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Art contemporain : des collections publiques à fonds perdus

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En 2013, les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), créés par Jack Lang, fêtent leurs 30 ans. L’occasion de faire le bilan de cette politique culturelle qui n’est qu’une composante de la politique …

En 2013, les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), créés par Jack Lang, fêtent leurs 30 ans. L’occasion de faire le bilan de cette politique culturelle qui n’est qu’une composante de la politique de constitution de collections publiques.

Ce que l’on constate, c’est un amoncellement d’œuvres à tous les niveaux : État, régions, départements, communes, tous se sont créé leurs propres collections d’art contemporain. La Fondation iFRAP a répertorié près de 146.000 œuvres (dont 27.450 pour les FRAC) [1], hors musées, dans les collections publiques qui ont représenté en 2010 plus de 167 millions d’euros de dépenses publiques d’art contemporain (dont 24 millions pour les FRAC). 146.000 œuvres dont une grande partie s’entassent dans des réserves sans toucher de public.
- L’État, premier mécène de l’art contemporain : près de 100.000 œuvres détenues dans la collection officielle, le Fonds national d’art contemporain ;
- L’État soutient la création mais oublie sa mission de diffusion au public : des dizaines de milliers d’œuvres qui ne sont jamais exposées au public ;
- Des collections qui s’amoncellent : à côté de la collection de l’État, on recense 23 Frac ;
- 21 artothèques, des fonds communaux, départementaux ou d’acquisition de musées qui ne rassemblent parfois que quelques dizaines d’œuvres ;
- La muséification : une solution coûteuse en argent public pour exposer les collections ;
- L’autre solution – la vente des oeuvres – se heurte à l’opposition des conservateurs et présidents de Frac, et surtout à la tradition très française d’inaliénabilité ;
- Les propositions de la Fondation iFRAP : obliger les Frac à un pourcentage minimal de recettes propres (50%) pour les inciter à repenser leur politique de diffusion, de mécénat et même de revente d’œuvres. Recentrer chaque échelon administratif (État, région, commune) sur ses missions.

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  • 1. art contemporain ❚ dossierSociété Civile n° 134  ❚  Avril 2013Art contemporaindes collectionspubliques à fonds perdusÉtude réalisée par charlotte uher ▪▪▪En 2013, les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac), créés par Jack Lang, fêtent leurs 30 ans.L’occasion de faire le bilan de cette politique culturelle qui n’est qu’une composante de la politiquede constitution de collections publiques. Ce que l’on constate, c’est un amoncellement d’œuvres à tousles niveaux : État, régions, départements, communes, tous se sont créé leurs propres collections d’artcontemporain. La Fondation iFRAP a répertorié près de 146 000 œuvres1, hors musées, dans lescollections publiques qui ont représenté en 2010 plus de 167 millions d’euros de dépenses publiquesd’art contemporain. 146 000 œuvres dont une grande partie s’entasse dans des réserves sans toucherde public. À l’origine, les Frac avaient pour missions d’irriguer les territoires pour diffuser la créationcontemporaine au plus près du public. Mais leur fréquentation très modeste, entre 14 000 et29 000 visiteurs par an selon les Frac, les conduit à vouloir se transformer en musées. Musées quiimpliquent des budgets de fonctionnement toujours plus importants et doublonnent ceux déjà existants.Jusqu’où ira cette fuite en avant ? La question se pose de la cession de ces œuvres pour couvrir une partiedes coûts et du recentrage de chaque échelon sur ses vraies missions. Il est temps de repenser lesmissions de ces collections publiques d’art contemporain devenues démesurées et coupées du public.❚❚ L’État, premier mécène de l’art contemporain : près de 100 000 œuvres détenus dansla collection officielle, le Fonds national d’art contemporain.❚❚ L’État soutient la création mais oublie sa mission de diffusion au public : des dizainesde milliers d’œuvres qui ne sont jamais exposées au public.❚❚ Des collections qui s’amoncellent : à côté de la collection de l’État, on recense 23 Frac,21 artothèques, des fonds communaux, départementaux ou d’acquisitions de muséesqui ne rassemblent parfois que quelques dizaines d’œuvres.❚❚ La muséification : une solution coûteuse en argent public pour exposer les collections.❚❚ L’autre solution – la vente des œuvres – se heurte à l’opposition des conservateurset présidents de Frac, et surtout à la tradition très française d’inaliénabilité.❚❚ Les propositions de la Fondation iFRAP : obliger les Frac à un pourcentage minimal de recettespropres (50 %) pour les inciter à repenser leur politique de diffusion, de mécénat et même derevente d’œuvres. Recentrer chaque échelon administratif (État, région, commune) sur ses missions.❚❚ 1 N’étant pas historiens de l’art, nous ne discutons pas de la valeur artistique des œuvres qui sont dans ces collections.
  • 2. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201310dossier ❚ art contemporainI. L’État, collectionneur, mécène et premiercritique d’art en FranceLe rôle de l’État en matière d’art est triple :enrichirles collections publiques d’art contemporain,soutenir les artistes et la création artistique, etenfin diffuser l’art. Les premières de ces missionssont historiques, la dernière est toute récente etparticulièrement coûteuse.Car pour les mettre enplace, l’État a développé de multiples structuresadministratives. Il s’est aussi préoccupé de laqualité de l’art acheté, modelant le goût localpar la carotte des subventions et le bâton dessanctions financières, contraignant les artistes àlui donner ses chefs-d’œuvre.Un budget pour les achats de l’État depuis 1791Une toile d’araignée administrative pour contrôler les achats publicsBien avant la naissance du ministère de la Culture,l’État français s’est vu mécène, protecteur desarts2et collectionneur. La collection de la Francefut d’abord la collection d’une personnalité : desrois (François Ier, Louis XIV) et des empereurs,comme Napoléon qui a contribué à agrandirles collections du Louvre. Puis cette collectionest devenue celle d’une administration et defonctionnaires, afin de décorer les institutionspubliques (mairies, préfectures…).En 2013, l’État est économe si l’on en croit lebudget pour « l’acquisition et enrichissement descollections publiques » : seulement 8,6 millionsd’euros, dépenses de personnel comprises. Unbudget qui a, de plus, diminué de moitié parrapport à 2012 (18,5 millions d’euros). Maiscette baisse est en trompe-l’œil car les collectionspubliques n’ont pas seulement pour but d’agrandirle patrimoine de l’État, mais aussi de soutenir lacréationetd’éduquerlapopulationàapprécierl’artcontemporain.Deuxmissionsdontlesbudgetssontsans commune mesure avec le seul « enrichissementdes collections publiques ». En effet, pour 2013, le« soutien à la création,à la production et à la diffusiondes arts plastiques » coûtera 62 millions d’euroset le « soutien à la démocratisation et à l’éducationartistique et culturelle » dispose d’un budget de75,5 millions d’euros.Or ces budgets-là ne baissentpas beaucoup, car ils figurent maintenant commemissions pour la plupart des opérateurs de l’État.En effet, les Frac sont les collectionneurs publicsd’art contemporain les plus connus, mais ils sontloin d’être les seuls. L’État a créé une véritabletoile d’araignée administrative, pour gérer etcontrôler sa politique d’acquisition. Le principalopérateur de l’État en la matière est le Cnap, avecun budget de 11,4 millions d’euros en 2011. LeCentre national des arts plastiques a été créé en1982 avec trois missions :collectionner des œuvres,soutenir la recherche et la création artistique etdiffuser les œuvres. Pour cela, il distribue denombreuses aides financières aux professionnelsde l’art, il produit des expositions et passedirectement commande de nouvelles oeuvresd’art auprès d’artistes (900 000 euros en 2010).Surtout, le CNAP gère le Fnac, Fonds nationald’art contemporain,la collection officielle de l’État.Le Fnac est l’héritier du Dépôt de l’État créé en1791. En 2011, il détenait 99 227 œuvres danssa collection. Cette dernière est particulièrementhétérocliteetdevaleurinégale,commeentémoignecetextraitd’unrapportd’auditde2006 :« 600copiesdu portrait de l’empereur Napoléon III destinées auxpréfectures et établissements officiels, 350 portraits-copies de l’impératrice Joséphine, des centaines debustes de Marianne, 2 000 estampes préparées pourlebicentenairedelaRévolutionde1789,descentainesde copies de tableaux religieux du Louvre pour lespetites églises de province. » Au contraire, les œuvresacquisesrécemmentsontdesœuvresuniques,etpasdes copies. Autre changement notable : le rythmed’acquisition de nouvelles œuvres. Il a toujours étésoutenu,maiss’estconsidérablementaccélérédepuisles années Lang,passant d’un accroissement annuelde280 œuvresentre 1791et 1959à414entre 1960et 1981, et surtout à 1 266 nouvelles acquisitions❚❚ 2 Ce statutde protecteurdes arts nes’est pastoujoursaccompagnéd’argent.Ainsi, lestatut depeintre desarmées(marine,armée del’air)n’entraîne nirémunérationni acquisitionde la part del’État, maisleur statutde peintreofficiel leurpermetd’exposerleurs œuvresdans unSalonbisannuel etleur permetd’accéderà des lieuxinterditsaux non-militaires.
