La femme au cassoulet

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"La femme au cassoulet"

une nouvelle de Luc Mandret
juillet 2008
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La femme au cassoulet

  1. 1. La femme au cassoulet La femme au cassouletUne voiture entre sur le parking du supermarché. Seuls trois autres véhicules, ceux desemployés, stationnent, à proximité de lentrée. La portière s’ouvre, une femme sort duvéhicule. Une quarantaine dannées, quelques rides autour des yeux, un regard bleuperçant, une coupe récente et des mèches blondes. Elle se dirige vers les grilles dusupermarché. Le volet métallique est encore baissé, elle allume une cigarette et ajuste lecol de son chemisier blanc. Son pantalon en toile noire dessine une silhouette sportive etélancée. La femme fume nerveusement, piétinant la tête baissée. Le bruit dune sonneriecasse le silence assourdissant de la climatisation. La femme lit un message reçu sur sontéléphone portable, puis jette violemment le mobile dans son sac à main. Elle écrase lemégot de sa cigarette avec le talon de ses bottines.Une lumière illumine lentrée du supermarché. A travers le rideau de fer, la femme observeles salariés saffairer à louverture imminente. La femme trottine sur place, comme pour seréchauffer les pieds. Deux légères auréoles assombrissent le chemisier sous ses aisselles.Le bitume noir du parking scintille sous le soleil puissant de cette matinée du mois daoût.Un temps exceptionnel pour la région. La femme ne cesse de regarder sa montre, lagrosse aiguille se dresse à la verticale, dans quelques secondes le magasin ouvre.Madame Thomas travaille à lIntermarché de cette banlieue de Lille depuis plus de vingtannées. Chaque matin, elle assure louverture. Depuis deux semaines, sa collègue partieen vacances, une nièce du gérant tient avec elle les caisses du supermarché. MadameThomas apprécie le travail estival, les clients partis en vacances. Les journées savèrentplus calmes, elle apprécie de pouvoir discuter plus longuement avec les quelques habituésdu lieu. Madame Thomas songe aussi à ses premières vacances sans son mari, elle partdans quinze jours faire une croisière. Une offre alléchante trouvée par son fils sur un siteinternet pour célibataires. Elle jette le gobelet de son thé sucré dans la corbeille enplastique disposée sous sa caisse. Puis elle se dirige vers lentrée. Et appuie sur le boutonélectrique déclenchant la lente levée du rideau métallique.Le rideau à moitié ouvert, la femme se précipite dans le magasin. Elle insère une pièce demonnaie et décroche un chariot à roulettes. Elle nentend même pas une voix lui lancerun bonjour automatique. Madame Thomas la regarde passer, elle lève les yeux vers leplafond blanc sale et pousse un soupir dans un sourire blasé. Madame Thomas traîne sessandales jusque vers sa caisses et prend des nouvelles du petit ami grippé de Marion, lanièce du gérant.31/07/08 Luc Mandret Page 1 de 5
  2. 2. La femme au cassouletLa femme marche dun pas rapide dans les rayons, le claquement rythmé de ses bottinessur le carrelage couvre le grincement des roues du chariot. Elle renverse une pile deshampoings disposés en tête de gondole, se baisse et les replace méticuleusement. Unelarme de sueur coule de la racine des cheveux jusquau bas de la joue. Elle reprend sacourse effrénée, ses doigts osseux agrippés à son caddy. Nouvelle sonnerie, nouveaumessage, la femme extirpe le téléphone dune main, le glisse dans la poche de sonpantalon et sarrête devant le rayon des conserves.Marion baille dune nuit agitée par la fièvre de son copain. Madame Thomas lui conseillegentiment d’éviter de proposer ses amygdales à la vue des clients. Les pommettes duvisage de la jeune femme sempourprent, provoquant lhilarité de Madame Thomas.Madame Thomas apprécie le travail avec Marion. Madame Thomas lui apporte laffectiondune mère à sa fille quelle aurait tant aimée avoir.Les manches du chemisier relevé, la femme sest arrêtée devant les boîtes de cassoulet.Une demi-douzaine de marques différentes. La femme observe les prix avec attention,puis choisit une marque de milieu de gamme. 