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Article T Pelaccia Article T Pelaccia Document Transcript

  • Pédagogie Médicale 2010; 10 (4): 293–304R ÉFÉRENCES DOI: 10.1051/pmed/20090049 c 2010 EDP Sciences / Société Internationale Francophone d’Education MédicaleLes approches qualitatives : une invitationà l’innovation et à la découverte dans lechamp de la recherche en pédagogie dessciences de la santéThe qualitative approaches: an invitation to innovation and discoveryin the field of health sciences education researchThierry Pelaccia1,2 et Pierre Paill´ 3,4 e1 Service d’aide médicale urgente (SAMU 67) et Centre d’enseignement des soins d’urgence (CESU 67), Hôpitaux universitaires de Strasbourg, France2 Laboratoire de recherche en pédagogie des sciences de la santé, Département de pédagogie médicale, Faculté de médecine de Strasbourg, France3 Faculté d’éducation, Université de Sherbrooke, Québec, Canada4 Groupe de recherche « Souffrance et médecine », Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), Québec, CanadaManuscrit reçu le 15 mai 2009 ; commentaires éditoriaux formulés aux auteurs le 15 février ; accepté pour publication le20 févrierMots clés : RésuméMéthodes qualitatives ;phénoménologie ; • Les approches qualitatives constituent une démarche de recherche particulièrement adap-interactionnisme tée à l’étude des faits humains et sociaux.symbolique ; • Elles se sont structurées autour de plusieurs courants de pensée et théories, parmi lesquelsthéorisation ancrée ; la phénoménologie et l’interactionnisme symbolique ont joué un rôle prépondérant.herméneutique ; • Elles peuvent être décrites à l’aide d’un certain nombre d’adjectifs qui permettent de lesécole de Chicago comparer aux méthodes quantitatives, aujourd’hui largement dominantes dans le domaine de l’éducation médicale. • Les fondements épistémologiques, la démarche de recherche et les principes de re- cueil et d’analyse des données propres aux approches qualitatives sont discutés à travers l’exemple d’un thème de recherche prolifique dans le champ de la pédagogie des sciences de la santé : le raisonnement clinique.Keywords: Key messagesQualitative methods;phenomenology; • Qualitative approaches are particularly suited to human and social research.symbolic interactionism; • They got structured through several ways of thinking and concepts, among which phe-grounded theory; nomenology and symbolic interactionism played a major role.hermeneutics; • They can be described through several adjectives that will allow us to compare them withschool of Chicago quantitative methods, that are widely dominant in the field of medical education. • We will discuss about the epistemological grounds, the research process, the ways of collecting and analyzing data that are proper to the qualitative approaches, through the exploration of a prolific theme of health sciences education: the clinical reasoning. Article publié par EDP Sciences
  • 294 T. Pelaccia et al.Introduction recherche, qui viserait à tendre vers un compromis de mixité méthodologique, remettant d’emblée en cause l’idée que les approches qualitatives puissentLes approches qualitatives conduisent le lecteur cu- survivre seules. D’ailleurs, le lecteur prendra rapide-rieux à investir un champ de pratiques dans lequel ment la mesure du fait que la sollicitation des deuxla conception des relations du sujet au monde qui méthodes au sein d’un même travail peut constituerl’entoure, des acteurs sociaux à la réalité et du cher- une aventure hasardeuse et intellectuellement déli-cheur aux savoirs et aux objets d’étude, bouleversent cate, voire contre-productive.la façon dont les sciences de la santé pensent tradi-tionnellement la démarche de recherche. - Enfin, elle ne se veut pas un discours moralisa- Elles invitent à appréhender les étapes de pro- teur ou militant, visant à convaincre de la supérioritéblématisation et de conceptualisation sous un angle du qualitatif sur le quantitatif. Chacune de ces ap-spécifique et offrent des perspectives méthodolo- proches possède une légitimité forte dans le paysagegiques qui, pour la plupart des praticiens-chercheurs scientifique et, s’il n’est pas question de les déna-(considérés au sens le plus large, incluant tous les turer dans une démarche de métissage infertile, leurprofessionnels de santé manifestant un intérêt pour convocation dans le cadre de travaux distincts au-la recherche dans le domaine de la pédagogie des tour d’un thème partagé par une même équipe de re-sciences de la santé) traduisent une perspective ori- cherche peut se révéler particulièrement pertinente.ginale et inédite. Elles constituent de ce fait une Notre intention est donc avant tout didactique.démarche globale et cohérente intégrant l’ensemble Dans cette perspective, nous contextualiserons nosdes étapes du processus de recherche, depuis la dé- propos à l’aide de deux histoires fictives, contéesfinition du thème, jusqu’à la rédaction du rapport fi- dans un style narratif, qui correspondent chacune ànal. deux manières différentes de « faire de la recherche » À travers ce document, nous souhaiterions (tableau I). Nous avons fait le choix de traiter duconvier le lecteur à goûter aux « mots » de la re- raisonnement clinique, thème particulièrement pro-cherche qualitative – en comparant notamment les lifique dans le domaine de la recherche en pédagogiecaractéristiques de cette dernière à celles des ap- des sciences de la santé, notamment médicales.proches quantitatives –, dans la perspective d’en dé- Nous invitons le lecteur à prendre dans un pre-couvrir ou d’en approfondir les fondements épisté- mier temps connaissance de l’intégralité des his-mologiques et méthodologiques. toires de Jérôme Quantivore et de Julien Qualivore, Avant de procéder ainsi, il n’est toutefois pas avant de se reporter à la suite du document, dansinutile d’expliciter l’objectif de cette démarche, ou lequel nous proposerons de comparer – et parfoisplutôt, ce qu’elle n’est pas : d’opposer – le mode de progression de nos deux per- - Notre proposition ne s’inscrit pas dans une sonnages dans leur parcours de chercheur.quête de légitimité de la recherche qualitative. La La segmentation du processus de recherche« bataille » visant à en démontrer la pertinence, le pourra parfois sembler artificielle. Une telle ap-caractère autonome et la scientificité face à la domi- proche répond à nouveau à une perspectivenation de l’optique quantitative a été gagnée il y a purement didactique. Elle nous permettra d’appré-plus de 20 ans [1] . hender successivement les dimensions les plus ca- - Elle n’est pas non plus une volonté d’appro- ractéristiques des approches qualitatives, dont lespriation possessive et exclusive de principes, dont ancrages dans le texte narratif seront parfois mul-certains sont partagés à la fois par les approches qua- tiples et non chronologiques. Certaines de ces di-litatives et quantitatives. mensions majeures seront par ailleurs discutées de - Elle n’est pas plus une tentative de concilia- façon récurrente à l’intérieur de plusieurs para-tion de deux visions opposées de la démarche de graphes.c 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • Recherche qualitative en éducation médicale 295Tableau I. Récits fictifs de parcours de recherche autour du raisonnement clinique dans une perspective méthodologiquequantitative (Jérôme Quantivore) et qualitative (Julien Qualivore). Étapes de L’histoire de Jérôme Quantivore L’histoire de Julien Qualivore recherche Jérôme Quantivore est un professionnel de santé curieux, Julien Qualivore est un professionnel de santé curieux, qui qui s’interroge sur sa démarche réflexive face aux pro- s’interroge sur sa démarche réflexive face aux problèmes de 1 blèmes de santé de ses patients. Il souhaite ainsi étudier le santé de ses patients. Il souhaite ainsi étudier le raisonne- raisonnement clinique de ses collègues exerçant la même ment clinique de ses collègues exerçant la même spécialité. spécialité. Il se lance alors consciencieusement dans une revue appro- Il se documente alors sur les théories et les concepts princi- fondie de la littérature scientifique, visant à s’approprier paux déjà élaborés à ce sujet. Il décide toutefois de concep- les théories et les concepts déjà élaborés à ce sujet. Cette tualiser son thème de recherche de façon ouverte et large 2 démarche, se dit-il, va lui permettre de problématiser et de et de ne pas formaliser la rédaction d’hypothèses de re- conceptualiser son thème de recherche, dans la perspective cherche, même s’il a quelques idées sur ce qu’il pourrait de formuler un certain nombre d’hypothèses qu’il souhaite observer au cours de son étude, notamment au regard de par la suite vérifier. sa propre expérience. À l’issue de cette étape, il choisit de soumettre ses collègues À l’issue de cette étape, il choisit d’aller observer ses col- 3 à des « cas cliniques », qu’il a spécifiquement rédigés dans lègues sur le terrain. le cadre de sa recherche. Jérôme sait qu’il lui sera nécessaire d’inclure dans son À ce stade, Julien n’a pas encore d’idée précise quant au 4 étude une trentaine de sujets, afin d’atteindre des seuils de nombre définitif de sujets qui participeront à son étude. significativité satisfaisants Il demande à ses collègues de prendre connaissance du do- Pendant les confrontations successives de ses collègues cument qu’il a conçu et de raisonner à voix haute, en leur avec les malades, il observe, prend des notes, écoute et donnant pour consigne de faire abstraction de sa présence essaye de s’imprégner de la démarche réflexive des sujets 5 et de penser comme ils le feraient face à un vrai patient, qu’il observe. Il les questionne ensuite sur leurs actions et tout en enregistrant leur discours. sur les processus réflexifs qu’ils ont mobilisés, tout en en- registrant leurs réponses. Jérôme considère à l’issue de cette démarche expérimen- Julien fait le choix de débuter l’analyse dès le recueil tale que l’étape de recueil des données est terminée. Il dé- des premières données, afin de préciser son objet de re- 6 cide alors de passer à la phase d’analyse. cherche, de formuler des hypothèses et de générer des ques- tions au fur et à mesure de l’avancement de ses travaux. À partir de la retranscription des séquences enregistrées, Il décide de procéder manuellement à une analyse inter- il procède à une analyse automatisée du discours, afin, no- prétative des données, en les triant, en les croisant et en les 7 tamment, de pouvoir quantifier la prévalence de tel ou tel regroupant au sein de rubriques et de catégories concep- mode de raisonnement dans sa population d’étude. tuelles. Il parvient avec une certaine satisfaction à vérifier l’une Il parvient ainsi à donner du sens aux propos de ses col- de ses hypothèses principales de départ : 70 % des prati- lègues et commence à comprendre comment ils raisonnent ciens raisonnent bien selon le modèle théorique qu’il avait mais, rapidement, il se rend compte que les processus ré- 8 initialement identifié comme dominant dans le champ dis- flexifs mobilisés par un certain nombre d’entre eux – qu’il ciplinaire des sciences de la santé. considère comme les plus expérimentés – ne semblent pas correspondre à la théorie dominante identifiée dans le cadre de ses lectures. Il effectue alors un retour sur les écrits scientifiques présen- Il se replonge alors dans les articles de référence rédigés à tés dans son cadre théorique, de manière à tracer les paral- ce sujet et confirme cette observation. Il décide ensuite de lèles entre la vérification de son hypothèse et l’ensemble de repartir sur le terrain, dans le but d’évaluer la pertinence 9 la littérature. de son hypothèse selon laquelle le raisonnement clinique des sujets experts qu’il observe suit une progression diffé- rente des modèles précédemment théorisés dans d’autres domaines des sciences de