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AMAR Ludovic
Master I – Science Politique
Promotion 2012-2013

La récupération politique de Jeanne d’Arc :
Des travaux d...
 

Remerciements :
Je tiens tout d’abord à remercier Madame Bérengère D’Halluin pour avoir accordé
du temps à la relecture...
 
Table des matières
Entrée en matière ......................................................................................
 

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Entrée en matière

1. Revue de littérature :
La question de la récupération de Jeanne d’Arc a hanté plusieurs gé...
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2. Difficultés rencontrées.
Après avoir pensé à travailler sur le rôle politique de Jeanne d’Arc au sein même d...
 

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ses armées qui veulent reconquérir ce que la France a perdu : il y a clairement un
attachement à la patrie. Mais...
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mai 1920 avec l’édification de la fête nationale de Jeanne d’Arc sous la IIIè République
présidée par Paul Desc...
 

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interaction a lieu : le nationalisme par exemple récupérera Jeanne consécutivement à la
perte de la Lorraine en ...
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Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’un des fondateurs du nationalisme, comme
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attachée à effectuer des recherches dans des ouvrages traitant d’un autre sujet mais ayant
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Introduction
Le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc est brulée vive en place publique à Rouen. Son
épopée aura duré moin...
 

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côtés du roi, le conseil municipal souhaite en ériger une nouvelle. Napoléon Bonaparte
rendant hommage à cette i...
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nous nous attacherons à montrer que cette image de Jeanne « fille du peuple », tant
exposée par les idéologies...
 

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Première partie :
Jeanne d’Arc : une figure populaire redécouverte par les historiens du XIXè
siècle et politiq...
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tournant dans l’ouvrage publié pour les 600 ans de la mort de la Pucelle (considéré, à
l’heure actuelle, comme...
 

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de Talbot22 lors du siège d’Orléans, et qui mena Charles VII au sacre royal en la cathédrale
de Reims. De maniè...
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dans ces écrits : le peuple, la femme, la foi et la France. Il fait de cette modeste « fille du
peuple » une p...
 

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Le titre de cet ouvrage, très long, fait écho aux quelques 2700 pages qu’il contient. Encore
à l’heure actuelle...
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peuple y était parvenue.40
En plus de ses Procès, Quicherat publie ses Aperçus nouveaux sur l’histoire de
Jean...
 

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Raoul Girardet, professeur émérite d’histoire contemporaine à Sciences-po Paris, s’inspire
des travaux de Claud...
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II. La République et la mise en exergue de Jeanne Darc, fille du peuple.
Durant le XIXè siècle, les républicai...
 

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« A des siècles de distance, les Parisiens qui assaillent la Bastille retrouvent la
témérité des soldats de la ...
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républicaine 53:
1° Jeanne Darc eut-elle réellement des visions ? (Non)
2. Son mobile le plus certain ne prit-...
 

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Navarre. Bien qu’assez modéré et acceptant en majorité les valeurs issus de la Révolution
de 1789, le dénommé C...
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Bonaparte, alors Président de la République, proclame le IInde Empire et devient
Napoléon III. Cet épisode fai...
 

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de Jeanne d'Arc, des couronnes avec cette inscription : "A Jeanne la Lorraine, à
l'héroïque Française, à la vict...
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quelques jolis vers de Victor Hugo65 ou d’Henri Martin qui la voit comme « le Messie de
la France » et la « fi...
 

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B. La fête nationale de Jeanne d’Arc : de l’initiative des partis de gauche au
renforcement d’un enjeu politique...
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mai »74 – pour qu’ils décident de renforcer leur légitimité politique en s’appuyant sur
l’histoire, avec l’ére...
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Ludovic Amar - La récupération politique de Jeanne d'Arc: des travaux de Jules Michelet au milieu du XIXè siècle à la seconde Guerre mondiale.

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Tantôt Républicaine, tantôt Catholique, tantôt Royaliste voire Nationaliste, Jeanne d’Arc représente la France. La France dans sa diversité de croyances et d’idéologies. Elle a accompagné des générations d’hommes politiques, d’historiens, de littérateurs, qui tous, ont, à un moment ou à un autre, voulu se l’accaparer dans leurs discours ou leurs ouvrages, car elle est universelle.
La vie politique française s’est en partie construite autour de la mémoire de la Pucelle. C’est en effet, cette mémoire qui a vu les plus grands affrontements politico-idéologiques des siècles derniers : les révolutions de 1830 et 1848, les Empires, la guerre franco-prussienne, l’affaire Dreyfus, les deux guerres mondiales, l’occupation... C’est encore elle dont se sont réclamés les plus grands hommes de la période étudiée : les Michelet, Quicherat, Jaurès, Maurras, Barrès, Péguy, Larousse, Hugo, Ferry... C’est elle enfin qui continue, plus d’un demi millénaire après sa mort, d’alimenter les mythes les plus fous que ce soit chez les historiens ou les hommes politiques. Voilà pourquoi il est passionnant pour un étudiant-chercheur d’étudier un tel personnage qui traverse les siècles.

