Mémoire de recherche EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles"
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Mon mémoire de master 1 constitue une enquête sociologique qualitative ayant pour objectif de rendre compte et de comprendre la réception des téléspectateurs d'émissions culinaires actuelles ...

Mon mémoire de master 1 constitue une enquête sociologique qualitative ayant pour objectif de rendre compte et de comprendre la réception des téléspectateurs d'émissions culinaires actuelles telles que "Un dîner presque parfait", "Masterchef", ou "Top Chef". Par l'intermédiaire d'entretiens individuels semi-directifs complétés par des recherches théoriques en sociologie de la télévision, je me suis particulièrement intéressée à l'insertion de ces émissions dans le genre télévisuel de la TV réalité, au profil des téléspectateurs interrogés, et aux nouvelles pratiques sociales dont ces émissions télévisées sont à l'origine.
Ce mémoire a obtenu la note de 17/20.

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Mémoire de recherche EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles" Mémoire de recherche EABLANDIN "Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles" Document Transcript

  • UNIVERSITÉ DE LYON UNIVERSITÉ LUMIÈRE LYON 2 INSTITUT D'ÉTUDES POLITIQUES DE LYON Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles Eve­Anaelle Blandin Type de mémoire Séminaire ou option 20XX - 20XX Sous la direction de : Max Sanier Membres du jury:  Jean­Michel Rampon (Soutenu le : XX mois 20XX )
  • Enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles
  • SOMMAIRE Remerciements ...................................................................................................................................... 1 Construction de l’objet.......................................................................................................................... 3 I/ Les émissions culinaires semblent être un renouveau du genre qu’est la télé-réalité et constituent donc un modèle hybride ........................................................................................ 38 1.1 Un modèle hybride : entre divertissement, apprentissage, et spectacle 39 1.1.1 La cuisine : la dimension phare de l’émission qui a su attirer des téléspectateurs et les séduire en devenant une véritable source d’apprentissage.......................................................40 1.1.2 Un show culinaire : beauté des plats, talent des candidats, un show qui sait mettre l’eau à la bouche des gourmands et gourmets devant leur poste de télévision.....................................43 1.1.3 Le divertissement en plus : des téléspectateurs qui recherchent avant tout un moment de détente ....................................................................................................................................46 1.1.4 Un modèle hybride, un modèle à l’équilibre fragile .......................................................49 1.2 Continuité et dépassement des émissions de télé-réalité classiques 53 1.2.2 La TV-réalité ; un genre en renouvellement permanent, à la conquête d’un nouveau public, ou à la reconquête d’un public lassé. ...........................................................................62 1.3 Le côté « cousu de fils blancs » d’une émission de télé-réalité 72 1.3.1 De prime abord, des téléspectateurs peu critiques, peu conscients de la construction préalable de l’émission ...........................................................................................................72 1.3.2 Construction et montage ................................................................................................74 1.3.3 Un changement de discours : regard critique, du côté des producteurs, les téléspectateurs ne s’intègrent soudainement plus dans le public de l’émission................................................78 ................................................................................................................................................................... 81 II/ Des réceptions différenciées .................................................................................................... 82 2.1 Différentes réceptions en fonction de différents critères 83 2.1.1 L’activité professionnelle................................................................................................83 2.1.2 La situation familiale .....................................................................................................89 2.1.3 La pratique TV ...............................................................................................................96 2.2 Emissions culinaires – des téléspectateurs ayant un lien particulier à la cuisine 104 2.2.1 Une vision de la cuisine propre à chacun qu’il peut retrouver dans les différentes émissions ..............................................................................................................................104 2.2.2 Le niveau de cuisine....................................................................................................110 2.2.3 Gourmand, gourmet, l’habitude des bonnes tables.......................................................121 2.2.4 Plaisir de recevoir ........................................................................................................123 III/ Les émissions ont un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs ............128 3.1 La cuisine au quotidien : impact des émissions sur la pratique culinaire des téléspectateurs 128 3.1.1 Réutiliser des recettes ou des idées de décoration 129 3.1.2 Transformer sa pratique culinaire ................................................................................131 3.1.3 Transformation dans l'univers professionnel de la cuisine, et de la perception de celui-ci ...............................................................................................................................................133 3.2 De l’organisation du quotidien au rituel, en passant par la création et le renforcement de liens 134 3.2.1 De l’organisation du quotidien au rituel .......................................................................135 3.2.2 Nouveau liens, nouvelles habitudes : le forum .............................................................140 3.2.3 Partage, conversation et nouvelles pratiques – les émissions culinaires au cœur du quotidien................................................................................................................................146 Conclusion ........................................................................................................................................... 165
  • Bibliographie ..................................................................................................................................... 174 Index...................................................................................................................................................... 177 Annexes................................................................................................................................................ 179
  • Remerciements Par ces quelques lignes, je souhaite adresser mes plus chaleureux remerciements à ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à ce mémoire. Mes premiers remerciements vont, bien évidemment, à M. Max Sanier, Maître de Conférences en Communication à Sciences po Lyon, qui m’a accompagnée tout au long de cette année. Il a su me guider et répondre à mes interrogations, toujours avec une grande disponibilité et des conseils avisés. Je le remercie également de m’avoir soutenue alors que je souhaitais réaliser un mémoire dans lequel la télévision, et les téléspectateurs, étaient au cœur de la problématique, faisant ainsi preuve d’une ouverture d’esprit particulièrement appréciable. J’adresse ensuite mes remerciements à M. Jean-Michel Rampon, Maître de Conférences en Communication à Sciences Po Lyon, qui a immédiatement accepté d’être membre du jury de ma soutenance lorsque je le lui ai proposé. Maryse, Véronique, Andréa, ou encore Marc, toutes les personnes interrogées au cours de ces mois de recherche tiennent évidemment une place particulière dans ces remerciements. Tous ces téléspectateurs ont su me faire confiance, partager leurs expériences, et m’accorder un peu de leur temps, avec beaucoup de gentillesse, de disponibilité et de sincérité. Je leur adresse toute ma reconnaissance. J’espère avoir su utiliser au mieux leurs témoignages. Enfin, c’est à ma famille et à mes amis que se destinent mes ultimes remerciements, en particulier à ceux qui m’ont soutenue, tant dans les mois de recherche que dans les semaines d’écriture, et de re-lecture. 1
  • Construction de l’objet 2
  • Construction de l’objet Tantôt critiquée, tantôt plébiscitée ; tantôt instrument de démocratisation, tantôt instrument purement commercial aux tendances manipulatrices, la télévision fait parler d’elle depuis plus d’un demi-siècle. Rien d’étonnant à cela, puisqu’elle est intégrée au quotidien des français, notamment depuis son large développement au cours des années 1950. En 2004, on comptait 25 millions de foyers disposant d’un téléviseur. Et ce chiffre continue d’augmenter, malgré les doutes concernant la capacité de résistance de la télévision face à un média comme Internet (Missika1). Si l’on réfléchit sur la télévision et sur son utilisation, on constate qu’elle a une place à part entière dans la vie des français : nombre de foyers ont installé leur poste de télévision au cœur de la maison – dans le salon, parfois même dans la salle à manger, quand ce n’est pas dans la cuisine. Elle accompagne le quotidien des femmes aux foyers, jouant le rôle d’une présence dans la maison. Dans beaucoup de ménages, elle rythme le déroulement des repas ; elle donne une raison de se retrouver autour, par exemple, du film du dimanche soir. Mais elle peut également être un sujet de discorde qui révèle des rapports de pouvoir particuliers à chaque famille : conflits pour le choix du programme, autorité des parents sur le visionnage de tel ou tel programme, etc. Même en s’écartant du contexte purement familial, on remarque que la télévision est une pratique collective, et la réception des émissions télévisées ne peut se comprendre que dans le contexte collectif dans lequel elles se déroulent. Regarder une émission de télévision, c’est aussi en discuter auparavant, pendant, et après ; au téléphone, avec des amis ou au travail avec des collègues. En effet, il peut être parfois bénéfique de parler d’un programme TV avec un collègue, car cela permet de découvrir un peu la personne avec qui l’on discute sans pour autant poser des questions touchant directement son intimité. Regarder une émission de télévision, c’est aussi avoir un avis ce qu’elle propose et que l’on n’a peut-être même pas regardé, mais que l’on connaît par réputation pour en avoir entendu les critiques et les commentaires, ou pour avoir lu un article dessus dans la presse. C’est enfin accepter de faire partie d’un collectif : le public de l’émission. Ces premiers programmes de télé-réalité 1 Missika Jean-Louis, La fin de la télévision, Paris, Seuil, 2006 3
  • possèdent tous les caractéristiques qui dont d’eux un genre hybride, à la croisée du documentaire et du divertissement, de la réalité et de la fiction. Si les téléspectateurs intègrent pleinement la télévision à leur quotidien, il semble aujourd’hui que la télévision intègre de plus en plus son public à ses programmes. On parle parfois d’un passage d’une paléo-télévision, c’est-à-dire une télévision d’Etat, à une néotélévision, télévision de société, puis post télévision (Missika 2). Un bref état des lieux des émissions TV des dix dernières années suffit pour s’en apercevoir : la télévision inclut de plus en plus une dimension de « réalité ». Les années 2000 en France voient naître des émissions de pure TV réalité avec Loft Story (2001). Puis la TV réalité s’approprie le domaine très fermé de la musique afin de donner un peu de rêve et d’espoir à des milliers de candidats : c’est ainsi que naissent la Star Academy (2001), Popstars (2001), ou encore Nouvelle Star (2003). Ces premiers programmes de télé-réalité possèdent tous les caractéristiques qui dont d’eux un genre hybride, à la croisée du documentaire et du divertissement, de la réalité et de la fiction. Ces émissions s’élaborent également autour d’une dimension essentielle, celle du « rêve »: des «monsieur-tout-le-monde » peuvent soudain passer de l’autre côté de l’écran et devenir des vedettes. Le monde fermé du showbiz devient accessible, et les téléspectateurs peuvent davantage s’identifier à ces nouvelles stars, puisqu’ils les ont vues naître, puisque après tout elles étaient comme eux. Avec la fin des années 2000, et notamment le développement de la Télévision Numérique Terrestre (TNT), les dimensions star et rêve s’effacent pour laisser place à des programmes encore plus proches de la réalité. Avec des émissions comme Vis ma vie (2006), ou Tellement vrai 2008), des personnes ordinaires ne sont plus soudainement projetées dans un monde de strass et de paillettes mais racontent simplement leur quotidien, ou font partager une étape importante de leur vie. Ces courtes émissions laissent une large part aux difficultés rencontrées par ces personnes, comme pour montrer au téléspectateur que sa situation n’est pas unique, afin de rendre possible un puissant processus d’identification. Le téléspectateur ne suit plus seulement chaque jour les turpitudes d’individus qui lui ressemblent, il peut aussi se reconnaître dans leurs épreuves ou leurs réussites, et y lire sa propre histoire, en tirer un apprentissage et, au bout du compte, élaborer sa propre réalité sociale. Mais il me semble qu’un tout autre concept d'émission ait émergé et marqué ces dernières années : il s'agit des émissions culinaires, qui existent depuis le milieu des années 2000 et qui se sont particulièrement développées au cours de ces trois dernières années. Un dîner 2 Missika Jean-Louis, Ibid. 4
  • presque parfait, Top Chef, Masterchef3, tout un chacun a entendu au moins une fois parler de ces émissions. Et pour cause, elles sont devenues une véritable mode, donnant lieu non seulement à des émissions TV mais également à des magazines, des forums, des jeux de société, et même de nouvelles pratiques sociales (reproduction de l'émission au sein de son cercle d'amis, habitudes culinaires transformées). Il est donc facile de constater le succès de ces émissions par ces données objectives, quantitatives, commerciales et statistiques (voire part d’audience, quelques paragraphes plus bas). Mais plutôt que de simplement prendre acte de ce succès, j'ai eu envie de le comprendre, et pour cela de m'intéresser à la réception de ces émissions par leurs spectateurs. Il existe des émissions de cuisine depuis près d’un demi-siècle. En effet la première émission de cuisine nait en 1954 avec Art et Magie de la cuisine, qui sera suivie de nombreuses autres, comme notamment La Cuisine des Mousquetaires dès 1983, présentée par la célèbre Maïté. Dans toutes ces émissions de cuisine traditionnelles, il s’agit d’un ou d’une cuisinière (pas nécessairement connu ni diplômé), qui va expliquer au téléspectateur comment faire une recette en la reproduisant à l’écran. Si l’on compare ces émissions du XXe siècle aux émissions culinaires du XXIe siècle, la différence est grande. Top Chef, Masterchef, Un dîner presque parfait, ou encore Un resto dans mon salon ; il ne s’agit plus d’un simple cuisinier expliquant une recette de cuisine, mais là encore d’individus ordinaires qui vont vivre à travers une expérience culinaire originale, une aventure humaine. Au long de ce mémoire nous nous appuierons plus particulièrement sur les émissions Un dîner presque parfait, Masterchef, et Top Chef, ces programmes font en effet partie de l'offre télévisuelle des chaînes généralistes traditionnelles (M6 et TF1) et se sont révélées être les plus regardées parmi les téléspectateurs que j'ai pu interroger. Il est temps de présenter brièvement les émissions sur lesquelles j'ai centré mon analyse : Un dîner presque parfait, Top chef, et Masterchef. La première est une quotidienne longue d'environ une heure, diffusée du lundi au vendredi sur M6 à 17h40. Chaque semaine, l'émission est tournée dans une ville différente de France ou de Belgique, dont quelques habitants se reçoivent à manger chez eux chacun leur tour alors qu'ils ne se connaissent pas. Au cours de chaque soirée, l'hôte doit réaliser un menu de choix, une décoration, et une animation à partager avec ses convives. La soirée doit également être organisée en fonction d'un thème choisi par l'hôte. A la fin de chaque réception, les candidats amateurs se notent en fonction de trois critères – cuisine, décoration, et ambiance 3 Tout au long de ce mémoire, j’utiliserai les abréviations suivantes : TC pou Top Chef, MC pour Masterchef, et UDPP pour Un dîner presque parfait 5
  • – afin que le gagnant puisse être révélé lors du dernier repas. L'émission est née en février 2008, c'est donc la plus ancienne des trois dont j'étudie la réception. Depuis 2008, l'émission a évoluée : elle est devenue un peu plus longue, les séquences de préparation culinaires se sont réduites, et certaines semaines 'spéciales' ont vu le jour (brunch – où les candidats restent dormir les uns chez les autres, couple, séduction, etc). Grâce à cette émission, M6 réalise environ 15% de part d’audience à chaque diffusion (Annexe 1). Top Chef est également diffusée sur M6, le lundi soir d’environ février à mars, et ce depuis trois ans. Le format de l’émission est de 180 minutes. Il s’agit d’une compétition culinaire dans laquelle s’affrontent des participants ayant tous une formation culinaire, souvent de haut niveau. Les épreuves ont généralement lieu dans un grand bâtiment disposant de cuisines de professionnels, et les cuisiniers doivent redoubler d’inventivité et de technique pour réaliser des plats selon un thème particulier : à partir d’un produit spécifique, sans cuisson, pour des sportifs, etc. Les épreuves sont parfois organisées en dehors de l’atelier : sur un bateau, dans un train, ou encore dans une abbaye. Un candidat part chaque semaine, suite au verdict de grands chefs français étoilés : Ghislaine Arabian, Christian Constant, Jean-François Piège, Thierry Marx. Le chef Cyril Lignac – mis en lumière grâce à une émission précédemment diffusée sur M6, Oui, chef ! – intervient en tant que conseiller et coach des candidats. A la fin du concours, le gagnant remporte 100 000 euros. Enfin, Masterchef reprend le concept de TC : il s’agit d’une compétition culinaire, diffusée en prime-time (c’est-à-dire au créneau de 21h00) sur TF1 le jeudi soir, avec des épreuves du même type que celles proposées par TC. Quelques différences tout de même: les candidats sont cette fois des amateurs (mais ayant cependant une bonne maîtrise de la cuisine, plus que ceux de UDPP notamment), le jury est composé de deux chefs (Frederic Anton et Yves Camdeborde) et d’un critique gastronomique, et le gagnant remporte en plus des 100 000 euros, une formation dans une grande école de cuisine ainsi que l’édition d’un livre de ses propres recettes. Ces émissions culinaires sont une parfaite représentation du genre hybride qu’est la télé-réalité. En ce qui concerne Un dîner presque parfait, les quotidiennes sont accessibles à tous : il suffit d’appeler la chaîne pour présenter sa candidature à l’une d’elles. Les émissions sont donc composées de « monsieur-tout-le-monde » à qui le téléspectateur peut parfaitement s’identifier. Si le niveau culinaire des candidats de Masterchef et Top Chef est généralement bien plus élevé que celui des candidats du DPP (il s'agit même, pour l'une des émissions, de professionnels), les téléspectateurs peuvent voir les candidats exprimer 6
  • leurs doutes et leurs joies, mais aussi leurs moments de panique, bref ce sont des êtres humains qu’ils perçoivent dans leur écran de télévision. Des êtres ordinaires certes, mais pas seulement. En effet ces émissions impliquent ponctuellement (Un dîner presque parfait) ou constamment (Masterchef) des célébrités, des chefs cuisiniers, etc. Enfin, ces émissions jouent également pleinement sur le registre de la fiction par l’intermédiaire du drame, des larmes, bref de l’émotion dans des moments clefs de l’émission, un travail sur le pathos qu’il devient parfois difficile de faire la part des choses entre documentaire et fiction dans ces émissions, et c’est bien là toute leur plus-value. A partir de ces données, je chercherai donc, dans ce mémoire, à étudier la réception de ces émissions culinaires d’un nouveau genre, à comprendre par qui, pourquoi, et comment elles sont regardées. Nous enquêterons également sur les éventuelles pratiques sociales dont ces émissions sont à l’origine, ainsi que sur les liens sociaux qu’elles peuvent créer. Entre divertissement et documentaire, réalité et fiction, les émissions culinaires actuelles apparaissent comme le concept d'émission phare de ces dernières années. Mais comment ceux qui font également leur succès et leur longévité, les téléspectateurs, parlent-ils, perçoivent-ils, et intègrent-ils à leur quotidien ces programmes TV ? Quelques définitions s’imposent afin de bien encadrer mon étude. Je vais travailler sur la réception des émissions culinaires actuelles, et donc sur un public. Mais comment définit-on le public lorsque l’on travaille sur le média qu’est la télévision ? Le « grand public » est défini par Eric Mace4 comme le « public populaire grand consommateur de télévision ». Il serait inenvisageable pour moi d'établir une typologie du public des émissions culinaires auxquelles je m'intéresse. J’ai néanmoins cherché à voir si cette origine sociale populaire se confirmait dans les entretiens que j'ai menés. Le public ne se résume pas à une catégorie sociale définie, il n’a en fait pas d’existence concrète et ne se constitue réellement que dans des pratiques, dans un groupe social se reconnaissant en tant que tel. Il ne faut également pas confondre public et audience. En effet l’audience d’un programme représente tous les individus ayant regardé à un moment donné ce programme, alors que le public d’une émission est constitué en tant que tel : les téléspectateurs parlent 4 Mace Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993, p.109-122 7
  • de l’émission avec leurs amis, peuvent la suivre sur internet ou en discuter sur des forums. Le public a une image symbolique mais également réelle lorsque celui-ci s’identifie à un autre imaginé. De plus, les forums, les fans clubs, les pages internet ou encore les réseaux sociaux permettent au public de prendre part à une réalité plus concrète, et aux différents individus d’avoir le sentiment de faire partie d’une communauté particulière. Bref, en assumant regarder une émission le téléspectateur s’affirme et s’identifie dans l’espace social. C’est pour cela que j'ai cherché à déterminer deux choses : - Les téléspectateurs des émissions culinaires s’approprient-ils ces émissions en les utilisant dans leur quotidien, et ces programmes sont-ils à l’origine de pratiques sociales particulières ? - Les téléspectateurs s'incluent-ils dans le public de l'émission ou parlent-ils de l' « audience », les « téléspectateurs » sans pour autant s'inclure dedans ? Venons-en maintenant à un second terme clef de mon étude : la réception. La réception d’une émission télévisée est la manière dont cette émission est reçue par les spectateurs, il s’agit donc d’un processus qui s’inscrit dans un contexte historique, culturel, et collectif. Le contexte de la réception étant multiforme, la réception elle-même ne peut être unique et universelle, il en existe différents types. Eric Mace établit par exemple une distinction entre « réception dégagée » et « réception engagée 5». La première consiste à utiliser l’émission comme un bruit de fond, en effectuant une autre activité en même temps, ou en la regardant davantage par amusement – pour s’en moquer – et avec une dimension critique pointue, plutôt que par pur et simple goût. Lors d’une « réception engagée » en revanche il y a un véritable processus d’identification qui se met en place chez le téléspectateur qui regarde l’émission. Il s’agissait donc tout au long de mon étude de comprendre comment les téléspectateurs de Un dîner presque parfait, Masterchef et Top Chef reçoivent cette émission, en prenant en compte le contexte de réception, la manière dont ils regardent le programme, et bien sûr leur propre discours sur les fondements de l’intérêt qu’ils portent à ces émissions. En ce qui concerne les enquêtes sur la réception, il existe deux grands types de travaux correspondant à deux écoles de pensée. On trouve tout d'abord l'école fonctionnaliste des « usages et gratifications » qui se centre sur la façon dont la télévision 5 Mace Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993 8
  • et les programmes télévisés sont utilisés pour satisfaire certains besoins, sans s'intéresser spécifiquement aux contenus des programmes, à la façon dont ces programmes sont perçus. Dans la tradition de Birmingham (1964), on s'interroge davantage sur la signification qui ressort d'une interaction entre les téléspectateurs et le texte, c'est-à-dire la télévision. A travers mon enquête je cherche à me situer entre ces deux écoles. En effet je ne m'intéresse pas à la télévision en générale mais à des émissions particulières – les émissions culinaires – qui ont donc un sens et un intérêt particulier pour les téléspectateurs. Néanmoins je ne souhaite pas en rester au niveau de la signification de ces programmes, je souhaite également voir quels usages les téléspectateurs en font : si ces émissions deviennent un rituel, si elles sont une source d'apprentissage réutilisée au quotidien, si elles structurent leur quotidien etc. Il existe différents types de travaux sur les téléspectateurs : approches sociologique, sémiologique, ou encore psychosociale. J'ai choisi d'opter pour une approche sociologique, que C. Segur décrit comme une approche s'intéressant à la « composition des publics, la consommation de la télévision et les usages qui y sont liés 6». Il s'agit d'enquêtes sur l'activité téléspectatorielle en termes d'équipement et de consommation, puis de l'étude des actes de réception mesurés au moment même de leur pratique ou tels qu'ils sont exprimés dans le discours des individus. La base de mon travail s’appuie sur la sociologie de la télévision et de ses téléspectateurs qui existe en France depuis les années 1950 et dont il est maintenant temps de faire un rapide état des lieux. Les téléspectateurs deviennent un objet scientifique dans les années 1950, 1960. Cet intérêt scientifique s'explique notamment par la manifestation des téléspectateurs dans ces mêmes années. En effet, ces derniers s'organisent au sein d'associations, de diffusions collectives ou de courrier des lecteurs. En 1965, 59% des français affirment que la télévision a changé leur vie7. Les premières préoccupations vis-à-vis des téléspectateurs viennent de l'Etat et notamment des politiques. En effet sous l'ORTF, la télévision est utilisée par les politiques pour influencer les citoyens, elle devient un support privilégié des campagnes de communication. Ces préoccupations vont intégrer le secteur intellectuel, et 6 Ségur Céline, Les recherches sur les téléspectateurs – trajectoires académiques, Hermès Science Publications, 2010, p.116 7 Ségur Céline, Ibid. 9
  • les premières craintes sur des éventuels effets néfastes de la télévision vont naître, ainsi que les premières relativisations. Harold Laswell (1948) théorise le concept de seringue hypodermique : les appareils médiatiques pourraient injecter des messages en ceux qui les consomment, et seraient donc en mesure de les influencer très fortement. Lazarsfeld P., Merton RK, et enfin Kate Elihu introduisent les effets limités qui permettent de relativiser les propos de Laswell (1948) et donc notamment l'influence directe de la télévision sur les téléspectateurs 8. Ils démontrent une influence plus personnelle, soumise à interprétation et ré-interprétation, et soulignent le rôle important des leaders d'opinion. De la même façon, l'Ecole de Francfort conteste également le modèle fonctionnaliste de la communication influencé par les théories de Lasswell (1948). En effet l'Ecole de Francfort note que la signification des messages est souvent celle de l'opinion, qu'on a une standardisation des messages qui détermine la réception de manière schématique, et enfin une stéréotypie car les émissions viennent renforcer les clichés des individus. A partir des années 1960, la télévision se démocratise et « on parle alors d'un grand public 9» . En 1963, Bourdieu P. et Passeron JC. soulignent une diversité des réceptions plutôt qu'un public de masse : « Ces publics éphémères et fluctuants dont les chevauchements infinis découragent l'analyse, coïncident-ils, en tout ou en partie, avec des groupes sociaux réels ? 10». Néanmoins, si les recherches sur les téléspectateurs émergent dans les années 195060, elles restent assez discrètes et deviennent une véritable problématique du champ académique uniquement dans les années 1980. C'est en effet à cette période que naissent les premières revues scientifiques pouvant être amenées à s'intéresser au sujet (Médiaspouvoirs, Quaderni, Hermès). On commence également à représenter le téléspectateur : du téléspectateur passif à la réhabilitation d'un téléspectateur actif avec Missika et Wolton (1983). J'ai donc cherché au cours de ce mémoire à analyser la réception des téléspectateurs des émissions culinaires actuelles en termes de réception active et réception passive. Dans les ouvrages consacrés à la télévision, une étude des programmes ou d'un programme en particulier est souvent un préalable à la recherche sur la réception. La réception ne fait d'ailleurs souvent l'objet que de quelques chapitres au sein de l'ouvrage. 8 Ségur Céline, Ibid., p.39 Ségur Céline, op. cit., p.41 10 Bourdieu Pierre, 1963, p.1002, cité dans Segur Céline, op. cit.,p.41 9 10
  • En ce qui me concerne, ne souhaitant pas faire une analyse des émissions culinaires en tant que produit audiovisuel, je me suis principalement intéressée à la façon dont ces programmes étaient reçus, à la façon dont les téléspectateurs en parlaient. Mon travail repose donc essentiellement sur des entretiens et il consiste nécessairement en une certaine interprétation des propos tenus. En effet « la réception n'a d'existence sociale que sous forme de discours et la recherche sur la réception elle-même ne procède pas autrement 11». L'analyse de discours portés par des téléspectateurs n'étant pas une tâche évidente, je me suis donc aidée de l'ouvrage de Dominique Boullier (2004). Il m'a permis de souligner certains aspects récurrents dans les discours concernant la télévision. Ainsi, ce média souffre clairement d'un manque de légitimité, notamment causé par une diffusion de masse, si bien que les individus peuvent avoir tendance à prendre leur distance avec ce médium afin de se distinguer de la masse. Les personnes interrogées peuvent donc parfois ne pas franchement assumer leur lien avec la télévision et donc ne pas s'exprimer pleinement sur leur activité de téléspectateur. De même, Boullier (2004) explique qu'il existe parmi les téléspectateurs une crainte d'apparaître captif, et on peut voir apparaître dans les discours des expressions comme « je regarde distraitement, je fais autre chose », ou « c'est parce que les autres regardent ». J'ai donc cherché à voir si cette distanciation avec la télévision apparaissait dans les discours des téléspectateurs des émissions culinaires. Boullier (2004) note également que les discours sont souvent marqués par le « thème de la prise, de la capture, de la dépendance12 » et peuvent alors se traduire par des remarques telles que « ça m'accroche ». En effet « l'activité télévision est à la fois sérieuse et suspecte : on y réintroduit en permanence une relativisation, une dévaluation ou une distance qui la laisse à sa place13 ». J'ai donc regardé dans mes entretiens si ce type d'expression et ce rapport assez distancié – au moins dans les mots – ressortaient dans les discours des téléspectateurs des émissions culinaires. Boullier (2004) explique que les téléspectateurs peuvent justifier leur activité télévision sans pour autant utiliser l'univers de la télévision dans leur argumentaire. Il note alors trois types d'arguments hors TV que je pouvais éventuellement retrouver dans les discours des téléspectateurs de UDPP, TC ou MC : - « les pratiques sont expliquées par des contraintes provoquées 14» : dans ce cas le téléspectateur interviewé explique qu'il ne regarde Top Chef que parce que sa femme regarde tous les lundi soirs par exemple. 11 Boullier Dominique, La télévision telle qu'on la parle, Paris, L’Harmattan, 2004, p.14 Boullier Dominique, Ibid., p.101 13 Boullier Dominique, Ibid., p.118 14 Boullier Dominique, Ibid., p.158 12 11
  • - « les goûts sont expliqués par des univers d'appartenance15 » : un téléspectateur affirme par exemple regarder UDPP principalement quand l'émission a lieu dans une région qui a une résonnance personnelle pour lui. - « les jugements sont expliqués en référence à des principes supérieurs communs 16» : le téléspectateur de MC exprime alors son goût pour l'émission par l'intermédiaire d'une valeur commune et reconnue, en disant par exemple que « c'est instructif ». Ainsi mon enquête s'inscrit dans la lignée du travail qu'a réalisé D. Boullier (2004), elle est donc nécessairement un travail d'interprétation de discours, si bien qu'il est nécessaire de rappeler qu' « il faut en prendre son parti : nous n'embrasserons jamais la totalité du social, nous n'atteindrons pas un point de vue indépendant des points de vue 17». Du Côté du public, de Brigitte Le Grignou (2003) a été une lecture particulièrement utile. Elle m'a en effet donné des éléments d’analyse sur les question de public, de réception active, des pratiques télévisuelles, des difficultés pour analyser la réception, et de réception de la TV comme révélateur de comportements d’individus dans le monde social. Le Grignou met en avant la réception active des individus. Elle montre notamment que la réception n’est pas une donnée unique qui s’étudie sans prendre acte des éléments extérieurs, au contraire la réception s’insère dans un ensemble de discours qui vont l’influencer et la construire (les autres programmes, les critiques ou les articles dans les journaux, programmes télévisés). De plus, cette réception n’est pas parfaitement personnelle puisqu’elle a, au contraire, une très forte dimension collective : la discussion qui va suivre ou accompagner l’émission avec un ami ou un membre de la famille par exemple, les commentaires faits en même temps que la diffusion. Elle montre également que la réception est active dans sa dimension critique, en effet les téléspectateurs sont tout à fait capables de juger une émission TV, que ce soit sur le sens du message ou sur ses caractéristiques techniques. Le Grignou souligne les usages sociaux de la télévision, ce qui m'a été utile pour construire ma grille d'entretiens. Par exemple, elle met en avant l’usage qui peut en être fait en société ; c’est ainsi un sujet de conversation idéal au travail car il permet d’aller vers l’intime de quelqu’un sans pour autant lui poser des questions indiscrètes. Elle dresse une typologie des usages sociaux que j'ai essayé d'inclure dans ma grille d'entretien, notamment en ce qui concerne les trois premiers : 15 Boullier Dominique, Ibid., p.158 Boullier Dominique, Ibid., p.158 17 Boullier Dominique, Ibid., p.11 16 12
  • - usage structurel (TV utilisée comme bruit de fond, marqueur du quotidien). - usage relationnel (sujet de discussion). - usage apprentissage (diffusions de valeurs, d’informations, de comportements imitables). - usage « compétence et domination 18» (p108) qui permet de percevoir une forme de pouvoir dans la famille. Enfin, cet intéressant ouvrage m'a permis de détecter des difficultés qui risquaient de se présenter lors de la réalisation des entretiens. En effet, le chapitre neuf montre que la télévision manque de légitimité, et que de ce fait, les individus ne vont pas forcément en parler librement. De plus, parler de la télévision peut également entraîner un mécanisme de présentation de soi, notamment chez les adolescents. De fait, un adolescent spectateur peut être influencé par le contexte familial : par exemple, regarder une série télévisée dans une famille d’intellectuels aisés est assez mal vu, il ne pourra là encore certainement pas en parler librement. Cela souligne également l’importance de s’affirmer en tant que téléspectateur d’une certaine émission. En effet, selon Le Grignou, « en parler c’est aussi affirmer qui l’on est et quelle place l’on occupe dans l’espace social 19 ». Il me semblait donc dès lors intéressant de rechercher si les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles assumaient le fait de regarder ces émissions et s'ils s'incluaient pleinement dans le public. Dans La programmation de la réception, Eric Macé (1994) explique que les programmes télévisés représentent notamment et principalement l’expérience des dominés (dans les journaux TV ou dans les divertissements, il est souvent question de drame, sexualité, violence, famille) et ce parce que le public de la télévision est principalement populaire. Il parle alors de programmation de la réception puisque selon lui la programmation intègre la réception : « ce sont moins les gens qui regardent la télévision que la télévision qui les regarde 20». Mace note alors deux aspects dans la relation télévision-public : - la subjectivation de l’expérience sociale des dominés au sein d’un nouvel espace public par l’utilisation de toutes les questions sociales des téléspectateurs. 18 Le Grignou Brigitte, Du côté du public : usages et réception de la télévision, Paris, Economica, 2003, p.108 19 Le Grignou Brigitte, Ibid., p.118 20 Mace Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993, p.111 13
  • - Une logique marchande de la télévision : « elle impose à cette subjectivation sociale la ‘sujétion’ culturelle à des dispositifs de manipulation des signes 21». De plus, il souligne trois niveaux de la programmation de la réception et d’analyse des contenus, qui m'ont également été utiles lors de la réalisation et de l’analyse des entretiens : - le message, c’est-à-dire le message émis puis son acceptation (et donc le renforcement de l’opinion préalable), ou le rejet. Ce premier niveau est celui de l’opinion. - les codes : « densité dramatique, comique, ou de proximité formelle 22», c’est ce qui va déterminer si le téléspectateur continue à regarder le programme ou change de chaîne. - projectif, c’est-à-dire la subjectivation de l’expérience des individus, une réception donc plus engagée. Ces deux niveaux représentent les rapports sociaux de domination. Eric Mace met également en avant un autre type de réception qui pouvait tout à fait s’inscrire dans le cadre d’une émission comme Un dîner presque parfait ou même Masterchef, la « réception dégagée 23». Il s’agit là d’utiliser la télévision en arrière-plan, ou de regarder l’émission avec un œil critique ou amusé. Enfin, l’auteur montre que la télévision se nourrit de la pratique familiale qu’elle représente, car on constate l’utilisation fréquente d’enfants dans les émissions. En effet, cette utilisation renvoie alors au cercle le plus étroit de la sphère privée du public populaire, or la programmation de la réception est fondée sur l’identification. Cette remarque est intéressante car il a été diffusé très récemment une émission spéciale de Masterchef, non plus avec des adultes amateurs mais avec des enfants amateurs de cuisine. Qu’il s’agisse de la réception dégagée ou de l’utilisation d’une sphère intime dans les programmes, Eric Mace (1993) montre que finalement les téléspectateurs ne regardent pas forcément la télévision par goût pur et simple ou de façon rationnelle, les téléspectateurs peuvent regarder toutes les émissions parce qu’ils sont dominés socialement et parce que les émissions sont fabriquées afin de créer un mécanisme d’identification, et à partir de là ils « peuvent se gaver de n’importe quoi » (p120). Dominique Pasquier (1999) dans son article intitulé La télévision – mauvais objet de la sociologie de la culture, reprend la notion de « footing » de Goffman (1981) afin de différencier le public de l’audience. Un téléspectateur peut ne pas assumer de regarder une certaine émission dans un contexte donné, il fait alors partie de l’audience plutôt que du public. Cette remarque m'a fait prendre conscience de la difficulté que représente une étude 21 Mace Eric, op. cit., p.111 Mace Eric, op. cit., p.112 23 Mace Eric, op. cit., p.119 22 14
  • sur un média aussi peu légitimé dans notre société que la télévision, mais c’est également ce qui fait tout l’intérêt de mon enquête. Au cours des entretiens, il m’a fallu gagner la confiance des personnes interrogées, afin qu’elles se sentent libres de s’exprimer et ne craignent pas d’être jugées. Une connaissance approfondie des programmes a alors été nécessaire, afin de pouvoir amorcer une réelle conversation avec l’interviewé et afin que celui-ci ne se sente pas examiné comme une créature étrange. L’article de Daniel Dayan (1992), intitulé Les mystères de la réception a également largement contribué à ma première réflexion. Dans cet article, Dayan (1992) précise tout d’abord la notion de réception, notamment avec le modèle « texte-lecteur ». Il explique que la réception est active et qu’elle correspond à une production de sens, on ne peut alors pas prédire l’interprétation que le lecteur fera du texte. Le récepteur étant actif il peut rejeter le message, ou le décoder d’une façon différente qu’il a été initialement encodé. Enfin le récepteur est socialisé, de ce fait le contexte de la réception et son bagage culturel vont donc beaucoup jouer. Le récepteur que décrit Dayan (1992) est donc clairement actif. Il fait en ensuite état d’une « attention partagée 24» afin de souligner que les spectateurs regardent rarement un programme du début à la fin sans rien faire d’autre. Ils vont par exemple répondre au téléphone et discuter tout en regardant le programme. Cette notion n’est pas sans rappeler la notion de réception dégagée expliquée précédemment, et elle s'est avérée très utile lors de l'analyse des entretiens puisque plusieurs téléspectateurs, notamment de UDPP, m'ont expliqué qu'ils ne regardaient que rarement la quotidienne en entier, mais choisissaient les parties de l'émission qu'ils préféraient et quittaient l'émission lorsque leurs obligations familiales prenaient le dessus (devoirs des enfants etc). Puis Daniel Dayan (1992) revient sur la notion de public. Il explique que, de manière générale, le public n’a pas de réalité concrète, c’est une notion « construite de toutes pièces par les discours portés sur lui25 », c’est pourquoi il est nécessaire de s’intéresser aux discours que portent les téléspectateurs plutôt qu’à leur pratique en elle-même, et c'est donc pourquoi j'ai décidé de privilégier le travail d'analyse du discours des téléspectateurs. Il met également en avant la dimension collective de la réception : les spectateurs vont se référer à des spectateurs qui ont déjà reçu ce programme et ils vont se positionner par rapport à cette réception. Il associe alors la notion de « réception secondaire » de Ien Ang : « Rencontrer un texte, c’est s’aventurer dans un espace déjà structuré, se joindre à un 24 25 Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992, p.13 Dayan Daniel, Ibid., p.15 15
  • public déjà désigné, c’est faire jouer sa propre lecture dans un contexte préalablement balisé 26». Ainsi, en regardant un programme, on accepte de faire partie d’une communauté imaginée (concept de Benedict Anderson). Cette dimension de communauté m'a été utile et c'est en en prenant connaissance que j'ai pensé à proposer des entretiens sur un forum consacré aux trois émissions culinaires sur lesquelles je m'appuie, afin d'étudier le discours de téléspectateurs faisant la démarche d'aller discuter de ces émissions au sein d'un groupe, d'une communauté virtuelle. Sur le même thème, la lecture de Michel Gheude m'a également intéressée. En effet il reprend également et questionne la notion de public, de communauté, et de son importance lors de la réception. Il explique ainsi que regarder la télévision c'est aussi « participer au groupe dont nous savons qu'il la regarde. Non plus comme un voyeur observe une réunion à laquelle il ne prend pas part, mais comme un participant à part entière. En ce sens, la télévision est un outil d'intégration. Par elle, je m'insère dans une communauté, j'en fais partie, j'y participe27 ». L'existence de forum non officiels de ces émissions culinaires s'intègre donc très bien à cette dimension intégratrice de la télévision et créatrice d'une communauté, puisqu'en effet les personnes de ce forum ne se connaissaient pas préalablement et ce sont réunis sous forme d'une communauté virtuelle devenue réelle grâce à ces émissions télévisées et aux discussions que celles-ci engendrent. Le livre de Vincent Goulet (2010), Médias et classes populaires m'a permis d’en savoir un peu plus sur les classes populaires, c’est-à-dire les individus qui composent essentiellement le public de la télévision. J'ai tout d’abord retenu la définition des classes populaires donnée par Olivier Schwartz et reprise par Goulet dans son ouvrage : « Les classes populaires sont l’ensemble des groupes sociaux caractérisés par leur position dominée – économiquement, culturellement et symboliquement –, par leurs faibles chances d’améliorer leur destin social, ainsi que par des traits communs en termes de mode de vie, de ‘formes de séparation culturelle’ 28». Dans le quartier populaire où Goulet (2010) réside le temps de son enquête, il constate qu’il n’y a pas d’identité de quartier ou d’importantes relations de voisinages. En effet, les liens faibles ne sont pas favorisés chez les classes populaires, ils préfèrent les liens forts mais peu nombreux, se restreignant généralement aux liens familiaux. L’auteur montre alors que la télévision s’insère pleinement dans cette dimension familiale propre 26 Dayan Daniel, Ibid., p.21 Gheude Michel, Chapitre 7 dans Proulx Serge, Accusé de réception : le téléspectateur construit par les sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1998, p.165 28 Shwartz, 1998, cité dans Goulet Vincent, Médias et classes populaires, Paris, I.N.A, 2010, p.18-19 27 16
  • aux classes populaires. Ainsi, les pratiques télévisuelles peuvent être le symbole de données ou habitudes au sein du foyer ; par exemple Goulet constate que chez les retraités la vie est parfois planifiée en fonction des programmes télévisés, alors que pour les autres la télévision ne surpasse pas les autres activités sociales (la vie quotidienne est avant tout structurée par le temps de travail). Il s'avérait donc être intéressant de voir dans mon enquête la façon dont la télévision et plus particulièrement les programmes culinaires, sont intégrés dans le quotidien des individus interviewés, en fonction de leur âge, de leur activité professionnelle, et de leur entourage et situation familiale. Il insiste également sur cette pratique collective et familiale qu’est la pratique de la télévision ; regarder la télévision en famille est une sorte de vie familiale à part entière, et de plus « la réception des programmes dépend principalement des membres de la famille avec lesquels ils sont visionnés 29». J'ai donc cherché à voir comment les téléspectateurs interrogés regardaient la télévision, si leur réception était collective, et si cette dimension familiale leur était commune. Enfin, l’auteur montre que la télévision se sert de la propre consommation qu’elle entraîne, en reprenant des valeurs familiales dans ses programmes. Et j’ai justement remarqué qu’il avait déjà été produit une émission d’Un dîner presque parfait spéciale famille, chaque membre de la famille recevant à son tour, les rivalités, les préférences, et les histoires de famille ne venant que faciliter le processus par lequel les téléspectateurs vont s’identifier à ce qu’ils voient sur leur écran de télévision. On peut alors se demander comment, concrètement, en France, a-t-on et continue-ton à se faire une idée de la réception des programmes télévisés. Les mesures d’audience ont rapidement pris une importance prépondérante dans les chaînes de télévision française. Elles sont un témoin de l’intérêt que les téléspectateurs portent aux différents programmes et sont aujourd’hui l’indicateur unique de la relation entre la chaîne et son public. Elles sont également importantes pour les publicitaires qui vont choisir les chaînes et les heures de diffusion de leurs spots publicitaires en fonction de cette audience. De 1967 à 1984 ont été mises en place des mesures d’intérêt ou de satisfaction, réalisées par l’intermédiaire de questionnaires remplis par des foyers panels. En 1976 est mis en place le système CRO Dimensions qualité, composé de questionnaires, le but étant de se rapprocher d’une étude qualitative par l’intermédiaire de plusieurs critères : culture vivante, valeur distractive, originalité du sujet, culture traditionnelle, qualité de réalisation, 29 Goulet Vincent, Ibid., p.54 17
  • accessibilité, culture vivante, apport de contenu, originalité de la forme. Cela permettrait ainsi de donner une note de satisfaction/qualité aux chaînes. Puis Médiamétrie remplacera ce panel postal par une enquête téléphonique. Aujourd’hui trois établissements traitent ces mesures d’audience : - l’Institut Konso, qui effectue des études téléphoniques - la Sofres, qui dispose d’un panel de 320 foyers et qui réalise des enquêtes par l’intermédiaire de la télématique. - l’IPSOS, qui dispose d’un panel de 1000 personnes30. On constate in fine que la recherche en France dans le domaine de la télévision reste assez en retard comparée à celle des pays anglo-saxons. Et surtout les différentes études et mesures d’audience citées précédemment restent très quantitatives et la place donnée au qualitatif est bien trop faible. En effet si une émission bénéficie d’une large part d’audience lors de certaines diffusions mais qu’on ne sait pas que la majorité des téléspectateurs ne regarde que d’un œil distrait le programme, simplement dans le but d’avoir un fond sonore, est-ce là vraiment un gage de longévité quant au succès d’audience de cette émission télévisée ? Comment savoir quelles dimensions d’un programme plaisent ou déplaisent aux téléspectateurs afin de mieux répondre à leurs attentes lors de la conception des prochains « épisodes » ? Comment savoir ce que représente la télévision pour ceux qui la font vivre ? De ce fait, à travers mon étude de la réception des émissions culinaires actuelles, je souhaite effectuer une enquête qualitative plutôt que quantitative. Mes recherches théoriques m'ont donc permis de mieux appréhender les problématiques liées à la réception, qu’ils me seraient alors utiles de questionner lors de mes entretiens. J'ai de plus accompagné ces recherches théoriques d’un visionnage régulier des émissions culinaires sur lesquelles je souhaitais m'appuyer, afin de réfléchir à des éléments qui pourraient être susceptibles d'intéresser particulièrement les téléspectateurs, et qui pourraient donc être une hypothèse à vérifier : telle dimension de l’émission était-elle bien l’un des éléments permettant de mieux comprendre la réception des programmes culinaires actuels, l’engouement des téléspectateurs ? J'ai ainsi remarqué que ces émissions semblaient être une juxtaposition de genres différents. En effet, elles revêtent toute une forte dimension documentaire, explicative et même pédagogique. Dans MC et TC, les candidats expliquent les techniques culinaires qu'ils utilisent, et l'on voit les chefs réaliser 30 Durand Jacques, « Le jugement des téléspectateurs. L’analyse des programmes de télévision », Hermès, n°11-12, 1992, p.311-318 18
  • les recettes. De même UDPP – émission dans laquelle l'amateurisme des candidats est pourtant nettement plus prononcé – met en avant les recettes réalisées par les candidats, en reprenant point par point les étapes de la recette et en faisant apparaître la liste des ingrédients à l'écran. D'un autre côté, il ne s'agit pas seulement de la parole de l'expert (comme des émissions de cuisine plus traditionnelles où l'on voit simplement un chef derrière ses fourneaux expliquer la recette qu'il réalise) mais de candidats dont le niveau culinaire est parfois très proche de celui du téléspectateur lambda (UDPP), ou qui ont certes de bonnes techniques de cuisine mais qui ne sont pas pour autant célèbres (MC), et surtout que les téléspectateurs peuvent suivre toutes les semaines, voir dans des moments de stress, de doute, de joie. Le téléspectateur peut alors s'attacher à ces personnes qui vont révéler leurs traits de caractère au fil des émissions, peut-être même s'identifier à certains candidats, ou en soutenir un en particulier. Il semble alors que ces émissions s'intègrent parfaitement au modèle hybride qu'est celui de la télé-réalité. De prime abord cela peut surprendre. En effet, lorsque l'on parle de télé-réalité, on pense rapidement à des émissions telles que Loft Story, Secret Story, ou encore Star academy et Nouvelle star ; des émissions qui ont largement été décriées par la critique, si bien que le terme « télé-réalité » a pris une connotation péjorative dans la société française, notamment à cause des critique de tous bords qui sont apparues dès la première saison de Loft Story 31. Les émissions culinaires semblent bien loin de ces critiques, elles ne créent pas de véritable débat, de crainte et de méfiance au sein de l'espace public, ne reposant par exemple pas sur un voyeurisme avéré. Pourtant lorsque l'on reprend les études théoriques sur la télé-réalité (Hill : 2005, Turner : 2001, Kilborn : 1994), on peut noter que ces émissions remplissent pleinement les caractéristiques de ce genre. En effet trois modèles ont développé et caractérisent ce genre hybride : le journalisme « tabloïd » (la presse à scandales), le documentaire TV, et le divertissement populaire. Ces trois modèles ont donné des caractéristiques particulières au genre qu'est la télé-réalité : - journalisme tabloïd : interactions entre célébrités et personnes ordinaires, sphère privée et sphère publique, information et divertissement. - documentaire TV : a pour but de reproduire la réalité plutôt que de la créer (ce qu'a plutôt tendance à faire la fiction), peut intégrer une dimension explicative à tendance pédagogique. - divertissement populaire : conflits interpersonnels, commérages, rumeurs, émotions. 31 Sergé Gabriel, Loft Story ou la télévision de la honte : la télé-réalité exposée aux rejets, Paris, L’Harmattan, 2008 19
  • Or, on constate que les émissions culinaires étudiées incluent bien souvent ces différentes caractéristiques. L'interaction entre des célébrités et des personnes ordinaires est de mise dans Masterchef et Top chef (candidats et chefs, candidats et célébrités invitées pour goûter les plats), ainsi que dans UDPP avec les semaines spéciales (les candidats reçoivent une personne célèbre parmi les autres invités). Dans toutes les émissions, on est à la frontière entre sphère privée et sphère publique puisqu'on découvre l'habitat des candidats (UDPP), leur personnalité, leur parcours et leur famille (TC et MC), alors même que tout cela est diffusé à des millions de téléspectateurs et se retrouve de facto dans l'espace public. Ces programmes mélangent également information, explications, par l'intermédiaire de la dimension culinaire qui est très forte (surtout dans TC et MC), et divertissement puisque les candidats ne sont pas sélectionnés par hasard : ils ont généralement des personnalités bien affirmées. On va de plus pouvoir suivre des candidats qui vont s'apprécier les uns les autres ou au contraire se chamailler ; bref, ces émissions relèvent également du divertissement puisqu'on nous montre également la partie plus « humaine », festive ou dramatique de l'expérience que ces candidats sont en train de vivre. On peut donc dire que la télé réalité est une juxtaposition de documentaire et de divertissement. De cette réflexion nait ma première hypothèse, et donc le premier mouvement de mon analyse première grande partie que je détaille ensuite : * Les émissions culinaires actuelles semblent être un renouveau du genre qu'est la télé-réalité, et constituent un modèle hybride qui séduit particulièrement les téléspectateurs. - Les émissions de cuisine sont à la fois regardées en tant que divertissement, en tant que source d'apprentissage, le mélange des deux permettant de soutenir l'attention et l'intérêt du téléspectateur. - L'amateurisme plus marqué des candidats d’UDPP permet une identification plus facile, néanmoins les téléspectateurs réussissent à s'attacher aux candidats de MC et TC, et ainsi à soutenir spécialement l'un d'entre eux. - Les émissions culinaires actuelles sont caractéristiques du genre qu'est la télé-réalité en tant que genre en renouvellement constant : elles pallient au déficit de légitimité des émissions de TV réalité plus classiques (Loft Story, Star Academy), tant et si bien que les téléspectateurs assument leur intérêt prononcé pour ces émissions et osent en parler autour d'eux. 20
  • - Le côté parfois « cousu de fils blancs » et donc construit de la réalité ressort plus spécifiquement dans MC, si bien que les téléspectateurs s'incluent moins aisément dans le public de l'émission et détectent plus facilement les rouages de cette production audiovisuelle. Comme j'ai pu l'expliquer précédemment à travers les recherches purement théoriques que j'ai faites, il semble exister différents types de réception : une réception active, une réception passive. Je suis donc partie de * l'hypothèse que les téléspectateurs interrogés n'avaient pas la même façon de regarder les émissions (en intégralité ou non, en faisant quelque chose en même temps ou non, en faisant des commentaires ou en étant au contraire seuls et concentrés), qu'ils ne les regardaient pas pour les mêmes raisons (un genre hybride, un véritable cours de cuisine, un pur divertissement venant ainsi satisfaire un moment de détente), qu'ils ne les regardaient pas forcément à la même fréquence (suivi régulier, création d'un certain suspense, ou alors « en tombant dessus »), etc. J'ai alors établi quelques critères afin de dresser des corrélations entre ces critères et certains types de réception : - l'émission concernée (différence entre la façon dont TC est reçue par rapport à MC ou UDPP par exemple) - l'âge et la situation familiale des personnes interrogées - le niveau, la pratique culinaire des téléspectateurs - l'activité principale des téléspectateurs (étudiant, actif, inactif) Le lien entre le type de réception des téléspectateurs et les critères précédemment présentés feront ainsi l'objet de ma seconde partie. Il s'agira donc d'expliquer l'origine de ces critères que je n'avais pas préalablement choisis de façon précise. Je souhaitais avant tout interroger des personnes assez variées en âge (et donc en situation familiale, et en activité professionnelle). Mais rapidement, au bout d'environ quatre entretiens, ces critères sont devenus assez redondants, j'ai pu remarquer des similitudes et établir des corrélations en fonction de ces critères et des types de réception, c'est pourquoi j'ai décidé d'en faire l'une de mes hypothèses de recherche, afin de voir si elle se confirmerait au cours des entretiens suivants. On peut de plus se demander pourquoi je n’ai pas fait du milieu social un critère d’explication. N’ayant pu réaliser que douze entretiens, d’environ 1h30 chacun, il ne me semblait pas raisonnable d’en tirer des conclusions relatives au milieu d’appartenance des 21
  • personnes étudiées. Dans les études traitant ce critère, notamment celle de Vincent Goulet, le sociologue vit véritablement dans le milieu afin d’en saisir toutes les dimensions, il ne se contente pas d’une conversation d’un peu plus d’une heure. Afin d’établir une comparaison entre différents milieux il m’aurait également fallu disposer d’un panel plus large afin de m’appuyer sur davantage de représentants de chaque catégorie sociale. En un mot, une telle ambition aurait certes été particulièrement intéressante, mais dans le cadre temporel et matériel d’un mémoire de 4ème année, il ne me semblait pas crédible, scientifiquement fondé, d’en faire un critère d’explication. Je dois également préciser ce que j'entends par « niveau, pratique culinaire des téléspectateurs », car ce critère peut sembler particulièrement subjectif. Autant j’étais capable de définir précisément ce que j'entendais par « télé-réalité », autant la pratique culinaire est un critère pleinement subjectif car résultant de l'auto-appréciation des téléspectateurs sur leur niveau culinaire. En effet, toujours au cours des tous premiers entretiens, il ressortait à plusieurs moments certains éléments me permettant de me faire une idée des habitudes culinaires de téléspectateurs. Par exemple lorsqu'ils parlaient de cuisine véritablement, ils citaient certains plats qu'ils avaient réalisés, certaines techniques culinaires qu'ils avaient déjà pu utiliser, ou la façon dont ils s'impliquaient lorsqu'ils recevaient des amis. Lorsque je leur demandais clairement de définir leur niveau culinaire, ils faisaient certes tous preuve de modestie mais laissaient paraître un degré d'implication plus ou moins grand, faisant par exemple référence à des réussites culinaires qu'ils avaient fait, à une bibliothèque plus ou moins pleine de livres de cuisine, ou encore à une habitude de recevoir plutôt « à la bonne franquette », et à ne guère faire d'efforts de cuisine au quotidien. Il est évident que ce critère est largement soumis à une interprétation de ma part, néanmoins les entretiens ayant été généralement assez longs et assez riches, je pense avoir su me faire une idée assez précise des habitudes culinaires des téléspectateurs pour pouvoir en faire un critère au sein de cette seconde hypothèse. Niveau 1 Niveau 2 Niveau 3 Cuisine très peu et ne porte pas d'intérêt particulier à la cuisine Cuisine très peu mais apprécie la gastronomie Cuisine très peu au quotidien mais aime faire un repas un peu travaillé de Niveau 4 temps en temps et apprécie la gastronomie Cuisine des choses simples au quotidien mais aime faire quelques efforts de temps en temps (pour recevoir par exemple) sans pour autant passer des Niveau 5 heures sur des livres de cuisine Cuisine régulièrement, mais toujours de façon très simple et rapide 22
  • Niveau 6 Cuisine régulièrement, habitude des sites/livres de cuisine, aime recevoir Niveau 7 Niveau 8 avec des plats travaillés Professionnel Cuisine peu mais très gourmet et gourmand, cadre de vie (entourage familial) très marqué par la cuisine Ces critères ont également été choisis car certains pouvaient se croiser. Ainsi, il me semblait probable qu'une personne ayant une expérience culinaire assez poussée soit davantage attirée par une émission comme TC, alors même que cette dernière ne serait sans doute pas aussi intéressante pour quelqu'un dont la cuisine n'était pas foncièrement une passion. De même, la situation professionnelle me semblait pouvoir expliquer la façon de regarder l'émission (ne pas regarder TC jusqu'au bout par exemple car l'émission dure près de trois heures et certains téléspectateurs privilégient une bonne nuit de sommeil, ayant des obligations professionnels le lendemain). Enfin ces critères ont été utiles pour ensuite orienter mon choix de personnes à interroger, puisque je devais utiliser un panel le plus représentatif possible – compte tenu de mes moyens - me permettant de répondre à cette hypothèse. Enfin, je me suis questionnée sur l'impact concret de ces émissions dans le quotidien des téléspectateurs et j'ai émis l'hypothèse suivante, devenant l'objet du dernier moment de mon analyse: * Les émissions culinaires actuelles (TC, MC et UDPP) ont impact concret sur le quotidien des téléspectateurs et sont à l'origine de nouvelles pratiques sociales. En effet partant du postulat que les émissions culinaires actuelles sont un nouveau format de télé-réalité, plus légitime que les premiers (voir première hypothèse), j'en suis venue à penser que les téléspectateurs pouvaient plus facilement en parler à leurs amis, à des collègues, et donc à s'intégrer à cette communauté évoquée par Dayan (1992). Cette communauté pouvant tout à fait être virtuelle, par l'intermédiaire de forums. J'avais ensuite lu et vu certains reportages concernant le succès de ces émissions, et montrant que ces dernières avaient véritablement permis l’avènement d’une nouvelle cuisine (car les conditions objectives de sa réalisation ont chanté, redonné envie aux gens de cuisiner, et qu'on avait par exemple constaté une recrudescence des demandes de jeunes étudiants pour intégrer des formations de cuisiniers. J'en suis donc venue à penser que ces 23