la santé. Jérôme termine sa recherche en tentant de déterminer Julien parvient finalement à élaborer un modèle novateur 10 quelles études précises seraient nécessaires pour prolon- – décrivant les processus de raisonnement des experts de ger la sienne. sa discipline – qui n’avait jusqu’alors pas fait l’objet d’une description référencée.c 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • 296 T. Pelaccia et al.La recherche qualitative : une logique théoriques émergent progressivement de l’analyse etessentiellement inductive (étapes 2, 6, de l’interprétation des données de terrain. Elle s’op- pose ainsi à une perspective hypothético-déductive8 et 10) de la recherche – adoptée dans notre exemple par Jérôme – qui impose l’identification préalable d’unLe mode de progression à travers les diffé- certain nombre d’hypothèses de départ, au sein d’unrentes étapes du processus de recherche consti- cadre de référence solide, élaboré grâce à une revuetue probablement l’une des caractéristiques les plus exhaustive de la littérature scientifique.discriminantes entre les approches qualitatives etquantitatives, notamment dans leurs rapports à la Une telle logique vérificatoire soulève naturelle-problématisation et à la conceptualisation de la thé- ment la question de l’intérêt de faire de la recherche,matique d’étude. En effet, si la démarche privilégiée lorsque celle-ci consiste à vérifier des théories quipar Julien Qualivore consiste à s’informer des tra- ont déjà été démontrées dans des travaux antérieursvaux qui ont déjà été réalisés sur le sujet, il décide ou qui sont fortement pressenties par le chercheur.toutefois de garder une certaine distance par rapport Cette approche fut d’ailleurs implicitement critiquéeaux théories et aux concepts précédemment élaborés par Norman [2] – acteur très influent de la recherchedans ce cadre car il ne souhaite pas enfermer la pro- sur le raisonnement clinique et sur l’expertise pro-blématisation de son objet d’étude dans un carcan fessionnelle – qui souligne qu’un certain nombrethéorique rigide, duquel il ne pourrait s’extraire pas de modèles théoriques décrivant l’organisation desla suite. Il choisit notamment de ne pas formaliser connaissances dans la mémoire à long terme des mé-la rédaction d’hypothèses de recherche, en considé- decins ont été élaborés dans la perspective de satis-rant que celles-ci apparaîtront progressivement lors faire les attentes du chercheur, alors même que lade la mise en œuvre méthodologique de son projet pertinence de plusieurs de ces modèles a largementet qu’elles seront alors bien plus pertinentes et utiles été remise en cause.qu’elles ne l’auraient été au départ. Ces deux conceptions de la démarche de re- Julien inscrit sa progression dans une logique cherche constituent une source d’opposition fron-avant tout inductive, du moins dans un premier tale entre les approches qualitatives, qui aspirenttemps, laquelle est caractéristique des approches à construire inductivement des théories, et les mé-qualitatives, dès lors que le chercheur souhaite ap- thodes quantitatives, qui s’inscrivent bien souventpréhender les phénomènes qu’il observe, non pas à dans une perspective vérificatoire d’un cadre de ré-travers un cadre de référence défini a priori, mais férence préalablement défini.dans une logique d’émergence théorique à partir du À l’inverse, il faut toutefois souligner que lerecueil et de l’interprétation des données de l’étude. postulat défendu à l’origine par les pionniers de laZnaniecki, l’un des pionniers de la sociologie quali- « grounded theory », selon lesquels le chercheur doittative, parle à ce sujet « d’induction analytique ». faire abstraction de ses idées préconçues sur le su- À la fin des années soixante, cette logique a jet qui l’intéresse et s’abstenir de tout effort ciblé detrouvé de nouveaux fondements épistémologiques documentation scientifique relève d’une utopie mi-au sein d’une approche désignée par la locution litante et d’un « inductivisme » naïf aujourd’hui lar-« théorie ancrée » (grounded theory), dont l’objectif gement remis en cause [3] . Comme le précisent à ceest la découverte de théories nouvelles dans le do- sujet Huberman et Miles [4] , « tout chercheur, mêmemaine des sciences humaines et sociales. le plus inductif, sait bien avec quelles boîtes il va Les principes de la « grounded theory » reposent commencer et ce qui devrait en principe s’y trou-sur l’idée d’une « conceptualisation à l’envers » (si ver ». Sa démarche n’est ainsi jamais complètementl’on se réfère à une logique dominante quantita- dénuée de tout a priori et son aventure empiriquetive), démarche au cours de laquelle les éléments sera toujours au départ guidée par des connaissancesc 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • Recherche qualitative en éducation médicale 297préexistantes [3] , que celles-ci soient liées à des sa- déjà conceptualisé avant que ne débute la phasevoirs savants, à des savoirs expérientiels, voire à des même de recueil des données [3] .savoirs profanes, à l’image de celles de Julien quia développé à travers ses lectures et sa propre ex-périence quelques idées sur ce qu’il pourrait être Une recherche de terrain (étape 3)amené à observer et à découvrir, même s’il ne les Jérôme adopte une démarche expérimentale visantconsidère pas comme des éléments factuels qui en- à recréer à partir de « cas cliniques » une situationfermeraient son parcours de recherche dans des ba- de soins impliquant des patients. Julien, quant à lui,lises limitatives. « L’équation intellectuelle du cher- préfère aller observer ses collègues dans le cadre decheur », selon l’expression de Paillé et Mucchielli [3] , l’exercice réel de leur profession.consiste précisément à trouver le juste équilibre Julien s’inscrit ainsi dans une approche im-entre l’appropriation initiale de théories préconçues mersive lui permettant d’ancrer empiriquementet un esprit d’ouverture sur les