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  1. 1.   AMAR Ludovic Master I – Science Politique Promotion 2012-2013 La récupération politique de Jeanne d’Arc : Des travaux de Jules Michelet au milieu du XIXè siècle à la seconde Guerre mondiale. Chargé de Travaux dirigés référent : M. Matthieu Dumartin.
  2. 2.   Remerciements : Je tiens tout d’abord à remercier Madame Bérengère D’Halluin pour avoir accordé du temps à la relecture de ce mémoire ; et pour ses idées toujours bénéfiques. Je tiens également à remercier les compagnies de spectacle historique Armutan et Petit Meschin avec lesquelles je travaille depuis de nombreuses années ; et en particulier Aymeric Rufié pour m’avoir fait partager de précieux documents qui ont servi dans la conception de ce mémoire. Je tiens enfin à remercier Monsieur Bernard Beignier, ancien Doyen de la Faculté de droit et de science politique de Toulouse I et recteur de l’Académie d’Amiens, pour m’avoir encouragé à poursuivre dans cette voie qu’est la science politique.
  3. 3.   Table des matières Entrée en matière ..............................................................................................................................1 1. Revue de littérature : ....................................................................................................................1 2. Difficultés rencontrées. ................................................................................................................2 3. Conceptualisation. ........................................................................................................................2 4. Paradigmes utilisés : ....................................................................................................................4 5. Hypothèse et justification du sujet : .............................................................................................5 6. Méthodologie et analyse employées : ..........................................................................................6 Introduction .......................................................................................................................................8 Première partie : Jeanne d’Arc : une figure populaire redécouverte par les historiens du XIXè siècle et politiquement instrumentalisée par les partis de gauche. ...................................11 I. De la redécouverte historique à l’établissement du mythe politique : le XIXè, siècle de l’Histoire et siècle de Jeanne d’Arc. ..................................................................................................11 A. La Jeanne d’Arc de Jules Michelet : entre histoire et mythe. ...............................................12 B. Jules Quicherat et la naissance d’une historiographie de Jeanne d’Arc. .............................14 II. La République et la mise en exergue de Jeanne Darc, fille du peuple. .....................................18 A. Une Jeanne laïque et populaire acclamée par la gauche républicaine. ...............................18 B. La fête nationale de Jeanne d’Arc : de l’initiative des partis de gauche au renforcement d’un enjeu politique. .....................................................................................................................25 Deuxième Partie : Jeanne d’Arc ou la figure type du nationalisme français : la patriote canonisée par l’Eglise et accaparée par l’extrême droite française............................................33 I. Une Jeanne d’Arc brulée hérétique au XVè siècle puis canonisée par le Pape Benoit XV au XIXè siècle : conflits et accords politiques entre la France et l’Eglise catholique. ..........................33 A. La réappropriation catholique de Jeanne dans le conflit des « deux France » ....................34 B. De la béatification à la canonisation : entre reconnaissance ecclésiastique et enjeux politiques. ......................................................................................................................................40 II. De l’annexion de l’Alsace-Lorraine en 1870 au nationalisme français : l’accaparement de Jeanne d’Arc comme chasse-gardée par l’extrême droite française. ................................................47 A. De la défaite française à la première guerre mondiale : Jeanne la nationaliste « revancharde » rejetée par la gauche. ........................................................................................48 B. L’accaparement de Jeanne par la droite extrême : de l’Action française au pétainisme. ....53 Conclusion ........................................................................................................................................59 Annexes ............................................................................................................................................62 Bibliographie....................................................................................................................................68 I. Eléments bibliographiques généraux et sur les idées politiques et la vie politique : ..................68 II. Eléments bibliographiques sur Jeanne d’Arc et ses mythes : ....................................................69 A. Ouvrages et articles : ............................................................................................................69 B. Travaux universitaires : ........................................................................................................70 C. Articles scientifiques : ...........................................................................................................70 D. Médias : .................................................................................................................................71 E. Divers : ..................................................................................................................................71
  4. 4.   1   Entrée en matière 1. Revue de littérature : La question de la récupération de Jeanne d’Arc a hanté plusieurs générations d’auteurs et continue d’ailleurs de faire débat. L’historienne Régine Pernoud dira à ce sujet : « tout n’est pas clair sur le cas de Jeanne, on a le sentiment qu’elle ne finira jamais de nous poser des questions1. » En effet, nombre d’écrits, plus ou moins documentés, ont longuement donné vie à Jeanne, à ses mythes ou encore à sa postérité jusqu’à parfois envisager des thèses extravagantes. Il a fallu de ce fait, effectuer un tri dans les sources à considérer. Pour ne citer que les principales : Philippe Contamine, illustre historien médiéviste qu’on ne présente plus, principalement dans son dernier ouvrage, nous distille une véritable encyclopédie2 à la Diderot de plus de mille pages faisant la synthèse de bons nombres d’études historiques et politiques de Jeanne d’Arc ; de même l’historien Gerd Krumeich, grand spécialiste allemand de l’histoire médiévale française, constitue une base solide de recherches notamment dans son ouvrage 3 préfacé par Régine Pernoud ; les ouvrages théoriques de Michel Winock concernant tant le nationalisme, dont il est un spécialiste reconnu, que la vie politique française des XIXè et XXè siècles ou encore ceux de Jean-Francois Sirinelli furent également d’une grande aide. Mais il ne faut pas oublier les travaux historiques comme ceux de Jules Michelet qui ont été primordiaux à étudier car ils ont permis la redécouverte de Jeanne au milieu du XIXè siècle. Telles sont les sources sur lesquels repose, principalement, le mémoire.                                                                                                                 1  Henri GUILLEMIN, L’énigme Jeanne d’Arc, Rts, 1970. L’historien Henri Guillemin cite cette phrase de Régine Pernoud dans sa conférence consacrée à Jeanne d’Arc. CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, Paris : éd. Robert Lafon, col. Bouquin, 2012. 3  Gerd KRUMEICH, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, Paris : éd. Albin Michel, col. Bibliothèque Albin Michel Histoire, 1993.   2  Philippe  
  5. 5. 2     2. Difficultés rencontrées. Après avoir pensé à travailler sur le rôle politique de Jeanne d’Arc au sein même de la Guerre de Cent ans, il fut ensuite convenu, pour entrer un peu plus dans le domaine des sciences politiques, de s’attacher à la récupération politique de la Pucelle par trois personnages du XIXè siècle. Cependant, devant un manque quantitatif et surtout qualitatif des sources accessibles dans le temps imparti pour le mémoire, il a été décidé d’élargir le champ de recherches à la récupération politique de Jeanne dans une période précise : les XIXè et XXè siècles. La période d’étude, à cheval sur deux siècles, est gagnée par de profonds changements idéologiques et politiques : l’annexion de l’Alsace-Lorraine, la Commune de Paris, deux guerres mondiales, la succession de récupérations politiques de Jeanne d’Arc, etc. Mais de par l’historicité de ce travail, il fut très difficile de mener des recherches empiriques sur le sujet ; de ce fait, l’approche est essentiellement théorique. 3. Conceptualisation. Pour appréhender de manière efficace ce mémoire, il est nécessaire de s’arrêter rapidement sur un certain nombre de concepts-clés concernant le sujet. Jeanne d’Arc en est le premier : fille d’une famille modeste de Domrémy, née semblerait-il en 1412, elle sera celle qui, guidée par une « mission divine », tiendra Orléans contre les troupes anglaises et mettra Charles VII sur le trône de France, avant de se voir remettre en cause par les puissants qui ne supportaient pas qu’une simple fille du peuple ait les faveurs du Roi, et d’être capturée alors qu’elle continuait sa chevauchée pour libérer Compiègne assiégée par les bourguignons ; ces derniers la vendront finalement aux anglais. Condamnée comme hérétique par lors de son procès, elle n’a toutefois jamais voulu abandonner ses fameuses visions malgré deux condamnations successives. Elle sera finalement brulée vive à Rouen en 1431 et se transformera en mythe dont la plupart des partis politiques et même l’Eglise se réclament ; même si à l’heure actuelle elle est plus rattachée au nationalisme, que considérée comme une représentation populaire. Le nationalisme va évoluer avec la Révolution française ainsi qu’avec Napoléon et