  • émissions pouvaient avoir un impact direct dans le quotidien des téléspectateurs, donnant notamment envie à ces derniers de cuisiner, de recevoir des amis en s'impliquant davantage (que ce soit dans la cuisine ou dans la décoration), et de réutiliser des recettes et des techniques culinaires vues dans les émissions. Enfin, en visitant quelques forums, réseaux sociaux, et tout simplement en en entendant parler autour de moi, il m'est apparu que les gens créaient parfois de réelles pratiques sociales autour de ces émissions : reproduire UDPP chez soi avec des amis ou de la famille, organiser des soirées MC pour regarder l'émission avec des amis autour d'un repas, créant ainsi une sorte de rituel. C'est donc cet impact sur le quotidien des personnes interrogées, hors de l'univers de la télévision que j'ai également voulu étudier au cours de mon enquête, et dont j'ai fait ma troisième hypothèse et dernière partie. Afin de confirmer ou d'infirmer ces hypothèses, j'ai donc réalisé des entretiens avec des personnes regardant ces émissions. Pourquoi choisir les entretiens au centre de ma méthodologie d'enquête ? Souhaitant mener une enquête qualitative, comme je l'ai expliqué précédemment, il plusieurs techniques s’offraient à moi : l'entretien certes, mais également l'observation, l'observation participante, ou encore les focus groupes. L'observation, et plus particulièrement l'observation participante m'ont rapidement semblées irréalisables compte tenu du temps imparti pour réaliser mon enquête. Pour réaliser son ouvrage, Goulet a par exemple dû vivre dans un immeuble particulier pendant plusieurs années, afin de pouvoir tisser des liens avec ses voisins et ainsi pénétrer leur intimité. Il aurait certes été intéressant d'écouter des conversations des personnes interrogées avec leurs collègues de travail, mais les conversations autour des émissions culinaires étant souvent impromptues et imprévisibles, il m'était difficile de choisir un moment spécifique pour essayer de les écouter. De plus, il me semblait que les observations, directement chez les personnes, n'auraient pas été les plus optimales pour répondre à mon sujet puisqu'il ne s'agissait pas de voir comment la télévision était utilisée de manière générale au quotidien, mais plutôt de comprendre comment les émissions de cuisine actuelles (et elles seulement), étaient perçues ; et si les téléspectateurs considéraient qu'elles avaient un impact sur leur quotidien et leurs habitudes de vie. Un dialogue avec les téléspectateurs me semblait donc être un bon moyen de répondre aux interrogations que je me posais. Analyser le discours me permettrait d'analyser des perceptions, des représentations. Ainsi, de la même manière que pour 24
  • Morley, les entretiens approfondis étaient plus intéressants que les observations car ils lui paraissaient « à même de révéler des indices essentiels dans la compréhension de ce que représente la télévision pour une famille 32», les entretiens me semblaient en mesure de m'apporter beaucoup d'éléments pour comprendre ce que les émissions culinaires actuelles représentaient pour ces téléspectateurs, en termes de divertissement, d'apprentissage, d'usages, de pratiques, voire de rituels. Puisque l'on a souvent reproché aux travaux sur la réception de considérer le public comme une catégorie sociale objective, l'analyse de discours me semblait alors intéressante pour comprendre comment les téléspectateurs se situaient par rapport aux autres spectateurs de l'émission, par rapport à cette « communauté imaginée 33», plutôt que d'essayer de dresser un panorama du public de ces émissions. Enfin, les entretiens me semblaient utiles pour orienter les personnes interrogées vers des questions, des réflexions particulières, tout en les laissant libres de s'égarer sur un sujet qui leur tenait à cœur et qui pourrait s'avérer intéressant alors même que je n'y avais pas nécessairement pensé au préalable. De plus, ils me permettaient d'entretenir une discussion, mettant ainsi en confiance le téléspectateur interrogé, et me permettant de ne pas lui donner le sentiment d'être analysé, ou pire, jugé. Mes toutes premières hypothèses n'étaient pas exactement les mêmes que celles que je viens d'énoncer, ces dernières sont le résultat d'un bilan que j'ai fait après avoir réalisé quatre premiers entretiens qu'on pourrait qualifier d'exploratoires. J'ai donc commencé mes entretiens avec les hypothèses suivantes : - Un modèle hybride qui plait car permet simultanément l'évasion et l'identification, à une heure de diffusion séduisante. - Ces émissions reflètent une réception particulière à la TV : collective, pouvant s'effectuer dans un cadre familial ou amical - A l'origine de nouvelles pratiques sociales. J'ai ensuite réalisé une grille d'entretien particulièrement détaillée, afin de ne laisser aucun élément de côté. Mes questions étaient organisées en suivant assez régulièrement mes hypothèses de recherche, et j'avais également préparé des questions plus spécifiques à chaque émission. Initialement, cette séparation des émissions était surtout faite pour ne pas 32 Maillet Delphine et Proulx Serge, dans Proulx Serge, op. cit., p.140 Anderson Benedict, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, 1983, traduit en français en 1996, Paris, La Découverte 33 25
  • me retrouver à court de questions si l'une des personnes interrogées ne regardait ni UDPP ni MC, mais seulement TC. Cela a certes été utile en ce sens, mais cela m'a également permis de discerner des différences de réception en fonction des émissions regardées, ce qui explique l'un des critères de ma seconde hypothèse. La première étape a été le choix des personnes à interroger. Je souhaitais initialement ne pas partir sur des critères fixés d'avance – si ce n'est de prendre des personnes ayant des âges assez variés, puisqu'elles auraient alors de facto des situations professionnelles et familiales également variées –, mais plutôt faire quelques entretiens qu'on pourrait qualifier d'exploratoires, pour voir si des critères ressortaient, ce qui est arrivé. J'ai donc commencé par quatre entretiens, avant de faire un point sur ces fameux critères. Mes deux premiers entretiens ont été faits avec deux membres d'une même famille, Andréa et Arthur (les prénoms utilisés tout au long de mon enquête sont des prénoms inventés, par souci d'anonymat), car ils avaient organisé , à l'occasion des vacances de Noël, avec les quatre autres membres qui composent leur famille, « Un dîner presque parfait » entre eux. Andréa a 22 ans, est étudiante en droit. Son petit frère, Arthur, a 17 ans et est étudiant en commerce. La mère est mère au foyer et le père militaire. Le reste de la famille se compose d'une jeune femme de 21 ans et d'un jeune garçon de 14 ans. Si leur vision du DPP organisé en famille était assez proche, ils avaient cependant des réceptions assez différentes des émissions culinaires actuelles, ainsi qu'un rapport aux émissions assez différent. Néanmoins, dans les deux cas j'ai pu constater que leur situation d'étudiant et leur niveau culinaire disons moyen entraînaient certaines similitudes en matière de réception. J'ai ensuite réalisé un entretien avec un hôtelier restaurateur de 46 ans, qui s'est avéré être un fervent téléspectateur de Top Chef. Cet entretien a été particulièrement instructif, car Marc avait une réception complètement différente d'Andréa et Arthur, causée notamment par sa profession et son niveau culinaire. Je pressentais donc déjà les critères de la seconde l'hypothèse se former, mais j'ai préféré faire un quatrième entretien avant de véritablement dresser un bilan me permettant de choisir les prochaines personnes que j'interrogerai de façon plus méthodique. J'ai alors interrogé Maryse, agent territorial spécialisé des écoles maternelles, qui regardait de façon particulièrement assidue UDPP, et plus inhabituellement TC ou MC. Là également, ses horaires de travail, son statut de femme d'un foyer composé d'un homme et de deux petits garçons, son plaisir de recevoir « à la bonne franquette » étaient des sources d'explication de la façon dont elle regardait les émissions culinaires, et pourquoi elle préférait UDPP à TC ou MC. 26
  • Suite à ces quatre premiers entretiens j'ai décidé de faire un point afin de voir si mes hypothèses et ma grille d'entretien étaient toujours pertinentes. Après les avoir annoté, j’ai choisi quatre catégories d'analyse me permettant de reprendre les éléments clefs des entretiens, et donc de pouvoir retoucher mes hypothèses de départ et ma grille d’entretien en fonction. Ces quatre catégories d’analyse étaient donc les suivantes : - Réceptions et différences entre MC, UDPP et TC - Rapport avec la TV réalité - Façon dont la personne interrogée parle de son expérience de téléspectatrice - Impact sur le quotidien La première hypothèse ( « Un modèle hybride qui plait car permet l'évasion et l'identification dans un même temps, à une heure de diffusion appropriée ») était pertinente, même si je remarquais que la discussion s'éloignait ensuite rapidement de la télé- réalité ; et que, finalement, le modèle hybride qu'est la télé-réalité (cette juxtaposition permanente entre réalité et fiction, information et divertissement) permettait grandement de comprendre le plaisir et la raison pour laquelle les téléspectateurs apprécient ces émissions. C'est pourquoi j'ai un peu modifié ma première hypothèse qui est devenue : * Les émissions culinaires actuelles semblent être un renouveau du genre qu'est la TV réalité et constituent donc un modèle hybride qui séduit particulièrement les téléspectateurs J'avais ensuite fait le postulat suivant : « Ces émissions reflètent une réception particulière à la TV : collective, pouvant s'effectuer dans un cadre familial ou amical ». Cette hypothèse s'est révélée être un peu trop limitée ; tout d'abord parce que, sur les quatre premières personnes interrogées, trois d'entre elles regardaient ces émissions seules. Ensuite, elle ne me permettait pas de balayer tous les types de réceptions que je pouvais percevoir au cours de mon analyse. Enfin, j'avais repéré certains critères qui pouvaient influencer et surtout me permettre de comprendre certains types de réceptions, c'est pourquoi j’ai ainsi transformé cette hypothèse: * Compte tenu de l'émission concernée (différence entre la façon dont TC est reçue par rapport à MC ou UDPP par exemple), de l'âge et de la situation familiale des personnes interrogées, de leurs pratiques culinaires, et de leur activité principale (étudiant, actif, inactif), les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles n'ont pas le même type de réception. 27
  • J'avais d’abord émis l'hypothèse suivante : La réception des émissions culinaires actuelles est à l'origine de nouvelles pratiques sociale. Cette hypothèse s'est confirmée grâce aux entretiens d’Arthur et Andréa, mais elle s'est également avérée être un peu trop restreinte. En effet je me suis rendue compte, grâce à l'analyse de ces quatre entretiens, que les impacts sur l'univers des téléspectateurs hors télévision était plus vaste que la seule reproduction de l'émission dans un cadre familial ou amical. Maryse m'a par exemple expliqué comment elle reprenait certaines idées de décoration, de recettes ou même d'animation d’UDPP lorsqu'elle recevait des amis ; Marc a insisté sur le fait que TC lui permettait de se remettre chaque semaine en question et de faire évoluer sa cuisine, et in fine, la carte de son restaurant se transformait au fil des émissions. J'ai donc là encore modifié ma dernière hypothèse afin que celle-ci me permette de faire plus facilement face à la diversité des personnes et donc des réceptions que j’observais. Enfin, j'avais utilisé une quatrième catégorie d'analyse : la façon dont la personne interrogée parle de son expérience de téléspectateur. S’incluait-elle dans le public des émissions ? Je ne souhaitais pas en faire une hypothèse en elle-même, mais il me semblait intéressant de l'intégrer au sein des différentes hypothèses. Par exemple, dans les différences de réception en fonction de l'émission (les téléspectateurs s'intégraient généralement plus facilement dans le public de UDPP que dans celui de MC), ou dans le lien avec la télé-réalité (Maryse m'a par exemple expliqué qu'elle assumait pleinement être une fervente téléspectatrice de UDPP, elle pouvait donc en parler autour d'elle sans aucune gêne, ce qui n'était absolument pas le cas avec Secret Story, alors qu'elle regardait cette émission avec la même fréquence). J'ai alors revu ma grille d'entretien, sans pour autant la modifier largement. En effet, si j'en étais venue à modifier mes hypothèses de recherches compte tenu de l'analyse des quatre premiers entretiens, c'est que la grille qui m'avait servi à les faire me permettait en partie de répondre à ces hypothèses. J'ai simplement détaillé un peu des questions sur la télé-réalité et sur les goûts télévisuels généraux des personnes interrogées. Voici la grille d'entretien, retouchée suite au bilan effectué au bout des quatre premiers entretiens, et utilisée pour les entretiens suivants (Annexe 5): Quelles émissions culinaires regardez-vous ? - Pourquoi celle(s) ci plutôt qu’une autre ? 28
  • - Une préférée ? - Quelles sont les origines de votre désir de regarder ces émissions ? (publicité TV, par hasard en zappant, bouche-à-oreille, choix réfléchi en étudiant le programme TV …) - A quelle fréquence les regardez-vous ? - Que pensez-vous des heures de diffusion de ces émissions ? - Les heures de diffusion s’intègrent elles bien à votre quotidien/emploi du temps ? (en rentrant du travail, avant/après le repas …) - Avez-vous organisé votre emploi du temps en fonction de l'émission ? - L’heure de diffusion de ces émissions constitue-t-elle un attrait supplémentaire, selon vous ? - Que pensez-vous de la durée de ces émissions ? - Selon vous, quels sont les attraits de ces émissions ? Comment expliqueriez-vous le plaisir qu’elles vous donnent ? - Etes-vous vous-même amateur de cuisine ? - Vous est-il arrivé de réutiliser une technique culinaire ou une recette vue dans l’émission ? - Dans ce cas allez vous la chercher sur le site, sur des magazines de l’émission, ou vous en inspirez vous seulement ? - Pour vous, la cuisine est-elle une pratique familiale ? Modèle hybride : - Regardez-vous des émissions de cuisine pédagogique (Maïté…) ? - Qu’appréciez-vous dans ces émissions ? - Regardez-vous des émissions de TV réalité (musicales, Secret Story) ? - Lesquelles ? - Qu’appréciez-vous dans ces émissions ? Que n’aimez vous pas ? - Parleriez vous aussi facilement de ces émissions que vous le faites pour DPP/MC ? - Assumez vous de regarder ces émissions ? - On constate qu’il y a de moins en moins de ces émissions, pensez vous que c’est passé de mode ? - Considérez-vous ces émissions comme un cours de cuisine ? Les regardez vous afin d'en retirer un apprentissage ou comme un simple divertissement ? - Rapprocheriez-vous ces émissions davantage d'un télé-crochet type star academy ou d'une émission de cuisine traditionnelle comme le programme présenté par Maïté ? - Selon vous, quels points reprennent les émissions culinaires actuelles de ces deux genres télévisés ? Sont-ce là des éléments que vous appréciez ? - Pensez-vous que les émissions culinaires actuelles viennent palier à un déficit de crédibilité et des émissions de tv réalité ? Les émissions traditionnelles de télé-réalité ne surprenant plus, ne présentant plus d’intérêt ? - Comment décririez-vous la façon dont vous regardez ces émissions ? - Êtes-vous seul en regardant ? Oui => 29
  • - Faites vous quelque chose d’autre en regardant (manger, repasser, utilisation de l’émission en bruit de fond) ? - En discutez-vous avec des amis/collègues par la suite ? - Assumez vous de regarder ces émissions ? - Regardez vous l’émission au moment de sa première diffusion ou autrement (replay etc) ? Non => - En famille ? Entre amis ? En couple ? - Est-ce toujours avec les mêmes personnes ? - Quelles relations entretenez-vous avec ces personnes en dehors de ce moment télévisé ? - Commentez-vous l’émission en même temps que sa diffusion ? - Pensez vous que vous apprécieriez autant cette émission si vous regardiez seul ? - Avez-vous eu l’impression que ce moment avait solidifié votre relation ? Voire transformé ? - Qui est à l’origine du choix du programme ? Un dîner presque parfait : - Appréciez-vous l’amateurisme des candidats ? - Aimez-vous les voir cuisiner chez eux, découvrir leur intérieur ? - Vous sentez vous proche des candidats ? - Avez-vous un ou des favoris au cours des semaines ? - Attendez-vous l’émission du lendemain avec impatience ? Si oui, qu’attendez-vous de voir exactement : le repas, l’évolution de la relation entre les candidats … ? - Vous souvenez vous d’une semaine ou d’un candidat en particulier qui vous avait bien plu ? - Avez-vous vous-même pensez à candidater à l’émission ? - Quelle partie de l’émission préférez-vous : la préparation en cuisine ? Le repas avec les autres candidats ? L’animation ? - Appréciez vous les semaines « spéciales » : en couples, sosies, dormir chez les candidats, en famille. Si oui pourquoi ? Qu’est ce que ces éditions spéciales apportent de plus ? Quelle a été votre préférée ? - Comparé à MC ou TC, qu’est ce que DPP vous apporte de plus ou de moins ? - Comment pensez vous que les candidats sont choisis ? Masterchef : - Appréciez-vous l’amateurisme des candidats ? - Parvenez-vous à différencier TC et MC ? - Comparé à DPP, qu’est-ce que MC vous apporte de plus ? - Est-ce que cette émission vous détend, vous fait oublier vos soucis quotidiens, et vous divertit autant que DPP ? - Que pensez-vous du jury et de son autorité ? Les membres du jury vous semblent-ils légitimes pour évaluer le niveau culinaire des candidats ? - Vous sentez vous proche des candidats ? - Pensez-vous que cette émission soit vraiment une promesse de changement de vie ? - Soutenez-vous un candidat particulier tout au long de l’émission ? - Si vous avez regardé les deux saisons, avez-vous perçu une différence ? (mise en scène de 30
  • la famille etc) - Que pensez vous des portraits des candidats, de la présentation de leur famille, bref de la séquence « émotion » ? - Que pensez-vous des épreuves hors de l’atelier (autres pays, Mont Saint Michel, pour des joueurs de foot …) ? - Appréciez-vous la présentatrice de l’émission ? - Auriez-vous envie de participer ? Top Chef : - Appréciez-vous le côté professionnel des candidats ? - Que pensez-vous du niveau des candidats ? - Appréciez-vous le jury ? Le trouvez vous crédible ? Pensez-vous qu'il donne une légitimité supplémentaire à l'émission ? - Qu'appréciez-vous particulièrement dans cette émission : les techniques culinaires expliquées ? L’esthétique des plats réalisés ? Le jury ? Les candidats, leur personnalité, leurs rapports les uns avec les autres ? - Vous sentez vous proche des candidats ? - Vous attachez vous aux candidats ? Soutenez-vous un candidat en particulier ? - Que pensez-vous des portraits des candidats, de la présentation de leur famille, bref de la séquence « émotion » ? - Que pensez-vous des épreuves hors de l’atelier (autres pays, mont st michel, pour des joueurs de foot …) ? - Appréciez-vous le présentateur de l’émission ? - Auriez-vous envie de participer ? - Comparée à MC et UDPP, qu'est-ce que TC vous apporte de plus ? - Est-ce que TC vous divertit autant que UDPP ? Je questionnais donc les téléspectateurs sur cette grille dans un premier temps, puis j'ajoutais des micro-grilles, en fonction de leur particularité. Par exemple, pour les personnes ayant fait UDPP entre amis ou en famille, et les personnes ayant fait des soirées MC, j'ajoutais la mini grille suivante : Un dîner presque parfait entre amis : - comment vous est venue l’idée de faire cela ? - pourquoi en avez-vous eu envie ? - était-ce une idée personnelle ou collective ?. - avez-vous facilement convaincu votre entourage de jouer le jeu ? - comment s’est déroulé la « semaine » ? - êtes-vous un spectateur fidèle de l’émission ? Et vos amis ? 31
  • - qu’avez-vous retiré de cette expérience ? - aimeriez-vous participer à l’émission ? - quel est votre rapport à la cuisine ? - avez-vous réalisé cette expérience pour la cuisine ou davantage pour passer un bon moment entre amis ? - referiez-vous cela, avec les mêmes personnes ou d'autres personnes ? Soirée master chef : - comment vous est venue l’idée de faire cela ? - pourquoi en avez-vous eu envie ? - était-ce une idée personnelle ou collective ? - avez-vous facilement convaincu votre entourage de jouer le jeu ? - mangez-vous en même temps que vous regardez l’émission ? - d’autres personnes vous ont-elles rejoins au fur et à mesure des semaines ? - qu’appréciez-vous dans cette vision collective de l’émission ? - regardez-vous l’émission de façon critique ? ironique ? - y-a-t-il des débats entre vous sur les meilleurs candidats ? - quel est votre rapport à la cuisine ? - aimeriez-vous participer à ce genre d’émission ? J'ai également préparé des questions supplémentaires pour 2 entretiens particuliers – un cuisinier et une téléspectatrice ayant eux-mêmes participés à UDPP en 2009 – afin de voir si cette situation pouvait avoir un impact sur leur réception des émissions de cuisine. Cette grille est plutôt détaillée, mais elle me servait ainsi de « roue de secours » au cas où la personne interrogée ne serait pas très bavarde et ne répondrait pas d'elle-même à mes interrogations. J'ai ainsi, souvent, réussi petit à petit à instaurer une conversation, à rebondir lorsque le téléspectateur citait un moment particulier d'une émission, afin de bien lui montrer que je ne l'interrogeais pas sur quelque chose qui ne m'était absolument pas familier, ou pire, que je regardais avec dédain. Evidemment, cela n’a pas toujours été facile. Certains enquêtés se sont montrés fort timides, si bien que je n’ai pas réussi à véritablement instaurer une conversation (avec Arthur ou Lara par exemple). Heureusement, ce ne fut pas la majorité d’entre eux, et il est incontestable que mes entretiens devenaient plus fluides et naturels alors que je gagnais en expérience. Mon statut d'étudiante à Sciences Po a été un avantage autant qu’un inconvénient. Un avantage, car il donnait une certaine crédibilité à mon sujet de recherche, qui manquait de prime abord de légitimité puisqu'il touchait à un média très critiqué. Ainsi, lorsque je postais un message sur un forum consacré à ces émissions culinaires, recherchant des 32
  • téléspectateurs avec lesquels réaliser des entretiens, je pense que les gens considéraient ma requête avec sérieux compte tenu du cadre institutionnel (Sciences Po) dans lequel j'effectuais mon mémoire, et les personnes étaient donc plus enclines à me donner un peu de leur temps. Néanmoins ce statut a pu parfois mettre mal à l'aise les personnes interrogées. Ainsi lorsque j'interrogeais les téléspectateurs sur leurs goûts en matière de télévision de manière plus générale, et notamment sur les émissions de télé-réalité qu'ils avaient ou pouvaient regarder, je sentais parfois un frein. Véronique par exemple, la 5 ème personne avec laquelle j'ai effectué un entretien, m'a dit qu'elle regardait également des émissions un peu plus « sérieuses », comme CAPITAL et non pas seulement des émissions de télé-réalité, révélant ainsi une crainte de jugement de ma part : « tu vas me prendre pour une midinette! ». Là encore, afin de mettre les gens en confiance, et qu'ils ne se sentent pas en situation d'infériorité, il était nécessaire de mettre en place une véritable discussion, et je n’ai pas hésité à donner mon avis sur certaines séquences d'émissions ou certains candidats. Avec ces hypothèses finalisées, et surtout avec les critères que j'avais pu déduire et qui faisaient partie de mon second postulat, j'ai dû affiner ma recherche et réfléchir plus précisément aux personnes que je souhaitais interroger. J'avais à cet instant quatre personnes, remplissant les critères suivants (Annexe 3): Andréa Arthur Marc Maryse Age – situation familiale 22 ans – Célibataire, vivant en colocation 17 ans – vivant chez ses parents 46 ans – en couple 37 ans – en couple, mère de deux enfants de moins de 15 ans Situation professionnelle Etudiante Etudiant Hôtelier restaurateur ATSEM Niveau culinaire Niveau 4 Niveau 3 Niveau 7 Niveau 4 33
  • Suite à ces quatre premiers entretiens, j'ai recherché des personnes à interroger pour diversifier mon panel. Je ne pouvais évidemment pas choisir celui-ci en fonction du niveau culinaire des téléspectateurs, puisque je ne le connaissais pas préalablement, j'ai donc choisi en fonction des deux autres critères. J'ai finalement réussi à trouver plusieurs téléspectateurs acceptant de contribuer à mon enquête, et remplissant les critères que je m'étais fixés. Fabrice Age - 30 ans – vit en SF concubinage SP Niveau C Professeur de français Charlotte Véronique 23 ans – célibataire, 47 ans – en couple, mère de deux jeunes hommes de plus de 16 ans Femme au foyer / Gérante de chambres d'hôtes en période estivale vivant chez ses parents Kinésithérapeute Niveau 6 Niveau 3 Niveau 6 Pierrot + de 60 ans – en couple Retraité, ancien conseiller financier Niveau 8 Daniel Age – SF Lara Leila Philippe 55 ans – en couple, enfants étudiants rentrant régulièrement au foyer 54 ans – vit seule 53 ans – vit avec sa fille adolescente 32 ans – vit seul 34
  • SP Professeur des écoles En arrêt maladie – Educatrice jeunes enfants Niveau C Niveau 6 Niveau 2 Informaticienne Gardien concierge Niveau 6 Niveau 4 En suivant ce choix de téléspectateurs, j'avais alors au moins un téléspectateur dans les catégories d'âge suivantes : - Moins de 20 ans - Entre 20 et 30 ans - Entre 30 et 40 ans - Entre 40 et 50 ans - Entre 50 et 60 ans - Plus de 60 ans J'avais également des situations familiales diverses : - vivant en couple - vivant en couple avec des enfants à la maison à plein temps - vivant en couple avec des enfants rentrant à la maison régulièrement - célibataire - vivant chez ses parents Trouver ces nouveaux téléspectateurs s’est encore une fois révélé être assez aisé. J’ai tout d’abord recherché par l’intermédiaire d’un forum consacré à Un dîner presque parfait. En postant une annonce, que j’avais pris le temps d’écrire avec beaucoup de soin afin que le sérieux de ma requête puisse transparaître, plusieurs membres se sont proposés pour participer : Fabrice (l’administrateur du forum), Véronique et Lara. Tous ces entretiens se sont déroulés par téléphone, compte tenu de la distance géographique qui nous séparait. Pour autant, la conversation s’est parfois enrichie très naturellement, permettant au téléspectateur interrogé de ne pas hésiter à développer ses réponses, donner des exemples plus personnels etc. L’entretien avec Véronique a par exemple duré plus de deux heures ! Par la suite, mes méthodes ont été diverses. Le bouche à oreille a très bien 35
  • marché : certains proches me donnant le contact d’une personne amatrice de ces émissions, d’un collègue ayant réalisé Un dîner presque parfait entre amis, etc. Enfin, pour mes deux derniers entretiens, j’ai décidé de mettre une annonce dans le bas de mon immeuble, en reprenant le texte que j’avais écrit sur le forum. Deux voisins sont alors venus sonner à ma porte, et les entretiens se sont alors déroulés à domicile. Je prenais le temps après chaque entretien de les retranscrire intégralement. Avec l’habitude, je me suis en effet rendue compte que je retranscrivais bien plus vite les paroles de mes enquêtés alors que je venais de réaliser l’entretien. De plus je songeais à certaines remarques d’analyse pendant l’entretien en lui-même, si bien que les retranscrire directement me permettait de ne pas oublier ces remarques et de les noter immédiatement. Une fois tous mes entretiens retranscris, je les ai repris un à un afin de pouvoir les étudier, analyser chaque réponse et les découper en fonction de l’hypothèse à laquelle elle correspondait. Suite à cela, j’ai décidé de réaliser un tableau d’analyse des entretiens. J’ai alors divisé chaque hypothèse en sous hypothèse, chacune correspondant à une partie du tableau. Pour chaque partie, j’ai ensuite copié les réponses des téléspectateurs ainsi que le commentaire que j’avais ajouté, correspondant à la sous hypothèse en question. Après avoir tout numéroté, j’ai pu réaliser mon plan (très) détaillé, mes hypothèses et sous hypothèses devant des parties et sous parties, et il ne me restait alors plus qu’à suivre mes numérotations pour retrouver l’entretien qui me permettrait d’illustrer une idée. J’ai procédé de la même façon avec mes références théoriques, réalisant un tableau d’analyse des lectures, me permettant ainsi d’insérer des références lorsque cela me semblait pertinent, mais surtout de considérer leur portée compte tenu des entretiens que j’avais pu réaliser, de les critiquer ou au contraire de constater leur force. Je pouvais encore une fois les retrouver aisément en suivant la numérotation spécifique indiquée sur mon plan. Mais la meilleure façon de mesurer l’ampleur et l’intérêt de cette enquête est sans aucun doute d’en lire l’analyse finale, que je vous propose maintenant. Entre divertissement et documentaire, réalité et fiction, les émissions culinaires actuelles semblent s’imposer comme le concept d'émission phare de ces dernières années. Mais comment ceux qui font également leur succès et leur longévité, les téléspectateurs, parlent-ils, perçoivent-ils, et intègrent-ils à leur quotidien ces programmes télévisés ? 36
  • Partie I 37
  • Les émissions culinaires semblent être un renouveau du genre qu’est la téléréalité, et constituent donc un modèle hybride I/ Les émissions culinaires semblent être un renouveau du genre qu’est la télé-réalité et constituent donc un modèle hybride Comme je l'ai noté en introduction, la « télé-réalité » peut être caractérisée par trois éléments34 : la presse à sensation, le documentaire télévisé, et le divertissement populaire, ce qui en fait un genre hybride permettant, en quelque sorte, à chaque téléspectateur d'y trouver une source de plaisir. Le genre qu'est la télé-réalité est finalement assez proche de 34 Hill Anette, Reality TV : Audiences and Popular Factual Telvision, London and New York, Routledge, 2005 38
  • la télévision en général, puisqu'on peut également lui attribuer les caractéristiques que Dominique Wolton35 utilise pour qualifier la télévision : spectacle, identification, représentation, rationalisation. Cette hybridité permet à la télé-réalité d'être un genre en renouvellement permanent ; Loft Story, Star academy ou Un dîner presque parfait. Il semble de prime abord que ces émissions ne partagent que peu de caractéristiques communes. Pourtant, elles font toutes partie intégrante de ce genre qui fait aujourd'hui le succès de chaînes comme M6. En fait, il semble que chaque émission phare de ce genre corresponde à une période, mette au centre du programme un thème original permettant de donner un souffle nouveau à la télé-réalité, de réagir à une baisse d'audience, et même de séduire un nouveau public. Au cours de cette première partie, je souhaite donc montrer comment les émissions culinaires actuelles telles que Top Chef, Masterchef ou Un dîner presque parfait profitent de cette hybridité caractéristique du genre pour procurer à chaque téléspectateur une source de plaisir à part entière ; comment la cuisine s'est imposée aujourd'hui comme le nouveau thème central des émissions de télé-réalité – en reprenant et dépassant les anciens modèles, tel que cela transparait dans le discours des téléspectateurs. 1.1 Un modèle hybride : entre divertissement, apprentissage, et spectacle Parmi les travaux qui ont été effectués sur la télévision et ses téléspectateurs, j'ai remarqué en introduction que l'école fonctionnaliste réhabilitait le public dans le sens où la télévision devenait un moyen pour ce public de répondre à un besoin. Katz remarque ainsi plusieurs types de besoins : « diversion », « relations personnelles », « identité personnelle », et « surveillance »36. Il s'avère que les émissions de cuisine actuelles suivent cette même logique et répondent donc à différents besoins des téléspectateurs ; elles sont à la fois une source d'apprentissage, un show spectaculaire et époustouflant, un divertissement. Nous verrons à travers cette sous-partie que les émissions culinaires s'apparentent fort bien à la description que Esquenazi-Nel dresse de la télévision actuelle : « Le constat est indiscutable : la télévision actuelle intègre très fortement le téléspectateur, lui offre des espaces de participation active et passive, de présence ludique, festive, civique et mythique. A la traditionnelle relation voyeuriste, elle ajoute ou substitue une relation nouvelle, de type fusionnel, qui multiplie les 35 36 Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011 Katz, 1974, cité dans Le Grignou Brigitte, op. cit., p.18 39
  • stratégies d'insertion du téléspectateur et construit une programmation complexe de la réception 37». 1.1.1 La cuisine : la dimension phare de l’émission qui a su attirer des téléspectateurs et les séduire en devenant une véritable source d’apprentissage Les programmes de télé-réalité ont souvent un thème central pour chaque nouvelle émission. Il s’agit d’abord de faire participer à une émission de télévision des anonymes n'ayant aucun talent particulier (Loft Story), puis les émissions se sont rapidement orientées vers des dimensions plus artistiques. Le chant, la danse, la musique en général, ont fait le succès d'émissions de télé-réalité comme Star Academy ou Nouvelle Star, ou des dimensions plus sportives et aventureuses comme Koh Lanta ou Pékin express. Si bien que la cuisine n'apparait alors pas comme un thème prédestiné à la télé-réalité, les gens associant moins vite les émissions culinaires actuelles à ce genre. La Haute-cuisine a un côté plus noble, plus sérieux que les thèmes habituels des émissions de télé-réalité classique, et c'est sans doute cela qui a séduit les téléspectateurs. Ainsi Arthur m’explique que dans Top Chef ou Un dîner presque parfait, il n'y a pas le côté spectaculaire qu'il peut y avoir dans des émissions comme la Star Academy, il explique bien que pour lui ce n'est pas un « show ». Même si la vie des gens est parfois un peu exposée dans les émissions culinaires (notamment par les petits portraits réalisés dans MC), il affirme que le but de l'émission reste la cuisine et n'associe donc pas la cuisine à de la télé-réalité : « Mais c’est plus le côté cuisine. Le but c’est quand même de faire la cuisine, un peu bon repas, tout en étant … tenue assurée et tout. C’est pas un show. » Ainsi tous les artifices propres à la téléréalité s'effacent rapidement aux yeux d’Arthur, pour laisser place au thème central de l'émission, qui est la raison principale pour laquelle il la regarde : la cuisine. De la même façon, Fabrice sépare la dimension télé-réalité des émissions de la dimension culinaire, et c'est pour et grâce à cette seconde dimension qu'il regarde Top Chef ou Un dîner presque parfait : « il reste le côté cuisine à côté de cette TV réalité ». La cuisine est au centre de ces émissions, elle fait leur force et leur particularité, elle est donc à l'origine du désir des téléspectateurs de suivre ces programmes, tant et si 37 Esquenazi Jean-Pierre, La télévision et ses téléspectateurs, Paris, L’Harmattan, 1995, p.78 40
  • bien que les émissions culinaires ont su également attirer un public qui n'était initialement pas fervent amateur de la télé-réalité. Ainsi, Lara suit assidument les trois émissions de cuisine sur lesquelles j'ai basé mon enquête, alors même qu'elle n'est pas une téléspectatrice d'émissions de TV réalité : « Regardez-vous ou avez-vous regardé les émissions de TV réalité plus traditionnelles comme la Star Académy, le loft ou Koh Lanta ? Non, enfin le loft pas du tout, tout ce qui est koh lanta, pékin express j'accroche pas. Non vraiment je suis pas attirée du tout, alors que ça m'amuse de les voir en cuisine, mais sinon je suis pas devant la tv pour ça. » C'est donc tout d'abord la cuisine qui a séduit Lara, pour le plaisir visuel et ensuite pour l'apprentissage qu'elle pourrait en retirer (en cuisine mais également en décoration) : « Comment expliqueriez-vous le plaisir que vous prenez à regarder ces émissions ? C'est beaucoup de curiosité, surtout quand c'est MC et TC, essayer de voir si on pourrait apprendre quelque chose. […]Donc oui c'est de voir des jolies réalisations d'assiettes quand ils en sont capables. » Charlotte quant à elle, est une forte consommatrice de télévision, elle connaît et suit régulièrement la majeure partie des émissions de télé-réalité, mais généralement en mettant la télévision en fond de la même manière qu'elle le ferait pour écouter la radio. Mais elle est véritablement passionnée par les émissions culinaires actuelles, et est particulièrement attirée par une émission dès lors qu'elle est centrée sur ce thème : « J'aimerais bien qu'il y ait plus d'émissions de cuisine, fin… en prime-time. J'aimerais bien que y en ait une tout le temps, c'est vrai. » Enfin Daniel a été attiré par ces émissions car il entretient une certaine proximité avec la cuisine, étant lui-même fin cuisinier, gourmet et ayant l'habitude de recevoir des amis autour d'un bon repas. Il apprécie donc particulièrement la dimension cuisine qui est au centre de programmes tels que UDPP : « le côté sympathique c'est que c'est assez proche de nous, la bouffe ». Si c'est donc la cuisine qui a réuni des téléspectateurs parfois peu habitués des émissions de télé-réalité, ces derniers prennent un plaisir tout particulier en regardant ces programmes car ils en retirent un apprentissage : des nouvelles recettes, des techniques ou bien même des associations de saveurs ou des types de cuisine auxquels ils n'auraient jamais pensé d'eux-mêmes. Typiquement, Pierrot regarde ces émissions, et en particulier TC et MC, pour la cuisine : il n'est pas ce que l'on pourrait qualifier un « télévore », n'apprécie pas les 41
  • émissions de télé-réalité traditionnelles dont il dénonce le voyeurisme, bref, c'est avant tout pour voir de la cuisine élaborée et s'inspirer de ce qu'il voit à l'écran qu'il apprécie ces programmes : « moi ce qui m'intéresse c'est le produit, la transformation du produit tel qu'il est réellement, c'est ça qui m'intéresse ». Il n'est pas forcément fin cuisinier mais il aime le côté pédagogique de ces émissions qui lui permettent de retirer « un petit peu d'apprentissage, quelques petits trucs, des tours de main, quelques finesseries ». De plus, des émissions comme Top Chef ou Masterchef donnent une large place aux chefs étoilés qui composent le jury, or ces chefs ne sont pas en reste pour donner des conseils aux candidats tout comme aux téléspectateurs. Ils se lancent par exemple le défi de réaliser l'épreuve qu'ils imposent aux candidats, en détaillant leurs gestes et les raisons des associations de saveurs qu'ils choisissent. Daniel, qui est pourtant très critique sur l'émissions Top Chef, apprécie ces moments de pure pédagogie : « Et quand le jury montre un plat, l'explique, ça vous intéresse? Oui j'ai trouvé ça bien. Parce qu'on voit vraiment la façon dont ils font, mais bon faut tomber pile au bon moment. Vous me direz on peut regarder sur internet. C'est vrai que je me suis dit que je le ferais pour l'entrecôte l'autre jour. En plus c'est vrai que ça parait pas exceptionnel, tu te dis ça c'est faisable, et puis c'est bien expliqué en plus ».Pour Leïla également, ces moments d’apprentissage donnés par les chefs sont une spécificité de l’émission qu’elle apprécie particulièrement : « Pour vous, il s’agit davantage d’un divertissement ou d’un cours de cuisine ?Moi c'est plus cours de cuisine parce que y’a beaucoup d'astuces professionnelles, et puis déjà, quand ils présentent les plats c'est des plats originaux, on s'imagine même pas qu'on pourrait faire ça avec les produits qu'il y a. Et puis, ils expliquent leurs techniques et ça c'est carrément pédagogique quoi. » Certains téléspectateurs expliquent que ces émissions sont plus qu’un divertissement leur permettant de « glaner des recettes » (Fabrice), ils les considèrent comme un véritable cours de cuisine, et elles sont pour eux une source d’inspiration incontestable. Le témoignage de Marc est sans aucun doute le plus éloquent. Hôtelier restaurateur de métier, Marc est le gérant et le chef cuisinier de sa propre auberge, il décrit lui-même sa cuisine comme « quelque chose de traditionnel mais revu, remis au goût du jour. Et c’est une association de parfums ». Ainsi, il aime innover, créer et casser les barrières de la cuisine traditionnelle. Car c’est bien là ce que produisent notamment ces émissions culinaires : elles transforment la cuisine dans toutes ses dimensions. Le monde de la haute gastronomie tout comme les amateurs derrière leurs fourneaux oseront faire des 42
  • associations de saveurs inattendues, rechercheront à surprendre en réalisant des mélange de goûts surprenants : du chocolat dans un coq au vin ? Un vin rouge sur un poisson ? Un brunch ? Une salade de fruits présentée sous forme d’un tableau ? Des fleurs comestibles ? Tout semble soudain devenir permis, les barrières n’existent plus dans le monde culinaire. De ce fait l’émission Top Chef – la seule que Marc regarde, car la seule professionnelle – correspond parfaitement à son type de cuisine et surtout à son envie d’innover chaque jour. Ainsi Top chef est une émission « utile » qui lui « apporte beaucoup », si bien qu’il la considère comme une source d’apprentissage et d’inspiration avant même que ce soit un divertissement : « il y a un côté tv crochet avec le fait qu’on gagne oui. Mais ça reste une émission de cuisine, dans laquelle on peut apprendre beaucoup […] c’est vraiment comme si je partais à un cours de cuisine ». Leïla regarde également cette émission avec un œil expert. Elle est certes informaticienne, mais elle souhaiterait réaliser une reconversion professionnelle et créer sa propre entreprise de traiteur. De ce fait, elle s’intéresse aux techniques expliquées par les chefs, comme je l’ai dit précédemment, mais également aux présentations des plats qui sont forcément importantes pour un traiteur : « Et puis dans un resto c’est bien parce que je m’intéresse à ça, je me dis ça peut me donner des idées pour plus tard si j’ouvre un truc comme ça, comment présenter et tout ». Ainsi la première dimension de ce modèle hybride qui a su séduire les téléspectateurs est sans aucun doute le thème central de l’émission, la cuisine. Amateurs, passionnés ou professionnels, c’est ce thème qui les a attirés non seulement pour le plaisir de voir de la jolie cuisine, mais surtout pour en retirer un apprentissage : quelques recettes, quelques tours de mains, quelques associations de saveurs, et même parfois une véritable source d’inspiration pour son métier. En regardant Top Chef ou UDPP, il ne s’agit alors pas simplement de laisser de côté ses problèmes le temps d’un programme télévisé, les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles ont le sentiment de véritablement « s’enrichir » (Arthur) en visionnant un programme « utile » (Marc). 1.1.2 Un show culinaire : beauté des plats, talent des candidats, un show qui sait mettre l’eau à la bouche des gourmands et gourmets devant leur poste de télévision Si les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles apprécient la dimension éducative qui leur permet d’enrichir leur culture culinaire, elle seule ne suffirait pas. En 43
  • effet, plusieurs d’entre eux m’ont confié qu’ils ne regardaient pas spécialement les émissions de cuisine plus traditionnelles comme celle de Maïté où l’on voit simplement un chef préparer avec minutie un plat devant les caméras. Le modèle hybride vient alors là encore servir cette envie particulière en ajoutant deux dimensions à l’émission : le spectaculaire et le divertissement. Commençons par étudier le spectaculaire. Tout d’abord, les téléspectateurs peuvent être admiratifs du talent des candidats. Cela peut sembler évident lorsqu’il s’agit de jeunes chefs comme dans Top Chef, mais cette admiration est d’autant plus renforcée lorsque ce sont des amateurs en compétition. Ainsi, Pierrot est étonné à chaque fois qu’il découvre un plat réalisé par les candidats, et particulièrement enthousiasmé par ces nouveaux talents : « ce qui m'avait attiré dans MC c'était le défi avec des amateurs ; ça, ça m'a bluffé. J'ai trouvé que ces gens là étaient pointus quand même. […] ce qui me bluffe avec MC c'est la créativité de ces gens. On peut quand même pas ignorer que cette jeunesse là, elle porte quelque chose, et ça ça me plait beaucoup, de voir ces gens faire des choses ». Un peu de la même manière que dans Star Academy ou Nouvelle Star, le côté époustouflant et l’admiration qui en nait sont d’autant plus fortes que les candidats sont des amateurs, avec un statut semblable à celui du téléspectateur, c’est notamment ce que reflète le témoignage de Véronique : « Il y a quand même des trouvailles dans les candidats, moi ça me cisaille. C’est comme en cuisine, de voir des gens avec du talent, de voir ces jeunes qui arrivent qui ont jamais touché une fourchette, qui ont jamais touché un micro, et qui sont exceptionnels. Oui j’admire ». Le côté spectaculaire des émissions culinaires actuelles, et en particulier de MC et TC peut également venir de l’esthétique des plats. Cette fois ci les téléspectateurs ne sont pas nécessairement bluffés par le talent d'amateurs qui sont capables de réaliser des choses de haut niveau, mais par la qualité des plats présentés en eux-mêmes, par une cuisine exceptionnelle qu’ils n'auraient pas même pu imaginer. Charlotte l'explique très bien, la seule dimension éducative ne lui donnerait pas autant l'envie de regarder ces programmes, il faut que le niveau soit particulièrement poussé pour que le divertissement soit bien là : « Pour que ce soit intéressant faut quand même qu'ils nous apprennent des trucs, des trucs auxquels on aurait pas pensé. Parce que si c'est des trucs qu'on peut faire tous les jours… ». Lorsque les téléspectateurs recherchent ce côté extraordinaire de la dimension culinaire, ils préfèrent voir des professionnels à l'œuvre, car ils sont alors sûrs de voir une cuisine de haute qualité. Charlotte par exemple 44
  • est véritablement passionnée par TC (dont les candidats sont des cuisiniers professionnels) alors qu'elle ne regardera MC que lors des dernières émissions, une fois que les candidats amateurs auront atteint un niveau quasi-professionnel. Les épreuves du début où les candidats doivent se différencier sur des techniques de base, telles que faire une pâte à tarte ou faire une mayonnaise, ne l'intéressent pas : « On se dit mais quel intérêt, la mayonnaise au pire je peux l'acheter toute faite sinon je sais à peu près comment ça se fait, donc je vois pas l'intérêt de bien faire » - elle veut voir du beau, de l'extraordinaire, et tout de suite. Le côté époustouflant vient aussi de la réactivité des professionnels à improviser lors d'une épreuve. Cette dimension intéresse par exemple particulièrement Leïla qui aimerait se reconvertir en traiteur, elle est époustouflée par cette capacité d'improvisation, et elle se dit qu'elle devrait être capable d'en faire de même : « En fait je me fais un challenge à moi-même en me disant est-ce que je pourrais, si j'ai envie d'en faire mon métier je me dis qu'il faut que je sois capable de réagir sur le tas avec les moyens qu'il y a, je crois que c'est plus un challenge à moi-même ». Enfin en ce qui concerne TC et MC – qui sont les deux émissions qui ont cette dimension de show spectaculaire, beaucoup plus que UDPP – le spectacle vient également du plateau TV en lui-même : « j'aime bien la nouveauté des concepts, les nouvelles émissions… Les plateaux tv qui sont jolis, le côté un peu show ». Le spectacle ne vient alors plus de jeunes chanteurs accompagnés d'un orchestre philharmonique, de costumes superbes et de lumières éclatantes, mais de cuisines de chefs et d'épreuves réalisées aux quatre coins du monde. Les émissions culinaires actuelles sont donc bien un modèle hybride, avec un aspect extraordinaire, voire magique. En effet, les émissions de télé-réalité sont censées être relativement proches des gens, avec plusieurs éléments repris au documentaire, mais elles n'auraient sans doute pas le succès qu'on sait sans être simultanément un spectacle. Elles doivent également faire rêver en se rapprochant davantage du « show » - c'est-à-dire du spectaculaire, d'une démonstration scénique proche de la féérie - et de la fiction. Ce qui se concrétise, ici, dans la réalisation de plats parfois fantasques, toujours admirables, des plats qui rivalisent avec ceux servis dans les restaurants étoilés, et qui permettent d’épater mais également de mettre l'eau à la bouche des téléspectateurs gourmands, curieux et exigeants. 45
  • 1.1.3 Le divertissement en plus : des téléspectateurs qui recherchent avant tout un moment de détente Les téléspectateurs de mon étude ne se sont pas tous révélés être des « télévores » pour lesquels la télévision serait avant tout un arrière-fond, comme pourrait l’être une radio. En réalité, nombre d’entre eux choisissent précisément le moment où ils vont regarder une émission. Il s’agit donc généralement d’un véritable moment de détente qui doit être un minimum divertissant afin de rompre avec le quotidien et les problèmes qui peuvent aller avec. Si les téléspectateurs apprécient de pouvoir retirer un apprentissage des émissions culinaires, ils souhaitent avant tout se divertir, ce que peut parfaitement leur offrir ce modèle hybride. En effet les émissions culinaires actuelles ne se contentent pas de mettre en scène un chef détaillant les étapes d’une recette en s’adressant à la caméra. Il s’agit avant tout d’un jeu, faisant intervenir de nombreux candidats, que l’on suit parfois sur plusieurs mois (TC et MC) ou sur une seule semaine mais à raison d’émissions quotidiennes (UDPP). De fait, des relations se créent entre ces individus inconnus du grand public : amitiés ou rivalités, les téléspectateurs s’intéressent automatiquement aux liens que les candidats tissent entre eux : « Ca peut être intéressant aussi de voir des relations d’amitié qui s’installent » (Lara). Les téléspectateurs le reconnaissent, la dimension relationnelle prend parfois le dessus sur la dimension apprentissage. Andréa explique qu’elle apprécie davantage la partie « relationnelle » que la partie cuisine de UDPP ; elle profite certes de l’émission pour noter quelques recettes mais c’est avant tout le côté très caractéristique de la télé-réalité, c’est-à-dire les liens entre les candidats, qui l’intéresse : « Qu’est-ce qui te plait le plus dans ces émissions de cuisine ? Dans DPP c’est de voir comment des gens qui ne connaissent pas du tout, à la fin de la semaine peuvent se lier d’amitié. Et puis voir les plats qu'ils font, enfin les thèmes et les animations, j’aime bien. ». Le témoignage de Fabrice est également significatif sur ce point. En effet pendant tout le long de l’entretien il m’a semblé particulièrement réceptif à la dimension cuisine ; passionné de cuisine, il a commencé à regarder les émissions culinaires avant tout en raison d’une soif d’apprendre. Mais lorsque je lui pose la même question qu’à Andréa, sa réponse est révélatrice du divertissement que les émissions apportent également : « Qu’est-ce qui vous plait le plus 46
  • dans ces émissions de cuisine ? Alors déjà c'est glaner quelques recettes ici ou là, ça c'est toujours intéressant et puis c'est aussi pour voir comment les gens vivent la cuisine, et puis c'est un peu le côté tv réalité hein, faut pas se leurrer, voilà c'est voir des personnes, essayer de voir comment elles se comportent. ». L’expression que Fabrice utilise, « faut pas se leurrer » sonne presque comme un aveu : certes ces émissions lui apportent un enrichissement du point de vue de sa culture culinaire, mais le fait est, il est également séduit par la dimension relationnelle propre à la télé-réalité. Nous ne devons en effet pas oublier que c'est également bien souvent sur cela que repose la télé-réalité : des amitiés, des rivalités. Et le téléspectateur-voyeur peut également apprécier ces relations particulières entre les candidats, peut-être même espérer voir une trahison. Une trahison qu'il sera d'ailleurs peut-être le seul à voir, puisque lui, voit tout : les commentaires des uns sur le travail des autres, les faux semblants de tous lorsqu'ils sont ensemble. C'est sans doute ce regard un peu surplombant, omniscient, sur les relations entre les candidats, qui séduit également les téléspectateurs des émissions. L’émission UDPP accentue particulièrement cette dimension relationnelle : les candidats s’invitent chez eux, partagent des repas, se divertissent au cours d’animations parfois surprenantes, et les producteurs de l’émission poussent ce côté relationnel au maximum avec des semaines spéciales. Ce sont alors des couples qui s’invitent les uns les autres – si bien que l’on peut voir des accrochages en cuisine entre l’homme et la femme ; ou des célibataires qui ont pour mission claire d’être le plus séducteur ou la plus séductrice de la semaine. Or pour certains téléspectateurs, ces émissions spéciales rajoutent encore un peu plus de piment et permettent un renouvellement de l’émission, ce qui ne donne que plus de plaisir à Andréa ou Charlotte. L’intérêt de suivre des candidats pendant plusieurs émissions consécutives est également de s’identifier et de s’attacher à eux. Les téléspectateurs interrogés ont tous expliqué qu’ils s’attachent à un favori au cours de l’émission – plus spécialement pour TC ou MC. Or cet attachement ne naît pas spécialement de la cuisine ou des compétences culinaires des candidats, mais davantage de leur caractère, comme l’explique Charlotte en parlant de son favori lors de la dernière saison de MC : « Je l'aimais bien lui parce qu'il était sympa, il était moins dans la compétition que les autres, fin il était plus amical. C'était son caractère que j'aimais bien, il était marrant. ». Le divertissement que procurent ces émissions vient aussi du fait que le concept repose à chaque fois sur une compétition, celle-ci étant particulièrement accentuée dans 47
  • TC et MC puisqu’un candidat part chaque semaine ; on retrouve ici un concept assez proche des émissions de télé-réalité du type Nouvelle Star ou Star Academy. Véronique m’explique justement qu’elle n’a jamais été une spectatrice assidue des émissions comme Loft Story ou Secret Story, mais qu’elle a toujours été attirée par des émissions se présentant davantage sous forme de show comme Nouvelle Star et qui se rapprochent donc notamment de MC : des amateurs qui veulent changer de vie dans un domaine dans lequel ils se pensent doués. Charlotte est très claire sur ce point, ces ingrédients expliquent « qu’on arrive à s’accrocher aux candidats » car « il y en a un toutes les semaines qui s’en va ». De plus ils créent un certain suspense puisqu’il y a une victoire à la clef. Pour Marc, cela est très caractéristique d’une émission de télé-réalité : « il y a un côté TV crochet avec le fait qu’on gagne oui ». Le suspense sert donc incontestablement le divertissement, et on peut donc penser que son but, in fine, puisse être de créer une addiction, et donc d'assurer une large part d'audience. Cette dimension relationnelle exacerbée et une compétition de haut niveau sont à l’origine d’une réception assez proche de celle d’une fiction, et plus particulièrement d’une série qu’on suit d’épisode en épisode, impatient de savoir ce qui se passera dans le prochain. D’ailleurs les téléspectateurs ne parlent pas forcément des personnes ou des candidats pour désigner les participants de ces émissions culinaires, mais bien souvent de personnages, comme c’est le cas pour Fabrice : « en premier lieu c'est glâner des idées et en deuxième lieu c'est suivre des personnages en fait », qui va même finir par se corriger tant cette expression devient redondante dans son discours : « Parce que quand j'en parle après avec mon amie donc quand je regarde l'émission seul pour lui dire où en sont les personnages, enfin les personnes, pourquoi je dis personnage je ne sais pas ». Cette appellation laisse transparaître le fait que l’émission s’apparente parfois plus à une fiction qu’à un documentaire, les téléspectateurs s’attachent aux candidats comme ils s’attachent aux personnages d’une série télévisée et sont donc impatients de savoir quelles seront les péripéties du prochain épisode. Là encore cela est caractéristique de l’hybridité de la téléréalité qui emprunte à beaucoup de genres différents. Ainsi Esquenazi-Nel définit le reality show de la sorte : « cadre communicationnel stable défini par son acte d’énonciation. Dans tous les cas, il s’agit d’énonciation sérieuse, comme dirait John Searle, de discours sur le réel ; au niveau de la destination existe une relation de connivence entre l’émetteur et le récepteur et des procédés de mise en scène empruntés à la fiction s’y rencontrent38 ». 38 Esquenazi Jean-Pierre, La télévision et ses téléspectateurs, Paris, L’Harmattan, 1995, p.51 48
  • De plus, nous l’avons vu, les téléspectateurs suivent les candidats sur plusieurs jours ou sur plusieurs semaines, ces derniers deviennent des parts de leur vie, car ils peuvent s’attacher et/ou s’identifier à eux. Cela est encore en faveur d’une réception proche de celle d’une fiction caractérisée par Le Grignou (2003) comme revenant régulièrement, déclenchant des mécanismes d’identification, permettant aux individus de lier ce qu’ils voient à la télévision à leur vie personnelle, recherchant des conseils et des solutions à leurs propres problèmes. La télévision, et maintenant internet, apparaissent ainsi comme les nouveaux assistantes sociales, psychologues, ou médecins, bref les nouveaux experts, à travers nous. Ainsi les émissions culinaires actuelles n’auraient sans doute pas le succès qu’on leur connaît aujourd’hui si elles ne divertissaient pas autant. Il est important pour les téléspectateurs de voir en ces programmes une certaine utilité, mais ils reconnaissent aisément que le divertissement fait aussi le charme de l’émission, comme l’explique Véronique : « Sinon je regarderais pas. Après tout on peut regarder sur internet, où il y a toujours des petites vidéos où on t’explique la recette etc, tous les chefs vous les avez sur internet, après on regarde pas la TV. Moi c’est un divertissement qui me plait, vraiment, vraiment. ». On peut donc même penser, notamment à travers l'analyse de cet extrait d'entretien, que c'est le divertissement qui vient en premier. Ce divertissement enlève certes un peu du côté pédagogique, de l'utilité que peuvent offrir les émissions culinaires puisqu’elles s’apparentent dès lors davantage à la conception de la télé-réalité dans le sens commun des personnes interrogées : du divertissement en direct et basé de relationnel entre les participants. Mais les téléspectateurs acceptent cela et reconnaissent qu’ils se laissent également prendre au jeu de ce que la télé-réalité leur offre : « la télé-réalité c’est un inconvénient, mais c’est aussi parfois un avantage, parfois c’est rigolo » (Daniel). 1.1.4 Un modèle hybride, un modèle à l’équilibre fragile Les téléspectateurs sont sans équivoque, les émissions culinaires actuelles leur apportent des connaissances, du spectacle et du divertissement : « C’est plus un divertissement mais ça m’inspire, donc y'a quand même une part de bonnes idées à récupérer » (Philippe). Si bien qu’elles semblent bien difficiles à classer dans un genre particulier, comme le témoignage de Fabrice le montre : « Comment définiriez-vous les émissions culinaires actuelles ? Documentaire ? Divertissement ? Un savant mélange des deux ? Justement c’est ça oui j’arrivais pas à décider l’un ou l’autre, c’est ça c’est un mixte des deux ». 49
  • En effet, les émissions culinaires actuelles se détachent de ce que le sens commun entend par télé-réalité, et qui lui a donné cette si terrible réputation : le Loft par exemple, où il ne s’agit que de voir des individus sans aucun talent particulier, vivre les uns avec les autres, sans autres activités que de se prélasser au bord de la piscine et de s’entre-critiquer. Avec Top Chef ou UDPP, on est bien loin de ce concept de base, les candidats ne sont pas là pour être là, ils font quelque chose, ils s’adonnent à leur passion, si bien qu’on peut en retirer un apprentissage. De plus, Andréa explique que le casting est également différent d’une émission de télé-réalité comme Secret Story ou même la Star adacemy : « C’est pas star ac car dans MC ya une mise en scène mais … Star academy c’était surtout sur le physique des gens, sur leur look. Alors que MC c’est sur leur talent, leurs compétences ». Il semble donc que les émissions culinaires actuelles aient créé un nouveau besoin télévisuel : des émissions centrées sur la cuisine mais dont la part de divertissement est assez grande pour qu’ils aient le sentiment de vivre un moment de détente. Chaque émission permet ainsi de trouver cet équilibre. Pierrot m’explique qu’il n’est habituellement pas amateur des émissions de télé-réalité car il trouve celles-ci bien trop voyeuristes, il n’aime pas voir l’intimité des candidats. De ce fait il apprécie particulièrement TC et MC car il y a toujours le côté show, compétition, jury professionnel, et sans le côté larmoyant. Finalement il semble que cette émission comble ses désirs car il s’agit d’un divertissement mais qui garde une certaine distance avec les candidats et un certain sérieux, ce qui donne également plus de légitimité au fait de regarder et de prendre plaisir à regarder cette émission de télé-réalité. Dans UDPP c’est davantage le fait que l’émission soit composée de plusieurs parties, et donc de plusieurs thèmes, qui séduit Maryse. En effet, elle apprécie que l’émission soit un condensé de plusieurs choses : la relation entre les candidats, la cuisine, la décoration et l’animation. Pour elle, c’est clairement « ce qui attire », car ainsi « c'est pas basé sur un truc, on peut tous y trouver son compte ». Les téléspectateurs interrogés décrivent donc ces émissions comme des modèles hybrides, leur apportant divertissement et apprentissage, évasion et source d’inspiration. Cette hybridité est donc incontestablement quelque chose qui leur plait, et ils désirent particulièrement que les émissions gardent cet équilibre qui les a séduits dès les débuts. Pour certains par exemple, TC ou MC sont jugées trop sérieuses et ne leur apportent donc pas le divertissement recherché. Andréa m’explique par exemple qu’elle a 50
  • du mal à être pleinement satisfaite par MC, elle trouve les épreuves parfois un peu ennuyeuses, trop pédagogiques. De plus les épreuves sont parfois réalisées de manière un peu trop extraordinaire et elles s’éloignent alors de la réalité du téléspectateur lambda : « personne va aller cuisiner au bord d’une rivière ». On a donc l’impression que l’émission MC a du mal à trouver un juste milieu entre trop sérieux/pédagogique et trop extraordinaire, s’éloignant tantôt trop et tantôt pas assez de la réalité du téléspectateur. Il y a ainsi un décalage entre le rêve et le trivial, le téléspectateur balance entre les deux ; car l'un est toujours une ancre pour l'autre. Mais d'un autre côté, le contraste permet sans doute d'avoir un peu des deux, ou du moins de mieux les saisir. Top Chef est parfois perçue comme trop « montée », perdant alors de son réalisme et venant même restreindre le divertissement qu’elle offre normalement. Ainsi, Daniel explique qu’avec TC on est selon lui dans de la télé-réalité dans son plus mauvais aspect : du montage pur, on voit à peine ce que font les candidats, et le divertissement est difficile car les jurés ne sont absolument pas attachants, il sont là encore trop sérieux, contrairement au jury de Nouvelle Star par exemple : « Là tu te fends pas la gueule avec eux. Les autres t’avais une vanne, une connerie, un truc rigolo. Là c’est trop soft. Ils sont pas marrants quoi ». Le terme « rigolo » est très souvent repris par Daniel, c’est donc vraisemblablement ce qu’il recherche dans un programme du genre de la télé-réalité, or TC ne lui apporte pas cela car la compétition est trop exacerbée, le jury trop ennuyeux, et le montage de l’émission transparait trop visiblement. En fait, on peut également lire en cet extrait d'entretien qu'avec la télé-réalité, les téléspectateurs tels que Daniel recherchent la caricature, l'exagération, afin que cela procure le divertissement attendu. Mais la crainte est parfois l'inverse puisque les téléspectateurs perdent rapidement goût à l’émission si celle-ci tombe trop dans le divertissement basique, laissant de côté la dimension éducative. Cet aspect est particulièrement ressorti chez les téléspectateurs ayant suivi UDPP depuis les premières émissions. Véronique m’explique ainsi que depuis quelques temps, les DPP s’étaient appauvris au niveau de la cuisine : l’animation prend de plus en plus de place, les candidats sont là uniquement pour gagner et en deviennent détestables, le niveau culinaire est parfois ridicule. Elle appréciait UDPP parce qu’elle pouvait s’identifier aux candidats : des amateurs certes mais qui ont tout de même l’habitude de cuisiner, d’essayer de nouvelles choses, qui aiment recevoir. Les candidats s’éloignent de plus en plus d’elle, la soirée qu’elle voit se dérouler à l’écran ne correspond plus à une soirée qu'elle pourrait organiser avec ses propres amis, et la 51
