions Marketing, n°13. 157 Voir ici : « Harry Potter, Adult Paperback Boxed Set : Adult Edition », accessible en ligne : http://www.amazon.fr/Harry-Potter-Adult-Paperback-Boxed/dp/0747595844 [consulté le 09 octobre 2012]. 73   
  • Destiné à réduire les coûts liés au lancement d'une nouveauté en capitalisant sur les valeurs attachées à une marque, sur sa notoriété et son image pour réduire les budgets promotionnels, le brand stretching met en évidence la dimension transversale des marques : là où le produit s'adresse à un segment de marché et une cible donnée, la marque peut se positionner sur différentes catégories de produits en jouant sur des valeurs communes à ces catégories et représentatives de la marque. Elle peut ainsi se valoriser plus aisément sur des marchés encombrés. Avantageux sur le plan économique, le brand stretching peut aussi l'être en termes d'image : il permet de toucher de nouvelles cibles (conquête) tout en affirmant le dynamisme de la marque (ce qui est susceptible de fidéliser davantage les consommateurs).  Néanmoins, la stratégie d'extension de marque n'est pas dénuée de risques et peut affecter tant la situation économique que l'image de la marque mère : « L’histoire montre la diversité des problèmes d’extension de marque, qui vont de l’échec complet à des échecs partiels comme l’est le cannibalisme de marque. Au lieu d’être un succès, l’extension ratée peut ternir l’image et réduire la part de marché du produit parent158 », écrivent par exemple D.A. Pitta et L.P. Katsanis. On parle alors de dilution. Dans la mesure où le brand stretching influe sur des éléments aussi essentiels que l'image de marque, il est rapidement devenu essentiel pour les entreprises de trouver des critères permettant d'anticiper le succès ou l'échec d'une extension. Or, selon R.R. Klink et D.C. Smith, « le fait qu'une marque puisse être étendue avec succès ou non à une catégorie donnée est en grande partie déterminé par la manière dont les consommateurs sont susceptibles de répondre à l'extension159 ». Ce constat résume l'évolution de la ligne de recherche sur le brand stretching au cours des années 90 : de recherches initialement centrées sur les perspectives économiques et financières offertes par l'extension de marque, on a vu les études s’intéresser de plus en plus à la question de la réception et à la manière dont la marque est perçue par sa cible. On valorise ainsi les capacités critiques de cette dernière. La plupart des chercheurs considèrent que la cohérence entre marque-mère et extension est l'élément d'évaluation premier de la qualité d'un brand stretching. Des marques littéraires telles que Harry Potter et Twilight constituent ce que J.N. Kapferer appelle des « marques ombrelle160 ». Ce terme désigne les marques qui recouvrent un ensemble hétérogène de produits appartenant à des                                                                   158 PITTA, D.A. & KATSANIS, L.P. (1995), « Understanding brand equity for successful brand extension », in Journal Of Consumer Marketing, vol. 12, n°4, p.51, MCB University Press. 159 KLINK, R.R. & SMITH, D.C. (2001), « Threats to the external validity of brand extension research », in Journal of Marketing Research, n°38, p. 326. 160 KAPFERER, J.N. (2007), Les marques, capital de l'entreprise, chapitre 2, 4e édition, Editions d'Organisation. 74   
  • classes différentes. La 9ème édition de la classification internationale des produits fournie par l'INPI comporte 45 classes. Dans le cas d'Harry Potter, on identifie autour de la marque-mère – bâtie sur les livres – des produits appartenant aux classes 9 (jeux vidéo), 14 (montres, porte-clefs), 16 (affiches, cartes), 18 (porte-monnaie, sacs), 25 (vêtements) ou encore 28 (jouets). On comprend dès lors à quel point il est important de préserver la cohérence de la marque en dépit de la diversité des produits proposés. Pour D.M. Boush et B. Loken161, tout comme pour C.W. Park, S. Milberg et R. Lawson162, l’étude de cette dimension consiste à mesurer les similitudes entre les produits déjà existants et l'extension de marque. La première équipe de chercheurs a travaillé sur des marques fictives tandis que la seconde s'est appuyée sur des marques réelles mais toutes parviennent à la même conclusion : plus une extension est cohérente dans son concept avec l'offre de produits initiale de la marque, plus le consommateur la juge pertinente. Pour D.A. Aaker et K.L. Keller163, il faut prendre en compte à la fois la cohérence entre le produit d’origine et l’extension mais aussi l’attitude du consommateur vis-à-vis de la marque-mère. En effet, comme l’expliquent Joanna Barrett, Ashley Lye et P. Venkateswarlu, une stratégie réussie permet de « convaincre les consommateurs que les attributs positifs associés à la marque d’origine sont aussi valables pour le nouveau produit et/ou simplement permettre à ce dernier de bénéficier de la renommée de la marque-mère164 ». On appelle brand equity cette valeur ajoutée que la marque-mère est susceptible de transmettre. 3. IMPACT DES FAN FICTIONS SUR L’ATTACHEMENT A LA MARQUE HARRY POTTER Nous avons intégré ces critères à notre questionnaire adressé aux lecteurs d’Harry Potter, en leur demandant d’évaluer sur des échelles leur attachement à la marque (brand loyalty), leur perception de la cohérence des potterfictions avec le canon et de leur qualité globale ainsi que leur attitude au sujet des fan fictions165. Chacune des échelles du questionnaire comporte 9 paliers, qu’il est possible de traduire par un chiffre de 1 à 9. Chaque réponse à une question à échelle pouvait donc être convertie en donnée chiffrée. Le questionnaire ainsi établi a permis de recueillir 50 réponses de fans.                                                                   161 BOUSH, D.M. & LOKEN, B. (1991), « A process-tracing study of brand extension evaluation », in Journal of Marketing Research, volume 28, pp. 16-28. 162 PARK, C.W., MILBERG, S. & LAWSON, R. (1991), « Evaluation of Brand Extensions: The Role of Product Feature Similarity and Brand Concept Consistency », in Journal of Consumer Research, volume 18, n°2. 163 AAKER, D.A. & KELLER, K.L. (1990), « Consumer evaluations of brand extensions », in The Journal of Marketing, volume 54 n°1, pp. 27-41. 164 BARRETT, J., LYE, A. & VENKATESWARLU, P. (1999), « Consumer Perceptions of Brand Extensions : Generalizing Aaker & Keller’s Model », in Journal of Empirical Generalizations in Marketing Science, vol. 4, p.3. 165 Cf. Annexe 7. 75   
  • Les données obtenues ont permis, à l’aide du logiciel XLStat, de calculer des coefficients de corrélation, présentés en annexe166. Nous avons opté pour la corrélation de Spearman et non pour la corrélation de Bravais-Pearson. En effet, le calcul de la skewness167 des distributions a révélé que celles-ci étaient asymétriques. Le recours au coefficient de Bravais-Pearson est limité aux distributions linéaires, là où celui de Spearman s’applique à des distributions sans relation affine. Les valeurs figurant en gras dans l’Annexe 8 expriment des corrélations significatives. Ces données révèlent d’abord une corrélation positive forte entre l’attachement à la marque Harry Potter et la fréquence de lecture de fan fictions : en d’autres termes, les personnes qui éprouvent la plus grande affinité avec la marque sont également celles qui consomment le plus de fan fictions. Cela confirme la première hypothèse que nous avions formulée. Nous avions proposé une seconde hypothèse présumant qu’il n'existait pas de lien entre la cohérence des fan fictions avec le canon et l'attitude des lecteurs à leur égard. Nous l’avons contredite tout au long de cette étude et les résultats mis à jour dans les questionnaires ne font que conforter nos découvertes : on observe en effet une corrélation positive entre l’évaluation de la qualité des fan fictions et celle de leur cohérence avec le canon. Les fans attachent beaucoup d’importance à la crédibilité d’un récit par rapport à l’œuvre commerciale qui l’a inspiré. Une fiction amateur qui respecte une certaine cohérence avec l’univers du canon est jugée plus favorablement qu’une fiction qui s’en éloigne. Les commentaires laissés par les lecteurs dans les questions ouvertes de notre questionnaire le confirment : « Les personnages doivent rester reconnaissables même s’ils sont placés dans de nouvelles situations », estime Anna. « Quand un auteur doit trop modifier le personnage pour qu’il colle avec l’histoire, la fan fiction perd de son intérêt. Les gens lisent des histoires sur certains personnages parce qu’ils aiment ces personnages en particulier. Ils ne veulent donc pas qu’ils soient altérés au point de ne plus être reconnaissables ». Un autre lecteur, Wolfbrother, abonde aussi en ce sens en donnant un exemple : « Quand je lis une fanfic sur Snape, je le fais parce que j’aime bien le personnage. Ca devient complètement dissonant et difficile à croire quand le Snape de l’histoire est complètement différent ». Les propos des lecteurs montrent l’existence d’un seuil – qui paraît difficile à quantifier ou à catégoriser – au-delà duquel le manque de cohérence devient préjudiciable. Ils approuvent alors un sentiment de rupture avec l’histoire qui leur a tant plu. Cela confirme ce que nous avons mis en évidence concernant la fonction de « prolongation » du canon que jouent les fan fictions : les lecteurs                                                                   166 Cf. Annexe 8. 167 Coefficient d’asymétrie. 76   
  • ont besoin de retrouver dans les récits amateurs les ingrédients principaux qui ont nourri leur passion pour le canon : « Je n’ai aucun problème avec le fait de donner à l’auteur une certaine marge de manœuvre », confie ainsi Snape’s Witch, « mais s’il va trop loin et que le personnage ne comporte plus aucune ressemblance avec la personne que J.K. Rowling nous a donnée, il pourrait s’agir de n’importe quel personnage de fiction ». Alexandra ajoute : « Même si j’aime beaucoup lire des fan fictions et que j’en ai même écrit quelques-unes moi-même, ça m’énerve VRAIMENT quand l’intrigue/la description des personnages dérive trop loin du canon. Ca renvoie à ce qu’est pour moi une bonne fan fiction : un récit qui comble les vides, explore une partie de l’univers qui n’a pas été détaillée dans les livres ou des événements de la saga vus par un personnage autre qu’Harry Potter. Si tu changes trop le personnage ou le contexte global, alors autant lui donner un autre nom et dire que ça n’a rien à voir avec Harry Potter ». Les lecteurs ne font que souligner ce que nous avions déjà montré : l’importance pour l’auteur de justifier ses choix. C’est à cette seule condition que les écarts au canon semblent admis : « De mon point de vue », explique par exemple Goddess_Clio, « si une fan fiction s’éloigne de ce que nous savons du caractère d’un personnage ou s’éloigne du canon, il faut qu’il y ait de solides raisons narratives qui justifient ce changement brutal de personnalité (par exemple, « Harry subit une lobotomie ») ou ce changement brutal des faits du canon (par exemple, « un voyage dans le temps a modifié la chronologie donc les faits du canon ne sont plus valables ») ». Notre questionnaire révèle d’autre part une corrélation négative relativement marquée entre la notion de cohérence avec le canon et l’impact exercé par la lecture d’une « mauvaise » fan fiction. Plus clairement, les lecteurs considèrent que plus les récits sont cohérents avec le canon, moins les conséquences des « mauvaises » fan fictions sont sévères. Ce résultat montre à quel point la cohérence joue un rôle de garde-fou qui protège la marque des atteintes à son image. On observe également une corrélation positive forte entre l’attachement à la marque et l’impact qu’exerce la lecture de fan fictions de qualité : cela confirme, comme nous le présupposions, que les récits jugés « bien écrits » par les lecteurs renforcent leur attachement à la marque en prolongeant positivement l’expérience de lecture. Cependant, nos résultats montrent aussi toute la dimension personnelle que revêt cette mesure :  Quand le lecteur est interrogé sur la « qualité globale » des récits amateurs sur Harry Potter, il estime que celle-ci n’a aucun lien avec son attachement à la marque (corrélation de 0,073). Le fait qu’il existe, dans une proportion plus ou moins grande, de « mauvaises » potterfictions ne semble donc pas l’affecter, ni dans un sens ni dans l’autre. 77   
  •  A l’inverse, quand on demande au lecteur si une « bonne » ou une « mauvaise » fan fiction (jugement de valeur infiniment personnel) est susceptible d’influer sur sa perception de la marque, il apporte une réponse non neutre qui confirme notre troisième hypothèse : les fictions mal écrites n’affectent pas l'attachement des lecteurs à l’œuvre commerciale ; par contre, les fictions bien écrites le renforcent. 4. LES FAN FICTIONS : DES EXTENSIONS HYBRIDES La lecture du canon apporte aux fans de multiples bénéfices : si elle est, sans surprise, perçue comme un divertissement apprécié, elle nourrit aussi l’imagination et agit comme un miroir en permettant des phénomènes d’identification aux personnages. Par ailleurs, elle possède une dimension sociale fondamentale que les lecteurs n’ont pas nécessairement trouvée (ou cherchée) après d’autres lectures. L’écriture et la lecture de fan fictions reposent finalement sur des ressorts assez similaires et nous avons vu à quel point les frontières entre ces deux pratiques étaient floues : elles procurent un plaisir à part entière qui ne doit pas être sous-évalué par rapport à celui apporté par le canon dans la mesure où il est porteur, comme nous l’avons montré, d’une charge émotionnelle tout aussi forte. Exploitant des éléments issus du canon, les fan fictions rassemblent elles aussi un lectorat autour de références communes et permettent à chacun d’enrichir, au fil des lectures, sa réflexion sur l’œuvre : on retrouve un processus similaire dans la saga Harry Potter, dont les lecteurs découvrent au fil des ouvrages des éléments biographiques supplémentaires sur chaque héros, qui nourrissent la réflexion. A une échelle « macroscopique », nous pourrions dès lors conclure que les fan fictions sont semblables à des compléments de gamme : comme le canon, ce sont des textes écrits et diffusés publiquement, qui ont leurs « fans » et leurs acerbes critiques. Même nature, donc, et mêmes bénéfices pour les lecteurs. En réalité, la réponse est plus complexe dès lors que l’on étudie les textes à un niveau « microscopique » : conclure que le canon et les fan fictions ont une nature similaire, c’est négliger le fait que tous deux ne s’inscrivent pas dans la même temporalité ni sur les mêmes supports. Bien qu’il existe à ce jour des livres numériques, nous n’avons pas trouvé d’exemples où la fiction amateur côtoie, au même rang, l’œuvre commerciale. Par ailleurs, la fan fiction reste une œuvre d’emprunt là où le canon est une œuvre originale. Nature différente, fonctions différentes : s’agirait-il alors d’une extension de marque ? 78   
  • Enfin, l’on peut considérer la question sous un troisième angle : les deux entités sont des fictions et partagent leur nature commune de texte avec ses protagonistes et ses péripéties. Cependant, elles procurent des expériences bien différentes : le canon est circonscrit par les limites du livre tandis que la fan fiction est un texte en mouvement, sans cesse susceptible d’être retravaillé, prolongé, complété, adapté. Elle permet pour les auteurs l’amélioration des compétences rédactionnelles à travers l’ouverture à la critique, l’auto-relecture, l’apport éditorial des beta-lecteurs, l’expérimentation de contraintes. Elle donne la liberté d’explorer des pistes laissées vierges par l’auteur pour des raisons marketing ou scénaristiques et se prête aux détournements comiques. Fonctions différentes, nature identique, on pourrait alors parler d’extension de gamme. On comprend bien, ici, l’hybridité des fan fictions, qui soulèvent les mêmes problématiques de cohérence et de transmission de valeurs que les extensions créées par les marques elles-mêmes… sans pour autant qu’il soit possible de les catégoriser de manière formelle. Ce statut singulier s’explique sans doute par le fait que l’ADN de la marque, l’intrigue qui lui a donné son image et ses valeurs, soit tombé entre les mains des lecteurs, échappant au contrôle des ayant-droit. Selon Tom Tenney, responsable des contenus sociaux et digitaux pour la chaîne VH1, les tentatives que ceux-ci font parfois pour réprimer les activités des fans « sont moins motivées par la question des dommages matériels aux biens de divertissement que par le souci de garder le contrôle de la marque168 ». Cette prise de pouvoir du public ne doit pas être diabolisée : en effet, si les lecteurs jugent peu favorablement la cohérence et la qualité des fan fictions dans leur ensemble, comme ce fut le cas dans notre étude pour Harry Potter, ils ne se laissent que très peu influencer par des récits mal écrits. A l’inverse, les histoires qui les séduisent constituent un excellent complément à la marque, en ce sens qu’ils permettent de véhiculer des valeurs chères au lectorat, renforçant ainsi son attachement à l’œuvre commerciale.                                                                   168 TENNEY, T. (2010), « Review of Literature: The Effects of Corporate Copyright Persecution on Fan Relationships to Media Texts », accessible en ligne : http://inc.ongruo.us/2010/04/29/review-of-literature-the-effects-of-corporatecopyright-persecution-on-fan-relationships-to-media-texts/ [consulté le 26 juillet 2012]. 79   
  •       « ET SI C’ÉTAIT PAR LA FIN QUE TOUT COMMENÇAIT ? » Les récits amateurs que sont les fan fictions bénéficient depuis quelques années de la démocratisation considérable des outils de publication en ligne, qui en rendent la lecture et la diffusion accessibles au plus grand nombre. Les sites thématiques ou généralistes rassemblant ces productions littéraires sont multiples. Elles génèrent par ailleurs des débats animés entre les ayant-droit des marques et les fans car leur statut juridique reste flou. Les récits s’apparentent à des œuvres dérivées dans la mesure où ils utilisent des personnages, des lieux et des éléments d’une intrigue préexistante. Dans la plupart des systèmes législatifs, une œuvre dérivée n’est légale que si elle a fait l’objet d’un consentement de la part du détenteur de la propriété intellectuelle. Or, la plupart du temps, les auteurs de fan fictions n’ont pas obtenu l’accord des ayant-droit avant de mettre en ligne leur récit. Au sens strict, la fan fiction est donc une pratique illégale. Cependant, les lois autorisent souvent les emprunts à des œuvres protégées par le droit d’auteur pour peu qu’ils aient l’une des finalités suivantes : la critique, le commentaire ou encore la parodie. C’est ce que la loi anglo-saxonne appelle le fair use (littéralement « usage raisonnable »). Dans le droit français, seuls trois genres (la caricature, la parodie et le pastiche) constituent des exceptions au droit d’auteur en vertu de l’article L 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle169. La loi impose deux conditions pour que l’exception au droit d’auteur soit possible : l’intention, qui doit être d’amuser et non de nuire ; la distinction, qui exige que le récit parodique puisse être aisément distingué de l’œuvre parodiée afin d’éviter toute confusion dans l’esprit du lecteur. La notion de confusion est la plupart du temps au cœur des préoccupations. On mentionnera                                                                   169 Article L 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle, 4e alinéa, accessible en ligne : http://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006069414&idArticle=LEGIARTI00000627 8917&dateTexte=20081211 [consulté le 29 juillet 2012]. 80   
  • ainsi le scandale survenu autour de la série Mad Men sur Twitter170 : peu après la diffusion de la deuxième saison, une poignée de passionnés crée des comptes Twitter au nom des principaux personnages de la série et alimente ces comptes avec un souci d’authenticité et de fidélité à l’esprit de chaque héros. La chaîne AMC, pour qui la série a été produite en exclusivité, estime alors qu’il s’agit d’une violation de son copyright et exige la fermeture des comptes Twitter en question. L’ampleur de la controverse générée par cette décision a conduit le site de micro-blogging à instaurer une politique spécifique relative aux comptes de fans. Celle-ci précise : « Twitter tolère les comptes de parodie, de commentaires ou de fans. Nous mettons à disposition une plate-forme rendant possible le partage et l'échange d'idées et de contenu. Nous avons donc un profond respect pour le droit d'expression de nos utilisateurs171 ». Le site indique également : « Si un compte de parodie respecte les règles ci-dessus, il n'aura aucun problème tant qu'il ne porte pas à confusion et ne trompe pas ses lecteurs ». Certains auteurs, comme l’Américaine Robin Hobb172, interdisent explicitement à leurs lecteurs d’écrire des fan fictions car elles sont, dans leur nature même, trop proches du texte littéraire original. R. Hobb explique ainsi sur son site Internet : « Le fan art ne pourra jamais être confondu avec mon écriture. L’art, ce sont des images (ou des sculptures, etc). Ce ne sont pas des mots sur une page. Personne ne regardera une photo d’un loup en se disant "Ca, c’est le travail de Robin Hobb". Même si vous cherchez sur Google "Robin Hobb" et "Nighteyes" et que cette image ressort, personne n’ira s’imaginer que c’est une page de texte extraite de mon livre. C’est aussi simple que ça173 ». Cette prise de position n’a non seulement pas mis un terme à la pratique mais elle a été reçue de manière globalement défavorable par le lectorat, conduisant même R. Hobb à retirer de son site Internet une diatribe publiée au sujet de son désamour des fan fictions. En témoignent les réactions des lecteurs sur les blogs ayant réagi à la polémique174 : « La curiosité », écrit l’un d’entre eux, « fait partie de la nature humaine et explique que faire de nouvelles découvertes soit une joie. On devrait juger une fan fiction selon ses propres mérites artistiques, en ce sens qu’en modifiant et transformant totalement la source qui l’a inspirée, elle peut être considérée comme une forme de créativité et d’innovation ». Un autre lecteur déclare : « Pourquoi seule la fan fiction corromprait-elle l’expérience "pure" visée par l’auteur alors que les discussions entre amis, la lecture de critiques, la réflexion sur ce qu’on a lu ou le simple                                                                   170 Lire à ce sujet l’article d’A. Vasile (2011), « Mad Men : fan-fiction on Twitter », Transmedia Lab, accessible en ligne : www.transmedialab.org/en/marketing-2/mad-men-fan-fiction-sur-twitter-2/ [consulté le 29 juillet 2012]. 171 Twitter.com, Parodies, commentaires et comptes de fans, accessible en ligne : https://support.twitter.com/groups/33report-abuse-or-policy-violations/topics/148-policy-information/articles/110875-parodies-commentaires-et-comptes-defans [consulté le 29 juillet 2012]. 172 Auteur de plusieurs trilogies dont The Farseer, Liveship Traders, The Tawny Man ou encore Soldier Son. 173 HOBB, R., F.A.Q. du site officiel, « I read that you allow fan art but not fan fiction. That’s not fair! Why do you do that? », accessible en ligne, http://robinhobb.com/faq/#21 [consulté le 29 juillet 2012]. 174 Lire par exemple « In Defense of Fanfiction : guestblogger Justin goes Robin Hobbnobbing », accessible en ligne : http://www.edmundyeo.com/2005/11/in-defense-of-fanfiction-guestblogger.html [consulté le 11 octobre 2012]. 81   
  • fait de lire le résumé au dos du livre (qui échappe généralement au contrôle de l’auteur) ne le font pas ? A moins que Robin ne préfère que je ne pense même pas à ce que je lis d’elle ? Que mon expérience du livre commence et s’achève avec les mots imprimés sur la page ? ». Enfin, un internaute commente : « Je trouve une bonne partie de la petite diatribe de Hobb ridicule mais je me suis surtout dit : ne s’est-elle jamais demandé "que s’est-il passé ensuite ?" après avoir achevé son livre/film préféré ? Ou n’a-t-elle simplement aucune curiosité, aucune imagination ? Si c’est le cas, comment en est-elle arrivée à écrire de la fantasy ? A écrire tout court ? ». Ces remarques montrent bien à quel point le débat sur les fan fictions ne se résume pas à une problématique juridique. A l’inverse de Robin Hobb, d’autres auteurs tolèrent voire encouragent l’écriture de fan fictions car elle assure, dans une certaine mesure, la pérennité de leur œuvre et offre aux lecteurs le plaisir de prolonger l’expérience initiée par un livre : « Je vois ça davantage comme une célébration de l’écriture que comme une simple copie », explique par exemple le romancier britannique Jasper Fforde. « L’idée à retenir, c’est que toute forme d’écriture créative est bonne, où qu’elle soit, qui que soit la personne qui s’en charge et quel que soit le sujet ; personne ne devrait essayer, que ce soit consciemment ou inconsciemment, de décourager ceux qui désirent s’exprimer175 ». Dianna Wynne Jones, auteur de la saga The Worlds Of Chrestomanci, avoue que son « opinion sur le sujet varie selon la qualité de ce qui est écrit. Certaines choses sont… AÏE !!! D’autres sont plutôt "Si seulement j’avais pensé à ça !"176 ». Ces prises de position reflètent les deux notions fondamentales que nous avons évoquées dans cette étude : la nature des fan fictions et la fonction qu’elles exercent pour leurs lecteurs et leurs auteurs. La première renvoie aux caractéristiques intrinsèques propres à ces productions : étant par essence des formats écrits, souvent segmentés en chapitres, fidélisant le lecteur au gré d’une publication échelonnée, les fan fictions présentent une similitude innée avec le canon. A l’inverse, elles s’en distinguent par leur inscription dans une temporalité plus rapide qu’une œuvre commerciale, un processus éditorial plus collectif qu’il n’est individuel et une écriture alliant invention et emprunts manifestes à une œuvre existante. La seconde notion se révèle tout aussi hybride : à l’instar du canon, les fan fictions éveillent l’imagination, font naître des questions et véhiculent des valeurs qui peuvent déclencher chez le lecteur une identification. Mais elles offrent aussi aux auteurs une possibilité toute singulière d’améliorer leurs compétences auctoriales, d’explorer des pistes qui n’ont pu être                                                                   175 FFORDE, J., site officiel, « What are your thoughts on Fan Fiction and people making Thursday Next RPG's on the internet? », accessible en ligne : www.jasperfforde.com/faq.html#u [consulté le 29 juillet 2012]. 176 JONES, D.W. (2001), réponse aux questions des fans sur le site officiel, accessible en ligne : http://www.leemac.freeserve.co.uk/answerslast1.htm [consulté le 29 juillet 2012]. 82   
  • développées par l’auteur d’origine, dans un mouvement global qui vient sans cesse enrichir la réflexion des lecteurs. Elles « étirent » le canon en permettant à ces derniers de prolonger le plaisir procuré par l’œuvre commerciale mais aussi en jouant avec ses limites, parfois jusqu’à la rupture. En ce sens, on peut les considérer comme des extensions singulières, qui ont échappé au contrôle des auteurs primaires pour tomber sous celui, infiniment plus disséminé, des lecteurs. Quel impact, alors, sur ces marques littéraires qui ne maîtrisent plus entièrement le flux de l’histoire qu’elles racontent ? Selon C.W. Park, S. Milberg et R. Lawson, le succès d’une extension de marque se mesure en évaluant deux facteurs primordiaux : la similitude de nature entre l’extension et la marque-mère d’une part ; la cohérence conceptuelle (place occupée dans l’esprit des consommateurs et valeurs attachées) entre ces deux entités d’autre part. « Les résultats », écrivent-ils, « révèlent qu’en identifiant des extensions de marque, les consommateurs prennent en compte non seulement des informations sur la similitude des caractéristiques entre le nouveau produit et les produits déjà associés à la marque, mais aussi la cohérence conceptuelle entre le concept de la marque et celui de l’extension177 ». Il s’avère que plus les similitudes et la cohérence entre les deux sont élevées, plus l’extension est susceptible de recevoir un accueil favorable auprès du public. Notre exploration confirme ces éléments dans le champ des marques littéraires : la cohérence joue un rôle clé. Celui d’un rempart contre les tensions trop fortes imprimées au canon. Tant que les fan fictions prennent appui avec justesse sur l’œuvre commerciale ou savent justifier leurs écarts, le lecteur les cautionne et les utilise comme palliatif à une saga littéraire désormais achevée, avec ses vides et ses faiblesses. Mais lorsque les récits amateurs se permettent des libertés qui excèdent des limites – fort subjectives – fixées par le lectorat, la critique se fait implacable. Par ailleurs, plus les fan fictions sont cohérentes, moins l’attachement à la marque des lecteurs est compromis par les récits qui divergent trop du canon. Dès lors que les les fan fictions présentent des similitudes avec les extensions de marque ou de gamme ordinaires, nous pouvons comparer les enjeux à l’œuvre dans les deux cas. Ils sont d’abord économiques : en effet, un brand stretching réussi représente pour une marque une garantie de revenus. Ici, les fan fictions peuvent certes appuyer la fidélisation des aficionados de la marque mais leur rentabilité financière est négligeable (à l’exception des revenus publicitaires que génère la fréquentation web). Par ailleurs, il s’agit d’un univers où la composante économique a mauvaise réputation. L’amateurisme se veut bénévole et toute tentative d’introduire des enjeux financiers dans                                                                   177 PARK, C.W., MILBERG, S., LAWSON, R. (1991), « Evaluation of brand extensions: the role of product feature similarity and brand concept consistency », in Journal of Consumer Research, vol. 18, n°2, p.185, Université de Chicago. 83   
  • ce champ protégé peut recevoir un accueil musclé. Ce fut le cas, en 2007-2008, du projet FanLib. Initié par deux entrepreneurs, il proposait à des auteurs de fan fictions de soumettre leurs textes sur un site dédié. Grâce à des partenariats avec différents ayant-droit (tant dans le monde littéraire que dans l’audiovisuel), certaines fictions pouvaient espérer avoir le « privilège » d’acquérir une reconnaissance officielle voire d’être intégrées au canon (à travers, par exemple, le tournage dans une série d’une scène écrite par des fans). Un privilège tout relatif puisque les auteurs amateurs devaient, en postant le récit, renoncer à tous leurs droits sur leurs textes, qui pouvaient alors être réutilisés à titre commercial sans qu’ils ne touchent le moindre bénéfice. Des concours variés permettant de gagner des prix (merchandising, bons cadeaux à utiliser sur des sites comme Amazon) étaient censés offrir une rémunération symbolique aux auteurs178. Comment expliquer l’échec d’un tel projet visant, en apparence, à donner un encadrement professionnel aux fan fictions ? Une partie de la réponse se trouve peut-être dans les réactions des lecteurs que nous avons interrogés. Selon eux, l’animosité qui existe envers les préoccupations économiques s’explique par l’impossibilité à comparer le travail des amateurs et celui des auteurs publiés : « Vouloir comparer un auteur professionnel ayant signé un chef d’œuvre en sept livres et un auteur amateur serait injuste », explique par exemple Myra. « La qualité n’est pas toujours au rendez-vous et atteint rarement le niveau de qualité professionnel dont témoignent la plupart des produits et du merchandising officiels autour de la marque », renchérit Stacey. Un projet comme FanLib prétendait sélectionner des publications de qualité professionnelle tout en leur offrant une rémunération correspondant à un travail d’amateur. Par ailleurs, FanLib sous-estimait aussi les motivations qui poussent les auteurs à rédiger des fan fictions : pas une seule fois dans notre étude et dans les recherches qui l’entourent, nous n’avons rencontré d’auteur motivé uniquement par une quête de reconnaissance. Certes, le rêve d’être « remarqué » par l’auteur commercial existe parfois, bien qu’il soit rarement évoqué. Mais la motivation première n’est pas là : elle est dans le plaisir de partager, d’imaginer, de répondre à ses propres questions autant qu’à celles des autres. La portée morale d’un projet comme FanLib, qui élevait in fine des amateurs au même rang que des professionnels, ne laisse pas les lecteurs indifférents : « L’œuvre est le produit de son auteur et je pense que c’est lui qui comprend le mieux ce produit. Dans la plupart des fan fictions que j’ai lues, les auteurs tentent d’imposer ce qu’ils veulent bien lire dans les personnages. Parfois, leur vision n’est tout simplement pas crédible. Cependant, les fan fictions restent une excellente manière d’améliorer ses compétences d’écriture et de storytelling », déclare Wolfbrother. Alex propose la définition suivante :                                                                   178 Pour en savoir plus sur l’histoire du projet FanLib, voir l’article d’IcarusAncalion sur LiveJournal, accessible en ligne : http://icarusancalion.livejournal.com/626928.html [consulté le 29 juillet 2012]. 84   
  • « De mon point de vue, les fan fictions, tout comme le fan art, constituent l’interprétation par une personne de quelque chose dont une autre personne détient le copyright ». En mars 2012, une bloggueuse et avocate179 a révélé que l’un des succès littéraires majeurs de ces dernières années en Australie, la trilogie Fifty Shades Of Grey de l’auteur E.L. James, était à l’origine une fan fiction érotique inspirée de la saga Twilight. Les réactions condamnaient l’atteinte à but lucratif au droit moral de l’auteur : « C’est douteux d’un point de vue éthique », écrit par exemple Jami Gold sur un site relayant l’article. « L’auteur de la fan fiction a pris des personnages appartenant à quelqu’un d’autre, les a utilisés dans sa propre histoire puis a simplement changé les noms pour la publier ». Pour Jennifer Williams, « toute l’histoire est moralement condamnable, [la] célébrité et la fortune [d’E.L. James] ne sont absolument pas méritées ». Dans un tel contexte, les fan fictions peuvent-elles, à ce jour, constituer une voie fiable de diffusion de l’image d’une marque ? Sans une éditorialisation plus poussée (instauration d’un comité de lecture qui sélectionnerait et retravaillerait les récits avant toute mise en ligne), cela paraît difficilement envisageable car l’évaluation de la qualité globale des fictions amateurs par les lecteurs reste faible. Cependant, la formidable dynamique créatrice et sociale qu’elles permettent n’a pas échappé aux professionnels. Le site Pottermore.com lancé par J.K. Rowling était annoncé par certains comme une « nouvelle ère en matière de fan fiction180 ». En réalité, il ne permet pas aux visiteurs de poster des récits au sens strict. Pottermore.com propose une lecture interactive de la saga Harry Potter181. Chaque chapitre de l’œuvre fait l’objet d’un court résumé. Le site offre également des fonctionnalités qui donnent au lecteur l’impression de pouvoir intervenir sur le cours de l’histoire (en postant des commentaires, en collectant des objets au fil de son parcours sur le site, en résolvant de petits jeux qui permettent de débloquer des informations inédites fournies par l’auteur). La lecture du canon devient une expérience aussi interactive et sociale que peut l’être celle des fan fictions. Cela permet ainsi au livre de se prolonger au-delà des frontières de sa couverture tout en restant sous le contrôle total de l’auteur. D’un point de vue marketing, ce dernier bénéficie non seulement d’une position de leader sur le marché, puisqu’il décide seul du mode de commercialisation de son produit mais surtout, il détient le contrôle d’une multitude d’informations sur les consommateurs, à commencer par des informations sur la manière dont ils se réapproprient l’histoire (suivi de leurs actions sur le site : commenter, partager, jouer, ajouter à leurs favoris des fiches consacrées à un                                                                   179 LITTE, J. (2012), « Fifty Shades of Grey by E. L. James Primer (and Books Like 50 Shades) », accessible en ligne : http://dearauthor.com/features/beyond-the-book/50-shades-of-grey-by-e-l-james-primer-and-books-you-might-like-if-youliked-fifty-shades/ [consulté le 29 juillet 2012]. 180 MEUWISSEN, A. (2011), « Pottermore: A New Age in Fanfiction? », Suite101, article accessible en ligne : suite101.com/article/pottermore-a-new-age-in-fanfiction-a383126 [consulté le 29 juillet 2012]. 181 Des informations complémentaires au sujet du site Pottermore.com sont disponibles dans l’Annexe 9. 85   
  • personnage ou un fait, etc). En effet, Pottermore.com reste un site commercial dont le but premier est la vente en exclusivité des éditions digitales d’Harry Potter (chaque chapitre résumé de l’œuvre comporte un lien qui invite le visiteur de Pottermore à se procurer les éditions digitales des livres). Là où la plupart des auteurs confient cette distribution à un tiers, perdant ainsi tout contrôle sur les déterminants de l’achat et les caractéristiques des acheteurs, le projet Pottermore conserve la maîtrise de la chaîne dans sa totalité. D’autres exemples montrent que, de plus en plus souvent, les ayant-droit cherchent à dépasser le caractère en apparence immuable des œuvres commerciales, comme le font les fan fictions. On assiste ainsi à la naissance de stratégies qui font sortir les personnages fictifs du cadre strict des livres ou des séries en leur donnant une existence mi-imaginaire, mi-réelle. Dans un article intitulé « Séries télé : quand les personnages s’ancrent dans la réalité182 », Lorna Parker cite quelques exemples marquants : celui de Castle, dont le personnage principal est présent sur les réseaux sociaux et possède son propre site Internet, ou encore celui de Girls Number 9, une série dont les personnages ont été présents sur Twitter avant même la diffusion des premiers épisodes. Ces stratégies empruntent à la fan fiction ce qui fait son succès : sa souplesse, son interactivité, son renouvellement constant. Etant sous le contrôle des ayant-droit, elles garantissent aussi une valeur primordiale : celle de la cohérence. Nous achevons cette étude à l’heure où FanFiction.net s’apprête à publier la 600 000e histoire consacrée à Harry Potter. Un chiffre qui fait sans aucun doute mentir l’un des héros de notre corpus : « C’est idiot de s’attarder sur des et si, Potter » (Severus Snape, extrait de la fiction Autumn Life)                                                                   182 PARKER, L. (2012), « Séries télé : quand les personnages s’ancrent dans la réalité », accessible en ligne : bloodyscreen.wordpress.com/2012/02/14/series-tele-quand-les-personnages-sancrent-dans-la-realite/ [consulté le 30 juillet 2012]. 86   
  •       RESUME     Les transformations technologiques des quinze dernières années et les nouveaux modes de consommation de l’information ont permis à une pratique ancienne de prendre un essor considérable : les fan fictions, récits amateurs inspirés d’une œuvre commerciale dont ils reprennent personnages et/ou thèmes, voient leur nombre et leur diffusion augmenter. Parallèlement, des sagas littéraires sont élevées au rang de marques et étendent leur territoire en proposant à leurs aficionados une pluralité d’alternatives pour prolonger l’expérience de lecture : produits dérivés ou encore adaptations cinématographiques. Les fan fictions peuvent-elles être comparées à ces extensions officielles ? Quelles fonctions remplissent-elles pour le lecteur, que l’œuvre d’origine – le « canon » tel qu’on l’appelle – ne remplit pas ? Le fait qu’elles échappent au contrôle des ayant-droit peut-il faire d’elles un danger pour l’image des marques littéraires ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles nous avons tenté de répondre dans ce travail. Les études sur lesquelles nous avons pris appui caractérisent les dérivés d’une marque-mère en fonction de leur nature et de leur fonction. C’est pourquoi ce mémoire s’articule autour de ces deux composantes. Plusieurs hypothèses ont guidé notre réflexion : nous avons d’abord supposé qu’à l’instar des extensions de marque, les fan fictions entretenaient avec le canon (marque-mère) des relations de complémentarité et de substitution, comblant tour à tour des vides ou proposant des alternatives à l’œuvre commerciale. Dans un second temps, nous avons voulu comparer les fonctions remplies par le canon et par les fan fictions pour leurs auteurs et leurs lecteurs : nous avons supposé que fan fictions et canon apportaient à leurs lecteurs des bénéfices similaires à de nombreux égards ; cependant, en ce qu’elles prolongent l’expérience de lecture avec la flexibilité propre à leur nature amateur, les fan fictions constituent selon nous un produit singulier, doté d’une profonde dimension sociale et propre à s’adapter aux manques ressentis par le lectorat. Enfin, nous évoquons la circulation de valeurs entre canon et fan fictions, en supposant que ces dernières influent sur l’attachement à la marque-mère. Afin d’explorer ces hypothèses, nous avons eu recours à une approche pluri-méthodologique : nous avons constitué un corpus de 31 fan fictions, lequel a fait l’objet d’une analyse approfondie. Nous avons également étudié plus de 2000 commentaires postés par des lecteurs sur les récits du corpus et avons complété cette approche indirecte par des questions courtes et des questionnaires structurés adressés à des « consommateurs » de fan fictions. 87   
  • Nous avons ainsi pu montrer que les fan fictions présentaient une nature profondément hybride : leur forme, écrite, fédérant le lectorat au fil des publications, s’apparente à celle du canon ; cependant, leur temporalité est plus rapide, elles s’inscrivent dans une dynamique éditoriale collective et l’écriture d’invention s’y mêle de manière subtile aux emprunts à l’œuvre commerciale. Cela fait d’elles un produit inédit issu d’une réflexion personnelle sur les vides et les erreurs perçues dans le canon. De même, les bénéfices qu’apportent les fan fictions ressemblent à bien des égards à ceux que véhicule l’œuvre commerciale : elles procurent un plaisir de lecture commun, éveillent l’imagination et se construisent autour de valeurs similaires. Mais là encore, les fan fictions se singularisent en plaçant entre les mains des auteurs et des lecteurs les processus auctorial et éditorial. Elles permettent aussi, dès lors qu’elles sont cohérentes avec le canon, de renforcer l’attachement des fans à la marque littéraire. Elles posent aussi, à une échelle plus large, la question du contrôle, qui n’est plus le seul fait des ayant-droit : aujourd’hui, il semble que le lecteur ne se contente plus d’entendre une histoire. Il veut en devenir partie intégrante, la co-construire et la teinter de son expérience personnelle. Mots clés  fanfictions  fan fictions  canon  brand stretching  extension de marque  œuvre ouverte  complément  substitution  transfert de valeur  marque-mère  amateurs 88   
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  • ANNEXES 94   
  • SOMMAIRE DES ANNEXES Annexe 1 : Aide-mémoire sur Harry Potter ..................................................................................................96 Annexe 2 : Personnages principaux d’Harry Potter selon 6 sites web très fréquentés..................................98 Annexe 3 : Nombre de fan fictions impliquant des personnages principaux .................................................99 Annexe 4 : Liste de scénarios établie au terme des premières lectures ........................................................100 Annexe 5 : Liste des fan fictions composant le corpus ................................................................................101 Annexe 6 : Analyse détaillée des fan fictions du corpus ..............................................................................104 Annexe 7 : Questionnaire lecteurs de fan fictions (traduction) ....................................................................173 Annexe 8 : Analyse du questionnaire (matrice de corrélation de Spearman) ..............................................175 Annexe 9 : Compléments d’information sur le site Pottermore.com ...........................................................176 95