  6. 6.   3   ses armées qui veulent reconquérir ce que la France a perdu : il y a clairement un attachement à la patrie. Mais le nationalisme tel que nous le connaissons se crée suite à la défaite contre la Prusse en 1870-1871 constitutive de la perte de l’Alsace-Moselle. Et c’est là où Jeanne d’Arc prend tout son caractère national notamment par l’intermédiaire de Charles Maurras et de Maurice Barrès. Ce dernier d’ailleurs, définira le nationalisme par l’attachement à la « terre et les morts4 » et dira que l’on devient nationaliste en prenant conscience qu’on est français avant tout autre chose. Il reprendra Jeanne d’Arc comme symbole national indiquant que si elle a « bouté les anglais hors de France5 », les Prussiens le seront également afin que l’Alsace-Loraine redevienne française. De plus, on ne peut parler de Jeanne d’Arc sans parler de l’Eglise. Les relations entre elles deux ont toujours été houleuses : tantôt condamnée puis brulée vive, tantôt réhabilitée, béatifiée puis canonisée ; plus que d’autres personnages, la Pucelle a joué un rôle du fait de ses visions religieuses. C’est d’ailleurs dans un contexte politique tendu entre l’Elysée et l’Eglise que la procédure de canonisation sera lancée en 1918 puis conclue en 1920 par le Pape Benoit XV, dans le but de redorer des relations difficiles dans un Etat traditionnellement catholique ; bien que laïc depuis 1905. Mais pourquoi ce conflit entre Jeanne et l’Eglise ? Parce que c’était une femme ! Et dans un contexte d’établissement de la Loi salique – proclamant la prévalence de la primogéniture masculine – qui éloigne de fait, même la femme noble de tout rôle politique, il est clair que la Pucelle représentait, aux yeux de l’Eglise, une forme de contestation des institutions mises en place. Jeanne prendra d’ailleurs des habits d’hommes et apparaitra en harnois blanc à la tête des troupes de Jean d’Orléans ; ce que lui reprochera Pierre Cauchon, l’Evêque de Beauvais qui la jugera, lui demandant lors de son procès, de quitter ses habits d’homme et de laisser pousser les cheveux qu’elle avait coupé. En plus d’être femme en des temps de prédominance masculine, elle provient du bas peuple. Il ne faut ainsi pas oublier la relation évidente entre la Pucelle et l’idée de représentation populaire. Redécouverte au milieu du XIXè siècle, les travaux de Jules Michelet et ceux de Jules Quicherat décrivent « Jehanne » comme une jeune femme issue d’une famille modeste. Cette analogie s’est également retrouvée dans la pensée des partis de gauche (républicains, socialistes puis communistes) mais a trouvé sa concrétisation en                                                                                                                 4 Danielle et André CABANIS, Introduction à l’histoire des idées politiques, Paris : éd. Publisud, col. Manuels 2000, 1989, p. 148. 5  Lettre de Jeanne d'Arc aux Anglais - 22 mars 1429. Cf. Annexe n°1.  
  7. 7. 4     mai 1920 avec l’édification de la fête nationale de Jeanne d’Arc sous la IIIè République présidée par Paul Deschanel. La « Jehanne » du peuple est donc un des fers de lance de la récupération politique de cette dernière par les idéologies de gauche. Au fil du travail, ces idées, brièvement définies, feront bien évidemment émerger d’autres concepts qui révèleront le fil conducteur au mémoire. Ce premier appareil conceptuel constitue néanmoins une base intéressante quant à l’intérêt du sujet étudié. 4. Paradigmes utilisés : On l’a vu, Jeanne d’Arc est avant tout une figure nationale qui a été et continue d’être récupérée par différentes idéologies politiques. De ce fait il serait judicieux d’inscrire nos recherches dans une approche constructiviste. En effet, cette approche est intéressante car elle repose sur l’idée que notre vision de la réalité n’est pas le reflet exact de cette dernière ; mais une image qu’on se fait d’elle, issue de l’interaction entre celle-ci et notre esprit. Ainsi chacun tiendrait pour « vraie » sa propre vision de la réalité. Ici, bien qu’en réalité il n’y ait qu’une seule et unique Jeanne, elle pourra prendre diverses couleurs selon les différentes idéologies ; l’idée qu’on se fera d’elle sera différente selon nos convictions, notre passé… donc selon notre propre réalité. Mais plus qu’une réalité personnelle, Jeanne d’Arc est un symbole en fonction duquel les hommes agissent. Cela proviendra de l’interaction d’hommes de mêmes convictions qui insisteront sur une caractéristique de la Pucelle pour la transformer en symbole reconnu : son caractère pieux transformera Jeanne en Sainte selon certains ; le fait qu’elle provienne d’une famille modeste lui donnera une couleur d’héroïne populaire selon d’autres ; ou encore son combat contre les troupes anglaises pour libérer la France la transformera en patriote voire même en figure nationaliste selon d’autres encore. Le symbolisme influant sur la vision d’une réalité – ici celle que les hommes ont de Jeanne d’Arc dans un contexte donné – s’inscrit dans un courant de pensée issue de l’école de Chicago : l’interactionnisme symbolique. Il est donné un « langage » au symbole de Jeanne d’Arc, compréhensible par tous ceux qui ont la même réalité de celui-ci. En plus de cela, il est nécessaire de s’intéresser au contexte dans lequel cette
  8. 8.   5   interaction a lieu : le nationalisme par exemple récupérera Jeanne consécutivement à la perte de la Lorraine en 1870. Nous montrerons que le contexte politique influe de manière non négligeable sur l’instrumentalisation de la native de Domremy. 5. Hypothèse et justification du sujet : Une question subsiste : quel est l’intérêt de ce sujet pour la science politique ? Dans la conscience collective, Jeanne est certes une idole nationale – bien qu’à l’heure actuelle cela tend à s’essouffler – mais c’est avant tout un mythe de droite. En effet, depuis son accaparement par les milieux de droite, la Pucelle est traditionnellement considérée comme la chasse gardée de la tendance extrême. Or, et d’autant plus durant la période étudiée, elle a navigué entre plusieurs idéologies. Là est tout l’intérêt de ces recherches : déconstruire le mythe de l’appartenance unipartite de la Pucelle. En 1970, Henri Guillemin fustigeait d’ailleurs l’idée selon laquelle Jeanne aurait été à la base du nationalisme : « C’est terriblement faux, les armées à cette époque là étaient des armées de mercenaires. […] Dire qu’il y a eu un élan national derrière Jeanne est exactement un mensonge. L’idée nationale ne pouvait pas exister au XVè siècle étant donné ce qu’était la France : un gars de Rennes était aussi différent qu’un gars de Besançon qui n’était même pas en France. […] Par conséquent je m’élève avec la plus grande colère contre cet abus de confiance qui ferait de Jeanne une nationaliste.6 » Cette justification rejoint l’hypothèse de base des recherches qui ont été menées. En effet, tout au long de ce mémoire, nous partirons du principe que la Pucelle n’est attachée à aucune idéologie ou aucun parti politique en particulier ; qu’elle n’appartient à personne mais à tout le monde. En effet, Jeanne est un symbole de l’histoire de France dont la mémoire a été annexée selon le contexte politique. C’est un mythe qui a fait l’objet d’une dispute parfois acharnée entre la gauche et la droite. En somme, sa mémoire n’aurait été récupérée que pour des luttes politiques. Elle serait la légitimité historique des idéologies, tout en faisant l’unanimité dans la société française.                                                                                                                 6  Henri GUILLEMIN, L’énigme Jeanne d’Arc, op.cit.  
  9. 9. 6     Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’un des fondateurs du nationalisme, comme l’est Maurice Barrès, soit d’accord sur cette unanimité : « Il n'y a pas un Français, quelle que soit son opinion religieuse, politique ou philosophique, dont Jeanne d'Arc ne satisfasse les vénérations profondes. Chacun de nous peut personnifier en elle son idéal. Êtes-vous catholiques ? C'est une martyre et une sainte, que l'Église vient de mettre sur les autels. Êtes-vous Royalistes ? C'est l'héroïne qui a fait consacrer le fils de Saint Louis par le sacrement gallican de Reims. Rejetez-vous le surnaturel ? Jamais personne ne fut aussi réaliste que cette mystique ; [...]. Pour les Républicains, c'est l'enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies. [...] Enfin les socialistes ne peuvent oublier qu'elle disait : « J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des malheureux. » Ainsi tous les partis peuvent réclamer Jeanne d'Arc. Mais elle les dépasse tous. Nul ne peut la confisquer. C'est autour de sa bannière que peut s'accomplir aujourd'hui, comme il y a cinq siècles, le miracle de la réconciliation nationale.7 » 6. Méthodologie et analyse employées : On l’a vu, l’axe de recherche est essentiellement théorique. De ce fait, le mémoire est principalement consacré à l’étude d’ouvrages spécialisés en la matière mais également de conférences ou d’entretiens donnés par des historiens médiévistes ou des politologues, d’articles de presse ou encore de dossiers réalisés par des sites internet historiques et politiques. Luc Van Campenhoudt et Raymond Quivy dans leur Manuel de recherche en sciences sociales8, insistent sur les avantages de l’analyse de contenus ; étape suivant le recueil de données existantes en différenciant les données secondaires des données documentaires. Dans ce mémoire, les deux types de données ont été utilisés. En effet, en plus d’étudier des documents en lien direct avec Jeanne d’Arc, de l’importance a été                                                                                                                 7  Maurice BARRÈS in Michel WINOCK « Jeanne d'Arc est-elle d'extrême droite ? », L'Histoire, mai 1997, n°210, p. 64-65. Discours prononcé en 1920 lors du vote concernant l’instauration d’une fête nationale de Jeanne d’Arc. 8  Luc VAN CAMPENHOUDT, Raymond QUIVY, Manuel de recherche en sciences sociales, Paris : éd. Dunod, 2011 (1995).  