  • 3. 11Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierLa définition d’un art officiel par l’ÉtatIl existe en effet en France un art « officiel »,comme en témoignent la composition des comitésd’acquisition et les lignes directrices des politiquesd’acquisition. Certes, les représentants du privé(artistes, galeristes, collectionneurs privés) sontà parité dans les comités d‘acquisition avec lesreprésentants de la sphère publique. Mais leurinfluence n’est pas la même. Ainsi, un rapportd’audit de 2006 de l’IGAC/IGF critiquait, enmatière d’acquisitions, « l’influence prépondérante[des inspecteurs de la création artistique] par leursrapports et leurs propositions, au-delà même desenveloppes de montants limités que l’usage réserveaux achats d’inspection ». La Dap (Délégationaux arts plastiques, aujourd’hui fusionnée dansla DGCA) répondait à la critique en mettant enavant le « nécessaire point de vue national garant del’équité des choix » d’acquisition.C’est ce « point devue national » qu’on peut assimiler à la définitionde l’art officiel. En effet, la déconcentration etla décentralisation des achats d’art se sont faitessous le haut contrôle de l’État, qui a imposé sesorientations artistiques aux collectivités locales.L’exemple le plus patent est celui des artothèquescréées dans les années 1980 :en contrepartie de lasubvention du ministère,les artothèques devaients’engager à acheter la moitié des œuvres au moins« à partir d’une liste des noms d’artistes fournie parle Cnap »,organe de l’État.L’autre partie du fondsétant destinée à favoriser la « production locale etrégionale ».À noter,la différence de terminologie,un peu méprisante, entre les « artistes » du Cnapet les simples « producteurs locaux »… On peutaussi citer la création en 1998 d’un bref Comitéde vigilance par Catherine Trautmann4, chargéde protéger la culture contre le Front nationaldans les communes. Il s’agissait d’une part designaler à l’État les communes coupables de« rejet de la création contemporaine » au profitd’un attachement à la culture locale qualifiéeparandepuis1982.Plusdelamoitiédecesœuvressont déposées dans d’autres organismes (la moitiédans des mairies, le reste dans des préfectures,tribunaux,édificesreligieux,ambassades,musées…).Les autres œuvres sont conservées en réserve enrégion parisienne,en raison de leur taille ou de leurfragilité qui les rend difficiles à exposer.Du côté de l’administration, il existe deux acteursprincipaux. Le premier, la Direction générale de laCréationartistique(DGCA)aétécrééeparlafusionen2009delaDirectiondelaMusique,delaDanse,du Théâtre et des Spectacles et de la Délégationaux arts plastiques (créée en 1982 par Jack Lang).Elle est l’organisme de tutelle du Fnac et des Frac,assure le suivi de la formation des artistes et a pourmission plus généralement de favoriser la créationartistique.Dans chaque région,les Drac (Directionrégionale desAffaires culturelles) sont les relais dela politique culturelle de l’État depuis 1977.Ellesont une mission de conseil (notamment auprèsdes élus locaux), de contrôle du respect de laréglementation propre aux arts et au patrimoineet de soutien à la création, par le biais d’aidesdiverses aux artistes. Le directeur de la Drac (ouson représentant) est membre de droit du juryqui attribue aux artistes les commandes au titredu 1 % artistique. À titre d’exemple, le budgetde la Drac Rhône-Alpes était de 473,6 millionsd’euros pour l’année 2011.Enfin, le ministère dispose aussi de deux corpsd’inspection. Le premier, classique, est l’Igac(Inspection générale des affaires culturelles).Créée en 1973, elle a une mission d’audit desorganismes qui dépendent du ministère de laCulture ou en reçoivent des subventions. C’estl’équivalent culturel de l’Inspection générale desfinances.Mais il existe un autre corps d’inspectionplus curieux :l’Inspection de la création artistique3,créée en 1993. Ces 200 inspecteurs sont pour laplupart (58 %) dans les Drac et pour un tiers auministère,pour un coût de 12 millions d’euros en2011. Ils sont généralement issus du monde del’art,avant d’entrer dans la fonction publique.Cecorps d’inspection a essentiellement une fonctionde conseil (auprès de l’État,des établissements,descollectivités). Il exerce un contrôle scientifique,technique et pédagogique, en particulier surla formation des artistes, et peut participer àdes audits. Il définit la politique artistique duministère et en contrôle l’application.❚❚ 3 Le titreexact de sesmembres est« inspecteurset conseillersde la création,desenseignementsartistiques etde l’actionculturelle »(ICCEAAC).❚❚ 4 Source :déclaration deCatherineTrautmann,ministre de laCulture et dela Communica-tion, sur lacompositiondu Comité devigilance, le9 avril 1998.
  • 4. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201312dossier ❚ art contemporaind’identitaire par la ministre. D’autre part, cecomité devait veiller à ce que les collectivitésne se désengagent pas du financement desinstitutions créées dans les années 1980, dans uncontexte difficile économiquement. Les artistesainsi achetés par les collections publiques ne sontdonc qu’une partie des artistes actuels, filtrés parles orientations de l’État.On peut citer la ministreTrautmann,dans un discours de février 2000,quimenaçait de supprimer les subventions de l’Étatpour les institutions et les collectivités locales quiremettraient en question la « liberté de créationsous toutes ses formes »,c’est-à-dire privilégieraientles arts classiques.Même remise en cause des artstraditionnels parAurélie Filipetti qui,en visite auMAC/VAL en 2012, a surtout rendu hommageau côté « subversif » de l’art contemporain.L’État et ses satellites ont donc au début privilégiéles artistes internationaux et parisiens. Les Fracont été en particulier très critiqués parce qu’ilsn’achetaient pas à des artistes régionaux,ni mêmefrançais. Cette critique était valable il y a quinzeans, mais il y a eu un rattrapage et actuellement,la majorité des œuvres dans les collections desFrac sont françaises. D’autre part, ces collectionsne représentent encore qu’une partie de l’artactuel. Par « art contemporain », les Frac neretiennent en effet que l’art conceptuel, selonl’historienne de l’art Christine Sourgins, auteurdu livre Les Mirages de l’art contemporain (2005),et délaissent largement les arts traditionnelscomme la peinture, le dessin… Un constatqu’il convient cependant de nuancer, selon lesFrac. En effet, si l’on considère les acquisitionsdu Cnap, ce sont les peintres qui bénéficient leplus des achats de l’État5 :ils représentent 19,2 %des artistes achetés, suivis par les photographes(17,7 %) et les designers (15,4 %). Mais il estvrai que, à plusieurs reprises, l’État a affirmé sadétermination de représenter dans ses collectionsla création sous toutes ses formes, réduisantainsi progressivement la part des acquisitionsde peintures et sculptures au profit de vidéos,photographies et autres installations 3D.Le don privé aux collections publiques : libre… ou contraint❚❚ 5 Si l’oncompte lesœuvres, lesphotographiesreprésentent untiers descollections duCnap, ce ratios’expliquantpar le fait queces œuvressontgénéralementmoinscoûteuses àl’unité que desœuvres de plusgrandes tailles.❚❚ 6 C’estpeut-être auCentrePompidou queles dationssont les plusmassives :302 dations en2011, mais2 996 dationsen 1994 !Les collectionneurs privés et des artistescontribuent aussi à enrichir les collectionspubliques par leurs dons et legs. Pour certainsartistes, c’est en effet l’assurance que leurcollection et leurs chefs-d’œuvre ne seront pasdispersés lors de ventes. Les donateurs veulentsurtout que leurs œuvres d’art soient exposéesau grand public. L’artiste breton Gilles Mahé aainsi déposé en 2006 au FRAC Bretagne 1 635de ses œuvres, issues de sa collection privée.Mais le don peut être contraint. Car, si les objetsd’art ne sont pas intégrés au calcul de l’ISF, ilspeuvent néanmoins servir… à payer les impôtsen nature, au bénéfice de collections publiquesdont ils ne sortiront plus. C’est le système dela dation en paiement, créé en 1968. La dationpermet au redevable de régler tout ou partiedes droits de mutation à titre gratuit (lorsd’une succession, d’un legs ou d’une donation),des droits de partage ou de s’acquitter del’impôt sur la fortune. Il s’agit d’une procédure(bureaucratique) longue puisque le redevabledoit déposer une demande et un dossier. Sonoffre de dation va alors passer par la Directiongénérale des finances publiques, puis transmiseà la Commission interministérielle d’agrémentpour la conservation du patrimoine artistiquenational qui émet un avis sur l’intérêt artistiqueet historique du bien offert et sur sa valeur. LaCommission fixe une « valeur libératoire » àl’œuvre, qui n’est pas le prix marchand, maisqui prend en compte la valeur commerciale etl’intérêt pour les collections nationales. Dansle cas de la dation Marie Matisse, prévue partestament,la valeur libératoire aurait été décidéeen dessous du prix du marché,d’après La GazetteDrouot. De plus, si la valeur de l’œuvre excèdela dette fiscale, le redevable ne bénéficie pas de« soulte », le fisc ne remboursant pas la valeurtrop perçue, ce qui semble assez contestable dupoint de vue du redevable… Le système permetcependant d’enrichir les collections des musées6à moindre coût pour les finances publiques et,à ce titre, devrait être encouragé et rendu plus« fair-play » pour le redevable. Pour l’anecdote,c’est par dation que la Pénélope d’AntoineBourdelle est arrivée dans les douves… duministère des Finances.