  • ANNEXE 1 – AIDE-MEMOIRE SUR HARRY POTTER HARRY POTTER : RESUME DE L’ŒUVRE   A l’âge de 11 ans, le jeune anglais Harry Potter découvre qu’il possède des pouvoirs magiques et est admis à l’école de sorcellerie de Poudlard où on lui apprendra à les maîtriser et à les développer. Rapidement, il se lie d’amitié avec deux élèves : Ron Weasley, un rouquin loyal au tempérament impulsif ; Hermione Granger, une jeune fille studieuse à la logique redoutable. Ce soutien se révèle vite indispensable au héros pour affronter les épreuves qui s’imposent à lui au fil de sa scolarité. En effet, le monde magique est divisé : certains – à l’instar du puissant Albus Dumbledore, directeur de Poudlard – considèrent que les magiciens peuvent tout à fait vivre en harmonie avec les « moldus » (personnes dépourvues de pouvoirs magiques) ; d’autres – comme le mage noir Lord Voldemort – défendent farouchement la suprématie des « Sang-Pur » (personnes magiques n’ayant pas de moldus parmi leurs ancêtres). Lord Voldemort cherche à assoir sa domination sur le monde magique. Obsédé par sa quête d’immortalité, il a divisé son âme en sept fragments (les « Horcruxes ») qui lui permettent d’avoir plusieurs vies et d’échapper à la mort qu’il craint plus que tout. Juste avant la naissance d’Harry Potter, une prophétie a prédit qu’il serait vaincu par un jeune garçon. Convaincu que sa vie est menacée par Harry Potter, le mage noir n’a de cesse de le traquer. Pour le héros, la seule issue consiste à détruire l’un après l’autre les Horcruxes qui assurent la survie de Lord Voldemort… POUDLARD  A leur arrivée à l’école de sorcellerie de Poudlard, les élèves sont répartis entre 4 maisons : Gryffondor, Serpentard, Serdaigle et Poufsouffle. Harry Potter et ses amis appartiennent à la maison Gryffondor. Les ennemis du héros, comme Draco Malfoy, font partie de Serpentard. La scolarité se déroule sur sept ans. Les élèves suivent des cours variés : Métamorphose, Potions, Histoire de la Magie, Botanique, Défense contre les Forces du Mal ou encore Sortilèges. Ils sont logés au sein même de l’école : chaque maison possède ses propres « quartiers », au sein desquels les élèves sont répartis dans les dortoirs selon leur année d’étude, filles et garçons séparés. Harry Potter effectue dans la saga six années de scolarité, choisissant de quitter Poudlard un an avant l’obtention de son diplôme afin de partir en quête des Horcruxes créés par Lord Voldemort. PERSONNAGES PRINCIPAUX  Albus Dumbledore : directeur de Poudlard, il est aussi considéré comme le leader des Forces du Bien et joue pour Harry Potter un rôle de mentor. 96   
  • Harry Potter : héros de l’histoire, né de deux parents magiciens, James et Lily, qui ont été assassinés par Lord Voldemort lorsqu’Harry Potter avait un an. Il a ensuite été élevé par sa tante Pétunia et l’époux de celle-ci, qui le maltraitaient. Hermione Granger : meilleure amie du héros, elle est issue d’une famille de moldus. Elève studieuse, passionnée par la lecture, elle est la « voie de la raison » au sein du trio qu’elle forme avec Ron Weasley et Harry Potter. Lord Voldemort : leader des Forces du Mal, il prône la suprématie des personnes magiques sur les moldus. Il est soutenu par ses fidèles alliés, les Mangemorts, dont font partie des personnages comme Bellatrix Lestrange et Lucius Malfoy. Il a grandi dans un orphelinat après la mort de sa mère et le désintérêt de son père, finissant par assassiner ce dernier à l’adolescence. Ron Weasley : meilleur ami du héros, il vient d’une famille nombreuse et peu fortunée dont il est le plus jeune garçon. Tous les membres de la famille sont roux et le père, Arthur Weasley, apprécie énormément les moldus. Severus Snape : professeur de Potions à l’école de sorcellerie, il semble nourrir envers Harry Potter une animosité profonde dont on ne comprendra les véritables raisons que dans le dernier tome de la saga. A l’inverse, il favorise explicitement les élèves de la maison Serpentard. Tout au long de l’œuvre de J.K. Rowling, le lecteur ignore si le personnage est au service de Lord Voldemort ou s’il est en réalité loyal au camp des Forces du Bien.                         97   
  • ANNEXE 2 - PERSONNAGES PRINCIPAUX DE HARRY POTTER SELON SIX SITES WEB TRES FREQUENTES Sur chacun des sites ci-dessous (hormis Yahoo!), nous avons sélectionné un article évoquant exclusivement ou en partie les personnages principaux de la saga Harry Potter. Nous avons listé les personnages que ces articles désignaient explicitement comme « principaux ». Exemple : sur le site de la BBC, un article de la rubrique Harry Potter s’intitule « Qui sont les personnages principaux183 ? ». Il cite Harry Potter et la famille Dursley, Hermione Granger, Ron Weasley, Draco Malfoy, Albus Dumbledore, Severus Snape et Minerva McGonagall. Ce sont ces personnages que l’on retrouve dans le tableau ci-dessous. Dans le cas de Yahoo!, nous avons choisi sur le site Yahoo!Answers des échanges entre internautes ayant pour thème « Qui sont selon vous les personnages principaux d’Harry Potter ? » et avons comptabilisé les citations pour chaque personnage mentionné. Tous ces sites étant participatifs et très fréquentés, nous avons estimé qu’ils reflétaient un certain consensus sur les personnages pouvant être considérés comme « principaux ». Personnages cités Yahoo! Wikipédia Harry Potter 15 1 1 1 1 Movies (IGN) 1 Hermione Granger 13 1 1 1 1 1 18 Ron Weasley 13 1 1 1 1 1 18 Lord Voldemort 12 1 1 1 1 16 Albus Dumbledore 8 1 1 1 1 1 13 Severus Snape 6 1 1 1 1 10 Neville Longbottom 3 1 4 Draco Malfoy 1 1 3 Sirius Black 1 1 3 La famille Weasley 2 2 Hagrid 1 1 Ginny Weasley Luna Lovegood Remus Lupin Minerva McGonagall La famille Dursley 1 1 1 1 1 1 Wikimini BBC.co.uk 1 1 Conservapedia Total 20 1 1 1 1                                                                       183 BBC.co.uk, rubrique Harry Potter, « Who are the main characters ? », accessible en ligne : http://news.bbc.co.uk/cbbcnews/hi/find_out/guides/showbiz/harry_potter/newsid_1588000/1588935.stm [consulté le 10 octobre 2012]. 98   
  • ANNEXE 3 PRINCIPAUX NOMBRE DE FAN FICTIONS IMPLIQUANT LES PERSONNAGES Le nombre de fan fictions ici indiqué a été calculé en utilisant les menus déroulants du site FanFiction.net. Ils permettent de restreindre le nombre de fan fictions affichées selon des critères libres et de comptabiliser les récits répondant aux critères choisis. A titre d’exemple, pour calculer le nombre de récits impliquant Harry Potter seul ou en compagnie d’un personnage secondaire, nous avons affiché dans un premier temps l’intégralité des fan fictions impliquant H. Potter, auquel nous avons retranché le nombre de fan fictions impliquant H. Potter et chacun des personnages principaux. Les récits restants correspondent donc soit à des scénarios dans lesquels le personnage est le seul héros, soit à des scénarios où il figure au côté d’un personnage secondaire. Situation Harry Potter seul/avec personnage secondaire Hermione Granger seule/avec personnage secondaire Severus Snape seul/avec personnage secondaire Hermione Granger - Ron Weasley Harry Potter - Hermione Granger Harry Potter - Severus Snape Hermione Granger - Severus Snape Ron seul/avec personnage secondaire Albus seul/avec personnage secondaire Lord Voldemort seul/avec personnage secondaire Harry Potter - Ron Weasley Harry Potter - Lord Voldemort Tom Riddle Jr. seul/avec personnage secondaire Severus Snape - Albus Dumbledore Harry Potter - Tom Riddle Jr. Harry Potter - Albus Dumbledore Hermione Granger - Tom Riddle Jr. Lord Voldemort - Tom Riddle Jr. Severus Snape - Lord Voldemort Hermione Granger - Lord Voldemort Lord Voldemort - Albus Dumbledore Severus Snape - Ron Weasley Albus Dumbledore - Tom Riddle Jr. Severus Snape - Tom Riddle Jr. Ron Weasley - Lord Voldemort Hermione Granger - Albus Dumbledore Ron Weasley - Albus Dumbledore Ron Weasley - Tom Riddle Jr. TOTAL Nombre de fictions 18001 12976 5076 4219 2926 2525 2340 1411 1185 1117 843 810 757 253 245 238 106 82 73 61 33 30 25 10 9 8 3 2 55364 99   
  • ANNEXE 4 – LISTE DE SCENARIOS ETABLIE AU TERME DES PREMIERES LECTURES Scénario 1 : Un personnage mort dans le canon est vivant dans la fan fiction. Scénario 2 : Un personnage vivant dans le canon meurt dans la fan fiction. Scénario 3 : L'auteur de la fan fiction approfondit les sentiments/le caractère, revient sur le passé et/ou imagine le futur d'un personnage du canon à partir d'informations disponibles dans le canon. Scénario 4 : Un personnage qui incarne le Bien dans le canon incarne le Mal ou se rallie aux forces du Mal dans la fan fiction. Scénario 5 : Un personnage qui incarne le Mal dans le canon incarne le Bien/se repent ou ses bons aspects sont montrés dans la fan fiction. Scénario 6 : Un personnage puissant ou digne dans le canon se trouve en situation de faiblesse ou est tourné en dérision dans la fan fiction. Scénario 7 : Un personnage faible dans le canon est présenté comme puissant dans la fan fiction. Scénario 8 : Un personnage hétérosexuel dans le canon devient homosexuel dans les fan fictions. Scénario 9 : Un personnage du canon développe une relation avec un nouveau personnage imaginé par l'auteur de la fan fiction. Scénario 10 : Deux antagonistes dans le canon développent une relation amicale ou amoureuse dans la fan fiction (cette relation pouvant être uni ou bilatérale). Scénario 11 : L'auteur de la fan fiction développe et approfondit une relation (amour, amitié, haine) évoquée dans le canon. Scénario 12 : L'auteur de la fan fiction imagine une relation privilégiée (amoureuse ou amicale) entre un professeur et un élève de Poudlard. Scénario 13 : La fan fiction imagine une relation privilégiée entre deux personnages du canon (non antagonistes) sans que cette relation ait été évoquée dans le canon. Scénario 14 : L'ordre des générations fixé par le canon est bouleversé dans la fan fiction suite à un voyage dans le temps ou au rajeunissement d'un personnage / Un personnage voyage dans le temps et modifie le passé. Scénario 15 : La fan fiction reprend des personnages du canon mais les met en scène dans un univers totalement différent de celui du canon (exemple : absence de Poudlard). Scénario 16 : Réécriture personnelle d'une scène du canon. 100   
  • ANNEXE 5 – LISTE DES FAN FICTIONS COMPOSANT LE CORPUS Scénario 1 : L’auteur de la fan fiction choisit de donner la mort à un personnage vivant dans le canon ou décide de laisser la vie sauve à un personnage décédé dans le canon. He's Not Broken, He's Just Ill : Le professeur de Potions Horace Slughorn annonce à sa classe le décès d’Harry Potter dans un accident de la route au cours de l’été. Ginny Weasley ne parvient pas à réaliser. Classification K+ - 648 mots. Three Deaths : La fan fiction propose trois scénarios mettant chacun en scène la mort de l’un des membres du trio de héros (Harry Potter, Ron Weasley et Hermione Granger). Classification T – 1 293 mots. Lily's New Love : Lily Evans a survécu à l’attaque de Voldemort qui a tué son fils Harry et son mari James Potter. Elle est réconfortée par Severus Snape. Classification M – 2 325 mots. Autumn Life : Snape a survécu à l’attaque de Nagini mais il n’en est pas particulièrement heureux. Harry aimerait qu’il le soit. Classification K+ - 16 154 mots. Scénario 2 : L’auteur de la fan fiction choisit de bouleverser les notions de Bien et de Mal telles qu’elles ont été fixées par le canon. The Price of Not Caring : Lorsqu’Harry découvre des souvenirs montrant le jeune Voldemort, il éprouve de la colère contre Dumbledore qui n’a pas su l’aider. Classification K+ - 687 mots. Understanding sympathy : Frappé par le sortilège de la mort lors de son affrontement final avec Harry Potter, Voldemort est à l’agonie. Ne supportant pas de le voir souffrir, Hermione va vers l’ennemi et le soutient dans ses derniers instants. Il finit par comprendre le mal qu’il a fait autour de lui. Classification T – 2263 mots. A Family of My Own : Harry découvre que Dumbledore est en réalité l’auteur du meurtre des Potter et que Voldemort est son père. Classification T – 33314 mots. Scénario 3 : L’auteur de la fan fiction explore la thématique de la puissance et de la faiblesse. Lost Memories : Après s’être cogné la tête, Harry Potter perd totalement la mémoire. Classification K – 2471 mots. The Tape : Draco Malfoy a oublié d’enregistrer le programme télévisé préféré de Voldemort. Il doit faire face à la colère du Seigneur des Ténèbres qui le prend pour une femme. Classification M – 556 mots. Tricky Transformation : Victime d’un accident de Métamorphose, le professeur Severus Snape se retrouve prisonnier dans le corps d’un enfant de deux ans. Il doit se tourner vers Harry Potter pour obtenir de l’aide. Classification K – 15366 mots. Scénario 4 : L'auteur de la fan fiction imagine une relation privilégiée (amoureuse ou amicale) entre un professeur et un élève de Poudlard. 101   
  • Best Behaviour : Ron Weasley entretient une relation avec son professeur Severus Snape et celui-ci vient pour la première fois manger chez ses parents. Classification K+ - 528 mots. Penance : Victime d’un viol, Hermione Granger va chercher du réconfort auprès de son professeur de Potions Severus Snape. Classification T – 2850 mots. Target : La sécurité d’Hermione est menacée par l’existence d’un traître présumé au sein de l’Ordre du Phénix. Severus Snape se voit confier la mission de la protéger et développe peu à peu une relation avec elle. Classification K+ - 18002 mots. Scénario 5 : L’auteur de la fan fiction imagine une relation privilégiée (amicale ou amoureuse) non prévue par le canon entre un personnage du canon et un second personnage. Ce dernier n’est pas un antagoniste du premier. Il peut s’agir d’un personnage du canon ou d’un nouveau personnage (qualifié d’OC : original character). Crushed : Le jeune Tom Riddle est attiré par une élève de Poudlard qui appartient à la maison Serdaigle. Il décide de l'aborder à la fin de sa scolarité mais elle refuse ses avances. Plus tard, devenu Lord Voldemort, il se trouve face à elle et finit par la tuer. Classification K+ - 1642 mots. Little Wonders : Au fil des années à Poudlard, Hermione et Ginny apprennent à se connaître et finissent par s'avouer qu'elles sont lesbiennes et attirées l'une par l'autre. Classification T – 1618 mots. When Harry Met Hermione : Et si Harry avait d’abord fait la connaissance d’Hermione avant de rencontrer Ron ? La fiction retrace leur première rencontre puis leurs retrouvailles au début de chaque année. Classification T – 32978 mots. Scénario 6 : L’auteur de la fan fiction établit une relation privilégiée (amicale ou amoureuse) entre deux personnages présentés comme des antagonistes dans le canon (cette situation n’inclut pas les relations professeur/élève). Family Reunion : Harry et son cousin Dudley Dursley, dont il était le souffre-douleur, ne se sont pas vus depuis 16 ans. Jusqu’au jour où une lettre parvient au domicile des Potter… avec une demande provenant de Dudley… Classification K+ - 3990 mots. Meet My Boyfriend : Au moment où Harry et Draco reçoivent leurs diplômes de fin d'études, Draco annonce à ses parents son homosexualité et sa relation avec Harry. Classification T – 1614 mots. Dragon Hide : Les “True Love Tattoos”, une invention des jumeaux Weasley, promettent de révéler sous forme d’un tatouage visible jusqu’à deux semaines l’âme sœur d’une personne… Hermione et Draco Malfoy se trouvent confrontés à l’invention. Classification K+ - 19148 mots. Scénario 7 : L'auteur de la fan fiction approfondit une relation évoquée dans le canon, qu'il s'agisse d'une relation amicale/amoureuse/conflictuelle réciproque ou à sens unique. Would You Like a Lemon Drop? : Pourquoi Dumbledore aime-t-il autant les bonbons au citron ? Le secret est enfin dévoilé… Classification K+ - 687 mots. 102   
  • The Devil's Daughter : Bellatrix est attirée par Lord Voldemort même si elle le sait incapable d’aimer. Classification M – 6091 mots. To Win Her Heart : A l’approche de la St Valentin, Ron doit prouver à quel point il aime Hermione. Classification K+ - 13867 mots. Scénario 8 : L'auteur de la fan fiction place au premier plan de son récit l'exploration psychologique autour d'un personnage. Le traitement de l'histoire se focalise non pas sur des faits mais sur les émotions éprouvées par le personnage, sur la manière dont son passé a déterminé son caractère et ses actes, etc. Darkness : Severus Snape revient sur sa relation avec Lily Evans et sur ce qui l’a poussé à rejoindre les Mangemorts. Classification K+ - 866 mots. A Dark and Stormy Night : McGonagall repense à ce qui l’a poussée à lutter avec tant de force contre Voldemort et à soutenir Dumbledore. Classification M – 911 mots. Ladies Man : La fan fiction évoque sept femmes qui ont marqué la vie de Lord Voldemort. Classification K+ - 10418 mots. Scénario 9 : L'auteur de la fan fiction explore le futur des personnages après la défaite de Voldemort ou imagine un scénario dans lequel un ou plusieurs personnages remontent le temps dans l'espoir de changer le futur. Burials : Après la bataille de Poudlard, Harry Potter écope de la responsabilité de décider du devenir du corps de Voldemort. Avec ses amis, il organise et assiste à l’enterrement. Classification K+ - 2162 mots. Awakening : Ron et Hermione sont mariés depuis 10 ans et leur union bat de l’aile. Peuvent-ils encore sauver leur mariage ? Classification M – 2781 mots. Boy Who Lived : Harry Potter a voyagé dans le passé et arrive aux côtés de Merope Gaunt au moment où elle met au monde le futur Voldemort. Parviendra-t-il à donner au petit garçon une enfance plus heureuse que celle qu’il a connue et à empêcher le pire d’arriver ? Classification K+ - 29844 mots. Scénario 10 : La fan fiction adopte une forme particulière de distance au canon. This Is The Way The World Ends : La mort de Voldemort lors de son affrontement final avec Harry Potter (réécriture d’une scène du canon). Classification K – 222 mots. Harry Potter: The Self Taught Wizard : Harry Potter ne parvient pas à trouver la voie 93/4 pour aller à Poudlard. Il décide donc de vivre de manière autonome, prend une chambre au Chaudron Baveur et s'épanouit dans ce mode de vie indépendant. Classification T – 5055 mots. The Way Home : Severus Snape a survécu à l’attaque du serpent de Voldemort mais à quelques exceptions près, tout le monde l’ignore. Il a refait sa vie dans le monde des Moldus en tant qu’anesthésiste… jusqu’à ce qu’une rencontre avec une patiente l’amène peu à peu à renouer avec le monde magique. Classification M – 57 775 mots. 103   
  • ANNEXE 6 – ANALYSE DETAILLEE DES FAN FICTIONS DU CORPUS SCENARIO 1 HE’S NOT BROKEN, HE’S JUST ILL DESCRIPTION DES PERSONNAGES La fiction évoque deux personnages qui, dans le canon, développent au fil du temps une relation amoureuse : Harry Potter et Ginny Weasley, la benjamine de la famille de Ron, meilleur ami du héros. L’attachement de la jeune fille au héros est respecté dans l’histoire. Celle-ci évoque aussi le professeur Slughorn : présenté dans le canon comme un personnage jovial aimant s’entourer de personnalités du monde de la magie, il est ici montré dans une situation où il doit annoncer une mauvaise nouvelle touchant justement l’une de ces personnalités, Harry Potter. Son attitude fait donc l’objet d’un ajustement par l’auteur par rapport au canon (Slughorn adopte un « air grave », il peine à informer les élèves du décès du héros, etc). L’ajustement semble cohérent avec sa personnalité telle qu’elle est décrite dans le canon. LIEUX/TEMPORALITE L’histoire se déroule exclusivement dans la classe de Potions du professeur Slughorn. Cet élément permet de dater l’histoire : en effet, les cours de Potions ont été assurés par Horace Slughorn à partir du sixième tome (Harry Potter And The Half-Blood Prince). Ginny remarque l’absence d’Harry Potter, censé être assis « dans le coin au fond de la salle ». Cette description est cohérente avec celle fournie par le canon, eu égard à la temporalité choisie. En effet, dans les premiers tomes de la saga, les élèves ne semblent pas avoir de places attribuées lors du cours de Potions. Cependant, dans le quatrième livre, le professeur Snape commet une injustice particulièrement forte vis-à-vis d’Harry Potter, qui amène ce dernier à s’assoir dans le fond de la salle : « [Harry] passa devant Snape, se dirigea avec Ron vers le fond du donjon et jeta brutalement son sac sur la table184 ». Par la suite, cette place devient pour le héros une habitude : « Hermione, Harry et Ron se dirigèrent comme à leur habitude vers une table située au fond du donjon185 », « [Harry] entra dans la salle de classe derrière Ron et Hermione et les suivit à leur table habituelle au fond186 ». Il arrive que ces habitudes soient bouleversées mais lorsque cela arrive, ce n’est pas le fait du héros (ex : dans le quatrième tome de la saga, le professeur punit Harry Potter en le forçant à aller s’assoir seul à une table du premier rang). DISCLAIMER ET RESUME Le résumé de la fan fiction comporte deux informations :  Oneshot : ce terme désigne des récits publiés en une seule fois, ne possédant en général qu’un seul chapitre. Très souvent, cela permet aussi de signifier au lecteur que l’auteur n’a pas prévu d’écrire une                                                                   184 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 18, p.210. 185 Ibid., chapitre 27, p.348. 186 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.179. 104   
  • suite.  Character Death : cette mise en garde permet d’indiquer au lecteur que l’un des personnages de la fiction va trouver la mort. A travers ces deux mentions (indiquées lors de la mise en ligne du récit), on constate déjà à quel point l’écriture de fan fictions s’inscrit dans une problématique sociale : l’auteur n’écrit pas (seulement) pour luimême, il écrit en ayant en tête une image de son futur lectorat (ce qu’illustre aussi le choix d’une classification adaptée à l’âge des lecteurs potentiels). Le disclaimer présent au début de la fiction est classique (« Je ne suis pas propriétaire de la saga Harry Potter ou de ses personnages »). DIVERGENCES SIGNIFICATIVES AVEC LE CANON Harry Potter décède dans un accident de la route. Autrement dit, l’auteur a opté pour une mort très « ordinaire » au regard des défis relevés par le héros tout au long de la saga et des dangers qui le menacent dans le monde magique. Par ailleurs, ce décès remet en cause la suite de la saga (fin du règne de Voldemort), ce qui n’est pas évoqué par l’auteur de la fiction. Dans le canon, Ginny Weasley et Harry Potter ne sont jamais dans la même classe. En effet, la jeune fille étant plus jeune, elle intègre Poudlard un an après le héros. De ce fait, les situations qui permettent à leur relation de se construire se déroulent toujours hors des salles de classe. Par ailleurs, le professeur Slughorn informe ses élèves que la mort du héros est survenue « au cours de l’été ». Dans la saga, Harry Potter achève toujours son été en passant quelques jours au domicile de la famille Weasley, qui l’accompagne faire ses achats pour la rentrée scolaire. Ginny Weasley aurait donc dû, en théorie, être mise au courant à ce moment là. THREE DEATHS PREMIER RÉCIT : MORT D’HARRY POTTER Harry Potter meurt lors de l’affrontement final contre Voldemort, après avoir vaincu le magicien. L’intrigue principale du canon est donc respectée. Cependant, en éliminant le héros, la fiction clôt une intrigue laissée ouverte par J.K. Rowling. Avant de mourir, le héros déclare sa flamme à Hermione Granger qui, en l’embrassant sur les lèvres, laisse entrevoir une réciprocité. Ce développement n’est pas canon. Cependant, face à la situation créée par l’auteur de la fan fiction, chaque personnage conserve des traits qui lui ont été attribués par J.K. Rowling dans le canon. Ainsi, le décès lui-même exploite une valeur centrale du canon : le sens du sacrifice dont font preuve les personnages : « Tu as donné ta vie pour nous sauver », déclare Hermione Granger. Dans la saga, cette notion de sacrifice est présente tout au long de l’histoire : « Ta mère est morte pour te sauver187 », explique Dumbledore au jeune garçon dans le premier tome. Ce geste protègera Harry Potter à de nombreuses reprises (il empêche Voldemort de pénétrer dans la maison où Harry Potter passe l’été, l’empêche de toucher le garçon, permet au héros d’expulser Voldemort de son corps lorsque le Seigneur des Ténèbres le possède dans le tome 3). Les amis d’Harry Potter partagent les mêmes valeurs : « “C’est une partie d’échecs !” rétorqua Ron. “On doit bien faire quelques sacrifices”188 » déclare le meilleur ami du héros lorsque la pièce sur laquelle il est monté est sur le point d’être prise par l’adversaire aux échecs.                                                                   187 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.205. 188 Ibid., chapitre 17, p.195. 105   
  • La description des autres personnages utilise aussi des éléments du canon : ainsi, Hermione apparaît tour à tour douce (« berçant délicatement un Harry mourant dans ses bras ») et déterminée (« "Ron", s’exclama Hermione avec colère, "la ferme !" »). Dans le canon, sa compassion est régulièrement soulignée, par exemple lorsqu’elle met en place une initiative pour la défense des Elfes de Maison contre les maltraitances ou lorsqu’elle choisit un chat « dont personne ne voulait189 ». De même, elle n’hésite pas à s’opposer à ses amis lorsque la situation l’exige (dans Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, elle fait confisquer le balai du héros contre son gré car elle craint qu’il soit envoûté). Ron Weasley se met quant à lui à insulter Harry Potter avec une rare violence après sa déclaration d’amour. Dans le canon, le personnage n’hésite justement pas à répondre avec virulence dès qu’il est provoqué, en particulier lorsque l’objet de la provocation concerne quelqu’un qu’il aime. Dans la fiction, ce trait change en quelque sorte de cible, amenant Ron Weasley à s’en prendre au héros pour protéger celle qu’il aime. Cible hors canon, donc, mais attaque dans le respect du canon, Ron étant connu pour sa propension à jurer (mentionnée plusieurs fois dans la saga : dans le dernier tome, il qualifie par exemple Draco Malfoy de « salaud à deux visages190 »). Ron, justement, se lance dans un long discours où il reproche à Harry Potter que tout lui ait réussi. Or, la jalousie de Ron Weasley est un trait de personnalité omniprésent dans le canon : ainsi, Ron est jaloux de Victor Krum lorsqu’il invite Hermione au bal de Poudlard, est jaloux d’Harry Potter lorsqu’il est choisi pour participer au Tournoi des Trois Sorciers (Harry Potter et la Coupe de Feu), est jaloux de ses amis lorsque le professeur Slughorn les admet au sein de son club exclusif dont Ron est tenu à l’écart (Harry Potter And The Half-Blood Prince) ; sa jalousie le pousse même à abandonner Harry et Hermione dans Harry Potter And The Deathly Hallows lorsqu’il suspecte une relation entre eux. SECOND RECIT : MORT D’HERMIONE GRANGER L’auteur reprend le même scénario et la même structure verbale (Hermione mourante après la défaite de Voldemort). Là encore, au-delà de l’humour adopté pour raconter la scène, on se trouve face à une situation non conforme au canon dont les personnages conservent leurs traits de personnalité canons dominants. Ainsi, Hermione Granger, bien que mourante, se positionne comme la voix de la raison qui demande à Harry de ne pas la pleurer car « bientôt elle ne fera qu’un avec la matrice ». Dans le canon, elle attache une importance primordiale à la logique et à la connaissance tandis qu’elle est souvent montrée comme maladroite lorsqu’il s’agit d’émotions. Ron, là encore, affiche sa jalousie mais déclare aussi à la mourante : « Si tu me quittes maintenant, comment je suis censé faire pour me trouver une nana ? Ce salaud d’Harry n’arrête pas de les monopoliser ». Dans le canon, Ron est un personnage mal à l’aise avec les filles. Il n’ose pas en approcher une pour l’inviter au bal de Poudlard, finit par tenter maladroitement sa chance avec Fleur Delacour avant de s’enfuir. Sa relation avec Hermione Granger connaît elle aussi bien des péripéties jusqu’à la fin de la saga. TROISIEME RECIT : MORT DE RON WEASLEY L’auteur reprend le même schéma et insiste cette fois-ci sur une autre caractéristique de Ron Weasley présente dans le canon : son statut de « second rôle ». Il est, pour reprendre les mots de l’auteur de la fan fiction, « celui qui aidait toujours Hermione Granger à sauver les fesses [d’Harry Potter] ». Dans le canon, bien qu’il ait ses moments de gloire, Ron Weasley reste en retrait par rapport à ses deux amis (allant jusqu’à les délaisser dans Harry Potter And The Deathly Hallows ou à prendre ses distances avec Harry dans Harry Potter And The Goblet Of Fire). D’une manière générale, ce statut se ressent nettement dans les fan fictions : il est présent dans 6487 fictions au cours de la période couverte par cette étude, là où Harry Potter et Hermione Granger apparaissent chacun dans plus de 20000 récits. D’autre part, Harry et Hermione semblent pouvoir exister dans                                                                   189 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 4, p.47. 190 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, p.436. 106   
  • les potterfictions sans la présence de leurs amis, ce qui n’est pas le cas de Ron Weasley (les récits montrant Harry Potter seul ou aux côtés d’un personnage secondaire du canon sont au nombre de 18001 ; Hermione Granger en totalise 12976 ; Ron Weasley est loin derrière avec 1411 fictions). Ce statut quelque peu hybride d’un « personnage principal et secondaire à la fois » est inhérent à l’histoire même de Ron Weasley décrite dans le canon : « Je suis le sixième de notre famille à aller à Poudlard (…). Tout le monde attend de moi que je fasse aussi bien que les autres mais si c’est le cas, ça ne comptera pas parce qu’ils l’auront fait en premier191 ». A la lumière de ces informations, les propos prêtés à Ron Weasley par l’auteur de la fan fiction sont totalement cohérents avec le canon : « Depuis la première année, c’était mon destin de mourir. Tu sais bien comment c’est. J’étais le bras droit [du héros]. Les bras droits finissent toujours par mourir ». La mort de Ron Weasley dans la fiction permet le rapprochement des « dominants » qui établissent une relation de couple. On notera à cette occasion que la relation canon entre Ron et Hermione est très souvent remise en cause ou ignorée dans les fan fictions. Ainsi, sur les 16497 romances impliquant Hermione Granger publiées au cours de la période sur laquelle porte notre étude, seules 3263 (19.8%) la mettent en scène aux côtés de Ron Weasley. DISCLAIMER ET RESUME L’auteur ne propose aucun disclaimer. Le résumé de la fiction précise qu’il s’agit d’une « fin alternative et second degré de la saga ». LILY’S NEW LOVE PERSONNAGES Harry Potter et James Potter sont morts aux mains de Voldemort mais Lily Evans, s’étant évanouie sous l’effet de la peur, a survécu. Cette situation permet à l’auteur de la fiction de développer une intrigue mettant en scène une relation amoureuse entre Lily et Severus Snape là où, dans le canon, Lily n’a jamais renoué avec lui après leur dispute au cours de laquelle il l’a insultée, Severus Snape continuant à l’aimer sans réciprocité. De nombreuses potterfictions explorent cette relation sous l’angle des possibles (« si Snape ne l’avait pas insultée, la relation amoureuse aurait-elle été possible ? » ; « si Lily Evans n’avait pas épousé James Potter, aurait-elle fini par revenir vers Snape ? », etc). Selon J.K. Rowling, la relation entre les deux personnages aurait justement pu voir le jour dans certaines circonstances : à une question d’une fan demandant si Lily avait un jour éprouvé des sentiments à l’égard de Severus Snape, Rowling a répondu « Oui. Elle aurait même pu l’aimer dans un sens romantique (elle l’aimait sans aucun doute comme ami) s’il n’avait pas tant aimé la Magie Noire et été attiré par des gens et des actes si détestables192 ». Cette relation est un pivot du canon à de nombreux égards : l’existence même d’Harry Potter dépendait de l’issue de la relation entre Severus Snape et Lily Evans ; c’est son amour pour Lily qui poussera Snape à renier Voldemort et sa jalousie envers James Potter qui constitue la racine de sa haine envers le jeune Harry. De ce fait, modifier cette relation implique un écart marqué avec le canon (tuer Harry Potter à l’âge d’un an revient à ignorer toutes les intrigues qui l’impliquent : relation avec Ron et Hermione, conflit avec Severus Snape, antagonisme avec Voldemort, etc). A l’instar de la fan fiction étudiée précédemment, ce récit exploite aussi certains traits de personnalité, des habitudes et des caractéristiques physiques décrits par le canon.                                                                   191 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.73. 192 30 juillet 2007, live chat avec J.K. Rowling sur Bloomsbury.com, transcription consultable en ligne : http://www.theleaky-cauldron.org/2007/7/30/j-k-rowling-web-chat-transcript 107   
  • Severus Snape est décrit dans la fiction comme ayant le nez crochu (ce qui est mentionné dans Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, chapitre 7) et les yeux sombres (même ouvrage, chapitre 8). Cependant, dans la fiction, il semblerait que le personnage ait été virilisé en accord avec certains stéréotypes de la beauté masculine par rapport à son double canon : ainsi, là où sa voix est décrite par J.K. Rowling comme « à peine plus forte qu’un murmure193 », le récit la qualifie de « profonde et apaisante ». Là où J.K. Rowling le décrit comme un homme au physique anguleux dans Harry Potter And The Order Of The Phoenix ou comme un « homme mince194 », il est ici présenté comme quelqu’un ayant « des bras solides », « des bras puissants et musclés ». La description physique de Lily Evans dans le canon reste assez évasive et la présente simplement comme une jolie femme à la peau pâle, ayant des cheveux roux sombre lui arrivant aux épaules et des yeux verts en amande. Ici, l’auteur de la potterfiction ajoute qu’elle avait une « allure chétive », accentuant ainsi le contraste entre un personnage masculin musclé et protecteur et une jeune femme frêle. Le canon présente également Lily Evans comme une femme de cœur (ce que la fiction reprend en indiquant qu’elle préfère préparer elle-même son petit-déjeuner plutôt que de solliciter l’Elfe de Maison). Le talent de la jeune femme pour les Potions, qui est décrit dans le canon (« Il est clair que tu as hérité du talent de ta mère ! Elle était douée pour les Potions, Lily195 » déclare Horace Slughorn à Harry Potter dans le sixième tome), sert ici de point d’ancrage à sa relation avec Snape, qui lui suggère de l’aider à « préparer des Potions pour l’infirmerie et noter les essais qu’ont écrit les imbéciles ». Le terme « imbéciles196 » (dunderheads) est précisément celui employé par Snape dans le canon lors de son discours de début d’année face à Harry Potter. AJUSTEMENTS Le scénario du récit s’éloignant considérablement du canon, cela implique pour l’auteur de résoudre plusieurs problématiques. Qu’est-ce qui pousserait Lily Evans à accepter une relation avec Severus Snape alors que son mari vient de mourir ? Ici, l’auteur modifie les circonstances dans lesquelles les deux personnages ont coupé les ponts. Là où, dans le canon, Severus Snape a insulté Lily Evans, mettant un terme à leurs relations, la Lily de la fan fiction déclare : « Quand tu as rompu avec moi, j’ai décidé de me mettre avec James. Même si je l’appréciais, le seul que j’aime vraiment c’est toi ». La relation avec James Potter est donc présentée comme un « deuxième choix ». On notera d’ailleurs que la renaissance de cet « amour de jeunesse » lui donne un caractère assez naïf : « si simple, si innocent, exactement comme notre amour », déclare Lily dans la fiction, tandis que S. Snape « rit bêtement comme un écolier puéril ». Le canon décrit Lily Evans comme une femme très puissante (elle et James Potter ont défié Voldemort trois fois). Ici, la fan fiction la montre dans une situation de grande vulnérabilité. Comment l’auteur peut-il réaffirmer malgré tout la puissance de Lily ? Il la réaffirme en provoquant une situation de conflit qui inverse les rôles de puissant/de faible : Severus Snape l’informe des risques qui la menacent si elle poursuit cette relation, ce qui provoque la colère de Lily et aiguise sa détermination à prouver qu’elle n’est pas faible. Perturbé, Snape se désartibule en transplanant et se retrouve en situation de faiblesse (blessure). La relation entre Severus Snape et Lily Evans s’est achevée dans le canon en raison du lien entre Snape et les idéologies de Voldemort. Dès lors qu’ils rétablissent des liens, que devient la place de Snape aux côtés du                                                                   193 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 8, p.98. 194 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.57. 195 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 9, p.134. 196 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 8, p.98. 108   
  • représentant des Forces du Mal ? La fiction mentionne que Snape est à la fois Mangemort et espion. Dans le canon, il est devenu espion sous le poids des remords, sachant la vie de Lily Evans menacée par ses propres actes. La survie de Lily n’est donc pas incompatible avec ce double statut, qu’il avait adopté avant qu’elle ne soit assassinée. DISCLAIMER ET RESUME La fan fiction ne comporte aucun disclaimer. Son résumé précise qu’il s’agit d’un one-shot et explicite l’hypothèse testée par l’auteur (« comment Lily serait parvenue à surmonter les décès de James et Harry s’ils n’avaient pas survécu à la rage de Voldemort »). AUTUMN LIFE MOTIVATION DE L’AUTEUR Contrairement aux fan fictions précédentes, l’auteur donne ici des indications très précises sur ce qui l’a poussé à écrire l’histoire, à savoir le manque d’interactions entre Harry Potter et Severus Snape dans le dernier livre de la saga. Il a fait naître deux souhaits : celui d’une réconciliation entre les deux personnages (dans le canon, Harry Potter finit par pardonner Snape pour son attitude haineuse mais ce pardon intervient à titre posthume, ne donnant jamais aux deux hommes l’occasion d’évoquer ensemble le passé) ; celui d’offrir à Snape une vie où il n’est au service de personne d’autre que lui-même (dans le canon, en tant qu’agent double, il sert à la fois les intérêts de Voldemort et ceux de Dumbledore). En mêlant ainsi différentes motivations, le récit mêle aussi différentes intrigues : celle de la survie d’un personnage décédé dans le canon ; celle qui, par conséquent, imagine le futur de ce personnage ; celle d’une relation amicale qui s’établit entre deux antagonistes. PERSONNAGES Ils sont reconnaissables par le lecteur avant d’avoir été nommés et les premières descriptions qui en sont faites utilisent des traits typiques de chaque personnage. Severus Snape et sa « morsure de serpent », Hermione Granger et ses « cheveux indomptés » (le canon la décrit comme ayant « une masse broussailleuse de cheveux bruns197 »), Harry Potter et ses « yeux verts au regard pénétrant ». Comme dans les autres fictions précédemment étudiées, on constate que l’auteur veille à reprendre les traits de personnalité canons du personnage, en les ajustant à la nouvelle intrigue créée. Severus Snape est décrit dans la fiction comme « aussi amer que d’habitude ». Cette amertume est évoquée à de nombreuses reprises dans la saga Harry Potter. Elle mêle deux aspects :  le ressentiment du personnage envers des êtres de son passé (James Potter, Sirius Black, etc) et de son présent (les élèves de Gryffondor, en particulier Harry Potter et Hermione Granger) ;  une tristesse plus profonde qui prend racine dans son enfance malheureuse et s’étend peu à peu à son adolescence où il est le souffre-douleur de James Potter et ses amis puis à sa vie adulte suite au décès de Lily Evans. Ces périodes sont notamment évoquées dans Harry Potter And The Order Of The Phoenix (chapitres 26 et 28) et dans Harry Potter And The Deathly Hallows (chapitre 33). De même, le personnage n’apprécie pas le déluge d’émotions qui s’abat sur lui (dans le chapitre 2 de la fan fiction, il a l’impression d’être « en cage », contraint d’écouter les ressentis des uns et des autres). Dans l’œuvre de J.K. Rowling, il est dit indirectement que Severus Snape n’apprécie guère les personnes qui expriment leurs émotions, qu’il considère comme des « gens faibles ». Il les décrit à Harry Potter comme des « idiots qui laissent fièrement paraître leurs sentiments, qui sont incapables de contrôler leurs émotions198 ».                                                                   197 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.76. 198 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 24, p.403. 109   
  • Certains détails, comme des expressions du visage (« son sempiternel sourire méprisant »), un ton sarcastique ou des habitudes langagières, permettent aussi au lecteur de retrouver le personnage du canon : lorsque Minerva McGonagall énonce une évidence « On m’a dit que tu ne pouvais pas parler », Snape répond par la pensée « De toute évidence ». Dans Harry Potter And The Order Of The Phoenix, c’est précisément la réponse qu’il donne à Dolores Umbridge lorsqu’elle lui demande si sa candidature au poste de Professeur de Défense contre les Forces du Mal a échoué199 (la réponse était là aussi une évidence étant donné que Snape enseignait les Potions). La fiction s’intéresse davantage au point de vue et aux pensées de Severus Snape (sans doute parce qu’il s’agit du versant délaissé par le canon). Le personnage d’Harry Potter est donc décrit à travers le regard de Snape, qui laisse parler ses propres ressentiments : « Les Potter sont ennuyeux et obstinés » (chapitre 2). Deux perceptions s’opposent : Harry souhaite que son ancien professeur connaisse le bonheur (ce qui rejoint la phrase d’Hermione qui, dans le canon, affirmait qu’il avait cette tendance naturelle à vouloir sauver les autres200) tandis que Snape ne conçoit pas que cela puisse être désintéressé. Peu à peu, l’auteur de la fan fiction fait évoluer la relation entre les deux hommes en utilisant un levier qui leur est commun : Lily Evans, mère du jeune héros et objet de l’amour de Snape, aurait-elle voulu qu’ils se haïssent ? C’est elle qui, dans un rêve, ordonnera à Snape d’apprendre à connaître Harry Potter. On notera à ce propos qu’elle l’appelle par un diminutif, « Sev », lui aussi emprunté au canon201. Questionné par Harry Potter, Snape décrit Lily comme une femme qui « voyait le meilleur chez les gens, même chez ceux qui ne le méritaient pas. Mais elle avait un sacré caractère ». Cette description rejoint celle donnée dans le canon par Horace Slughorn lorsqu’il déclare que Lily était « une fille charmante. Je lui disais souvent qu’elle aurait mérité d’être dans ma Maison. Elle aussi me répondait toujours de manière très insolente202 ». L’auteur de la fiction sort toutefois de la description officielle du personnage de Lily en affirmant que c’est elle qui a appris à Severus Snape à voler sans balai (le canon ne précise pas qu’elle possédait cette aptitude et suggère que Snape l’a apprise de Voldemort lui-même203). De même, l’auteur invente un épisode au cours duquel Snape aurait manqué de peu une chute dans le lac lors de sa première année à Poudlard suite à un conflit avec James Potter (qui, comme dans le canon, le surnomme déjà « Snivellus » : le pleurnichard). Dans l’œuvre de J.K. Rowling, Severus Snape ne montre que très rarement ses failles. Dans la fan fiction, le personnage est présenté comme affaibli physiquement et surtout, comme ayant perdu sa voix. Or, cette voix est justement l’une des armes dont se sert Snape dans le canon pour assoir son autorité. En l’en privant, l’auteur le prive aussi de sa répartie, de sa propension à utiliser le sarcasme pour se défendre et permet à Harry Potter de développer son argumentation. Les deux hommes finissent ainsi par trouver un terrain d’entente fondé sur la valeur centrale du sacrifice, déjà évoquée dans une fan fiction précédente : Harry Potter et Severus Snape pourraient se comprendre mieux que personne car ils ont tous deux beaucoup sacrifié pour mettre un terme au règne de Voldemort. Ron Weasley et Hermione Granger sont tous deux présents brièvement comme personnages secondaires dans la fan fiction. L’auteur insiste sur la compassion d’Hermione et sur le côté férocement protecteur de Ron, qui aurait aimé que Snape se montre « un peu plus reconnaissant ». L’auteur justifie son agressivité par des éléments canons : Ron est perturbé car son frère Fred est mort lors de la bataille finale. Les amis du héros sont rapidement écartés de l’histoire (ils rentrent chez eux le temps du deuil) afin que celle-ci se recentre sur le duo                                                                   199 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.275. 200 Ibid., chapitre 32, p.548. 201 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33, p.454. 202 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 9, p.134. 203 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 30, p.406 : « Il semble avoir appris quelques tours de son maître ». 110   