  10. 10.   7   attachée à effectuer des recherches dans des ouvrages traitant d’un autre sujet mais ayant un rapport avec le sujet du mémoire. Pour Jeanne d’Arc, l’avantage de cette méthode d’analyse est claire : les entretiens et autres recherches empiriques comme l’observation ont été, comme dit précédemment, très difficiles à mettre en œuvre. De plus, Campenhoudt et Quivy insistent bien sur le fait que c’est la méthode reine pour analyser un développement historique des phénomènes politiques dans un contexte donné. Et ne l’oublions pas, c’est le manque de moyens mais aussi de temps, qui pour ce sujet, nous a obligé à privilégier cette méthode d’analyse. Dans un souci de neutralité axiologique, rappelons enfin que le contrôle la fiabilité des sources accessibles, d’autant plus pour un sujet polémique comme l’est Jeanne d’Arc, a été nécessaire. En effet, il a fallu différencier de manière précise la réalité scientifique de la récupération politique de Jeanne, des convictions personnelles des auteurs qui, la plupart du temps, transparaissent dans leurs écrits.
  11. 11. 8     Introduction Le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc est brulée vive en place publique à Rouen. Son épopée aura duré moins de deux ans, et pourtant, ces deux années lui auront suffit pour devenir une véritable icône nationale. En effet, Jeanne d’Arc est plus qu’un personnage historique, elle est un mythe. Et par n’importe lequel : elle fait partie de ces personnages entourés de mystères qui ont suscité toutes les convoitises. Oubliée après sa mort pendant près de trois siècles elle est ensuite réapparue à partir de la Révolution de 1789 pour incarner tour à tour le peuple, avec l’historien Jules Michelet et son disciple Jules Quicherat puis plus tard avec les partis de gauche ; la sainte avec sa béatification puis sa canonisation par l’Eglise catholique au début du XXè siècle et enfin la figure nationale – que nous connaissons aujourd’hui – exaltée entres autres par les royalistes lors du conflit franco-prussien de 1870 et par l’Action française de Charles Maurras qui se l’est finalement accaparée. A l’heure actuelle, de nombreux partis politiques se réclament de Jeanne d’Arc. Icône cristallisant le sentiment d’appartenance nationale ou mythe instrumentalisé, la représentation de cette jeune femme, née en pays barrois, dépasse de loin son action pendant la Guerre de Cent Ans. En effet, et on l’a vu lors de la dernière campagne présidentielle de 2012, les partis politiques se sont appropriés son image. De ce fait, les visites à Orléans, lieu qui a fait la renommée militaire et surtout populaire de Jeanne, s’apparentent plus à un calcul politique autour de l’identité nationale qu’à un véritable hommage rendu à la Pucelle. C’est ainsi que l’intérêt de l’étude de la récupération de celle que Camille Claudel nommait « ce petit bout de femme9 », se dessine de lui-même : sous celle-ci se cache toujours une cause politique. Nous verrons que de l’Histoire de France de Jules Michelet à l’Action Française de Charles Maurras et au pétainisme, une idéologie, parfois dissimulée, parfois clairement affichée, est toujours bien présente. En effet, depuis ce fameux siège d’Orléans où elle tenu tête à l’anglais (1429) en pleine guerre de Cent ans, Jeanne représente la résistance nationale face à l’envahisseur ; plus particulièrement l’envahisseur anglais. En 1803 par exemple, alors qu’à Orléans la Révolution française avait abattu une statue de la Pucelle car elle était représentée aux                                                                                                                 9  Henri GUILLEMIN, L’énigme Jeanne d’Arc, op. cit. L’historien cite Camille Claudel dans cette conférence consacrée à Jeanne d’Arc.  
  12. 12.   9   côtés du roi, le conseil municipal souhaite en ériger une nouvelle. Napoléon Bonaparte rendant hommage à cette initiative, insère dans Le Moniteur universel 10 ces propos : « L’illustre Jeanne a prouvé qu’il n’est pas de miracle que le génie français ne puisse produire dans les circonstances où l’indépendance nationale est menacée.11 » Rappelons qu’en ce début du XIXè siècle le Premier Consul mène sa campagne d’Angleterre. C’est ainsi que sous couvert de ces propos, Bonaparte va utiliser Jeanne pour motiver les troupes françaises face à l’Angleterre. De ce fait, l’année 1803 constitue pour Henri Guillemin le « déclic12 » de l’annexion politique de Jeanne. Mais cet exemple n’en est qu’un parmi tant d’autres. En effet, pour Michel Winock, professeur émérite d’histoire contemporaine à Science-po Paris, « la mémoire de Jeanne n’est pas une mémoire neutre : fractionnée, débattue, instrumentalisée, elle exprime aussi les conflits d’idées qui ont divisé les Français depuis l’aube des Temps modernes.13 » Une étude à partir de la fin du Moyen-Age étant trop vaste, il a donc été nécessaire de la restreindre au cadre historico-politique suivant : 1840-1940. Ce choix n’est pas anodin car cette période, d’environ un siècle, est jusqu’à nos jours la plus prolifique concernant l’instrumentalisation politique de Jeanne d’Arc. Dans cette étude, il s’agira de faire le lien entre contexte politique, idéologie politique et récupération politique de Jeanne. En d’autres termes, il s’agira de montrer que l’utilisation de la Pucelle est loin d’être anodine car l’évocation du nom de Jeanne est toujours – ou presque – liée à une ambition politique sous-jacente. Nous tenterons donc de répondre à la problématique suivante : L’instrumentalisation politique de la Pucelle a-t-elle toujours été univoque ? Le contexte politique a-t-il influencé cette annexion ? En d’autres termes : dans quelle mesure, dans un contexte politique précis, un groupement idéologique et/ou politisé a-t-il récupéré la mémoire de Jeanne d’Arc pour servir ses intérêts ? Pour y répondre, le mémoire se divisera en deux temps. Dans une première partie,                                                                                                                 10 Journal français de propagande, fondé en 1789, qui fut longtemps l’organe officiel du gouvernement français. Ici de Napoléon Bonaparte. 11 Antoine-Clair THIBAUDEAU, Le Consulat et l'Empire ou histoire de la France et de Napoléon Bonaparte 1799 à 1815, Consulat – Tome 3, Paris : éd. Renouard, 1834, p. 394 (googlebooks). 12 Henri GUILLEMIN, L’énigme Jeanne d’Arc, op. cit.   13  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, Paris : éd. Gallimard, col. Quarto, 1997 (1984), p. 4431. L’historien est également cofondateur de la revue L’histoire.  
  13. 13. 10     nous nous attacherons à montrer que cette image de Jeanne « fille du peuple », tant exposée par les idéologies de gauche, provient avant tout d’une construction historicolittéraire. En étudiant les écrits de Jules Quicherat mais aussi et surtout ceux de Jules Michelet, nous nous efforcerons de remonter ce processus de mystification de la Pucelle ; pour ensuite s’intéresser aux détournements politiques dont elle a fait l’objet dans les milieux de gauche avec, comme point d’orgue, l’établissement de la fête nationale en 1920. Dans une seconde partie, ce sera la Jeanne catholique et nationale qui sera mise en valeur car, à partir de 1870, les partis de droite, et en particulier le nationalisme naissant, ne résistent pas à l’ériger en idole ; n’oublions pas que Jeanne a « bouté les anglais hors de France. 14» Et que dire de l’Eglise, qui plus de quatre siècles après l’avoir condamnée au bucher, entame à son sujet un processus de béatification, puis de canonisation, dans des circonstances politiques tendues entre le Saint Siège et la France.                                                                                                                 14  Lettre de Jeanne d'Arc aux Anglais - 22 mars 1429. Cf. Annexe n°1.  
  14. 14.   11   Première partie : Jeanne d’Arc : une figure populaire redécouverte par les historiens du XIXè siècle et politiquement instrumentalisée par les partis de gauche. Dans un premier temps, il semble nécessaire d’introduire le sujet par l’étude de deux historiens qui ont joué un rôle majeur dans la redécouverte historique, puis politique de Jeanne d’Arc. En effet, sans Michelet et Quicherat, Jeanne n’aurait surement pas connu pareilles récupérations au XIXè et XXè siècle ; car c’est de leurs mots que de nombreux hommes politiques vont s’inspirer pour revendiquer la Pucelle. Par la suite, nous verrons que le XIXè siècle, grand siècle de l’histoire selon les historiens, est synonyme de récupération politique principalement par les hommes de gauche. Qu’ils soient républicains modérés, socialistes, ou radicaux, tous à un moment ou à un autre font appel à Jeanne d’Arc. C’est d’ailleurs un député radical, Joseph Fabre, qui le premier, proposa l’idée d’une fête nationale de l’héroïne devant l’Assemblée Nationale. I. De la redécouverte historique à l’établissement du mythe politique : le XIXè, siècle de l’Histoire et siècle de Jeanne d’Arc. Durant quasiment trois siècles Jeanne d’Arc fut une « oubliée » de l’Histoire et pourtant ce personnage constitue un mythe français des plus aboutis. Cet oubli historique est étonnant car c’est son élan « divin » qui galvanisa les troupes françaises lors du siège d’Orléans, et son aide politique qui, rappelons-le, permit à Charles VII d’être sacré à Reims au grand dam de ses adversaires anglais. Sous l’Ancien Régime, Jeanne fit quelques réapparitions – surtout historiques et poétiques15 ; mais celles-ci sont mineures comparées à sa récupération politique des XIXè et XXè siècles. Cette dernière n’aurait d’ailleurs peut être pas été aussi importante si deux hommes de lettres et historiens français du milieu du XIXè siècle n’avaient pas donné une première version « claire » de la vie la Pucelle ; car, en ces temps de révolutions industrielles, de nombreuses contradictions historiographiques subsistaient à son sujet. Olivier Bouzy, Directeur adjoint du Centre Jeanne d’Arc 16 , nous indique ce                                                                                                                 15  Historique, principalement avec L’Averdy, contrôleur général des finances de Louis XV; et poétique avec la fameuse Pucelle d’Orléans de Voltaire (1762).   16  Centre Jeanne d'Arc, 3 place de Gaulle, 45000 Orléans.