  • 5. Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierLes collectionneurs publics s’inquiètent de la concurrence privéePlutôt que des dations, pourquoi l’État n’encou-ragerait-il pas la création de musées privésouverts au public, et dont il n’aurait pas lacharge financière ? On peut légitimement seposer la question quand on voit l’essor desfondations privées dans ce domaine : FondationCartier pour l’art contemporain, Fondation desGaleries Lafayette (250 œuvres), FondationFrancès à Senlis (350 œuvres), Fondation LouisVuitton (en travaux)… Ces fondations sontcertes concentrées sur la région parisienne,mais elles montrent la vivacité du tiers secteurdans le domaine artistique. Et leurs expositionscirculent en France, en plus d’être visibles surInternet, à l’instar de la plupart des collectionsdes musées français et internationaux. Efficacepeut-être lorsque Jack Lang était ministre, ladécentralisation des collections publiques perdbeaucoup de son attrait au XXIe siècle, dès lorsque les œuvres sont diffusées au niveau nationalet sur le Web. Les décideurs publics devraientdonc se réjouir de voir l’art contemporain sediffuser largement sans coûter aux financespubliques, dans une période où le budgetalloué à la mission culture se réduit. Mais, s’ilfaut en croire le magazine Beaux-arts8, il n’enest rien. Au contraire, c’est plutôt la jalousiequi semble dominer : « Dans moins de dix ans,l’art contemporain sera, de fait, davantage visiblepour le grand public dans des structures privéesque publiques. D’où l’idée du responsable mécénatd’un grand musée : ‘’Pourquoi ne pas imposeraux entreprises qui créent leur fondation etbénéficient pour cela d’un avantage fiscal dereverser ne serait-ce que 1 % des sommes àl’État pour abonder les musées ?’’ » Il semblecependant assez peu efficace de prélever del’argent destiné à exposer des œuvres au grandpublic pour le donner à un musée public afin defaire exactement la même chose…❚❚ 8 MagazineBeaux-arts,octobre 2012,p. 62,enquête : « Lesmusées sont-ils à vendre ? »Le Centre Pompidou, vitrine d’art contemporain sous perfusion de l’ÉtatL’État s’est aussi doté d’un musée d’artcontemporain à Paris. La construction duPalais de Tokyo fut l’occasion pour l’État et laVille de Paris d’y exposer leurs collections d’artmoderne (dès 1947 pour l’État et à partir de1961 pour le Musée d’art moderne de la Ville).En 1977, les collections de l’État ont démé-nagé dans un nouveau bâtiment : le CentreGeorges Pompidou7. Le Centre national d’artet de culture, alias Centre Pompidou, totalisait75 108 œuvres en 2011, mais n’en expose que2 % (0,6 % pour les collections contempo-raines), pour 3,6 millions d’entrées en 2011. LeCentre Pompidou a reçu 76,88 millions d’eurosde subventions de l’État en 2011 (82,2 millionsd’euros de charges de structure).Les collections du Centre Pompidou en 2011Total : 75 108 œuvres dans les collections du Centre Pompidou en 2011.Source : bilan d’activité 2011.Œuvresrestaurées1 %Prêtsen France2 %Prêts àl’étranger 3 %Dépôtsen France 6 %Œuvres exposéesdans le musée 2 %Œuvres exposéesà l’AtelierBrancusi 0,3 %Nouvellesacquisitions2011 2 %Situationnon définie(en réserve ?) 84 %❚❚ 7 L’aile Ouest désaffectée par l’État est devenue un lieu de création. Assez mal entretenue, elle a bénéficié d’un plan de rénovationmené entre 2011 et 2012, pour un coût total annoncé de 20 millions d’euros pour l’État (PLF 2012) pour en faire « un centre depromotion de la création émergente et expérimentale ; un espace de valorisation des créateurs confirmés de la scène française ;un lieu de vie culturel ouvert et vivant ». L’association du Palais de Tokyo a reçu en 2011 une subvention de 3,666 millions d’euros(source : jaune budgétaire sur les associations).
  • 6. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201314dossier ❚ art contemporainLa mesure du 1 % artistique a été créée en1951, à l’initiative du sculpteur René Ichet, avecdeux objectifs : décorer les bâtiments publicset soutenir la création. Le 1 % ne concernaità l’origine que les établissements scolaires etuniversitaires, avant d’être élargi à toutes lesconstructions publiques et les réhabilitations(hors établissements de santé notamment), etaux collectivités territoriales lorsqu’elles agissentpour le compte de l’État.On peut donc observerquelques curiosités, et notamment des muséesou même un Frac (Paca à Marseille) soumisà l’obligation du 1 % artistique ! L’annexe auPLF 2012 indiquait un financement global de40 millions d’euros depuis 2005.Le concept est simple : l’équivalent de 1 % dubudget prévisionnel des travaux de constructionou de réhabilitation doit servir à acheter oucommander une œuvre d’art pour décorerl’établissement. Cette somme est un plafondet ne peut dépasser 2 millions d’euros9. Enmars 2013, le ministère de la Culture recensaitsur son site Internet 179 appels d’offres émis pourle 1 % artistique depuis 2008. Les budgets y sonttrès divers, allant de 4 640 euros pour la sallepolyvalente d’un lycée de Caen à 855 000 eurospour l’Artem de Nancy-Pôle d’enseignementsupérieur. Le budget moyen est de 91 994 euros,mais la médiane est à 67 904 euros car un quartdes appels d’offres sont inférieurs à 30 000 euros.Les plus gros budgets concernent généralementles établissements scolaires et universitaires,ce quisouligne la pertinence du 1 % artistique à l’origine,de ne concerner que ces types d’établissements.Entre 2009 et 2012, le volume annuel des appelsd’offres reste assez stable, autour de 3 millionsd’euros, pour un coût total estimé à plus de4 millions en 2010 (en ajoutant aux commandesles achats directs). Il peut y avoir plus d’uneœuvre d’art créée via le 1 % artistique pour unétablissement.Ainsi,l’université de Lille-3 comptequatre moulages de bas-reliefs, quatre mosaïqueset trois sculptures financées par ce biais.La plupart des commanditaires publics sontpragmatiques et demandent explicitement desœuvres pérennes et faciles d’entretien. Il faut direqu’ils sont responsables de la conservation et del’entretien des œuvres, et que l’artiste peut lesy forcer ou, au pire, exiger la destruction de sonœuvre s’il l’estime dénaturée.C’est ce qu’a menacéde faire Daniel Buren en 2007, au nom du droitmoral du créateur. Une menace qui lui a permisd’obtenir la restauration de ses colonnes au Palais-Royal pour un coût final de plus de 5 millionsd’euros, alors qu’elles n’auraient coûté à l’originequ’un peu plus d’un million d’euros.Enfin, le programme artistique de quelquesappels d’offres laisse songeur. Contournant unpeu l’objectif initial, certains commanditairesréclament des œuvres ayant surtout une utilitépratique : faire la signalétique du bâtiment ;« améliorer la luminosité des lieux, sans êtreconsommatrice d’énergie » (Saint-Michel-de-Maurienne) ; ou encore, « une clôture originale de100 mètres linéaire infranchissable comprenant unpetit et un grand portail piéton » à Bordeaux (coût :200 000 euros).Le Frac de la région Paca,évoquéplus haut,a fait le choix d’une œuvre qui est plutôtdu ressort d’une agence de communication : lacréation d’un logo et d’une police de caractères(budget : 114 500 euros). Sans être spécialiste del’art contemporain, on peut se demander s’il estpertinent de conserver un surcoût de 1 % sur leschantiers publics pour des commandes artistiquesalors qu’on pourrait privilégier le dépôt d’œuvresdes collections publiques déjà existantes.❚❚ 9 Pour lespetits budgets(moins de30 000 euros,soit un coût deconstruction de3 millionsd’eurosmaximum), lecommanditairepeut acheterdirectement uneœuvre à unartiste vivant,sans passer parune commande.II. Les collectivités locales incitéesà suivre l’exemple de l’ÉtatLes collectivités locales sont également de grandscollectionneurs (plus de 86 000 œuvres selon nosestimations, hors ronds-points et 1 % artistique).Les villes en particulier se sont très tôt dotées d’uneadministration culturelle, suivies par les régionslors de la création des Frac et, plus récemment, desdépartements. L’État a généralement contraint lescollectivités à s’investir dans la culture,par le biais delaréglementationoulacréationd’organismesdéloca-lisés que les collectivités ont été forcées de financer.La commande forcée : le 1 % artistique