  • dimension culinaire – qui l’a interpelée dès le début – s’est un peu trop effacée, si bien qu’elle n’apprend plus rien dans ces émissions : « en fait c’est une émission culinaire et la cuisine est passée à la trappe quoi, et c’est dommage, c’est un peu dommage ». Cela explique le fait qu’elle regarde aujourd’hui avec moins d’assiduité UDPP que TC ou MC. Marc exprime la même réserve quant à UDPP : « Je regarde également UDPP, malgré qu’aujourd’hui c’est devenu un peu trop, un peu trop culcul on va dire ». Les téléspectateurs qui regardent principalement ces émissions pour voir de belles réalisations culinaires n’aiment pas non plus que l’on s’attarde sur le côté divertissement. Ainsi Charlotte m’explique qu’elle n’est pas friande des épreuves trop originales de TC : « après c’est les conditions … bah au Mont St Michel c’était bien parce qu’il fallait qu’ils fassent un resto ou qu’ils tiennent le resto et qu’ils … ouais c’était pas mal. Mais de là à aller jusqu’à New York, je veux dire on pouvait le faire là », elle aime que la cuisine reste au centre de l’émission et accepte le divertissement qu’à condition qu’il vienne servir la dimension culinaire plutôt que de lui faire de l’ombre. De même, Pierrot n’apprécie pas que l’on s’intéresse trop à la vie intime des candidats, si bien que lorsque je lui demande ce qu’il pense des petits portraits des participants ou de la séquence émotion dans TC ou MC, sa réponse est sans équivoque : « c’est l’occasion pour moi d’aller me servir un coup à boire (rires) […] Non tout ce qui concerne la vie privée pour moi c’est à part, j’aime pas ce mélange qu’on fait ». Il aime ce modèle hybride car il repose sur un juste équilibre entre divertissement, apprentissage, show, beauté des plats, et personnalité des candidats, et ne veut pas que cet équilibre soit rompu dans un sens ou dans un autre. C’est incontestablement ce qui est ressorti chez la quasi-totalité des téléspectateurs interrogés. Si l’équilibre est rompu, ils ne seront plus au rendez-vous, comme en témoigne Leïla lorsqu’elle me dit pourquoi est-ce qu’elle ne suit plus spécialement UDPP : « […] j’ai été un peu déçue par certaines choses aussi, le côté cuisine un peu moins en avant, c’était un peu moins enrichissant ». Le modèle hybride est donc ce qui a fait la force de ces émissions : apprentissage, rêve et divertissement, tels ont sans doute été les ingrédients du succès des émissions culinaire actuelles. Mais l’équilibre entre divertissement et pédagogie est fragile et les téléspectateurs n’accepteront aucune erreur de dosage entre ces deux dimensions qu’ils aiment voir se compléter l’unes l’autres. 52
  • 1.2 Continuité et dépassement des émissions de télé-réalité classiques TC, MC et UDPP sont toutes différentes, mais toutes appartiennent à un même genre : la télé-réalité. Je l’ai montré en introduction, en revenant aux définitions du genre données notamment par des chercheurs anglosaxons, et lors de ma première sous-partie, en insistant sur la particularité et la puissance d’un modèle qui repose avant tout sur une dimension hybride. Cette deuxième sous-partie se place davantage dans l’optique d’une comparaison avec les émissions de télé-réalité que j’appelle « traditionnelles », c’est à dire les émissions qui ont marqué les années 2000 en France : de la toute première (Loft Story) aux musicales (Star Academy, Nouvelle Star), à celles qui misent sur l’aventure (Koh Lanta). Cette comparaison a d’abord pour but de voir comment les téléspectateurs perçoivent les émissions culinaires, par rapport à des émissions de télé-réalité traditionnelles classiques : perçoivent-ils les similitudes ? Quelles sont-elles ? Comment comparent-ils eux-mêmes TC à Nouvelle Star ? De plus, comme je l’ai également remarqué en introduction, j’appréhendais quelque peu de faire un mémoire centré sur les émissions culinaires actuelles, consciente du « déficit de légitimité » (Chambat et Eisenberg, 1988) des émissions de télé-réalité. Je craignais donc de peiner à trouver des téléspectateurs à interroger mais également de me confronter à un certain mutisme qui traduirait une honte de regarder ces programmes ; ce ne fut pas du tout le cas. C’est pourquoi j’ai cherché à comprendre comment les émissions de cuisine parvenaient à aller au-delà de ce qu'offraient les émissions de télé-réalité traditionnelles, tel que cela transparaissait dans le discours des téléspectateurs. 1.2.1 De Loft Story à Masterchef, en passant par Nouvelle Star, la télé-réalité : un genre qui garde toujours les bases de son succès *Un concours entre des candidats amateurs Quelle que soit l’émission de télé-réalité concernée, l’une des caractéristiques récurrentes est l’anonymat des participants. Ce parti pris n’est évidemment pas dû au hasard, il a pour but d’activer des mécanismes d’identification : « Le reality show fait aussi la promotion de « Monsieur tout le monde » en fonctionnant à l’implication, et à l’identification jusqu’à la compassion feinte 39» 39 Esquenazi Jean-Pierre, op. cit., p.76 53
  • Les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles ont en effet exprimé apprécier l’amateurisme des candidats, car cela leur procure un sentiment de proximité qui est important pour une émission dont ils espèrent tirer des enseignements. Arthur l’exprime par exemple clairement en parlant des candidats amateurs de UDPP : « on peut plus s’identifier à la personne. On se dit ‘oui nous aussi on peut faire ça’, donc c’est plus facile après pour réaliser les recettes ». De la même manière, les mécanismes d’identification sont presque automatiquement déclenchés chez Maryse lorsqu’elle regarde UDPP, l’amateurisme et la proximité sont d’ailleurs les premières sources de plaisir de cette téléspectatrice assidue : « Ca m'a accroché parce que c'est simple. Je veux dire c'est des gens, voilà on s'y retrouve, on se reconnait dans certains trucs et voilà. », Maryse insiste d’ailleurs beaucoup sur la « simplicité » des candidats. La proximité qui nait avec les candidats de UDPP, est également favorisée par le lieu de l’émission. Au contraire de TC ou MC, on ne voit pas les candidats dans des grandes cuisines créées pour l’occasion mais chez eux, dans leur cuisine parfois très petite, parfois équipée de façon assez rudimentaire. Les téléspectateurs arrivent alors davantage à se projeter à la place des candidats, car ils se retrouvent dans ces conditions matérielles qui ne sont pas celles d’un grand restaurant : « Ca perdrait de charme s’ils étaient dans des trucs anonymes » me confie Daniel. De plus, la proximité est également renforcée dans UDPP car chaque semaine l’émission est tournée dans une ville différente, si bien que les téléspectateurs peuvent avoir un attachement particulier à la ville mise à l’honneur au cours d’une semaine, ce qui renforce leur désir de regarder l’émission : « Là il y a eu une semaine belge, bon j'ai des amis belges donc évidemment je suis un peu curieuse, je regarde » (Véronique). En fait, le succès de ces émissions est sûrement dû aussi en partie au fait qu'elles célèbrent le terroir, le produit du cru, les particularités régionales. D'ailleurs les téléspectateurs interrogés se sont montrés assez critiques envers les épreuves de MC parfois organisées à l'autre du monde : quand on commence à émigrer, les connections s'effacent et les téléspectateurs sont alors moins pris par le programme. La proximité joue aussi sur ce plan-là. Enfin, compte tenu du niveau des amateurs d'UDPP, le résultat n’est pas toujours celui qu'on souhaiterait, les candidats sont parfois confrontés à des tracas aussi communs qu’un four capricieux, un fruit trop vert, ou une main un peu lourde sur l’assaisonnement. Voir ces difficultés renforce encore la proximité entre le téléspectateur et les participants car elles témoignent d’un véritable réalisme, qui permet là encore une identification 54
  • rapide : « au moins ils font quelque chose, tu les suis un peu dans leurs efforts, UDPP pareil tu les vois cuisiner, tu vois ce qui va pas » (Daniel). En mettant en scène des amateurs, les producteurs de l’émission donnent également la possibilité aux téléspectateurs de constater une progression chez les candidats, ce que les entretiens ont confirmé être un réel attrait. Lorsque Fabrice me parle de MC, il explique qu’il apprécie le fait de voir des candidats qui sont certes déjà talentueux au début de la compétition, mais qui vont en plus progresser tout au long des semaines, et il va d’ailleurs davantage s’attacher à un participant si celui-ci a démontré qu’il était capable de faire de vrais progrès : « J’aimais bien Elizabeth [pour] son respect envers les autres, le fait qu'elle aille aider les autres quand ils étaient en difficulté. Et ses connaissances en cuisine qui se sont beaucoup améliorées d'émission en émission, toujours très professionnelle dans ses gestes malgré le côté amateur de cette personne finalement, puisque c'est censé être des amateurs ». Cette marge de progression est beaucoup moins visible dans TC puisqu’il s’agit de professionnels, c’est notamment quelque chose qui le dérange dans cette émission : « ils ont déjà un tel niveau, savoir faire, et finalement derrière il n’y a pas cette évolution ». Voir une évolution chez les candidats suppose aussi de les suivre pendant une longue période, ce qui n’est pas le cas de UDPP, et c’est généralement quelque chose qui plait aux personnes interrogées. Maryse m’explique par exemple qu’elle n’a pas suivi MC avec autant de plaisir que UDPP mais qu’elle aimait le fait de voir les candidats d’une semaine sur l’autre, d’en voir partir un à chaque prime hebdomadaire. Si elle a regardé cette émission jusqu’au bout c’était surtout pour voir qui allait gagner. Deviner qui gagnerait, voilà une raison de suivi de l’émission qui est revenue à plusieurs reprises au cours des entretiens. L’intérêt de faire participer des personnes inconnues du grand public ou des amateurs, est nécessairement l’enjeu. Dans les émissions de télé-réalité musicales comme Nouvelle Star ou la Star Academy, cette dimension était particulièrement accentuée : ces jeunes talents inconnus hier avaient soudain la chance de pouvoir changer de vie. On retrouve un peu cette idée dans MC puisque les candidats sont également des amateurs – mais des amateurs très talentueux – de tous horizons professionnels, de tous les âges aussi, venus avec l’espoir de pouvoir changer de vie, de pouvoir entamer une reconversion professionnelle. Ainsi pour beaucoup de téléspectateurs, ces émissions sont considérées comme un véritable tremplin, comme une opportunité rare qui est donnée à des personnes anonymes et méritantes : « c’est vrai que MC ils avaient accès à une formation dans une école et moi c’est ça que j’aimais, ils donnaient la chance à des gens d’avoir accès à des formations comme ça, hyper sélectives, bon c’est 55
  • mon côté altruiste j’aimais bien, ça me faisait plaisir, c’était émouvant, y’avait des élèves qui en voulaient vraiment. […] C’est des milieux où les gens ont du mal à se faire connaître, sélectionner pour les écoles et tout, et c’est un tremplin pour eux même s’ils en prennent pas beaucoup » (Leïla). Même dans TC, l’enjeu donne à l’émission une force particulière, un suspense aussi ; le but de l’émission donne l’impression que les candidats se battent pour quelque chose de particulièrement important, pour quelque chose qui pourrait changer leur vie : « C'est différent parce que TC c'est des pros donc c'est leur avenir qui est vraiment en jeu, et puis ce doit être épuisant, ça dure quand même presque trois mois. C'est douze semaines de TV donc en tournage ce doit représenter beaucoup plus. Moi j'aime bien voir l'évolution de ces candidats. Et MC c'est un peu la même chose parce que bon c'est pas de pros mais il y a de vrais battants quoi ». Cet enjeu donne donc plusieurs forces à TC et MC pour capter l’attention du téléspectateur et le fidéliser : - l’émission semble plus crédible et il est donc plus légitime de la regarder car elle va véritablement changer la vie de l’une des personnes qui y participe - création d’un suspense qui donne au téléspectateur l’envie de regarder le prochain épisode de l’émission afin de savoir qui va partir, et qui peut aller jusqu'à créer une addiction - les candidats s’impliquent davantage dans la compétition et sont donc plus à même de se surpasser et de présenter ainsi de la cuisine de haut niveau. Enfin, un autre intérêt de faire participer des amateurs est le fait que le côté spectaculaire de la cuisine réalisée par les participants est d’autant plus accentué que ces derniers ne sont pas des professionnels : « ce qui m’avait attiré dans MC c’était le défi avec des amateurs, ça ça m’a bluffé » (Pierrot). Le côté amateur permet donc finalement la découverte de nouveaux talents dans un domaine particulier – ce qui n’est pas sans rappeler les émissions de télé-réalité musicales –, ce qui crée une curiosité chez le téléspectateur qui aime être surpris. Cela permet également de créer une certaine admiration : « que ce soit des pros ou pas, moi je les admire » (Véronique). Admiration ne va pas forcément avec identification, bien au contraire, comme l’explique Esquenazi: « Cette admiration se fait évidemment sur le mode de l'exclusion. Si l'individu représenté dans les "sujets" est remarquable, du même coup je ne le suis pas et, malgré l'assurance 56
  • de la voix over inaugurale, qui cherche à nous faire croire que chacun d'entre nous peut devenir héros, ce type de reality-show trace une frontière extrêmement nette entre ceux qui sont dans l'écran et ceux qui le regardent 40» Deux sentiments peuvent donc créer un intérêt particulier, retenant alors l’attention du téléspectateurs : le sentiment de proximité, et l’admiration. On peut d'ailleurs repérer là encore une caractéristique de la télé-réalité : les téléspectateurs sont éblouis par le talent de candidats qu'on leur présente comme des personne lambda. Ils semblent donc aisément oublier tout le processus de sélection qui a eu lieu en amont de la diffusion de l'émission, toute la construction d'une émission qui se veut être le reflet de la réalité ; car n'y a-t-il pas un décalage entre un véritable amateurisme et les candidats de MC ? *Attachement aux candidats, et entrée dans l’intimité des candidats à la limite du voyeurisme. Les participants d’une émission de télé-réalité font souvent le succès du programme, ils sont donc l’objet d’un casting attentif afin de correspondre aux exigences des producteurs de l’émission. C'est d'ailleurs tout le paradoxe des émissions de télé-réalité : elles se veulent reflet de la réalité mais sont avant tout l'objet d'une longue et rigoureuse construction. Il s’agit en effet de trouver des candidats qui sauront être assez charismatiques, talentueux, drôles ou ayant un physique avantageux, pour que les téléspectateurs s’attachent à eux et aient envie de les suivre de semaine en semaine, ou aient d'ailleurs envie de les voir échouer ; les candidats des émissions de cuisine actuelles n’échappent pas à cette règle. Ainsi Fabrice m’explique qu’il s’attache plus facilement aux candidats de MC que TC : « puis je trouve que c'est un peu le côté tv réalité de la chose, les personnages, enfin les personnes sont moins attachantes. J'arrive moins à m'accrocher aux personnages, à m'accrocher à la situation, à l'action, ils ont pas la même façon de prendre les choses que dans MC. ». Cela s’explique notamment par le fait que les candidats de MC sont incontestablement plus charismatiques que ceux de TC ; et pour cause, le panel de participants possibles est beaucoup plus large dans MC que dans TC 40 Esquenazi Jean-Pierre, op. cit., p.53-54 57
  • puisque tous les amateurs de cuisine peuvent se présenter alors que les candidats de TC doivent déjà faire partie du milieu professionnel de la cuisine. On remarque d’ailleurs que les profils des candidats sont beaucoup plus diversifiés, en terme d’âge, d’origine, de situation professionnelle et même de sexe ; si bien que les téléspectateurs ont plus de chance de trouver un candidat qui leur corresponde, et donc d’avoir envie de le suivre tout au long de l’émission. Pour autant, aucun des téléspectateurs interrogés n'a semblé avoir remarqué cela. De plus, lorsque je demande aux téléspectateurs quel a été leur favori au cours des dernières saisons de MC et TC, on retrouve quasiment toujours les mêmes noms : Norbert, Tatiana ou Xavier, tous des candidats au caractère fort et au profil atypique. D’ailleurs si une grande partie des téléspectateurs m’a affirmé tout au long des entretiens regarder ces émissions en priorité pour la cuisine, leurs critères de préférence pour les candidats n’étaient pas fonction du niveau culinaire des participants, mais davantage fonction du caractère de ces derniers. Le témoignage de Pierrot au sujet de ses favoris est assez paradoxal et donc assez représentatif du panel interrogé. En effet, il a toujours expliqué qu’il recherchait avant tout à être épaté par les réalisations culinaires, et que s’il devait avoir un favori, il le jugerait avant tout sur la cuisine. Pourtant lorsqu’il me parle du seul candidat pour lequel il a une préférence, les raisons évoquées n’ont rien à voir avec la cuisine : « Bon y'a toujours ah tiens celui là il me plait bien… Tiens ah si on peut prendre l'exemple, celui qui est grand, qui a le crâne rasé et qui parle tout le temps… Norbert ? Voilà, Norbert. C'est un peu dérangeant parce qu'il parle trop, mais d'un autre côté il a de la franchise, alors … Voilà il aurait tendance à prendre le poids sur les autres, et c'est pas toujours évident, mais il a de la franchise, un petit peu trop affirmée ». D’autres téléspectateurs, comme Maryse, assument plus explicitement être avant tout séduits par le caractère des candidats : « Du coup dans ces cas c'est plus par rapport à la cuisine des candidats ou à leur personnalité ? Nan c'est vraiment au niveau de l'ambiance générale, c'est vraiment comment la soirée s'est passée. L'autre fois j'ai regardé une émission où le mec, nul en cuisine … Oui, le magicien ? Oh bah alors lui ! Ecoutez, je suis tombée sous le charme, complètement, j'ai accroché. Donc oui j'avais envie qu'il gagne, il m'a tellement fait rire. Alors que oui ce qu'il a fait à côté des autres c'était pas super mais bon. C'est pas ce que j'ai retenu ». Le témoignage de Maryse est clair : en regardant UDPP elle cherche avant tout à se divertir, or pour que l’émission soit divertissante il faut que les candidats le soient aussi, qu'ils la fassent rire par exemple. Un candidat très talentueux mais au caractère terne et effacé ne satisferait pas son envie de divertissement, elle s’intéresse donc 58
  • à la même chose que Philippe lorsqu’elle sent une préférence naître pour un participant en particulier : « ce que j’aime bien c’est la personne en elle-même, comment elle est ». Pour satisfaire cela, les émissions culinaires reprennent alors les recettes des émissions de téléréalité plus classiques : il faut trouver des personnes atypiques, charismatiques, drôles ou séduisantes, qui puissent permettre aux téléspectateurs de s’attacher, mais surtout de se divertir, quitte à parler des candidats en termes de « personnages » plutôt que de personnes. Mais les émissions culinaires n’utilisent pas qu’un casting très élaboré pour ce faire, elles s’arment aussi d’une autre force des émissions de télé-réalité « traditionnelles », la « séquence émotion », ou ce petit moment pendant lequel les téléspectateurs voient le candidat sous un nouveau jour, plus personnel, plus émouvant, et qui peut donc favoriser un attachement particulier. Mais là encore, les émissions de cuisine actuelles révèlent leur équilibre fragile. En effet, les téléspectateurs s’attachent à un candidat plus pour sa personnalité que pour son niveau culinaire, mais comme nous l’avons vu avec le témoignage de Pierrot, cela n’est pas forcément conscient et encore moins assumé. De ce fait, si la séquence émotion fait ses preuves de la même manière que dans les émissions de télé-réalité comme la Star Academy : « Donc ce n'est pas quelque chose qui va être à l'origine de ton attachement? Ah un peu parce que pour Norbert par exemple, il y a eu un parcours difficile, là avec sa mère, donc ça a un peu aidé parce qu'au début je l'aimais pas et voilà ça m'a un peu attendrie sur le personnage. » (Charlotte), elle ne doit pas prendre trop de place dans l’émission car les téléspectateurs ont tendance à la trouver inutile voire encombrante : « Fin c’est bon on a compris que son père il était dur, qu’il a eu une enfance difficile… » (Charlotte), « Il y a toujours la séquence émotion, on s’en passe » (Marc). Il arrive également parfois que les fidèles des émissions acceptent cette dimension, presque comme une fatalité relative au genre de programme qu’ils regardent. Ainsi Véronique reconnaît qu’il s’agit de télé-réalité, et les caractéristiques qu’on attribue souvent à ce genre d’émissions ressortent : accès à l’intimité des personnes, voyeurisme. Elle déplore certes un peu cet aspect des émissions mais admet qu’après tout c’est aussi ce qui fait leur succès : « on rentre un peu dans leur intimité, bon ça fait partie d’aujourd’hui, la tv réalité est un peu partout aujourd’hui, on filme tout, bon un peu hélas, ça a des petits côtés voyeuristes ». Et ce voyeurisme est parfois tout simplement accepté, comme le témoignage de Philippe en rend compte : « Le fait de les voir à l'intérieur ça m'intéresse, je m'inspire beaucoup des décors de chaque personne, je regarde un peu comment ils ont choisi d'être à l'aise chez eux, de se fabriquer un petit lit douillet, y’a pas 59
  • mal de bonnes idées. C'est en plus de la cuisine, de découvrir comment c'est chez les gens ». Ainsi certains téléspectateurs reconnaissent ces outils propres à la télé-réalité, dont le but est d’activer des mécanismes d’attachement et/ou d’identification. Mais également, en quelque sorte, d'aller vers la caricature en dessinant ce qui se rattache davantage à du surhumain (car la «séquence émotion» sert aussi à cela) - dans le sens d'un sur-jeu de ce qui fait l'homme - et crée, in fine, du divertissement. D’autres, la majorité, n’en sont pas conscients ou n’assument pas de se laisser séduire par les artifices de la télé-réalité, si souvent décriés, mais dont, l’efficacité n’est plus à démontrer. * Format et structure de diffusion « C’est représentatif du monde de la cuisine en fait, enfin j’espère ! » (Leïla) ; comme je l’ai expliqué précédemment, les émissions de télé-réalité ont une dimension documentaire, elles sont censées refléter une certaine réalité. Or Masterchef et Top Chef s’efforcent de refléter la réalité du métier de cuisinier : rigueur, pression, réactivité, les candidats de ces concours culinaires sont mis à rude épreuve dans le but de les confronter à la difficulté du métier qu’ils souhaitent pratiquer. Cette recherche de réalisme est particulièrement appréciée par les téléspectateurs interrogés. Marc, hôtelier restaurateur, aime par exemple retrouver son univers quotidien à l’écran et trouve celui-ci représenté avec beaucoup de réalisme. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’une épreuve ou une anecdote de l’émission le fasse immédiatement penser à son quotidien : « Top Chef je le défends parce que c’est vraiment professionnel, c’est des heures et des heures. Là normalement le samedi matin on ne travaille pas mais là on est en pleine mise en place parce qu’on a énormément de travail ». Il est très exigeant quant au respect des caractéristiques de son métier, et ne manque pas de remarquer lorsque ce n’est pas le cas : « Qu’est-ce que vous pensez des moments de l’émission où l’on appuie davantage sur le caractère des candidats, ou sur leur famille ? Par exemple l’autre jour à TC un proche est venu et ils devaient cuisiner pour lui… Ca ça m’énerve, ça ça me gonfle. Il y a toujours la séquence émotion, on s’en passe. C’est pas non plus l’autre bout du monde. Alors là c’est diffusé sur sept semaines mais c’est tourné en dix jours, faut arrêter on n’est pas effacé du monde. Ca c’est comme Koh Lanta, il y a un côté aventurier. Moi si la cuisine m’est venue par passion c’est grâce à mes grands-mères parce que je les voyais derrière leurs fourneaux, elles étaient 60
  • paysannes.[…] Fin voilà moi j’ai pas besoin qu’on m’écrive, je pense à ma grand-mère et voilà dès fois quand j’arrive pas à avancer quelque chose, voilà, elle est là, elle me guide, c’est mon étoile, et j’avance.. ». Certains téléspectateurs sont également amateurs de ce réalisme car ils s’intéressent de près au métier qui est présenté sur leurs écrans : rêve inachevé ou désir de reconversion professionnelle, ils découvrent par l’intermédiaire de ces émissions un métier de cœur avant tout, et peuvent alors se projeter, afin de savoir s’ils pourraient faire, eux aussi, partie de ce monde : « si j’ai envie d’en faire mon métier je me dis qu’il faut que je sois capable de réagir sur le tas avec les moyens qu’il y a, je crois que c’est plus un challenge à moimême » (Leïla). Les membres du jury – des chefs étoilés pour TC – participent également au respect de la réalité du métier, tel que les spectateurs se l’imaginent en tout cas : « J'aime bien ce côté autoritaire qui permet de mieux reconnaitre ses erreurs et d'avoir une critique positive, parce que quand même ce sont des grands chefs donc elles sont bonnes à prendre, même si c'est assez dur, assez sec. C'est tout à fait représentatif du métier en fait. » (Philippe). Les émissions de cuisine actuelles respectent donc ce devoir de réalisme censé incarner le genre auquel elles appartiennent, en allant cependant plus loin que les émissions de télé-réalité plus traditionnelles. En effet avec TC et MC, il ne s’agit pas tant de mimer la réalité du téléspectateur, mais davantage de mimer celle des professionnels de la cuisine, telle qu’elle est imaginée par ces téléspectateurs. TC et MC reprennent également les clefs du succès d’une émission telle que Nouvelle Star avec le format adopté. En effet, il s’agit d’émissions diffusées en première partie de soirée, une fois par semaine, pendant une longue période. Ce format permet de créer une attente, qui pousse les téléspectateurs à être au rendez-vous à une date précise, si bien que les candidats peuvent finir par faire partie intégrante de la vie des téléspectateurs, comme c’est le cas pour Charlotte : « les autres j’ai l’impression d’être avec eux toutes les semaines, j’ai l’impression que ça pourrait être mes potes. J’ai l’impression de les connaître un peu ». Ce suspense est accentué par le fait qu’un candidat quitte la concours chaque semaine, Fabrice le reconnaît « on veut toujours savoir qui gagne ». Maryse m’explique même qu’elle a suivi MC spécifiquement parce qu’elle s’est laissée séduire par ce suspense créée par le suivi des candidats sur une longue période et la compétition permanente qui faisait échouer un candidat. Ce format, qui permet de suivre les candidats sur une longue période (dix semaines pour être exacte), est assez caractéristique d’une émission de télé-réalité. Cela permet non seulement de créer un 61
  • suspense mais également un attachement aux participants. Ainsi Véronique explique qu’elle s’attache plus facilement aux personnes de TC ou MC que UDPP car ce sont des émissions qui s’inscrivent dans la durée, on peut donc voir évoluer les candidats au cours des semaines. De plus, le fait de suivre la personne sur un laps de temps relativement long permet également de voir émerger des traits de caractère qui, je l’ai démontré précédemment, sont l’élément principal permettant l’attachement du téléspectateur à un candidat : « Après dans MC et TC oui oui, même avec mes petites copines sur le forum on a nos petits chouchous, par le travail qu’ils réalisent, par leur audace, leur façon d’être, de s’exprimer, leur coup de gueule ou non » (Véronique). UDPP mise sur un autre format qui a su aussi faire ses preuves dans les émissions de télé-réalité : la quotidienne. Il s’agit donc d’une émission diffusée tous les jours de la semaine, aux alentours de 18h, et pour une durée d’environ une heure. On pouvait retrouver ce type d’épisodes quotidiens dans des émissions comme Loft Story ou Star academy, et c’est un format qui plait à nombre de téléspectateurs. En effet, cela correspond à un moment de détente recherché en fin d’après-midi, mais qui reste court et permet donc de ne pas trop empiéter sur les obligations familiales et/ou professionnelles (au contraire de TC et MC qui se terminent particulièrement tard) : « moi je regardais plus les petites émissions de la semaine. Oui donc c'est vraiment un format qui vous convient bien ? Oui faut que ce soit rapide, juste hop un nouveau truc à voir ça y est on passe à autre chose. » (Maryse). Ainsi les émissions culinaires peuvent sembler novatrices sur bien des angles, mais lorsqu’on s’y intéresse d’un peu plus près, et surtout lorsque l’on s’intéresse à la façon dont les téléspectateurs reçoivent et perçoivent ces rendez-vous télévisuels, on constate qu’ils sont en réalité séduits par bien des aspects classiques des émissions de télé-réalité existant depuis maintenant plus de dix ans. Des participants amateurs et/ou inconnus du grand public, une compétition, des mécanismes d’identification et d’attachement déclenchés par une mise en avant de candidats généralement charismatiques, et enfin un format permettant de fidéliser un public toujours plus nombreux. 1.2.2 La TV-réalité ; un genre en renouvellement permanent, à la conquête d’un nouveau public, ou à la reconquête d’un public lassé. *Sérieux et crédibilité de l’émission 62
  • Nous l'avons vu dans la sous-partie précédente, les émissions culinaires actuelles appartiennent au genre hybride qu'est la télé-réalité et reprennent nombre des éléments caractéristiques de programmes tels que la Star Academy, Nouvelle Star ou encore Loft Story. Pour autant, ces émissions, et en particulier Loft Story ont fait l'objet d'une levée de boucliers et ce dès le départ et par des individus venant de toutes parts : journalistes, politiques, professeurs, syndicalistes, psychiatres, etc41. De plus la télé-réalité a pu connaître une baisse de crédibilité. Tout d'abord suite aux révélations qui ont été faites par des personnes de la production, mettant au grand jour toute la construction, voire la manipulation à l'œuvre dans ces émissions 42. Mais les téléspectateurs ont pu également ne plus véritablement croire en l'enjeu de certains télé-crochets tels que la Star Academy, puisqu'au fil des années les apprentis chanteurs ne parvenaient plus à percer sur la scène musicale française (on se souvient notamment des cuisants échecs des albums de Magalie Vaé et Cyril Cinélu). Entre manipulations et construction des émissions, réalisme remis en cause, et piètre niveau des candidats, la télé-réalité a finalement pris une connotation péjorative, souffrant, comme la télévision en général selon Chambat et Eirenberg (1988), d'un déficit de légitimité. Cela a pu d'ailleurs transparaître dans le discours de certains téléspectateurs, comme le monde l'étude de E. Kredens (2006) qui analyse la réception télévisuelle des adolescents : «La télé-réalité en étant fortement décriée ne contribue pas à donner une image valorisante de ceux qui la regardent. Pour éviter de subir les affres du mépris, adopter un regard louvoyant permet de naviguer habilement entre des discours disqualifiants qu'il est de bon ton de tenir et des pratiques plus libérées et plus proches de ses goûts. Les jeunes ont intégré l'idée d'une faute culturelle et ressentent une pression. De l'ordre de l'invisible et pourtant du vécu elle s'exerce très fortement sur ceux qui la ressentent. Anaïs résume parfaitement cet état en expliquant : "Au bout d'un moment il y a une espèce d'opinion générale. Comme c'est pas bien il faut pas regarder et si tu regardes c'est que t'es taré ou malade ou que tu vas pas bien dans ta tête, ou que t'as rien d'autre à faire et que t'es un pauvre gars. Tu regardes la télé-réalité c'est que t'as pas d'amis". Se joue sans aucun doute un effet de légitimité 43 ». Bref, les téléspectateurs de ces émissions se sont bien souvent lassés – l'audience de ces émissions baissant de saison en saison (Annexe 2) – ayant même un peu honte d'avoir été comptés parmi les fidèles de Secret Story ou Popstar. D'un autre côté, nombre de ces personnes n'ont jamais voulu s'intéresser 41 Sergé Gabriel, Loft Story ou la télévision de la honte : la télé-réalité exposée aux rejets, Paris, L’Harmattan, 2008 42 Bartherotte Philippe, La tentation d’une île, Paris, Jacob-Duvernet, 2009 43 Kredens E., « La réception mosaïque de la télé-réalité », MEI, n°24-25, p.244-245 63
  • de plus près à ces émissions, soit par principe, compte tenu de leur mauvaise réputation, soit parce que les thèmes étaient trop éloignés de leurs centres d'intérêts, ou encore à cause du peu de légitimité qu'ils accordaient à ces programmes qu'ils considéraient comme du divertissement pur. Lorsque l'on s'intéresse au public des émissions de cuisine actuelles on constate que celui-ci est plutôt hétérogène : certains sont de fervents amateurs des divertissements en général et notamment des émissions de télé-réalité, d'autres le sont également mais se sont un peu lassés et ne croient plus guère à la promesse de changement de vie qui était initialement offert, d'autres encore ont toujours eu un certain dédain pour le Loft ou Star Academy. Il semble donc que le genre qu'est la télé-réalité, connu pour sa capacité à se renouveler constamment ait encore réussi son objectif en lançant ces émissions de cuisine 2.0 : conquérir un nouveau public ou reconquérir un public lassé. C'est un constat, les téléspectateurs des émissions culinaires leur donnent plus de crédit et de légitimité qu'aux émissions de télé-réalité traditionnelle. Je l'ai montré précédemment, Andréa trouve le casting plus crédible car véritablement basé sur les compétences des candidats, de ce fait: « je trouve que c’est plus intéressant qu’une émission de TV réalité de base. Ca laisse plus le choix, on est obligé d’être plus naturel car on est plus obligé de s’appuyer sur ses compétences réelles, on est moins dans la façade et le côté construit d’une image. » Le casting de Top Chef ou UDPP semble donc plus crédible, ou du moins la construction préalable ressort moins clairement : les candidats sont talentueux avant d'être beaux ou fougueux, ils paraissent également plus naturels, ne devant pas affronter des caméras à longueur de journée. Mais une autre raison ressort clairement dans les différents entretiens réalisés : la compétition qui oppose les candidats n'est pas seulement là pour mettre un tant soit peu de piment, elle semble beaucoup plus ardue et donne donc à l'émission un certain sérieux, une certaine crédibilité. Pour les téléspectateurs, l'intérêt d'une compétition autant exacerbée que dans MC ou TC est d'abord de voir des candidats qui se donnent réellement du mal, qui ont envie de réussir et parviendront ainsi à se surpasser, plutôt que de simplement passer à la télévision. Lara explique ainsi qu'elle aime particulièrement voir dans ces émissions des participants qui s'investissent pleinement, elle préfère d'ailleurs TC parmi tous les programmes culinaires actuels « parce que c'est des professionnels, qui ont déjà un parcours et puis qui en veulent, ils ont la niak, ils ont la compet' dans l'âme ». C'est également parce que cet aspect compétitif a perdu en substance dans UDPP qu'elle porte un regard beaucoup plus critique sur cette émission : « puis on voit aussi des 64
  • personnes moins intéressantes, qui sont là pour gagner les 1000€, passer à la tv, font beaucoup d'esbrouffe et même qui cassent le jeu en mettant des mauvaises notes pour assurer leur victoire ». Pour Lara, les candidats de UDPP ne sont en compétition que pour le côté jeu télévisé et la somme d'argent à la clef, alors que la compétition proposée par MC et encore plus particulièrement par TC est beaucoup plus professionnelle et a pour but un changement de vie, si bien que les candidats chercheront d'abord à se surpasser et à être créatif plutôt qu'à se distinguer de par leur caractère ou leur physique par exemple. Leïla confirme cet intérêt : « Au niveau de la compétition, ils se décarcassent, je pense que c'est ce qui nous attire et nous retient ». La compétition professionnelle proposée par les émissions culinaires telles que TC ou MC pousse donc les candidats à aller au-delà de leurs limites, ce qui est une véritable plus-value pour les téléspectateurs qui vont alors voir une cuisine de haut niveau et qui vont être stupéfaits par la créativité des candidats. Mais Leïla explique également que cette compétition de haut niveau est d'autant plus accentuée que le jury est à la hauteur de l'enjeu : « par exemple pour d'autres jeux, genre danse ou autre je vais être moins assidue parce que le jury qui est en face je le trouve moins pro quoi, et là c'est des gens qui sortent d'écoles, c'est pas n'importe qui, j'ai vraiment beaucoup beaucoup de respect pour eux. Ca donne une légitimité à l'émission ». Il s'agit de chefs étoilés, souvent connus du public pour avoir par exemple été nommés « Meilleur ouvrier de France » ; de ce fait leur décision finale, qui mène à l'élimination d'un candidat, semble indiscutable et non pas due à des supposées préférences qui apparaissent comme un peu trop appuyées par la production tel que cela pouvait être ressenti dans d'autres émissions de télé-réalité : « Mais les autres c'est vraiment des chefs reconnus donc tu te dis que s'ils goûtent un plat c'est que ça doit être ça » (Charlotte). De plus, ce ne sont pas seulement des chefs médiatisés, ils sont aussi particulièrement reconnus et respectés dans le milieu professionnel, comme Marc – hôtelier restaurateur – en témoigne : « je les connaissais avant, à travers les magazines, des livres ultraprofessionnels, en école on en entend parler ». Ils ne sont pas forcément aussi charismatiques que d'autres émissions de télé-réalité. Les coups de gueule, disputes, ou bons mots sont sans doute plus rares que ceux d'un André Manoukian ou d'une Marianne James : « y’a des exigences qui sont pas pareilles que la tv réalité. Notamment au niveau des chefs, ils sont peut-être plus sérieux » (Philipe), mais ce sérieux renforce leur légitimité et donne encore davantage de crédit à cette émission qui n'est alors, aux yeux des téléspectateurs (et particulièrement aux habitués des émissions de télé-réalité 65
  • traditionnelles), plus seulement un programme de télé-réalité mais une compétition culinaire d'envergure professionnelle. Les émissions culinaires actuelles se démarquent ensuite par leur objet : la cuisine. Jusqu'alors les émissions de télé-réalité avaient plutôt ciblé des publics intéressés par le domaine artistique : apprentis danseurs ou chanteurs ont fait le succès de Star Academy ou Popstar. Elles ont aussi évidemment recherché simplement la représentation de monsieur-tout-le-monde avec des programmes tels que Loft Story ou Secret Story. Enfin elles ont tenté de séduire un public ayant envie de dépaysement et d'aventure, ne serait-ce que virtuellement, à travers des soirées consacrées à Koh Lanta ou Pékin express. Mais les amateurs de cuisine devaient se satisfaire de documentaires purs parfois un peu ternes, souvent diffusés le midi ou en pleine journée. Avec TC ou UDPP, les émissions de cuisine se transforment et les émissions de télé-réalité trouvent un nouveau souffle. Tout d’abord, la cuisine étant au centre des émissions, elles ont su attirer un public qui n'avait jusque-là montré que peu d’intérêt aux émissions de télé-réalité traditionnelles. Marc par exemple m’explique qu’il n’est pas amateur des émissions comme Koh Lanta ou Secret story, car ces programmes sont pour lui dominés par les trucages et les stratégies parfois malsaines entre les candidats, mais que « comme c’était une émission de cuisine j’ai regardé ». Il le dit donc clairement, « Je pense que ce serait sur autre chose ça m’intéresserait pas, c’est vraiment pour le côté cuisine, voir les assiettes qui sortent, voir leur évolution dans la cuisine ». A travers le succès de TC, MC ou UDPP, les émissions de télé-réalité confirment donc leur facilité à toujours se renouveler – et ce grâce aux professionnels qui travaillent à cela et qui font des études poussées pour y parvenir. Et c’est d’ailleurs là quelque chose qui séduit particulièrement les téléspectateurs, notamment les habitués des programmes de ce genre. Certains regardent en effet avant tout par curiosité pour un nouveau concept ou un nouveau thème, comme c’est le cas de Philippe : « J’ai regardé les émissions de TV réalité, j’aime bien la nouveauté des concepts, les nouvelles émissions ». Pour ce téléspectateur, ces programmes culinaires permettent de passer à autre chose après le Loft ou Nouvelle star, et la cuisine intègre en elle-même cette possibilité de renouvellement permanent qui lui plait tant : « Je pense que c’est un peu un renouvellement parce que la TV réalité au bout d’un moment quand on connait le concept c’est plus intéressant. Alors que la cuisine c’est toujours nouveau, y'a toujours des nouvelles personnes, des nouveaux objectifs, des nouvelles façons de faire ». 66
  • Le fait de mettre la cuisine au centre des émissions présente un nouvel atout : cela permet de créer une réelle interactivité. En effet, si dans Star Academy les téléspectateurs pouvaient voter, ils ne se projetaient pas véritablement dans l’émission, tous n’ayant pas forcément un joli brin de voix, ou n’aimant pas spécialement se déhancher sur une musique entraînante. Nombre de téléspectateurs des programmes culinaires actuels aiment cuisiner, même si ce n’est qu’à un petit niveau, ou ils sont au moins gourmets et peuvent donc facilement s’imaginer goûter le plat ; bref dans tous les cas ils peuvent se projeter plus facilement dans ces émissions. TC ou UDPP réussissent donc à approfondir cet aspect qui est permis par le genre de la télé-réalité, comme l’explique Esquenazi-Nel (p70) : « D’un côté, individu ou groupe, le téléspectateur a le visage du profane, et favorise les phénomènes d’identification ; de l’autre il est le héros sortant de l’ordinaire, libérant les mécanismes de projection à l’œuvre dans la fiction 44». Dans les émissions culinaires actuelles, le téléspectateur n'a justement plus le visage du profane et peut plus facilement devenir ce héros, un héros derrière ses fourneaux. A travers les entretiens réalisés, on dénote plusieurs types de projections. Tout d’abord, le témoignage de Pierrot montre qu’il arrive à se mettre à la place des candidats, et ce notamment compte tenu de la difficulté des épreuves proposées : « c’est un truc, ben c’est remarquable, t’as 3h t’as la pression et tu vas inventer quelque chose, créer une recette, inventer une présentation, ça ça me plait ». Cette prise de conscience de la difficulté des épreuves renforce l’admiration que Pierrot nourrit envers les candidats. Beaucoup de téléspectateurs ajoutent une certaine interactivité à l’émission car ils se lancent eux-mêmes les défis imposés aux candidats. Pour un professionnel comme Marc cela peut sembler évident, face à une épreuve « je me dis ‘mais putin comment je peux faire ?’ ! ». Mais cela est aussi vrai pour des téléspectateurs qui ne sont pas du métier, comme par exemple Philippe qui m’explique que « Oui quand il y a des épreuves je participe au jeu aussi, j’essaie de répondre de mon côté, de voir mes connaissances dans ce domaine ». Ils parviennent donc à se projeter en tant que «héros sortant de l'ordinaire 45 », candidat le temps d'une épreuve qu'ils pensent généralement être capable maîtriser. Enfin, les gourmets qui regardent ces émissions ne peuvent s’empêcher de s’imaginer goûter aux délices que les candidats mijotent sur leur écran : « plusieurs fois je me suis dit ‘putin j’aimerais trop goûter !’ » (Charlotte). 44 45 Esquenazi Jean-Pierre, op. cit., p.70 Esquenazi Jean-Pierre, op. cit., p.70 67
  • La cuisine fait partie intégrante de la vie de chacun des téléspectateurs, qu’il en soit passionné, que ce soit seulement un moyen de se sustenter, ou que ce soit avant tout une source de plaisir gustatif. De ce fait, ils disposent d’un éventail de projection et d’interactivité plus grand que dans les émissions de télé-réalité traditionnelles. Si bien que leur intérêt et leur fidélité à l’émission s’en trouve renforcée. Si les téléspectateurs peuvent se projeter dans MC ou UDPP afin par exemple de tester leur inventivité ou leurs connaissances culinaires, de s’imaginer dans les conditions de l’épreuve ou à la place du jury en goûtant les plats des candidats, ils peuvent également se projeter dans leur quotidien à eux, par exemple en notant une recette vue dans l’émission afin de la tester lors de leur prochain repas entre amis. Nous l’avons vu, les émissions de cuisine ont une forte dimension pédagogique, un côté sérieux, renforcé par la compétition ardue entre des candidats voulant réellement se surpasser, et un jury donnant une grande légitimité au choix final. Pour Leïla, cela s’avère être une véritable plus-value pour ces émissions, et c’est notamment grâce à cela qu’elle les regarde de façon plus assidue que d’autres programmes de télé-réalité plus traditionnels : « c’est plus pédagogique. Je vais pas regarder les autres exprès en fait, contrairement aux émissions de cuisine. J’aime pas les longueurs, le blabla, le m’as-tu-vu. Ca fait pas pro quoi. C’est pour ça que je préfère les émissions où y'a des gens sérieux, où les gens s’amusent pas ». Ce niveau et ce sérieux des candidats est d’ailleurs également important pour les téléspectateurs qui regardent avant tout pour voir de belles réalisations culinaires. Grâce à ce nouveau thème de prédilection, la cuisine, TC ou UDPP semblent donc réussir à pallier au « déficit de légitimité » (Chambat et Ehrenberg 1988) des anciennes émissions de télé- réalité. Boullier (1991) reprend cette expression, en expliquant que l’une des difficultés lorsque l’on travaille sur la réception de la télévision est que celle-ci souffre d’un déficit de légitimité et que de ce fait les individus ne vont pas forcément en parler ouvertement (et il explique alors que ce discrédit peut être subi mais nié, détourné, reconnu mais repoussé, ou complètement reconnu). Ce déficit de légitimité traduit le fait que les individus ont tendance à s'exclure du public de la télévision, et ce car ils ressentent un sentiment de honte à regarder ce média qui a été, et est toujours, tant critiqué, et manque incontestablement de légitimité culturelle. Il ne fait pas partie de la culture dans le sens noble du terme, au contraire par exemple du théâtre ou du cinéma, si bien que les téléspectateurs vont avoir tendance à instaurer une distance dans leurs discours entre eux et 68
  • la télévision. Or il est intéressant de voir que dans les entretiens, cela s’applique en effet lorsque j’interroge les téléspectateurs sur les anciennes émissions de télé-réalité, et plus du tout lorsque l’on aborde les émissions culinaires actuelles. Maryse m’explique par exemple que les émissions de télé-réalité, telle que Secret Story qu’elle regardait avant, lui procuraient un certain sentiment de honte : « je me disais ‘mon dieu t’as trente ans et tu regardes ça’ », alors que lorsque je lui demande si elle assume de regarder UDPP, elle me répond vivement « ah totalement, j’assume et puis j’aime bien, ça me plait vraiment quoi », et elle n'hésite pas à en parler avec ses collègues ou ses amis. Dans l'étude de E. Kerden sur la réception télévisuelle des adolescents, celle-ci montre que beaucoup des jeunes gens interrogés disent ne pas faire des diffusions des émissions de télé-réalité une de leurs priorités : «Lorsqu'ils effectuent une hiérarchisation de leurs priorités, cette dernière est souvent défavorable à la télé-réalité. Il n'existe pas dans l'échantillon de téléspectateur "fan" qui suit avec passion une émission. Dans les questionnaires, on constate qu'il n'y a pas d'assiduité majeure et qu'un épisode manqué n'entraîne pas de frustration. Par ailleurs, force est de constater que personne ne se livre à ce sacrifice pour la télé-réalité : entre une sortie avec des amis et une soirée télé-réalité le choix s'oriente spontanément et sans regret sur la première option 46 ». Là encore j'ai pu constater que les émissions culinaires actuelles étaient allées plus loin que la télé-réalité traditionnelle puisque certains téléspectateurs interrogés ont exprimé une véritable passion pour TC ou UDPP, comme c'est le cas pour Charlotte : « C'est devenu un peu une sorte de rituel j'ai l'impression ? Ah oui oui complètement, j'en rate aucune, si on me proposait de sortir je crois que je proposerais un autre jour pour que je puisse regarder TC ». Non seulement des téléspectateurs tels que Maryse expriment assumer parfaitement leur intérêt pour les émissions culinaires actuelles, alors même qu'ils ressentaient une certaine honte à compter parmi les fidèles de Secret Story par exemple, mais ils assument également parfaitement de faire de TC ou UDPP une priorité, comme c'est le cas pour Charlotte. Les émissions culinaires actuelles semblent donc amener une nouvelle légitimité à un genre qui était un peu en perdition, et ce grâce à un nouveau thème, la cuisine : « Ptet que les émissions de cuisine ont remplacé ça parce que c’est un peu le même type d’émission sauf que y'a la cuisine en plus » (Charlotte). Cela permet aux téléspectateurs d’apprendre, d’interagir, de se projeter, d’être étonnés par des candidats talentueux avant d’être beaux ou charismatiques, et d’avoir davantage confiance en un résultat qui découle du choix d’un jury véritablement professionnel. En un sens, les téléspectateurs voient donc 46 Kredens E., « La réception mosaïque de la télé-réalité », MEI, n°24-25, p.244 69
  • en TC par exemple, un dépassement des émissions de télé-réalité classiques, un renouveau, grâce au fait « que ce soit pas trop cours de cuisine mais que ce soit pas trop une émission type Secret Story où il y en a un qui s’en va toutes les semaines… C’est ça mais comme c’est sur la cuisine ça passe mieux » (Charlotte). * Un dépassement réussi ? Les émissions culinaires actuelles semblent donc avoir redonné un nouveau souffle au genre de la télé-réalité qui souffrait d’un grand déficit de légitimité, en proposant un modèle où l’équilibre entre divertissement et documentaire était plus juste, un thème qui a su attirer un nouveau public, et une crédibilité à l’émission grâce à des candidats sérieux et un jury professionnel. Bref les téléspectateurs peuvent regarder cette émission en toute tranquillité et sans sentiment de culpabilité car ils la trouvent légitime. Légitime certes mais MC ou UDPP ont-elles vraiment parfaitement su combler les téléspectateurs déçus ou critiques des émissions de télé-réalité traditionnelles ? J’ai remarqué précédemment que le modèle hybride sur lequel ces programmes culinaires reposaient était un modèle fragile. En effet il est particulièrement apprécié des téléspectateurs et ceux-ci sont donc très critiques dès lors que l’on tombe par exemple trop dans le divertissement. Il existe également des limites quant à ce dépassement des émissions de télé-réalité traditionnelles. Tout d’abord, les programmes et en particulier TC et MC sont parfois jugés « trop sérieux ». Les téléspectateurs souffrent pour les candidats, s’ennuient devant les délibérations d’un jury trop terne, bref ne retrouvent pas le divertissement attendu. Daniel explique assez clairement cette limite. Il compare par exemple le jury de TC avec celui d’une émission comme Nouvelle Star qu’il appréciait particulièrement, en le trouvant trop « soft ». De plus, au contraire de beaucoup de téléspectateurs, il ne trouve pas crédible le jugement des chefs du jury de TC, car on ne voit pas véritablement de délibération entre eux, ils semblent toujours se mettre d’accord rapidement, sans grande discussion, et leur choix est parfois difficilement compréhensible : « Quand les chefs éliminent pff des fois les raisons sont quand même assez vaseuses. Je vous dis à la finale quand on voit qu’ils sont tous partagés et qu’au final ils votent tous contre, tu te dis mais comment ils sont passés de l’un à l’autre mais bon. Ya aucune explication sur le fait qu’ils soient passés de l’un à l’autre, c’est abracadabra. Vous voyez quand on parlait d’émission de TV réalité comme 70
  • NS par exemple, et ben ils essayaient de se convaincre les uns les autres, donc tu les voyais plus discuter, quand ils aimaient bien un truc ils essayaient de se justifier. Tandis que là, je vous dis le résultat est complétement différent de ce qu’ils disent. ». Enfin, Daniel émet une autre préférence pour les émissions de télé-réalité musicales car il avait alors l’impression de davantage voir les candidats pratiquer ce pour quoi ils ont été sélectionnés et donc être plus à même d’avoir un favori, d’émettre un jugement sur leur performance, ou tout simplement de réellement pouvoir s’y intéresser : « Alors qu’au moins quand ils chantent ben t’as la voix, après tu aimes Nolwenn ou tu l’aimes pas mais au moins on les entend. Dis que là tu vois rien, tu les vois courir machin… ». Toujours en lien avec les performances des candidats, les téléspectateurs trouvent parfois que les participants sont trop ou pas assez amateurs. L’identification est alors plus difficile, et la surprise d’un candidat talentueux est moins présente, ce qui pour Daniel par exemple, donne moins d’attrait à une émission comme TC, au contraire d’une émission de télé-réalité musicale telle que The Voice notamment : « Mais ils chantaient vraiment bien, là la différence c’est que t’as envie d’écouter parce qu’ils étaient bons quoi. (…) TC c’est le côté professionnel qui me gonfle, les affrontements entre les professionnels ». D'un autre côté, comme je l'ai montré précédemment, le niveau sur le déclin des candidats de UDPP a tendance à décevoir les fidèles des émissions qui souhaitent avant tout apprendre et voir de jolies réalisations culinaires. La dimension culinaire que Lara ou Véronique apprécient en premier lieu dans ces émissions semble disparaître peu à peu ; de la même manière qu’au fil des saisons, les candidats de Star Academy par exemple ne semblaient guère plus là que pour « passer à la TV », plutôt que pour donner le meilleur d’eux-mêmes, surprendre et faire rêver les téléspectateurs par leur talent et leurs progrès. De prime abord donc, il semble que TC, UDPP et MC aient repris nombre de caractéristiques des émissions de télé-réalité traditionnelles et que cela ait participé à leur succès. Néanmoins la réussite n'aurait sans doute pas été telle si les émissions culinaires ne s'étaient contentées que d'un vulgaire plagiat transposé à la cuisine. Elles ont su dépasser le Loft ou la Star Academy en redonnant à la télé-réalité la légitimité qui lui faisait défaut. Néanmoins, certains aspects ou certaines évolutions des émissions culinaires actuelles viennent décevoir les téléspectateurs, tel que ce fut le cas pour nombre d’émissions de téléréalité il y a quelques années. De la même façon que ces programmes doivent veiller à conserver l’équilibre sur lequel ils reposent, ils doivent donc également s’assurer de ne pas retomber dans les mêmes travers que les émissions de télé-réalité passées, notamment 71
  • musicales (candidats médiocres, aspect parfois burlesque de l’émission), et garder la crédibilité qu’ils ont réussi à acquérir (notamment en veillant à ce que les choix du jury semblent toujours légitimes, et que les téléspectateurs puissent apprendre quelque chose en regardant l’émission). Car si les téléspectateurs apprécient ce modèle hybride et lui ont donné une nouvelle légitimité, ils sont également particulièrement exigeants envers celuici. 1.3 Le côté « cousu de fils blancs » d’une émission de télé-réalité Le Grignou dénote différents registres de critiques : la « critique sémantique » (liée au sens du message), la « critique syntaxique » (liée aux dispositifs de l’émission), et enfin la « critique pragmatique » (liée à la représentation du public) 47. Dans cette sous-partie je m’intéresse tout particulièrement à la seconde critique, la critique syntaxique. En effet les téléspectateurs sont souvent enthousiastes lorsqu’ils parlent des émissions de cuisine actuelles, et ils s’incluent fréquemment dans le public de l’émission. Pourtant, leur discours change lorsqu’on s’intéresse plus précisément à la construction de l’émission, au montage, à la trame et aux objectifs de production qui se cachent derrière. Si bien que si les téléspectateurs ont été séduits par ces programmes qui, sous bien des angles, ont semblé dépasser les émissions de télé-réalité traditionnelles, ils ne sont pour autant pas dupes de ce « côté TV » savamment étudié, et formulent à travers leurs critiques syntaxiques une caractéristique du genre de la télé-réalité : la réalité représentée sur les écrans doit avant tout servir des objectifs de production et donc bien souvent des objectifs d’audience. 1.3.1 De prime abord, des téléspectateurs peu critiques, peu conscients de la construction préalable de l’émission Ce côté cousu de fils blanc ne s’impose pas toujours dans les entretiens, et on peut constater que les visions des téléspectateurs diffèrent d'un programme à l'autre ou d'une personne interrogée à une autre. En effet certains téléspectateurs voient en leur émission favorite un respect fidèle de la réalité, que ce soit du métier de cuisinier professionnel, ou du quotidien de cuisiniers amateurs se lançant dans la réalisation d’un repas. Maryse est par exemple une 47 Le Grignou Brigitte, op. cit., p.100 72
  • inconditionnelle du DPP, alors qu’elle suit avec moins de plaisir MC et TC, de ce fait sa vision des émissions et surtout de l’écriture préalable de celles-ci varie en fonction du programme. Elle émet quelques doutes quant à la sincérité de MC, alors qu’elle a une vision beaucoup douce de UDPP : « Pour vous le côté 'je veux faire de l'audience' ressort un peu moins dans UDPP ? Enfin vous le ressentez comme ça en tout cas ? Peut être ben… Je le vois moins, je le ressens moins. Parce que c'est vrai que les candidats sont tous différents les uns des autres mais t'as des gens très simples. Moi je veux dire, t'as du farfelu, au timide, il y a quand même un panel de gens très différents. ». Pour elle donc, cette variété de personnalités dans les quotidiennes est une preuve de sincérité du casting, puisque celui-ci est alors représentatif d’une large variété de caractères, dans lesquels chaque téléspectateur peut ainsi se retrouver. Elle a, de ce fait, véritablement l’impression de voir des gens comme elle, notamment pourvus d’une grande simplicité ; bref le "monsieur-tout-le-monde" par excellence. Elle est un peu plus critique lorsqu’elle parle de MC (« Vous voyez je suis pas sûre à 100% de la sincérité du truc quoi »). Pour autant, elle a tout de même suivi toute la dernière saison, mais elle explique cela en invoquant la faute à d’autres, ou justement à la façon dont l’émission est construite et qui permet ainsi de capter l’attention du téléspectateur, presque malgré lui : « Mon mari est très MC. Il va plus préférer cette émission, du coup il regarde donc j'ai voulu voir ce que c'est. Et puis c'est vrai que quand on regarde on accroche forcément et puis on a envie de savoir qui va gagner et c'est pour ça que j'ai suivi, je me suis fait piéger quoi ! (rires) ». Ce discours visà-vis de MC rappelle donc ce que Boullier a intitulé « le tout télé ou le plaisir de la défaite48 ». Les téléspectateurs sont conscients qu’ils regardent un programme qu’ils trouvent eux-mêmes critiquable mais ils n’en sont, en quelque sorte, pas responsables : un proche était devant le poste de télévision, si bien qu’ils se sont joint à lui pour regarder également (presque pour l’accompagner). Ou bien, comme dans le cas de Maryse, c’est l’émission qui est faite de telle manière qu’on ne peut pas véritablement s’empêcher de suivre. Chez Boullier (2004), ce téléspectateur « tout télé » est également caractérisé par une difficulté à avoir une vision critique, c’est là encore ce qu’on peut retrouver chez Maryse lorsqu’elle parle d'UDPP. On peut noter un autre point important dans ce manque de distance critique. Il semble en effet que les émissions culinaires actuelles diffèrent des émissions de télé-réalité plus classiques avec un spectacularisation de l'amitié. En effet si l'on prend l'exemple de Loft Story, on remarque que l'on voyait les lofteurs blaguer, s'amouracher, ou encore se 48 Boullier Dominique, op. cit., p.119 73
  • disputer, en direct, sans commentaires. Dans le cas de TC ou MC on a au contraire une voix off, des ralentis, des montages, une musique qui sous-tend le drame et le nourrit aussi. Il y a donc de nombreuses ficelles qui font jouer l'ascenseur émotionnel. A croire que les téléspectateurs ne recherchent alors que les apparences, qu'elles leur suffisent, et que ce qui détend finalement dans l'émission, c'est que tout est parfaitement simple, organisé, pasteurisé : on sait qu'on aura notre quota de cuisine, de larme et de suspense. Quelle place pour la réalité alors, quand elle est programmée jusque dans ses interstices les plus … menus ! Des différences entre les émissions mais également entre les visions des différents téléspectateurs sur un même programme. Prenons l’exemple de TC. Nous verrons notamment dans la sous-partie suivante que Daniel fait partie des téléspectateurs les plus critiques sur cette émission, il souligne par exemple que le fait de ne pas voir dans le détail la réalisation des recettes reflète bien le montage de l’émission, les choix de production qui sont faits préalablement. Pour Marc au contraire, c’est propre au secret professionnel : « malgré qu’il y ait des séquences qui soient coupées car on ne peut pas tout faire voir. Et c’est bien parce que ça reste vraiment secret professionnel quelque part » on est donc là encore dans le respect fidèle de la réalité du métier, et en l’occurrence de son quotidien puisqu’il est lui-même hôtelier restaurateur. Cette différence d’interprétation n’est pas sans rappeler le fait que, comme Dayan (1992) le souligne, le récepteur est actif et qu’il possède donc une large marge d’interprétation, qui peut être à l’origine de deux visions très différentes d’un trait caractéristique d’une même émission. 1.3.2 Construction et montage Il arrive parfois que le téléspectateur adopte une vision plus critique de l’émissions et qu’il « se méfie doublement de l’image de tous. Non seulement cette image lui paraît suspecte, construite et éventuellement manipulée par d’autres, mais, plus fondamentalement, il n’entre que précautionneusement dans ce tous qu’on lui propose 49» *Des candidats qui ne sont pas choisis au hasard Les téléspectateurs ne sont pas tous du même avis que Maryse qui voit en les candidats de UDPP, tous différents les uns des autres, une sélection presque naturelle. Les émissions culinaires actuelles restent des émissions de télévision, qui font donc l’objet 49 Proulx Serge, op. cit., p.170 74