  15. 15. 12     tournant dans l’ouvrage publié pour les 600 ans de la mort de la Pucelle (considéré, à l’heure actuelle, comme le plus abouti) : « La véritable rupture survient […] dans les années 1840 avec les deux Jules : Michelet et Quicherat. Même si le premier ne dispose pas encore d’une bonne édition des sources que le second va justement recevoir mission de publier, Michelet rédige la première biographie de Jeanne au sens moderne du terme : on la lit toujours aujourd’hui avec profit. […] Au moment même où l’ouvrage est publié, un jeune chartiste, Jules Quicherat, est chargé de rassembler les sources relatives à Jeanne d’Arc.17 » Et de continuer : « C’est à partir de ces deux publications […] que la figure de Jeanne d’Arc prend son véritable essor chez les historiens.18 » En effet, si le troubadour puis le poète furent longtemps, par leur lyrisme, les grands producteurs de héros épiques, l’historien devient dans la France du XIXè siècle un maître d’œuvre essentiel dans la construction de figures exceptionnelles poussant parfois jusqu’au mythe. C’est dans cette France romantique, qui s’intéresse au Moyen âge et à son mysticisme en réaction au rationalisme des Lumières du XVIIIè siècle, que vont intervenir nos deux historiens, donnant ainsi une nouvelle image de Jeanne d’Arc. A. La Jeanne d’Arc de Jules Michelet : entre histoire et mythe. En 1841, Jules Michelet publie le Tome V de son Histoire de France consacré à la période allant de 1422 à 1461. Mais plus que la fin de la Guerre de cent ans, cet ouvrage place de manière centrale – royale devrions-nous dire – Jeanne au cœur de son propos. Le sous-titre étant d’ailleurs « Jeanne d’Arc, Charles VII » et non l’inverse, on retrouve dans cet ouvrage de longs chapitres dédiés à la naissance, la vie, les procès, et la mort de la Pucelle. C’est ainsi que dès les premières lignes du chapitre III, Michelet nous présente une Jeanne « fille du peuple19 » et très pieuse. C’est cette simple « fille d’un laboureur20 » portée par « la puissante voix des anges21 » envoyés par Dieu, qui fit fuir les troupes expérimentées                                                                                                                 17  Xavier HELARY, « Jeanne d’Arc après Jeanne d’Arc, de la Révolution à nos jours » in Philippe CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, op. cit, p. 446.   18  Ibid., p. 447. 19 Jules MICHELET, Histoire de France, Tome cinquième, Livres X à XII (La Pucelle – Charles VII), éd. des Equateurs ; 2008 (1841), p. 37. 20  Ibid., p. 41.   21 Ibid., p. 45.
  16. 16.   13   de Talbot22 lors du siège d’Orléans, et qui mena Charles VII au sacre royal en la cathédrale de Reims. De manière simpliste et résumée, telle est la « Jehanne » présentée par Michelet. Pour Paule Petitier et Paul Viallaneix (spécialistes de l’œuvre de l’historien), « le cas de Jeanne d’Arc permet de mesurer l’influence de Michelet sur le façonnement des mythes nationaux au XIXè siècle, et sur la mémoire historique dont nous sommes encore les héritiers.23 » En effet, et même s’il refuse de faire de Jeanne une martyre ou une légende24, on ne peut s’empêcher de penser que, consciemment ou non, Michelet transforme ce personnage de l’histoire en mythe. Tantôt « belle et brave fille qui devait si bien porter l’épée de France25 », tantôt « vierge descendue sur terre26 », tantôt autoritaire et déterminée27, mais toujours fidèle à Dieu, à la France et à son roi28 malgré l’abandon, semble t-il, de celui-ci, Jeanne possède ainsi toutes les caractéristiques qui font d’elle le sauveur de la France. Michelet écrivait d’ailleurs que « la sauveur de la France devait être une femme [car] la France était femme elle-même.29 » De facto, Jeanne, une femme, entre dans le grand « livre d’or » de la patrie tels que Charlemagne, Saint Louis, Henri IV ou encore Napoléon Bonaparte… Tous des hommes. Cette comparaison prestigieuse, plus encore pour une personne du sexe « faible », est exceptionnelle pour Philippe Contamine : « c’est quasiment unique dans l’histoire de la France, peut être même [dans celle] du monde, de voir quelqu’un qui a contre elle son origine, son sexe et son âge… Et c’est pourtant elle qui a « sauvé » le royaume de France.30 » C’est, semble t-il, ce qui transcende l’historien du milieu du XIXè siècle. Ainsi, l’image de Jeanne qu’il renvoie au lecteur incarne des thèmes très présents                                                                                                                 22  Grand général anglais qui mourut à la bataille de Castillon (1453), cette dernière scellant la fin de la Guerre de cent ans.   23 Ibid., Préface p. II. Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut bien se garder d’en faire une légende ; on doit conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible… » Ibid., p. 135.   25  Ibid., p. 39.   26  Ibid., p. 56. 27 « Bastard, Bastard, au nom de Dieu, je te commande que, dès que tu sauras la venue de ce Falstoff, tu me le fasses savoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te ferai couper la tête. » Ibid., p. 60. 28  « Que faisait cependant la prisonnière ? Son corps était à Beaurevoir [où elle était détenue], son âme à Compiègne ; elle combattait d’âme et d’esprit pour le roi qui l’abandonnait. » Ibid., p 91. 29  Ibid., p. 137.   30  Philippe CONTAMINE in « Jeanne d’Arc a t’elle été trahie par le roi ? », Secrets d’Histoire, France 2, 2007.   24  «
  17. 17. 14     dans ces écrits : le peuple, la femme, la foi et la France. Il fait de cette modeste « fille du peuple » une patriote exemplaire qui catalyse ce dernier. Dès 1841 cette Jeanne se grave dans le cœur des français qui l’élèvent en héroïne nationale. Sous la plume de Michelet, la France prend conscience d’elle-même et de la dette qu’elle a envers une Jeanne qui « aima tant la France » jusqu’à succomber sur le bucher suite à un procès qui n’a de procès que le nom. « Souvenons-nous toujours, Français [écrit Michelet], que la Patrie, chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous.31 » Malgré une rigueur méthodologique parfois contestable 32 , Michelet aura donc réussi à faire aimer Jeanne d’Arc, et a joué un rôle déterminant dans l’historiographie et dans la popularisation de cette dernière au XIXè siècle. Alors que certain voient en la description qu’il fait de Jeanne les prémisses du patriotisme33, Michelet a surtout imprimé cette dernière dans la conscience républicaine qui s’exprimera tout au long du siècle ; notamment dans le conflit des « deux France ». B. Jules Quicherat et la naissance d’une historiographie de Jeanne d’Arc. Cette apologie réalisée par Michelet, historien républicain et libre-penseur d'une Jeanne d'Arc populaire – fille du peuple, oubliée par le roi Charles VII, martyrisée par l'Église, héroïne du peuple – est poursuivie par les travaux de Jules Quicherat. Sous la monarchie de juillet, ce chartiste passionné d’histoire, élève et grand ami de Michelet, publie en cinq volumes, à la demande de la Société de l’histoire de France34, les Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc dite la Pucelle publiés pour la première fois d’après les manuscrits de la Bibliothèque royale, suivis de tous les documents historiques qu’on a pu réunir et accompagnés de notes et d’éclaircissements (1841-1849).                                                                                                                 31  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, op. cit., p. 4448.   32  Il a souvent utilisé des sources de seconde main, notamment celles de L’Averdy et de Buchon. De nombreux historiens respectueux du travail de Michelet, comme Gerd Krumeich, regrettent cet élément méthodologique. 33  Michelet a notamment cette phrase : « Pour la première fois, on le sent, la France est aimée comme une personne. Et elle devient telle, du jour qu’elle est aimée » in Xavier HELARY, « Jeanne d’Arc après Jeanne d’Arc, de la Révolution à nos jours » in Philippe CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, ibid. p. 453. 34  En réponse au vœu formulé par l’allemand Guido Görres de réunir tous les documents concernant la Pucelle. Nous retrouvons là encore le souci patriotique français.    
  18. 18.   15   Le titre de cet ouvrage, très long, fait écho aux quelques 2700 pages qu’il contient. Encore à l’heure actuelle, ce travail, d’une qualité scientifique indéniable, suscite l’admiration des historiens johanniques et constitue, pour ces derniers, une formidable base de recherche. L’historienne médiéviste Régine Pernoud, fondatrice du centre Jeanne d’Arc, rend d’ailleurs hommage aux Procès ainsi qu’à l’ouvrage de Michelet en ces termes: « Quicherat fit suivre son édition en trois volumes [des deux procès de Jeanne] de deux autres volumes comportant la plus grande partie des chroniques, mémoires et documents divers se rapportant à la vie de Jeanne d’Arc et à son épopée. On ne saurait exagérer l’importance de ce travail qui permettait, non seulement une plus vaste connaissance des évènements, mais surtout une sorte de révélation de la personne de Jeanne : si l’on ajoute qu’à peu près au même moment Jules Michelet publiait dans son Histoire de France les pages célèbres qui faisaient de Jeanne le symbole même de la Patrie, on mesure mieux le pas énorme fait en cette première moitié du XIXe siècle 35 […] » De sensibilité républicaine, tout comme son maître, Quicherat voit en Jeanne d’Arc « l’image de la patrie et la personnification de tout ce qu’il y a de généreux, de grand, d’impérissable dans le cœur de la France 36 », Jeanne serait donc la sainte de la patrie – les deux substantifs réconciliant, selon Michel Winock, « la France catholique et la France républicaine.37 » En outre, insiste Olivier Bouzy, l’historien « trouve la confirmation de l’hypothèse selon laquelle Jeanne aurait été fort mal secondée par le roi » car à ses yeux, « c’est sur le roi et ses conseillers qu’il faut faire peser la responsabilité de l’échec et de la mort de Jeanne. 38 » De même, en étudiant Les chroniques de Perceval de Cagny39, il démontre que la fin tragique de la Pucelle n’est que le résultat « de la trahison conjointe de la royauté, de la noblesse et du clergé » qui ne pouvaient accepter leur échec là où une simple fille du                                                                                                                 35 Régine PERNOUD, Jeanne d’Arc, Paris : éd. PUF, col. Que sais-je ?, 1981, p. 124. CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, op. cit, p. 944.   37  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, op. cit, p. 4428. Cofondateur de la revue L’histoire. 38  Xavier HELARY, « Jeanne d’Arc après Jeanne d’Arc, de la Révolution à nos jours » in Philippe CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, ibid. p. 447.   39  Perceval de Caigny est un gentilhomme beauvaisien a passé toute sa vie au service des princes d'Alençon. En 1438, il dicte simplement le récit des choses qu'il avait vues dont des passages concernant Jeanne d’Arc.   36  Philippe