  • 7. 15Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierLes Frac sont plus institutionnels que le 1 % car ilssont calqués directement sur le Fnac de l’État. LesFonds régionaux d’art contemporain ont été créésentre 1982 et 1983,à l’initiative de Jack Lang.« LesFracsontdirectementissusdurenouveaudelapolitiquedes arts plastiques préparé par Claude Mollard etMichel Troche, conseillers sectoriels auprès de J. Lang.Lepremierestpartisandelamodernisationdusystèmepublic d’achat, le second milite pour une relance de ladémocratisation des arts plastiques. »10Les Frac sontdoncdèsledépartconçus,parl’Étatpourlesrégions,de manière bancale, en ayant à la fois pour objectifune politique sectorielle de soutien aux artistespar des achats plus ou moins massifs, mais aussien voulant diffuser l’art contemporain auprès d’unpublic plus large et moins averti. Pour ces missionsde service public,l’État s’est engagé financièrement(au côté des régions),mais en distribuant ses créditsde manière discrétionnaire et,de préférence,enversles régions déjà tournées vers l’art contemporain11.En 2010, le budget global pour les Frac s’élevait à24 millionsd’euros(État-Région).LesFraconttenuà se différencier des musées, qui sont des lieux deconservation du patrimoine, des lieux d’expositionfixes,et qui créent leurs collections autour d’une ouplusieursthématiques.LescréateursdesFraclesontau contraire destinés à être des fonds d’expositionsqui ne soient pas limités à un seul lieu-musée etqui « constituent leur collection dans la volonté dedonner une image de l’art en train de se faire, desnombreuses tendances de l’art actuel »12. En un mot,ce sont des « musées hors les murs ». Quinze Fracsur 22 ont été établis sous statut associatif (loi1901), un statut souple et qui n’empêcherait pas larevente des œuvres acquises, sept autres intégrés àl’office culturel des régions qui en avaient un. Maisrécemment,avec la création de locaux d’expositionpour les Frac, les « Frac nouvelle génération » sevoient dotés du statut d’Établissement public decoopération culturelle. Ce nouveau statut donne❚❚ 10 Source :Frac Paca :« Qu’est-ce quidifférencie unFrac d’unmusée ? »❚❚ 11 Ibid.❚❚ 12 Pour ledétail des condi-tions de la créa-tion des Frac,voir : FourPierre-Alain.« La compétencecontre la démo-cratisation ?Création etre-création desFonds régionauxd’art contempo-rain ». In : Politix,vol. 6, n° 24,quatrième tri-mestre 1993,pp. 95-114.Consulté le31 octobre 2012.Jack Lang a lancé la création des Frac et Fram : des fonds d’acquisitiond’œuvres d’art cofinancés par l’État et les régionsLes acquisitions des Frac (1981-2007) : un rythme soutenu qui ne faiblit pas5 000010 00015 00020 0001981198419871990199319961999200220052007Sources : inventaires des Frac Alsace, Aqui-taine, Bretagne, Champagne Ardenne, Île-de-France, Languedoc-Roussillon, Limousin,Midi-Pyrénées, Basse-Normandie, Pays dela Loire, Picardie, Provence-Alpes-Côted’Azur. À partir de 2007, les données n’ontpas été mises à jour pour plusieurs Frac.Total : 27 456Total des collectionsdes Frac
  • 8. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201316dossier ❚ art contemporainnotamment un caractère inaliénable aux œuvresacquises par le Frac (pas de revente possible), maispourrait aussi avoir des conséquences sur le statutdes nouveaux agents. Quant aux Fram, les Fondsrégionaux d’acquisition des musées, leur principeest assez similaire si ce n’est qu’ils n’exposent paseux-mêmes les œuvres achetées, qui sont destinéesà des musées. Une partie des fonds sert à acheterdes œuvres d’art contemporain, mais leur volumeexact n’est pas connu.Le budget qui y est consacrépar l’État est resté assez stable depuis 1985 :environ2,6 millions d’euros par an, sauf en 2013, où il achuté de 60 % (1,11 million d’euros prévu dans lePLF).En effet,dans le budget 2013 du ministère dela Culture,c’est le patrimoine qui a servi de variabled’ajustementauprofitdusoutienauxartistesvivants.❚❚ 13 PhilippePoirrier, L’Étatet la culture enFrance auXXe siècle,Librairiegénéralefrançaise,2000, p. 150.❚❚ 14 Ce muséeest placédirectementsous l’autoritéet le contrôlede la Ville, etgéré depuis1977 par sadirection desAffairesculturelles. Les14 musées dela Ville, dontcelui-ci,devaientpasser en 2012sous le statutd’unétablissementpublic unique,Paris-Musées,dont laprésidente estAnne Hidalgo.❚❚ 15 Source :rapport d’auditdu musée de2008, del’Inspectiongénérale de laVille de Paris.❚❚ 16 Le FCACest une collec-tion stricte-ment munici-pale, distinctedu FRAC, dontla date decréation re-monte à 1949.« Les œuvressont mises à ladisposition desbureaux muni-cipaux à fin“décorative” etdes écoles àfin pédago-gique (lesartistespeuvent inter-venir dans les(suite pagesuivante)Lesvillessesontdotéesd’unepolitiqueculturelledèslesannées1960-197013.Aujourd’hui,denombreusesvillesontmêmeleurproprecollectionpublique.Parisdispose ainsi d’un Fmac (Fonds municipal d’artcontemporain),avec20 743œuvresacquisesdepuis1816,dont2798contemporaines.Lebudgetannueld’acquisitions’élèveentre150 000et200 000euros.Un quart du fonds est exposé dans des lieux publics(crèches, écoles, mairies, hôpitaux, etc.) À ce fondss’ajoutent les collections du Musée d’Art modernedelavilledeParis.14LebudgetreconstituéduMuséed’Art moderne en 2006 s’est élevé à 2,7 millionsd’euros,mais cette année était particulière en raisonde la réouverture et de réaménagements importantsdans le musée15.Le budget d’acquisition des œuvresétait de 671 114 euros en 2006, sachant que cemusée « bénéficie traditionnellement de la moitié descrédits d’acquisition d’œuvres » des 14 musées de laVille. Toujours d’après ce rapport, seulement 3 %descollections(8 500œuvres)étaientalorsexposéesde façon permanente dans le musée et 200 œuvresétaient gérées par le Fmac et conservées hors dumusée. Quant aux conditions de conservation desœuvres stockées et non exposées, le rapport nemanque pas d’humour à ce sujet : « Si les conditionsdeconservationdecesentrepôtssesontamélioréesdepuis2004, elles se rapprochent néanmoins davantage decelles d’un grand distributeur de mobilier suédois »,évoquant aussi le « “traumatisme“ pour les œuvres : iln’est pas recommandé,en effet,qu’un musée soit séparéde ses réserves ».Sic !Marseille s’est doté d’un FCAC (Fonds communald’art contemporain16), créé en 1949 et riched’environ 1 000 œuvres, avec un budget annueld’acquisition de 30 000 euros en 2011 et 2012.Des villes plus petites peuvent avoir leur proprefonds : c’est le cas de Gentilly dans le Val-de-Marne (une centaine d’œuvres) et de Montluçon(Allier, Auvergne). À titre de comparaison, leFonds municipal de Genève en Suisse compte1 850  œuvres, acquises depuis 1960. À NewYork, le Public Art Fund n’a pas de collection enpropre,mais organise des expositions gratuites dansla ville. Enfin, les départements se lancent aussidans la course aux collections, comme la Seine-Saint-Denis (collection départementale crééeen 1986, plus de 2 000 œuvres), l’Ille-et-Vilaine(29 œuvres), la Dordogne (FDAC créé en 2002),l’Essonne (200 œuvres)… Les Bouches-du-Rhôneont créé en 2008 leur fonds départemental grâceau projet « Nouveaux collectionneurs au collège »(79 œuvres dans la collection, probablement 100à l’été 2013) : au terme d’un parcours éducatifd’une année,les collégiens sont amenés à proposerà l’achat des œuvres,qui peuvent alors entrer dansle fonds départemental, grâce à une subventiondu conseil général des Bouches-du-Rhône de10 000 euros par collège. Cependant, le fondsdépartemental le plus connu reste celui du Val-de-Marne qui a même fini par se faire agréer parle Conseil artistique des musées en 1999 et s’estfait construire un musée : le MAC/VAL.Depuis quelques années, on assiste à une explosion des collectionslocales à tous les échelons : région, département, communeLes artothèques, un intéressant partenariat public-privéAndréMalraux,puisJackLangontaussipopulariséen France le concept d’artothèque :des galeries deprêt d’œuvres à des particuliers. Les œuvres sontprêtées,généralementparroulementdedeuxmois,contre le paiement d’une cotisation raisonnable.Àl’artothèque de Caen, par exemple, un particulierpeut emprunter une œuvre pendant deux moispour 10 euros (9 euros pour deux œuvres à Lyon,