3 euros 10 la boîte de 840 grammes. Elleprend une première boîte et la pose soigneusement dans le caddy. Puis une seconde. Uneminute plus tard, un premier niveau de boîtes de cassoulet tapisse le chariot. Ellecontinue. Tel un automate, les mouvements se répètent tous identiques. De ses deuxmains, sur la pointe des pieds, elle entoure la conserve, repose ses pieds sur le sol, setourne de deux petits pas sur elle-même vers la gauche et se baisse pour disposer la boîtedans le chariot. Se relève et recommence.Marion explique à Madame Thomas le programme de sa deuxième année détudes. Elleveut être diététicienne. Madame Thomas sintéresse beaucoup aux connaissances deMarion. Depuis quelles travaillent ensemble, Madame Thomas a entamé un régime. Ellesouhaite perdre la dizaine de kilos superflus accumulés pendant les vingt années de sonmariage. En pleine discussion, les deux femmes sont interrompues par une voix fluette.Anna vient darriver, discrète comme à son habitude. Depuis que Madame Thomas travailleici, elle a toujours connue Anna et sa canne. Anna perd la mémoire mais jamais sa langue.Chaque jour, elle vient dans « son » Intermarché. Elle peut y rester plusieurs heures,parfois simplement prostrée dans un coin, perdue dans ses souvenirs. Elle fait ses coursespour la journée. Certains la pensent sénile, Madame Thomas croit aux histoiresextravagantes de la vieille femme, de ce militaire américain qui laurait fait monter sur lesplanches des cabarets de New-York, de sa vie dartiste aux quatre coins de la planète. Etde son retour, lâge avancé et sans le sou dans son Nord natal. Sans famille et sans amis,avec pour seule sortie le supermarché et le théâtre municipal.31/07/08 Luc Mandret Page 2 de 5
  3. 3. La femme au cassouletLe chariot croule maintenant sous les boîtes de cassoulet. Ayant vidé le stock de lamarque initialement choisie, la femme sest rabattue sur une marque concurrente, dixcentimes plus chers. La femme compte le nombre de boîtes, sur ses lèvres desséchées selisent presque invisibles quatre-vingts, quatre-vingt-un, quatre-vingt-deux. Lesmouvements de la femme de moins en moins précis, les gestes plus saccadés, les boîtessentassent toujours dans un rangement dune symétrie parfaite. Quatre-vingt-dix-neuf.Cent. Le chariot déborde. La femme saccroupit sur le sol du supermarché, sort unmouchoir de son sac, et essuie son visage ruisselant.Anna, voûtée, la main droite sur sa canne, pose son panier tenu par la gauche et lemplitde victuailles. Quelques légumes, de la viande se trouvent déjà au fond du panier enplastique rouge. De quoi préparer ses repas des midi et soir. Ne manquent que descornichons. Elle glisse vers le rayon des conserves au bout duquel elle aperçoit la femmeaccroupie, chariot débordant de boîtes de conserve. Les pas dAnna saccélèrent et partentà la rencontre de cette cliente inconnue.La femme voit surgir devant elle une grand-mère décharnée. Elle se relève précipitammentet déroule les manches relevées de son chemisier. Anna salue de la tête la femme, celle-cibaisse le regard et enfourche son caddy. Anna interpelle la femme, demandant si elle peutlui attraper les cornichons, disposés en hauteur. La femme sexécute sans un mot, serreles cornichons de ses deux mains, et dépose la boîte dans le panier de la vieille femme.Elle fixe un instant le fond du panier, le regard vide. Elle reprend son chariot et le poussedifficilement, le poids du chargement rendant le déplacement laborieux.Anna, ses courses achevées, reprend son chemin, et trottine en clopinant à laide de sacanne vers les caisses. A sa vue, Madame Thomas senquiert du déjeuner que la vieillefemme a décidé de préparer. Le regard dAnna pétille de malice, une lueur adolescente quisurprend Madame Thomas. Anna pose son panier sur le tapis roulant de la caisse, et faitsigne à Madame Thomas dapprocher. Alors que Madame Thomas tend son oreille vers lavieille bouche édentée dAnna, soffre à leurs yeux un spectacle surprenant.Marion recouvre ses esprits endormis, lève les sourcils. Les yeux ronds, elle pousse un cride surprise inaudible et interpelle Madame Thomas. Madame Thomas reconnaît la femmepressée, à louverture du magasin. Elle frotte de son index perplexe le grain de beautétachant sa joue maquillée, la tête posée sur sa main.31/07/08 Luc Mandret Page 3 de 5
