Mémoire fin d'études EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception online des téléspectateurs d'Un dîner presque parfait"
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Ce mémoire est une étude qualitative visant à analyser la réception online des téléspectateurs de l'émission de M6 "Un dîner *presque parfait", en termes d'usages et de contenus. Elle s'appuie ...

Ce mémoire est une étude qualitative visant à analyser la réception online des téléspectateurs de l'émission de M6 "Un dîner *presque parfait", en termes d'usages et de contenus. Elle s'appuie sur une veille qualitative des conversations sur les réseaux sociaux et forums dédiés à l'émission (avec une attention particulière portée à l'impact du caractère officiel ou non du média social étudié), complétée par quelques entretiens semi-directifs, et des lectures théoriques issues de la sociologie des réseaux et de la sociologie de la télévision.

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Mémoire fin d'études EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception online des téléspectateurs d'Un dîner presque parfait" Mémoire fin d'études EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception online des téléspectateurs d'Un dîner presque parfait" Document Transcript

  • Eve-Anaelle Blandin SCIENCES PO LYON Institut d’études politiques de Lyon Mémoire de fin d’études Etude de la réception online des téléspectateurs d’ « Un dîner presque parfait » Sous la direction de Max Sanier Maître de Conférences en communicationà l’Institut d’études politiques de Lyon Jury également composé de Jean-Michel Rampon Maître de Conférences en communication à l’Institut d’études politiques de Lyon Soutenu en décembre 2013 – A obtenu la note de 19/20 1
  • 2
  • Sommaire Introduction ....................................................................................................................................... 5 I/ D’une réception à l’autre, d’un réseau social à l’autre ................................................................ 22 1) La réception online des téléspectateurs d’Un dîner presque parfait sur Facebook ................ 22 a) La page Facebook officielle : des téléspectateurs avant tout guidés par un community manager et par le format du réseau social .............................................................................. 22 b) La page Facebook officielle : l’influence du caractère officiel ............................................. 26 c) L’impact du contenu télévisuel sur la réception online ....................................................... 32 2) La réception online des usagers de Twitter ............................................................................. 40 a) L’importance de la structure du réseau social ..................................................................... 40 b) Le statut hybride public / privé du tweet ............................................................................ 43 II/ De la réception en termes de forme et d’usages …..................................................................... 52 1) Commenter l’émission en direct : chat ou forum ? ................................................................. 52 a) La réappropriation du forum par les usagers ou lorsque le forum devient chat................. 52 b) Des télénautes anonymes (et nombreux) commentent l’émission .................................... 54 c) Des forums de discussion à la modération différente ......................................................... 59 d) Le forum non officiel : un petit groupe de télénautes, amis avant tout.............................. 63 2) Une réception collective virtuelle ? ......................................................................................... 66 a) Une soirée entre amis devant Un dîner presque parfait ..................................................... 66 b) Réception collective plus ou moins affirmée, comment expliquer la différence entre les deux forums ?........................................................................................................................... 76 3) La réception online des téléspectateurs d’Un dîner presque parfait, après la diffusion de l’émission ..................................................................................................................................... 80 a) A posteriori de l’émission, quelle attention prêter aux messages échangés pendant la diffusion ?................................................................................................................................. 80 b) Le forum utile : adresser un message au candidat .............................................................. 84 c) Le forum non officiel, un moyen de savoir quelle émission regarder ou de remplacer le visionnage d’UDPP ................................................................................................................... 86 III/ … A la réception en termes de contenus .................................................................................... 92 1) Des téléspectateurs à la réception télévisuelle online très proche… ...................................... 92 a) Les téléspectateurs jugent en fonction d’attentes liées à l’émission (et donc à ce que doit être un bon dîner) .................................................................................................................... 92 b) Les téléspectateurs jugent en fonction de leurs goûts personnels .................................. 100 c) L’ambiance d’une soirée UDPP ou la recherche d’un moment télévisuel divertissant avant tout. ........................................................................................................................................ 105 d) Le plaisir d’une émission de TV réalité : percer les rouages de l’émission ........................ 110 3
  • 2) … dont la réception reste influencée par le caractère officiel ou non de la plateforme d’échange ................................................................................................................................... 113 a) La relation à la chaîne du forum officiel transparaît dans les discours online des téléspectateurs ...................................................................................................................... 113 b) Les réceptions différentes d’une semaine d’Un dîner presque parfait faite de multiple péripéties ............................................................................................................................... 116 Conclusion ...................................................................................................................................... 127 4
  • Introduction « La télévision est le 'passeur', le grand 'messager' de la société des solitudes organisées, réduisant les exclusions très puissantes de la société de masse. Car le drame de la société de masse est qu'il n'y a personne entre les individus et la société, et le rôle essentiel de la télévision est d'assurer une sorte de va-et-vient entre ces deux extrêmes de l'échelle sociale.La télévision ne brise pas les isolements et les exclusions, mais contrairement à ce que l'on a souvent dit, elle ne les accentue pas. Au contraire, elle en limite les effets1 ». En écrivant cela, Dominique Wolton tempérait les craintes parfois exprimées à l’encontre de la télévision. La crainte d’un média de masse qui, en diffusant massivement à des individus et non à des groupes, risquerait de fragmenter la société en engendrant toujours plus d’individualisme. Pourtant, que la réception télévisuelle se fasse de manière individuelle ou de manière collective, il s’est rapidement avéré que la télévision rassemblait des téléspectateurs en un public, réunis par un écran de télévision, au même moment, devant un même programme. Il s’est avéré que la réception n’était pas un phénomène circonscrit dans le temps ou même dans l’espace, mais qu’il s’amorçait au préalable de la diffusion de l’émission au gré de lectures d’articles de presse ou de commentaires divers et variés, pour se poursuivre au-delà de l’écran noir du téléviseur, à travers des discussions avec son conjoint, un collègue de bureau, ou un illustre inconnu lisant un article sur le programme TV à la caisse du supermarché. Dès lors, en effet, la télévision semblait être en mesure de « limiter les effets » de l’exclusion. En 2013 et à l’aube de l’année 2014, alors que l’environnement médiatique, communicationnel et technologique se transforme de plus en plus rapidement, laissant à peine le temps aux usagers de s’approprier une innovation qu’une nouvelle fait déjà parler d’elle, le contexte de réception de la télévision a largement évolué et est alors source d’interrogations quant à cette affirmation que Wolton (2011) écrivait noir sur blanc. On oublie parfois que si la télévision est devenue cet élément structurant du quotidien, c’est notamment grâce à sa matérialité et à un contexte de réception bien particulier. Les programmes télévisés ne pouvaient, jusqu’à récemment, être regardés que grâce à un téléviseur auquel les foyers donnaient souvent une place centrale, salon, cuisine ou salle à manger : une pièce commune dans laquelle tous les membres du ménage sont les bienvenus. 1 Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011, p.149 5
  • Autre point important du développement de ce média de masse : le contexte de réception. En effet, si la télévision a pu prendre une telle place dans le quotidien de nombreux foyers français2 c’est que la relation établie entre les téléspectateurs et la télévision était une relation verticale : du poste de télévision au téléspectateur. Cela n’empêchait en rien des résistances aux messages envoyés par les programmes télévisés, mais la télévision était bien souvent un moyen facile de se détendre un moment, assis sur le canapé, en ne faisant rien d’autre que profiter de son émission préférée. De même, si la télévision était parfois utilisée comme fond à une activité parallèle (la réception du téléspectateur se faisant alors dégagée), celle-ci était rarement liée à une autre source médiatique : la télévision et la radio allumées en même temps faisant par exemple difficilement bon ménage. Ces dix dernières années, le contexte de réception s’est transformé de manière significative, et cette transformation s’est accélérée depuis cinq ans. Dans un premier temps, le canal de diffusion des émissions n’est plus unique : il reste tout à fait possible de regarder son programme favori depuis un poste de télévision (qui n’est d’ailleurs plus nécessairement unique dans le foyer3), mais rien n’empêche de le regarder en direct ou en replay depuis son ordinateur, ou d’en savourer les principaux extraits depuis son Smartphone. Par ailleurs, si l’attention du téléspectateur pouvait être perturbée par un coup de téléphone retentissant, elle est aujourd’hui bien plus exposée aux perturbations extérieures et partagée entre différents moyens de communication : lire une notification Facebook, répondre à un SMS ou être averti d’une réponse au topic créé sur un forum – que le téléspectateur soit installé devant son poste de télévision, suivant alors le schéma « traditionnel » de la réception télévisuelle, il reste incontestable que la réception s’en voit nécessairement transformée. Il apparait donc clairement qu’étudier la réception télévisuelle aujourd’hui nécessite de prendre en compte le fait que la télévision s’insère dans un environnement médiatique, technologique, et communicationnel bien différent de celui d’il y a un peu plus de dix ans, et qui de évolue particulièrement vite. Comme l’expliquent Morley et Sliverstone (1992),« more complexe situations occur with digitalization and convergences, such as parallel use of media, cross-media applications 4», tout en ne supprimant pas 2 Nabli Fella et Ricroch Layla, « Plus souvent seul devant son écran », Insee Première, n°1437, 2013 Nabli Fella et Ricroch Layla, « Plus souvent seul devant son écran », Insee Première, n°1437, 2013 4 Silverstone Roger et Morley David, 1992, cités dans Gentikow Barabara, «Television use in new media environments », dans Relocating Television : television in the digital context, Edition Jostein Gripsrud, Routledge, Londres, 2010, p.142 3 6
  • complètement des pratiques plus traditionnelles. De même, le modèle du téléspectateur actif/passif « n’a plus de pertinence » selon Jacques Guyot (1995)puisque le poste de télévision se trouve nécessairement au centre d’activités très diversifiées. Des images que l’on peut recevoir de n’importe où, une convergence des médias qui pourrait mener à une confusion des métiers entre les secteurs de la téléphonie, de l’Internet, de la télévision et du cinéma, des téléspectateurs dont l’attention se dissipe et qui seraient de plus en plus demandeurs d’un droit d’expression et d’une interactivité renforcée (Missika : 2006) : après avoir été accusée d’accentuer l’individualisme de notre société, la télévision est aujourd’hui bien souvent considérée en voie d’extinction compte tenu de ce nouveau contexte de réception. Pourtant, depuis quelques années il semblerait que l’industrie audiovisuelle cherche à déjouer ces prédictions funestes. En effet le secteur audiovisuel, plutôt que de mener une lutte déjà perdue, a cherché à adapter le média qu’est la télévision à ce nouveau contexte de réception et à la rendre complémentaire à Internet. La qualification de ce phénomène reste encore un peu flou : « télévision connectée », « digital TV », « télénaute », « double screening », « télévision interactive », « cybertélévision » beaucoup de termes se croisent et s'entrecoupent, tendant à définir cette nouvelle tendance qui pourrait finalement se résumer ainsi : la réception télévisuelle est un processus qui ne se réalise plus exclusivement devant son poste de télévision. Premier exemple de cette convergence technologique, la télévision connectée, qui consiste à recevoir Internet sur son téléviseur : « Une des principales innovations de la TV connectée est d’accéder, depuis son téléviseur, à une profusion de services : recherche sur le Web, Facebook, Twitter, applications, navigation parallèle au visionnage de la télé, enregistrement de programmes… »5. De plus, la télévision connectée tend à transformer le schéma de diffusion traditionnel de la télévision. On passe d’une diffusion de masse à une « délinéarisation de la diffusion où cette fois, l’internaute décide du contenu qu’il regarde et du moment auquel il le regarde (unicast) »6. Mais c’est en fait un nombre impressionnant de nouvelles facettes du mix-media qui s'ouvrent : les réseaux sociaux deviennent des plates-formes qui servent tant à s'exprimer, 5 « Le télénaute en questions », http://www.strategies.fr/etudes-tendances/dossiers/163883/163340W/letelenaute-en-questions.html, 2011 6 Olivier Cimelière, « L’écran TV se connecte au social, les téléspectateurs aussi ? », http://www.leblogducommunicant2-0.com/2012/06/06/lecran-tv-se-connecte-au-social-les-telespectateursaussi/, 2012 7
  • recommander, ou encore à stimuler l'audience. Les émissions de télévision ne font plus l'objet de blogs de fans mais de sites officiels, offrant généralement des lieux d'expression comme les forums. Twitter s'empare également de ce mix-media pour que les télénautes puissent exprimer rapidement, en quelques mots, un ressenti lors du visionnage d'une émission et le partager avec une communauté qui se retrouvera grâce à un hashtag commun. La TV connectée prend alors une direction vers la Social TV(« télévision augmentée des conversation de l’audience autour des programmes via les réseaux sociaux »7), où l'on cherche à recréer via le net, un lien social qu'on croyait perdu à cause d’une pratique télévisuelle souvent soupçonnée d'être un nouvel instrument venant fragmenter la société et engendrant plus d’individualisme (Flichy : 2004). Aujourd'hui le secteur audiovisuel cherche à stimuler l'audience en impliquant les téléspectateurs, via le net. Les télénautes peuvent désormais voter, donner leur avis, critiquer, encourager les candidats par internet. Il semblerait en fait qu'on recrée une situation de réception collective, où plusieurs personnes partagent un moment télévisuel devant un seul et unique poste de télévision, à distance, virtuellement. La TV réalité est aujourd'hui le genre le plus touché par la Social TV (Benoît Raphaël, 20108), ce qui semble en fait être une suite logique. Le succès de la TV réalité tient principalement en la réduction de la distance entre le téléspectateur et le programme télévisuel. Ce sont des gens « comme tout le monde » que le téléspectateur regarde, ce sont des émissions auxquelles il pourrait participer sans problème, ce sont des émissions sur lesquelles il peut avoir un impact en votant (Lafrance : 2005). Ces programmes sont un genre hybride, à la croisée du documentaire et du divertissement, de la réalité et de la fiction. Dès lors, la TV connectée et plus généralement la Social TV se sont présentées comme un moyen idéal de renforcer cette proximité entre le téléspectateur et le programme télévisé. Les plates-formes virtuelles d'expression sur les émissions télévisées se multiplient, les télénautes peuvent voter et répondre à des sondages lors du visionnage de l'émission, que ce soit grâce à une télévision connectée où aux sites de replay de plus en plus élaborés. Les télénautes peuvent donner leur avis ou leurs encouragements en direct, des commentaires qui peuvent alors être repris pendant l'émission même. De prime abord, les téléspectateurs seraient donc désormais face à une télévision interactive et à des 7 « Social TV World Summit : la télévision a quitté le téléviseur ! », http://meta-media.fr/2012/05/25/socialtv-world-summit-la-television-a-quitte-le-televiseur.html, 2012 8 http://www.benoitraphael.com/2010/11/03/deconnecter-la-tv/ 8
  • programmes télévisés qui leur donnent un droit d’expression : « the new devices make television more than a mass medium for just watching and listening 9» (Gentikow : 2010). J’avais, sans vraiment le vouloir ou du moins le cibler, déjà pu avoir un aperçu de la Social TV, grâce à mon mémoire de 4ème année consacré à la réception des émissions culinaires actuelles. C’est en recherchant des téléspectateurs à interroger par l’intermédiaire d’entretiens, que je me suis intéressée à la réception particulière de Lara, Fabrice et Véronique, tous trois membres actifs du forum www.1dinerpresqueparfait.com. Alors que je m’étais rendue sur ce forum avant tout pour être sûre de pouvoir interroger de fervents téléspectateurs des émissions auxquelles je m’intéressais (Un dîner presque parfait, Top Chef, et Masterchef), c’est une réception à part entière que je découvrais : une réception non seulement liée aux programmes de TF1 et M6 mais aussi, et surtout, à cette plateforme d’échange virtuelle. Grâce aux entretiens réalisés avec ces trois téléspectateurs j’ai pu montrer que ces émissions allaient a contrario de l’idée selon laquelle la télévision pouvait être un vecteur d’individualisme. La réception solitaire de ces trois enquêtés les a poussés à rechercher un lieu virtuel pour pouvoir échanger des commentaires, impressions et jugements sur l’émission : le forum, et même à aller au-delà en créant de véritables liens d’amitié. Le forum est devenu une part intégrante de la vie de ses membres, depuis quatre ans, et il a transformé la façon de regarder les émissions culinaires favorites de ces téléspectateurs. Ainsi Lara commente toujours en direct de la diffusion de l’émission, son regard allant alors de l’écran de télévision à l’écran de son ordinateur (elle pratique alors le double screening). Fabrice prend des notes pendant l’émission pour pouvoir faire un commentaire détaillé et construit de ses impressions quant à la soirée qui vient de se dérouler, et veille à mettre en avant des éléments qui permettront de relancer la discussion entre les membres du forum. C’est donc là une réception bien différente des émissions culinaires actuelles, le forum venant modifier tant le moment télévisuel que le quotidien de ces téléspectateurs devenus amis. C’est incontestablement cette première esquisse d’analyse qui m’a donné envie d’aller plus loin sur cette question de la Social TV et plus généralement de la réception télévisuelle des émissions culinaires actuelles à travers les plateformes virtuelles d’échange, aussi appelées médias sociaux : Facebook, Twitter, et bien évidemment, les forums de discussion. 9 Gentikow Barabara, 2010, op.cit., p.143 9
  • A l'heure où l'offre télévisuelle se transforme pour s'adapter à un nouvel environnement médiatique et technologique, le téléspectateur devient télénaute et parfois actif usager de la Social TV à travers la pratique du double screening. L’interaction sociale entre les téléspectateurs et la pratique communicationnelle sur les médias sociaux qui résultent de la Social TV, semblent logiquement mener à une réception collective comme celle décrite par les membres du forum non officiel www.1dinerpresqueparfait.com. Pourtant, un réseau social finalement très individuel comme Twitter, ou une plateforme telle que Facebook où les membres de « fanpages » s’expriment principalement par l’intermédiaire de commentaires aux posts du community manager, ne vont pas véritablement en faveur d’échanges spontanés entre téléspectateurs, in fine créateurs de liens sociaux entre ces individus que rien ne rapprocherait logiquement. Comment se caractérise alors la réception virtuelle des téléspectateurs d’UDPP, à travers leurs usages des différents médias sociaux et leurs pratiques de communication ? Entre similitudes et différences, comment expliquer que la réception virtuelle d'UDPP soit une réception plurielle ? Avant d’aller plus loin, il me semble important de revenir sur quelques termes clefs de mon objet d’étude. Arrêtons-nous tout d’abord sur le terme fondamental de mon étude, qui est au cœur même de mes recherches depuis deux ans, la réception. La réception d’une émission télévisée est la manière dont cette émission est reçue par les spectateurs, il s’agit donc d’un processus qui s’inscrit dans un contexte historique, culturel, et collectif. Le contexte de la réception étant multiforme, la réception elle-même ne peut être unique et universelle, il en existe différents types. Eric Mace établit par exemple une distinction entre « réception dégagée » et « réception engagée 10 ». La première consiste à utiliser l’émission comme un bruit de fond, en effectuant une autre activité en même temps, ou en la regardant davantage par amusement – pour s’en moquer – et avec une dimension critique pointue, plutôt que par pur et simple goût. Lors d’une « réception engagée » en revanche, il y a un véritable processus d’identification qui se met en place chez le téléspectateur qui regarde l’émission. Comme vous l’aurez compris, la réception à laquelle je m’intéresse dans ce mémoire est une réception particulière, ciblant seulement une partie du public de l’émission de M6 Un 10 Mace Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993 10
  • dîner presque parfait : il s’agit de la réception des téléspectateurs venant s’exprimer sur des réseaux sociaux associés à l’émission télévisée. Revenons donc sur la définition du « télénaute ». Il s’agit là d’une pratique que Jean-Paul Lafrance (2004) définit « comme l’usage en simultané de la télévision et de l’Internet 11». Avec cette définition, on se rapproche également de la pratique du « double screening » qui consiste à regarder la télévision en utilisant un autre média, généralement un ordinateur (et de plus en plus, les tablettes). Lors de la pratique du télénaute, et dans une moindre mesure du double screening (couramment, cette dernière est généralement associée à l’utilisation d’une tablette permettant d’accéder aux différents réseaux sociaux liés à l’émission diffusée au même moment sur le poste de télévision), l’utilisation du média supplémentaire n’est pas nécessairement liée à une pratique communicationnelle autour du contenu télévisuel. Typiquement, un téléspectateur comme Lara, est à la fois télénaute (elle utilise internet tout en regardant la télévision), et pratique le double screening (son attention est toujours partagée entre son écran d’ordinateur et son téléviseur). Dans le cadre de ce mémoire, je veillerai à qualifier les téléspectateurs dont j’étudie les discours online de « télénautes », lorsque ceux-ci postent sur les médias sociaux au moment de la diffusion de l’émission. Dans les cas où ils s’exprimeraient avant ou a posteriori de l’émission de la diffusion, je conserverai – autant que possible – le terme de « téléspectateur » ou d’ « usager » de telle ou telle plateforme d’échange. Mais Lara, et c’est le cas de tous les téléspectateurs dont la pratique communicationnelle est étudiée dans ce mémoire, est également une active utilisatrice de la « Social TV ». La Social TVest la convergence entre les contenus télévisuels et les médias sociaux. Elle donne naissance à une interaction sociale qui se traduit par une pratique communicationnelle autour d'un contenu télévisuel. Le processus de réception ne se fait plus seulement devant leur écran de télévision mais en interaction sur des médias sociaux tels que Facebook, Twitter, ou encore les forums. Cette convergence peut se faire en même temps que le visionnage de l'émission ou après. De même elle peut se dérouler sur des médias très variés : de l'ordinateur à la tablette tactile, en passant par le Smartphone. La Social TV revêt différents aspects : - les recommandations ; - l'interaction via les réseaux sociaux ; 11 Lafrance Jean-Paul, « Le phénomène télénaute ou la convergence télévision/ordinateur chez les jeunes », Réseaux, n°19-130, p311-322, 2005, p.314 11
  • - les commentaires ; - les votes - les chats - l'échange de contenu télévisuel supplémentaire (vidéo, articles, photos). La Social TV est un phénomène particulièrement large à étudier puisqu’il peut prendre forme par l’intermédiaire de nombreux médias différents. Dans le cadre de ce mémoire, il m’a fallu restreindre mon champ de recherche, tout d’abord afin qu’il soit pratiquement réalisable dans le cadre d’un mémoire de stage, mais également afin que la méthodologie adoptée (correspondant en fait à la mise en application d’une technique acquise pendant mon stage de fin d’études) : la veille qualitative, permette de répondre aux hypothèses de recherche et donc d’avoir une idée relativement précise de ce en quoi consiste la réception online des téléspectateurs d’UDPP. Cette restriction du champ s’est effectuée sur plusieurs axes. J’ai dans un premier temps choisi de m’intéresser à l’émission Un dîner presque parfait, diffusée du lundi au vendredi en fin d’après-midi sur M6. Plusieurs raisons permettent d’expliquer ce choix. Cette émission est tout d’abord celle qui a rassemblé les premiers téléspectateurs des émissions culinaires : datant de 2006 elle a été la première émission grand public à mettre au cœur de son programme la cuisine. C’est depuis son succès que la mode des émissions culinaires a été lancée. Elle a d’ailleurs été le premier point commun des membres du forum non officiel www.1dinerpresqueparfait.com12. Un dîner presque parfait correspond ensuite au genre hybride de la TV réalité (Hill : 2005, Turner : 2001, Kilborn : 1994) : on y retrouve les trois caractéristiques du genre, journalisme tabloïd (on est à la frontière de la sphère privée et de la sphère publique en découvrant l’habitat et la personnalité d’un anonyme), documentaire télévisé (les recettes de cuisine du candidat sont détaillées pendant l’émission), et divertissement populaire (l’animation organisée par les candidats est aussi importante dans la notation que la cuisine). Enfin, travailler sur l’une des émissions culinaires dont j’ai étudié la réception l’an passé me permettait d’avoir déjà un certain nombre d’éléments utiles pour bâtir des hypothèses de recherche, commencer une veille 12 J’utiliserai tout au long de mon étude l’abréviation « FNO » pour désigner le forum non officiel www.1dinerpresqueparfait.com 12
  • analytique de manière efficace, et avoir une approche comparative entre des discours « réels » issus d’entretiens et des discours online13issus de la veille qualitative. J’ai ensuite décidé de cibler quatre médias sociaux14 : le forum de discussion non officiel d’Un dîner presque parfait (www.1dinerpresqueparfait.com ) évidemment, ainsi que son équivalent officiel puisque Fabrice et Lara m’en avaient tous deux parlé lors de leur entretien comme l’une des raisons les ayant poussés à trouver un forum plus petit afin de discuter des émissions culinaires. J’ai également souhaité m’intéresser à deux réseaux sociaux particulièrement utilisés aujourd’hui en France : Twitter et Facebook. Tout l’intérêt d’analyser la réception online de ces différentes plateformes était d’en faire une comparaison et ainsi, à travers les similitudes et les différences repérées, de chercher des éléments d’explication tant dans le type de structure de la plateforme d’échange que dans le caractère officielle ou non de celle-ci. Je pouvais ainsi trouver des éléments d’explication toujours en suivant mon unique outil méthodologique, la veille analytique qualitative, et ainsi éviter de ne faire qu’une description linéaire des conversations online de ce public à part entière d’Un dîner presque parfait. Je souhaite également donner quelques éléments descriptifs des différents médias sociaux auxquels je m’intéresse afin que le vocabulaire que j’emploie tout au long de mon mémoire soit parfaitement clair. Un forum de discussion« est une correspondance électronique archivée automatiquement, un document numérique dynamique, produit collectivement de manière interactive (Marcoccia, 2001a : 15) ». Ces plateformes d’échange peuvent par ailleurs « être défini[e]s comme des dispositifs hybrides de communication interpersonnelle de masse (Baym, 1998 : 39) dans la mesure où ils permettent à la fois l'échange interpersonnel (A répond à B) et la communication de masse (A poste un message lisible par un nombre potentiellement illimité d'internautes) ». Dans les deux forums auxquels je me suis intéressée, l’émission Un dîner presque parfait faisait l’objet d’une rubrique particulière. Sur le FNO, un topic (c’est-à-dire un sujet sur lequel les usagers mettent en ligne – ou « postent » - leurs messages relatifs à ce sujet) était consacré à chaque semaine d’émission. Alors que sur le FO, la rubrique UDPP était divisée en plusieurs catégories, l’une destinée à discuter des candidats, l’autre à la notation, 13 J’ai délibérément choisi de conserver le terme anglais d’ « online » pour désigner les discours des téléspectateurs sur les plateformes Internet d’échange car c’était là le terme employé pendant mon stage à Tendances Institut, lorsque je m’occupais du dossier sur la réforme des rythmes scolaires pour la Mairie de Paris, ce dernier consistant en une « Etude des discours online relatifs à la Réforme des rythmes scolaires ». 14 Le terme de « médias sociaux » m’a semblé être celui permettant de regrouper les différentes plateformes Internet d’échange puisque Romain Rissoan (2011, p.29) les définit comme un « moyen de communication permettant les interactions sociales en utilisant la technologie et la création de contenu ». 13
  • ou une autre encore à la soirée en elle-même. Chaque soirée de la semaine d’émission à laquelle je me suis intéressée était donc divisée en plusieurs topics correspondant à des thématiques bien spécifiques (candidat, dîner, notation). Twitter est un réseau social sur lequel les usagers ne peuvent s’exprimer que par l’intermédiaire de messages limités à 140 caractères, ces messages sont appelés des « tweets ». Ce tweet, excepté chez les usagers qui ont fait en sorte que leur compte soit privé, mais c’est un choix très rare sur ce réseau social, est par nature public : tous les usagers de Twitter peuvent le lire. Les usagers peuvent s’abonner à des comptes d’autres usagers (qui n’ont pas à valider ces abonnements), afin que les tweets de ces derniers se retrouvent toujours sur leur fil d’actualité, ils deviennent alors des « followers ». Lorsqu’un usager de ce réseau social tweete, il inclue généralement un « Hashtag », c’està-dire un mot précédé du signe « # ». Ce Hashtag, qui permet de qualifier un tweet par un sujet, constitue alors un lien hypertexte permettant de retrouver tous les tweets abordant le même sujet. C’est grâce à ce Hashtag que j’ai par exemple pu retrouver tous les tweets de téléspectateurs d’UDPP au moment de la diffusion des émissions du soir. Facebook est un réseau social sur lequel chaque utilisateur a un compte personnel auquel seuls ses « amis Facebook » peuvent accéder. Grâce à son compte, l’utilisateur publie des « statuts » qui s’affichent sur son « mur », seuls ses amis peuvent voir ce statut, le « liker » (dire qu’ils aiment ce statut en cliquant sur « j’aime ») ou le commenter. Chaque usager a également un « fil d’actualité », sur lequel est déroulée tous les statuts, photos, ou activités de ses amis. Sur ce réseau social il existe également des « fanpages » que les usagers peuvent liker. A partir du moment où ils likent cette page, tous les statuts mis en ligne par le community manager ou les posts spontanés venant d’autres fans de la page, apparaissent sur son fil d’actualité. Il peut également commenter les statuts, et généralement poster de lui-même des messages sur le mur de la fanpage, ainsi que des photos. Ces fanpagessont peuvent être créées par des fans eux-mêmes, par une personnalité, une institution, ou encore en entreprise. Dans ces derniers cas c’est alors bien souvent un community manager qui anime la page en postant sur le mur des actualités, des photos, des vidéos ou des liens divers et variés. Liker une fanpage est alors un moyen pour l’utilisateur Facebook de s’insérer dans une communauté de fans, mais cela peut remplir des objectifs divers : communiquer avec d’autres fans, avoir accès à des informations ou des contenus spécifiques, ou encore adresser un message à la personnalité ou l’entreprise dont il est question. En 14
  • ce qui concerne ce mémoire, je m’appuierai sur une veille de différentes fanpages liées à UDPP, dont la fanpage officiel gérée par M6 Publicité Digital. Une fois mes supports d’étude déterminés, une recherche théorique s’imposait, bien que celle-ci ne soit pas facile à mener. Mes recherches de l’an passé sur la réception télévisuelle plus en général m’ont bien évidemment été utiles. Des ouvrages permettant une analyse du discours lors de l’étude de la réception télévisuelle, tels que ceux de Dominique Boullier (2004) ou Brigitte Le Grignon (2003) restent un cadre nécessaire à toute étude sur la réception. De plus, les travaux d’Eric Mace (1992 ; 1993), Michel Gheude (1998) ou Daniel Dayan (1992) permettent de garder en tête des concepts clefs tel que celui de « public » qui me semble particulièrement important dans une étude des médias sociaux puisque, comme j’avais pu le montrer l’an dernier, les membres du forum non officiel d’UDPP semblaient former un public à part entière, uniquement composé des membres les plus actifs. Ce sont également des lectures comme l’article de Dominique Pasquier (1999) qui m’ont fait considérer tout l’intérêt que représenterait une analyse de la réception télévisuelle par l’intermédiaire d’un outil comme la veille qualitative. En effet dans cet article, Dominique Pasquier (1999) explique qu’un téléspectateur peut ne pas assumer de regarder une certaine émission dans un contexte donné, il fait alors partie de l’audience plutôt que du public. Le manque de légitimité de la télévision est à l’origine de discours qui peuvent être difficiles à analyser lors des entretiens, les téléspectateurs n’osant pas forcément parler ouvertement de leur appétence pour certaines émissions de TV réalité, craignant d’être jugés. Une veille qualitative semblait alors en mesure de surmonter en partie ce problème, les plateformes d’échange se caractérisant par des échanges plus libérés du jugement d’autrui, les internautes pouvant s’exprimer sous un pseudonyme, et étant partie intégrante d’une communauté de personnes ayant les mêmes préférences télévisuelles qu’eux. Enfin, si mes recherches passées m’ont été utiles, il est incontestable que le mémoire que j’ai pu réaliser en M1 a été une base de travail importante pour la veille analytique que je réalise cette année : les entretiens réalisés avec les membres du forum non officiel m’ont permis d’esquisser quelques explications aux différences de réception que je pouvais remarquer entre les deux forums étudiés, et j’ai pu confronter l’impact du contenu télévisuel et la façon dont celui-ci était reçu à travers les discours online des téléspectateurs, aux caractéristiques des émissions culinaires actuelles qui ressortaient le plus dans les entretiens que j’avais réalisés au cours de mon mémoire de M1. 15
  • Néanmoins, d’autres lectures plus spécialisées se sont avérées être nécessaires. J’ai tout d’abord eu besoin de trouver des ouvrages me permettant d’analyser mes notes de veille. L’ouvrage de Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine (2004) m’a permis de me familiariser avec l’analyse discursive des échanges entre internautes sur les plateformes virtuelles d’expression telles que les chats ou les forums. Certains chapitres détaillent également la structure de certaines plateformes, structure qui influence nécessairement les usages que les internautes ont d’une plateforme virtuelle d’échanges. Les articles de Peter Larsen et Anne Jerslev (2010) ont également été utiles sur un plan analytique. En effet, bien que ces derniers soient moins techniques que l’ouvrage évoqué précédemment, ils m’ont permis de comparer le type d’échange que les téléspectateurs usagers de médias sociaux pouvaient avoir entre eux. Ils présentaient également l’avantage de cibler des internautes venant s’exprimer au sujet d’un programme télévisé, qu’il s’agisse d’une série télévisée, ou mieux encore en ce qui concerne mon sujet, d’une émission de TV réalité. D’autres lectures m’ont permis de contextualiser mon objet de recherche, s’intéressant davantage aux pratiques des téléspectateurs dans un nouveau contexte technologique et médiatique (Lafrance ; 2003, Gentikow ; 2007, 2010, Benett ; 2011, Hanson ; 2007) même si celles-ci étaient moins directement applicables dans le cadre de ce mémoire qui se veut être très pratique et ne peut étudier les usages de l’Internet et des nouveaux moyens de communication des téléspectateurs en se basant uniquement sur une veille analytique. Des entretiens, ainsi qu’un éventuel questionnaire auraient été nécessaires. Certaines interrogations et prédictions de ces auteurs ont néanmoins été questionnées à la lecture des résultats de ma veille analytique. Comme évoqué lors de la définition des termes, l’article de Jean-Paul Lafrance (2005) m’a donné des éléments de cadrage sur certaines nouvelles pratiques émergeants avec un contexte technologique différent, telles que le télénaute. Là encore, mes résultats de veille m’ont permis d’avoir un regard critique sur certaines de ses prédictions ou de ses constats. Dans cette analyse qualitative de la réception online d’Un dîner presque parfait, un autre concept pouvait être utile à garder arrière-plan de la réflexion : celui du groupe de fans. En effet, si ces téléspectateurs se sont rassemblés sur des médias sociaux afin de discuter d’une émission télévisée, c’est qu’ils nourrissent tous, à plus ou moins haut degré, une appétence particulière (n’empêchant pas un regard critique) pour ce programme télévisé. Même si l’on a plutôt tendance à associer le terme de « fan » au public de chanteurs, acteurs, ou quelconque célébrité – et donc moins logiquement à des amateurs de cuisine 16
  • jusque-là inconnus du grand public – on peut penser que ces téléspectateurs ne sont pas fans d’une personne en particulier mais plutôt d’une émission télévisée. De plus, ils sont quoiqu’il en soit un public à part entière réuni par une passion ou une simple pratique commune, ce qui permet de questionner la notion de groupe de fans chez les téléspectateurs étudiés. Pour cela, je me suis appuyée sur les travaux de Le Guern (2002) et de Patrice Flichy (2004). Enfin, parmi les travaux qui m’ont été les plus utiles, un rapport sur les publics online de Loft Story (Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia ; 2003)est à souligner. En effet c’est sans doute cette étude qui s’approche le plus de la mienne, bien que la méthodologie diffère en partie. Les auteurs ont analysé les discours online des téléspectateurs du Loft sur différentes plateformes d’échanges telles que les forums ou les chats, cette veille s’est déroulée sur plusieurs semaines d’émission. En mêlant cette veille analytique à des entretiens réalisés avec certains internautes, les auteurs ont pu déterminer le profil des internautes « loftiens », l’impact de cette émission de télévision sur les pratiques internet et vice versa, la temporalité des échanges en relation avec la diffusion des émissions, ou encore les thématiques principales abordées dans les conversations entre internautes loftiens. Ce rapport m’a donc permis d’avoir un premier regard sur ces pratiques communicationnelles de téléspectateurs usagers des médias sociaux, ainsi qu’un cadre facilitant l’analyse des discours online des téléspectateurs d’UDPP. Compte tenu de ces lectures, des entretiens que j’avais pu réaliser avec trois membres du forum www.1dinerpresqueparfait.com dans le cadre de mon mémoire de M2, j’ai pu construire deux hypothèses de recherche, qui sont les suivantes : ◘ Le processus de réception à travers Internet ne se caractérise pas de la même façon en fonction du média social. -Twitter engage majoritairement à des encouragements ou recommandations ; - Facebook permet un lien plus direct avec la production:on trouvera alors davantage de conseils de production et de critiques sur l'émission en général. Il y a également une recherche de « bonus » de l'émission : participer à des votes, accéder aux recettes facilement, être averti des dernières informations concernant l'émission ; - Les forums de fans correspondent davantage à une réception collective de l'émission : le but étant d'avoir un échange et non seulement d'exprimer une opinion. C’est également sur ce média que les discours des téléspectateurs autour du contenu télévisuel sont les plus 17
  • riches, un contenu télévisuel permettant de mener à une véritable discussion entre les téléspectateurs membres des forums. ◘ La type de réception « virtuelle » diffère en fonction du caractère « officiel » ou non de la plateforme, en particulier sur les forums, mais également sur Facebook. - Sur des plateformes officielles on trouvera davantage deposts destinés à commenter l'émission en générale, sans véritablement porter attention aux commentaires des autres téléspectateurs. Les adresses directes à la production ou aux candidats sont plus fréquentes. Par ailleurs, les usagers s'expriment davantage après l'émission, en complément de leur réception directe, plutôt que pendant l'émission, en recherche d'une réception collective. Enfin, c’est avant tout la compétition en laquelle consiste UDPP qui fait l’objet d’une discussion sur les plateformes officielles, les téléspectateurs profitant alors de celles-ci pour exprimer leur soutien à un candidat ou pour réagir à un résultat final qu’ils trouveraient injuste. - Sur des plateformes non officielles, la notion d'échange est beaucoup plus présente, et les liens entre les usagers sont beaucoup plus affirmés.Par ailleurs, à travers leurs discours online autour du contenu télévisuel, les téléspectateurs laissent transparaître une expertise télévisuelle et une culture commune très caractéristique du groupe de fans. Suivre ces hypothèses afin de construire le plan de cette étude de réception online de l’émission UDPP aurait pu sembler être une suite logique. Je n’ai pourtant pas suivi cette voie, les résultats de ma veille analytique s’avérant plus complexes que les hypothèses de recherche ne le prévoyaient. De manière générale, la première hypothèse a été en partie confirmée, c’est pourquoi j’ai décidé de marquer la première étape de mon raisonnement par une première grande partie « D’un réception à l’autre, d’un réseau social à l’autre ». Je m’appuierai ici quasiment uniquement sur l’analyse de veille de la réception online d’UDPP de Facebook et Twitter. Plusieurs raisons à cela : - Ces deux médias sociaux sont des réseaux sociaux et se sont révélées être assez proches en termes de modération. - Le caractère officiel ou non influe relativement peu sur la réception des téléspectateurs étant donné que les pages officielles dominent largement l’espace d’expression consacré à l’émission sur ces réseaux sociaux. - De manière générale, la veille de ces deux réseaux sociaux était beaucoup moins riche en termes de résultat, tant dans le nombre d’échanges que dans les apprentissages à en tirer. 18
  • Pour ces raisons, je présenterai en premier lieu une analyse de veille de Facebook, en insistant tant sur l’impact du community manager et du format du réseau social, que sur l’influence ou non du caractère officiel ainsi que du contenu télévisuel. Je m’arrêterai par la suite sur l’analyse de veille de Twitter, en soulignant cette fois l’importance de la structure du réseau social et l’impact du statut hybride public / privé du tweet. La veille des deux forums choisis, l’un officiel et l’autre non, fut beaucoup plus riche, tant quantitativement que qualitativement, puisque j’ai in fine réalisé quelques soixante pages de tableaux d’analyse de veille. Il ne me semblait pas pertinent de présenter le résultat de mes recherches en séparant l’analyse de veille du forum officiel de celle du forum non officiel. Au contraire, c’est la confrontation même des résultats et la recherche d’explications liées tant au caractère officiel ou non qu’à la structure de la plateforme, ou encore au contenu en lui-même de l’émission, qui me semblait faire tout l’intérêt de cette étude. J’ai donc décidé de poursuivre mon étude par une seconde grande partie consacrée à la réception online d’UDPP sur les deux forums choisis en termes de forme et d’usages. Celle-ci s’intéresse ainsi à la temporalité des échanges entre les usagers de la Social TV, en lien avec la diffusion de l’émission télévisée, mais également à la forme que les échanges prennent sur ces forums (caractère conflictuel ou non, conversation ou simples avis, hors sujets, gaps ou conversations en aparté), à la typographie, le vocabulaire employé, ou encore la destination et la finalité de certains posts de membres des forums. Enfin, le dernier temps de ma réflexion se centre sur la réception online d’UDPP sur les deux forums choisis en termes de contenus. Le but de cette dernière grande partie est d’analyser les échanges des membres des forums en se centrant davantage sur le contenu télévisuel. Il s’agit en fait d’analyser la façon dont l’émission transparait dans les discours des membres des forums, les thématiques les plus redondantes, les aspects de l’émission plus ou moins critiqués, les valeurs portées par les télénautes pour défendre certains candidats, ou encore l’analyse comparée de la façon dont certaines péripéties de l’émission sont perçues sur les deux forums. Dans ces deux parties, j’essaierai à chaque fois d’analyser les différences entre les deux réceptions online en m’appuyant tant sur la structure du forum, la modération et l’administration de celui-ci, le caractère officiel ou non (celui-ci impliquant un nombre de membres plus ou moins important, une modération particulière, et une relation à la chaîne plus ou moins affirmée), le niveau culinaire de certains téléspectateurs tel qu’il transparait dans leurs discours, le programme en lui-même, ou encore la situation de réception. 19