  • 9. 17Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierPlus diffus, mais numériquement tout aussiimportants, les ronds-points français sont unecollection d’art contemporain à eux seuls. Les30 000 ronds-points français ne sont pas soumis au1 %artistique.Pourtant,uneforteproportiond’entreeux est décorée pour des sommes équivalentes àcellesduesau1% :10 000 eurospourlerond-pointdes Sports à Pont-Audemer (Haute-Normandie),et jusqu’à 70 000 euros dans un appel d’offrespour décorer un rond-point à Cugnaux (Midi-Pyrénées). Un artiste, Jean-Luc Plé, s’est mêmespécialisé dans cet art et a créé sa société : « ArtGiratoires–Réalisationsderonds-pointsartistiques ».Ses réalisations représentent un tonneau, deuxmains ouvrant une huître, des pommes de pin,des parasols… et sont garanties « sans entretien »(au contraire des parterres de fleurs), un argumentauquel les collectivités locales sont particulièrementsensibles, comme nous l’avons vu dans les appelsd’offrespourle1 %artistique.Au-delàdel’anecdote,ces exemples montrent la dérive des collectivitéslocales qui, ayant pris l’habitude du 1 % artistique,l’appliquent à des travaux qui n’y sont pas soumis,entraînant d’importants surcoûts.dont l’artothèque est beaucoup plus fournie).AucontrairedesFracquineprêtentqu’auxinstitutions,ces collections locales,au rayonnement communal,permettent véritablement de faire entrer l’art chezles simples particuliers et les entreprises.Elles sontsurtout le fruit d’un partenariat public-privé qui aresponsabilisélesacheteurspublics,enlesobligeantà acquérir en priorité des œuvres faciles à exposer.Plus de 46 000 œuvres sont conservées dansune cinquantaine d’artothèques publiques, enmajorité des œuvres facilement exposableschez des particuliers (petits formats, estampes,photographies…). Les collections s’échelonnentde 60 œuvres à Roncq (Nord-Pas-de-Calais) àprès de 7 000 à Lyon. Les artothèques restentpeu connues, et pour cause : elles ont vite étéabandonnées par le ministère de la Culture17, aupoint qu’à la question d’un sénateur en 2009,le ministère a répondu que les artothèquesrelevaient maintenant de l’Éducation nationale.Ainsi, après la fin des subventions publiquesde l’État, les artothèques se sont tournées versles communes, notamment pour les lieux deconservation (en bibliothèque, médiathèque…),et vers le financement privé. Depuis une dizained’années, on voit aussi l’essor de galeries deprêts entièrement privées, sous statut associatifou marchand, avec pour but la location puisl’acquisition par des particuliers d’œuvres d’artqu’ils auront pu « tester » chez eux. C’est le casnotamment de l’artothèque de Saint-Cloud. Unmoyen efficace d’assurer le turn-over des œuvreset de dégager des fonds pour en acquérir et faireconnaître de nouveaux artistes.La contagion artistique gagne les ronds-points❚❚ (suite note 16)établissementsscolaires,animer desateliers etsurtout per-mettre auxenfants d’envi-sager la créa-tion sans apriori). Lesœuvres duFCAC sontprêtées auxcentres d’art etaux musées »(source :Gérard Coulet,adjoint admi-nistratif FCAC).❚❚ 17 Voir :Christelle Petit,« Les arto-thèques enRhône-Alpes :enjeux du typed’implanta-tion », mémoired’étude pour lediplôme deconservateurdes biblio-thèques,ENSSIB, 2010.❚❚ 18 Les critèresd’acquisitionscommencentcependant à sedessiner pourcertains Fracqui se sontspécialisés : leFrac Centredans l’architec-ture, le FracPicardie dans ledessin ouencore le FracFranche-Comtédans le tempsqui passe. Maiscette spéciali-sation aurait dûamener àdavantage detravail en ré-seau, avec deséchangesd’œuvres déjàacquises afinde renforcerencore laspécialisationde ces fonds.III. À qui va l’argent ?Des procédures d’acquisition opaquesPour les Frac, la procédure d’acquisition estdétaillée : la direction du Frac désigne un comitétechnique d’acquisition composé de personnalitésdu monde de l’art qui propose une liste d’œuvresà acquérir.Des artistes ou des galeries peuvent leurproposer des œuvres.L’acte d’achat est voté par leconseil d’administration du Frac.Ces acquisitionssont en hausse constante et régulière.Ce systèmeen apparence simple cache des procéduresopaques.La composition du comité d’acquisitionn’est pas toujours détaillée, ce qui ne permet pasde vérifier l’absence de conflits d’intérêts dansles achats. Les critères des choix d’acquisition nesont pas publiés18. Les Frac ne diffusent pas lescomptes-rendus des comités d’acquisition et nemotivent pas les refus des œuvres qui leur sontproposées, comme c’est le cas en Allemagne, parexemple. Le prix n’est jamais communiqué, aunom du secret commercial,à l’exception notabledu Frac Paca qui, dans son rapport d’activité,indique la composition du comité d’acquisitionet même le coût de la plupart des œuvres. Onapprend ainsi, dans le rapport d’activité 2011,qu’une œuvre de l’Italienne Lara Favaretto,
  • 10. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201318dossier ❚ art contemporainintitulée Julien Donkey-Boy, créée en 2010 etconstituée de « tubes métalliques d’échafaudage,joints, bois, laine », a été achetée à la galerieFranco Noero à Turin pour 22 000  euros, ouencore une œuvre achetée 15 000 euros à l’artistefrançais Éric Hattan, intitulée Beyroots (2011) et« composée de 34 chaises trouvées, blocs ciments ».Le rapport du Frac Paca permet aussi de voir queles achats publics profitent surtout aux galeries,donc aux artistes déjà soutenus par les marchandsd’art : sur les 22 acquisitions 2010-2011 du Frac,15 se sont effectuées via une galerie. Face auxcritiques,les fonds publics justifient leur politiqued’achat tous azimuts en affirmant que « l’Histoirejugera » (sous-entendu,justifiera leurs choix en lescomplimentant pour leur bon goût visionnaire).Le mode de composition de leurs comitésserait d’ailleurs la garantie de leur expertise. Les« fonds publics » prennent comme exemple lescollectionneurs qui prennent des risques et sontainsi les mécènes d’artistes visionnaires. Mais lescollectionneurs privés prennent des risques surleurs propres fonds, en collectionnant ce qu’ilsapprécient.Les artistes subventionnés : des artistes déjà connus,pas forcément françaisLes collectionneurs publics affirment aussifavoriser les jeunes artistes peu connus qui serontles révélations de demain.Ainsi, Richard Lagrange,directeur du Cnap, déclarait en 2009 sur le blogDeliredelart19 : « Nous les achetons [NDLR : lesjeunes artistes] avant qu’ils ne soient plus abordables.Nous avions ainsi acquis des œuvres des 10 lauréatsdu Prix Marcel Duchamp une décennie avant qu’ilsn’obtiennent cette reconnaissance. » De même, « lacollection du Frac des Pays de la Loire s’est constituéedepuis 1982 en respectant un mode d’acquisitionfavorisant l’achat d’œuvres de jeunes artistes. LeFrac s’est donc attaché à prendre en compte l’artactuel dans ce qu’il a de plus novateur. En parallèledu suivi de la génération émergente, le Frac réalisel’acquisition d’œuvres historiques20. […] Le Frac desPays de la Loire a également choisi d’acquérir unepartie des œuvres produites dans le cadre des Ateliersinternationaux. »Or,lalistedesacquisitionseffectivesdeceFracnecorrespondpasàcettedéfinition.Ainsi,dans ses acquisitions 2011, on retrouve les œuvresd’enseignants en écoles d’art,d’un lauréat d’un prixinternational, des artistes dont les œuvres ont déjàété acquises par de grands musées.À l’évidence, laplupart ne sont pas de jeunes artistes,vu leur âge,ladurée et la qualité de leur carrière artistique21.Pources artistes et leurs galeries, l’intérêt d’un achat parunFracn’estpasseulementpécuniaire :illeurdonnesurtout une aura, une reconnaissance publique quise monnaie à la hausse pour leurs autres œuvressurlemarché.Aufinal,onpeutcompterseulementtrois « jeunes artistes », encore relativement peuconnus : Élise Florenty, pour une œuvre réaliséedanslecadredesXXIVesAteliersinternationauxduFrac des Pays de la Loire,Tomasz Kowalski,ErnestoSartori, lauréat du Prix de la Ville de Nantes en2008 (6 œuvres acquises par le Frac, réalisées en2010 dans le cadre de l’exposition de l’artiste auFrac des Pays de la Loire). Il serait intéressant demener la même enquête sur toutes les acquisitionsdes Frac de ces dernières années.L’exemple du Fracdes Pays de la Loire permet néanmoins de voir queles Frac ne remplissent pas toujours leur mission dedécouverte de jeunes pousses et préfèrent acheteraux jeunes artistes des œuvres de commande,réaliséesspécifiquementpoureux(etmoinschères).❚❚ 19 « Fiac2009 : dans lescoulisses de lacommissiond’achat del’État », 21 oc-tobre 2009, blog« Délire del’art », hébergépar le journal20 minutes.❚❚ 20 Source :site Internet duFrac des Paysde la Loire,visité le30 octobre2012.❚❚ 21 Voir la notede CharlotteUher, « Frac :les régionsboulimiquesd’art contem­porain »,publiée sur lesite Internet dela FondationiFRAP, le16 novembre2012.Un objectif de diffusion massive hors Paris qui n’est pas rempli : les œuvresse concentrent sur l’Île-de-France, quelques grandes villes et l’internationalL’infographie ci-contre montre que, malgré 30 ansde politique de démocratisation et de diffusion del’art en province, les œuvres restent concentrées surl’Île-de-France,voiresurParis,etsurquelquesgrandesvilles, notamment la région lyonnaise. D’ailleurs, lesFrac de deuxième génération ont choisi les banlieuesdes grandes villes de province pour s’installer, alorsqu’elles auraient pu suivre un exemple du stylede Bilbao et s’implanter à l’écart. Au final, ce sontsurtout les collections des artothèques,plus réduites,avecdesfinancementspublicsetprivés,quisemblentle mieux remplir cette mission de démocratisation,tout en permettant aux artistes de se rapprocher deleurs acheteurs (non publics) potentiels.