  4. 4. La femme au cassouletLentement, la femme pousse son lourd chariot. Bras tendus, le corps tordu, son visagemue à lapproche des caisses et se fige dun sourire forcé. Un sourire de dents grisesjaunies par le tabac. La caisse de Madame Thomas occupée par les courses dAnna encoreentassées dans le panier rouge, la femme fait emprunter à son chariot le trajet vers lacaisse de Marion. Marion se redresse et inconsciemment rabat la mèche brune derrière sesoreilles percées. Un bonjour madame sans réponse, Marion pivote sur sa chaise àroulettes et questionne du regard Madame Thomas qui hausse les épaules.Une musique froide envahit le supermarché. Le gérant de lIntermarché diffuse desmorceaux pour inciter les clients à la consommation. Marion reconnaît aux premièresnotes la mélodie de la Ballade pour Adeline interprétée par Richard Clayderman. Annasesclaffe et lance à voix haute que cette musique accompagne à merveille le cassoulet. Lafemme éclate alors subitement en sanglot. Une boîte de cassoulet séchappe de ses mains.Elle la laisse retomber, la boîte atterrit sur le carrelage et se cabosse. La femme se baisse,récupère la conserve, avale sa salive, renifle ses larmes, repose la boîte de conserve sur letapis.Marion commence lenregistrement du cassoulet. La femme extirpe avec tremblements lemouchoir de son sac-à-main griffé et se mouche sans un bruit. La compilation du gérantdu supermarché remplace dans les haut-parleurs le morceau du pianiste par une reprisede Daniel Balavoine par les Enfoirés. Marion demande à la femme combien de boîtes elleachète. Cent, elle répond. Une voix venue de loin, rauque et masculine de robotdéshumanisé. Le panier de provisions dAnna na pas bougé sur le tapis de la caisse deMadame Thomas. Les deux femmes observent la scène dun regard ahuri.La femme porte toutes les boîtes sur le tapis. Marion les enregistre. Les boîtessaccumulent en sortie de caisse. Le chariot vidé, la femme passe devant Marion et opèrela manipulation inverse, le cassoulet retrouve le chariot. Madame Thomas se lève de sachaise roulante, et rejoint Marion. Elle chuchote une phrase rapide, Marion acquiesce.Madame Thomas demande alors à la femme aux yeux encore embués si tout va bien, lafemme acquiesce. Elle continue à empiler les boîtes de cassoulet dans son caddy, le regardabsent. Madame Thomas la regarde, compatissante, puis aide la femme à charger sonchariot.Marion annonce le prix du chargement. 313 euros et cinquante centimes de cassoulet. Lafemme sort de son sac-à-main une liasse de billets tenus par un élastique à cheveux. Elledépose quatre billets de cent euros dans la main de Marion. Marion lui rend la monnaiequand la poche de la femme vibre, puis la sonnerie du portable. La femme décroche. Une31/07/08 Luc Mandret Page 4 de 5
  5. 5. La femme au cassouletvoix hurle dans lécouteur du téléphone. Une question agressive. Et une réponse de lafemme : oui. Un oui sec et soulagé.Madame Thomas interroge la femme sur lutilisation de ce cassoulet. La femme ne répondpas, elle range la monnaie dans son pantalon en toile, et prend la direction de la sortie dumagasin. Madame Thomas fait le trajet à ses côtés et la harcèle de questions, dun tonsirupeux. Aux portes vitrées de lIntermarché, Madame Thomas stoppe sa marche etcontemple la femme poursuivre la sienne vers sa voiture. De jeunes clients éberluésricanent en la croisant avant de sengouffrer dans la grande surface climatisée.La femme range les conserves dans le coffre de son véhicule, le ferme. Elle laisse lechariot en vrac sur le parking. Elle ouvre la portière et se laisse choir sur le siège, laportière encore ouverte. Elle reste ainsi quelques longues secondes, les bras ballants,fixant le toit ouvrant de son break allemand. Elle referme la portière, introduit la clé et metle contact. Le moteur de la voiture se met en marche. La femme sourit.31/07/08 Luc Mandret Page 5 de 5

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