  • Harry/Severus. L’auteur de la fan fiction répond – naturellement ou volontairement – aux éventuelles questions que pourrait se poser le lecteur : pourquoi Harry ne rentre-t-il pas lui aussi dans la maison qu’il possède ? Parce que celle-ci appartenait à son parrain et lui rappelle sa mort. On retrouve Ron et Hermione à la fin du récit en compagnie de Molly Weasley. La scène marque une forme de retour à la normale dans le récit en insistant sur des traits marquants de chaque personnage – le goût de Ron Weasley pour la nourriture et la volonté d’Hermione de réviser ses cours avant le début de l’année scolaire. Le personnage d’Albus Dumbledore est aussi mentionné dans la fiction et l’on retrouve à son sujet une dualité omniprésente dans les potterfictions : malgré qu’il défende le Bien, il est à certains égards un grand manipulateur. « Dumbledore pensait savoir ce qui était le mieux pour moi, il pensait pouvoir utiliser mes secrets pour obtenir de moi ce qu’il voulait », déclare Snape dans la fan fiction. « Dumbledore aurait dû mieux traiter Snape », pense Harry Potter. Dans les livres de J.K. Rowling, Dumbledore parvient à convaincre Snape de le tuer « pour son bien » malgré toute la douleur que le geste inflige au professeur de Potions. TEMPORALITE On sait qu’avant d’aller affronter Voldemort, Harry Potter a regardé dans la Pensine de Dumbledore des souvenirs que lui a légué Snape avant de perdre connaissance sous l’effet du venin de serpent. La fan fiction se joue a posteriori puisqu’elle imagine le retour du jeune héros dans la Cabane Hurlante après la bataille de Poudlard pour récupérer le corps de son professeur. Le récit prend ceci en compte lorsqu’Harry découvre que le professeur est vivant et expose en quoi ses ressentis ont été transformés par ce qu’il a découvert sur Snape : « l’homme qu’il haïssait autrefois, qu’il détestait encore il y a seulement quelques heures, un homme qu’il voulait maintenant voir vivre. Il avait tant de questions mais surtout, le désir d’Harry de dire à Snape ce qu’il pensait vraiment de lui désormais, à quel point il était courageux, pouvait s’adresser directement au vieil ami de sa mère… s’il survivait ». Cette dimension d’échange est justement absente du canon en raison de la mort du personnage. Le lecteur sait juste qu’Harry Potter l’a pardonné car il a nommé son fils « Albus Severus Potter » en l’honneur de « l’homme le plus courageux [qu’il ait] connu204 ». Mais le canon ne précise pas ce que pensent de lui les autres personnages. La fan fiction, en laissant Snape en vie, doit donc combler ce vide : elle le fait en montrant les réactions de certains personnages en découvrant sa survie (les larmes de l’infirmière Poppy Pomfrey, les excuses de Minerva McGonagall). Comme dans le canon, on retrouve un double niveau d’information :  Le lecteur de la fan fiction, tout comme Harry Potter et Hermione Granger, connaît le passé de Severus Snape à travers les souvenirs visualisés par le héros dans la Pensine. On sait dans l’œuvre de J.K. Rowling que Potter a expliqué dans le détail ce qu’il avait vu à ses amis Ron et Hermione, dans un cadre privé205.  Quant aux autres personnages, ils savent seulement ce qu’Harry Potter a dit à Voldemort lors de l’affrontement final : que Snape était loyal envers Dumbledore par amour pour Lily Evans206. Le récit joue sur ce double niveau : Severus Snape pense qu’Harry Potter a dévoilé ses secrets les plus intimes à tout le monde alors que ce dernier n’a révélé à tous qu’une vérité partielle, ne confiant la vérité totale qu’à ses plus proches amis. Lorsqu’il reprend conscience, Snape n’a pas encore eu l’opportunité de changer d’attitude envers le jeune homme et agit en conséquence (fuit son regard, est agacé par sa présence, pense qu’Harry Potter l’a sauvé pour jouer les héros). Impact logique du scénario : l’auteur de la fan fiction doit envisager le devenir du personnage de Snape après son rétablissement. L’œuvre de J.K. Rowling a plusieurs fois insisté sur le désir ardent qu’avait Snape d’obtenir le poste de Professeur de Défense contre les Forces du Mal ; la fiction visant à rendre le personnage                                                                   204 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, p.509. 205 Ibid., chapitre 36, p.502. 206 Ibid., chapitre 36, pp.497-498. 111   
  • heureux, il était naturel qu’il conserve ce poste longuement espéré : « Il enseigne les Potions mais ce n’est pas ce qu’il veut… Tout le monde sait qu’il court après le poste de Quirrell207 » ; « Peut-être qu’il est parti parce qu’il est encore passé à côté du poste de Défense contre les Forces du Mal208 » ; « Tout le monde savait que Snape voulait particulièrement le poste des Forces du Mal209 » ; « Vous avez régulièrement posé votre candidature au poste de Défense contre les Forces du Mal210 ». En ce qui concerne Harry Potter, l’œuvre de J.K. Rowling ne précise pas explicitement le devenir académique du jeune héros. Si le dernier chapitre de la saga décrit ses enfants, il n’évoque pas le métier choisi par Harry et les chemins empruntés pour y parvenir. Dans une acception stricte de la notion de canon, cette partie de l’œuvre reste donc ouverte. Cependant, J.K. Rowling a plusieurs fois évoqué le devenir de son personnage durant des interviews : on sait à travers ses propos qu’Harry Potter n’est pas retourné à Poudlard après la bataille et a directement intégré le Bureau des Aurors, devenant son directeur à 27 ans. On rencontre donc aussi bien des potterfictions le montrant comme Auror que des potterfictions exploitant le champ laissé ouvert par les livres. C’est le cas de cette fan fiction, dans laquelle Harry Potter décide de retourner à Poudlard après la bataille afin de terminer ses études et de passer ses examens. Il reprend un rythme familier initié par le canon : celui de passer du temps avec la famille Weasley juste avant la rentrée scolaire. Seul le premier cours de Potions de l’année est raconté dans la fan fiction et il exploite des éléments du canon : Harry Potter choisit un siège dans les premiers rangs de la salle « ce qui aurait surpris Snape par le passé » (on sait qu’Harry Potter s’asseyait généralement dans le fond, ce qui a déjà été évoqué) ; les élèves qui interviennent lors du cours (Susan Bones, Terry Boot, Pansy Parkinson) n’ont jamais été cités parmi les morts de la bataille de Poudlard, que ce soit dans les livres ou par J.K. Rowling dans une interview ; Pansy Parkinson affiche une hostilité envers Severus Snape en raison de son rôle d’agent double. Or, cette élève était une fervente partisane des théories de Voldemort dans le canon : elle a d’ailleurs voulu livrer Harry Potter à Voldemort lors de la bataille de Poudlard lorsque le Seigneur des Ténèbres proposait d’échanger le jeune homme contre la promesse de laisser la vie sauve à toutes les autres personnes impliquées dans la guerre. Il n’est donc pas surprenant qu’elle reproche à Snape d’avoir trahi le magicien des Forces du Mal. LIEUX Au début de l’histoire, le décor témoigne d’une forme d’identité avec le retour à la vie du personnage : la pièce où il gît inconscient est décrite comme poussiéreuse, avec un plafond fissuré qui ne permet pas de voir le ciel bleu ; l’infirmerie où il est transporté est marquée par une clarté éblouissante. Ce contraste semble relever en partie d’un choix de la part de l’auteur. Dans le canon, Snape meurt dans la Cabane Hurlante, effectivement décrite comme un endroit poussiéreux (« Tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière211 »). Cependant, très peu de précisions sont données au sujet de l’infirmerie. D’autres lieux sont évoqués au cours de l’histoire : la salle commune de Gryffondor et sa cheminée, le dortoir d’Harry et son lit à baldaquin. Leur description reste vague et exploite les éléments figurant dans l’œuvre de J.K. Rowling. SEGMENTATION DE LA FAN FICTION La fiction comporte dix chapitres mais on n’observe pas de réel cliffhanger entre les chapitres. Cette                                                                   207 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 7, p.91. 208 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.57. 209 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 14, p.150. 210 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.275. 211 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.222. 112   
  • écriture en plusieurs temps permet surtout à l’auteur de réagir aux remarques des lecteurs et d’adapter son rythme de publication à ses contraintes personnelles (grossesse en cours) :  à la fin du chapitre 5, l’auteur écrit « Merci à tous ceux qui lisent et surtout à ceux qui ont écrit une critique jusqu’à maintenant ! Je reste sur ce que j’avais dit au départ : cette histoire ne sera pas longue. Vous voyez, je suis enceinte de huit mois donc je n’aurai tout simplement pas le temps de me consacrer à l’écriture de quelque chose de long. Mes priorités changeront bientôt ! D’ici là, profitez-en ! »  à la fin du chapitre 6, elle indique « Je m’excuse du temps que j’ai mis à poster ce chapitre mais j’ai connu quelques jours d’angoisse de la page blanche ».  à la fin du chapitre 7, elle reconnaît « l’idée que Snape ait appris à voler grâce à Lily n’est pas de moi. Je l’ai lue dans plein d’autre fan fictions, notamment les merveilleuses histoires de Northangle27. C’est un concept intéressant ! »  au début du chapitre 8, l’auteur rappelle que l’histoire a été conçue comme un récit court et précise « il n’y aura pas de coup de théâtre majeur ou de longs développements sur le passé de Snape ».  à la fin du chapitre 10, l’auteur explique le choix du titre de la fiction et laisse aux lecteurs le soin d’imaginer la suite. DISCLAIMER ET RESUME L’auteur de la fiction insiste ici sur la dimension non lucrative de celle-ci, en précisant « Je ne suis propriétaire de rien de ce qui touche à Harry Potter. Je n’en tire aucun revenu ». Le résumé précise quant à lui l’hypothèse testée : celle de la survie de Severus Snape à l’attaque du serpent de Voldemort.     SCENARIO 2 THE PRICE OF NOT CARING PERSONNAGES Le récit est ici écrit à la première personne et expose les ressentis d’Harry Potter après une scène du canon au cours de laquelle Dumbledore montre au jeune héros des souvenirs de l’enfance de Lord Voldemort212. La fiction met en avant un débat millénaire : celui de l’inné et de l’acquis. L’homme est-il naturellement bon et corrompu par la société ou est-il dès la naissance « un loup pour l’homme » ? Dans la saga Harry Potter, le chapitre évoquant la jeunesse de Lord Voldemort amène le lecteur à s’interroger sur cette question. Dumbledore y montre à Harry Potter des souvenirs de l’enfance du mage noir. Une enfance malheureuse qui comporte de nombreuses similitudes avec celle du jeune héros, ce que Voldemort lui-même souligne dans les livres (« Il y a d’étranges ressemblances entre nous, Harry Potter. Même toi tu as dû le remarquer213 »). Lord Voldemort a grandi à une époque trouble marquée par le règne d’un Seigneur des Ténèbres (Grindelwald), a été privé de l’affection de ses parents pendant sa jeunesse (mère décédée, père absent), a été élevé dans un cadre où les contacts sociaux étaient rares (il est décrit comme « seul et sans amis214 »), a appris très jeune à être autonome (« J’ai l’habitude de faire des choses par moi-même, j’arpente tout le temps Londres                                                                   212 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, “The Secret Riddle”, pp.178-191. 213 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.212. 214 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.190. 113   
  • tout seul215 », déclare-t-il à Dumbledore lors de leur première rencontre où il était âgé de 11 ans). Comme lui, Harry Potter a été placé très jeune sous la menace d’un Seigneur des Ténèbres (Lord Voldemort), est devenu orphelin à l’âge de un an, a grandi dans une famille d’accueil qui ne l’aimait pas et où il vivait cloîtré dans un placard, a dû très tôt assumer des tâches généralement dévolues à des personnes plus âgées que lui (préparer les repas, « nettoyer les carreaux, laver la voiture, tondre la pelouse, tailler les massifs de fleurs, élaguer et arroser les roses et repeindre le banc du jardin216 »). Cependant, les deux personnages ont connu des destins bien différents : Harry Potter, quoique bon élève, n’obtient pas de notes exceptionnelles mais a de nombreux amis, est apprécié de Dumbledore et porte tous les espoirs des Forces du Bien ; Tom Riddle, élève de génie aux pouvoirs extraordinaires suscitant la méfiance de Dumbledore, est devenu Lord Voldemort, figure de proue des Forces du Mal et homme esseulé (« Il préférait agir seul. Le Voldemort adulte est pareil. Tu entendras beaucoup de ses Mangemorts affirmer qu’ils ont sa confiance, qu’eux seuls sont proches de lui, le comprennent, même. Ils se font des idées. Lord Voldemort n’a jamais eu d’amis et je crois qu’il n’en a jamais voulu217 »). Autrement dit, la saga de J.K. Rowling nous montre deux personnages étonnamment similaires dont la vie a emprunté deux chemins radicalement opposés. Revient au lecteur le soin de se demander pourquoi. Les livres laissent entendre qu’Harry Potter a pu faire preuve d’une certaine compréhension envers l’ennemi : quand Dumbledore lui explique que la mère de Voldemort s’est laissée mourir, refusant d’utiliser la magie pour sauver sa vie, le jeune héros s’étonne « Elle n’est même pas restée en vie pour son fils ?218 ». Face à cette question, Dumbledore « lève les sourcils » et demande « Eprouverais-tu de la compassion pour Lord Voldemort ? ». Harry Potter répond alors « promptement » par la négative, ce qui laisse entendre que cet élan de compréhension n’est pas admis au regard de son rôle dans l’histoire. A la toute fin de la saga, Harry Potter invite son ennemi à montrer des remords, laissant entendre que l’issue aurait pu être différente si Voldemort s’était repenti (« C’est tout ce qu’il te reste… J’ai vu ce que tu deviendras si tu ne le fais pas… Sois un homme… essaie… Essaie d’avoir des remords219 »). On rencontre un certain nombre de fan fictions qui exploitent ces éléments et créent des scénarios dans lesquels Dumbledore considère Voldemort comme « naturellement maléfique » tandis qu’Harry Potter se montre capable d’envisager une rédemption du mage noir (à travers, par exemple, un retour vers le passé pour adopter Voldemort et lui donner une enfance meilleure). Ce récit s’inscrit dans cette tendance et dresse l’acte d’accusation de Dumbledore, à qui Harry Potter reproche ses préjugés. La fan fiction débute et s’achève par une même phrase (« Oh Dumbledore, imbécile ! ») et oppose deux visions : celle de Dumbledore, qui voudrait montrer au héros que Tom Riddle « était maléfique depuis le début » et celle d’Harry Potter qui considère que « Les gens ne naissent pas maléfiques ». On assiste à un premier phénomène qui consiste à donner une couleur plus noire au personnage de Dumbledore en utilisant une sélection d’éléments du canon destinée à démontrer sa responsabilité dans le ralliement de Voldemort aux Forces du Mal (« Tu aurais pu empêcher ça, Dumbledore » ; « On crée ses propres ennemis, Dumbledore, et c’est toi qui as créé Voldemort »). Le récit lui fait porter cette responsabilité en utilisant des éléments du canon : « [Voldemort] a grandi seul et non désiré et quand mes parents sont morts, tu m’as condamné au même enfer », affirme Harry Potter dans la fan fiction. Dans le canon, c’est en effet Dumbledore qui a décidé de placer le jeune héros chez la famille Dursley malgré les réticences de sa collègue                                                                   215 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.189. 216 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.13. 217 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.191. 218 Ibid., chapitre 13, p.181. 219 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.498. 114   
  • Minerva McGonagall220. Harry Potter reproche aussi à Dumbledore d’avoir condamné Voldemort sans chercher à le sauver. On sait dans les livres de J.K. Rowling que Dumbledore a joué pour Harry Potter un rôle de mentor (« Je me souciais davantage de ton bonheur que de te faire connaître la vérité, davantage de ta tranquillité d’esprit que de mon plan, davantage de ta vie que des vies qui pourraient être perdues si le plan échouait221 ») là où l’homme a toujours regardé Voldemort comme une potentielle menace à autrui (« Je suis retourné à Poudlard avec l’intention de garder un œil sur lui, chose que j’aurais dû faire dans tous les cas étant donné qu’il était seul et sans amis mais que, déjà, j’avais le sentiment de devoir faire tant pour le bien des autres que pour le sien222 »). A l’inverse, certains éléments positifs de la personnalité de Dumbledore sont occultés par l’auteur de la fan fiction, qui écrit par exemple « Tu n’admets jamais tes propres erreurs mais tu n’es que trop heureux de souligner les erreurs des autres ». Or, dans le canon, il arrive à plusieurs reprises que Dumbledore porte un regard critique sur lui-même et admette ses erreurs : « J’essayais, en prenant mes distances avec toi, de te protéger. Une erreur de vieil homme223 » déclare-t-il à Harry Potter dans le cinquième livre de la saga. « Comme je te l’ai déjà prouvé, je fais des erreurs comme n’importe quel homme. A vrai dire, étant – tu me pardonneras – plutôt plus intelligent que la plupart des hommes, mes erreurs ont tendance à être, elles aussi, plus grandes224 », admet-il dans le sixième tome. Parallèlement à ce phénomène d’amplification des traits négatifs de Dumbledore, on assiste à une accentuation des similitudes entre Harry Potter et Voldemort. Elle passe à la fois par la reprise d’éléments du canon, qui sont appuyés par des précisions issues de l’imagination de l’auteur de la fan fiction. Ainsi, ce dernier affirme-t-il qu’Harry Potter, à l’instar du mage noir, voulait « être unique » car « on lui avait répété toute sa vie qu’il n’était personne ». Dans les ouvrages de J.K. Rowling, on constate que la famille d’accueil du jeune garçon ne l’appelle jamais par son prénom mais par un surnom impersonnel (« Boy »), donnant l’image d’une identité diminuée. L’auteur indique aussi qu’Harry Potter a éprouvé le souhait de faire souffrir la famille Dursley et qu’il volait lui aussi de petits objets en signe de rébellion. Dans le canon, cet aspect n’est jamais évoqué et l’histoire va au contraire dans le sens d’une pacification de leurs rapports au fil des années225. La fiction propose une réponse à ce débat entre inné et acquis, en donnant à Harry Potter l’occasion de s’exprimer sur les raisons pour lesquelles il n’a jamais été attiré par les Forces du Mal : « J’ai vu ce que je pourrais devenir si jamais j’allais trop loin. Ca n’a rien à voir avec l’amour ; comme lui, je ne l’ai jamais connu ». Cette citation fait référence à plusieurs éléments du canon :  d’une part, Lord Voldemort a connu certains dommages irréversibles en plongeant dans la magie noire (son apparence physique s’est notamment transformée et il a perdu la beauté qui le caractérisait dans sa jeunesse) ;  d’autre part, Dumbledore explique dans l’œuvre de J.K. Rowling que la différence majeure entre le mage noir et Harry Potter réside dans la capacité à aimer, que Voldemort ne possède pas : « "Tu n’as jamais été attiré par la Magie Noire, tu n’a jamais, même une seule seconde, montré le moindre désir de devenir l’un des partisans de Voldemort !" "Bien sûr que non !" répondit Harry avec indignation. "Il a tué ma mère et mon père !" "En résumé, tu es protégé par ta capacité à aimer !" répondit vivement                                                                   220 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, pp.15-16. 221 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 37, p.626. 222 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.190. 223 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 37, p.617. 224 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 10, p.138. 225 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3 “The Dursley departing”, pp.30-38. 115   
  • Dumbledore226 ». Cependant, l’auteur de la fan fiction choisit d’insister sur une hypothétique similitude entre Harry Potter et Lord Voldemort… là où le canon comporte de nombreux témoignages indiquant qu’Harry Potter a été aimé, du moins à partir de son entrée à l’école de sorcellerie de Poudlard (aimé par ses amis, par Dumbledore, par son parrain Sirius Black, etc). RESUME ET DISCLAIMER La fan fiction ne comporte pas de disclaimer. Quant au résumé, il permet de confirmer la temporalité dans laquelle se situe le récit : « les pensées d’Harry après avoir vu un souvenir de Tom Riddle ». UNDERSTANDING SYMPATHY LIEUX ET TEMPORALITE La fiction rejoue une scène des livres de J.K. Rowling : celle de l’affrontement final entre Harry Potter et Voldemort. Elle n’en modifie pas l’issue (survie du jeune héros, mort du mage noir) mais intercale une séquence entre deux scènes du canon – celle où les deux adversaires se lancent un ultime sort et celle de la mort de Voldemort – présentées comme consécutives dans l’œuvre commerciale. L’auteur choisit pour Voldemort une lente agonie là où J.K. Rowling a opté pour une mort instantanée (« Voldemort tomba en arrière, les bras écartés, les pupilles fendues des yeux rouges roulant vers le haut. Tom Riddle heurta le sol avec une finalité mondaine, son corps faible et recroquevillé, les mains blanches vides, le visage serpentin dépourvu d’expression et inconscient. Voldemort était décédé227 »). Du fait de cette temporalité particulière, la fan fiction débute par une réécriture d’une scène du canon (qui s’étend entre « Avada Kedavra » et « his own wand still held safely in his other hand »). Les incantations magiques prononcées par chaque adversaire sont reprises à l’identique tandis que le reste du passage paraphrase l’œuvre de J.K. Rowling : « la baguette de sureau sembla se dégager de la poigne du mage noir. Elle vola dans les airs en tournant sur elle-même », écrit l’auteur de la fan fiction, là où J.K. Rowling expliquait : « Harry […] vit la baguette de sureau s’envoler haut […] en tournoyant dans les airs ». La fan fiction explique qu’Harry Potter « a attrapé la baguette de sureau au vol comme si c’était le vif d’or » là où J.K. Rowling faisait elle aussi référence au Quidditch, en mentionnant qu’Harry Potter avait saisi la baguette au vol « avec le talent infaillible d’un Attrapeur ». Le récit évoque la réaction de Voldemort en voyant Harry Potter s’emparer de la baguette, ce que les livres ne font pas : cependant, l’auteur de la fan fiction le fait en s’inspirant de certaines descriptions données par J.K. Rowling sur le déroulement de l’affrontement final entre les deux ennemis. Ainsi, l’auteur évoque la haine et la confusion ; la saga Harry Potter mentionnait ces mêmes émotions (« il vit le choc se dessiner sur le visage serpentin », « de toutes les choses qu’Harry lui avait dites, au-delà des révélations et du sarcasme, rien n’avait choqué Voldemort à ce point228 » ; la haine ressentie par le personnage se manifeste aussi à travers sa manière de s’exprimer : il crie, hurle, coupe la parole, répond violemment, etc). PERSONNAGES Un personnage prend dans cette scène une importance toute particulière : Hermione Granger. Dans le livre de J.K. Rowling, l’affrontement final est centré sur Harry Potter et Lord Voldemort : les autres personnages adoptent un statut indifférencié (« la foule ») et un rôle passif (« Le silence tomba abruptement et complètement », « "Je ne veux que personne d’autre n’essaie d’aider" annonça Harry d’une voix forte229 »). Ce silence général institué au début du combat prend fin dans les livres à travers les hurlements de joie de la foule constatant la mort de Voldemort. Ici, c’est aussi un cri qui rompt le silence… mais c’est cette fois-ci celui de                                                                   226 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 23, p.344. 227 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.500. 228 Ibid., chapitre 36 “The Flaw In The Plan”, pp.487-503. 229 Ibid., chapitre 36, p.495. 116   
  • Voldemort lui-même. Cet élément déclencheur marque le début de l’agonie du personnage, que l’auteur de la fan fiction place alors dans une situation de grande faiblesse, à la fois morale et physique : il est privé de sa baguette magique, souffre, on lit sur son visage « l’incompréhension et le désarroi ». Le rôle du son est ici déterminant : il sert à la fois de transition entre une scène issue du canon et une scène originale et de leitmotiv poussant le personnage d’Hermione à s’approcher du mourant (« elle ne savait pas qu’un être humain, qui plus est aussi déshumanisé que l’était Voldemort, pouvait convertir un bouleversant désespoir en son »). Dans un premier temps, ces cris de douleurs marquent seuls la scène. D’une certaine manière, ils semblent amener les spectateurs à tourner leur attention vers le personnage gisant au sol. Dans un second temps, c’est au tour de ce même personnage d’établir un contact visuel avec les gens qui l’entourent : les Forces du Bien, partagées entre bonheur et attente ; les Forces du Mal, qui oscillent entre tristesse et soulagement (l’œuvre de J.K. Rowling a en effet montré que certains Mangemorts n’étaient pas entièrement fidèles à Lord Voldemort, à l’instar de la famille Malfoy qui, à la fin de la bataille, se retrouve dans le château de Poudlard au milieu des survivants des Forces du Bien230). Justement, Lucius Malfoy est décrit par l’auteur de la fan fiction comme portant un regard d’indifférence totale sur son ancien maître. L’échange de regards entre Voldemort et le « public » ainsi rassemblé permet ensuite à l’auteur d’instaurer une relation entre eux, dont Hermione Granger s’avère être la figure de proue. Explorant mentalement la vie de Voldemort, elle décide, mue par sa compassion, de l’accompagner dans ses derniers instants : l’auteur établit un parallèle entre la vie solitaire menée par le mage noir (déjà évoquée dans l’analyse de la fiction précédente : Voldemort n’avait pas d’amis, seulement des partisans qui portaient sur lui un regard particulier) et sa mort, seul au milieu d’un champ de bataille, donné en spectacle à un parterre de témoins. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, Voldemort incarne non seulement la puissance mais aussi la déshumanisation. Même dans les moments où le personnage se trouve dans un état de relative faiblesse, il parvient à accomplir des actes témoignant de son pouvoir : par exemple, bien que dépourvu de forme corporelle, il réussit à posséder l’un des professeurs de Poudlard, Quirinus Quirrell, afin de pouvoir approcher Harry Potter ; à une période où il est dépendant de son assistant Wormtail, il commandite le meurtre d’un jardinier par son fidèle serpent, Nagini. De même, la vie du personnage témoigne d’une perte croissante de son humanité : dans sa quête d’immortalité, son âme se fracture jusqu’à ce qu’il n’en subsiste qu’un septième ; le physique de Voldemort devient de plus en plus proche de celui d’un serpent (de sombres, ses yeux deviennent rouges ; son nez s’efface, etc). Ici, l’auteur de la fan fiction manifeste le souci de redonner au mage noir une part d’humanité afin d’introduire sa rédemption. Cela passe par un affaiblissement physique qui l’empêche de lutter mais surtout par un affaiblissement moral : celui d’être confronté à sa plus grande peur, la mort (« Il n’y a rien de pire que la mort, Dumbledore231 »). Dans un premier temps, le personnage se conforme à l’image que le canon aurait donnée de lui : il lutte, par le regard mais aussi en tentant de relever la tête (on notera le symbolisme du geste). Il finit par abandonner la partie. Immobile, incapable de répondre par la violence, il recourt alors à la parole. Les propos tenus s’appuient sur la personnalité de Voldemort telle qu’elle est décrite dans le canon :  « Tu es faible », dit-il à Hermione qui cherche à l’aider. Dans ses livres, J.K. Rowling indique en effet que Voldemort considère les émotions humaines (la colère232 ou encore le fait d’éprouver de la culpabilité en voyant ses amis souffrir233) comme des faiblesses.  Hermione évoque l’amour et affirme qu’il prime sur l’usage de la magie noire, ce à quoi Voldemort répond « Tu mens ». Dans le canon, il adopte la même réaction de déni lorsqu’Harry Potter évoque l’amour que Severus Snape, ancien Mangemort, portait à sa mère, Lily Evans Potter : « Il la désirait                                                                   230 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.501. 231 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.607. 232 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.236. 233 Ibid., chapitre 32, p.442. 117   
  • [physiquement], c’est tout ! Mais quand elle est morte, il a reconnu qu’il y avait d’autres femmes, d’un sang plus pur, plus dignes de lui ».  Voldemort injurie Hermione en la traitant de « Sang-de-Bourbe ». Dans le canon, il n’hésite pas à employer l’insulte au sujet de la mère d’Harry Potter : « L’amour, qui ne m’a pas empêché d’écraser ta Sang-de-Bourbe de mère comme si c’était un cancrelat, Potter234 ». Le personnage d’Hermione Granger répond en utilisant là aussi un élément du canon : le fait que Voldemort lui-même ne soit pas un Sangpur mais un Sang-mêlé, né d’une mère magicienne et d’un père moldu. Le personnage de Voldemort, qui s’était une première fois abandonné à la douleur en cessant de lutter physiquement, s’abandonne une deuxième fois en arrêtant la lutte verbale avec Hermione. Il sort alors entièrement de sa description telle qu’elle est donnée dans le canon, faisant preuve de compréhension (dans l’œuvre de J.K. Rowling, il tend à éluder les problèmes sans chercher à les comprendre à travers des réponses comme « ça n’a pas d’importance », « quelle importance ?235 ») et finissant par comprendre le mal qu’il a fait autour de lui. RESUME ET DISCLAIMER La fan fiction ne comporte pas de disclaimer mais propose une note de l’auteur qui insiste sur le caractère délibéré de l’écart au canon, expliquant que le récit a été écrit « en dépit du fait que J.K. Rowling ait dit que le seul personnage de ses livres réellement incapable de repentir était Voldemort ». Cet élément a été donné par l’auteur lors d’une rencontre avec ses fans en 2006, au cours de laquelle elle a déclaré : « Je crois que presque tout le monde est capable de se racheter. Néanmoins, dans certains cas, comme la réalité nous l’a montré… si un psychologue avait un jour la possibilité de mettre Voldemort dans une pièce, de le coincer et de lui retirer sa baguette magique, je pense qu’il serait catégorisé comme psychopathe… Donc il y a des gens pour qui, quelle que soit la manière dont on appelle ça – trouble de la personnalité ou maladie – la rédemption n’est pas possible236 ». Cela témoigne de la part de l’auteur de la fan fiction d’une connaissance de l’œuvre qui va audelà des livres eux-mêmes : en faisant le choix de dévier de la ligne directrice fixée par le canon, l’auteur montre sa capacité à adopter une certaine distance critique avec les livres. Le personnage de Voldemort devient ainsi ce que le lexique des fan fictions qualifie de « out-ofcharacter » (en abrégé OoC) : autrement dit, il agit d’une manière non conforme à ce qui est attendu de lui au regard des informations fournies par l’auteur de l’œuvre commerciale. A FAMILY OF MY OWN ANALYSE La fan fiction repense ici totalement les notions de Bien et de Mal par rapport à la manière dont elles ont été écrites dans le canon. Harry Potter ne donne pas de ces deux concepts une vision manichéenne, bien que l’intrigue mette en scène une lutte entre magie blanche et magie noire, entre Forces du Bien et Forces du Mal. Les personnages sont pour la plupart plus nuancés qu’un simple statut de « bon » ou de « méchant ». Ainsi, Severus Snape est capable du pire (il s’est allié à Voldemort et a causé la mort des parents d’Harry Potter) mais est aussi doué d’une capacité à aimer et à protéger, au péril de sa propre vie. Dudley Dursley, le cousin obèse qui a pris Harry Potter comme souffre-douleur, finit par lui témoigner une forme de reconnaissance237.                                                                   234 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.497. 235 Ibid., chapitre 36, pp.498-499. 236 ROWLING J.K. (2006), « An Evening With Harry, Carrie And Garp : readings and questions », Radio City Music Hall, New York, Etats-Unis. 237 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3 “The Dursleys Departing”, pp.30-38. 118   
  • Dumbledore, qui se bat pour le bien suprême238, a pourtant caché à Harry Potter qu’il allait devoir se sacrifier pour détruire Voldemort. Le bien, comme le mal, ne sont jamais absolus et la saga littéraire envisage la quasitotalité des personnages comme capables des deux : ainsi, Dumbledore n’utilise pas la magie noire non pas parce qu’il ne la maîtrise pas mais parce qu’il s’y refuse (« "Vous me flattez", déclara Dumbledore calmement. "Voldemort avait des pouvoirs que je n’aurai jamais". "Uniquement parce que vous êtes trop… disons… noble pour vous en servir"239 »). Les livres distinguent aussi le mal fait avec l’intention de nuire… et le mal causé involontairement, sur lequel ils portent un jugement moins dur (on prendra pour exemple la scène où Harry Potter cause de graves blessures à son ennemi Draco Malfoy et déclare « Je ne voulais pas que ça arrive » tout en se montrant « horrifié par ce qu’il avait fait240 »). Le fait que J.K. Rowling glisse en chaque personnage du Bien une part d’ombre et en chaque antagoniste un espoir de rédemption ouvre un large champ à l’imagination des auteurs de fan fictions. D’une certaine manière, les personnages sont perçus comme des funambules oscillant entre Bien et Mal, portant des poids qui les font vaciller tour à tour de l’un à l’autre, et le moindre élément perturbateur est susceptible de modifier leur trajectoire. Souvent, ces personnages qui basculent « de l’autre côté » font l’objet d’avertissements dans les résumés de fan fictions. Ces avertissements respectent une terminologie codifiée comportant le nom du personnage concerné précédé d’un point d’exclamation signifiant la mise en garde, et d’une explication sur ce que le lecteur peut attendre de l’histoire. On citera comme exemple Dark!Harry (Harry Potter se rallie ou appartient aux Forces du Mal), Manipulative!Dumbledore (Dumbledore est présenté comme un manipulateur) ou Evil!Dumbledore (Dumbledore est montré comme un personnage malfaisant). On trouve aussi des terminologies plus élaborées, comme celle de Grey!Harry : le gris étant un mélange du noir et du blanc, cet avertissement caractérise des fan fictions où le héros Harry Potter n’est ni partisan des Forces du Bien, ni partisan de Voldemort. Il peut être amené à faire appel aussi bien à la magie blanche qu’à la magie noire mais jamais sans raison. La fan fiction ici étudiée montre le personnage de Dumbledore sous un angle particulièrement négatif puisque l’intrigue le décrit comme coupable du meurtre des parents d’Harry Potter. En constituant le corpus, nous avons pu constater que les fan fictions présentant Dumbledore sous un angle négatif étaient légion. Un sondage réalisé sur le site FanPop.com auprès de lecteurs d’Harry Potter révélait en 2011 que 38% d’entre eux lui attribuaient des surnoms à connotation négative (« le vieil imbécile fou » et « le vieux schnoque qui se mêle des affaires des autres241 »). Dans le canon, le personnage est effectivement montré comme un être capable de manipulation mais aussi comme un homme qui a côtoyé de très près les Forces du Mal : conscient de son pouvoir, il a entretenu une amitié avec le mage noir Grindelwald242 et a, à une période, envisagé la supériorité des magiciens par rapport aux personnes non-magiques. Ce passé trouble, mêlé à sa puissance et à sa capacité à échafauder des plans complexes, explique sans doute pourquoi tant d’auteurs de fan fictions dressent du personnage un portrait négatif. A Family Of My Own s’éloigne profondément du canon : outre le fait que l’histoire inverse le statut des deux leaders (Voldemort devenant pour Harry Potter un mentor tandis que Dumbledore devient un assassin), la fan fiction affecte aussi l’identité même du héros (son véritable prénom serait « Griffith », il est homosexuel et est attiré par celui qui est son ennemi dans le canon, Draco Malfoy) et son schéma familial (orphelin dans le canon, il a ici des parents et une sœur jumelle, Sarina, qui est l’une de ses ennemies du canon, Pansy Parkinson). L’intrigue implique aussi que Voldemort pu être marié, qu’Harry Potter accepte sans lutter d’aller vivre avec le mage noir en apprenant qu’il est son père biologique. Le personnage n’oppose en effet aucune résistance quand                                                                   238 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 18, p.246. 239 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.14. 240 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 24, p.352-353. 241 Sondage « Comment appelez-vous Dumbledore ? » sur Fanpop.com : http://www.fanpop.com/spots/deatheaters/picks/results/827036/how-call-dumbledore [consulté le 3 juin 2012]. 242 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 18, p.246. 119   
  • Severus Snape lui annonce la nouvelle : pas de cris, pas de choc, pas de surprise, pas de contestation ou de doute. De même, il désigne rapidement Voldemort par le terme « mon père » tandis que l’homme l’appelle « mon cher fils ». Il est peu probable qu’il s’agisse là d’une méconnaissance du canon ; cela montre plus vraisemblablement que l’auteur d’une fan fiction décide du degré de liberté qu’il donne aux personnages. Ici, le fait qu’Harry Potter aille à la rencontre de son père biologique est un élément essentiel du scénario ; par conséquent, l’auteur réprime tout élément susceptible de s’opposer à la survenue de cette rencontre. L’histoire fait alterner les points de vue des personnages de manière explicite, ce que l’on rencontre dans certaines fictions : en d’autres termes, l’auteur réécrit deux fois – rarement plus – la même scène ou la même séquence temporelle en adoptant le point de vue de deux personnages différents ou raconte l’histoire en changeant de point de vue afin que le lecteur puisse suivre l’évolution émotionnelle de la relation dans les moindres détails. Cette technique révèle à quel point la fan fiction peut servir de « laboratoire » pour l’étude des ressentis des personnages. La fan fiction est ici segmentée en 21 chapitres. Outre quelques cliffhangers qui rythment le récit, on constate que ces chapitres sont souvent guidés par l’inspiration de l’auteur et par ses contraintes personnelles. Ainsi, à la fin du sixième chapitre, l’auteur affirme-t-il « Je sais que c’est un chapitre plus court mais comme je le disais plus tôt, j’ai eu une énorme panne d’inspiration ». Le chapitre 9 débute par cette remarque : « Après celui-ci, mes mises à jour pourraient être moins fréquentes. L’école a officiellement commencé ». Ces notes de début ou de fin de chapitre sont aussi l’occasion pour l’auteur de s’adresser au lecteur et de porter un regard critique sur sa production : « Je sais qu’il y avait beaucoup d’événements sans importance dans ce chapitre mais je promets que le prochain chapitre sera plus intéressant » (chapitre 12). Par ailleurs, A Family Of My Own illustre le caractère incertain que revêtent les fan fictions longues. A l’instar des séries télévisées qui peuvent être interrompues abruptement si les audiences ne suivent pas et si la réception par le public est mauvaise, les fan fictions peuvent également s’arrêter ou s’interrompre : les auteurs disposent de statistiques qui leur permettent de savoir si leur récit est lu, commenté, ajouté aux favoris, si des lecteurs se sont abonnés aux mises à jour ou non. Ces réactions constituent souvent pour l’auteur une motivation à poursuivre (« Les critiques sont le remède à la panne d’inspiration », écrit l’auteur à la fin du chapitre 9). DISCLAIMER Le disclaimer fait ici partie intégrante d’une note introductive de l’auteur qui explique « avoir voulu s’essayer » à l’écriture de cette fan fiction, basée sur l’un de ses rêves. L’auteur affirme que « la plupart de [ses] rêves tournent autour de l’univers Harry Potter » et ajoute « malheureusement, je n’en suis pas propriétaire ». Le rêve est l’une des inspirations régulièrement mentionnées par les auteurs de fan fictions. Rêve endormi ou rêve éveillé, il est difficile de le savoir tant les auteurs mentionnent souvent avoir été inspirés par ce qu’ils appellent un plot bunny : un scénario obsédant qui leur trotte dans la tête inlassablement jusqu’à ce qu’ils se décident à l’écrire… SCENARIO 3 LOST MEMORIES TEMPORALITE L’auteur fournit des informations relatives à la temporalité de sa fan fiction dans une note préalable, qui précise que l’histoire se joue « après The Goblet Of Fire, pendant l’été ». On constate que la note mélange deux temps : le temps de l’intrigue et le temps de la saga littéraire. D’une certaine manière, l’été constitue le moment où ces deux temporalités distinctes se rejoignent : en effet, chaque livre de J.K. Rowling retrace une année de scolarité à l’école de sorcellerie de Poudlard pour Harry Potter. L’été marque donc à la fois la transition vers le prochain livre et une nouvelle étape de la vie du héros. 120   