  • 11. 19Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierRéunionCorseLanguedocRoussillonMidi-PyrénéesAquitainePoitou-CharentesAuvergneRhône-AlpesLimousinCentreÎle deFranceBourgogneFranche-ComtéLorraineAlsaceChampagne-ArdennePicardieNord Pasde CalaisHaute-NormandieBasse-NormandieBretagnePays dela LoireProvence-AlpesCote dAzurÎle deAArtothèquesGrenoble 1 650/Angers 1 082/Annecy 2 500/Caen 2 500/Chambéry460/Hennebont 800/La Roche-sur-Yon 643/Limoges 3 700/Cahors500/Lyon 7 000/Nantes 800/Miramas Provence 1 900/Pessac 750/Poitiers 560/Saint-Fons 700/Villeurbanne 1 300/Francheville 580/Saint-Priest 700/Villefranche-sur-Saône 700/Vitré 950/Mulhouse800/Bordeaux Gironde 400/Auxerre 1 156/Brest Musée des Beaux-Arts 900/Saint-Maur-des-Fossés 800/La Réunion St-Denis 2 000/Saint-Pol-sur-Mer 316/Hénin-Beaumont 500/Roncq/60 Cherbourg2 400/Amiens 650/La Rochelle 700/Paris-AP-HP (Assistancepublique-Hôpitaux de Paris) 4 000/Marseille Lycée Anthonin-Artaud450/Albi Collège Jean-Jaurès (conseil général) 200/Clamecy 446/Pont-L’Evêque 150Fonds régionauxFRAC Alsace Sélestat Agence culturelle d’Alsace 1 376/AquitaineBordeaux 1 137/Auvergne Clermont-Ferrand 400/Bourgogne Dijon 652/Bretagne Rennes 4 700/Centre Orléans 300/Champagne-ArdenneReims 741/Corse Corte 316/Franche-Comté Besançon 504/Île-de-France Paris 19earrondissement 906/Languedoc-Roussillon Montpellier1 088/Limousin Limoges 1 495/Lorraine Metz, hôtel Saint-Livier 737/Midi-Pyrénées Toulouse 3 346/Nord-Pas-de-Calais Dunkerque 1 272/Basse-Normandie Caen 1 030/Haute-Normandie Sotteville-lès-Rouen900/Pays de la Loire Carquefou 1 429/Picardie Amiens 1 577/Poitou-Charentes Angoulême 801/Provence-Alpes-Côte d’Azur Marseille 849/Rhône-Alpes Villeurbanne 1 600/La Réunion Saint-Denis 200MuséesCentre Pompidou Musée national d’Art Moderne, Mnam Paris 75 108/ MAM/ARC Musée d’Art moderne de la Ville de Paris Paris 9 000autres FondsCollection départementale d’art contemporain de la Seine-Saint-Denis Saint-Denis (93) 2 000/Fmac - Fonds municipal d’artcontemporain de la Ville de Paris Paris 20 743 (dont 2 798contemporains)/FCAC (Fonds communal d’art contemporain)Marseille 1 000/Fonds municipal Gentilly 100/Fonds municipalMontluçon 100/Fonds départemental d’Ille-et-Vilaine Rennes29/Fdac (Fonds départemental de la Dordogne) Périgueux 127/Fonds départemental de l’Essonne Chamarande 300/Cnap-Fnac(Fonds national d’art contemporain) Puteaux-La Défense 99 227(dont 47 757 oeuvres acquises depuis 1961)/Fonds d’artcontemporain des communes du Limousin Limoges 3 700/MAC/VAL (Fonds départemental du Val-de-Marne et Musée) Vitry-sur-Seine 2 000/Fonds départemental bouches-du-rhône 79/1 % artistique - non localisable 12 500Total : 230 209Les collections publiques d’art contemporain en FranceArtothèquesFonds régionauxMuséesautres Fonds❚❚ Note méthodologique :les volumes indiqués icisont les derniers chiffresfiables que nous avonspu trouver. Il peut y avoirdes doublons du fait dedépôts entre collections.Seules les collectionstoujours en activité sontrépertoriées.CentrePompidouFnac-Cnap
  • 12. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201320dossier ❚ art contemporainUn public absent, qui préfère les « événements » aux collections des fondsAu final, on peut se demander à qui servent lesFrac, hormis aux décideurs publics qui achètentdes œuvres selon leurs goûts en utilisant l’argentpublic. Selon les chiffres clés du Frac Picardie, sesexpositions sont vues en majorité par un public« captif », les scolaires et les groupes. Pierre-AlainFour expliquait22en effet dès 1993 que les Fracavaient très vite abandonné les expositions dansles campagnes et les lieux non muséaux car « detelles conditions d’expositions ne permettent pas à uneœuvre, surtout quand il s’agit d’art contemporain,de prendre son sens plein ». Le nombre de visiteursglobal est loin d’être satisfaisant dans les FRAC.D’après les annexes budgétaires 2007-2013, lafréquentation moyenne par Frac et centre d’artoscille entre 14 000 et 29 000 visiteurs par an. Detrès faibles performances,à comparer avec celles desmusées de France spécialisés dans l’art moderne etcontemporain23 : 3,5 millions de visiteurs par an auCentre Pompidou,709 000 au Musée de la ville deParis, 164 000 à Nice, entre 115 000 et 130 000à Strasbourg, aux Abattoirs de Toulouse (associéau Frac Midi-Pyrénées), à Bordeaux et Lyon. Ceschiffres montrent que les musées déjà existants sontmieux adaptés pour exposer des œuvres et attirerdu public. La transformation des Frac en muséesdevrait permettre une hausse de la fréquentation,mais il aurait été plus efficace (et économique !)de transférer la propriété de tout ou partie descollections à des musées déjà en activité.IV. Des collections publiques obèses qui posentaujourd’hui le problème de leur gestionUn problème de base : l’inaliénabilité des collectionsLescollectionspubliquesdel’État,etnotammentdesmusées, sont imprescriptibles et inaliénables : on nepeutpaslesvendrenilesdonnercarellesappartiennentau domaine public. C’est le cas de la Joconde, maisaussi des assiettes et des petites cuillères du Mobiliernational,envoyéesdanslesambassades.Maisquelquesvoix s’élèvent pour remettre en cause ce principe del’inaliénabilité.C’est le cas de Jacques Rigaud,auteurdurapportdumêmenom,quiadéfrayélachroniqueen préconisant en février 2008 d’expérimenter lavente des œuvres des collections publiques24. Pourles Frac actuels, ce serait plus simple que dans lesgrands musées. En effet, pour les collections qui ontle statut d’association loi 1901, les oeuvres ne sontpas considérées comme publiques (bien qu’achetéessurfondspublics)etpeuventdoncêtrevendues.Leur« inaliénabilité » de fait est le fruit d’une tradition,surle modèle des musées. D’ailleurs, Claude Mollard,qui fut délégué aux Arts plastiques sous Jack Lang,et donc directement à l’origine des Frac, a lui-mêmeproposé dès 2003 dans une interview à L’Express devendredesœuvres :« PourquoilesFracnevendraient-ilspas certaines pièces ? Pour alléger,rationaliser,réorienterune collection, à condition bien sûr que le produit dela vente soit destiné à l’achat d’œuvres de jeunesartistes. » Cependant, lorsque le rapport Rigaud aexpressément mentionné les Frac comme candidatsàlaventedesœuvres,letonaétéplusmesuré,ClaudeMollard déclarant au Journal des arts :« Je suis hostileà la vente des joyaux pour éponger les déficits ! » Aufinal, les seules œuvres que les dirigeants de fondsd’art accepteraient de vendre sont les œuvres trèssecondaires ou encore les doublons. Avec, à chaquefois, le même doute : « Et si on vendait une œuvrequi se révélera majeure dans un siècle ? » À ce titre,lerapportRigaudprenaitenexempledenombreusesexpériencesétrangèresdetrésorsvendusàbasprixpardes musées pour se révéler de première importancequelques années plus tard. Mais il faut rappeler quela mission d’un fonds n’est pas celle d’un musée, etquelaresponsabilisationdesfondsdansleurpolitiqued’acquisition passe aussi par l’acceptation de cetteprisederisque.Aucuneévaluationsérieuseduproduitquepourraientrapportercesventesn’aétéfaite.Ilestévidentquecemontantpeutvarierinfinimentsuivantle nombre et le choix des œuvres à vendre (majeuresou secondaires, d’artistes connus ou peu connus,photographies ou de grande taille…). La vente de10 % des collections acquises depuis plus de 10 anspourrait cependant rapporter entre 1 et 10 millionsd’euros au minimum. Auxquels s’ajouteraient deséconomies sur la conservation des œuvres.❚❚ 22 Op. cit.❚❚ 23 Source :Museostat2011,fréquentationdes musées en2009.❚❚ 24 Rapportpour la ministrede la Culture,« Réflexion surla possibilitépour lesopérateurspublicsd’aliéner desœuvres deleurscollections »,février 2008,par JacquesRigaud avec leconcours deClaire Landais.