  19. 19. 16     peuple y était parvenue.40 En plus de ses Procès, Quicherat publie ses Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc (1850) dans lesquels est présentée une image plus rationnelle de cette dernière. Il s’attache à mettre en valeur le contexte politique et la mission nationale qu’avait la native de Domrémy, en plus de montrer que celle-ci était « presque constamment entravée par son entourage [jusqu’à être] victime de celui-ci. » Ce cadrage populaire de Jeanne d’Arc fait transparaitre la qualité de libre penseur républicain de l’historien de l’Ecole des Chartes. Il « considérait [d’ailleurs que Michelet] avait tout dit à son sujet.41 » C’est ainsi que Quicherat perpétue de manière « scientifique » le cadrage initié par son maître : une Jeanne populaire, sainte, et patriote. En somme, une Jeanne qui déjà s’érigeait en mythe républicain. Pour parvenir à ce dernier, on comprend aisément, en combinant les écrits du chartiste avec ceux de Michelet, qu’il était nécessaire que Jeanne meure, et d’une « affreuse mort.42 ». Philippe Contamine partage d’ailleurs ce point de vue : « si Jeanne d’Arc était morte dans son lit [ça n’aurait] pas été la même chose, il fallait que Jeanne souffre. C’est le vieux mythe médiéval de la passion et de la rédemption. Pour que la France soit rachetée il fallait qu’elle souffre la passion.43 » Ainsi, au milieu du XIXè siècle, les deux Jules auront permis, par leurs travaux, de faire renaitre Jeanne d’Arc de ses cendres en la transformant en mythe dans la conscience collective. Historique tout d’abord, il évoluera, à partir du milieu du XIXè siècle, en mythe politique. « D’autant plus, insiste Gerd Krumeich, que depuis les années 1820 au plus tard, l’écriture de l’Histoire est considérée comme une activité également politique, chargée de corroborer soit la « Restauration » monarchiste et anti révolutionnaire, soit l’émancipation libérale et républicaine de l’homme et du citoyen héritée en droite ligne de la Révolution française encore toute proche. 44 […] » C’est ainsi que Jeanne se transforme irrémédiablement en mythe politique : l’incarnation du sauveur de la France.                                                                                                                 40  Samira EL HADI, Le personnage de Jeanne d'Arc dans les manuels scolaires depuis 1880, Mémoire de Master 2 SMEEF spé. Professorat des écoles, sous la direction de Jean François GREVET, IUFM de Lille, 2011-2012, p. 18.   41  Philippe CONTAMINE (dir.), Jeanne d'Arc : Histoire et dictionnaire, op. cit, p. 945.   42  Jules MICHELET, Histoire de France, Tome cinquième, Livres X à XII (La Pucelle- Charles VII), op. cit., p. 136.   43  Philippe CONTAMINE in « Jeanne d’Arc a t’elle été trahie par le roi ? », Secrets d’Histoire, op. cit.   44  Gerd KRUMEICH, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, Paris : éd. Albin Michel, Col. Bibliothèque Albin Michel Histoire, 1993 (1989), p.47.  
  20. 20.   17   Raoul Girardet, professeur émérite d’histoire contemporaine à Sciences-po Paris, s’inspire des travaux de Claude Levi Strauss et de Gaston Bachelard pour tenter de définir dans son ouvrage45 ce fameux mythe du sauveur. Pour Girardet, « autour d’un personnage privilégié tend à se former une même constellation d’images. Constellation mouvante sans doute, plus ou moins ample, à la coloration changeante aux contours parfois mal définis, mais dont la permanence et l’identité ne peuvent échapper à l’observation. » Cette « constellation » mythique est d’autant plus mouvante qu’elle est soumise à une « manipulation volontaire » qui est, selon les cas, « plus ou moins importante mais toujours décelable » notamment au sein de la « propagande politique 46 ». En outre, « Les mêmes structures mythiques […] sont susceptibles d’être retrouvées à l’arrière plan de systèmes idéologiques politiquement les plus divers, voire les plus contradictoires.47 » Jeanne d’Arc n’est pas une exception à la règle énoncée par Girardet ; chaque époque ayant su vêtir Jeanne de ses oripeaux identitaires pour l’adapter aux besoins idéologiques. En effet, si Jeanne a été transformée en mythe politique, c’est parce que celui-ci a été progressivement construit, parallèlement à l’édification de la nation française. C’est pour cela qu’avant d’être, au XXè siècle, récupérée par les partis de droite et alimentée par l’Eglise catholique, elle fut célébrée par les Républicains en tant qu’incarnation de la patrie et de la laïcité.                                                                                                                 45  Raoul GIRARDET, Mythes et mythologies politique, Paris : éd. du Seuil, col. Points, 1990 (1986). Girardet insiste bien sur le fait que le mythe politique est « fondamentalement polymorphe » (p. 15) et qu’il est ainsi difficile d’en donner une définition complète. 46  Raoul GIRARDET, Mythes et mythologies politique, ibid. p. 71.   47  Ibid. p. 22.  
  21. 21. 18     II. La République et la mise en exergue de Jeanne Darc, fille du peuple. Durant le XIXè siècle, les républicains, à l’instar de Michelet et Quicherat, vont voir en Jeanne une « fille du peuple », une héroïne laïque et populaire. Cette représentation de la Pucelle va dominer et perdurer jusqu’au début du XXè siècle grâce à des personnages comme Lucien Herr, Pierre Larousse ou Charles Peguy ; mais aussi Victor Hugo et Jean Jaurès très influents à l’époque. Et que dire de Joseph Fabre qui, en 1884, propose devant le Parlement d’établir une fête nationale de Jeanne d’Arc pour commémorer tous les ans sa mort. Dans un contexte politique en mutation – entre Restauration, République et Empire – de nombreux hommes politiques, historiens ou littérateurs vont utiliser la figure de Jeanne pour contester voire remettre en cause le régime en insistant notamment sur la culpabilité du Roi et de l’Eglise dans la mort de la Pucelle. En parallèle des Républicains qui alors annexent la mémoire de Jeanne, les catholiques eux aussi vont essayer de se l’approprier. La Pucelle devient donc un réel enjeu politique dans ce conflit des « deux France » qui fait rage à la fin du XIXè siècle. Malgré cela, la fameuse commémoration que Fabre proposait sera finalement votée au sortir de la Première guerre mondiale ; guerre durant laquelle Jeanne d’Arc avait fait figure de rassemblement national. Toutefois, les débats autour de cette commémoration, dont le processus loin d’être simple a duré plus de trente-cinq ans, vont subir les changements et les évènements politiques de l’époque. C’est d’ailleurs pour cela que Maurice Barrès reprendra le flambeau de Joseph Fabre à partir de 1914. A. Une Jeanne laïque et populaire acclamée par la gauche républicaine. « Une ardente championne de la royauté donnée en exemple comme la preuve vivante du surnaturel dans l’histoire, ne pouvait pas, à priori, satisfaire l’esprit républicain se réclamant du siècle des Lumières […]48 » disait Michel Winock, et pourtant. Les républicains vont se souvenir des leçons de Michelet qui, en pleine tension franco-anglaise, écrivait ceci, établissant un parallèle entre l’épisode révolutionnaire et l’épopée d’une Jeanne « sœur de Danton 49 » :                                                                                                                 48  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, op. cit. p. 4447.   49  Philippe CONTAMINE, « Jeanne d’Arc dans la mémoire des droites » in Jean-François SIRINELLI (dir), Histoire des droites en France, Culture – Tome 2, Paris : éd. Gallimard, 1992, p. 402.  
  22. 22.   19   « A des siècles de distance, les Parisiens qui assaillent la Bastille retrouvent la témérité des soldats de la Pucelle. Une idée se leva sur Paris avec le jour et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits et dans chaque cœur une voix : Va, et tu prendras la Bastille.50 » Il est nécessaire de remonter une quarantaine d’année en arrière, pour comprendre comment les mots d’historiens comme Michelet ont mis sur pied un véritable mythe de la Pucelle, dans l’esprit des hommes se situant à gauche de l’échiquier politique. Il est vrai que la cristallisation du sentiment national français est née et a été fortement nourrie par la Révolution de 1789. Mais, concernant Jeanne d’Arc, ce sentiment prend toute sa force sous le Directoire, notamment par l’intermédiaire de Napoléon Bonaparte, encore Premier Consul, qui rendait hommage à la Pucelle en des termes que nous avons déjà cités : « l’illustre Jeanne a prouvé qu’il n’est pas de miracle que le génie français ne puisse produire dans les circonstances où l’indépendance nationale est menacée.51 » C’est ce « génie français » dont parle Bonaparte, qui va nourrir l’escarcelle idéologique des partis de gauche. En effet, il sera scandé continuellement lors des débats parlementaires concernant l’établissement d’une fête nationale consacrée à la Pucelle (cf. infra). Plus encore, Michelet – mais aussi Quicherat – insistent dans leurs écrits, sur des éléments qui vont alimenter la conscience de gauche. C’est là peut être un transfert, dans leurs ouvrages, de leur qualité de libres penseurs. On retrouve par exemple le patriotisme exacerbé, le doute quant aux visions, la responsabilité de la mort de Jeanne pesant sur le Roi et le clergé, etc. Eléments qui s’inscrivent clairement dans la pensée de la gauche de l’époque ; une gauche « républicaine, libérale et sinon rationaliste et positiviste, du moins éloignée de toute croyance religieuse précise52 » selon les propos de Philippe Contamine. Dans son article sur Jeanne d’Arc, Michel Winock nous indique un élément très intéressant concernant cette vision « de gauche » de Jeanne. Dans le tome IV de son Grand dictionnaire universel du XIXè siècle (1870) Pierre Larousse présente Jeanne d’Arc sous la forme de questions dont les réponses, loin d’être ambiguës, mettent en valeur cette vision                                                                                                                 50  Gerd KRUMEICH, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, op. cit. p.77.   51 Cf. Introduction. CONTAMINE, « Jeanne d’Arc dans la mémoire des droites » in Jean-François SIRINELLI (dir), Histoire des droites en France, Culture – Tome 2, op. cit. p. 399. 52  Philippe