découvertes de ter- le recueil des données et leur interprétation. Cerain. choix méthodologique fut notamment inspiré par Les chercheurs qualitatifs considèrent ainsi ac- l’école de Chicago, qui privilégia dès le début dutuellement la « grounded theory » avant tout comme XXe siècle, au sein de son département de sociolo-une méthode d’analyse et d’interprétation des don- gie, une recherche empirique autour de thèmes va-nées, ce qui a conduit Paillé à la qualifier « d’analyse riés tels que l’immigration, l’urbanisation, la cri-par théorisation ancrée » [5] . minalité ou encore la culture. Cette démarche, qui reposait initialement sur les études de cas (case Si l’on adopte cette conception méthodologique study), les récits de vie et l’examen de documentsempirico-inductive, d’un point de vue sémantique, le biographiques, évoluera avec la deuxième école decadre conceptuel devient un « référent interprétatif Chicago vers de véritables « observations partici-de départ », une « posture théorique initiale » ou en- pantes », dont l’usage est aujourd’hui largement ré-core un ensemble de « repères provisoires pour l’en- pandu dans les recherches qualitatives.quête » [3] . Il n’est alors plus une construction aprio- D’un point de vue positiviste, cette conceptionrique, mais un « processus d’émergence » [6] ; les de la recherche est d’abord apparue imprégnée d’uneconcepts, théories et hypothèses ne font plus l’objet subjectivité et d’un engagement personnel, incom-d’une opérationnalisation, mais deviennent des « di- patibles avec une démarche scientifique rationnelle,mensions à étudier » [5] ; les relations les unissant ne le chercheur étant tenu de conserver une certainesont que « présumées » [5] et non « établies » [7] . distance par rapport à son objet d’étude et devant En fait, la démarche de Julien établit de fait s’efforcer, à l’image de Jérôme, de contrôler et del’analyse comme l’étape la plus excitante du proces- neutraliser les variables contextuelles et environne-sus de recherche qualitatif, au regard du « suspense » mentales qui viendraient perturber l’étude du phéno-qui l’entoure [8] . Si cette manière de procéder est un mène observé [9] . Aujourd’hui, l’observation partici-choix intellectuel argumenté et réfléchi, elle consti- pante est bien acceptée dans les sciences humainestue également une nécessité méthodologique car, et sociales.contrairement à la recherche expérimentale, dontles aléas sont par définition contrôlés, les enquêtesde terrain, caractéristiques des approches qualita- Une approche totale et holiste de latives, sont associées à une part non négligeable d’in- réalité (étape 3)connu [3] . La méthode adoptée par Jérôme – qui repose sur De manière différente, dans les démarches quan- l’exploration des mécanismes réflexifs de ses col-titatives vérificatoires, l’essentiel est bien souvent lègues à partir de situations fictives recrées dans unc 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • 298 T. Pelaccia et al.environnement artificiel – peut être argumentée et intentionnellement réduite et le langage constituejustifiée au regard d’exigences statistiques. Elle est l’outil privilégié de médiation avec le chercheur [8,9] ,toutefois de nature à induire de nombreux biais inter- qui devient alors l’instrument principal de la re-prétatifs, dans la mesure où le contexte expérimental cherche [1,8,13] . À l’image de Julien, il aura principa-est une réduction forcément infidèle et déformée du lement recours à deux méthodes : l’observation desréel, qui pourrait priver Jérôme d’un certain nombre sujets dans leur environnement de vie (en l’occur-de données susceptibles de caractériser fidèlement le rence, de travail) et les entretiens [3,14] .raisonnement clinique des professionnels qu’il ob-serve, lorsque ceux-ci se trouvent en situation de tra-vail authentique. Une approche naturelle, Dans le champ de recherche qui nous permet intuitive et spontanée (étape 5)d’illustrer nos propos, de nombreux travaux ont ainsimis en évidence le fait que les conditions d’obser-vation dans lesquelles il est demandé aux praticiens Selon Paillé et Mucchielli [3] , notre rapport au mondede raisonner à voix haute sont peu représentatives est originellement qualitatif. D’entrée de jeu, saufdes processus réflexifs mobilisés en situation réelle, situation exceptionnelle dans un univers mathéma-même lorsque des consignes telles que celle donnée tique, nous qualifions les choses plus que nous nepar Jérôme sont préalablement exposées aux parti- les comptons, même si les chiffres viennent parfoiscipants [10–12] . Les approches qualitatives visent au renforcer nos appréciations. Par exemple, nous per-contraire à appréhender la réalité dans sa totalité [9] , cevons d’emblée la douleur d’un patient comme in-sans la dénaturer, dans toute sa complexité et sa ri- tense, modérée ou faible, la quantification sur unechesse informative. échelle numérique relevant du recours secondaire à un artefact construit. Dans le même esprit, Jérôme aura le sentiment qu’une majorité des praticiensUne « méthodologie de la proximité » qu’il observe raisonne selon un modèle théorique(étape 5) précis mais il ne pourra transformer cette apprécia- tion qualitative en donnée chiffrée qu’à l’issue d’ef-Cette démarche d’appréhension du réel dans sa glo- forts statistiques.balité est associée à une volonté de réduire la dis- Notre mode d’entrée en relation avec le mondetance entre le chercheur et les sujets observés. Cette est de la même manière essentiellement médiatisé àapproche est bien entendue incompatible avec la l’aide de mots. Les démarches qualitatives consti-conception positiviste, selon laquelle le cloisonne- tuent en ce sens une façon naturelle, intuitive etment entre les acteurs et le chercheur est perçu spontanée de faire de la recherche [3] . Pour y par-comme le garant d’une vision fondamentalement venir, elles mobilisent des ressources cognitives uti-objective de la situation. Dans