  • Pour terminer cette introduction, je souhaite revenir brièvement sur la méthodologie utilisée pour cette analyse de la réception online d’UDPP sur des médias sociaux. Précisons tout d’abord que je me permets de parler de « réception online » puisque c’était là le terme employé pour nommer la note de veille que j’ai réalisé au cours de mon stage pour la mairie de Paris (« Analyse de la réception online de la réforme des rythmes scolaires chez les parents parisiens »), et j’ai suivi le même type de méthodologie. La veille analytique est en fait une méthode de recherche très intuitive. Il s’agit tout d’abord de suivre le cours des échanges en prenant un maximum de notes, tant sur la forme des échanges (l’heure à laquelle les personnes s’expriment, la typographie, l’aspect conversationnel ou non des échanges, type de langage employé, etc.) que sur le contenu de ces derniers (thématiques redondantes, jugements de valeurs, moments clefs de l’émission, etc.). Cette première (mais rigoureuse) prise de note permet déjà de voir se dégager quelques axes qui permettront ensuite d’affiner tant la veille que l’analyse, en rapport avec les hypothèses de recherche. J’ai ensuite déterminé une semaine d’émission à suivre plus particulièrement. J’ai opté pour la première semaine de mai, sans raison particulière si ce n’est que j’avais terminé la plupart de mes lectures théoriques à ce moment-là et que j’estimais avoir assez d’expérience de veille grâce à mon stage pour commencer celle destinée à mon mémoire. J’ai débuté par la veille des forums. J’ai pu déterminer plusieurs axes de veille tels que par exemple « Discussion comme dans un chat », « A posteriori de l’émission », « Réception collective », « Intérêt porté au candidat », « Jugement sur la cohérence du repas », ou encore « Rapport à la production ou à la chaîne ». J’ai ensuite bâti des tableaux d’analyse en répertoriant pour chaque forum et pour chaque axe, des extraits d’échanges, des heures d’expression, ou encore des citations directes de posts. J’ai par la suite synthétisé les résultats de ces différents tableaux afin de pouvoir avoir une vision plus globale et ainsi construire un plan – du moins je l’espère – cohérent. J’ai également détaillé la structure de chacun des forums (les différentes rubriques, les modérateurs etc.) au cas où celle-ci pourrait me donner des éléments d’explication aux différences repérées en termes d’usages et de contenus par rapport à la semaine d’émission choisie. La veille sur Facebook a été plus rapide, pour la simple raison que les pages non officielles sont rares et peu alimentées, et que la page officielle est en fait menée d’une main de fer par le community manager, laissant alors peu de place aux internautes pour s’exprimer. J’ai 20
  • donc pu bâtir un plan directement depuis mes notes de veille, une fois celles-ci synthétisées. Enfin, la veille Twitter s’est avérée plus compliquée. Je n’ai commencé cette veille que plus tardivement, or quelques obstacles se sont présentés. J’ai tout d’abord découvert qu’il n’était pas possible sur ce réseau social, contrairement à Facebook ou les forums de discussion, de retrouver des échanges qui se sont déroulés précédemment, par l’intermédiaire d’une recherche via un hashtag commun. Or, le fil Twitter officiel de l’émission est très irrégulièrement alimenté et rien n’a été mis en ligne pendant la semaine d’émission à laquelle je m’intéressais. Par ailleurs, il est à noter que les tweets mis en ligne sur le fil Twitter officiel de l’émission et les statuts postés sur Facebook sont exactement les mêmes, ils renvoient d’ailleurs aux mêmes liens (recettes de cuisine, site de M6). J’ai également essayé de retrouver des esquisses de tweets en m’abonnant au fil Twitter du candidat Norbert Tarayre qui était le candidat célèbre surprise de cette « semaine spéciale » d’UDPP, mais là encore, le candidat ne donnait que fort peu d’informations. Je me suis donc résignée à suivre les tweets en direct de plusieurs soirées d’émission du mois de juin, toujours par l’intermédiaire d’une recherche basée sur les hashtags communs « #UDPP » et « #Undînerpresqueparfait ». Néanmoins, même en suivant ces tweets en direct d’une émission, la veille de ce réseau social n’a pas été particulièrement riche tant quantitativement que qualitativement, c’est d’ailleurs pour cette raison que la partie que je consacre à l’analyse de veille de Twitter est la plus petite de ce mémoire de stage. C’est donc en suivant cette méthodologie, certes réduite à un seul outil mais il me semble complémentaire à l’étude que j’ai pu réaliser l’an passé et liée à ce que j’ai appris pendant mon stage de fin d’études, que je suis arrivée aux résultats de mon enquête sur la réception online d’UDPP sur trois types de médias sociaux, que je vous propose maintenant. 21
  • I/ D’une réception à l’autre, d’un réseau social à l’autre Etre présent sur des réseaux sociaux tels que Facebook ou Twitter pour une entreprise ou une institution, c’est un moyen de créer un lien plus direct avec sa clientèle ou du moins le public auquel elle s’adresse. Les réseaux sociaux peuvent donc contribuer à valoriser l’image d’une entreprise, à se faire connaître, mais aussi à influencer le public auquel elle s’adresse. Dès lors, Facebook ou Twitter semblent également parfaitement en mesure de répondre à ce que le secteur audiovisuel et plus précisément celui de la télévision considère comme la nouvelle attente des téléspectateurs : une télévision interactive, participative. Les pages Facebook ou les fils Twitter de telle chaîne, telle émission, telle personnalité télévisuelle, se créent, des community manager sont engagés pour les faire vivre et faire donc participer les téléspectateurs à l’émission par l’intermédiaire du net. C’est aussi évidemment une façon de faire connaître l’émission, de la promouvoir. Mais dans cette partie, je souhaite m’intéresser non seulement à ce que le secteur audiovisuel fait des réseaux sociaux, mais à la façon dont les téléspectateurs – et dans mon cas les téléspectateurs d’Un dîner presque parfait – utilisent, s’approprient, des plateformes virtuelles telles que Twitter ou Facebook. Je souhaite également interroger l’impact tant du caractère officiel de certaines plateformes (la page Facebook officielle d’UDPP, c’est-à-dire gérée par M6 Publicité Digital), que celui de la structure du réseau social, ou encore du contenu télévisuel. Il s’agit donc dans cette première étape de ma réflexion de caractériser et de comprendre la réception online des usagers de Facebook et Twitter téléspectateurs d’UDPP. 1) La réception online des téléspectateurs d’Un dîner presque parfait sur Facebook a) La page Facebook officielle : des téléspectateurs avant tout guidés par un community manager et par le format du réseau social Lorsqu’on s’intéresse à la page Facebook officielle de l’émission Un dîner presque parfait, une simple veille exploratoire permet de comprendre que le community manager (CM) a un rôle primordial sur ce réseau social et influence donc fortement la réception online des « Facebookiens » téléspectateurs d’UDPP. Détaillons tout d’abord la structure de cette page Facebook pendant le déroulement de la semaine d’émission à laquelle je me suis intéressée. L’activité de la page est très régulée par le community manager. Le lundi, premier jour de la semaine de diffusion, le CM donne quelques éléments informatifs sur l’émission, avec la tonalité que l’on trouve généralement sur les pages Facebook gérées par des CM professionnels, dont le but est avant tout d’inciter les télénautes à regarder l’émission : 22
  • « Un dîner presque parfait aura cette semaine un invité plutôt rock n'roll : Norbert Tarayre, finaliste de Top Chef 2012 ! Préparez-vous à une semaine riche en rebondissements ! » Plus tard dans la journée, le CM poste cette fois un statut à dominante culinaire, avec un lien renvoyant à la recette disponible sur le site M6 de l’émission UDPP : « Comment réaliser une quiche lorraine ? » C’est en fait la structure de posts adoptée sur la page de l’émission chaque jour : un post concernant un candidat de l’émission et son dîner, et un post davantage porté sur l’aspect culinaire, renvoyant généralement à des recettes que les télénautes peuvent retrouver sur le site de l’émission. Les posts concernant les candidats sont postés le lendemain de la diffusion, afin que les télénautes s’expriment sur l’émission vue la veille et qu’ils puissent retrouver les recettes réalisées par le candidat rapidement : « Odile a séduit ses invités par sa gastronomie ! Retrouvez la recette de son carré d'agneau » « Découvrez la délicieuse recette du sablé pomme caramélisée de Norbert ! Qu'avez-vous pensé de son dîner ? » Le but du CM est donc non seulement de faire vivre la page Facebook (et donc que les internautes commentent, likent et partagent les postent), mais également de créer du trafic sur le site internet dédié à l’émission. Il est intéressant de noter que les télénautes sont particulièrement dociles face à cette structure parfaitement maîtrisée par le CM : ils attendent le post du CM pour s’exprimer sur le dîner, likent et partagent plus ou moins largement … et ne pourraient, en fait, pas tellement faire autrement. En effet, sur les pages Facebook associées à des personnalités, des entreprises ou des émissions de télévision, il existe de la même manière un CM qui alimente quasiment quotidiennement la page, mais les internautes peuvent également directement poster un message sur le mur de la personnalité/entreprise. C’est d’ailleurs là tout le risque des pages Facebook puisqu’elles permettent alors aux internautes de s’exprimer négativement, et il est toujours délicat de supprimer les publications, ce qui laisseraitsous-entendre une censure pas forcément profitable à l’image de l’entreprise. Pourtant, M6 semble avoir fait le choix de ne pas s’embarrasser de telles délicatesses puisqu’aucun télénaute ne s’exprime directement sur le mur de cette page. J’avais d’ailleurs moimême tenté l’expérience l’an passé, afin de faire un appel aux télénautes susceptibles d’accepter un entretien ; mon post avait été supprimé dans l’heure qui suivait. On retrouve donc ici la posture du modérateur d’un forum de discussion décrite par MourlhonDallies (2004). Il est en effet expliqué dans le chapitre 2 de cet ouvrage que le modérateur a pour fonction de « mettre en circulation la parole » et de « ne pas la prendre » (ici, le modérateur oriente les discussions, les lance, mais ne s’exprime jamais en son nom ni ne prend position), il 23
  • « sélectionne les messages dignes de figurer sur le web et relance le débat, tout en évitant les dérapages », il a enfin un « rôle de censeur minoré au profit de celui d’animateur, chargé de relancer la discussion et de créer une bonne ambiance 15». On retrouve donc les principales caractéristiques évoquées dans cette définition du modérateur d’un forum de discussion, bien que ce soit celle qui consiste à rythmer les discussions qui domine sur Facebook. De plus, le rôle de censeur est également très présent puisque le CM n’hésite pas à supprimer tous les posts de téléspectateurs qui s’exprimeraient directement sur le mur de la page Facebook et non en réponse à un post du CM. Nous verrons dans la partie II/ et III/ que les modérateurs des deux forums étudiés ne correspondent quant à eux pas forcément à cette définition. Ce premier constat implique donc plusieurs choses : - Tout d’abord, les télénautes ne commentent pas l’émission en direct de l’émission, ce qui rend dès lors impossible toute réception collective virtuelle au moment de la diffusion ; - Leurs commentaires sont, de plus, orientés en fonction du post du CM qui s’efforce généralement de souligner une caractéristique particulière du dîner. Ainsi, lorsque le CM poste « Découvrez la délicieuse recette du sablé pomme caramélisée de Norbert ! Qu’avez-vous pensé de son dîner ? », la majorité des 24 commentaires se centre sur la question posée et donc sur la recette de la tarte : « rhooo oui », « hummmm », « je vais l’essayer ». Cette orientation de la discussion par le CM, accompagnée d’un contrôle particulièrement fort envers toute expression spontanée, ne permet en fait que peu de dialogue entre les télénautes. Les télénautes ne rebondissent pas ou rarement sur certains commentaires d’autres télénautes, laissant penser que la majorité d’entre eux ne lit pas ce qui s’est dit au préalable. De plus, la grande majorité des « Facebookiens » s’exprime à la première personne du singulier : « ce soir je regarde », « j’adore ce mec », ou sans aucune implication personnelle : « quel défit ce mec ! », et les télénautes utilisant un « on » représentatif d’un public à part entière de l’émission sont bien rares (« on va bien se poiler avec lui cool  » ). On note de plus que les messages sont généralement courts, ce qui est probablement lié au format du commentaire qui incite à donner un avis bref plutôt qu’une opinion étayée d’arguments précis : « oh yes yes yes », « Norbert un peu pénible ». Enfin, lorsqu’on s’intéresse à la typographie des commentaires, on remarque que les fautes d’orthographe sont souvent présentes (contrairement aux messages dans les forums de discussion étudiés), les acronymes utilisés à maintes reprises, et la ponctuation accentuée : « jladort il est trop marrant sa femme doit pas s’ennuyer avec lui lol », « bravo norbert !! et surtout reste … inébralable !! ptdr », « MDR !!! Excelland, grandiose ! ». Néanmoins, pour un réseau social que l’on associe généralement à un public assez jeune, au format 15 Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine, Les discours de l’Internet : nouveaux corpus, nouveaux modèles ?, Presse Sorbonne nouvelle / Les carnets du Cediscor 8, 2004, p133134. 24
  • incitant à des expressions plutôt courtes et rapides, on aurait pu s’attendre à une typographie encore plus éloignée du français académique. On retrouve dans cette description de la forme la plus prégnante des commentaires ce que Anne Jerslev (2010) détaille dans son article consacré à l’analyse des échanges sur un forum de discussion dédié au télé crochet « X Factor ». En effet dans celui-ci Anne Jerslev (2010) note que les échanges sont généralement très passionnés, ponctués et fortement engagés : « most of the texts could be described as affective performances 16». De plus, elle souligne que les télénautes s’expriment surtout afin de simplement donner leur avis plutôt que de rechercher un véritable échange, ce qui prend in fine la forme de commentaires élaborés en « je suis d’accord » ou « je ne suis pas d’accord », ce que l’on retrouve finalement bien chez les « Facebookiens » avec un commentaire tel que « waaay j’adooore », « MDR !!! Excelland, grandiose », ou encore « Norbert un peu pénible ». Des commentaires qui sont d’ailleurs, rappelons-le, fortement orientés par la question du CM. Mais on peut facilement imaginer que si la question de celui-ci avait été : « Le plat de Norbert avait l’air succulent, qu’en pensez-vous », les télénautes n’auraient pas été avares de « Je suis d’accord » ou « je ne suis pas d’accord ». Ce que l’on semble en fait distinguer à travers cette première exploration analytique de la page Facebook officielle d’Un dîner presque parfait, c’est que si nous sommes en effet sur un média social, nous ne sommes pas dans un espace de discussion en ligne. Toute cette page est structurée, modérée et contrôlée de manière à atteindre des buts précis déterminés préalablement par la chaîne : recommander plus ou moins ouvertement une l’émission, et créer un trafic important tant sur la page Facebook que sur le site internet de M6 consacré à UDPP. De plus, la chaîne cherche par cette page à apporter un complément aux téléspectateurs, plutôt qu’à encourager leurs discussions (on remarquera d’ailleurs que sur toute cette semaine d’émission, le CM n’encourage les télénautes qu’une seule fois à donner leur avis quant au dîner qui vient d’être diffusé, sinon il se contente d’un « Retrouvez la recette de son carré d’agneau »), en leur donnant par exemple des liens vers des recettes de cuisine, qu’il s’agisse de celles réalisées par le candidat de l’émission du soir ou d’un ancien candidat, ou des vidéos revenant sur la préparation culinaire de certaines recettes afin de permettre aux télénautes de les reproduire plus facilement, ou encore des sondages sur leurs pratiques culinaires (« Avez-vous déjà réalisé des chouquettes ? ») et des jeux visant à gagner des instruments de cuisine (« Tentez de gagner une box culinaire ! ») . Et il semblerait, de plus, que cela corresponde aux attentes des 16 Jerslev Anne, « X Factor viewers : debate on an internet forum », dans Relocating Television : television in the digital context, Edition Jostein Gripsrud, Routledge, Londres, 2010, p171 25
  • téléspectateurs « Facebookiens », comme le démontre ce sondage posté le jeudi 6 juin par le CM sur la page Facebook UDPP : Ce sondage permet de bien montrer que les télénautes de Facebook souhaitent que la page de l’émission soit un complément de l’émission, leur permettant par exemple de retrouver des recettes qu’ils n’ont vu que rapidement pendant la diffusion d’UDPP le soir même et qu’ils n’ont pas eu le temps de noter, et que ces recettes soient suffisamment détaillées pour qu’ils puissent les reproduire chez eux. Assez étonnamment, il semble donc que ce média social, symbole même des réseaux sociaux qui ne cessent de se développer aujourd’hui, ne tende pas particulièrement à développer des liens sociaux entre les membres de cette communauté virtuelle. Elle s’adresse au contraire à eux de manière assez individuelle, afin qu’ils puissent retirer personnellement quelque chose de l’émission, en l’occurrence un apprentissage culinaire. Et l’on peut d’ailleurs penser que c’est pour cette raison que les pages Facebook non officielles d’UDPP n’aient guère de succès puisque ce n’est finalement pas sur ce type de plateforme d’expression en ligne que les télénautes souhaitent échanger entre eux, ce qui est probablement imputable au format même de Facebook qui n’est pas initialement conçu pour laisser place à des commentaires longs et argumentés, contraire aux forums de discussion par exemple. b) La page Facebook officielle : l’influence du caractère officiel Etudions maintenant ce réseau social sous son aspect « officiel ». Dans un premier temps, la veille qualitative des commentaires réagissant aux posts du CM permet de distinguer des types de messages fortement influencés par le caractère officiel de cette page Facebook d’UDPP. 26
  • Considérant que la page Facebook où ils viennent s’exprimer est officielle et donc gérée par la chaîne, les téléspectateurs imaginent probablement que c’est sur cette page que les candidats sont le plus susceptibles de venir surfer. C’est donc pour cette raison qu’il n’est pas étonnant de trouver dans les commentaires aux posts du CM des messages directement destinés aux candidats de l’émission, les usagers adressant ainsi félicitations ou critiques : « Norbert, ne te mets pas la rate au court-bouillon (le comble pour un cuistot !!! mdr) dans un dîner presque parfait, y en a toujours qui, quoi que tu fasses trouveront tout naze !! par contre aujourd'hui j'ai apprécié la réaction d'iglesias qui malgré son aversion pour les oignons, a tout goûté et apprécié !! », « Cher Norbert je suis une inconditionnelle de l'oignon et j'ai adoré ton menu. Tes recettes ont rejoint mon cahier !!! », « Fais nous rire ce soir Norbert car tu as une joie de vivre communicative ». Il faut néanmoins noter que ces commentaires directement destinés aux candidats sont moins nombreux lorsque le candidat est un inconnu et non une célébrité comme Norbert Tarayre. De la même façon, les télénautes profitent parfois de la page Facebook officielle d’UDPP pour directement s’adresser à la chaîne. Il peut s’agir de critiques comme de félicitations, ou encore d’une recherche d’information : « Trop bon !!! Merci M6 ... », « c'était dans quelle ville cette semaine ? », « qui a gagniez ». Cependant, en ce qui concerne cette semaine d’émission en tout cas, les messages adressés directement à la chaîne sont somme toute assez rares, contrairement à ce que j’avais postulé en hypothèse de recherche. En effet, la recherche d’information peut certes s’adresser à la chaîne, mais les usagers peuvent tout aussi bien espérer recevoir une réponse des autres téléspectateurs. Ils se sont dans ce cas rendus sur la page Facebook officielle d’UDPP car c’est cette page qui est la plus active, la plus likée également, et qu’elle ne nécessite pas d’inscription préalable, contrairement aux forums de discussion par exemple. De ce fait, il est possible que le caractère officiel sous-entendant une gestion directe par la chaîne et donc un média social au plus près de la source en elle-même, n’influence pas tant que le caractère actif de la page, l’aspect – sous une certaine mesure – anonyme ou du moins non lié à une véritable communauté, l’aspect pratique (il n’y a pas d’inscription nécessaire pour participer à la page, il suffit de la liker)d’une page Facebook, ou encore, et nous le verrons sans tarder, le contenu même de l’émission. En ce sens, nous n’aurions pas affaire sur cette page Facebook, à une communauté dans le sens de public restreint parmi le grand public des émissions culinaires actuelles, que j’avais attribuée aux membres du forum 27
  • www.1dinerpresqueparfait.com suite à mes entretiens l’an passé17: « Un public est une communauté passagère qui, cependant, a ses règles et ses rites et ne se dissout pas, quand l’occasion de son rassemblement est passée 18». Les usagers de Facebook ayant liké cette page ressemblent davantage à la communauté décrite par Jean-Paul Lafrance (2005): « Je prédis que dans quelque temps, télévision et Internet s’allieront ensemble pour créer de vastes communautés de joueurs, d’informateurs et de communicateurs19 ». Ici, les téléspectateurs viennent rechercher des informations sur l’émission, qui pourront être données tant par le CM que par les autres usagers Facebook, éventuellement jouer pour gagner des instruments de cuisine, ou encore communiquer un bref avis sur l’émission, ou un message à un candidat. Ils se rassembleraient donc en une « communauté de joueurs, d’informateurs et de communicateurs » plutôt qu’en un public à part entière qui a sa propre histoire et ses propres rituels20. Un point important de cette page officielle Facebook d’UDPP est, comme j’ai pu le montrer précédemment, les liens permanents qui sont faits par le community manager, entre la page Facebook, l’émission en elle-même, et le site internet d’M6 consacré à UDPP. Nous l’avons vu, chaque journée est structurée de la même façon sur la page Facebook officielle : un post concerne le dîner qui s’est déroulé la veille au soir et un second cible une recette réalisée par un ancien candidat d’UDPP. Dans les deux cas, le CM ne manque pas de mettre le lien permettant de renvoyer au site d’M6 consacré à UDPP, afin que le téléspectateur puisse avoir directement accès à la recette, détaillée, et parfois même en vidéo. L’accent est ainsi particulièrement mis sur les recettes réalisées par les candidats, et par la volonté donc de la chaîne de permettre aux télénautes de reproduire ce qu’ils ont vu dans l’émission. Alors qu’il n’est, en soi, pas spécialement étonnant de voir des thématiques culinaires être au cœur d’un média socialconsacré à une émission comme UDPP, il est plus notable que ces thématiques n’émanent pas spontanément des télénautes mais bien du CM, lui-même engagé par la chaîne. Si ces posts culinaires (« Comment réaliser une quiche lorraine ? ») permettent surtout à la chaîne de renvoyer vers le site M6 d’UDPP, cela ne veut pas dire que les télénautes n’apprécient pas ces petits rappels de recette. Par exemple, le post sur la quiche lorraine suscite 300 likeset 78 partages, plus que le post concernant le repas de Norbert, et ce n’est rien comparé au post renvoyant à une 17 Blandin Eve-Anaelle, Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles. Mémoire de Master 1 en Communication, culture et Institutions, Sciences Po Lyon, Lyon, 2012 18 Sorlin P., cité dans Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992, p.22 19 Lafrance Jean-Paul, « Le phénomène télénaute ou la convergence télévision/ordinateur chez les jeunes », Réseaux, n°19-130, p311-322, 2005, p321 20 Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992 28
  • recette de coulants au chocolat qui suscite 787 likes et 259 partages. On remarque néanmoins que, si ces posts sont vraisemblablement appréciés par les usagers de Facebook, ils n’engendrent que fort peu de discussion puisque les commentaires sont rares (2 pour le post sur la quiche lorraine et 14 pour les coulants au chocolat) et ils se résument à des commentaires d’appréciation peu étayés (« slurppp »), des remerciements, ou encore une volonté des téléspectateurs de reproduire la recette mise en ligne (« je les ferai la semaine prochaine »). On constate donc là encore, que c’est le CM – employé par M6 et mettant donc en place les stratégies de la chaîne - qui influence grandement l’activité de la page et l’usage qu’en font les télénautes : il semblerait que plutôt que de rechercher une réception collective à distance, les téléspectateurs usagers de Facebook utilisent le réseau social davantage comme un complément pratique à leur réception (retrouver les recettes de l’émission afin de pouvoir les reproduire, obtenir des informations sur l’émission, etc). Pour terminer l’analyse de l’impact du caractère officiel de cette page, il est nécessaire de faire un tour d’horizon des autres pages Facebook dédiées à UDPP. Afin de prendre conscience de l’influence (ou non) du caractère officiel de la page Facebook, j’ai effectué une veille exploratoire des autres pages Facebook consacrées à l’émission culinaire. Premier point d’étonnement, celles-ci n’étaient guère nombreuses (moins d’une dizaine), je reviendrai ici sur seulement quatre d’entre elles. Page Facebook « Un dîner presque parfait, le forum non officiel » Cette page Facebook est associée au forum non officiel d’UDPP (www.1dinerpresqueparfait.com) qui sera au cœur de mon analyse dans les deux autres parties de mon étude. Elle n’est likée que par 48 personnes (contre 317000 pour la page officielle) et les posts ne sont pas particulièrement commentés. Généralement le CM (on peut penser qu’il s’agit également de l’administrateur du forum non officiel, Fabrice) questionne les télénautes afin que ceux-ci expriment leur avis sur le dîner (ces extraits ne sont pas issus de la semaine d’émission suivie sur le reste de ma veille analytique puisqu’aucun post n’a été mis en ligne à ce moment-là) : « Cindy Lopes a fait un dîner geisha. Ce dîner vous a-t-il séduit ? », et surtout, invite les télénautes à venir s’exprimer sur le forum : « Vous avez loupé le dîner de Stéphanie ? Ne loupez pas les commentaires des membres du forum ! ». De plus, à chaque post un lien renvoyant au forum est joint. On retrouve donc en fait, le même type de post sur cette page liée au forum non officiel que 29
  • sur la pageFacebook officielle gérée par M6 : les avis des télénautes sont certes parfois demandés, mais les posts renvoient surtout toujours à un autre site (le forum non officiel ou le site de M6 consacré à UDPP) grâce à un lien hypertexte. On est donc davantage dans une promotion d’une autre plateforme virtuelle que dans la volonté réelle de créer une réception collective virtuelle sur ce réseau social. D’ailleurs, les téléspectateurs ne commentent pas les publications. Une différence par rapport à la page officielle est cependant à noter : la modération est plus souple puisque sur cette page, les télénautes peuvent s’exprimer librement sur le mur, sans être obligés de répondre à un post en particulier. Ces posts spontanés de téléspectateurs restent rares mais concernent généralement certains aspects de l’émission : « pq certain candidat donne des notes basses pour gagner ? ». Le CM prend soin de répondre à chacun de ces posts spontanés qui peuvent d’ailleurs entraîner une courte discussion autour de ces aspects de l’émission et de son évolution générale. Page Facebook « Un dîner presque parfait – Entreprise locale » Cette page est likée par 323 personnes, son but y est indiqué dans le premier post (qui date de 2008) de la CM qui semble être une fervente téléspectatrice de l’émission : « Pour tous ceux qui regardent tous les soirs où qui l’enregistre parce que ça donne un max d’idées ». Cette brève présentation est source d’interrogations : est-ce une page pour rassembler des fans de l’émission et en discuter ensemble ? Est-ce davantage pour partager des idées culinaires ? Ces interrogations resteront sans réponse car l’activité de cette page est très réduite, on ne trouve qu’un seul post en 2008 de la CM remerciant les personnes ayant liké sa page (« Merci à tous ceux qui sont devenu fan, je connais mon heure de gloire ! Guillemette ») et un post datant du 3 juin dont le lien avec la thématique de la page reste difficile à cerner : « saluuuuuut les friends ! love ca va mes cœurs jvous aime vous me manquez ». Si l’on pouvait donc s’attendre à une page Facebook permettant davantage de créer un public à part entière parmi les téléspectateurs de l’émission, ce n’est en tout cas pas le résultat visible. Page Facebook « Un dîner presque parfait – Musicien Groupe » Cette page est likée par 5368 personnes et s’il y a un peu d’activité, celle-ci reste très limitée. On note seulement quelques posts depuis 2008 tels que : « Bonsoir, c’est quoi ce cirque de passer cette émission à 16h ? Ca va durer longtemps ? On bosse à cette 30
  • heure  », « Haicha critike bien martine alor ke ca a l air bn on vera si haicha sera mieu jvai bien critiker con el a fait », « Vous êtes fan de TOP CHEF, l'émission culinaire de la chaîne M6 ? J'ai eu le grand plaisir d'interviewer une des candidates, Stéphanie : une femme chef épatante. Elle se livre en exclusivité pour le CyberMag et nous raconte son parcours... Découvrez l'interview exclusive ! ». Les posts sont donc assez décousus et ne suscitent de plus, que peu voire pas du tout de commentaires. Par ailleurs, il ne semble pas y avoir véritablement de community manager sur cette page, les télespectateurs viennent s’exprimer librement, que ce soit pour des réclamations, des opinions, ou encore la promotion de pages personnelles ou le partage de liens. Page Facebook « Pierre Jennifer ‘Un dîner presque parfait’ » Il y a finalement peu de pagesUn dîner presque parfait créées par des téléspectateurs fidèles de l’émission. La plupart des likes sont destinés à la page mise en place par M6, on a ensuite une ou deux pages « concurrentes », vues précédemment, mais très peu alimentées et actives. On trouve par contre quelques pages consacrées aux candidats. Cela peut être une initiative de fan mais c’est assez rare, contrairement à Top Chef par exemple. Cela s’explique probablement par le fait qu’en une semaine de compétition, les téléspectateurs n’ont pas véritablement le temps de s’attacher aux candidats et la dimension fanatique n’a donc pas le temps de naître. Une page de candidat a été créée par la candidate elle-même, ayant participé à UDPP diffusé en mars 2013. La page a été likée par 286 personnes et sa fonction est précisée dès le premier post : « Voilà une page sur laquelle je publierai tous les événement en lien avec l’émission ». C’est principalement la CM, et donc la candidate, qui s’exprime sur cette page. Elle a tout d’abord partagé de multiples photographies du tournage de l’émission ainsi que des articles de presse à ce sujet. Les posts ne sont pas forcément beaucoup commentés mais néanmoins assez largement likés puisqu’on est à une moyenne de 10 likes par photographie et certaines dépassent les 30 voire 60 likes. La candidate en profite également pour transmettre des remerciements : « Je voulais dire un "grand MERCi" a tous ceux qui me soutiennent! Parents, famille, amis, anonymes! Votre soutient et vos commentaires gentils et bienveillants sont très précieux et j'espère ne pas vous décevoir! ». C’est à ce post que répondent le plus les usagers ayant liké la page : 31
  • « Tu es vraiment unique, jte kiff !!! », « Tu rigole tu gère sista !!! Et le pire c’est que tu reste toi-même ». La candidate continue à alimenter le mur même après sa prestation sur M6, mettant de nombreuses photographies de ses réalisations culinaires. Elle annonce également l’ouverture de son restaurant. Certains télénautes fidèles à l’émission sont également venus sur la page directement pour lui adresser leurs félicitations : « Vous nous avez fait passé une excellente semaine, bravo pour votre repas, je vais refaire votre entrée. L’ambiance était bonne ça change des semaines précédentes ». Néanmoins la majorité des posts de félicitations vient de proches : « ta gere grave jeni ce soir on edt reste fixe devant la tele sa fait bizar de tz voir a la tele !!   », « Je suis fan de toi meuf !!! ton menu c’est de la boulette  et ça fait plaisir de revoir ta tête vraiment gros bisou ». Cette page Facebook s’éloigne donc d’une page Facebook réunissant des téléspectateurs voire un groupe de fans d’UDPP, il s’agit davantage de la page d’une personnalité dont le but est de faire connaître son activité à son public. Ces différentes pages non officielles Facebook consacrées à UDPP permettent donc de faire ressortir la primauté de la page officielle : c’est incontestablement la plus likée, et surtout la plus active. On note par contre que le caractère non officiel de ces différentes pages n’entraine pas d’échange plus marqué entre les téléspectateurs qui laisserait penser à une réception collective à distance, et ce malgré une modération plus souple et donc une plus grande liberté d’expression des usagers de Facebook venant sur ces pages. On remarque même une similitude entre la page Facebook officielle gérée par M6 et la page Facebook reliée au forum non officiel www.1dinerpresqueparfait.com : les deux pages servent en grande partie à renvoyer vers une autre plateforme virtuelle.A ce stade de l’analyse, il semblerait donc que Facebook soit effectivement une plateforme virtuelle utilisée par les télénautes d’UDPP pour une recherche de « bonus » de l’émission ou de complément pratique à la réception, et que si le caractère officiel influe probablement sur l’activité de la page (un CM est payé pour l’alimenter) et sur le nombre de personnes y participant, il n’impacte pas le type d’échange et de réception online que l’on peut y trouver. c) L’impact du contenu télévisuel sur la réception online 32
  • Je me suis jusqu’alors surtout intéressée à la structure et l’influence des posts du CM ainsi qu’à la forme des commentaires, en relation avec le caractère officiel de la page Facebook d’UDPP créée et gérée par M6 (plus précisément par le groupe M6 Publicité Digital). Néanmoins, les éléments liés à la forme du réseau social ne peuvent pas suffire à eux-seuls pour analyser la réception online des usagers de Facebook également téléspectateurs d’UDPP, il convient par ailleurs de lier les commentaires au contenu de l’émission télévisée. Au cours de mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, j’avais pu souligner un certain nombre d’éléments de ces programmes télévisés, souvent mis en avant par les téléspectateurs que j’avais interrogés21. Ainsi, j’avais remarqué que la dimension culinaire était, sans étonnement, au cœur des discours des téléspectateurs : tant pour le plaisir des yeux, l’envie d’apprendre, ou encore d’avoir l’eau à la bouche. De plus, les candidats représentaient un attrait essentiel pour les téléspectateurs : entre attachement, jugement lié à l’aspect compétitif de l’émission, et importance de la personnalité des candidats permettant une émission avant tout divertissante, le casting des émissions culinaire avait un véritable impact sur le plaisir que les téléspectateurs éprouvaient en regardant leur programme télévisé. J’ai donc cherché à savoir, à travers la veille qualitative que j’ai menée pour cette étude, si ces mêmes caractéristiques de l’émission ressortaient dans la réception online des téléspectateurs et si elle avait un impact sur leur usage de la Social TV. Tout d’abord, la dimension culinaire est effectivement ressortie de mon analyse de veille. Rappelons en premier lieu le sondage mis en ligne le 6 juin, qui indiquait que les télénautes souhaitaient avant tout pouvoir trouver des recettes – les plus détaillées possibles - sur la page Facebook de l’émission, renforçant ainsi la dimension culinaire de cette émission qui ne représente pourtant qu’un tiers de la notation sur laquelle est basée chaque semaine de compétition d’hôtes. Ensuite, les téléspectateurs se font souvent critiques culinaires afin de juger de la qualité du repas servi, n’hésitant pas à faire part aux autres télénautes de leurs connaissances en cuisine : « pour info : la recette de la Poutine est un plat qui a été inventé par les étudiants quebecois. Ce sont des frites, recouvertent de fromage fondu (cheddar), puis de sauce barbecue ! Ecclésiate... comment dire … un extra terrestre !!! ». 21 Blandin Eve-Anaelle, Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles. Mémoire de Master 1 en Communication, culture et Institutions, Sciences Po Lyon, Lyon, 2012. 33
  • Ils discutent également les recettes que le CM met en lien avec son post sur l’émission du soir, demandant des précisions ou critiquant le manque de détail de certaines recettes : « super son repas !! mais combien d’œufs et de chocolat pour la mousse ? », « son repas super, mais en ce qui concerne sa recette de carré d’agneau, une cuisson n’est pas une recette ». Ces commentaires confirment d’ailleurs que les téléspectateurs prêtent une attention particulière à ces éléments donnés en complément par la chaîne – ils viennent ici pour récupérer ce qu’ils n’ont pas eu le temps ou n’ont pas souhaité noter pendant la diffusion de l’émission, c’est-à-dire la recette et la technique réaliser un plat préparé par un candidat. De plus, on constate que ces téléspectateurs regardent également l’émission pour en tirer un apprentissage culinaire ou pour que celle-ci soit une source d’idées pour leurs prochaines réalisations en cuisine puisque dès le lendemain de la diffusion ils souhaitent avoir des précisions sur les recettes. Ces usagers de la Social TV se mettent parfois dans la peau des invités du dîner, et jugent alors les plats non seulement en fonction de leurs goûts : « sans plus, l’oignon pas trop ma came », mais également comme s’ils avaient eux-mêmes dégusté les plats : « très bon repas ». On trouve bien souvent de courts commentaires, par lesquels les téléspectateurs viennent simplement donner un sentiment d’appréciation, qui pourrait presque correspondre à un simple like de post : « rhooo oui », « yes trop bien », « oh yes yes yes ». Ces commentaires, qui traduisent donc un ressenti plutôt qu’un avis véritablement argumenté entraînant une discussion plus large, ne sont pas sans rappeler ce que Peter Larsen (2010) évoque dans son article consacré aux internautes venant s’exprimer sur un site consacré à la série TV Grey’s anatomy. En effet, Peter Larsen (2010) souligne que parmi ce que l’on peut lire dans les discussions des internautes, il n’est pas rare de trouver des messages rapides et n’engageant pas véritablement à la discussion, mais par lesquels les internautes souhaitent simplement exprimer un plaisir ou une déception suite à la diffusion du dernier épisode. La personnalité des candidats a aussi toute son importance dans la réception online des téléspectateurs d’UDPP. Le candidat Norbert – candidat révélé dans Top Chef, particulièrement charismatique car doté d’un franc parlé et d’une certaine vulgarité assez inhabituels chez des candidats d’émissions culinaires aussi professionnelles que Top Chef – est ainsi à l’origine de nombreuses remarques de la part des téléspectateurs, sa personnalité pouvant parfois 34
  • susciter l’envie de regarder l’émission : « ahh faut pas que je loupe je kiff Nobert », ou au contraire agacer : « un top chef au top de la vulgarité », « Norbert un peu pénible ». D’ailleurs, le caractère de certains candidats laisse songeurs certains téléspectateurs qui se projettent alors à la place des autres invités : « je me suis éclaté, mais j’aurais pas mangé chez lui », « moi j’irais bien manger chez lui avec Norbert juste pour rire un bon coup ». Enfin, même pour une émission comme UDPP dans laquelle les téléspectateurs ne suivent les candidats que pendant une semaine, un attachement peut déjà avoir lieu et les usagers de la Social TV n’hésitent pas à se servir de Facebook comme support pour défendre un candidat plutôt qu’un autre : « je préfère voir un ecclésiate qui ne sais pas cuisiner et fait ce qu'il peut (même si c'est un canular) que ces espèces de proutprout m'a tu vu avec leurs grande baraque qui en foute plein la vue et se la pète ». Mais je souhaite justement m’arrêter un instant sur ces commentaires de défense des candidats car ceux-ci montrent combien le contenu télévisuel influence la réception online des télénautes, et permet également de voir s’affronter des visions et des attentes différentes de cette émission télévisée. Dans son article consacré à la réception online des téléspectateurs de Grey’s anatomy, Peter Larsen (2010)note que les internautes« write primarily about the latest episode, the twists and turns of the narrative, the reactions of the fictional characters, but in some cases they engage in more open discussions of the show in general or of certain recurring themes 22». Nous verrons tout au long de ce mémoire que l’on retrouve le même processus chez les télénautes d’UDPP. Voici donc tout d’abord comment cela se caractérise sur la page Facebook officielle de l’émission. Si les thématiques récurrentes de l’émission reviennent tant dans une réception « réelle » que dans la réception online des usagers de Facebook, on constate que ces simples commentaires prennent davantage la tournure d’une conversation orientée sur le jugement de l’émission en général et de son évolution. Ce tournant est impulsé par le contenu télévisuel. En effet, au cours de cette semaine d’UDPP, deux « péripéties » ou caractéristiques de cette semaine d’émission vont particulièrement influencer les discours des téléspectateurs sur la toile. Tout d’abord, alors même que l’émission est définie comme une compétition culinaire entre des amateurs, l’un des candidats de la semaine à laquelle je me suis intéressée, 22 Larsen Peter, « The grey area. A rough Guide : television fans, internet forums, and the cultural public sphere » dans Relocating Television : television in the digital context, Edition Jostein Gripsrud, Routledge, Londres, 2010, p160. 35
  • Ecclésiaste, s’est révélé être un piètre cuisinier, enchaînant bourde sur bourde, et proposant un repas dont la qualité gustative, technique, et visuelle, frôlait vraisemblablement le ridicule. Cependant, ce candidat avait également la particularité d’être particulièrement bon-vivant, préférant rire de sa médiocrité plutôt que d’en faire une source d’angoisse. Sa chaleureuse personnalité et sa facilité à rire de ses erreurs furent communicatives, puisqu’au final tous les invités se sont perdus en éclats de rire et moqueries amicales, donnant le sentiment d’une soirée plus qu’agréable. Dans un second temps, c’est le résultat final qui fut inhabituel. En effet, deux candidates (Laury et Odile) sont arrivées à égalité, remportant donc toutes deux le titre de « meilleur hôte de la semaine ». Cette situation est certes rare mais elle ne prêterait pas en elle-même à un véritable débat, alors que c’est pourtant ce qui s’est passé sur les plateformes d’échange consacrées à l’émission. Les deux candidates, si elles ont toutes deux présenté un repas apprécié pour sa technique, son originalité, et sa saveur, tant par les invités que par les télénautes – du moins autant qu’ils pouvaient en juger depuis leur poste de télévision -, n’avaient pas du tout le même comportement. Laury se montrait beaucoup plus critique qu’Odile à l’encontre des autres repas et candidats de la semaine, et s’était de plus fait aider par son père pour ses préparations culinaires. Au contraire, Odile semblait beaucoup plus habituée à cuisiner des repas travaillés, et si elle semblait assez sûre d’elle au premier dîner, son comportement s’est considérablement adouci au court des autres dîners, la rendant au final humble et particulièrement sympathique. Si la seconde péripétie a davantage fait l’objet de débats sur les forums de discussion, la première – la soirée d’Ecclésiaste - a nettement influencé les discours des téléspectateurs sur Facebook. Elle fut d’abord révélatrice de ce pour quoi beaucoup de téléspectateurs usagers de Facebook semblent regarder l’émission. UDPP est, comme j’avais pu le démontrer lors de ma précédente étude, un programme de TV réalité où la dimension de divertissement est particulièrement importante. Une des téléspectatrices avec qui je m’étais entretenue, Andréa, m’expliquait ainsi que ce qui lui plaisait le plus dans UDPP était « de voir comment des gens qui ne se connaissent pas du tout, à la fin de la semaine, peuvent se lier d’amitié ». De même Fabrice, l’administrateur du forum non officiel www.1dinerpresqueparfait.com , pourtant passionné de cuisine, me confiait alors que je lui demandais ce qui lui plaisait le plus dans les émissions culinaires : « et puis c’est un peu le côté TV réalité hein, faut pas se leurrer, voilà c’est voir des personnes, essayer de voir comment elles se comportent ». Et Daniel de conclure « la TV réalité c’est un inconvénient, 36
  • mais c’est aussi parfois un avantage, parfois c’est rigolo ». Ce côté « rigolo » d’UDPP est incontestablement quelque chose d’également recherché par les téléspectateurs s’exprimant sur Facebook : ils regardent la télévision avant tout pour se divertir, et en cela, le dîner d’Ecclésiaste a parfaitement répondu à leurs attentes, comme ces commentaires en témoignent : « j'ai bien rigolé !!! des crevettes au desser ??? ca avait l'air d'un canular !!!! mais c'était drôle ! », « c'était trop drôle ! », « MDR !!! Excelland, grandiose ! », « nous étions pliés de rire !! c'était ouf, canular ou pas, on n'a pas zappé : c'était un moment anthologique de m6 ! ». C’est d’ailleurs ce type de commentaires, soulignant le plaisir d’un moment télévisuel divertissant avant tout, qui prime parmi les commentaires répondant au post du CM concernant le repas d’Ecclésiaste. Néanmoins, si le divertissement offert pendant ce dîner a su séduire les téléspectateurs usagers de Facebook, il a également pu éveiller leurs soupçons : certes l’ambiance du dîner est l’une des composantes d’UDPP, mais un candidat misant à ce point sur l’ambiance et bien incapable de cuisiner, ne serait-ce pas un peu louche ? En effet, ce dîner pour le moins inhabituel est à l’origine d’une véritable discussion se transformant en enquête chez les usagers de la Social TV. Beaucoup d’entre eux cherchent à mettre à jour les rouages de l’émission, les éventuelles mises en scène qui se cachent derrière ce qui leur est montré. C’est là une caractéristique que j’avais également déjà mis en avant en étudiant la réception des émissions culinaires actuelles, et qui s’affirme chez les téléspectateurs venant s’exprimer sur la toile, alors même que le contenu télévisuel les y encourage : « émission de plus en plus trafiquée ». Cette caractéristique – contrairement à celle du divertissement avant tout – est même créatrice de quelques échanges plutôt qu’à de simples avis sans suite : « oui je pense aussi que l’émission est fabriquée avec des trublions et hier c’était vraiment limite », « soyez pas mauvaises langues, c’était drole même si c’est ‘trafiqué’ j’ai passé un bon moment  ». Les usagers de Facebook vont même jusqu’à réfléchir ensemble aux indices qui pourraient révéler la supercherie (c’est-à-dire le fait qu’Ecclésiaste soit en fait un acteur engagé par la chaîne) : « le batiment où il demeurait ça se trouve ou ? Et quel origine » donne lieu à la réponse d’un autre télénaute « du même avis qu’angélique, de toute évidence cet appart n’était pas le sien ». On se rapproche donc plus, grâce au contenu télévisuel, d’une réception collective a posterioriprenant la forme d’une analyse de l’émission, chaque télénaute permettant d’étayer un peu l’analyse en faisant part des indices qu’il a pu repérer. Si ces téléspectateurs usagers de la Social TV peuvent facilement se prêter au jeu du téléspectateur expert et certainement pas dupe des rouages de la production, cet inhabituel 37