  • d’un script parfaitement écrit, et d’un casting rondement mené. Les téléspectateurs s’en rendent parfois compte et cela peut nuire à leur plaisir, comme cet extrait d’entretien de Leïla en témoigne : « ils choisissent beaucoup de gens atypiques et ça nous ressemble pas, ça ressemble pas aux gens de tous les jours, ils ont tous un truc bizarre alors on se dit ‘estce que c’est nous, est-ce que c’est eux’, et en fait je me sentais pas proche d’eux ». Ainsi, à force de chercher à avoir des candidats très différents les uns des autres et d’une semaine à l’autre, les producteurs semblent tomber dans un casting qui se focalise sur des personnes atypiques dans lesquelles, in fine, les téléspectateurs ne se retrouvent plus. Ce témoignage montre d’ailleurs un changement de discours. Leïla a souvent utilisé le « on », s’incluant ainsi dans le public de l’émission, plus ou moins élargi puisqu’elle parlait souvent au nom de ses sœurs avec qui elle a commencé à regarder. Mais lorsqu’il s’agit d’avoir une dimension critique, elle désigne la production d’un « ils » qui traduit toute la distance entre elle et l'autre côté de l’écran, mais également une certaine méfiance et un certain réalisme sur la construction préalable de l’émission. * Un attachement aux candidats créé par la construction de l’émission La majorité des téléspectateurs a souvent justifié son goût prononcé pour les émissions culinaires actuelles pour le thème central de celles-ci, la cuisine. Il semblait alors logique qu’ils s’attachent et soutiennent plus particulièrement un candidat en fonction de ses compétences culinaires, de la beauté des assiettes qu’il présentait, ou de l’originalité des associations de saveurs qu’il tentait, et lorsque je leur posais directement la question les téléspectateurs m’ont en effet répondu cela. Pour autant, comme je l’ai montré précédemment, les fidèles des émissions citaient bien souvent les mêmes candidats parmi leurs favoris, des candidats très charismatiques, ayant davantage un caractère fort qu’une cuisine exceptionnelle. Pour certains enquêtés, le montage agit en toute discrétion, mais plusieurs téléspectateurs interrogés ont rapidement détecté les rouages de l’émission, qu’ils ont de plus souvent liés aux caractéristiques habituelles de la télé-réalité. Daniel, qui a une vision très critique de TC, avoue malgré tout avoir des préférences pour un candidat ou pour un autre, mais il en est convaincu, cela n’est dû qu’à un montage parfaitement calculé : « comme c’est de la TV réalité bien faite, on vous en fait toujours apparaître un plus sympathique, donc oui, si, c’est obligé d’en avoir un préféré à un autre ». Et Fabrice de confirmer cette impression : « Mais ils nous poussent un peu à avoir des préférences. Quand on regarde l'émission elle est faite de telle manière, on est obligé d'avoir une préférence pour telle ou telle personne ». Dans ces deux témoignages on 75
  • retrouve donc la caractérisation des producteurs par le « ils » qui traduit une certaine distance critique, mais également le lien qui est fait entre montage et émission de téléréalité. Cela confirme bien que les programmes culinaires actuels sont fidèles au genre auquel ils appartiennent, la télé-réalité. *Des téléspectateurs parfois conscients du montage Wolton caractérise l’image télévisée par un principe d’égalité et de confiance : « le public fait confiance à la télévision et à ceux qui la font, les créditant de la volonté de présenter ce qu’il a de plus intéressant et de plus important 50». Cela s’est avéré plutôt contestable dans les entretiens que j’ai menés. Daniel ne regarde finalement pas très souvent TC – du moins pas entièrement – car pour lui le côté téléréalité est bien trop accentué. Ce qu’il entend par le terme « télé-réalité » est cependant assez différent de ce qu’on a pu constater dans les autres entretiens. Il ne s’agit pas tant d’un quelconque voyeurisme ou d’un accès l’intimité des personnes mais plutôt d’un montage, d’un fait d’avance. De ce fait, il n’arrive pas à accrocher à l’émission et encore moins à s’identifier, tout simplement car il s’agit pour lui d’une fausse réalité où « les images sont triées sur le volet », et qui produit donc une émission peu crédible : « je crois même plus tellement à la sincérité du truc […] c’est vraiment de la manip, je sens vraiment la manipulation ». De plus, pour Daniel, ce montage n’est pas du tout en faveur du téléspectateur puisqu’au contraire il le prive de ce qui aurait pu être le plus intéressant. En effet à cause de cela il a l’impression de ne pas vraiment suivre les candidats, de ne rien voir de la préparation culinaire. De même, il aimerait voir des jurés défendant leur candidat préféré, justifiant leur position mais il n’en est rien car tout est coupé au montage : « Ya aucune explication sur le fait qu’ils soient passé de l’un à l’autre, c’est abracadabra ». On pourrait penser qu’après tout, Daniel est un téléspectateur bien difficile et peu représentatif, mais il n’est pourtant pas le seul à ressentir cet aspect cousu de fils blancs des émissions. Marc par exemple perçoit très bien le côté construit de l’émission TC lors des petits portraits réalisés sur les candidats, qui s’apparentent également à la séquence émotion qui, pour lui, est très caractéristique des émissions de télé-réalité : « c’est complètement exagéré, c’est médiatique. C’est l’audience. C’est ça qui m’énerve, c’est faire du fric et de l’audience ». La critique est donc ici véhémente puisqu’à travers ce 50 Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011, p.70 76
  • montage on trouve le reflet de la réalité économique d’une émission de télévision ; ce qu’il n’apprécie pas de voir dans un programme qu’il respecte beaucoup, et qui, sous d’autres aspects, est très fidèle à la réalité de son métier. En quelque sorte, il semble que ces passages presque trop construits de l’émission viennent mettre en péril toute la légitimité de l’émission et donc la légitimité des téléspectateurs à la regarder. A travers ces mises en scène on retombe dans la télé-réalité sous son aspect le plus critiqué, et c’est donc là quelque chose qui dérange particulièrement les téléspectateurs qui ont été attiré par cette émission avant tout pour la dimension culinaire, et qui ne sont pas des amateurs des émissions de télé-réalité classiques. Cette réalité économique, Andréa en est également consciente : « c’est pour rentabiliser les dépenses de l’émission », « faut donner un attrait spécial au téléspectateur ». On peut d’ailleurs remarquer qu’en ces moments, Andréa se place du côté des producteurs, et ne s’intègre plus aux téléspectateurs puisqu’elle explique que la construction de l’émission a pour but de donner un attrait au téléspectateur alors même qu’elle ne l’apprécie pas spécifiquement. *Le « côté TV » ou « côté show » Pour beaucoup de téléspectateurs, ce montage est dû au fait qu’il s’agit d’une émission de télévision et qu’elle est donc presque obligée d’inclure une dimension « spectaculaire » qui est souvent liée à ce que les personnes interrogées appellent le « côté TV » et, in fine, à des impératifs économiques de production. Lara, qui s’est inconsciemment laissée guider par le montage quant à ses préférences parmi les candidats, est en effet consciente que l’émission est retouchée de manière à ce qu’on ne voit que certaines choses : « on voit pas tout », et que l’on se rapproche davantage d’un show que d’un parfait reflet de la réalité : « qu’ils sont mis dans des situations parfois qui pourraient être évitées, c’est de la télé-réalité pure hein ». Véronique souligne également cet aspect finalement assez terre-à-terre de la production audiovisuelle qui influence nécessairement la forme de l’émission : « Bon après y'a des choses un peu tirées par les cheveux, bon après c'est un show hein, il faut faire de l'ambiance, de l'audimat, il faut créer un buzz comme on dit aujourd’hui. Donc tout ça c'est parfaitement cuisiné aux petits oignons pour que l'émission attire du monde ». Cette remarque est intéressante car il semble alors que Véronique sous-entende par là qu’elle n’est pas dupe, qu’elle imagine parfaitement bien les impératifs de la production et que cela est finalement aussi caractéristique d’une émission de télé-réalité. 77
  • Les présentateurs des émissions telles que TC et MC sont également représentatifs de ce « côté TV » que les téléspectateurs soulignent et parfois regrettent. Ainsi pour Maryse et Arthur cela ne sert qu’à « accrocher le téléspectateur ». Au final l’émission paraît alors beaucoup plus construite, on instaure une certaine distance avec le téléspectateur qu’on ne retrouve pas par exemple dans UDPP. Les discours sont particulièrement intéressants à observer sur cette question, car riches en paradoxes. Ainsi les personnes interrogées semblent toutes attribuer aux caractéristiques de l’émission qu’elles n’apprécient pas ce fameux « côté TV ». Un côté TV qui sous-entend donc certains objectifs de production, comme celui de faire de l’audience par exemple. Les fidèles des émissions culinaires s’excluent alors du « grand public » des programmes, celui qui justement est un objectif d’audience, puisqu’ils rejettent les mécanismes qui sont utilisés pour séduire toujours plus de personnes. Comme si ces rouages pouvaient séduire un public non averti, mais certainement pas eux, parce qu’après tout « tout le monde regarde les mêmes images, mais personne ne voit la même chose !51 ». 1.3.3 Un changement de discours : regard critique, du côté des producteurs, les téléspectateurs ne s’intègrent soudainement plus dans le public de l’émission Nous l’avons vu, les téléspectateurs interrogés assument généralement sans complexe de regarder fidèlement l’émission, si bien qu’ils arrivent à s’inclure véritablement dans le public de l’émission, en utilisant le « on », ou en se mettant à la place des candidats. Mais dès que les téléspectateurs portent un regard critique, il n’est dès lors plus question de « on » mais de « ils », les producteurs manipulateurs. Si bien qu’en ces moments particuliers, les téléspectateurs se refusent en effet « à voir dans les ‘gens de la télé ‘ autre chose qu’une grande ‘mafia’, ou, au mieux, une grande ‘famille’, dont de toutes manières, le spectateur moyen est exclu : réduit à son rôle de consommateur, il peste, applaudit, s’ennuie, s’intéresse, paye sa redevance et … allume son poste. La télévision c’est ‘eux’, jamais moi 52». Andréa explique par exemple que pour elle certains passages de l’émission n’apportent aucun intérêt particulier, que ce n’est qu’une exagération mais que cela a 51 52 Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011, p.46 Gautier Guy, Pilard Philippe, Télévision passive, télévision active, Paris, Tema, 1972, p.26 78
  • simplement pour but d’attirer le client, c’est notamment le cas pour les épreuves organisées dans TC et MC où les candidats doivent cuisiner dans des conditions exceptionnelles : « Ca faisait un peu trop, un peu pour montrer que TF1 a de l’argent. Après pour les candidats je pense que c’était sympa de voyager, par exemple à NY et tout ça devait être sympa, même si je ne sais pas s’ils ont vraiment eu le temps de visiter… Mais bon bah on voit que c’est une émission de prime et qu’il faut donner un attrait spécial au téléspectateur. Bon par exemple quand ils allaient cuisiner à l’opéra c’était intéressant parce qu’ils étaient dans une vraie cuisine, d’un grand restaurant tout ça. Mais après aller cuisiner au mont blanc … Disons que oui quand ils allaient cuisiner dans un grand restaurant, d’accord. Mais après c’était pas … Oui pour toi c’était pas une motivaiton ? Non par exemple l’épisode à NY on les a mis sur les gratte-ciel juste pour voir le paysage, pour rentabiliser le voyage alors que c’était pas des conditions idéales pour cuisiner, faut dire ce qui est. Enfin je veux dire personne va aller cuisiner au bord d’une rivière, apporter son petit four … ». On retrouve finalement souvent cet aspect dans le discours des téléspectateurs : ils sont fidèles de l’émission et ils la regardent en priorité pour la dominante cuisine, si bien que dès que l’on tombe dans des excès visant à davantage de divertissement, ils acquièrent une vision critique et s’excluent du public de l’émission, et plus particulièrement du public visé par ces efforts de production, ces fameux "téléspectateurs" dont ils ne font soudainement plus partie. Pierrot par exemple n’aime pas spécialement les séquences centrées sur la vie des candidats, pourtant il dit lui-même que « c’est aussi pour attirer les clients, c’est ce petit côté violon, je vois ça comme ça ». Dans la même veine, le témoignage de Véronique est également très intéressant : « Mais la semaine brunch là non ça c'est une catastrophe. Moi j'ai pas du tout aimé, généralement les semaines à thème on aime pas. Et puis généralement leurs thèmes sont pas terribles, la semaine où il faut faire avec moins de 50€ c'est débile, je reconnais que c'est pour varier, ils cherchent à garder la clientèle mais moi j'aime pas du tout ». Comme souvent, le but des producteurs de l’émission, qui est de faire de l’audience, est perçu par Véronique. Elle utilise alors trois catégories de personnes : « ils », les producteurs, les manipulateurs en quelque sorte, « on », c’est-à-dire les téléspectateurs fidèles depuis les débuts, les internautes du forum dont elle fait partie (et qui apparaît donc comme une sorte de souscommunauté), et « la clientèle », c'est-à-dire les prospects, l’audience de masse que les producteurs de l’émission cherchent à atteindre. Véronique s’exclue alors de cette audience, elle fait donc certes partie du public, mais d’un certain public, celui du forum, celui des débuts de UDPP, celui qui déplore les changements d’une émission qu’ils ont été 79
  • les premiers à suivre. En fait, les producteurs semblent un peu leur faire du tort, ne pas leur faire honneur, en cherchant à séduire un nouveau public alors même que cela déplaît au public des débuts, au public le plus fidèle. Ces témoignages de téléspectateurs fidèles sont aussi une façon de dire qu’ils ne sont pas dupes. La production redouble de moyens pour séduire toujours plus de téléspectateurs, mais ceux des débuts détectent ces techniques et les rejettent, ce qui n'est pas sans rappeler ce qu'écrit Proulx : « Si tous les autres sont réunis, si tous se sont laissés manipuler au point de se fondre dans la communauté qui a pour caractéristique de nier chacun pour le formater à l'image de tous, lui, au moins, n'est pas dupe. Lui, fût-il le seul, est conscient que cette réunion n'est que le fait d'une télévision qui ne pense qu'à faire de l'audience, qui table cyniquement sur la bêtise, l'inconscience, l'absence de vigilance des autres, le désir de divertissement, de tous les autres. Et qui donc les réunit, non seulement contre les valeurs, les opinions, les intérêts qui le constituent, mais par et dans la bêtise, l'inconscience, le manque de vigilance et le désir de divertissement. Mais lui ne marche pas avec le troupeau. Lui n'est pas dupe. Lui, on ne la lui fait pas. Lui ne se laisse pas divertir, abêtir, manipuler53 ». C'est incontestable, les émissions culinaires actuelles sont un modèle hybride qui oscille avec justesse entre la pédagogie, le spectaculaire et l'apprentissage. Un modèle hybride qui, on s'en rend compte au fil des entretiens, emprunte beaucoup aux émissions de télé-réalité traditionnelles : l'attachement à des candidats anonymes s'opposant les uns les autres à travers une compétition dont l'enjeu est important, des émissions en prime time ou quotidiennes. Les émissions culinaires sont également marquées par une autre caractéristique de la télé-réalité : le montage, les impératifs de production qui réussissent parfois à transparaître. Cette dimension était intéressante à étudier car elle est à l'origine d'un changement de discours chez les téléspectateurs, eux qui jusqu'alors étaient fiers de faire partie du public d'UDPP ou MC s'excluent soudainement de celui-ci, montrant bien qu'ils ne sont pas dupes et qu'ils ne s'abaissent pas aux moyens utilisés par la production pour augmenter l'audience. Néanmoins TC n'est pas une simple transposition de Star Academy appliquée au domaine culinaire, les émissions de cuisine ont su dépasser le modèle traditionnel et alors redonner une certaine légitimité au genre qu'est la télé-réalité, et ainsi aux téléspectateurs qui l'apprécient. 53 Proulx Serge, op. cit., p.47 80
  • Partie II Des réceptions différenciées 81
  • II/ Des réceptions différenciées Comme cela a pu transparaître au cours de la première partie, même si les téléspectateurs interrogés étaient généralement assez enthousiastes à propos des émissions culinaires actuelles, il serait simplificateur d'en rester à cette généralité. En effet les téléspectateurs interrogés, comme nous l'avons vu dans la troisième sous partie du I/ notamment, ne voient pas forcément la même chose ou du moins n'interprètent pas de la même manière. De plus la situation de réception n'est pas forcément la même d'une personne à l'autre. Comme l’explique Dayan (1992), le récepteur est socialisé, le contexte de la réception et son bagage culturel vont donc beaucoup jouer. Partant de ce constat il me semblait intéressant et nécessaire d'essayer d'expliquer ces différences de réception à travers certains critères qui se sont établis au fil des entretiens. Je me suis tout d'abord intéressée à la situation de réception : collective ou individuelle, de manière concentrée ou entrecoupée, rendez-vous quotidien, hebdomadaire, ou au hasard d'un zapping. Chaque situation semblait s'expliquer à travers trois critères : l'activité professionnelle, la situation familiale, et la pratique télévisuelle. Puis il m'est rapidement apparu que la réception était aussi influencée par le lien que les téléspectateurs entretenaient avec la cuisine : vision de la cuisine, « niveau » culinaire, plaisir de la bonne table, ou plaisir de recevoir, chaque personne interrogée avait 82
  • un lien particulier avec la cuisine qui permettait par exemple d'expliquer certaines préférences au sein des émissions. Enfin, j'ai pu repérer à travers les entretiens des différences de réception en fonction des émissions étudiées – TC, MC, et UDPP -, or celles-ci étaient également souvent influencées par ces mêmes critères. A travers cette seconde grande partie je cherche donc à retranscrire les liens entre des critères qui se sont définis au fil des entretiens (activité professionnelle, situation familiale, pratique télévisuelle et pratique culinaire) et des différences ou similitudes de réception, en particulier d'une émission à l'autre. 2.1 Différentes réceptions en fonction de différents critères Le Grignou explique qu'il existe plusieurs types d'usages sociaux de la télévision et parmi eux des « usages structurels 54». Ainsi, lorsqu'il s'agit de ces usages en particulier, la télévision devient un élément de l'emploi du temps de la journée pour des téléspectateurs. Goulet (2010) précise néanmoins que bien souvent la vie quotidienne est avant tout structurée par le travail. Comment donc les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles intègrent-ils ces programmes à leur quotidien ? Leur travail a-t-il un impact sur leur réception ? Est-ce davantage leur situation familiale ? Ou leur réception de TC ou UDPP suit-elle le schéma habituel de leur consommation de télévision ? C'est ce que je vais chercher à déterminer dans cette première sous-partie. 2.1.1 L’activité professionnelle *Des heures de diffusion qui s'intègrent plus ou moins bien aux horaires de travail La situation professionnelle des téléspectateurs interrogés influence leur réception. Elle peut tout d’abord favoriser une certaine assiduité quant au suivi de l’émission, lorsque l’heure de diffusion de celle-ci s’insère bien dans l’emploi du temps de la personne. Pour les étudiants tels qu’Andréa ou Arthur par exemple, UDPP, qui est diffusé en fin d’après-midi, correspond généralement à l’heure où ils rentrent de cours, un moment qui s’apparente donc à un besoin de détente et où il est trop tôt pour manger mais également trop tard pour commencer une activité du fait que l’on se rapproche de l’heure de repas : « DDP ils mettent ça juste avant de manger, histoire qu’on ait bien faim. Je pense que c’est quand même stratégique parce qu’on regarde et on se dit en même temps 54 Le Grignou Brigitte, op. cit., p.108 83
  • « ah tiens il va falloir que je prépare à manger » et du coup on peut être inspiré par les plats qu’ils font. Après c’est l’heure où on rentre, on allume la tv, on met un truc tranquille et sans prise de tête » (Andréa). Ce format et cette heure de diffusion correspondent donc parfaitement à l’emploi du temps d’Andréa, et cela participe à l’attrait de l’émission, au contraire de TC ou MC par exemple. En effet ces deux émissions durent nettement plus longtemps, et cette durée aurait donc pour conséquence de faire veiller Andréa tard alors qu’elle a cours le lendemain, mais également de lui faire parfois relâcher son attention, lorsque l’émission comporte quelques longueurs : « MC c’est vrai que c’est parfois un peu long, ça dépendait des épreuves si elles étaient intéressantes ou pas mais bon ça durait quand même longtemps, 3h … quand on a cours le lendemain à 8h c’est un peu long ». Les personnes qui travaillent tard ne peuvent pas se trouver devant UDPP à l’heure de diffusion, TC ou MC s’insèrent souvent mieux à leur emploi du temps : « La diffusion en prime time s'intègre bien à ton emploi du temps ? Oui plutôt, parce que je rentre pile poil à cette heure-là, donc du coup ouais je mange devant mes émissions. ». Charlotte par exemple, qui est kinésithérapeute, rentre rarement avant 20h30 voire 21h chez elle, et le fait que TC soit diffusé à cette heure-là lui permet donc de manger devant l’émission, de se doucher lors d’une pause publicité, etc. En fait lorsque l’activité professionnelle permet de facilement suivre le programme compte tenu de son heure de diffusion, les téléspectateurs prennent rapidement des habitudes liées à ces émissions, qui deviennent alors une partie intégrante de leur emploi du temps. Il y a par exemple une véritable différence d’assiduité entre UDPP et TC pour Charlotte. Puisqu’elle rentre tard du travail elle ne peut regarder qu’en de rares occasions l’émission quotidienne, les rediffusions le samedi matin par exemple ou le vendredi puisqu’elle termine plus tôt. Elle apprécie pourtant UDPP et étant friande des émissions de cuisine en tout genre, elle ne serait pas contre un programme culinaire quotidien, mais ce sont bien là ses horaires de travail qui viennent tempérer son entrain. On constate cependant que les horaires de travail ne viennent pas forcément écarter toute réception de l’émission, certains téléspectateurs trouvant des solutions pour regarder, malgré tout, leurs émissions de cuisine favorites. Leïla par exemple regarde toujours TC et MC, mais n’étant pas rentrée du travail pour UDPP, elle va alors se diriger vers le replay ou les rediffusions tard le soir ou le samedi matin. L’utilisation du replay est donc 84
  • particulièrement liée à l’activité professionnelle des téléspectateurs, et vient alors modifier la réception. Ainsi les téléspectateurs qui n’ont pas pu regarder l’émission à cause d’un imprévu au travail, d’horaires trop chargés, ou qui ont simplement décidé de donner la priorité à autre chose, peuvent tout de même voir leur émission plus tard, à un moment qui leur conviendra davantage. Marc par exemple est restaurateur, le jour de diffusion de TC (lundi) devrait donc bien lui convenir, mais étant gérant d’une auberge il doit bien souvent également travailler en début de semaine, ainsi « quand je peux pas il y la rediff avec internet aujourd’hui, c’est ça qui est bien (rires). A n’importe quel moment de la journée, hop… ». La réception de Véronique est également influencée par son activité professionnelle. Elle gère en effet des chambres d’hôtes en période estivale, si bien que dès que les journées se rallongent, elle ne s’arrête pas à 18h pour regarder UDPP, mais profite de ces heures de soleil supplémentaires pour s’occuper de son établissement : « dès que le printemps arrive je rentre pas à 18h pour regarder la TV, je suis dehors jusqu’à huit heures du soir parce que je m’occupe de mon jardin ». C’est là qu’intervient le replay, auquel elle va surtout avoir recours lorsque des amis lui conseillent de voir l’épisode du jour où le candidat a démontré des qualités. Il y a donc un véritable échange avec son entourage, le forum en l’occurrence, au sujet de ces émissions, ce qui a un impact sur son quotidien. Les horaires de travail peuvent donc modifier la façon de recevoir l’émission, puisque la réception ne se fait plus en direct mais après la première diffusion, et le choix de regarder la quotidienne en replay peut être davantage dû à des incitations de l’entourage qu’à une habitude prise chaque jour. L’activité professionnelle peut également influencer le temps de visionnage de l’émission. Lara l’explique clairement, elle peut regarder jusqu’au bout TC et MC car elle n’a pas à se lever spécifiquement tôt le lendemain ou être en forme pour aller travailler : « moi j’ai de la chance je ne travaille plus, donc ça ne me dérange pas ». En effet l’activité professionnelle peut également être un frein à la réception. Véronique m’explique qu’elle ne regarde pas TC entièrement, ses obligations professionnelles prenant bien souvent le dessus : « je ne suis pas jusqu’à minuit parce que je me lève à 5h30 le matin ». Enfin pour Daniel, professeur des écoles, UDPP ne s’intègre pas bien non plus à son emploi du temps : soit il n’est pas rentré du travail, soit il préfère faire autre chose. En fait ce n’est tout simplement pas le moment où il regarde la télévision car soit il est trop tard pour prendre une pause avant le dîner, soit il préférera profiter du temps devant lui pour, par exemple, faire un peu de jardinage : "Je pense que l'hiver c'est pas pareil parce que à 6h il 85
  • fait nuit donc tu peux regarder plus facilement, là si je rentre tôt je vais plutôt aller faire du jardin". Regarder la télévision pour lui correspond à un besoin de détente, et de ce fait les émissions en prime time sont plus à même de satisfaire ce besoin. L’activité professionnelle du conjoint peut également influencer la réception. En effet Fabrice m’explique que sa compagne n’est pas rentrée du travail lorsqu’il regarde UDPP, alors même qu’elle est également amatrice des émissions culinaires et qu’elle regarderait donc avec plaisir avec lui si ses horaires de travail ne l’en empêchaient pas. Cette réception solitaire est donc imposée plutôt que choisie par Fabrice, et elle ne lui convient pas pleinement, dans la mesure où il aimerait pouvoir commenter l’émission, les recettes présentées, avec son amie. C’est donc pour répondre à ce besoin qu’il a créé le forum, par l’intermédiaire duquel j’ai pu interroger trois téléspectateurs : « c'est pour ça un petit peu que le forum est bien parce que ça permet d'en parler avec d'autres personnes qui ont vu l'émission ». Le forum lui permet donc de créer cette réception collective qui ne lui est pas permis à cause du travail de sa compagne. Il s’agit donc d’une réception collective a posteriori, mais l’existence du forum influence également sa réception présente du DPP puisqu’il aime : « essayer de voir les détails des menus pour pouvoir en parler. J'ai toujours une feuille devant moi où je note les choses que je mettrai après dans mon commentaire ». Ainsi, compte tenu des horaires de travail de sa partenaire, Fabrice ne commente pas en direct l’émission mais prend soin de noter ses commentaires sur une feuille pour pouvoir ensuite les partager avec les membres du forum. *Un moment de divertissement après une journée de travail Pour la plupart des téléspectateurs, les émissions culinaires actuelles permettent de satisfaire un besoin de détente après une journée de travail. C’est pourquoi ils regardent de façon pleine et entière, sans faire quelque chose d’autre en même temps. Arthur et Andréa, tous deux étudiants aiment regarder UDPP en rentrant de cours, cherchant avant tout à se changer l’esprit d’une journée d’étude chargée : « L’heure de diffusion de UDPP, vous pensez que c’est un attrait ? Oui je pense que pas mal de gens, ils rentrent du boulot, ils se posent dans le canapé, et ensuite il suffit de zapper. On tombe dessus et on peut regarder… » (Andréa). Pour Charlotte aussi regarder TC lui offre un véritable moment de détente qui est particulièrement appréciable après une lourde journée de travail puisqu’elle ne rentre généralement chez elle que vers 21h : « Mais c'est avant tout pour me divertir hein, le soir … ». Cette recherche d’une détente optimale explique 86
  • donc pourquoi les téléspectateurs interrogés ne font généralement rien d’autre en regardant l’émission, ce qui a pu initialement me sembler surprenant puisqu'à travers mes lectures sur la réception de la télévision, c'était bien souvent une réception collective qui était mise en avant. Néanmoins pour certains fidèles des émissions, cette réception pleine et entière traduit également un loisir à part entière, comme ils pourraient profiter d'un restaurant entre amis après une journée de travail : « je suis seule la plupart du temps, quasiment tout le temps. Je fais rien d'autre en même temps, nan généralement non, je suis à fond dedans, je fais rien d'autre. Sauf manger, aller me doucher pendant les pubs quoi ». Charlotte attend cette soirée du lundi soir consacrée à TC avec impatience, elle est presque une motivation tout au long de la journée. C'est un plaisir également très personnel puisque le fait de ne pas commenter ne lui manque pas : "Vous apprécieriez le fait de commenter? Ca vous manque ? Non j'aime bien moi". Leila m'explique également qu'elle regarde de façon assidue et concentrée, et qu'elle est donc tellement prise par l'émission qu'elle n'arriverait pas à l'arrêter avant la fin, et ce même si cela a des répercussions sur son travail le lendemain : « même jusqu'à 2h du matin et que je bosse le lendemain, je suis bien accrochée à tout, à la compétition, à la critique, à la façon de faire, à l'idée qui va sortir, qui est meilleur que l'autre et comment il a fait pour être meilleur que l'autre ». Dans ce cas donc, les impératifs professionnels ne vont pas altérer la réception, car il s'agit avant tout d'un moment de plaisir que s'offre le téléspectateur et dont il compte bien profiter jusqu'au bout. *Des obligations professionnelles qui entraînent une réception particulière L’activité professionnelle a donc souvent une influence sur la réception notamment en termes d’assiduité : rares sont les téléspectateurs qui font passer leur émission culinaire favorite avant leurs obligations professionnelles, et les horaires de travail sont à l’origine même de la possibilité pour les personnes interrogées de regarder ou non l’émission. Il s’agit donc surtout dans ces cas-là d’une influence des horaires de travail plutôt que de l’activité en elle-même. Pourtant celle-ci aussi peut avoir un impact sur la réception. Tout d’abord l’activité professionnelle peut permettre une réception a posteriori, lorsque les téléspectateurs partagent leurs commentaires sur l’émission 87
  • avec des collègues, des clients ou des patients. Fabrice par exemple est professeur de français, en collège, et il me confie que les émissions culinaires sont un bon sujet de conversation entre collègues, dans la salle des professeurs à l’heure de la récréation. Charlotte quant à elle, kinésithérapeute, aime beaucoup parler de TC avec ses patients alors qu’elle leur procure des soins : « Et vous en discutez après ? Ouais, des patients, des amis, ma belle-sœur. Vous trouvez que c’est un bon sujet de conversation avec vos patients? Ca permet de créer un climat de confiance ? Ouais bah surtout avec les ménagères ou les personnes âgées clairement. Elles regardent aussi donc du coup on débriefe le lendemain quoi ». Pour ces deux téléspectateurs donc, TC ou UDPP sont devenues des sujets de conversation au travail, si bien que la réception se poursuit dans un échange au quotidien, et permet également de nouer des liens avec des personnes avec qui l’on n’est pas forcément intime. Cela permet parfois de « briser la glace », d’avoir un sujet de conversation qui permette de connaître la personne sans pour autant lui poser de questions trop personnelles, mais je reviendrai sur cet usage en dernière partie. Il existe également une autre forme de réception a posteriori. En effet la réception est un processus qui ne se définit pas seulement avec le moment de diffusion de l’émission, mais également avec tout « l’après » de la réception : les commentaires post-émission avec des amis ou de la famille, les critiques dans des journaux ou sur internet etc. Le métier de Marc va prolonger sa réception. En effet étant hôtelier restaurateur, et véritablement passionné par son métier, il regarde Top Chef avant tout pour prendre des idées, voir de nouvelles associations de saveurs et donc être en mesure de toujours renouveler sa cuisine. Gardant cette exigence professionnelle toujours à l’esprit, il prend généralement des notes pendant les émissions, et poursuit ensuite cette réception pour le moins studieuse, en allant rechercher les recettes sur internet ou en achetant les magazines qui paraissent ensuite sur l’émission : « pour décortiquer, je vais chercher le magazine ». Ainsi la réception de TC se fait véritablement dans la durée pour ce passionné car il va chercher à décortiquer tout ce qu’il a vu lors de la première diffusion pour en tirer le maximum d’apprentissage et réussir à s’en inspirer avec brio. Enfin l’activité professionnelle peut influencer la réception tout simplement car certains téléspectateurs ont décidé de ne pas choisir entre détente et obligations professionnelles, mais d’allier les deux, comme c’est le cas de Daniel. En effet Daniel est instituteur et il revient donc bien souvent le soir avec nombre de cahiers à corriger ou 88
  • avec une leçon de grammaire à préparer le lendemain pour ses élèves. Il décide alors le plus souvent de faire plusieurs choses à la fois et regarde TC ou MC « en travaillant, en faisant mes préparations, en faisant mes corrections ». Ainsi la situation professionnelle des téléspectateurs influe clairement la réception de ces derniers. Ce sont tout d’abord les horaires qui ont un impact sur la réception : les personnes interrogées ne sont pas toujours rentrées du travail pour regarder UDPP, ou ne peuvent regarder jusqu’au bout TC car elles devaient se lever tôt le lendemain matin. Mais l’activité en elle-même a également une influence sur la façon dont les téléspectateurs réceptionnent l’émission. Ainsi un cuisinier passionné par son métier par exemple aura tendance à avoir une réception à la limite du studieux afin de s’imprégner véritablement de ce qu’il voit à la télévision, alors qu’un professeur profitera de ce moment pour corriger ses cahiers, les deux activités ne lui demandant pas une extrême concentration. Charlotte explique très bien cette différence de réception en fonction de l’évolution de sa situation professionnelle. Elle est passée de l’étudiante à la kinésithérapeute et de ce fait « Avant je bossais devant, maintenant comme j’ai plus rien à faire le soir… ». 2.1.2 La situation familiale Depuis qu’elle s’est démocratisée, la télévision est presque devenue un membre à part entière de la famille. Même si de plus en plus de foyers possèdent plus d’un poste de télévision afin d’éviter les disputes quant au choix du programme, cet objet de technologie reste bien souvent présent dans ce qu’on appelle la pièce de vie, c'est-à-dire le salon ou la salle à manger, pièce qui s’avère fréquemment être le lieu de croisement des membres de la famille. La télévision est également devenue un loisir à part entière ; ainsi plutôt que d’aller au cinéma, on regarde le film du dimanche soir ; au lieu d’aller à un concert, on regarde une émission de variétés, ou au lieu d’aller au théâtre, on regarde un divertissement ou une fiction. Si bien que, de la même façon que l’on va rarement au cinéma ou au restaurant seul le soir pour se divertir, on regarde bien souvent la télévision à plusieurs, lorsque la situation familiale le permet. Cette situation peut donc largement influencer la réception : tout d’abord dans sa dimension collective ou solitaire, dans le choix du programme, ou encore dans le temps consacré à regarder l’émission. Ce sont ces influences que cette sous-partie cherche à déterminer à travers les discours que les téléspectateurs des émissions culinaires portent sur leur pratique. 89
  • *Vivant en couple ou en colocation Je me suis tout d'abord intéressée aux téléspectateurs interrogés vivant en couple ou en colocation. Comme j’ai pu l’évoquer précédemment, Maryse fait partie de ces téléspectateurs que Boullier qualifie de « tout-télé 55» et qui est consciente d’être en quelque sorte dépossédée de son contrôle de la télévision mais qui impute la faute à d’autres : « Mon mari est très MC. Il va plus préférer cette émission, du coup il regarde donc j'ai voulu voir ce que c'est. Et puis c'est vrai que quand on regarde on accroche forcément et puis on a envie de savoir qui va gagner et c'est pour ça que j'ai suivi, je me suis fait piéger quoi ! (rires) ». On imagine donc aisément la scène, le poste de télévision étant au centre de la pièce à vivre, le couple ayant l’habitude d’avoir comme activité de soirée principale la télévision, Maryse s’est naturellement intéressée au programme que son mari suivait avec tant de ferveur, c’est-à-dire MC. Si son mari n’avait pas été devant le poste de télévision tous les jeudis, elle n’aurait sans doute jamais regardé cette émission. On retrouve donc également là la théorie de Morley 56 qui explique que beaucoup de personnes regardent des programmes parce qu’ils ont été choisis par d’autres membres de la famille. De la même façon, Arthur qui vit encore chez ses parents explique qu’il regarde souvent les émissions culinaires car son petit frère est passionné de cuisine et qu’il n’en rate donc pas une : « Comment avez-vous commencé à regarder ? Du bouche à oreille surtout, et puis ouais il y a mon frère qui regardait donc je regardais aussi. Qui choisit le programme ? Le premier qui est devant la TV (rires). Après oui si il y a un programme qui plait pas à tout le monde, on change quand même. Mais généralement c’est le premier qui est là. ». Pierrot quant à lui vit en couple dans une petite maison où il n’y a qu’un seul poste de télévision. Sa compagne n’est pas particulièrement amatrice des émissions culinaires actuelles, mais elle aime néanmoins cuisiner. Si bien que lorsqu’une recette lui plait particulièrement, Pierrot n'hésite pas à l’appeler afin qu’elle vienne regarder un moment (et notamment pour qu’elle puisse ensuite lui refaire !) : « je lui dis ‘viens voir ce qu’ils font’ et là on regarde un peu ensemble », et elle finit parfois par se prendre au jeu et regarder un peu plus que prévu. Néanmoins la présence de sa compagne est également à l’origine d’une assiduité limitée à TC. En effet Pierrot affirme que si son amie a envie de regarder autre chose, il ne cherchera pas à imposer son programme culinaire favori : « Si je suis là je regarde mais si Michelle elle veut voir autre chose on regarde autre chose ». Le 55 56 Boullier Dominique, op. cit., p.119 Morley David, Television, audiences, and cultural studies, London, Routledge, 1992 90
  • Grignou (2003) explique d’ailleurs que l’usage de la TV dans les familles est un instrument permettant de mettre en avant la répartition du pouvoir dans les familles, les relations homme/femme ou parents/enfants. Dans le cas de Pierrot il semble donc que ce soit la femme qui ait le dernier mot dans le couple. Le fait de vivre en couple ou en colocation favorise nécessairement une réception collective, même si cela n’est pas automatique. Andréa par exemple vit en colocation, si bien qu’elle regarde généralement MC avec sa colocataire : « Comment regardez-vous ces émissions ? Ca dépend, parfois avec ma coloc, parfois avec mes amis. Le DPP plus souvent seule, alors que MC non c’est plus accompagnée ». Pour Andréa le fait de regarder à plusieurs est clairement un plaisir supplémentaire à l’émission, en effet dans ces cas elle peut faire des « petits commentaires, gossip et langue de vipère en même temps ». Sans cette compagnie, elle n’est d’ailleurs pas sûre qu’elle regarderait l’émission avec autant d’assiduité : « MC ce serait peut-être un peu long sans commentaire. Fin disons que je regarderais peut être pas jusqu’au bout. Ou alors en train de comater devant ma tv, en me disant faut que je me lève pour aller jusqu’à mon lit mais j’ai la flemme de le faire ». De la même manière, Arthur trouve également que le fait de pouvoir regarder à plusieurs apporte une plus-value à ce moment de détente : « Apprécieriez-vous autant si vous regardiez seul ? Non je pense que ce serait moins… pas pertinent mais … moins, ça porterait moins. Parce qu’on peut toujours noter les recettes mais on peut pas commenter … Ouais c’est moins marrant quoi. Moins enrichissant ». De manière générale, les téléspectateurs ne vivant pas seuls apprécient de regarder à plusieurs leur programme culinaire favori et le font souvent, Véronique avec son mari ou Daniel avec sa fille sont encore quelques exemples de cela, néanmoins cela n’est pas non plus présenté comme une nécessité absolue. Véronique par exemple apprécie de regarder MC avec son mari afin de pouvoir commenter mais cela ne lui manque pas lorsqu’elle regarde UDPP seule, son compagnon n’étant pas encore rentré du travail à l’heure de diffusion. * En vivant seul Les personnes vivant seules, ou étant contraintes de regarder seules compte tenu de la présence assez rare de leur compagne ou compagnon à cause des horaires de travail, expriment un besoin de commenter, de partager leur point de vue sur les émissions. Lara par exemple vit seule et ne peut donc pas commenter pendant les émissions, c’est pourquoi elle se tourne vers le forum pour faire ses commentaires en 91
  • direct : « je suis dans un fauteuil ou en même temps devant l'ordi pour commenter à chaud quand c'est pour commenter à chaud les émissions, surtout quand c'est TC ou MC, je prends cinq minutes pour rédiger, pour commenter à chaud ». Cela montre donc que le besoin de commenter au cours de ce type d’émission est vraiment important, et quand il n’est pas possible à cause de la situation de réception, certaines personnes comme Lara tentent de trouver d’autres moyens, le forum dans son cas, car elle aime « ben commenter en direct, dès qu’il y a quelque chose qui [l]’interpelle ». Ce besoin de pouvoir discuter avec d’autres personnes de ce qu’elle voit à la télévision n’est pas sans rappeler ce qu’explique Proulx : « C’est dans l’intimité, voire dans la solitude, que nous regardons la télévision, mais précisément pour rompre partiellement avec elle. L’écran de télévision est donc un lieu de réunion, et ‘pour être spectateur, il faut toujours chausser les lunettes d’un public’57 ». En effet même si cette téléspectatrice regarde TC ou UDPP dans l’intimité, elle fait on ne peut plus partie d’un public à part entière : celui du forum. Et regarder ces émissions est une façon de renouer avec ce public, de s’inclure un peu plus à celui-ci, notamment avec les commentaires en direct émis par l’intermédiaire de son ordinateur. De plus, Lara ne fait rien d’autre en regardant l’émission ; cela s’explique notamment par le fait qu’elle vit seule et qu’elle n’a donc pas « d’obligations » familiales (s’occuper des enfants, préparer le repas, etc) qu’elle se sentirait obligée de faire autrement. Cette première approche de la situation familiale fait donc ressortir une caractéristique intéressante de la réception des émissions culinaires actuelles : les téléspectateurs privilégient une réception collective quand celle-ci est possible car elle leur permet ainsi de commenter le programme de cuisine, ce qui vient renforcer leur plaisir de regarder l’émission. * Mère de famille Certaines téléspectatrices interrogées sont des mères de famille et je me suis rendue compte que ce statut venait également influencer la réception de ces personnes. Le cas de Maryse est sans doute le plus intéressant pour illustrer cette influence. Maryse est mariée et mère de deux petits garçons, la famille est plutôt modeste puisqu'elle est ATSEM et que son mari est ouvrier. Maryse rentrant du travail pile à l'heure d’UDPP –son émission de cuisine favorite- la situation semble donc parfaite pour que cette femme active puisse s'octroyer un moment de détente après avoir travaillé toute la journée, 57 Proulx Serge, op. cit., p.164 92
  • comme le fait par exemple Véronique. Seulement Maryse m'explique qu'elle regarde UDPP de façon très entrecoupée : le début en fond sonore en faisant d'autres choses, puis elle prend le temps de s'asseoir quelque vingt minutes pour profiter du déroulé du repas, avant de s'activer à nouveau dans son foyer sur la fin de l'émission. Pourquoi ? Pour remplir ce qu'elle semble considérer comme des obligations familiales : « Qu'est ce que vous pensez de l'heure de diffusion ? Est-ce que ça s'intègre bien à votre emploi du temps ? Pour moi oui parce que je suis à la maison à six heures, donc ça correspond à mes horaires à moi. Bon après c'est vrai que c'est ce que je disais, je le regarde en découpé parce que bah il y a les devoirs du petit, la bouffe à préparer, voilà on rentre du boulot …. Ce qui fait que je suis pas attentionnée à 100% ». On retrouve alors le type de réception que Dayan appelle « attention partagée58 », lorsqu’il explique que les spectateurs regardent rarement un programme du début à la fin, ils vont par exemple répondre au téléphone ou faire une activité ménagère. Maryse va elle adapter sa réception en fonction de ses activités de mère de famille : en fond lorsqu'elle décide d'aider son petit garçon à faire ses devoirs et lorsqu'elle commence à préparer le repas. Ce qui est de plus intéressant, c’est que son mari, quant à lui, reste devant le poste de télévision quelle que soit l'heure et quelles que soient les obligations liées au foyer. On retrouve alors la situation décrite par de nombreux sociologues de la télévision et qui ne s'est finalement vérifiée qu'à travers l'entretien de Maryse. Morley59 par exemple différencie nettement la réception des téléspectateurs en fonction de leur genre : lorsque les hommes rentrent chez eux et qu’ils regardent la télévision, c’est un réel moment de plaisir et ils vont donc s’adonner pleinement à cette activité. Alors que, pour les femmes, la télévision fait partie de leur environnement de travail (la maison), elles vont donc voir naître un sentiment de culpabilité et font généralement d’autres choses en regardant la télévision, notamment des tâches ménagères. Si Maryse n’a pas fait de sa maison son environnement de travail, on retrouve néanmoins bien cette suprématie de ses activités de mère de famille qui la poussent à avoir une « attention partagée 60» lors de la réception d’UDPP. Dans ce même livre, l'auteur explique que la femme va de ce fait préférer regarder la télévision lorsqu'elle est seule à la maison, le matin par exemple. Dans le cas de Maryse cela serait impossible, puisqu'elle n'est pas mère au foyer. Néanmoins l'enquête de ce livre datant de 1992, il donc faut noter que les choses ont aujourd'hui évolué, notamment du point de vue technologique 58 Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992, p.13 Morley David, Television, audiences, and cultural studies, London, Routledge, 1992 60 Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992, p.13 59 93
  • avec l'arrivée du replay. Maryse va alors utiliser ce replay afin de pouvoir regarder son émission favorite à un moment où elle se sentira parfaitement libre de le faire, quand ce qu'elle considère comme des activités intrinsèquement liées à son statut de mère ne prendront pas le dessus. Mais de manière générale, Maryse apprécie elle apprécie également UDPP grâce à son format, c'est-à-dire une émission de une heure, qui se termine donc aux alentours de 19h, et qui lui permet de ne pas trop empiéter sur ses activités de mère de famille. Ce format est également assez proche des quotidiennes des émissions de télé-réalité telles que Secret Story ou Star Academy, et c'est déjà quelque chose qu'elle affectionnait lorsqu'elle regardait ces programmes : « faut que ce soit rapide, juste hop un nouveau truc à voir ça y est on passe à autre chose ». Ainsi, pour Maryse, le format de UDPP s'insère parfaitement à son emploi du temps : en fin d’après-midi (et donc en rentrant du travail), et d’environ une heure. Le format de l'émission lui permet de ne pas prendre trop de temps sur son quotidien de mère, de la faire patienter jusqu’au repas, et enfin de ne pas se coucher trop tard, lui permettant cette fois d'assumer son quotidien professionnel. La situation de mère de famille modifie donc la façon de regarder l'émission, celle-ci devenant soudainement entrecoupée en fonction des activités parfois encore aujourd'hui liées à ce statut. Bien évidemment, il s'agit ici d'une famille parfaitement traditionnelle, dans le sens nucléaire : un couple marié composé de deux actifs, avec deux enfants en relatifs bas âges, d'une origine plutôt populaire. Leïla qui est également mère de famille ne va par exemple pas avoir les mêmes réflexes que Maryse puisque sa fille est plus âgée et qu'elle est divorcée. L'aide aux devoirs n'a donc plus lieu et elle est beaucoup plus indépendante au niveau du contenu et de l'heure des repas. Néanmoins le fait même qu'elle soit mère a tout de même un impact sur sa réception, et plus particulièrement sur l'intérêt qu'elle peut porter à certains aspects de l'émission. Alors que nous évoquons la dimension compétitive de MC ou TC, elle m'explique avec un brin d'amusement dans la voix : « Ce qui me plaisait, bon c'est mon côté maman, c'est de voir des jeunes qui s'intéressent à la cuisine, ils s'y mettent à fond ». *Influence des proches pour regarder l'émission Les proches vont bien souvent avoir une influence sur le désir ou la capacité à regarder une émission, et cela s'est confirmé au cours de plusieurs entretiens. En ce qui concerne Leila par exemple, on peut noter deux influences. Tout d'abord, elle a 94
  • commencé à regarder les émissions culinaires actuelles parce que ses deux sœurs en étaient de ferventes téléspectatrices et qu'elles ne cessaient donc de l'inciter à s'intéresser à UDPP : « Comment avez-vous commencé à regarder ces émissions ? Mes frangines m'appelaient pour m'en parler 'ah tu connais cette émission?' non, j'en ai entendu parler et mes sœurs, comme j'en ai quatre, elles voulaient faire UDPP en famille. Pis j'en ai qui sont hyper déco... » Suivant les incitations (qu’elle décrit comme presque oppressantes !) de ses deux sœurs, dont elle est très proche, Leïla a commencé à regarder ces programmes culinaires et s'est finalement vite pris au jeu. De plus, cette situation familiale la pousse également à avoir une réception post-émission puisqu'elle va ensuite discuter de ce qu'elle a vu à la télévision avec ses soeurs : «Avec mes sœurs oui, on parle des candidats, de qui on aimerait bien qui gagne, qu'il a fait un truc original, et puis on échange nos idées recettes. On cuisine toutes alors…». Une autre personne de son entourage va influencer sa réception, ou plutôt la bloquer. J'avais expliqué précédemment que Daniel par exemple s'était mis à regarder TC car sa fille était souvent devant, en ce qui concerne Leïla c'est tout simplement le cas contraire. Elle vit avec sa fille adolescente, qui n'est absolument pas intéressée par toutes ces émissions culinaires, si bien que lorsqu'elle est devant un programme particulier, sa mère ne cherchera pas à la déloger pour regarder TC : « Et surtout j'ai une fille qui squatte la tv et qui me laisse pas forcément regarder ! Elle c'est pas trop son truc ». Cette remarque est donc révélatrice de la structure du pouvoir réparti dans le foyer, ce que la télévision permet bien souvent de mettre en lumière, comme l’explique Roger : « When media consumption takes place in the family, therefore, it takes place in a complex social setting in which different patterns of cohesion and dispersal, authority and submission, freedom and constraint, are expressed in the various sub systems of conjugal, parental or sibling relationships and in the relationships that the family has between itself and the outside world61 ». Nous avons vu que Morley avait insisté sur la structure du pouvoir entre mari et femme que la télévision pouvait souligner. Dans le cas de Leila, on peut mettre en lumière une structure du pouvoir non pas entre homme et femme mais entre mère et fille adolescente. Une structure du pouvoir qui est d’ailleurs fréquemment évoquée dans la sociologie de la télévision, que l’on peut notamment retrouver dans la relation mère-fille de Leïla, puisque cette dernière s'incline devant le choix de programme effectué par sa fille. 61 Silverstone Roger, Television and everyday life, London, Routledge, 1994, p33 95
  • 2.1.3 La pratique TV Eric Macé (1992) explique que tout le monde regarde la télévision, cadres et intellectuels compris. Je n'ai pas véritablement cherché à centrer mon enquête sur une catégorie socio-professionnelle, afin justement de voir si le hasard des personnes interrogées faisait ressortir une de ces catégories en particulier, et surtout car il ne me semblait pas crédible de tirer des conclusions sur un milieu social sans avoir véritablement vécu à l'intérieur de celui-ci. Il s'est avéré que les personnes étaient en réalité de catégories très différentes : ouvriers, professions intermédiaires, professions libérales, retraités … Si de fait, il semble bien dans mon enquête que « tout le monde » regarde la télévision, ou plutôt que des personnes de toute CSP peuvent être séduites par les émissions culinaires actuelles, elles ont chacune différents modes de consommation, que Macé décrit de la façon suivante : « 'télévision-tapisserie' (sur le mode de la radio), banalisation du zapping (Chabrol et Perin, 1991), attention flottante, symbiose entre le 'métabolisme et quotidien du téléspectateur et une programmation en contenu62 ». Dans cette sous partie je souhaite donc m'intéresser à la pratique télévisuelle des téléspectateurs afin de montrer qu'elle influence généralement le type de réception des émissions culinaires. * Lorsque la télévision est un pur moment de détente, un moment choisi Les téléspectateurs interrogés ne se sont pas tous révélés être ce qu'on qualifie de « télévore », c'est-à-dire des personnes chez qui la télévision est tout le temps allumée et qui regardent tout ce qui passe sur leur écran, quelle que soit l'heure et quel que soit le programme. En fait, pour beaucoup de personnes interrogées, c'est avant tout le moment de la journée qui prime, un moment qui comme nous l'avons vu précédemment, correspond généralement à une recherche de détente. Plutôt que d'allumer le poste de télévision dès qu'ils entrent dans le salon, ils l'allumeront seulement au moment précis où ils ont besoin de se relaxer et de se divertir, et l'éteindront dès que ce besoin sera satisfait ou chercheront une autre activité si la qualité du programme proposé n'est pas à la hauteur de leurs exigences. Le témoignage de Pierrot sur cette pratique télévisuelle est très représentatif et permet de bien comprendre que les émissions culinaires répondent avant tout à un besoin de divertissement à un moment précis de la journée : 62 Macé Eric, « La télévision du pauvre », Hermès, n°11-12, 1992, p.160 96
  • « Quel consommateur de télévision êtes-vous ? Boh je regarde un petit peu entre 11H30 et midi parce que je reviens du jardin donc pour me poser un petit peu. Je regarde BFM TV pour avoir le cours de la bourse et quelques infos internationales, mais c'est très rapide puisque ça revient tous les quarts d'heure. La politique on en parle pas c'est l'overdose, ah voilà un mot que je voulais pas utiliser, c'est la saturation donc. Et puis dès fois je regarde un film, mais pour moi c'est que des trucs qui sont rigolos. Tous ces films américains ça me fait vomir, rien que quand je vois le titre, je me dis mais ils peuvent pas me parler en français ? Alors je zappe et si y a rien, fuit, je dégage. Donc c'est vraiment un moment de pause pour vous ? Voilà, un moment de pause et de détente. Et bah je regarde Scènes de Ménage parce que c'est un moment où je me marre, et moi j'aime les choses qui me font rire. Et j'aime pas ces choses tristes où on invente un problème, où les gens … tu sors du boulot, tu sors de ta vie de merde, et t'arrives à avoir des gens qui inventent des problèmes comme ça pour encore te casser plus, moi c'est refus complet. Oui donc si y a rien qui vous plait vous n'allez pas laisser la tv en fond ? ah non sûrement pas ! (rires) Bon j'écoute pas de musique parce que ma femme aime pas ça mais sinon j'écouterais de la musique. D'accord donc quand vous regardez la tv c'est de façon pleine et concentrée ? oui c'est que je l'ai choisi, voilà. Mais c'est choisi sur le moment, je vais pas aller chercher une émission …» Ainsi, Pierrot n'allume le poste de télévision que lorsqu'il recherche une détente, à un moment particulier de la journée. Il recherche donc avant tout des programmes divertissants, qui lui permettent en quelque sorte de s'évader. Mais la télévision n'est pas pour lui un réflexe, comme si elle venait balayer toute autre activité possible. Lorsque les programmes ne lui conviennent pas, il préférera éteindre la télévision et lire un livre ou écouter de la musique. Cette conception de l'activité télévisuelle est assez proche de sa façon de regarder les émissions culinaires actuelles. Il regarde TC le soir, après une journée de travail qui a fait naître en lui un véritable besoin de détente. De ce fait, il ne fait pas autre chose en même temps, il préfère profiter pleinement de l'émission qu'il regarde puisque c'est un moment qu'il ne s'offre que rarement. Il n'a néanmoins aucune addiction à l'émission, de la même façon qu'il n'est pas « télévore » de manière plus générale ; si sa compagne souhaite regarder une autre émission il changera de chaîne sans hésiter, il ne regarde pas l'émission jusqu'au bout s'il doit se lever tôt le lendemain matin, et éteint si jamais il se lasse de ce qu'il regarde. Cela se retrouve dans sa façon de regarder TC : 97
  • «Vous regardez toutes les semaines ? Non pas systématiquement, parce que il y a toujours des impondérables. Je suis pas non plus à cran. J'enregistre pas. Si je suis là je regarde mais si Michelle elle veut voir autre chose on regarde autre chose. » Leïla au contraire regarde toujours l'émission jusqu'au bout, et ce même si elle doit se lever tôt. On pourrait donc croire qu'elle fait partie de ces personnes pour qui la télévision est devenue une présence permanente, presque comme un nouveau membre de la famille, mais il n'en est rien. En fait de la même manière que Pierrot, Leïla ne regarde la télévision qu'à certains moments choisis – quand elle rentre du travail en l'occurrence- qui correspondent à un besoin de détente. Elle ne regarde de plus que quand un programme lui plait vraiment, et préférera s'adonner à une autre activité si ce n'est pas le cas. Elle regarde l'émission jusqu'au bout et sans rien faire d'autre, justement car ces moments passés devant la télévision sont somme toute assez rares et que lorsqu'elle décide de regarder quelque chose, elle peut donc se permettre de le faire de façon pleine et entière : «Je suis seule, je regarde vraiment. Après si je peux pas faire autrement je peux faire de l'internet, regarder lire d'autres choses mais en général j'essaie de me caler dessus. Quand je le fais je le fais bien ! C'est vraiment un moment de détente ». «Quand je le fais je le fais bien», c'est sans doute quelque chose que Marc aurait également pu dire. En effet cet hôtelier-restaurateur regarde avec beaucoup d'attention Top Chef, en prenant des notes notamment dès qu'il voit une bonne idée qu'il pourrait réutiliser pour son prochain menu. Cette pratique est assez caractéristique de sa façon de regarder la télévision en général puisqu'il m'explique que même en regardant une fiction comme Joséphine Ange Gardien il peut s'arrêter pour prendre des notes : «Je prends des notes et même par exemple dans un feuilleton qui n’a rien à voir avec la cuisine, s’il y a quelque chose qui va m’interpeler. Parce qu’il y a forcément, euh… une recette qui a de l’importance, donc automatiquement on va prendre note. Ou alors je me souviens dans le dernier épisode de Joséphine Ange Gardien, ça se passait dans un établissement culinaire où le chef allait perdre son étoile, donc il fallait pour le critique gastro refaire des plats, et ça m’a énormément servi. J’ai repris ça et ça a très bien marché. C’était la célèbre poire pochée en basse température, mais c’est vrai que ça me sert quoi » ; rien d'étonnant alors à ce qu'il soit aussi studieux en regardant TC. De plus la télévision est pour Marc un moment de détente auquel il aime se consacrer intégralement, ainsi il explique qu'il aime « mon côté… ma bulle. Quand je regarde un film, un polar, j’aime bien être dans ma bulle, ouais 98
  • ça c’est vrai ». On retrouve donc ces deux caractéristiques de pratique télévisée à sa façon de regarder TC : il est généralement seul et s'accorde en regardant cette émission un vrai moment de plaisir solitaire, mais il ne peut s'empêcher de prendre des notes, ce qui ne correspond pas pour lui à un moment de travail mais davantage à un moment d'inspiration. Les téléspectateurs interrogés ne se sont donc pas révélés être de gros consommateurs de télévision ; la télévision est rarement allumée en fond, en « tapisserie63 », ils ne la regardent que parce qu’ils l’ont décidé et généralement pour un programme choisi préalablement. Pour beaucoup de ces téléspectateurs, la télévision est donc avant tout un loisir comme un autre permettant de se changer les idées, de se relaxer. Compte tenu des habitudes de consommation, j’ai pu constater une différence de réception d’une émission à une autre, notamment chez Andréa et Maryse. Toutes deux m’expliquent davantage « accrocher » à UDPP qu’à MC ou TC, et je comprends rapidement que c’est simplement car l’émission culinaire quotidienne correspond davantage au besoin de divertissement qu’elles recherchent avant tout en regardant la télévision. Maryse m’explique qui lui arrive fréquemment de s’attacher aux candidats de UDPP, ce qui n’est pas forcément le cas dans MC. Comme je l'ai montré lors de la première souspartie, Maryse avait particulièrement apprécié un candidat de UDPP, magicien, alors même qu'il avait fait un repas médiocre. Mais cela s'expliquait car il l'avait beaucoup fait rire et donc apporté le divertissement qu'elle recherchait. Or Maryse ne retrouve que trop peu souvent ce type de séquence dans MC : « Oui alors qu'effectivement dans MC c'est plus difficile de voir ce côté-là parce que c'est vraiment centré sur la cuisine … Oui et puis c'est sérieux. C'est peut-être ce côté-là qui m'attire moins. C'est sérieux et moi je recherche peut être moins ça. Oui ça fait moins divertissement ? Ouais ». Cette téléspectatrice regarde souvent MC car son mari en est un fervent amateur, mais ce n’est pas le même engouement pour elle que de regarder UDPP, elle ne s’attache ni ne s’identifie aux candidats, et au final l’émission lui semble trop sérieuse pour véritablement la détendre, alors même que c’est ce qu’elle attend d’un programme télévisé. On retrouve ce côté un peu trop sérieux dans le discours d’Andréa, mais exprimé de façon différente. Andréa différencie bien UDPP de MC par la dimension compétition qui n’est pas du tout 63 Macé Eric, « La télévision du pauvre », Hermès, n°11-12, 1992, p.160 99
  • autant accentuée dans une émission que dans l’autre : « Et puis sur DPP c’est sur le fait d’accueillir des gens et de cuisiner, et puis c’est juste sur un soir, on n’a pas besoin de se construire une image… Je pense que les gens restent quand même assez naturels. Quand on voit entre l’émission du lundi et du vendredi c’est pas pareil parce qu’ils sont plus détendus. C’est comme la dernière fois dans un DPP, c’était au milieu de la semaine, et le mec il avait totalement planté son repas … ah oui le magicien ? Oui le magicien et voilà ils ont quand même passé une super soirée parce que y a eu vraiment un truc entre eux, et même rater son dîner n’empêche pas d’avoir une bonne soirée. Donc il n’y a pas le côté compétition. Oui alors que dans Masterchef…Dans MC il y a une place, ils sont éliminés à la fin de chaque émission. Alors que dans DPP ils sont là toute la semaine, il y a des notes mais c’est plus histoire de dire que, pour avoir un sens à l’émission, que pour réellement… les gens qui font ça ont plus envie de montrer ce qu’ils savent faire à la tv et recevoir des gens que gagner 1000€ ». Il est intéressant de voir qu'elle reprend le même exemple de candidat que Maryse : ce fameux magicien qui a amusé tant les autres candidats que les téléspectateurs. Il est également un bon exemple pour montrer sa préférence pour UDPP. Pour elle, les candidats ne sont pas là pour les mêmes raisons : ceux de MC sont là pour la victoire, ils jouent véritablement leur avenir, alors que les participants de UDPP participent davantage pour passer un bon moment, se divertir. Elle parvient dès lors plus à se distraire – ce qu’elle recherche en regardant la télévision-, se relaxer devant UDPP que devant MC, l’émission se suffisant parfaitement à elle-même pour qu'Andréa parvienne à se changer les idées, alors qu’elle finirait par s’ennuyer si elle ne pouvait pas commenter MC avec des amis. La télévision étant avant tout pour elle un moment de détente choisi, elle retire plus de plaisir et regarde avec plus d’assiduité UDPP que TC ou MC, où la dimension compétitive particulièrement accentuée fait de l’émission un programme trop sérieux pour véritablement la distraire, ainsi que Maryse. *Lorsque la télévision est souvent allumée « Le récepteur ne regarde pas une émission de télévision, mais la télévision en général 64 » affirmaient Michel Souchon et Dominique Boulier. Pour certains des téléspectateurs de cette enquête, cela semble en effet être le cas, l'exemple de Charlotte 64 Boullier D. (2004) et Souchon M. (1980) dans Goulet Vincent, Médias et classes populaires, Paris, I.N.A, 2010, p.130 100