  • La transition entre les livres Harry Potter And The Goblet Of Fire et Harry Potter And The Order Of The Phoenix s’avère très singulière dans la saga. Dans la réalité, il s’est écoulé trois ans entre la publication des deux livres, le second étant d’ailleurs le plus long de toute la saga Harry Potter. Dans la fiction, Voldemort a repris une forme corporelle se rapprochant de celle d’un être humain, le lien entre lui et Harry Potter va donc revêtir de nouvelles formes (télépathie, etc). Par ailleurs, le héros a subi de plein fouet le décès d’un être proche à la fin du quatrième livre, le cinquième marquant l’éloignement et/ou la disparition progressive des figures paternelles (Dumbledore sera remplacé par Dolores Umbridge tandis que Sirius Black mourra). La porte de l’enfance semble donc se fermer pour Harry Potter. DESCRIPTION DES PERSONNAGES Harry Potter souffre de troubles de la mémoire et a oublié jusqu’à son nom. Lorsqu’il reprend conscience, la magie lui semble anormale : il a l’impression d’être entré « dans la maison d’un fou », ce qu’il voit lui paraît « impossible ». Ce choix n’est pas anodin : malgré sa perte de mémoire, le héros aurait très bien pu ne pas être choqué par la magie, censée faire partie de sa vie depuis plusieurs années déjà. Cela donne l’impression que l’auteur de la fan fiction ne s’est pas positionné comme « interne à l’histoire » mais a au contraire adopté un point de vue externe, dans un monde où la magie n’existe pas et où toute manifestation magique serait donc particulièrement étonnante pour qui en serait témoin. Le héros se trouve en quelque sorte dépossédé de ce qui fait sa singularité. Les personnages de l’histoire seraient pour la plupart identifiables sans être nommés grâce à des éléments descriptifs très typiques :  « une femme rondelette aux cheveux roux » qui appelle Harry Potter « Harry dear » : dans le canon, c’est de cette manière que Molly Weasley s’adresse au jeune héros243. La description que l’œuvre de J.K. Rowling donne d’elle est la suivante : « Une femme rondelette qui parlait à quatre garçons, tous ayant les cheveux d’un roux flamboyant244 ».  « un homme aux cheveux noirs lui tombant sur les épaules » : cette description s’inspire non pas du Sirius Black des livres de J.K. Rowling mais du Sirius Black des films tirés de la saga littéraire. En effet, dans le canon au sens strict, la description du personnage est plus variable : lors de sa première rencontre avec Harry Potter, il est décrit comme un homme ayant « une masse de cheveux emmêlés et sales qui pendaient jusqu’à ses coudes245 » ; quand les deux hommes se reparlent dans le livre suivant de la saga, Sirius Black a « les cheveux courts et propres » et « le visage plus rond246 ». Dans les films, à l’inverse, il a des cheveux sombres lui arrivant aux épaules. L’usage de cette description présuppose une certaine connaissance par le lecteur de l’univers d’Harry Potter au sens large (livres et films).  « un homme avec les cheveux légèrement grisonnants et le regard sympathique » : cela correspond à la description donnée de Remus Lupin par le canon. Quoique jeune, il est décrit comme ayant les cheveux « châtains parsemés de gris247 » ; il a le tempérament « joyeux248 » et est souvent décrit comme souriant dans les livres.  un homme « dont l’œil se retournait dans son orbite » : l’Auror surnommé Mad-Eye Moody dans les livres de J.K. Rowling est décrit comme possédant un « œil bleu qui bougeait sans cesse, sans ciller, et qui roulait vers le haut, vers le bas, d’un côté et de l’autre, presque indépendamment de l’œil                                                                   243 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3, p.28. 244 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 245 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.223. 246 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 19, p.231. 247 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.56. 248 Ibid., chapitre 8, p.108. 121   
  • normal249 ».  « un vieil homme » aux « lunettes en demi-lune posées sur le nez » : Dumbledore est décrit dans le canon comme un homme « très vieux » dont les yeux bleus brillaient derrière « ses lunettes en demilune250 ».  Ron Weasley affirme être « mort de faim ». Or, l’affection du personnage pour la nourriture est mentionnée à maintes reprises dans les livres de J.K. Rowling.  Voldemort possède Harry Potter. Sa présence est instantanément reconnaissable car il est fait mention d’yeux rouges en forme de fente, d’une voix sifflante, de l’utilisation d’un langage particulier, le Fourchelang. Dans le canon, le mage noir est le seul à parler cette langue comprise des serpents, aptitude qu’il a héritée de son ancêtre Salazar Serpentard. Harry Potter l’a acquise quand Voldemort lui a transféré certains de ses pouvoirs en assassinant ses parents. On notera que dans la fan fiction, comme dans l’œuvre de J.K. Rowling, Dumbledore s’adresse à Voldemort en utilisant son prénom de naissance, Tom251. Malgré le recours à ces descriptions stéréotypiques, on constate dans la fan fiction plusieurs erreurs ou incohérences avec le canon :  Le parrain d’Harry Potter, Sirius Black, est présent aux côtés de son filleul à Poudlard : dans le canon, cette situation ne pourrait pas se produire car Sirius Black doit se cacher, étant accusé d’être responsable de la mort de James Potter et Lily Evans : « Comme tout le monde pense que je suis un fou à l’origine d’un massacre et que le Ministère a mis ma tête à prix pour 10000 Gallions, je peux difficilement flâner dans la rue252 », explique le personnage dans l’un des livres.  Dumbledore tente de délivrer Harry du mage noir qui le possède en prononçant une phrase empruntée non pas aux livres mais aux films : « Harry, ce ne sont pas vos ressemblances qui comptent, ce sont vos différences253 ». Dans la fan fiction, cette citation est utilisée d’une manière maladroite (« Harry, ce ne sont pas vos ressemblances qui font que vous êtes identiques, ce sont vos différences »). D’une certaine manière, cela témoigne à la fois d’une volonté de respecter un « canon élargi » (incluant les films tirés de la saga littéraire) et d’une méconnaissance de ces mêmes références. Au-delà des erreurs, la préoccupation de produire un récit cohérent avec l’univers de J.K. Rowling semble bel et bien exister. La description de toute cette scène s’appuie sur les films et non sur les livres : à titre d’exemple, quand Voldemort s’échappe du corps du jeune héros, ce dernier est dans la fan fiction « projeté sur le dos » là où dans les ouvrages il reste « allongé au sol, face contre terre »254. RESUME ET DISCLAIMER Le résumé de la fiction précise simplement qu’il s’agit d’un « one-shot », autrement dit, d’une histoire courte écrite d’un seul jet sans qu’une suite ne soit envisagée. Quant au disclaimer, il porte spécifiquement sur les personnages mais ne mentionne pas les autres éléments constitutifs de l’histoire (lieux, intrigue, etc). Il permet à l’auteur de manifester sa reconnaissance envers J.K. Rowling tout en lui attribuant la paternité de l’œuvre : « Aucun des personnages ne m’appartient. Ils appartiennent, bien entendu, à la talentueuse J.K.                                                                   249 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.132. 250 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.12. 251 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.607. 252 Ibid., chapitre 5, p.80. 253 YATES, D. (2007), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, Warner Bros. 254 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.609. 122   
  • Rowling ». THE TAPE DESCRIPTION DES PERSONNAGES L’auteur a choisi un registre humoristique et, à ce titre, doit instaurer une complicité avec son lecteur : c’est à travers le partage de références communes et leur détournement que va s’établir ce lien. Ici, les personnages sont tournés en ridicule et les procédés utilisés mêlent comique de situation et comique de caractère : des personnages familiers sont placés dans un contexte familier mais leurs préoccupations se révèlent triviales, leurs réactions inattendues et les retournements de situation inévitables. Avant d’adopter une forme strictement narrative, l’auteur introduit ses personnages en mobilisant la fonction référentielle du langage : autrement dit, il communique des données objectives (« Age des personnages : Voldemort 55 ans, Draco 16 ans »). Ces données placent d’emblée Voldemort dans une posture hors-canon : en effet, dans l’histoire de J.K. Rowling, le personnage est né en 1926 tandis que Draco Malfoy est né en 1980. Dans la saga, cette différence d’âge joue un rôle concret :  Draco Malfoy étant encore scolarisé, il ne figure pas parmi les personnes les plus directement exposées à Voldemort.  Le mage noir a fréquenté Poudlard à la même époque que le grand-père de Draco Malfoy, si bien qu’il exerce en quelque sorte un double ascendant sur l’adolescent : Voldemort est le maître de Lucius Malfoy, qui lui-même veut faire admettre son fils Draco au sein des Mangemorts. Dans la fan fiction, cet ordre générationnel est bouleversé ce qui permet d’instaurer une proximité dans la relation entre Draco et Voldemort, qui serait impossible dans le canon. Cela justifie en quelque sorte que le mage noir ait tant d’interactions avec l’adolescent là où, dans l’œuvre de J.K. Rowling, il lui accorde une importance toute relative. Au-delà de cette proximité, les personnages ont chacun un statut ambivalent puisque l’auteur leur prête certaines caractéristiques stéréotypiques tout en les détournant. Ils doivent rester reconnaissables dans leur essence :  Voldemort incarne donc le dominant de la relation, celui dont on craint la colère et qui ne tolère pas l’échec. C’est lui qui confie une mission, c’est lui qui s’assurer qu’elle est remplie et c’est lui qui punit quand elle ne l’est pas. Dans les livres de J.K. Rowling, Voldemort ne confie qu’une seule mission en propre à Draco Malfoy : commettre le meurtre de Dumbledore. Le jeune homme n’y parvient pas et l’on sait que le mage noir ne pardonne pas les échecs (« Je n’ai pas le choix ! Je dois le faire ! Sinon il me tuera ! Il tuera toute ma famille !255 » déclare Draco Malfoy à Dumbledore dans la saga). L’autorité de Voldemort se manifeste à travers des éléments verbaux (il se fait appeler « Maître » comme dans le canon256) ou encore des éléments gestuels (on s’agenouille devant lui comme dans le canon257). Comme dans l’œuvre de J.K. Rowling, le mage noir attache de l’importance à la loyauté : dans Harry Potter And The Goblet Of Fire, Voldemort précise bien « Je ne pardonne pas. Je n’oublie pas »258 ; cependant, sa colère ne l’empêche pas, dans la même scène, d’être reconnaissant envers son assistant qui l’a aidé. Dans la fan fiction, l’homme fait preuve de la même clémence au nom de la loyauté : « Je ne te tuerai pas. Tu es un partisan loyal et tes parents sont eux aussi des partisans qui me sont loyaux ».  Draco Malfoy porte en lui, comme dans le canon, une forme de fragilité : dans la fan fiction, il pleure, se décrit comme un « sale gosse terrifié qui dort avec une veilleuse ». Dans Harry Potter And The HalfBlood Prince, Moaning Myrtle dit de lui : « Il est sensible, lui aussi les gens le tyrannisent, il se sent                                                                   255 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 27, p.397. 256 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, p.430. 257 Ibid., chapitre 32, p.434. 258 Ibid., chapitre 32, p.436. 123   
  • seul et n’a personne à qui parler et il n’a pas peur de montrer ses sentiments et de pleurer259 ». Le comique naît de plusieurs procédés :  Certains traits sont accentués : tel est le cas par exemple de la couardise de Draco. Dans le canon, il entretient une relation très proche avec ses parents (il se réfère sans cesse à l’opinion de son père260, sa mère finira même par mentir à Voldemort pour sauver son fils261). Dans la fan fiction, cet attachement filial est exacerbé (« mes parents me bordent tous les soirs »).  On constate des ruptures d’ordre logique :  des écarts entre ce qui est attendu d’un personnage et ce qu’il fait réellement ; par exemple, le programme télévisé favori de Voldemort est Scooby-Doo, un dessin animé datant de la fin des années 60. Outre le décalage entre l’âge du personnage et la cible du programme en question (créé pour redynamiser la case de programmation du samedi matin sur CBS en touchant un public d’enfants), le choix n’est pas anodin puisque les épisodes de Scooby-Doo visaient à résoudre des mystères impliquant des phénomènes paranormaux et des créatures surnaturelles qui ne sont pas sans rappeler l’univers d’Harry Potter.  des renversements brutaux de situation : ainsi, Voldemort se met subitement à considérer que Draco est une fille et à le traiter comme tel. S’instaure alors un comique de langage à travers un échange rythmé entre les deux personnages : « Je suis un homme », « Tu es une très jolie fille », « Je suis un homme, Maître », « Tu devrais te laisser pousser les cheveux pour ressembler davantage à une femme » « Je suis un putain de mec, pourquoi vous ne voulez pas comprendre ça ? »  Ces différentes formes de comique sont poussées jusqu’à l’absurde lorsque la scène prend une tournure sexuelle (Voldemort demandant à Draco « Un pénis ? Tu es une fille donc tu n’en as pas. Hé, tu veux voir le mien ? »). Etant inattendus, imprévisibles et ne répondant à aucune logique, ces propos créent dans le récit un non-sens. Le pacte auteur-lecteur naît de la reconnaissance des éléments canons et de la manière dont ils ont été distordus. Cela suppose donc une certaine maîtrise du récit et des personnages dans leurs dimensions langagière, situationnelle, gestuelle et attitudinale. On notera que l’humour est l’un des genres les plus populaires en matière de fan fictions (pas moins de 21.7% des potterfictions postées sur le site FanFiction.net sont humoristiques). DISCLAIMER La fan fiction comporte un disclaimer qui fait référence à une « paternité élargie » de l’œuvre : « Je ne suis pas propriétaire d’Harry Potter », écrit l’auteur, « tous les droits de la saga Harry Potter appartiennent à J.K. Rowling et à toutes les autres personnes qui ont pris part à la saga Harry Potter ». Très souvent, ces « autres personnes » désignent les éditeurs anglais et étrangers des livres et, parfois, les équipes impliquées dans le tournage des films. Au sens légal, J.K. Rowling est la titulaire des droits mais l’on constate que certains auteurs de fan fictions semblent envisager le disclaimer non pas comme une clause de non-paternité mais davantage comme une manière de rendre hommage à leurs sources d’inspiration… qui peuvent aller au-delà de l’auteur de l’œuvre commerciale lui-même (dans le cas d’Harry Potter, cela peut inclure les acteurs des films tirés de la saga, les réalisateurs, etc).                                                                   259 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 21, p.313. 260 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12 “The Polyjuice Potion”. 261 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.488. 124   
  • TRICKY TRANSFORMATION ANALYSE Certaines fan fictions mettent en scène le rajeunissement volontaire ou accidentel d’un personnage suite à un sort, un voyage dans le temps ou la consommation d’une Potion. C’est le cas de Tricky Transformation, dans laquelle le professeur Severus Snape est prisonnier du corps d’un petit garçon de deux ans après avoir rêvé de redevenir enfant au moment où il retrouvait sa forme humaine après s’être transformé en animal. Etre enfant dans une fan fiction, c’est avant tout être dépendant du bon vouloir d’autrui et devoir solliciter de l’aide auprès des « plus forts ». Rajeunir un personnage le place dans une situation d’infériorité et de perte d’autonomie qui permet à l’auteur d’acquérir plus de contrôle sur lui. Cela peut également conduire à une inversion des rapports générationnels tels qu’ils sont définis par le canon : c’est le cas dans cette fiction où Severus Snape est pris en charge par Harry Potter bien que ce dernier ait théoriquement quelques décennies de moins que lui. Ces intrigues visent souvent à désamorcer des conflits relationnels ou à explorer la psychologie d’un personnage. Dans le cas de Tricky Transformation, le récit met en présence deux personnages qui, dans le canon, semblent se haïr mutuellement. Là où Harry Potter, à l’instar de son père James, est un adolescent sociable, entouré d’amis et populaire, Severus Snape est froid et indépendant (J.K. Rowling dit de lui : « James était tout ce que Snape voulait être : il était populaire, il était bon en Quidditch, bon en presque tout. Et Snape était juste ce petit énergumène baignant jusqu’au cou dans la magie noire262 »). Bouc-émissaire du père d’Harry Potter pendant son adolescence, Severus Snape l’a finalement vu épouser Lily, femme dont il était lui-même amoureux ; sa haine pour Harry Potter est profondément enracinée dans un vécu lié à la génération précédente et dans le canon, aucune situation ne donne réellement l’opportunité au personnage de remettre en cause ses opinions. Tricky Transformation crée justement cette opportunité : en inversant les rapports générationnels, Severus Snape est amené à côtoyer Harry Potter de très près puisqu’il dépend de lui ; cette promiscuité lui donne donc des éléments sur la personnalité du jeune garçon qu’il n’aurait pas eus en étant son professeur ou même un simple élève de Poudlard. DISCLAIMER La fiction propose un disclaimer partiel ne portant que sur les personnages (« Tous les personnages reconnaissables appartiennent à J.K. Rowling ») et insistant sur la dimension non lucrative de l’écriture de fan fictions. SCENARIO 4 BEST BEHAVIOR ANALYSE L’action débute ici in medias res. Il n’y a donc pas la dimension didactique que l’on rencontre dans certaines fan fictions, dont l’auteur présente les personnages ou les situations avant de développer l’intrigue. Cette dimension didactique est d’ailleurs présente dans l’œuvre de J.K. Rowling qui, à chaque tome, proposait quelques paragraphes permettant au lecteur de resituer l’histoire : elle écrivait par exemple dans le second livre « Harry Potter était un magicien… un magicien tout frais émoulu de sa première année à l’Ecole de Sorcellerie de Poudlard »263 ou encore dans le troisième tome « Harry Potter était un garçon très peu ordinaire à de                                                                   262 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 29, p.501. 263 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.8. 125   
  • nombreux égards […] Il se trouve qu’il était magicien »264. Ici, le récit débute au cœur de l’action, mettant en scène le professeur Snape (professeur de Potions à Poudlard) aux côtés de Ron Weasley (le meilleur ami d’Harry Potter) alors qu’ils s’apprêtent à aller dîner chez Mme Weasley mère. Cette absence de didactisme est sans doute à mettre en relation avec le parcours de lecture suivi par les visiteurs du site FanFiction.net. En effet, on constate sur Google que les fan fictions ne sont pas toutes référencées à titre individuel (contrairement aux communautés présentes sur le site, pages regroupant plusieurs fan fictions consacrées à un même thème). De ce fait, le parcours de lecture commun consiste à effectuer une recherche à partir des rubriques et menus déroulants disponibles ou à choisir une histoire à partir d’une page communautaire (il en existe près de 7500 consacrées à Harry Potter, par exemple « Harry et Voldemort en couple », « Vélanes, âmes sœurs et unions », « D’autres écoles pour Harry Potter »). En suivant ce cheminement, le lecteur est amené à rencontrer ce type de présentation visuelle : Chaque fiction est accompagnée d’un résumé qui permet souvent la mise en contexte de l’histoire. Ici, on sait donc qu’il s’agit d’un dîner et la catégorisation du récit comme « Humour/Romance » indique au lecteur que Severus Snape et Ron Weasley sont engagés dans une relation de nature amoureuse. Dans le canon, ces deux personnages sont des antagonistes marqués. On le remarque par exemple lorsqu’Harry Potter est amené à prendre des cours particuliers avec Snape pour mettre un terme à ses cauchemars récurrents : Ron s’exclame alors « Des cours supplémentaires avec Snape ? Je préférerais garder les cauchemars ! »265 Concevoir une relation entre ces deux personnages va donc à contresens par rapport à l’œuvre de J.K. Rowling. On s’aperçoit dans certaines fictions que l’auteur tente de légitimer les écarts au canon en les expliquant, en les rattachant à des éléments existant dans la saga littéraire. Ici, il s’agit d’une fiction humoristique, qui peut donc se permettre de montrer des personnages out of character ou des situations incongrues, si bien que le besoin de justification n’apparaît pas dans le récit. Néanmoins, on retrouve, à l’instar de la fiction comique The Tape, un mélange entre des descriptions conformes au canon et des situations décalées. Le personnage de Ron Weasley utilise des expressions similaires au canon, par exemple celles invoquant Merlin (« pour l’amour de Merlin »). Dans l’œuvre de J.K. Rowling, il fait souvent référence au grand magicien, notamment à travers l’expression « au nom de Merlin266 ». L’auteur elle-même manipule l’expression avec humour : quand les personnages sont sous le coup d’une forte émotion, ils personnalisent la phrase : « Par le caleçon de Merlin267 », s’exclame ainsi Hermione ; « Au nom des slips kangourou les plus amples de Merlin268 », s’étonne Ron. Severus Snape affiche des compétences sociales quelque peu sous-développées et manque d’assurance, ne sachant comment réagir face à la famille Weasley. Il semble sur ses gardes et se défend dès qu’il se sent attaqué, en répondant « d’un ton caustique » ou « avec colère ». Dans le canon, cette insécurité et cette quête de reconnaissance ont poussé le personnage à rejoindre les partisans de Voldemort. Molly Weasley, la mère, est décrite comme une femme « tout sourire », qui l’accueille les bras ouverts et possède « une poitrine généreuse ». On sait dans le canon que Molly Weasley est « une femme                                                                   264 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.8. 265 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 24, p.393. 266 Ibid., chapitre 13, p.193. 267 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.158. 268 Ibid., chapitre 12, p.159. 126   
  • rondelette269 ». Quant à ses talents de maîtresse de maison, ils sont maintes fois évoqués dans la saga littéraire car chaque année (et donc dans chaque livre de J.K. Rowling), elle accueille Harry Potter à son domicile. Arthur Weasley, le père, semble prendre dans la fan fiction quelques libertés avec la loi (il offre à son invité un cigare issu de la saisie d’un stock illégal, un alcool fort à la menthe poivrée dont il ne faut parler à personne). Les cigares, tout comme l’alcool, provoquent des effets secondaires chez les consommateurs. Or, dans le canon, Arthur Weasley travaille pour le « Service des Détournements de l’Artisanat Moldu » (objets issus du monde non-magique et détournés de leur fonction première par des sortilèges ou enchantements) et son propre fils reconnaît « S’il faisait une perquisition dans notre maison, il serait obligé de se mettre lui-même en état d’arrestation270 ». L’humour naît principalement de l’exacerbation du malaise de Severus Snape, obligé de se faire dicter chaque geste et chaque mot tant il ne sait pas comment réagir et reproduisant les consignes à l’identique (phrases stéréotypées, etc). Il naît aussi d’une forme d’inversion des rôles, Ron Weasley adoptant un ton professoral et pédagogue alors que c’est Snape qui exerce le métier de professeur. DISCLAIMER Le disclaimer présent au début de cette fan fiction est une clause classique de non-responsabilité. Elle est partielle (ne concerne que les personnages et pas l’intrigue ou les décors par exemple) et insiste à la fois sur la dimension non lucrative de l’écriture et sur l’absence de volonté de nuire. On notera que cette dernière revêt une place importante dans le droit français : à l’instar de nombreux régimes juridiques, l’écriture de fan fictions est jugée en grande partie illégale, hormis trois genres (la caricature, la parodie et le pastiche) qui constituent des exceptions au droit d’auteur en vertu de l’article L 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle. La fan fiction ici étudiée étant catégorisée comme humoristique, elle est susceptible d’entrer dans ce cadre. La loi impose deux conditions pour que l’exception au droit d’auteur soit possible :  L’intention : l’auteur doit avoir une intention comique (faire rire, amuser) et non l’intention de nuire.  La distinction : le récit parodique doit pouvoir être aisément distingué de l’œuvre parodiée, afin d’éviter toute confusion dans l’esprit du lecteur. Bien que le site FanFiction.net soit étranger, on retrouve dans ce disclaimer la trace de ces deux notions. PENANCE ANALYSE Cette fan fiction aborde un sujet délicat : celui du viol. La saga littéraire Harry Potter reste très évasive sur toutes les questions relatives à la sexualité, choix rendu nécessaire par la volonté de toucher un public aussi large que possible. J.K. Rowling donnera plus tard certaines indications à ce sujet dans des interviews, évoquant par exemple l’homosexualité d’Albus Dumbledore271 mais les livres restent globalement dépourvus de références à une sexualité adulte, comme le souligne Alyssa Rosenberg, correspondante pour le site TheAtlantic.com : « Dans l’univers de Rowling », écrit-elle, « tout le monde finit avec son premier grand amour […] Bien sûr, de petits flirts sont acceptables mais […] il n’y a pas un seul exemple dans toute la saga de relation sérieuse qui ne se termine pas par un mariage ou un dévouement de toute une vie ». La journaliste ajoute que « Rowling ne donne jamais aux lecteurs une seule description détaillée d’une relation sexuelle adulte » et note par exemple que « le baiser que partagent Ron et Hermione pendant la bataille de Poudlard est                                                                   269 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 270 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3, p.26. 271 ROWLING, J.K. (2007), Open Book Tour, Carnegie Hall, New York. Transcription disponible en ligne : http://www.the-leaky-cauldron.org/2007/10/20/j-k-rowling-at-carnegie-hall-reveals-dumbledore-is-gay-neville-marrieshannah-abbott-and-scores-more [consulté le 14 mai 2012]. 127   
  • censé être leur premier, ce qui semble… hmm… étonnamment chaste pour des jeunes qui vivent ensemble et sont en cavale272 ». L’auteur de la saga s’est elle-même expliquée de cette « chasteté » littéraire dans une interview : « Même si bon nombre de lecteurs sont susceptibles de grandir en même temps qu’Harry, il se pourrait que d’autres, à l’avenir, lisent la saga toute entière en l’espace de 12 mois à l’âge de neuf ou dix ans. Donc il serait inapproprié d’écrire en détail au sujet de la sexualité et de toute manière, ce sont pas des livres terriblement réalistes273 ». Ces thématiques ayant été laissées inexplorées dans l’œuvre commerciale, il n’est pas étonnant de les retrouver dans les fan fictions, dont une partie comporte des scènes sexuelles plus ou moins explicites, allant du lime (scènes érotiques) au lemon (scènes pornographiques) et proposant toutes sortes de variantes situationnelles plus ou moins réalistes et plus ou moins consensuelles. La sexualité déviante (inceste, viol, pédophilie, sado-masochisme sous des formes extrêmes) reste assez marginale. Ici, elle est évoquée sous une forme indirecte : Hermione Granger, victime d’un viol, vient chercher du réconfort auprès de son professeur. La fan fiction se joue dans un lieu inexploré du canon : les appartements privés de Severus Snape, le professeur de Potions. Cet espace, abondamment imaginé par les auteurs de potterfictions, donne lieu à des représentations communes : il est généralement meublé de manière spartiate, avec des meubles en bois sombre et du linge reprenant les couleurs de la Maison Serpentard (vert et argent), dont Snape est le directeur ; les appartements se composent d’une chambre avec salle de bains attenante, d’un salon avec cheminée et d’une kitchenette. Ces éléments sont récurrents bien qu’ils ne figurent nulle part dans le canon. Les livres laissent simplement entendre que le professeur vit à Poudlard durant l’année scolaire : en effet, durant l’une de ses escapades nocturnes dans l’école, Harry Potter le voit arriver, réveillé par le bruit et portant une « longue chemise de nuit grise »274. Dans la mesure où l’on ignore tout de ses quartiers privés, cela laisse aux lecteurs une grande liberté en matière d’imaginaire. Ici, la fan fiction indique que « l’emplacement de ses appartements était un secret bien gardé ». Ce type de précision permet à la fois de justifier l’introduction d’un lieu qui ne figure pas dans le canon mais aussi de créer une complicité avec le lectorat, que l’on invite à pénétrer dans un espace inédit pour observer des interactions inédites. Ce sentiment de privilège est renforcé par le fait que l’auteur décrit l’accès à ce lieu comme difficile, gardé par des enchantements, inconnu des élèves de Poudlard. Les deux personnages en présence entretiennent dans le canon une relation conflictuelle. Snape n’hésite pas à se moquer d’Hermione Granger en toutes circonstances et lui donnera le surnom « d’insupportable je-saistout275 ». Néanmoins, en dépit de cette attitude, Severus Snape n’hésite pas quand c’est nécessaire à venir en aide à Hermione et à ses amis : il les défend par exemple contre un loup-garou dans Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban. On retrouve dans la fan fiction cette dualité du personnage : il est à la fois celui que l’on craint et celui sur qui l’on peut compter. L’interaction reste malgré tout largement hors-canon :  On peut se demander pourquoi Hermione Granger choisirait, en lieu et place d’un professeur en qui elle a confiance (comme Minerva McGonagall), d’aller trouver un professeur de sexe masculin, qui ne l’apprécie pas et est suspecté de faire partie des partisans de Lord Voldemort au même titre que l’un des auteurs du viol, Lucius Malfoy.  Le professeur en question choisit, dans le récit, d’autoriser son élève à dormir dans ses appartements : même s’ils ne partagent ni le même lit ni la même pièce, il est très improbable que ce type d’arrangement survienne dans la réalité. D’où une question qu’il conviendra de poser aux auteurs : peuton, au nom de l’imaginaire, sacrifier une part de réalisme ?                                                                   272 ROSENBERG, A. (2009), Sex And Harry Potter, The Atlantic, disponible en ligne : http://www.theatlantic.com/entertainment/archive/2009/06/sex-and-harry-potter/20376/ [consulté le 14 mai 2012]. 273 SIMPSON, A. (1998), Face To Face with J.K. Rowling: casting a spell over young minds, The Herald, SMG Newspapers Ltd. 274 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 25, p.321. 275 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 9, p.116. 128   
  •  Tout est fait en sorte dans la fan fiction pour que l’histoire soit centrée sur les deux protagonistes, ce qui passe par un isolement artificiel : ils sont seuls dans l’appartement du professeur, à aucun moment celuici ne sollicite une intervention extérieure, Hermione Granger dort sur place sans jamais retourner dans son dortoir (ne serait-ce que pour récupérer des effets personnels), elle prend également son petitdéjeuner avec son professeur (là où, dans le canon, Severus Snape déjeune dans la grande salle de Poudlard276). Cet isolement est poussé jusqu’à l’extrême puisque le professeur efface les souvenirs d’Hermione, devenant ainsi le seul informé de ce qu’elle a vécu et se jurant de faire en sorte que personne n’en sache rien. Dans la fan fiction, ces procédés rapprochant les deux personnages (on peut aussi mentionner le fait que Snape accepte de préparer une potion illégale pour son élève) se justifient par une motivation psychologique : le viol d’Hermione offrirait à Severus Snape l’occasion de se racheter (le récit s’intitule « Penance », un mot qui signifie « pénitence » ; to do penance, c’est réparer ses torts). La fiction s’achève sur une phrase qui rappelle l’histoire de Severus Snape dans son ensemble : dans la saga Harry Potter, on sait qu’il est indirectement responsable de la mort de Lily Evans, son amour de jeunesse. Il n’a pas su la protéger et portera cette culpabilité – et cet amour indéfectible – jusqu’à sa mort. Or, dans la fan fiction, l’auteur écrit « A défaut de faire autre chose de sa misérable vie, il la protégerait ». Le transfert entre l’échec vécu avec Lily Evans et la réussite escomptée avec Hermione paraît évident. La fan fiction explore un côté de Severus Snape qui reste peu abordé dans le canon : sa sensibilité, sa compassion et ses capacités d’écoute. Le lecteur de la saga Harry Potter sait que l’homme n’est pas toujours déplaisant : il est capable d’aimer, a le sens du sacrifice, est l’homme de confiance de Dumbledore… Cependant, ces aspects ne sont dévoilés au lecteur qu’avec une extrême pudeur et presque toujours à l’insu du personnage lui-même (son amour pour la mère d’Harry Potter est révélé après sa mort, tout comme ses échanges avec Dumbledore ou la portée de son sacrifice). Dans le récit qui nous intéresse, cette dimension de pudeur reste présente : le personnage parle peu et quand il le fait, il adopte une grande discrétion tant dans ses propos que dans sa gestuelle (l’auteur utilise des adjectifs comme « doucement », « lentement », « prudemment »). Une fois encore, on constate donc que le canon sous-tend les grandes lignes de la psychologie des personnages. Cependant, les relations sont transformées (par un élément perturbateur, le viol, mais aussi par un procédé qui isole les personnages de l’extérieur) et des lieux délaissés par l’œuvre commerciale prennent corps. DISCLAIMER L’auteur propose un disclaimer qui, une fois encore, ne porte que sur les personnages. Cette abondance de disclaimers « partiels » s’explique sans doute par le fait que la plupart des auteurs ne proposent pas de réécritures du canon mais des intrigues originales qui reprennent les personnages du canon en les plaçant dans des situations inédites. De ce fait, beaucoup estiment que leur emprunt à l’œuvre commerciale se limite aux personnages. Dans cette fan fiction, l’auteur mentionne aussi sa propre pratique d’écriture en déclarant qu’il « joue juste avec [les personnages] de temps en temps ». Cette déclaration laisse entendre d’une part que la pratique est ponctuelle, d’autre part qu’elle est envisagée dans sa dimension distrayante. TARGET ANALYSE Target évoque une relation amoureuse entre un professeur de Poudlard (Severus Snape) et l’une de ses élèves (Hermione Granger). On constate que la thématique des relations prof/élève est particulièrement prégnante dans l’univers des potterfictions. Sur un échantillon aléatoire de 264 fan fictions sélectionnées sur le site FanFiction.net au sein d’une population parente de 21 781 romances en anglais impliquant Severus Snape,                                                                   276 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.160. 129   
  • 146 mettent en scène une relation entre le professeur et l’un de ses élèves, soient 55%. Nous sommes donc sûrs à 95% que 49 à 61% de la population parente met en scène ce type de relation amoureuse. Il s’agit d’une proportion non négligeable. Relations professeur-élève… quels élèves ? Les romances impliquant Severus Snape et l’un de ses élèves mettent majoritairement en scène Harry Potter, Hermione Granger ou un OC (original character : personnage inventé par l’auteur de la fan fiction). Dans l’échantillon aléatoire constitué, seule une fiction échappait à cette règle en plaçant Neville Longbottom dans le rôle de l’élève. Quelle temporalité ? On distingue deux tendances :  certaines fan fictions se jouent pendant la scolarité des personnages telle qu’elle est décrite dans le canon. Autrement dit, les élèves sont mineurs, adolescents, et développent une relation avec leur professeur alors même qu’ils sont placés sous son autorité. La relation se développe souvent au gré d’événements ordinaires d’une vie scolaire qui amènent le professeur à être seul avec l’élève (élève qui reste après le cours de Potions pour ranger son matériel, élève qui se voit infliger une retenue, élève convoqué après un cours pour une mise au point, etc).  d’autres fan fictions se jouent après la période délimitée par le canon : le scénario le plus courant est celui de l’apprentissage : un élève – souvent Hermione Granger – revient à Poudlard après la défaite de Voldemort pour poursuivre ses études et débute alors un apprentissage auprès de l’un des professeurs. Cet apprentissage l’amène à côtoyer Severus Snape non plus dans une relation d’autorité mais davantage dans une relation de partage ou d’égalité. On rencontre aussi le scénario du « traitement de faveur », dans lequel un élève revient à Poudlard en 7ème et dernière année de scolarité. Cependant, au lieu d’être considéré comme un élève comme les autres, l’élève en question se voit accorder un « traitement de faveur » à la lumière de son investissement dans la guerre contre Voldemort : il bénéficie par exemple d’une chambre seule (là où les élèves de Poudlard partagent des dortoirs), prend ses repas à la table des professeurs, etc. Quelles intrigues ? Là aussi, on observe deux tendances majeures : dans certaines fan fictions, le professeur joue le rôle d’un mentor qui fait découvrir la sexualité à un élève dont c’est la « première fois ». Le récit est alors articulé autour de cette expérience initiatique et met en avant la place rassurante du professeur face à l’inexpérience de l’élève. Dans d’autres fan fictions, la relation est plus égalitaire mais s’appuie souvent sur une dimension thérapeutique, le couple étant une manière de surmonter des épreuves : par exemple, Severus Snape doit réapprendre à aimer une autre femme que Lily, la mère d’Harry Potter ; Severus Snape se refuse à être heureux car il culpabilise d’avoir causé la mort de Lily… mais l’un(e) de ses élèves va l’aider à lever ce blocage psychologique. La fréquence de ces romances peut s’expliquer par différents facteurs. D’abord, la fan fiction permet de transgresser un interdit qui ne l’est que rarement dans la réalité. Combien d’attirances d’un élève envers un professeur trouvent un aboutissement dans une relation concrète ? Sans doute bien peu au regard de celles qui restent dans le champ du fantasme. Par ailleurs, ces scénarios permettent d’autoriser l’élève à être imparfait : de par son inexpérience, il peut faire des erreurs, exprimer des craintes – que le professeur apaise. L’auteur de la fan fiction peut apprivoiser simultanément avec son personnage des étapes importantes (notamment celle de la « première fois »). La fiction ici étudiée, Target, montre que les fan fictions ne se réduisent pas à une pratique d’écriture dépourvue de toute contrainte. En effet, ce récit a été écrit dans le cadre d’un challenge. Il s’agit de défis que se lancent les auteurs amateurs – montrant à ce titre la dimension sociale que revêt l’écriture de fan fictions : l’instigateur du challenge impose un certain nombre de contraintes que les participants doivent respecter pour 130   
  • que leur histoire soit prise en compte. Ici, les contraintes étaient nombreuses et complexes :  L’auteur devait choisir un couple imposé, sachant que tous les couples proposés étaient hors-canon.  Chaque chapitre de la fiction devait utiliser une phrase tirée du canon (le premier chapitre contenant une phrase tirée du premier livre de la saga, le second chapitre une phrase tirée du deuxième livre et ainsi de suite). L’auteur pouvait écrire deux chapitres supplémentaires en s’appuyant sur deux livres écrits par J.K. Rowling pour accompagner la saga Harry Potter (Fantastic Beasts And Where To Find Them et Quidditch Through The Ages).  Le choix des phrases en question n’était pas libre. Un calcul faisant intervenir la date de naissance de l’auteur permettait d’obtenir deux chiffres, désignant respectivement le chapitre et la phrase à extraire.  Chaque chapitre devait comporter entre 1000 et 2000 mots. On constate que la relation entre les deux personnages choisis (Hermione Granger et Severus Snape) préserve au départ la dimension inégale du rapport professeur/élève : Severus Snape assume son rôle de figure d’autorité et, conformément au canon, ne se montre pas tolérant avec son élève (l’homme lui reproche plusieurs fois de ne pas l’avoir écouté, il parle « avec irritation », semble « encore plus agacé », etc). A l’inverse, Hermione Granger est montrée comme rêveuse, pensant à l’intelligence et à l’apparence de son professeur. La situation amène ensuite les deux personnages à entretenir une relation privilégiée : Hermione se voit accorder la possibilité de mener une étude sur le sujet de son choix, étude supervisée par le professeur de Potions et qui peut être prise en compte dans le cas d’un apprentissage. Le déséquilibre de la relation semble flagrant (Hermione Granger interprète une réflexion ironique comme une tentative de flirt de la part de son professeur). Par ailleurs, on constate que le professeur assume un rôle de protecteur et de mentor auquel l’auteur de la fan fiction n’hésite pas à donner une dimension grandiose : ainsi, la collaboration entre les deux personnages se révèle si fructueuse qu’Hermione « avait déjà appris davantage au sujet des Potions que la plupart des apprentis au moment où ils atteignaient leur Maîtrise »). Enfin, comme dans les autres fan fictions rencontrées dans le corpus, on s’aperçoit que l’auteur n’introduit pas les personnages (à l’instar d’Hagrid dans le chapitre 2, présenté simplement comme « Hagrid » et non comme étant le garde-chasse de l’école de sorcellerie de Poudlard). On retrouve les caractéristiques attribuées par J.K. Rowling à chacun des personnages (Hagrid apprécie les animaux dangereux, Hermione aime passionnément les études, etc). Cela montre que l’auteur s’adresse à un lectorat dont il présume qu’il jouit d’une connaissance a priori de l’univers d’Harry Potter. DISCLAIMER Le disclaimer apparaît au second chapitre : il porte sur « les personnages et les concepts » dont l’auteur attribue la paternité à J.K. Rowling. Il souligne également la dimension ludique de la fan fiction à travers la phrase « Je me contente de jouer [avec] » SCENARIO 5 CRUSHED ANALYSE La fan fiction introduit un personnage original (OC), Elle MacChester, issu entièrement de l’imagination de l’auteur. Elle permet d’aborder un thème que le canon juge non pertinent : la capacité de Lord Voldemort à aimer. C’est le personnage de Dumbledore qui, dans la saga, explique que Voldemort est incapable d’éprouver cette émotion : « Des Elfes de Maison et des contes pour enfants, de l’amour, de la loyauté et de l’innocence, 131   