  • dîner est également à l’origine de vives critiques envers l’émission en elle-même, certains téléspectateurs voyant là l’exemple même d’une émission culinaire ayant pris un tournant burlesque qui leur déplait fortement : « c'était abusé … La prod M6 se moque du monde .. et avant j'aimais bien cette émission. Je trouve ça pourri... »(à noter qu’ici, l’usager rejette la faute sur M6, se sentant presque trahi par la chaîne en étant ainsi pris pour un simple amateur de divertissement à tendance burlesque), « maintenant chaque semaine ya limite un neuneu dans l'émission si c pas que des prouts prouts, je loupais pas d'émission AVNT mais maintenant ça me dérange pas de pas les regarder ». Les téléspectateurs se servent donc du dîner d’Ecclésiaste pour argumenter leur point de vue quant à l’évolution d’UDPP : il semblerait que le casting soit de plus en plus recherché pour que les candidats soient « originaux », perdant ainsi la simplicité, la proximité et le réalisme qu’offrait l’émission à ses débuts. Ce constat mène alors à une réflexion sur les candidats d’UDPP en général, chacun défendant tant un candidat que sa propre vision de l’émission, ce qu’il en attend : « je préfère voir un ecclésiate qui ne sais pas cuisiner et fait ce qu'il peut (même si c'est un canular) que ces espèces de proutprout m'a tu vu avec leurs grande baraque qui en foute plein la vue et se la pète » (21 likes), « même si c'est du n'importe quoi ça change des soirs où il y a des personnes hyper méchantes » (4 likes), « au moins ça change des critiques plus ou moins méchantesdes candidats à peine polis qui laissent leur assiette parce que un peu trop salée » (10 likes). Ces commentaires, clairement liés au contenu télévisuel, révèlent deux choses : - Tout d’abord, la personnalité chaleureuse du candidat l’emporte sur ses compétences culinaires car elle permet au téléspectateur de passer un bon moment devant son poste de télévision ; - L’attachant Ecclésiaste permet de contraster avec certains aspects récurrents de l’émission qui déplaisent à ces téléspectateurs : les candidats sont, semblent dire ces télénautes, souvent là pour gagner avant tout et n’hésitent alors pas à faire exprès d’être particulièrement difficiles à satisfaire. Mais si ces commentaires sont largement likés, d’autres réfutent ce point de vue et n’hésitent pas exprimer leur agacement de voir une émission culinaire telle qu’UDPP ne plus se centrer sur la cuisine. Ces inconditionnels de la belle cuisine ne sont pas majoritaires parmi les usagers de Facebook et ils ne peuvent que difficilement l’ignorer puisque les échanges s’enveniment rapidement entre ces téléspectateurs aux attentes différentes d’une émission de TV réalité culinaire: « un jeune homme avec un beau naturel, comme on aimerait en voir un peu plus dans cette émission. Cela change des concurrents méprisant, qui se la joue sans en avoir les moyens......... Comme certains posteurs sur cette conversation d'ailleurs ;-) » (2 likes), « nul en cuisine, nul en cuisine et vous que faisiez-vous à 21 ans ? Et maintenant, cuisinez-vous à la perfection ? J'en doute fortement ! Ceux qui critiquent ou ne sont jamais content, sont ceux qui bouffent de la merde chez eux ! ». Ce que l’on remarque donc en analysant les commentaires liés au dîner d’Ecclésiaste, c’est qu’il y a beaucoup plus d’échanges entre les usagersque dans ceux suivant les 38
  • posts liés aux dîners des autres candidats. En effet, si les commentaires sont tout d’abord plus nombreux pour ce dîner en particulier, on constate également que les usagers Facebook se lisent beaucoup plus les uns les autres : en témoignent les réponses nominatives dont quelques commentaires prennent la forme, et le fait que les commentaires soient souvent likés par plusieurs autres téléspectateurs. Il semble même qu’une conversation parvienne à se mettre en place afin de construire une réflexion commune et mettre à jour les rouages de la production, ce qui n’est pas sans rappeler – bien qu’à un niveau plus faible, le format du réseau social ne permettant guère d’envolées lyriques dans les commentaires - ce que Peter Larsen écrit à propos des télénautes venant discuter de Grey’s anatomy sur la toile : « by writing in these spaces viewers try to develop an understanding of certain ambiguous events or characters in the narrative universe. In many cases they explicitly call on other participants to help them, and the threads often develop into long discussions of textual details 23». Ce que l’on apprend également grâce à la veille qualitative de ce réseau social pendant cette semaine d’émission, c’est que le contenu télévisuel peut être à l’origine d’un affrontement entre les usagers de la Social TV ; non seulement lorsque les préférences entre les candidats se font entendre, mais aussi et surtout lorsque ce sont des visions et des attentes de l’émission qui s’exposent et s’opposent. Alors même que les télénautes de Grey’s anatomy ne vont pas hésiter à critiquer le manque de réalisme de la série, une caractéristique et surtout une attente essentielle pour eux dans cette série24, les téléspectateurs d’UDPP usagers de la Social TV vont eux s’avouer déçus voire agacés que la cuisine ne soit plus la dominante de cette émission, ou vont au contraire apprécier que l’ambiance des dîners prime sur la qualité du repas, leur permettant alors de passer un moment télévisuel divertissant. C’est d’ailleurs le fait même que des visions opposées de l’émission se rencontrent qui explique que les échanges prennent davantage la forme d’une discussion, et en particulier d’une discussion animée allant parfois jusqu’à s’envenimer un peu. A travers la réception online des téléspectateurs usagers de Facebook, on retrouve bien ce que le rapport France Télécom sur « l’entrelacement des médias dans la constitution des publics de Loft Story »soulignait : « Internet s’avère être un dispositif idéal 23 24 Larsen Peter, Ibid., p.161 Larsen Peter, Ibid. 39
  • puisqu’il est à la fois support de conversations et ressource d’information 25». On constate sur le réseau social qu’est Facebook que de prime abord, l’usage que font les téléspectateurs de ce média social est pratique : ils viennent chercher un complément pratique à leur réception comme des recettes de cuisine ou des informations sur l’émission – ce à quoi répond parfaitement la page officielle d’UDPP. Mais lorsque l’émission prend un tournant inhabituel, que des candidat se distinguent et provoquent chez les téléspectateurs des réactions très différents, le réseau social fait ressortir les visions et les attentes que chacun lie à l’émission, et devient alors le support de conversations, pouvant aller de l’enquête, à l’analyse de l’évolution du programme télévisé, en passant par la défense de la primauté de certaines valeurs liées à la qualité d’un hôte participant à UDPP. 2) La réception online des usagers de Twitter a)L’importance de la structure du réseau social Analyser la réception online des téléspectateurs d’UDPP sur Twitter, c’était avant tout considérer la structure de ce réseau social, bien différent de Facebook. Comme je l’ai expliqué en introduction, trouver des traces des expressions des usagers de Twitter, téléspectateurs d’UDPP ne fut pas chose aisée. Twitter est ce que je qualifierais de réseau social « de l’instant », il permet à des internautes d’exprimer une pensée, un sentiment, une action, à un moment donné. L’usager de Twitter ne va pas décider de faire partie d’une communauté d’internautes comme pour affirmer une caractéristique personnelle, s’insérer dans un groupe de fans ou de personnes ayant le même hobby, au contraire d’internautes s’intégrant à des « groupes Facebook », « likant des pages Facebook » dédiées à leurs goûts ou loisirs, ou encore en s’inscrivant sur des forums de fans, par l’intermédiaire desquels ils marquent ainsi un trait personnel constitutif de leur personnalité. Avec Twitter, les internautes affirment également un trait personnel, un goût, ou une pratique plus ou moins habituelle, mais seulement à un instant T, et individuellement. Ils ne vont pas s’exprimer sur un groupe préalablement construit, ils s’expriment d’eux-mêmes, sur leur propre fil Twitter, puis associent cela à un hashtag, permettant, seulement à ce moment-là, de les associer à une communauté plus large. Dès lors, il s’avère plus difficile de trouver une plateforme commune où tous les commentaires – et dans ce cas, les tweets – des téléspectateurs d’UDPP sont rassemblés, afin de les analyser. J’ai commencé, sans doute un peu naïvement, par le fil Twitter officiel d’UDPP, pensant que de la même façon que sur Facebook je pourrais retrouver tant les tweets issus du CM de M6 que ceux des téléspectateurs ; je n’ai trouvé que la moitié que ce que j’attendais. Sur le fil Twitter officiel 25 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, L’entrelacement des médias dans la constitution des publics de Loft Story, Rapport France Telecom R&D, 2003, p.30 40
  • d’UDPP, on retrouve bien les tweets du CM de M6. Après avoir analysé la page Facebook officielle de l’émission, on ne peut d’ailleurs que noter un certain manque d’originalité dans les tweets puisque ceux-ci sont en fait les mêmes que les posts du CM de la pageFacebookd’UDPP, tant dans la forme que dans le fond. On retrouve également deux tweets par jour en règle générale : l’un relié au repas diffusé la veille, l’autre mettant davantage en avant une recette de cuisine, et au gré des envies du CM – ou plus probablement de ce qui a été décidé lors de la réunion hebdomadaire du service communication de M6 Publicité Digital – une recette supplémentaire (« Découvrez notre délicieuse recette des tuiles aux amandes et nos astuces pour qu’elles soient croustillantes ! »)ou un jeu permettant de gagner des ustensiles de cuisine ou des produits culinaires d’exception («Un dîner presque parfait vous propose de gagner du caviar ! N’hésitez plus et tentez votre chance ! ») . On retrouve également un lien hypertexte à chaque tweet. De prime abord on s’attendrait à être renvoyé, de la même façon que sur Facebook, au site de M6 dédié à UDPP, mais cette fois c’est à la page Facebook que nous sommes renvoyés, et plus précisément au post du CM sur le même sujet : On a donc pour cette émission télévisée, un véritable cheminement entre les différentes plateformes virtuelles : Twitter renvoyant à Facebook, lui-même renvoyant au site M6 dédié à UDPP. 41
  • Sur ce fil Twitter officiel, aucune expression de téléspectateur n’est visible, seul le community manager s’exprime, si bien qu’il n’est possible ni de parler d’une réception collective par l’intermédiaire de ce fil Twitter, ni même d’un complément à la réception du téléspectateur puisque rien ne nous permet de préciser la façon dont les téléspectateurs usagers de la Social TV conçoivent et utilisent ce fil Twitter. Pour en savoir un peu plus sur les téléspectateurs d’UDPP également usagers de Twitter, il me fallait donc trouver une autre solution. C’est en fait en recherchant un hashtag commun que j’ai pu retrouver les usagers de Twitter se plaisant à commenter sur la toile l’émission UDPP. J’ai donc réalisé une veille sur deux hashtags : #UDPP et #Undînerpresqueparfait. En regroupant tous les tweets des usagers de Twitter tagués de l’un de ces hashtags, on trouve tant de télénautes donnant un avis sur l’émission et le repas qui est en train de se dérouler, que d’usagers de Twitterse servant de ce hashtag (qui prend alors la forme d’un code à une référence télévisuelle partagée) pour illustrer une soirée entre amis qu’ils ont personnellement réalisée et qui n’a donc pas de rapport avec ce qui est diffusé à la télévision à ce moment-là. Le problème de cette recherche via un les hashtags #UDPP et #Undînerpresqueparfait était par contre que je ne pouvais pas retrouver trace de ce qui s’était dit sur la semaine d’UDPP sur laquelle j’ai basé le reste de ma veille. En effet, il semblerait que sur Twitter, les tweets des usagers ne sont pas gardés lorsque l’on suit simplement un hashtag commun : on passe de juin 2013 à décembre 2012 dans les dates des tweets rassemblés par ce hashtag. D’ailleurs, même les tweets les plus récents ne sont pas conservés très longtemps : quand on regarde sur les épisodes précédents, que très peu de tweets apparaissent, alors même qu’en observant les tweets au moment où l’émission est diffusée, ceux-ci sont assez nombreux. On ne peut retrouver des tweets d’usagers qu’en suivant leur fil twitter personnel, ce qui n’était pas réalisable puisque je ne m’intéressais pas à des téléspectateurs en particulier mais bien au public d’UDPP sur Twitter. J’ai donc décidé de faire une veille des usagers de Twitter téléspectateurs d’UDPP, au moment de la diffusion de quelques émissions, puisque c’est uniquement à ce moment-là qu’il était possible de lire les télénautes d’UDPP. Ces complications méthodologiques sont néanmoins source d’apprentissage. Le rédacteur en chef du site « La Tv connectée », Laurent Amar (2012), explique : « On constate sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter que la recommandation est un puissant levier pour populariser des programmes. De même, le phénomène du « double screening » a émergé ces derniers temps avec des téléspectateurs qui regardent une émission et commentent sur leur tablette via Twitter 26». Pour ce qui est de la première partie de cette citation, concernant la recommandation comme « levier pour populariser des programmes », il m’est jusque-là difficile d’en juger. J’ai pu noter jusqu’à présent que cette recommandation existait sur Facebook, mais avant tout issue du CM qui 26 Amar Laurent, cité dans un billet du blog http://www.leblogducommunicant2-0.com/2012/06/06/lecran-tvse-connecte-au-social-les-telespectateurs-aussi/ rédigé par Cimelière Olivier, 2012 42
  • se sert donc des réseaux sociaux pour populariser l’émission en insistant sur les éléments forts de la semaine à venir (en l’occurrence pour la semaine à laquelle je me suis intéressée, la présence de Norbert Tarayre), les téléspectateurs eux ne semblaient pas venir sur une quelconque page FacebookUDPP pour recommander l’émission. Cela paraît néanmoins logique, là encore compte tenue de la structure de la média social qu’est Facebook : ma veille ne me permettait que de retrouver les expressions de téléspectateurs faisant la démarche de liker une page Facebook rattachée à l’émission et donc de s’engager ainsi dans une communauté de téléspectateurs parmi les usagers du réseau social – ils n’allaient dès lors pas recommander une émission à un public qu’ils savaient déjà conquis puisqu’également présent sur cette page. Par ailleurs, il m’était impossible de savoir si des usagers recommandaient spontanément à leur « amis Facebook » l’émission, n’étant pas moi-même « amie » avec chacun d’entre eux. En ce qui concerne la recommandation sur Twitter, elle fait partie de mon hypothèse de recherche pour ce réseau social mais je m’attacherai à la questionner sous peu, lorsque j’aborderai les tweets dans leur contenu et non plus seulement la structure du réseau social. Mes complications méthodologiques avec la veille Twitteront néanmoins permis de démontrer que ce qui est propre à ce réseau social est l’expression en direct de la diffusion de l’émission, les télénautes pratiquant alors le « double screening », qu’ils le fassent par l’intermédiaire tablette, d’un ordinateur portable ou encore d’un smartphone. Il semble donc qu’en effet, les usagers de Twitter s’attachent avant tout à « commenter via Twitter » de la même façon qu’ils pourraient le faire avec une personne de leur entourage présente dans la même pièce qu’eux au moment de la diffusion de l’émission. Nous sommes alors véritablement dans l’instant du processus de réception du téléspectateur, et non a posteriori comme c’était majoritairement le cas pour Facebook. Cela suppose dès lors que si le télénaute commente l’émission, il ne recherche pas nécessairement la discussion ou l’échange avec d’autres téléspectateurs usagers de Twitter, les tweets peuvent tout à fait prendre la forme, comme chez les télénautes de X Factor décrits par Anne Jerslev(2010), d’ « affective performances 27». Mais pour savoir cela, il est maintenant temps d’analyser ces tweets dans leur contenu. b) Le statut hybride public / privé du tweet En analysant ce que disent les téléspectateurs d’UDPP dans leurs tweets, on constate tout d’abord qu’ils pratiquent le double screening pas tant pour recommander l’émission que pour tout simplement dire qu’ils la regardent, en ce moment même : « sous UDPP », « UDPP TIME », « UDPP », « nw UDPP shame », « Ils regardent tous SS7, moi je matte UDPP », « Je regarde UDPP ». Rien qu’en regroupant ces quelques tweets, on constate qu’il y a un vocabulaire 27 Jerslev Anne,op. cit., p.171 43
  • particulier pour dire que l’on regarde une émission lorsqu’on est un usager de Twitter. Il y a tout d’abord la version la plus académique « Je regarde UDPP », et d’autres permettant de signifier que l’on regarde l’émission : « sous UDPP », « UDPP TIME », « UDPP ». Les usagers de Twitter utilisent donc un vocabulaire qu’ils considèrent partagé par tous les utilisateurs du réseau social, et on peut dès lors penser que ce réseau en particulier est en effet souvent utilisé en double screening afin de dire quel programme télévisé on regarde au même moment, puisque des expressions particulières – vraisemblablement comprises par tous les usagers - ciblent cette activité : « sous UDPP », « UDPP TIME ». Le fait de simplement dire que l’on regarde une émission à un moment donné – plutôt que d’en regarder une autre ou de faire autre chose – est le premier acte révélant que l’usager de Twitter entre en représentation – pour reprendre les concepts de Goffman (1973) 28 : le télénaute non seulement pratique une activité, mais il la partage à un ensemble d’usagers qu’il connait ou ne connait pas, il assume donc cette activité et l’associe probablement à des valeurs qui lui semblent assez acceptables pour la partager. Il adopte ainsi le rôle qui est attendue dans cette « région 29», Twitter, c’est-à-dire de donner de manière très brève des éléments personnels de la situation dans laquelle on se trouve dans l’instant. Par ailleurs,c’est la façon de dire à l’ensemble des usagers de Twitter qui est le témoin de la façade que le télénaute choisi d’adopter, ce tweet en est un exemple frappant : « nw UDPP shame ». Avec ce tweet, le télénaute ne fait pas que dire aux autres usagers qu’il regarde à ce moment même UDPP, il présente cette activité sous le thème de l’autodérision, il construit sa « face », c’est-à-dire une image de lui-même qu’il s’efforce de véhiculer à travers les interactions sur ce réseau social : oui il regarde bien UDPP, une émission de TV réalité de M6, mais le « shame » montre qu’il est conscient que pratiquer cette activité n’a rien de noble ou d’acceptable. Il montre ainsi qu’il est conscient de la piètre qualité de cette émission de TV réalité et qu’il s’agit donc là plus d’un moment de faiblesse que d’une activité qu’il se plait à exercer régulièrement. En réalité, lorsque l’on analyse les tweets des télénautes au sujet d’UDPP on retrouve très souvent ce mécanisme de représentation, notamment dans la façon dont les usagers de Twitter commentent l’émission : ils se révèlent particulièrement critiques, moqueurs, et donnent l’impression d’avoir pris de la distance avec l’émission, comme s’ils regardaient ce programme au second degré. Prenons quelques exemples de tweets afin d’approfondir cette idée. C’est tout d’abord l’apparence des candidats qui est attaquée : « Christine du dpp, c’est le sosie de Balasko dans gazon maudit », « Au fait question, le passionné de la Corse, c’est un homme ou une femme ? », ou encore « Christine déguisée on dirait Depardieu dans Tenue de soirée ». Les télénautes se montrent également particulièrement moqueurs lorsqu’il s’agit de la façon de 28 Goffman Erving, La mise en scène de la vie quotidienne : 1. La présentation de soi, Paris, Les Editions de Minuit, 1973 29 Goffman Erving, Ibid. 44
  • s’exprimer des candidats : « Les Belges ont vraiment tous cet accent là ? Sérieux ? », « ‘Je suis contente parce qu’il m’a offer des fleurs de couleur’, oui c’est connu des fleurs sans couleur ! », « ‘Un peu fort simpliste’, mets toi d’accord ». Ces internautes, pourtant devant leur poste de télévision à ce moment-là, consacrant donc du temps de leur journée à cette émission, portent un jugement pour le moins négatif envers les candidats, leurs remarques sur le réseau social semblent avoir pour but de tourner en ridicule l’émission qu’ils regardent et les candidats qui y participent, mais surtout de bien montrer au reste des usagers de Twitter, et donc à leur « public 30»,qu’ils n’éprouvent de plaisir devant se programme de TV réalité que parce qu’ils optent pour une réception au second degré. Et ce type de commentaire ne se tarit pas lorsqu’on aborde le comportement plus général du candidat : « Elle regarde en travers de ses lunettes comme une vieille », « Ah le mecs quelle mauvaise foi !! Le truc il est pas cuit et il fait genre « moi je l’aime comme ça » c’est rosé !!! Mais bien-suuuur !! », « Quel bande de crétin ». Critiquer les candidats d’une émission de TV réalité n’a rien de surprenant ou d’inhabituel, en particulier sur des médias sociaux. Ce qui l’est plus en revanche, c’est que ce type de commentaire constitue la majorité de ce qui est dit sur le réseau. En effet, si l’on trouve quelques tweets plus neutres (« Que va-t-elle préparer de bon ? »), ceux-ci sont nettement plus rares. Comment analyser cette différence alors ? Il y a tout d’abord ce mécanisme de représentation qui semble particulièrement exacerbé sur Twitter, sans doute plus que sur Facebook, alors même qu’il s’agit dans les deux cas de réseaux sociaux. Et dans le mécanisme de représentation propre aux téléspectateurs s’exprimant sur Twitter, il semblerait donc que ce soit le rôle de téléspectateur regardant les émissions de TV réalité au second degré, pour s’en moquer, qui soit privilégié. La différence, je l’ai déjà évoquée, réside en le fonctionnement même de Twitter : les usagers ne vont pas s’exprimer dans un groupe ou une page de personnes réunies autour d’un même sujet, ils écrivent depuis une plateforme individuelle –leur fil Twitter- et lient ensuite leur tweet à un hashtag ( #UDPP) permettant seulement à ce moment-là,de les insérer dans une communauté de téléspectateurs. Dès lors, le télénaute ne s’exprime pas seulement au sein et à destination d’un public partageant la même activité télévisuelle que lui, son tweet est à la fois personnel et collectif, au sein de son cercle de proches (personnes suivant son fil Twitter) et du cercle de téléspectateurs qui accompagnent également leurtweet du hashtag #UDPP. Le télénaute doit alors gérer deux types d’interaction (virtuelle, certes), celle avec ses proches, et celle avec d’illustres inconnus dont il ne sait qu’une chose : leur pratique télévisuelle à l’instant présent. Il ne peut donc présenter qu’une « face » pour deux interactions données, ce qui complique considérablement la donne : le public de la représentation des téléspectateurs sur Twitter est beaucoup plus hétérogène que celui sur Facebok. Rappelons de plus que, comme l’explique Brigitte Le Grignou, « que l’on 30 Goffman Erving, Ibid. 45
  • ait vu ou non un programme, en parler c’est aussi affirmer qui l’on est et quelle place l’on occupe dans l’espace social. C’est en ce sens que l’expérience télévisuelle est une expérience à la fois individuelle et collective qui a des enjeux identitaires 31», or le téléspectateur a-t-il toujours envie de s’affirmer en tant que tel au sein de ses proches, qui ne savaient peut-être rien de sa pratique télévisuelle et qui, de plus, ne la partagent pas forcément ? Le téléspectateur a-t-il envie de faire savoir à ses collègues et amis qu’en rentrant du lycée ou du travail, il aime s’installer sur son canapé pour regarder une émission de TV réalité grand public telle qu’UDPP ? Lors de mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, l’une des téléspectatrices que j’avais interrogées, Maryse, m’avait confié qu’elle n’assumait pas regarder l’émission Secret story : « je me dis mon dieu t'as trente ans et tu regardes ça, par exemple tu vois tout à l'heure je te disais 'j'ai regardé par hasard et finalement je me suis fait avoir' donc je pense que ça retranscrit bien le fait que j'assume pas et que quelque part la honte de regarder ça elle est là ». UDPP n’est certes pas une émission à l’image aussi négative que Secret story puisqu’elle a su dépasser et renouveler le genre qu’est la réalité et lui redonner un peu de légitimité32, mais le fait est que parler d’un programme télévisuel c’est assumer faire partie du public. Or, en parler sur Twitter n’est pas la même chose qu’en parler à une personne au cours d’une conversation, c’est l’exprimer de manière presque publique, le reconnaître devant plusieurs dizaines de personnes, dont le jugement de certaines peut avoir plus de valeur pour les télénautes que d’autres, c’est s’adresser à une public dont on ne contrôle pas entièrement la composition. On peut donc penser que c’est cette caractéristique d’un tweet à la fois public et privé, qui est à l’origine de la façade que les télénautes adoptent : le caractère ironique, critique, distancié de la réception que ces télénautes laissent paraître à travers leurs tweets. Une façon de montrer, peut-être qu’ils ne se prélassent pas (voire même, ne s’abrutissent pas) devant ce programme grand public, mais qu’ils le regardent au second degré, qu’ils ont assez de distance avec cette émission pour pouvoir la tourner en dérision. Il y a donc à travers ces tweets acerbes une technique destinée à conserver une même « face 33» pour deux types d’interaction se déroulant au même moment, mais c’est aussi une façon de se distinguer dans le flot continuel de mots qu’est ce réseau social. Au travers de ces tweets ironiques on entraperçoit cette volonté de « faire mouche » de jouer d’ « un bon mot » : « 2 jeunes de 20. 3 femmes de 35/40. Avec décolleté profond pour une… UDPP version porno… ». Plutôt que de simplement dire qu’on regarde UDPP, comme le font quelques usagers de Facebook, les télénautes vont chercher sur Twitter à présenter cette activité de manière plus intéressante, de la valoriser aux yeux des autres, en étant le plus drôle, le plus vif d’esprit, en repérant la faille : « ‘Je suis contente parce qu’il m’a offer des fleurs de couleur’, oui c’est connu des fleurs sans couleur !’ », « ‘La table était particulièrement fade’ genre le mec il a croqué un bout et c’est 31 Le Grignou Brigitte, Du côté du public : usages et réception de la télévision, Paris, Economica, 2003, p.118 Blandin Eve-Anaelle, op. cit. 33 Goffman Erving, op. cit. 32 46
  • dit : ‘Ca manque de sel tout ça’ ». On retrouve donc bien dans ces tweets ce que notait Goffman (1973), le processus de représentation s’accompagne bien souvent d’une valorisation de soi et de son activité. Là encore, le fait qu’on retrouve davantage cette valorisation de l’activité télévisuelle par l’intermédiaire du regard distancié et critique sur Twitter que sur Facebook, tient en le statut tant privé que public du tweet, mais également de son caractère individuel. De la même façon que cette valorisation de l’activité est souvent de mise dans les statuts des usagers de Facebook : si le statut n’est pas public, il reste directement relié à l’individu puisque celui-ci le poste sur son mur et ainsi à la visibilité de tous ses « amis Facebook ». Le tweet lui, est également issu directement de l’individu qui le met à la visibilité de tous sur son fil Twitter, alors même que les téléspectateurs d’UDPP usagers de Facebook que j’ai pu étudier par l’intermédiaire de ma veille ne s’expriment pas directement sur leur mur, ils vont s’exprimer dans un groupe particulier dont l’activité télévisuelle est partagée, tous leurs amis Facebook ne sont pas censés savoir qu’il a posté un commentaire sur UDPP, au contraire des « followers »Twitter de l’usager-téléspectateur de Twitter. Afin de terminer l’analyse des tweets des téléspectateurs d’UDPP, il reste une catégorie de tweet à aborder. Si l’on trouve majoritairement des tweets critiques ou ironiques envers les candidats ou l’émission plus en général, à travers lesquels les télénautes s’efforcent de jouer d’un bon mot mais ne s’impliquent pas véritablement, les tweets davantage marqués par le quotidien, la situation, ou le simple goût de l’usager Twittersont également présents. Après cette analyse des échanges des télénautes d’UDPP sur Twitter, on aurait presque pu oublier que la base même des réactions de ces téléspectateurs était une émission de cuisine. Pourtant,la dimension culinaire ressort à plusieurs reprises dans les tweets étudiés, et on retrouve alors plusieurs aspects de la réception des téléspectateurs que j’avais étudiée l’an passé. Les télénautes, en fins gourmands, se laissent bien souvent séduire par les préparations culinaires qui mijotent dans la cuisine de l’hôte du soir qui reçoit, et par l’aspect des mets qui sont préparés derrière l’écran :« A chaque fois que je regarde UDPP j’ai envie de goûter les verrines alors qu’en faite, j’aime pas ça… ». On retrouve donc l’ « envie de goûter » que j’avais déjà pu souligner l’an passé lorsque Pierrot me confiait : « J’aurais voulu goûter le plat. Même si je suis pas très affuté là-dessus ça me plairait bien de goûter ». Par ailleurs, rappelons que l’émission était diffusée, jusqu’à très récemment et au moment de ma veille, entre 17h45 et 18h45, un créneau horaire souvent destiné à patienter un peu avant le dîner, et donc particulièrement approprié pour mettre en appétit les téléspectateurs, comme l’avait d’ailleurs remarqué Andréa, téléspectatrice interrogée l’an passé : « DDP ils mettent ça juste avant de manger, histoire qu’on ait bien faim. Je pense que c’est quand même stratégique parce qu’on regarde et on se dit en même temps « ah tiens il va falloir que je prépare à manger » et du coup on peut être inspiré par les plats qui font. Après c’est l’heure où on rentre, on allume la tv, on met un truc tranquille et sans prise de tête. ». Or, si l’on en croit les usagers de Twitter, cela fonctionne toujours bien : « UDPP ça me donne trop faim ! ». 47
  • Autre point important, UDPP reste avant tout une émission culinaire dans les discours des usagers de Twitter, puisqu’elle est devenue une référence pour qualifier un repas un peu travaillé : « Franchement, je me mets facile 10 en déco. Faut juste que je progresse en ambiance + photo table ». Là encore, cela n’est pas sans rappeler ce que m’expliquait Maryse l’an passé : « Mais vous voyez moi qui reçois beaucoup, je fais toujours une petite déco de table, ça c'est mon truc hein, j'adore ça, et souvent mes amis me disent "Oh Un dîner presque parfait !" parce qu'il y a la déco quoi. » Cette émission est donc bien devenue une référence partagée par les téléspectateurs plus ou moins ponctuels, qui marquent la qualité d’un repas entre amis – qu’il s’agisse de la cuisine ou de la décoration – rien qu’en accompagnant un tweet d’un #UDPP ou en s’exclamant « Un dîner presque parfait ! » devant une jolie table. Enfin, les tweets repérés au cours de cette veille Twitter ont permis de faire ressortir la dimension de proximité que toute émission de TV réalité se doit d’avoir. J’avais déjà pu montrer lors de mon étude précédente que les téléspectateurs avouant une préférence pour l’émission UDPP plutôt que pour Top Chef ou Masterchef l’expliquaient par l’aspect plus « proche » d’eux que le programme télévisé offrait : « Je regardais plus UDPP parce que le côté sympathique c’est que c’est assez proche de nous, la bouffe […] Dans UDPP t’avais presque l’impression que c’était réel», « La dimension culinaire de l’émission ne vous intéresse pas tellement alors ? Ben pour les trucs d'amateurs si, pour UDPP c'est la cuisine des amateurs. Pour les autres c'est tous mieux que mieux donc à la limite tu regardes si les candidats ont une gueule sympathique, si l'émission a été bien montée et que ça te met en appétit mais bon les plats de toute façon c'est des trucs que tu peux pas refaire. Alors que UDPP il y a un côté plus accessible » (Daniel). En étudiant les remarques des usagers Twitter téléspectateurs de l’émission, j’ai pu comprendre que cette proximité était également l’un des plaisirs auquel ce programme télévisé contribuait. Sur ce réseau social ce n’est pas tellement le côté « accessible » des préparations culinaires qui sont réalisées qui est plébiscité, mais le fait que les candidats soient des personnes « comme tout le monde », qui peuvent en plus être issues de n’importe quelle ville de France puisque chaque semaine l’émission est tournée dans une région française différente. Dès lors, les téléspectateurs peuvent par hasard regarder une émission de télévision où ils connaissent l’un des personnages principaux, chose qui peut être tant source de plaisir que d’agacement mais qui n’en est pas moins un élément important de leur réception puisqu’ils vont jusqu’à le faire savoir aux autres usagers Twitter : « dire que j’en connais une sur UDPP », « Mais nan !! La blonde de UDPP c’est ma prof de danse de quand j’étais petite à l’école de rogerville excellent ». Cet impact de la proximité dans la réception des téléspectateurs d’UDPP m’avait déjà semblé parfaitement identifiable l’an passé en analysant les entretiens réalisés avec Maryse et Véronique: « Et vous voyez là Bourges va passer donc là je regarde, c'est sûr ! (rires) Parce que voilà… Je vais en vacances beaucoup à Argelès et ils ont fait une spéciale camping, donc celle là je l'ai regardée. Vous voyez c'est ça aussi, celui là je le loupe pas parce qu'il y a quelque chose qui accroche plus 48
  • personnellement. », « Là il y a eu une semaine belge, bon j'ai des amis belges donc évidemment je suis un peu curieuse, je regarde ». Ainsi, quelque chose « accroche plus personnellement » lorsqu’une émission de TV met en avant un élément du quotidien des téléspectateurs, qu’il s’agisse de sa ville de résidence, de vacances, ou d’un proche qu’il s’attendait ou non à voir dans cette émission. L’attente est alors plus grande, l’excitation à l’approche et pendant la diffusion de l’émission également, et UDPP remplit alors parfaitement son rôle d’émission de TV réalité : « Le reality show fait aussi la promotion de « Monsieur tout le monde » en fonctionnant à l’implication, et à l’identification jusqu’à la compassion feinte 34». *** Afin de conclure le premier mouvement de ma réflexion sur la réception online des téléspectateurs d’UDPP, il me semble important de confronter mes résultats de veille aux hypothèses de recherche se rapportant aux plateformes virtuelles Facebook et Twitter, que j’avais pu postuler au début de mon enquête. J’avais tout d’abord postulé que Facebook permettait un lien plus direct avec la production, impliquant alors la présence de conseils/demandes quant à l’évolution du programme mais également de critiques sur l’émission en général. Cela rejoignait d’ailleurs l’impact du caractère officiel des plateformes que j’indiquais en hypothèses de recherche : les adresses directes à la production/chaîne et aux candidats seraient plus fréquentes, les commentaires se feraient plus généraux et les téléspectateurs ne rechercheraient pas particulièrement les échanges avec d’autres téléspectateurs, ils s’exprimeraient d’ailleurs généralement a posteriori de la diffusion de l’émission. Enfin, j’estimais que Facebook se démarquerait dans la réceptiononline des téléspectateurs par une recherche de « bonus » de l’émission : participer à des votes, accéder aux recettes facilement, etc. Beaucoup de ces caractéristiques se sont effectivement confirmées grâce à la veille analytique que j’ai réalisée. Il est difficile de parler d’une réception collective à distance pour les téléspectateurs usagers de Facebook car les échanges sont rares : les usagers répondent aux posts du community manager grâce aux commentaires, mais tous ne se lisent pas les uns et les autres, beaucoup se contentent de donner leur avis sur une caractéristique de l’émission mise en avant par le CM. On constate par ailleurs qu’il y a effectivement une véritable recherche de bonus : les téléspectateurs souhaitent pouvoir retrouver les recettes de l’émission, si possible en vidéo, et n’hésitent pas demander des détails sur les réalisations culinaires des candidats. Ils se plaisent également à participer à des jeux ou à répondre à des sondages. S’il m’est apparu très clairement que les usagers de Facebook utilisaient souvent ce réseau social pour adresser un message à des candidats de l’émission ou à la chaîne, il est important de souligner que ces résultats sont très liés à la primauté 34 Esquenazi Jean-Pierre, La télévision et ses téléspectateurs, Paris, L’Harmattan, 1995, p.76 49
  • de la page officielle d’UDPP sur cette plateforme virtuelle d’échange. Cette page est de loin la plus active de pages consacrées à l’émission culinaire ; les usagers Facebook s’intéressant à UDPP vont donc privilégier cette page pour s’exprimer et pour rechercher des informations, tant et si bien la réception online des téléspectateurs qui domine sur ce réseau social est très liée au caractère officiel de la page à laquelle ils participent (et donc à la façon dont le CM oriente et limite celle-ci). Les téléspectateurs privilégient effectivement ce réseau social a posteriori de la diffusion de l’émission car ils l’utilisent dans une optique de complément pratique à leur réception : retrouver des recettes ou encore questionner la chaîne tout comme les autres téléspectateurs lorsqu’ils recherchent une information précise. Notons néanmoins que le contenu télévisuel a un impact non négligeable sur la réception online des téléspectateurs usagers de Facebook, car c’est suite au post du CM sur la soirée d’Ecclésiaste - dont la soirée fut pour le moins inhabituelle – que des échanges entre les téléspectateurs se créent enfin. Ces derniers prennent alors la forme d’une enquête visant à déceler les rouages de l’émission, tout comme un affrontement de visions de ce que doit être l’émission. En ce qui concerne Twitter, je postulais dans mes hypothèses de recherche une large place accordée aux encouragements et/ou aux recommandations de la part des usagers. Je soulignais également un impact important du caractère officiel du fil Twitter géré par M6. Aucune de ces hypothèses concernant Twitter ne se sont confirmées. En effet, attribuer à ce réseau social le même impact du caractère officiel qu’aux autres médias sociaux auxquels je m’intéressais correspondait à avoir une mauvaise évaluation de la structure et du fonctionnement de Twitter. Les usagers ne s’expriment pas sur un groupe/une page/un topic particulier à l’émission, ils relient un tweet personnel à une communauté plus vaste grâce à un hashtag commun. Dès lors, il est impossible de déceler un quelconque impact d’une plateforme officielle ou non. Par ailleurs, si j’avais postulé que les recommandations et les encouragements primaient dans la réception online des téléspectateurs usagers de Twitter, c’est parce que j’avais en tête une rapide veille quantitative de prospection réalisée pendant mon stage à Tendances Institut, pendant la finale de Top Chef. Or cette veille avait effectivement démontré une large part de tweets destinée à des recommandations et/ou encouragements des candidats. Mais en ce qui concerne UDPP, qui est certes également une émission culinaire mais dont la dimension compétitive est beaucoup moins accentuée que pour Top Chef ou Masterchef, ce type de tweet était très rare. Si mes hypothèses concernant ce réseau social se sont donc avérées fausses, ma veille analytique ne m’a pas moins permis de découvrir un certain nombre de caractéristiques intéressantes de la réception online des usagers de Twitter. Twitter est un réseau social de l’instant : les téléspectateurs usagers de ce réseau ne s’intègrent pas véritablement à une communauté, ils conservent une pratique et donc une réception très individuelle. Par ailleurs, Twitter est également le réseau social témoignant de la pratique effective du double screening puisque les tweets sont émis en direct de la 50
  • diffusion de l’émission. Nous sommes donc clairement sur Twitter dans l’instant du processus de réception, et non a posteriori comme sur Facebook. Sur ce réseau social, l’analyse des interactions en termes de représentation, concept propre à Goffman (1973) m’a semblée pertinente. Par chaque tweet, les télénautes optent pour une façade bien particulière à ce réseau car influencée par le caractère hybride à la fois public et privé du tweet. Dès lors la façade la plus utilisée est celle d’une réception distanciée, d’un regard critique et moqueur envers l’émission. Ajoutons que cette façade s’accompagne d’une valorisation de l’activité télévisuelle, lorsque les télénautes cherchent à jouer d’un bon mot afin de se distinguer de la masse de tweets regroupés sous le hashtag commun #UDPP. Enfin, le contenu de l’émission influence la réception online des usagers de Twitter puisque l’on retrouve deux dimensions classiques de l’émission dans leurs tweets : la dimension culinaires et la dimension de proximité. 51
  • II/ De la réception en termes de forme et d’usages … Comme j’ai pu l’expliquer en introduction, la veille des deux forums de téléspectateurs d’UDPP (le forum officiel créé et gérer par M6 Publicité Digital, que je nommerai tout au long de ces deux parties « FO », et le forum non officiel créé et géré par un petit groupe de téléspectateurs dont certains avaient fait partie de mon étude qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles, que je nommerai « FNO ») s’est révélée beaucoup plus riche, ne serait-ce que quantitativement : chaque soir d’émission plusieurs pages de topics’enchainent, les télénautes réagissant tant avant l’émission, pendant, qu’a posteriori. Par ailleurs, la veille étant aussi riche sur le FO que sur le FNO, il me semblait primordial que la comparaison entre les deux plateformes d’échange soient au cœur de mon étude. Pour cette raison, j’ai décidé de m’intéresser dans un premier temps à la réception des téléspectateurs membres des forums de discussion, en termes d’usages, puis dans un second temps à cette même réception en termes de contenus, faisant ainsi le choix de ne pas analyser les forums l’un après l’autre, mais bien en parallèle. Dans cette seconde grande partie de mon étude, où je m’intéresse à la réception des membres des forums dans la forme et les usages, j’étudierai dans un premier temps la structure des échanges qui revêt parfois l’apparence d’un chat, bien que cette plateforme virtuelle d’échange qu’est le forum reprenne bien souvent le dessus. Dans un second temps j’analyserai plus particulièrement la forme des échanges, en ce qu’elle révèle une réception collective virtuelle ou non, plus spécifiquement donc au moment où l’émission est diffusée. Enfin, je ciblerai davantage mon analyse sur les échanges des télénautes a posteriori de l’émission dans une troisième sous partie. 1) Commenter l’émission en direct : chat ou forum ? a) La réappropriation du forum par les usagers ou lorsque le forum devient chat Lorsqu’on s’intéresse aux échanges des télénautes sur les deux forums, il semble tout d’abord que ce soit le post en direct de la diffusion de l’émission qui domine. Alors que les forums bénéficient d’une structure favorisant plutôt les messages relativement longs, sur lesquels il est possible de modifierla police, structurer son texte en paragraphes, et par lesquels on ne peut se contenter de simplement cliquer sur « Entrée » pour répondre, il est de prime abord apparu que les télénautes se servaient de ce média social comme d’un chat. Ainsi, la majorité des échanges se fait pendant la diffusion, si bien que les téléspectateurs écrivent et postent leurs réactions dans l’instant, privilégiant les messages courts, visant essentiellement à retranscrire leurs sentiments au moment présent, devant leur poste de télévision : « huuuummm, que cette soupe à l’air bonne !! » (FNO), « la purée ça a l’air d’une crème de beauté … !! » (FNO), « je passe de bons moments cette semaine » (FO), « j’en pleurais de rire » (FO). Chacune 52
  • de ces exclamations était postée sur le forum dans un post à part entière, sans rien d’autre autour, exactement comme si un chatétait disponible au moment de la diffusion de l’émission, et qu’alors que le candidat apportait son plat principal, un télénaute s’exclamait sur le chat « la purée ça a l’air d’une crème de beauté … !! » (FNO). D’ailleurs, les posts sont parfois complètement dépourvus de mots, les télénautes se contentent de poster un smiley (un smiley qui lève le pouce en signe d’appréciation par exemple) qui peut alors signifier qu’ils approuvent le post d’un autre télénaute, où qu’ils apprécient ce qu’ils voient sur leur écran de télévision, le plat servi par un candidat par exemple. On remarque donc que les messages sont courts et expressifs, laissant à nouveau penser à la description qu’Anne Jerslev (2010) faisait des télénautes de X Factor lorsqu’ils venaient discuter de l’émission, les échanges prenant principalement la forme d’ « affective performances 35». Mais on note également que si les télénautes postent des messages courts dans lesquels ils s’efforcent de retranscrire en peu de mots leur sentiment en regardant UDPP, c’est parce qu’ils suivent très exactement le rythme imposé par l’émission. Ils cherchent ainsi à commenter chaque scène, chaque moment clef de l’émission, tant et si bien qu’il suffirait parfois de simplement lire les échanges des télénautes pour savoir à quel moment de l’émission nous en sommes : « Ah le plat principal !!!!!! » (FO), « Et la tête de Norbert quand il goûte… mdrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr » (FO). Cette particularité avait d’ailleurs été notée dans le rapport France Telecom sur les discours online des téléspectateurs de Loft Story (2003) : « Les discussions sur les grandes phases de l’émission ont lieu en même temps que le passage de celles-ci à la télévision. Cette observation montre que la majorité des chatteurs articule fortement, au moins dans les moments importants de l’émission, ses pratiques des deux médias : le chat et la télévision. Ces chatteurs se trouvent dans une situation de multiactivité en menant en parallèle la discussion dans le chat et le suivi de l’émission sur l’écran de la télévision 36». Nous assistons donc ici à la même dynamique sur les deux forums étudiés consacrés à UDPP : les télénautes sont dans une « situation de multi-activité » qui leur permet à la fois de regarder l’émission mais également de la commenter en direct sur la plateforme virtuelle d’échange qu’ils ont choisie. Et ils s’attachent à ce que leur ressenti soit partagé aux autres membres en parfaite adéquation avec la séquence de l’émission qui est liée, en postant des commentaires très courts, d’habitude plus caractéristiques des échanges sur un chat. On retrouve donc parfaitement ce qui est décrit sur le chat des téléspectateurs de Loft Story pour les téléspectateurs d’UDPP, à la différence cependant notable, qu’il ne s’agit pas d’un chat mais bien d’un forum de discussion. De prime abord donc, il semble que les télénautes se soient réapproprié une plateforme virtuelle pour qu’elle réponde davantage à l’usage qu’ils souhaitent faire du double screening. 35 Jerslev Anne,op. cit., p.171 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, op. cit., p.45 36 53
  • b) Des télénautes anonymes (et nombreux) commentent l’émission Les forums sont un média social qui nécessite une inscription préalable à tout post, l’inscription est parfois même nécessaire pour lire les messages des membres, que l’on souhaite participer au topic ou non, et des catégories de certains forums ne sont accessibles qu’aux membres les plus actifs (c’est-à-dire à ceux qui postent le plus de messages). Par ailleurs, comme je l’ai expliqué précédemment, les réponses au topic ne se font que par l’intermédiaire d’une page spécifique, permettant de rédiger des messages longs, agrémentés de documents, de photos, etc. Tout laisse donc à penser que la structure même des forums de discussion n’est qu’encouragement à la création de liens sociaux entre les membres du forum, ceux-ci se créant grâce à des visites régulières, des messages au format long permettant de faire ressortir des traits spécifiques de la personnalité de chacun, et une confiance entre les membres lorsque ceux-ci peuvent accéder à des rubriques plus fermées. J’ai tout d’abord pu souligner que si la structure même des forums de discussion encourageait les messages longs et travaillés, les télénautes se l’étaient réappropriée pour en faire, au moment de la diffusion d’UDPP, un chat leur permettant d’échanger leurs commentaires « sur le vif ». Mais en analysant un peu plus la forme des messages échangés sur le FO, on remarque que celle-ci permet difficilement d’y lire une communauté de téléspectateurs dont les échanges fréquents et approfondis ont permis de créer de véritables liens d’amitié. L’un des premiers éléments de surprise que l’on constate en procédant à une veille analytique de ce forum est le vouvoiement, qui domine dans la majorité des échanges : « Entièrement d’accord avec votre commentaire », « Je partage tout à fait votre point de vue… J’adore Norbert. », « mais je vois pas le but de votre remarque… ». Les télénautes se lisent donc les uns les autres à certains moments, mais ils ne semblent pas se connaître particulièrement puisque non seulement ils ne s’interpellent pas, mais en plus ils se vouvoient. Par ailleurs, les membres du FO ne s’expriment que rarement en utilisant un « on » ou un « nous » traduisant un sentiment d’appartenance à une communauté particulière - et en l’occurrence ici à la communauté qu’aurait pu former les membres de ce forum officiel UDPP - tous les commentaires sont rédigés à la première personne du singulier : « je passe de bons moments cette semaine », « Norbert me fait mourir de rire ».Lorsque les usagers du FO laissent échapper un « on » ou un « nous », il ne désigne pas nécessairement les membres du forum, mais davantage le public en général de l’émission : « mdrrr cest un cas mais on se marre bien », « Très bien ce repas d’Ecclésiaste au moins les candidats ont passé un bon moment de rigolade et nous avec, tant mieux et bravo ! ». On remarque à travers ces deux exemples que l’utilisation du « on » dans les discours des téléspectateurs du FO est très proche de celle qui en est faite sur les réseaux sociaux : les téléspectateurs s’incluent dans le public de l’émission mais pas dans un public à part entière, une communauté qui aurait pourtant pu être celle de la plateforme virtuelle sur laquelle ils 54