cette perspective, lisées dans nos activités quotidiennes, en particu-l’usage d’outils – comme les « cas cliniques » éla- lier la lecture, l’écriture, la réflexion, l’observationborés par Jérôme – et en particulier d’instruments et le questionnement. L’ensemble gravite autour dede mesure, sont considérés comme des moyens effi- la recherche de sens, dont nous verrons plus loincaces de maintenir la neutralité du chercheur par le qu’elle se situe au cœur des préoccupations du cher-biais de sa distanciation avec les objets d’étude. cheur qualitatif. La recherche qualitative est de ce L’approche qualitative est plutôt de l’ordre fait d’abord et avant tout « une activité de l’es-d’une « méthodologie de la proximité » [8] , alors que prit » [3] , reposant sur l’instrumentalisation à viséele moins possible d’artefacts techniques sont inter- scientifique d’opérations et de propriétés intellec-posés entre les protagonistes. La distance avec le tuelles que nous possédons tous et que nous mettonsvécu et les expériences des sujets est au contraire constamment en œuvre dans des tâches banales.c 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • Recherche qualitative en éducation médicale 299 Elle se présente aussi comme une approche Par exemple, selon les principes d’analyse de laadaptée aux sciences humaines et sociales, qui pen- « grounded theory », que souhaite mettre en œuvredant longtemps s’obstinèrent à détourner à leur pro- Julien, la catégorisation consiste dans un premierfit des méthodes visant originellement à décrire temps à identifier des rubriques (on qualifie cettedes objets physiques. Selon Paillé et Mucchielli [3] , étape de « rubriquage »), puis un second regrou-« Que les sciences humaines et sociales en soient pement est opéré afin de définir des « catégoriesarrivées à une quantification à outrance des phéno- conceptuelles » [16] , qui correspondent à la descrip-mènes est proprement une aberration, même si cela tion de phénomènes et qui contribuent ainsi à leurs’explique historiquement. Ce faisant, elles se sont théorisation [3] . À travers cette progression, le cher-en partie coupées, parfois sans raison, de la vie vé- cheur ne se contente pas de résumer et de catégori-cue, et n’ont pas pour autant obtenu le statut tant ser ; il s’inscrit dans une démarche théorisante visantconvoité de science exacte ». Ainsi, il est question l’analyse interprétative [3] .d’éviter de chercher à tout prix à quantifier des atti-tudes, des émotions ou des comportements, dont lacompréhension dans toute leur complexité ne peut Une démarche interprétativetransiter par la manipulation et l’usage exclusif de (étapes 7 et 8)données chiffrées. Les approches qualitatives sont associées à une dé-Une démarche a-quantitative marche interprétative [17] de la réalité construite par les acteurs sociaux, qui vise à dépasser l’immédia-(étapes 7 et 8) tement visible [9] , afin de dégager du sens de leursConsidérer les approches qualitatives comme a- discours. C’est dans cette perspective que Julien en-quantitatives paraît peu constructif. Toutefois, cette visage l’analyse des données. Il s’agit pour lui d’ap-conception n’est pas forcément spontanée. Pour les préhender les phénomènes à partir du vécu et des ex-non spécialistes, une recherche est fréquemment périences des sujets de son étude, sans se contenterqualifiée de « qualitative » dès lors que les données des seuls faits observables.recueillies ne sont pas des chiffres. Pourtant, cette Cette vision des rapports du chercheur à sesdémarche n’exclut pas de quantifier dans un second objets d’étude tranche avec la conception durkhei-temps – à l’image de Jérôme – des données initia- mienne du sujet social, dont le discours était consi-lement qualitatives, à l’aide d’outils permettant, par déré par le sociologue comme trop vague et trop sub-exemple, une analyse automatique du discours [14] , jectif pour être scientifiquement exploité [18] .une analyse de contenu ou encore une analyse struc- En fait, le rapport au sens, dans la rechercheturale [8] . Ces efforts de transformation des mots en qualitative, renvoie au courant herméneutique etchiffres – qui permettent à Jérôme d’extraire de ses plus précisément à l’idée d’une « double hermé-données un pourcentage – ont été qualifiées par neutique », dans la mesure où il s’agit pour lePaillé « d’analyse quasi-qualitative » [15] . chercheur d’interpréter des faits auxquels les su- Or, dans une perspective strictement qualitati- jets observés ont déjà donné du sens. Mucchielliviste, aucune étape obligée de quantification n’inter- parle d’un « construit de second degré », à savoirvient dans le processus de recherche. Les données ne d’une construction scientifique à partir « d’un faitsont pas pour autant laissées à l’état brut ; elles sont signifiant déjà construit par une collectivité hu-triées, regroupées, catégorisées, interprétées et refor- maine » [19] .mulées par le chercheur. Les mots sont ainsi rem- Cette conception est également celle de l’inter-placés par d’autres mots, sans être quantitativement actionnisme symbolique, qui fut principalement ins-traités. piré par le philosophe pragmatique Mead, de l’écolec 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • 300 T. Pelaccia et al.de Chicago. Selon cette approche théorique, consi- Notons enfin que cette démarche s’inscrit dansdérée aujourd’hui comme l’un des piliers épistémo- le cadre d’une expérience empirique, mobilisantlogiques des méthodes qualitatives [20] , nous vivons dans cette perspective tous les sens du chercheur etdans un monde tout autant symbolique que physique une multitude de ressources cognitives, afin de pou-et ces symboles sont construits socialement à tra- voir appréhender l’environnement dans toute sa ri-vers nos interactions avec autrui et avec les objets chesse informative et de parvenir à structurer sesde notre environnement. C’est cette co-construction interprétations. Olivier de