  • Voldemort ne sait et ne comprend rien. Rien du tout. Le fait qu’ils aient tous un pouvoir au-delà du sien, un pouvoir qui dépasse la portée de toute magie, est une vérité qu’il n’a jamais saisie277 ». De ce fait, bon nombre d’auteurs de fan fictions ont exploré l’hypothèse que Dumbledore se soit trompé dans son interprétation et que Lord Voldemort ait éprouvé des sentiments amoureux (ou assimilés) au cours de sa vie. En règle générale, on constate que les histoires hors canon se subdivisent en deux catégories : certaines ne font aucune référence au canon et n’explicitent pas en quoi elles s’en détachent ; d’autres comportent au contraire une justification de l’auteur ou du moins une mise en garde quant au statut non canon du récit. Il peut s’agir d’une mention figurant dans le résumé ou dans une note de l’auteur, précisant qu’un personnage est out of character (non conforme à ce qu’on attend de lui après avoir lu la saga Harry Potter) ou qu’une intrigue s’inscrit dans un « AU » (alternate universe), univers alternatif à celui développé par J.K. Rowling. L’écart au canon peut aussi s’exprimer dans la catégorisation choisie pour la fiction : ainsi, le fait de classer une histoire dans la catégorie « Humour » permet au lecteur d’anticiper une réappropriation nécessairement distante du canon. Parfois, la justification est plus subtile. Nous en avons vu un exemple dans la fiction The Way Home : l’auteur introduisait un personnage original absent du canon et justifiait cette absence en expliquant que la femme en question avait été reniée par sa famille si bien que personne ne mentionnait jamais son existence. En ajoutant au récit ce type de précision, l’auteur répondait à la question « Pourquoi J.K. Rowling n’en a pas parlé ? » et donnait de ce fait à son personnage une légitimité. Dans la fan fiction étudiée ici, on rencontre le même type de justification « par l’intrigue » : l’auteur explore la possibilité que Voldemort ait éprouvé une attirance pour une femme et se doit donc de répondre à deux questions :  Pourquoi Dumbledore se serait-il mépris sur la capacité de Lord Voldemort à ressentir de l’affection ? La fiction explique que le personnage refuse d’éprouver des sentiments d’affection ou d’admiration car il s’estime « supérieur à tout le monde ». Cette explication misant sur le déni est conforme au canon, Voldemort se qualifiant lui-même de « plus grand magicien de tous les temps278 ».  Si Voldemort avait été attiré par une femme, pourquoi J.K. Rowling n’aurait-elle pas abordé le sujet ? La fiction recourt à un premier stratagème qui consiste à isoler les personnages : Voldemort agit seul, sans témoins, élimine le seul spectateur de ses interactions avec Elle MacChester (son mari) en l’assassinant. De ce fait, aucun personnage du canon n’est impliqué dans ces scènes. Il devient alors facile de justifier pourquoi personne n’a été témoin de cet aspect du caractère de Voldemort… et pourquoi il n’est pas mentionné dans le canon. Par ailleurs, la fan fiction précise que Voldemort « ne s’est clairement jamais soucié de personne » (respectant en ce sens des propos tenus par J.K. Rowling sur son site officiel, dans lesquels elle affirmait que Voldemort n’avait jamais aimé personne et ne s’était jamais soucié de personne d’autre que lui-même279). Toutefois, cette absence de considération du mage noir pour autrui ne l’aurait pas empêché de ressentir une attirance purement sexuelle (« il restait homme ; il avait encore des besoins, des désirs, des instincts »). La sexualité du personnage n’étant pas évoquée dans la saga littéraire, on peut considérer que l’intrigue explore un vide de l’œuvre… mais on ne peut pas dire pour autant qu’elle contredise l’œuvre. Enfin, on note que le récit ne permet pas à cette attirance de se concrétiser : Elle MacChester est belle, intelligente et courtisée… mais elle se refuse à Voldemort ; quand elle finit par accepter une relation avec le mage noir qui menace de la tuer, c’est lui qui la fuit. De ce fait, bien qu’abordant un thème hors canon, l’auteur de la fan fiction parvient néanmoins à ne pas s’opposer au canon. L’histoire entremêle deux temporalités distinctes : le récit d’une scène passée (en italique) au cours de laquelle le mage noir commet un double meurtre (le compagnon d’Elle MacChester, puis la jeune femme ellemême) ; une analyse au présent des circonstances de la rencontre entre Voldemort et la jeune femme, de ses sentiments pour elle et des motivations qui l’ont poussé à la tuer. Ce type d’écriture proposant une composante                                                                   277 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 35, pp.477-478. 278 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.210. 279 Ancien site officiel de J.K. Rowling, http://www.jkrowling.com [page non accessible en ligne à ce jour]. 132   
  • réflexive (prise de distance par rapport à la narration) ne se rencontre pas dans la saga Harry Potter. La fan fiction permettrait donc en quelque sorte d’expliciter le travail que fait habituellement le lecteur de manière implicite : à partir des scènes qui lui sont proposées, il se construit une image mentale de chaque personnage et cette représentation s’affine au fil des éléments de l’histoire qui la renforcent ou s’y opposent. Ici, ce travail de réflexion mené à partir d’une scène fictive fait partie intégrante de l’histoire. Nous l’avons vu, l’auteur a veillé à adopter une certaine cohérence avec le canon en justifiant le choix de son intrigue. Ce souci de cohérence s’exprime aussi dans la description que le récit donne du personnage.  Ainsi, quand Voldemort se rend chez Elle MacChester, il agit seul… de la même manière qu’il agit seul dans le canon lorsqu’une mission revêt pour lui une importance particulière : il veut tuer seul Harry Potter, assassine Severus Snape après une confrontation n’impliquant pas ses fidèles partisans les Mangemorts, se rend seul dans la prison de Nurmengard pour soutirer des informations au mage noir Gellert Grindelwald au sujet de la Baguette de Sureau, destinée à le rendre tout-puissant.  Voldemort considère la maison Serdaigle – à laquelle appartient Elle MacChester – comme inférieure à la sienne, Serpentard. Dans le canon, il manifeste le même favoritisme, déclarant lors de la bataille finale : « Il n’y aura plus de cérémonie de répartition à l’école Poudlard. Il n’y aura plus de Maisons. L’emblème, l’écusson et les couleurs de mon noble ancêtre Salazar Serpentard suffiront à tout le monde ».  L’homme est décrit, à l’époque de sa scolarité, comme ayant « les cheveux d’un noir de jais et les yeux sombres ». Dans le canon, le jeune Tom Riddle est justement décrit comme ayant les cheveux « d’un noir de jais280 » et « les yeux sombres281 ». On note à ce propos que ces deux éléments de description ne sont pas consécutifs dans le canon (ils sont extraits de deux tomes différents de la saga), preuve de la capacité de l’auteur à reconstruire l’image du personnage à partir d’une lecture fragmentée (entre la publication des deux tomes en question, il s’est écoulé sept ans).  Voldemort ressent de la furie quand il s’aperçoit que l’objet de son désir étudie un livre sur les Moldus. Dans le canon, il manifeste « de la colère et du mépris282 » quand il évoque l’étude des Moldus et le fait que certains défendent leur place au sein de la société magique.  Le personnage parle de lui-même à la troisième personne (« Tu pourrais devenir la femme de Lord Voldemort », « tu pourrais mourir d’une mort atroce aux mains de Lord Voldemort »), ce qu’il fait aussi dans le canon (« Lord Voldemort récompense ceux qui l’aident », « Regardez comme le destin favorise Lord Voldemort283 »). Le personnage reste donc entièrement reconnaissable et les éléments hors canon (son souhait d’épouser Elle MacChester par exemple) sont de ce fait attribuables à l’intrigue et non à une méconnaissance par l’auteur de la saga littéraire. DISCLAIMER Nous avons ici affaire à un disclaimer total (« Je ne suis pas propriétaire de la saga Harry Potter »). Toutefois, celui-ci comporte des clauses d’exclusion puisque l’auteur distingue ce qui relève de l’emprunt au canon et ce qui relève de l’invention personnelle, dont il s’attribue la paternité légale (« La seule chose dont je suis propriétaire, ce sont les personnages que j’ai inventés moi-même et les intrigues que j’ai créées »). Ce type                                                                   280 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, p.164. 281 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 20, p.295. 282 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.18. 283 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33 “The Death Eaters”. 133   
  • de disclaimer met l’accent sur la dimension créative de l’écriture de fan fictions. LITTLE WONDERS ANALYSE La fiction explore la thématique de l’homosexualité féminine en mettant en scène deux personnages du canon, Hermione Granger et Ginny Weasley, qui sont toutes deux dans la saga littéraire explicitement hétérosexuelles (aucune mention d’une attirance envers une personne du même sexe, mariage des deux jeunes femmes à la fin de la saga avec, respectivement, Ron Weasley et Harry Potter). Ce type de récit mettant en scène une romance entre deux femmes est qualifié de Femslash dans le lexique des fan fictions. Dans la mesure où, ici, l’orientation sexuelle des personnages est opposée à celle qu’ils ont dans le canon, on peut considérer que la fiction propose un univers alternatif dans lequel les personnages sont out-of-character. Les fan fictions homosexuelles seraient écrites principalement par des femmes et majoritairement par des femmes hétérosexuelles si l’on en croit les travaux réalisés par M. Cicioni (1998)284. Le thème le plus fréquemment abordé serait celui de la première fois, avec des récits racontant le développement progressif d’une première relation homosexuelle – se concrétisant ou non par un acte sexuel (travaux de C. Bacon-Smith, 1992)285. Selon M.M. Lowery, cité par M. Barker, ces histoires « reflètent la structure des romances féminines traditionnelles » dans lesquelles « un désir insatisfait se développe en traversant des crises et des ralentissements, jusqu’à un heureux dénouement avec une relation intime, satisfaisante et exclusive286 ». Ici, outre Hermione Granger qui fait partie des personnages principaux, la fan fiction met en scène Ginny Weasley : considérée comme un personnage secondaire, elle joue néanmoins un rôle majeur dans la saga Harry Potter. Manipulée par Lord Voldemort dans Harry Potter And The Chamber Of Secrets, elle permet indirectement la destruction du premier Horcruxe créé par le mage noir pour garantir son immortalité. Elle finira également par épouser le héros, Harry Potter. Ginny Weasley devient au fil des années et des romans un soutien précieux pour Hermione : rappelons en effet que cette dernière a pour plus proches amis deux garçons ; lorsqu’elle atteint l’adolescence, certaines tensions se développent peu à peu avec eux (« Tu as la capacité émotionnelle d’une cuillère à thé287 » dit par exemple Hermione à Ron dans le cinquième tome) tandis qu’Hermione devient plus proche de Ginny Weasley. Toutes deux partagent la même chambre dans la maison de la famille Weasley avant la rentrée scolaire et partagent la même tente lors de la Coupe du Monde de Quidditch288. Ginny est la seule à qui Hermione ait confié qu’elle allait au bal de Noël avec Viktor Krum289. Dans la fan fiction, cette évolution de leurs relations au fil du temps est présente et le récit choisit de s’intéresser aux rapports qu’elles entretiennent à trois périodes différentes de la scolarité d’Hermione (choisie comme référence temporelle, ce qui réaffirme son statut de personnage principal) : la deuxième année, la troisième année et la cinquième année à Poudlard. A quoi correspond ce choix ?  La première année de scolarité d’Hermione n’aurait pu servir de référence, dans la mesure où les deux jeunes filles ont une petite différence d’âge : Ginny Weasley a intégré l’école un an après Hermione290                                                                   284 CICIONI, M. (1998), Male pair-bonds and female desire in fan slash writing, in Theorizing Fandom : Fans, Subcultures and Identity. Hampton Press Inc., New Jersey, Etats-Unis. 285 BACON-SMITH, C. (1992), Enterprising Women., University of Pennsylvania Press, Philadelphie, cité par M. Barker (2002), Slashing the slayer : a thematic analysis of homo-erotic Buffy fan fiction (2002). 286 LOWERY, M. M. (1983), « The Traditional Romance Formula », in Gender, Race and Class in Media: A Text Reader, Sage, Londres, cité par BARKER, M. (2002), « Slashing the slayer : a thematic analysis of homo-erotic Buffy fan fiction », extrait du colloque Blood, Text and Fears: Reading Around Buffy the Vampire Slayer, University of East Anglia, Norwich. 287 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 21, p.345. 288 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitres 6 et 9. 289 Ibid., chapitres 22, p.277. 290 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 4, p.35. 134   
  • et a presque deux ans de moins qu’elle.  Au cours de la deuxième année, Ginny Weasley, manipulée par Lord Voldemort, ouvre la Chambre des Secrets et laisse échapper un serpent géant (le Basilic) qui cause la pétrification de plusieurs élèves, dont Hermione. C’est la première apparition significative de Ginny dans la saga, ce qui explique sans doute pourquoi l’auteur de la fan fiction a choisi cette période comme référence ; toutefois, les deux jeunes filles n’ont pas réellement l’occasion d’échanger au cours du livre.  Lors de la troisième année d’Hermione à Poudlard, le personnage de Ginny est soudainement très absent (elle fait une brève apparition au début du livre et est mentionnée dans le dixième chapitre d’Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban). Cette absence n’est pas réellement expliquée et l’auteur de la fan fiction semble exploiter ce vide en choisissant cette période comme deuxième référence temporelle de son récit.  La quatrième année de scolarité d’Hermione marque une réelle évolution de leurs relations vers une amitié lorsque toutes deux partagent une chambre pendant les vacances d’été.  Lors de la cinquième année, Ginny Weasley assume un rôle beaucoup plus important et son amitié avec Hermione s’est affirmée, ce qui justifie sans doute le choix de cette période comme troisième référence temporelle de la fan fiction ici étudiée : elles partagent une chambre dans le quartier général de l’Ordre du Phénix ; Hermione raconte à Ginny chacune des réunions de l’Ordre, auxquelles la jeune fille n’est pas autorisée à assister, étant plus jeune que les autres (« Si Ginny n’est pas allongée toute éveillée en train d’attendre qu’Hermione lui raconte tout ce qu’ils ont dit au rez-de-chaussée, alors je suis un Veracrasse291 » commente Fred Weasley). C’est Ginny qui trouve le nom du groupe clandestin de Défense contre les Forces du Mal monté par les élèves de Poudlard pour soutenir Dumbledore292. Elle intègre aussi l’équipe de Quidditch de Gryffondor et apparaît à de nombreuses reprises dans le livre. La fan fiction choisit d’évoquer la période où Ginny et Hermione partagent leur chambre avant le début de l’année scolaire. Ce choix n’est pas anodin puisque c’est précisément au cours de ladite année scolaire que la sexualité de la jeune femme va commencer à prendre une dimension concrète (relation amoureuse avec un camarade, Dean Thomas) et s’affirmer davantage, l’année suivante, lorsqu’elle échangera un baiser avec Harry Potter. On constate donc que l’auteur de la fan fiction a choisi de s’intéresser soit à des périodes où les interactions de Ginny Weasley et Hermione Granger sont restées quasi-absentes dans le canon, soit à des périodes où, au contraire, de nombreux éléments relationnels entre les deux jeunes filles peuvent servir l’intrigue choisie (partage d’une chambre, échange de confidences, etc). Première scène de la fiction : un fossé entre les personnages La première scène choisie dans la fiction semble installer une distance entre les deux personnages : dans le livre Harry Potter And The Chamber Of Secrets, auquel la scène se rattache, Hermione Granger et Ginny Weasley ne se parlent pas mais n’entretiennent pas pour autant une relation conflictuelle. Leur distance dans le canon s’explique essentiellement par l’intrigue elle-même : Hermione étant victime d’une rencontre avec un serpent géant qui la laisse pétrifiée une bonne partie de l’année, son personnage n’est tout simplement pas actif dans l’intrigue comme il peut l’être dans d’autres tomes de la saga. Dans la fan fiction, l’auteur instaure un fossé entre les deux jeunes filles : Hermione « choisit d’ignorer » les regards de Ginny et lui tourne le dos ; par ailleurs, elle fait preuve d’une agressivité qui ne figure pas dans le canon. Ainsi, dans Harry Potter And The Chamber Of Secrets, Hermione n’est décrite à aucun moment comme « criant sur quelqu’un ». Or, ici, nous avons affaire plusieurs fois à des manifestations d’agressivité (« Hermione yelled » à deux reprises, « she yelled », références à sa colère, etc). Cela donne clairement au personnage l’ascendant sur Ginny Weasley, qui montre au contraire de nombreux signes de                                                                   291 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.82. 292 Ibid., chapitre 18, p.296. 135   
  • soumission (ses yeux se remplissent de larmes, elle pleure, se jette dans les bras d’Hermione en réclamant son pardon, a la gorge serrée, on lui coupe la parole et Hermione « lui fait penser à sa mère »). Cette soumission est présente dans le canon, en particulier lorsque Ginny Weasley se fait gronder par ses parents qui découvrent qu’elle a été possédée par Voldemort293 mais n’affecte en rien sa relation avec Hermione, contrairement à la fan fiction. Deuxième scène : la compréhension Dans le canon, on ne sait rien des relations entre Ginny Weasley et Hermione Granger à cette période, ce qui laisse une entière liberté à l’auteur de la fan fiction pour inventer une situation intermédiaire. Celle-ci va permettre aux deux jeunes filles de passer d’un rapport dominante-dominée à une révélation de leurs sentiments mutuels. Ici, il n’y a pas de crise à proprement parler qui transformerait leurs rapports (ex : vivre un événement dramatique qui les rapproche, etc). Par contre, on assiste à une décentration des relations : dans le canon, Hermione est membre d’un trio et Ginny Weasley représente en quelque sorte un « électron » qui gravite autour de ce noyau à trois têtes. Dans la fan fiction, l’auteur explique qu’Hermione doit s’extraire de ce trio (se faisant du souci pour Harry Potter, elle doit solliciter une personne extérieure) et recentre donc l’action sur un duo : Ginny/Hermione. Ce phénomène qui consiste à isoler deux personnages semble fréquent dans les fan fictions. Il est possible qu’il soit lié à la structure même des sites proposant ces récits : ceux-ci, dans leur architecture, imposent à l’auteur de choisir a minima un personnage et, dans la plupart des cas, deux personnages qui forment alors des pairings. La configuration du trio n’est pas compatible avec l’organisation technique des sites… ou impose du moins à l’auteur de désigner deux personnages dominants. Cette deuxième scène de la fan fiction inverse les rapports établis dans la première : cette fois-ci, c’est Hermione Granger qui initie l’interaction et se place dans une posture où elle demande de l’aide. Ginny s’exprime « avant même qu’Hermione ait eu l’occasion de parler », anticipe les inquiétudes de sa camarade, offre du réconfort et sourit à de nombreuses reprises. Cette posture plus confiante permet un rééquilibrage de la relation. Troisième scène : la révélation La scène installe de nouveau Hermione Granger dans une position de dominante, sans doute pour créer une tension dramatique avant que les deux jeunes filles ne s’avouent leur attirance mutuelle : Ginny agace Hermione en déboulant bruyamment dans la pièce, lui demande des conseils, est accusée de se mêler de ce qui ne la regarde pas. On constate que la scène se joue dans un espace canon, la chambre que Ginny partage avec Hermione294. L’élément déclencheur qui permet aux deux héroïnes de se confier leur homosexualité est lui aussi canon (évocation de la relation entre Hermione Granger et un élève de l’école de magie Durmstrang, Viktor Krum). Cependant, cette relation hétérosexuelle passée est contraire à l’intrigue que veut défendre l’auteur de la fan fiction, si bien qu’il la minimise en faisant dire à Hermione qu’elle n’a « jamais roulé une pelle à Viktor » et n’a échangé avec lui que quelques baisers innocents sur les lèvres. Or, dans le canon, Ginny Weasley affirme « Hermione a roulé une pelle à Viktor Krum295 ». Il s’agit sans doute d’un choix volontaire dans la mesure où d’autres détails de la fan fiction indiquent que l’auteur semble disposer d’une bonne connaissance du canon élargi (Ginny Weasley est ainsi appelée « Ginevra » alors même que de nombreux lecteurs pensaient que Ginny était le diminutif de « Virginia » ; c’est J.K. Rowling qui a révélé le véritable prénom du personnage sur son site officiel296). La fan fiction défend une vision assez idéaliste et simpliste de la relation entre les personnages : en effet,                                                                   293 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 18, pp. 219-228. 294 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.82. 295 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 14, p.198. 296 ROWLING, J.K., ancienne version du site officiel http://www.jkrowling.com [page inaccessible désormais]. 136   
  • Hermione Granger accepte immédiatement l’homosexualité de son amie, le fait que Ginny soit attirée par elle, avoue sur le champ que cette attirance est réciproque et concrétise sa déclaration par un baiser. Aucun obstacle réel ne ralentit la progression de l’intrigue vers un aboutissement favorable de la relation. Dans le canon, ces obstacles semblent omniprésents : ainsi, avant d’épouser Ron Weasley, Hermione Granger a-t-elle par exemple une relation avec Viktor Krum, tandis que Ron lui-même vit une histoire fusionnelle avec Lavender Brown ; cet historique permet d’explorer un panel de sentiments complexe (jalousie, différence de maturité, etc) là où la fan fiction offre ici une version simplifiée d’une relation. DISCLAIMER Le disclaimer semble ici englober aussi bien l’œuvre commerciale que la fan fiction (« Ceci ne m’appartient pas ») : la dimension créative du récit s’efface devant l’emprunt effectué à la saga littéraire de J.K. Rowling. Par ailleurs, l’auteur établit un lien fort entre cet abandon de toute paternité et la menace juridique qui plane sur les fan fictions, en poursuivant par « Donc n’engagez pas de poursuites judiciaires ». En réalité, ces disclaimers n’ont pas de valeur légale dans le champ des fan fictions mais les disclaimers au sens large sont destinés à spécifier les droits et les obligations de chacun dans le cadre d’une relation légale et la plupart des auteurs de potterfictions les utilisent dans cette perspective juridique, afin de témoigner de leur bonne foi en indiquant que la paternité de l’œuvre revient à J.K. Rowling. WHEN HARRY MET HERMIONE ANALYSE L’auteur explique dans une longue note introductive que la fan fiction s’appuie sur l’inversion d’un élément du canon : l’ordre dans lequel Harry Potter a fait la connaissance de ses futurs amis Ron et Hermione. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, le héros rencontre d’abord Ron, dont la famille l’aide à accéder à la voie 93/4 d’où part le train en direction de Poudlard297. Ce n’est qu’une fois dans le train qu’il croise Hermione pour la première fois298. Quant à l’amitié entre les trois personnages, elle naît deux mois après leur première rentrée scolaire lorsqu’ils affrontent ensemble un troll des montagnes s’étant introduit dans l’école (« A compter de ce moment, Hermione Granger devint leur amie. Il y a certaines choses que l’on ne peut partager sans finir par s’apprécier, et terrasser un troll des montagnes de douze pieds de haut en fait partie »299). Selon la poétesse Sheenagh Pugh, auteur d’un ouvrage explorant la thématique des fan fictions300, ce type d’écriture permet deux formes de réappropriation de l’œuvre :  Le What if ? (« Et si ? ») naît de l’expérimentation d’un lecteur qui, à partir de la matière fournie par l’œuvre commerciale, formule des hypothèses qu’il teste à travers sa fanfiction : et si tel événement ne s’était pas produit, que se serait-il passé ? Il fait varier différents paramètres fournis par l’auteur d’origine et imagine les conséquences de ces variations sur le cours de l’histoire.  Le What else ? (« Quoi d’autre ? ») naît de l’insatisfaction d’un lecteur qui estime que ses attentes ne sont pas comblées par le livre qu’il vient d’achever. Il aimerait que l’œuvre se prolonge et, à travers l’écriture de fan fictions, va mettre en œuvre ce prolongement : il peut alors opter pour une temporalité complémentaire avec celle du livre (écriture d’une sequel ou d’une prequel qui racontent respectivement la période qui suit ou qui précède l’intrigue du livre) ; il peut également raconter une histoire qui comble un vide laissé par l’auteur d’origine. A la lumière des fan fictions lues tant dans ce corpus que dans le cadre de l’étude préliminaire, il semblerait que la plupart des récits associent ces deux formes. En effet, beaucoup de What if ? naissent d’un What else ? Prenons pour exemple le récit Harry Potter: The Self Taught Wizard (Scénario 10) : il imagine une                                                                   297 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.69. 298 Ibid., chapitre 6, pp.76-77. 299 Ibid., chapitre 10, p.126. 300 PUGH, S. (2006), The Democratic Genre : Fan Fiction in a Literary Context, Seren, Londres. 137   
  • situation relevant typiquement du What if ? (Et si Harry Potter n’avait pas trouvé la voie 93/4 pour se rendre à Poudlard ?) ; cependant, en étudiant les rapports entre cette hypothèse et le canon, on constate que l’œuvre de J.K. Rowling laisse justement une période de flottement entre le moment où le jeune magicien se retrouve seul à la gare et celui où il finit par croiser la famille Weasley qui l’aide à rejoindre le train. De même, dans la fiction The Way Home, l’auteur propose un scénario typiquement What if ? (Et si Severus Snape avait survécu à l’attaque du serpent de Lord Voldemort ?) mais ce dernier est rendu crédible par une ellipse de l’œuvre commerciale, qui ne précise à aucun moment ce qu’il est advenu du corps de Snape après l’attaque, permettant aux auteurs de potterfictions d’imaginer que le corps n’a jamais été retrouvé… et que l’homme est encore en vie. On peut aussi imaginer des What else ? nés de What if ? C’est souvent le cas des fan fictions dont le scénario comporte un voyage dans le temps : à la faveur d’un événement survenu dans le présent (« et si Harry Potter avait été projeté dans le passé quand Voldemort lui a jeté un sortilège ? »), les personnages sont transportés dans une époque antérieure à la temporalité du canon, ce qui permet à l’auteur de raconter le passé. Dans When Harry Met Hermione, comme dans la quasi-totalité des autres fan fictions rencontrées, l’auteur part du principe que le lecteur connaît déjà Harry Potter et le précise d’ailleurs explicitement : « On fait la supposition primordiale que le lecteur connaît bien l’histoire originale ; les choses présentées ici seront principalement celles qui se déroulent différemment ». On note également que la fan fiction est ici prétexte à de très nombreuses notes de l’auteur qui permettent d’apporter des explications complémentaires mais aussi de discuter de ses choix par rapport au canon. Les détails fournis, qui s’avèrent exacts, témoignent d’une excellente connaissance de l’œuvre, d’une capacité à associer des éléments tirés de plusieurs livres différents pour établir un raisonnement logique et d’une aptitude à distinguer le canon au sens strict du canon au sens élargi. L’auteur explique par exemple « Bien que les films montrent les élèves portant des uniformes sous leur cape, les livres ne mentionnent rien au sujet des uniformes. Ils ne disent pas grand-chose d’autre, simplement que les étudiants se changent en enfilant leur cape dans le train. Toutefois, dans le 5ème livre, quand James met Snape la tête en bas dans "Le pire souvenir de Snape", les sous-vêtements de Snape sont dévoilés quand sa cape s’envole. Par conséquent, j’ai choisi de supposer que les capes se portaient de la manière indiquée ». Ces notes de l’auteur sont aussi l’occasion de souligner des erreurs qui ont pu être commises par J.K. Rowling dans la saga littéraire. A la fin du troisième chapitre, l’auteur de la fan fiction explique par exemple qu’il existe des incohérences dans le taux de conversion entre la monnaie magique et la monnaie ordinaire : ainsi, dans le premier tome, Harry Potter paie sa baguette magique 7 Gallions301 ; dans le deuxième tome, Molly Weasley retire de l’argent pour acheter les fournitures scolaires de tous ses enfants (dont sa fille Ginny qui fait sa première rentrée à Poudlard et a donc besoin d’une baguette magique) : elle ne retire qu’un seul Gallion et une « toute petite pile » de Mornilles302. L’intrigue de la fan fiction elle-même s’appuie sur l’hypothèse qu’Harry Potter et Hermione Granger auraient pu développer une relation ensemble. Comme nous le disions dans l’analyse du récit Little Wonders, la configuration du site FanFiction.net impose à l’auteur de désigner deux personnages dominants dans sa fiction. Or, dans Harry Potter, nous sommes confrontés à un trio de héros. De ce fait, en choisissant de mettre l’accent sur le duo Harry/Hermione, l’auteur fait passer Ron Weasley au second plan et cela se ressent dans l’écriture puisque l’adolescent n’est que rarement mentionné. Par ailleurs, on note que l’auteur met tout en œuvre pour respecter le canon : nous avons déjà évoqué les notes de fin de chapitre qui expliquent certains choix d’écriture en les justifiant par des éléments de la saga Harry Potter ; on remarque aussi que l’évolution relationnelle entre les personnages commence par une amitié qui évolue ensuite vers une relation amoureuse. C’est aussi ce qui se produit dans le canon pour bon nombre de couples (Ron/Hermione, Harry/Ginny, Arthur/Molly Weasley, etc). L’auteur cherche également à expliquer avec justesse le ressenti de ses personnages et n’hésite pas à analyser leur psychologie afin de justifier leurs comportements. Ainsi, le cinquième chapitre débute-t-il par trois paragraphes explicatifs concernant le comportement des adolescents à l’égard des jeunes filles de leur âge, la                                                                   301 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.64. 302 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 4, p.44. 138   
  • manière dont le sujet a été traité par J.K. Rowling et en quoi l’auteur s’inspire de ces réflexions pour construire sa propre intrigue. L’alternance des focalisations d’un chapitre à l’autre, qui permet au récit d’explorer tour à tour les ressentis d’Harry et d’Hermione accentue cette impression d’approfondissement. L’issue de la fan fiction est cohérente avec la manière dont le canon décrit les relations amoureuses : dans Harry Potter, les couples heureux sont toujours des couples mariés (Arthur et Molly Weasley, Bill Weasley et Fleur Delacour, etc). Ici, l’histoire s’achève aussi par un mariage. DISCLAIMER L’auteur propose un disclaimer exhaustif prenant en compte « l’univers Harry Potter et tous les personnages », dont il attribue la paternité à J.K. Rowling. La dimension non lucrative et divertissante de l’écriture de fan fictions est également présente : « Je ne retire rien de ça hormis de l’amusement », précise l’auteur. SCENARIO 6 FAMILY REUNION ANALYSE Cette fan fiction s’intéresse à un personnage secondaire du canon : le cousin d’Harry Potter, Dudley Dursley. Dudley est un personnage récurrent, que l’on retrouve dans chaque livre lorsque le héros rentre au domicile de sa tante pour les vacances d’été… mais qui n’a pas droit de cité dans le reste des ouvrages, étant un Moldu (personne non magique) pour qui l’école de sorcellerie de Poudlard est totalement inaccessible. De par ce statut, le personnage n’est pas aussi présent que d’autres antagonistes d’Harry Potter (Severus Snape, Draco Malfoy, etc). La fan fiction permet donc de le mettre en valeur. Bien que courte, la fiction est segmentée en 3 chapitres, à raison d’un chapitre par jour jusqu’à Noël. Ce calendrier est voulu par l’auteur qui ne manque pas de l’expliquer dans une note en début de chapitre. Ici, la temporalité réelle est étroitement liée à la temporalité fictionnelle, le récit jouant alors une fonction d’agenda social. Dudley Dursley déclare dans la fiction « Samedi, c’est le soir de Noël et j’espérais que tu pourrais venir chez nous pour un repas de Noël anticipé avec ma femme et moi ». Le récit s’inscrit dans la tendance des Christmas Stories : publiées au moment de Noël, ces fictions sont à la fois des occasions de souhaiter de joyeuses fêtes aux lecteurs et des occasions de mettre en scène les personnages d’Harry Potter dans le contexte de Noël. Citons par exemple The Best Christmas Ever, qui raconte le moment où Hermione décide d’inviter Draco à fêter Noël chez elle : l’auteur précise « Je me suis juste dit que j’allais écrire cette ptite histoire dans l’esprit de Noël ». L’intrigue se déroule durant une période post-canon, Harry Potter étant père de trois enfants dans le récit. De ce fait, les contraintes sont moins fortes pour l’auteur étant donné que J.K. Rowling n’a donné que peu d’informations sur le devenir de ses personnages après la défaite de Voldemort. On constate malgré tout que la fan fiction occulte la relation entre Ron et Hermione, affirmant qu’Hermione a épousé Draco Malfoy. A cette occasion, on remarque que ce couple Draco/Hermione semble être l’un des favoris de l’auteur : sur les 11 romances publiées par l’auteur sur FanFiction.net et consacrées à l’univers d’Harry Potter, 8 mettent en scène ces deux personnages. Dans le lexique des fan fictions, on considère que ce couple représente pour l’auteur un one true pairing : ce terme désigne le couple préféré d’un auteur, qui peut être un couple canon ou au contraire, comme cela semble être le cas ici, deux personnages dont l’auteur estime qu’ils étaient voués à « être ensemble ». Comme dans d’autres fan fictions, on constate que la quête du « bonheur parfait » est présente dans cette histoire : les couples qui nous sont montrés sont mariés, ont des enfants ou en attendent. La mère est celle qui fait la cuisine, qui a appris à le faire de sa propre mère, qui veille à ce que sa famille soit bien habillée. 139   
  • L’intrigue s’articule autour d’une réconciliation entre Harry Potter et son cousin… mais l’on s’aperçoit que cette notion de pardon et de réconciliation dépasse ces deux personnages : Hermione ayant épousé Draco, ce dernier s’est réconcilié avec Harry ; quant à Pansy Parkinson (qui, dans le canon, a été choisie pour faire partie de la brigade inquisitoriale destinée à soutenir la directrice Dolores Umbridge, engagée dans une lutte fervente contre les Moldus), elle a épousé un Moldu… Harry finit par inviter Pansy à renouer le contact avec Draco. D’une certaine manière, le dénouement « tout est bien qui finit bien » semble inévitable, quelle que soit la tension qu’il faut imprimer au canon pour atteindre cet idéal. De même, les différends qui surviennent (Harry qui découvre que Pansy est la femme de Dudley, Pansy qui avoue à son mari qu’elle est magicienne, etc) ne durent jamais bien longtemps et les rancunes sont vite oubliées. La réconciliation entre Harry Potter et Dudley Dursley est quant à elle un élément amorcé par le canon. Dans le dernier tome de la saga, la famille Dursley est amenée à quitter son pavillon afin d’être placée sous protection pendant que le jeune héros se prépare à défier Voldemort. Au moment du départ, Dudley est le seul à exprimer une forme de gratitude envers Harry Potter, qui lui a sauvé la vie303… Si l’on s’intéresse au canon au sens large, on peut ajouter que J.K. Rowling a donné sur son site officiel quelques éléments supplémentaires allant dans le sens d’une réconciliation telle qu’elle est décrite dans la fan fiction (visite au moment de Noël, manque de motivation des enfants de Harry, etc) : « Je sais qu’après la courageuse tentative de réconciliation de Dudley au début de Deathly Hallows, les deux cousins seraient restés en contact au moment des vœux pendant le reste de leur vie, et qu’Harry aurait emmené sa famille rendre visite à Dudley quand ils se trouvaient dans le quartier (des moments redoutés par James, Albus et Lily) »304. On remarquera également que l’auteur de la fan fiction opte pour une réutilisation d’éléments existants (Dudley Dursley vit dans la maison où Harry Potter a passé son enfance) plutôt que pour l’invention d’un nouvel environnement. Comme dans d’autres fan fictions, l’auteur écrit ici en supposant que le lecteur sait de quoi il parle : on lit par exemple « quand la Molly qui sommeille en Ginny fait surface » sans que l’identité de Molly ne soit communiquée au lecteur, ni même d’informations sur sa personnalité. Seul le lecteur connaissant la saga Harry Potter verra quelle intention se cache derrière cette phrase. DISCLAIMER Cette fiction est de celles qui jouent avec le disclaimer en ayant recours à ce que l’on pourrait qualifier de « disclaimer indirect ». Autrement dit, au lieu de mentionner explicitement que la paternité de l’œuvre (ou de ses personnages) doit être attribuée à J.K. Rowling, l’auteur de la fan fiction indique « La dernière fois que j’ai vérifié, ma carte d’identité n’indiquait pas Jo Rowling ». C’est un procédé proche de la litote puisque la véritable intention (« Jo Rowling est propriétaire des droits de la saga Harry Potter. Je ne dispose pas de ces droits ») apparaît sous une forme déguisée qui permet d’insister d’autant plus sur l’écart entre fan fiction et œuvre d’origine (à plus forte raison parce qu’on évoque ici l’identité même de l’auteur). MEET MY BOYFRIEND ANALYSE L’auteur de la fan fiction imagine ici une histoire doublement complexe : d’une part, parce qu’elle met en scène un couple formé par deux personnages qui, dans le canon, sont des antagonistes ; d’autre part, parce qu’il s’agit d’une relation homosexuelle. Or, l’homosexualité n’a pas droit de cité dans Harry Potter. J.K. Rowling évoquera bien plus tard l’homosexualité du personnage d’Albus Dumbledore mais si l’on s’intéresse                                                                   303 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 3, “The Dursleys Departing”, pp.30-38. 304 ROWLING, J.K. (date inconnue), information publiée sur l’ancien site officiel jkrowling.com, accessible en ligne : http://web.archive.org/web/20080109115109/http://www.jkrowling.com/textonly/en/extrastuff_view.cfm?id=26 [consulté le 27 mai 2012].  140   
  • au canon strict (livres), on constate que le thème n’est mentionné qu’une seule fois dans un contexte de traumatisme qui ne permet pas d’approfondir le sujet. Ayant vu son camarade Cedric Diggory mourir sous ses yeux, Harry Potter prononce son nom lors d’un cauchemar « en gémissant » dans son sommeil. Son cousin le lui fait remarquer : « Dudley éclata d’un rire dur puis adopta une voix aiguë et geignarde : "Ne tue pas Cédric ! Ne tue pas Cédric ! C’est qui Cédric ? Ton petit ami ?" 305 ». Ici, il ne s’agit pas du seul thème non canon exploité par l’auteur : la fan fiction bouleverse les relations amicales entre personnages (Hermione Granger est désormais proche de Draco), leurs relations amoureuses (Draco est en couple avec Harry Potter ; Remus Lupin et Sirius Black entretiennent aussi une relation amoureuse) et leurs relations familiales (Hermione a perdu ses parents et a été adoptée par Remus et Sirius, tout comme Harry Potter dont elle est devenue la sœur adoptive). Des personnages censés être morts à la fin de la saga (Remus Lupin, Sirius Black, Fred Weasley) sont ici vivants. La fan fiction ne se positionne donc pas comme la pièce manquante d’un puzzle constitué par le canon… mais bel et bien comme une réécriture personnelle de personnages sortis de leur place habituelle. Le récit raconte la cérémonie de remise des diplômes à Poudlard, au cours de laquelle Draco Malfoy annonce à ses parents son homosexualité et sa relation avec Harry Potter. Il se trouve que cette scène de remise des diplômes correspond à une scène que l’auteur d’origine, J.K. Rowling, aurait rêvé d’écrire… mais à laquelle elle a délibérément renoncé en estimant que ce ne serait pas cohérent avec le reste de la saga. « J’ai ressenti une grande tristesse à l’idée de ne pas écrire de scène de remise de diplômes. Vraiment, vous savez. Je savais… enfin, j’ai su très tôt qu’on ne les verrait jamais obtenir leur diplôme. Je savais qu’il… enfin, pas lui, eux, tous les trois, qu’ils ne l’auraient pas. On ne les verrait pas à l’école pendant ce qui aurait été la dernière année de leurs études. Mais pendant le dernier livre, vraiment, je n’arrêtais pas de me dire que ça aurait été… Je me sentais triste que le livre ne se termine pas par cette scène de festin, cette scène de remise de diplômes. Mais ce n’était pas possible, vous savez, ce n’était tout simplement pas possible. Ca n’aurait pas pu se finir comme ça. Ca aurait paru bien trop banal et… vous savez, beaucoup de gens ont trouvé l’épilogue trop sentimental, je pense qu’ajouter une scène de remise de diplômes à tout ce qui venait de se passer aurait été une chute assez absurde306 ». On constate à la lumière de ces propos que la fan fiction peut aussi être l’occasion de concrétiser des pistes avortées fournies par l’auteur. Cette découverte est intéressante car on considère souvent que la fan fiction naît de la frustration des lecteurs face à des hypothèses non développées par l’auteur ou à des théories auxquelles ils souhaitent proposer une alternative. Ici, la fan fiction peut naître de la frustration d’un auteur qui, contraint par sa propre intrigue, doit abandonner certains scénarios. Comme dans d’autres fan fictions, l’auteur s’adresse ici à un lectorat averti, qui connaît l’histoire d’Harry Potter. On note par exemple l’emploi d’une métonymie (« Je n’ai pas vraiment dit à mes parents que je sortais avec toi, Lion »), Lion faisant référence à l’emblème de la Maison Gryffondor à laquelle appartient Harry Potter. L’auteur propose une vision très idéaliste et simpliste de la situation, en témoigne cette phrase attribuée à Hermione : « J’ai de la chance d’avoir Harry comme frère depuis que mes parents ont été assassinés l’été de notre sixième année. Ca a été dur pour moi mais Remus et Sirius nous ont volontairement adoptés tous les deux. Ils sont même heureux pour Harry ». La complexité des émotions susceptible de découler d’une telle situation n’est pas évoquée, les obstacles sont tous surmontés assez aisément. C’est l’occasion d’évoquer deux notions régulièrement rencontrées dans l’univers des fan fictions : les notions de Mary-Sue et son homologue masculin Gary Stu. La notion aurait été formalisée pour la première fois dans l’univers des fan fictions liées à Star Trek, par l’auteur Paula Smith. Très impliquée dans les communautés de fans dès les années 60, elle a publié en 1973                                                                   305 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.19. 306 ROWLING, J.K. (2007), PotterCast #130, podcast accessible en ligne : http://media.libsyn.com/media/pottercast/pc071218.mp3 [écouté le 26 mai 2012]. 141   