  • s’expriment. A travers la veille que j’ai pu effectuer sur cette semaine d’émission, je n’ai repéré qu’un seul message dans lequel un « nous » davantage représentatif de la communauté d’internautes rassemblés sur le FO était utilisé : « Cela fait un moment que nous sommes fans de Nono, nous ne l’avons pas découvert cette semaine. Même Odile a trouvé cette soirée rigolisible. C’est clair Ecclésiaste ne méritait pas une telle curée ». Ce commentaire a été posté par l’une des plus actives téléspectatrices sur ce topic, elle utilise cette fois un « nous » qui s’apparente aux télénautes les plus fervents du forum et qui sont, de plus, des téléspectateurs de longue date des émissions culinaires (Norbert ayant été découvert dans une autre émission de cuisine –Top Chef – en 2012). Elle s’intègre donc dans une communauté plus restreinte : celle des téléspectateurs membres du FO depuis longtemps. Toutefois, non seulement ce message est une exception, mais on ne retrouve par ailleurs pas d’amicales railleries ou simples remarques entre les membres qui témoigneraient d’une proximité et d’une complicité plus grandes ou bien même plus simplement d’une connaissance dans les habitudes et les goûts télévisuels des autres membres, ce qui est au contraire récurrent dans les discours des membres du FNO, de même que l’utilisation d’un « on » référent uniquement et globalement aux membres du forum. L’utilisation de la marque de politesse « vous » est de plus assez surprenante sur un forum de discussion. En effet, Anne Jerslev (2010) expliqueque les plateformes virtuelles sont notamment un moyen de lever certaines barrières des conversations traditionnelles. Les règles d’usage et donc bien souvent de politesse sont beaucoup plus souples sur Internet, si bien qu’il n’est pas rare de voir que les télénautes se délestent des règles de politesse, et n’hésitent pas à user de quelques vulgarités. Une autre différence que l’on peut d’ailleurs trouver à travers cette veille analytique par rapport à ce qu’a constaté Anne Jerslev (2010) est le fait que si les échanges peuvent parfois s’envenimer – je reviendrai là-dessus sous peu – ils restent néanmoins cordiaux dans l’ensemble. Les vulgarités sont rares et si l’orthographe n’est pas parfaite, le français est généralement bien maîtrisé et les abréviations ou acronymes tels que « LOL » ou « MDR » sont finalement assez rares. J’avais souligné qu’au contraire on retrouvait plus facilement ce type de langage sur une plateforme virtuelle d’expression telle que Twitter. S’agissant de la même émission de télévision, on peut donc penser que cette différence de langage vient surtout de l’âge des usagers, les réseaux sociaux et en particulier Twitter étant généralement davantage utilisés par les moins de 35 ans37. D’autres points laissent penser que ce FO rassemble des anonymes, nombreux, plutôt qu’un groupe de personnes liées par une activité commune et ayant développé des liens d’amitié particuliers par la suite. Ainsi, après une veille analytique de chaque soir d’émission sur la semaine d’UDPP choisie, j’ai pu remarquer que jamais les échanges ne s’éloignaient de la raison pour laquelle les téléspectateurs semblaient être venus sur ce média social : partager 37 Etude Ipsos « Usages et pratiques de Twitter en France », 25 avril 2013. La population des « twittos actifs […] se caractérise tout d’abord par sa jeunesse. En effet, près des deux tiers des Twittos actifs ont moins de 35 ans (61%) ». http://www.ipsos.fr/ipsos-public-affairs/actualites/2013-04-25-usages-et-pratiquestwitter-en-france 55
  • leur opinion au sujet de l’émission de M6, éventuellement en débattre ou faire évoluer leur point de vue grâce à ceux des autres télénautes, mais rien d’autre. Les « hors sujet » n’apparaissent pas, les membres du forum livrent très peu d’informations personnelles, le sujet ne dérive en fait jamais de la thématique principale de ce forum : UDPP. D’ailleurs, lorsque des commentaires sont repris par d’autres membres, il ne s’agit que de confirmer un point de vue sur un candidat ou d’une soirée d’émission : « Entièrement d’accord avec votre commentaire », « Je partage tout à fait votre point de vue ». Comme nous l’avons vu, cela peut se faire par l’intermédiaire d’un commentaire rédigé ou d’un simple smiley. Par ailleurs, on aurait pu penser que la notation serait un des moments clefs de l’émission engendrant un échange plus important : les téléspectateurs venant alors exprimer leur point de vue mais aussi l’argumenter, ou seraient simplement curieux de savoir ce que les autres téléspectateurs en pensent, d’autant plus si la notation leur paraît pas justifiée. Cela semblait d’autant plus aller de soi qu’il existe sur le FO une catégorie spécifique pour que les membres puissent discuter de la notation. Discuter, c’est ce que je croyais. En réalité dans cette catégorie du forum, les membres ne viennent que donner leur propre notation sur chaque dîner de la semaine ; on assiste donc à un enchaînement de posts n’ayant d’autre contenu qu’un chiffre correspondant à la note qu’ils estiment être juste pour le dîner, l’activité, ou l’ambiance de la soirée diffusée le jour même. Aucun commentaire n’y est lié : les téléspectateurs participent en quelque sorte à l’émission en donnant leur propre notation (il y sont d’ailleurs incités lorsqu’ils le regardent en replay) mais ne viennent pas sur ce forum de discussion pour en discuter avec d’autres téléspectateurs. Il y a dans cet usage du forum officiel un point important à souligner. Dans son étude sur le « phénomène télénaute », Jean-Paul Lafrance (2005) explique que « contrairement à ce qu’auraient pu espérer les stratèges des stations de télévision, le phénomène télénaute ne s’inscrit pas nécessairement dans une volonté du téléspectateur de chercher à approfondir son expérience télévisuelle en naviguant sur le site Web de l’émission qu’il regarde au même moment 38». Huit ans après cette étude, j’ai donc pu constater qu’en ce qui concerne les téléspectateurs d’UDPP on assiste effectivement à une convergence numérique tant au niveau technique qu’au niveau des pratiques puisque les télénautes sont effectivement nombreux à commenter l’émission en direct de sa diffusion sur les forums de discussion. Par ailleurs, on peut également penser que le téléspectateur approfondit son expérience télévisuelle grâce à ces médias sociaux puisque non seulement il donne son avis, mais il participe également à sa façon à l’émission en donnant sa propre notation. Là où l’expérience ne semble guère enrichie, en tout cas à ce stade de mon étude, c’est dans l’aspect encore très individuel de la réception des télénautes puisque ceux-ci n’échangent pas véritablement entre eux. 38 - Lafrance Jean-Paul, « Le phénomène télénaute ou la convergence télévision/ordinateur chez les jeunes », Réseaux, n°19-130, 2005, p319 56
  • Notons de plus, que si les télénautes d’UDPP sur ce forum officiel ne s’interpellent pas de manière générale ou ne font pas allusion à certains membres dans leur post, le pseudonyme d’un membre n’apparait en fait dans le message d’un télénaute que lorsque celui-ci souhaite répondre à un post en particulier et qu’il arrive un peu tardivement dans le topic. Afin de ne pas noyer son commentaire dans le flot de messages au moment ou a posteriori de la diffusion de l’émission, le télénaute indique d’un @pseudonyme qu’il répond à ce membre en particulier : « @colline6645 Tout a fait d'accord avec vous le diner d'Odile mérite de gagner, pour l'instant son repas est vraiment le meilleur ». Assez étonnamment, c’est en fait la majorité des échanges sur ce FO qui prend cette forme de conversations en aparté, qui correspond à ce que Patrice Flichy (2010) qualifie d’ « expression extime 39»: le débat est limité puisque les opinions sont « éclatées » et les petits « espaces extimes se juxtaposent sans jamais se rencontrer 40». Si l’on trouve quelques commentaires ayant cette forme sur le FNO, ceux-ci sont beaucoup plus rares, les membres se contentent d’interpeler un membre en particulier dans leur réponse : « Qu’est-ce que tu en penses richelieu ? », et cette réponse s’insère d’ailleurs généralement assez bien dans la conversation qui reste orientée autour d’une seule thématique. Les membres du FNO, lorsqu’ils interpellent un autre membre en particulier pensent simplement que l’avis de celui-ci serait intéressant pour enrichir la conversation, alors qu’en ce qui concerne les conversations en aparté du FO, il ne s’agit pas de construire une conversation avec de multiples points de vue, mais bien de clarifier à qui l’on s’adresse, car bien souvent la thématique sur laquelle le télénaute souhaite rebondir est déjà perdue dans d’autres commentaires. On retrouve alors ici le schéma de conversation propre aux forums de discussion, donné parMichel Marcoccia (2004) selon lequel les conversations sur ces forums sont généralement caractérisées par la « fragmentation, l’émergence et la bifurcation de sous groupes conversationnels (Parker, 1984 : 48) ; En d’autres termes, les forums de discussion sont des dispositifs qui permettent l’émergence de conversations focalisées dans un espace d’interaction faiblement focalisée (de Fornel, 1989 : 33)41 ». Or, le FO comme le FNO sont tous deux des forums de discussion. Pourquoi donc cette différence ? L’explication principale réside probablement en le nombre différents de membres sur chaque forum. Il n’est certes pas possible de connaître le nombre exact d’internautes participant au forum officiel UDPP, puisqu’en s’inscrivant à celui-ci on s’inscrit en fait à tous les forums de M6, qui regroupent en tout 2342890 membres. Néanmoins le forum d’UDPP fait partie des forums les plus actifs de la chaîne. A titre de comparaison, le FNO compte 20 membres enregistrés dont le plus récent étant moi-même, lorsque je m’étais inscrite début 2012 afin proposer aux membres de réaliser un 39 Flichy Patrice, Le sacre de l’amateur : sociologie des passions ordinaires à l’ère numérique, Paris, Edition du Seuil et La République des Idées, 2010, p.46 40 Flichy Patrice, Ibid., p.50 41 Marcoccia Michel, « L’analyse conversationnelle des forums de discussion : questionnements méthodologique », dans Les discours de l’Internet : nouveaux corpus, nouveaux modèles ?, Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine, Presse Sorbonne nouvelle / Les carnets du Cediscor 8, 2004, p.28 57
  • entretien. De plus, le FNO ne compte qu’une dizaine de membres véritablement actifs dans les différents topics, et il est difficile sur FO de véritablement repérer les membres actifs car si beaucoup s’expriment sur chaque soir d’émission, ils ne le font bien souvent qu’une fois par topic. Entre ces conversations en aparté qui ont tendance à rompre ce moment de réception qui pourrait être collective si elle prenait la forme d’une grande conversation dans laquelle des télénautes venaient s’exprimer et connaissaient des traits caractéristiques de chacun d’entre eux, le vouvoiement, et le respect imperturbable du sujet principal du topic (c’est-à-dire le dîner du soir), il semble difficile de repérer quelques liens d’amitié entre ces télénautes, qui n’ont vraisemblablement jamais appris à ce connaître malgré leur participation fréquente aux topics de ce FO. Un dernier élément me permet d’en venir à cette première étape de l’analyse de la réception online des membres du FO. On remarque que lorsque les échanges entre les membres du FO parviennent à former une conversation – c’est-à-dire que les télénautes lisent les posts des uns et des autres et prennent le temps de se répondre – c’est avant tout dans une dynamique conflictuelle. En effet, on a pu voir que les internautes venaient souvent sur le forum afin de s’en servir comme d’un chat, retraçant ainsi ce qui se déroulait sur leur écran et exprimant leurs émotions par l’intermédiaire de messages courts, mais sans pour autant véritablement chercher à établir des échanges les uns avec les autres - en tout cas pour ce qui est du FO. Ils se lisent et se répondent soudain beaucoup plus lorsque leurs opinions s’opposent : « Et alors qu est ce que ca peut vous faire! c est jaloux ou curiosité malsaine? », « a bon entendeur au grincheux ! La mere Edith se manifeste AUX GRINCHEUX ». On remarque d’ailleurs que le ton s’enflamme très rapidement, les télénautes s’insurgent des réactions des uns et des autres plutôt que d’essayer véritablement de les comprendre et d’en débattre : « Et c'est cela qui vous rend si amer , que ce mec s'est trouver un passage ? cela va changer votre quotidien? dites moi ? allonger vous mon cher Pot, expliquez votre malaise ! ». Alors que ce type de message est assez fréquent dans les topics des différentes soirées d’hôtes sur le FO, il est complètement absent du FNO. Il semble en fait que sur le FO, les télénautes cherchent avant tout à exprimer un ressenti et affirmer une opinion sans vraiment chercher à approfondir les opinions opposées, plutôt que de partager un moment télévisuel avec d’autres téléspectateurs. On retrouve alors très bien ce que Jerselv (2010) décrit dans son étude sur les téléspectateurs de X Factor lorsqu’ils viennent s’exprimer sur le site qu’elle étudie : « confrontative practices, affective outbursts, a liberal idea of the individual, and self-representation as more important than deliberation and the collective 42». Cette facilité au tournant conflictuel dans les échanges et cette tendance à affirmer son opinion en s’agaçant de celle de l’autre plutôt que de la comprendre et éventuellement enrichir la sienne, tend également à prouver que les télénautes n’ont que peu voire pas de liens sur ce FO. Des liens, 42 Jerslev Anne, op.cit., p.180 58
  • amicaux ou simplement communicationnels, quels qu’ils soient mais créés par une « fréquentation virtuelle » habituelle, ne se sont jamais formés entre les télénautes de ce forum, et ce car s’ils existaient, un respect mutuel, une prise en compte et une écoute de l’opinion de chacun règlerait implicitement les échanges, comme c’est le cas sur le FNO par exemple. c) Des forums de discussion à la modération différente J’ai pu montrer dans la sous-partie précédente, que la réception collective virtuelle sur le FO semblait être rendue impossible par des téléspectateurs, anonymes et nombreux, cherchant avant tout à exprimer leur opinion plutôt qu’à la construire grâce à un échange avec d’autres téléspectateurs. Mais une autre donnée tend à renforcer cette impression de plateforme communautaire rassemblant avant tout des opinions disparates issues de téléspectateurs qui ne se connaissent pas les uns les autres. Cette donnée réside en fait en la modération qui règne sur ce forum officiel. Explicitons tout d’abord la façon dont les deux forums étudiés sont administrés et modérés car ils le sont de manière très différente, en tout cas tel que cela transparait dans la veille analytique que j’ai réalisée. Le FNO a été créé par Fabrice – son pseudonyme sur le forum étant « Fred » -, l’un des téléspectateurs que j’avais interrogé l’an passé. Fabrice est professeur de français et il ne tire donc aucun revenu de son activité d’Administrateur, il a davantage la position d’un « fan » ayant créé une plateforme communautaire sur la thématique de son hobby. Il est donc certes administrateur de ce forum, mais ce n’est pas là son seul rôle. Rappelons que le rôle de l’administrateur du forum, tel que décrit par Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine (2004) est notamment de mettre en circulation la parole sans pour autant la prendre, sélectionner les messages dignes de figurer sur le web et relancer le débat tout en évitant les dérapage, ou encore adopter un positionnement d’expert, or on ne retrouve pas ces caractéristiques dans la façon que Fabrice a de gérer ce forum.En effet si Fabrice est effectivement l’administrateur et l’un des modérateurs du FNO, il est avant tout un membre actif de ce forum. Son statut ne l’enferme donc pas dans des fonctions de gestion/contrôle/orientation des échanges, il y participe, il est connu par les autres télénautes du forum non pour ses qualités de modération mais pour ses traits de caractère, ses habitudes télévisuelles, ou encore ses préférences en termes d’émissions de cuisine. Il n’a de plus pas de statut expert par rapport aux autres membres ; tous sont des téléspectateurs de longue date d’UDPP, ils ont donc tous une connaissance assez fine de l’émission et de son évolution, Fabrice ne se distingue donc pas par un savoir différent des autres membres. En fait, la façon dont Fabrice modère le forum, c’est-à-dire finalement en certes recadrant les débats quand il le faut ou en veillant à alimenter les différentes rubriques du forum afin que celui-ci vive et que les 59
  • débats soient riches, mais surtout en profitant lui-même de cette communauté virtuelle en échangeant sur un loisir partagé, se comprend parfaitement lorsqu’il explique la raison qui l’a poussé à créer ce forum. Tout d’abord, Fabrice a cherché à s’exprimer, mais surtout à discuter, à avoir des échanges communicationnels sur Internet au sujet des émissions culinaires actuelles : « vu que je les regarde seul j'aime bien parfois les commenter avec des gens qui ont vu, c'est un moyen vraiment de pouvoir en parler avec des gens qui sont intéressés par les émissions ». Logiquement (car le FO est le mieux référencé sur google, et rassemblant un grand nombre de personnes, cette plateforme communautaire semblait pouvoir répondre à un besoin de discussion avec d’autres téléspectateurs), il s’est d’abord inscrit au forum officiel d’UDPP (première émission culinaire à avoir lancé ce genre) afin de répondre à ce besoin d’échange sur son émission favorite. Mais il n’a en fait pas réussi à s’intégrer à cette plateforme communautaire et a donc cherché à créer quelque chose qui saurait répondre à son besoin et à sa vision des échanges conversationnels virtuels autour des émissions culinaire : « Je l'ai créé, il va avoir 4 ans cette année [entretien réalisé en 2012]. Donc je faisais partie du forum de M6 UDPP et il y a eu un conflit d'intérêt avec d'autres personnes qui s'étaient un peu trop installées sur ce forum là. Et comme on ne laissait pas la place à des jugements différents et bien je préférais faire mon propre forum puisqu'il n'en existait pas d'autre à ce moment-là, pour pouvoir parler librement, dire mes commentaires comme je le pensais, plutôt que d'essayer de rentrer dans un moule. Je ne pensais pas que le forum allait avoir une vie comme celle-ci. Il y a eu un premier membre qui était mimi et d'autres ont suivi et donc là depuis il y a eu des fidèles, on est une dizaine de fidèles qui viennent tous les jours sur le forum. » C’est donc véritablement pour un besoin personnel d’expression et d’échange que Fabrice a créé ce forum. Cette plateforme communautaire est devenue une part intégrante de sa vie, non comme une activité professionnelle, mais parce qu’il a fait de la visite du forum un rendez-vous quotidien au même titre qu’il a fait d’UDPP un rendez-vous télévisuel quotidien. Son discours est d’ailleurs proche de celui des autres membres que j’avais pu interroger l’an passé et qui ont également intégré le FNO à leur quotidien : « ya pas un jour où j’y vais pas » (Lara – Pseudonyme « Lafan » sur le FNO), « bon je fais partie d'un petit forum, et je farfouille un peu sur internet tôt le matin je regarde un peu ce qui se dit » (Véronique – Pseudonyme « Val » sur le FNO). Fabrice, l’administrateur et modérateur du FNO est donc avant tout un membre actif de ce forum, respecté par les autres membres non pour la figure d’autorité attachée à son statut d’administrateur, mais pour le membre à part entière qu’il est de la communauté que les téléspectateurs du FNO représentent. Partant de ce constat, il semble peu probable de lire des messages sur le forum tels que : « Il est pénible ce forum, pas moyen d’accéder aux coms correctement et du premier coup ! pff »(FO),« @CLAUFA : C'est elle qui a gagné ?? Je viens d'être censurée sans comprendre pourquoi ............ Bon , je ne ferai plus de commentaires et je garde ma liberté de pensée pour moi », « moi aussi, j'ai été censurée, c'est du grand n'importe quoi, je disais simplement à la demoiselle que 1000 euros 60
  • c'est beaucoup et si elle trouve que ça ne change pas la vie, maintenant qu'elle les a gagnés, elle peut toujours les donner à une association......... »(FO), à l’adresse du 1er message d’un topic consacré à l’émission de soir dans lequel l’administrateur présente le dîner de l’hôte : «ça veut dire quoi ça!!! plat et soirée en ordre!!!! c'est quoi son théme!!!! »(FO). Tous ces exemples sont issus de la veille sur le FO pendant la semaine d’émission choisie. On constate que la modération du FO est souvent au cœur des messages postés sur le forum et que lorsque c’est le cas, c’est rarement de manière positive. Tout d’abord ce téléspectateur n’hésite pas à dire, sans détour, ce qu’il pense de la manière dont l’administrateur présente la soirée : «ça veut dire quoi ça!!! plat et soirée en ordre!!!! c'est quoi son théme!!!! ». On note dans ce commentaire qu’ici, la position d’expert de l’administrateur est attendue par le téléspectateur, une position renforcée par le caractère officiel de ce forum : les télénautes viennent sur cette plateforme communautaire certes pour s’exprimer, mais également pour obtenir des informations. En s’inscrivant sur le forum officiel ils s’attendent à être au plus près de la source et à avoir donc un maximum d’informations sûres. Or, ici l’administrateur qui est également modérateur ne semble pas répondre à ce rôle puisqu’il ne donne pas le thème que l’hôte du soir a choisi. La fonction d’informateur est donc importante chez l’administrateur, et si celui-ci ne la remplit pas, les membres n’hésitent pas à lui faire remarquer, faisant fi de tact ou de politesse. Deux choses permettent d’ailleurs d’expliquer cette façon de critiquer le modérateur, « sans prendre de pincettes » : - Sur un forum internet et de manière plus générale sur Internet, les barrières ne sont pas les mêmes que dans des conversations « réelles », les limites sont plus souples, et les internautes font alors plus facilement fi des règles de politesse qu’ils ne le feraient dans une conversation orale43. - L’administrateur-modérateur est associé, chez les membres du forum, à M6. Ce n’est pas une personne qui fait partie au même titre qu’eux d’une plateforme communautaire, dont l’avis et quelques traits caractéristiques sont connus de tous. L’administrateur-modérateur est ici celui qui « met en circulation la parole, et non celui qui la prend 44», mais il est surtout une chaîne de télévision qui gère un outil de communication. M6 offre aux internautes un service en mettant à disposition des internautes ce forum, et les téléspectateurs estiment donc que c’est le travail du CM de leur fournir un service de qualité. C’est également pour cette raison que les membres ne manquent pas de souligner les dysfonctionnements techniques du forum : « Il est pénible ce forum, pas moyen d’accéder aux coms correctement et du premier coup ! pff ». Par ailleurs, s’agissant dans leur imaginaire, non d’une personne mais d’une entreprise qui applique des stratégies déterminées en amont, le respect n’est nécessairement pas le même qu’envers une personne que 43 Jerslev Anne, op. cit., Colin Jean-Yves et Mourlhon-Dallies Florence, « Du courrier des lecteurs aux forums de discussion sur l’Internet : retour sur la notion de genre », dans Les discours de l’Internet : nouveaux corpus, nouveaux modèles ?, Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine, Presse Sorbonne nouvelle / Les carnets du Cediscor 8, 2004, p.133 44 61
  • l’on considère comme un égal, et même un ami, comme c’est le cas de Fabrice pour les membres du FNO. Quand ce n’est pas la fonction d’informateur du modérateur qui est critiquée, c’est le rôle de censeur qui est assez mal vécu par les télénautes. Il n’est pas rare de trouver des messages de téléspectateurs se plaignant d’avoir vu leur post supprimé. Je l’avais déjà remarqué sur la page Facebook officielle d’UDPP : la liberté d’expression y est particulièrement limitée, voire même absente puisqu’aucun post spontané n’est toléré sur le mur de la page. Evidemment, les choses ne peuvent pas en être de même sur un forum de discussion, néanmoins lorsqu’un télénaute critique le comportement d’un candidat de l’émission, son message semble est parfois arbitrairement supprimé : « @CLAUFA : C'est elle qui a gagné ?? Je viens d'être censurée sans comprendre pourquoi ............ Bon , je ne ferai plus de commentaires et je garde ma liberté de pensée pour moi », « moi aussi, j'ai été censurée, c'est du grand n'importe quoi, je disais simplement à la demoiselle que 1000 euros c'est beaucoup et si elle trouve que ça ne change pas la vie, maintenant qu'elle les a gagnés, elle peut toujours les donner à une association......... ». La remarque de cette télénaute : « je ne ferai plus de commentaires et je garde ma liberté de pensée pour moi » semble assez représentative de la façon dont le FO est géré. Dès lors, si l’administrateur-modérateur du FO rejoignait assez bien la figure du modérateur décrite par Jean-Yves Colin et Florence MourlhonDallies (2004) en tant qu’informateur, il s’éloigne sur d’autres plans puisque les auteurs expliquent que dans le cas d’un forum de discussion « faiblement modéré », le « rôle de censeur » du modérateur « est minoré au profit de celui d’animateur, chargé de relancer la discussion et de créer une bonne ambiance 45». Au contraire, cette définition semble davantage convenir à Fabrice, l’administrateur-modérateur du FNO. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant puisque c’est en raison de cette limitation de la liberté d’expression que Fabrice a souhaité créer sa propre plateforme communautaire: « Comme on ne laissait pas la place à des jugements différents et bien je préférais faire mon propre forum puisqu'il n'en existait pas d'autre à ce moment-là, pour pouvoir parler librement, dire mes commentaires comme je le pensais, plutôt que d'essayer de rentrer dans un moule ». Si Fabrice ne vise pas le modérateur de ce forum en particulier, il souligne les difficultés à s’exprimer sur ce forum, et à exprimer son opinion sans risquer que celle-ci soit instantanément rejetée en bloc - ce que j’avais d’ailleurs mis en avant précédemment en expliquant que les commentaires s’approchaient davantage de l’expression d’opinions plutôt que de compréhension d’opinions divergentes dans le but de faire évoluer la sienne. Dès lors, le rôle que Fabrice revêt en tant que modérateur est évidemment différent et cela s’en ressent dans les échanges : sur le FNO, jamais les membres ne se plaignent d’une quelconque censure ou critiquent de manière assez rude la façon dont Fabrice modère le forum. Si ce dernier garde toujours le forum en arrière-plan lorsqu’il regarde les émissions culinaires : « Oui je note pour me 45 Colin Jean-Yves et Mourlhon-Dallies Florence, op. cit.,p.134 62
  • rappeler parce que il y a tellement de choses à dire que parfois on oublie de dire certaines choses dans le commentaire qui peuvent être un fil de discussion avec les autres »,c’est justement pour revêtir ce rôle d’animateur, « chargé de relancer la discussion et de créer une bonne ambiance 46». Cette absence de critique du forum et de sa modération sur le FNO est également un révélateur de l’aspect communautaire que revêt cette plateforme virtuelle. En effet, si les critiques sont rares, c’est dans un premier temps car le forum est en fait le fruit non seulement de la volonté et de l’imagination de l’un des membres les plus actifs, Fabrice, mais également de la modération de plusieurs membres de ce forum - Lara notamment, « Lafan » sur le FNO – qui à force d’implication dans le forum en tant que simple membres, en sont venus à participer à sa modération. Dans un second temps, on peut également évoquer une certaine loyauté envers cette plateforme communautaire : elle est devenue une source supplémentaire de plaisir à un moment télévisuel, mais surtout elle a permis à des personnes très éloignées géographiquement et parfois même socialement, de se connaître et de créer de vrais liens d’amitié (« on est 8, 9 mais il y a une réelle amitié. On s’est déjà rencontrés, on a dépassé le virtuel » - Lara). Dès lors, on peut penser que ce que décrit Larsen (2010) à propos des télénautes de Grey’s anatomy s’applique très bien au FNO : « There is a clear sense of community among the participants. They are united as fans of a particular show, and they also express loyalty to the specific site where they post their comments 47». d) Le forum non officiel : un petit groupe de télénautes, amis avant tout J’ai pu montrer jusqu’alors que les téléspectateurs usagers du FO s’apparentent davantage à des anonymes venant exprimer, voire imposer, de manière ponctuelle une opinion ou une impression, qu’à des téléspectateurs profitant de la plateforme communautaire pour partager un moment télévisuel. Les échanges entre les membres du FNO ne permettent pas du tout d’arriver à la même conclusion. Tout, dans leurs échanges, laisse penser à un groupe d’amis réunis devant un poste de télévision commun au moment de leur émission culinaire favorite. J’avais d’ailleurs noté l’existence de cette pratique lors de mon étude précédente sur la réception des émissions culinaires actuelles, Andréa m’avait ainsi confié que la diffusion de Masterchef le jeudi soir avait pris la forme d’un rendez-vous télévisuel hebdomadaire : elle et deux de ses amies se retrouvant toujours chez l’une ou l’autre pour regarder l’émission ensemble, autour d’un repas, afin de commenter le programme tout en n’hésitant pas à dévier sur d’autres sujets. Dans le cas des membres du FNO, c’est tout à fait le même type de schéma qui se 46 47 Colin Jean-Yves et Mourlhon-Dallies Florence, Ibid. Larsen Peter, op.cit., p.161 63
  • dessine :la réception se fait collective, au sein d’un groupe d’amis, mais à distance et par l’intermédiaire d’un forum de discussion Internet. En témoigne tout d’abord la façon dont la discussion liée à la soirée d’un candidat diffusée au même moment débute. Notons en premier lieu que la majorité des échanges entre les télénautes du FNO se déroule au moment de la diffusion de l’émission du soir : les membres du forum se connectent au moment où UDPP débute, se rendent sur le topic lié à la semaine d’émission concernée et, plus étonnamment, saluent les autres membres. Les « Kikou tout le monde » s’enchaînent, et les membres prennent le soin de répondre à chaque nouvel entrant : « Bonjour micha !! … j’ai déjà dit bonjour à tout le monde :D ». Le fait de dire bonjour n’est pas fréquent sur les médias sociaux, si certains le font c’est généralement parce qu’ils arrivent tardivement sur un topic, ne tiennent pas particulièrement à lire tout ce qui s’est dit au préalable, et commencent donc à rédiger un message synthétisant leur opinion par un « Bonjour, J’ai personnellement trouvé… ». Dans le cas des membres du FNO, la salutation est très différente, elle est en fait une manière pour le télénaute, de faire connaître sa présence dans la discussion, de la même façon qu’il semble parfaitement normal de signaler sa présence dans une pièce en saluant les personnes qui s’y trouvent également. D’ailleurs, lorsque les membres du forum signalent leur présence ainsi, ils n’écrivent rien d’autre dans leur message, ce n’est pas une façon d’amorcer un message plus étayé. Pareillement, il est convenu de répondre à une personne saluant en entrant dans une pièce, alors les télénautes prennent le soin de répondre à chaque personne entrant dans la conversation. Plus étonnant encore, les membres du FNO vont jusqu’à prévenir les autres télénautes lorsqu’ils doivent délaisser un moment le topic de l’émission : « Bonsoir tout le monde, je passe et je reviens tout à l’heure *smiley du bisou* ». Lorsque l’on s’appuie sur ce constat, on visualise aisément la scène suivante : des amis se sont retrouvés chez l’un d’entre eux pour regarder l’émission ensemble, lorsque l’un arrive il salue tout le monde et est certain que les autres lui rendront son bonjour. De même, lorsque l’un doit sortir de la pièce pour téléphoner ou répondre à un besoin naturel, il prévient les personnes avec qui il regarde l’émission, afin qu’elles ne s’étonnent pas de son absence ou ne s’adressent pas à lui à ce moment-là. Enfin, lorsque les télénautes décident de quitter le forum – et ce généralement à la fin de la diffusion de l’émission, ils disent au-revoir aux autres membres, signalant ainsi leur départ de la conversation mais également la fin de la réception collective au moment de la diffusion de l’émission : « A demain, bonne soirée à tous ». Michel Marcoccia (2004), lorsqu’il aborde la question de la « conversation » sur un forum de discussion, explique qu’ « il reste difficile de considérer que les discussions en forum forment une conversation » car « on ne peut pas considérer que les échanges dans un forum se déroulent dans 64
  • un cadre temporel unifié 48» et il n’y a dès lors pas de véritable « durée de la discussion ». De plus, il n’y a pas de nombre prévu/préalable de participants et ceux-ci peuvent rentrer comme sortir de la conversation. Compte tenu de ce qu’on vient de constater chez les membres du FNO, il me semble au contraire que l’on peut effectivement qualifier leur échange de conversation. En effet, le « cadre temporel unifié 49» existe dans la grande majorité des échanges : il s’agit du début de la diffusion de l’émission jusqu’à environ une heure après que celle-ci se soit terminée. La durée de la discussion n’est donc certes pas une science exacte puisque d’autres téléspectateurs peuvent effectivement venir exprimer leur opinion sur le programme plus tard dans la soirée, voire le lendemain, mais il n’en reste pas moins que lorsque les messages postés prennent véritablement la forme d’un échange, s’approchant d’ailleurs du chat, ces commentaires « à vif » n’ont lieu que pendant la diffusion d’UDPP. Par ailleurs, le nombre de participants est également facile à déterminer puisque tous signalent leur présence, et donc leur entrée dans la conversation. Ils préviennent même lorsqu’ils doivent s’en échapper. On peut donc facilement identifier qui prend part à la conversation, malgré tout l’aspect virtuel de celle-ci. Le petit nombre de membres actifs sur ce forum, et le fait que se retrouver sur le FNO au moment de la diffusion d’UDPP soit devenu une habitude pour beaucoup d’entre eux, permet de donner aux échanges l’aspect véritable d’une conversation. Sur ce forum, contrairement au FO, les télénautes ne viennent pas dans le but de simplement donner leur opinion sans nécessairement prendre le temps de lire ce qui s’est dit auparavant, ils sont là pour regarder la télévision ensemble, et donc ajouter à leur réception télévisuelle ce qui apparaît pour beaucoup d’entre eux être un manque : le fait de pouvoir commenter l’émission à plusieurs. J’avais déjà pu souligner dans mon enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles50, l’appétence particulière que les téléspectateurs pouvaient avoir pour la réception collective des émissions culinaires, permettant un commentaire en direct, alors source supplémentaire de plaisir à ce moment de détente devant le poste de télévision. C’est d’ailleurs chez les téléspectateurs dont la préférence allait pour UDPP parmi les émissions culinaires que ce plaisir était le plus affirmé. Arthur m’expliquait par exemple que regarder UDPP chez lui ne se faisait jamais en silence : « On se tait pas devant la TV. On analyse pas mais on discute on commente au fur et à mesure. Autant le personnage que la cuisine, les plats, la présentation… », et il estime d’ailleurs que regarder seul ne rendrait pas ce moment télévisuel aussi divertissant : « on peut pas commenter… Ouais c’est moins marrant quoi ». De même, Daniel était très clair sur ce point, affirmant qu’il commentait « tout le temps » UDPP au moment de la diffusion et que c’était d’ailleurs là ce qui faisait « le plaisir du programme ». Or, encore faut-il pour commenter ne pas regarder la télévision seul, ce que la situation familiale de certains des membres du forum ne 48 Maroccia Michel, op.cit., p.27 Maroccia Michel, Ibid. 50 Blandin Eve-Anaelle, Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles. Mémoire de Master 1 en Communication, culture et Institutions, Sciences Po Lyon, Lyon, 2012 49 65
  • permet pas. Ainsi Lara vit seule et Fabrice regarde toujours UDPP seul car sa conjointe n’est pas encore rentrée du travail, quant à Véronique, il arrive que son mari se joigne à elle lors de la diffusion de l’émission, mais cela reste assez rare, c’est donc notamment par volonté de pouvoir partager ce moment télévisuel que ces téléspectateurs se sont inscrits sur le forum : « vu que je les regarde seul j’aime bien parfois les commenter avec des gens qui ont vu, c’est un moyen vraiment de pouvoir en parler avec des gens qui sont intéressés par les émissions » (Fabrice), « moi j’aime bien commenter en direct, dès qu’il y a quelque chose qui m’interpelle, j’aime bien réagir à chaud » (Lara). On constate par la veille, que le forum leur permet effectivement de répondre à ce besoin puisque les télénautes suivent attentivement la conversation en cours afin de pouvoir réagir immédiatement aux commentaires, comme s’ils finissaient les phrases des uns et des autres : « J’aime pas la table non plus, ça fait fouillis et il manque quelque chose … mais quoi ? » et un autre membre répond dans l’instant « Du bon goût ? ». Ce type d’échange est très proche de ce qui pourrait avoir lieu si les téléspectateurs de ce forum étaient effectivement réunis devant un seul et unique poste de télévision, à commenter l’émission. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à faire preuve d’humour devant l’émission de télévision, un humour partagé puisque les uns et les autres enchérissent en fonction des différents commentaires : « J’ai beau chercher, je ne reconnais pas dans son caca, un pain de poulet », est immédiatement suivi de « Le cacapoulet ressemble beaucoup au cacamangue. Y a un air de famille », puis de : « De l’eau… tu veux dire dans le cacapoulet ou versée sur les roulés de saumon ? ». Ce type d’échange est très caractéristique d’une plaisanterie naissante entre des personnes qui ont l’habitude de partager des moments ensemble – qu’ils soient télévisuels ou non. Les membres du FNO sont donc là avant tout pour ajouter une source de plaisir à leur moment devant UDPP, n’ayant crainte d’être jugés, se sentant donc en parfaite confiance et partageant le même état d’esprit que leurs interlocuteurs. Mais nous allons voir maintenant que bien d’autres points permettent de caractériser la réception online de ces téléspectateurs usagers de forums de discussion, d’une réception collective proche de celle d’un groupe d’amis partageant un apéritif en regardant UDPP. 2) Une réception collective virtuelle ? a) Une soirée entre amis devant Un dîner presque parfait Mon point précédent m’a permis de marquer la différence entre les expressions des membres du FO et du FNO, les unes permettant de distinguer un groupe communicationnel distinct, les autres laissant davantage penser à un ensemble d’anonymes venant satisfaire un besoin d’expression plutôt que de conversation. J’ai de plus pu montrer l’impact de la modération du forum sur le type de réception online, tel qu’il transparaît à travers les discours des usagers. Mais je souhaite aller plus loin sur la question de la réception collective virtuelle. C’est en effet l’un des points les plus 66
  • inattendus de mon mémoire passé, et alors que je distinguais clairement une réception collective virtuelle grâce à l’analyse des entretiens des membres du FNO interrogés, je souhaitais aujourd’hui confronter cette conclusion par une autre méthode, celle de la veille, et à un autre public, celui du FO. L’un des points marquants de cette veille comparative est tout d’abord que de prime abord, les télénautes des deux forums semblent privilégier le même type d’usage de la plateforme communautaire sur laquelle ils s’expriment : c’est principalement au moment de la diffusion de l’émission ou dans la soirée qui suit que les membres des forums postent leurs messages, avec un pic d’activité au moment même de l’émission. On retrouve donc ici un schéma plutôt classique lorsqu’on étudie la corrélation entre la plateforme virtuelle d’expression consacrée à une émission de télévision et le moment de diffusion du programme télévisé. Le rapport France Telecom sur les internautes suivant Loft Story (Beaudouin, Beauvisage, Cardon ,Velkovska, 2003) explique en effet que sur le chat consacré à Loft Story, la majorité des commentaires est émise pendant la diffusion de l’émission, et ceux-ci suivent « l’intrigue » de l’émission qui se déroule sur leur écran : « Les publics de l’émission s’articulent à la structure temporelle de l’émission (en tant qu’intrigue composée d’événements, entre un début et une fin) 51». Pourtant, malgré cette similitude notable, il semble plus juste de qualifier les échanges des télénautes du FNO de réception collective virtuelle, que ceux des échanges des télénautes du FO. En effet, si les télénautes des deux forums sont connectés au même moment, ce n’est pas pour autant que chaque forum forme un groupe communicationnel : on ne peut véritablement distinguer le nombre de participants parmi les usagers du FO, et on ne peut qualifier leurs échanges de « conversation » puisque beaucoup de télénautes ne prennent pas le temps de lire ce qui se dit, ils ne font que donner leur avis. Enfin, les apartés sont nombreuses, si bien que les échanges sont décousus,« tronqués 52», et beaucoup de messages ont une « dimension monologale dans la mesure où ils ne paraissent pas susciter l’enchaînement 53». En étudiant la réception online des téléspectateurs du FO, on constate donc que l’on retrouve très bien les caractéristiques des échanges sur les forums de discussions décrits par Michel Marcoccia (2004), puisque ceux-ci sont en effet « rarement enchâssé[s] ; il[s] pren[nent] généralement la forme d’une intervention initiative qui suscite plusieurs interventions réactives de même niveau54 ». Au contraire, le schéma n’est pas du tout le même sur le FNO puisque l’on sait précisément qui est présent dans la conversation, chaque membre prenant soin de saluer lorsqu’il y entre, de préciser lorsqu’il doit s’en échapper, et de souhaiter une bonne soirée aux autres membres lorsqu’il quitte la conversation. Mais d’autres points laissent penser à une réception collective virtuelle que je comparerai ici à une soirée entre amis devant UDPP. En effet, les simples échanges entre les télénautes du 51 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, op.cit., p.38 Marcoccia Michel, op.cit., p.36 53 Marcoccia Michel, Ibid., p.30 54 Marcoccia Michel, Ibid., p.31 52 67
  • FNO permettent littéralement de visualiser la scène de ce moment télévisuel que des amis de longue date ont décidé de partager. Si nous pouvons par exemple connaître les allers et venues de chaque individu dans la pièce réservée au poste de télévision, nous pouvons également savoir comment les différentes personnes réagissent devant les moments clefs du programme télévisé puisque les télénautes prennent le soin de le noter : « suis morte de rire », « la nuit cet immeuble est encore plus beau ! », en y ajoutant parfois des smileys ou des abréviations de manière à rendre leur sentiment encore plus explicite : « AU SECOURS !!! ». Malgré cette précision sur les sentiments ressentis lors de la diffusion de l’émission, je ne qualifierais pas ces commentaires « d’affective performances 55». Je crois en fait que ce type d’expression nait sur le FNO dans une véritable dynamique de partage télévisuel. Alors que la réception d’une émission de télévision se fait collective lorsque des proches la regardent en même temps et la commentent, les membres du FNO en font de même : ils écrivent ce qu’ils formuleraient à haute voix si les autres télénautes étaient dans la même pièce qu’eux, et imagent leurs réactions afin de dépasser la barrière du virtuel. On constate ensuite que la réception online des téléspectateurs membres du FNO prend également la forme d’une véritable recherche du divertissement par l’intermédiaire de cette plateforme communautaire. En effet, tous les téléspectateurs que j’ai pu interroger l’an passé m’ont clairement expliqué que les émissions culinaires actuelles étaient certes bien souvent pour eux une source d’apprentissage, mais elles restaient avant tout un moment de détente qui arrivait à point nommé après une journée de travail par exemple, et c’était tout particulièrement le cas pour UDPP. Or, j’ai pu le souligner précédemment, le fait de regarder l’émission à plusieurs et donc de la commenter était une source supplémentaire de divertissement et de plaisir pour les téléspectateurs. Par la veille analytique que j’ai mené, il apparaît clairement que nous sommes exactement dans la même dynamique du moment télévisuel distrayant, qui ne l’est que davantage lorsqu’on le partage avec d’autres. Notons tout d’abord que sur le FNO, « l’ambiance » - telle qu’elle transparait dans les échanges entre les télénautes – est clairement bon enfant : les membres du forum sont détendus, ils s’amusent de ce qu’ils voient sur leur écran et n’hésitent pas à se taquiner les uns les autres. Par exemple, alors que la semaine d’émission qui s’amorce est marquée par la présence de Norbert Tarayre, et que celui-ci horripile l’un des membres du forum, les usagers du FNO ne manquent pas de plaisanter au sujet de la réaction que ce membre pourrait avoir en regardant l’émission et pensent donc, en plaisantant, qu’il serait mieux de lui interdire l’accès au topic : « Avec Norbert 55 Jerslev Anne,op. cit., p.171 68
  • toute la semaine, Liva tu es interdite de séjour ici … lol », « Coucou Richelieu, tu as pu voir Fred a mis que Liva était interdite ici cette semaine, sinon elle va faire une crise d’acnée ». Notons d’ailleurs par cet exemple que la façon dont Fred – Fabrice dans mes entretiens réalisés l’an passé, l’administrateur-modérateur du forum - modère ce forum contribue à cette ambiance bon enfant : alors que son statut lui donne le rôle de censeur, il s’en sert en plaisantant, affirmant que Liva, l’une des membres, n’aura pas accès à ce topic d’émission puisqu’il va être très souvent question de Norbert, mais en réalité Liva s’exprimera autant que les autres sur le sujet. Autre exemple, les membres s’amusent d’un jeu de mot en assistant au repas de piètre qualité d’Ecclésiaste : « J’ai beau chercher, je ne reconnais pas dans son caca, un pain de poulet !!! » obtient comme réponse « De l’eau … tu veux dire dans le cacapoulet ou versée sur les roulés de saumon ? » et encore, « Sébaa on est dans le même trip LOL ». Les membres du forum se plaisent donc à rire de ce qu’ils voient sur leur écran, des taquineries qu’ils peuvent se faire les uns les autres en sachant pertinemment que celles-ci ne seront pas mal interprétées, ils partagent même un humour commun (« on est dans le même trip ») qui ne rend leur moment télévisuel que plus complice.Bien que ces moments de réception collective soient beaucoup plus rares sur le FO, ils semblent parfois prendre forme justement sous le signe du rire et du divertissement. Lorsque plusieurs télénautes s’amusent de ce qu’ils voient sur l’écran, les uns et les autres enchérissent également, usant à leur tour de l’ironie ou de la moquerie bon enfant : « Combien de temps son pantalon va-t-il rester sans tache ? », « Et la tête de Norbert quand il goûte … mdrrrrrrrr ». Les membres du FO deviennent alors l’espace d’un instant des téléspectateurs réunis devant un téléviseur qui pourrait se trouver dans une pièce unique et commentent en direct de l’émission, enchérissant toujours sous le signe de l’humour et de la moquerie sympathique, allant parfois même jusqu’à utiliser un « on » bien rare dans leur discours mais qui traduit ce moment de complicité : « mdrrr cest un cas mais on se marre bien^^ ».La complicité est d’ailleurs sans doute le meilleur terme pour qualifier les échanges qui se forment entre les télénautes du FNO et quelques fois ceux du FO lors de la diffusion de l’émission, une complicité qui permet de regarder une émission de télévision de la même façon, c’est-à-dire dans le cas présent en usant d’une certaine distance avec le contenu télévisuel qui doit avant tout être une source de divertissement, la conversation qui y est liée y contribuant alors largement. Une autre preuve de cela dans les discours des membres du FNO réside d’ailleurs en le fait que les téléspectateurs commentent au maximum ce qui se déroule sur leur écran, comme si l’émission et plus généralement le contenu télévisuel n’était qu’un prétexte pour créer un échange communicationnel entre les membres. En effet ceux-ci dérivent bien souvent de la thématique principale du topic pour mener des conversations plus larges qui permettent également de mieux se connaître les uns les autres. Ainsi, lorsqu’une candidate d’UDPP décide de mettre au cœur de son « animation » sa passion, le pole dance, cette pratique est source de remarques et interrogations qui n’ont plus vraiment à voir avec le jugement de la qualité de l’animation de la 69