Sardan [21] estime ainsiqui permet à l’individu de donner du sens au monde qu’« on peut considérer le « cerveau » du chercheurqui l’entoure. comme une « boîte noire » et faire l’impasse sur son fonctionnement. Mais ce qu’il observe, voit, entend, Les relations des sujets aux personnes et aux ob- durant un séjour sur le terrain, comme ses propresjets ne sont ainsi jamais directes. Elles sont média- expériences dans les rapports avec autrui, tout celatisées par des symboles qui sont, selon les cas, soit va « entrer » dans cette boîte noire, produire des ef-socialement partagés (publics), soit idiosyncrasiques fets au sein de sa machine à conceptualiser, analyser,(privés), et qui résultent d’une construction expé- « intuiter », interpréter, et donc pour une part va en-rientielle de la réalité [3] . Par exemple, la concep- suite « sortir » de ladite boîte noire pour structurer ention communément partagée du raisonnement cli- partie ses interprétations, à une étape ou l’autre dunique dans le milieu médical, en tant qu’activité processus de recherche, que ce soit pendant le tra-cognitive de résolution de problèmes et de prise de vail sur le terrain, lors du dépouillement des corpusdécisions, constitue une représentation symbolique ou quand vient l’heure de rédiger ».stable d’ordre public. En revanche, individuellementet sur la base de leurs expériences, des praticienspeuvent être conduits à élaborer une symbolisa- Une approche compréhensivetion plus spécifique du raisonnement clinique, as- (étape 8)sociant par exemple l’idée d’une tâche hautementcomplexe, routinière, valorisante, source d’erreurs De manière globale, cet ensemble de postulats s’ins-ou de conflits avec leurs collègues. crit dans le paradigme compréhensif, caractéristique des approches qualitatives. La démarche compré- C’est la raison pour laquelle la recherche de si- hensive vise à « comprendre le fonctionnement d’ungnification doit toujours être relative à un ou plu- phénomène à travers une plongée dans ses méca-sieurs contextes définis, au regard desquels les sym- nismes constitutifs », sans faire appel à des théoriesboles sont évalués, comparés et confrontés à d’autres existantes [16] . Elle ne cherche ainsi pas nécessaire-symboles. Ainsi, « le sens n’est jamais un donné ment à établir de relations de causalité en expliquantimmédiat » [3] ; il n’émergera qu’à la suite d’une des faits singuliers par des lois générales, contraire-contextualisation de l’analyse. ment à la perspective positiviste. L’interactionnisme symbolique a des implica- C’est le courant phénoménologique qui donnetions majeures en matière de recherche. Ce courant son cadre théorique à l’approche compréhensive [22] .de pensée a ainsi inspiré très largement les socio- La « science des phénomènes », inspirée par le phi-logues à l’origine de la grounded theory. Ses postu- losophe Husserl au début du XXe siècle, conçoitlats permettent notamment d’expliquer l’importance l’étude du monde tel qu’il apparait à la conscienceaccordée par ces derniers au fait que les comporte- des individus, à travers leur vécu et leur expérience,ments ne peuvent être appréhendés qu’à travers une sans référence à une cause ou à une théorie ex-réflexion progressivement construite, à partir des ob- plicative [3,19] . Pour la phénoménologie, le mondeservations et des données recueillies sur le terrain et est donné à l’homme par la conscience humaine.non de manière apriorique. Afin d’appréhender ce monde, il est nécessaire dec 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • Recherche qualitative en éducation médicale 301suspendre son jugement ; Husserl parle à ce pro- et flexible, qui laisse au chercheur une certaine li-pos « d’époché » [3,19] et Mucchielli d’attitude « a- berté quant à sa progression à travers les différentesthéorique » [16] . étapes de sa recherche, qui ne sont pas linéaires D’un point de vue méthodologique, l’approche et figées. C’est notamment le cas de l’analyse descompréhensive affirme très tôt par la voix de l’un de données. Alors que dans les approches quantitativesses pionniers, Dilthey, l’impossibilité d’appliquer à l’analyse est séparée de façon tranchée de la phasedes faits humains les principes de mesure et d’ob- de collecte et qu’elle lui succède nécessairementservation couramment utilisés dans les domaines des – comme on peut l’observer dans le cas de la re-sciences naturelles et physico-chimiques [3] . Schutz, cherche de Jérôme – les chercheurs qualitatifs optentmarqué également par l’influence de la sociologie résolument pour une attitude à l’image de celle decompréhensive de Weber, fit considérablement pro- Julien, consistant à interpréter les données au furgresser la phénoménologie en opérationnalisant son et à mesure qu’elles sont recueillies [3,13] . L’objectifusage dans le champ des sciences humaines [3,19] . Il de cette démarche est d’affiner progressivement lesréaffirma notamment l’un des principaux postulats questions et les hypothèses de recherche et de per-de l’approche compréhensive, qui repose sur les dif- mettre l’émergence induite de concepts et de théo-férences entre les objets étudiés par les sciences de ries, d’où le concept de théorie ancrée dans les don-la nature – inertes, qui n’ont de sens qu’aux yeux nées (grounded theory).du chercheur – et ceux des sciences humaines et so- Par ailleurs, les savoirs de référence continuent àciales – vivants et déjà porteurs de significations [3] . alimenter la recherche pendant tout son déroulementLe paradigme compréhensif considère en outre que et ne constituent pas une étape exclusivement inau-ces significations sont accessibles aux autres, selon gurale [3] . Julien est ainsi régulièrement amené à lireles principes de l’intercompréhension humaine [3,19] . ou à relire certains documents afin de donner du sens Une telle compréhension ne peut évidemment à ses résultats. Cette manière de procéder tranchepas être réductible à la logique de la