  • dans un fanzine un récit satirique intitulé A Trekkie's Tale. Il tournait en dérision les nombreuses fictions mettant en scène l’un des héros de Star Trek aux côtés d’une jeune femme, toujours brillante et décrite de manière particulièrement élogieuse. Ces femmes parfaites ont inspiré à Smith le personnage du Lieutenant Mary Sue. Aujourd’hui, il désigne dans les fan fictions des personnages idéalisés, appréciés de tous, beaux et talentueux dans tous les domaines, dont les rares faiblesses leur valent la compassion et l’amitié des autres personnages. Ils souvent sujets à la critique de la part du lectorat car jugés trop peu réalistes et nuancés. Des tests parfois complexes ont été développés à l’intention des auteurs de fan fictions afin qu’ils puissent déterminer si leur personnage est ou non une Mary Sue ou un Gary Stu, le plus célèbre de tous étant The Universal Mary Sue Litmus Test307. Des versions propres à chaque fandom tendent à se développer et l’on en retrouve plusieurs dans le cas d’Harry Potter, dont la plus reconnue semble être celle de Priscilla Spencer308. Ce test pose à l’auteur amateur un certain nombre de questions : plus il donne de réponses positives, plus il est probable que son personnage soit une Mary Sue ou un Gary Stu. Le test s’applique davantage aux personnages originaux qu’aux personnages du canon même si ceux-ci, dans la description qui en est faite, peuvent acquérir ce caractère idéaliste alors même qu’ils ne l’ont pas dans le canon. Evoquons enfin, au sujet de cette fan fiction, la manière dont l’amour est évoqué : on constate que l’histoire suit un schéma commun à beaucoup de potterfictions mettant en scène des romances. La situation initiale est proche de celle du canon : ici, Draco et Harry Potter ne s’entendaient pas. Un événement, une crise mentionnée ou non dans le canon amène les personnages à se rapprocher : dans Meet My Boyfriend, Draco a sauvé la vie d’Harry Potter, qui a sauvé la sienne pendant la bataille de Poudlard. L’amour se développe ensuite entre les personnages. La relation peut être mise à l’épreuve (ici, l’annonce de l’homosexualité et son acceptation par l’entourage amical et familial des protagonistes) mais l’histoire se termine très souvent bien, comme c’est le cas ici où l’auteur envisage « peut-être un mariage à un moment donné ». DISCLAIMER Le disclaimer prend ici en compte le canon au sens élargi puisqu’il mentionne « Harry Potter, les livres, les films ou leurs personnages ». La paternité est elle aussi élargie, attribuée à J.K. Rowling mais aussi à Warner Bros. Comme dans d’autres fan fictions, le disclaimer permet aussi à l’auteur d’insister sur le caractère non lucratif et non professionnel de son activité (« J’écris juste pour m’amuser ce qui signifie que je ne tire pas de bénéfices de cette fiction »). DRAGON HIDE ANALYSE L’auteur spécifie au début de sa fan fiction que celle-ci propose un univers alternatif (AU) qui ignore les deux derniers tomes de la saga littéraire. Cela montre qu’ici aussi, dévier du canon est une décision délibérée de l’auteur. L’histoire s’appuie sur l’invention par l’auteur d’un dispositif magique qui n’existe pas dans le canon : les Love Tattoos. Ces tatouages sont censés révéler l’identité de l’âme-sœur de la personne qui les porte. Cet élément soulève une remarque sur le lien entre fan fictions et univers du canon : Harry Potter s’articule autour du monde de la magie. Or, la magie permet justement de repousser les limites du possible et de l’imaginaire. La quête de réalisme est bien moins importante que si l’histoire était fondée sur le monde réel. Dans le monde de la magie, des événements « impossibles » sont susceptibles de se produire à tout instant sans pour autant qu’on puisse leur reprocher un manque de réalisme. Cela permet l’invention, tant dans l’œuvre commerciale que dans les fan fictions, d’une multitude de sortilèges et de dispositifs magiques. Plus de 110 sorts sont recensés dans la saga littéraire. Loin d’être un corpus figé, cette liste de sorts s’est                                                                   307 The Universal Mary Sue Litmus Test : www.springhole.net/writing/marysue.htm [consulté le 27 mai 2012]. 308 The Mary Sue Litmus Test (Harry Potter) : http://www.theninemuses.net/hp/work/marysue.html [consulté le 27 mai 2012]. 142   
  • enrichie au fil des extensions de la marque Harry Potter : ainsi, les adaptations cinématographiques ont-elles nécessité l’invention de plusieurs sorts supplémentaires (on citera par exemple Vulnera Sanentum, qui permet à Severus Snape de soigner Draco Malfoy après qu’il a été blessé par Harry Potter) ; les jeux vidéo inspirés de l’univers du petit sorcier ont également donné lieu à la création de nouveaux sortilèges, à l’instar de Volatilors, qui permet de changer une créature en poulet309. A la lumière de ces informations, il n’est donc guère surprenant de constater que les auteurs de potterfictions inventent à leur tour des sortilèges, des enchantements et autres « astuces magiques » pour servir leur intrigue. On constate toutefois que souvent, ces derniers s’inspirent du canon. Les sorts, par exemple, sont souvent inspirés ou directement tirés du latin dans la saga de J.K. Rowling. Citons par exemple Accio, un sort qui permet de ramener vers soi un objet éloigné. Le mot latin signifie justement « faire venir, appeler ». De même, Petrificus Totalus qui permet d’immobiliser totalement une personne, s’inspire des mots petrificare (pétrifier) et totus (entier). D’autres sorts s’inspirent du grec ou de dialectes d’Afrique de l’Ouest (Alohomora). Les auteurs de potterfictions tendent donc eux aussi à élaborer des néologismes à partir de racines grecques ou latines pour nommer leurs sortilèges. Ici, l’intrigue de Dragon Hide s’appuie sur l’invention d’un tatouage magique. Loin d’être sans lien avec le canon, ce dernier prend la forme d’un Patronus, sortilège imaginé par J.K. Rowling310. Dans le canon, le Patronus est un sort extrêmement personnel : en effet, il est unique et propre à chaque magicien. Prenant la forme d’un animal, il naît de l’évocation du souvenir le plus heureux que possède le magicien qui le crée. Le Patronus du canon est donc à la fois intime et étroitement lié à la notion de bonheur. En choisissant de créer un tatouage en forme de Patronus, l’auteur de la fan fiction innove mais sans pour autant aller à l’encontre du canon. D’autre part, lorsqu’un personnage jette le sortilège du Patronus dans le canon, son Patronus peut prendre la même forme que celui d’un être cher, et ce même si le magicien ne s’y attend pas. Ainsi, lorsqu’Harry Potter parvient pour la première fois à produire un Patronus, il réalise a posteriori que ce dernier a la forme d’un cerf – ce qui était aussi la forme du Patronus de son propre père, James311. Dans la fan fiction, les tatouages disposent aussi de cette capacité à révéler des choses à l’insu du magicien qui les arbore. De ce fait, cela permet à l’auteur d’articuler son histoire autour d’une relation hors canon (Hermione Granger/Draco Malfoy) : tous deux seraient attirés l’un par l’autre à leur propre insu. Le développement de la relation suit plusieurs étapes qui lui permettent de s’inscrire dans une forme de complémentarité avec le canon :  Dans le canon, Hermione finit par former un couple avec Ron Weasley. Dans la fan fiction, on attend donc implicitement de l’auteur qu’il explique quel est le statut de leur relation. Ce qui est fait dans Dragon Hide, dont l’auteur écrit : « "Je ne suis pas amoureuse de Ron !" rétorqua Hermione d’un ton sec. Leur tentative de relation amoureuse l’année précédente était encore un sujet un peu douloureux ».  Dans le canon, Hermione et Draco Malfoy ont une relation pour le moins tendue. L’adolescent insulte régulièrement la jeune fille. Dans la fan fiction, l’auteur utilise ces tensions dans la situation de départ : les réactions verbales des personnages, tout comme leur physionomie, indiquent qu’il existe entre eux une certaine tension (Hermione s’adresse à lui « froidement », il arbore « un sourire suffisant »).  Dans un second temps, la fan fiction introduit des situations dans lesquelles les deux personnages sont amenés à collaborer sur des projets académiques (ici leurs statuts de Préfet-en-chef et Préfète-en-chef au sein de l’école les conduisent à travailler ensemble).  Un élément perturbateur permet la transition vers une relation plus intime : ici, on constate que l’auteur a opté pour une « perturbation bilatérale » en racontant deux événements qui affectent tour à tour chacun des personnages. Hermione se retrouve ivre et Draco Malfoy prend soin d’elle ; Draco est humilié lors d’un cours de Défense contre les Forces du Mal en présence d’Hermione. Ces obstacles                                                                   309 Harry Potter et la Coupe de feu, jeu vidéo, Electronic Arts, 2005. 310 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, “The Patronus”, pp.156-167. 311 Ibid., chapitre 21, p.270. 143   
  • affectent la progression du récit et retardent son issue : une relation amoureuse entre Hermione et Draco Malfoy. On notera que ce développement de l’intrigue est élaboré : l’auteur ne se contente pas d’imposer à son lectorat une relation hors canon, il la fait naître peu à peu, la met à l’épreuve jusqu’au dénouement où les deux personnages se « trouvent » enfin. Les obstacles permettent à la fois de révéler la vraie nature des personnages (leurs faiblesses, leurs incertitudes, etc) et de souligner à quel point l’aveu des sentiments est complexe. Cela est d’autant plus vrai dans ce type de fan fiction présentant une relation hors canon : dans les potterfictions respectant le canon, le fait que deux personnages s’avouent leurs sentiments est une évidence, un dénouement auquel les lecteurs s’attendent ; à l’inverse, dans les récits comme Dragon Hide, les couples ne « vont pas de soi », ils sont imaginés par l’auteur et doivent donc acquérir une légitimité. Celle-ci passe par les obstacles évoqués, qui cimentent la relation amoureuse autant qu’ils crédibilisent l’intrigue. DISCLAIMER L’auteur de la fan fiction précise qu’il ne détient pas les droits d’Harry Potter et qu’il « emmène seulement les personnages faire un tour ». On trouve dans cette déclaration la notion d’emprunt : faire un tour, c’est explorer un endroit tout en revenant à son point de départ. Mais la fan fiction ramène-t-elle réellement le lecteur à son point d’origine ou peut-elle peu à peu transformer sa perception de l’histoire ? SCENARIO 7 WOULD YOU LIKE A LEMON DROP ? ANALYSE La fan fiction repose sur un détail mentionné dans le canon : le goût prononcé d’Albus Dumbledore pour les bonbons au citron. Il est évoqué pour la première fois dans le premier chapitre du premier tome de la saga Harry Potter312. La sucrerie est aussi choisie comme mot de passe pour son bureau par le directeur de Poudlard dans Harry Potter And The Chamber Of Secrets313. La raison de ce choix a été expliquée par J.K. Rowling dans une interview : à la question « Pourquoi le Professeur Dumbledore aime-t-il les bonbons au citron ? » l’auteur a simplement répondu « Parce que j’aime les bonbons au citron ! 314 ». Cet élément aurait pu passer inaperçu aux yeux des lecteurs : pourtant, pas moins de 144 fan fictions dont 130 formes courtes (moins de 4000 mots) lui sont consacrées. Par ailleurs, on constate que le bonbon en question est régulièrement mentionné dans les potterfictions mettant en scène Dumbledore. Même s’il faut rappeler que ces 144 fan fictions dédiées aux bonbons au citron ne représentent que 0.02% de l’ensemble des potterfictions publiées sur FanFiction.net, elles montrent néanmoins à quel point l’intrigue des fan fictions n’est pas nécessairement corrélée aux « grandes intrigues » de la saga littéraire. On pourrait en effet s’attendre à ce que les lecteurs n’explorent que des thèmes majeurs (relations entre personnages, parcours d’Harry Potter, etc). En réalité, on constate que bon nombre de fan fictions s’intéressent aussi à des éléments qui occupent une place tout à fait mineure dans le canon. Ici, la fan fiction cherche à justifier le goût de Dumbledore pour les bonbons au citron par une explication interne à la saga Harry Potter… là où l’auteur en a donné une explication externe (« Il aime ces bonbons parce que je les aime »). La potterfiction fait intervenir le personnage de Minerva McGonagall : ce                                                                   312 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.14. 313 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 11, p.139. 314 ROWLING, J.K. (2000), Live chat sur le site Scholastic.com, transcription disponible en ligne : http://www.scholastic.com/teachers/article/j-k-rowling-interview [consulté le 26 mai 2012]. 144   
  • choix n’est pas anodin quand on sait que dans le premier chapitre du premier tome d’Harry Potter, c’est à elle que Dumbledore propose les fameux bonbons, qu’elle refuse « froidement315 ». En imaginant une anecdote survenue à l’époque où Minerva McGonagall était enfant, l’auteur de la fan fiction établit un lien entre le canon et une période qui lui est antérieure. A ce titre, il s’agit d’une prequel, c’est-à-dire d’une histoire qui se déroule avant celle qui sert de référence (dans notre étude, la saga littéraire Harry Potter). En retraçant des événements antérieurs au canon, la prequel permet d’éclairer sous un nouveau jour l’œuvre commerciale, de mieux comprendre les comportements de certains personnages. A titre d’exemple, la fan fiction explique ici que Minerva McGonagall déteste les bonbons au citron. Sa tante lui en ayant envoyé, elle finit par en proposer à Albus Dumbledore. A la lumière de cette anecdote, le lecteur peut réinterpréter le canon : la froideur du professeur McGonagall s’explique désormais par le fait qu’elle n’aime pas ce type de sucrerie, on imagine que Dumbledore lui en propose car il se souvient qu’elle en avait étant enfant et apprécie sans doute ces bonbons, etc. D’une certaine manière, la prequel permet donc de combler des vides du canon (« D’où vient le goût prononcé d’Albus Dumbledore pour les bonbons au citron ? Comment les a-t-il découverts ? ») mais peut aussi amener à une réinterprétation de ce même canon (« Si dans le premier chapitre d’Harry Potter, McGonagall refuse froidement les bonbons, c’est parce qu’elle les déteste »). DISCLAIMER L’histoire ne comporte aucun disclaimer. On notera à cette occasion que l’absence de cette clause est plus fréquente dans le cas des fan fictions très courtes (moins de 1000 mots), ce qui conduit à penser qu’elle acquiert une légitimité aux yeux des auteurs lorsque les emprunts au canon sont étendus. Etendus non pas de par leur proportion dans l’histoire mais de par la longueur de l’histoire elle-même. THE DEVIL’S DAUGHTER ANALYSE L’auteur qualifie cette fan fiction de « Bellamort ». Il est en effet de coutume dans l’univers des fan fictions de créer des mots-valises à partir du nom de deux personnages, pour indiquer que le récit va mettre en scène une relation amoureuse entre eux. Cette pratique, appelée name smooshing par les anglophones, a progressivement remplacé dans l’univers d’Harry Potter la notation traditionnelle des deux noms séparés par un slash. « Bellamort » désigne ainsi une fan fiction mettant en scène le couple Bellatrix Lestrange/Lord Voldemort. On rencontre aussi des potterfictions de type Snarry (Severus Snape/Harry Potter), Dramione (Draco Malfoy/Hermione Granger), etc. Cette tendance n’est pas propre à l’univers d’Harry Potter, on la retrouve aussi dans d’autres fandoms (les fans des Experts Miami qualifient par exemple les fan fictions mettant en scène Calleigh Duquesne et Horatio Caine de « Ducaine »). La formation de ces mots est principalement guidée par une recherche d’euphonie. L’association Bellatrix/Voldemort est partiellement guidée par le canon dans la mesure où il s’agit du cas d’amour impossible le plus manifeste dans la saga Harry Potter. Mariée à Rodolphus Lestrange dans le contexte d’un mariage de convenance (un mariage « respectable de Sang-Pur316 », explique J.K. Rowling), Bellatrix n’a d’yeux que pour Lord Voldemort : « Bellatrix se penchait en direction de Voldemort car de simples mots ne suffisaient à montrer son profond désir d’intimité317 » ; elle le regardait avec une fascination passionnée »318 ; « elle lui parlait comme si elle s’adressait à un amant319 ». Bellatrix se plaît aussi à imaginer                                                                   315 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.14. 316 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.93. 317 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.16. 318 Ibid., chapitre 34, p.473. 145   
  • que la confiance est réciproque : « Il partage tout avec moi320 », dit-elle par exemple. Le mage noir est, selon J.K. Rowling, incapable d’aimer. Néanmoins, plusieurs éléments de la saga Harry Potter indiquent qu’il est plus attaché à Bellatrix Lestrange qu’à d’autres Mangemorts : dans Harry Potter And The Order Of The Phoenix, il prend le risque de s’attarder au Ministère de la Magie suite à une bataille afin d’aider Bellatrix à s’échapper : « "Il était là !" hurla un homme avec une queue de cheval, tout de rouge vêtu, qui désignait une pile de décombres dorés de l’autre côté du hall, là où Bellatrix était étendue, coincée, quelques instants plus tôt. "Je l’ai vu, M. Fudge, je vous jure, c’était Vous-Savez-Qui, il a attrapé une femme et il a Transplané !" 321 ». De même, quand Bellatrix est assassinée par Molly Weasley lors de la bataille finale de la saga, la réaction du mage noir est sans équivoque : « Voldemort hurla322 » puis il tente de venger sa mort, donnant l’occasion à Harry Potter de s’interposer, scène qui initie l’affrontement final entre les deux ennemis. J.K. Rowling a également commenté la relation entre ces deux personnages durant des interviews en confirmant ce que le canon au sens strict laissait supposer. Interrogée par une fan lors d’un chat sur le site Bloomsbury.com, elle a expliqué que Bellatrix « avait choisi un mari au sang pur parce que c’est ce qui était attendu d’elle, mais l’objet de son véritable amour a toujours été Voldemort323 ». Une relation explicitée davantage dans une autre interview : « Je doute que les gens seront particulièrement choqués d’entendre – car je suis sûre qu’ils l’ont déduit – que Bellatrix est follement, romantiquement amoureuse de Voldemort. C’est… vous savez, c’est l’obsession de sa vie. Et je crois qu’il a fallu demander à Helena Bonham Carter de se calmer après qu’elle… (L’auteur rit)… Le producteur m’a appelée et m’a dit, vous savez, de lui donner un peu de contexte au sujet de Bellatrix pour qu’on puisse en parler à Helena. Et j’ai dit bien sûr, c’est une attirance sexuelle. Elle est folle amoureuse de cet homme et obsédée par lui. (Elle rit). Apparemment, ils ont dû lui demander de se calmer parce qu’elle était un peu trop sexy324 ». Dans la fan fiction, on retrouve ici le personnage de Bellatrix dans sa dimension canonique, brutale et sadique (elle « aime jouer avec sa nourriture avant de la manger325 » dit d’elle métaphoriquement Albus Dumbledore dans l’œuvre de J.K. Rowling). Sa fascination pour Voldemort est développée sous un angle presque religieux, le personnage du mage noir étant déifié – ou du moins « diablifié » (on parle de « Lui » avec une majuscule, de « Ses mains », « Ses genoux » ; il est « Lucifer incarné » ; il est sage et puissant ; il possède une dimension surhumaine contrairement au mari de Bellatrix décrit comme « faible comme un homme » ; la femme est pour lui « un simple instrument », « une marionnette »). On note justement que dans la saga littéraire, J.K. Rowling emploie le terme de « worshipful fascination » pour désigner l’attitude de Bellatrix envers Voldemort. Or, « worshipful » peut qualifier aussi bien une personne « passionnée » au sens commun du mot qu’une personne « qui voue un culte » à quelqu’un ou quelque chose dans un sens religieux. Voldemort finit par lui retourner ses avances – ce qu’il ne fera jamais dans le canon – à travers un rapport sexuel longtemps fantasmé (« Elle avait l’impression d’avoir attendu une vie entière mais au plus profond d’elle-même, elle sentit que ça en valait la peine »). En d’autres termes, l’auteur de la fan fiction finit par donner à cet amour une réciprocité qui n’existe pas dans l’œuvre de J.K. Rowling et, ce faisant, nuance                                                                                                                                                                                                                             319 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.487. 320 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.27. 321 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, pp.609-610. 322 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.495. 323 ROWLING, J.K. (2007), Live chat sur le site Bloomsbury.com, disponible en ligne via The Wayback Machine : http://web.archive.org/web/20080828113728/http://www.bloomsbury.com/harrypotter/default.aspx?sec=3 [consulté le 26 mai 2012]. 324 ROWLING, J.K. (2007), PotterCast #131, podcast accessible en ligne : http://media.libsyn.com/media/pottercast/pc071223.mp3 [écouté le 26 mai 2012]. 325 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33, p.460. 146   
  • l’interprétation que l’œuvre commerciale a donné du personnage de Voldemort, jugé incapable « d’aimer ». De la même manière qu’il n’y a qu’un pas pour Bellatrix entre la vénération amoureuse et la vénération religieuse, les auteurs de fan fictions n’hésitent pas à jouer sur les mots pour contourner cette incapacité de Voldemort à aimer : il ne peut pas aimer… mais avoir une sexualité malgré tout ; il peut ne pas aimer… mais éprouver néanmoins un attachement inconstant, violent et maladroit envers quelqu’un ; il peut ne pas aimer… mais se laisser surprendre par l’amour (tout comme il existe le mythe de « l’homosexuel converti à l’hétérosexualité par une femme hors du commun », il existe dans les potterfictions le mythe de « l’homme incapable d’aimer jusqu’à ce qu’il rencontre son âme sœur »). Enfin, certaines fan fictions vont jusqu’à imaginer que cette incapacité à aimer n’est qu’une grossière erreur issue d’une méprise de la part de Dumbledore. Les fan fictions jouent avec les scénarios… mais elles jouent aussi avec les mots, au sens propre, en profitant de chaque ouverture offerte par la polysémie ou au contraire par la « monosémie » : dès lors que J.K. Rowling n’a parlé que d’amour, le mot s’impose comme une contrainte d’écriture (« Voldemort ne dira jamais "je t’aime" ») mais l’interdit ouvre un tout nouveau champ de possibles, celui des sentiments « qui ne sont pas l’amour mais y ressemblent ». DISCLAIMER La fan fiction ne comporte aucun disclaimer. TO WIN HER HEART ANALYSE L’auteur de To Win Her Heart explique que le récit s’inspire « de ce jeu auquel nous jouons tous les ans à l’école ». Ce faisant, un lien clair est établi entre fiction et réalité là où, dans le canon, J.K. Rowling est totalement effacée. Elle n’intervient pas dans le récit et les dédicaces de ses livres restent succinctes. Elles comportent parfois une référence à l’intrigue : le deuxième tome, par exemple, est dédié à « Sean P.F. Harris, conducteur en fuite » ; l’histoire du livre débute justement par une scène où Ron Weasley et Harry Potter utilisent une voiture volante pour rejoindre l’école de sorcellerie après avoir raté le train. Cependant, ces références restent évasives pour le lecteur et relèvent davantage d’un clin d’œil privé entre l’auteur et les personnes concernées. Elles ne montrent pas explicitement que J.K. Rowling s’est inspirée de telle ou telle situation pour concevoir une scène ou un personnage donné. Pourtant, l’auteur a bien tiré certains éléments de ses livres de faits réels. Elle a par exemple déclaré en interview que le personnage de Severus Snape s’inspirait de l’un de ses propres professeurs : « Je dois reconnaître que Snape est un… mmh… professeur très sadique librement basé sur un professeur que j’ai moi-même eu326 ». Dans la fan fiction, les sources d’inspiration sont explicitement mentionnées. On note qu’il existe une concordance entre la date de publication de la fiction (8 février 2011) et le thème qu’elle aborde (« La St Valentin est dans moins d’une semaine » déclare un personnage). Comme dans le cas des fan fictions sur le thème de Noël, on constate que ce récit a une fonction d’agenda. L’intrigue se présente comme un défi que les personnages masculins doivent relever : toutes les élèves de Poudlard ont inscrit leurs noms sur des cœurs ; les garçons doivent « conquérir le cœur » des filles en les amenant à leur parler. On remarque que dans le récit, le jeu est initié par le directeur de l’école en personne, qui insiste pour que les élèves y participent : il est bien peu probable que cette complicité des instances académiques existe dans la réalité mais le souci de réalisme est délaissé dans l’intrigue. Ce choix s’explique sans doute par le fait que dans la saga Harry Potter, les élèves sont amenés à travailler par petits groupes dans la plupart des matières : en cours de Potions (« Snape les mit tous par groupes de deux327 »), de Sortilèges (« Le professeur                                                                   326 LYDON, C. (1999), Interview de J.K. Rowling à l’antenne de WBUR Radio, The Connection, transcription disponible en ligne : http://www.accio-quote.org/articles/1999/1099-connectiontransc2.htm#p13 [consulté le 10 juin 2012]. 327 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 8, p.100. 147   
  • Flitwick forma des groupes de deux au sein de la classe pour qu’ils s’entraînent328 »), de Botanique (« Quatre par bac329 »), de Divination (« Je veux que vous vous mettiez tous par deux330 ») ou encore de Défense contre les Forces du Mal (« Vous allez maintenant vous répartir par groupes de deux331 »). Le jeu raconté dans la fan fiction suppose que les filles ne répondent pas lorsque les garçons leur adressent la parole ; sans la complicité des professeurs de Poudlard, les travaux de groupe se révéleraient compliqués. L’intrigue met en scène un couple du canon (Ron Weasley/Hermione Granger) et l’on constate que la vision de l’amour qui est donnée par l’auteur de la fiction reste très « idéaliste ». L’auteur a délibérément choisi d’ignorer les tourments relationnels vécus par les deux personnages dans les livres avant qu’ils n’en arrivent à former un couple : dans la saga Harry Potter, Ron vit en effet une brève histoire d’amour avec Lavender Brown qui rend Hermione particulièrement jalouse. Ici, ces tensions ne sont pas évoquées. L’amour est inconditionnel, puissant et exclusif (« Il lui lança un regard appuyé comme si elle était pour lui la chose qui comptait le plus au monde », « Ron décida que ce qu’il voulait plus que tout au monde, c’était de conquérir son cœur », « il savait ce qu’il ressentait pour elle, il savait qu’il voulait être celui qui arriverait à la faire parler… être celui qui aurait son cœur autour de son cou »). Les tribulations vécues par les personnages sont assez caractéristiques de l’adolescence : à titre d’exemple, Hermione utilise Harry Potter comme intermédiaire car elle ne sait comment se comporter face à Ron Weasley ; elle déclare « Mais ne lui dis pas que je te l’ai dit. Oh, et ne lui dis pas non plus que je t’ai parlé ». Le personnage de Ron manque lui aussi de confiance en soi ce qui occasionne des questionnements existentiels (« Pour conquérir son cœur je dois… je dois lui parler. Non, elle doit me parler… mais je dois lui parler en premier. Nous devons tous deux nous parler. Peut-être qu’elle me donnera tout simplement son cœur… mais ce serait nul. Je dois le gagner moi-même ; comme ça elle verra bien que je me préoccupe réellement d’elle. Peut-être que du coup, je conquerrai vraiment son cœur… non, je ne peux pas faire ça »). Les échanges de regards décrits sont furtifs et font rougir les protagonistes. Comme dans la quasi-totalité des potterfictions, les personnages décrits dans ce récit empruntent de nombreux traits à leur double canon : ainsi, l’une des techniques employées par Ron Weasley pour amener Hermione à lui parler consiste à se rendre à la bibliothèque. Il sait qu’elle y viendra tôt ou tard et qu’elle sera surprise de l’y trouver. Dans les ouvrages de J.K. Rowling, Hermione y passe justement beaucoup de temps (« "C’est ce que fait Hermione", déclara Ron en haussant les épaules. "En cas de doute, filer à la bibliothèque"332 ») là où Ron est présenté comme très dépendant de l’aide qu’elle lui apporte pour faire ses devoirs. De même, on retrouve dans la fan fiction la complicité entre Harry Potter et Ron Weasley qui existe dans le canon. On note également que l’histoire finit bien. C’est un dénouement attendu dans la mesure où l’auteur s’intéresse à un couple canon : le lecteur s’attend à ce que les personnages parviennent finalement à s’avouer leurs sentiments. L’auteur place sur leur chemin quelques péripéties mais se sent obligé de s’en justifier en précisant à la fin de l’avant-dernier chapitre : « Je sais, c’est triste. C’était dur de faire ça à Ron mais pas d’inquiétude à avoir, c’est une histoire avec une happy end ! Attendez juste qu’elle arrive ! » Enfin, l’écriture fait intervenir une alternance de points de vue entre les deux protagonistes, points de vue indiqués explicitement par l’auteur (le chapitre 6 débute par l’indication « Hermione’s POV » qui signifie « Point de vue d’Hermione »). Cette technique, rencontrée dans d’autres fan fictions, permet une exploration plus approfondie des ressentis des personnages, le vécu de certaines scènes étant parfois raconté selon deux                                                                   328 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 10, p.121. 329 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 330 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 16, p.74. 331 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 9, p.126. 332 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 14, p.172. 148   
  • perspectives. DISCLAIMER L’auteur précise : « Si je détenais Harry Potter, je ne serais pas en train d’écrire ça. Alors réjouissezvous que ce ne soit pas le cas ». Ce disclaimer pose donc une distinction nette entre fan fiction et écrits officiels : l’auteur d’une œuvre commerciale ne peut être la même personne que l’auteur d’une fan fiction. Par ailleurs, la phrase présentée ici laisse entendre que la fan fiction constitue une source de divertissement qui échappe aux contraintes liées au statut d’auteur « officiel ». Une source de divertissement qui ne pourrait exister si le fan-auteur ne se soustrayait pas à ces contraintes. L’existence de contraintes éditoriales n’est pas un secret. Le sujet a même été abordé plusieurs fois par J.K. Rowling durant des interviews. Elle a par exemple commenté la longueur de ses livres qui a parfois poussé l’éditeur à couper quelques passages333. Elle a également évoqué l’influence de son éditeur sur l’une des scènes du premier tome de la saga : « Il y avait une partie d’échecs entre Harry et Ron que Ron gagnait en ayant recours à un fou particulièrement violent. Mon éditeur me l’a fait enlever. Il ne voulait pas qu’il y ait un fou méchant ». Le disclaimer présent dans cette fan fiction montre que les lecteurs ont conscience de l’existence de ce processus éditorial. SCENARIO 8 DARKNESS ANALYSE Nous avons ici affaire à un récit très bref qui, dans le langage des fan fictions, est parfois qualifié de flash fiction : ce terme désigne des histoires très courtes et même s’il n’existe pas de définition arrêtée quant au nombre de mots qu’elles comportent, beaucoup s’accordent à dire qu’elles ne doivent pas excéder quelques centaines de mots. Le terme flash fiction est plus vaste que celui de drabble, qui désigne des fictions très courtes dont le nombre de mots est précis (100 mots pour un drabble, 200 mots pour un double drabble). Ces formes d’écriture très brèves sont destinées à être lues rapidement et imposent donc un certain nombre de contraintes à leur auteur :  Un scénario cohérent : malgré la concision du récit, celui-ci se doit d’être structuré (situation initiale, élément perturbateur, dénouement).  La brièveté impose de faire évoluer rapidement la situation initiale. Dans un tel contexte, la crédibilité de l’ensemble devient un enjeu majeur (l’élément perturbateur, quand il est présent, doit être suffisamment fort pour faire basculer la situation… mais pas trop inattendu ou extrême au risque de déstabiliser l’ensemble de l’intrigue).  Le récit doit être efficace en peu de mots : l’auteur va donc devoir privilégier des mots forts, au sens précis (verbes d’action plutôt qu’auxiliaires), des phrases courtes. L’objectif de ces contraintes est souvent de favoriser le développement de la créativité, comme en témoignent les recherches de l’Oulipo (synthoulipisme). Les auteurs peuvent par exemple se servir des flash fictions pour expérimenter des techniques qu’ils réutiliseront ensuite dans des récits plus longs (tester un nouveau style d’écriture, travailler les « chutes » et les effets de surprise, etc) ou pour explorer la psychologie d’un personnage sans pour autant développer une intrigue complexe autour de ce personnage. Par ailleurs, on peut aussi établir un parallèle entre le succès de ces fictions courtes et les nouvelles pratiques de lecture (lecture                                                                   333 TRENEMAN, A. (2003), I'm not writing for the money: It's for me and out of loyalty to fans, in The Times, Londres. 149   
  • nomade lié au développement des smartphones et des tablettes, succès des formats courts et du microblogging : Twitter, etc). Ici – et cette remarque est également valable pour la fiction qui suit, Bad Apple – il s’agit d’évoquer les émotions d’un personnage dans le but de comprendre sa manière d’agir dans le canon. Ces formes de récit sont appelées des vignettes et, la plupart du temps, comportent peu d’action et peu de dialogues. La fiction Darkness s’intéresse au professeur de Potions Severus Snape. Dans le canon, il s’agit probablement du personnage le plus mystérieux de la saga littéraire : en effet, à l’inverse des autres protagonistes dont les allégeances sont explicites et n’induisent aucun doute chez le lecteur, Severus Snape possède durant toute la saga un statut ambigu : il porte la Marque des Ténèbres, signe de sa proximité avec le mage noir Voldemort334 et semble lui être resté loyal (on le verra par exemple porter un toast en son honneur335). Néanmoins, J.K. Rowling sème aussi dans chaque livre des éléments qui indiquent que Severus Snape est loyal envers le représentant des Forces du Bien, Albus Dumbledore (ce dernier s’est d’ailleurs porté garant de l’honnêteté de Snape lors d’un procès336). Ce statut d’agent double dont on ne saura qu’à la toute fin de l’histoire à qui il était réellement fidèle et pourquoi, va de pair avec une description assez succincte des états d’esprit du personnage. Il reste secret et les rares incursions dans son psychisme ne relèvent pas de sa propre volonté et se soldent par des réactions violentes337. Il n’évoque pas son passé de manière spontanée, ce dernier est connu à travers des souvenirs visualisés par Harry Potter dans une Pensine338. La fan fiction propose donc une perspective novatrice en faisant parler le personnage de Severus Snape dans un récit écrit à la première personne. On constate que l’écriture est saccadée, marquée par des phrases courtes, des phrases nominales et une abondance de signes de ponctuation qui créent des pauses dans le propos (points, virgules). On mentionnera aussi le recours à de nombreuses figures de style qui donnent au récit une impression de pesanteur, de fardeau émotionnel qui affecte le personnage. On note ainsi des énumérations (« Pas de maison, pas de vêtements, pas de nourriture et pas de famille »), des répétitions (« Lily était différente. Lily comprenait »). L’auteur joue sur les sonorités à travers des paronomases (« no family, not really ») ou encore propose des accumulations avec gradation croissante (« elle est devenue mon amie, ma seule amie, ma meilleure amie »). La typographie renforce ces effets de style, notamment à travers l’utilisation des majuscules (« Pendant des années, DES ANNEES » ; « un bleu que j’avais reçu de SON mari »). Outre cette utilisation du langage qui dénote une certaine maîtrise stylistique, on constate que l’auteur intègre à son récit des éléments du canon élargi (provenant de déclarations de J.K. Rowling extérieures aux livres Harry Potter) : « J’ai détruit notre amitié avec mon besoin d’être un Chevalier », déclare Severus Snape dans la fan fiction. Les « Chevaliers de Walpurgis » étaient le nom initialement donné par l’auteur aux Mangemorts de Lord Voldemort : « A un moment donné, ils ont porté un nom différent, on les appelait les Chevaliers de Walpurgis. Je ne sais pas si j’en aurai besoin un jour. Mais j’aime le fait de le savoir. J’aime garder ce genre de chose sous la main339 » avait commenté J.K. Rowling dans une interview avec la BBC. Néanmoins, on constate en parcourant les différentes interviews données par l’auteur qu’elle n’a communiqué que peu d’informations sur le personnage de Snape, craignant toujours de dévoiler ses véritables allégeances si elle le faisait. Sur quels éléments s’appuie donc l’auteur de la fan fiction pour dépeindre ses émotions ? On remarque d’abord qu’il ne s’agit pas seulement de décrire des émotions… mais aussi d’en faire éprouver au lecteur en lui donnant une certaine vision du personnage : l’auteur aurait ainsi pu choisir de se                                                                   334 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.475. 335 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.24. 336 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 30, p.399. 337 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 28, p.486. 338 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33, p.447-464. 339 ROWLING, J.K. (2003), Entretien avec Jeremy Paxman pour l’émission Newsnight, BBC, transcription disponible en ligne : http://news.bbc.co.uk/cbbcnews/hi/uk/newsid_3004000/3004878.stm [page consultée le 20 mai 2012]. 150   
  • focaliser sur la froideur et le cynisme de Severus Snape, maintes fois évoqués dans les livres ; ici, il s’agit plutôt de le dépeindre de manière à susciter la compassion. Il est présenté comme « seul », « maigre », « pauvre », avec des cheveux gras, négligé par tous, mal habillé. Dans le canon, ces éléments sont présents : à l’adolescence, l’homme est décrit comme ayant « une apparence filiforme et blafarde, comme une plante qu’on aurait gardée dans l’obscurité. Ses cheveux étaient plats et gras340 » ; il est décrit comme « clairement impopulaire341 », portant « des vêtements tellement dépareillés que ça semblait fait exprès : un jean trop court, une veste miteuse et trop large qui aurait pu appartenir à un adulte342 ». De même, le canon laisse entendre qu’il a été négligé par ses parents : J.K. Rowling explique dans l’œuvre que le père d’Harry Potter avait « cet air indéfinissable d’un petit garçon qui avait été choyé, adoré même, un air dont Snape manquait si ostensiblement343 ». Cette négligence n’est pas davantage détaillée et l’on constate que la fan fiction ajoute des exemples nouveaux qui l’illustrent (l’adolescent a été battu par son père, sa mère tente de l’aider quand il atteint l’âge de 13 ans). Une fois de plus, on remarque un procédé présent dans un grand nombre de fan fictions : les éléments nouveaux ne viennent pas contredire le canon mais accréditent au contraire des théories présentées par J.K. Rowling en les développant davantage. Lily Evans est décrite d’une manière radicalement opposée : vivant dans une maison « normale et pleine d’amour », insouciante et heureuse. Dans le canon, on devine qu’elle vient d’un milieu plus favorisé que Snape (sa sœur déclare « Je sais qui tu es. Tu es le garçon des Snape ! Ils vivent près de la rivière à Spinner’s End » et « il était évident à son ton qu’elle considérait l’adresse comme peu recommandable344 »). Le jour où Lily fait sa première rentrée à Poudlard, ses parents sont décrits comme « affichant un plaisir inconditionnel » tandis que la mère de Snape est présentée comme « légèrement voûtée, mince, le teint cireux et l’expression revêche345 ». Ces jeux d’opposition débouchent dans un premier temps sur une complémentarité entre les deux personnages de l’histoire (« Elle est devenue mon amie, ma seule amie, ma meilleure amie ») puis sur une rupture qui, comme dans le canon, résulte d’une insulte prononcée par Severus Snape (« Je l’avais chassée avec ce mot maudit »). On remarque ici que l’auteur présume qu’il existe chez le lecteur une bonne connaissance de l’univers d’Harry Potter car à aucun moment la fan fiction n’explique ouvertement ce qui a mis un terme à l’amitié entre Snape et Lily. Dans les livres, l’homme a insulté sa meilleure amie d’un terme considéré comme particulièrement injurieux dans le monde magique (« Sang-de-Bourbe ») alors qu’elle prenait sa défense. Un écart de langage que Lily ne lui a jamais pardonné. Dans la fan fiction, la construction peut presque être qualifié d’elliptique car l’auteur passe sous silence la scène survenue en la résumant sous une forme qui nécessite que le lecteur reconstruise l’histoire lui-même. La fin du récit est l’occasion d’évoquer les motivations du personnage de Severus Snape quand il a rejoint les rangs de Voldemort. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, elles sont en large partie laissées à l’appréciation du lecteur et aucun des livres ne fournit d’explication détaillée. Malgré tout, il semblerait qu’un consensus soit né au sein du lectorat car d’une fan fiction à l’autre, on remarque que les motivations du personnage sont toujours plus ou moins les mêmes : une quête de reconnaissance et un besoin de s’insérer dans un groupe sans être considéré comme un bouc-émissaire. L’acteur Alan Rickman, qui a incarné le personnage de Severus Snape dans les films tirés de la saga Harry Potter, a pour sa part commenté : « Je pense qu’au fond, Snape est une personne qui manque pas mal d’assurance, il rêve toujours d’être quelque chose d’autre, que les gens respecteront vraiment346 ».                                                                   340 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 28, p.479. 341 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 28, p.484. 342 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33, p.447. 343 Ibid., chapitre 33, p.452. 344 Ibid., chapitre 33, p.449. 345 Ibid., chapitre 33, p.451. 346 RICKMAN, A., interview non datée accordée au site Unreel.com (aujourd’hui fermé), disponible en ligne via The Wayback Machine : 151   
  • DISCLAIMER L’auteur a choisi de proposer un disclaimer mais celui-ci indique « Je. N’ai. Pas. Le. Temps ». Cette phrase paraît difficile à analyser sans risquer de se méprendre sur les intentions de l’auteur, c’est pourquoi nous ne nous attarderons pas sur sa signification. A DARK AND STORMY NIGHT ANALYSE Cette fan fiction met en scène un duo de personnages assez rarement rencontré dans l’univers des potterfictions : Minerva McGonagall et Lord Voldemort (seules 248 histoires ont été publiées depuis la création de FanFiction.net avec ces personnages, dont 117 sont des romances). De Minerva McGonagall, on sait peu de choses dans le canon : professeur de Transfiguration puis Directrice de l’école de sorcellerie de Poudlard, elle appartient depuis sa création à l’Ordre du Phénix, un groupe fondé par Albus Dumbledore qui lutte contre Voldemort. J.K. Rowling a pallié à la description succincte du personnage sur le site Pottermore.com, où elle propose une longue fiche regorgeant d’informations inédites sur le passé de McGonagall347. Cependant, sa relation avec Tom Riddle Jr. avant qu’il ne devienne Lord Voldemort reste totalement inconnue du lecteur et n’a à notre connaissance jamais été mentionnée par J.K. Rowling dans ses interviews ou interventions publiques majeures depuis la sortie du premier tome de la saga. Sur le plan temporel, les deux personnages n’ont pas pu se croiser à Poudlard mais cette information n’a pu être déduite que très récemment, en croisant des données figurant dans les livres et des éléments fournis par J.K. Rowling sur Pottermore.com :  McGonagall est née le 4 octobre 1935. Elle a donc fêté ses onze ans, âge minimum pour entrer à l’école de sorcellerie, en 1946 et a dû intégrer Poudlard à la rentrée suivante, en 1947. Elle a commencé à enseigner dans l’école en 1956.  Tom Riddle est né le 31 décembre 1926 et a donc été élève de Poudlard entre 1938 et 1945. La fan fiction ici étudiée ayant été publiée en 2009, il était impossible pour l’auteur de s’appuyer sur ses données. Cela révèle d’une part que le caractère canon ou hors-canon d’une fan fiction dépend considérablement de l’acception du canon retenue – canon au sens strict (livres) ou canon élargi (livres et propos tenus par l’auteur au sujet de son œuvre). D’autre part, on constate que si l’on choisit de se référer au canon élargi, on choisit pour référence un corpus en mouvement, qui s’enrichit au fil des interviews données par l’auteur ou des mises à jour de son site officiel et peut apporter à un moment donné des éléments qui contredisent des fan fictions antérieures, ce qui est le cas dans A Dark And Stormy Night. L’auteur supposait en effet que Minerva McGonagall avait seulement un an de moins que Tom Riddle : de ce fait, elle effectuait presque toute sa scolarité en même temps que le mage noir, ce qui favorisait le développement de relations privilégiées, ici une relation amoureuse. La description du personnage respecte le canon au sens strict à une exception près : la couleur des cheveux. Dans le canon, Minerva McGonagall est présentée pour la première fois au lecteur lorsqu’Harry Potter est bébé ; elle est alors décrite comme « portant une cape, une cape émeraude. Ses cheveux noirs étaient relevés en un chignon strict348 ». Lorsqu’on la retrouve dix ans plus tard alors que le héros entre à Poudlard, elle est                                                                                                                                                                                                                             http://web.archive.org/web/20070613033705/http://www.unreel.co.uk/features/featurealanrickman.cfm [consulté le 20 mai 2012]. 347 http://www.pottermore.com/en/book1/chapter7/moment1/professor-mcgonagall [consulté le 20 mai 2012]. 348 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, pp.13. 152   