  • 13. 21Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierDes dizaines de milliers d’œuvres non exposées au publicL’inaliénabilité des collections est donc un cerclevicieux. Puisque les collectionneurs publics d’artcontemporain sont condamnés à acheter toujoursplus, pour représenter les nouvelles tendancesartistiques, sans jamais se donner la possibilité derevendre, on en arrive à des situations ubuesques :des œuvres d’art achetées mais non exposées,conservées dans ce que l’on appelle pudiquement« lesréserves ».Lesmuséessedéfendentenmettanten avant leur mission d’étude et de recherche. Lesréservesseraientdoncl’équivalentdesarchivespourl’Histoire de l’art, accessibles aux chercheurs. Pourles Frac et les autres fonds dont la mission premièreest la diffusion, la justification est plus difficile. LesFrac qui ne se sont pas encore fait construire debâtimentd’expositionmettentenavantdesréservesaccessibles au public dans lesquelles le visiteur a le« privilège » de voir les œuvres dans leur boîte deconservation, comme au Frac Nord-Pas-de-Calaiset au FracAquitaine.Les œuvres peuvent aussi êtreexposées hors de l’établissement propriétaire, viades prêts ou des dépôts, pour des expositions, desétablissementsscolaires,desinstitutionspubliques…Mais la diffusion de certaines œuvres est plusproblématique : le sénateur Jean-Pierre Plancadecite dans un rapport d’information la « piscine » deJames Turrell, sachant qu’il s’agit d’une véritablepiscine dans laquelle le visiteur doit plonger pourvoir l’œuvre !Le nombre de ces œuvres, non exposées au public,est difficilement chiffrable.Il varie surtout suivant lastructure (musée/fonds/artothèque),suivant la tailleet la qualité de la collection… Nous avons pu enévaluer la proportion à partir des rapports d’activitéetd’auditeffectuéssurtroisdecesinstitutions25.Celareprésente 40 % des œuvres du Frac Paca en 2010,40 % des collections du Cnap en 2012, 61 % duFrac Bretagne en 2008 (50 % en 2007), 84 % descollections au Centre Pompidou en 2011, 95 % auMusée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2006 :pendant l’année de référence, ces œuvres n’ont éténi exposées, ni prêtées, ni déposées dans une autreinstitution. Pour le Fnac, cela représente près de37 000 œuvres. Sans compter que de nombreusesœuvres ont été perdues, cassées ou volées : c’est lecas notamment du Fnac pour lequel un rapportdu ministère de la Culture concluait en 2008 à ladisparition de plus de 7 600 œuvres. La politiquede diffusion et de conservation des œuvres est donclargement à revoir. Ces ratios montrent aussi quela construction d’un musée ne garantit pas que lesœuvres seront davantage accessibles au public…❚❚ 25 Sources :rapportd’activité 2011du FracPaca, rapportd’activité 2012du CentrePompidou,rapport d’auditde 2008 duMusée d’Artmoderne deParis, rapportd’informationdu sénateurJean-PierrePlancade en2011 (pour leCnap), dossierde presse duFrac Bretagneen juin 2009.❚❚ 26 Pour voirla liste de cesnouveauxbâtiments :www.frac-platform.com.Les fonds se muséalisent pour exposer leurs réserves :des chantiers pharaoniquesOr, c’est le principal argument qu’utilisent depuisunedizained’annéeslesFracpoursefaireconstruiredes musées pour exposer leurs collections.Les Fracnesontd’ailleurspaspionniersenlamatière,puisquedans les années 1990 le fonds départementaldu Val-de-Marne a suivi la même évolution. En1982, le fonds départemental est créé. L’idée d’unmusée naît assez vite puisqu’un concours est lancépour la création du musée au début des années1990.En 1992,l’architecte est trouvé.En 1999,lacollection est agréée par le Conseil artistique desmuséesetleprojetscientifiqueetculturelestvalidépar la Direction des musées de France. Le muséene sera achevé qu’en 2005, pour un budget de30,5 millions d’euros (département, région, État).Or,ce musée ne permit à son ouverture d’exposerque 150 œuvres sur les 1 000 de la collection,soit 15 %. Actuellement, la collection compte2 000 œuvres. Les Frac aussi sont en train de sefaire construire des « super-réserves », appelées «FRAC de deuxième génération », comprenant dessalles d’exposition temporaires ou permanentespour leurs œuvres26. Les Frac, conçus au départcomme des « musées sans murs », se sédentarisentdonc, comme le souligne une annexe au Projet deloi de finances pour 2013 : « Les Frac connaissenten effet, depuis une dizaine d’années, une nouvellephase de développement. Celle-ci correspond à lavolontécommunedescollectivitéspubliquesdelesdoterd’équipements répondant aux normes internationalesen matière de conservation et de diffusion, et desurfaces d’expositions et de locaux consacrés à lamédiation culturelle et aux actions d’élargissementdes publics. » C’est la région Pays de la Loire qui,la première, en 2000, a installé son Frac dans unbâtiment spécialement créé pour lui,à Carquefou,
  • 14. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201322dossier ❚ art contemporaindans l’agglomération nantaise. Ce bâtimentabrite également un centre de restauration et deconservation préventive.En 2002,la région Île-de-France a reconverti les anciens locaux de la Sociétéfrançaise de production en un espace d’exposition,« Le Plateau »,pour son Frac.En Bretagne,vient des’achever (en 2012) la construction d’un bâtimentde 5 000 m² pour un budget de 18,3 millionsd’euros (conseil régional de Bretagne : 60 % dubudget ; État : 30 % ;Ville de Rennes : 10 %) afind’abriter les 4 700 œuvres du fonds. En 2013, leFrac Nord-Pas-de-Calais prévoit son installationdans les anciens Ateliers et Chantiers de France-Dunkerque (9  000  m²). Les locaux des FracFranche-Comté et Aquitaine ouvriront en 2013et 2014. D’autres Frac se sont associés plus oumoins étroitement à des musées. Ainsi, en 1998,le Frac Rhône-Alpes a fusionné avec le NouveauMusée pour former l’Institut d’Art contemporainde Villeurbanne/Rhône-Alpes.Or, Platform, le regroupement des Frac, affirme :« Contrairement aux musées ou aux centres d’art,les Frac ne peuvent être identifiés à un lieu uniqued’exposition. Patrimoines essentiellement nomadeset outils de diffusion et de pédagogie originaux,les collections des Frac voyagent en France et àl’international. » En devenant des musées, les Fraccontreviennent donc à leur mission première. Deplus, les Frac de deuxième génération ne sont pasencore au bout de leur peine, le Frac Bretagneconnaissant déjà quelques ennuis : suite à unproblème sur le chantier, ses réserves ont étéinondées et ne peuvent toujours pas accueillir lescollections, qui restent stockées ailleurs.Budgets d’acquisition ou frais de fonctionnement : il faut choisirCette évolution discutable des Frac a aussi unfort impact financier. Le principal avantage desFrac à l’origine était leur structure légère et doncpeu coûteuse. Mais l’impact budgétaire des Fracde seconde génération sera très important dansles années à venir : une forte hausse des coûtsde fonctionnement, restés jusqu’ici encore assezlimités. Pourtant, comme d’autres acteurs de laculture, financés par l’État et les collectivités, lesFrac font face à une baisse de leurs subventions.Les chiffres publiés par le Frac Picardie sont, à cesujet, particulièrement évocateurs. Dans ce Frac,la région est progressivement passée du statut depremier financeur à la seconde position derrièrel’État depuis la crise. En Bretagne, les crédits ontau contraire été sanctuarisés par le nouveau statutd’EPCC (établissement public de coopérationculturelle) du Frac :l’État et la Région apportent lamêmecontribution(560 000 eurosen2012,laVillede Rennes apportant 150 000 euros). Au niveaunational,la part du budget des Frac provenant descollectivités s’élevait à 48 % pour le PLF 2007 et67 % pour le PLF 2008 (derniers chiffres indiqués),sachantquel’apportdel’Étatesttrèsdifférentselonles Frac (de 98 000 euros à 550 000 euros pourle PLF 2013). Plus inquiétant, le budget réservéaux acquisitions a été considérablement réduit,auprofit des dépenses de fonctionnement,d’après leschiffres clés du Frac Picardie. Un comble pour unfonds dont la mission première est l’acquisition27 !Mais cette évolution se comprend si on considèreles Frac non plus comme des fonds collectionneursd’art,mais plutôt comme des musées producteursd’expositions. Avec les Frac nouvelle génération,cette envolée des coûts de fonctionnement n’estdonc pas près de s’inverser. Les crédits prévus parl’État en direction des Frac (hors dépenses pour laconstruction des espaces muséaux) montrent quele poids du budget fonctionnement est en trainde l’emporter très largement sur l’investissement.En clair, les Frac se bureaucratisent de plus enplus, se transforment en musées classiques, et lescrédits réservés aux acquisitions se réduisent. Deplus, et cela concerne tous les fonds publics, lesbudgets d’acquisition sont aussi ponctionnés pourentretenir des collections vieillissantes que l’on seBudget de construction des Frac« deuxième génération »Frac Centre 14 millions d’€Frac Bretagne 17,8 millions d’€Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur20 millionsd’eurosFrac Nord-Pas-de-Calais12,8 millionsd’€Frac Franche-Comté (compris dans laCité des arts et de la culture)46,4 millionsd’€Frac Aquitaine (dans un pôle culturel) 52 millions d’€❚❚ 27 « Soutenirla création etacquérir desœuvres pour lesdiffuser,contribuer àl’aménagementculturel duterritoire etdévelopper deséchangesinternationauxsont quelques-uns desaspectsdu projetd’établissementdu Fondsrégional d’artcontemporainde Picardie »(source :www.frac-picardie.org/frac_picardie/frac_picardie/frac_picardie.htmle 30 octobre2012).