mesure de va- avec celle de Jérôme qui, comme nous l’avons pré-riables à l’aide de procédés mathématiques [8,16] , ni cédemment relevé, s’est rapidement lancé dans unefaire l’objet d’une médiatisation par l’usage unique revue exhaustive de la littérature scientifique afind’un quelconque dispositif technique. Il s’agit plu- d’élaborer un cadre de référence solide dès le débuttôt de faire appel à l’intelligence humaine, en mo- de son travail.bilisant toute une série d’opérations cognitives, quenous avons précédemment décrites [3] . Le design ouvert et souple de la recherche qua- litative est également marqué par une approche nonUn design méthodologique souple, probabiliste de l’échantillonnage. Alors que Jérôme doit idéalement être capable d’anticiper le nombreouvert, flexible, itératif et récursif de sujets nécessaires à son étude, Julien ne le dé-(étapes 4, 6, 8 et 9) terminera pour de bon qu’à l’issue du recueil et de l’analyse des données, qu’il poursuivra jusqu’à ceUn design méthodologique quantitatif se doit d’être qu’aucun élément nouveau n’apparaisse, satisfaisanten principe relativement précis et fermé. Il s’ins- alors le critère dit de « saturation » des données. Lacrit dans une progression nécessairement séquen- taille de l’échantillon n’est ainsi pas prospective-cée, une « praxis linéaire » ponctuée d’un certain ment prédictible.nombre d’étapes qu’il est nécessaire de formaliseravant d’envisager le passage aux phases ultérieures. Cette souplesse méthodologique se traduit enfin À l’opposé, les méthodes qualitatives ne par l’opportunité de reproduire les différentes étapespeuvent entrer à l’intérieur de cette logique stéréo- de la recherche autant de fois que nécessaire [17] .typée et requièrent donc un design souple, ouvert [3] Julien décide ainsi opportunément de revenir sur lec 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • 302 T. Pelaccia et al.Tableau II. Tableau de synthèse comparant les principes de la recherche quantitative et de la recherche qualitative (tiré dePaillé [24] ). RECHERCHE QUANTITATIVE RECHERCHE QUALITATIVE • Mots-clés : contrôle, étendue • Mots-clés : compréhension, profondeur • Approche de type« sciences naturelles » • Approche de type « sciences de l’esprit » • Préoccupée par : objectivité, généralisibilité, • Ces questions sont souvent secondaires reproductibilité • Logique de la vérification • Logique de la découverte • On sait assez précisément ce qui sera significatif • A priori, tout peut être significatif • Contexte posé • Contexte appréhendé • Contrôle des variables a priori • Contrôle des « variables » a posteriori • Peut établir des relations « causales » et des • Intérêt pour la « causalité » locale et symbolique corrélations • Procédures codifiées et fixes • Procédures variables • Sublimation (ou négation, selon le point de vue) de • Compréhension et présentation de la complexité la complexité • Les données sont considérées comme étant • Les données sont considérées comme étant « riches » « discrètes »terrain afin de confirmer l’hypothèse qui a émergé En n’enfermant pas sa réflexion et l’interpréta-de la première phase d’analyse de ses résultats. tion des données dans un cadre de référence pré- formaté, en adoptant une perspective interpréta- tive et compréhensive, en choisissant une approcheUne logique de la création et de la dé- empirico-inductive, Julien a voulu réunir toutes lescouverte (étapes 1, 8 et 10) conditions favorables à la découverte d’idées nou- velles et à l’innovation. Cette conception d’unePar nature, les fondements épistémologiques et les « recherche créative » fut largement exploitée dansprincipes méthodologiques que nous avons lon- certains domaines, comme par exemple, celui duguement détaillés dans les paragraphes précédents, management [23] .font de la recherche qualitative un moyen privi-légié de la découverte. Tout comme la recherche Conclusion : Julien fait-il de laquantitative, une telle approche scientifique vise le meilleure recherche que Jérôme ?renouvellement des connaissances [3] . Ces deux ap-proches s’inscrivent cependant dans une logique dif- La recherche qualitative n’est pas meilleure que laférente. Ainsi, Jérôme et Julien partageaient ini- recherche quantitative. Les deux se distinguent partialement une curiosité commune au regard d’une leur manière d’appréhender les objets d’étude et ladimension majeure de la compétence médicale ; on pertinence du recours respectif à l’une ou à l’autreobserve cependant que le premier s’inscrit dans une dépend fondamentalement de la nature de la ques-logique de la preuve et de la démonstration, alors tion de recherche (tableau II). Dans certaines disci-que le second s’inscrit davantage dans une logique plines, la quantification et la démarche expérimen-de compréhension et de validation de processus et, tale constituent ainsi une démarche incontournable.pour ce faire, remet d’emblée en cause l’idée même Nous pensons toutefois que la recherche en pé-de théorie préexistante et vise à concevoir un mo- dagogie médicale est amenée à connaître une évolu-dèle novateur, qu’il considère comme décrivant fidè- tion semblable à celle dont a bénéficié la recherchelement les processus de raisonnement mobilisés par en sciences humaines et sociales à partir de la finses collègues experts dans leur contexte de travail. des années soixante, après près d’un demi-siècle dec 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • Recherche qualitative en éducation médicale 303domination du modèle néo-positiviste, qui condui- 2. Norman GR. The epistemology of clinical reasoning:sit les chercheurs de ce champ à s’inscrire de perspectives from philosophy, psychology, and neuro- science. Acad Med 2000;75(10 Suppl):S127-35.manière quasiment systématique dans une perspec-tive hypothético-déductive et à privilégier l’analyse 3. Paillé P, Mucchielli A. L’analyse qualitative en sciences hu- maines et sociales (2e éd.). Paris : Armand Colin, 2008.statistique. Les approches qualitatives y ont depuis 4. Huberman AM, Miles MB. Analyse des données qual-acquis une légitimité forte, grâce à une rigueur mé- itatives. Recueil de nouvelles méthodes. Bruxelles-thodologique remarquable et aux efforts d’opéra- Montréal : De Boeck Université/Éditions du Renouveautionnalisation des théories qui en constituent les fon- pédagogique, 1991.dements épistémologiques. 