  23. 23. 20     républicaine 53: 1° Jeanne Darc eut-elle réellement des visions ? (Non) 2. Son mobile le plus certain ne prit-il pas sa source dans les mouvements d’un patriotisme exalté ? (Oui) 3° Quels furent les vrais sentiments du roi à son égard ? (Indifférence et défiance) 4° Quelle a été dans tous les temps la vraie pensée du clergé pour Jeanne ? (Entraver sa mission, la faire mourir et sous prétexte de la réhabiliter charger de légendes apocryphes sa mémoire). Tout y est : l’absence de vision surnaturelles, le patriotisme, l’abandon de Charles VII ainsi que la quasi haine de l’Eglise. Autant de thèmes mis en valeur par les historiens libres penseurs de la première moitié du XIXè siècle. L’impact est d’autant plus important qu’on les retrouve dans un dictionnaire – ouvrage censé s’adresser à tout un chacun (ces propos sont écrits seulement un an après le panégyrique54 de Mgr Dupanloup qui évoquait la « sainteté » de la Pucelle. Serait-ce une réponse de la part des républicains qui, déjà en 1870, sentaient que leur protégée commençait à leur échapper ?) Il est à noter, que Pierre Larousse, comme de nombreux Républicains de l’époque, utilise le « Darc » en lieu et place du « d’Arc » ; son article est d’ailleurs titré « Darc (Jeanne) ». Pourquoi ? En enlevant la particule on mettait en valeur l’origine populaire de la Pucelle. C’était le Républicain Auguste Vallet de Viriville, historien et archiviste français qui, l’un des premiers, avait protesté contre la forme aristocratique donnée au patronyme de cette « illustre roturière » car disait-il, c’était fausser la « vraie physionomie du personnage.55 » Ainsi, de 1830 à 1870, de nombreux historiens, littéraires et hommes politiques ont contribué à nourrir le mythe républicain de Jeanne. Il est évident qu’ils ne l’ont pas fait pour rien, et que le contexte politique de l’époque y est pour beaucoup. Il nous semble alors nécessaire de préciser ce dernier. En 1825, Charles X succède à son frère Louis XVIII à la couronne de France et de                                                                                                                 53  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, Paris : éd. Gallimard, col. Bibliothèque illustrée des histoires, 1992 p. 703.   54  Selon le Dictionnaire Larousse : « Éloge fait en public ou par écrit de quelqu'un, d'une institution, d'un pays, etc. », ici de Jeanne d’Arc.   55  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, 1992, Ibid.  
  24. 24.   21   Navarre. Bien qu’assez modéré et acceptant en majorité les valeurs issus de la Révolution de 1789, le dénommé Comte d’Artois restait très attaché aux conceptions et aux valeurs de l'Ancien Régime. Deux ans plus tard, les élections installent une majorité libérale à l’Assemblée – synonyme de contestation du pouvoir royal – et le souverain consent à nommer un Premier ministre, le Vicomte de Martignac, à mi-chemin entre ses propres opinions et celles de la chambre basse. Toutefois, les souvenirs autoritaires de l’Ancien Régime et de Bonaparte sont encore présents, et lorsque qu’en 1829, alors que les Chambres sont en vacances, Charles X renvoie son Premier ministre pour nommer à la place le Prince de Polignac ainsi que le comte de La Bourdonnaye, considérés par les libéraux comme des « ultras », l’opposition pense à une tentative, de la part du Roi, de restauration de la monarchie absolue d’avant 1789. S’en suit une radicalisation des positions de Charles X et une montée en puissance de l’opposition ; jusqu’aux ordonnances de juillet 1830 qui, notamment, dissolvent la Chambre des députés, modifient la loi électorale, suspendent la liberté de la presse, etc. Tant d’acquis révolutionnaires remis en cause par le Roi. Lors des « Trois glorieuses56 » qui s’en suivent, les opposants répondront par l’intermédiaire d’une insurrection populaire désorganisée (avec des hommes comme Thiers, Lafayette, Talleyrand, Laffitte, etc.) mais qui finalement triomphera. Malgré une hésitation concernant la solution républicaine, c’est la monarchie de Juillet qui est finalement instituée avec à sa tête Louis Philippe d’Orléans, proclamé « Roi des Français ». La monarchie de Juillet prend comme emblème le drapeau tricolore, et s’affirme beaucoup plus laïque. Les libéraux entrent en force au gouvernement et, malgré l’hostilité d’une bonne partie de l’opinion, les opposant républicains, peu nombreux mais déterminés vont de manière constante harceler le pouvoir allant jusqu’à tenter d’assassiner le Roi. Ce régime reste stable jusqu’en 1848 où sous l'impulsion des libéraux et des républicains, le peuple de Paris, à la suite d'une fusillade, se soulève à nouveau et parvient à prendre le contrôle de la capitale. Le Roi, refusant de faire tirer sur les Parisiens, est contraint d'abdiquer en faveur de son petit-fils, Philippe d'Orléans, le 24 février 1848. Le même jour, la Seconde République est proclamée par Alphonse de Lamartine, entouré des révolutionnaires parisiens : un gouvernement provisoire à tendance républicaine est mis en place, mettant ainsi fin à la Monarchie de Juillet. La Seconde République durera jusqu’en 1852, date à laquelle Louis-Napoléon                                                                                                                 56  Les 27, 28 et 29 juillet 1830.
  25. 25. 22     Bonaparte, alors Président de la République, proclame le IInde Empire et devient Napoléon III. Cet épisode fait suite au coup d’Etat, perpétré un an avant, par lequel il s’était maintenu Président alors que la Constitution lui interdisait de se représenter. Là encore les républicains et les libéraux grondent et Napoléon III tend vers une libéralisation et une modernisation du Second Empire notamment en ce qui concerne le droit de la presse ou les élections, la politique sociale et économique, la culture, etc. Et ce, jusqu’à la guerre franco-prussienne de 1870. C’est donc dans un contexte dans lequel « il ne fait aucun doute que les patriotes les plus déterminés sont les Républicains, [et que] le nationalisme devient une véritable passion [suscitant] le lyrisme des poètes [et] exaltant tous les héros de la liberté […]57 », que nos hommes de lettres réhabilitent Jeanne et l’affublent d’un habit populaire. On comprend alors pourquoi les républicains, libéraux et autres révolutionnaires vont faire de Jeanne un mythe politique. Elle va être celle qui avait dit : « Je ne peux voir couler du sang français sans que mes cheveux ne se dressent sur ma tête.58 » Celle qui, bien que catholique et royaliste, était patriote avant tout et dont l’œuvre était plus politique que religieuse. Celle qui, d’ailleurs, a été brûlée pour avoir résisté à l’Eglise et qui fut délaissée par son Roi ; dès lors selon les Républicains, l’Eglise ne saurait la revendiquer à son profit. Celle qui, enfin, ne pourra être glorifiée que par la République car comme le disait le socialiste Lucien Herr, alors bibliothécaire de l’ENS, dans le Parti ouvrier du 14 mai 1890 : « Jeanne est des nôtres, elle est à nous, et nous ne voulons pas qu’on y touche.59 » Cette même volonté d’accaparement se retrouve déjà douze ans plus tôt, lorsque le journal anticlérical La lanterne publie l’article suivant : « Le 30 mai prochain, il y aura 447 ans que Jeanne d'Arc fut brûlée à Rouen par les bons soins de l'Inquisition et de Cauchon, évêque de Beauvais. A l'occasion de cet anniversaire, les cléricaux doivent aller porter des couronnes aux pieds de la statue de cette martyre du patriotisme. Il vaut mieux tard que jamais. [...] Quant à nous, [...] nous engageons tous les républicains à porter, eux aussi, aux pieds de la statue                                                                                                                 57 Danielle et André CABANIS, Introduction à l’histoire des idées politiques, op. cit., p. 143. MENNECHET, Le Plutarque français, vie des hommes et des femmes illustres de la France, avec leur portrait en pied, Tome Deuxième, Paris : éd. Mennechet, 1838, p. 379 (Googlebooks).   59  Lucien HERR in Michel WINOCK « Jeanne d'Arc est-elle d'extrême droite ? », L'Histoire, mai 1997, n°210, p. 64-65. Citation de l’article « Notre Jeanne d’Arc » écrit par Lucien Herr dans Le Parti ouvrier du 14 mai 1890 sous le pseudonyme de Pierre Breton. 58  Edouard