  • 15. 23Société Civile n° 134  ❚  Avril 2013art contemporain ❚ dossierrefuseàvendre.Unrapportd’auditde2006sur« lesmodalités d’intervention de l’État dans le domainedes arts plastiques  » (Inspection générale desfinances et Inspection générale de l’administrationdes affaires culturelles) donne quelques chiffres.En 2005, 5  % du budget normalement dédiéaux nouvelles acquisitions du FNAC étaitaffecté « au conditionnement et à la conservationpréventive des œuvres ». Le rapport préconisaitde le porter à 10 %. Mais un rapport du Sénatnous apprend qu’en 2011 et 2012,cette ponctiona été portée à 15  % du budget d’acquisition.Certains fonds sont, eux, complètementabandonnés. Qu’en faire ? C’est la question quese posent plusieurs décideurs publics sans y trouverde réponse, apparemment. Le Frac Martinique aété dissous officiellement en 2008. Contactée, laDrac nous a répondu que la centaine d’oeuvres duFrac était pour le moment « en réserve » au Conseilrégional.Hormisquelquesprêts,cesoeuvresrestentdonc dans leurs boîtes de conservation. Pour tousces fonds, la convention signée à l’origine avec lespouvoirs publics devait indiquer qui deviendraitpropriétaireencasdefermeture.Maislesnouveauxpropriétaires ne savent visiblement pas quoi fairede ce capital,faute d’avoir le courage de le vendre.Envolée du budget fonctionnement pour les Frac2006Montant global des créditspour le fonctionnement56520157688704369157840000004295315568184963000006409000219000021900002191000213000031000004000000200000098765432102007 2008 2009 2010 2011 2012 2013Montant global des crédits pour les acquisitionsdes FRAC et charges des collections afférentesAu final, les collections publiques sont devenuesaujourd’hui un acteur incontournable pour lemarché de l’art français exsangue et qui pâtit dupoids des taxes et de la réglementation françaisedéfavorable aux collectionneurs privés : droit desuite, remise en cause régulière de l’exonérationde l’ISF sur les œuvres d’art, interdiction desortie du territoire pour les œuvres classéestrésor national, droit de préemption, taxe surl’horlogerie-bijouterie-joaillerie, l’orfèvrerieet les arts de la table et, bien sûr, la TVA,variable selon le type d’œuvre et la qualité duvendeur (artiste, ayant droit ou professionnel).Pour Claude Patriat, président du FracBourgogne, l’achat public est d’ailleurs devenuincontournable pour les artistes. Interrogé par lejournal dijonnais Le Bien public sur la créationd’un collectif de jeunes artistes qui refusent derecourir aux subventions et aux achats publics,il a en effet récemment déclaré « vouloir rester“pur” et faire vœu de chasteté en assurant qu’onne fera pas appel à l’argent public pour travailler.N’est-ce pas un rêve  ? […] Se dire qu’on nevendra ses œuvres que sur le marché de l’art estUn marché de l’art beaucoup trop dépendant de l’argent publicSource : PLF, bleus budgétaires ;mise en forme : Fondation iFRAP.
  • 16. Société Civile n° 134  ❚  Avril 201324dossier ❚ art contemporainV. Propositions de la Fondation iFRAP❚ CessertoutesubventionauxFracetlestransformeren SA. Le budget des Frac (fonctionnement,investissement et nouvelles acquisitions) devra êtreentièrementassuréparlaventeannuellede10 %deleurs collections,le mécénat et la location d’œuvresaux entreprises, particuliers ou autres organismespublics sur le modèle des artothèques. Cecipermettra de recentrer les Frac sur leurs missionsoriginelles : soutenir la jeune création, diffuserlargementlesœuvres(uneœuvreexposéeserevendmieux),etd’évitertoutetentationdetransformationenmusée,rendueinévitableparl’accroissementdescollections.Cette mesure est rendue possible par lestatutdesFrac,organismesdedroitprivé,etdontlesacquisitionssontaliénables.Cettemesurepermettraaussi de les responsabiliser sur leurs politiquesd’acquisition. Enfin, cela permettra aux artistes debénéficier du « droit de suite » sur leurs œuvres.Jusqu’à 15 millions d’euros d’économies annuelles.❚ Demander aux Frac-musées (Frac de « nouvellegénération ») de s’autofinancer à 50 %.Cela seraitmoins coûteux pour les collectivités et permettraitde donner un nouvel élan à la décentralisationculturelle,enexigeantd’augmentersignificativementle nombre de visiteurs, et de viser l’équilibrefinancier, voire même la rentabilité. 5 millionsd’euros d’économies.❚ Supprimerledispositifdu1 %artistique,l’exempledes ronds-points montrant bien que, lorsqu’elles enont les moyens, les collectivités locales achètentspontanément des œuvres d’art pour décorerles nouvelles constructions. Prévoir dans chaquenouvelleconstructionpubliquedel’Étatundépôtdelongue durée du Fnac (10 ans minimum).Objectif :4 millionsd’économiesannuelles,toutenpréservantla politique de décoration des bâtiments publics.❚ Musées d’art contemporain : limiter les réserves(œuvres non valorisées) à 50 % du total descollections, contre sanction financière de l’État encas de non-respect de cette obligation. Revendreles œuvres (hors dons) qui ne peuvent pas êtreexposées et qui sont de moindre valeur pour larechercheetlesexpositionspubliques.Laventedesœuvres d’art détenues par les collections publiquesdoit être non seulement possible mais aussi ne pasrelever du parcours du combattant, cela supposed’assouplir les règles d’aliénabilité des œuvres quin’a jamais été utilisée (voir encadré).❚ Redéfinirlespérimètres :au-delàduseulexemplede l’art contemporain, ne plus saupoudrer lesdépensesculturellesàtousleséchelonsetconserveruniquementleniveaurégionaletcommunalcommefinanceurs de la culture car la multiplication descollections à tous les échelons pose un véritableproblème. Une plus grande spécialisation descompétencesdoitêtredéfinie :auxrégionsladiffusionculturelle, aux communes le soutien à la pratiqueartistique.Ainsi,lesrégionspourraientsevoirconfier,au-delà des Frac,les musées ou les théâtres publics,hors établissements au rayonnement internationalqui resteraient de la prérogative de l’État (Louvre,Comédie-Française…). Les communes pourraientelles être en charge des conservatoires, des écolesd’art et des résidences d’artistes.peut-être irrationnel ». Pourtant, la subventionpublique ne paraît pas être la meilleure méthodepour faire apprécier (et non plus vivoter) lesartistes français. En effet, le rapport 2011-2012d’Artprice sur le marché de l’art conclut : « Lescollectionneurs occidentaux préfèrent les artistesexpatriés et en décalage avec la production localesubventionnée. » Il est donc temps de déshabituerles artistes français à la manne publique etd’encourager les collections privées, seule façondurable de faire perdurer et se développer lemarché de l’art contemporain en France.L’inaliénabilité du domaine public est un principe reconnu en droit public et qui s’applique aux « collections publiques ». Il existenéanmoins une procédure de déclassement très strictement encadrée par l’avis d’une commission scientifique nationale des muséesde France, jamais mobilisée sauf à l’occasion récente de la restitution de la tête Maori du Quai Branly. Cette commission doit égalementcommuniquer au Parlement un rapport sur les cessions de biens, rapport qui n’est jamais paru. Les collections des FRAC ne relèventpas de la domanialité publique du fait de leur structuration sous forme associative. Cependant, pour leurs gestionnaires, il existe une« attraction de fait » du statut des collections qui s’analysent comme des collections publiques et paralyse toute valorisation/circulation.L’influence du puissant corps des conservateurs explique pour une grande part cet état de fait. Dans d’autres pays, on trouve dessystèmes plus souples : l’aliénation sous accord ministériel (Danemark), le « code de bonne conduite » pour la cession des œuvres(Pays-Bas), la cession des doublons, des œuvres endommagées, ou des fonds jugés inappropriés (Grande-Bretagne).

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