  • étant sans doute le plus parlant. Lorsque nous abordons ses habitudes quant à sa consommation de télévision, cette jeune kinésithérapeute se révèle rapidement être ce que l'on appelle une « télévore » : « Comment décririez-vous votre consommation de télévision ? Vous la regardez souvent ? Oui je regarde tout le temps. Enfin tous les soirs quand je rentre, le weekend peut-être un peu moins que la semaine. Ceci dit si je suis toute seule chez moi et que j'ai rien à faire je peux passer tout le weekend devant la TV, c'est complètement dingue. Ca m'est déjà arrivé de passer tout un samedi ou un dimanche devant la TV. Et du coup c'est plus du zapping ? Oh bah généralement c'est la 6 quoi parce que je sais ce qui passe sur la 6. Et puis c'est plus facile de regarder la tv que de regarder un film ou une série, on allume et pouf ça passe à la tv et voilà, alors qu'autrement il faut choisir etc. Je regarde quand même pas mal la tv. » Ainsi, lorsque Charlotte allume le poste de télévision, ce n'est pas spécialement parce qu'elle a décidé de s'octroyer un moment de détente, ou de regarder une émission en particulier ; en réalité elle le fait quasiment comme un réflexe. Elle est de plus particulièrement attachée à une chaîne, M6, si bien qu'il peut parfois lui arriver d'enchaîner les programmes simplement parce qu'ils sont diffusés par la chaîne. Cette fidélité à M6 n'est d'ailleurs pas sans rappeler le phénomène de « contagion 65» que Boullier perçoit dans les discours des téléspectateurs qu'il interroge. L'auteur explique en effet qu'il existe à travers les discours des téléspectateurs un effet d'entraînement d'un programme à un autre : si l'on veut regarder un film sur une certaine chaîne par exemple, alors on va aussi regarder le journal sur cette même chaîne. Comme si tout était programmé pour minimiser l'effort. On imagine bien la situation avec Charlotte, un samedi après-midi où elle n'a aucune sortie de prévue : elle allume M6 pour par exemple regarder la rediffusion de UDPP puis, un programme en entraînant un autre, elle est encore devant la télévision à 18h alors que commence Ma maison est la plus originale de France. De plus, la télévision étant une part intégrante de sa vie, elle a pris certaines habitudes avec. Ainsi puisqu'elle rentre généralement tard du travail, elle regarde la télévision en mangeant et file se doucher lors d'une coupure publicitaire. Ces habitudes TV permettent donc de mieux comprendre la façon dont Charlotte regarde les émissions culinaires et en particulier TC : l'émission est diffusée par M6, elle la regarde en rentrant du travail et donc en mangeant. Etant 65 Boullier Dominique, op. cit., p.140 101
  • particulièrement télévore, il arrive à Charlotte de faire autre chose en même temps que la télévision est allumée, mais l'émission n'est pas complètement un bruit de fond, et surtout, elle regarde TC de façon pleinement concentrée : «Vous la regardez tout le temps sans rien faire? Avant je bossais devant, maintenant comme j'ai plus rien à faire le soir… Si ça m'arrive d'être un peu sur mon pc en même temps. Mais devant TC je fais rien, si c'est une émission qui me plait je fais rien ». UDPP correspondrait davantage au type d’émission qu’elle pourrait regarder en faisant autre chose, en « tapisserie66 ». Daniel n'est sans aucun doute pas aussi télévore que Charlotte, mais la télévision est néanmoins une activité redondante chez ce professeur des écoles, et surtout, il a l'habitude de quasiment toujours faire quelque chose en même temps, il n'y a d'ailleurs que peu de programmes qu'il regarde sans rien faire : « Est-ce qu'il y a des émissions de télévision que vous regardez de façon concentrée ? Hum… un film, si c'est un film là oui je fais pas autre chose. Un match de foot peut-être aussi, encore que, si c'est pas bien je m'en vais. Un film oui c'est vrai qu'on est obligé de regarder jusqu'au bout et j'aime pas en louper un morceau ». Pour les autres programmes, Daniel est généralement très occupé, et cela transparaît également dans sa façon de regarder TC : « Pourriez-vous me décrire la façon dont vous regardez les émissions ? Seul ? En faisant autre chose ? Humf… Avec le chat ? En faisant autre chose. En travaillant, en faisant mes préparations, en faisant mes corrections, en jouant sur l'ordi. Enfin peut-être pas tout le temps, parfois en fond et parfois en direct quand il y a un intérêt ». La télévision est donc majoritairement utilisée en fond par Daniel, de la même manière qu'il pourrait mettre la radio pendant qu'il fait ses corrections ; il allume le poste de télévision et ne s'y intéresse de plus que si quelque chose retient vraiment son attention. On retrouve cette pratique télévisée dans sa façon de regarder TC. *Disposition de la pièce TV dans la maison Esquenazi-Guyot explique que « dans le foyer, le téléviseur est un moins l'instrument figé d'une consommation d'images que le point nodal autour duquel s'organisent des activités très diversifiées 67», or l'emplacement du poste de télévision au sein de la maison des personnes interrogées s'est avéré être également d'une influence non anodine. 66 67 Mace Eric, « La télévision du pauvre », Hermès, n°11-12, 1992, p.160 Esquenazi Jean-Pierre, La télévision et ses téléspectateurs, Paris, L’Harmattan, 1995, p.46 102
  • Comme j'ai pu l'expliquer précédemment, Daniel regarde presque toujours la télévision en faisant autre chose en même temps : ses corrections ou jouer sur l'ordinateur. Cette pratique est rendue possible par la position du poste de télévision dans la maison : il est au centre de la plus grande pièce, si bien que l'on peut voir la télévision de la table du salon, de la salle à manger, de la cuisine, et en allant d'une pièce à l'autre. Compte tenu de ce positionnement, il n'est pas étonnant que Daniel ne regarde TC «que 10 min toutes les demi-heures, en fil rouge ». De plus, le fait que la télévision ait une place centrale dans le foyer explique aussi comment Daniel en est venu à regarder TC : «Notre TV est un peu au milieu de la maison en fait, alors quand quelqu'un est devant, tout le monde en profite, et vu qu'elle était souvent devant j'ai fini par regarder aussi ». Sa fille était vraisemblablement une fervente amatrice des émissions culinaires, elle était donc au rendez-vous tous les lundi soirs. Or le poste de télévision étant au centre de la maison, Daniel pouvait en profiter partout d’où il se trouvait. Il a alors régulièrement fini par la rejoindre pour regarder l'émission avec sa fille, et a continué à la suivre d'une oreille lorsqu'il était seul. J'ai également évoqué la façon de regarder MC ou UDPP pour le moins originale de Lara. Elle vit seule mais aime commenter en même temps que la diffusion de l'émission. Elle a donc pris l'habitude de faire ses remarques en direct sur le forum auquel elle participe, et qui regroupe des téléspectateurs des trois émissions culinaires auxquelles je m'intéresse. Or, cette pratique est là encore favorisée par la place du poste de télévision dans sa maison : «puisque l'ordi est dans le salon de toute façon et puis je commente un peu à chaud quoi ». La télévision et l'ordinateur étant dans la même pièce, le salon, Lara peut facilement commenter en direct, en étant à la fois sur le forum et devant la télévision, exactement de la même façon qu'elle ferait des remarques à un ami se tenant dans la même pièce. A travers les entretiens réalisés, plusieurs critères sont donc venus expliquer le type de réception des téléspectateurs des émissions culinaires actuelles. L'activité professionnelle, la situation familiale et la pratique TV, permettent d'expliquer une assiduité plus ou moins prononcée pour une émission, une préférence pour une épreuve, et une façon de recevoir l'émission (en commentant, en prenant des notes, en vaquant à d'autres occupations). Il s'agit donc là de critères assez traditionnels et qu'on peut utiliser pour analyse les réceptions de nombreuses émissions de télévision. J'ai néanmoins 103
  • rapidement remarqué qu'un autre critère, plus spécifique à la réception des émissions culinaires actuelles, venait expliquer beaucoup de traits caractéristiques de la façon dont les téléspectateurs interrogés regardaient TC, MC ou UDPP : le lien qu'ils entretenaient à la cuisine, du fait de la nature même de ces émissions. 2.2 Emissions culinaires – des téléspectateurs ayant un lien particulier à la cuisine Au fil des entretiens, un autre critère influençant le type de réception des émissions culinaires actuelles s'est dessiné : le rapport qu'entretiennent les téléspectateurs à la cuisine. En effet les téléspectateurs ne regarderont pas de la même façon, pour les mêmes raisons, avec la même assiduité, et les mêmes émissions, en fonction de différentes dimensions de ce lien à la cuisine : vision de la cuisine, niveau culinaire, et gourmandise / goût des bonnes tables. Ce sont les liens, tels qu'ils ressortent dans les discours des téléspectateurs, entre ces différentes dimensions et les différents types de réception, que je chercherai à mettre en avant tout au long de cette sous-partie. 2.2.1 Une vision de la cuisine propre à chacun qu’il peut retrouver dans les différentes émissions *Convivialité, partage, et pratique familiale Il était intéressant de savoir comment les téléspectateurs percevaient la cuisine. Etait-ce le côté familial et convivial ou au contraire la rigueur du monde professionnel ? Le mot « partage » est souvent revenu dans les entretiens lorsque nous discutions de la cuisine en général. Fabrice m'explique par exemple qu'il «aime cuisiner et on aime partager la cuisine ». En disant cela, il s'inclue dans un public particulier, celui du forum, celui des personnes qui sont passionnées de cuisine et qui aiment en discuter. Car la cuisine pour lui est partage non seulement autour d'une bonne table, mais également autour d'une conversation, d'un échange de recettes ou de nouvelles découvertes culinaires. Pour d'autres téléspectateurs, c'est la curiosité culinaire qui s'impose lorsqu'ils me décrivent leur lien à la cuisine. Pierrot me confie ainsi qu'il tient son amour de la 104
  • cuisine de son environnement ; il a toujours vécu avec des femmes qui cuisinaient beaucoup. Il est également très attaché à la cuisine de la région dans laquelle il a grandi, puis longtemps vécu : «moi c'est la cuisine paysanne vous savez, c'est la bonne marmite ». Mais son amour de la bonne chère lui donne également envie d'aller vers de nouvelles saveurs et découvertes culinaires : «on avait une étagère avec que des bouquins de cuisine, donc on était déjà dans la cuisine, et toujours une découverte ». Découverte, curiosité, voilà les maîtres mots que Pierrot utilise pour décrire la façon dont il conçoit la cuisine. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il apprécie TC : à chaque nouvelle émission une nouvelle découverte est assurée, il est surpris par une association de saveurs, curieux de ce qu’il verra au prochain épisode. Cette curiosité, il ne la retrouve cependant pas dans UDPP, notamment au niveau des candidats auxquels il ne réussit alors pas à s’identifier : « ils disaient j'aime pas, pour ceux qui disaient j'aime pas, ils goûtaient sans curiosité, et ça ça me déplait. Il y a pas cet esprit de curiosité ». C’est donc notamment parce que ce qu’il voit dans UDPP ne s’inscrit pas dans sa propre conception de la cuisine qu’il préfère TC, où les candidats ont davantage cet esprit de curiosité qui est particulièrement important pour lui. L’émission UDPP correspond bien à une vision conviviale de la cuisine, l’exemple le plus frappant est sans aucun doute celui de Daniel qui me décrit ainsi sa propre vision de la cuisine : « Quelle est votre vision de la cuisine, à quoi la rattachez-vous ? J'sais pas trop… J'aime bien faire de jolis plats, des trucs un peu recherchés avec des bons produits. Et puis j'aime bien aller au resto, je suis un bon vivant de manière générale. Mais du jambon cru sur un bout de pain beurré, avec un morceau de fromage et un verre de rouge ça me fait autant plaisir. Et puis c'est le côté convivial, recevoir des amis autour d'une bonne table et de bons vins, c'est un moment de détente quoi, un moment où on est bien. Autant en cuisinant qu'en mangeant en fait, ça doit pas être un truc stressant ». Daniel aime recevoir des amis, partager un bon moment autour de mets préparés avec soin, retrouver des personnes qui comme lui sont de bons vivants et apprécient donc les plaisirs de la bonne table. On retrouve parfaitement cela dans le concept initial d’UDPP, et c’est d’ailleurs ce qui lui a plu aux débuts de l’émission : « pour UDPP parce que le côté sympathique c'est que c'est assez proche de nous, la bouffe ». Et c’est d’ailleurs parce que les émissions plus compétitives comme TC ou MC ne correspondent pas à sa vision de la cuisine qu’il a du 105
  • mal à y accrocher. En effet, pour lui la cuisine ne « doit pas être un truc stressant », or lorsqu’il regarde TC, tout ce qu’il voit correspond à un environnement tendu : « tu les vois courir, machin », à un « affrontement entre des professionnels ». La compétition est particulièrement exacerbée dans ces émissions, et si cela plait à certains téléspectateurs, c’est au contraire ce qui empêche Daniel d’être un fervent amateur de TC, car il ne se retrouve et ne retrouve absolument pas sa vision de la cuisine dans cette émission. *Originalité et modernité : cuisine élaborée recherchée Charlotte n'a pas tout à fait la même perception de la cuisine. Elle vit encore chez ses parents et ces derniers ne sont pas de grands cuisiniers, ils ont l'habitude de faire à manger davantage dans un but purement nutritif plutôt que gourmand. Ce qu'elle aime donc dans la cuisine se rapproche plutôt de ce qu'on pourrait qualifier de « cuisine élaborée » : des nouvelles associations de saveurs, des présentations un peu extraordinaires, bref de l'original et du moderne. D'ailleurs quand je lui ai demandé si elle était aussi fidèle aux émissions de cuisine plus traditionnelles comme Maïté qu'à TC, sa réponse est sans équivoque : «Fin là c'est de la cuisine actuelle et tout, donc ça fait plus classe, alors qu'avant c'était vraiment les grosses cocottes mijotées, ça faisait plus pour les mères de famille vous voyez. Alors que maintenant on a l'impression qu’on peut, fin que c'est plus accessible à tout le monde. Pour recevoir ça donne des idées de décoration et tout, alors que Maïté avec sa cocotte moyen quoi ». La cuisine pour elle est donc davantage un moyen de se surpasser, de se lancer des défis pour surprendre les personnes qu'elle va recevoir autour d'un repas. Le côté convivial ou familial n'apparaît pas spécialement, et cela explique pourquoi elle regarde principalement TC. *Un monde professionnel intransigeant Mais la cuisine est aussi une profession, qui a la réputation d'être particulièrement rigoureuse et exigeante. Or les téléspectateurs cherchent parfois à voir le reflet de ce monde professionnel dans les émissions culinaires qu'ils regardent. Le témoignage de Philippe est sans doute le plus révélateur en ce qui concerne l'attrait de cette dimension professionnelle de la cuisine. En effet ce gardien-concierge de 32 ans est particulièrement intéressé par le monde de la gastronomie, tout simplement car il aurait aimé en faire son métier. Il regarde donc TC avec beaucoup d'intérêt car cette émission est pour lui très fidèle à la réalité du métier : « Je trouve que TC ils apportent plus car c'est vraiment l'ambiance 106
  • des grands chefs, les impératifs de temps, la disposition, je trouve que c'est plus intéressant. Un peu moins de proximité. Mais ça me permet de découvrir le monde des grands chefs qui m'a toujours intéressé parce que justement j'aurais bien aimé être cuisinier ». Pour Philippe donc, la cuisine a en effet plusieurs dimensions, mais celle qui l'intéresse le plus est la dimension professionnelle, solitaire : « La cuisine pour moi c'est plutôt une pratique solitaire, ou en famille, et en troisième position ce serait pour voir des amis, recevoir ». C’est donc pour cette raison qu’il apprécie particulièrement dans TC – et qu’il ne retrouve donc pas dans UDPP. Entre MC et TC il préfère peut-être MC car l’on y voit plus la critique des chefs, or c'est cela qui l'intéresse compte tenu de sa curiosité pour le métier : « Ce que je préfère c'est les chefs en particulier, c'est la critique qu'ils leur font, la critique un peu gastro qu'ils font par derrière, et on le voit peut-être plus dans MC que dans TC » ; il peut davantage apprendre, et surtout se rendre compte des attentes de ce milieu professionnel. Cette dimension professionnelle revient souvent dans les entretiens, comme une curiosité d'un monde qui est étranger aux téléspectateurs mais qui a la réputation d'être particulièrement difficile. De ce fait, certains fidèles des émissions voient certes en la cuisine une pratique familiale et conviviale, mais ils n'en oublient pas pour autant le côté professionnel, qui fait également partie intégrante de leur vision de la cuisine. Pierrot accorde également de l'importance et de l'intérêt pour la dimension plus solitaire et professionnelle, il image d'ailleurs beaucoup le monde professionnel de la cuisine lorsqu'il parle du jury de TC et de sa dureté : « Et le jury, qu’est-ce que vous en pensez ? C'est eux qui l'ont choisi, est-ce que j'aurais mieux choisi ou pas… Moi ce qui m'intéresse c'est juste de voir ce que font les candidats. Les critiques des chefs sont parfois cinglantes mais on, on va vers l'exigence donc… si t'as loupé ton créneau t'as pas ton code hein. C'est dit d'une manière différente, dès fois c'est un peu brutal. Ils ont la sanction qui tombe brutalement et après ils essaient de te prendre dans les bras, faut continuer et tout. Ils essaient de faire une balance, il y a une chose qui est dans la vie c'est que si tu es pas bon tu es jeté, et ça il faut le savoir tout de suite. Si tu as envie tu te remets au boulot, sinon tu laisses tomber. Du coup vous pensez qu’ils permettent aux candidats de progresser ou que c’est simplement … casser pour casser en quelque sorte ? Casser pour casser non je pense pas, leur volonté c'est de mettre les individus devant les capacités. T'es devant, si tu veux faire mieux ben faut faire plus et si tu 107
  • restes en dessous bon bah tu restes en dessous, c'est toi qui choisis. Tu peux ou tu peux pas aussi, le coureur du 100m il peut ce qu'il peut, si ses jambes vont pas plus vite et ben il peut pas. Là c'est pareil si le gars a pas eu la créativité, la rapidité, l'intelligence, et ben il est KO, il dégage. C'est un peu comme un match de boxe hein, tu prends un coup tu percutes, tu es KO. Ben là c'est un peu ça. » Entre les matchs de boxe et les coureurs de 100m, Pierrot ne manque pas d'exemples pour donner sa propre représentation de la cuisine dans toute sa dimension professionnelle, dont la rigueur et l'exigence sont les maîtres mots. Cette caractéristique de la cuisine semble l'intéresser tout autant que la dimension conviviale car elle se rapproche aussi d'une vision de la vie, l'importance de savoir recevoir les coups pour mieux rebondir par exemple. Et c'est donc pour cela qu'il prend beaucoup de plaisir à regarder une émission comme Top Chef, où le niveau d'exigence que l'on impose aux candidats est particulièrement élevé. De plus, Pierrot a une vision cadrée, assez calme de la pratique culinaire : « je pense que la cuisine elle se fait dans un endroit tranquille, propre et bien organisé ». Compte tenu de cela il est critique tant avec UDPP qu’avec TC. En effet il n’aime pas voir des candidats perdus dans des petites cuisines privées, qui finissent par ressembler à des champs de bataille tout simplement parce qu’ils ne sont qu’amateurs, et n’aime pas non plus les épreuves un peu extraordinaires de TC où les candidats cuisinent parfois à l’autre bout du monde, sur le toit d’un immeuble etc : « Après ces défis comme ça pour moi c’était du voyeurisme », tout simplement car cela ne s’apparente plus du tout à sa vision de la cuisine. Leïla n'est pas vraiment une habituée des grandes tables de la gastronomie française, elle a plutôt toujours baigné dans une cuisine familiale et généreuse, rythmée par des échanges de recettes entre sœurs et des grandes réceptions où la nourriture maghrébine recouvrait des tables entières. Pour autant elle aussi est consciente de la dimension plus gastronomique et professionnelle de la cuisine, et elle nourrit d'ailleurs pour ce côté un peu occulté, une vraie curiosité. D'autant que cette informaticienne aimerait amorcer une reconversion professionnelle afin de devenir cuisinier traiteur et d'organiser des réceptions. Cette méconnaissance de la dimension gastronomique de la cuisine mais la curiosité qu'elle nourrit pour elle, l'ont donc influencé pour regarder une émission comme TC : « j'ai jamais mangé dans des grands restos, des étoilés je connais pas, et en fait je voulais savoir si y avait vraiment quelque chose d'inaccessible dans ce qu'ils faisaient ». Les émissions culinaires actuelles, et en particulier TC, sont donc un moyen pour Leïla de 108
  • rentrer dans cet univers de la grande gastronomie qu'elle ne connaît que par réputation mais donc elle ne sait rien de concret, et pour lequel elle nourrit un grand intérêt. Le fait que les membres du jury, chefs étoilés pour la plupart, soient particulièrement critiques et parfois un peu rudes avec les candidats, venant ainsi mettre à mal la dimension conviviale de la cuisine, ne la gêne absolument pas. Au contraire, elle trouve que puisqu’il s’agit de chefs renommés, leur critique est justifiée et légitime, bien plus par exemple que celle des candidats de UDPP. De plus l’exigence des chefs de TC ou MC sont assez proches de sa façon de voir la gastronomie puisqu’elle m’explique être, elle-même, très critique : « Moi je suis très critique dans la gastronomie, donc mes sœurs me craignent un peu pour ça. Et j'aime bien voir le jury être critique aussi, ça dépend de la façon de le dire mais ça fait avancer, moi je le suis très, je les traumatise alors que non c'est pour qu'elles s'améliorent ». Ainsi, elle retrouve beaucoup plus sa vision de la cuisine dans MC et TC que dans UDPP, ce qui vient notamment expliquer qu’elle suive avec plus d’assiduité les deux premières émissions. La mise en avant d’un monde professionnel exigeant permet donc de séduire ceux pour qui la cuisine doit être quelque chose d’ordonné et rigoureux, et ceux qui voient cet univers professionnel d’un œil particulier puisqu’ils espèrent pouvoir y effectuer une reconversion, où bien parce que celui-ci représente un une ambition de jeunesse jamais atteinte. Mais, pour certains des téléspectateurs interrogés, le monde de la cuisine peut également très bien s’associer à une compétition exacerbée, l’exigence de cet univers professionnel s’inscrivant parfaitement dans un contexte compétitif. Charlotte par exemple, est plus assidue avec TC qu’avec UDPP ou même MC car le niveau est plus élevé, la compétition est plus poussée, et elle a le sentiment que l’émission a vraiment un impact, que les candidats mettent leur carrière en jeu : « une émission plus complète, plus poussée dans la cuisine. Le côté compétition est plus marqué aussi parce que c'est leur carrière. Les autres ils changent de vie, au pire ils gardent leur vie mais là c'est leur carrière qui est en jeu », cela donne alors ainsi une ampleur supplémentaire au programme, l’assurance de voir de belles réalisations culinaires aussi puisqu’alors les candidats doivent se surpasser. Elle rattache donc facilement le côté professionnel au côté compétitif, ce qui lui fait préférer TC à MC : « TC parce que c'est des professionnels qui cuisinent et du coup je trouve ça plus intéressant, ça donne plusieurs idées sur les aliments à mettre ensemble dans un plat. Donc c'est plus sur le niveau des personnes ? Ouais c'est ça, la compétition aussi c'est sympa. Mais pourtant dans MC il y a une compétition aussi … Ouais mais 109
  • c'est des amateurs, au début ça prend trop de temps… fin c'est trop long je sais pas, faut que ce soit vite des trucs intéressants. » Entre familiale et professionnelle, conviviale et exigeante, chaque téléspectateur a donc sa propre vision de la cuisine. Une vision qui se retrouve plus ou moins selon les émissions, ce qui permet alors d'expliquer certaines préférences qu'ils peuvent émettre entre TC, MC, et UDPP. 2.2.2 Le niveau de cuisine Un autre critère est rapidement devenu une source d’explication pour analyser les différents types de réception des téléspectateurs interrogés, le rapport des fidèles de TC ou UDPP à la cuisine, leur niveau culinaire. En effet, Boullier explique que « la proximité culturelle vis-à-vis d’un thème, d’une émission voire d’un animateur peut tout autant jouer que la distance culturelle pour expliquer le goût pour un programme. La télévision agit donc par procuration et de ce fait peut renforcer la dispense de pratique culturelle 68». Ramené à mon enquête, il s’agissait donc de voir quel était le degré de proximité des téléspectateurs avec la cuisine, et de comprendre comment cette relation influençait leur réception. Il me semblait donc nécessaire de définir un certain nombre de niveaux de cuisine, basés sur les appréciations des téléspectateurs et sur mon propre ressenti pendant et après analyse des entretiens (Annexe 4). *A l’origine du désir de regarder Pour beaucoup de téléspectateurs, si ce n’est la majorité, c’est l’intérêt qu’ils portaient à la cuisine qui les a poussés à regarder l’émission. Certains d’entre eux n’étaient par exemple pas de grands amateurs d’émissions de télé-réalité, ils n’avaient pas regardé Star Academy ou Nouvelle Star, mais ont eu la curiosité de voir ce qu’était TC ou UDPP, simplement car la cuisine semblait être au cœur de l’émission. Fabrice ne laisse aucun doute sur cela, il est passionné de cuisine depuis toujours : « J'aurais vite une bibliothèque remplie de livres de cuisine, dès que j'ai du temps libre je le passe à cuisiner ». Mais il fait justement partie de ces personnes qui ne regardent pas forcément la télévision très souvent et qui n’apprécient pas spécialement les émissions de 68 Boullier Dominique, op. cit., p.167 110
  • télé-réalité. Pourtant il a fait le pas d’aller regarder MC par exemple car il lui semblait que la cuisine était au centre du programme : « Comment avez-vous commencé à regarder ? Par hasard, il y avait une publicité un soir entre deux parties d'un programme, et je me suis dit que ça avait pas l'air mal. Et MC c'était sur le site de TF1, et comme c'était une émission de cuisine j'ai regardé pour voir si ça me plaisait aussi. » Pour Marc également, la thématique principale des émissions a été la raison majeure l’incitant à regarder TC. Rien d’étonnant à cela puisqu’il est un professionnel et qu’il possède une soif d’apprendre intarissable. Ceci étant, Marc précise bien qu’il pense qu’il regarderait également l’émission même s’il n’était pas professionnel, tout simplement car il est de toute façon profondément amoureux de la cuisine, des bons plats, qu’il vive de sa passion ou non : « Je pense car j’aime la bonne table, j’aime la chère donc forcément je vais regarder ouais je pense ». Il semble donc bien que l’affirmation de Boullier citée précédemment se confirme, les téléspectateurs ont une « proximité culturelle 69» avec le thème de l’émission, la cuisine, et ce lien particulier leur a donné envie de regarder TC ou UDPP. L’entretien réalisé avec Véronique va d’ailleurs dans la même direction. En effet, au contraire des personnes précédemment évoquées, cette responsable de chambres d’hôtes est assez friande d’émissions de télé-réalité, mais elle explique qu’elle ne regarde que celles qui sont liées à ses centres d’intérêts. Par exemple elle n’a pas regardé L’amour est dans le pré, mais elle s’est laissée tenter par Star Academy parce qu’elle « adore tout ce qui est musique, j'adore danser j'adore chanter, j'adore faire le théâtre. Je suis déçue qu'il n'y ait pas eu tout ça quand j'étais jeune (rires). Donc oui j'ai regardé ». De la même façon elle est passionnée de cuisine : « je cuisine beaucoup, j'adore cuisine », «le weekend je fais de la pâtisserie, j'aime recevoir », « je suis toujours le nez dans des livres de cuisine, je farfouille toujours sur internet », et c’est donc tout naturellement qu’elle s’est intéressée à une nouvelle émission qui avait comme thème principal l’une de ses passions. * Niveau élevé Afin de simplifier les choses, j’ai regroupé les téléspectateurs selon deux catégories, ceux de « niveau élevé » et ceux d’ « amateurisme plus élevé ». Dans la première catégorie on retrouve Fabrice, Pierrot, Arthur, Marc, Daniel, Véronique, Philippe, 69 Boullier Dominique, op. cit., p.167 111
  • et Leila. Et dans la deuxième catégorie : Andréa, Maryse, Charlotte, Lara. Evidemment, il ne s’agit pas exclusivement de compétences culinaires, mais plus généralement de la place qu’occupe la cuisine dans la vie des téléspectateurs interrogés. Les téléspectateurs étant particulièrement férus de cuisine, et ayant l’habitude de cuisiner des repas plutôt élaborés, vont prêter une attention particulière aux techniques culinaires et aux recettes présentées dans l’émission. Fabrice aime par exemple particulièrement cuisiner et regarde donc principalement UDPP pour les parties de l’émission centrées sur les préparations culinaires, c’est-à-dire la partie où l’on voit réellement les candidats cuisiner. L’animation, les courses, toutes les parties du programme qui s’éloignent de la cuisine sont pour lui de trop et il déplore qu’elles prennent de plus en plus de place dans UDPP. J’ai pu constater fréquemment ce désir de voir rester au centre de l’émission la cuisine, chez les personnes qui avaient l’habitude et l’envie permanente de cuisiner. D’ailleurs, Fabrice ne cache pas que , de ce côté-là, il préfère regarder MC que UDPP, tout simplement car il peut alors en retirer un apprentissage plus important, ce que recherche clairement ce passionné de cuisine : « Il y a des techniques qui sont apprises notamment pour monter une chantilly, des petites techniques de chefs qui sont intéressantes à glaner, qu'on n'a pas dans DPP parce que ce sont des amateurs », d’autant que le niveau des candidats de UDPP est pour lui de plus en plus bas : « Il y a amateurisme et amateurisme, il faut quand même avoir un B.A.-BA culinaire », « les candidats sont moins intéressants, il y a eu une petite baisse de niveau. Depuis la dernière saison de MC c’est plus MC qui m’a diverti ». Ainsi, alors que Fabrice a fait partie des premiers téléspectateurs de UDPP, son assiduité pour cette émission est aujourd’hui moindre et il s’est davantage tourné vers MC car le niveau culinaire des candidats du DPP ne lui permet plus ni de voir de jolies réalisations, ni d’en retirer un apprentissage. Daniel également souhaite que la dimension culinaire reste dominante dans ces émissions. Il aime voir les personnes réaliser les préparations sous ses yeux, c’est pourquoi, comme Fabrice, il affectionne particulièrement les parties consacrées à cela dans UDPP, davantage que l’animation par exemple. Et c’est aussi pour cette raison qu’il n’arrive pas à véritablement apprécier TC : « tu vois pas cuisiner, tu vois que de la TV ». Cette émission est selon lui le résultat d’un trop gros montage où l’on ne voit au final que des candidats extrêmement stressés courir partout, et simplement le plat final, ce qui laisse complètement de côté la préparation culinaire, la façon dont les candidats arrivent à tel plat, bref il n’est pas possible pour Daniel d’apprendre quoi que ce soit puisque les techniques employées sont 112
  • selon lui coupées au montage. Les seuls moments qui lui donnent envie de regarder avec plus d’intérêt sont ceux où les chefs membres du jury détaillent eux-mêmes une recette que les candidats doivent ensuite réaliser. Dans ces cas précis, il voit ce qu’il aime vraiment : la cuisine, le travail du produit, et des explications qui lui permettent ensuite de pouvoir refaire la recette. Compte tenu donc de son lien très fort avec la cuisine et notamment les préparations culinaires, il attend donc d’une émission qui se veut être culinaire, que la cuisine soit le point fort du programme et qu’il puisse ainsi étendre sa culture dans ce domaine. Dans tous les cas, pour ces téléspectateurs dont la soif d’apprendre est intarissable, ces émissions sont avant tout un moyen pour repérer de nouvelles recettes et techniques culinaires, et la cuisine doit donc rester au centre de l’émission. Pour les téléspectateurs chez qui la cuisine occupe une place de choix dans les passions et/ou activités, je me suis rapidement rendue compte qu’ils regardaient les émissions culinaires actuelles avant tout pour en tirer un apprentissage, répondre à une soif de découverte, ou tout simplement pour chercher l’inspiration de leurs prochains festins. Marc étant un professionnel absolument passionné par son métier, il prend l’émission Top Chef très au sérieux et la considère comme un véritable cours de cuisine. En fait, il regarde souvent la télévision de manière très concentrée, toujours prêt à prendre des notes car il sait que chaque séquence d’un programme peut être une source d’apprentissage. Il explique d’ailleurs que le fait de ne pas pouvoir commenter puisqu’il regarde seul ne représente pas un manque, car là encore il est véritablement passionné de cuisine et que c’est donc avant tout pour voir des belles réalisations culinaires mais également apprendre, trouver l’inspiration pour le prochain menu qu’il servira à ses clients, qu’il regarde TC, plutôt que pour en retirer un quelconque divertissement. Compte tenu de cela, sa réception est assez différenciée en fonction des émissions. En effet, puisqu’il a fait des émissions culinaires actuelles une source d’inspiration, il faut que celles-ci se rapprochent de son niveau et c’est d’ailleurs pour cela qu’il émet une forte préférence pour TC : « Vous avez une émission préférée ? C’est Top Chef. Top Chef parce que pour moi c’est vraiment professionnel », et qu’il ne regarde MC qu’à partir des quatre dernières émissions, puisqu’alors les candidats ne sont plus guère des amateurs. Cependant, Marc est également capable d’avoir un regard critique sur cette émission qu’il 113
  • apprécie fortement. Ainsi il regarde d’un mauvais œil toutes les « séquences émotion » qui se rapprochent plus de la TV réalité et l’éloignent donc de l’apprentissage, l’inspiration, qu’il recherche. Les téléspectateurs ayant donné à la cuisine une place de choix dans leur vie se sont souvent révélés être des personnes curieuses, aimant goûter des produits nouveaux, découvrir des associations de saveurs innovantes et des présentations d’assiettes toujours plus imaginatives. Fortement liée à cette soif d’apprendre il y a donc cette soif de découverte culinaire qui motive particulièrement ces passionnés à regarder ces émissions. Véronique, comme nous l’avons vu précédemment, passe beaucoup de temps derrière les fourneaux, et lorsqu’elle allume son poste de télévision pour regarder UDPP ou TC, c’est toujours avec le même désir de découverte : « Le plaisir c'est la curiosité, c'est parce qu'en plus je l'ai fait donc je sais exactement comment tout se passe. Moi j'ai un œil différent si tu veux. Toujours la même curiosité qui m'attire le soir. Après je me dis tiens ce soir je vais peut-être découvrir quelque chose. Après c'est vrai qu'il y a trois semaines j'ai pas raté une goutte parce que c'était génial. C'est toujours la curiosité avant tout ». Cette envie de découverte est généralement davantage assouvie dans TC ou MC que UDPP, et c’est pourquoi certains téléspectateurs suivent UDPP avec moins de ferveur que les hebdomadaires de prime-time : « Avec des amateurs ça me séduit autant mais c'est moins professionnel, les recettes sont moins élaborées, moins jolies, les présentations un petit peu moins, c'est plus dans un cadre amical, c'est pas dans un restaurant. Donc je préfère TC » (Philippe). Le professionnalisme de TC est donc généralement associé à découverte, curiosité et apprentissage pour les téléspectateurs passionnés de cuisine, et c’est notamment pour cela qu’ils préfèrent cette émission aux autres. Inspiration, découverte et apprentissage, nombre des téléspectateurs interrogés cherchent avant tout à renforcer encore un peu plus leur lien particulier à la cuisine, tant dans sa dimension pratique que gustative. Au sein du panel de téléspectateurs interrogés, un seulement est un professionnel, et même si beaucoup sont passionnés de cuisine, ils restent des amateurs et aiment donc voir des préparations culinaires qu’ils pourront réaliser ; nous verrons que cela n’est pas forcément le cas pour les personnes ayant une proximité moindre avec la pratique culinaire. Ce besoin de proximité avec les préparations culinaires réalisées ressort particulièrement dans l’entretien de Daniel. Ce téléspectateur, atypique car très critique, est 114
  • un fin cuisinier : « j’achète un produit, je cherche sur internet des recettes possibles, je les lis un peu toutes et ensuite j’improvise. Du coup je suis jamais capable de refaire deux fois la même recette, ça agace beaucoup mes enfants (rires) », mais il n’a pour autant aucun diplôme, il lui arrive d’avoir du mal à réaliser une recette, et il ne met pas un point d’honneur à faire une présentation remarquable. De ce fait il se sent plus proches des candidats de UDPP que ceux de TC par exemple, il arrive à se projeter à leur place, dans la cuisine, il aime voir l’effort et les tracas des participants car ce sont finalement des choses qui lui arrivent souvent en cuisinant. Toutes les péripéties d’une personne lambda en train de préparer un repas, Daniel ne les trouve pas dans TC et l’émission perd ainsi pour lui en réalisme, en proximité, et donc en intérêt. En effet dans UDPP « tu les vois cuisiner, tu vois ce qui va pas, tu vois se planter occasionnellement, tu te dis ‘là il va pas s’en sortir’, ‘c’est pas le bon plan’, ‘j’aurais pas fait comme ça’. Avec TC il n’y a donc aucune identification possible, la réutilisation dans un contexte personnel est impossible. » Il apprécie la beauté des plats mais du coup cela l’éloigne bien trop de ce qu’il est capable de faire ainsi que de sa vision de la cuisine : « quand tu vois ce qu’ils font tu te dis ‘oui c’est beau’ mais à aucun moment tu te dis ‘je pourrais faire pareil’ […] c’est la présentation qui est infaisable » , c’est pourquoi son attention se perd s’essouffle très vite lorsqu’il regarde cette émission, et c’est aussi pourquoi il prend beaucoup plus de plaisir à regarder UDPP. Il peut également s’agir du contraire : il ne faut pas que les candidats soient trop amateurs, sinon ces téléspectateurs qui sont souvent derrière les fourneaux ont l’impression de ne rien apprendre et de ne rien découvrir. Valérie m’explique que c’est le cas depuis quelques temps avec UDPP, dont le niveau a vraisemblablement beaucoup baissé par rapport aux émissions des premières années. Elle ne voit pas l’intérêt de regarder un participant tartiner des toasts, alors même qu’elle cherche toujours à surprendre ses invités avec de nouvelles créations culinaires. De ce fait alors même qu’elle faisait partie des premiers téléspectateurs assidus à UDPP, son envie de voir de jolies réalisations ne lui permet plus de regarder UDPP avec la même curiosité : « J'aime bien quand on voit de la jolie cuisine. Alors c'est vrai que quand on regarde le DPP malheureusement on est souvent déçus parce que l'émission je trouve qu'elle périclite un peu. Bon ça ce n'est que mon avis même si c'est assez partagé autour de moi. », et cela se fait au profit d’émissions plus pointues comme TC ou MC. Cet avis est notamment partagé par Lara. 115
  • Entre trop amateur et trop professionnel, les téléspectateurs passionnés de cuisine ont donc besoin de trouver un certain équilibre pour que l’émission les séduise réellement. Ils souhaitent voir des candidats en lesquels ils peuvent se reconnaître et donc apprendre des choses. Fabrice par exemple m’explique que si sa candidate favorite de MC était Elizabeth c’était pour « son respect envers les autres, le fait qu'elle aille aider les autres quand ils étaient en difficulté. Et ses connaissances en cuisine qui se sont beaucoup améliorées d'émission en émission, toujours très professionnelle dans ses gestes malgré le côté amateur de cette personne finalement, puisque c'est censé être des amateurs ». Elle était donc certes une amatrice, mais avec tout de même un niveau culinaire élevé, et qui s’est surtout confirmé au fil des émissions grâce à des progrès réellement visibles ; Fabrice pouvait donc s’identifier plus facilement à cette candidate qu’à ceux dont le talent était tel qu’il n’y avait plus vraiment de place pour le progrès. Lorsque les téléspectateurs ont l’habitude de cuisiner et d’essayer de se surpasser à travers des réalisations culinaires toujours plus innovantes, ils se servent également des émissions culinaires pour se mettre au défi, ou simplement tester leurs connaissances. En fait, compte tenu de leur niveau culinaire relativement élevé, ils peuvent plus facilement s’imaginer à la place des candidats. Ainsi lorsque Véronique regarde UDPP, il y a surtout une recherche de la bonne idée à saisir, en fonction des plats qu’elle voit dans l’émission. Véronique les compare à son niveau de cuisine, à ce qu’elle a déjà pu cuisiner ou non, et à partir du moment où il s’agit d’une chose à laquelle elle n’avait pas pensé et qui lui semble intéressant, elle songe à la noter pour la refaire : « C’est vrai qu’en regardant certaines émissions je me dis tiens ça je pourrais le faire, lui il a cette petite idée, lui bon ça je sais faire, bon bah j’ai rien découvert cette semaine ». Il y a donc un véritable aller-retour entre l’émission et ses compétences et/ou envies culinaires personnelles. Marc également se prend vraiment au jeu, son niveau culinaire lui permet d’avoir une certaine interactivité, qui renforce encore un peu plus son intérêt pour l’émission : « quand les sujets sont lancés, j’essaie de me mettre à leur place et de me dire ‘mais qu’est-ce que je ferais ?’ ». Enfin, si Pierrot se lance rarement dans de grandes réalisations culinaires, il a une bonne connaissance des produits, et avoue se mettre également au défi, et c’est sans doute là l’une des raisons qui expliquent sa préférence pour TC par rapport aux autres émissions culinaires actuelles : « là je suis dans la compèt ! Je me mets pas à la place mais j’essaie de trouver aussi, comme question pour un champion t’essaies de trouver la réponse, c’est un peu interactif dans ce cas-là […] j’en sais plus 116
  • qu’eux quelquefois ! ». Cette interactivité permet donc à ceux qui ont l’habitude de cuisiner et de se surpasser en cuisine de se mettre véritablement au défi, de tester leurs connaissances, et à ceux qui sont davantage gourmands que cuisiniers de rajouter un peu de divertissement à l’émission. Certains téléspectateurs sont tellement passionnés de cuisine qu’ils en ont soit fait leur métier, soit fait un espoir de reconversion professionnelle. Dans les deux cas ils regardent les émissions culinaires avec une attention toute particulière puisqu’ils peuvent alors trouver des idées pour leur (future) carte, s’informer sur le monde professionnel et les dernières innovations et tendances culinaires. Comme j’ai pu le montrer précédemment, Marc qui est hôtelier restaurateur se sert de TC comme une véritable source d’inspiration, il lui arrive de modifier sa carte en fonction de ce qu’il a pu voir dans l’émission. D’autant que sa cuisine est finalement assez proche de ce qui est présenté lors de l’émission : « c’est une cuisine de créativité, de saveurs, et une cuisine bon enfant mais avec un côté un peu canaille ». Il explique également que ces émissions lui permettent d’avancer dans son métier, de se remettre sans cesse en question. En effet, selon lui, ces émissions culinaires, et notamment TC ont permis une « évolution au niveau des techniques, au niveau des assemblages » ; avant ces audacieux candidats « on n’aurait pas osé mettre par exemple un vin blanc sur un fromage. On n’aurait pas osé des … on a fait sauter les barrières en fait ». Ainsi, en voyant ces barrières sauter à travers son écran de télévision, il affirme que cela « bouscule un petit peu et ça nous remet en condition ». Ces émissions sont donc pour lui une façon de ne pas céder à la routine dans son métier, mais au contraire d’aller toujours vers de nouvelles préparations culinaires, de nouvelles associations de saveurs. Leïla ne fait pas encore partie de l’univers des professionnels de la cuisine, néanmoins elle y songe sérieusement. Elle est actuellement informaticienne mais elle a toujours eu l’habitude de beaucoup cuisiner et d’organiser de grandes réceptions, c’est quelque chose qui lui plait beaucoup et pour lequel elle se sent talentueuse. Lorsqu’elle regarde TC ou MC, c’est donc toujours avec cette idée de reconversion professionnelle en tête : « je m’intéresse pas mal à ce genre d’émissions parce que j’ai envie d’en faire un métier, j’aimerais bien faire traiteur, comme je sais cuisiner. Donc c’est pour ça que je regardais ces émissions, pour pouvoir piquer des trucs ». Elle trouvait donc des idées dans UDPP puisqu’elle pouvait alors voir ce qui plaisait le plus aux convives, ce qui 117
  • semblait plus ou moins réalisable en grandes quantités, etc. Mais elle trouve également de quoi satisfaire sa curiosité et son besoin d’apprentissage en regardant TC : « dans un resto c’est bien parce que je m’intéresse à ça, je me dis ça peut me donner des idées pour plus tard si j’ouvre un truc comme ça, comment présenter et tout … ». Regarder les émissions culinaires pour Leïla, c’est un peu comme suivre une formation du soir, qui lui permettra de se lancer avec plus d’assurance dans cette reconversion professionnelle. Ainsi, le lien particulièrement fort que certains téléspectateurs ont avec la cuisine influence leur réception : ils ont l’exigence de voir la dimension culinaire rester au centre de l’émission, ils regardent avec une attention toute particulière car ils recherchent avant tout un apprentissage, de nouvelles recettes à tester lorsqu’ils recevront leurs amis ou qu’ils créeront leur nouvelle carte de restaurant. Enfin, ils ont également une façon de regarder l’émission plus interactive, ayant un niveau suffisant pour pouvoir se projeter à la place des candidats. *Amateurisme plus prononcé Tous les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles ne sont pas des cordons bleus. Beaucoup cuisinent davantage par besoin que par plaisir. S’il leur arrive de faire de jolis efforts lorsqu’ils reçoivent et d’alors apprécier le fait de réaliser quelque chose qui sorte de l’ordinaire, ils ne passent pas autant de temps sur des blogs ou dans des livres de cuisine, à la recherche d’une nouvelle recette à tester ou d’une nouvelle technique à maîtriser. Compte tenu de ce lien moins fort à la cuisine, le rapport de proximité avec les candidats n’est évidemment pas le même, et la réception s’en trouve alors modifiée. Maryse explique cela clairement : «Top Chef, MC, je me sens, moi, pas à la hauteur. Fin c'est un autre niveau quoi. Ca s'éloigne de ce qu'on peut refaire à la maison. Vous voyez ça paraît compliqué … Après j'aime bien regarder, mais de là à me lancer dans ce genre de trucs, je sais pas. Alors que le DPP c'est monsieur tout le monde quoi, c'est pour ça que moi ça me va, car je sais que je vais pouvoir refaire, réutiliser, prendre des idées, voilà ça me parle ». L’intérêt n’est donc pas vraiment là lorsqu’il s’agit de TC ou MC, tout simplement car il n’y a pas d’identification possible. Tout ce qui est présenté semble irréalisable, et au final, l’émission peut même provoquer un sentiment de malaise chez le téléspectateur qui ressent que son niveau culinaire n’a strictement rien à voir avec celui des 118
  • candidats de l’émission, et qui n’est alors « pas à la hauteur ». Eric Macé rappelle qu’il existe des codes qui vont déterminer si le téléspectateur va zapper ou non : « densité dramatique, comique ou de proximité 70». Dans ces cas précis, les téléspectateurs prennent alors plus de plaisir et regardent avec plus d’assiduité UDPP que TC ou MC, émissions qu’ils peuvent même finir par trouver ennuyeuses puisqu’il n’y a ni « densité de proximité », ni « densité comique » (Maryse, Andréa). Dans ces émissions où le niveau des candidats est particulièrement impressionnant, et qui n’a même parfois plus rien d’amateur, les téléspectateurs qui n’ont pas l’habitude d’élaborer et de réaliser des plats particulièrement recherchés régulièrement ne peuvent donc pas apprendre grand-chose car ils se sentent dépassés par ce qui est préparé sous leurs yeux. De plus, les candidats de ces émissions mettent véritablement leur carrière en jeu, l’ambiance est donc nettement moins détendue que dans UDPP où les candidats sont davantage là pour passer un bon moment et rencontrer de nouvelles personnes. Nous avons vu que les téléspectateurs ayant un niveau de cuisine assez élevé exigeaient que la dimension culinaires des émissions garde une place centrale, or compte tenu du fait que les fidèles des émissions dont l’amateurisme est plus marqué, n’ont pas la même soif d’apprendre, ils ne sont quant à eux pas contre un peu plus de pur divertissement. Il est intéressant de, par exemple, regarder la partie d’UDPP qu’ils préfèrent. Maryse me confie ainsi que « Les recettes c’est pas ce que je regarde principalement, je regarde la déco, l’ambiance, bah les gens comment ils s’entendent… », et lorsque je demande à Andréa quel est pour elle le principal attrait de l’émission UDPP, sa réponse est sans équivoque « Dans UDPP c’est de voir comment des gens qui ne se connaissent pas du tout, à la fin de la semaine peuvent se lier d’amitié ». Ainsi alors que les personnes passionnées de cuisine regardent avant tout ces émissions pour la dimension culinaire, pour en retirer un apprentissage et faire des découverte sur le plan gastronomique, les téléspectateurs un peu moins cuisiniers s’intéressent davantage aux liens qui se créent entre les candidats et à l’ambiance générale de l’émission. Ils ne regardent alors pas pour les mêmes raisons, pas avec la même attention, et ne se divertissent pas des mêmes choses. Au travers de ces entretiens avec des téléspectateurs dont l’amateurisme était un peu plus accentué, j’ai repéré deux catégories de réception. Celle qui s’intéresse 70 Mace Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993, p.112 119
  • principalement à l’aspect distractif, qui accepte que la dimension cuisine ne soit pas forcément la dominante de l’émission, et qui aiment voir des candidats dont le niveau est proche du leur, comme nous l'avons vu avec Maryse et Andréa. D’autres téléspectateurs, au contraire, ne cuisinent pas tellement plus, mais souhaitent quant à eux que le niveau des candidats soit particulièrement élevé, quitte à ne pas forcément pouvoir refaire les réalisations culinaires présentées. Ils veulent avant tout voir des plats de haute volée, être séduits par la beauté d’une assiette, comme ils pourraient l’être d’un plat qu’on leur sert au restaurant. Lara l’avoue aisément, elle n’est pas vraiment cuisinière : « Personnellement je cuisine pas beaucoup parce que je suis seule. Je cuisine un petit peu quand je reçois, mais je suis pas une cuisinière hein… C'est assez contradictoire mais je suis pas beaucoup devant les fourneaux. » Pour autant, elle accorde beaucoup d’importance au fait que le niveau culinaire des candidats soit particulièrement élevé. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle regarde aujourd’hui avec moins d’intérêt UDPP. Alors qu’au contraire dans TC, les participants sont des cuisiniers professionnels, ce qui assure donc un certain niveau et permet à Lara de voir de vraies créations culinaires : « Ca apporte le fait que quand même ils ont déjà tous un bon bagage donc on assiste à de jolies réalisations, même dans les plus jeunes ». Plutôt que de voir en ces émissions une source d’inspiration, ce qui nécessiterait alors des candidats dont le niveau culinaire serait assez éloigné des professionnels, Lara y voit un moment de spectacle culinaire, elle recherche donc avant tout à être bluffée par les préparations des candidats. Et les quelques fois où elle décidera de regarder UDPP, elle s’attachera davantage à observer le résultat de l’après-midi de cuisine des candidats que la préparation en elle-même : « J’aime bien le dressage des assiettes et la décoration de table, c’est intéressant », si tant est que le niveau des candidats soit à la hauteur de ses attentes évidemment. C’est également vrai chez Charlotte, et peut-être même encore plus. Elle apprécie le fait de cuisiner, mais cela reste de l’ordre du ponctuel. Surtout, elle est amatrice de bonne cuisine et est une habituée des grands restaurants où l’on sert une cuisine originale et moderne. En fait, elle attend des émissions culinaires actuelles des plats qui pourraient autant la mettre en appétit que ceux qu’on lui servirait dans un grand restaurant. Cela influence beaucoup sa réception. En effet compte tenu de cette attente, elle n’est pas une fervente téléspectatrice de MC, elle ne le regarde qu’à partir du moment où les 120
  • participants - qui sont tout de même initialement des amateurs – ont pu progresser, et que les épreuves laissent plus de place à la créativité et à l’originalité : « Comme je commence à la moitié de l'émission ils ont déjà un bon niveau donc voilà je peux pas faire ça c'est sur ». Elle ne peut donc pas reproduire ce qu’elle voit à la télévision : « je me dis que c'est des plats de chefs donc des plats que je pourrais manger dans un resto. C'est pour ça que je prends pas les recettes d'ailleurs hein. A mon niveau de cuisine actuel… », mais cela n’est pas un frein, au contraire cela ne fait que redoubler son intérêt puisque l’émission lui apparaît alors plus légitime, et surtout plus spectaculaire. Ainsi les téléspectateurs dont le lien avec la cuisine est moins fort n'ont pas le même type de réception que les passionnés de cuisine : ils apprécient davantage le divertissement que peuvent leur offrir certaines émissions ou au contraire ils souhaitent que les candidats soient particulièrement brillants et sérieux afin que leurs réalisations culinaires soient extraordinaires, quitte à ce qu'elles soient impossibles à reproduire compte tenu de leur niveau de cuisine. 2.2.3 Gourmand, gourmet, l’habitude des bonnes tables Comme j'ai pu le préciser précédemment, en parlant de "niveau de cuisine" il ne s'agit pas seulement des compétences culinaires des téléspectateurs, mais davantage du lien qu'ils entretiennent avec la cuisine en général. Il peut donc s'agir de la pratique, de l'intérêt, ou encore des habitudes des belles tables ou d'une gourmandise accentuée. C'est cette dernière caractéristique que je souhaite aborder dans cette sous-partie, afin de voir son influence dans la réception des téléspectateurs. *Plaisir de voir de belles réalisations Nombre de téléspectateurs donnent une large importance à voir de belles réalisations culinaires pendant l'émission. Cela peut s'expliquer par leur niveau de cuisine, mais également, comme on l'a vu dans le point précédent avec Charlotte, par leur habitude des bonnes tables, ou simplement le plaisir qu'ils éprouvent à déguster des mets savoureux. Charlotte me confie ainsi qu'elle aime voir la présentation des plats dans UDPP, et sans doute même plus que la préparation en elle-même puisque ce qui l'intéresse principalement est la beauté du plat, l'envie qu'il peut faire naître chez elle de le déguster. Néanmoins elle émet une forte préférence pour TC. En effet les participants de cette émission sont des professionnels, ce qui assure donc à Charlotte un niveau particulièrement élevé et donc la 121
  • promesse de jolies réalisations. En regardant TC, elle est ainsi certaine que le plaisir des yeux va primer sur le reste. D’ailleurs lorsque nous évoquons certaines épreuves de MC, elle explique que celles-ci lui ont particulièrement plu, justement parce qu’elles se rapprochaient de ce que pouvait proposer TC : « ça ressemblait à TC, et j'avais bien aimé parce que les émissions étaient plus dures et ça faisait plus pro », et qu’elle voyait alors davantage de réalisations culinaires « bluffantes ». * Avoir l’eau à la bouche Les téléspectateurs interrogés sont incontestablement des gourmands et des gourmets, ils prennent plaisir à aller à de bons restaurants ou se font une joie d'un simple plat traditionnel de leur région. En regardant ces émissions ils ont donc bien souvent l'eau à la bouche, et cela fait clairement partie de l'intérêt qu'ils portent aux émissions. Lorsque nous abordons les plats réalisés par les candidats, les téléspectateurs me confient fréquemment : «moi j'aimerais bien goûter à la cuisine » (Lara, les yeux pétillants de gourmandise). De plus, lorsqu'ils affirment avoir eu une préférence pour un candidat en particulier compte tenu de sa cuisine, c'est bien souvent parce que le plat qu'il a préparé leur a fait particulièrement envie, comme c'est le cas pour Pierrot par exemple : « Et quand il y a un candidat que vous aimiez bien comme ça c'est par rapport au caractère, à la cuisine ? Ca restera la cuisine. Le fait que ça vous fasse envie, des produits que vous aimez ? Oui c'est vraiment… J'aurais voulu goûter le plat. Même si je suis pas très affûté là-dessus ça me plairait bien de goûter. Ah et puis parfois la créativité, ça me laisse …" Charlotte présente à peu près les mêmes raisons pour m'expliquer ses préférences. Mais elle va plus loin puisqu'il ne s'agit plus seulement de la beauté du plat mais aussi de goût qu'elle s'imagine que celui-ci a. Voici en effet ce qu'elle m'explique à propos du candidat qui s'est avéré être son favori lors de la dernière saison de MC : « et puis il cuisinait bien aussi, c'était que des plats qui me plaisaient. C'était plus des aliments que j'aimais, une cuisine qui me ressemblait plus ». Le plat préparé par le candidat de l'émission la séduit donc tant par la beauté, la présentation, que par les aliments qu’il y a inclus. Elle s'imagine donc véritablement goûter le plat, puisque celui-ci lui fait envie, 122
  • compte tenu du fait qu'il est composé d'ingrédients qu'elle apprécie tout particulièrement. Cette envie de goûter le plat est d'ailleurs tellement importante pour Charlotte que celle-ci arrive à s'imaginer a posteriori de l'émission, lorsqu'elle irait dans le restaurant du vainqueur : « c'est sûr que j'aurai envie d'aller manger chez lui (rires). Alors qu'un mec de MC qui a réussi, j'aurais peut-être moins envie d'aller manger chez lui. Parce que c'est un amateur, c'est bête hein.". Il semble donc qu’il faille, pour capter durablement l'attention des téléspectateurs, que les plats présentés viennent aiguiser leurs papilles, simplement grâce à la vue et à leur imagination. Il est d'ailleurs intéressant de noter que l'on constate ainsi une certaine primauté de la vue sur le goût. La cuisine est un ensemble des cinq sens, ce que TC ou UDPP ne semblent pas toujours rappeler. Il semble alors que nous soyons bien dans l'ère de ce qui est beau, est bon. * Grignoter en même temps Des gourmets, mais également des gourmands. Certains téléspectateurs m'ont expliqué qu'il leur arrivait de manger devant leur émission de cuisine favorite, même si cela s'expliquait le plus souvent par leur horaire de travail ou le fait qu'ils vivaient seuls. Mais il arrive également que l'un d'eux se laisse tenter par une petite friandise pendant la diffusion : « je bois un coup de Sancerre avec une tranche de magret séché » (Pierrot). Rien d'étonnant à cela puisque les émissions leur mettent l'eau à la bouche et qu'ils sont généralement gourmands par nature. 2.2.4 Plaisir de recevoir Enfin, il me semblait important d'insérer une dernière variable dans cette partie sur l'influence du lien qu'entretiennent les téléspectateurs à la cuisine, sur leur réception des émissions culinaires actuelles : le fait de recevoir des amis. En effet, cela est tout simplement au centre d'UDPP ; or s'agissant de la première émission de cuisine à avoir été lancée – parmi celles auxquelles je m’intéresse -, les téléspectateurs interrogés ont bien souvent commencé par celle-là avant d'en venir à regarder MC ou TC. Et il s'avère qu'UDPP est basé sur une réception entre des personnes d'une même ville qui ne se connaissent pas mais qui aiment recevoir et ont envie de partager un bon repas. Le fait d'aimer soi-même inviter des amis ou de la famille autour de mets préparés avec soin me semblait donc pouvoir être une raison étant à l'origine du désir des téléspectateurs de regarder ces émissions. En effet nombre des fidèles d'UDPP se sont révélés être des 123
  • hôtes de choix : « J'adore recevoir, inviter, et j'adore cuisiner pour mes amis » (Philippe). Ces téléspectateurs ont donc l'habitude de recevoir, et s'ils regardent UDPP, c'est donc tout d'abord parce qu'ils retrouvent une certaine proximité avec le concept de l'émission. Maryse se reconnait dans la façon de recevoir des candidats : « Vu que je regarde beaucoup de détails, c'est vrai que j'accroche aussi, moi je suis aussi quand je reçois des amis à la maison j'aime bien animer, j'aime bien rigoler, me mettre en avant entre guillemets, c'est pas …». Pour ces téléspectateurs, regarder UDPP est donc beaucoup plus plaisant que de regarder TC ou MC, tout simplement car l’identification est très rapide : « Vous avez une émission préférée ? Ben le DPP parce que c’est plus proche de la réalité » (Daniel). Ils voient des choses qu’ils peuvent eux-mêmes reproduire lors d'une soirée qu'ils organiseront : une recette, une déco, et même une animation pour sortir un peu de la routine habituelle de leurs soirées. Alors que l’identification est beaucoup plus rare avec TC ou MC, surtout compte tenu du fait que ce qui est montré est nettement moins fréquemment réutilisable : « Du coup ce n’est pas tellement la cuisine qui vous intéresse ? Ben pour les trucs d’amateurs si, pour UDPP c’est la cuisine des amateurs. Pour les autres c’est tous mieux que mieux donc à la limite tu regardes si les candidats ont une gueule sympathique, si l’émission a été bien montée et que ça te met en appétit mais bon les plats de toute façon c’est des trucs que tu peux pas refaire. Alors que UDPP il y a un côté plus accessible » (Daniel). Comme je l'ai expliqué précédemment, pour beaucoup de téléspectateurs, la cuisine est avant tout un partage, une activité conviviale qui permet de rassembler des amis ou de la famille, Leïla est par exemple très attachée à cette dimension car elle fait partie d'une grande famille dans laquelle les grandes réceptions sont presque une tradition : « Et puis j'ai fait des réceptions où j'invitais toute ma famille, je faisais des nouvelles choses, j'aime bien le côté convivial et c'est ce que j'aimais aussi dans UDPP », si bien qu'elle apprécie de retrouver cette convivialité dans une émission de télévision. Une certaine identification est donc possible car le concept de l'émission est finalement assez proche de leur quotidien d'hôtes. De plus, cette proximité leur permet également de trouver de bonnes idées pour leurs prochaines réceptions : « Et puis ça permet d'avoir des petites idées parfois, voir comment tu peux organiser une petite soirée sympa quoi » (Maryse), des idées de recettes bien sûr, mais également de décoration. En effet, recevoir ce n'est pas seulement préparer un repas pour des amis ou de la famille, c'est également faire en sorte que son intérieur soit agréable, et que la table soit à la hauteur de l'occasion, 124