  • candidate : « Avis masculin.. s'il te plait RICHELIEU... t'en penses quoi du pole dance.. !??? », et Richelieu de répondre « Pour le pole dance, bof. Je vois pas l’intérêt des contorsions ;) ». De même, les spots publicitaires font également l’objet de commentaires : « Une pub meetic : "on a une table de dix, je serai le 9e et y aura personne en face de moi". Vous vous disposez vraiment comme ça vous dans les virées entre ami(e)s ? ». Cette « dérive » des conversations vis-à-vis de l’objet principal – l’émission d’UDPP diffusée au même moment – est là encore très typique d’une réception collective : la télévision est un support de base à une conversation, il permet d’en ouvrir une sur un sujet commun qui permet ensuite de nombreux élargissements. Et il n’est en fait pas si surprenant de retrouver ce même processus sur une plateforme communautaire puisque la réception en elle-même est un processus qui se construit tant dans le visionnage d’une émission que dans l’échange communicationnel qui y est lié – avant, pendant ou après la diffusion de l’émission. Si, comme l’explique Brigitte Le Grignou (2003), la télévision peut servir de base à une conversation entre collègues, il semble logique qu’elle puisse également en être une entre des inconnus plus éloignés géographiquement et éventuellement socialement. Dans les deux cas, la télévision permet d’aller vers l’intime de quelqu’un sans pour autant lui poser des questions indiscrètes. Pour les membres de plateformes d’échange spécialisées dans des émissions de télévision, c’est une façon de connaître ces autres téléspectateurs qui conservent pourtant leur anonymat grâce au pseudonyme et à la simple absence d’interaction réelle, grâce à un « stock de connaissances disponibles » et cette fois non « supposées partagées56 », mais effectivement partagéespar la raison même de la présence des téléspectateurs sur cette plateforme. Comment j’avais pu le montrer au travers de mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, ces programmes télévisés - comme c’est le cas pour beaucoup d’émissions revenant régulièrement que ce soit de manière quotidienne ou hebdomadaire – sont devenus pour les téléspectateurs un rendez-vous à ne pas manquer, prenant alors la forme d’un rituel: « il s’agit davantage de pratiques qui se sont forgées petit à petit, devenant alors des habitudes revêtant certains codes : un jour spécifique, en faisant toujours la même chose en même temps, avec éventuellement les mêmes personnes 57». Ainsi UDPP est devenu la « pause » de Véronique : « je prends ma clope, mon petit thé et je reconnais que c’est ma pause », et un moment de partage que Lara a pris l’habitude de savourer chaque jour de la même façon : « je suis dans un fauteuil ou en même temps devant l’ordi pour commenter à chaud quand c’est pour commenter à chaud les émissions ». Or c’est justement avec ce type d’habitudes ritualisées que, pour reprendre les termes de Lara, « des habitudes s’installent » et « des relations se créent » entre les membres du forum. Ainsi, alors que 56 Boullier D, 1987, p.36, cité dans Le Grignou Brigitte, Du côté du public : usages et réception de la télévision, Paris, Economica, 2003, p.124 57 Blandin Eve-Anaelle, op.cit. 70
  • les membres du FNO prennent le soin de se saluer généreusement chaque jour, à chaque début et fin d’émission, leurs discours laissent transparaître la place que ce moment de réception online a pris dans leur quotidien : « Oui, espérons que ce soit mieux demain... », « A demain, Micha », « A demain, bonne soirée à tous ! ». La veille réalisée permet donc de montrer que les téléspectateurs de ce FNO se retrouvent de manière habituelle, sans même se poser la question, et toujours de la même manière, tous les soirs alors que l’émission est diffusée. Ils se retrouvent virtuellement certes, sur ce forum, mais en fait, quelle serait vraiment la différence avec un début de soirée passé ensemble autour d’un seul et même poste de télévision ? Puisque l’on peut, simplement en réalisant une veille de ce forum, s’imaginer parfaitement la scène, les entrées et sorties de chacun dans la pièce, les rires ou l’agacement de chaque ami. Je n’utilise d’ailleurs pas le terme d’ « ami » par hasard pour qualifier les membres du FNO. Car en prenant ces habitudes ritualisées de retrouvailles virtuelles lors de la diffusion d’UDPP, les membres ont tout d’abord appris à se connaître les uns les autres, à connaître les préférences de certains d’entre eux, à savoir par avance ce qui va marquer plus particulièrement l’un des membres lors de l’émission du soir. Ainsi comme j’ai pu le souligner précédemment, les téléspectateurs usagers du FNO savent que l’une d’entre eux éprouve une profonde aversion pour Norbert Tarayre, c’est pour cette raison qu’ils annoncent avant même qu’elle ne commente l’émission : « Avec Norbert toute la semaine, Liva tu es interdite de séjour ici … ». Les télénautes imaginent également les réactions des membres absents lors de la diffusion de l’émission, ce qui suppose une connaissance assez importante de tout un chacun, d’autant que dans ce cas précis il ne s’agit pas particulièrement d’un goût ou d’une préférence du membre vis-à-vis d’UDPP, mais d’un sujet bien plus général – le fait de porter de nombreux tatouages : « Je m’en doutais Richelieu il y a vraiment de quoi s’enfuir, à mon avis si Fred nous lit il pensera pareil ». C’est de plus par le seul usage que certains télénautes font du FNO que les autres membres apprennent à connaître leurs habitudes de vie, leur emploi du temps ou des caractéristiques de leur métier, sans même avoir eu à poser la question : « Richelieu c’est rigolo quand on te voit la journée je peux supposer que tu es relativement cool au boulot, c’est bien de temps en temps », et Richelieu de répondre « Oui. J’ai quand même l’occasion de souffler parfois  ». Un autre point important est à évoquer au sujet de cette réception collective online. Si des « relations se créent », des caractères et des habitudes de vie se font connaître à travers les échanges et la façon dont les télénautes utilisent le forum, on note aussi que ce petit groupe d’amis a créé une culture commune, à travers le développement d’une expertise pointue autour de l’émission mais aussi d’un vocabulaire et de références partagés par l’ensemble des membres du FNO. Ainsi,il est fréquent que les téléspectateurs usagers de ce forum fassent référence à d’autres épisodes d’UDPP, afin de le comparer à l’émission diffusée au même moment ou simplement parce qu’un passage du dîner de l’hôte leur fait penser à une émission passée : 71
  • « Comme chez Florent en Vendée ? LOL », « C’est vrai que ça aurait pu finir en pugilat, comme à La Roche … ». Non seulement les membres du forum se souviennent assez bien des anciennes émissions pour y faire référence, mais en plus ils sont capables de donner des détails sur ces anciennes émission afin que les autres téléspectateurs comprennent à laquelle ils font allusion, en précisant par exemple le lieu de la semaine à laquelle ils pensent (« à La Roche », « en Vendée ») mais parfois même le nom d’un candidat (« chez Florent ») ou une péripétie particulière à un dîner (« en pugilat »). Cette culture commune se distingue également par le vocabulaire qu’ils utilisent et qui leur est propre. Lors du dîner du candidat Ecclésiaste, les membres se mettent d’accord sur le fait qu’Ecclésiaste devrait être mis « aux oubliettes » : « En tout cas, si le gag n’est pas avéré d’ici la fin de la semaine, je propose qu’on nomme Ecclesiaste aux oubliettes pour sa cuisine (et pas pour le reste qui l’air d’avoir ravi les invités ». En disant vouloir mettre Ecclesiaste aux oubliettes, les membres du FNO font en fait allusion à une catégorie du forum dans laquelle ils classent les plus mauvais candidats d’Un dîner presque parfait. Or, compte tenu de la piètre qualité gustative du repas de ce candidat, les membres estiment qu’il aurait bien sa place dans cette catégorie. Alors même que tous les téléspectateurs usagers de ce forum comprennent immédiatement à quoi cette remarque fait allusion, il est impossible de la comprendre sans être un habitué du forum, ou sans avoir pris le temps d’étudier la structure générale du forum, catégorie par catégorie, ce qui n’est évidemment pas le loisir le plus répandu de l’internaute lambda. Cette caractéristique de culture experte se retrouve également parfois sur le FO. En effet sur cette plateforme communautaire également les téléspectateurs sont pourvus d’une grande connaissance de l’émission puisqu’ils parviennent aisément à porter un regard sur l’évolution de l’émission au vu de la tonalité de certains épisodes : « ok, ça peut paraître drôle mais c'est un peu limite pour une émission de cuisine. Bon ça nous change des bobos qui se prennent la tête mais là c'est digne d'une émission de cuisine pour les enfants. Et encore, je crois qu'ils feraient mieux ». A travers ce commentaire, on constate deux types d’expertise vis-à-vis d’UDPP : le télénaute est doté d’une connaissance sur les émissions de cuisine en général et peut donc avoir un jugement sur la cohérence entre ce qui est attendu d’une émission dont la thématique principale est la dimension culinaire et ce qui est présenté à UDPP. Par ailleurs, le téléspectateur usager du FO fait implicitement référence à d’autres épisodes d’UDPP lorsqu’il note « ça nous change des bobos qui se prennent la tête », soulignant alors que les candidats d’UDPP guindés sont pour le moins fréquents. Cette membre ci note également sous une autre forme que certains candidats « se prennent la tête » et que cela n’apporte rien à l’émission, au contraire du dîner d’Ecclesiaste qui permet à UDPP de revenir à ce qu’elle était et doit être: « Ces éclats de rire m’ont manqués depuis un bon bout de temps. DSL mais voici un réel Diner presque parfait ». Dans les deux cas on retrouve ce que Flichy (2010)a théorisé en décrivant le groupe de fans qu’il caractérise comme spécialiste d’une culture, et en présentant le fan comme capable de construire 72
  • une « communauté de récepteurs qui commentent l’œuvre et plus généralement conversent autour d’elle 58». En effet, tous les téléspectateurs de ces plateformes d’échange semblent avoir une connaissance approfondie d’UDPP, acquise grâce à plusieurs années de réception de cette émission qui existe depuis 2006. Une connaissance qui leur permet de faire référence à des épisodes passés sans craindre de ne pas être compris, ainsi que d’analyser l’évolution de ce programme télévisé. Ils commentent donc en effet ce qui se déroule sur leur écran, mais sont aussi capables, grâce à une « culture experte et distinctive 59», de « convers[er] autour d’elle 60» en faisant s’affronter des visions de l’émission et des analyses de son évolution. Notons cependant une différence dans ces deux groupes de fans. En ce qui concerne les membres du FO, il est clair que les téléspectateurs usagers de ce forum possèdent cette culture experte et distinctive, mais celle-ci n’est pas véritablement propre leur plateforme communautaire, elle s’approche davantage de la culture experte des téléspectateurs habituels et de longue date d’UDPP. En revanche, les membres du FNO ont une culture experte propre au forum www.1dinerpresqueparfait.compuisqu’ils font également référence à des catégories du forum, dont certains membres sont à l’origine de la création. Ils se sont réappropriés le système de notation de l’émission en classant eux-mêmes les candidats qu’ils considèrent être les plus mauvais dans la catégorie « oubliettes » du forum, et savent tous exactement à quoi il est fait allusion lorsqu’un membre emploie ce terme. Une dernière caractéristique permet de conclure à une réception onlinesous beaucoup d’aspects collective, et ce de manière beaucoup plus flagrante sur le FNO. On retrouve bien souvent deux types de commentaires sur le FNO. Il existe tout d’abord les commentaires que je qualifierais de purement « expressifs », par lesquels les télénautes cherchent avant tout à retranscrire le sentiment que provoque en eux l’émission, à le partager avec les autres, c’est-à-dire en fait, avec ceux avec qui ils regardent l’émission. Nous l’avons vu, ce type de commentaire domine également sur le FO. Le deuxième type de message est par contre plus spécifique au FNO, il s’agit pour les membres du forum de non seulement exprimer un sentiment ou une opinion, mais de creuser celle-ci en questionnant les autres membres. Cela peut prendre plusieurs formes. On note en premier lieu le commentaire venant s’enquérir de l’avis des autres téléspectateurs de manière purement liée à l’émission : « Bon dans le dîner ça va, mais ça casse pas trois pattes à un canard non ? ». Dans ce premier cas, le télénaute partage une impression sur le dîner de l’autre, mais attend en quelque sorte la confirmation des personnes avec qui il regarde l’émission. Son opinion n’est pas tranchée tant que les autres membres n’ont pas partagé leur propre avis. 58 Flichy Patrice, op.cit., p.31 Le Guern P., 2002, dans Le Grignou Brigitte, op. cit. 60 Boullier D, 1987, p.36, cité dans Le Grignou Brigitte,op. cit. 59 73
  • Dans un second temps, le commentaire peut-être toujours lié à l’émission, mais davantage orienté dans le but de créer un sujet de discussion pouvant s’éloigner de la thématique principale du topic – UDPP. Je l’ai montré précédemment, les téléspectateurs du FNO se plaisent à partir du contenu télévisuel pour « dériver » sur des sujets plus larges, or dans ces cas précis, ils vont directement interroger leurs compagnons virtuels de réception télévisuelle. Ainsi, le sujet de départ est bien souvent l’animation du candidat. L’une des candidates de la semaine étudiée a choisi comme animation le « pole dance », or ce choix surprend les télénautes, ce qui les amène à vouloir converser sur cette activité. Mais alors qu’on aurait pu s’attendre à ce que les télénautes discutent le bien-fondé ou la cohérence d’une telle activité avec cette émission culinaire, on constate que c’est en fait une conversation sur le pole dance en lui-même et non son lien avec l’émission qui nait : « Avis masculin.. s'il te plait RICHELIEU... t'en penses quoi du pole dance.. !??? », et Richelieu de répondre : « Pour le pole dance, bof. Je vois pas l'intérêt des contorsions ;) ». On a donc ici une véritable recherche de multiplicité des points de vue (« avis masculin ») afin de certes alimenter la conversation, mais aussi d’avoir toutes les cartes en main pour se faire une opinion finale, et donc porter un jugement final étayé de différents avis. On trouve un autre échange du même type, dont la thématique est cette fois les tatouages que porte la jeune femme. De prime abord, les membres du forum sont assez critiques : « que c’est laid ces tatouages », « j’aime pas les gens qui utilisent leur corps comme un cahier brouillon pour y faire des graffitis ». Mais l’une des membres va là encore s’enquérir d’un avis masculin : « 2ème question du jour à nos hommes du forum. Vous rencontrez une fille mignonne de figure, en hiver donc bien couverte, et au moment du deshabillage vous apercevez tous ces tatouages quelle est votre réaction ? », Richelieu de répondre : « Y a tatouage et tatouage. Un petit discret ou une bande dessinée ? Je crois qu'essayerais de faire abstraction, et c'est d'autant plus facile dans le premier cas que dans le second... », et la membre du forum d’en conclure : « Je m'en doutais Richelieu il y a vraiment de quoi s'enfuir, à mon avis si Fred nous lit il pensera pareil ». Si ce deuxième échange semble davantage orienté dans la volonté de créer une conversation plus large, on constate deux points intéressants : la membre parle de « nos hommes », ce qui renforce là l’idée d’être face à une véritable communauté, voire à un groupe d’amis, et la télévision semble encore parfaitement remplir son rôle de point de départ à des discussions plus grandes, impliquant des avis voire des partages d’expériences plus personnels. Par ailleurs, le dernier message laisse entendre que la téléspectatrice a eu une réponse lui permettant de confirmer son impression (« Je m’en doutais Richelieu, il y a vraiment de quoi s’enfuir »), elle peut donc s’asseoir confortablement dans son jugement puisque tous les membres, même les hommes, semblent le partager. 74
  • Le troisième type d’échange n’est cette fois plus lié à UDPP mais toujours à ce qui se déroule sur l’écran qui réunit les téléspectateurs aussi éloignés puissent-ils être géographiquement. En effet les membres du forum, je l’ai déjà évoqué, se plaisent parfois à commenter les spots publicitaires : « Une pub meetic : "on a une table de dix, je serai le 9e et y aura personne en face de moi". Vous vous disposez vraiment comme ça vous dans les virées entre ami(e)s ? ». Bien que cette remarque ne soit plus liée à une émission faite de performances de candidats que le téléspectateur a l’habitude de juger du fait même de la compétition sur laquelle repose UDPP, la télénaute transmet là encore une impression aux autres membres afin de la confronter à leurs propres expériences et donc à savoir si cette impression est la bonne. Bien que dans la typologie décrite tous les échanges ne partent et ne portent pas véritablement sur UDPP, on retrouve bien les « communautés d’expériences 61» définies par Flichy (2010) lorsque celui-ci s’intéresse au groupe de fan sur le web. Il explique en effet que les « communautés de partage élaborent, à partir des expériences individuelles, un point de vue collectif 62». La communauté décrite par Flichy (2010) revêt néanmoins un caractère très instrumental : les internautes viennent questionner, partager leurs expériences et lire celles des autres dans le but premier d’y trouver des conseils. Dans le cas du FNO, la citation s’applique parfaitement, mais sans que les télénautes viennent chercher des conseils, ils utilisent ici le forum pour exposer une impression et souhaitent la confronter à l’avis des autres personnes, en qui ils ont confiance, afin de confirmer ou au contraire de faire évoluer leur jugement, sur quelque thématique que ce soit. On retrouve donc une réception collective dans le sens où elle se construit non seulement dans l’expression d’une opinion mais dans le partage, l’écoute, et l’échange d’impressions, mais en plus une réception collective dans un cercle amical puisque l’avis des uns et des autres est suffisamment estimé pour que le jugement de chacun évolue, grâce au collectif. L’usage que font les téléspectateurs du FNO de cette plateforme communautaire est assez unique en son genre ; c’est en fait la seule plateforme parmi celles étudiées où j’ai pu souligner une réception collective véritablement affirmée. Les téléspectateurs usagers du FNO utilisent le forum non seulement comme un moyen d’expression mais comme un moyen de regarder leur émission à plusieurs, de recréer une situation de réception collective avec tout ce qu’elle implique – commentaires, railleries, discussions plus larges – grâce à un outil 2.0. Ils s’en servent également, et in fine, pour partager un moment télévisuel avec non seulement d’autres téléspectateurs, mais avec des personnes avec qui ils ont tissé au fil des mois voire des années des liens sous beaucoup d’aspects proches de l’amitié. Comme j’ai pu le montrer dans mon point précédent, cet usage bien particulier du forum de discussion ne se retrouve pas du tout autant chez 61 62 Flichy Patrice, op.cit., p.66 Flichy Patrice, Ibid., p.66 75
  • les usagers du FO. Même si ceux-ci semblent également posséder une culture experte, elle n’est pas propre au forum mais davantage au public fidèle de l’émission depuis longtemps. De plus, un échange parvient parfois à se mettre en place, mais cela ne concerne que les moments où le divertissement ou au contraire le conflit prend le dessus. Au final, les téléspectateurs usagers du FOse servent davantage du forum pour exprimer leur opinion voire l’imposer plutôt que de comprendre celle des autres, ou encore participer plus activement à l’émission en notant les candidats, sans chercher à converser autour de cette notation. Leur usage du forum de discussion n’est pas si différent de l’usage que les télénautes font de Facebook ou Twitter : bien qu’ils viennent s’exprimer sur le web au sujet d’une émission de télévision et dans le cadre de ce qui se veut être une « communauté » virtuelle de téléspectateurs, leur réception reste très individuelle. b) Réception collective plus ou moins affirmée, comment expliquer la différence entre les deux forums ? La méthodologie choisie pour ce mémoire – la veille analytique- ne me permet pas de trouver des raisons à cette différence de forme et d’usages des deux forums de discussion, cela aurait sans doute été davantage possible en y associant des un questionnaire ou plus sûrement des entretiens. Néanmoins je souhaite énoncer quelques pistes d’explications. Le référencement du site peut tout d’abord entrer en ligne de compte. En tapant « Un dîner presque parfait + Forum » sur une interface de recherche google – sans être connectée à mon compte google, de manière à ce que la recherche ne soit pas orientée par les mots clefs que je tape le plus souvent, ces derniers en faisant partie – je constate que le forum officiel arrive en première position des résultats, alors que le forum www.1dinerpresqueparfait.com n’arrive qu’en 7ème position. Le téléspectateur faisant pour la première fois cette recherche google dans le but de participer à un forum de discussion se rapportant à l’émission va logiquement s’intéresser d’abord à celui qui arrive en première position de sa recherche. D’autant plus que « M6 » apparaît dans l’intitulé du lien et de l’adresse, ce qui permet à l’internaute d’être sûr qu’il s’agit bien d’un forum lié à cette émission de télévision. Enfin, dans le descriptif situé en dessous de l’intitulé servant de lien au FNO, on peut lire : « Le forum (non officiel) des programmes de M6 et de TF1 Un dîner presque parfait, Masterchef et Top Chef ». Deux points dans ce descriptif peuvent être un frein pour le téléspectateur d’UDPP faisant pour la première fois la démarche de rechercher une plateforme communautaire pour s’exprimer sur l’émission : - Le fait que le caractère « non officiel » du forum soit précisé dans le descriptif n’est en quelque sorte pas rassurant pour un téléspectateur n’étant pas habitué à venir discuter de sa pratique : avec un forum officiel le téléspectateur en conclue que c’est la chaîne qui l’a 76
  • mis en place et qui le gère afin que ses téléspectateurs puissent s’exprimer, il y est en plus vivement encouragé à chaque fois qu’il regarde l’émission et connaît donc probablement l’existence de ce forum avant même sa recherche. Alors qu’il n’a aucune idée des personnes qui peuvent être « derrière » ce forum non officiel. - La descriptif précise de plus que le forum est consacré à trois programmes TV : Un dîner presque parfait, Masterchef et Top Chef, or le téléspectateur d’UDPP ne l’est pas forcément des autres émissions ou n’a peut-être pas envie de converser sur ces autres émissions. En fait, avec cette précision, le FNO correspond tout simplement moins à sa recherche initiale que le FO. Pour ces raisons, le téléspectateur nouveau venu sur la toile va plus facilement se diriger sur le forum officiel, ce qui ne l’empêchera pas d’aller visite le forum non officiel plus tard. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour deux des membres du FNO lorsqu’ils ont commencé leur recherche de plateforme communautaire pour discuter de l’émission avec d’autres téléspectateurs : « Donc je faisais partie du forum de M6 UDPP et il y a eu un conflit d'intérêt avec d'autres personnes qui s'étaient un peu trop installées sur ce forumlà. Et comme on ne laissait pas la place à des jugements différents et bien je préférais faire mon propre forum puisqu'il n'en existait pas d'autre à ce moment-là » (Fabrice, l’administrateur et modérateur du FNO), « Je suis inscrite depuis mars 2009 donc ça fait 3 ans, j'y suis arrivée un petit peu par hasard. J'étais tombé sur le forum officiel mais j'ai dû y rester 15 jours même pas, je m'y plaisais pas du tout, c'était la foire d'empoigne, les gens s'engueulent, c'est assez violent » (Lara). Ces deux membres du FNO ont donc eu la même démarche : ils se sont tout d’abord inscrits au FO, et celui-ci ne leur convenant pas, ils ont approfondi leur recherche, ont donc cliqué sur d’autres liens que leur proposait leur recherche google, et ont découvert le FNO, sur lequel ils sont finalement restés. En étant le forum le mieux référencé, le FO attire chaque jour de nouveaux téléspectateurs qui font de ce forum leur première expérience sur une plateforme communautaire reliée à l’émission. Cela peut permettre d’expliquer pourquoi les membres de ce forum s’apparentent clairement dans l’usage qu’ils font du forum à de « (nombreux) anonymes ». L’arrivée permanente de nouveaux membres rend plus difficile la réception collective car les membres n’ont en fait pas le temps de se connaître, de s’apprivoiser, et in fine de créer des liens. Une autre caractéristique renforce d’ailleurs cela : le nombre. Il n’est certes pas possible de connaître le nombre exact d’internautes participant au forum officiel UDPP, puisqu’en s’inscrivant à celui-ci on s’inscrit en fait à tous les forums de M6, qui regroupent en tout 2342890 membres. Néanmoins le forum d’UDPP fait partie des forums les plus actifs de la chaîne. A titre de comparaison, le FNO compte 20 membres enregistrés dont le plus 77
  • récent étant moi-même, lorsque je m’étais inscrite début 2012 afin proposer aux membres de réaliser un entretien. La différence de nombre de membres peut avoir plusieurs conséquences : - En ce qui concerne le FO, les topics sont alimentés par un grand nombre de personnes, tant et si bien que si le nombre de messages par topic est assez proche de celui sur le FNO, les messages sont issus de beaucoup plus de membres différents que sur le FNO. Dès lors, il peut être décourageant pour les téléspectateurs de voir tant de commentaires émis par des personnes différentes, la lecture de cette suite d’avis est alors sérieusement menacée et les internautes se contentent in fine d’ajouter leur opinion à la longue suite de messages, participant ainsi à faire de ce forum une plateforme communautaire où ce sont les « expressions extimes63 » qui dominent plutôt qu’une véritable conversation entre des téléspectateurs d’UDPP. - Du côté du FNO en revanche, c’est très probablement le petit nombre de membres venant participer à chaque topic qui permet notamment d’arriver à la réception collective virtuelle que j’ai pu décrire précédemment. En effet, l’image même d’un apéro dînatoire entre amis réunis afin de regarder ensemble une émission de télévision n’est pas associée à un grand nombre de personnes présentes dans la même pièce, au contraire, il s’agit plutôt d’un petit groupe de personnes, suffisamment peu nombreuses pour pouvoir échanger facilement, ensemble, et pour connaître les habitudes et goûts télévisuels des uns et des autres. Cela ressort d’ailleurs très bien dans l’entretien que j’ai pu réaliser avec Véronique l’an passé, elle-même membre active du forum : « Et en farfouillant je suis tombée sur un blog, un forum, et je me suis installée. Et je suis restée sur ce forum, je sais pas trop pourquoi, j'ai eu un accueil adorable là de cette petite bande de nanas, plus fred là le jeune homme qui a créé le forum. » Le terme de « petite bande » utilisé par Véronique est très caractéristique de l’usage que font les membres du FNO de cette plateforme virtuelle : c’est devenu un lieu de rencontre où des amis se retrouvent afin de passer non seulement un moment télévisuel – faisant ainsi de leur réception une réception collective – mais également de parler de choses et d’autres qui n’ont parfois plus grand-chose à voir avec l’émission : « Et puis à côté de ça on parle de géographie, de lecture, d'autres sujets complètement divers et variés mais c'est quand même la cuisine qui nous a réunis. » Il faut enfin noter que cette « petite bande » peut également être la raison même pour laquelle le nombre de membres sur ce FNO ne s’élève guère rapidement. En effet, en allant sur ce forum, les téléspectateurs cherchant un forum de discussion sur lequel s’exprimer peuvent se sentir intrusifs dans ce groupe d’amis qui se connait depuis longtemps et dont les membres partagent en fait une part de leur quotidien. Les nouveaux 63 Flichy Patrice, op.cit., p.31 78
  • arrivants peuvent se sentir décontenancés par ce forum de discussion où tous les membres se connaissent et se côtoient – certes virtuellement – quotidiennement. Dans son article consacré aux téléspectateurs de Grey’s anatomy sur le web, Peter Larsen (2010) fait un rapprochement entre cette communauté de fans de série TV et les principes définis par Habermas (1989) pour intégrer des discussions privées sur des sujets publics : « disregard of the participants’ social status », « critical discussion », « inclusiveness »64. Il souligne alors par exemple que les membres du forum s’expriment de manière anonyme et que dès lors, le social background des participants ne compte pas, seule leur argumentation est importante. Par ailleurs,« anyone with internet access may join the party provided they obey the general rules of discourse. The rules are not meant to shut certain people out 65».Dans les termes, il semble qu’il en soit de même sur le FNO, mais dans la pratique cela semble plus contestable. Dans un premier temps, les membres du FNO s’expriment certes sous un pseudonyme, mais tous savent comment les membres s’appellent véritablement, ils connaissent également généralement leur lieu de résidence ou encore leur métier. D’ailleurs, comment en serait-il autrement puisque les membres se téléphonent régulièrement (« Yen a une autre que j'ai au téléphone une fois par mois et voilà c'est comme si on se connaissait depuis toujours » - Véronique)et même se rencontrent réellement (« On s'est déjà rencontrés, on a dépassé le virtuel » - Lara)?De même, il est incontestable sur les règles du FNO n’ont pas pour but d’empêcher de nouveaux télénautes de se joindre à cette communauté, mais dans la pratique, il semble difficile pour des nouveaux arrivants de véritablement se sentir à leur place alors que sur des sujets spécifiques aux émissions, les messages échangés dérivent bien souvent de la thématique principale et les membres font alors souvent allusion à des éléments plus personnels des uns et des autres, ou à des habitudes qu’ils ont pris ensemble. Cette réception collective virtuelle a donc sans doute en partie été rendue possible grâce au petit nombre de membres actifs sur ce forum, et c’est également probablement cette réception collective proche d’une « petite bande » d’amis qui explique le peu d’évolution du nombre de membres sur ce forum. Le dernier élément d’explication à la différence d’usage que l’on distingue entre les téléspectateurs membres du FO et ceux membres du FNO que je souhaite avancer réside en la différence de modération des deux forums. Comme j’ai pu l’évoquer précédemment, la modération sur le FO est beaucoup plus ferme qu’elle ne l’est sur le FNO. Si non seulement les membres habituels du FO ne tolèrent guère d’opinions divergentes, mais qu’en plus le modérateur use de son rôle de censeur activement voire arbitrairement (compte tenu de l’incompréhension que les deux usagers du forum expriment), il semble 64 Larsen Peter,op. cit., p.162 Larsen Peter,Ibid., p.163 65 79
  • clair que les possibilités d’une réception collective à distance par l’intermédiaire de ce forum soient plus que réduites.Au contraire, alors que les membres du FO se plaignent souvent de censure et n’hésitent pas à critiquer vivement la modération qui est à l’œuvre, jamais Fred – l’administrateur-modérateur du FNO, Fabrice dans mes entretiens réalisés l’an passé – ne subit de telles critiques. En effet, si Fabrice prend à cœur son rôle de modérateur en notant des passages de l’émission qui seront susceptibles de créer une véritable discussion sur le forum, il ne cherche pas pour autant à contrôler les membres du forum ou du moins leurs expressions. Au contraire, il est tout à fait conscient du fait que c’est lorsque la conversation dérive de son sujet principal que de véritables liens se tissent : « j'aime bien parfois les commenter avec des gens qui ont vu, c'est un moyen vraiment de pouvoir en parler avec des gens qui sont intéressés par les émissions. Et puis au fur et à mesure à force d'en parler on apprend à les connaître et à en savoir plus sur eux, donc forcément ça déborde après sur autre chose ». C’est dès lors la conception même du rôle de l’administrateur-modérateur qui n’est pas la même. De plus, le fait que d’autres membres du forum soient intégrés à la modération transforme également nécessairement celle-ci, ils sont de loin les mieux placés pour pouvoir répondre aux attentes des téléspectateurs de ce forum. 3) La réception online des téléspectateurs d’Un dîner presque parfait, après la diffusion de l’émission Je me suis jusque-là attachée à analyser la réception online des membres des deux forums, dans la forme et dans l’usage que les télénautes faisaient de ces plateformes virtuelles, au moment de la diffusion de l’émission quotidienne. Cependant, comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer, la réception télévisuelle est un processus qui ne se termine pas à la fin de l’émission. Il se poursuit a posteriori, au travers des conversations notamment, ce qui en fait donc un point important de mon étude, car si tous les téléspectateurs que j’ai étudiés à travers leurs discours online viennent s’exprimer sur des médias sociaux, ils ne sont pas tous télénautes et n’utilisent donc pas nécessairement leur ordinateur en même temps qu’ils regardent l’émission. a) A posteriori de l’émission, quelle attention prêter aux messages échangés pendant la diffusion ? Etudions tout d’abord la façon dont les membres de deux forums naviguent sur les plateformes virtuelles lorsqu’ils viennent sur celles-ci après que l’émission ait pris fin. En ce qui concerne le FNO, bien que la majorité des échanges sur le topic se déroule au moment de la diffusion d’UDPP, certains membres ne viennent discuter de l’émission que plus tardivement le soir, ou le lendemain. Les commentaires sur la soirée d’un candidat en particulier ne dépassent cependant jamais le lendemain midi de la diffusion. Pour certains télénautes, il y a une 80
  • raison on ne peut plus pratique à cet usage : ils ne sont pas rentrés du travail et regardent l’émission en replay avant de venir en discuter sur le forum, ils préparent le repas du soir tout en prêtant un œil au téléviseur, etc. Pour d’autres, comme Fabrice – l’administrateur-modérateur du forum dont le pseudonyme est Fred -, c’est là un véritable choix de réception : « Est-ce que vous commentez en même temps l’émission sur le forum ?Non moi c'est souvent après parce que quand je regarde l'émission j'aime bien essayer de voir les détails des menu pour pouvoir en parler. » Quoiqu’il en soit, lorsque les téléspectateurs membres du FNO vont sur le topic consacré à la semaine d’émission, ils commencent par relire l’ensemble des échanges qui ont eu lieu pendant la diffusion de la quotidienne : « J'en ai marre en ce moment je me retrouve toujours en haut alors du coup il faut que je fasse marche arrière pour mieux vous lire ». Cet exemple de message est très caractéristique de la façon dont les téléspectateurs du FNO utilisent le forum a posteriori de l’émission : l’intérêt pour eux n’est pas seulement de venir exprimer leur avis mais aussi (et surtout ?) de prendre connaissance de la discussion qui s’est déroulée entre les fidèles du forum pendant l’émission, afin de pouvoir parfois enrichir la conversation de leur propre expertise : « C’est vrai que ça aurait pu finir en pugilat, comme à La Roche … Rolling Eyes ». Rappelons que l’administrateur-modérateur, qui s’exprime toujours sur le forum une fois que l’émission est terminée, tente de faire en sorte que la conversation entre les membres du forum soit toujours riche après la diffusion de la soirée de l’hôte du jour, comme il me l’expliquait en entretien : « J'ai toujours une feuille devant moi où je note les choses que je mettrai après dans mon commentaire, mais je commente à chaud. Oui je note pour me rappeler parce qu’il y a tellement de choses à dire que parfois on oublie de dire certaines choses dans le commentaire qui peuvent être un fil de discussion avec les autres. » Fabrice fait donc toujours en sorte d’être aussi précis que possible lorsqu’il vient réagir sur le forum à l’émission qui vient de se dérouler – il prend des notes pendant la diffusion dans ce but – afin que son commentaire puisse en susciter d’autres, que l’une de ses remarques ou impressions puissent « être un fil de discussion avec les autres ». Lorsque les téléspectateurs absents du forum ne viennent qu’a posterioriet qui plus est assez tardivement dans la soirée voire le lendemain, ils rédigent parfois un message se rapprochant d’une synthèse de leurs impressions lors de la diffusion de l’émission : « je viens de regarder le "replay" pour la deco de la table pas aime trop "poubelle" c'etait un gag? l'animation bof eplucher et croquer dans un oignon.... le repas l'apero semblait assez simple mais pas pour moi, l entree le potage avait l'air bon dommage qu'il y avait de la creme, plat le veau avait l'air tendre mais pas assez cuit, quand au dessert ..trop calorique. En conclusion je n'aurai rien mange mais ça ne veut pas dire que ce n'etait pas bon ecclesiaste a beaucoup aime. Je n'aime pas particulierement Norbert mais si il a une grande gu..le il a quand meme bon coeur j'ai lu qu'il donnait des cours de cuisines a des femmes en prison. Bonne soiree a tous ». Ces messages sont alors beaucoup plus longs que ceux étudiés jusqu’alors, et en ce qui concerne ce message-ci, il ne semble pas que la 81
  • téléspectatrice recherche véritablement la discussion puisqu’elle clôt en quelque sorte toute amorce de conversation autour de son opinion en concluant son message par « bonne soirée à tous ». Néanmoins, dans la majorité des cas, lorsque les membres ne viennent s’exprimer qu’a posteriori, non seulement ils prennent connaissance des échanges, mais leur message – prenant généralement la forme d’une synthèse de leurs impressions suite au visionnage de la soirée du candidat – est également lu et repris par d’autres membres, pouvant alors donner naissance à une nouvelle discussion. Celle-ci reste néanmoins limitée puisque les commentaires a posteriori sont somme toute peu nombreux, l’activité du forum ne reprenant véritablement qu’à l’approche de la diffusion de l’émission du soir. L’usage du FO par les téléspectateurs a posteriori est un peu plus hétéroclite. Au niveau de la structure temporelle des messages sur le forum, on constate qu’en règle générale, sur chaque topic consacré au candidat du jour, on trouve deux pages de commentaires postés avant l’émission, quatre pages pendant la diffusion, et environ quatre pages après. C’est donc là une première différence avec le FNO : les télénautes s’expriment davantage que sur le FNO a posteriori de l’émission. Cela ne semble néanmoins pas particulièrement étonnant puisque le commentaire en direct de l’émission permet surtout de recevoir l’émission de manière collective, ce qui n’est vraisemblablement pas particulièrement recherché par les membres du FO. Cela se confirme d’ailleurs lorsqu’on jette un premier regard aux messages postés a posteriori de l’émission : beaucoup prennent la forme d’expressions « extime66 », une suite d’avis revenant sur les différents points marquants de l’émission, synthétisés, sans véritablement rechercher un quelconque échange avec les autres membres du forum : « En ce qui me concerne, hier soir j'ai quand même bien rit ! Ca été du folklore toute la soirée, mais ça été marrant. Je me suis autant amusé que Norbert. En tout cas Ecclésiaste est arrivé à faire rire Odile, ce n'est quand même pas mal ? Ca fait longtemps que un DPP ne m'avait autant fait rire. » « Grosse barre de rire ce soir. :D J'ai mangé pour une semaine là, franchement excellent le gars ! Cuisiner sans plaques de cuisson fallait le faire, sérieusement m6 faut nous en proposer d'autre, j'ai passé un super moment, merci encore <3 » Dans ces exemples, les téléspectateurs ne font pas allusion à un message du topic posté auparavant sur lequel ils auraient voulu revenir afin d’approfondir la problématique évoquée, ils écrivent à la première personne du singulier sans s’adresser à quelqu’un en particulier. Par ailleurs, le caractère officiel du forum ressort dans le second exemple puisque le membre semble en fait poster ce message afin de s’adresser à M6 : des remerciements (« merci encore <3 ») mais également l’expression d’une attente envers la chaîne pour améliorer le programme (« sérieusement m6 faut nous en proposer d’autre »). 66 Flichy Patrice, op.cit., p.46 82
  • Si l’on trouve de nombreux messages de ce type a posteriori de la diffusion, il faut souligner que tous les téléspectateurs ne viennent pas sur ce forum pour simplement exprimer un avis, plusieurs prennent également le temps de lire ce qui s’est dit auparavant, et de réagir sur certains points : « Bonsoir. Pas vu les préparations mais le repas, qui ne m'a pas paru mériter la note finale de 7 et des poussières. OK. elle est jeune et a eu l'air d'assumer grâce en petite partie à NORBERT qui, je l'espère aidera également les autres candidats !! je ne le connaissais pas mais il est sympa malgré son sourire à la Fernandel !! Le chapeau de Eclesiaste ne m'a pas dérangée si tel est son truc ! j'ai hâte de le voir demain à l'oeuvre mais il me semble bon convive. Espérons qu'il soit bon cuisinier.BONNE SOIREE A TOUS ET TOUTES ET A DEMAIN ! » Dans cet exemple de message, la phrase « Le chapeau de Eclesiaste ne m’a pas dérangée si tel est son truc » prouve que le téléspectateur a lu au moins une partie des échanges puisque le fait que le candidat Ecclésiaste porte un chapeau à table a été vivement discuté lors des échanges entre les téléspectateurs en direct de l’émission. Par ailleurs, on peut affirmer que certains membres lisent les commentaires qui l’ont précédé puisqu’ils reviennent parfois sur l’un d’entre eux en particulier, en utilisant la technique d’aparté très présente sur le FO : « @CLAUFA Question de goût, personnellement j’ai horreur du veau rosé ». Notons de plus un usage très spécifique au FO et induit par la structure même de cette plateforme virtuelle. Comme j’ai pu l’expliquer précédemment, le forum UDPP d’M6 est divisé en plusieurs catégories : « Forum de l’émission », « Prestations », ou « Candidat ». Les téléspectateurs s’expriment de manière plus étayée et libre dans la catégorie « Candidat ». Au contraire sur le FNO, il n’existe qu’un topic correspondant à la semaine d’émission (que l’on caractérise grâce à la ville dans laquelle elle se déroule). Cette structure différente impacte sur la manière dont les internautes utilisent le FO. En effet, alors qu’on pourrait penser que tous les commentaires liés par exemple à la soirée d’Ecclésiaste sont postés sur le topic consacré au candidat Ecclésiaste, ce n’est en fait pas toujours le cas. Les membres du FO respectent parfaitement la structure de celui-ci, si bien que lorsqu’ils souhaitent s’exprimer sur le comportement d’une candidate lors de la soirée d’Ecclésiaste, ils le font sur le topic consacré à cette même candidate, alors même que la majorité des commentaires sur ce topic ont été posté le jour de son dîner : « @colline6645 : Tout a fait d'accord avec vous le diner d'Odile mérite de gagner, pour l'instant son repas est vraiment le meilleur, ce soir je trouve que la gamine critique un peu trop et a mon avis elle va sous noter, elle joue la gagne mais elle se rend surtout compte que Odile a mis la barre trés trés haute. Il faut reconnaitre que Laury avait moins de travail surtout que papa était là pour donner un bon coup de main, Odile a beaucoup préparer de chose il y avait vraiment beaucoup de travail. » Dans ce cas, le membre s’exprime a posteriori de l’émission consacrée au dîner de la candidate à laquelle le topic est consacré (Laury), mais en simultané à la diffusion du dîner d’un autre candidat, 83
  • dans ce cas-ci celui d’Odile, puisqu’il juge le comportement de Laury. Dès lors, la structure même du forum favorise les réactions a posteriori, mais a posteriori du dîner du candidat auquel le topic est lié, pas nécessairement a posteriori de la diffusion de l’émission, le jour où le téléspectateur s’exprime. b) Le forum utile : adresser un message au candidat Je l’avais déjà remarqué en analysant la page Facebook officielle d’UDPP, le caractère officiel d’une plateforme communautaire la rend attractive auprès des téléspectateurs car elle est un gage de proximité : les internautes s’en servent alors pour communiquer non seulement avec la chaîne, mais surtout avec les candidats qu’ils voient évoluer pendant une semaine à travers leur écran de télévision. Or les téléspectateurs viennent souvent sur le FOa posteriori de l’émission (en général le soir ou le lendemain matin une fois que l’émission prend fin, ou encore le weekend, lorsque la semaine de diffusion est terminée et que le nom du gagnant est connu), dans le but de s’adresser à un candidat en particulier. Dans ce cas encore, ils s’expriment dans la catégorie « Candidat » du forum, et sur le forum lié au candidat à qui ils souhaitent adresser un message. On trouve alors plusieurs types de messages : Les téléspectateurs ont parfois l’initiative d’aller sur le topic consacré à un candidat afin de lui exprimer toute la déception que lui inspire son comportement : « Bien joué , vous avez sous noté vous avez atteint la mème note qu'Odile mais votre repas est loin d'arriver à celui qu'elle nous a présenté ce soir . Je suis déçu par votre attitude quoique je m en moque .............. mais cela me fait plaisir comme vous qui notez bas ». Le forum agit alors comme un exutoire pour ces téléspectateurs qui y trouvent là un moyen de s’adresser « directement » au candidat qui les a déçus pendant cette semaine d’émission. Nous y reviendrons mais il arrive que le résultat final ne soit pas celui que les téléspectateurs attendaient et qu’ils estimaient juste, ce fut tout particulièrement le cas pour cette semaine d’émission puisque deux candidates sont arrivées ex aequo. Dès lors, comme s’ils craignaient que le candidat soit blessé par ce résultat, les téléspectateurs viennent s’adresser à lui une fois le résultat connu – et éventuellement toutes les émissions regardées en replay - pour lui témoigner tout son soutien : « j'ai tout aimé,ta délicatesse, ta rencontre avec nobert en cuisine et ta passion que tu as fais vivre tout au long de la soirée, bisous laury je pense que c'est toi la grande gagnante de cette semaine »,« Odile, pour le moment vous êtes la grande gagnante de la semaine, une parfaite cuisinière […] Félicitations pour la réalisation vous-même de la pâte à chou très bien exécutée et la pâte 84