  • montrée comme une « grande sorcière aux cheveux noirs portant des vêtements vert émeraude349 ». Autrement dit, sa description physique n’évolue pas en dix ans. Dans la fan fiction, elle est décrite comme « grande et élancée », portant une « cape en laine couleur émeraude ». Toutefois, sa chevelure évolue avec le temps : à l’époque où elle côtoie le jeune Tom Riddle, elle a de « longues cascades de cheveux noirs » ; des années plus tard, alors que Tom Riddle est devenu Lord Voldemort, elle a les cheveux totalement gris, relevés en un « chignon strict ». La modification de ce détail physique n’est pas anodine quand on s’intéresse à l’intrigue : dans la fan fiction, McGonagall a entretenu une relation amoureuse avec le jeune Voldemort, allant visiblement au-delà d’un simple flirt (l’auteur évoque « le bruissement des draps quand il se tournait vers elle »). Après avoir surpris une réunion des Mangemorts au cours de laquelle son petit ami avait « du sang sur les doigts », elle s’est éloignée de lui. Devenue adulte, elle craint le face-à-face avec l’être qu’il est devenu. L’auteur de la fan fiction indique que cette épreuve a fait d’elle la femme stricte qu’elle est (et que le lecteur d’Harry Potter connaît, puisqu’elle est décrite dans le canon comme « une femme à l’air plutôt sévère350) ». La transformation intérieure vécue (poids du passé) se manifeste à l’extérieur. DISCLAIMER La fan fiction ne comporte pas de disclaimer. LADIES MAN ANALYSE Cette fan fiction illustre d’abord les contraintes que s’imposent certains auteurs en écrivant : en effet, elle se propose d’évoquer sept femmes qui ont marqué la vie de Lord Voldemort (sa mère, la gérante de l’orphelinat où il a grandi, une enfant de l’orphelinat, Minerva McGonagall, Bellatrix Lestrange, Lily Potter et Hermione Granger) ainsi que Nagini, serpent femelle et animal domestique du mage noir… le tout en respectant le canon ; par ailleurs, chaque chapitre a pour titre le nom d’un personnage et un mot débutant par la lettre L, désignant le rôle dudit personnage dans la vie de Voldemort. Cela permet de constater que loin d’être un exercice libre, la fan fiction peut aussi être un support contraint (nous avons déjà évoqué les contraintes liées au nombre de mots dans l’analyse de la fiction Darkness). Certains auteurs reconnaissent même que cette forme d’écriture leur permet de travailler leur plume, à l’instar de Gamma Orionis qui écrit dans son histoire The Dark Lord’s Lover « Je ne détiens en aucun cas ces personnages. Je joue juste avec eux tout en essayant d’améliorer mes qualités d’écriture. C’est tout ». L’auteur de Ladies Man porte aussi un regard critique sur son travail, qui est l’occasion de soulever un aspect intéressant de la fan fiction : elle laisse la place à l’amélioration et à la transformation. L’œuvre commerciale présente un caractère achevé, la publication papier « fige » le texte à un moment précis même s’il peut faire l’objet d’ajouts a posteriori sous forme de corrections ou de notes de bas de page. A l’inverse, la publication de fan fictions en ligne permet à l’auteur de modifier indéfiniment ses histoires s’il le juge nécessaire. Parmi les raisons exposées par les auteurs figurent :  Le désir d’amélioration (l’auteur de Ladies Man commente : « La première partie de cette série reste la meilleure. Peut-être qu’un jour, je repasserai en revue tout ça et ferai des ajustements pour que ce soit meilleur. Pour montrer le meilleur de moi-même et tout ça »).  L’évolution personnelle des auteurs, la maturité les amenant à porter un regard plus critique sur leur fan fiction : l’auteur Loola-bye déclare ainsi sur FanFiction.net au sujet de son récit The Age Of Release « A vrai dire, je le déteste aujourd’hui. Je le réécrirai sans doute parce que c’était une bonne idée mais                                                                   349 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 7, pp.82. 350 Ibid., chapitre 1, pp.13. 153   
  • j’étais jeune et stupide quand je l’ai écrit351 ».  L’envie d’effectuer des ajouts. L’auteur Kaeim écrit par exemple au sujet de la fiction Harry Potter and the Forced Hero : « J’ai décidé de la réécrire en entier parce que j’ai le sentiment que l’histoire manque de certaines choses qui la rendraient bien meilleure352 ».  La volonté d’adhérer au canon : les fan fictions les plus anciennes présentes sur FanFiction.net ont été publiées en septembre 1999. Or, le dernier tome de la saga Harry Potter n’a été publié qu’en 2007. Par conséquent, de nombreux éléments ont enrichi la description de chaque personnage après la diffusion de certaines fan fictions, ce qui pousse parfois les auteurs à réécrire leurs histoires pour en tenir compte. Citons par exemple le cas de Aki-chan sur FanFiction.net, auteur de Harry Potter and the Eye of the Golden Dragon, qui explique : « J’écris cette histoire depuis mi-juin 2002 et depuis la sortie du cinquième livre, j’ai découvert qu’il me fallait réécrire tous mes chapitres pour adhérer à tout ce qui s’était passé353 ». La fan fiction s’installe donc comme un texte en mouvement. Le récit Ladies Man met en avant une focalisation interne : autrement dit, tout passe par le regard d’un personnage, Lord Voldemort, et chaque situation est colorée par ses émotions et son vécu. Cela exige de la part de l’auteur une excellente connaissance du personnage mais aussi une capacité à rassembler des données fragmentées du canon pour reconstruire un scénario cohérent. Ces sept vignettes consacrées à sept femmes comportent nécessairement une part d’interprétation personnelle : en effet, dès lors que les faits extraits du canon sont analysés à travers le regard d’un personnage, cela crée un prisme déformant qui transforme ces mêmes faits en fonction de la subjectivité prêtée au personnage. Dans cette fan fiction, le narrateur n’est pas impliqué dans l’histoire. Celle-ci se focalise entièrement sur le personnage de Voldemort (ou de Nagini, pour la huitième vignette). On peut donc considérer que le niveau de la narration est extradiégétique. Par ailleurs, le narrateur est absent de l’histoire qu’il raconte donc on peut parler de narration hétérodiégétique. On remarque que la narration est principalement au présent : celui-ci faisant référence à des événements passés (l’enfance de Voldemort à l’orphelinat par exemple), il permet de rendre l’action plus proche du lecteur, comme si ce dernier la vivait en même temps que le personnage. Comme dans d’autres fan fictions, on remarque la subtilité avec laquelle l’auteur est capable de jouer sur les descriptions présentes dans le canon : en effet, dans l’œuvre de J.K. Rowling, les lecteurs s’accorderont à dire que Voldemort est un personnage cruel. Ici, l’auteur établit une distinction dans le meurtre… entre l’homicide brutal et l’homicide précédé de tortures. Il souligne que Voldemort a systématiquement recours à des procédés qui provoquent une mort instantanée ce qui, selon l’auteur, ne fait pas de lui « un homme naturellement violent ». Même si cette construction logique paraît quelque peu bancale dans la mesure où elle considère le meurtre et la violence comme deux entités distinctes (« Lord Voldemort n’est pas un homme naturellement violent. Un tueur, certainement, il n’y a aucun doute là-dessus »), on remarque l’effort entrepris pour nuancer la personnalité du mage noir. DISCLAIMER La fiction ne comporte aucun disclaimer mais l’auteur précise malgré tout qu’elle est « conforme au canon », ce qui laisse entendre qu’elle dérive d’une œuvre originale.                                                                   351 http://www.fanfiction.net/u/1749764/Loola_bye 352 http://www.fanfiction.net/s/4546869/1/Harry_Potter_and_the_Forced_Hero_Rewrite 353 www.fanfiction.net/s/1676891/1/Harry_Potter_and_the_Eye_of_the_Golden_Dragon 154   
  • SCENARIO 9 BURIALS ANALYSE Si la saga Harry Potter n’évoque pratiquement pas le thème de la sexualité, il n’en est pas de même pour celui de la mort, laquelle est omniprésente du début à la fin de l’œuvre. Elle affecte le héros tout au long de sa vie : mort de ses parents dans sa tendre enfance (un décès qu’il revivra par « flashes » à l’adolescence à chaque fois qu’il est confronté à un Détraqueur), mort de son camarade Cedric Diggory, décès de son parrain Sirius Black, de son animal domestique Hedwig, de son mentor Albus Dumbledore, etc. La mort est tour à tour violente (meurtre), maîtrisée (« l’euthanasie » de Dumbledore qui demande à Severus Snape de le tuer pour lui donner une mort digne), défiée (c’est le fait d’avoir survécu au Sortilège de la Mort qui fait d’Harry Potter un héros dans le monde magique), choisie (Harry Potter part délibérément dans la Forêt Interdite pour que Voldemort le tue) ; elle est parfois vengeresse (assassinat de Bellatrix Lestrange par Molly Weasley pour se venger de la mort de son fils), parfois accidentelle (chute de Vincent Crabbe dans un feu magique). Elle est décrite avec beaucoup de finesse et selon les situations, selon les personnages, ne revêt pas la même signification :  elle est celle que l’on ne craint plus quand on atteint un grand âge : « Pour quelqu’un d’aussi jeune que toi, je suis sûr que ça paraît incroyable mais pour Nicolas et Perenelle, c’est exactement la même chose que d’aller au lit après une très, très longue journée. Après tout, pour un esprit bien organisé, la mort n’est rien d’autre que la prochaine grande aventure354 ».  elle est aussi celle que l’on déplore quand elle affecte une personne jeune (le canon évoque par exemple les larmes d’Hagrid suite au décès prématuré de Lily et James Potter355). Par ailleurs, l’œuvre de J.K. Rowling explore un large panel d’émotions susceptible d’être liées à un décès : le fait de « porter un poids terrible356 », la culpabilité357 ou encore le déni (« Ce n’est pas arrivé… Ca n’a pas pu se produire358 »). La mort est envisagée aussi bien dans sa dimension symbolique et émotionnelle que dans sa dimension physique. Cette dernière est parfois évoquée de manière poétique ou métaphorique (Sirius Black, par exemple, meurt en traversant un voile magique tendu devant une arche). Dans d’autres cas, la mort est plus violente mais la description qu’en fait l’auteur comporte souvent une dimension d’apaisement. Dumbledore, qui a chuté du sommet de la Tour d’Astronomie après avoir reçu un sortilège mortel, a « les bras et les jambes formant un angle bizarre avec son corps » et « un filet de sang » lui coulant de la bouche359 mais il est malgré tout décrit comme « paraissant dormir ». De même, Severus Snape connaît une mort particulièrement violente en s’étouffant dans son propre sang après avoir été attaqué par le serpent de Voldemort : l’auteur évoque des jaillissements de sang, une voix qui n’est plus qu’un « bruit terrible » entre râles et gargouillements. Néanmoins, la mort elle-même survient lors d’un échange de regards avec Harry Potter (« Les yeux verts rencontrèrent les noirs mais au bout d’une seconde, dans les profondeurs de la paire sombre, quelque chose parut s’évanouir, les                                                                   354 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.204. 355 Ibid., chapitre 1, p.17. 356 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 38, p.639. 357 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.478. 358 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 28, p.401. 359 Ibid., chapitre 28, p.410. 155   
  • laissant fixes, vides et absents360 »). La mort, omniprésente dans l’œuvre commerciale, l’est aussi dans beaucoup de fan fictions même si elle n’en est pas forcément le thème principal. Bon nombre de personnages connaissent ainsi le sens de la perte d’un être cher ou craignent eux-mêmes de mourir. Ici, l’auteur s’intéresse à un moment particulier de la saga : le décès du mage noir Lord Voldemort, qui marque l’aboutissement de l’intrigue. Toute l’existence du héros a été marquée par une prophétie l’obligeant à tuer Voldemort s’il voulait lui-même survivre. La vie de l’un était donc subordonnée à la mort de l’autre. Par ailleurs, lorsque Voldemort avait tenté de tuer Harry Potter une première fois, il lui avait transféré une part de son âme361 si bien que les deux personnages ont partagé pendant des années une singulière connexion entre leurs deux esprits. Les références à ce lien sont multiples tout au long de la saga Harry Potter. Cependant, le décès de Voldemort semble y mettre un terme définitif et l’on ignore ce que le jeune héros a ressenti ou ce qu’il est advenu à terme du corps du mage noir (qui, après la bataille, a été déplacé et « déposé dans une salle à l’écart du Hall, à l’écart des corps de Fred, Tonks, Lupin, Colin Creevey et cinquante autres personnes mortes en le combattant362 »). Dans la fan fiction, l’auteur imagine que le monde de la magie a donné le choix à Harry Potter de décider du devenir du corps de Lord Voldemort. Le jeune héros décide, après s’être rendu auprès du cadavre du mage noir, qu’il mérite un enterrement digne, ce qui est alors réalisé. Cette scène apporte une forme de clôture psychologique de la relation entre les deux personnages (« on aurait dit que les dernières traces du cauchemar avaient été effacées ») : sans le poids de la peur sur lui, Harry Potter peut prendre le temps de détailler le corps de son ancien adversaire. Dans le canon, les descriptions insistent la plupart du temps sur l’apparence inhumaine et inquiétante du mage noir (il est « plus blanc qu’un crâne » et emprunte certains traits à un serpent363). La fan fiction lui rend au contraire sa dimension humaine en évoquant sa maigreur extrême, ses mains de pianiste, son menton jadis bien dessiné. L’évocation de l’âge du mage noir achève le processus : admettre que la vie de Lord Voldemort s’est arrêtée à une date précise, c’est mettre un terme à la quête d’immortalité menée par le personnage tout au long de la saga. On note aussi qu’après l’enterrement, les personnages ne retournent pas sur la tombe, ce qui va aussi dans le sens d’une scène de clôture « psychologique ». DISCLAIMER La fan fiction comporte un disclaimer général, qui porte sur tous les éléments constitutifs de la saga littéraire sans que ceux-ci soient spécifiés (personnages, lieux, intrigue, etc). Cette clause présente la particularité d’insister sur la dimension lucrative qui différencie les pratiques amateurs et professionnelles de l’écriture : l’auteur d’origine, outre le fait qu’il soit le créateur d’un univers fictionnel, est aussi celui qui en tire des bénéfices ; à l’inverse, l’auteur de fan fiction est présenté ici comme utilisant un bien intellectuel qui ne lui appartient pas et dont il ne tire pas profit (« Harry Potter ne m’appartient pas. Si c’était le cas, je serais riche »). AWAKENING ANALYSE Cette fiction est ce que l’on appelle une songfic. Il s’agit d’un mot-valise constitué des termes song (chanson) et fic (fiction). Une songfic est une fan fiction articulée autour des paroles d’une chanson, paroles qui sont très souvent utilisées sans aucune modification. Elles peuvent néanmoins être subdivisées en plusieurs paragraphes entrecoupés de passages narratifs inédits ou être utilisées en l’état, sans segmentation. Le lien qui existe entre la chanson et la fiction peut revêtir différentes formes : le morceau peut inspirer l’intrigue du récit ; il peut aussi illustrer l’intrigue imaginée par l’auteur en lui apportant une couleur émotionnelle particulière. Les paroles jouent fréquemment le même rôle que les didascalies dans un texte théâtral : placées en début de fan fiction, elles font office de didascalies initiales et permettent de situer l’histoire dans son contexte ; entrecoupées                                                                   360 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, p.444. 361 Ibid., chapitre 33, p.462. 362 Ibid., chapitre 36, p.501. 363 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, p.432. 156   
  • de passages narratifs, elles permettent de préciser les états d’esprit ou l’attitude d’un personnage de la même manière qu’on pourrait lire dans une pièce de théâtre « Adoptant un air triste », « Baissant la tête en marmonnant ». On remarque d’ailleurs que les paroles de chansons sont très souvent écrites en italique dans les songfics. Ici, la chanson utilisée est un titre de Jamie O’Neal, Like A Woman. Elle permet de préciser les pensées du personnage d’Hermione Granger. Le titre évoque la nostalgie d’une femme qui, en couple depuis longtemps, cherche à renouer avec la flamme des débuts et rêve que son partenaire lui fasse l’amour « comme avant ». Ce thème est absent de la saga Harry Potter. En effet, les personnages féminins adultes – susceptibles d’être confrontés à cette problématique « d’entretenir l’amour au sein d’un couple » ̶ qui nous sont montrés dans la saga littéraire de J.K. Rowling ont un statut assez manichéen :  Soit il s’agit de femmes mariées de longue date, dont aucun détail ne laisse penser que leur mariage bat de l’aile : on peut citer Molly Weasley (« votre père et moi étions faits l’un pour l’autre, à quoi bon attendre364 » déclare-t-elle quand sa fille lui fait remarquer qu’ils n’ont pas attendu pour se marier) ou encore Narcissa Malfoy, épouse de Lucius Malfoy, qui siège à ses côtés durant les réunions du cercle proche de fidèles de Lord Voldemort365.  Soit il s’agit de femmes mariées par nécessité sociale, à l’instar de Bellatrix Lestrange qui a conclu « un mariage respectable de Sang-Pur366 » avec Rodolphus Lestrange mais témoigne un amour immodéré à Lord Voldemort (« Bellatrix se penchait en direction de Voldemort car de simples mots ne suffisaient à montrer son profond désir d’intimité367 »).  Soit il s’agit de femmes dont la vie amoureuse reste totalement inexplorée dans le canon (Pomona Sprout, Poppy Pomfrey, Wilhelmina Grubbly-Plank, etc). Pour certains personnages, un pan du voile a été levé par J.K. Rowling a posteriori : c’est le cas pour Minerva McGonagall. L’auteur a révélé sur le site Pottermore.com que le personnage avait d’abord vécu un amour impossible avec un Moldu avant d’épouser Elphinstone Urquart, un homme dont elle refusait les avances depuis longtemps. Le mariage n’a duré que trois ans avant qu’elle ne devienne veuve368. Malgré ces précisions complémentaires, on ignore tout de la vie amoureuse de Minerva McGonagall après ce veuvage. Schématiquement, on rencontre donc chez les femmes adultes trois situations : la relation d’amour, la relation de non-amour (mariage de convenance) et la non-relation amoureuse. Dans la saga Harry Potter, les relations amoureuses sont des intrigues secondaires et non une intrigue principale (à la différence de Twilight, qui met en scène la relation entre une humaine et un vampire). De ce fait, l’approfondissement de la thématique revêt une importance moindre. Par ailleurs, l’histoire est centrée sur la scolarité d’un trio de jeunes, entre leur sortie de l’enfance et leur entrée dans la vie adulte. Bien que les livres soient écrits avec un point de vue externe, ils sont axés sur l’expérience vécue par ces adolescents. La thématique de l’amour au sein d’un « vieux couple » n’est donc pas nécessairement pertinente par rapport au sujet des livres. Thème hors-canon, donc… mais aussi exploration d’une période relativement peu abordée par l’auteur. Harry Potter repose sur une équation équilibrée « Un livre = une année de scolarité pour le héros ». Seuls quelques chapitres font exception : le premier chapitre du livre Harry Potter And The Chamber Of Secrets, qui se joue juste après la mort des parents d’Harry Potter (dès le deuxième chapitre, on retrouve le jeune garçon durant l’été qui précède sa première rentrée à l’école des sorciers) ; l’épilogue de la saga, dans Harry Potter And The Deathy Hallows, qui se déroule dix-neuf ans après la fin de la scolarité du héros. A la lumière de ces                                                                   364 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.69. 365 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.15. 366 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.93. 367 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, p.16. 368 www.pottermore.com/en/book1/chapter7/moment1/professor-mcgonagall [consulté le 25 mai 2012] 157   
  • proportions, on constate que tout récit évoquant la période pré-Poudlard ou post-Poudlard explore des périodes largement inexplorées dans le canon. Dans cette fan fiction, l’auteur se projette dans le futur des personnages du canon Ron Weasley et Hermione Granger. On sait simplement dans l’épilogue de la saga (qui se joue en 2017) qu’ils sont en couple à cette période et ont eu deux enfants, Rose et Hugo. Leur premier baiser ayant été échangé en 1998 au moment de la bataille de Poudlard369, cela signifie une relation de dix-neuf ans au moment de l’épilogue, dix-neuf ans dont on ne sait rien dans le canon à l’exception de la naissance de leurs deux enfants. On constate immédiatement la différence de proportions qui existe entre « un an = un livre » et « dix-neuf ans = un chapitre de quatre pages ». J.K. Rowling elle-même a laissé entendre dans une interview que l’ouverture présente dans le dernier livre de la saga était volontaire : « Il y a encore beaucoup à découvrir, à démêler et je laisserai sans doute planer quelques incertitudes qui vous permettront de dire ‘Oh, très bien, dans le huitième livre, elle expliquera pourquoi’370 ». Or, aucun huitième livre n’a été envisagé par l’auteur (« Il ne faut jamais dire jamais mais je n’ai pas du tout en projet d’écrire un huitième livre371 »). Si l’on s’intéresse à ce que l’auteur a dit du devenir de ces deux personnages, on constate que le canon élargi n’apporte que peu d’informations complémentaires : Ron n’a pas terminé sa scolarité à Poudlard après la défaite de Voldemort (contrairement à Hermione) et est directement devenu Auror372 au ministère de la Magie. Hermione Granger a pour sa part atteint un poste important au sein du Département des Forces de l’Ordre Magiques373. On remarque dans la fan fiction plusieurs phénomènes déjà constatés dans d’autres récits : le fait de considérer que le lecteur possède des connaissances a priori sur l’histoire d’Harry Potter conduit l’auteur à ne pas définir certains termes (« The Burrow », « The Golden Trio ») et à ne pas présenter les personnages de manière formelle ; la description des personnages s’inspire d’éléments issus soit du canon au sens strict, soit du canon élargi (Ron exerce la profession d’Auror, Hermione est décrite comme romantique et l’on sait justement que J.K. Rowling la perçoit comme telle ; l’auteur d’Harry Potter a déclaré que si la jeune fille pouvait voir son désir le plus cher dans le Miroir du Rised, elle pourrait bien « se voir elle-même dans une étreinte romantique374 »). Dans le canon, les écueils amoureux finissent toujours par être surmontés : la gêne de Ginny Weasley face à Harry Potter finit par s’effacer, Ron et Hermione finissent par s’avouer leur amour et l’épilogue ne montre que des couples mariés, heureux et avec des enfants. Dans la fan fiction, on constate que les difficultés occasionnent une souffrance profonde pour les personnages (Hermione « s’effondre » physiquement, son corps est « secoué de sanglots », Ron est sur le point de pleurer) ; malgré tout, ils sont animés par un profond désir de surmonter leurs différends (« Je ferai n’importe quoi » déclare Ron Weasley, qui est même prêt à abandonner son métier). La dispute ne peut s’achever que dans un dénouement « conte de fées ». Dans les contes, le « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » présente un caractère définitif et incontestable ; « heureux jusqu’à leur mort » est sous-entendu. Dans la fan fiction, Hermione demande à Ron de promettre que ce type de dispute ne surviendra plus jamais et il obtempère en y mettant « tout son cœur et toute son âme », donnant aussi à la promesse un caractère définitif. Il appelle Hermione « ma femme bien-aimée » et est pour elle son « mari chéri ». A la fin de la fan fiction, il ne subsiste nulle trace de la dispute : Ron redevient le mari parfait qui renonce à certaines missions professionnelles pour sa femme et lui apporte des cadeaux ; de son côté, elle lui annonce un mois plus tard qu’elle attend un enfant. Cet événement confirme le caractère idéaliste du récit (le                                                                   369 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 31, p.423. 370 ROWLING, J.K. (2006), An Evening with Harry, Carrie and Garp, New York. Transcription disponible en ligne : www.accio-quote.org/articles/2006/0801-radiocityreading1.html#finalch [consulté le 26 mai 2012]. 371 ROWLING, J.K. (2000), Live chat sur le site Scholastic.com, transcription disponible en ligne : http://www.scholastic.com/teachers/article/j-k-rowling-interview [consulté le 26 mai 2012]. 372 ROWLING, J.K. (2007), PotterCast #130, podcast accessible en ligne : http://media.libsyn.com/media/pottercast/pc071218.mp3 [écouté le 26 mai 2012]. 373 ROWLING, J.K. (2007), Live chat sur le site Bloomsbury.com, disponible en ligne via The Wayback Machine : http://web.archive.org/web/20080828113728/http://www.bloomsbury.com/harrypotter/default.aspx?sec=3 [consulté le 26 mai 2012]. 374 ROWLING, J.K. (2006), An Evening with Harry, Carrie and Garp, New York. Transcription disponible en ligne : www.accio-quote.org/articles/2006/0801-radiocityreading1.html#finalch [consulté le 26 mai 2012]. 158   
  • rapport sexuel entre les personnages entraîne une grossesse immédiate, Ron Weasley remercie le ciel pour tous les bienfaits à venir). En résumé, le dénouement reste profondément canon en nous montrant un couple marié et heureux, avec un enfant à venir. L’histoire trouve sa singularité par rapport au canon dans le conflit : de ce fait, il n’est pas surprenant de constater que ce conflit est violent, qu’il conduit le personnage d’Hermione à une profonde remise en question personnelle (l’absence de son mari l’amène à douter d’elle-même, de son amour pour elle, des choix qu’elle a faits dans sa vie – travailler plutôt qu’être mère au foyer, de son corps, etc). La réconciliation par un rapport sexuel et des vœux d’amour éternel est aussi passionnée que l’est la dispute. DISCLAIMER Un disclaimer est présent. Il est bref et général (« Je ne détiens pas Harry Potter »). BOY WHO LIVED ANALYSE Cette fan fiction repose sur un concept largement exploité par les potterfictions : celui du voyage dans le temps et plus spécifiquement dans le passé (les voyages dans le futur, bien qu’ils existent, restent moins répandus). Ces voyages constituent un mode d’exploration des réactions des personnages puisqu’ils permettent de comprendre pourquoi ils sont devenus ce qu’ils sont dans l’œuvre de J.K. Rowling. Le voyage dans le temps n’est pas un thème étranger au canon d’Harry Potter. En effet, dans les livres de J.K. Rowling, on sait qu’il est possible de remonter le temps grâce à un dispositif discret ressemblant à un collier, le Retourneur de Temps (« "On appelle ça un Retourneur de Temps", chuchota Hermione, "et je l’ai reçu du professeur McGonagall le jour où nous sommes revenus. Je l’ai utilisé toute l’année pour me rendre à mes cours"375 »). Dès lors que ce dispositif existe, il devient facile pour les auteurs de fan fictions de le réutiliser et d’en étendre les pouvoirs : ainsi, là où dans le canon il est possible de remonter le temps de quelques heures, les fan fictions proposent la plupart du temps des histoires qui se déroulent de très nombreuses années avant la fenêtre temporelle d’Harry Potter. C’est le cas de Boy Who Lived, qui imagine qu’Harry Potter a été projeté dans le passé où il va sauver la mère du futur Voldemort (là où, dans le canon, elle est décédée peu après avoir donné naissance à son fils). L’intrigue relance donc un débat que nous avions déjà rencontré dans la fiction The Price Of Not Caring : dans quelle mesure l’enfance malheureuse du jeune Tom Riddle a fait de lui le mage noir Lord Voldemort ? Auraiton pu l’empêcher de devenir le monstre que décrit J.K. Rowling en changeant certains paramètres de son passé ? L’auteur de la fan fiction teste l’hypothèse en imaginant la survie du personnage de Merope Gaunt. La question est d’ailleurs verbalisée explicitement dans le cinquième chapitre : « Tom finirait-il par devenir Lord Voldemort bien qu’ayant grandi entouré d’amour ? » In fine, la réponse apportée reste assez évasive et le lecteur peut l’interpréter comme bon lui semble : la fan fiction, loin de fermer l’œuvre ouverte, propose ici un récit qui ouvre un peu plus le champ des possibles. Tom Riddle commet des meurtres… mais ne paraît pas obnubilé par la quête d’immortalité qui caractérise Voldemort dans le canon. Deviendra-t-il un jour obsédé par le désir éperdu de fuir la mort ? La réponse n’est pas donnée dans l’histoire. L’auteur décrit la scène de la naissance avec une précision qui paraît quelque peu contradictoire avec la classification « tous publics » donnée à cette fan fiction : « Elle cria de douleur, une douleur forte et humide au creux de l’aine, tandis que ses entrailles s’étiraient et se déchiraient », « L’enfant fut expulsé de son corps dans un flot de liquide amniotique et de sang », deux phrases qui donnent une vision de l’accouchement inadaptée à un lectorat jeune. Cela montre la subjectivité de la classification proposée par le site FanFiction.net : chaque auteur étant libre de noter sa propre histoire, cela suppose de leur part une capacité à reconstruire une image du                                                                   375 ROWLING, J.K. (1999), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 21, p.261. 159   
  • lectorat et à se projeter dans l’esprit d’un lecteur plus jeune ou plus âgé qu’eux pour déterminer à qui s’adresse le récit. On constate que certains, comme ici, sous-estiment l’impact de leurs écrits sur un lectorat enfantin. A l’inverse, il arrive que d’autres catégorisent leur histoire comme « M » (public majeur) alors même qu’elle ne comporte ni violence extrême, ni scènes sexuellement explicites. Il peut s’agir d’une erreur de jugement mais il peut aussi s’agir d’une supposition quant à l’identité des personnes qui fréquentent FanFiction.net : contrairement aux ouvrages d’Harry Potter qu’il est possible de trouver dans n’importe quelle bibliothèque à la portée du jeune public, le site FanFiction.net n’est pas conçu pour un enfant. Son architecture est complexe et comporte de multiples liens hypertextes, rubriques, critères de classement ; son design ne comporte que peu d’illustrations. De ce fait, il est possible que certains auteurs catégorisent leurs histoires non pas en fonction d’une tranche d’âge « de 7 à 77 ans » mais en fonction de ce qui est susceptible de choquer un adolescent ou un adulte. On observe la création de quelques personnages originaux de deuxième plan, notamment celui de « Mme Wool ». Ce personnage n’est pas sans lien avec le canon. Dans l’œuvre de J.K. Rowling, l’orphelinat où a grandi Voldemort ne porte pas de nom. Cependant, dans l’adaptation cinématographique des livres, le film Harry Potter And The Half-Blood Prince donne à l’endroit le nom d’Orphelinat de Wool. Cet exemple montre, encore une fois, que les auteurs jouissent souvent, outre leur maîtrise des livres eux-mêmes, d’une bonne connaissance du canon élargi. A la fin du cinquième chapitre, l’auteur explique aussi pourquoi il a appelé son personnage Myrtle Henderson : « Le nom de famille de Myrtle n’est pas révélé dans le canon mais Henderson est le nom de l’actrice qui a joué son rôle ». L’auteur reconnaît aussi à la fin du chapitre 2 avoir ajouté un « Tom Riddle » de plus à la lignée familiale de Voldemort et déclare : « Je me suis dit que j’en ajouterais un de plus parce que je peux le faire ». Cette prise de liberté explicitement soulignée fait sans doute partie des spécificités de l’écriture de fan fictions. Par ailleurs, on note que l’intrigue modifie certains détails mineurs de l’histoire de Voldemort qui font référence à des éléments du canon : par exemple, Harry Potter insiste pour que le certificat de naissance indique le prénom « Thomas » et non « Tom ». Or, J.K. Rowling précise dans ses ouvrages que Voldemort n’appréciait pas son prénom qu’il jugeait trop ordinaire : « "Tu n’aimes pas le prénom ‘Tom’ ?" "Il y a beaucoup de Tom", marmonna Riddle » ; « "J’espère que tu as remarqué la réaction de Riddle quand j’ai mentionné qu’un autre partageait le même prénom que lui, ‘Tom’ ?" Harry hocha la tête. "Il témoignait ainsi de son mépris envers tout ce qui le rattachait aux autres, tout ce qui le rendait ordinaire. A l’époque déjà, il voulait être différent, à part, célèbre"376 »). Comme dans d’autres fan fictions, l’auteur met au premier plan certains personnages et recourt à des stratégies pour passer sous silence d’autres pans de l’intrigue : ainsi, le scénario étant centré sur le trio familial formé par Harry Potter, Merope Gaunt et Tom Riddle, l’auteur insiste avant tout sur les interactions entre ces personnages. A l’inverse, les circonstances qui ont amené le héros à voyager dans le passé restent mystérieuses : l’auteur indique simplement qu’Harry Potter est un sujet d’étude au sein du Ministère de la Magie, placé sous le contrôle des Langue-de-Plomb. Ceux-ci existent dans le canon et sont des employés du Département des Mystères qui ont pour particularité de ne rien révéler de leurs activités. En plaçant Harry Potter sous leur coupe, l’auteur justifie ainsi de ne pas aborder outre mesure ce que fait le jeune magicien de ses journées, écarte les problématiques matérielles (la fan fiction explique que le Ministère de la Magie fournit à Harry Potter tout ce dont il a besoin au quotidien) et peut se consacrer entièrement au trio familial. Cette stratégie permet également d’éliminer un certain nombre d’obstacles (grâce à l’appui du Ministère, le héros récupère facilement un bijou familial que Merope Gaunt avait dû vendre dans l’œuvre de J.K. Rowling, elle peut divorcer aisément de Tom Riddle Sr., le père de Voldemort, etc). L’exploration des ressentis des personnages passe aussi par le recours à un style épistolaire (le chapitre 4 comporte des échanges de lettres entre Tom Riddle et ses parents). Le lien avec le canon se décline parfois sous des formes subtiles. Ainsi, lorsque Merope Gaunt révèle à son fils qu’Harry Potter – qui l’a adopté – n’est pas son père biologique, elle prononce ces mots au sujet du                                                                   376 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 13, pp.189 et 191. 160   
  • géniteur de Tom Riddle : « Ca n’a pas été terriblement difficile de le convaincre de prendre un verre d’eau que j’avais mélangée à de l’Amortentia » (philtre d’amour). Dans le canon, lorsque Dumbledore raconte à Harry Potter ce qu’il sait du passé de Voldemort, il évoque la même scène et suppose : « J’ai tendance à penser qu’elle a eu recours à un philtre d’amour. Je suis sûr que ça lui aurait semblé plus romantique et je doute que ça aurait été très compliqué, par une chaude journée, alors que Riddle chevauchait seul, de le convaincre d’accepter un verre d’eau377 ». DISCLAIMER L’auteur ne propose pas de disclaimer mais explique dans une note que l’histoire a été pensée comme un oneshot. Ecrite d’un seul trait, elle a ensuite été segmentée en chapitres. On constate une fois de plus que la segmentation de l’histoire n’est pas motivée par les contraintes de l’intrigue ou par le souci d’instaurer un suspense mais davantage par des préoccupations personnelles de l’auteur (« Quand j’ai dépassé le seuil de 15 000 mots, j’ai su que je n’aurais d’autre choix que de poster ça en plusieurs parties, parce que c’est de la fan fiction et que poster ça en une seule fois voudrait dire moins de commentaires et j’adore les commentaires. Par conséquent, merci de me pardonner si les chapitres commencent ou finissent de manière abrupte ; ils font partie d’un tout et j’essaierai de rendre les transitions aussi fluides que possible »). On constate que la segmentation en chapitres permet justement à l’auteur de répondre aux questions du lectorat (rubrique Frequently Asked Questions au début du chapitre 3), de justifier ses choix (« Avant que quelqu’un ne cherche à me contredire : non, les Basilics ne peuvent pas se reproduire. Ils naissent d’œufs de poule couvés par des crapauds. Il n’existe pas d’œufs de Basilic ») et de montrer un regard critique sur les potterfictions (on lit par exemple : « Je constate que les auteurs de fan fictions qui se plongent dans l’époque de Riddle oublient souvent quelle est la norme à cette période »). De même, ces débuts de chapitre sont souvent l’occasion de remercier les personnes qui ont commenté la fiction et révèlent à quel point la lecture s’inscrit dans un échange entre auteur et lecteurs : « Vous savez ce qui illumine vraiment mes journées ? C’est quand une personne dont j’adore l’histoire/les histoires commente mes récits » ; « J’ai été vraiment surpris(e) d’entendre que certaines personnes avaient eu les larmes aux yeux à la fin de la partie 4. C’est extraordinaire que je puisse avoir un tel impact sur les gens ». On remarque aussi que l’auteur propose au début de sa fiction une playlist susceptible d’accompagner les lecteurs durant leur découverte de l’histoire. Cela donne à la fan fiction une dimension « d’expérience globale ». SCENARIO 10 THIS IS THE WAY THE WORLD ENDS ANALYSE Nous avons ici affaire à une flash fiction, forme courte déjà évoquée dans le cas des fan fictions du scénario 8. Ici, l’auteur choisit de réécrire une scène du canon : celle de la défaite de Voldemort. Dans la saga Harry Potter, l’ultime échange de sorts entre le mage noir et le jeune héros se voit consacrer une vingtaine de lignes, ce qui à peu de choses près égale la fan fiction. En d’autres termes, bien qu’il s’agisse d’une flash fiction, ce n’est pas pour autant un résumé du canon. On constate qu’il s’agit davantage d’adopter une perspective différente :  Dans l’œuvre de J.K. Rowling, cette scène finale entremêle des champs lexicaux liés au combat et à la                                                                   377 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 10, pp.148-149. 161   
  • puissance visant à donner à cet affrontement un caractère spectaculaire378 : les sorts sont jetés « comme des coups de canon », des flammes jaillissent, les sorts « entrent en collision », la baguette magique de Voldemort tournoie haut dans les airs. L’image d’un Harry Potter « ayant le talent infaillible d’un Attrapeur » s’oppose à celle d’un Voldemort qui « tombe en arrière », « heurte le sol », dont le corps est « faible et recroquevillé ». La description est totalement axée sur des dimensions matérielles ou physiques et ne mentionne que très peu les sentiments des personnages (seul l’espoir est évoqué).  A l’inverse, la fan fiction ne mentionne quasiment pas les aspects matériels et physiques : il n’est pas question du rayon de soleil qui filtre par les fenêtres de Poudlard, ni de la manière dont la baguette magique de Lord Voldemort lui échappe des doigts pour atterrir entre les mains d’Harry Potter. Toutefois, elle se penche sur la psychologie des personnages et adopte en ce sens une complémentarité totale avec le canon. Aucun élément ne peut être considéré comme contradictoire à l’œuvre de J.K. Rowling. L’analyse des émotions de chaque personnage s’appuie sur des éléments du canon :  le « triomphe » lu dans les yeux de Voldemort peut être rapproché de sa conviction, dans le canon, de remporter le duel (« Nous nous battons uniquement sur la base de nos aptitudes… et quand je t’aurai tué, je pourrai m’occuper de Draco Malfoy379 »).  sa « folie » est évoquée elle aussi dans le canon (« Voldemort se mit à rire et ce son était encore plus effrayant que ses cris, dénué d’humour et dément380 »).  l’incertitude d’Harry Potter dans la fan fiction s’exprime dans le canon à travers une question « "Alors ça se réduit à ça, n’est-ce pas ?" murmura Harry. "La baguette que tu tiens dans ta main sait-elle que son dernier maître a été désarmé ? Parce que si c’est le cas… je suis le véritable maître de la Baguette de Sureau"381 ». Outre ces éléments, on constate que l’auteur de la potterfiction a ajouté un paramètre que J.K. Rowling ne mentionne pas : dans la saga littéraire, la scène est écrite de telle sorte qu’elle donne l’impression que la mort de Voldemort est instantanée : Harry Potter s’empare de la baguette du mage noir au moment où ce dernier s’écroule au sol. Au contraire, dans la fan fiction, le temps est en quelque sorte allongé si bien qu’il s’écoule un court instant pendant lequel le regard des deux personnages se croise. L’auteur prête alors à Voldemort un sentiment de peur, lequel est cohérent avec le canon puisque la mort représente la plus grande terreur du mage noir (« Il n’y a rien de pire que la mort, Dumbledore382 »). DISCLAIMER La fiction ne comporte aucun disclaimer lié à Harry Potter et précise simplement que le titre est emprunté au poème The Hollow Men de T.S. Eliot. Une absence de disclaimer qui prend un sens tout particulier quand on sait que le récit étudié propose une réécriture personnelle d’une scène essentielle du canon : la défaite de Voldemort. HARRY POTTER : THE SELF-TAUGHT WIZARD ANALYSE La note de l’auteur indique que l’inspiration de la fiction est née d’une scène du canon où Hagrid laisse                                                                   378 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.500. 379 Ibid., chapitre 36, p.499. 380 Ibid., chapitre 36, p.498. 381 Ibid., chapitre 36, p.499. 382 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, p.607. 162   