  • c'est d'ailleurs quelque chose à quoi Maryse attache beaucoup d'importance et pour quoi elle présente un certain talent : « Mais vous voyez moi qui reçois beaucoup, je fais toujours une petite déco de table, ça c'est mon truc hein, j'adore ça, et souvent mes amis me disent "Oh UDPP" parce qu'il y a la déco quoi". En effet les amis de Maryse rattachent ces efforts de décoration à UDPP car l'émission met très bien cette dimension en avant : les candidats sont également notés sur la décoration, principalement de la table, mais également de l'ensemble de la pièce. De ce fait, les téléspectateurs peuvent glaner des idées de décoration, ce qui n'est pas pour déplaire à ces hôtes dévoués : « on peut trouver des idées pour agencer la table » (Daniel), « UDPP je regardais surtout pour la déco, pour prendre la déco, pour apprendre un petit peu comment présenter une table, une réception, une originalité parce que je suis pas très créative » (Leïla). Le fait d'aimer recevoir est donc une des raisons qui pousse les téléspectateurs à regarder UDPP : la proximité entre le concept de l'émission et leur habitude de réception leur permet de retrouver la convivialité qu'ils affectionnent dans ce genre d'activité, et de glaner quelques idées de recettes et de déco pour leurs prochaines invitations. Au cours de mon enquête, des différences de réception entre les téléspectateurs sont apparues : en termes d'assiduité bien sûr, mais également de préférences de séquences au sein d'une même émission, et de préférences entre les émissions. Certains critères m'ont alors semblé pertinents pour expliquer ces différences : l'activité professionnelle, la situation familiale, et la pratique télévisuelle tout d'abord. Rien de bien étonnant à ce que les horaires de travail influent la réception ; si le programme de télévision ne s'insère pas ou mal dans l'emploi du temps du téléspectateur, ce dernier sera bien en mal de pouvoir le regarder. Mais j'ai pu par exemple montrer que c'était sans compter sur le replay, qui permettait alors aux enquêtés de ne rater aucun épisode de leur programme favori. De plus, la nature même de la profession de l'enquêté influence également la réception : un professeur qui rapporte des cahiers à corriger à la maison le soir sera par exemple plus enclin à regarder les émissions culinaires en faisant ses corrections, et un cuisinier à prendre des notes pour s'inspirer des recettes des candidats lorsqu'il préparera sa prochaine carte de restaurant. La situation familiale a été bien souvent étudiée en sociologie de la télévision, et cette enquête a permis de creuser cette problématique et d'en faire ressortir de nouveaux aspects : une réception collective virtuelle (par l'intermédiaire d'un forum 125
  • internet) par exemple, lorsque les téléspectateurs sont forcés de regarder l'émission seuls compte tenu de leur situation familiale. Cela traduit un besoin créé par ces programmes culinaires à commenter les émissions, partager son avis, à prolonger la réception au-delà du moment de la diffusion de l'émission. Rien d'étonnant à cela puisque le fait de commenter les émissions est apparu comme une plus-value au visionnage de l'émission, un ingrédient supplémentaire venant accentuer le plaisir éprouvé par les téléspectateurs en regardant leur programme culinaire (Andréa, Arthur, Maryse). Mais attention, il ne faut pas faire de généralité sur un critère, car tous se croisent et s'entrecroisent : Leïla, Marc ou Charlotte n'expriment pas ce besoin de commenter, notamment car ils ne recherchent pas seulement du divertissement dans leur programme télévisé, ils y puisent un apprentissage ou une façon d'être époustouflés. Dès lors, les commentaires ne sont pas une nécessité pour eux. La pratique télévisuelle était d'ailleurs importante à explorer, afin de voir si la réception des émissions culinaires actuelles se rapprochait d'une pratique plus générale. Et ce fut souvent le cas : être dans sa bulle, regarder en famille, faire autre chose en même temps ou au contraire savourer un moment de détente bien mérité après une longue journée de travail. Bien sûr, il me semblait indispensable de m'intéresser au lien qu'entretenaient les téléspectateurs interrogés avec la cuisine, puisque celle-ci était le centre même des émissions auxquelles je m'intéressais. J'ai pu alors montrer que les téléspectateurs ne s'intéressaient pas forcément aux mêmes séquences des émissions lorsque leur « niveau culinaire » différait, où qu'ils appréciaient davantage certains programmes car la proximité avec les candidats était plus proche. Ces différences entre les émissions se sont également expliquées par leur vision de la cuisine de manière plus générale : ceux qui voyaient en la pratique culinaire un synonyme de convivialité étaient généralement plus friands d'UDPP, alors que ceux qui s'intéressaient à la dimension professionnelle de la cuisine prenaient plus de plaisir à regarder TC. Enfin l'habitude de recevoir et de prendre plaisir à préparer des soirées entre amis permettait de mieux comprendre l'intérêt que les enquêtés portaient à UDPP par exemple ou aux préparations culinaires repérées dans MC et qui pourraient « faire leur petit effet » lors du prochain repas qu'ils organiseraient. D'une réception passionnée à une réception passive, cette partie a donc permis de mieux comprendre les différents types de réception repérés au cours des entretiens. 126
  • Partie III Les émissions ont un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs 127
  • III/ Les émissions ont un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs Au fil des entretiens, je me suis rendue compte que TC, UDPP, ou MC n'étaient pas seulement des moments de divertissement venant à point nommé, n'ayant comme effet que de distraire les téléspectateurs, comme une parenthèse dans un quotidien déjà bien chargé. En réalité, les fidèles des émissions ont pris un certain nombre d'habitudes avec leurs programmes culinaires favoris : une pause bien méritée avant le coucher, un rendez-vous permettant de combler la solitude d'un dîner, des commentaires notés pendant l'émission afin de les partager ensuite avec des amis rencontrés grâce à un intérêt commun pour MC ou UDPP … Il semble donc bien que « le téléspectateur n'est pas un individu arraché à son milieu et à ses habitudes. Bien au contraire, la télévision est devenue l'une de ses plus chères habitudes. Son mode de vie, son cadre de vie, son rythme de vie ont été modifiés par la télévision dans la vie domestique71 ». Les émissions sont devenues partie intégrante du quotidien des téléspectateurs, que cela se traduise par des habitudes de réception particulières, des rituels organisés autour des émissions, de nouveaux liens créés à travers un forum, un sujet de conversation idéal, ou encore de nouvelles façons de recevoir des amis. De plus, les personnes interrogées, regardant notamment ces programmes pour en tirer un apprentissage, ont bien souvent vu leur lien avec la cuisine renforcé grâce à ces émissions, à travers une transformation de leur pratique culinaire, et un enrichissement de celle-ci grâces à de nouvelles recettes ou nouvelles idées de décoration. Bref, en cuisine, devant la télévision, sur internet, au travail ou avec des proches, les émissions culinaires actuelles ont bien souvent un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs, et c'est ce que je chercherai à démontrer tout au long de cette partie, à travers le discours des personnes interrogées. 3.1 La cuisine au quotidien : impact des émissions sur la pratique culinaire des téléspectateurs Dans la partie précédente, j'ai montré que le lien qu'entretenaient les téléspectateurs interrogés avec la cuisine avait une influence sur leur réception des émissions culinaires actuelles. Dans cette sous partie je vais donc m’intéresser au processus inverse, à savoir si le fait de regarder de façon assez régulière TC, MC ou UDPP a un impact sur le la 71 Gauthier Guy, Pilard Philippe, Télévision passive, télévision active, Paris, Tema, 1972, p.15 128
  • pratique culinaire des personnes interrogées ainsi que sur leur perception du monde de la cuisine, notamment au niveau professionnel. 3.1.1 Réutiliser des recettes ou des idées de décoration Ces émissions, on l'a vu dans la première partie, ont une forte dimension pédagogique qui séduit bien souvent les téléspectateurs, curieux de découvrir de nouvelles choses sur le plan culinaire, et de perfectionner leur habilité aux fourneaux. Il semble que cette dimensions pédagogique soit plutôt efficace, puisque nombre des personnes interrogées ont souvenir d'avoir déjà réutilisé ce qui était montré dans les émissions, qu'il s'agisse de recettes ou de techniques culinaires. Certains téléspectateurs m'expliquent être parfois marqués par une recette en particulier, si bien qu'ils s'en souviennent facilement et qu'ils peuvent donc la refaire de tête : « l'autre fois dans TC il y avait un apéro avec des concombres et de l'avocat, de la coriandre, hop on mouline, poivre et sel, et vu qu'on a de la coriandre dans le jardin ben ça m'interpelle et on refait » (Pierrot). Leïla également aime tester très rapidement ce qu'elle peut découvrir dans l'émission : « J'ai essayé quelques recettes, des petites astuces, des trucs au fil de l'eau, sur le coup. Ya un truc que je me suis dit que j'essaierai c'était les œufs en filet. Des choses simples que je peux reproduire facilement ». En fonction des produits utilisés et de la facilité de la recette, ces deux téléspectateurs retiennent donc aisément certaines recettes présentées lors des émissions culinaires actuelles, si bien qu'ils s'empressent de les tester. D'autres préfèrent toujours prévoir de quoi noter les recettes qui les attirent : « je me suis déjà noté dans un coin, ça c'est une bonne idée, une façon de faire rigolote et intéressante. […] c'est vrai que je me suis dit que je le ferais pour l'entrecôte l'autre jour » (Daniel).Ce téléspectateur est passionné de cuisine et passe beaucoup de temps derrière les fourneaux, il sait que ces émissions de cuisine sont un moyen de découvrir de nouvelles recettes ou techniques, si bien qu'il n'hésite pas à en noter une en fonction de ses goûts et de ce qu'il cherche à améliorer dans sa cuisine. Véronique a un peu le même profil, mais elle préfère aller rechercher la recette sur le site de l'émission : « Est-ce qu'il vous arrive de réutiliser une recette vue dans l'émission ? Alors je m'en suis mis une de côté la récemment, pour penser à la plus récente. Ah oui une que je veux absolument tester, une espèce de dôme en chocolat, avec une meringue. J'ai noté ça et c'était tellement joli que je me suis dit t'apportes ça sur ton assiette, c'est fabuleux, ça fait son petit effet moi j'aime bien. Et puis y'en avait un au chocolat, un avec des fruits rouges, donc voilà ça c'est tout ce que j'aime. 129
  • Y'en avait une c'était sur le DPP et l'autre c'était dans TC, oui c'était avec Jean François Piège donc c'est TC, et il avait donné cet exemple de petit dôme en meringue et j'ai trouvé ça génial. Dans ce cas-là je vais chercher sur le site, oh oui ça me gonfle d'avoir un papier un crayon devant la tv ». Cette téléspectatrice réutilise donc les recettes qu'elle repère dans l'émission. Elle prend le temps d'aller les rechercher après, sur le site internet. Elle les choisit notamment en fonction de la beauté du plat et s'imagine le servant à des amis ou à de la famille. Non seulement elle a donc le réflexe d'aller rechercher la recette, mais elle se projette en plus avec le plat qu'elle pourrait réaliser. Mais tous ne suivent pas rigoureusement une recette, qu'elle soit retenue, notée sur le coup, ou recherchée sur internet. Certaines personnes interrogées m'expliquent que ces émissions sont davantage une source d'inspiration. Elles ne vont pas spécifiquement aller rechercher une recette, mais le fait de voir certaines associations de saveurs, ou certaines techniques, régulièrement au cours de la diffusion des émissions de cuisine qu'elles regardent va finir par les marquer, si bien qu'elles s'inspirent de ces images au quotidien lors de la préparation des repas, presque inconsciemment. Il arrive par exemple parfois à Arthur d'aller rechercher sur internet la recette exacte d'une préparation culinaire qu'il a vu lors d'une émission, mais ce n'est pas majoritairement le cas : « quand il faut que ce soit bien fait je vais chercher la recette sur le site. Mais sinon c'est plus l'idée, avec les ingrédients principaux et ensuite on improvise ». Pour Philippe également, les émissions de cuisine ne lui servent pas nécessairement comme un livre de cuisine mais plutôt comme une source d'inspiration, une base sur laquelle il peut ensuite laisser aller sa créativité : « je m'en inspire, c'est surtout pour l'apéritif, quand je vois ce qu'ils font pour l'apéritif ça me donne des idées». Enfin, les téléspectateurs ne reprennent pas forcément une recette de but en blanc, c'est parfois simplement le fait de voir une «alliance de goûts» (Charlotte) ou une nouvelle façon d'utiliser un ingrédient qui va les inspirer lors de leur prochaine recette, sans qu'ils ne recherchent à faire spécifiquement le plat présenté lors de l'émission : « Mais y'avait des trucs qu'on avait repris avec ma femme, des tours de main, mettre un ingrédient auquel on aurait pas pensé». C'est donc au quotidien, lorsque les téléspectateurs se mettent derrière les fourneaux, que l'on saisit l'impact des émissions culinaires actuelles : non seulement les fidèles des TC ou UDPP peuvent reprendre intégralement des recettes vues dans l'émission afin d'épater leurs invités, mais ils intègrent aussi de nouveaux ingrédients ou associations de saveurs à leur cuisine de tous les jours. Enfin, pour ceux qui aiment le plus recevoir, 130
  • regarder UDPP leur permet également de trouver des idées de décoration ou d'animation pour pimenter un peu leurs soirées : « Donc l'animation vous trouvez ça bien de le faire ? Parce qu'ils le faisaient pas toujours au début de l'émission… Ouais moi j'aime bien parce que ça resserre, ça ressoude. Et puis ça permet d'avoir des petites idées parfois, voir comment tu peux organiser une petite soirée sympa quoi » (Maryse). 3.1.2 Transformer sa pratique culinaire Plus que d'utiliser des recettes ou de s'inspirer des réalisations culinaires qu'ils peuvent voir dans les émissions, les téléspectateurs ont vu leur pratique culinaire évoluer depuis qu'ils ont commencé à regarder ces programmes. Tout d'abord, regarder les candidats se dépasser dans TC - ou plus particulièrement dans MC, puisqu'il s'agit là d'amateurs - a pu donner envie aux fidèles des émissions de se lancer dans des réalisations plus compliquées, comme l'explique Fabrice : « essayer de faire des plats plus compliqués, même si on n'y arrive pas forcément ça permet d'essayer de se dépasser ». Comme je l'ai montré dans la première partie, le fait de voir des candidats aller au-delà d'eux-mêmes est une caractéristique qui séduit bien souvent les personnes interrogées dans mon enquête, or cela a tendance à également les influencer personnellement, puisqu'ils prennent alors goût à se lancer des défis en cuisinant de nouvelles choses, souvent plus compliquées. Ces émissions culinaires permettent de faire tomber des barrières au niveau de la gastronomie française en général, comme me l'a expliqué Marc : de nouvelles associations de saveurs, de nouveaux produits, tout devient permis. Les téléspectateurs ont bien souvent une identité particulière au niveau de leur cuisine. Pierrot, par exemple, a toujours vécu entouré de femmes qui étaient des cordons bleus en matière de cuisine paysanne et périgourdine, et Leïla possède de nombreuses connaissances en cuisine maghrébine. Pourtant la cuisine moderne et audacieuse, présentée par exemple dans TC, permet de renouveler ses habitudes dans les pratiques culinaires. Ainsi, à force de regarder ces émissions, Pierrot et sa femme ont pris l'habitude d'intégrer de nouveaux ingrédients dans leur consommation de tous les jours. Les nouvelles associations de saveurs qui sont mises en avant dans les émissions culinaires ont pris une nouvelle place dans leurs habitudes derrière les fourneaux : « Encore que maintenant on va chercher des ingrédients un petit peu plus. Peut-être à cause de ça. L'autre jour ils ont parlé de citron vert je sais plus à quel propos, et ben je suis allé chercher du citron vert pour magret ». De plus, Pierrot a une nouvelle curiosité sur ce qu'il peut cuisiner, lui qui ne jurait que par la 131
  • cuisine du Périgord : « vous voyez ça me développe un esprit un beefsteak de bison, avant j'aurais pas regardé, mais là la curiosité était éveillée. Et je pense que cette curiosité culinaire elle vient avec le temps que j'ai mais elle vient aussi avec les émissions que je vois, ça m'affûte les papilles ». TC ou UDPP ont donc permis d'attiser la curiosité des téléspectateurs, et de renouveler les habitudes culinaires de certains d’entre eux. Nous l'avons vu, les fidèles des émissions ne sont pas tous de fins cordon bleus. Ils sont certes gourmands et gourmets mais ils ne passent pas forcément des heures derrière leurs fourneaux, à expérimenter de nouvelles recettes afin de faire plaisir tant à leur curiosité culinaire qu'à leurs invités. Pourtant, certains téléspectateurs m'ont confié qu'ils prenaient de plus en plus goût à cuisiner, et que les émissions culinaires n'y étaient sans doute pas pour rien : « Est-ce que vous pensez que ces émissions culinaires ça peut motiver les gens à cuisiner ? Ouais je pense parce que ça donne des idées. Et moi la première, parce que c'est vrai que je cuisine de plus en plus et même inconsciemment je dois prendre certaines idées, ça me donne envie de… je pense qu'on voit le côté simple, on se dit que c'est pas si dur que ça, et je pense que ça peut motiver ». Maryse a donc la sensation de davantage cuisiner depuis qu'elle regarde UDPP, notamment car les candidats sont des personnes « comme tout le monde », si bien qu'elle se sent assez proche d'eux et prend donc conscience qu'elle peut elle aussi s'essayer à des réalisations culinaires plus compliquées. Charlotte n'était vraiment pas un cordon bleu il y a encore quelques mois, elle se contentait de cuisiner pour se sustenter, mais pas davantage. Mais elle me confie : « Je cuisine pas beaucoup mais je suis en train de m'y mettre plus maintenant. Grâce aux émissions de cuisine ? Oh bah oui c'est clair ». A force de voir ces candidats qu'elle admire, elle a eu, elle aussi, envie de s'essayer à une cuisine un peu plus perfectionnée, notamment pour tester ces plats qu'elle a eu tant envie de déguster en regardant l'émission. Enfin, une téléspectatrice parmi le panel de mon enquête m'a expliqué caresser l'espoir d'une reconversion professionnelle dans le monde de la cuisine. En effet Leïla est informaticienne mais aussi et surtout passionnée de cuisine. Elle a l'habitude de faire de grandes réceptions pour recevoir toute sa famille, et elle a également eu l'occasion de beaucoup cuisiner dans sa jeunesse alors qu'elle était jeune fille au pair. Bref elle a incontestablement de nombreux talents culinaires. De ce fait, elle se sent capable de lancer sa propre affaire, un restaurant ou une entreprise traiteur. Les émissions culinaires actuelles sont alors un moyen de s'informer sur le monde professionnel de la cuisine et de noter quelques idées en prévision de sa future entreprise : « Et je m'intéresse pas 132
  • mal à ce genre d'émissions parce que j'ai envie de me laisser là-dedans en fait, de tester d'autres choses, et j'ai envie d'en faire un métier, j'aimerais bien faire traiteur, comme je sais cuisiner. Donc c'est pour ça que je regardais ces émissions, pour pouvoir piquer des trucs, mais bon finalement j'ai rien piqué encore mais c'était intéressant, c'est surtout ça en fait. (…) Et puis dans un restau c'est bien parce que je m'intéresse à ça, je me dis ça peut me donner des idées pour plus tard si j'ouvre un truc comme ça, comment présenter et tout... ». Ainsi, comme Marc qui se sert de TC pour renouveler sa propre carte de restaurant et toujours se remettre en question en tant que cuisinier professionnel, Leïla se sert des émissions culinaires actuelles pour mieux se projeter dans son futur métier. L'apport de ces émissions pour les téléspectateurs interrogés est donc parfois autant professionnel que personnel. 3.1.3 Transformation dans l'univers professionnel de la cuisine, et de la perception de celui-ci Dans MC et plus particulièrement dans TC, le monde professionnel de la cuisine est mis en avant : un jury composé de chefs étoilés ou de critiques gastronomiques, un concours culinaire demandant une parfaite maîtrise des techniques culinaires de base, des épreuves à réaliser dans un temps très court, à l'image de la pression qui peut accompagner un service dans un restaurant, etc. Il m’a donc semblé intéressant de voir comment était perçue cette représentation du monde de la cuisine par un professionnel, c'est pourquoi j'ai questionné Marc à ce sujet. Dans un premier temps, Marc trouve que ce qui est montré à la télévision est assez fidèle à la réalité du métier : « Et pour vous Top Chef ça représente bien le monde de la cuisine ? La rigueur etc … Ah oui tout à fait, malgré qu'il y ait des séquences qui soient coupées car on ne peut pas tout faire voir. Et c'est bien parce que ça reste vraiment secret professionnel ». Comme on l’a vu dans la première partie, même le fait que l'on ne voit pas toutes les préparations culinaires – ce qui, pour un téléspectateur comme Daniel, n'était que preuve flagrante d'un montage un peu trop bien travaillé - est représentatif du monde de la cuisine, car c'est un respect du secret professionnel. A travers TC, Marc reconnaît donc bien son univers de travail, la rigueur qui lui est attaché, mais également l'importance d'un renouvellement permanent des techniques culinaires et des associations de saveurs. De ce fait, Marc trouve que les émissions culinaires sont un moyen de ne pas tomber dans une routine qui se caractériserait par une carte de restaurant toujours identique, ou un soin moins grand porté aux règles d'hygiène par exemple ; après avoir 133
  • regardé TC il se remet immédiatement en question : « à l'issue de l'émission, le lendemain c'est 'mais attends je vais faire l'inventaire de mon frigo, ça ça va pas, ça ça va pas …' Oui ça nous sert de leçon (…) ça bouscule un petit peu et ça nous remet en condition ». Ces émissions sont également un moyen d'aller vers plus d'innovation culinaire, d'innover, de « sauter les barrières » en associant de nouveaux ingrédients, d'imaginer de nouvelles cuissons, de nouvelles présentations, ou encore de servir un poisson avec un vin rouge. S'il trouve que ces émissions sont donc généralement proches de la réalité du métier, il y a néanmoins quelques aspects qui lui déplaisent. Il a en effet la sensation que ses clients sont plus exigeants depuis que ces émissions existent. Ils ont vu à la télévision des candidats faire des choses exceptionnelles, ils attendent donc la même chose dans un restaurant et se montrent parfois critiques : « Maintenant les gens vont s'imaginer … Ils sont quatre à table donc 'j'aurais fait ci, j'aurais fait ça', mais entre quatre et quarante il y a forcément une contrainte différente ». TC reflète donc bien l'exigence du métier, mais pas forcément l'univers professionnel dans sa dimension la plus pratique : faire un service à quarante personnes plutôt que préparer un plat à quatre jurés. Marc est enfin conscient que ces émissions ont tendance à motiver les gens à cuisiner, et viennent même créer des vocations. Cela n'est pas forcément souhaitable car beaucoup de jeunes gens se lancent dans cette carrière simplement en regardant ces émissions, mais ne sont pas forcément conscients des heures de travail et de sacrifices que cela demande pour en arriver au niveau des candidats de TC : « il y a une recrudescence de jeunes qui veulent faire ce métier : 'ah bah tiens, j'ai vu à la TV, c'est rigolo, tout ça'. Non c'est pas une émission culinaire, faut que ce soit vraiment un métier ». Pour ce professionnel de la cuisine donc, les émissions culinaires actuelles ont en effet changé le monde de la cuisine en lui-même : de nouvelles innovations culinaires sont permises, les barrières tombent, et les programmes encouragent les professionnels à se remettre chaque jour en question. Mais elles ont également changer la perception que les gens ont. Le simple fait que l'univers professionnel de la cuisine soit au centre d'une émission de télévision a tendance à changer le regard des gens, qui ont alors la sensation de tout connaître du métier et s'autorisent des exigences qui n'ont pas lieu d'être, puisque si TC par exemple est fidèle à certaines caractéristiques du métier, il ne l'est pas pour toutes. 3.2 De l’organisation du quotidien au rituel, en passant par la création et le renforcement de liens 134
  • La plupart des téléspectateurs ont bien souvent fait des émissions culinaires actuelles une partie intégrante de leur vie. A travers cette sous-partie je vais d’abord montrer que les fidèles des émissions connaissent les jours et heures de diffusion et organisent parfois leur quotidien en fonction de celles-ci: soirée consacrée à l'émission, occasion d'une réunion entre amis pour la regarder à plusieurs, utilisation du replay pour ne rien manquer de leur programme favori, etc. Je consacrerai ensuite un point à la façon dont le quotidien de plusieurs des personnes interrogées a été transformé grâce aux émissions culinaires actuelles, en m'intéressant aux liens qu'elles ont créés entre elles depuis qu'elles partagent leurs commentaires et impressions sur un forum consacré à TC, MC et UDPP. Enfin, je m'attacherai à la dimension collective de la réception des émissions culinaires actuelles, afin de montrer que celles-ci deviennent rapidement des sujets de conversation, des moments de partage entre amis ou en familles, mais intègrent également les téléspectateurs interrogés dans un groupe plus large, celui du public. 3.2.1 De l’organisation du quotidien au rituel *Soirée consacrée et attendue En ce qui concerne MC et TC, les téléspectateurs sont généralement très assidus. L'émission n'étant diffusée qu'une fois par semaine, ils ne ratent pas ce rendez-vous et réservent leur soirée afin de pouvoir regarder en toute tranquillité leur programme favori. L'assiduité est donc importante : « MC c'est toutes les semaines quand ça passe, j'ai vu toutes les saisons. J'ai toujours regardé jusqu'au bout, ça m'intéresse beaucoup. On veut toujours savoir qui gagne » (Fabrice), et l'émission est parfois devenue un tel rendezvous incontournable, que les téléspectateurs iraient jusqu'à refuser une invitation pour pouvoir regarder en direct TC ou MC, comme l'explique avec amusement Charlotte : « j'en rate aucune, si on me proposait de sortir je crois que je proposerais un autre jour pour que je puisse regarder TC. Même si je sais que je peux le regarder en replay mais voilà c'est le plaisir de se dire 'ce soir ya TC, c'est cool, je vais passer une bonne soirée' ». Ces émissions de cuisine diffusées en prime time ne sont donc pas seulement un divertissement qui tombe à point nommé après une journée de travail, elles sont devenues un rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte, l'assurance de passer une bonne soirée. Comme j'ai pu le montrer en première partie, cela n'était pas le cas de l'enquête réalisée par E. Kredens (2006) sur la réception télévisuelle des adolescents. Les émissions culinaires actuelles ont donc su devenir ces rendez-vous immanquables – ou du moins, les téléspectateurs assument parfaitement que ce soit le cas - ce que n'étaient pas parvenus à faire les 135
  • programmes culinaires traditionnels. Mais ce rendez-vous télévisuel existe également avec UDPP, comme l’explique Véronique : « Moi j'ai fait le DPP il y aura bientôt 3 ans, donc j'ai commencé à regarder 1 ou 2 ans avant et j'étais vraiment… il fallait pas me déranger de 18h à 19h quoi. Je trouvais vraiment ce concept génial ». Compte tenu de cet engouement, il nait chaque semaine une véritable impatience à l'approche de la prochaine diffusion de l'émission. En ce qui concerne TC ou MC, cela peut être lié au fait qu'il s'agisse d'une compétition, si bien qu'un candidat est éliminé chaque semaine. Les téléspectateurs s'attachent aux participants, ils ont généralement leur favori. Un sentiment d'attente nait alors à la fin de chaque émission, qui les pousse à regarder la semaine suivante et qui crée une certaine excitation, le lundi par exemple avec TC, lorsqu'ils vont pouvoir regarder l'émission le soir : « Et le fait qu'il y en ait un qui parte toutes les semaines, ça vous crée un élément d'attente ou ça n'apporte pas grandchose ? Ca me rajoute un truc pour voir la suite de l'émission, je me demande pas qui va partir mais pourquoi il va partir, qu'est-ce qui va se passer pour que lui parte quoi » (Charlotte). Ainsi Charlotte, qui est sans doute l'une des plus ferventes téléspectatrices de TC, apprécie toujours les lundis lors de la période de diffusion de TC, car ils sont la promesse d'une bonne soirée et d'un dénouement d'une semaine d'attente à se demander pourquoi un candidat précis va quitter l'aventure. Ce sentiment d'attente peut également exister pour UDPP. Les fidèles du dîner presque parfait n'attendent certes pas avec la même excitation que Charlotte avec TC leur émission du soir, tout simplement parce que beaucoup ne regardent la quotidienne qu'une fois ou deux dans la semaine, en fonction de leur emploi du temps : « J'organise pas mon emploi du temps en fonction, je regarde vraiment que quand j'ai le temps. Parce que 18h c'est vrai que parfois je rentre tout juste du travail, j'ai pas forcément la tête à me mettre devant la TV. Donc oui ça dépend vraiment de mon état d'esprit, de ce que j'ai à faire, des mes disponibilités pour UDPP ». Pourtant le sentiment d'attente existe bien, comme me l'explique Lara : « on est toujours à l'affut de savoir où ça se passera le lundi matin, tout le monde cherche à savoir où ça va se passer ». Lorsque Lara parle de « on » ou « tout le monde », elle désigne les membres du forum dont elle fait partie, un forum consacré aux émissions culinaires actuelles. On constate donc qu'il existe en effet ce sentiment d'attente et de curiosité avec l'émission UDPP, un sentiment qui n'est cette fois pas causé par le départ d'un candidat que l'on suit depuis plusieurs semaines, mais par l'arrivée d'un nouveau groupe de participants, et d'une nouvelle ville de tournage. Cette découverte fait donc l'objet d'une 136
  • discussion entre les membres du forum, qui s'amusent à faire des pronostics sur ces deux variables de l'émission qui changent à chaque début de semaine. Ainsi les téléspectateurs de MC et TC font preuve d'une grande assiduité, puisque l'émission est véritablement devenue un rendez-vous hebdomadaire qu'ils ne manquent sous aucun prétexte. De plus, les émissions culinaires actuelles ont réussi à créer un sentiment d'attente et d'excitation à l'approche du nouvel épisode ou de la prochaine semaine de diffusion : impatience personnelle et discussion entre fidèles de l'émission, TC, UDPP, et MC viennent donc rythmer le quotidien des téléspectateurs. * L'utilisation du replay Si beaucoup de téléspectateurs font preuve d'une véritable assiduité pour suivre les émissions culinaires actuelles, ils doivent parfois renoncer à leur programme favori à cause de leur activité professionnelle. J'ai montré au cours de ma seconde partie que, pour beaucoup des personnes interrogées, le travail restait l'élément structurant de leur emploi du temps, si bien qu'ils étaient parfois obligés d'interrompre MC ou TC pour aller se coucher afin d'être en forme le lendemain matin, ou de rater UDPP à cause de journées de travail un peu longues. Dans ces cas précis, le replay apparaît comme une solution de secours particulièrement prisée : « Et sinon MC c'est bien c'est à 20h30 le soir. Bon le problème c'est que quand on travaille le lendemain on peut pas toujours regarder jusqu'au bout donc on est obligé de se diriger vers le replay pour voir la suite. Ca vous arrive souvent de regarder en replay ? Oui oui, ça m'arrive assez souvent ». Si Fabrice est trop fatigué pour regarder l'émission en entier il se dirigera donc vers le replay afin de voir la fin de MC ou TC. Il va de plus se dégager quelques moments privilégiés le weekend, pour regarder la rediffusion sur internet d'un épisode de UDPP qu'il n'aurait pas pu voir à cause d'une obligation professionnelle : « Et du coup dans ces moments là vous essayez de suivre toute la semaine ou replay ? Quand il y a vraiment une personne qui m'accroche j'essaie de voir en replay, quand je peux pas la semaine je rattrape un peu le temps perdu dans le weekend. Mais oui oui j'essaie de voir déjà si elle a gagné ou pas, donc forcément ça m'attire vers le replay ». Quand Fabrice apprécie les candidats et l'ambiance d'une semaine d'UDPP, ou que l'un des participants lui semble prometteur, il va donc se libérer quelques heures pendant son weekend pour rattraper les épisodes qu'il n'aura pas vu en direct. Véronique adopte le même genre de comportement, mais elle se fie principalement aux commentaires de ses amis du forum : « Bon toujours est-il que oui dès fois je zappe parce que j'ai une maison qui me demande beaucoup de temps, et dès que le printemps arrive je rentre pas à 18h pour regarder la TV, je suis dehors jusqu'à 8h du soir parce que 137
  • je m'occupe de mon jardin. Ca m'arrive de regarder en replay parce que j'ai des amis qui me disent ‘regarde le replay parce que là ça vaut le coup’ ou ‘regarde pas parce que là c'était naze’. Mais bon j'aime bien, je suis quand même assez fidèle ». Véronique va donc s'octroyer des moments spécialement dédiés à la rediffusion sur internet d'UDPP, en fonction des conseils des personnes du forum, des commentaires qui viennent agrémenter chaque sujet de discussion consacré à l'épisode quotidien de l'émission. On a donc dans ce cas une double influence des émissions culinaires sur le quotidien de cette téléspectatrice : la visite quotidienne du forum afin de lire les commentaires concernant l'émission de la veille, et l'organisation de son emploi du temps afin de trouver un moment pour regarder les épisodes qui ont eu le plus de succès au sein de la communauté virtuelle à laquelle elle appartient. *La soirée MC entre amis Pendant les quelques mois qu'a duré mon enquête j'ai souvent eu l'occasion de surprendre quelques conversations dont le sujet était la diffusion de l'une des émissions de cuisine auxquelles je m'intéressais. Au détour d'une conversation au téléphone dans le tram, ou d'un achat de quelques friandises et boissons au Lidl du quartier, il était parfois question d'une soirée entre amis consacrée à la diffusion de MC ou TC. Je m'attendais donc à retrouver cette pratique fréquemment dans les entretiens que j'ai pu réaliser. Pourtant, cela ne s'est présenté qu'une fois, avec Andréa qui m'explique que si elle regarde souvent UDPP seule, la diffusion de MC est l'occasion de se retrouver entre amies, autour d'un bon repas, pour partager un moment de divertissement et commenter avec plaisir leur programme favori : « Comment conçois-tu ces soirées ? Est-ce un moment privilégié qui vient de renforcer votre relation ? Oh ça changerait pas grand-chose même si on regardait pas ça. Disons que c’est … je vais pas dire une passion, mais un loisir commun. Comme on irait faire un match de tennis quoi ? Mais oui parce que comme ça on mange ensemble avec une amie à la maison pour regarder masterchef le jeudi soir, et on faisait ainsi un repas à trois devant masterchef. Très important … Ca crée un peu un rituel ? oui voilà ». Pour Andréa, MC était l’occasion de partager un moment de convivialité avec ses amies qui apprécient également l’émission, elles peuvent ainsi se retrouver et commenter avec plaisir les séquences croustillantes du concours culinaire : « Vous commentez l’émission en même temps dans ces cas là ? Oui, petits commentaires, gossip et langue de vipère en même temps ». Ces soirées consacrées à MC sont donc devenues une pratique habituelle, venant rythmer les semaines de ces trois amies. 138
  • *Habitude et rituel La plupart des téléspectateurs interrogés ont véritablement intégré les émissions culinaires à leur quotidien, si bien qu’un certain nombre d’habitudes se sont installées autour de la réception de leurs programmes favoris, venant parfois jusqu’à créer des rituels. Lorsque je parle de rituel, je ne sous-entends évidemment pas un quelconque lien avec une croyance notamment religieuse, il s’agit davantage de pratiques qui se sont forgées petit à petit, devenant alors des habitudes revêtant certains codes : un jour spécifique, en faisant toujours la même chose en même temps, avec éventuellement les mêmes personnes. Je l’ai montré dans l’un des points précédents, MC et TC sont bien souvent devenues des rendez-vous hebdomadaires à ne manquer sous aucun prétexte, les personnes interrogées ont alors organisé leur quotidien en fonction de ces diffusions. Charlotte par exemple rentre tout juste du travail quand TC commence : « je rentre pile poil à cette heure là », elle a donc pris l’habitude d’organiser sa soirée du lundi soir en fonction de l’émission : « Je fais rien d’autre en même temps, nan généralement non, je suis à fond dedans, je fais rien d’autre. Sauf manger, aller me doucher pendant les pubs quoi ». De plus, nous l’avons vu, elle réserve ses lundis soirs à l’émission, quitte à devoir déplacer une invitation pour pouvoir être devant son poste de télévision. Au final il semblait donc que ce moment privilégié de réception était devenu une sorte de rituel, ce que Charlotte confirme sans hésiter : « C’est devenu un peu une sorte de rituel j’ai l’impression ? Ah oui oui complètement, j’en rate aucune ». Un rituel que Charlotte savoure donc chaque lundi soir, en y pensant avec envie toute la journée durant. Mais une saison de TC ne dure que quelques semaines. Lors de la réalisation de l’entretien avec Charlotte, l’émission n’était pas encore terminée, mais le simple fait de penser à la fin qui arrivait à grands pas attristait cette téléspectatrice assidue : « Je peux vivre sans aussi hein faut pas déconner … Quoique quand ça va s’arrêter ça va me manquer, purée… ». Cette remarque de Charline est pour le moins révélatrice ; de prime abord elle semble refouler son véritable engouement pour l’émission, mais rien que de penser à la fin de l’émission, ses réels sentiments s’imposent et elle ne peut s’empêcher de l’avouer, elle a incontestablement pris goût à ce petit rituel du lundi soir et celui-ci lui manquera lorsqu’il prendra fin. D’ailleurs elle me confie avec franchise : « j’aimerais bien qu’il y ait plus d’émissions de cuisine, fin en prime-time. J’aimerais qu’il y en ait une tout le temps c’est vrai ». Les amateurs d’UDPP ne sont pas non plus en reste. Véronique gère une maison d’hôte qui ne fonctionne que l’été, elle doit donc non seulement gérer une grande demeure, 139
  • mais également un jardin qui lui demande beaucoup de travail. L’hiver, le soleil se couche plus tôt, si bien qu’elle rentre généralement chez elle à l’heure de UDPP, après s’être occupée de sa maison et avant de préparer le repas : « ça fait ma pause en fait, je prends ma clope, mon petit thé et je reconnais que c’est ma pause. Après je prépare le dîner pour ma petite famille donc c’est ma pause ». De la même façon que Charlotte savoure réellement sa soirée devant TC, Véronique apprécie grandement ce moment de détente qu’elle s’octroie en l’organisant toujours de la même façon : entre ses deux activités de femme active et femme au foyer, accompagné d’un thé et d’une cigarette, si bien que ce moment est devenu un rituel venant rythmer ses journées d’hiver. 3.2.2 Nouveau liens, nouvelles habitudes : le forum Comme j’ai pu l’expliquer en introduction, trois personnes du panel interrogé font partie d’un forum créé dans le seul but de pouvoir partager ses impressions sur les trois émissions culinaires auxquelles je m’intéresse. Il ne s’agit pas du forum officiel mais d’un petit forum rassemblant une dizaine de fidèles, et dont Fabrice est le créateur et l’administrateur. Les personnes venant sur ce forum ne se connaissaient donc absolument pas au départ, étant d’ailleurs généralement de régions très différentes, une seule chose les réunissait : elles faisaient toutes partie du public des émissions culinaires actuelles et ressentaient le besoin de commenter, discuter, débattre des derniers épisodes de leur programme favori : « C’était pour chercher qui s’intéressait à ça quoi, et puis des habitudes s’installent, ya des relations qui se créent » (Lara). Les entretiens avec les membres du forum ont rapidement mis en avant le fait que ce lieu virtuel de discussion était devenu une partie intégrante de la vie des personnes interrogées. Des habitudes, des amitiés, des rencontres allant au-delà du virtuel, ces trois téléspectateurs particuliers intègrent naturellement le forum tant à leur quotidien qu’à leurs discours, et c’est là tout l’objet de cette sous-partie. * Un public à part entière, une communauté Le forum est devenu une part intégrante du quotidien des trois téléspectateurs interrogés en faisant partie, et il symbolise finalement une réception collective à distance qui est pour le moins atypique. Cette réception collective se retrouve également dans le discours de Lara, Fabrice et Véronique puisqu’ils font bien souvent référence aux membres du forum et utilisent parfois un « on » pour décrire leur propre réception, s’incluant ainsi pleinement dans un public particulier : les membres du forum. Fabrice utilise très fréquemment la troisième personne du singulier lorsqu’il décrit sa façon et son 140
  • plaisir de regarder les émissions : « Donc le fait de vous demander si votre favori va rester la semaine prochaine c'est pas quelque chose qui vous pousse à regarder ? Ben forcément, on se prend forcément un peu au jeu, et on culpabilise toujours un peu. Parce que bon les autres méritent aussi d'aller jusqu'au bout. Mais ils nous poussent un peu à avoir des préférences. Quand on regarde l'émission elle est faite de telle manière, on est obligé d'avoir une préférence pour telle ou telle personne ». Il ne fait aucun doute que par cette utilisation fréquente du « on », il s’intègre véritablement dans le public de l’émission. Mais la place du forum en tant que public est plus prégnante dans les discours de Véronique et Lara. Celles-ci le désignent parfois clairement, et à d’autres moments plus implicitement. Lorsque je demande à Véronique si elle a des favoris dans les émissions culinaires actuelles, elle fait bien rapidement référence aux autres membres du forum avec qui elle partage chaque jour ses impressions : « Après dans MC et TC oui oui , même avec mes petites copines sur le forum on a nos petits chouchous, par le travail qu'ils réalisent, par leur audace, leur façon d'être, de s'exprimer, leur coup de gueule ou non ». Je l’ai démontré en première partie, le fait de s’attacher à des candidats est un élément important dans la réception des émissions culinaires actuelles, et notamment dans TC et MC puisque cela va ainsi inciter les téléspectateurs à être à nouveau au rendez-vous la semaine suivante. Or les préférences des membres du forum ne se font pas suite à une réception en solitaire de leur programme télévisé favori, mais à plusieurs, après une discussion, a posteriori, de chaque émission. Les avis et préférences de ces téléspectateurs ne sont alors plus seulement dus au programme en lui-même mais également aux commentaires échangés après le visionnage de celui-ci, entre amis virtuels, et donc à une réception qui se poursuit au-delà du moment de la diffusion. Les membres du forum ont également un avis bien tranché sur certains aspects des émissions culinaires actuelles. C’est par exemple UDPP qui les a rassemblés, et ce car ils avaient un lien particulier à la cuisine. Ils n’aiment alors pas que l’émission qu’ils suivent depuis des années se transforme, dans le seul but de gagner un peu plus en part d’audience. Lorsqu’ils m’évoquent ces changement qu’ils regrettent, ils se placent dans le cercle fermé des membres du forum, c’est-à-dire des fidèles d’UDPP depuis les prémices de l’émission : « Mais la semaine brunch là non ça c'est une catastrophe. Moi j'ai pas du tout aimé, généralement les semaines à thème on aime pas ». Véronique n’exprime ainsi pas seulement son propre regret de voir l’émission se transformer, elle s’intègre dans une critique plus large, celle des membres du forum. Pour ce même sujet de désagrément concernant la transformation d’UDPP, Lara s’exprime quant à elle au nom du forum : 141
  • « Qu’est-ce qui a changé dans UDPP ? Oh bah tout le monde l'a dit, ils ont changé leur façon d'être ». En désignant « tout le monde » elle ne fait pas référence à l’ensemble des personnes qui regardent UDPP mais aux membres du forum dont elle fait partie et dont elle se fait le porte-parole pour exprimer ce mécontentement. L’évocation du forum est parfois plus implicite : « Si j'en ai pas vu un et j'entends dire que c'était vraiment un dîner exceptionnel là je mets en replay mais c'est vraiment rare, faut vraiment qu'on m'ait mis l'eau à la bouche ». Dans ce cas, Lara désigne les membres du forum de façon détournée à deux reprises : « j’entends dire » et « qu’on m’est mis ». En effet, Lara et Véronique ont la même façon d’utiliser le replay : elles ne le font que si les membres du forum le leur conseillent explicitement ou si les commentaires concernant un épisode en particulier dans l’un des topics du forum sont enthousiastes. Faire partie de ce forum vient donc influencer jusqu’au choix de regarder l’émission ou non, cela suppose donc une vraie confiance entre les membres et une réelle expérience de réception télévisuelle partagée. Pour Dayan (1992), les téléspectateurs d’un programme ne sont pas conscients qu’ils forment un groupe (car ils n’ont pas de rituels, pas d’histoire, etc), mais on peut néanmoins identifier quelques publics. Il me semble donc que les membres du forum forment un public à part entière des téléspectateurs des émissions culinaires actuelles, et on peut même voir une certaine conscience de ce groupe. En effet ces internautes ont leurs petites habitudes : Véronique par exemple va tous les jours sur le forum en se levant le matin, afin de lire les derniers commentaires. Lara commente en direct l’émission depuis son ordinateur, et Fabrice prend des notes pour pouvoir ensuite rédiger un message complet et constructif sur le topic de l’émission qui vient d’être diffusée. Le passage sur le forum après ou pendant une émission est donc devenu une sorte de rituel (là encore en tant qu’habitude codifiée : tous les matins sur le forum, toujours de quoi noter pendant la diffusion des émissions, etc) qui fait partie intégrante de leur réception de TC ou UDPP. De plus, les membres du forum ont incontestablement une histoire : depuis le jour où le forum a été créé, aux premiers inscrits, aux premiers rires, aux premières rencontres dépassant le virtuel. Ce groupe de téléspectateur est alors un public parmi le public des émissions culinaires actuelles, et ce notamment si l’on reprend la définition de Sorlin P. : « Un public est une communauté passagère qui, cependant, a ses règles et ses rites et ne se dissout pas, quand l’occasion de son rassemblement est passée 72». En effet, même si la « vie » du forum est rythmée par la diffusion des émissions, et si Fabrice, Lara et Véronique 72 Sorlin P., cité dans Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992, p.22 142
  • sont en premier lieu venus pour partager commentaires et impressions, la relation entre les membres du forum ne s’arrêtent pas là : les discussions concernant TC ou MC ne sont qu’une partie de ce lieu d’échange virtuel, puisque les fidèles des émissions culinaires partagent également leur quotidien d’hommes et de femmes, et plusieurs membres m’ont confié s’être déjà rencontrés et se téléphoner régulièrement. * Pas un jour sans le forum Philippe Le Guern73 explique qu’il existe une dimension intégratrice au groupe de fan puisqu’en effet celui-ci va créer une culture experte et distinctive. On retrouve un peu cette dimension dans le groupe, la communauté, que forment les membres du forum. En effet ceux-ci se caractérisent par une fidélité à l’émission depuis les débuts et des raisons spécifiques de regarder TC ou UDPP : s’ils aiment se divertir en s’installant confortablement devant leur poste de télévision, ils souhaitent que la cuisine reste au centre de l’émission, et ce particulièrement pour UDPP puisque c’est celle qu’ils suivent depuis le plus longtemps. Ils ont ainsi généralement la même vision des choses en ce qui concerne les transformations d’UDPP : cela n’a qu’un but, séduire davantage de personnes pour toujours gagner en part d’audience, au détriment de ceux qui suivent depuis le début. On peut donc parler d’une culture experte puisqu’ils sont là depuis les débuts des émissions, n’en ratent que très rarement, et sont dès lors plus en mesure d’émettre des jugements, ce qu’ils ne se privent d’ailleurs pas de faire. Mais cette culture experte et distinctive s’est aussi construite au fil des mois, des années pendant lesquelles Véronique, Fabrice ou Lara sont allés sur le forum. Ces visites régulières ont permis d’échanger, de discuter des émissions culinaires actuelles, si bien que leur réception s'est toujours étayée de longues discussions, et leur avis est devenu expert car résultat d’un échange d’idées permanent. Les visites des membres du forum sur ce lieu d’échange virtuel viennent rythmer le quotidien de Lara, Fabrice ou Véronique : «Vous allez tous les jours sur le forum ? Oh oui ya pas un jour où j’y vais pas, si j’y vais pas c’est que j’ai un problème d’ordi ». Pour Lara le forum est devenu, au même titre que les émissions culinaires actuelles, un rendez-vous à ne pas manquer. Vivant seule, les membres du forum sont pour elle de véritables amis avec lesquels elle regarde TC ou MC comme s'ils étaient avec elle devant son poste de télévision. C’est pourquoi elle a pris l’habitude d’aller tous les jours sur le forum, et qu’elle imagine difficilement pouvoir s’en passer. Véronique quant à elle se lève généralement tôt le matin pour s’occuper de ses chambres d’hôtes, mais elle a pris le réflexe d’aller également lire ce qui s’est dit sur le forum la journée précédente : « bon je fais partie d'un petit forum, et je farfouille un peu sur internet tôt le matin je regarde un peu ce qui se dit, et tout le monde a porté de hauts cris. Nullissime et ça a été zappé ». 73 Le Guern P., 2002, dans Le Grignou Brigitte, op. cit 143
  • Au même titre qu’ils pourraient appeler chaque jour un membre de leur famille ou un ami, Véronique et Lara ont donc fait de leurs visites sur le forum un élément de leur quotidien qu’elles n’aiment véritablement pas manquer. * Une amitié au-delà du virtuel Regarder la télévision plutôt que sortir avec des amis, s’enfermer chez soi pour se consacrer à un écran qui permet une certaine évasion ; la télévision est souvent un objet de crainte car l’on peut facilement voir en elle un nouvel instrument venant fragmenter la société et engendrant plus d’individualisme 74. Dominique Wolton tempère cette appréhension : « La télévision est le 'passeur', le grand 'messager' de la société des solitudes organisées, réduisant les exclusions très puissantes de la société de masse. Car le drame de la société de masse est qu'il n'y a personne entre les individus et la société, et le rôle essentiel de la télévision est d'assurer une sorte de va-et-vient entre ces deux extrêmes de l'échelle sociale. La télévision ne brise pas les isolements et les exclusions, mais contrairement à ce que l'on a souvent dit, elle ne les accentue pas. Au contraire, elle en limite les effets 75». L’exemple du forum illustre plutôt bien cette idée d’une limitation de l’isolement des personnes grâce à la télévision. En effet, il faut toujours garder à l’esprit que la réception de la télévision n’est pas un phénomène circonscrit dans le temps ou même dans l’espace. La réception d’une émission télévisée se fait tout d’abord au préalable de la diffusion, avec les commentaires et articles de presse qui peuvent sortir, et qui permettent alors aux téléspectateurs de se construire un premier avis alors même qu’ils ne l’ont pas encore vue 76. Mais la réception se fait également après la diffusion de l’émission, lorsque les téléspectateurs en parlent avec des proches ou simplement d’autres téléspectateurs, des conversations qui viennent encore construire un peu plus la réception. Au fil de ces discussions, d’autres choses que de simples avis peuvent également naître, des liens d’amitié par exemple, comme c’est le cas entre les membres du forum. Au début, Fabrice avait créé le forum afin que des fidèles des émissions culinaires puissent venir échanger, donner leur avis sur un candidat de TC ou une recette vue dans UDPP. La cuisine et plus précisément les émissions de cuisine étaient donc le pilier central du forum puisque les échanges quotidiens n’auraient jamais vu le jour sans elles, néanmoins les internautes ont pu trouver bien plus en venant régulièrement sur ce lieu de discussion virtuel : « On est une dizaine de fidèles qui viennent tous les jours sur le forum. On parle cuisine mais il y a eu 74 Flichy Patrice, « L’individualisme connecté entre la technique numérique et la société », Réseaux, n°124, 2004, p17-51 Bougnoux Daniel, « Nous demandons à la télé de nous mettre dans un état de relaxation qui permet sans bouger de chez nous et sans avoir à faire face à l’horrible monde et aux horribles “autres”, de vivre ensemble séparément, d’avoir le monde chez soi. Cette vitrification de tout ce qui peut arriver (la télé est d’abord une vitre) permet d’avoir la jouissance de la stimulation sensorielle, mais de fa« on filtrée et amortie. », interview dans Sciences et Avenir, 1998 75 Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011, p.149 76 Le Grignou Brigitte, op. cit. 144
  • une évolution, il y a vraiment une amitié qui s’est créée, une grande amitié et avec même certains d’entre nous se sont vus, donc derrière il y a même une vie après le forum »(Fabrice). En effet le forum ne se constitue pas seulement de rubriques « Top Chef », « Un dîner presque parfait » et « recettes de cuisine ». Petit à petit des affinités sont nées : « des habitudes s'installent, y'a des relations qui se créent » (Lara), certes grâce à cet intérêt commun pour la cuisine, mais également grâce à des rubriques plus personnelles qui permettent aux membres du forum de se découvrir un peu plus, et donc de se trouver d’autres points communs : « On a un petit coin secret où on parle de nos vies perso. Bon j'ai pas tout le temps le temps d'aller tous les jours comme certaines. Mais voilà les échanges sont vraiment adorables, sympathiques, très enrichissants parce que c'est toutes des nanas qui cuisinent. Et puis à côté de ça on parle de géographie, de lecture, d'autres sujets complètement divers et variés mais c'est quand même la cuisine qui nous a réunis » (Véronique). Parfois, les amitiés qui se sont créées sont devenues tellement fortes que les membres du forum ont eu envie qu’elles dépassent le virtuel. Cette envie s’est alors concrétisée petit à petit, tout d’abord par l’intermédiaire du téléphone : «Y'en a une autre que j'ai au téléphone une fois par mois et voilà c'est comme si on se connaissait depuis toujours. Voilà ça a créé une petite, des petits liens très amicaux, très sincères » (Véronique), puis enfin en « vrai » : « Y'a même une dame qui a une soixantaine d'année qui l'année dernière m'a dit ‘tiens je voudrais te rencontrer’ et ça a été une rencontre adorable », me confie Véronique. Au fil des entretiens il apparaît donc que ce petit forum sans prétention a réussi, au fil de ses années d’existence, à rassembler des personnes de régions et de milieux très différents, et à créer des liens d’amitiés très forts entre eux. Alors même qu’ils ne se sont inscrits que pour discuter d’une émission de télévision, les membres du forum ont finalement dépassé cet intérêt de base pour partager bien plus, leur quotidien. Pour Lara, qui vit seule, ce forum semble être devenu une sorte de second foyer, un endroit où elle a ses habitudes, où elle retrouve ses amis, bref où elle se sent bien : « J’ai trouvé celui-là et j’y suis restée parce qu’on est bien quoi. C’est un tout petit forum, on est 8, 9 mais il y a une réelle amitié », un lieu de confiance qui n’aurait jamais existé sans les émissions culinaires actuelles. Il semblerait donc bien que, par l’intermédiaire de cette réception a posteriori que constitue initialement le forum, la télévision n’accentue en aucun cas les isolements des téléspectateurs, bien au contraire. * Un moyen de commenter qui apparaît pour ces personnes comme un besoin Comme j’ai pu le remarquer dans les deux premières parties, les personnes interrogées regardent bien souvent les émissions culinaires actuelles seules. Cela relève davantage d’un concours de circonstances que d’un choix. En effet la plupart des téléspectateurs sont seuls chez eux au moment de l’heure de diffusion : leur conjoint est encore au travail, les membres de leur famille ne sont pas friands de ce genre d’émissions, ou ils vivent tout simplement seuls. Or, ils expriment pour beaucoup quelques regrets à cette situation, car le fait de pouvoir commenter l’émission viendrait compléter le plaisir qu’ils prennent à la regarder. Fabrice par exemple regarde 145
  • généralement seul mais il arrive que son amie soit rentrée à temps du travail pour s’installer avec lui devant le poste de télévision, il connaît donc les deux types de réceptions et ne cache pas sa préférence : « Avec quelqu’un c’est mieux car on peut commenter en direct finalement, c’est aussi tout l’intérêt ». Commenter en direct l’émission est donc un plaisir particulier que les téléspectateurs aiment savourer mais qu’ils ne peuvent pas forcément réaliser compte tenu de leur situation familiale ; le forum permet alors de répondre à ce manque. Nous avons par exemple vu précédemment que Lara avait pris l’habitude de commenter l’émission en direct, non pas avec un proche assis sur le canapé avec elle à l’heure de diffusion, mais avec les membres du forum, depuis son ordinateur. Mais il ne s’agit pas que d’un besoin de commenter pendant la diffusion de MC ou TC. Fabrice revient sur les raisons qui l’ont poussé à créer ce lieu de discussion virtuel : « quand j'en parle après avec mon amie donc quand je regarde l'émission seul pour lui dire où en sont les personnages, enfin les personnes, pourquoi je dis personnage je ne sais pas. Et donc ça lui permet de suivre mais on peut pas vraiment commenter une émission qu'elle n'a pas vu ». Frustré par ces discussions n’ayant pour simple but que de décrire l’épisode qui vient de se dérouler, Fabrice avait besoin d’un endroit où il y ait un véritable échange entre des personnes ayant vu l’émission et s’y intéressant sincèrement. Cette notion d’échange est également ressortie dans l’entretien de Lara : « d'ailleurs on échange hein. Ya des échanges entre nous, plus certaines saisons que d'autres, même pour DPP c'est un peu ça ». Plus qu’un besoin de commenter purement et simplement les émissions culinaires, le forum permet donc à ces téléspectateurs qui regardent TC ou UDPP en solitaires de partager leurs impressions mais également de connaître celles d’autres personnes, pour qui les émissions sont également une véritable source d’intérêt. Cet échange vient alors enrichir leur réception, qui se poursuit donc a posteriori de la diffusion du programme. 3.2.3 Partage, conversation et nouvelles pratiques – les émissions culinaires au cœur du quotidien Nous l'avons vu, il existe différentes façons de regarder la télévision, différents types de réceptions : active ou passive, en solitaire ou à plusieurs, ect. Mais il existe également différents types d'usages de la télévision et des programmes qui y sont diffusés. Le Grignou (2003) théorise notamment les « usages relationnels » c'est-à-dire les usages liés aux contacts interpersonnels, comme par exemple le fait que les émissions de télévision puissent devenir un parfait sujet de conversation. Je souhaite donc consacrer cette dernière sous-partie à ce type d'usages, en m'intéressant plus particulièrement aux conversations sur le lieu de travail, dans le foyer, entre amis, et à une nouvelle pratique née avec UDPP qui consiste à reprendre le concept de l'émission sans caméra, entre amis ou en famille. Enfin, je consacrerai un dernier point au discours des téléspectateurs sur eux-mêmes, c'est-à-dire sur le public des émissions culinaires actuelles. * Conversation au travail 146
  • Commençons par la conversation au travail. En parlant d'usages relationnels, Le Grignou (2003) reprend en partie ce qu'avait déjà théorisé Dominique Boullier (1987). En effet celui-ci montre que la télévision est sujet de conversation idéal au travail, car « la ressource télévision fait partie du 'stock de connaissances disponibles' et 'supposées partagées' 77 ». En effet, ce sujet de conversation permet à tout le monde de participer, car ne nécessite aucun bagage culturel particulier. De plus, il permet de connaître davantage la personne - ses goûts, parfois sa situation familiale - à qui l'on s'adresse, sans pour autant lui poser de questions indiscrètes. Ce type d'usage s'est bien souvent retrouvé au cours des entretiens que j'ai pu effectuer. Fabrice est professeur de français et lorsque nous abordons le sujet de la conversation télévisuelle au travail, sa réponse illustre parfaitement la théorie de Boullier (1987) reprise par Le Grignou (2003) : « là on peut vraiment échanger, et même avec des collègues au travail qui regardent, effectivement on en parle aussi, c'est aussi un moyen de converser avec ses collègues ». Fabrice n'évoque en effet pas une simple discussion échangée dans la salle des professeurs du collège où il travaille, mais d'un « moyen de converser avec ses collègues ». Les émissions culinaires actuelles sont donc pour lui l'occasion d'engager la conversation avec des personnes avec lesquelles il n'entretient que des relations de travail : le sujet n'est pas trop personnel sans être pour autant professionnel, c'est donc un équilibre tout à fait approprié pour discuter avec ses collègues. Elles lui sont donc utiles en ce sens. Pour Maryse également, les émissions culinaires sont bien souvent au cœur des conversations entre collègues : « Est-ce que vous en discutez parfois avec des collègues ou des amis ? Oui oui ça m'est arrivé. Parce que c'est vrai que j'ai deux collègues avec lesquelles on parle beaucoup cuisine donc ça m'arrive de faire référence 'oh tiens hier j'ai regardé le dîner, ils avaient fait…' ». On retrouve dans ce témoignage cet équilibre entre professionnel et personnel. Grâce au partage des impressions sur l'émission culinaire de la veille, ces collègues ont trouvé un point commun : la cuisine. Cela permet donc de varier des habituelles discussions centrées sur les activités professionnelles, qui sont initialement ce qui les rassemblent, sans pour autant aller toucher directement à l'intimité de chacun. Maryse le précise d'ailleurs bien : « Après ça reste basé sur la cuisine quand on en parle ». Enfin, Charlotte évoque une conversation centrée sur TC et échangée au travail particulièrement intéressante. En effet, Charlotte est kinésithérapeute, son contact avec ses patients est donc certes médical mais également commercial : si elle souhaite que ceux-ci reviennent vers elle en cas de douleurs, il faut bien évidemment qu'elle soit compétente mais également que le contact passe bien. Charlotte va souvent faire des visites médicales à domiciles, chez des personnes âgées notamment. Dans le cas de ces visites, la kinésithérapeute s'y rend généralement à raison d'une fois par semaine et représente pour ces personnes âgées une compagnie qui est particulièrement agréable pendant ces journées en solitaire. Pendant les soins, les personnes âgées 77 Boullier D, 1987, p.36, cité dans Le Grignou Brigitte, op. cit., p.124 147