  • feuilletée qui demande beaucoup de temps, pliages..[…] Bravo pour les nombreux desserts bien exécutés ». A travers ses messages de félicitations comme de soutien, on perçoit l’attachement que les téléspectateurs ont pu développer envers certains candidats, un attachement qui permet d’expliquer pourquoi ces derniers font la démarche de venir s’exprimer sur ce forum afin de témoigner leur soutien :« Bravo Maman Odile, j'ai beaucoup beaucoup aimé votre dîner et votre personnalité qui s'est révélée au cours de la semaine. Vous faisiez une belle paire vous et Norbert le soir de votre prestation une belle complicité qui crevait l'écran ». Enfin, certains téléspectateurs réagissent juste à la fin de la diffusion du dîner d’un candidat ou lorsque la semaine de diffusion est terminée, et se rendent sur le forum officiel dans le but d’adresser de pures et simples félicitations, soulignant le moment de plaisir télévisuel qu’ils ont vécu : « Merci Norbert pour votre participation (hormis la façon de givrer les verres...) c'est surtout votre rire et le rire des convives qui m'ont fait rire !!! Sûr qu'on ne va pas l'oublier de si tôt ce DPP !!! »,« J'ai suivi Top Chef et je suis contente de retrouver un grand cuisinier tu le mérites, j'ai vraiment passé une très bonne semaine, reste comme tu es avec de vrais valeurs, ta joie de vivre, surtout resté naturel c'est important. Magalie » . On est ici très proche du type de commentaires que j’avais pu identifier sur la page Facebook officielle de l’émission. Deux choses jouent pour expliquer ce type de messages postés sur le FOa posteriori de l’émission du soir ou même de la semaine d’émission. Le caractère officiel de ce forum tout d’abord: les usagers ne recherchent clairement pas une réception collective ou un échange avec d’autres téléspectateurs puisqu’ils ne se connectent qu’a posteriori de la diffusion de l’émission, ils viennent sur ce forum pour adresser un message à un candidat, qu’il s’agisse de félicitations ou de critiques, pensant probablement que ce dernier va le lire puisqu’il s’agit du forum officiel, et donc de référence. Alors même que le FNO est décrit dans son référencement google comme un forum non officiel de l’émission, et qu’il n’est constitué que de 22 membres, il semble peu probable qu’il puisse exister un lien quelconque entre cette plateforme virtuelle et les candidats de l’émission TV. C’est ensuite la structure même du forum qui encourage implicitement des messages directement adressés aux candidats : la catégorie « Candidat » du forum semble y être un appel. Alors qu’il existe des catégories « Prestation » ou « Forum de l’émission », il peut sembler logique pour le téléspectateur cherchant uniquement à soutenir ou féliciter un candidat en particulier que la catégorie « Candidat » ait pour but de créer un lien communicationnel entre les téléspectateurs et les hôtes de cette semaine, ou au moins que ce soit sur cette catégorie que les candidats se rendent afin de savoir ce que le public a pensé de cette prestation. 85
  • c) Le forum non officiel, un moyen de savoir quelle émission regarder ou deremplacer le visionnage d’UDPP Si le fait d’utiliser le forum comme moyen d’entrer en contact avec le candidat ou au moins d’être lu par un candidat, est spécifique à l’usage que les téléspectateurs font a posteriori du FO, le FNO possède également une spécificité. En effet, les membres du FNO utilisent cette plateforme communautaire, et en l’occurrence les échanges qui ont eu lien entre les membres pendant la diffusion de l’émission quotidienne, afin de savoir s’il « vaut le coup » de la regarder en replay ou non. C’est en effet ce que m’expliquait Véronique, membre fidèle du forum, lorsqu’au cours de son entretien je lui demandais si elle était particulièrement fidèle à l’émission : « oui dès fois je zappe parce que j'ai une maison qui me demande beaucoup de temps, et dès que le printemps arrive je rentre pas à 18h pour regarder la tv, je suis dehors jusqu'à 8h du soir parce que je m'occupe de mon jardin, ça m'arrive de regarder en replay parce que j'ai des amis qui me disent "regarde le replay parce que là ça vaut le coup" ou "regarde pas parce que là c'était naze". » En réalité, lorsque Véronique parle de « ses amis » il s’agit des membres du forum : lorsqu’elle n’a pas eu le temps de regarder l’émission de la veille et qu’elle se connecte comme tous les matins sur le forum, elle s’appuie sur les commentaires échangés entre les membres du FNO pour savoir si elle devrait regarder le dîner en replay ou non. En réalisant une veille sur ce forum au cours de cette semaine d’émission, j’ai pu noter que certains membres du FNO se servent effectivement parfois de cette plateforme communautaire pour remplacer le visionnage de l’émission. Ainsi, s’ils n’ont pas eu le temps de regarder UDPP le jour même ou la veille, ils commencent par lire les commentaires des télénautes pendant la diffusion de l’émission et s’en contentent si ces derniers n’ont pas été particulièrement enthousiastes : « Bon je n’ai pas loupé grand-chose..vos comm sont bien maigrichons, j’en déduit rien de transcendant à se mettre sous la dent…LOL ». Et cette usage des membres du forum n’est d’ailleurs en rien fait inconsciemment ou officieusement, il peut même prendre la forme d’une demande d’un téléspectateur aux membres qui seront devant leur poste de télévision lors de la prochaine émission et commenteront en direct sur le forum : « faites de bons commentaires pour m’éviter le replay…merci LOL ». Dans ce dernier cas, il ne s’agit même pas de savoir s’il « vaut le coup » ou non de regarder l’émission en replay, mais bien de remplacer le visionnage de celle-ci par les commentaires des membres du forum. Cet usage du forum a posteriori de la diffusion de l’émission témoigne alors de deux choses : Nous sommes effectivement face à non seulement un groupe de téléspectateurs fidèles de l’émission, mais plus encore à un groupe d’amis habitués à regarder l’émission ensemble puisqu’ils se font suffisamment confiance pour remplacer le visionnage de l’émission par la simple lecture des commentaires échangés, ou pour déterminer s’il est nécessaire de regarder le replay. 86
  • Cet usage est également unbon exemple de la façon dont la réception peut se poursuivre après que l’émission de télévision ait été diffusée et parfois sans même que les personnes l’aient regardée : c’est dans la discussion avec autrui que la réception peut se construire, de la même façon que, lors d’une conversation entre collègues ou proches, l’un demanderait à l’autre de lui raconter l’émission de la veille parce qu’il n’a pas pu la regarder. Rappelons enfin que cette confiance envers les autres membres du forum et cette réception se poursuivant, parfois même se créant, dans l’échange bien après que l’émission ait été diffusée, sont en grande partie rendues possibles grâce à la présence quotidienne - qui se confirme avec les années- de ce groupe de téléspectateurs sur le FNO : « Moi j'y suis depuis 3 ans et je les ai pas lachés. On critique, on es tlà pour mettre nos commentaires, nos petits grains de sel sur les émissions le soir. Bon si yen a qui n'ont pas vu, elles sont là pour mettre des petits résumés, c'est une petite papote sympathique. » (Véronique) « Il y a eu un premier membre qui était mimi et d'autres ont suivi et donc là depuis il y a eu des fidèles, on est une dizaine de fidèles qui viennent tous les jours sur le forum. » (Fabrice) « Vous allez tous les jours sur le forum ? Oh oui ya pas un jour où j'y vais pas, si j'y suis pas c'est que j'ai un problème d'ordi. » (Lara) La Social TV est considérée comme une transformation du moment télévisuel car « si la télévision permet déjà depuis plusieurs années de voter en direct par SMS ou audiotel pour son candidat préféré, jamais elle n’avait encore permis une interaction plus profonde, notamment en permettant les commentaires en parallèle de la diffusion et les partages de contenus entre communautés 67». J’ai pu montrer qu’il était incontestable qu’un grand nombre de télénautes se plaisaient effectivement à commenter l’émission en direct de sa diffusion, un usage du forum de discussion qui permet à certains groupes de téléspectateurs de faire de leur réception télévisuelle une réception collective virtuelle. Pour autant, si les partages de contenus me sont apparus être un des éléments sur lesquels M6 misait fortement pour faire vivre sa page Facebook ou son fil Twitter (répondant là à une attente effective des téléspectateurs usagers de ces deux réseaux sociaux), ils n’existent quasiment pas sur les forums de discussion, du moins tel que j’ai pu le constater sur cette semaine de veille. S’ils n’apparaissent pas dans les catégories des forums consacrées à l’émission TV, qui ont donc fait l’objet de mon analyse, on peut néanmoins penser qu’ils sont plus effectifs dans d’autres catégories. Ainsi, les usagers de Facebook ont exprimé par l’intermédiaire d’un sondage leur désir d’avoir accès grâce à la page officielle d’UDPP à des recettes des candidats, aussi détaillées que possible, c’est donc là le principal contenu qui existe sur 67 Cimelière Olivier, « L’écran TV se connecte au social, les téléspectateurs aussi ? », 06/06/2012, http://www.leblogducommunicant2-0.com/2012/06/06/lecran-tv-se-connecte-au-social-les-telespectateursaussi/ 87
  • la page, qui permet par ailleurs de poursuivre la réception de l’émission à travers la réalisation des recettes. Or sur les deux forums, des catégories existent semblant prompts à accueillir ces échanges de contenus. Sur le FO, la catégorie « Astuces » est surtout destinée aux astuces culinaires, ce qui ne semble guère étonnant pour des téléspectateurs d’UDPP. On trouve ainsi des topics tels que : « Comment rattraper une crème chantilly », « Pâte à beignets de crevettes gonflée et croustillante comme au restaurant asiatique ». Sur le FNO, les membres peuvent poursuivre leur réception des émissions culinaires grâce à divers catégories. Ainsi, une rubrique « On en parle » permet d’échanger des informations sur l’émission, en donnant le lien d’un article de presse ou d’un reportage télévisé. Les téléspectateurs de ce forum conversent également autour de la thématique principale par laquelle ils ont été réunis : la cuisine. La rubrique « Les petits plus du forum » regorge de « problèmes culinaires » des uns et des autres : certains demandent des conseils pour réaliser un met en particulier, d’autres se tournent vers les membres du forum afin de retrouver une recette vue dans l’émission. Dans tous les cas cet échange de contenu existe, à condition de savoir où le chercher. C’est d’ailleurs là l’un des enseignements que l’on peut tirer de cette étude des usages des forums de discussion consacrés à UDPP : des règles existent, elles ont pour but de catégoriser les discussions. Si les dérives et autres hors sujets peuvent apparaître lorsque les membres échangent sur une soirée réalisée par un des candidats d’UDPP, les échanges de contenus n’ont pas leur place sur ce topic, et le modérateur n’a en aucun moment besoin de leur rappeler ça : ils vont d’eux-mêmes s’exprimer aux endroits créés de toutes pièces afin d’héberger la thématique sur laquelle ils souhaitent converser. Ce point est assez intéressant lorsque l’on repense à la problématique de la conversation sur un forum de discussion Internet évoquée par Mourlhon-Dallies, Raotonoelina, Reboul-Touré (2004). Dans le premier chapitre de leur ouvrage, les auteurs expliquent qu’il est difficile de qualifier les échanges sur un forum Internet de conversation puisque l’unité thématique est « relative », les discussions parallèles se développent très fréquemment, ce que les auteurs considèrent comme une « décomposition thématique 68». Or ce que l’on constate avec la veille de ces deux forums ne semble pas aller dans le sens de ce qui est expliqué par les auteurs. En effet, les membres des forums, en particulier ceux du FO veillent à aller s’exprimer au bon endroit, dans les bonnes catégories, afin de respecter l’organisation thématique du forum. S’il est vrai que les téléspectateurs du FNO dérivent souvent de la thématique principale du topic, UDPP, ils vont néanmoins dans d’autres catégories du forum pour parler de chose qui n’ont vraiment rien à voir. Et en ce qui concerne le FO, les usagers sont encore plus vigilants aux règles implicites du forum : la discussion sur les topics des candidats ne s’égare quasiment jamais et ils vont également dans des catégories bien distinctes pour échanger sur une thématique complètement différente. ** 68 Mourlhon-Dallies Florence, Raotonoelina Florimond, Reboul-Touré Sandrine, op. cit., p.27 88
  • Cette partie consacrée à l’usage que les téléspectateurs d’UDPP font des forums de discussion et à la forme que prennent leurs messages voire leurs échanges m’a permis de mettre en avant une importante différence entre les deux forums étudiés : alors qu’une réception collective virtuelle s’est incontestablement construite sur le FNO, elle n’existe pas ou peu sur le FO. De prime abord, il semble que les membres des deux forums utilisent leur plateforme communautaire de façon identique : la majorité des téléspectateurs privilégie l’utilisation du forum en direct de la diffusion d’UDPP, se servant alors des topics comme d’un chat. Néanmoins, même si l’usage du forum en tant que chat et suivant la temporalité de l’émission télévisée semble privilégié sur les deux forums, le double screening ne prend pas la même forme sur ces plateformes communautaire. En effet, les membres du FO vont avoir tendance à se rendre sur le forum au moment de la diffusion de l’émission, usant alors de messages courts et expressifs, mais sans véritablement prêter attention aux autres téléspectateurs virtuellement présents : les membres ne prennent que rarement le temps de lire les messages des uns et des autres, ils ne saluent guère les télénautes présents ni ne quémandent explicitement leur avis. De plus, lorsqu’ils s’intéressent à ce que les autres membres disent, on constate une importante distance entre eux : c’est le vouvoiement qui domine les quelques rares échanges, les téléspectateurs s’incluent dans le public de l’émission mais pas dans un public à part entière (une communauté qui aurait pourtant pu être celle de la plateforme virtuelle sur laquelle ils s’expriment), ils sont d’ailleurs souvent pourvus d’une culture experte or celle-ci n’est pas propre aux membres du FO mais davantage à la culture générale des téléspectateurs fidèles d’UDPP, une dynamique conflictuelle s’installe rapidement alors que les télénautes cherchent davantage à imposer leur opinion qu’à en discuter voire à la faire évoluer en fonction de celle des autres membres, enfin la modération du forum et le forum en lui-même sont bien souvent critiqués. La situation est bien différente sur le FNO, la réception des membres se fait très clairement collective comme le démontrent ces quelques éléments : - Les échanges en direct de l’émission sur le FNO prennent la forme d’une soirée pendant laquelle des amis se retrouvent chez l’un d’entre eux afin de regarder ensemble UDPP : chacun salue les autres lorsqu’il entre dans la pièce et les prévient lorsqu’il doit s’échapper quelques instants, les télénautes finissent les phrases des uns et des autres dans l’instant, beaucoup de messages témoignent de références communes et d’un humour partagé donnant alors naissance à une culture commune propre aux membres du FNO. - Les télénautes prennent soin de transcrire tous leurs sentiments devant la télévision dans le but d’un partage télévisuel et afin de recréer véritablement une situation de réception collective. - Les membres du FNO viennent exprimer un sentiment ou une opinion mais ils cherchent surtout à creuser celle-ci en questionnant les autres membres : la réception collective se construit alors non seulement dans l’expression d’une opinion mais aussi et surtout dans le partage, l’écoute, 89
  • l’échange d’impressions, le tout au sein d’un cercle amical où l’avis des uns et des autres est suffisamment estimé pour que le jugement de chacun évolue. Même a posteriori de l’émission, cette différence d’usage et in fine de réception se confirme : alors que chaque message est lu et bien souvent commenté par tous sur le FNO, c’est beaucoup plus rarement le cas sur le FO. De plus, sur le FO, beaucoup d’usagers viennent s’exprimer a posteriori dans le but d’adresser un message à un candidat, alors que sur le FNO, les téléspectateurs viennent bien souvent sur cette plateforme virtuelle pour savoir, grâce aux messages des autres membres, s’il « vaut le coup » de regarder l’émission du soir ou même pour remplacer le visionnage de l’émission par cette la simple lecture des avis des autres membres. On est donc clairement dans une utilisation fort différente de ces médias sociaux qui sont pourtant identiques au départ. Compte tenu de mes hypothèses de départ, je constate donc qu’en ce qui concerne celle propre aux forums de discussion (« Les forums de fans correspondent davantage à une réception collective de l'émission : le but étant d'avoir un échange et non seulement d'exprimer une opinion »), la veille m’a permis de la confirmer en partie :c’est effectivement une réception collective que permet le forum de discussion lorsqu’on étudie le FNO, mais cela ne se confirme pas sur le FO. Voyons alors si le caractère officiel peut influencer cela puisque c’était là tout l’objet de ma seconde hypothèse de recherche (« Sur des plateformes officielles on trouvera davantage de posts destinés à commenter l'émission en générale, sans véritablement porter attention aux commentaires des autres télénautes. Les adresses directes à la production ou aux candidats sont plus fréquentes »). La structure même des deux forums étudiés, et donc le caractère officiel de l’un d’eux, peut en effet permettre d’expliquer cette différence d’usage et de réception des téléspectateurs usagers : - La modération n’est clairement pas pensée de la même manière : alors qu’elle est professionnelle sur le FO puisque celui-ci est géré par M6, l’administrateur-modérateur du FNO est un membre à part entière de la plateforme virtuelle d’échanges. Fabrice est donc apprécié et respecté en tant que membre de ce forum, membre du groupe d’amis que les téléspectateurs usagers du FNO constituent. Fabrice souhaite également favoriser l’échange et créer une discussion, il mise davantage sur son rôle d’animateur des discussions que sur celui de censeur, alors même que les critiques envers la censure exercée sur le FO sont fréquentes. Enfin, même la modération du FNO est collective puisque plusieurs membres sont des modérateurs. - Etant officiel, le FO bénéficie d’un meilleur référencement sur google, dès lors il est bien souvent le premier choix de téléspectateurs en quête d’une plateforme virtuelle d’expression sur laquelle s’exprimer. Compte tenu de cela, le nombre de membres est bien plus important sur le FNO et les nouveaux entrants ne cessent d’arriver, alors même que le nombre de membres est beaucoup plus stable sur le FNO. Il est alors plus difficile d’établir un véritable échange entre les usagers du FO puisque chaque message semble se perdre dans la multitude de participants, et les 90
  • téléspectateurs sont alors trop nombreux pour pouvoir véritablement se connaître les uns les autres et établir une relation de confiance et de complicité entre eux. Dès lors, si l’expertise télévisuelle semble effectivement présente chez les membres du FO, leur culture commune s’apparente davantage à celle du public général de l’émission qu’à celle d’un « sous-public » de l’émission, comme c’est le cas chez les membres du FNO. L’usage des deux forums de discussion est donc incontestablement différent chez ces téléspectateurs d’UDPP, et c’est leur réception même qui prend une forme différente. Mais lorsque les téléspectateurs du FNO et du FO parlent de l’émission, que leurs messages prennent plus ou moins la tournure d’un échange, leur réception est-elle aussi différente ? Les éléments de l’émission mis en avant dans les discours online des téléspectateurs sont-ils les mêmes d’une plateforme à une autre ? C’est là tout l’objet de la prochaine et dernière étape de mon analyse sur la réception online des téléspectateurs d’UDPP. 91
  • III/ … A la réception en termes de contenus Dans la partie précédente, également consacrée à la réception online des membres de deux forums de discussion, je me suis attachée à comprendre et montrer comment les téléspectateurs utilisaient ces plateformes d’échange, pendant et après la diffusion de l’émission. J’ai également cherché à faire ressortir les différences d’usages et de formes de messages entre les deux forums, et à expliquer ces différences avec les données qui m’étaient disponibles grâce à ma veille (nombre d’utilisateurs, structure du forum, caractère officiel ou non de la plateforme, type de modération) et les quelques entretiens réalisés l’an passé avec des membres du FNO lors de mon enquête sur la réception des émissions culinaires actuelles. Dans cette même étude j’avais mis en avant la façon dont certaines caractéristiques d’une émission de TV réalité ressortaient à travers le discours des téléspectateurs : certains prêtant une attention toute particulière aux recettes de cuisine afin d’en tirer un apprentissage, d’autres s’attachant surtout aux candidats des émissions et la dimension compétitive de celles-ci, d’autres encore s’amusant de la narration préalable à une émission « cousue de fils blancs ». J’avais ensuite relié ces types de réception, ces intérêts plus ou moins prononcés pour certaines caractéristiques de ces programmes, à des critères tels que l’activité professionnelle, la situation familiale, ou encore le lien des téléspectateurs à la cuisine. Je ne pourrai évidemment pas réaliser la même analyse sur cette dernière partie, ne disposant pas d’assez de matière sur les téléspectateurs de manière individuelle. Toutefois, c’est le même cheminement que j’utiliserai puisque je chercherai dans cette troisième et dernière étape de ma réflexion, à mettre à jour les caractéristiques de l’émission Un dîner presque parfait qui rythment le plus la réception online des téléspectateurs sur les deux forums de discussion. Je resterai de plus dans une dynamique de comparaison entre les deux plateformes virtuelles, et je tenterai d’expliquer les similitudes et différences là encore en fonction des données dont je dispose (prévalence du genre de l’émission – la TV réalité, niveau culinaire des téléspectateurs, caractère officiel ou non du forum, influence des goûts personnels). Tout l’intérêt de cette analyse étant bien sûre d’identifier le type de bagage culturel/social/émotionnel ainsi que les valeurs et attentes que les téléspectateurs mettent en avant dans leurs discours online pour faire valoir leur opinion. 1) Des téléspectateurs à la réception télévisuelle online très proche… a) Les téléspectateurs jugent en fonction d’attentes liées à l’émission (et donc à ce que doit être un bon dîner) Regarder l’émission en direct ou en parler a posteriori avec d’autres téléspectateurs, dans les deux cas le but est le même : il s’agit de discuter, de commenter un contenu télévisuel, et donc d’y porter un jugement. Dès lors, les différentes composantes de l’émission vont être au cœur de la conversation, comme me l’expliquait l’un des téléspectateurs interrogés l’an passé dans mon 92
  • enquête sur la réception des émissions culinaires actuelles : « On se tait pas devant la TV. On analyse pas mais on discute on commente au fur et à mesure. Autant le personnage que la cuisine, les plats, la présentation … » (Arthur). Lara m’expliquait également qu’en plus d’en parler avec les membres du FNO, elle en discutait également à l’une de ses activités du mardi après-midi : « J’en discute au niveau cuisine, ou des candidats qui ont fait certaines choses, de ce qu’ils ont cuisine, des performances qu’ils ont faites ». Néanmoins, j’avais également noté dans mon étude passée que les téléspectateurs ne portaient pas tous la même importance aux mêmes aspects de l’émission : ainsi certains étaient intarissables sur les réalisations culinaires des candidats, alors que d’autres attendaient avant tout de l’émission qu’elle les divertisse et que la bonne ambiance règne donc entre les candidats. Ce sont donc là des attentes d’un programme télévisé qui ressortent dans le discours des téléspectateurs et qui constituent leur réception. Voyons de quoi il retourne chez les membres des deux forums de discussion étudiés. Un dîner presque parfait fut l’une des premières émissions culinaires « grand public » j’entends par là diffusée sur une chaîne généraliste, à une heure d’écoute importante, un créneau horaire d’ailleurs généralement attribué aux émissions quotidiennes de TV réalité (les quotidiennes des Loft et autres Secret Story étaient toujours diffusées à cette même heure) –il semble dès lors évident que les téléspectateurs prêtent une attention particulière au repas réalisé par les candidats. Cependant, dans les autres émissions de TV réalité consistant en une compétition d’amateurs doués d’un talent particulier dans une discipline (danse ou chant par exemple), les téléspectateurs sont amenés à juger les performances des candidats en fonction de leur propres goûts, et de l’émotion que leur procure par exemple la voix d’un candidat. Or, il semble plus difficile de juger ainsi des candidats d’une émission culinaire puisque les téléspectateurs ne peuvent en aucun cas goûter aux réalisations culinaires qu’ils voient sur leur écran. Pourtant, les repas des candidats sont en effet au cœur de la réception des télénautes, et ces derniers ne manquent pas de juger rapidement les performances des candidats, sans même avoir à goûter les plats. Les membres des forums vont compenser le fait de ne pouvoir goûter un plat par certaines caractéristiques qu’il attachent à ce que doit être un bon dîner lorsque l’on reçoit des invités. Les télénautes vont ainsi souvent juger la performance d’un candidat en portant un regard assez général sur le dîner, ils prêtent alors une attention particulière à la cohérence du repas : celui doit être ni trop gras, nitrop lourd : « Suite à la pub (en ce moment) peut être que certains candidats de la semaine dernière devrait la consulter : mangerbouger.fr » (FO), « Ses pizza vont être bourratives parce qu’elle n’a pas lésiné sur l’épaisseur de pâte, moi j’aime les pizza à pâte fine » (FNO). Mais il doit également cohérent dans les proportions servies, chaque partie du repas (apéritif, entrée, plat et dessert) étant liée à une norme particulière. En lisant ce commentaire par exemple,on comprend que c’est notamment le fait que ces ravioles soient servies en plat principal qui dérange l’usager du FNO : « He bien, après un plat principal comme ça, j’aurai encore faim ! Et pourtant j’ai un appétit raisonnable. 2 ravioles ! » (FNO), les proportions seraient probablement convenables pour 93
  • une entrée mais certainement pas pour un plat principal, en tout cas pour l’appétit de cet usager. Cette remarque donne néanmoins naissance à un échange sur ce sujet, puisqu’un autre membre note qu’il faut juger le repas bien dans son intégralité, et dans ce cas il semble plutôt bien pensé de servir un plat relativement peu copieux : « Pour les quantités faut voir, la pizza en entrée était peut-être maousse... y avait 100 g de farine par personne dans la recette. Ajoute autant dans la raviole du plat, ça commence à caler (et à gonfler dans l'estomac) :p » (FNO). De même avec ce commentaire qui montre bien que ce membre du FNO a une vision bien précise de ce que doit être un dessert lorsque l’on reçoit à dîner : « Trois gâteaux en dessert, ça va être roboratif comme dessert ! Trois dessert pourquoi pas mais trois trucs compacts... » (FNO)Le caractère copieux du repas est en fait souvent discuté, les membres du FNO ayant des attentes particulières d’un repas où ils sont reçus : « Bref, après un dîner comme ça, je mange un truc en rentrant chez moi » (FNO). Le choix des mets est également souvent au cœur de la discussion, et on remarque alors que les usagers des forums de discussion jugent souvent le repas sur un critère d’originalité : « Ca reste un classique le tiramisu (qui n’en est pas vraiment 1 …) trop classique, trop simple mais surement bon » (FO). Ainsi ils attendent donc que les hôtes d’un soir réalisent des plats sortant de l’ordinaire, il est par contre difficile de savoir si les téléspectateurs ont cette exigence de manière générale lorsqu’ils vont eux-mêmes dîner chez quelqu’un (une exigence qu’ils s’imposent alors également lorsqu’ils reçoivent) ou si elle est spécifique à l’émission dont le principe est de réaliser un dîner (presque) parfait. En effet, le commentaire sur le tiramisu pourrait s’appliquer à une exigence générale sur un repas entre amis, mais on trouve sur les deux forums des messages dans lesquels les usagers se plaignent de la redondance des noix de saint jacques : « Ouais ras le bol des St jacques par contre » (FO), « DES SAINT-JACQUES ! ORIGINAL ! » (FNO) . Cette remarque est clairement fondée sur l’émission en elle-même puisqu’en effet les saint jacques sont souvent servies par les hôtes d’UDPP de manière générale et encore plus particulièrement pendant cette semaine d’émission (elles ont été au menu de quatre repas sur cinq). Dès lors, si les usagers de forums ne verraient sans doute pas d’inconvénient à ce qu’on leur serve des Noix de St Jacques lors d’une invitation à dîner chez un proche, ils se lassent de voir toujours la même chose sur leur écran, et attendent donc de l’émission qu’elle leur présente des mets encore moins communs. Enfin, lorsqu’un hôte invite des amis à dîner, il doit penser à tout, et notamment aux boissons, comme ne manquent pas de le souligner les membres du FNO : « Et pour essayer de faire descendre cette horreur il y a eu 1/4 de verre d'eau pour toute la table », « il aurait pu au moins mettre de l'eau et là aussi c'était sec », « UN verre d’eau ». Originalité, équilibre et cohérence, voilà donc comment un membre du FO parvient à émettre un jugement sur le repas présenté par un hôte à ses invités, ce dont ce commentaire témoigne assez bien : « l’apéro est originale des huitres chaudes des langoustines et les autres mise en bouches c’était très bien. L’entrée est fraiche et originale, contrairement a laury qui trouve cela trop 94
  • simple, j’ai trouvée cela plutôt sympa […]Le plat était parfait j'aurais beaucoup aimer manger a sa table, la viande était sympa et les garnitures étaient parfaites, méme le dressage était soignée » (FO). Le téléspectateur montre ainsi que le repas lui plait car l’originalité est de mise tant grâce aux produits qu’à la façon dont ils sont cuisinés, et le repas semble cohérent dans son ensemble, avec une entrée « fraîche » et une association efficace entre la viande et ses « garnitures ». On remarque par ailleurs que la dimension culinaire a une place importante dans la réception online des téléspectateurs car ceux-ci apprécient qu’un candidat se révèle être un fin cuisinier. En effet alors que certains estimaient qu’une candidate était un peu trop sûre d’elle de par ses nombreuses critiques sur les repas des autres candidats, ce comportement plutôt désagréable est quasiment intégralement oublié ou pardonné lorsqu’elle révèle ses talents de cuisinière : « Odile a commencée a critiquer en début de semaine mais elle peut se le permettre elle sait cuisiner et elle choisit bien ses mets » (FO). Dans le sens inverse, le comportement du candidat est d’autant plus source d’agacement pour les membres des forums s’il se révèle être particulièrement incompétent en cuisine : « Et il a la prétention de faire découvrir aux candidats la cuisine typique du Quebec !!!!!!!! » (FNO). Enfin, la dimension culinaire ressort dans la réception online des usagers des forums car elle est au cœur même de ce qu’ils recherchent avec ce programme télévisé : il ne s’agit pas toujours d’être juge d’une compétition entre des amateurs de cuisine, mais aussi, et je l’avais déjà souligné dans mon étude sur la réception des émissions culinaires, d’en retirer un apprentissage. Si bien certains téléspectateurs souhaitent que les préparations culinaires aient une place primordiale lors de la diffusion de l’émission : « On a pas vu grand-chose au niveau des préparations… » (FO). Si UDPP est une émission culinaire, la compétition entre les candidats est sur une thématique plus large que celle de la seule cuisine. En effet, les candidats reçoivent tour à tour d’illustres inconnus lors d’une soirée chez eux, et ils ne doivent pas se contenter de faire un bon repas, ils doivent également animer la soirée, l’organiser en fonction d’un seul et même thème, faire en sorte que les invités se sentent à l’aise et passent un bon moment, ou encore réaliser une jolie décoration de table. Voilà pourquoi toute l’interrogation de l’émission pendant chaque semaine de diffusion est la suivante : « Quel sera le meilleur hôte de la semaine ? ». Il s’agit donc de juger non seulement un cuisinier, mais aussi un hôte. Or, si l’émission donne des caractéristiques spécifiques qu’un hôte doit remplir, à savoir la cuisine, l’ambiance de la soirée, et la décoration, les télénautes vont non seulement surveiller la façon dont les candidats répondent à ces critères mais également s’ils répondent à d’autres critères qui ne sont cette fois pas donnés par le programme télévisé mais qui sont beaucoup plus personnels. Les téléspectateurs vont donc juger le candidat en se basant sur sa propre définition d’un bon hôte. Parmi les critères du bon hôte chez les usagers des forums de discussion, on trouve tout d’abord et assez logiquement l’hospitalité : « Est ce une blague? Comment a t-on pu selectionner un candidat 95
  • qui ne connait rien de l'hospitalité. Ce n'est même pas un accueil cool mais je trouve limite manque de politesse envers les invités d'une telle émission » (FO). Le fait d’accueillir ses invités avec politesse et de faire preuve d’hospitalité peut en effet sembler être un critère allant presque de soi pour évaluer un hôte. Néanmoins, nous pouvons remarquer à travers ce témoignage, que les attentes envers un hôte sont d’autant plus grandes que l’individu participe à cette émission : « d’une telle émission ». Il est ainsi inconcevable pour ce télénaute que le candidat ne puisse ne serait-ce que participer à UDPP (« Comment a-t-on pu sélectionner un candidat… ») alors qu’il ne semble pas du tout maîtriser les règles primaires de l’hospitalité, du moins celles qui sont celles de ce téléspectateur. Si l’hospitalité est donc un critère de base pour toute personne revêtant la fonction d’hôte à un moment donné, elle est incontournable pour les téléspectateurs d’UDPP, puisque c’est là même le principe de l’émission, du moins telle qu’elle transparaît dans leur discours. Le respect de certaines règles d’hygiène et de savoir-vivre est également au cœur de la réception online des téléspectateurs. Ainsi, ces usagers du FO surveillent attentivement la façon dont l’hôte utilise et conserve les aliments qu’il cuisine : « Heureusement qu’il a enlevé ses baguouses pour "cuisiner" », « Le gâteau côtoie le saumon je déteste que l’on ne couvre pas les mets dans le réfrigérateur ! ». Dans ces deux exemples, c’est un jugement plus général du bon hôte qui ressort, et non spécifiquement lié à l’émission. Les téléspectateurs font appel à des normes d’hygiène qui sont les leurs et qu’ils font donc logiquement rentrer dans leurs propres caractéristiques du bon hôte, que celui-ci participe à UDPP ou qu’il prépare un dîner loin de toute caméra de télévision. De la même façon, cet usager du FNO trouve difficilement recevable qu’un hôte laisse ses animaux de compagnie gambader sur la table sur laquelle des mets vont être ou sont servis : « Ici on a 4 chats, mais le chat sur la table à l’apéro ou au repas c’est interdit ». On constate que dans ces deux derniers exemples, une appréciation personnelle liée à sa propre expérience ou ses propres règles de vie sont mises en avant : « je déteste que l’on ne couvre pas », « Ici on a 4 chats […] c’est interdit ». C’est dès lors à partir d’une définition très personnelle du savoir-vivre qui doit être celui de l’hôte que certains téléspectateurs construisent leur jugement d’un candidat, et l’expriment sur la toile. Si ces critères plus personnels à chaque téléspectateur sont souvent évoqués sur les forums et sans doute davantage sur le FNO, les usagers des forums de discussion sont également particulièrement vigilants aux deux autres critères établis par l’émission, en plus de la cuisine : l’ambiance et la décoration. La décoration d’une table ou d’un intérieur est de toute évidence une question de goût, et il est donc difficile de la juger sur des critères objectifs. Cependant, les candidats devant composer toute leur soirée en fonction d’une seule et même thématique, ils sont bien souvent jugés sur le respect du thème choisi et notamment l’adéquation de la décoration avec ce thème. Les téléspectateurs surveillent également cette adéquation, ce qui peut leur permettre in fine de juger le candidat sur le critère de la décoration : « sa table est bien dans son thème, mais je la trouve tres moche !! » (FO). 96
  • Dans ce commentaire, on remarque que le télénaute a bien intégré les règles de l’émission : il sait que justement, pour éviter des jugements trop subjectifs liés aux goûts, les invités tout comme les téléspectateurs sont supposés juger la décoration en fonction de son lien avec le thème choisi pour la soirée. Le télénaute suit donc cette règle en affirmant que la décoration est bien en adéquation avec le thème, mais il rajoute également un sentiment plus personnel (« je la trouve très moche »), puisqu’après tout il s’agit ici de la réception online des téléspectateurs et non de la notation des différents candidats. On note par ailleurs que les usagers des forums de discussion sont particulièrement attentifs aux moindres détails de la décoration, comme ce message posté sur le FO en témoigne : « Ce que j’adore, c’est l’étiquette qui est encore présente sous son plat à gâteau ! IL a dû sacrément servir avant ce plat ! » (FO). Ce commentaire est lié au repas d’Ecclésiaste, qui rappelons-le fut un candidat dont l’amateurisme en cuisine était plus qu’accentué. Il vise donc à montrer, non seulement que la décoration n’est pas des plus soignées puisque le candidat n’a même pas pensé à retirer les étiquettes, mais également qu’il est loin d’être habitué à cuisiner ou à recevoir puisque ce plat n’a jamais servi auparavant. Cet élément très discret de la décoration de table ou plus précisément de la présentation des mets, permet donc au télénaute de renforcer une impression d’amateurisme très accentué chez ce candidat, tant en tant que cuisinier qu’en tant qu’hôte. La soirée d’Ecclésiaste permet justement de constater que l’ambiance de la soirée a une place très importante dans la réception online des téléspectateurs. On a alors deux types de critères qui ressortent lorsque les télénautes écrivent leurs impressions sur l’ambiance de la soirée d’un candidat. Les usagers des forums de discussion jugent tout d’abord en fonction d’une attente qu’ils ont envers l’émission UDPP. Ce programme télévisé est un programme de TV réalité grand public, si bien que les téléspectateurs cherchent avant tout à se divertir en le regardant. Au cours de mon enquête sur la réception des émissions culinaires actuelles, j’avais d’ailleurs pu mis en avant qu’entre UDPP, Top Chef et Masterchef, c’était de loin UDPP qui était la plus regardée dans le but de se divertir, notamment car l’aspect compétitif était beaucoup moins accentué que dans les autres émissions culinaires, et le niveau des candidats était clairement moindre. J’ai pu le souligner également précédemment, les télénautes ont fait des médias sociaux étudiés dans ce mémoire une source supplémentaire de plaisir à leur moment télévisuel puisqu’ils peuvent directement commenter l’émission avec d’autres téléspectateurs. Mais on constate grâce à la veille que s’ils se plaisent à commenter l’émission à plusieurs, ils attendent clairement de l’émission qu’elle se suffise à elle-même pour les divertir. Pour cette raison, ils donnent une grande importance à l’ambiance de la soirée : non seulement car elle est l’un des critères de notation des candidats, mais parce qu’une soirée organisée par un hôte d’UDPP où l’ambiance entre les candidats est optimale est également l’assurance de passer un bon moment télévisuel : « cela est vraiment très très dangereux pour nous on pourrait prendre une hernie tellement on rit, j avoue oui j'avoue etre retournée sur M6 replay pour revoir son diner avec ma fille pour passer un moment 97
  • inoubliable » (FO), « Bravo Maman Odile, j'ai beaucoup beaucoup aimé votre dîner et votre personnalité qui s'est révélée au cours de la semaine. Vous faisiez une belle paire vous et Norbert le soir de votre prestation une belle complicité qui crevait l'écran » (FO). Ces deux exemples permettent de plus de montrer que l’ambiance du dîner n’est pas appréciée seulement sur l’animation que le candidat propose – et même assez rarement d’ailleurs – mais sur la capacité de l’hôte à rendre l’atmosphère détendue et bonne enfant, ainsi que la bonne entente entre les différents candidats. Cette atmosphère détendue et amicale n’est d’ailleurs pas appréciée que pour sa faculté à faire de cette émission un moment télévisuel particulièrement plaisant pour le téléspectateur, elle rentre aussi dans un critère de jugement de ce que les usagers des forums considèrent comme un dîner presque parfait. Prenons par exemple ce commentaire : « Comme quoi une soirée réussie arrive même à se passer de bons petits plats, j’ai connu ça avec une partie barbecue ou sur 5 ou 6 préparations tout finissait carbonisé, mais on avait terminé pliés sous la table et même plus faim en partant, des mois après on rigole encore » (FO). Celui-ci démontre bien que si l’ambiance est valorisée dans la réception online des téléspectateurs, parfois même davantage que les réalisations culinaires des candidats, c’est parce que pour ces usagers des forums de discussions, une soirée entre amis doit également être basée sur cette atmosphère de détente, libérée de jugements portés par les divers invités, c’est donc pour cette raison qu’elle est également valorisée lorsqu’il s’agit d’UDPP qui n’est au final rien d’autre qu’une émission réunissant des personnes qui recherchent certes à démontrer leurs compétences culinaires mais aussi à rencontrer d’autres habitants de leur ville, nouer des liens d’amitié, et surtout passer cinq belles soirées ensemble. Notons enfin que certains téléspectateurs trouvent une grande part de leur divertissement dans la compétition qui structure la semaine d’UDPP, si bien que leurs commentaires s’orientent souvent sur la notation donnée par les différents candidats. Or, lorsque les usagers des forums débattent sur les notes attribuées à chaque candidat, leurs échanges laissent là encore percevoir certaines attentes envers ce que doit être un bon hôte dans le cadre de l’émission UDPP. Je reviendrai sur ces visions opposées qui se transforment souvent en affrontement entre les membres des forums, mais je souhaite l’évoquer brièvement dès maintenant. En effet, l’un des critères du bon hôte tout à fait lié au cadre compétitif de l’émission est le respect des règles du « jeu », or celui-ci est bien souvent observé avec attention par les télénautes. Cet usager du FO estime par exemple que le candidat se doit de préparer tous les plats qu’il sert lors de son dîner le jour même, ce qui n’a vraisemblablement pas été le cas : « manifestement,il y a deja des préparations faites!!la tarte notament » (FO). Celui-ci considère que la candidate Laury ne mérite pas la note qui lui est donnée car elle n’a pas respecté les règles du jeu, elle s’est faite aidée dans ses préparations culinaires par son père et le candidat-chef Norbert Tarayre : « Je suis entièrement de votre avis Claufa , sans son papa et le coup de patte de Norbert , son dîner frisait la cata ! et la déco , nom d'un p'tit bonhomme falait oser le thème du foot ! » (FO), dès lors elle ne devrait pas avoir la même 98
  • note que la candidate Odile qui a fait toutes ses préparations elle-même. Ce dernier commentaire est suivi par le message d’un autre téléspectateur qui fait valoir une autre hiérarchie dans ses critères de jugement : « Bon son papa l'a aider d'accord, mais elle a fait elle même son apéro, son entrée, et son dessert qui avait l'air vraiment très bon. Norbert l'a aidée mais je pense qu'il fera de même avec les autres candidats... Sa déco était bien dans le thème et pour une fille fallait oser le foot.... Bravo Laury »(FO). Pour ce téléspectateur le respect des règles n’est donc pas primordial pour juger et noter un candidat, l’important semble être que le repas soit appétissant et que le candidat fasse preuve d’audace, ce qui est le cas pour Laury avec une soirée sous le thème du football. A travers la réception online des membres des deux forums auxquels je me suis intéressée, on remarque donc que la part de messages dans laquelle un jugement transparait est assez importante, ce qui semble somme toute assez logique : les téléspectateurs viennent sur ces forums pour émettre des opinions et connaître celles des autres, or cette opinion est basée sur des critères de jugement qui peuvent être objectifs, c’est-à-dire dans ce cas explicitement donnés par l’émission (« Les candidats seront notés sur trois critères : la cuisine, l’ambiance, et la décoration »), ou subjectifs, c’est-à-dire basés sur une définition beaucoup plus personnelle de chaque téléspectateur. On retrouve dans les critères subjectifs des caractéristiques liées à ce que chaque télénaute considère comme un repas digne d’une invitation à dîner (la cohérence entre les plats, les proportions, l’originalité des mets, etc) et comme un bon hôte.On retrouve alors dans ce jugement subjectif ce que Jerslev (2010) explique à propos des discours online des téléspectateurs de X Factor : « The X Factor forum clearly demonstrates how participating in a debate community on the internet is both an important way of processing media experiences and a way of voicing comments about the moralities of everyday life69». Lorsqu’elle écrit cela, Anne Jerslev fait reference à des valeurs et des critères moraux qui ressortent particulièrement dans les discours des téléspectateurs lorsque ceux-ci estiment que le jugement du jury est injuste. Le processus est assez proche chez les téléspectateurs d’UDPP venant s’exprimer sur ces forums de discussion puisqu’en jugeant les candidats sur critères d’hygiène ou de savoir-vivre, les usagers « voic[e] comments about the moralities of everyday life ». Mais notons que dans ce jugement du bon hôte, la frontière est poreuse entre les critères objectifs et les critères subjectifs qui transparaissent dans la réception online des téléspectateurs : certaines choses pourraient ainsi être tolérées lorsque l’on est reçu soi-même à dîner chez un ami (que les mets ne soient pas particulièrement originaux par exemple), mais ne le sont pas lorsqu’il s’agit d’une personne participant à UDPP (servir un tiramisu est alors considéré comme d’une grande banalité). 69 Jerslev Anne,op. cit., p.178 99
  • Soulignons enfin qu’il semble que bien que les membres des deux forums portent des jugements sur les soirées des différents candidats, en mêlant critères subjectifs et critères implicites, quelques différences méritent d’être mises en avant. Ainsi, de prime abord il semble que ce soit la dimension culinaire qui l’emporte dans la réception online des téléspectateurs membres du FNO, les réalisations culinaires, et la cohérence des dîners sont davantage discutées que sur le FO. De plus, les caractéristiques ayant un lien plus direct avec la compétition et au jeu télévisé qu’est UDPP ne ressort que peu chez les membres du FNO, contrairement au FO (la notation et le résultat deviennent par exemple un sujet de discorde entre les usagers, ce qui n’est pas du tout le cas sur le FNO, l’importance attribuée au respect des règles est également moins grande sur le FNO). Et surtout, il semble que chez les membres du FNO, le jugement soit avant tout lié à ce que doit être un dîner où l’on reçoit en général, alors que chez les membres du FO le cadre du jeu télévisé impact beaucoup plus le jugement : ce n’est dès lors plus l’hôtecuisinier en lui-même qui est jugé mais l’hôte-cuisinier participant à UDPP qui l’est davantage. b) Les téléspectateurs jugent en fonction de leurs goûts personnels Les téléspectateurs usagers des forums de discussion gardent donc souvent en tête le fait qu’ils regardent une émission de TV réalité, et ils jugent dès lors les candidats en fonction de ce qui est attendu dans cette émission, qu’il s’agisse de critères objectifs déterminés par la production, ou de critères subjectifs basés sur leur propre vision de ce que doit être un dîner entre amis. Néanmoins parfois, le cadre même de l’émission (réaliser un dîner presque parfait pour des personnes que l’on reçoit chez soi) s’efface et le jugement se fait uniquement lié à des goûts personnels. Ces jugements beaucoup plus personnels transparaissent dans deux types de remarques sur les forums de discussions : celles liées àl’impression donnée par le visuel, qu’il s’agisse d’un plat, d’une décoration, ou même du physique d’un candidat, et celles liées au niveau culinaire (reflétant tant l’habitude de cuisiner que le fait d’être un gourmet averti). Commençons par nous intéresser à la façon dont les télénautes discutent de ce qu’ils voient sur leur poste de télévision, de la façon dont ils émettent une opinion. C’est tout d’abord sur l’aspect d’un plat que les usagers des forums de discussion vont s’exprimer et faire transparaître dans leurs commentaires des goûts personnels. On constate en premier lieu que l’apparence d’un plat est au cœur de la réception online des téléspectateurs car elle est un moyen de leur mettre l’eau à la bouche. C’est là une caractéristique de la réception des téléspectateurs d’émissions culinaires très présente. Dans ma première étude sur la réception des émissions culinaires, j’avais souligné que la gourmandise des personnes que j’avais interrogées s’était clairement affirmée car beaucoup me confiaient qu’en regardant l’émission elles ne regrettaient parfois qu’une seule chose : ne pas pouvoir goûter le plat. Lara, l’une des membres du FNO, me confiait ainsi « moi, j’aimerais bien goûter à la cuisine », et Pierrot expliquait que l’une 100