  26. 26.   23   de Jeanne d'Arc, des couronnes avec cette inscription : "A Jeanne la Lorraine, à l'héroïque Française, à la victime du cléricalisme."60 » Un autre discours, celui de la loge maçonnique « Travail et vrais amis fidèles », s’inscrit dans la même lignée et reflète bien l’état d’esprit des libres penseurs et des francs maçons de l’époque : « Le 30 mai, l’Eglise fit brûler Jeanne d’Arc comme hérétique et relapse. Le clergé était en cela logique avec lui-même, puisqu‘en obéissant à ses voix particulières, Jeanne d’Arc n’écoutait en réalité que sa conscience individuelle, qui lui commandait de sauver la France. C’était une révoltée, croyant en elle-même en dépit des théologiens. […] Les libres penseurs ont décidé ainsi d’exprimer leurs sentiments de reconnaissance envers l’héroïne qui préparera l’œuvre de la Révolution en combattant pour l’unité française. » 61 Quelques années plus tard, face à des catholiques qui à leur tour tentent de s’approprier la Pucelle, le jeune socialiste Charles Péguy, ami de Lucien Herr, composait la première de ses deux Jeanne d'Arc62, qu'il dédiait « à toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour le rétablissement de la république socialiste universelle.63 » Aux dires de Peguy, ce ne serait donc qu'en terminant son œuvre que luimême se serait aperçu du lien existant entre son engagement personnel et l’ouvrage qu'il venait d'achever ; il n’aurait ainsi pas dépeint de manière intentionnelle une Jeanne républicaine. Il n’en demeure pas moins que la publication de son drame, précédé de quelques mois par son premier article 64 dans la Revue socialiste, fait transparaitre un engagement socialiste sans détour qu’on retrouve dans sa Jeanne d’Arc. De nombreuses personnalités politiques mais aussi des plumes de talent et de renom vont donc rendre hommage à l’héroïsme de la Pucelle d’Orléans à l’instar de                                                                                                                 60  Michel WINOCK « Jeanne d'Arc est-elle d'extrême droite ? », L'Histoire, op. cit.   61  Michel WINOCK, « Jeanne d’Arc » in Pierre NORA (dir), Les lieux de mémoire, III, vol. 3, 1992, op. cit. pp. 696-697.   62  Charles PEGUY, Jeanne d'Arc, Paris : éd. Librairie de la Revue socialiste, 1897.   63  Dalia ALABSI, La naissance d’un mythe : Jeanne d’Arc dans l’œuvre de Charles Peguy, Thèse de Doctorat en Lettres et arts, sous la direction de Michel SCHMITT, Université Lyon 2, 29 avril 2011, p. 32. PEGUY, « De la cité socialiste » in La Revue socialiste, février 1987.   64  Charles
  27. 27. 24     quelques jolis vers de Victor Hugo65 ou d’Henri Martin qui la voit comme « le Messie de la France » et la « fille des Gaules ». Avant de continuer de manière catégorique : « nous accusons Charles VII d’avoir conspiré en son royaume [...] alors que la Providence […] lui avait envoyé pour auxiliaire une puissance immense […] qui entrainait soldats, peuple, jeune noblesse, tous les éléments d’action et de victoire […] Nous l’accusons d’avoir refusé cette grâce et arrêté Jeanne au milieu de sa mission.66 » Enfin, il serait inopportun de ne pas citer Jean Jaurès qui, dans L’Armée nouvelle (1911) – ouvrage clé qui constitue la synthèse de la pensée jaurésienne et qui s’interroge sur une possible organisation socialiste de la France tout en imaginant une réorganisation de la défense nationale – fait référence à une Jeanne d’Arc qui se « dévoue au salut de la Patrie.67 » Cette « liste » d’hommes de lettres, loin d’être exhaustive, permet de comprendre combien les valeurs républicaines du XIXè siècle (et ses persistances du début du XXè siècle) se confondent à travers cette figure mythique qu’est Jeanne. En effet, les Républicains donnent un sens à la vie et aux buts de la Pucelle différents de ceux mis en valeur par les nationalistes – bien que le patriotisme soit bel et bien présent – et par les catholiques quelques décennies plus tard ; nous le verrons. L’initiative de Joseph Fabre, député radical puis sénateur de l’Aveyron et historien qui réalisa les traductions quasi complètes des procès de condamnation et de réhabilitation 68 à partir des versions latines de Quicherat, cristallise cette différence idéologique. C’est lui, en effet, qui le 30 juin 1884, dépose au Parlement le projet de loi relatif à la commémoration nationale de Jeanne d’Arc, afin d’instaurer une « fête du patriotisme » et d’exorciser par la même, un passé catholique qui ressurgissait en cette fin de XIXè siècle.                                                                                                                 65  Comme celui-ci tiré du poème « Le bout de l’oreille » in Les quatre vents de l’esprit (1881). « Le marché de Rouen dont les sombres pignons Ont le rouge reflet de ton supplice, ô Jeanne ! »   66  Gerd KRUMEICH, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, op. cit. pp. 117-125.   67  Jean JAURES, L'organisation socialiste de la France : l'armée nouvelle, Paris, 1915, p. 446. Le site internet http://gallica.bnf.fr propose cette réédition réalisée par L’Humanité.   68  Joseph FABRE, procès de condamnation de Jeanne d'Arc, d'après les textes authentiques : traduction avec éclaircissements, Paris : éd. Delagrave, Paris, 1884. Et : procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, raconté et traduit d'après les textes latins officiels, Paris : Delagrave, 1888 (2 tomes).
  28. 28.   25   B. La fête nationale de Jeanne d’Arc : de l’initiative des partis de gauche au renforcement d’un enjeu politique. L’histoire a montré combien les fêtes nationales pouvaient raviver les conflits politiques et idéologiques. En 1878 par exemple, la préparation de la commémoration du centenaire de la mort de Voltaire déchaina les passions. Mort un 30 mai, comme Jeanne d’Arc, comment aurait-il put être possible d’établir, le même jour, une fête nationale alors qu’il avait écrit, selon Guillemin, une « abomination69 » à son sujet ans son Dictionnaire philosophique 70 ? C’est aussi la première fois que les antirépublicains – par la voix de Mgr Dupanloup qui critiqua vivement « l’insulteur de Jeanne d’Arc 71 » qu’était selon lui Voltaire – commencèrent à se rassembler autour de la Pucelle. Michelet avait souligné dans son œuvre, l’importance des fêtes nationales mais n’en avait pas le projet concernant Jeanne ; ce que relève Gerd Krumeich : « On peut toutefois s’étonner que Michelet n’ai rien tenté en faveur de l’instauration d’un jour de fête en l’honneur de Jeanne d’Arc, lui qui vénérait tant cette figure héroïque et qui la fit connaître au grand public.72 » L’historien allemand dresse une histoire précise – voire la plus précise – quant à ce processus conduisant en 1920 à l’adoption de la loi sur la fête nationale ; c’est d’ailleurs pour cela que ce développement fera appel, à de nombreuses reprises, à son étude. Outre Michelet qui, on l’a vu, ne le fit pas, d’autres personnes avaient déjà songé à faire de Jeanne d'Arc le symbole éclatant du rassemblement et de l'unité française. C’est notamment le cas d’Auguste Comte, fondateur du positivisme, qui défendait l’idée selon laquelle seul ce dernier pouvait honorer l’« incomparable Pucelle » qui n’était « pas seulement une figure française mais aussi une figure occidentale.73 » Néanmoins, il a fallu attendre la IIIème République et 1879, pour que les républicains soient majoritaires au Sénat et à la Chambre – après le fameux « coup du seize                                                                                                                 69  Henri GUILLEMIN, L’énigme Jeanne d’Arc, op. cit.   70  Guillemin cite ce passage du Dictionnaire philosophique portatif (1764) : « Il faut soigneusement observer que Jeanne a été longtemps dirigée, avec quelques autres dévotes de la populace, par un fripon, nommé Richard, qui faisait des miracles et qui apprenait à ses filles à en faire. Les juges la crurent sorcière, elle se crue inspirée. […] C’est une malheureuse idiote. » 71  Philippe CONTAMINE, « Jeanne d’Arc dans la mémoire des droites » in Jean-François SIRINELLI (dir), Histoire des droites en France, Culture – Tome 2, op. cit. p. 408.   72  Gerd KRUMEICH, Jeanne d’Arc à travers l’histoire, op. cit. p.209.   73 Auguste COMTE, « Jeanne d’Arc. Sa glorification sociale », in Eglise et Apostolat Positives du Brésil, Rio de Janeiro, 1910. Cité par Gerd Krumeich, Ibid.
  29. 29. 26     mai »74 – pour qu’ils décident de renforcer leur légitimité politique en s’appuyant sur l’histoire, avec l’érection de nombreuses statues commémoratives ; ce sera l’époque de la « statuomanie »75. Cette référence à l’histoire est logique selon Gerd Krumeich car « les réformateurs de la jeune IIIème République ont sans relâche essayé de se présenter comme ceux qui venaient de parachever l’œuvre de la Révolution française ». L’instauration de la commémoration du 14 juillet en 1880 suit cette logique ; car ce jour était considéré, depuis la prise de la Bastille, comme « le paradigme du soulèvement populaire et de l’action autodéterminée venue d’en bas.76 » C’est dans ce contexte que le député radical Joseph Fabre propose d’instaurer le 30 mai une journée commémorative de la Pucelle. Cette proposition, vivement critiquée par les catholiques, était loin de la réconciliation de tous les Français, et avait clairement une orientation anticléricale. Même si pour lui, « une telle fête ne serait que la consécration pure et simple d’un souvenir vivant dans toutes les mémoires, dans tous les cœurs et rapprocheraient tous les Français, à quelque parti qu’ils appartiennent, dans une même communion d’enthousiasme. »77 L’historienne Rosemonde Sanson78 nous indique que le projet Fabre, déposé le 30 juin 1884, était envisagé comme l’instauration d’une fête du « patriotisme » mais qu’au lieu d’unir les français, il les divisait. Il fut néanmoins signé par 253 députés de gauche et d’extrême-gauche. D’ailleurs, Gerd Krumeich rappelle qu’en 1884, loin d’envisager une quelconque réconciliation nationale, les hommes politiques sont plutôt en proie à une « bipolarisation idéologique79 » croissante qui s’affirmera quelques années plus tard avec l’affaire Dreyfus. Lors du dépôt du projet, tout le débat portait sur la place de cette commémoration de Jeanne d’Arc par rapport à celle du 14 juillet entérinée quatre ans plus tôt. Dans son exposé des motifs, Fabre fit valoir qu’outre l’Independance Day, les États-Unis avaient                                                                                                                 74 Renvoi, par le président de la République Mac-Mahon, du président du Conseil Jules Simon malgré la majorité dont il disposait à la Chambre des députés, en 1877, qui donna lieu par la suite à la dissolution de la Chambre républicaine. Ce « coup » fut vivement critiqué, et notamment par Gambetta. 75  Cf à ce sujet :   Christel SNITER, « La guerre des statues. La statuaire publique, un enjeu de violence symbolique : l'exemple des statues de Jeanne d'Arc à Paris entre 1870 et 1914 »,

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