  • souhaitent donc pouvoir converser avec leur médecin, mais cela peut sembler au prime abord difficile : quels sujets de conversation une personne malade de 70 ans peut-elle avoir en commun avec une jeune femme active de 24 ans ? Là encore, la télévision, et dans ce cas les émissions de cuisine, répondent parfaitement à cette problématique : « Ouais bah surtout avec les ménagères ou les personnes âgées clairement. Elles regardent aussi donc du coup on débrief le lendemain quoi ». Si TC est devenue un rendez-vous pour Charlotte, puisqu'elle consacre pendant chaque saison ses lundi soirs à l'émission, elle est également devenue un moyen de converser avec ses patientes au travail et d'instaurer un climat de confiance, permettant aux malades de se faire soigner dans un climat agréable. *Réception collective en famille : plaisir de commenter, et renforcement des liens familiaux Beaucoup des téléspectateurs interrogés m’ont indiqué regarder seuls les émissions culinaires actuelles, mais cela était bien souvent causé par leur situation familiale ou par des horaires de travail différents d’un membre de la famille à l’autre. Plusieurs personnes du panel ont néanmoins évoqué une réception collective en famille, une dimension collective qui s’est avérée être une source supplémentaire de plaisir à ce moment de détente devant le poste de télévision. On peut repérer deux types de réception collective : celle qui se caractérise par plusieurs membres d’un même foyer s’arrêtant un moment pour regarder TC ou UDPP, et une autre, a posteriori, où le téléspectateur interrogé m’explique que les émissions culinaires actuelles font l’objet d’une discussion, voire d’un débat avec des membres de leur famille. Intéressons nous tout d’abord au premier type de réception. A travers le panel de téléspectateurs interrogés, Arthur est sans doute celui faisant partie du foyer le plus nombreux puisqu’il vit avec ses deux parents et deux de ses frères et sœurs, dont l’un est un jeune passionné de cuisine. De ce fait, il regarde rarement les émissions culinaires actuelles seul : « Pourrais-tu me décrire la façon dont vous regardez les émission ? On est plusieurs généralement. Avec mon frère … Fin ceux qui sont là, mes parents de temps en temps … En attendant que le repas soit prêt ». La dimension de foyer familial prend alors toute son importance. En effet, les membres de la famille ne s’installent pas forcément tous les jours à 18h précises, prêts à regarder UDPP. Plus généralement, l’un d’entre eux allume la télévision à ce moment-là, puis un autre le rejoint lorsqu’il est rentré, puis un autres alors qu’il ne faisait initialement que passer dans le salon, etc : « Et en général, qui choisit le programme ? Le premier qui est devant la TV (rires). Après oui si il y a un programme qui plait pas à tout le monde, on change quand même. Mais généralement c’est le premier qui est là ». On retrouve alors ici une double variable de la 148
  • réception collective : le nombre de personnes composant un ménage, et la place de la télévision dans la maison. Le fait de regarder à plusieurs MC ou UDPP entraîne forcément une réception différente de quelqu’un qui regarderait seul, notamment puisque les personnes peuvent alors commenter, critiquer, voire même se moquer : « On se tait pas devant la TV. On analyse pas mais on discute on commente au fur et à mesure. Autant le personnage que la cuisine, les plats, la présentation … ». Pour Arthur, cette réception collective apporte une véritable plus-value, elle renforce son intérêt et surtout le plaisir qu’il éprouve à regarder ces émissions puisqu’elles deviennent, dès lors qu’il peut les commenter avec son frère ou sa mère, encore plus divertissantes. Enfin, étant donné que les membres de la famille ont souvent regardé une émission ensemble, il peut arriver que celles-ci reviennent dans les discussions, même si ce n’est évidemment pas le sujet principal de conversation de la famille : « Vous en reparlez après ? Ben par exemple quand on a fait une recette qu’on a vu à la TV on dit ‘ouais tiens là cette recette là je l’ai prise dans l’émission’ mais sinon non on parle pas spécialement de ça tout le temps ». Le fait de regarder UDPP ou MC est donc devenu un moment de divertissement partagé par plusieurs membres de la famille d’Arthur, cela est à l’origine d’une réception moins passive, plus distrayante pour les téléspectateurs, et c’est surtout un loisir commun permettant de rassembler des personnes de tous âges d’un même foyer. Daniel fait partie de ces rares téléspectateurs qui regardent généralement l’émission en faisant autre chose : travailler ou jouer sur l’ordinateur par exemple. Cela s’explique notamment par le fait qu’il peut se le permettre compte tenu de la place du poste de télévision de la maison. Cette place dans le foyer est d’ailleurs là encore intéressante puisqu’elle est vraisemblablement au centre de la maison, si bien que les membres de la famille peuvent la voir et l’entendre depuis beaucoup d’endroits différents. De ce fait, même si Daniel est à l’ordinateur, et que sa femme par exemple est dans la cuisine, ils peuvent commenter tout en s’adonnant à leurs activités habituelles. Cette possibilité de commenter est d’ailleurs, comme pour Arthur, un plaisir supplémentaire – voire nécessaire – à la réception de l’émission : « Quand vous regardez, vous commentez en même temps ? Tout le temps oui, ça fait le plaisir du programme ». De plus, rappelons que Daniel a commencé à regarder les émissions culinaires actuelles car sa fille les regardait avec une grande assiduité. Néanmoins sa fille est adulte et ne vient que ponctuellement chez ses parents, les quelques jours qu’elle passe dans le foyer familial à chacune de ses visites sont alors l’occasion pour Daniel de regarder de façon un peu plus active, sans faire autre chose en même temps, puisqu’il peut alors commenter avec plaisir et ainsi se divertir 149
  • davantage : « quand je regarde plus attentivement c’est souvent parce que ma fille est là et qu’elle regarde vraiment du début à la fin, du coup dans ces cas là je regarde avec elle et on commente ». Regarder TC ou UDPP est donc parfois l’occasion d’un moment privilégié avec sa fille qu’il ne voit vraisemblablement pas souvent, et ce moment à deux est également l’occasion d‘une réception plus active et plus distrayante. Mais cette réception collective familiale peut également avoir lieu a posteriori de l’émission, à travers des discussions échangées entre frères et sœurs par exemple. En effet, c’est bien là un trait caractéristique de la réception télévisuelle : celle-ci ne se réduit pas au moment de diffusion de l’émission mais également après, par les conversations qu’une émission peut engendrer, et parfois a posteriori, compte tenu des articles et critiques du programme qui peuvent apparaître dans la presse 78. Le témoignage de Leïla illustre très bien ce phénomène. En effet Leïla vit seule avec sa fille qui n’est pas une fervente amatrice de cuisine, de ce fait elle regarde bien souvent seule les émissions culinaires actuelles. Pour autant elle en discute ensuite activement avec ses sœurs, au téléphone notamment. Si bien que sa réception se poursuit après la diffusion de l’émission, grâce à ces commentaires en famille. * Conversation entre amis Si les émissions culinaires sont de bons sujets de conversation au travail, c’est également le cas entre amis. Alors que Charlotte m’explique faire un « débriefing » de TC le lendemain de la diffusion de l’émission avec ses patientes, Lara en a également fait un sujet de conversation lors de ses loisirs du mardi : « Je vais à une activité le mardi après-midi pour faire du repas, c’est pareil avec les amis de ce groupe on parle de TC qu’il y a eu la veille quoi ». Son activité étant justement culinaire, parler de TC s’est rapidement imposé dans les conversations de ces amateurs de cuisine. C’est là encore un moyen d’échanger autour d’un intérêt commun, de connaître les membres de ce groupe sans pour autant aborder des sujets trop personnels, en un mot de créer des liens amicaux. Pour Philippe également, la réception de les émissions culinaires actuelles se poursuit dans des conversations avec des amis : « J'en discute au niveau cuisine, ou des candidats qui ont fait certaines choses, de ce qu'ils ont cuisiné, des performances qu'ils ont faites ». TC ou UDPP sont donc un nouvel intérêt commun entre Philippe et ses amis, discuter des réalisations culinaires des candidats est un plaisir supplémentaire au visionnage de l’émission. Enfin, nous l’avons vu Charlotte est une véritable passionnée des émissions culinaires actuelles – et en particulier de TC -, elle n’hésite alors pas à en parler à ses patients et patientes, quel que soit leur âge, et bien qu’elle ne les fréquente que dans un cadre professionnel. Rien 78 Le Grignou Brigitte, op. cit. 150
  • d’étonnant donc à ce qu’elle discute également de TC avec ses amis. Mais dans le cas de Charlotte, il ne s’agit pas seulement d’un intérêt commun supplémentaire venant agrémenter une conversation, la jeune kinésithérapeute en parlait de façon tellement enthousiaste qu’elle a fini par convaincre ses amis de regarder l’émission : « Ca m'est arrivé aussi de convertir des gens à regarder TC, et qui avaient mon âge, qui regardaient pas avant et qui regardent maintenant ». Charlotte peut donc discuter de l’émission avec ses proches tout comme avec ses patientes, et cela simplement car son engouement pour TC a donné envie à ses amis de s’intéresser de plus près à ces programmes télévisés. L'engouement de Charlotte transparaît d'ailleurs bien dans cet extrait d'entretien puisqu'elle utilise le mot « convertir » qui est normalement utilisé dans le contexte d'une conversion religieuse. Cela rejoint en fait l'idée de rituels que j'ai pu évoquer précédemment et dont l'expérience de téléspectatrice de Charlotte était particulièrement représentative. Il serait certes exagéré de parler d'une religion quand à ces émissions culinaires, mais on peut néanmoins souligner engouement particulier et assez surprenant dans le contexte d'un programme de télévision. A travers les exemples de ces trois téléspectateurs, j’ai donc pu constater que la réception se poursuivait en effet après l’émission, à travers des échanges ayant lieu dans un cadre amical. TC ou UDPP ont donc un réel impact sur le quotidien des fidèles des programmes puisqu’ils deviennent un intérêt commun supplémentaire partagé par un cercle d’amis. Ils sont alors un moyen de renforcer des liens puisqu’ils favorisent les échanges de points de vue et peuvent facilement entraîner les amis vers d’autres sujets de conversation tels que leur pratique ou leurs goûts en matière de cuisine. *UDPP entre amis ou en famille Les émissions culinaires actuelles ne sont donc pas seulement une pratique solitaire, un moment de détente après une journée de travail. Elles sont aussi une part du quotidien des téléspectateurs puisqu'elles se trouvent parfois au cœur de leurs conversations, au travail ou à la maison, mais également dans une nouvelle pratique familiale ou amicale. Nous l'avons MC ou TC sont bien souvent à l'origine d’habitudes hebdomadaires le soir de diffusion, et notamment par l'intermédiaire d'une « soirée MC » où des amis se retrouvent afin de visionner ensemble l'émission tout en se régalant de mets préparés préalablement. Mais c'est en fait UDPP qui donne le plus naissance à une pratique familiale ou amicale. En effet plusieurs personnes interrogées m'ont expliqué avoir repris le concept de l'émission afin de le reproduire chez eux, avec cette fois ci des personnes de leur entourage, et bien sûr sans les caméras de télévision. Afin de mieux comprendre la façon dont cette pratique est née et comment elle se caractérise exactement, je préfère utiliser ici les mots précis de Andréa qui reproduit UDPP en famille : « Raconte moi un peu, comment vous est venue l'idée de faire UDPP en famille ? 151
  • En regardant DPP. Au début des vacances de Noël, on regardait et on s’est dit que ce serait marrant de le faire, et que justement on avait le temps car c’était le début des vacances. Donc on a fait des petites règles, un petit planning, enfin on a tiré au sort l’ordre de passage. Et d'où vous est venue cette envie ? Ben je sais pas spécialement pourquoi. Mon frère aime bien cuisiner… C’était la période de fête, on voulait manger bien. Non je ne sais pas exactement pourquoi mais voilà c’est venu. C'était une idée collective ? Plus collectif, enfin collectif : mes frères, ma mère et moi car mon père et ma sœur n’étaient pas là. Donc en fait on les a un peu mis devant le fait accompli. Ma sœur l’avait fait avec des amis un été, en fait ils étaient deux à cuisiner et ils tournaient. Mais je pense qu’ils ont plus joué sur le thème à chaque fois… Mais là ma sœur bossait toute les vacances donc elle a assisté aux repas mais elle n’a pas fait son repas, mon père pareil. Mon père c’était plus parce qu’il ne sait pas cuisiner, enfin je pense. Ils ont participé, ils ont noté. On avait inscrit mon père et tout, on avait prévu ça un vendredi soir, mais non il n’a pas voulu. Petit joueur ! Et comment s’est déroulée la semaine ? Avez-vous repris tous les éléments de l’émission ? Alors c’était réparti sur deux semaines puisqu’il y avait Noel entre temps. Donc ce n’était pas 5 soirs de suite, c’était réparti. Donc il devait y avoir un thème, une déco, et une animation. L’animation ça s’est un peu fait au dernier moment car mon petit frère a insisté. Il y avait les trois notes. Ah oui donc vous avez vraiment repris tous les éléments de l'émission, la déco vous vous investissiez autant que les candidats ? Moi je n’ai fait que la table. Mon frère Paul Alain avec son thème disney, il s’est amusé à mettre des livres, des cd, des images de disney sur le meuble. Il avait recouvert les dossiers des chaises avec des housses d’oreiller disney qu’on avait et la nappe c’était un drap housse hercule … Ah oui il s’est amusé ! Oui il a gagné la déco. Et nous avons eu le droit à un petit questionnaire sur la vie de disney et une partie blind test pour reconnaitre les chansons de disney. Et pour la cuisine, en entrée c’était des petits hamburgers revisités : des petites brioches avec du foie gras. Ensuite en plat c’était les spaghettis aux boulettes de la belle et le clochard. Il y avait une des épreuves qui était manger les spaghettis comme la belle et le clochard mais on ne l’a pas fait. Je vois, c'était quand même mûrement réfléchi ! Et du coup, chacun y passait du temps à préparer son repas ? Moi j’y ai passé mon après-midi. Oui on y passait au moins tout l’après-midi, à part ma mère qui a l’habitude de cuisiner rapidement. Et au niveau des notes vous faisiez comment ? On s’est dit à la fin de tous les repas. On avait trois papiers par repas et on devait mettre 152
  • une note sur 10, on mettait dans une boîte qu’on mettait en haut du meuble et on a ouvert à la fin. On a calculé par catégorie et global. Les thèmes, moi j’avais fait Orient, ma mère Détox car juste après Noël, Paul Alain disney, et Marc Aurélien provençal. Qu'est-ce que vous avez retiré de cette expérience? C’était marrant, on s’est bien amusé. Ca s’est un peu mal fini parce que marc aurélien est mauvais joueur et il n’a pas aimé le fait de ne pas tout gagner. Tu as trouvé que c’était un bon moment à passer en famille ? Oui oui, justement. Du coup on mangeait dans le salon, on sortait la belle vaisselle, c’était sympa, ça changeait de d’habitude, il y avait une mise en scène. Et puis c’est vrai qu’on est rarement tous les 6 donc c’était plus sympa. Du coup c'était plus pour la cuisine ou pour passer un moment sympa ? Je pense les deux. Plus le moment sympa quand même. Le fait de se retrouver ? Oui. Parce que du coup moi dans mon truc oriental j’ai fait des boulettes turques, ensuite on a eu les spaghettis boulettes de la belle et le clochard et enfin dans le dîner provençal il y avait aussi des boulettes, donc bon… C’était pas les mêmes à chaque fois mais bon (rires) ». L'émission culinaire UDPP a donc permis à cette famille bretonne de se retrouver d'une manière différente, de partager un moment en famille plus long qu'une après-midi dans un parc d'attractions ou un repas au restaurant, de casser la routine habituelle des vacances de Noël, rare période où tous les membres de la famille sont réunis. Paul-Alain souligne également ce moment particulier et inhabituel que la reprise du concept de l'émission a pu faire passer à sa famille : « Et puis oui c’était sympa, tous ensemble, les animations et tout. Ca change des repas habituels ». Si les téléspectateurs arrivent parfois à se mettre au défi, à se projeter en regardant les émissions culinaires actuelles, la famille d'Andréa et de Paul Alain est allée jusqu'au bout de ce challenge. Cette émission a donc donné envie à des personnes, n'ayant pas forcément l'habitude de cuisiner régulièrement, de se surpasser afin de réaliser un repas et une soirée qui sorte de l'ordinaire. Les membres de la famille se sont également pris au jeu de la compétition, le plus petit de la fratrie ayant ainsi mal accepté le fait de ne pas remporter le concours culinaire familial, et Paul-Alain avouant qu'il était tout de même bien agréable de recevoir de bonnes notes : « Bon après il y en avait qui étaient à fond dans la compétition, mon petit frère par exemple… Mais oui c’était plus pour passer un moment ensemble que pour gagner … On essayait quand même de faire le mieux possible, parce que c’est toujours sympa de gagner, d’avoir des bonnes notes ». 153
  • Dans la façon dont Andréa raconte son expérience, j'ai pu remarquer que les moments de cette semaine gustative en famille qu'elle a le plus apprécié correspondaient finalement aux parties de l'émission qu'elle regarde avec le plus d'intérêt. En effet elle précise bien que c'était en priorité pour passer un bon moment en famille que cette compétition amicale a été lancée, davantage que pour faire des prouesses culinaires, même si, bien sûr, chacun a fourni des efforts lors de la préparation en cuisine. Paul-Alain partage d'ailleurs ce point de vue : « oui c’était plus pour passer un moment ensemble que pour gagner … » Enfin, cette activité familiale née de la réception d'une émission culinaire a peut-être vocation à être renouvelée : « Tu aurais envie de le refaire ? Avec des amis par exemple ? Oui, mais alors pendant des vacances ou des weekends parce que ça prend du temps. Donc pas faire tous les soirs comme un dîner presque parfait, mais par exemple chacun un weekend… oui ça peut être sympa. Bon après l’animation, je sais pas mais…». Andréa aimerait donc reproduire le concept de l'émission à nouveau, dans un cadre amical par exemple. On constate d'ailleurs que si elle reprend le concept initial de l'émission, elle se l'approprie également afin de l'orienter de façon à ce qu'il corresponde mieux à ce qu'elle recherche et qu'il s'intègre mieux dans son quotidien : plutôt qu'une semaine entière dédiée à la compétition culinaire, elle souhaiterait organiser le concours sur plusieurs weekends, et axer davantage l'activité sur la cuisine et la décoration. Plus qu'une reprise du concept d'UDPP dans un cadre familial ou amical, on a donc une réappropriation de celui-ci, afin qu'il puisse s'intégrer au mieux à la vie quotidienne des téléspectateurs. L'expérience de Maryse est d'ailleurs assez représentative de cette réappropriation faite par les amateurs des émissions culinaires : « Donc vous avez fait un dîner presque parfait entre amis ? Oui on était trois couples. Voilà, donc comment l'idée vous est venue ? Alors j'ai été chez un des couples avec qui on était, on a été à manger tout simplement. Et ma copine me dit 'mais tiens ma sœur elle nous a fait un dîner presque parfait!', mais c'est vraiment parti comme ça. Et en fait elle nous a fait une petite simulation d'UDPP et elle nous a fait une petite animation et tout. Si vous voulez à la base c'était pas parti pour être quelque chose en commun, et puis moi à la fin je lui ai dit 'bah écoute la prochaine fois que tu viens je te fais aussi UDPP', et puis ça s'est lancé comme ça. Donc on a fait le dîner, on a fait la petite animation… On s'est pas donné de notes par contre. Vous voyez c'est resté vraiment … y'avait la base qui était là mais on n'a pas joué le jeu de A à Z. On a fait nos p'tit plats un peu plus sympas que d'habitude, une petite déco de table un petit plus sympa, mais bon voilà c'est vraiment pour s'amuser, on était pas dans le truc sérieusement ». Les amis de Maryse ne se sont pas 154
  • reçus chaque soir de la semaine comme dans UDPP, ils se sont invités au même rythme que d'habitude, mais ont donné comme thème à leur soirée respective « Un Dîner Presque Parfait ». On retrouve en fait le même type d'expérience qu'Andréa ou Paul Alain. Il y a eu une réappropriation du concept de l'émission afin de mieux l'intégrer au quotidien des participants, et il s'agissait avant tout de passer un bon moment entre amis : « Du coup vous l'avez plus fait pour passer un bon moment ? Oui, oui parce que en plus à la base c'était parti sur une simple invitation parce qu'elle a dit "oh bah tiens je vous ai fait un dîner presque parfait", mais je pense même qu'elle l'a dit comme ça quoi, au début c'était pas du tout parti pour… ». Il n'y avait donc pas de véritable compétition entre les participants à cette petite expérience culinaire, néanmoins, comme ce fut le cas dans la famille d'Andréa, chacun a fourni des efforts particulier pour faire plaisir à ses invités : « Oui donc il n'y avait pas de pression sur la cuisine ? Non, non. Quoique moi quand j'ai reçu j'en avais une petite. Je me suis mise une pression toute seule. J'avais investi dans de la déco, donc quand même je m'étais un peu prise au jeu. Oui donc plus que d'habitude quand vous recevez ? Oui ». Le thème des soirées étant finalement « UDPP », les participants ont tout de même essayé de se dépasser, de faire des choses qui sortent de l'ordinaire. De la même façon que chez la famille bretonne de Paul-Alain, s'il s'agissait en priorité de passer un bon moment avec des proches, cela a finalement permis de casser la routine habituelle des invitations, d'ajouter un peu de piment à la soirée et d'inciter les participants à se surpasser, le tout dans une ambiance très amicale. On retrouve donc là encore les raisons qui poussent Maryse à suivre UDPP avec assiduité : des amateurs en cuisine, qui organisent une soirée en misant tant sur les mets préparés que sur la décoration, avec une animation qui vient mettre un peu d'ambiance au cours de la soirée. Au final c'est donc un concept d'émission duquel elle se sent très proche et elle a donc trouvé en recréant UDPP, le même plaisir qu'en regardant ce programme qu'elle affectionne particulièrement : « Qu'est-ce que vous avez retenu de cette expérience ? Oh c'est super. Bon après c'est vrai que je fais beaucoup… Je reçois beaucoup, je suis souvent invitée, mais bon moi je trouve ça très sympa. Ca change un petit peu et puis le côté animation, ça donne un petit plus. Et puis on est tous, on a tous un thème ensemble, donc c'est vrai que… celui qui reçoit a envie de faire plaisir, et celui qui y va a envie de découvrir. Moi j'ai adoré, je le ferais volontiers ». On retrouve le même vocabulaire que Maryse utilise pour décrire sa réception d'UDPP : « sympa » et « découvrir ». Preuve là encore que la réception se poursuit a posteriori de la diffusion de l'émission. 155
  • Ces trois téléspectateurs se sont donc réappropriés le concept de l'émission et ont finalement retiré de cette expérience le même type de plaisirs que l'émission leur procure. Je n'étais au courant que de cette pratique chez Andréa et Paul-Alain, j'ai donc tout d'abord été surprise de voir que Maryse avait également tenté l'expérience et j'en suis finalement venue à penser que cette pratique était peut-être plus répandue que je le pensais. J'ai donc questionné les téléspectateurs que j'ai interrogés par la suite, afin de savoir s'ils avaient également réalisé UDPP entre amis ou en famille. La plupart d'entre eux n'avaient pas recréé le concept de l'émission de façon aussi proche que Andréa, Paul-Alain ou Maryse, pour autant beaucoup d'entre eux y avaient pensé et se laisseraient bien tenter par l'expérience. Charlotte par exemple, ou Daniel, avaient déjà pensé réaliser UDPP entre amis : « On s'était même dit qu'on se ferait ça entre copains » (Daniel), et c'est un projet qui séduit clairement Daniel : « oui penser à faire un truc à plusieurs entre copains oui ça peut être rigolo ». Daniel aime en effet regarder UDPP car ce concept est très proche de lui : il aime recevoir et à cette occasion préparer des mets qui sortent un peu de l'ordinaire. Rien d'étonnant donc à ce qu'il ait envie de se lancer dans cette expérience. On retrouve d'ailleurs à travers cette remarque une caractéristique essentielle des émissions culinaires actuelles, et plus particulièrement d'UDPP : la proximité. Le concept de ces émissions est tellement proche du quotidien des téléspectateurs que ces derniers peuvent facilement se le réapproprier. Leila également aimerait s'approprier le concept de l'émission, mais en famille puisque ce sont ses sœurs qui l'ont au début incité à regarder l'émission : « Vous avez l'air de beaucoup discuter de l'émission avec vos sœurs, vous aimeriez réaliser UDPP entre vous ? Oui on y avait pensé. Déjà ça me plaisait qu'on s'échange nos recettes. Et puis la convivialité, se retrouver toutes, et puis un challenge personnel. Mais elles ont toutes peur de moi (rires). Elles pensent que si je participe je vais les massacrer ». On retrouve donc l'aspect convivial qui a souvent été évoqué dans les raisons pour lesquelles les téléspectateurs regardaient cette émission. L'expérience du Dîner presque parfait en famille revêt donc les mêmes caractéristiques de l'émission. Mais Leila est avant tout une fervente amatrice des programmes tels que MC ou TC car elle aime voir des réalisations de quasi professionnels, étant elle-même attirée par cet univers professionnel. Elle apprécie également de suivre une compétition entre des candidats, et on retrouve bien dans son projet de reprise du concept d'UDPP l'envie de se surpasser : « un challenge personnel ». Un aspect compétitif qu'elle trouve donc attrayant mais qui n'est pas forcément du goût de ses sœurs, qui privilégient certainement, comme Maryse, Andréa ou Daniel, le bon moment entre amis ou en famille. Enfin, j'ai pu constater que parfois, le concept n'était pas véritablement repris dans un contexte personnel, mais l'expression « UDPP » est finalement entré dans le vocabulaire courant, portant avec lui l'idée d'une soirée cassant la routine habituelle, où l'hôte portera plus d'attention qu'habituellement à ses réalisations culinaires, et cherchera sans doute à étonner ses invités avec 156
  • une animation ou une décoration de table particulière. Philippe n'a par exemple pas repris le concept d'UDPP avec un groupe d'amis, mais il les a invités à une soirée particulière, que ses amis ont pu parfaitement imaginer compte tenu de son intitulé : « Oui j'ai déjà refait UDPP entre amis mais c'était pas parfait, c'était juste moi qui avait invité pour un dîner presque parfait mais pas presque (…) J'ai envoyé un message en disant que je faisais un dîner presque parfait et qu'ils étaient conviés ». Dans le cas de Maryse, l'expression UDPP est souvent utilisée par ses proches lorsqu'elle les reçoit à dîner : « Mais vous voyez moi qui reçois beaucoup, je fais toujours une petite déco de table, ça c'est mon truc hein, j'adore ça, et souvent mes amis me disent 'Oh un dîner presque parfait!' parce qu'il y a une décoration quoi ». Ainsi, « un dîner presque parfait » est donc rentrer dans le langage courant afin de désigner une soirée entre amis où l’hôte a fait des efforts particuliers, tant dans la cuisine que dans la décoration. * Public et discours sur lui-même Compte tenu du fait que je me suis appuyée tout au long de ce mémoire sur des entretiens et donc sur des discours, il me semblait intéressant d’analyser la façon dont les téléspectateurs de cette enquête se sont situés vis-à-vis du public des émissions culinaires actuelles, tel que cela est apparu dans le dialogue que nous avons pu avoir. Car en effet, comme l'explique Dayan : « l'un des éléments essentiels de la réception consiste alors à accepter ou non la compagnie des 'autres' que l'on imagine ; à se sentir part d'une image de public que l'on juge acceptable, souhaitable, désirable ou inacceptable, avilissante ; à entrer dans le jeu ou à battre en retraite en zappant 79». Une des façons de repérer si les téléspectateurs « entr(ent) dans le jeu » consiste alors à étudier leurs discours, s'ils emploient un « on » caractéristique du public qu'ils imaginent, quel public ils visent à travers la troisième personne du singulier ou la première du pluriel, ou si au contraire ils s'extraient de ce public imaginé à travers des « ils » ou des « audience ». A certains moments des entretiens et avec plusieurs enquêtés, la situation semble claire : ils s’incluent véritablement dans le public de l’émission. Maryse tout d'abord fait partie de ce groupe d'enquêtés, comme on peut le constater à travers cet extrait d'entretien : « Pourquoi préférez-vous UDPP aux autres ? Ca m'a accroché parce que c'est simple. Je veux dire c'est des gens, voilà on s'y retrouve, on se reconnait dans certains trucs et voilà ». Maryse emploie donc le « on » sans pour autant viser un public particulier ; il s'agit davantage de personnes lambda, qui comme elles sont amatrices de l'émission UDPP car elles retrouvent une certaine proximité avec le concept et les candidats, c'est à dire finalement le public du programme tel que Maryse se l'imagine et dont elle se considère membre à part entière. Fabrice a le même type de discours : « Donc le fait de vous demander si votre favori va rester la semaine prochaine c'est pas quelque chose qui vous pousse à regarder ? Ben forcément, on se prend forcément un peu au jeu, et on culpabilise toujours un peu. Parce que bon les autres méritent aussi d'aller jusqu'au bout. Mais ils nous 79 Dayan Daniel, op. cit., p.20 157
  • poussent un peu à avoir des préférences. Quand on regarde l'émission elle est faite de telle manière, on est obligé d'avoir une préférence pour telle ou telle personne ». Dans ce cas, Fabrice utilise également un on qui semble désigner le public de l'émission tel qu'il se l'imagine - et donc de manière assez générale – et dont il fait partie. Mais il va plus loin que Maryse dans cet extrait puisqu'il dresse une frontière entre ce « on », et un ils avec qui il entretient une certaine distance. Je montrerai par la suite que cette frontière est fréquemment dressée par les téléspectateurs lorsqu'ils ont une vision critique et peut-être plus terre à terre de leur programme favori, qui est avant tout un programme de télévision, avec des impératifs économiques et matériels qu'ils n'oublient pas toujours. Mais dans ce cas, relevons simplement qu'à travers ce « ils » et ce « on », Fabrice montre bien qu'il existe deux mondes : celui derrière l'écran de télévision, caractérisé par les producteurs de l'émission, et celui devant son écran de télévision, c'est-à-dire les téléspectateurs d'un programme bien particulier, le public d'UDPP, TC ou MC. Pour Fabrice c'est d'ailleurs une évidence, il existe effectivement un public des émissions culinaires actuelles, dont les membres finissent généralement par se retrouver : « Les gens en parlent facilement alors que c'est de la TV réalité ? Il y a un frein avec certains, et puis finalement on en parle avec ceux qui regardent, on finit par se rejoindre à un moment où à un autre avec ceux qui regardent, on finit par commenter ensemble et les autres bon bah ils nous disent carrément qu'ils aiment pas et ils nous expliquent la raison. Et la plupart du temps c'est pour le côté TV réalité qui déplait ». Ainsi on comprend à travers cet extrait d'entretien que les téléspectateurs de TC ou UDPP ne font pas que s'inclure dans un public qu'ils imaginent, ils finissent généralement par se reconnaître, s'identifier, et donc in fine se retrouver pour discuter de cet intérêt commun qu'ils partagent. Le public n'est alors plus invisible comme on le définit souvent, il prend corps à des moments inattendus qui deviennent des moments d'échange. On retrouve alors bien l'idée de la télévision comme une place publique que Proulx théorise : « Notre présence est réunion et participation. La télévision nous réunit sur une place publique où nous nous retrouvons, pour nous rencontrer, pour être ensemble, pour partager. Et aussi pour nous affronter, pour débattre, pour dialoguer, échanger, confronter, soutenir, participer80 ». On peut donc penser que la télévision est effectivement un moyen pour des personnes de différents horizons de se retrouver sur une place publique – dans le cas de Fabrice, la salle des professeurs de l'établissement où il travaille -, c'est-à-dire dans un lieu où chacun pourra donner son avis, l'argumenter et le confronter à celui des autres. Fabrice s'inclue donc dans un public assez général : les téléspectateurs des émissions culinaires actuelles. Mais également dans un public plus particulier, celui du forum. Cela se retrouve également fortement chez Lara qui ne fait quasiment référence qu'aux membres du forum lorsqu'elle emploie le « on ». Alors même que je lui pose des questions qui concernent directement sa réception, Lara parle immédiatement au nom des membres du forum : « Cela vous arrive de 80 Gheude Michel, Chapitre 7 dans Proulx Serge, Accusé de réception : le téléspectateur construit par les sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1998, p.167 158
  • réutiliser une recette ? Quelques fois oui, on relève et puis c'est vrai qu'on en parle entre nous dans le forum, donc oui ça arrive quand même qu'on retienne quelque chose. Ca m'est arrivé d'aller sur le site pour retrouver, quand c'est quelque chose de bien spécifique. Et puis c'est vrai qu'on en parle beaucoup entre nous sur le forum, il y a une partie recette ». En utilisant le « on » elle désigne donc implicitement ses amis du forum, mais cet implicite devient rapidement explicite dans le discours de Lara puisqu'elle utilise deux fois le terme forum. La place publique suggérée par Proulx (1998) devient alors non plus la salle des professeurs, comme dans l'entretien de Fabrice, mais une place publique virtuelle, celle du forum, où de vrais échanges ont lieu : « d'ailleurs on échange hein. Y'a des échanges entre nous » (Lara). Avant et après chaque émission, ce public particulier, part d'un public plus large, se réunit sur ce lieu d'échange virtuel pour discuter de l'épisode à venir mais également pour partager leurs impressions sur celui qui vient d'être diffusé : « Vous vous sentez proche des candidats ? On a des chouchous et on a des têtes de turc, parce que y'en a qu'on peut pas voir très très vite, mais dans TC aussi. Il y a des comportements qui agacent ou qui plaisent, donc c'est vrai qu'on s'attache à certaines personnes et on regarde un peu pour ça ». Dans cet extrait d'entretien, il est intéressant de noter que je m'adressais directement à Lara en posant cette question, mais elle a naturellement répondu au nom des membres du forum, comme si elle ne s'imaginait pas en tant que téléspectatrice à part entière. De plus, on constate qu'être membre de ce forum et donc de ce public a donné un certain nombre d'habitudes à Lara, qui va ainsi aller régulièrement sur le forum pour discuter avec ses amis, et ce même pendant la diffusion de l'émission. De ce fait, ce public - cette fois non plus imaginé mais vécu - fait de la télévision et, dans le cas de mon enquête, des émissions culinaires actuelles un vecteur d'intégration pour les téléspectateurs. Cela vient donc parfaitement illustrer ce que Michel Gheude explique, c'est à dire que les téléspectateurs regardent une émission « pour participer au groupe dont nous savons qu'il la regarde. Non plus comme un voyeur observe une réunion à laquelle il ne prend pas part, mais comme un participant à part entière. En ce sens, la télévision est un outil d'intégration. Par elle, je m'insère dans une communauté, j'en fais partie, j'y participe (…) Par elle, le groupe non seulement se regarde mais se forme et se transforme 81». TC ou UDPP ont donc permis à une communauté de naître, à travers un lieu d'échange virtuel. Ce public jusquelà imaginé par les téléspectateurs s'est matérialisé dans un forum, dont les membres sont devenus amis et dont certains ne distinguent d'ailleurs plus leur propre réception de celle des membres de la communauté virtuelle, du public particulier dont ils font partie. Dans certains entretiens, j'ai pu constater que le discours vis-à-vis du public de TC, MC et UDPP, et la façon dont le téléspectateur interrogé s'intégrait à celui-ci variait en fonction des émissions. Comme je l'ai montré, Maryse est particulièrement enthousiaste lorsque nous discutons de UDPP, elle est assez peu critique vis à vis de ce programme, et elle s'inclue alors facilement dans le public de l'émission. Les choses sont différentes lorsque nous en venons à parler de MC, 81 Gheude Michel, chapitre 7 de Proulx Serge, op. cit., p.165 159
  • Maryse devient soudainement beaucoup plus critique et ne se place plus en tant que membre à part entière du public : « Et puis bon c'est une émission à faire hein. Le jury est là pour, je me dis que le jury il a des consignes pour que l'émission marche, moi je le vois de ce côté-là. C'est vrai que quand je les vois, je me dis que bon c'est comme dans n'importe quelle émission musicale ou autre, faut aussi qu'ils accrochent les téléspectateurs. Je pense qu'il y a ce côté-là un petit peu, c'est pas sur-joué mais bon voilà. Je suis pas sûre à 100% bien fait bien dit ». On constate donc dans cet extrait qu'il n'est dès lors plus question de « on » mais de « je pense », « je me dis », et surtout l'aspect production de l'émission ressort soudain, ce qui n'était pas arrivé lorsqu'elle parlait de UDPP. Elle utilise alors le « ils », et sous-entend toute la machinerie de la production audiovisuelle en parlant « des consignes pour que l'émission marche ». Il y a donc à nouveau une frontière entre ceux derrière et ceux devant l'écran, mais cette fois ci Maryse ne s'inclue pas spécialement dans le public de MC puisqu'elle parle de techniques de production ayant pour but d'accrocher « les téléspectateurs », alors même qu'elle doute de la sincérité de l'émission. Et c'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles elle ne regarde pas MC avec autant de plaisir et d'assiduité qu'UDPP. On retrouve le même type de discours chez Arthur. Lui aussi s'inclue facilement dans le public de UDPP, mais il lui arrive d'avoir un regard critique sur l'émission : « Comment expliquerais-tu le plaisir retiré en regardant MC ? Huhum… Bah déjà au niveau cuisine on attend des nouveaux plats et tout. Après on peut dire « ouais … » on peut essayer ces plats là et tout. Mais là ils varient un peu, ils restent dormir ou ils invitent une star. Vu que c’est de plus en plus regardé ils essaient de diversifier. Mais ouais… il faut pas que ça devienne trop TV réalité non plus ». Dès qu'Arthur critique l'émission, il utilise à son tour le « ils » pour désigner la production et les stratégies mises en place pour conquérir un public de plus en plus grand. En plus de dessiner également une frontière entre ceux derrière et ceux devant l'écran, il lui arrive de s'exclure du public de l'émission lorsqu'il parle des stratégies de la production : « Que penses-tu de la présentatrice de l'émission ? On pourrait sans passer. Parce que là c’est vraiment que le côté TV, qui y connait rien à la cuisine. C’est vraiment juste pour faire marcher l’émission au niveau des téléspectateurs, pour voter et tout ça. Elle sert pas à grand-chose dans la compétition ». Cet extrait d'entretien est intéressant justement au niveau du positionnement qu'Arthur adopte vis-à-vis du public de MC. Il utilise le « on », s'incluant alors au sein du public de l'émission, sous-entend les stratégies mises en place par la production en parlant du « côté TV », puis discerne un autre public, « des téléspectateurs ». Il s'inclue alors au sein du public le plus ancien de l'émission, des téléspectateurs qui regardent TC depuis le début, et surtout qui apprécient ce programme pour sa dimension culinaire, et s'exclue des « téléspectateurs » recherchés par la production, c'est-à-dire ceux qui vont aller jusqu'à voter pour leur candidat favori, et qui dès lors permettent de faire gagner un peu plus d'argent à la société de production et chaîne TV. Ils s'excluent de ces téléspectateurs, puisqu'il dit lui-même ne pas apprécier la présentatrice de l'émission, et s'en passer aisément. De la même façon, Arthur explique parfois que certains aspects des programmes culinaires actuels sont 160
  • seulement là pour attirer de nouveaux téléspectateurs, séduire un public plus grand, comme ce fut le cas lorsque TF1 a diffusé l'émission MC junior : « Donc ouais c'était plus sympa, c’est bien de changer de temps en temps. Après c’est bien pour les enfants aussi, ils ont pu apprendre plus de choses… Bon après c’est aussi pour faire de l’audience quoi ». Dans ce cas, Arthur désigne le public de l'émission par « l'audience », mais cette fois-ci il ne s'en exclue pas puisqu'il admet avoir apprécié cette émission spéciale. Il s'inclue donc dans le public de MC junior mais garde en fait une vision critique, en étant pragmatique : cela lui a sans doute plu mais il est conscient que tout était parfaitement orchestré pour attirer un maximum de téléspectateurs. Pour clore ce dernier point, je prendrai un dernier discours pour le moins intéressant au sujet du positionnement vis-à-vis du public, celui de Daniel. Ce professeur des écoles s'inclue seulement dans le public de UDPP : « Je regardais plus avant que maintenant pour UDPP parce que le côté sympathique c'est que c'est assez proche de nous, la bouffe ». Il a d'ailleurs une vision plutôt tendre de cette quotidienne culinaire, mais son discours est clairement différent lorsqu'il s'agit de TC : « Dans UDPP t'avais presque l'impression que c'était réel, bon sauf que c'est vrai que c'est le côté tactique des candidats qui était un peu agaçant, mais je le mettais pas sur le compte de la TV. Alors que là je suis vraiment convaincu que c'est M6 qui fabrique sa petite émission comme elle veut que les gens réagissent, pour faire de l'audience. Doit y avoir des sondages sur la sympathie des candidats […] c'est vraiment de la manip, je sens vraiment la manipulation ». A chaque fois qu'on aborde l'émission TC, Daniel a un jugement beaucoup plus dur qu'avec UDPP ; il n'est dès lors plus question de « on » mais seulement de « ils » ou plutôt de « elle », la télévision, et plus particulièrement « M6 » puisque c'est la chaîne de diffusion. Il est, comme chez Arthur, question de « faire de l'audience », et pour cela la chaîne (dans le discours de Daniel) use et abuse de manipulations. On peut analyser ce discours particulièrement critique de deux façons, tout d'abord en lisant par là une résistance de Daniel à ce que la télévision tente de faire, c'est-à-dire de justement l'intégrer au public de l'émission : « Toujours parce que la télévision m'invite à participer, je me trouve à résister, lui reprochant de vouloir m'intégrer à une communauté qui n'est pas suffisamment à mon image, que je ne reconnais pas entièrement comme mienne ou, pire encore, à laquelle je ne désire pas participer, une communauté que je méprise, ignore, ou combat 82». En se montrant aussi critique, Daniel s'exclue du public de l'émission tel qu'il se l'imagine, et tel qu'il imagine que la télévision essaie de le créer, et surtout de le formater. Il réagit de la sorte lorsqu'il parle de TC et non lorsque nous discutons d'UDPP, tout simplement car cette émission culinaire en prime-time ne lui correspond pas, il ne retrouve pas sa propre vision, sa propre expérience de la cuisine (préparations culinaires trop absentes, compétition trop exacerbée, pression des candidats enlevant tout le côté convivial de la pratique culinaire). Comme j'ai pu le montrer dans ma seconde partie, la pratique culinaire des téléspectateurs est une des variables qui permet d'expliquer le type de réception, lorsque celle-ci est proche de ce qui est présenté dans les 82 Gheude Michel, chapitre 7 de Proulx Serge, op. cit., p.169 161
  • émissions culinaires actuelles, un processus d'identification se met en place et les téléspectateurs interrogés ont alors tendance à être peu critiques vis-à-vis de l'émission et à s'inclure dans le public de celle-ci, comme je l'ai montré en analysant le discours de Maryse. On peut donc lier à cela la critique véhémente que Daniel dresse de TC : ce programme télévisé ne correspondant pas à la façon dont il conçoit la cuisine, il refuse de se laisser « intégrer à une communauté qui n'est pas suffisamment à [son] image ». On peut également y lire une illustration de ce que Boullier appelle « maîtrise et passion83 ». En effet Daniel est un gros consommateur de télévision, mais il a bien souvent une vision critique très développée. A propos de TC, Daniel a un discours assez proche de celui que Boullier classe dans les « maîtrise et passion84 » puisqu'il regarde l'émission mais a pourtant passé quasiment l'intégral de l'entretien à critiquer ce programme télévisé. En insistant sur les manipulations qui sont selon lui à l'origine de la chaîne, Daniel accentue ce qu'on avait déjà pu voir à travers l'analyse du discours d'Arthur. Il montre en effet que s'il regarde l'émission, il décèle les stratégies de la production qui ont pour but de les toucher eux, ce public de masse que les producteurs cherchent à conquérir pour faire toujours plus d'audience, mais que lui ne se laisse pas atteindre par ces manipulations. On retrouve d'ailleurs bien là ce que théorise Michel Gheude : « Si tous les autres sont réunis, si tous se sont laissés manipuler au point de se fondre dans la communauté qui a pour caractéristique de nier chacun pour le formater à l'image de tous, lui, au moins, n'est pas dupe. Lui, fût-il le seul, est conscient que cette réunion n'est que le fait d'une télévision qui ne pense qu'à faire de l'audience. (…) Mais lui ne marche pas avec le troupeau. Lui n'est pas dupe. Lui, on ne la lui fait pas. Lui ne se laisse pas divertir, abêtir, manipuler85 ». Par sa critique véhémente et son insistance concernant la manipulation qui est à l'œuvre dans TC, Daniel s'exclue du public que les producteurs cherchent à atteindre et m'explique bien qu'il a su déceler les rouages de la production, et qu'il ne s'est pas laissé berner par cela, tout simplement puisqu'il est capable de m'en parler et parce qu'il n'apprécie que très peu cette émission. Bien que la télévision soit souvent allumée chez Daniel, puisqu'il s'en sert de fond lorsqu'il joue sur son ordinateur ou corrige les copies de ses élèves, celui-ci se défend de ne pas être « télévore » : « Mais je suis pas télévore sur une émission, pas comme ma femme, je me ferais pas toute la série des Dr House, il y a d'autres choses que la TV ». Entre la critique véhémente qu'il dresse de TC et cette justification de sa pratique télévisuelle, s'excluant alors d'un public plus général, on peut lire la conséquence du « déficit de légitimité 86» de la télévision. Boullier retrouve également cela dans sa propre enquête : « Cette volonté de mise à distance de son propre goût, de sa pratique télévisuelle, signale ce que Chambat et Ehrenberg appellent le 'déficit de légitimité' de la télévision. Etre placé dans la foule des 'téléspectateurs', c'est à coup sûr déchoir ou tout au moins 83 Boullier Dominique, op. cit., p.111 Boullier Dominique, op. cit., p.111 85 Gheude Michel, chapitre 7 de Proulx Serge, op. cit., p.171 86 Chambat P. et Ehrenberg A., « De la télévision à la culture de l'écran », Le Débat, n°52, 1988 84 162
  • perdre la marque de son particularisme 87». De la même façon que Daniel s'excluait de la communauté qu'il imaginait être celle visée par les producteurs de M6, en critiquant assidument TC, il s'exclue également du public plus général de la télévision, en précisant bien qu'il n'est pas de ceux qu'on peut classer dans les « télévores » (au contraire de sa femme par exemple). Cette brève analyse du discours des téléspectateurs des émissions culinaires concernant leur positionnement vis-à-vis du public de l'émission permet d'en montrer les variations. En effet, le public est pour certains enquêtés (Maryse, Fabrice) une communauté en quelque sorte imaginée (expression que l’on doit à Benedict Anderson, 1983) dont ils se placent comme membre à part entière. Pour d'autres, cette communauté n'est plus seulement imaginée, elle est venue rythmer leur vie et rompre leur solitude (Lara). On constate également qu'il existe des variations en fonction de l'émission concernée : ceux qui sentent une proximité forte avec le concept d'une émission s'incluront davantage dans le public de celle-ci que ceux qui ne retrouvent pas leur vision de la cuisine. Enfin cette étude a permis de montrer la distance que les téléspectateurs pouvaient prendre avec cette communauté : beaucoup dressent une frontière entre ceux qui sont derrière et ceux qui sont devant leur écran de télévision. Et cette distance va parfois jusqu'à un rejet total de la communauté qu'ils semblent imaginer et dont ils se défendent de faire partie, par une critique véhémente ou une insistance particulière sur les manipulations à l'œuvre dans les coulisses de l'émission. Au fil de cette dernière grande partie, j'ai ainsi pu montrer plusieurs choses : - la réception n'est pas un processus délimité voire figé, il ne peut se comprendre en étudiant seulement la façon dont les téléspectateurs reçoivent une émission au moment de sa diffusion. Il faut aller plus loin afin de voir comment les émissions sont ensuite reprises dans des conversations au travail, des commentaires en familles, ou encore des avis partagés sur un forum. C'est au fil de ces échanges que la réception se poursuit, que le spectateur construit un peu plus son avis, sa décision de regarder la prochaine émission, etc. - les émissions culinaires actuelles ne sont pas seulement un divertissement télévisuel pour les personnes interrogées, elles sont désormais une part intégrante de leur vie et ont incontestablement impacté leur quotidien. Ainsi des téléspectateurs n'imaginent plus leur lundi ou jeudi soir sans TC ou MC (allant parfois jusqu'à refuser d'autres propositions de sorties prévues le même jour), et ils chercheront à intégrer le visionnage de leur émission favorite à un autre moment de leur emploi du temps grâce au replay si un empêchement vient nuire à leur habitude télévisuelle. Ces émissions ont également été l'occasion de transformer les pratiques culinaires des téléspectateurs : ils n'hésitent plus à tenter des recettes plus compliquées, intègrent de nouveaux ingrédients dans leur cuisine de tous les jours, et prennent de plus en plus de plaisir à passer du temps derrière les fourneaux. Mais pour certains des enquêtés, les émissions culinaires actuelles ont même été l'occasion de rencontrer de nouvelles personnes ayant alors pris une place toute particulière dans 87 Boullier Dominique, op. cit., p.93 163
  • leur vie : d'abord virtuellement puis parfois réellement. TC ou UDPP ont réuni des personnes qui toutes connaissaient le besoin de partager leurs impressions sur ces programmes télévisés, puis petit à petit des liens se sont créés, non plus basés uniquement sur les commentaires des émissions, et de nouvelles habitudes ont été prises, les téléspectateurs intégrant alors complètement le forum à leur réception, et plus généralement à leur vie. - une brève analyse du discours des téléspectateurs des émissions culinaires concernant leur positionnement vis-à-vis du public de l'émission a permis d'en montrer les variations. En effet, le public est pour certains enquêtés (Maryse, Fabrice) une communauté en quelque sorte imaginée dont ils se placent comme membre à part entière. Pour d'autres, cette communauté n'est plus seulement imaginée, elle est venue rythmer leur vie et rompre leur solitude (Lara). On constate également qu'il existe des variations en fonction de l'émission concernée : ceux qui sentent une proximité forte avec le concept d'une émission s'incluront davantage dans le public de celle-ci que ceux qui ne retrouvent pas leur vision de la cuisine. Enfin, cette étude a permis de montrer la distance que les téléspectateurs pouvaient prendre avec cette communauté : beaucoup dressent une frontière entre ceux qui sont derrière et ceux qui sont devant leur écran de télévision. Et cette distance va parfois jusqu'à un rejet total de la communauté qu'ils semblent imaginer et dont ils se défendent de faire partie, par une critique véhémente ou une insistance particulière sur les manipulations à l'œuvre dans les coulisses de l'émission. Impact au quotidien chez les amateurs de cuisine comme chez les professionnels, impact dans les discours, nouveaux liens et nouvelles pratiques, le moment de diffusion des émissions culinaires actuelles n'est ainsi qu'une étape dans la réception de TC, UDPP ou MC. Recevoir un programme télévisé n'est donc pas seulement regarder une émission au moment de sa diffusion, ce processus se poursuit bien a posteriori, et parfois bien plus qu'on ne l'imagine. Conclusion 164
  • Conclusion Tout au long de cette enquête mon raisonnement s’est donc organisé en trois grands mouvements, reprenant mes trois hypothèses de recherche : 165
  • - Les émissions culinaires actuelles semblent être un renouveau du genre qu'est la télé-réalité, et constituent un modèle hybride qui séduit particulièrement les téléspectateurs. - Les téléspectateurs interrogés n'avaient pas la même façon de regarder les émissions, ne les regardaient pas pour les mêmes raisons, et ne les regardaient pas forcément à la même fréquence, etc. - Les émissions culinaires actuelles (TC, MC et UDPP) ont un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs et sont à l'origine de nouvelles pratiques sociales. Il est maintenant temps de faire un bilan de cette enquête qualitative sur la réception des émissions culinaires actuelles, et de répondre aussi clairement que possible aux hypothèses posées. Je me suis tout d’abord intéressée au genre auquel appartenaient ces émissions culinaires. Après quelques recherches, j’ai pu montrer en introduction que TC, MC et UDPP étaient toutes des émissions de télé-réalité, c’est-à-dire un modèle hybride mêlant astucieusement divertissement et apprentissage. Avec la cuisine comme thème central du programme, les émissions culinaires actuelles semblaient alors prouver que le genre qu’est la télé-réalité se caractérise incontestablement par sa force de renouvellement permanent : un nouveau format, reprenant les caractéristiques des émissions de télé-réalité plus traditionnelles, mais en modifiant l’enjeu et le thème central. Ces réflexions sont nées du visionnage fréquent des émissions culinaires actuelles, et de lectures théoriques sur le sujet, mais comment les téléspectateurs percevaient-ils ce rapport à la télé-réalité ? Comment définissaient-ils ces émissions ? Appréciaient-ils les caractéristiques reprises aux émissions de télé-réalité classiques ? Etaient-ils des habitués de Loft Story ou Star Academy ? Quel était l’apport supplémentaire, ou différent, de ces émissions ? Plusieurs points à éclaircir donc. A travers le discours des téléspectateurs sur les émissions culinaires actuelles, les caractéristiques des émissions culinaires classiques sont effectivement ressorties. Ainsi, un processus d’identification a bien souvent lieu grâce à la présence de candidats amateurs. Une identification, mais également des préférences naissant notamment du format des émissions : portraits des participants, « séquence émotion », tout est mis en œuvre pour que les téléspectateurs découvrent les caractères et parfois les expériences de vie des candidats, et qu’ils puissent in fine s’attacher à eux, voire même s’identifier. Si d’ailleurs tous les enquêtés m’affirmaient avoir des préférences compte tenu du niveau culinaire des 166
  • cuisiniers amateurs ou professionnels, ce sont au final des traits de caractères qui ressortaient en premier lieu lorsqu’ils me décrivaient leur candidat favori, et il s’agissait généralement des participants les plus charismatiques. Cet attachement était également favorisé par le format de l’émission, repris lui aussi des émissions de télé-réalité plus traditionnelles comme la Star Academy. En effet en ce qui concerne TC et MC, les téléspectateurs ont suivi les participants sur une période de dix semaines, ce qui leur a donc laissé le temps de découvrir chaque semaine un peu plus le caractère des candidats. Ils ne cachent d’ailleurs pas qu’ils attendent le prochain « épisode » avec une certaine impatience, de la même façon qu’ils attendraient le dénouement d’une série télévisée, et ce d’autant plus que les émissions culinaires restent, comme les émissions de télé-réalité traditionnelles, des compétitions avec une victoire à la clef. Dans leurs discours, les téléspectateurs interrogés oscillent donc entre identification à des candidats qui comme eux ont un lien particulier avec la cuisine, et attachement à des personnages auxquels ils s’attachent avant tout grâce à leurs traits de caractère. Mais le genre hybride qu’est la télé-réalité doit également se composer d’une dimension documentaire, permettant aux téléspectateurs d’en retirer un apprentissage. On retrouve là encore parfaitement cela dans la perception des programmes culinaires actuels par les personnes interrogées. Elles m’ont par exemple expliqué apprécier découvrir le monde professionnel de la cuisine, celui-ci étant selon elles représenté avec beaucoup de réalisme dans TC. De plus, regarder ces émissions étaient l’occasion pour les téléspectateurs ayant participé à l’enquête d’apprendre de nouvelles choses dans le domaine culinaire : nouvelles associations de saveurs, nouvelles techniques de cuisine, etc. Au final, les enquêtés m’ont donc clairement expliqué apprécier tant l’apprentissage qu’ils pouvaient retirer de TC, MC ou UDPP que le fait que le format aille au-delà du simple documentaire. Et ce, grâce à une compétition avec un enjeu à la clef, et des candidats charismatiques dont les relations évoluent au cours des semaines, faisant donc de ces émissions un savant mélange entre documentaire et fiction. On retrouve par conséquent bien là le modèle hybride qu’est la télé-réalité. Mais il semble que ces programmes culinaires soient allés plus loin. Ils sont tout d’abord apparus dans le discours des téléspectateurs comme plus légitimes que les émissions de télé-réalité classiques, et ce grâce notamment à une compétition ardue, un jury de chefs étoilés particulièrement respectés par les enquêtés et dont le jugement semblait alors parfaitement crédible. Tous les téléspectateurs m’ont donc confié parfaitement assumer regarder MC ou UDPP, n’hésitant d’ailleurs pas à partager leurs 167
  • impressions avec leurs collègues, patients ou amis. Et certains sont même allés jusqu’à me préciser qu’ils se sentaient bien souvent honteux de regarder des émissions telles que Secret Story, alors même que ce n’était absolument pas le cas pour UDPP par exemple. Dans ces programmes culinaires, l’interactivité est également plus grande, et surtout plus aisée, que dans une émission comme Star Academy. En effet la cuisine est un thème pouvant toucher tout un chacun dans sa vie quotidienne, et les projections peuvent alors être diverses. Certains téléspectateurs m’ont ainsi expliqué s’imaginer dans l’émission, et se mettre au défi lors d’une épreuve de reconnaissance par exemple. D’autres, préfèrent s’imaginer refaire un plat vu dans UDPP et chercher à savoir si celui-ci ferait son petit effet auprès de ses invités. Et nombre des enquêtés gourmands s’imaginaient bien souvent goûter le plat. Enfin, s’il était possible pour les téléspectateurs de s’attacher à des « personnages » plutôt qu’à des personnes, les émissions culinaires n’allaient pas pour autant trop loin dans l’intimité des candidats, et les programmes restaient dans l’ensemble sérieux, la compétition et les prouesses culinaires demeurant le cœur du programme. Cette distance et ce sérieux sont alors apparus dans le discours des téléspectateurs comme une plus value à l’émission, et l’on peut penser que cela venait renforcer la légitimité qu’ils éprouvaient à regarder MC ou TC. Des émissions légitimes et même « utiles », comme Marc n’a pas hésité à l’affirmer alors qu’il est lui-même un professionnel de la cuisine, voilà qui était inattendu en s’intéressant à des programmes de télé-réalité. Mais attention ces téléspectateurs sont exigeants, et s’ils ont tous exprimé apprécier cet équilibre entre divertissement et documentaire, ils tiennent également à ce que celui-ci reste stable. En effet, tous ont regardé en premier lieu ces programmes pour la cuisine, alors même que certains enquêtés m’ont expliqué porter très peu d’intérêt pour les émissions de télé-réalité plus traditionnelles. Leurs critiques deviennent donc véhémentes dès lors que leurs programmes culinaires s’orientent vers davantage de divertissement, de voyeurisme, que le montage devient trop évident, et que les émissions perdent en fait de leur utilité. Au cœur des discours des téléspectateurs interrogés, les émissions culinaires actuelles ont donc semblé dépasser les émissions traditionnelles de télé-réalité, en reprenant des caractéristiques certes clefs de celles-ci, mais en respectant davantage l’équilibre entre documentaire et fiction. Un équilibre apprécié donc, mais un équilibre fragile puisque dès que celui-ci est rompu, les téléspectateurs interrogés s’excluent du public des émissions dans leur discours, ne se reconnaissant plus dans ce qui est présenté à leur écran. 168
  • D’une réception engagée à dégagée, d’une préférence pour UDPP à une véritable passion pour TC, comment comprendre les différences de réception entre les personnes interrogées ? Ce fut là tout l’objet du second mouvement de ma réflexion. En initiant mon enquête, mon but n’était pas de savoir quelles catégories sociales regardaient les émissions culinaires actuelles. Afin d’obtenir des résultats représentatifs, il m’aurait fallu interroger un panel bien plus large que celui que j’ai utilisé, c’est-à-dire douze téléspectateurs. Il aurait, de plus, été compliqué de véritablement tirer des liens de cause à effet à partir du milieu social des personnes interrogées, puisqu’il ne s’agissait que d’un entretien, d’environ 1h30, ne me permettant donc pas de saisir toutes les dimensions du milieu de l’enquêté. Par ailleurs, afin d’obtenir des données rigoureuses il aurait fallu interroger plusieurs personnes d’une même catégorie, puis faire des comparaisons entre les différents milieux sociaux afin de voir si je découvrais certaines corrélations. Cela me semblait un peu trop ambitieux pour un travail à ne mener que sur quelques mois, mais c’est incontestablement une dimension que j’aurais aimé creuser si j’avais eu davantage de moyens et de temps. Ayant comme matériau principal des entretiens, j’ai alors décidé de m’appuyer sur certains critères qui étaient apparus au cours de mes quatre premiers entretiens « exploratoires » et qui semblaient redondants. J’ai alors sélectionné les critères suivants : - l'émission concernée (différence entre la façon dont TC est reçue par rapport à MC ou UDPP par exemple) - l'âge et la situation familiale des personnes interrogées - le niveau, la pratique culinaire des téléspectateurs - l'activité principale des téléspectateurs (étudiant, actif, inactif) - la pratique télévisée des enquêtés Grâce à ces critères, j’ai pu comprendre certaines habitudes de réception des personnes interrogées. Certaines données m’ont d’ailleurs semblé évidentes : les personnes terminant leur travail relativement tard ne prennent pas toujours la peine de regarder UDPP, même en replay, et une personne vivant dans un ménage composé de plusieurs membres, a nécessairement plus de probabilités d’avoir une réception collective, qu’une personne vivant seule. Pourtant cette enquête a permis de révéler des liens assez inattendus entre ces critères et les habitudes de réception. Les personnes ne pouvant que regarder TC ou UDPP seules, compte tenu de leur situation familiale ou des horaires de travail de leur conjoint, ne se contentent pas forcément de cette situation. J’ai pu montrer que de cette solitude est né un besoin de partager ses impressions, de commenter malgré tout les 169