  • des raisons le poussant à préférer un candidat plutôt qu’un autre était la capacité de celui-ci à lui donner envie de dévorer son plat tant il était appétissant : « Et quand il y a un candidat que vous aimiez bien comme ça c'est par rapport au caractère, à la cuisine ? Ca restera la cuisine. Le fait que ça vous fasse envie, des produits que vous aimez ? Oui c'est vraiment… J'aurais voulu goûter le plat. Même si je suis pas très affûté là-dessus ça me plairait bien de goûter.». La gourmandise des télénautes est également particulièrement mise à l’épreuve lorsqu’on lit les messages sur les forums de discussion. Parfois la simple apparence d’un met suffit pour mettre l’eau à la bouche au télénaute qui lie l’aspect du plat au goût qu’il doit avoir :« huuuummm, que cette soupe à l’air bonne !! » (FNO). Le résultat final d’une préparation culinaire transparaissant principalement dans son apparence à la télévision, celle-ci suffit parfois à décevoir le télénaute qui en tire alors un avis bien tranché sur les capacités culinaires du candidat : « c même pas de la cuisine d’amateur ce qu’il fait ca donne même pas envie » (FO), « Elle colle ses raviolis absolument laids dans l’eau non bouillante ?? Si ele est italienne , moi je suis le pape ! » (FNO), « quelle horreur les assiettes ! » (FNO). De même, si au contraire l’apparence finale du plat satisfait le membre du forum en lui donnant envie de le goûter, cela peut suffire à « pardonner » une recette ne demandant pas un niveau culinaire particulièrement élevé au candidat : « Ok ce n’est peut être pas de la "haute cuisine" mais franchement ça avait l’air vraiment bon !! » (FO). Parfois, les usagers des forums sont plus précis dans leur jugement lié à l’apparence des produits. Ils estiment ainsi que le plat est réussi ou non en fonction de la cuisson de la viande, elle-même évaluée en fonction de sa couleur : « oui le veau rosé est parfait, mais la fille du boucher ne l’aime que trop cuit ! » (FNO), « plat : le veau avait l’air tendre mais pas assez cuit » (FNO). C’est également le visuel d’une pizza qui permet au téléspectateur de juger sa cuisson et in fine sa réussite : « Mon dieu qu’elles sont laides ses pizzas ! » et un autre membre de lui répondre : « Oui, bien d’accord, on dirait que c’est pas cuit »(FNO)…Cette appréciation de la cuisson de la viande à partir de son apparence est un moyen pour le téléspectateur de se construire une opinion sur le repas du candidat, mais également de mettre en avant une préférence personnelles puisque la bonne cuisson d’une viande ou d’une pizza reste un critère très subjectif, lié au goût de chacun. Enfin, il arrive que l’apparence soit tellement décevante aux yeux des télénautes que cela leur permette de juger du caractère comestible ou non du met : « Ca doit être immangeable  » (FNO). Si l’apparence des mets tient une grande place dans la réception online des usagers des forums de discussion, celle de la table ou de la pièce dans laquelle les candidats sont reçus, ou même encore de la présentation des plats, fait également l’objet de quelques messages – bien que cette dimension de l’émission reste relativement peu discutée sur les forums. Dans le commentaire suivant d’un membre du FNO : « je ne suis pas foot non plus, je n’ai pas aimé la table », le jugement basé sur un goût personnel est plus qu’évident. Si cet usager avait souhaité juger la table de la candidate Laury en fonction de critères liés à l’émission, sa remarque serait parfaitement 101
  • infondée ; en effet le candidat doit mettre au point une soirée sur une seule et même thématique, que l’on doit alors retrouver tant dans le menu que dans la décoration de la table. Or ici, le téléspectateur juge négativement la table de Laury pour la simple raison qu’il n’aime pas le football, faisant fi du fait qu’en décorant sa table ainsi elle ne fait que répondre aux règles de l’émission. Les usagers sont également sensibles au bâtiment dans lequel ils sont reçus : « Sinon sympa et original l’immeuble » (FO). C’est enfin l’apparence du candidat qui est présente dans les discussions des membres des forums, là encore bien souvent seulement en fonction des goûts personnels des téléspectateurs. Cet échange issu du FNO est par exemple assez révélateur : Membre A : « que c’est laid ces tatouages » Membre B : « J’aime pas les gens qui utilisent leur corps comme un cahier brouillon pour y faire des graffitis » Membre A : « 2ème question du jour à nos hommes du forum. Vous rencontrez une fille mignonne de figure, en hiver donc bienn couverte, et au moment du deshabillage vous apercevez tous ces tatouages quelle est votre réaction ? » Membre C : « Y a tatouage et tatouage. Un petit discret ou une bande dessinée ? Je crois qu’essayerais de faire abstraction, et c’est d’autant plus facile dans le premier cas que dans le second… » Membre A : « Je m’en doutais Richelieu il y a vraiment de quoi s’enfuir, à mon avis si Fred nous lit il pensera pareil ». Dans cet échange c’est l’un des traits caractéristiques de l’apparence d’une candidate qui est discuté : les tatouages. Le fait que la candidate porte un grand nombre de tatouages n’est en aucun cas un critère objectif d’évaluation dans l’émission UDPP, pas plus que le physique de manière plus générale. Mais il fait ici l’objet d’une discussion entre les télénautes puisque les membres A et B les trouvent particulièrement « laids » et souhaitent alors confronter leur opinion à celle d’un membre du forum du sexe opposé. On comprend donc que le visuel a une grande importance dans réception online des téléspectateurs car elle est une source quasiment intarissable de discussion entre eux : chaque détail est repéré non seulement pour évaluer un candidat mais surtout pour engager une conversation qui s’éloigne alors largement d’UDPP. Sur le FO ce n’est pas la candidate aux tatouages qui fait parler d’elle mais la candidate Laury, dont plusieurs usagers ont remarqué le physique agréable : Membre A : « Rassurez moi … Je suis le seul à trouver que Laury est une jolie femme agréable à regarder et élégante ? » Membre B : « @pinoto : Vous avez raison Laury est charmante et son repas bien agréable » Membre C : « Laury, j’en suis tombé amoureux *_* Elle est magnifique^^ » 102
  • Là encore, aucun rapport direct avec les critères de notation des candidats de l’émission, les télénautes se plaisent seulement à discuter du physique d’une candidate, qui semble tout à fait à leur goût. Les discussions sur l’apparence des candidats sont l’occasion pour les usagers des forums de faire connaître leurs goûts et préférences personnelles mais également parfois de faire connaître aux autres membres une caractéristique personnelle qui peut influencer leur réception : « Cet homme n'est pas cuisinier, il a été introduit par la prod pour qu' on se moque de lui. Malheureusement beaucoup de gens vont avoir un avis négatif sur les noirs... En tant que noir il me fait honte!!! » (FO). Ainsi ce téléspectateur relie les compétences culinaires et un trait caractéristique de l’apparence du candidat, sa couleur de peau, et explique son agacement par une caractéristique personnelle : sa propre couleur de peau. Il montre de cette façon que les stratégies (réelles ou imaginées) de la production de l’émission sont notamment liées à la couleur de peau des candidats et il s’en dit d’autant plus touché qu’il la partage. Tous ces commentaires sur touchant le visuel de l’émission sont donc influencés non sur des critères de jugement qui n’existent que par le cadre même d’UDPP, mais par les goûts, préférences, et caractéristiques personnelles des usagers des forums. Ils sont également un moyen d’échanger plus largement entre eux. Si les goûts personnels ont donc un impact dans la réception online des téléspectateurs d’UDPP, leur niveau culinaire entre également en jeu. Lors de mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, j’avais fait ressortir l’impact que pouvait avoir le niveau culinaire sur la réception des téléspectateurs que j’avais interrogés. J’avais ainsi pu montrer que certaines émissions telles que MC ou TC étaient davantage regardées par des personnes habituées à cuisiner et étant donc en recherche permanente de nouvelles idées culinaires, mais les téléspectateurs également habitués à recevoir des invités chez eux se plaisaient à regarder UDPP, d’autant plus que le niveau culinaire des candidats y étant généralement moins élevé que dans les deux autres émissions, les téléspectateurs pouvaient plus facilement s’identifier et imaginer réaliser les mêmes recettes. Pour mettre à jour l’impact du niveau culinaire sur la réception des téléspectateurs, j’avais établi un certain nombre de niveaux, incluant tant l’habitude de cuisiner, la recherche de réalisations culinaires sortant un peu de l’ordinaire, que le fait d’être habitué à aller dans de bons restaurants, à être donc un fin gourmet. Dans le cadre de ma veille analytique sur les plateformes d’échange dédiées à UDPP, il aurait été difficile de déterminer un niveau à chaque membre de forum s’exprimant, déjà parce que ceux-ci sont trop nombreux, et ensuite parce que la veille me donnait trop peu d’éléments concrets sur chaque membre pour pouvoir attribuer un niveau culinaire. Par l’intermédiaire de ma veille j’ai donc davantage cherché à déterminer si des éléments permettant de comprendre que l’usager avait une proximité plus ou moins importante avec le monde culinaire (tant dans l’habitude de déguster des plats élaborés que 103
  • de les préparer) ressortaient dans les discours sur les forums de discussions, si oui lesquels et quel était l’impact de ceux-ci sur la réception online. Sur ce point justement, il existe une forte différence entre la réception online des usagers du FO et ceux du FNO. Les usagers du FNO prêtent tout d’abord une part plus importante de leurs messages à détailler les réalisations et techniques culinaires des candidats que ceux du FO. Et surtout, ils portent sur elles un regard critique qu’ils ne peuvent se permettre que parce qu’ils auraient eux-mêmes fait différemment. Par exemple, le dessert d’un candidat est rudement critiqué et plutôt que de simplement dire que ce dessert ne leur donne pas envie, les membres du forum explique comment ils auraient fait à la place du candidat : « C’est vrai que j’aurais mis le caramel ou le sirop sur une assiette, trempé tout d’un coup et hop dans le sucre. Bon ça gâche plein de sucre, mais bon … » et un autre membre d’approuver « j’aurais fait comme toi Richelieu … » (FNO). Le caramel est un élément de dessert assez technique à réaliser, qui nécessite au moins d’avoir l’habitude de pratiquer la pâtisserie, dès lors si les télénautes de ce FNO portent un jugement aussi précis en expliquant leur propre technique, c’est que leur niveau culinaire est assez élevé. De même, j’ai pu le montrer auparavant, ils surveillent bien souvent les cuissons des différents mets des candidats, ce qui est assez caractéristique d’une personne habituée à cuisiner : c’est par exemple une véritable hérésie de servir une viande telle que le veau autrement que rosée (« oui, le veau rosé est parfait, mais la fille du boucher ne l’aime que trop cuit ! ») Par ailleurs, on note qu’ils portent bien souvent un regard ironique sur les préparations culinaires de certains candidats : « Le cacapoulet ressemble beaucoup au cacamangue. Y a un air de famille. La pâte est belle : elle est industrielle. » (FNO), « je rêve ou quoi .. suis morte de rire...comme tu dis il n'a jamais vu de blanc en neige. Il cuisine dans son évier, en faisant n'importe quoi LOL » (FNO). Dans ces deux exemples, les membres du FNO critiquent et s’amusent des préparations culinaires du candidat à l’amateurisme plus que prononcé, Ecclésiaste. A chaque fois il s’agit d’une technique culinaire en particulier : la pâte à tarte, que le télénaute reconnaît immédiatement comme industrielle, et le fait de monter les blancs en neige. Le candidat ne semble vraisemblablement pas du tout maîtriser la technique des blancs en neige, ce qui est source de moquerie pour ce membre qui n’aurait probablement pas eu ce type de discours s’il avait le même (mauvais) niveau culinaire qu’Ecclésiaste. De plus, je l’avais déjà souligné précédemment, lorsque les membres du FO portent un regard critique sur la soirée d’un candidat, leurs exigences sont beaucoup plus précises en termes de ce que doit être un bon dîner et un bon hôte. Il n’est par exemple pas recevable pour ces téléspectateurs de recevoir et de servir un dîner aussi simpliste que celui servi le candidat auquel ce membre du forum fait allusion : « Entrée mangeable... ouais tout juste... une tranche de saumon, et du chèvre, de la ciboulette entière, UN verre d'eau, pas de pain... » (FNO). Enfin, lorsque les membres du FNO commentent les notes attribuées par les candidats, ils ne sont clairement pas d’accord lorsque des notes relativement élevées sont données à un hôte qui ne se révèle pas être un 104
  • fin cuisinier : « Ils ont surnoté , pour moi c'était zero !Je veux bien lui donner une bonne note d'ambiance , mais pas sûr que ce soit volontaire ». Cette pratique culinaire plutôt affirmée dans les discours online de ces téléspectateurs s’était d’ailleurs confirmée dans les entretiens que j’avais pu mener avec certains d’entre eux l’an passé. Ainsi, Véronique m’avait expliqué : « les échanges sont vraiment adorables, sympathiques, très enrichissants parce que c'est toutes des nanas qui cuisinent. Et puis à côté de ça on parle de géographie, de lecture, d'autres sujets complètement divers et variés mais c'est quand même la cuisine qui nous a réunis. » Cela s’était d’ailleurs confirmé plus en amont de l’entretien alors que Véronique me confiait qu’elle prenait beaucoup de plaisir à tenter de nouvelles choses en cuisine, ou lorsque Fabrice avouait qu’il appréciait d’aller à une grande table de restaurant de temps en temps et qu’il était de toute façon passionné de cuisine depuis toujours : « J’aurais vite une bibliothèque remplie de livres de cuisine, dès que j’ai du temps libre je le passe à cuisiner ». Chez les membres du FO, je n’ai pu noter qu’un commentaire d’un téléspectateur expliquant comment il aurait fait différemment (alors même que le nombre d’internautes s’exprimant sur le topic est beaucoup plus important que sur le FNO) : « j'ai tout aimé dans ce repas d'Odile et qu'estce qu'ils avaient contre les tomates cuites au four,(j'aurais peut-être mis un peu d'ail et persil) idem pour les pommes de terre !! je me serais régalée de l'apéro (jamais goûté des huîtres chaudes mais je veux bien essayer) au dessert ! ». De même lorsque les membres du forum soulignent les originalités culinaires qu’ils ont apprécié lors d’un repas préparé d’un candidat, on constate que ces originalités ne le sont pas forcément tant que cela lorsqu’on compare à ce qui peut être servi dans un restaurant gastronomique ou même semi-gastronomique : « Des St Jacques oui ! mais avec du foie gras et je crois que c'est la première fois que je vois cette association , et perso je n'ai jamais goûté . », « l'apéro est originale des huitres chaudes ». On peut donc penser que ces téléspectateurs n’ont pas véritablement l’habitude de cuisiner des plats sortant un tant soit peu de l’ordinaire, ou de les déguster dans des restaurants servant une cuisine contemporaine. c) L’ambiance d’une soirée UDPP ou la recherche d’un moment télévisuel divertissant avant tout. Comme j’ai pu l’évoquer rapidement précédemment, UDPP correspond, davantage que les autres émissions culinaires telles que Masterchef ou Top Chef, à une émission permettant avant tout aux téléspectateurs de passer un moment de détente devant leur poste de télévision. L’an passé les téléspectateurs d’UDPP m’avaient bien expliqué qu’ils appréciaient de voir des « relations d’amitié s’install[er] » (Lara) entre les candidats de l’émission, de « suivre des personnages » (Fabrice) et que de toute façon, la cuisine sans le divertissement en plus ne suffirait pas : « Sinon je regarderais pas. Après tout on peut regarder sur internet […] Moi c’est un divertissement qui me plait, vraiment, vraiment » (Véronique). Maryse, qui avouait une préférence 105
  • pour l’émission UDPP notait d’ailleurs que c’était bien souvent le caractère d’un candidat en particulier qui lui permettait de passer un très bon moment télévisuel, ce qui était rarement le cas avec des programmes tels que MC ou TC : « Lorsque vous préférez un candidat par rapport à un autre dans UDPP c’est davantage par rapport à sa cuisine ou à sa personnalité ? Nan c'est vraiment au niveau de l'ambiance générale, c'est vraiment comment la soirée s'est passée. L'autre fois j'ai regardé une émission où le mec, nul en cuisine … Oui le magicien ? Oh bah alors lui ! Ecoutez, je suis tombée sous le charme, complètement, j'ai accrcohé. Donc oui j'avais envie qu'il gagne, il m'a tellement fait rire. Alors que oui ce qu'il a fait à côté des autres c'était pas super mais bon. C'est pas ce que j'ai retenu. Oui alors qu'effectivement dans MC c'est plus difficile de voir ce côté-là parce que c'est vraiment centré sur la cuisine … Oui et puis c'est sérieux. C'est ptet ce côté-là qui m'attire moins. C'est sérieux et moi je recherche peut être moins ça. Oui ça fait moins divertissement ? Ouais. » J’ai donc voulu savoir si cette importance donnée à l’ambiance générale d’un dîner d’UDPP, ou au caractère d’un candidat en particulier, transparaissait tout autant dans la réception online des téléspectateurs que ce semblait être le cas au cours de mes entretiens l’an passé. Jusque-là en analysant ma veille des deux forums de discussion, j’eus l’impression que les membres du FNO portaient plus d’intérêt à la dimension culinaire d’UDPP que ceux du FO, il aurait donc dès lors semblé plutôt logique qu’ils prêtent moins d’attention à l’ambiance de la soirée, ou qu’ils s’agacent d’un candidat misant davantage sur ses talents d’animateur de soirée que sur ses compétence culinaires (comme c’est le cas d’Ecclésiaste). Pourtant, l’aspect divertissant de l’émission est au cœur des discours des usagers des deux forums, et transparaît de différentes manières. Ce sont tout d’abord les traits de caractère des candidats auxquels les usagers des forums font bien souvent allusion. Il est par exemple fréquent de lire que le candidat-chef Norbert Tarayre « a une personnalité attachante » (FO), qu’ « il est nature » ou encore qu’il est « un hypersensible qui se cache derrière une gestuelle et un vocabulaire un peu provoc et excessif mais qui a le cœur sur la main ». On remarque que ces commentaires sont d’autant plus nombreux que Norbert Tarayre a effectivement une personnalité qu’il est difficile de ne pas remarquer : il s’exprime beaucoup lors des repas et s’était déjà fait remarquer lors de l’émission Top Chef par son francparler bien souvent un peu grossier qui était plutôt inhabituel pour un programme télévisé consacré à des cuisiniers professionnels. De plus, on note que dans le dernier exemple, le téléspectateur non seulement souligne des traits de caractère de ce candidat, mais il les analyse, donnant ainsi une explication à ce vocabulaire un peu rustre qui ne serait finalement qu’une façade à un homme « hypersensible ». De même, lorsqu’un téléspectateur fait la démarche de venir sur le FO uniquement pour laisser un message à un candidat, ici en l’occurrence à nouveau Norbert, ce n’est pas forcément pour exprimer tout le bien qu’il a pensé du repas réalisé : « depuis le début tu m’as fait trop rire, je voudrai bien te connaitre, tu as l’air d’etre un bon vivant et j’aime çà » (FO). Si ce téléspectateur a particulièrement apprécié ce candidat ce n’est donc pas nécessairement pour ses 106
  • compétences culinaires, mais bien pour ce qu’il considère comme des qualités humaines. Cette importance donnée aux candidats et à leur trait de caractère est très spécifique aux émissions de TV réalité. Le rapport France Telecom produit par Beaudouin, Beauvisage, Cardon, Velkovska (2003) sur le public online de Loft Story avait déjà souligné que le thème central des conversations entre les usagers des chats et forums était les participants : « chaque personnage s’est vu attribuer des traits psychologiques, qui font partie du savoir partagé et qui sont souvent thématisés dans les échanges. Chaque personnage devient un stéréotype, qualifié par des formules toutes faites qui reviennent régulièrement dans les échanges 70». Or, comme j’avais pu le démontrer dans mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, ces programmes télévisés ont su conserver ce qui a fait le succès des premières émissions de qualité, en misant notamment sur l’humain et donc des candidats susceptibles d’attiser l’intérêt voire l’attachement des téléspectateurs. Il arrive également parfois que les télénautes remarquent une évolution dans le comportement d’un candidat au cours de la semaine : alors que celui-ci était plutôt sympathique au début, il se révèle calculateur et préfère alors sous-noter les autres candidats et être particulièrement critique à leurs repas pour s’assurer la première place. Ce fut le cas, selon certains membres des forums, de la candidate Laury, si bien qu’on pouvait alors lire des messages tels que : « @colline6645 Tout a fait d'accord avec vous le diner d'Odile mérite de gagner, pour l'instant son repas est vraiment le meilleur, ce soir je trouve que la gamine critique un peu trop et a mon avis elle va sous noter, elle joue la gagne » (FO), « Perso, je trouvais Laury super négative...pour le repas d'Odile » (FO), « Bien joué , vous avez sous noté vous avez atteint la mème note qu'Odile mais votre repas est loin d'arriver à celui qu'elle nous a présenté ce soir .je suis déçu par votre attitude quoique je m en moque .............. mais cela me fait plaisir comme vous qui notez bas » (FO). On comprend donc à travers ces messages de télénautes que ce qui influence ici leur jugement sur la candidate Laury est son manque de fair-play pendant cette semaine. Alors même que les deux candidates Odile et Laury sont arrivées ex aequo à la fin de cette semaine, on peut penser que les téléspectateurs auraient probablement beaucoup moins pris la défense d’Odile si le comportement de Laury avait été moins calculateur, étant donné que les commentaires lui étaient plutôt favorables au tout début de la semaine alors qu’elle présentait un dîner travaillé et qu’elle n’avait pas encore eu le temps de se montrer critique envers les autres candidats. Ce type de message est donc très fréquent sur le FO, mais s’il existe sur le FNO, il faut souligner que les traits de caractère des candidats sont plus rarement la composante unique d’un message du forum. Lorsque c’est le cas ils concernent généralement le charismatique candidat Norbert : « je n'aime pas particulierement Norbert mais si il a une grande gu..le il a quand meme bon coeur j'ai lu qu'il donnait des cours de cuisines a des femmes en prison »(FNO). Dans cet exemple, le membre du forum défend le candidat en se basant sur ses qualités humaines et non culinaires, il fait 70 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, op. cit., p.31 107
  • alors appel à une argumentation basée sur une valeur supérieure et partagée par tous, relevant presque de la moralité : la générosité et l’aide portée envers son prochain, des valeurs qui en soi, ne sont pas dans les critères objectifs de l’émission permettant de juger les candidats. Ce type de message rappelle alors là encore ce que Anne Jerslev (2010) écrit sur les internautes venant s’exprimer sur des plateformes consacrées à l’émission de TV réalité musicale X Factor : « The X Factor forum clearly demonstrates how participating in a debate community on the internet is both an important way of processing media experiences and a way of voicing comments about the moralities of everyday life 71», puisqu’en effet par son commentaire sur les qualités humaines de Norbert, la membre du FNO souligne en fait que pour elle, une action telle que de donner des cours de cuisine à des femmes en prison, doit primer sur ses autres traits de caractère.La personnalité de Norbert est également mise en avant par les membres du FNO en relation avec l’une des membres, Liva, car celle-ci est connue sur le forum pour détester tout particulièrement cet ancien candidat de Top Chef, et il apparaît clairement que c’est avant tout sur le comportement de Norbert qu’elle base son jugement : « Et toujours égal à lui-même , bien que planqué dans sa cuisine , le rustre n'apprécie pas la moindre critique et se révèle dans toute sa grossièreté , envers ceux qui ose la moindre petite , toute petite remarque ! La chaîne a réussi ce tour de force à lui faire encore davantage enfler la tête , qui n'est plus une tête , qui n'est pas même un melon , mais franchement une grosse ,très grosse citrouille digne d'Halloween ! »(FNO). Chez les membres du FNO, on trouve donc bien souvent des commentaires sur le comportement des candidats, mais il s’agit finalement là encore de messages liés à l’idée que les membres du forum ont de ce que doit être un bon hôte, les messages dans lesquels les traits de caractère en soi sont soulignés existent mais sont beaucoup plus rares que sur le FO. Parfois, les usagers des forums arrivent à mettre de côté le manque de compétences culinaires d’un candidat, ou du moins à lui pardonner, grâce à sa personnalité attachante. Ainsi, les membres du FNO ont beau prêter une attention particulière à la dimension culinaire de l’émission, ils arrivent également à s’amuser des maladresses d’un candidat comme Ecclésiaste, comme l’utilisation de l’acronyme Lol en témoigne : « je rêve ou quoi … suis morte de rire … comme tu dis il n’a jamais vu de blanc en neige. Il cuisine dans son évier, en faisant n’importe quoi LOL » (FNO), « Avec sa tarte noix-sirop d’érable, il vient de nous rénover la recette du gloubiboulga … LOL » (FNO). En témoigne également ce commentaire plus qu’enthousiaste d’un membre du FO au sujet du repas réalisé par le candidat à l’amateurisme prononcé Ecclésiaste : « EXCEPTIONNEL ! Complètement déjanté et même si le repas ne me tente pas du tout, surtout il ne faut pas changer Ecclésiaste » (FO). Ce dernier exemple est clair : les compétences culinaires du candidat ne sont clairement pas au niveau de ce qui est attendu dans UDPP et le repas préparé par 71 Jerslev Anne, Ibid., p.178 108
  • Ecclésiaste ne donne absolument pas envie au téléspectateur mais cela n’empêche pas ce dernier de féliciter le candidat pour avoir fait de cette soirée d’UDPP une soirée « déjantée ». Si ces exemples de commentaires sont liés aux compétences culinaires et à la personnalité d’un candidat en particulier, Ecclésiaste, on comprend rapidement en lisant les messages des usagers des forums de discussion que les téléspectateurs ne se sont pas simplement attachés au candidat Ecclésiaste qu’ils ont envie de féliciter. En fait, nombre de messages sur les forums témoignent d’un véritable enthousiasme envers ce candidat surtout, et avant tout, parce que grâce à son comportement de blagueur et sa capacité à participer à cette émission de télévision sans faire peser sur lui et ainsi faire ressentir tant aux invités qu’aux téléspectateurs une pression quelconque, ces derniers réussissent à passer un moment télévisuel divertissant et synonyme de détente. Sur le FNO, on constate ainsi qu’au début de la soirée d’Ecclésiaste, les membres sont plutôt critiques sur le fait que ce candidat semble être un piètre cuisinier. Mais petit à petit, l’agacement laisse place à l’amusement, et les membres ne cachent pas leurs rires devant leur poste de télévision : « AU SECOURS !!! MDR », « Ca nous coupe le sifflet ! LOL ». De plus, le fait qu’Ecclésiaste ait misé sur une ambiance bonne-enfant et sans la pression habituelle que les candidats d’UDPP s’imposent pour réaliser un dîner presque parfait, permet à tous les candidats de se détendre pendant cette soirée, et d’ainsi enchaîner les éclats de rire, un rire qui est alors communicatif au téléspectateur : « Au moins ils auront passé une bonne soirée… » (FNO), « Pas mangeable, mais au moins ils rigolent bien ! » (FNO). On retrouve alors dans ce type de commentaire ce que Maryse m’expliquait l’an passé lors d’un entretien réalisé dans le cadre de mon enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles, à propos du candidat magicien d’UDPP qui l’avait particulièrement marquée. En effet, si elle avait passé un tel bon moment télévisuel, c’était parce que ce candidat l’avait « tellement fait rire », et avait ainsi contribué à ce que cette émission soit un moment de pur divertissement, comme elle le recherche lorsqu’elle rentre du travail et s’accorde un moment de détente devant son poste de télévision. Le fait de passer un agréable moment télévisuel grâce à cette bonne ambiance qui semble régner entre les candidats est également visible dans les discours online des téléspectateurs du FO. Tout d’abord, ce commentaire d’un membre du forum montre bien que le caractère des candidats et l’entente entre eux sont très importants pour faire de cette émission de télévision un véritable moment de détente pour le téléspectateur et pour lui donner envie de suivre les candidats toute la semaine : « il est créatif, exubérant, très nature, très drôle, très touchant, très généreux ! il fait exploser la baraque là ! j'attends celui de ce soir chez notre très sympathique personnalité masculine. Toute l'équipe à l'air sympa ». C’est d’ailleurs là encore très proche de ce que me confiait Maryse l’an passé, un candidat bout-d’entrain et une bonne entente entre les candidats constituaient une motivation pour regarder l’émission le lendemain : « c'est vrai que c'est toute la semaine donc il y a quand même un suivi, il y a une ambiance qui se crée, on a envie de savoir la 109
  • suite ». De plus sur le FO, les télénautes ne se plaignent pas du manque de niveau culinaire d’Ecclésiaste car leur curiosité culinaire s’est effacée au profit de leur amusement face à la soirée mise au point par le candidat : « c’est un gag !!! c’est une caméra caché ?? alors la je me marre bien :d il ne joue pas la gagne ! » (FO), « Pour une fois, ne pas voir toutes les préparation du dîner, ne me gènera pas … Sans rancune » (FO). D’ailleurs, les usagers du forum soulignent bien que la pression que s’imposent habituellement les candidats d’UDPP lorsque vient leur tour de recevoir est un peu pesante pour les téléspectateurs, c’est pourquoi une soirée placée sous le signe de la détente et du rire comme celle d’Ecclésiaste est un vrai plaisir à regarder pour eux : « Pour une fois qu'une semaine est placée sous le signe de la détente, certains devraient se décoincer et desserrer leur col de chemise » (FO), « @TERRACOTTAExactement,cette semaine est agréable à suivre. » (FO) Il apparait donc clairement que dans la réception online des téléspectateurs d’UDPP, l’ambiance d’une soirée et l’entente qui règne entre les candidats soient des éléments essentiels participant au moment de plaisir télévisuel recherché par les téléspectateurs lorsqu’ils regardent UDPP. Ces éléments peuvent d’ailleurs largement compenser des réalisations culinaires décevantes de la part des candidats, laissant alors penser que cette émission culinaire reste, et peut-être même avant toute chose, une émission de TV réalité. d) Le plaisir d’une émission de TV réalité : percer les rouages de l’émission Lors de mon étude sur la réception des émissions culinaires actuelles, j’avais montré que si les téléspectateurs interrogés prenaient un véritable plaisir à regarder ces programmes télévisés ils n’en gardaient pas moins un regard critique et formulaient bien souvent des critiques « syntaxiques 72», c’est-à-dire liées aux dispositifs de l’émission. Rien d’étonnant à cela puisque ces critiques pointent en fait l’une des caractéristiques du genre de la TV réalité : la réalité représentée sur les écrans doit avant tout servir des objectifs de production, eux-mêmes liés à des objectifs d’audience. Dès lors, quand une péripétie de l’émission semble un peu trop éloignée de la réalité, les téléspectateurs y lisent une stratégie parfaitement orchestrée par la production. J’avais donc l’an passé mis en avant la façon dont les téléspectateurs amenaient ces critiques syntaxiques dans leurs discours lorsqu’ils me parlaient des émissions culinaires, cette année il s’agissait de voir si la narration préalable de l’émission par la production était discutée sur les forums de discussion, et si oui pourquoi et comment. Davantage qu’une critique syntaxique, la réception online des téléspectateurs sur les forums de discussion consacrés à UDPP se construit souvent autour d’une réflexion plus ou moins collective sur la construction préalable de l’émission, une quête commune d’un ou plusieurs indices permettant de mettre à jour la narration préalable de la production. C’était 72 Le Grignou Brigitte, Ibid., p.100 110
  • d’ailleurs également là quelque chose qui avait été perçu dans les discours online des téléspectateurs de l’émission de TV réalité Loft Story, ceux-ci cherchant à « montrer les écarts entre ce qui s’est ‘réellement’ passé dans le Loft et ce que M6 a construit comme interprétation (par le jeu du montage, de l’enchaînement des séquences…) 73». Notons que la semaine étudiée pour cette veille analytique se prêtait particulièrement bien à ce type de discussion. En effet, s’il arrive parfois que les candidats ne maitrisent que difficilement les recettes du repas qu’ils souhaitent présenter à leurs invités, le candidat Ecclésiaste a marqué les discours des téléspectateurs tant il manquait de connaissances dans la pratique de la cuisine et tant il ne maitrisait aucune technique, aussi simples puissent-elles être. Sa méconnaissance du domaine culinaire était en fait telle que c’est bien là ce qui a fait tout le caractère risible de la situation : plutôt que d’en être effarés, les autres candidats s’en sont largement amusés, Ecclésiaste pareillement, et finalement les téléspectateurs également. Néanmoins,ce comique de situation relevait en effet plus d’une pièce de théâtre ou d’une série télévisée que d’une situation réelle et spontanée d’un candidat d’UDPP. Pour cette raison, les télénautes, qu’il s’agisse des membres du FO ou de ceux du FNO, ont rapidement crié au « gag » cousu de fils blancs par la production de l’émission : « J’y crois pas, c’est un gag ? » (FO), « c’est un canular rassurez moi ? » (FNO), « ou bien c’est un gag de M6 ou bien c’est un grand bouffon ! » (FNO). De prime abord donc, le dîner d’Ecclésiaste transparait dans les discours online comme étant de manière tout à fait évidente un canular mis au point par la production, les téléspectateurs se persuadant alors qu’Ecclésiaste est en fait un acteur engagé par M6 : « Sinon sympa et original l’immeuble. Il fait son cinéma … logique » (FO). Mais ces premières remarques relèvent surtout de l’exclamation, les téléspectateurs sont tant surpris par cet inhabituel candidat qu’ils qualifient immédiatement cette soirée de canular. Puis petit à petit, une discussion s’installe entre les usagers des forums, visant à chercher des preuves de ce « gag ». C’est par exemple l’association d’un appartement qui semble un peu trop beau pour être vrai et d’un candidat trop amateur pour être honnête qui laisse penser à ce membre du FO qu’il s’agit effectivement d’une soirée parfaitement orchestrée par la production : « Dans un appartement qui semble être témoin , ce soir c'est le prince de la tambouille il ne sait visiblement pas cuisiner , beaucoup d'esbrouffe . Franchement pourquoi s'est - il inscrit dans cette émission c'est un canulard ???». Pour ce membre du FNO, Ecclésiaste s’est dévoilé en sur-jouant son rôle de candidat amateur : « Non, ça doit être une blague, ses commentaires sont totalement à l’ouest, ça peut pas être un candidat sérieux ». Parfois, les usagers du FNO hésitent sur le rôle de la production dans cette inhabituelle soirée, notamment basé sur leur connaissance des émissions culinaires de la chaîne et des candidats qui s’y rattachent : Membre A : « C’est Norbert qui a sauvé le navire, ou c’était orchestré du départ ?»(FNO) 73 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, op. cit., p.33 111
  • Membre B : « Même si Norbert a un langage +++++ que cool les autres convives ne peuvent pas critiquer méchamment si lui cuisinier le prend en rigolant. Maintenant tout est peut être orchestré aussi »(FNO) Membre C : « J’ai l’explication : Norbert a été dans trop d’émission de M6, donc pour éviter d’avoir à lui payer un cachet énorme, ils ont prévu de le faire mourir de rire » (FNO) Ils vont également chercher dans les comportements des autres candidats des éléments venant confirmer ou infirmer que cette soirée est un canular : Membre D : « C’est un gag, je suis sûr : il y a une deuxième surprise cette semaine, et Daniel Béliveau va piéger Norbert ! » Membre E : « Ca ne doit pas être un canular car c’est ce que Norbert attend ». Les téléspectateurs remettent en situation cet épisode d’UDPP afin de trouver d’autres indices, la date de diffusion par exemple : « Moi aussi je me demande depuis le début si ce n’est pas un canular spécial 1er mai ! » (FNO). Quel que soit l’argument du membre du forum, on constate que tous ces messages sont en fait des interprétations de ce qui peut se tramer derrière cet inhabituel dîner. Les téléspectateurs échangent dans le but de construire une réflexion collective sur les rouages de l’émission, chacun intervient afin d’essayer de mettre à jour l’élément qui prouvera que cet épisode est en effet un canular monté de toute pièce par la production de l’émission, faisant alors preuve d’un grand sens de l’observation et du détail. On retrouve alors ce que Larsen décrit lorsqu’il étudie les échanges online des fans de Grey’s anatomy : « by writing in these spaces viewers try to develop an understanding of certain ambiguous events or characters in the narrative universe. In many cases they explicitly call on other participants to help them, and the threads often develop into long discussion of textual details 74».De plus, si les téléspectateurs font de ce diner un véritable sujet d’enquête, c’est parce qu’ils ont tous remarqué que la soirée d’Ecclésiaste dérogeait à la routine habituelle d’UDPP, c’est parce qu’ils sont habitués à une narration bien différente qu’ils interprètent cet épisode comme étant un canular. De la même manière, les fans de Greys’s anatomy « evaluate the show agains general narrative and specific generic conventions 75». Enfin, pour d’autres téléspectateurs, malgré le caractère inhabituel de la soirée d’Ecclésiaste, celleci n’est pas davantage orchestrée par la production qu’habituellement puisque ces usagers des forums estiment de toute façon que les émissions culinaires actuelles sont parfaitement construites et ne laissent donc que peu de place à la réalité : « Je ne sais pas si la finale de Top Chef est truquée (c'est possible, je préférai Florent) mais pour le Dîner Presque Parfait je pense que c'est pareil.....Toutes les émissions de Télé réalité ont un scénario à suivre.... » (FO). Notons d’ailleurs, que ce n’est pas nécessairement là une critique de la part du téléspectateur, comme ce message en témoigne : « Je regarde assez souvent cette émission et on y rencontre toujours les mêmes types de 74 75 Larsen Peter, Ibid., p.161 Larsen Peter, Ibid., p.161 112
  • profils : L'égo surdimensionné, le/la chieur/chieuse, le/la snob... Là, franchement, la prod a réussi à sortir LE profil atypique qui malgré sa nullité en cuisine a réussi à leur faire tourner une des meilleures émissions de ces dernières années. Même le faux candidat de la ligue d'impro qui était passé il y a quelques mois n'avait pas réussi à arriver à la cheville d'Ecclésiaste ! » (FO). Ces deux derniers exemples, et surtout le second, montrent que les téléspectateurs d’UDPP usent du même type d’argumentaire que les fans de Grey’s anatomy : ils analysent le contenu de l’épisode, les péripéties qui s’y déroulent, en termes de production. Ainsi, alors qu’un événement particulier de Grey’s anatomy permet de donner plus d’émotion ou de drame, c’est le casting d’UDPP qui permet de rendre les différentes soirées divertissantes pour le téléspectateur, un casting donc vraisemblablement réussi pour cette semaine de diffusion. 2) … dont la réception reste influencée par le caractère officiel ou non de la plateforme d’échange a) La relation à la chaîne du forum officiel transparaît dans les discours online des téléspectateurs Il semble donc que beaucoup d’aspects de la réception online des téléspectateurs d’UDPP soient très similaires à ceux repérés lors de mon enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles : elle transparait donc de manière assez identique dans les discours que les téléspectateurs pouvaient eux-mêmes avoir et dans les discours que les téléspectateurs ont entre eux. A ceci près évidemment, que les aspects de l’émission qui rythment et construisent la réception des usagers des forums étudiés ne sont pas seulement évoqués mais discutés, ils font l’objet d’un échange, d’une quête, d’un amusement collectif, en tout cas principalement sur le FNO. Mais le fait que les téléspectateurs s’expriment sur des forums de discussion n’a pas pour seul impact de donner lieu à une réception plus dynamique, ces plateformes d’échange, et en l’occurrence le FO est considéré – semble-t-il – par certains internautes comme un moyen d’être au plus près de la production de l’émission, de la chaîne, et même des candidats. Si bien qu’en fonction de ce qu’ils voient sur leur poste de télévision, les télénautes ne vont pas simplement partager une impression ou une interrogation auprès d’autres, ils vont tenter d’influer sur le programme – que ce soit pour le voir se transformer ou au contraire pour que des éléments qu’ils apprécient soient conservés – en s’adressant directement à la chaîne. Les télénautes utilisent le FO dans ce but pour différentes raisons et en fonction de différents contenus télévisuels. Tout d’abord, nous l’avons vu, beaucoup de téléspectateurs ont été surpris par le tournant que la semaine d’émission à laquelle je me suis intéressée a pris : la soirée d’Ecclésiaste a été, semble-t-il, 113
  • l’occasion tant pour les candidats que pour les téléspectateurs, de renouer avec l’une des caractéristiques essentielles d’un programme de TV réalité, le divertissement. Alors même que les téléspectateurs s’étaient habitués à des candidats angoissés à l’approche de leur dîner, ou critiques envers ceux des autres, ils ont eu ici affaire à un candidat cherchant avant tout à s’amuser et à préparer un repas sans aucune pression. Dès lors, que cette soirée ait été savamment orchestrée par M6 ou non, les téléspectateurs viennent sur le FO pour le formuler clairement : ils en redemandent. « Grand merci pour cette semaine de délire M6, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas eu la banane comme cela !  » (FO). La soirée d’Ecclésiaste a enthousiasmé, ou agacé les téléspectateurs, mais dans un cas comme dans l’autre lorsqu’ils viennent s’exprimer sur le FO pour réagir et s’adresser tant aux candidats qu’à la chaîne, c’est bien souvent pour mettre en avant leur analyse de l’évolution de l’émission. Ce téléspectateur par exemple note que le niveau culinaire des candidats d’UDPP a baissé depuis les débuts de l’émission, mais qu’aujourd’hui, avec l’offre télévisuelle que l’on trouve en termes de programmes culinaires, l’aspect divertissant de plus en plus dominant de l’émission lui convient parfaitement : « Merci a toute la bande cette semaine, comedien ou pas je m'en contre fiche, ils sont arrives a me faire decrocher des news grisailles et realistes du quotidien que cela fait du bien !!! Il y a bien longtemps que le concept a fichu le camp ! et perso si je desire une vraie emission culinaire, j'ai largement l'embarras du choix que cette emission de "tele realite" avant toute chose! a bon entendeur au grincheux ! La mere Edith se manifeste AUX GRINCHEUX ». Dans ce message, l’usager du FO s’adresse simultanément (mais plus ou moins directement) aux candidats, à la chaîne et/ou la production, et à ceux qui dénigrent l’émission. On note de plus à travers ce commentaire que les téléspectateurs d’UDPP sont bien souvent également téléspectateurs d’autres émissions culinaires, qu’il s’agisse de Masterchef, Fourchette et sac à dos et bien d’autres encore. Dès lors, si certains peuvent regretter le tournant qu’a pris l’une d’elle, ils peuvent également l’apprécier si cela la rend plus complémentaire avec le reste de l’offre télévisuelle ayant la cuisine comme thématique principale. Cet autre membre du FO pointe lui aussi du doigt une évolution de l’émission, mais cette fois dans le mauvais sens : « Pour ma part je ne regarde plus depuis l'épisode ru benne....Préfère aller bosser au jardin avec le beau temps relatif... la chaîne nous prend pour des gogos. Je lis tous les jours les articles de Riton car il me fait rire, et je constate à chaque fois que j'ai bien fait de pas perdre mon temps à regarder cette daube... je vois que ça touche le fond, et pour rire y a mieux car je pense que comme le dit Potj, c'est même pas du 4ème degré......... ». Ce qui est intéressant dans ce commentaire, c’est que cet internaute prend la peine d’aller sur le forum de l’émission, mais également d’y poster un message, sans même avoir regardé le programme depuis un long moment. Il ne s’appuie que sur les caricatures du dessinateur Riton pour tirer des conclusions sur le tournant qu’a pris UDPP mais continue pourtant à s’intégrer dans le public de l’émission : « la chaîne nous prend pour des gogos ». Il tente donc de laisser paraître dans son message une certaine distance avec l’émission, tant dans sa vision critique de celle-ci que 114