  • Harry Potter trouver seul l’accès à la voie 93/4 d’où part le train en direction de Poudlard (« Hagrid avait dû oublier de lui dire ce qu’il fallait faire, comme le fait de devoir taper sur la troisième brique de gauche pour accéder au Chemin de Traverse383 »). Dans le canon, cette solitude du jeune héros livré à lui-même dans la gare ne dure pas longtemps étant donné qu’il croise la famille Weasley, qui accompagne notamment Ron pour sa première rentrée scolaire. Toutefois, on constate que cette scène de la gare présente un scénario ouvert susceptible de déboucher sur d’autres intrigues. Dans le premier tome de la saga, on pourrait schématiser l’intrigue ainsi : On constate que ce flottement se répète par la suite : dans le deuxième tome, Harry Potter est déposé à la gare. S’ensuit le même flottement de l’intrigue. Cette fois-ci, l’élément qui oriente l’histoire vers l’étape suivante est temporel : Harry est en retard et l’accès à la voie 93/4 se ferme, obligeant le jeune héros à recourir à un autre moyen de transport pour rejoindre Poudlard. Dans ces deux exemples, on constate qu’un élément du scénario joue schématiquement le rôle d’une boussole, permettant de passer d’une situation incertaine à une prise de décision (traverser le mur entre la voie 9 et la voie 10 de la gare sur les conseils de la famille Weasley, emprunter une voiture volante pour aller à Poudlard). Dans la potterfiction ici étudiée, l’auteur fait le choix de retirer cette boussole : personne n’indique à Harry Potter comment rejoindre le quai de départ du Poudlard Express. L’histoire peut donc légitimement poursuivre son cours dans une autre direction. Toutefois, elle débute par la reprise d’une situation du canon : l’arrivée d’Harry Potter à la gare. Dans l’ouvrage de J.K. Rowling, c’est la famille d’accueil du jeune héros, les Dursley, qui le conduit à la gare et le laisse sur le quai384. Dans le film, c’est le garde forestier Hagrid qui accompagne Harry Potter et le laisse sur une passerelle. C’est cette seconde version qui a été retenue dans la fiction. Les caractéristiques langagières du personnage d’Hagrid sont préservées par rapport au canon (« yeh » au lieu de « you ») et la scène de la fan fiction décrit la situation jouée dans les films : dans le film, Harry Potter déclare en découvrant son billet de train « Mais Hagrid, il doit y avoir une erreur ! Il est écrit Plateforme 93/4. Ca n’existe pas, n’est-ce pas ? » ; dans la fan fiction, il déclare « Mais Hagrid… la plateforme 93/4 n’existe pas ! ». La réaction du personnage est elle aussi empruntée au film (Harry Potter découvre qu’Hagrid a disparu et se retrouve seul sur la passerelle de la gare ; il décide de demander de l’aide et son interlocuteur croit à une mauvaise plaisanterie). On remarque dans cette situation initiale que l’auteur présuppose que son lecteur jouisse d’une certaine connaissance de l’œuvre d’origine : les personnages mentionnés ne sont pas présentés (Hagrid, Dumbledore, Harry, les Dursley ou encore la chouette Hedwig), on sait que le jeune héros doit trouver le Poudlard Express dans la gare mais l’auteur ne précise pas que Poudlard est une école de magie. Le personnage d’Harry Potter luimême semble connaître certains éléments qu’il n’est pas censé savoir : il est à la recherche d’un « train à vapeur ». Or, la scène se joue dans les années 90, il est donc a priori peu probable qu’un train à vapeur soit à quai dans la gare. L’auteur semble avoir transféré « une part d’omniscience » à son personnage. Rapidement, la fiction s’oriente vers un scénario d’indépendance du personnage d’Harry Potter. Ce type de thématique reste rare dans l’univers des potterfictions : une recherche sur FanFiction.net utilisant les mots clés « Independent Harry » ne renvoie que 409 résultats en anglais. Ces fictions supposent presque toujours l’invention d’un univers parallèle dans lequel le personnage se débrouille seul, ce qui affecte non seulement les                                                                   383 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.68. 384 Ibid., chapitre 6, p.66. 163   
  • lieux choisis (Poudlard est généralement quasi-absent de ces récits) mais aussi les personnages eux-mêmes (relations qu’ils établissent et caractère) : à titre d’exemple, les histoires montrant un personnage d’Harry Potter indépendant montrent aussi souvent le personnage de Dumbledore comme un homme malsain, qui ne s’étonne pas de l’absence de son élève le plus célèbre et n’entreprend aucune démarche pour le rechercher. Le jeune héros devant rester sans supervision adulte, les auteurs recourent à des procédés très variés pour l’isoler de toute forme d’autorité (il possède des super-pouvoirs, maîtrise des enchantements complexes qui lui permettent de tenir à l’écart les personnes de son choix ou de se rendre invisible, etc). La crédibilité globale de l’histoire en pâtit nécessairement car le scénario suppose une transformation profonde de l’intrigue de départ : comment un jeune garçon pré-pubère ayant rarement quitté le pavillon de sa famille d’accueil parviendrait-il à survivre en toute autonomie dans un univers qu’il ne connaît pas, sans que personne ne le ramène sur le chemin de l’école alors qu’il est l’une des plus grandes célébrités du monde de la magie ? Le fait qu’il développe des traits de caractère ou des aptitudes hors du commun paraît presque indispensable pour que l’intrigue acquière une certaine crédibilité. Ici, la décision du héros de devenir indépendant s’appuie sur plusieurs éléments canons (autrement dit, le canon sert encore une fois à légitimer une intrigue, comme nous l’avons vu dans d’autres fan fictions) :   A ce stade, il a la confirmation que la magie existe. Il a vaincu le mage noir Voldemort alors qu’il n’était qu’un bébé : cela laisse entendre qu’Harry Potter est puissant au point de pouvoir se passer d’une formation académique. On remarque que la fan fiction exacerbe cette puissance : Harry Potter apprend dès son premier jour d’indépendance à jeter un sortilège de désillusion qui le rend invisible aux yeux des magiciens qui « l’ignorent comme s’il n’était pas là ». Dans le canon, seuls des magiciens puissants parviennent à se rendre invisibles (Dumbledore, Grindelwald, Voldemort, l’Auror Alastor Moody) ou des élèves de niveau avancé (Hermione jette ce sortilège dans le septième tome de la saga, tout comme Gregory Goyle, Vincent Crabbe et Draco Malfoy). Le fait que le petit garçon de onze ans parvienne à jeter ce sortilège témoigne de son talent. Outre ces données explicites, d’autres données du canon sont sous-entendues dans la fiction, comme le fait qu’Harry Potter ait de l’argent : son premier réflexe dans l’histoire consiste à se rendre à la banque des sorciers, Gringotts, pour retirer de l’argent afin d’acheter le nécessaire pour vivre en toute autonomie. Dans le canon, on sait que le héros bénéficie de l’héritage de ses parents, qui représente « une petite fortune385 ». On constate par ailleurs que la potterfiction mêle ces éléments du canon à des réalités plus communes : ainsi, si l’on peut aisément imaginer que la magie facilitera le quotidien du jeune Harry, il est plus délicat d’envisager sa vie en totale autonomie sans la présence d’un soutien extérieur. En effet, dans le canon, le héros n’a que onze ans lors de sa rentrée à Poudlard386. La fan fiction tient compte du fait qu’un petit garçon n’ait pas la maturité pour s’assumer seul et introduit des figures adultes qui, tout en étant maintenues à distance, existent et peuvent intervenir si nécessaire (une vendeuse « maternelle » qui l’embrasse sur la joue et « insiste pour qu’il l’appelle à chaque fois qu’il avait besoin d’aide », la couturière qui « lui dit que si ses vêtements avaient un jour besoin d’être réparés ou lavés, il fallait qu’il vienne la voir » pour qu’elle leur redonne leur éclat d’origine, le tenancier du bar qui lui permet de séjourner sur place gratuitement et lui procure les ingrédients nécessaires pour ses Potions). L’auteur introduit d’ailleurs un personnage original ne figurant pas dans le canon – Tabitha, épouse du barman du Chaudron Baveur – et qui se substitue à un encadrement académique traditionnel en permettant au jeune héros d’accéder à des cours particuliers avec des tuteurs. Reste à répondre à la question : pourquoi nul n’intervient pour remettre Harry Potter sur le chemin de l’école ? Une question à laquelle l’auteur répond d’abord en utilisant des éléments du canon :  Le barman s’apprête à demander au garçon pourquoi il n’est pas à l’école mais « reçoit un regard de désapprobation de sa chouette ». Dans le canon, les chouettes sont douées de certains comportements humains : elles peuvent se mettre en colère si elles ne sont pas rétribuées pour leur travail387, exprimer                                                                   385 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.57. 386 Ibid., chapitre 3, p.37. 387 Ibid., chapitre 5, p.49. 164   
  •  du dégoût388, témoigner de la rancune à quelqu’un389, etc. L’homme sait qu’Harry Potter a vaincu Voldemort dans sa tendre enfance et craint le pouvoir du jeune magicien. On apprend dans le canon que de nombreuses rumeurs couraient au sujet du jeune héros avant qu’il ne revienne dans le monde magique à l’âge de onze ans : « Permets-moi de te rappeler que lorsque Potter est arrivé à Poudlard pour la première fois, il y avait encore beaucoup d’histoires qui circulaient à son sujet, des rumeurs disant qu’il était lui-même un grand mage noir, ce qui expliquait qu’il ait survécu à l’attaque du Seigneur des Ténèbres390 », affirme le professeur Severus Snape dans l’un des livres. Ensuite, comme nous le mentionnions précédemment, on constate que les figures d’autorité présentes dans la saga Harry Potter sont ici montrées sous un angle négatif :  Dans le canon, les Weasley jouent le rôle de famille de substitution pour Harry Potter, l’hébergeant chez eux tous les étés avant la rentrée scolaire, Molly Weasley lui tricotant un pull à chaque Noël391. Ici, elle est décrite comme manipulatrice, ayant déjà prévu de marier sa fille Ginny (dix ans) au jeune héros. Elle entretient une mauvaise image d’Harry Potter, qu’elle juge enorgueilli par sa célébrité. Dans la saga littéraire, elle réfrène au contraire les ardeurs de sa fille Ginny lorsqu’elle se montre fascinée par le jeune garçon : « Tais-toi Ginny, et c’est malpoli de montrer du doigt ! 392 ».  Albus Dumbledore se montre très bienveillant envers Harry Potter dans les livres. Ici, il se montre d’abord paniqué en découvrant l’absence de son élève… puis adopte une attitude manipulatrice destinée à retourner la situation en sa faveur grâce à un mensonge. Procédé intéressant car le mensonge constitue une « histoire dans l’histoire », un passage narratif dans une fan fiction qui elle-même se réfère à une grande histoire. Cette « matriochka littéraire » montre une fois de plus la flexibilité d’une narration puisqu’on peut recréer de toutes pièces un nouveau scénario à partir de faits établis, ce que fait Dumbledore en mentant. La manipulation prend d’autant plus de poids que le Dumbledore de la potterfiction ressemble à son double canon : il consomme des bonbons au citron393 et agit « pour le plus grand bien394 ». Il développe un stratagème complexe, ce qu’il fait aussi dans le canon en formant peu à peu Harry Potter au fil des années pour qu’il soit prêt, en temps voulu, à se sacrifier pour détruire Voldemort (« J’ai espionné pour vous et j’ai menti pour vous, je me suis mis en danger mortel pour vous. Tout ceci était censé garder le fils de Lily Potter en sécurité. Et maintenant vous me dites que vous l’avez élevé comme un porc destiné à l’abattoir395 » lui reprochera Severus Snape). Etant présentés comme malsains, ces personnages ne peuvent jouer pour Harry Potter le rôle de figures d’autorité qu’ils ont pour lui dans le canon. Ceci permet de justifier que personne ne vienne chercher le jeune garçon là où il s’est réfugié. Ajoutons à cela deux autres éléments non canons de l’histoire qui justifient le fait qu’Harry Potter conserve son indépendance :  La fan fiction mentionne qu’il est parvenu à désactiver le sortilège qui permet au Ministère de la Magie de traquer les mineurs qui se servent de leur baguette magique en dehors de l’école. L’idée qu’un enfant si jeune puisse contrer un dispositif de sécurité mis en place par les plus hautes autorités montre encore à quel point le récit confère au personnage des aptitudes hors norme.  Le personnage demande explicitement au barman du Chaudron Baveur de garder le silence sur sa présence, ce qui limite le risque qu’on le retrouve.                                                                   388 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.21. 389 Ibid., chapitre 7, p.75. 390 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 2, p.28. 391 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.144. 392 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 17, p.211. 393 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 21, p.14. 394 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 35, p.482. 395 Ibid., chapitre 33, p.463. 165   
  • DISCLAIMER Cette fan fiction présente la particularité de s’éloigner considérablement du canon d’Harry Potter, puisque le jeune héros se retrouve livré à lui-même dans le monde magique sans accéder à l’école de Poudlard, autour de laquelle la saga littéraire s’articule (une articulation qui lie étroitement la temporalité scolaire et la temporalité éditoriale, puisque chaque tome de l’histoire correspond à une année de scolarité à Poudlard pour le héros). Si le disclaimer lui-même se révèle plutôt concis et obscur (« Je ne possède pas ce qui est possédé »), l’auteur de la fan fiction propose toutefois une longue note explicative et plusieurs avertissements destinés aux lecteurs : la mention « AU » (univers alternatif) précise que l’histoire va s’éloigner du canon ; l’auteur signale également qu’il s’agit d’un oneshot (histoire publiée d’un trait, sans suite prévue ni segmentation en chapitres) et d’une histoire sans pairings (autrement dit, un récit où le héros ne va former aucune relation privilégiée avec un autre personnage). THE WAY HOME UNIVERS ALTERNATIF ET TEMPORALITE Cette fan fiction s’appuie sur l’hypothèse de la survie de Severus Snape. Cependant, elle ne s’attache pas à décrire sa longue guérison mais plutôt à imaginer la vie qu’il s’est construite après avoir échappé aux griffes de Voldemort. De ce fait, une large part du récit construit un univers alternatif à l’œuvre de J.K. Rowling. Etant éloigné du monde magique, cet univers fait intervenir de nouveaux lieux (un hôpital, une ville d’Islande, etc), de nouveaux personnages (notamment une femme, Cassandra Svensson). La fiction se déroule cinq ans après la défaite de Voldemort (« Severus Snape avait disparu du monde magique cinq ans plus tôt », chapitre 2). Autrement dit, elle opte pour un cadre temporel qui ne s’est vu accorder aucune place dans l’œuvre de J.K. Rowling : la saga Harry Potter s’achève sur la défaite de Voldemort et propose ensuite un épilogue intitulé « Dix-neuf ans plus tard ». La période qui s’écoule entre 1998 (défaite de Voldemort) et 2017 reste donc ouverte. On constate à cet égard que la fan fiction prend appui aussi bien sur le cadre fixé par le canon que sur des éléments non dits, le non-dit devenant en quelque sorte un fait à part entière :  « La plupart des gens étaient convaincus que Severus Snape était mort, qu’il était mort aux mains du Seigneur des Ténèbres. Après tout, c’était ce que le célèbre Harry Potter avait dit à tout le monde », écrit l’auteur dans le chapitre 2. La mort de Severus Snape a effectivement été rendue publique dans l’œuvre de J.K. Rowling, non pas par Harry Potter mais par Voldemort lui-même (« J’ai tué Severus Snape il y a trois heures396 »).  Cependant, l’œuvre ne mentionne pas ce qu’il est advenu de son corps… et ce vide est exploité par l’auteur de la fan fiction qui fait dire à son personnage « Le fait qu’il n’y ait jamais eu d’enterrement n’a pas semblé déranger les gens outre mesure ». Cela permet à la fan fiction d’inventer le scénario de la survie, de la récupération du corps par Minerva McGonagall, qui aurait secrètement soigné le blessé avec la complicité de l’infirmière de Poudlard Poppy Pomfrey et l’aide possible du phénix de Dumbledore, dont les larmes possèdent d’après le canon de puissantes propriétés curatives397. PERSONNAGES / REMARQUES GENERALES On note dans cette fan fiction plusieurs phénomènes concernant les personnages :  L’auteur « réutilise » certains personnages du canon et, comme dans les récits précédemment étudiés, exploite leurs traits de personnalité officiels en les adaptant à la nouvelle intrigue créée.  L’auteur crée un personnage original (Cassandra Svensson) qui, à bien des égards, mélange des                                                                   396 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 36, pp.498. 397 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.141. 166   
  • caractéristiques du monde magique et du monde moldu. Ce personnage joue à la fois un rôle interne à l’intrigue et un rôle externe qui instaure une complicité avec le lecteur (ce dernier pouvant « enquêter » et chercher les éléments qui laissent penser que Cassandra est magicienne).  L’auteur introduit des personnages originaux dont certains rappellent des personnages de l’œuvre Harry Potter tout en leur étant étrangers (l’avocat Per, qui possède une ressemblance physique avec Lucius Malfoy). Ce mélange entre une intrigue originale/des personnages originaux et des éléments tirés du canon permet d’établir une véritable imbrication entre la fan fiction et l’œuvre de J.K. Rowling. LE PERSONNAGE DE SEVERUS SNAPE Dans le récit, Severus Snape a quitté le monde magique et refait sa vie en tant qu’anesthésiste. Cette profession lui aurait été suggérée par Poppy Pomfrey en raison de sa « connaissance étendue des médicaments et des poisons ». Snape étant dans le canon professeur de Potions à Poudlard, le raisonnement semble cohérent. Le personnage a adopté une nouvelle identité, allant jusqu’à changer de nom (Severus Smythe). Sa personnalité et son apparence ont également été transformées par cet éloignement avec la magie : sa tendance à rester dans l’obscurité de son donjon est remplacée par un goût pour les grands espaces ; ses cheveux sont plus courts (dans le canon, il est décrit comme ayant « des cheveux noirs lui arrivant aux épaules398 »). La fiction propose une exploration très poussée de la psychologie du personnage où les éléments du canon alimentent une réflexion personnelle de l’auteur sur des sujets aussi variés que la culpabilité (« Tu t’en veux tellement que tu ne supporterais pas que les gens te qualifient de héros », déclare Cassandra à Severus), les questionnements identitaires, les motivations de Severus Snape. Le héros s’interroge par exemple sur sa véritable nature dans le chapitre 6 (espion, traître, meurtrier ou héros) : ces quatre postures sont celles qu’il a adoptées au cours de sa vie dans l’œuvre de J.K. Rowling (espion pour le compte de Dumbledore et Voldemort, traître en se ralliant secrètement aux Forces du Bien après avoir été un Mangemort, responsable indirectement de la mort de Lily Evans et directement de celle de Dumbledore, héros des Forces du Bien pour qui il s’est battu). L’ensemble de cette réflexion témoigne d’une prise de distance avec la saga Harry Potter. Celle-ci se manifeste notamment à travers une mise en abîme marquante dans laquelle l’auteur de la fan fiction fait parler un personnage original de sa fiction… qui cite une phrase du canon… à laquelle répond un personnage tiré du canon… qui commente le fait que la phrase figure dans un livre ! En d’autres termes, Cassandra (personnage original de la fan fiction) affirme que Severus Snape est « l’homme le plus courageux qu’Harry Potter ait connu » (chapitre 11). On retrouve cette phrase dans le canon, où Harry Potter déclare à son fils : « Albus Severus, tu tiens ton nom de deux directeurs de Poudlard. L’un d’entre eux était un Serpentard et il était sans doute l’homme le plus courageux que j’aie connu399 ». Dans la fan fiction, Severus Snape (personnage emprunté au canon) répond en commentant « Tu as lu trop de mauvaises biographies ». Le personnage de Snape emprunte au canon certains éléments :  des habitudes de langage (les élèves qu’il qualifie de « dunderheads »).  des aptitudes (utiliser la Légilimancie avec brio, découper des ingrédients avec précision).  des traits de caractère : comme dans les fan fictions précédentes, on retrouve chez lui un certain malaise dans ses interactions sociales, un contraste entre cette insécurité et les épreuves traversées au cours de sa vie ; l’auteur évoque aussi la vie sentimentale peu florissante du personnage (« Il ne s’était jamais réveillé dans le lit d’une femme » – chapitre 7). Dans le canon, on sait que Severus Snape n’a aimé qu’une seule femme au cours de sa vie (Lily Evans), même si Voldemort a évoqué la possibilité qu’il ait connu différentes partenaires sexuelles (« quand elle est partie, il a reconnu qu’il y avait d’autres femmes au sang plus pur, plus dignes de lui400 »).  des habitudes vestimentaires : lors d’une soirée déguisée décrite dans la fan fiction, Snape porte une                                                                   398 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.57. 399 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, épilogue, p.509. 400 Ibid., chapitre 36, p.498. 167   
  •  longue cape qui gonfle lorsqu’il marche. Ce mouvement de cape est mentionné plusieurs fois dans l’œuvre de J.K. Rowling401. son passé : une mère magicienne, un père moldu402, une atmosphère familiale conflictuelle403. La fan fiction grossit toutefois certains de ces traits : ainsi, si le canon montre Snape comme un enfant négligé par ses parents, il ne mentionne pas explicitement de violence là où l’auteur de la fiction franchit le pas ; de même, la mère de Snape, Eileen Prince, se serait suicidée d’après la fiction là où son devenir reste inconnu dans le canon. Par ailleurs, le personnage fait preuve dans la fan fiction de capacités d’introspection qui ne le caractérisent pas dans le canon. L’auteur écrit par exemple : « Il savait exactement ce que c’était d’être le professeur impopulaire ». Dans le canon, il arrive que Snape soit confronté à sa propre impopularité (« Tout le monde le déteste404 », commente Ron dans le deuxième tome de la saga, juste avant d’être interrompu par le professeur qui l’écoutait) mais on ne connaît pas son ressenti à ce sujet. A l’inverse, la fiction justifie son attitude et explique qu’il tient sa classe d’une main de fer car il veut éviter les accidents liés au fait qu’il enseigne une matière dangereuse. LE PERSONNAGE DE CASSANDRA SVENSSON L’auteur de la fan fiction introduit dans son histoire ce que l’on appelle un « OC » (original character) : Cassandra Svensson. Face à ce type de personnage, on pourrait imaginer trois scénarios :  Le personnage est totalement extérieur au monde de la magie.  Le personnage connaît parfaitement le monde de la magie.  Le personnage mène une existence à mi-chemin entre monde magique et monde moldu. C’est le troisième scénario qui prévaut dans cette fiction. De ce fait, il est d’une certaine manière nécessaire que l’auteur justifie sa présence auprès du lecteur et explique pourquoi elle n’a jamais été mentionnée dans le canon. Certains éléments de description du personnage semblent viser à lui donner cette « légitimité » dont jouissent les personnages du canon :  J.K. Rowling donne de ses personnages des descriptions très précises (date de naissance, généalogie, statut sanguin, valeurs, etc). Ici, on connaît justement la date de naissance de Cassandra, on sait qu’elle est Sang-Pur et opposée aux valeurs de suprématie des Sang-Pur défendues par Voldemort (ce qui fait d’elle une « traître à son sang » dans la terminologie utilisée par J.K. Rowling).  Le passé de Cassandra présente des similitudes avec celui de Snape : comme lui, elle est professeur ; comme lui, elle mise sur la peur pour assoir son autorité auprès de ses élèves ; comme lui, elle se sent responsable de la mort d’un être cher. Son mari a en effet été tué par les Mangemorts lors de la destruction du pont de Brockdale (la destruction du pont est un élément canon405). Selon l’auteur de la fan fiction, l’attaque contre Cassandra et son époux aurait été menée par deux Mangemorts, Yaxley et Rowle. Ces personnages sont empruntés au canon. Yaxley est l’un des plus fidèles lieutenants de Voldemort et est présent tout au long des livres du canon dès la renaissance du magicien. Thorfinn Rowle est moins connu et considéré comme moins « brillant » dans la hiérarchie des Mangemorts (il est                                                                   401 ROWLING, J.K., Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, chapitre 7, p.91 ; Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, chapitre 23, p.293 ; Harry Potter And The Order Of The Phoenix, chapitre 24, p.391 ; Harry Potter And The Half-Blood Prince, chapitres 9 et 29, p.126 et 416 ; Harry Potter And The Deathly Hallows, chapitre 24, p.340, éditions digitales 2012, Pottermore Limited. 402 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 30, pp. 427-428. 403 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 33, p.450. 404 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.57. 405 ROWLING, J.K. (2005), Harry Potter And The Half-Blood Prince, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 1, pp.10-16. 168   
  • puni par Voldemort dans le canon406 pour son incompétence). Cassandra demeure, pendant un tiers de la fiction, une énigme pour le lecteur… car l’auteur sème des indices laissant penser qu’elle vient du monde magique sans pour autant révéler que c’est une sorcière :  Personne ne connaît son passé, elle semble « être apparue de nulle part ».  Elle possède un chat d’une race particulière, les Fléreurs, qui semble avoir des réactions très humaines et se comporte de manière curieuse en présence de Severus Snape. Les Fléreurs sont une invention de J.K. Rowling, le chat d’Hermione Granger est d’ailleurs issu d’un croisement entre un Fléreur et un chat ordinaire407. On apprendra plus tard dans la fan fiction que le chat est un cadeau de Minerva McGonagall et a été entraîné à détecter la Marque des Ténèbres, d’où sa réaction initiale violente à l’égard de Snape, ce dernier étant un Mangemort repenti.  Les livres de sa bibliothèque semblent trop nombreux pour rentrer tous dans son salon. Or, le lecteur d’Harry Potter sait qu’il existe un sort pour réduire le volume des objets (sortilège de réduction)408. Le canon indique simplement que le sortilège permet de redonner à des objets leur taille normale quand ils ont été agrandis. Cependant, on ignore s’il permet de rétrécir des objets lorsqu’ils ont une taille normale. Malgré tout, de nombreuses fan fictions indiquent que le sortilège possède cette capacité.  Elle possède des livres sur les potions et avoue à Snape être une « sorcière ». Néanmoins, le doute plane quant à la signification qu’elle met derrière ce terme. S’agit-il simplement d’une expression pour indiquer qu’elle s’intéresse aux plantes et au tarot… ou est-ce un terme à prendre au pied de la lettre ?  Lors de sa première nuit chez elle, Snape est réveillé par un bruit ressemblant au hululement d’un hibou. Or, les hibous sont un moyen de transport du courrier dans le monde magique. Le lecteur est mis sur la piste et possède le même niveau d’accès à l’information que Severus Snape, qui découvre peu à peu la vérité sur Cassandra. L’indice pivot qui lui révèle la vérité est une bague découverte au domicile de la jeune femme, qui comporte l’inscription « Toujours Pur ». Le canon indique justement que c’est la devise de la famille Black409. A partir de cette découverte, le lien entre la fan fiction et le canon se fait plus présent : Cassandra étant identifiée comme une magicienne, il devient d’autant plus important de lui donner la « légitimité » précédemment mentionnée. On apprend ainsi peu à peu l’ensemble de son passé, qui s’inscrit dans l’histoire et les mœurs de la famille Black telle que l’œuvre de J.K. Rowling les décrit : Cassandra est présentée comme la sœur cachée de Sirius Black, ennemi juré de Snape. Promise à Yaxley comme épouse dès son enfance, elle déçoit sa famille en étant envoyée dans la Maison Serdaigle à Poudlard. Ses proches présument qu’elle n’est pas attachée à l’idéologie de suprématie des Sang-Pur et la renient. Elle quitte alors le monde magique et épouse un Moldu. Dans le livre The Tales Of Beedle The Bard écrit par J.K. Rowling pour apporter des compléments d’information sur la saga Harry Potter, Dumbledore affirme « Les familles au soi-disant Sang Pur maintiennent leur pureté présumée en déshéritant, bannissant ou mentant au sujet des Moldus ou des Nés-Moldus de leurs arbres généalogiques ». C’est pour cette raison que, dans la fan fiction, Yaxley finira par s’en prendre à Cassandra, assassinant son mari et mettant un terme à sa grossesse. On constate à quel point le scénario de la fan fiction mêle étroitement des éléments purement inventés à une intrigue complexe et détaillée de l’œuvre de J.K. Rowling. LE SACRIFICE COMME VALEUR DETERMINANTE Comme dans d’autres fictions précédemment étudiées, la notion de sacrifice est présente et intervient à                                                                   406 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 9, p.125. 407 Information donnée par J.K. Rowling sur son site officiel JKRowling.com [page inaccessible depuis la refonte du site]. 408 ROWLING, J.K. (2000), Harry Potter And The Goblet Of Fire, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 14, p.153. 409 ROWLING, J.K. (2003), Harry Potter And The Order Of The Phoenix, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 6, p.91. 169   
  • un moment charnière de l’histoire : souhaitant revenir dans le monde de la magie, Severus Snape doit convaincre Cassandra Svensson de l’accompagner et de surmonter son passé douloureux. « Et si elle décidait qu’elle ne voulait pas revenir, qu’elle n’en était pas incapable ? Que ferait-il ? Ferait-il, pour elle, pour son bienêtre, le sacrifice de continuer sa vie comme un Moldu ? […] L’un d’entre eux devrait faire un sacrifice » (chapitre 16). Le retour des personnages dans le monde magique ne s’effectue pas de manière anodine : ils empruntent d’abord des moyens de transport Moldus (avion et train) puis séjournent au Chaudron Baveur, qui dans le canon marque une frontière entre le monde des Moldus et le monde magique, avant de regagner définitivement des lieux magiques (Poudlard en particulier). PERSONNAGES SECONDAIRES DE LA FICTION Minerva McGonagall joue un rôle important, celui d’un mentor et d’une oreille attentive. Cette attitude est expliquée par des motifs psychologiques : elle ressentirait de la culpabilité à l’idée d’avoir douté de Snape « à une période où il aurait eu besoin de [son] soutien » (chapitre 2). Dans l’œuvre de J.K. Rowling, c’est justement McGonagall qui a chassé Snape de Poudlard avant l’arrivée de Voldemort410. Initialement, McGonagall est présente à l’arrière-plan dans la fan fiction et adresse par exemple à Snape une carte postale montrant « le train à vapeur Jacobite sur le viaduc de Glenfinnan ». Le train en question n’est pas fictif et certains de ses wagons ont été utilisés pour le tournage des films Harry Potter. Son trajet réel emprunte le viaduc de Glenfinnan, lequel a aussi été utilisé pour des plans larges dans plusieurs films tirés de l’œuvre de J.K. Rowling411. Dans le chapitre 9, McGonagall prend corps dans l’histoire en s’invitant chez Cassandra et en révélant à celle-ci la véritable identité de Severus Snape, jouant en ce sens un rôle d’interface entre monde magique et monde moldu. Dans la fan fiction, Voldemort apparaît à Snape dans un cauchemar et lui dit « Tu as été l’un de mes plus fidèles serviteurs. Et j’ai regretté ta mort ». Il s’agit d’une phrase très similaire à celle que le magicien emploie dans le canon avant d’ordonner à son serpent d’attaquer Snape : « Tu as été un bon et fidèle serviteur et je regrette ce qui doit avoir lieu ». Le laissant mourant sur le sol, Voldemort répète en partant « Je regrette412 ». Le plus proche ami de Cassandra, un personnage original imaginé par l’auteur de la fan fiction, présente une ressemblance étroite avec le Mangemort Lucius Malfoy, ce qui crée là encore un jeu entre ce qui sort de l’imagination de l’auteur et ce qui appartient à J.K. Rowling. Le personnage de Per est présenté comme un avocat aux cheveux longs et blonds qui fait penser à un vampire, comme un « aristocrate ». Lucius Malfoy est décrit comme un homme « à la peau pâle et au visage pointu413 », ayant les cheveux blond pâle comme son fils et la saga Harry Potter insiste à maintes reprises sur sa richesse et son influence auprès des cercles privilégiés de la population magique. La fan fiction mentionne également Hannah Abbott et Neville Longbottom : on notera ici que l’auteur dispose visiblement d’une excellente connaissance du canon dans son acception large puisqu’elle donne au sujet de ces deux personnages des éléments qui ne figurent pas dans les livres mais ont été communiqués au public par J.K. Rowling lors d’une intervention au Carnegie Hall. L’auteur explique ainsi qu’Hannah a pris la direction du Chaudron Baveur et a épousé Neville Longbottom, devenu professeur d’Herbologie à Poudlard. Enfin, Harry Potter est brièvement mentionné. L’auteur de la fiction, tout comme J.K. Rowling dans son œuvre, mentionne essentiellement la famille qu’a construite le jeune héros, laissant de côté sa carrière. La description du personnage respecte le canon (marié à Ginny Weasley, déjà mère de deux garçons dont le plus                                                                   410 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 30 “The Sacking Of Severus Snape”, pp. 399-411. 411 Harry Potter And The Chamber Of Secrets, Warner Bros, 2002 ; Harry Potter And The Prisoner Of Azkaban, Warner Bros, 2004 ; Harry Potter And The Goblet Of Fire, Warner Bros, 2005. 412 ROWLING, J.K. (2007), Harry Potter And The Deathly Hallows, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 32, pp. 443-444. 413 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 5, p.39. 170   
  • jeune est prénommé Albus Severus). La relation entre Snape et Potter, bien qu’apaisée, reste distante mais n’est pas analysée dans le détail. LIEUX Le personnage de Cassandra est présenté comme originaire « d’Alnwick ». La ville du même nom, située au nord de l’Angleterre, abrite un château qui a servi de base intérieure et extérieure pour la représentation de Poudlard dans les films de la saga Harry Potter (son apparence étant modifiée grâce aux effets spéciaux). Cassandra suppose que Snape est lui aussi originaire du nord du pays. C’est un élément qui n’a pas été fourni par J.K. Rowling dans sa description du personnage, permettant aux auteurs de fan fictions de laisser libre cours à leur imagination. Le canon précise simplement qu’il a passé son enfance à Spinner’s End, un quartier pauvre et industriel. Certains lecteurs de la saga ont proposé des analyses élaborées visant à démontrer que cette ville imaginaire s’inspirait du nord de l’Angleterre414. Les lieux où se déroule l’histoire elle-même (Islande) sont pour la plupart sans lien avec la saga Harry Potter. La fan fiction fait mention de Poudlard (bureau de la directrice, donjons) en optant pour des descriptions succinctes et cohérentes avec le canon. L’auteur mentionne par exemple les portraits qui ornent les murs du bureau de la directrice et ronflent paisiblement (J.K. Rowling écrivait au sujet de ce bureau : « Les murs étaient recouverts de portraits d’anciens directeurs et directrices, qui ronflaient tous doucement dans leurs cadres415 ») ; Cassandra décrit les donjons comme « lugubres, sans soleil. Pas étonnant que tes étudiants t’aient appelé la chauve-souris ». Dans l’œuvre de J.K. Rowling, les donjons sont décrits comme un endroit lugubre416 situé sous l’école417. SEGMENTATION La fan fiction comporte 21 chapitres. Contrairement à d’autres récits, on a ici quelques cliffhangers :  A la fin du chapitre 1, Cassandra affirme qu’elle a connu un garçon prénommé Severus dans son école, qui n’était pas « le plus sympathique des mecs mais qui s’est avéré être quelqu’un de bien au final », ce qui laisse planer le doute qu’elle ait pu connaître le personnage sous sa véritable identité dans le monde magique. Le lecteur peut aisément établir un lien entre cette description et celle du personnage de Severus Snape donnée par J.K. Rowling tout au long de la saga : celle d’un homme amer et taciturne qui en réalité se battait pour les Forces du Bien par amour pour une femme. D’autre part, l’année de naissance de Cassandra Svensson (1963) permet aux lecteurs les plus experts de valider la crédibilité de l’hypothèse (à partir des informations disponibles dans le canon, les lecteurs peuvent déduire que Severus Snape est né en 1959 ou, plus vraisemblablement, en 1960).  A la fin du chapitre 7, Snape découvre chez Cassandra une bague portant la devise de la famille Black, premier indice irréfutable de l’appartenance de la jeune femme au monde magique.  Certaines fins de chapitre correspondent à des paliers relationnels entre les personnages (invitation à prendre le thé à la fin du chapitre 3, premier baiser à la fin du chapitre 4, invitation à un anniversaire à la fin du chapitre 5, Snape informe Cassandra qu’il a découvert son secret à la fin du chapitre 8, il se présente à elle sous son vrai nom à la fin du chapitre 10, elle le fuit après une dispute à la fin du chapitre 14, elle lui annonce sa décision de revenir avec lui dans le monde magique à la fin du chapitre 18). La fin de la fiction elle-même comporte une forme de cliffhanger, Cassandra annonçant sa grossesse à Severus. L’auteur déclare par la même occasion avoir débuté la rédaction d’une suite à son histoire. Le cliffhanger permet de créer un lien avec le deuxième récit.                                                                   414 JORDAN, C.M. (2006), Where is Spinner’s End, http://www.hp-lexicon.org/essays/essay-spinners-end.html [consulté le 30 avril 2012] 415 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 12, p.140. 416 ROWLING, J.K. (1997), Harry Potter And The Sorcerer’s Stone, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 8, p.98. 417 ROWLING, J.K. (1998), Harry Potter And The Chamber Of Secrets, édition digitale 2012, Pottermore Limited, chapitre 16, p.202. 171   
  • DISCLAIMER ET RESUME Le résumé explicite la situation de départ de la fiction : « Severus Snape a survécu à la guerre ». Le disclaimer est présent sous une forme où l’auteur sépare ce qui relève d’une création originale et ce qui est emprunté à l’œuvre commerciale. Il met par ailleurs en balance deux formes de satisfaction que l’auteur peut tirer de son activité : le gain financier et la reconnaissance du lectorat à travers la critique. « Tout ce que vous reconnaissez de l’univers Harry Potter dans cette histoire appartient à J.K. Rowling et/ou Warner Bros. Je ne détiens de droits sur rien à l’exception de l’intrigue et du personnage original et je ne gagne pas du tout d’argent avec cette histoire. De ce fait, tout commentaire m’apportera une très, très grande satisfaction ». 172   
  • ANNEXE 7 – QUESTIONNAIRE LECTEURS DE FAN FICTIONS (TRADUCTION) Chers lecteurs d’Harry Potter, Je consacre mon mémoire de Master aux grandes sagas littéraires. Elles inspirent toutes sortes de créations, à but lucratif ou non, qui vont du merchandising aux fan fictions en passant par les adaptations cinématographiques. J’étudie le lien entre certaines de ces créations et les livres qui les ont inspirées. Vous m’apporterez une aide considérable en acceptant de répondre aux quelques questions qui suivent. Merci d’avance ! * Questions obligatoires. Avant toute chose, merci de me donner votre nom ou surnom pour que je puisse vous citer dans mon travail de recherche : …………………………………………… A quel point êtes-vous attaché(e) aux livres Harry Potter ? * Pas attaché(e) du tout Extrêmement attaché(e) A quelle fréquence lisez-vous des fan fictions sur Harry Potter ? * Jamais Tout temps le Comment jugez-vous, de manière générale, la qualité des fan fictions consacrées à Harry Potter ? * Très mauvaise Exceptionnelle A quel point, selon vous, la majorité des fan fictions sur Harry Potter respecte-t-elle le canon ? * Elle ne respecte jamais le canon Elle suit canon toujours le Quand vous lisez de « bonnes » fan fictions, vous donnent-elles le sentiment d’apprécier encore davantage Harry Potter ? * Pas du tout Totalement 173
  • S’il vous arrive de lire de « mauvaises » fan fictions, avez-vous le sentiment que cela peut vous conduire à moins apprécier Harry Potter ? * Absolument pas Sans aucun doute Harry Potter a inspiré de nombreux produits (jeux vidéo, films, merchandising, etc). Les fan fictions ont elles aussi été inspirées par les livres Harry Potter. Selon vous, peuvent-elles être comparées aux produits « officiels » ? Pourquoi ? …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… Avez-vous l’impression que les fan fictions vous apportent quelque chose que le canon ne vous apporte pas ? Si c’est le cas, quel genre de bénéfices ont-elles pour vous ? …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… L’écriture de fan fictions est souvent considérée par le grand public comme « sans limites ». Certains affirment qu’elle autorise l’auteur à écrire ce qu’il veut. Cependant, lorsqu’un héros est out-ofcharacter ou qu’un scénario s’éloigne trop du canon, cela suscite de nombreuses critiques de la part des lecteurs. Selon vous, pourquoi ? …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… …………………………………………………………………………………………………………… 174
  • ANNEXE 8 – (SPEARMAN) ANALYSE DU QUESTIONNAIRE / MATRICE DE CORRELATION Méthodologie : Chacune des échelles du questionnaire présenté en Annexe 7 comporte 9 paliers, qu’il est possible de traduire par un chiffre de 1 à 9. Chaque réponse à une question à échelle pouvait donc être convertie en donnée chiffrée. C’est à partir de l’ensemble de ces données qu’ont été calculées des corrélations, en veillant à respecter la logique des questions posées (ainsi, si l’on obtient le chiffre 2 à la question « A quelle fréquence lisez-vous des fan fictions sur Harry Potter », cela signifie que le répondant n’en lit presque jamais). Le calcul des corrélations a été effectué à l’aide du logiciel XLStat. Nous avons opté pour la corrélation de Spearman et non pour la corrélation de Pearson. En effet, le calcul du coefficient d’asymétrie des distributions a révélé que celles-ci étaient asymétriques. Le recours au coefficient de Bravais-Pearson est limité aux distributions linéaires, là où celui de Spearman s’applique à des distributions sans relation affine. Variables Attachement à la marque Fréquence de lecture de fan fictions Attachement à la marque 1 0,743 0,802 -0,105 0,073 -0,063 Fréquence de lecture de fan fictions 0,743 1 0,882 -0,160 0,498 0,053 Impact des "bonnes" fan fictions 0,802 0,882 1 -0,298 0,249 -0,054 Impact des "mauvaises" fan fictions -0,105 -0,160 -0,298 1 -0,389 -0,647 Jugement de la qualité globale des potterfictions 0,073 0,498 0,249 -0,389 1 0,654 Cohérence des fan fictions avec le canon -0,063 0,053 -0,054 -0,647 0,654 1 Impact des Impact des "bonnes" "mauvaises" fan fictions fan fictions Jugement de Cohérence la qualité des fan globale des fictions avec le canon potterfictions Les valeurs en gras sont significatives à un niveau alpha=0.05 175
  • ANNEXE 9 – COMPLEMENTS D’INFORMATION SUR LE SITE POTTERMORE.COM A son inscription sur Pottermore.com, le visiteur doit répondre à quelques questions qui l’amènent à être envoyé dans l’une des quatre maisons qui constituent Poudlard (Gryffondor, Serpentard, Serdaigle ou Poufsouffle), comme le héros le vit lui-même dans l’œuvre de J.K. Rowling. Ensuite, sur l’écran d’accueil du site, chaque ouvrage de la saga Harry Potter est représenté par un symbole dans un cercle. Une ligne circule de cercle en cercle et dessine le parcours de lecture. Tout au long de la ligne, de petits points cliquables permettent au lecteur d’accéder à des résumés de chaque chapitre agrémentés de jeux, d’objets à collectionner, de fiches détaillées sur certains aspects ou personnages de l’histoire. On note au centre l’invitation à visiter la boutique en ligne (« Pottermore shop »). Au-dessus de cette « carte de navigation », on remarque que la maison Serpentard (« Slytherin ») possède près de 38 millions de points. A chaque fois qu’un visiteur de Pottermore.com remporte l’un des petits jeux proposés sur le site, il fait gagner des points à la maison dans laquelle il a été envoyé lors de son inscription, tout comme cela se produit dans l’œuvre Harry Potter. Le visiteur du site vit ainsi à son tour l’émulation collective décrite par J.K. Rowling dans ses romans lorsqu’elle évoque la compétition entre les quatre Maisons. Au sommet de l’écran, le menu permet au lecteur de se promener virtuellement dans des lieux clés de l’œuvre (la banque Gringotts, la Salle Commune de sa maison, le Grand Hall de Poudlard, etc) et d’accéder aux objets qu’il a collectés, à sa liste d’amis et de favoris, à des jeux ayant pour thème les sortilèges et les potions magiques. 176
  • Le site propose aussi des fiches détaillées, comme celle présentée ici qui concerne le personnage de Severus Snape : On note qu’au fil des chapitres, le lecteur débloque de nouvelles informations (« Discovered in chapter 8 », « Discovered in chapter 13 », etc). En haut à droite, un lien permet d’ajouter chaque fiche à ses favoris afin de la retrouver plus aisément par la suite. Le visiteur peut ainsi se constituer son propre corpus issu de l’œuvre en fonction de ses préférences. 177