5. Paillé P. L’analyse par théorisation ancrée. Cahiers de Le présent document doit ainsi être considéré recherche sociologique 1994;23:147-181.par le lecteur comme une invitation à transcender 6. Lenoir Y, Zaid A, Maubant P, Hasni A, Larose F,le dogme quantitativiste, dont le prisme a enfermé Lacourse F. Guide d’accompagnement de la formationnos habitudes de praticiens-chercheurs dans un mo- à la recherche. Sherbrooke : Université de Sherbrooke, Faculté d’éducation, 2007.dèle transposé des sciences de la nature, obsession- 7. Fortin M-F. Processus de la recherche. De la conception ànellement préoccupées par une volonté d’objectiver, la réalisation. Montréal : Décarie Éditeur, 1996.de neutraliser émotionnellement et de rationaliser la 8. Paillé P. La recherche qualitative : une méthodologie depensée scientifique, à l’aide d’instruments de me- la proximité. In : Dorvil H (Ed.). Problèmes sociaux.sure et de procédures expérimentales plus ou moins Tome III. Théories et méthodologies de la recherche.performants, qui conduisent inévitablement à des ré- Québec : Presses de l’Université du Québec, 2007:409-ductions et à des déformations de la réalité humaine 43.et sociale. 9. Santiago M. La tension entre théorie et terrain. In : Paillé P (Ed.), La méthodologie qualitative. Postures de La recherche qualitative, à travers son ap- recherche et travail de terrain. Paris : Armand Colin,proche à la fois inductive, empirique, holiste, 2006:201-23.proximale, interprétative, compréhensive, souple, 10. Coderre S, Mandin H, Harasym PH, Fick GH. Diagnosticouverte, flexible, itérative et récursive, offre des reasoning strategies and diagnostic success. Med Educopportunités inestimables de découvertes dans un 2003;3:695-703.champ prolifique de la recherche – celui de la péda- 11. Elstein AS. Clinical problem solving and decision psychol-gogie des sciences de la santé – qui connait d’impor- ogy: comment on “the epistemology of clinical reason-tants développements, tout en demeurant à ce jour ing”. Acad Med 2000;75(10 Suppl):S134-36.largement inexploré. 12. Charlin B, Tardif J, Boshuizen HP. Scripts and medi- cal diagnostic knowledge: theory and applications for clinical reasoning instruction and research. Acad Med Contributions 2000;75:182-90. 13. Paillé P. Recherche qualitative. Dans A. Mucchielli (dir.) : Les deux auteurs ont conjointement mené des dis- In : Mucchielli A (Ed.) : Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales. Paris : cussions sur le contenu et la structuration de l’ar- Armand Colin éditeur, 2004:226-28. ticle. Thierry Pelaccia a rédigé une première ver- 14. Deslauriers J-P, Kérisit M. Le devis de recherche qualita- sion qui a fait l’objet d’une révision par Pierre tive. In : Poupart J, Eslauriers JP, Groulx LH, Laperrière Paillé. La version finale du manuscrit a été approu- A, Mayer R et Pirès AP (eds) : La recherche quali- vée par les deux auteurs. tative, enjeux épistémologiques et méthodologiques. Boucherville (Québec) : Gaëtan Morin, 1997:85-111. 15. Paillé P. De l’analyse qualitative en générale et deRéférences l’analyse thématique en particulier. Recherches qualita- tives 1996;15:179-94.1. Paillé P. La recherche qualitative. . . sans gêne et sans re- 16. Mucchielli A. Les processus intellectuels fondamentaux grets. Recherche en soins infirmiers 1997;50:60-4. sous-jacents aux techniques et méthodes qualitatives.c 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)
  • 304 T. Pelaccia et al. Recherches qualitatives 2007; 3(Hors Série):1-27. 21. Olivier de Sardan J-P. La politique du terrain. Sur 2007 [On-line] Disponible sur : http://www. la production des données en anthropologie. Enquête recherche-qualitative.qc.ca/hors_serie_ (EHESS) 1995; 1:71-109. 3.html 22. Mucchielli A. Phénoménologique (méthode de l’analyse).17. Paillé P. Pertinence de la recherche qualitative. In : In : Mucchielli A (Ed.) : Dictionnaire des méthodes qual- Mucchielli A (Ed.) : Dictionnaire des méthodes quali- itatives en sciences humaines et sociales. Paris : Armand tatives en sciences humaines et sociales. Paris : Armand Colin éditeur, 2004:191-92. Colin éditeur, 2004:189-90. 23. Elsbach KD. Weird ideas from qualitative research. In:18. Coulon A. Interactionnisme symbolique. In : Mucchielli Elsbach KD (Ed.): Qualitative organizational research. A (Ed.) : Dictionnaire des méthodes qualitatives en sci- Best papers from the Davis Conference on Qualitative ences humaines et sociales. Paris : Armand Colin éditeur, Research. Greenwich: Information Age Publishing, 2004:127-28. 2005:1-13.19. Mucchielli A. Compréhensive (approche). In : Mucchielli 24. Paillé P. Recherche qualitative. In : Mucchielli A (Ed.) : A (Ed.) : Dictionnaire des méthodes qualitatives en sci- Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences hu- ences humaines et sociales. Paris : Armand Colin éditeur, maines et sociales (3e éd.). Paris : Armand Colin éditeur, 2004:24-28. 2009:218-220.20. Mayer R, Ouellet F. La diversité des approches dans la recherche qualitative au Québec depuis 1970 : le cas du champ des services de santé et des services sociaux. Correspondance et offprints : Thierry Pelaccia, SAMU 67- In : Poupart J (Ed) : La recherche qualitative, diversité CESU 67, Pôle logistique des Hôpitaux universitaires de Stras- des champs et des pratiques au Québec : Boucherville bourg, 70 rue de l’Engelbreit, 67200 Strasbourg, France. (Québec) : Gaëtan Morin, 1998:173-235. Mailto : thierry.pelaccia@wanadoo.frc 2010 EDP Sciences / SIFEM Pédagogie Médicale 2010; 10 (4)