  • lorsqu’il précise qu’il ne « regarde plus depuis l’épisode ru benne » (un candidat ayant participé à l’émission il y a deux ans de cela), mais se laisse rattraper par la façon dont il s’intègre dans le public, et par le fait même qu’il ait la démarche d’aller partager son opinion sur un forum dédié aux téléspectateurs de l’émission. On peut penser qu’avec ce type de message les téléspectateurs ne se contentent pas de donner un avis sur une émission ou un aspect de celle-ci ou encore de son évolution. Ils prennent la peine de venir s’exprimer sur le forum : soit pour confronter leur opinion à celle des autres téléspectateurs (mais cela semble peu probable en ce qui concerne les deux exemples précédents, puisqu’aucune interrogation n’est formulée à l’encontre des autres membres), soit en espérant être entendu par la chaîne et/ou la production qui prendra en compte leur avis afin dans la stratégie de production des prochaines émissions. Dans le cas des deux exemples précédents, cette demande était implicite, mais parfois elle est explicite. Ce membre du FO par exemple, s’interroge, ou plutôt interroge la chaîne sur l’arrivée prochaine ou non des émissions UDPP diffusées en prime time le lundi soir qui rassemblaient et faisaient s’affronter les vainqueurs de différentes villes d’une même région : « Bonjour M6...........Pourquoi n' y a t-il plus de finale des meilleurs du DPP,? ». Dans ce message, on comprend donc non seulement que le téléspectateur est en recherche d’information sur la programmation future de l’émission, et utilise donc le forum pour avoir un lien direct avec la chaîne. De plus, il laisse transparaître dans son message une demande : il serait bon que les émissions « finale des meilleurs du DPP » reviennent sur M6 car elles ne l’ont pas été depuis longtemps. C’est donc à la fois une recherche d’information et une façon d’essayer d’influer sur la stratégie de production de l’émission. Cet autre exemple repose davantage sur une demande liée au fonctionnement du forum : « Euh M6 vous pourriez faire des pouces leves de "J'aime" comme FB please, car citer toutes les personnes dont j'apprecie les comm, cela fait long et legerement embarrassant pour ceux qui suivront . » Dans cet exemple, le téléspectateur demande à la chaîne une amélioration du forum afin que celui-ci réponde mieux à l’utilisation que les internautes peuvent en faire. Les messages dans lesquels les téléspectateurs s’adressent directement à la chaîne et/ou à la production sont donc souvent liés à une demande particulière, qu’il s’agisse de la programmation, ou de la façon d’améliorer tant le programme télévisé que le forum qui lui est lié. Mais il peut aussi s’agir d’une question davantage liée à la situation personnelle : « J 'aimerais savoir comment sont faîtes les sélections pour participer au DPP???? » On peut penser en lisant ce message que cet usager du forum officiel aimerait participer à l’émission et ne sait pas comment procéder pour cela, il utilise donc également le forum comme un moyen d’entrer directement en contact avec la chaîne. Sur ce forum officiel donc, il est assez fréquent de lire des messages s’adressant explicitement ou implicitement à la production et/ou à la chaîne. Cela avait déjà été repéré par Beaudouin, Beauvisage, Cardon, Velkovska (2003), dans leur étude consacrée aux publics online 115
  • de Loft Story : « Sites, forums et chats permettent aux publics du Loft de s’impliquer dans l’émission à différents niveaux et selon différentes modalités. Ces outils ont donné la possibilité de devenir des sortes de « co-producteurs » de l’émission : l’internaute loftien, le fan, qu’il soit inconditionnel, critique ou ironique, laisse à travers les sites qu’il élabore, les échange qu’il produit dans les chats, les interventions dans les forums, la trace d’un regard critique qui épouse l’émission et aspire à la remodeler 76». Dans le cas de mon analyse, les utilisateurs du FO se servent du forum pour être au plus près de celle qui fait le programme télévisé qu’ils regardent ; ils peuvent ainsi essayer d’influer la programmation ou la stratégie de production future afin qu’elle réponde mieux à leurs attentes, ou plus directement venir chercher les informations dont ils ont besoin. C’est donc là quelque chose de très spécifique au forum officiel : les téléspectateurs qui viennent s’exprimer sur cette plateforme gardent toujours en mémoire qu’elle a été créée et est gérée par M6, et ils semblent donc dès lors en conclure que les personnes travaillant pour la chaîne et/ou la production sont fortement susceptibles de lire leurs commentaires et donc de s’appuyer sur ceux-ci pour décider des évolutions futures de l’émission. Il est par ailleurs possible que les membres de ce forum le considèrent comme prévu pour mettre en relation les téléspectateurs et M6. On retrouve alors ce qui avait déjà été repéré par On est donc ici dans l’optique d’un forum utile, qui ne permet pas simplement d’échanger des avis entre téléspectateurs, une façon en fait de leur redonner un droit de parole que la télévision ne donne logiquement pas. b) Les réceptions différentes d’une semaine d’Un dîner presque parfait faite de multiple péripéties La semaine d’émission que j’ai pu étudier à travers ma veille analytique s’est largement distinguée de la majorité des autres semaines d’émission, et ce par trois éléments inhabituels : la présence d’un candidat connu du grand public et qui plus est professionnel de la cuisine, une soirée davantage placée sous le signe de l’humour que de la compétition culinaire, deux gagnantes ex aequo. Logiquement, ces trois péripéties se trouvent au cœur des discours de téléspectateurs usagers des forums de discussion, néanmoins elles sont appréhendées de manière très différente par les membres de l’un ou de l’autre des forums, et c’est cela que je veux analyser pendant cette dernière étape de ma réflexion sur la réception online des téléspectateurs d’UDPP. En ce qui concerne la présence de Norbert Tarayre pendant cette semaine spéciale d’UDPP, celle-ci aurait assez logiquement pu dominer le contenu des échanges des téléspectateurs. Pourtant, ce ne fut pas tant le cas que cela. Sur le FNO, je l’ai montré, la présence de Norbert a 76 Beaudouin Valérie, Beauvisage Thomas, Cardon Dominique, Velkovska Julia, op. cit., p.27 116
  • surtout été l’objet d’un amusement révélateur de la complicité entre les membres puisque ceux-ci savaient par avance que la présence de l’ancien candidat de Top Chef allait horrifier l’une de leurs compères, ce qui ne manqua pas d’arriver : « Et toujours égal à lui même , bien que planqué dans sa cuisine , le rustre n'apprécie pas la moindre critique et se révèle dans toute sa grossièreté , envers ceux qui ose la moindre petite , toute petite remarque ! La chaîne a réussi ce tour de force à lui faire encore davantage enfler la tête , qui n'est plus une tête , qui n'est pas même un melon , mais franchement une grosse ,très grosse citrouille digne d'Halloween ! ». Sur le FO au contraire, les messages centrés sur Norbert ont fait ressortir une pratique très individualisée du forum de discussion par les membres puisque ces derniers s’en sont principalement servi pour tenter d’établir un contact avec le chef cuisinier en lui adressant un message personnel : « J'ai suivi Top Chef et je suis contente de retrouver un grand cuisinier tu le mérites, j'ai vraiment passé une très bonne semaine, reste comme tu es avec de vrais valeurs, ta joie de vivre, surtout resté naturel c'est important. Magalie ». On retrouve donc deux façons différentes d’appréhender la présence de ce candidat sortant de l’ordinaire car n’étant ni un amateur, ni un illustre inconnu, néanmoins les téléspectateurs des deux forums ne font pas de cette particularité de la semaine d’émission le cœur de leurs échanges. Ce sont en fait les deux autres péripéties qui vont dominer les échanges, mais là encore de manière très différente. Je l’ai évoqué brièvement précédemment la soirée d’Ecclésiaste a été vue de manière très différente en fonction des téléspectateurs : certains ont souligné l’agréable moment télévisuel qu’ils vivaient grâce à un candidat misant avant tout sur l’ambiance de sa soirée, alors que d’autres s’agaçaient des maladresses culinaires de ce novice en cuisine. Pour autant il a aussi, et surtout, été à l’origine d’un tournant conversationnel sur l’évolution du programme télévisé UDPP chez les membres du FO. Le fait que l’émission UDPP ne soit plus véritablement une émission dont la thématique principale est la cuisine et dans laquelle les candidats sont de moins en moins choisis par la production pour leur talent culinaire mais davantage pour leur charisme, est quelque chose qui m’avait déjà été évoqué lors des entretiens avec quelques membres du FNO réalisés l’an passé. Comme j’avais pu l’expliquer dans mon mémoire de l’an passé : « Les téléspectateurs perdent rapidement goût à l’émission si celle-ci tombe trop dans le divertissement basique, laissant de côté la dimension éducative. Cet aspect est particulièrement ressorti chez les téléspectateurs ayant suivi UDPP depuis les premières émissions. Véronique m’explique ainsi que depuis quelques temps, les DPP s’étaient appauvris au niveau de la cuisine : l’animation prend de plus en plus de place, les candidats sont là uniquement pour gagner et en deviennent détestables, le niveau culinaire est parfois ridicule. Elle appréciait UDPP parce qu’elle pouvait s’identifier aux candidats : des amateurs certes mais qui ont tout de même l’habitude de cuisiner, d’essayer de nouvelles choses, qui aiment recevoir. Les candidats s’éloignent de plus en 117
  • plus d’elle, la soirée qu’elle voit se dérouler à l’écran ne correspond plus à une soirée qu'elle pourrait organiser avec ses propres amis, et la dimension culinaire – qui l’a interpelée dès le début – s’est un peu trop effacée, si bien qu’elle n’apprend plus rien dans ces émissions : « en fait c’est une émission culinaire et la cuisine est passée à la trappe quoi, et c’est dommage, c’est un peu dommage ». Cela explique le fait qu’elle regarde aujourd’hui avec moins d’assiduité UDPP que TC ou MC. Marc exprime la même réserve quant à UDPP : « Je regarde également UDPP, malgré qu’aujourd’hui c’est devenu un peu trop, un peu trop culcul on va dire ». 77»Les membres du FNO semblent avoir tous noté cette évolution d’UDPP car Véronique m’avait expliqué que cette évolution avait fait l’objet même de discussions entre les membres du forum. Pourtant, et alors même que la soirée réalisée par Ecclésiaste était la parfaite représentation d’une émission de moins en moins basée sur la cuisine, l’évolution d’UDPP fut très peu discutée sur le FNO à l’occasion de cette semaine d’émission. En fait, les téléspectateurs du FNO se sont tout d’abord un peu agacés de voir un candidat aux si piètres compétences culinaires : « Apéritif , quelle horreur entre la mixture hyper sucrée et la tarte hyper sucrée et pas présentable au sirop d'érable ! », ou encore « Et pour essayer de faire descendre cette horreur il y a eu 1/4 de verre d'eau pour toute la table ». On a d’ailleurs pu percevoir une certaine lassitude de ce type de démonstration culinaire lorsque les téléspectateurs ont eu connaissance des notes qui avaient été attribuées à Ecclésiaste : « n'importe quoi pour les notes.... », « Les notes ne veulent plus rien dire... », « Il ont surnoté , pour moi c'était zero ! ». Mais c’est finalement le seul moment où le tournant qu’a pris UDPP transparait dans les discours des téléspectateurs lorsque la soirée d’Ecclésiaste est diffusée, pour le reste c’est en fait l’amusement qui l’emporte chez les membres du FNO. Bien qu’un peu sur la défensive lorsqu’ils commencent à prendre conscience qu’Ecclésiaste est un parfait novice en cuisine, ils se laissent finalement aller à l’atmosphère détendue et bonenfant que le candidat parvient à instaurer, et s’octroient un moment de plaisir télévisuel dont il ne tire aucun apprentissage ou simple inspiration culinaire, mais qui leur permet véritablement de rire de bon cœur : « je rêve ou quoi .. suis morte de rire...comme tu dis il n'a jamais vu de blanc en neige. Il cuisine dans son évier, en faisant n'importe quoi LOL », « Avec sa tarte noix-sirop d'érable, il vient de nous rénover la recette du gloubi-boulga... LOL », « Ca nous coupe le sifflet ! LOL ». Les membres du FNO ne cherchent donc pas particulièrement à porter un regard plus général sur l’émission à partir de cette soirée, on 77 Blandin Eve-Anaelle, Ibid., p.57 118
  • peut penser que c’est sans doute là quelque chose qui a déjà bien occupé leurs conversations et qu’ils ont donc accepté cette transformation de l’émission, ayant pris parti de se satisfaire de ce qu’elle a à leur offrir, et de compenser leur appétence pour les découvertes culinaires avec d’autres émissions. Cette hypothèse est renforcée par le fait que ces téléspectateurs sont des fidèles de l’émission de longue date, or les semaines d’UDPP incluant des personnalités ou misant davantage sur des candidats charismatiques que talentueux sont diffusées depuis déjà plus de 3 ans, il semble dès lors peu probable que le sujet revienne au centre des discussions à chaque fois qu’un candidat se révèle davantage être un bout d’entrain qu’un cuisinier de talent. Il n’en est par contre pas de même pour les membres du FO. Parmi ces derniers, on trouve tout d’abord des téléspectateurs dont la réception online se rapproche de celle des membres du FNO, ils apprécient que les candidats se montrent doués en cuisine, mais ils savent aussi se satisfaire d’une soirée d’UDPP où le candidat parvient davantage à faire rire qu’à faire des plats de haute volée : « c'est un gag !!! c'est une caméra caché ?? alors la je me marre bien :d il ne joue pas pour gagner !!! », « Pour une fois, ne pas voir toutes les préparations du dîner, ne me gênera pas.... Sans rancune ». Puis rapidement, les commentaires se teintent d’un regard sur l’ensemble de l’émission, et les téléspectateurs se montrent alors plus catégoriques dans leurs messages. Ainsi, ce téléspectateur estime que la soirée d’Ecclésiaste – qu’il n’a pas regardé mais dont il s’est fait une idée grâce aux commentaires des membres du forum et aux caricatures de Riton – peut lui permettre de conforter le choix qu’il a semble-t-il fait à partir du moment où UDPP a cessé de faire de la cuisine l’atout principale du programme : « Pour ma part je ne regarde plus depuis l'épisode ru benne....Préfère aller bosser au jardin avec le beau temps relatif... la chaîne nous prend pour des gogos. Je lis tous les jours les articles de Riton car il me fait rire, et je constate à chaque fois que j'ai bien fait de pas perdre mon temps à regarder cette daube... je vois que ça touche le fond, et pour rire y a mieux car je pense que comme le dit Potj, c'est même pas du 4ème degré......... ». Pour cet autre membre du forum, il semble que la soirée d’Ecclésiaste ait été la goutte d’eau faisant déborder le vase puisqu’il a alors décidé de ne plus regarder l’émission : « désolée mais Ecclésiaste ne m'a pas fait rire du tout. après son repas, je n'ai plus regardé Un diner presque parfait.(je ne suis pas raciste puisque mon beau-fils est Marocain.». Enfin pour ce dernier télénaute, cette semaine d’émission n’a clairement pas placé la cuisine au centre du programme, les candidats n’étant pas à la hauteur des attentes du téléspectateur. Il n’hésite d’ailleurs pas à comparer ce programme qui se définissait comme culinaire à un programme de pur 119
  • humour, souvent plébiscité par les enfants : « Je ne vois pas en quoi cette farce pitoyable a à faire avec une âme d'enfant. Ce pitre fait rire de la même façon que dans vidéo gags quand on rit de voir un type voire un enfant se casser la gueule. Moi, ce genre de rigolade, je n'aime pas. Je le trouve même malsain. Quant au GRAND Norbert qui a travaillé avec de grands chefs mais qui est totalement inconnu hors champ de M6, il n'est même pas fichu de givrer des verres,. Sa prestation (4h d'agitation selon lui) sans sa prétendue renommée n'a pas atteint les sommets attendus. Par ailleurs pour un "chef", ne pas laver ses légumes est un peu limite non ? ». Face à ce type de commentaires, les partisans des émissions d’UDPP placés sous le signe de la détente et de l’humour n’hésitent pas à répliquer, et ce de manière parfois cinglante : « Il y a bien longtemps que le concept a fichu le camp ! et perso si je desire une vraie emission culinaire, j'ai largement l'embarras du choix que cette emission de "tele realite" avant toute chose! a bon entendeur au grincheux ! La mere Edith se manifeste AUX GRINCHEUX ». Mais ce qui importe ici n’est pas tant le caractère borné et parfois hostile de ces messages ; ce qu’on lit dans ces échanges, c’est un véritablement affrontement de visions de l’émission. Des téléspectateurs s’affrontent pour faire valoir l’émission telle qu’ils l’apprécient eux : pour ce qu’elle était à ses débuts, une émission consacrée à la cuisine d’amateurs passionnés, ou pour ce qu’elle est devenue, une émission culinaire où l’ambiance entre les candidats prime sur le reste. Et ces quelques exemples témoignent bien du tournant qu’UDPP et qui est plus ou moins accepté par les téléspectateurs : « Rhoooo mais vous êtes des raleurs dans l'ame ! quand il y a des grincheux vous critiquez, quand il y a des atypiques vous en faites de même, pas cool ! Après la finale de top chef Bridg33, justement ça fait du bien et au moins pas truqué !!! S'il joue il le fait à merveille au niveau nullité culinaire, s'il ne le fait pas exprès il en est d'autant plus touchant ! Moi j'adore », « je ne suis pas 1 fan de cette émission, car c'est toujours du déjà vus mais là j'ai passé un moment incroyable. Ces éclats de rire m'ont manqués depuis un bon bout de temps. DSL mais voici un réel Diner presque parfait ». Ce dernier exemple montre bien qu’il semble difficile pour ces membres du forum de s’entendre puisqu’ils ne partagent de toute façon pas une vision commune de ce qu’est une véritable émission UDPP. On note également que la vision est différente en fonction des autres émissions que le téléspectateur regarde. Ainsi, comme j’avais déjà pu le remarquer en analysant les entretiens réalisés avec les membres du forum, lorsque les téléspectateurs regardent toutes les émissions culinaires – en tout cas celles des chaînes de grande audience telles que M6 et TF1 – ils acceptent d’autant plus l’évolution d’UDPP qu’ils peuvent retrouver le plaisir d’une émission culinaire dont la cuisine est effectivement 120
  • restée au centre et dont ils pourront tirer un apprentissage, que des programmes télévisés tels que Masterchef ou Top Chef leur apportent cela : « Cet aprèm je me suis fait la finale de Top chef, donc la bonne cuisine j'ai vu et donc ce soir on oublie et on prend du recul ;) ».Le FO est donc incontestablement un forum de fans – en l’occurrence de téléspectateurs plus ou moins anciens de l’émission – qui se constituent en une communauté d’interprétation : qu’est aujourd’hui devenue UDPP ? Est-ce là ce qu’elle doit être en tant que programme télévisé culinaire ? Or les interprétations sont d’autant plus nombreuses et les avis d’autant plus divergents que le forum est largement fréquenté, ce qui est le cas du FO. Les téléspectateurs inscrits sur ce forum sont extrêmement nombreux, trop pour se connaître réellement, trop pour y être tous actifs depuis le début de l’émission, et in fine trop pour partager une vision commune, au contraire des membres du FNO qui ont vu l’émission évoluer au fil des années, et qui ont donc pu en discuter petit à petit et construire une opinion commune grâce à un passif télévisuel commun. Venons-en maintenant à la dernière péripétie de cette semaine d’émission : la victoire ex aequo de deux candidates, Laury et Odile. Cette péripétie n’a été au cœur des discours que des membres du FO, les téléspectateurs inscrits sur le FNO s’y sont très peu intéressés. Autre point important à noter, la plupart des échanges visant à discuter de manière comparative les compétences de ces deux candidats s’est déroulée a posteriori de la diffusion de la dernière émission de la semaine, une fois que le résultat était connu tous. Les usagers du FO se sont alors rendus soit sur le topic consacré à Odile, soit sur celui consacré à Laury afin de donner leur opinion sur le résultat finale. On constate donc avec cette simple caractéristique que les téléspectateurs ne sont pas simplement venus donner leurs impressions quant au repas réalisé par un candidat, ils sont venus dans le but de défendre l’un d’eux et de s’exprimer sur le résultat final. On retrouve donc ce qu’AnneJerslev (2010) décrit dans son étude sur la réception online des téléspectateurs d’X Factor : les thèmes récurrents sur les plateformes de discussion sont souvent centrés autour du résultat final, les téléspectateurs s’expriment ainsi sur la façon dont les juges évaluent les candidats, s’ils l’estiment juste ou non, et disent qui ils auraient aimé voir gagner. Ils viennent donc s’exprimer sur la «toile »lorsque « their sense of justice and the fair treatment of others is challenged 78». On est donc ici tout à fait dans la même dynamique puisque c’est une fois que le résultat est connu que les membres du FO vont venir défendre une candidate plutôt que l’autre, voir même exprimer toute leur déception de ce résultat. 78 Jerslev Anne, Ibid., p.173 121
  • Tout d’abord, le résultat final semble injuste à nombre de téléspectateurs car ceux-ci estiment qu’Odile est une bien meilleure cuisinière que Laury : « Bravo a Odile elle mérite de gagner mais Laury a fait un repas de moins bonne qualité, Odile aurait du gagner toute seule »et un autre membre de répondre « @hortensiaca Je suis entièrement de votre avis Claufa , sans son papa et le coup de patte de Norbert , son dîner frisait la cata ! et la déco , nom d'un p'tit bonhomme falait oser le thème du foot ! ». Mais bien rapidement, on se rend compte que ce n’est pas seulement la différence de compétences culinaires qui est à l’origine de nombreux commentaires agacés de téléspectateurs estimant que le résultat final est injuste. Ceux-ci pointent du doigt le comportement de Laury, qui se serait montrée particulièrement critique aux différents repas et aurait notamment sous-noté Odile dans le seul but d’arriver en tête de la compétition et d’ainsi décrocher les 1000 euros à la clef : « Perso, je trouvais Laury super négative...pour le repas d'Odile », « Oui c'est vrai que c'est pas normal qu'Odile ait la meme note en cuisine que Laury... La jeune ne méritait vraiment pas une si haute note, elle a sous-noté Odile et c'est grace à cela qu'elle s'en sort!!!! », « Odile méritait d'être en tête.....Laury ferait mieux d'en prendre de la graine et de ne pas critique par calcul... ». Il arrive également que cette critique se fasse plus directe, ce qui s’explique là encore par le caractère officiel de cette plateforme de discussion, les téléspectateurs considérant qu’il est dès lors tout à fait possible que les candidats puissent lire leurs messages : « Bien joué , vous avez sous noté vous avez atteint la mème note qu'Odile mais votre repas est loin d'arriver à celui qu'elle nous a présenté ce soir . je suis déçu par votre attitude quoique je m en moque .............. mais cela me fait plaisir comme vous qui notez bas ». On comprend donc que c’est un double rejet de la part des téléspectateurs : ils ont, de manière générale, trouvé que le dîner d’Odile était davantage à la hauteur d’UDPP que celui de Laury, notamment au niveau de la qualité des mets servis puisqu’ils pointent du doigt la note attribuée à chacune des candidates au niveau de la cuisine, mais leur désaveu du résultat final est d’autant plus accentué qu’ils ont l’impression que cette victoire ex aequo ne s’explique que par le comportement de mauvais joueur de Laury qui aurait fait exprès de sous noter les autres candidats afin de s’assurer la victoire. On a donc ici un jugement basé sur une valeur plus large, sur un critère subjectif d’évaluation : le comportement du candidat en tant que compétiteur, l’habilité de celui-ci à être bon joueur ou non. Puis finalement, la discussion s’envenime véritablement lorsqu’un usager du forum, probablement la candidate Laury, intervient. Son message est supprimé, ainsi que plusieurs qui suivent, laissant alors penser que le modérateur a estimé que la conversation 122
  • prenait un tournant trop hostile pour être librement publiée. Néanmoins, d’autres messages échappent à cette censure et permettent de témoigner de tout l’agacement qui règne sur le forum à ce moment. Les usagers du FO continuent à argumenter leur point de vue quant à la différence de compétences culinaires entre les deux candidates : « Laury riez je vous en prie. Moi je ne rigole pas en redisant ce que j'ai déja dis, heureusement que papa a fait la farce et que Norbert a récupéré la cuisson des St jacques et du foie gras. C'est pourquoi vos explications sont ridicules. C'est Odile qui a gagné a mon très humble avis. » Puis comme dans toute discussion se transformant en affrontement, les invectives prennent place dans les échanges et toute caractéristique de la candidate Laury devenu usager du forum est retournée contre elle : « @Laury_12 Pour une future journaliste, faites attention à l'orthographe ou plutôt à la conjugaison des verbes » (ce message prouve que c’est effectivement la candidate qui s’est exprimée un peu plus tôt sur le forum et dont le message a été supprimé, puisque le téléspectateur répond à « Laury_12 » et fait allusion à ses études de journalisme, ce qui était précisé lors de la semaine de diffusion d’UDPP), « @Laury_12 Va lire ce que Riton a écrit sur toi ma poule. Tu ne seras pas déçue pauvre petite fiile riche ! ». On a donc ici un échange assez révélateur de la réception online des téléspectateurs d’UDPP et de l’utilisation du FO. Tout d’abord, les téléspectateurs d’UDPP viennent de la même façon que ceux de X Factor - s’exprimer sur le forum lorsque le sens de la justice a été directement touché, lorsqu’ils estiment que le résultat final est injuste. Ils font de plus transparaître à travers leurs commentaires les critères objectifs (les compétences culinaires) ou subjectifs (le fait d’être bon joueur) qu’ils valorisent dans leur évaluation des candidats. Ensuite, les commentaires des téléspectateurs prennent facilement une dynamique d’affrontement. On peut expliquer cela par le nombre de membres qui, étant élevé, augmente du même coup le nombre d’opinions divergentes, et le fait que les usagers du forum ne se connaissent pas tous et ne se témoignent donc pas le même respect. Ajoutons à cela le fait que la modération sur ce forum est beaucoup plus rude que sur le FNO puisque plusieurs messages ont été censurés, on peut d’ailleurs penser que cette censure n’a en rien calmé le jeu, bien au contraire. Notons que cette dynamique d’affrontement m’avait déjà été évoquée par des membres du FNO, elle était d’ailleurs la raison principale pour laquelle ils n’avaient pas souhaité rester sur ce forum : « Donc je faisais partie du forum de M6 UDPP et il y a eu un conflit d'intérêt avec d'autres personnes qui s'étaient un peu trop installées sur ce forum là. Et comme on ne laissait pas la place à des jugements 123
  • différents et bien je préférais faire mon propre forum » (Fabrice), « J'étais tombé sur le forum officiel mais j'ai du y rester 15 jours même pas, je m'y plaisais pas du tout, c'était la foire d'empoigne, les gens s'engueulent, c'est assez violent ». Enfin, cette discussion plutôt hostile mais également teintée de commentaires décousus où les usagers se contentent d’adresser un message de soutien ou de désaveu aux candidats est également caractéristique d’un forum officiel. Les téléspectateurs n’ayant pas forcément l’habitude de commenter l’émission à travers une plateforme d’expression virtuelle peuvent soudain décider de le faire, pousser par un résultat final qu’ils jugent injuste, et souhaitant ainsi tenter de rétablir cette injustice en faisant connaître leur opinion auprès notamment, voire principalement, du candidat qu’ils soutiennent ou qu’ils jugent opportuniste. ** Le premier point à retenir de cette troisième et dernière étape de mon analyse de la réception online des téléspectateurs d’UDPP est la prépondérance des jugements de ces derniers dans leurs messages sur les forums. En effet, les téléspectateurs du FO comme du FNO expriment et construisent un avis bien tranché, souvent moqueur, sur les soirées des différents candidats de la semaine. Ils jugent alors les prestations en fonction de de critères permettant d’évaluer la qualité d’hôte des candidats, des critères étant à la fois subjectifs et objectifs, liés à des goûts personnels comme à des attentes spécifiques en relation avec l’émission en elle-même. Originalité, équilibre et cohérence, servent par exemple à évaluer la qualité du repas servi par les candidats, les compétences culinaires des hôtes étant essentielles dans cette émission pour beaucoup de téléspectateurs. Mais pour que les candidats soient de bons hôtes, ils doivent également remplir des critères d’hospitalité, respecter les règles d’hygiène et de savoir-vivre, dontla définition exacteest propre à chaque téléspectateur. Enfin, les téléspectateurs surveillent également attentivement la façon dont les candidats répondent aux deux autres critères objectifs d’évaluation de leur qualité d’hôte, établis par l’émission (l’ambiance et la décoration), et épinglent rapidement les candidats qui ne respecteraient pas les règles qui encadrent cette compétition. Dans tous ces critères d’évaluation et ces jugements, on voit ressortir certaines caractéristiques très personnelles : les goûts par exemples, qui ressortent dans les discours online des téléspectateurs lorsque ceux-ci s’appuient sur le visuel d’un plat ou sur la décoration d’une table, ou encore le niveau culinaire de certains usagers des forums de discussion. Un autre point important réside en l’appréciation que les téléspectateurs ont d’une soirée d’UDPP où l’ambiance est particulièrement bonne. Ainsi, les membres des forums acceptent plus facilement qu’un candidat ne témoigne pas d’un talent culinaire particulier si celuici réussit à mettre à l’aise ses invités, à instaurer une ambiance bonne-enfant libérée de toute 124
  • pression de compétition, à les faire rire eux, téléspectateurs, et in fine à leur faire passer un moment télévisuel dont ils se délectent. Enfin, les téléspectateurs s’amusent particulièrement sur les forums à percer les rouages de l’émission, en cherchant ensemble les éléments qui témoignent de la construction préalable du programme, des éventuelles mises en scène pensées et réalisées par la production. On retrouve donc dans ces premiers éléments beaucoup d’aspects de la réception des téléspectateurs des émissions culinaires actuelles que j’avais pu mettre en avant dans mon étude passée : avoir l’eau à la bouche en regardant des préparations, apprécier une bonne entente entre les candidats afin de passer un moment télévisuel divertissant, se mettre en quête des éléments témoignant de l’écriture préalable de l’émission par la production, etc. Mais ces éléments ressortent encore plus précisément grâce à cette veille puisque les téléspectateurs étudiés, ceux venant s’exprimer sur des plateformes de communication virtuelles, viennent satisfaire un besoin d’expression, de commentaire, et parfois même d’échange (et même essentiellement en ce qui concerne le FNO). Dès lors, tous se font particulièrement attentifs aux détails des différentes soirées des candidats, à l’aspect des mets servis ou aux moindres erreurs des hôtes : chaque détail étant un moyen d’enrichir un post, et parfois d’alimenter une conversation. A travers ces éléments donc, il a semblé que les téléspectateurs usagers du FO et du FNO avaient des réceptions online très proches, contrairement aux pratiques que j’ai pu mettre à jour dans ma seconde partie. Il s’est donc confirmé que c’était effectivement sur les forums de discussion que les discours des téléspectateurs autour du contenu télévisuel étaient les plus riches, et que c’est grâce à ce contenu qu’une discussion était susceptible de se mettre véritablement en place. Notons par ailleurs qu’ici la structure de la plateforme d’expression et le caractère officiel ou non de celle-ci n’est pas le seul élément d’explication de certains jugements portés par les téléspectateurs usagers des forums ; j’ai pu montrer que le niveau culinaire des candidats, des goûts personnels, ou encore une vision et une attente particulières de ce que doit être l’émission et de ce qu’elle doit apporter aux téléspectateurs entrent largement en ligne de compte. Néanmoins,le caractère officiel du FO impacte effectivement la réception des téléspectateurs en termes de contenus. J’avais postulé en hypothèse que c’était « avant tout la compétition en laquelle consiste UDPP qui fait l’objet d’une discussion sur les plateformes officielles, les téléspectateurs profitant alors de celles-ci pour exprimer leur soutien à un candidat ou pour réagir à un résultat final qu’ils trouveraient injuste », or en effet la victoire ex aequo d’Odile et Laury a largement plus fait l’objet de discussions entre les membres du FO qu’entre ceux du FNO. Mais le caractère officiel du forum est également ressorti dans les discours des téléspectateurs du FO lorsque ceux-ci essaient bien d’influer sur le programme en venant s’exprimer sur le FO : en critiquant une évolution de l’émission, la demande de voir le programme redevenir comme avant se fait implicite, et en demandant la programmation d’un 125
  • format particulier d’UDPP, la demande se fait plus explicite. Le FO devient alors davantage un forum utile utilisé pour répondre à des attentes des téléspectateurs vis-à-vis du contenu de l’émission, plutôt que forum de discussion sur lequel le processus de réception se poursuit. Enfin, les trois péripéties de cette semaine d’émission d’UDPP on fait ressortir deux réceptions onlines très différentes sur les deux forums. La réception collective et amicale virtuelle du FNO s’est encore affirmée, comme je l’avais stipulé en hypothèse de recherche (« Sur des plateformes non officielles, à travers leurs discours online autour du contenu télévisuel, les téléspectateurs laissent transparaître une expertise télévisuelle et une culture commune très caractéristique du groupe de fans ») : la présence du candidat Norbert a révélé de véritables liens de complicité entre les membres, le dîner d’Ecclésiaste a été reçu avec beaucoup de légèreté et d’humour par les usagers qui s’étaient vraisemblablement déjà fait une raison sur la transformation de l’émission UDPP, en ayant déjà largement discuté auparavant entre eux, et l’injustice réelle ou imaginée d’une victoire ex aequo entre Odile et Laury n’a pas beaucoup ému les membres du FNO, ces derniers n’entrant absolument pas dans un débat conflictuel. Au contraire, qu’il s’agisse de la soirée d’Ecclésiaste ou de la victoire finale des deux candidates, les messages postés sur le FO prennent très rapidement un caractère hostile. Des visions s’opposent et s’affrontent, chacun cherche à imposer son avis sans prêter de gros efforts à comprendre celui des autres membres. Cette dynamique conflictuelle témoigne alors d’un manque de connaissance entre les usagers du FO, des usagers trop nombreux formant un groupe communicationnel trop difficile à définir et trop changeant pour partager une vision commune, au contraire des membres du FNO qui ont vu l’émission évoluer au fil des années, la commentent ensemble depuis près de cinq ans, et en viennent alors naturellement à construire une opinion commune grâce à un passif télévisuel commun. 126
  • Conclusion La veille analytique que j’ai menée m’a permis de constater que le type de réception online des téléspectateurs d’UDPP variait effectivement d’un média social à l’autre : - Facebook est avant tout un média social utile pour les téléspectateurs : la réception onlinedes usagers se traduit par un approfondissement de l’expérience télévisuelle principalement a posteriori, une fois que le CM a posté un statut. Les téléspectateurs profitent alors de cette fanpage pour récupérer des recettes de cuisine, obtenir des recettes détaillées grâce à des vidéos mises en ligne par le CM, rechercher des informations sur la programmation, être en contact avec la chaîne et/ou la production, ainsi que les candidats. - Twitter s’est révélé être le réseau social de l’instant, de l’individu et non du groupe de fans, et enfin de la représentation : les usagers ne viennent pas discuter de l’émission de manière collective, ni même donné un avis plus ou moins détaillé sur la soirée d’un candidat. Les tweets traduisent en fait le moment ou les téléspectateurs usagers de ce réseau entrent en représentation : le rôle de téléspectateur regardant l’émission au second degré, presque pour s’en moquer, est privilégié. - Pour les forums de discussion, la réception online se caractérise effectivement par l’expression, la réaction instantanée comme l’analyse post-diffusion, mais aussi et bien davantage que sur les deux autres réseaux, par l’échange entre des téléspectateurs dont le degré de connaissance et de complicité varie d’un forum à l’autre. Le caractère officiel ou non du média social étudié n’a pas été un élément probant d’analyse de la réception des téléspectateurs sur Facebook et Twitter. En ce qui concerne Twitter, le tweet étant très individuel, le fil Twitter officiel d’UDPP n’a que très peu d’impact sur la réception online des téléspectateurs usagers de ce réseau social, si bien que l’analyse basée sur l’influence d’une plateforme officielle par rapport à une autre non officielle n’est tout simplement pas possible à mener sur ce réseau social. Pour Facebook, cette analyse est possible mais en fait peu probante car la page Facebook officielle de l’émission a une très claire primauté sur les autres pages Facebook d’UDPP. Les discours des téléspectateurs sur ces différentes pages du réseau sont tant inégaux au niveau qualitatif comme au niveau quantitatif que l’analyse comparative basée sur le caractère officiel n’est pas efficace. En revanche, là où le caractère officiel de la plateforme 127
  • a un véritable intérêt dans l’analyse de la réception online des téléspectateurs usagers de Facebook, c’est dans l’influence que le community manager peut avoir sur celle-ci. Nous sommes en effet loin d’une réception spontanée et d’échanges libres entre les téléspectateurs sur la page Facebook officielle d’UDPP : les usagers rythment leur usage de ce média social sur les posts du community manager, et orientent la thématique même de leurs messages en fonction de ceux-ci. Le community manager a également un rôle de censeur très important puisqu’aucun post spontané sur le mur de la fanpage n’est toléré. Dès lors, puisque le community manager tend à réagir de manière assez personnelle à une question donnée, par l’intermédiaire d’un simple commentaire, l’échange entre les usagers s’en trouve fortement limité. Autre que la structure en elle-même du réseau social, c’est le contenu télévisuel qui impacte la réception online des usagers de Facebook. En effet alors que les usagers avaient tendance à principalement s’exprimer (par l’intermédiaire de commentaires ou de simples likes) sur les posts du community manager concernant des recettes de cuisine, ils sont nombreux à réagir à la soirée du charismatique Ecclésiaste. On voit alors se dessiner un échange entre les usagers qui était jusqu’alors inexistant et la soirée de ce candidat est l’occasion de voir surgir dans les discours des téléspectateurs une analyse de l’évolution d’UDPP ainsi que des visions opposées sur ce que doit être l’émission, ce qui est là très proche de ce que j’ai pu mettre en avant dans la réception online des membres du FO. Si la réception online des téléspectateurs usagers des deux forums de discussion étudiés se distinguait effectivement de celle des usagers de Facebook et de Twitter, les membres du FO et du FNO avaient tout de même des réceptions bien propres à chaque plateforme d’échange, tant en termes de pratiques que de contenus, c’est pour cette raison que les deux dernières parties de mon étude se sont centrées sur l’analyse de la réception online des téléspectateurs usagers de ces deux forums de discussion. Les deux forums sont effectivement des plateformes virtuelles d’échange permettant l’expression et les réactions en direct des téléspectateurs, d’ailleurs la majorité des messages sur les forums est postée au moment de la diffusion de l’émission, le média social prenant alors la forme d’un chat, sur le FO comme sur le FNO. Mais très rapidement, on constate que l’usage des téléspectateurs du FO et du FNO est en fait très différent. Sur le FO, les messages des téléspectateurs se rapprochent presque des commentaires des usagers de Facebook : les téléspectateurs donnent un point de vue, transcrivent une réaction, mais ne s’intéressent pas véritablement à celle des autres. D’ailleurs, même 128
  • lorsqu’ils le font, ils tentent davantage d’imposer leur opinion qu’à la construire de manière collective, en fonction de celles des autres téléspectateurs. Sur le FNO au contraire, c’est une véritable réception collective qu’on voit se mettre en place, et même plus, une réception collective au sein d’un seul et même petit cercle d’amis. Les membres du FNO on fait d’UDPP un rendez-vous télévisuel convergent vers l’Internet : ils regardent et commentent l’émission ensemble, comme s’ils étaient réunis dans une même pièce, mais en réalité par l’intermédiaire seul de leur ordinateur et de cette plateforme virtuelle d’échange. Les membres se connaissent, une complicité forte entre les usagers est incontestable, si bien qu’ils ne font pas que donner un avis, ils se questionnent, s’écoutent, et infine construisent chacun leur jugement en fonction des autres, une vision commune de ce qu’est et doit être UDPP, et une culture télévisuelle propre à ce forum faite d’une expertise solide et de références partagées. Peut-on voir là l’effet du caractère officiel ou non de ces deux forums ? Sans doute, car la modération y est bien différente selon qu’elle est professionnelle ou du fait d’un ou de plusieurs membres du forum. De plus, le caractère officiel du forum implique un meilleur référencement sur Google, et in fine un nombre de membres nettement plus élevé et nettement moins stable que sur le FNO : les participants à cette large discussion ne sont pas identifiables sur le FO tant ils sont nombreux et irréguliers, contrairement à ceux présents sur le FNO. Dès lors, il est beaucoup plus difficile de voir naître un groupe conversationnel sur le FO et ainsi une réception collective faite d’échanges menant in fine à une culture propre à ce forum et à la création de liens amicaux entre les membres. Mais lorsqu’on prête plus d’attention à la réception online des téléspectateurs dans le fond, on constate, pareillement que sur Facebook, que le contenu télévisuel est au cœur des discours des membres des deux forums. On retrouve alors des éléments caractéristiques de la réception des téléspectateurs d’émissions culinaires, comme l’attention portée à la réalisation des plats, à l’originalité du repas, à la beauté des mets servis, ou même au caractère et au comportement des candidats. Ce qui diffère en fait par rapport à ce que j’avais pu mettre en avant l’an passé réside en la différence de méthodologie : alors que j’analysais la réception des téléspectateurs des émissions culinaires actuelles en fonction de ce que ces derniers m’en disaient, j’ai cette année analysé la réception online des téléspectateurs d’UDPP en fonction de ce qu’ils en disent sur le web et la manière dont ils en discutent entre eux. C’est pour cette raison que j’ai pu remarquer grâce à la veille que la façon pour les téléspectateurs de recevoir ce contenu télévisuel s’inscrivait principalement dans une logique de jugements, faisant 129
  • alors ressortir tant des goûts personnels, qu’un niveau culinaire, ou qu’une attente spécifique de ce que devait être un dîner où l’on reçoit ou de ce que devait être l’émission UDPP. Alors que l’an dernier les téléspectateurs me parlaient de l’émission avec un certain recul sur leur pratique et les raisons qui les poussaient à la regarder, j’ai pu cette année percevoir la façon dont ils reçoivent l’émission au moment même ou juste après la diffusion de l’émission. Là où l’impact du contenu télévisuel a en revanche été différent d’un forum à un autre concerne deux points : Les messages des téléspectateurs du FO au sujet de ce qu’ils voient se dérouler sur leur écran de télévision sont bien souvent teintés d’une demande implicite ou explicite à la production, ou d’un message à un candidat. Les membres du FO gardent donc toujours en tête lorsqu’ils s’expriment sur ce média social, que c’est un lien possible avec la chaîne, la production, et les candidats. Les péripéties propres à la semaine d’émission choisie ne sont pas appréhendées de la même manière sur les deux forums. Alors que la dimension de compétition d’UDPP est à l’origine d’un débat tournant au conflit sur le FO – répondant ainsi à l’une de mes hypothèses de recherche -, elle n’est quasiment pas abordée par les membres du FNO. De même, lorsque des visions de l’émission s’affrontent sur le FO, impulsées par la soirée d’Ecclésiaste, cette dernière est prise avec humour et permet avant tout aux membres du FNO de passer un moment télévisuel divertissant, ce dont ils ne s’étonnent plus avec UDPP, l’évolution de cette émission où le culinaire n’a plus vraiment la place principale ayant déjà fait l’objet de discussions entre les membres qui ont donc déjà bâti une opinion commune à ce sujet. Cette veille analytique de la réception online des téléspectateurs d’UDPP constitue donc un complément à l’analyse que j’avais pu faire l’an passé de la réception des téléspectateurs d’émissions culinaires. Elle a permis de creuser la piste de la réception collective virtuelle que je n’avais pu qu’entrevoir à travers les discours de trois membres du FNO, en mettant en avant la réappropriation du forum de discussion par ces téléspectateurs afin d’en faire leur lieu commun de réception d’UDPP. Elle a également permis de démontrer que le rituel de la visite du FNO pendant ou peu après la diffusion de l’émission était à l’origine de la création de liens amicaux entre ces internautes qui ne se connaissaient en rien avant de se 130
  • retrouver sur ce forum : c’est une complicité qu’on lit dans les échanges des téléspectateurs de ce forum, mais également une culture commune assez caractéristique du groupe de fans. J’ai également pu comprendre comment la réception télévisuelle online pouvait être orientée par la structure et les caractéristiques propres – dont notamment le caractère officiel - du média social sur lequel les téléspectateurs décident de s’exprimer : la présence d’un community manager ou d’un modérateur professionnel, le référencement d’une plateforme d’échanges, l’hypothétique lien avec la production/chaîne/candidats, le caractère plus ou moins privés des messages. Enfin, analyser la réception des téléspectateurs d’UDPP m’a permis de confronter la façon dont les téléspectateurs me parlaient des émissions culinaires et donc du contenu télévisuel, à la façon dont ils en parlaient, que ce soit de manière assez individuelle en exprimant un sentiment ou une opinion sur une des plateformes d’échange étudiées, ou en conversant avec d’autres usagers. J’ai alors pu retrouver un certain nombre d’éléments caractéristiques de cette émission tels que l’intérêt porté tant au visuel des plats qu’à la technique culinaire du candidat, le plaisir de regarder une émissions divertissante avant tout, ou encore l’importance du comportement et du caractère des candidats. C’est néanmoins la logique de jugement que j’ai pu mettre à découvert grâce à la veille analytique : à travers leurs commentaires, les téléspectateurs portent un jugement qu’ils basent sur des valeurs, des goûts, et des compétences qui leur sont propres et auxquels ils font appel de manière explicite ou implicite dans leurs discours online. Enfin, cette veille qualitative de la réception online des téléspectateurs d’UDPP, réalisée après mon enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires, est je pense – et je l’espère – représentative de tout l’intérêt que pourrait avoir ce type d’étude pour le secteur audiovisuel. En effet, en mêlant des outils méthodologiques tels que les entretiens, la veille qualitative et quantitative (l’utilisation du logiciel Radarly, comme je le faisais pour mon travail sur l’étude online de la réception de la réforme des rythmes scolaires), et éventuellement un questionnaire, il serait possible de déterminer pour une émission télévisée donnée : - les différentes composantes du public pour satisfaire tous les téléspectateurs usagers de la Social TV et les fidéliser encore un peu plus ; - les types de pratiques multi-supports par les téléspectateurs et être en mesure de les expliquer, ce qui serait alors une base nécessaire à la mise au point d’une stratégie tant de développement d’application Smartphone, que de fanpages Facebook ou de forums de discussion ; 131
  • - les critiques et attentes en termes de contenu de cette émission ; - les lieux privilégiés des téléspectateurs en fonction du type d’émission et en fonction de leur profil socio-culturel. Dès lors, la chaîne ou la production pourra bâtir une stratégie multi-support efficace en sachant quels supports développer ou non, quel est le niveau d’interaction attendu et souhaité, quels sont les points forts de l’émission à développer et les points faibles à repenser, quelles sont les caractéristiques de l’émission à développer pour fidéliser encore un peu plus les téléspectateurs usagers de la Social TV, ou encore quels sont les lieux d’expression à mieux contrôler afin de bâtir une e-réputation de l’émission propre à ce que la chaîne souhaite. En un mot, la réception télévisuelle est d’une véritable richesse, et l’étudier en mêlant un bagage et une méthodologie sociologique à une veille stratégique serait sans doute un support de réflexion utile au secteur audiovisuel tant dans une optique de stratégie de communication voire de communication digitale, de développement de la Social TV, et d’intentions de réalisation audiovisuelle ; reste à en convaincre les principaux intéressés. 132