  • émissions, si bien que des personnes comme Fabrice ou Lara m’ont clairement expliqué s’être tournées vers le forum pour venir combler ce besoin. La réception devenait alors collective, mais virtuellement. Lara en est d’ailleurs venue à commenter en direct les émissions culinaires sur le forum, exactement comme si elle avait un proche à côté d’elle au moment de la diffusion de MC ou UDPP. L’activité professionnelle était également intéressante à étudier, car les horaires n’en sont pas la seule dimension. Le contenu même de cette activité s’est bien souvent révélé être un vecteur d’explication des habitudes de réceptions de téléspectateurs interrogés. Ainsi, Daniel étant instituteur, il a pris l’habitude de corriger les cahiers de ses élèves en regardant TC, Marc étant cuisinier il ne regarde jamais TC sans un carnet sur lequel il peut noter des idées qui viendraient améliorer la carte de son restaurant, Leïla souhaitant se reconvertir en traiteur elle écoute avec beaucoup d’attention les conseils donnés par les grands chefs, etc. La pratique télévisuelle s’est également avérée être un critère utile pour comprendre la façon dont certains téléspectateurs regardaient les émissions culinaires actuelles. En effet Véronique et Pierrot ne sont par exemple pas particulièrement « télévores », la télévision est pour eux un véritablement moment de détente venant souvent récompenser une journée de travail, si bien qu’ils en profitent sans complexe : une tisane ou un verre de vin à la main, et ne menant aucune autre activité de front. Parfois les critères se sont entrecroisés : ainsi Maryse est plutôt de la catégorie des « télévores », si bien qu’elle ne va pas hésiter à laisser son programme culinaire quelques instants pour aller préparer le repas et donc utiliser la télévision en simple fond. Mais cela s’explique également par sa situation familiale puisqu’elle est mère de famille et qu’elle donne donc priorité aux devoirs des enfants ou à la préparation du dîner, sa réception devenant alors dégagée dans ces moments précis. Enfin, étudiant la réception des émissions culinaires actuelles, il me semblait incontournable de m’intéresser au lien que les téléspectateurs entretenaient avec la cuisine : étaient-ils tous de fins cuisiniers ? Leur pratique culinaire permettait-elle de comprendre certaines préférences au sein d’une même émission et entre UDPP, TC ou MC ? Ce critère s’est en effet révélé être intéressant, notamment au niveau des préférences entre les émissions. Ainsi, les personnes ayant l’habitude de cuisiner et d’expérimenter des plats perfectionnés donnent une grande importance à la dimension pédagogique et au thème culinaire des émissions : elles souhaitent pouvoir apprendre des techniques culinaires et recueillir des idées de recettes, sans pour autant être complètement dépassées par le niveau 170
  • des candidats. C’est pourquoi MC est souvent plus à même de répondre à leurs attentes. Ceux qui s’intéressent à la cuisine mais qui ne se lancent que rarement dans des réalisations culinaires de haute voltige, émettent quant à eux une préférence pour UDPP : le niveau des candidats est plus proche du leur, si bien qu’ils peuvent plus facilement retirer un apprentissage tout en continuant à se divertir. Enfin, ceux qui ne sont que rarement derrière les fourneaux ne voient aucun problème à assister à des réalisations culinaires qu’ils seraient bien incapables de reproduire : ils veulent avant tout être époustouflés, admiratifs, et avoir l’eau à la bouche en regardant leur programme culinaire favori, qui s’avère bien souvent être TC. Ces critères, nés du discours des téléspectateurs, ont pu ainsi permettre de mieux comprendre la réception particulière des émissions culinaires actuelles. Enfin comme je l’ai expliqué en introduction, la réception ne peut se comprendre si on s’arrête au moment de la diffusion. En effet, la réception est un processus qui se poursuit après la diffusion de l’émission, par l’intermédiaire des conversations ou des pratiques qui peuvent en découler, mais qui débute également avant le visionnage de l’émission puisque, par exemple, regarder un programme en replay vient souvent de commentaires que le téléspectateur a pu entendre préalablement, de conseils venant des personnes avec qui il a l’habitude de parler de ses émissions préférées. J’ai donc eu envie de prendre connaissance de ces éventuelles conversations, et surtout de savoir si ces émissions culinaires avaient un impact sur le quotidien de ceux qui les regardent avec attention et plaisir. Cette hypothèse était initialement une intuition mais elle s’est en fait révélée particulièrement riche en apprentissages, et j’ai pu grâce à elle mesurer toute l’ampleur du phénomène qu’est la réception télévisuelle et plus particulièrement celle liée à TC, MC et UDPP. A travers le discours des personnes interrogées, j’ai pu comprendre que les émissions culinaires actuelles s’étaient parfaitement intégrées au quotidien des téléspectateurs. Elles sont bien souvent devenues un rendez-vous attendu avec impatience toute la journée, un loisir à part entière puisque des téléspectateurs tels que Charlotte iraient jusqu’à refuser une invitation pour pouvoir regarder sereinement TC le lundi soir. Au cours des entretiens j’ai pu relever deux types de transformation à l’œuvre dans la vie des téléspectateurs interrogés, depuis qu’ils regardent avec assiduité MC ou UDPP. Une transformation dans la pratique culinaire tout d’abord. Plusieurs enquêtés m’ont expliqué intégrer de nouveaux ingrédients à leur cuisine quotidienne, et d’oser de nouvelles associations de saveurs. Ainsi, en préparant un magret de canard, Pierrot va 171
  • soudain penser à l’aromatiser d’un peu de citron vert, ce qu’il m’explique avoir justement vu dans TC quelques jours auparavant. C’est donc dans des gestes quotidiens qu’on saisit tout l’impact des émissions culinaires actuelles. Les dîners entre amis ou en famille des téléspectateurs se sont également parfois transformés. Ainsi, plusieurs d’entre eux m’ont expliqué avoir réalisé UDPP entre amis ou en famille, ou au moins songer à le faire. Maryse ou Andréa par exemple ont repris le concept de l’émission pour venir agrémenter des invitations avec leurs amis habituels, ou rompre la monotonie d’une semaine de vacances dans le foyer familial. A chaque fois le concept était repris dans ses caractéristiques principales mais il y avait ensuite réappropriation, afin que celui-ci s’intègre mieux à leur quotidien et à leurs habitudes. Cette expérience a à chaque fois été très appréciée, et Maryse ou Andréa m’ont toutes deux affirmé qu’elles le referaient sans hésiter. Le deuxième type de transformation concerne les relations, l’entourage des téléspectateurs interrogés. Tout d’abord, TC ou UDPP sont de parfaits sujets de conversations. Discuter de ces émissions est en effet un moyen de varier des sempiternelles conversations concernant l’activité professionnelle sur le lieu de travail, mais également de nouer des contacts avec des patients sans pour autant les questionner sur leur vie personnelle. La réception des émissions culinaires actuelles peut également permettre de renforcer des relations familiales ou amicales, elle est en effet l’occasion de se retrouver entre amis le temps d’une soirée lors de la diffusion, ou de commenter allègrement les programmes avec un membre de sa famille. Enfin, j’ai pu montrer que ces émissions allaient a contrario de l’idée selon laquelle la télévision pouvait être un vecteur d’individualisme. La réception solitaire de plusieurs enquêtés les a poussés à rechercher un lieu virtuel pour pouvoir échanger des commentaires, impressions et jugements sur l’émission : le forum. S’il ne s’agissait initialement que de partager son avis, les téléspectateurs ont rapidement dépassé ce stade et sont finalement devenus amis, allant parfois jusqu’à se rencontrer véritablement ou au moins s’appeler au téléphone. Le forum est devenue une part intégrante de la vie de ses membres, et ce depuis quatre ans : Lara, Véronique ou Fabrice n’imaginent pas se dispenser d’aller sur le forum ne serait-ce qu’une journée. En plus de créer de nouvelles relations amicales, de rompre la solitude de certains internautes, ce forum est également une parfaite représentation de la réception en tant que phénomène durable puisque celle-ci se poursuit lors des échanges virtuels entre les membres du forum : commentaires, impressions, conseils sur les séquences à ne pas manquer ou même échange de recette, toutes ces variables font partie de la réception des émissions culinaires actuelles. 172
  • Mais une autre façon de rendre compte de la réception de TC, MC ou UDPP est de s’intéresser d’encore un peu plus près au discours des téléspectateurs, et notamment concernant la façon dont ils s’incluent dans le public de l’émission. En effet, j’ai montré en introduction que la notion de « public » était un terme clef en sociologie de la télévision, il me semblait donc indispensable de la questionner au cours de mon enquête, et ce toujours en m’appuyant sur le discours des personnes interrogées. J’ai ainsi pu montrer que beaucoup des téléspectateurs s’incluaient dans une communauté, un public imaginé, en utilisant davantage la troisième personne du singulier que la première pour s’exprimer. Cela tenait néanmoins à une grande proximité ressentie par le téléspectateur entre sa propre vision et pratique de la cuisine et celle présentée à l’écran. Maryse par exemple, s’incluait très facilement dans le public de l’émission d’UDPP car elle se retrouvait complètement dans la façon de recevoir des candidats du programme télévisé, alors que ce n’était pas le cas pour MC. Cette communauté imaginée s’est parfois révélée être réelle. En effet si on constate que Maryse ne met pas de prénoms ou de visages derrière ce public des émissions culinaires actuelles et d’UDPP en particulier, ce n’est pas la même situation lorsqu’on s’intéresse au discours de Lara par exemple. A chaque « on » utilisé par Lara, ce n’est pas le public général de TC ou MC qu’elle désigne, mais les membres du forum, Fabrice, Véronique ou les quelques autres habitués. Elle s’intègre donc sans équivoque dans un public particulier, celui du forum. Enfin, il est parfois apparu d’autres catégories autour de ce public des émissions culinaires actuelles auquel les personnes interrogées s’incluaient dans la majorité des cas. Lorsqu’ils optaient pour une vision plus critique de TC ou UDPP, les téléspectateurs utilisaient alors un « ils » venant désigner les coulisses de l’émission: les producteurs, réalisateurs, chaînes télévisées, bref tous les maillons de la production audiovisuelle en général. Ils utilisaient également les termes « audience » ou « les téléspectateurs » en s’en excluant très clairement. Dans ce cas, les enquêtés dressaient une frontière entre le public des prémices de l’émission, qui apprécie le parfait équilibre de TC ou UDPP entre divertissement et documentaire, et le public « de masse », recherché par les producteurs des émissions pour faire toujours grandir la part d’audience, et étant donc la raison des transformations récentes de leur programme favori. 173
  • Donner la parole à ceux qui regardent des émissions télévisées ayant sans aucun doute marqué la décennie télévisuelle actuelle, et ainsi mieux comprendre leur réception, tel a été tout l’objet de ce mémoire. Bibliographie 174
  • - Anderson Benedict, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, 1983, traduit en français en 1996, Paris, La Découverte - Bartherotte Philippe, La tentation d’une île, Paris, Jacob-Duvernet, 2009 - Boullier Dominique, La télévision telle qu'on la parle, Paris, L’Harmattan, 2004 - Bourdieu Pierre, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996 - Chambat P. et Ehrenberg A., « De la télévision à la culture de l'écran », Le Débat, n°52, 1988 - Corner John, « Genres télévisuels et analyse de la réception », Hermès, n°11-12, 1992, p.117-124 - Dayan Daniel, « Les mystères de la réception », Le Débat, n°71, 1992 - Durand Jacques, « Le jugement des téléspectateurs. L’analyse des programmes de télévision », Hermès, n°11-12, 1992, p.311-318 - Esquenazi Jean-Pierre, La télévision et ses téléspectateurs, Paris, L’Harmattan, 1995 - Fiske John, Hartley John, Reading television, London, Methuen, 1978 - Flichy Patrice, « L’individualisme connecté entre la technique numérique et la société », Réseaux, n°124, 2004, p17-51 - Gauthier Guy, Pilard Philippe, Télévision passive, télévision active, Paris, Tema, 1972 - Goulet Vincent, Médias et classes populaires, Paris, I.N.A, 2010 - Hartley John, Uses of television, London, Routledge, 1999 175
  • - Hill Anette, Reality TV : Audiences and Popular Factual Telvision, London and New York, Routledge, 2005 - Kredens E., « La réception mosaïque de la télé-réalité », MEI, n°24-25, 2006, p.241-248 - Le Grignou Brigitte, Du côté du public : usages et réception de la télévision, Paris, Economica, 2003. - Macé Eric, « La programmation de la réception : une sociologie critique des contenus », Réseaux, n°63, 1993, p.309-122 - Macé Eric, « La télévision du pauvre », Hermès, n°11-12, 1992, p.50 - Mehl Dominique, La télévision de l'intimité, Paris, Seuil, 1996 - Missika Jean-Louis, La fin de la télévision, Paris, Seuil, 2006 - Morley David, Television, audiences, and cultural studies, London, Routledge, 1992 - Pasquier Dominique, « La Télévision : mauvais objet de la sociologie de la culture », colloque « Supports, dispositifs et discours médiatiques à l’heure de l’internationalisation », 28 juin - 3 juillet 2003 - Proulx Serge, Accusé de réception : le téléspectateur construit par les sciences sociales, Paris, L’Harmattan, 1998 - Ségur Céline, Les recherches sur les téléspectateurs – trajectoires académiques, Hermès Science Publications, 2010 - Sergé Gabriel, Loft Story ou la télévision de la honte : la télé-réalité exposée aux rejets, Paris, L’Harmattan, 2008 - Silverstone Roger, Television and everyday life, London, Routledge, 1994 - Wolton Dominique, Eloge du grand public : une théorie critique de la télévision, Flammarion, 2011 176
  • Index Remerciements ...................................................................................................................................... 1 Construction de l’objet.......................................................................................................................... 3 I/ Les émissions culinaires semblent être un renouveau du genre qu’est la télé-réalité et constituent donc un modèle hybride ........................................................................................ 38 1.1 Un modèle hybride : entre divertissement, apprentissage, et spectacle 39 1.1.1 La cuisine : la dimension phare de l’émission qui a su attirer des téléspectateurs et les séduire en devenant une véritable source d’apprentissage.......................................................40 1.1.2 Un show culinaire : beauté des plats, talent des candidats, un show qui sait mettre l’eau à la bouche des gourmands et gourmets devant leur poste de télévision.....................................43 1.1.3 Le divertissement en plus : des téléspectateurs qui recherchent avant tout un moment de détente ....................................................................................................................................46 1.1.4 Un modèle hybride, un modèle à l’équilibre fragile .......................................................49 1.2 Continuité et dépassement des émissions de télé-réalité classiques 53 1.2.2 La TV-réalité ; un genre en renouvellement permanent, à la conquête d’un nouveau public, ou à la reconquête d’un public lassé. ...........................................................................62 1.3 Le côté « cousu de fils blancs » d’une émission de télé-réalité 72 1.3.1 De prime abord, des téléspectateurs peu critiques, peu conscients de la construction préalable de l’émission ...........................................................................................................72 1.3.2 Construction et montage ................................................................................................74 1.3.3 Un changement de discours : regard critique, du côté des producteurs, les téléspectateurs ne s’intègrent soudainement plus dans le public de l’émission................................................78 ................................................................................................................................................................... 81 II/ Des réceptions différenciées .................................................................................................... 82 2.1 Différentes réceptions en fonction de différents critères 83 2.1.1 L’activité professionnelle................................................................................................83 2.1.2 La situation familiale .....................................................................................................89 2.1.3 La pratique TV ...............................................................................................................96 2.2 Emissions culinaires – des téléspectateurs ayant un lien particulier à la cuisine 104 2.2.1 Une vision de la cuisine propre à chacun qu’il peut retrouver dans les différentes émissions ..............................................................................................................................104 2.2.2 Le niveau de cuisine....................................................................................................110 2.2.3 Gourmand, gourmet, l’habitude des bonnes tables.......................................................121 2.2.4 Plaisir de recevoir ........................................................................................................123 III/ Les émissions ont un impact concret sur le quotidien des téléspectateurs ............128 3.1 La cuisine au quotidien : impact des émissions sur la pratique culinaire des téléspectateurs 128 3.1.1 Réutiliser des recettes ou des idées de décoration 129 3.1.2 Transformer sa pratique culinaire ................................................................................131 3.1.3 Transformation dans l'univers professionnel de la cuisine, et de la perception de celui-ci ...............................................................................................................................................133 3.2 De l’organisation du quotidien au rituel, en passant par la création et le renforcement de liens 134 3.2.1 De l’organisation du quotidien au rituel .......................................................................135 3.2.2 Nouveau liens, nouvelles habitudes : le forum .............................................................140 177
  • 3.2.3 Partage, conversation et nouvelles pratiques – les émissions culinaires au cœur du quotidien................................................................................................................................146 Conclusion ........................................................................................................................................... 165 Bibliographie ..................................................................................................................................... 174 Index...................................................................................................................................................... 177 Annexes................................................................................................................................................ 179 178
  • Annexes Annexe 1 : tableaux des audiences de Masterchef, Top Chef, Un dîner presque parfait88 Masterchef : Saison Audience moyenne 1 (2010) 4 545 000 (24,1 %) 2 (2011) 5 227 583 (24,5 %) Top Chef : Audience moyenne Saison Téléspectateurs Parts de marché 1 (2010) 3 450 000 16 % 2 (2011) 3 654 400 18 % 3 (2012) 4 051 000 18,4 % 88 Sources : Médiamétrie, Wikipédia, www.leblogtvnews.com 179
  • Un dîner presque parfait : Saison ère 1 (2008) 1 diffusion : 1 400 000 2 (2009) Audience moyenne : 2 000 000 3 (2010) Record des parts de marché à cet horaire avec 19,7% Audience moyenne : 1 800 000 4 (2011) Audience moyenne : 2 000 000 Record d’audience à cet horaire avec 2 200 000 téléspectateurs Annexe 2 : tableaux des audiences de Loft Story, Secret Story, Star Academy 89 Ces tableaux des audiences des émissions de télé-réalité que j’ai qualifiées de « traditionnelles », permettent de constater une diminution du nombre de téléspectateurs, s’accentuant de saison en saison. Loft Story : Saison Audience de la finale 1 (2001) 7 294 680 (49,6 %) 2 (2002) 5 724 000 (27,9 %) Star Academy : 89 Sources : Médiamétrie, Wikipédia, www.leblogtvnews.com 180
  • Audiences primes-times Saison Audience moyenne 1 (2001) 6,1 millions 2 (2002) 7,4 millions 3 (2003) 7,7 millions 4 (2004) 7,0 millions 5 (2005) 7,3 millions 6 (2006) 6,9 millions 7 (2007) 6,3 millions (28,9 %) 8 (2008) 5,1 millions Secret Story : Saison Audience moyenne 1 (2007) 4 900 000 (34,6 %) 2 (2008) 4 300 000 (31,8 %) 3 (2009) 4 000 000 (30,3 %) 4 (2010) 3 000 000 (24,8 %) Annexe 3 : tableau des entretiens Ce tableau permet d’avoir un récapitulatif des téléspectateurs interrogés et de certains critères m’ayant servis au cours de mon analyse. 181
  • Andréa Arthur Marc Maryse Age – situation familiale 22 ans – Célibataire, vivant en colocation 17 ans – vivant chez ses parents 46 ans – en couple 37 ans – en couple, mère de deux enfants de moins de 15 ans Situation professionnelle Etudiante Etudiant Hôtelier restaurateur ATSEM Niveau culinaire Niveau 4 Niveau 3 Niveau 7 Niveau 4 Fabrice Véronique Pierrot 30 ans – vit en 23 ans – célibataire, vivant chez ses 47 ans – en couple, mère de deux jeunes hommes de plus de 16 ans + de 60 ans – en concubinage Age - SF Charlotte Kinésithérapeute Femme au foyer / Gérante de chambres d'hôtes période estivale Retraité, ancien conseiller financier Niveau 3 Niveau 6 Niveau 8 parents SP Professeur de français Niveau C Niveau 6 couple Daniel Lara Leila Philippe Age – SF 55 ans – en couple, enfants étudiants rentrant régulièrement au foyer 54 ans – vit seule 53 ans – vit avec sa fille adolescente 32 ans – vit seul SP Professeur des écoles En arrêt maladie – Educatrice jeunes enfants Informaticienne Gardien concierge Niveau C Niveau 6 Niveau 2 Niveau 6 Niveau 4 182
  • Annexe 4 : tableau des niveaux culinaires des téléspectateurs Niveau 1 Cuisine très peu et ne porte pas d'intérêt particulier à la cuisine Niveau 2 Cuisine très peu mais apprécie la gastronomie Niveau 3 Cuisine très peu au quotidien mais aime faire un repas un peu travaillé de temps en temps et apprécie la gastronomie Niveau 4 Cuisine des choses simples au quotidien mais aime faire quelques efforts de temps en temps (pour recevoir par exemple) sans pour autant passer des heures sur des livres de cuisine Niveau 5 Cuisine régulièrement, mais toujours de façon très simple et rapide Niveau 6 Cuisine régulièrement, habitude des sites/livres de cuisine, aime recevoir avec des plats travaillés Niveau 7 Professionnel Niveau 8 Cuisine peu mais très gourmet et gourmand, cadre de vie (entourage familial) très marqué par la cuisine Annexe 5 : grille d’entretien Quelles émissions culinaires regardez-vous ? - Pourquoi celle(s) ci plutôt qu’une autre ? - Une préférée ? - Quelles sont les origines de votre désir de regarder ces émissions ? (publicité TV, par hasard en zappant, bouche-à-oreille, choix réfléchi en étudiant le programme TV …) - A quelle fréquence les regardez-vous ? - Que pensez-vous des heures de diffusion de ces émissions ? - Les heures de diffusion s’intègrent elles bien à votre quotidien/emploi du temps ? (en rentrant du travail, avant/après le repas …) - Avez-vous organisé votre emploi du temps en fonction de l'émission ? - L’heure de diffusion de ces émissions constitue-t-elle un attrait supplémentaire, selon vous ? 183
  • - Que pensez-vous de la durée de ces émissions ? - Selon vous, quels sont les attraits de ces émissions ? Comment expliqueriez-vous le plaisir qu’elles vous donnent ? - Etes-vous vous-même amateur de cuisine ? - Vous est-il arrivé de réutiliser une technique culinaire ou une recette vue dans l’émission ? - Dans ce cas allez vous la chercher sur le site, sur des magazines de l’émission, ou vous en inspirez vous seulement ? - Pour vous, la cuisine est-elle une pratique familiale ? Modèle hybride : - Regardez-vous des émissions de cuisine pédagogique (Maïté…) ? - Qu’appréciez-vous dans ces émissions ? - Regardez-vous des émissions de TV réalité (musicales, Secret Story) ? - Lesquelles ? - Qu’appréciez-vous dans ces émissions ? Que n’aimez vous pas ? - Parleriez vous aussi facilement de ces émissions que vous le faites pour DPP/MC ? - Assumez vous de regarder ces émissions ? - On constate qu’il y a de moins en moins de ces émissions, pensez vous que c’est passé de mode ? - Considérez-vous ces émissions comme un cours de cuisine ? Les regardez vous afin d'en retirer un apprentissage ou comme un simple divertissement ? - Rapprocheriez-vous ces émissions davantage d'un télé-crochet type star academy ou d'une émission de cuisine traditionnelle comme le programme présenté par Maïté ? - Selon vous, quels points reprennent les émissions culinaires actuelles de ces deux genres télévisés ? Sont-ce là des éléments que vous appréciez ? - Pensez-vous que les émissions culinaires actuelles viennent palier à un déficit de crédibilité et des émissions de tv réalité ? Les émissions traditionnelles de télé-réalité ne surprenant plus, ne présentant plus d’intérêt ? - Comment décririez-vous la façon dont vous regardez ces émissions ? 184
  • - Êtes-vous seul en regardant ? Oui => - Faites vous quelque chose d’autre en regardant (manger, repasser, utilisation de l’émission en bruit de fond) ? - En discutez-vous avec des amis/collègues par la suite ? - Assumez vous de regarder ces émissions ? - Regardez vous l’émission au moment de sa première diffusion ou autrement (replay etc) ? Non => - En famille ? Entre amis ? En couple ? - Est-ce toujours avec les mêmes personnes ? - Quelles relations entretenez-vous avec ces personnes en dehors de ce moment télévisé ? - Commentez-vous l’émission en même temps que sa diffusion ? - Pensez vous que vous apprécieriez autant cette émission si vous regardiez seul ? - Avez-vous eu l’impression que ce moment avait solidifié votre relation ? Voire transformé ? - Qui est à l’origine du choix du programme ? Un dîner presque parfait : - Appréciez-vous l’amateurisme des candidats ? - Aimez-vous les voir cuisiner chez eux, découvrir leur intérieur ? - Vous sentez vous proche des candidats ? - Avez-vous un ou des favoris au cours des semaines ? - Attendez-vous l’émission du lendemain avec impatience ? Si oui, qu’attendez-vous de voir exactement : le repas, l’évolution de la relation entre les candidats … ? - Vous souvenez vous d’une semaine ou d’un candidat en particulier qui vous avait bien plu ? - Avez-vous vous-même pensez à candidater à l’émission ? - Quelle partie de l’émission préférez-vous : la préparation en cuisine ? Le repas avec les autres candidats ? L’animation ? - Appréciez vous les semaines « spéciales » : en couples, sosies, dormir chez les candidats, en famille. Si oui pourquoi ? Qu’est ce que ces éditions spéciales apportent de plus ? Quelle a été votre préférée ? - Comparé à MC ou TC, qu’est ce que DPP vous apporte de plus ou de moins ? 185
  • - Comment pensez vous que les candidats sont choisis ? Masterchef : - Appréciez-vous l’amateurisme des candidats ? - Parvenez-vous à différencier TC et MC ? - Comparé à DPP, qu’est-ce que MC vous apporte de plus ? - Est-ce que cette émission vous détend, vous fait oublier vos soucis quotidiens, et vous divertit autant que DPP ? - Que pensez-vous du jury et de son autorité ? Les membres du jury vous semblent-ils légitimes pour évaluer le niveau culinaire des candidats ? - Vous sentez vous proche des candidats ? - Pensez-vous que cette émission soit vraiment une promesse de changement de vie ? - Soutenez-vous un candidat particulier tout au long de l’émission ? - Si vous avez regardé les deux saisons, avez-vous perçu une différence ? (mise en scène de la famille etc) - Que pensez vous des portraits des candidats, de la présentation de leur famille, bref de la séquence « émotion » ? - Que pensez-vous des épreuves hors de l’atelier (autres pays, Mont Saint Michel, pour des joueurs de foot …) ? - Appréciez-vous la présentatrice de l’émission ? - Auriez-vous envie de participer ? Top Chef : - Appréciez-vous le côté professionnel des candidats ? - Que pensez-vous du niveau des candidats ? - Appréciez-vous le jury ? Le trouvez vous crédible ? Pensez-vous qu'il donne une légitimité supplémentaire à l'émission ? - Qu'appréciez-vous particulièrement dans cette émission : les techniques culinaires expliquées ? L’esthétique des plats réalisés ? Le jury ? Les candidats, leur personnalité, leurs rapports les uns avec les autres ? - Vous sentez vous proche des candidats ? 186
  • - Vous attachez vous aux candidats ? Soutenez-vous un candidat en particulier ? - Que pensez-vous des portraits des candidats, de la présentation de leur famille, bref de la séquence « émotion » ? - Que pensez-vous des épreuves hors de l’atelier (autres pays, mont st michel, pour des joueurs de foot …) ? - Appréciez-vous le présentateur de l’émission ? - Auriez-vous envie de participer ? - Comparée à MC et UDPP, qu'est-ce que TC vous apporte de plus ? - Est-ce que TC vous divertit autant que UDPP ? Micro-grilles utilisées lorsque les téléspectateurs interrogés avaient des pratiques particulières liées aux émissions culinaires actuelles (Reproduction dans un cadre familial ou amical du concept de UDPP, soirée entre amis destinée au visionnage de Masterchef) : Un dîner presque parfait entre amis : - comment vous est venue l’idée de faire cela ? - pourquoi en avez-vous eu envie ? - était-ce une idée personnelle ou collective ?. - avez-vous facilement convaincu votre entourage de jouer le jeu ? - comment s’est déroulé la « semaine » ? - êtes-vous un spectateur fidèle de l’émission ? Et vos amis ? - qu’avez-vous retiré de cette expérience ? - aimeriez-vous participer à l’émission ? - quel est votre rapport à la cuisine ? - avez-vous réalisé cette expérience pour la cuisine ou davantage pour passer un bon moment entre amis ? - referiez-vous cela, avec les mêmes personnes ou d'autres personnes ? Soirée master chef : 187
  • - comment vous est venue l’idée de faire cela ? - pourquoi en avez-vous eu envie ? - était-ce une idée personnelle ou collective ? - avez-vous facilement convaincu votre entourage de jouer le jeu ? - mangez-vous en même temps que vous regardez l’émission ? - d’autres personnes vous ont-elles rejoins au fur et à mesure des semaines ? - qu’appréciez-vous dans cette vision collective de l’émission ? - regardez-vous l’émission de façon critique ? ironique ? - y-a-t-il des débats entre vous sur les meilleurs candidats ? - quel est votre rapport à la cuisine ? - aimeriez-vous participer à ce genre d’émission ? Annexe 8 : Entretien Fabrice Quelles émissions regardez –vous ? Alors UDPP et MC. Pourquoi celles-ci en particulier ? Disons que DPP c'est parce que au début j'avais regardé la première émission et ça m'avait bien plu donc j'ai continué. Et puis c'est parce que j'aime bien les émissions de cuisine en général. Et puis MC c'est un peu la même chose, c'était vraiment un concours culinaire qui avait l'air intéressant, et ça c'est confirmé par la suite. On suit des personnages également, c'est ça qui est intéressant, on suit leur évolution dans la cuisine etc. Et pourquoi pas TC ? Là je sais pas j'adhère moins, au niveau de l'ambiance de l'émission, en fait je m'ennuie un petit peu devant finalement, je décroche assez vite. Je pense que c'est une question de rythme. Je trouve que c'est plus long, ça bouge moins, les candidats sont moins… quand ils parlent il y a moins de recherche aussi, c'est moins intéressant à ce niveau-là. 188
  • Entre MC et UDPP vous auriez une préférence ? Plus MC, justement pour le suivi des personnages, qu'on suit du début à la fin, ce qu'on n'a pas dans DPP, et on est quand même plus dans la cuisine. La cuisine est davantage montrée que dans DPP. D’accord, et comment avez-vous commencé à regarder ? Par hasard, il y avait une publicité un soir entre deux parties d'un programme, et je me suis dit que ça avait pas l'air mal. Et MC c'était sur le site de TF1, et comme c'était une émission de cuisine j'ai regardé pour voir si ça me plaisait aussi. A quelle fréquence regardez-vous ces émissions ? Alors DPP ça dépend du L que j'ai donc une à deux fois dans la semaine. Et MC c'est toutes les semaines quand ça passe, j'ai vu toutes les saisons. J'ai toujours regardé jusqu'au bout, ça m'intéresse beaucoup. On veut toujours savoir qui gagne. Ca c’est sûr ! Que pensez-vous des heures de diffusion ? J'organise pas mon emploi du temps en fonction, je regarde vraiment que quand j'ai le temps. Parce que à 18h c'est vrai que parfois quand je rentre tout juste du travail, j'ai pas forcément la tête à me mettre devant la tv. Donc oui ça dépend vraiment de mon état d'esprit, de ce que j'ai à faire, de mes disponibilités pour UDPP. Et sinon MC c'est bien c'est à 20h30 le soir. Bon le problème c'est que quand on travaille le lendemain on peut pas toujours regarder jusqu'au bout donc on est obligé de se diriger vers le replay pour voir la suite. Ca vous arrive souvent de regarder en replay ? Oui oui, ça m'arrive assez souvent. Et ces heures de diffusion, vous pensez que c’est un attrait pour les émissions ? Oui elles sont diffusées à des moments où les gens sont rentrés à la maison, donc oui je pense que c'est pour atteindre le plus grand nombre et c'est juste adéquat. Que pensez-vous de la durée des émissions ? Ca va, c'est ptete un peu trop long pour MC, il faudrait peut-être mieux deux soirées pour que ce soit un peu plus tard, ça se termine quand même relativement tard. Comment expliqueriez-vous le plaisir que vous prenez à regarder ces émissions ? Alors déjà c'est glaner quelques recettes ici ou là, ça c'est toujours intéressant et puis c'est aussi pour voir comment les gens vivent la cuisine, et puis c'est un peu le côté tv réalité hein, faut pas se leurrer, voilà c'est voir des personnes, essayer de voir comment elles se comportent, comment elles décorent leur table. Donc voilà en premier lieu c'est glaner des idées et en deuxième lieu c'est suivre des personnages en fait. Vous êtes vous-même amateur de cuisine ? Oui oui je cuisine beaucoup. J'aurais vite une bibliothèque remplie de livres de cuisine, dès que j'ai du temps libre je le passe à cuisiner. Donc j’imagine qu’il vous arrive de réutiliser une recette vue dans l’émission ? Oui dans DPP oui plusieurs recettes qui m'ont plu, je les ai refaites. Avec plus ou moins de succès par rapport au candidat mais oui forcément ça augmente son paysage culinaire en quelques sorte de regarder ces émissions. MC moins, c'est un peu plus complexe au niveau de la cuisine. Vous allez la chercher 189
  • sur site dans ce cas là ? Je vais sur le site, ils mettent directement les recettes, donc ça permet de les prendre dès le lendemain, c'est presque sur le vif en fait, parce que quand on a vu un plat qui nous fait envie on a presque envie de le faire aussitôt. Comment vous définiriez ces émissions ? TV crochet ? Documentaire ? Un mélange des deux ? Justement c'est ça oui, j'arrivais pas à décider l'un ou l'autre, c'est ça c'est un mixte des deux. Mais c'est vrai que c'est quand même plus tourné sur la TV réalité, on insiste plus sur certains personnages ou quand on commence les dîners c'est pareil on a plus tendance à regarder le caractère d'un personnage tout de suite, plutôt que de parler de sa cuisine en premier lieu. Donc c'est ce qui me fait penser que c'est davantage tourné vers la TV réalité que vers la cuisine ellemême. On est loin des émissions de Robuchon ou Maïté etc, oui oui et puis c'est vrai que rien que quand on regarde l'émission on ne voit pas toutes les recettes concoctées, on a vraiment une sélection de quelques moments. Vous regardez ou vous avez regardé les autres émissions TV réalité traditionnelles ? Je pense à la Star Academ, le Loft ou encore Koh Lanta… En fait non parce que ça ne m'intéresse pas du tout pour être franc. Non il n'y a vraiment que ça parce qu'il y a le côté cuisine, c'est vraiment ça qui m'attire, il reste le côté cuisine à côté de cette TV réalité. Qu'est-ce que vous n'aimez pas dans ces émissions ? En fait c'est un peu tout, les concepts ne m'intéressent pas du tout. Je trouve pas ça intéressant. Comme Secret story bon voir des jeunes dans une villa qui ne font absolument rien et qui ont un vocabulaire plutôt limité ça ne m'intéresse pas. Après les apprentis chanteurs bon c'est vrai que c'est bien mais je trouve que c'est un peu se servir des gens, leur donner des illusions, je trouve ça un peu malsain. Et puis sinon des émissions comme Koh Lanta voilà quoi, je sais que c'est un peu truqué donc ça m'intéresse pas du tout. Mais du coup par rapport à ça, dans MC aussi on pourrait penser qu'ils leur donnent des illusions vu qu'il s'agit d'amateurs qui sont censés changer de vie ? Oui c'est vrai qu'on pourrait comparer à ça. En y réfléchissant c'est exactement ça. Mais oui là encore une fois c'est parce qu'il y a le côté cuisine. Je pense que ce serait sur autre chose ça m'intéresserait pas, c'est vraiment pour le côté cuisine, voir les assiettes qui sortent, voir leur évolution dans la cuisine, qui m'intéresse le plus en fait. Mais c'est vrai qu'il y a ce côté désillusion aussi, j'avais pas forcément analysé ça comme ça. Et vu que dans MC il y en a un qui part chaque semaine, est-ce que ça vous met en attente ? Vous n'iriez pas voter ? Ah non je n'irais pas voter contre une personne. Et justement je trouve que c'est pas forcément nécessaire pour une émission comme celle-ci. Donc le fait de vous demander si votre favori va rester la semaine prochaine c'est pas quelque chose qui vous pousse à regarder ? Ben forcément, on se prend forcément un peu au jeu, et on culpabilise toujours un peu. Parce que bon les autres méritent aussi d'aller jusqu'au bout. Mais ils nous poussent un peu à avoir des préférences. Quand on regarde l'émission elle est faite de telle manière, on est obligé d'avoir une préférence pour telle ou telle personne. 190
  • Ces émissions pour vous, c’est plus un divertissement ou une source d’apprentissage? Alors c'est plus un divertissement qui peut se transformer en source d'apprentissage si une recette me plait en fait. Si dans l'émission uen recette vraiment m'intéresse, oui j'essaie de la piquer sur le site. Et justement est-ce que ce serait ça qui vous déplait un peu dans TC, le niveau est tellement élevé que ce serait peut être plus autant divertissant ? Peut être oui, et puis je trouve que c'est un peu le côté tv réalité de la chose, les personnages, enfin les personnes sont moins attachantes. J'arrive moins à m'accrocher aux personnages, à m'accrocher à la situation, à l'action, ils ont pas la même façon de prendre les choses que dans MC. Est-ce que ça pourrait être dû au fait que ce sont des professionnels ? Peut être oui, c'est vrai que du coup l'évolution est moins flagrante, ils sont déjà excellents dès le début donc du coup il y a moins d'intérêt à suivre leur évolution dans la cuisine. Oui donc le fait de voir les gens progresser c'est quelque chose qui vous plait spécifiquement dans MC ? Oui oui ben à l'origine, enfin normalement ce sont des amateurs donc effectivement ils évoluent au fil du temps dans la cuisine. Alors que dans TC j'ai l'impression que les gens arrivent avec déjà un tel niveau, savoir-faire, et finalement derrière il n'y a pas cette évolution. Pourriez-vous me décrire la façon dont vous regardez les émissions ? Etes-vous seul ? Alors ça dépend. UDPP oui à cause de l'horaire, et sinon MC si ça tombe pendant des vacances non on regarde à deux, sinon oui dès fois ça peut être tout seul. Et vous avez une préférence ? Avec quelqu'un c'est mieux car on peut commenter en direct finalement, c'est aussi tout l'intérêt. Vous en parlez après ? Finalement après beh ça dépend, c'est pour ça un petit peu que le forum est bien parce que ça permet d'en parler avec d'autres personnes qui ont vu l'émission. Parce que quand j'en parle après avec mon amie donc quand je regarde l'émission seul pour lui dire où en sont les personnages, enfin les personnes, pourquoi je dis personnage je ne sais pas. Et donc ça lui permet de suivre mais on peut pas vraiment commenter une émission qu'elle n'a pas vue. Alors que là on peut vraiment échanger, et même avec des collègues au travail qui regardent, effectivement on en parle aussi, c'est aussi un moyen de converser avec ses collègues. Et les gens en parlent facilement même si c'est de la TV réalité ? Il y a un frein avec certains, et puis finalement on en parle avec ceux qui regardent, on finit par se rejoindre à un moment où à un autre avec ceux qui regardent, on finit par commenter ensemble et les autres bon bah ils nous disent carrément qu'ils aiment pas et ils nous expliquent la raison. Et la plupart du temps c'est pour le côté TV réalité qui déplait. Et vous, vous assumez de regarder ces programmes culinaires ? Oh oui bah j'assume complètement, j'ai aucune honte avec ça. Quand vous regardez à deux, qui est à l’origine du choix du programme ? C'est les deux ensemble, on a les mêmes goûts au niveau de la cuisine. 191
  • Maintenant je vais vous poser quelques questions, émission par émission. Commençons par UDPP. Appréciez-vous le côté amateur des candidats ? Oui quand même oui parce que comme ça il y a des différences de niveaux dans la cuisine. Et parfois c'est bien de voir comment les gens peuvent se surpasser pour essayer d'avoir un niveau pareil que les autres, ça permet de comparer les niveaux de cuisine, c'est bien ça. Vos amies du forum m’ont souvent parlé d’une baisse de niveau des candidats, qu’en pensezvous ? Oui c'est quelque chose que je me dis souvent, c'est que parfois on met plus en avant le caractère d'une personne que sa capacité à faire la cuisine, et du coup ça enlève un peu le côté compétition culinaire. Il y a amateurisme et amateurisme, il faut quand même avoir un BABA culinaire. Vous regardez l’intérieur des maisons des candidats ? Oui bah c'est toujours bien de connaître l'univers d'une personne et parfois l'univers colle avec le choix du menu ou la cuisine, donc oui c'est toujours intéressant. Vous vous sentez proche des candidats ? Il vous arrive d’avoir un favori par exemple ? Oui ça m'est arrivé plusieurs fois, de vouloir que qq gagne et d'être très déçu quand il ne gagne pas. Et du coup dans ces moments là vous essayer de suivre toute la semaine ou replay ? Quand il y a vraiment une personne qui m'accroche j'essaie de voir en replay, quand je peux pas la semaine je rattrape un peu le temps perdu dans le weekend. Mais oui oui j'essaie de voir déjà si elle a gagné ou pas, donc forcément ça m'attire vers le replay. Et quand vous vous attachez comme ça, c’est par rapport au caractère ou à la cuisine ? Ca peut être au niveau du caractère mais c'est plus le caractère et la façon de cuisiner, c'est plus les deux ensemble. Par exemple si c'est quelqu'un qui a un amour de la cuisine, qui est sympathique, qui sait recevoir, tout de suite ça attire, qui a vraiment l'esprit de la cuisine : on aime cuisiner et on aime partager la cuisine. Quelle est votre partie préférée dans l’émission ? Les courses, la préparation en cuisine, le dîner, l’animation ? La partie préparation parce que ça permet de faire connaissance avec le candidat et de voir ça façon de cuisiner, et comme c'est ça qui m'intéresse davantage c'est cette partie là que je préfère. Après le reste, l'animation, les courses, pour être un peu familier ça me barbe un peu. Donc s’il n'y avait pas cette partie animation ça ne vous gênerait pas plus que ça si je comprends bien ? Non ça ne me gênerait pas du tout. Surtout que ça revient un peu en rond en ce moment, je crois qu'on a fait le tour des animations. Vous regardez UDPP depuis le début ? Vous avez constaté une évolution au fil des années ? Oui depuis avril 2008. Au début on ciblait plus sur la cuisine, la partie sur le moment où ils préparaient le repas, les plats, était plus long. Alors que maintenant je trouve que ça s'est bien raccourci et du 192
  • coup voilà il y a eu des courses qui se sont intégrées, on met beaucoup de temps sur l'animation, la préparation de la table. Et du coup je trouve que ce n'est plus vraiment une émission culinaire, voilà on suit plus un repas entre amis et parfois on n'a pas trop le temps de voir les plats en eux-mêmes et c'est dommage. C'est devenu plus succinct niveau cuisine. Que pensez-vous des semaines spéciales ? En couple, séduction, brunch … Dormir chez les candidats, ça me plait très moyennement. Avec les célébrités ça ne me dérange pas si elles sont respectueuses des autres, si elles sont sympathiques non ça ne me dérange pas. Après il faut pas qu'elles fassent de manières, faut qu'elles rentrent dans le jeu vraiment. Pour le brunch je trouve que ça raccourci encore davantage le côté cuisine parce que du coup on les voit dormir la nuit, il y a plus d'animations, c'est ce côté cuisine qui en pâti finalement derrière. Si vous deviez comparer avec MC, vous diriez que ça vous apporte plus ou moins, et en quoi ? Ce que m'apporte MC de plus, c'est déjà au niveau du jury. Il y a des techniques qui sont apprises notamment pour monter une chantilly, des petites techniques de chefs qui sont intéressantes à glaner, qu'on n'a pas dans DPP parce que ce sont des amateurs. Et ben parfois aussi essayer de faire des plats plus compliqués, même si on n'y arrive pas forcément ça permet d'essayer de ce dépasser. Parce que UDPP la plupart du temps ça reste assez basique au niveau de la cuisine. Et ça vous divertit autant ? Je dirais que pour UDPP ça dépend des semaines, ça dépend beaucoup des candidats. Quand il y a des bons candidats il m'arrive de me divertir plus que devant MC. Mais comme de ce temps les candi sont moins intéressants, il y a eu une petite baisse de niveau. Depuis la dernière saison de MC c'est plus MC qui m'a diverti. D’accord, donc vous c'est plus en fonction du niveau des candidats, de ce que vous allez pouvoir apprendre, que vous trouvez un divertissement ? Voilà c'est ça. Très bien, passons à Masterchef maintenant. Même chose, le fait de voir des amateurs et donc de les voir progresser, ça vous intéresse ? Oui. Que pensez vous du jury, et notamment de son côté un peu autoritaire ? Je peux pas mettre leur compétences en cause, ce sont quand même des chefs donc oui oui ils ont leur place. Après est-ce qu'ils sont forcément justes… C'est vrai qu'après quand on regarde l'émission on a une impression d'injustice par rap à certains candidats. Mais après entre ce qu'on nous montre et la réalité des choses il peut y avoir un décalage. Mais pour moi ils sont largement légitimes, en tant que chefs cuisiniers ils ont leur place dans cette émission. Du coup ce jury apporte un plus à l'émission pour vous ? Ca donne un côté plus professionnalisant en fait. Il y a vraiment un but derrière d'avoir un stage dans un restaurant, de monter un restaurant, donc ça professionnalise en même temps. 193
  • Vous en avez un préféré parmi les membres du jury ? J'aime bien… comment il s'appelle, pas de moran parce que lui je peux plus le cadrer. Le brun. Et pourquoi ? Lui je le trouve plus simple, plus juste, plus humain avec les candidats que les autres qui s'y croient un peu plus. C'est juste ça, le fait d'être plus humain et plus simple. Vous avez repéré des différences entre les saisons ? Le jury s'est humanisé, plus humain, plus à l'écoute, il donnait plus de conseils. Et au niveau des candidats moins de pleurnicheries, ça c'est quelque chose que j'ai remarqué. Et que pensez-vous des épreuves un peu extraordinaires ? Lorsqu’ils vont cuisiner sur le mont St Michel par exemple … Ils cuisineront jamais dans ces conditions là après dans un restaurant. Donc là ça ne leur apporte rien du tout, c'est plus pour le côté spectacle. Non ce qui est vraiment intéressant c'est la façon dont ils choisissent les produits, comment on reconnaît la fraîcheur d'un produit, il y a des candidats qui ont de bonnes connaissances déjà. Quand ils cuisinent dans l'atelier MC oui mais en dehors c'est pas des conditions normales, c'est juste du spectacle. J'avoue que c'est les parties qui me plaisent le moins dans l'émission parce que forcément c'est gênant, ça gêne le cours de l'émission et à ce qu'elle doit apporter aux candidats, ça ne correspond plus au but. Et les séquences plus centrées sur les candidats et leur caractère ? Les petits portraits ? Finalement j'avoue que dès fois, c'est le côté vraiment tv réalité qui ressort et ça n'apporte rien, on essaie d'apporter du sentiment dans une émission qui n'en a pas besoin. C'est une compétition culinaire, ce n'est pas un spectacle de bons sentiments en quelques sortes. Oui donc vous arriveriez à vous attacher à une personne même sans ça ? Oui, à sa façon de se comporter avec les autres, de cuisiner, d'aborder la cuisine, oui il y a un attachement de ce point de vue là. Vous aviez un favori lors de la dernière saison ? Elizabeth, j'aimais bien Elizabeth. Pourquoi elle en particulier ? Son respect envers les autres, le fait qu'elle aille aider les autres quand ils étaient en difficulté. Et ses connaissances en cuisine qui se sont beaucoup améliorées d'émission en émission, toujours très professionnelle dans ses gestes malgré le côté amateur de cette personne finalement, puisque c'est censé être des amateurs. Que pensez-vous de la présentatrice ? Elle serait pas là ce serait la même chose, elle arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Vous aimeriez participer ? J'avoue que j'aime bien cuisiner mais j'aime prendre tout mon temps pour faire les choses, donc là ce côté compétition et se dépêcher pour cuisiner me déplairait beaucoup donc non en fait. Il me faut mon temps, si je stresse les plats vont être ratés forcément, donc c'est pas du tout pour moi. 194
  • Parlez moi un peu du forum maintenant, vous en êtes l’administrateur si j’ai bien compris ? Je l'ai créé, il va avoir 4 ans cette année. Donc je faisais partie du forum de M6 UDPP et il y a eu un conflit d'intérêt avec d'autres personnes qui s'étaient un peu trop installées sur ce forum là. Et comme on ne laissait pas la place à des jugements différents et bien je préférais faire mon propre forum puisqu'il n'en existait pas d'autre à ce moment là, pour pouvoir parler librement, dire mes commentaires comme je le pensais, plutôt que d'essayer de rentrer dans un moule. Je ne pensais pas que le forum allait avoir une vie comme celle-ci. Il y a eu un premier membre qui était mimi et d'autres ont suivi et donc là depuis il y a eu des fidèles, on est une dizaine de fidèles qui viennent tous les jours sur le forum. On parle cuisine mais il y a eu une évolution, il y a vraiment une amitié qui s'est créée, une grande amitié et avec même certains d'entre nous ce sont vus, donc derrière il y a même une vie après le forum et c'est ce qui le rend attrayant aujourd'hui. Donc oui l'évolution elle vient de là c'est vraiment des inconnus qui arrivent sur ce forum et finalement il y a des liens d'amitié qui se créent assez fort. D’accord, donc vous aviez comme un besoin d'aller parler des émissions ? Ben en fait c'était parce que vu que je les regarde seul j'aime bien parfois les commenter avec des gens qui ont vu, c'est un moyen vraiment de pouvoir en parler avec des gens qui sont intéressés par les émissions. Et puis au fur et à mesure à force d'en parler on apprend à les connaître et à en savoir plus sur eux, donc forcément ça déborde après sur autre chose. Une de vos amies m’a dit qu’elle commentait en même temps sur l'ordinateur, vous faites pareil ? Non moi c'est souvent après parce que quant je regarde l'émission j'aime bien essayer de voir les détails des menu pour pouvoir en parler. J'ai toujours une feuille devant moi où je note les choses que je mettrai après dans mon commentaire, mais je commente à chaud. Oui je note pour me rappeler parce que il y a tellement de choses à dire que parfois on oublie de dire certaines choses dans le commentaire qui peuvent être un fil de discussion avec les autres. Vous avez l’habitude des restaurants, vous y allez souvent ? Oui oui quand je voyage à l'étranger ou en France j'essaie toujours d'aller vers les plats typiques pour découvrir. Donc oui les restaurants assez assidument en fait. Quelles sont vos habitudes TV ? Alors j'aime bien certaines séries américaines (Dr House), sinon j'ai pas de programme favori que je suis et regarde toutes les semaines. Même les séries si je rate un épisode ça me dérange pas forcément, je suis pas trop télévore. Et quand vous regardez c'est que vous avez choisi un programme, c'est pas quelque chose que vous allez mettre en fond ? Oui c'est vraiment un choix oui oui parce que quelque chose me plait ou que j'ai envie de découvrir quelque chose dont on m'a parlé ou il y a de bonnes critiques, par exemple pour un film ça donne envie de le voir. Et si il y a une émission dont j'ai oublié de parler c'est des racines et des ailes que j'aime beaucoup et que je suis à chaque fois qu'elle passe. 195
  • Et en ce qui concerne les émissions culinaires, vous les regardez du début à la fin, sans faire d'autres choses en même temps ? Non quand je regarde par contre une émission je la regarde avec attention. Ca m'arrive de mettre la tv et de faire quelque chose en même temps mais une émission culinaire je la regarde bien. Merci beaucoup, pour terminer, est-ce que je peux me permettre de vous demander votre profession, votre situation familiale et votre âge ? Oui bien sûr, alors je suis professeur de français, j’ai 30 ans et je vis en concubinage. Annexe 9 : Entretien Maryse Quelles émissions culinaires regardez -vous ? Et bah le DPP. J'ai déjà regardé … alors ce doit être masterchef… Sur la 1 ? Oui, sur la 1. Bon après ça peut m'arriver de regarder sur la 5, ya des émissions où ils font des reportages dans les cuisines… Voilà il y avait l'émission, je sais plus comment il s'appelait, Petit Renaud, il se baladait dans les restaurants. Top Chef je regarde pas. Ce doit être Masterchef celui que je regarde. C'est avec des amateurs MC… Ouais TC je regarde pas. Si j'ai regardé Cauchemar en cuisine aussi, bon c'est autre chose, c'est différent. Vous semblez avoir une préférence pour UDPP, pourquoi celle-ci plutôt qu'une autre ? Ca m'a accroché parce que c'est simple. Je veux dire c'est des gens, voilà on s'y retrouve, on se reconnait dans certains trucs et voilà. C'est le côté un peu proximité ? Ouais c'est ça. 196
  • Comment est-ce que vous avez commencé à regarder ? Je pense que c'est en zappant. Parce que c'est vrai que ça fait un moment que ça existe et tu vois j'ai dû regarder comme ça en zappant et ça m'a bien plu. A quelle fréquence regardez vous ? J'essaie de regarder… Alors, je l'allume tous les soirs parce qu'on rentre à la maison à six heures. Donc j'essaie de suivre tous les soirs mais bon, je vois des morceaux on va dire. Après ça m'arrive de le suivre vraiment toute une semaine quand j'ai regardé le début de la semaine mais … Mais je regarde quand même assez souvent. Ca m'arrive de le regarder en replay aussi, quand il y a un que je veux vraiment voir. Ah oui, et d’ailleurs qu'est ce que vous pensez de l'heure de diffusion ? Est-ce que ça s'intègre bien à votre emploi du temps ? Pour moi oui parce que je suis à la maison à six heures, donc ça correspond à mes horaires à moi. Bon après c'est vrai que c'est ce que je disais, je le regarde en découpé parce que bah il y a les devoirs du petit, la bouffe à préparer, voilà on rentre du boulot …. Ce qui fait que je suis pas attentionnée à 100%. Qu'est-ce que vous pensez de la durée ? C'est assez long. Non faudrait pas que ce soit plus long, pour moi. Pour moi plus long ça serait trop long. Donc je trouve que c'est pas trop mal, ça va . Parce que les spéciales brunch par exemple ça dure une heure et demi … C'est long oui, c'est trop long. A votre avis, l'heure de diffusion c'est un attrait pour l'émission ? Oui … Fin vous voyez je pense que s'il y avait un prime-time à huit heures et demi ça pourrait peut-être plus le faire. Mais le problème c'est qu'il faut pas que ça dure trop longtemps. Après sur M6 il y a pleins d'émissions genre construire sa maison… En fait ils font deux épisodes en une soirée, et je me dis que une fois de temps en temps à huit heures et demi ça pourrait peut-être … C'est ce qu'ils ont fait pour DPP le combat des régions … Ouais voilà, voilà. Mais après six heures bon je me dis qu'il y a quand même pas mal de monde qui est là et puis ça à l'air bien suivi. Et puis c'est sûr qu'il vaut quand même mieux cette heure là qu'en plein milieu d'après-midi ou … le midi je pense pas que ça accrocherait, c'est mieux le soir quand même. Pour moi je pense hein. D’accord. Et quel est l'attrait principal de l'émission, comment expliquez vous le plaisir que vous avez en regardant l'émission ? Bah disons que je pense que la cuisine c'est très tendance en ce moment. Tout ce qui est voilà, culinaire, essayer pleins de trucs, recevoir, on est dans la déco donc c'est un condensé de tout ça, et je pense que c'est ce qui attire. Les recettes c'est pas ce que je regarde principalement, je regarde la déco, l'ambiance, bah les gens comment ils s'entendent… Oui donc c'est un peu un mixte de tout ça, et c'est peut être ce qu'il y a de plus qu'avec des émissions types MC ? Ouais, c'est ça c'est pas basé sur un truc, on peut tous y trouver son compte. Et puis c'est tendance quoi, je pense qu'on est en plein… de toute façon on reçoit de plus en plus, on a beaucoup de matériel à disposition et à mon envie on est en plein dedans. De toute façon il y a pleins d'émissions culinaires donc… 197
  • Etes-vous une amatrice de cuisine ? J'aime bien, de plus en plus. Après je suis pas au point de faire l'émission mais ouais je cuisine pas mal quand même. C'est principalement moi qui cuisine chez moi. Et du coup ça vous est arrivé de réutiliser une technique culinaire ou une recette culinaire ? Oui, oui. Et dans ces cas là vous vous en inspirez ou vous allez chercher la recette sur internet ? En général je vais rechercher la recette sur le site. J'accroche bien quand je regarde l'émission mais au détail près non … Je retourne le regarder. Est-ce que pour vous la cuisine c'est une cuisine familiale ? Oui. Dans les émissions comme Top Chef, MC, je me sens, moi, pas à la hauteur. Fin c'est un autre niveau quoi. Ca s'éloigne de ce qu'on peur refaire à la maison. Vous voyez ça paraît compliqué … Après j'aime bien regarder, mais de là à me lancer dans ce genre de trucs, je sais pas. Alors que le DPP c'est monsieur tout le monde quoi, c'est pour ça que moi ça me va, car je sais que je vais pouvoir refaire, réutiliser, prendre des idées, voilà ça me parle. Oui je comprends. Donc au final cette émission vous la regardez plus pour le côté divertissement ou cuisine ? Divertissement. Vous la rapprocheriez plus d'un TV crochet ou qu'une émission de cuisine ? Ou un peu des deux ? Hum je pense. Parce que je pense qu'il y a quand même une part de … pas voyeurisme, mais vous voyez ce que je veux dire. Parce que c'est quand même … même moi je regarde l'intérieur des maisons, comment les gens sont habillés, vous voyez il y a quand même des trucs … Alors que MC ils peuvent être habillés comme ils veulent je vais même pas y pense quoi, donc quand même. Et puis il y a la façon dont les gens se parlent, pis dès fois il y a moments pétillants. Il peut arriver qu'il y en ait qui s'entendent pas forcément ou qu'il y aient des petits couiks entre deux candidats, hop je vais regarder le lendemain pour savoir ce qui s'est passé. Donc il y a quand même cette part là vraiment plus propre au DPP. Je vois, donc ce qui vous séduit c'est plus le regard sur les personnes en elles-mêmes, les rapports entre eux ? Oui, et puis c'est vrai que c'est toute la semaine donc il y a quand même un suivi, il y a une ambiance qui se crée, on a envie de savoir la suite. Oui… Donc finalement c'est presque comme quand on regarde une série, on attend le prochain épisode pour savoir la suite ? Ouais je pense. Ouais ça m'est arrivé de regarder en replay parce que justement, vous voyez c'est pas par rapport à qu'est-ce que l'autre va faire, est-ce qu'il va faire mieux, c'était bah parce qu'il y avait eu un petit truc et je voulais voir comment ça allait se passer. Oui par exemple ce qui se critiquent en début de semaine et voire comment ça leur retombe dessus à la fin ? voilà ! (rires) En plus clairement, on voit qu'il y a des semaines où ça accroche pas … Voilà, il y a des blancs, les gens arrivent pas à se lâcher. Ca dépend de la personnalité de chacun de toute façon hein. Mais c'est vrai que dès fois on sent que bon allez c'est une petite semaine … monotone quoi ! Comment est-ce que vous décririez la façon dont vous regardez ces émissions ? Alors, la plupart du temps je fais d'autres choses en même temps. C'est vrai que ça m'arrive même de couper en cours d'émission parce que le petit à des devoirs ou vous voyez… Mais sinon je suis quand même . Mon mari regarde, donc il jette un coup d'œil aussi. Non bon, on regarde quand même ensemble. Pis ben la TV est dans le salon, elle est allumée, c'est le dîner donc on regarde la même chose quoi. Oui, et du coup vous faites quoi en même temps ? Moi je suis souvent dans la bouffe (rires), et après une fois que j'ai lancé ce que j'ai à faire … Je vais plus prendre l'émission on va dire un bon quart d'heure après qu'elle ait commencé. Donc là je me pose, généralement je vois bien la fin. La 198
  • fin j'arrive bien à la voir, quand ils se donnent des notes là, dans la voiture là. Là je suis un peu plus posée. Bon mon mari c'est pareil, il bidouille, il range des affaires, il prépare deux trois trucs. Mais par contre on n'est pas tous les soirs posés dans le canapé au calme pour la regarder, ça non. Quand vous la regardez ensemble vous commentez ensemble ? Oui oui ça nous arrive. On parle de, dès fois quand il y a une émission qui me tilt je dis « oh tiens on pourrait la refaire », bon on fait nos petits commentaires, dès fois « oh elle est chiante celle là » (rires) ça nous arrive parfois! La bouffe, les gens (rires). Du coup vous pensez que vous prendriez le même plaisir à la regarder si vous la regardiez seule ? Oh oui, oh oui. Ouais, ouais. Est-ce que vous en discutez parfois avec des collègues ou des amis ? Oui oui ça m'est arrivé. Parce que c'est vrai que j'ai deux collègues avec lesquelles on parle beaucoup cuisine donc ça m'arrive de faire référence « oh tiens hier j'ai regardé le dîner, ils avaient fait… ». Après ça reste basé sur la cuisine quand on en parle, oui. Après j'en ai déjà parlé avec des amis, bon là c'était parce que justement on a fait une petite soirée sur le thème DPP. Mais c'était il y a un petit moment donc c'était quand même dans les début de l'émission. Pis bon faut trouver du monde qui regarde aussi, on regarde pas tous les mêmes choses donc … Forcément oui. Donc vous assumez plutôt bien le fait de regarder ces émissions ? Ah totalement, j'assume et puis j'aime bien, ça me plait vraiment quoi, ouais. Et quand vous regardez avec votre mari, qui est à l'origine du choix du programme ? Disons qu'on a plusieurs TV à la maison (rires), donc on regarde un peu ce qu'on veut. Moi je regarde ce que je veux. C'est vrai que le fait d'avoir deux TV, ben on regarde ce qu'on veut quoi. D’accord. Maintenant je vais vous poser quelques questions plus spécifiquement pour chaque émission. Est-ce que dans DPP vous appréciez le côté amateur des candidats ? Ah oui. J’me sens proche de ça, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, c'est pour ça que moi ça m'accroche. Le fait de découvrir les maisons c'est quelque chose que vous allez regarder dans l'émission ? Ah oui, bon j'aime bien regarder ce qu'ils font à manger mais j'ai toujours le petit regard sur la déco… Ca je regarde. J'peux te dire « tiens lui il a le meuble comme ça » et tout parce que je regarde vraiment, des petits détails. La déco de table j'adore, j'adore regarder la déco de table. Et euh bon voilà quoi. On sent que vous vous retrouvez vraiment dans le concept de l’émission, vous aimeriez peut-être candidater ? J'ai vu qu'il y allait avoir une émission sur bourges … Alors non, non mais alors là c'est plus parce que manque de confiance. C'est pas parce que j'ai peur des… C'est vraiment moi. Pourtant c'est ce que je disais tout à l'heure, c'est un peu paradoxal parce que autant l'émission je me sens proche des gens mais en même temps savoir que t'es filmé que ça va passer à la TV, c'est autre chose. Et puis bon voilà les gens que je fréquente moi et les gens que tu vois dans 199
  • l'émission… Autant il y en a que voilà tu sens que ça passe, mais tu sais pas sur qui tu vas tomber. Et puis bon être à la hauteur aussi, c'est quand même une pression malgré tout. C'est vrai que je me dis quand même… C'est de la compet quoi ! (rires) Bon faut que ça reste cool, mais quand même dans leurs têtes il y a quand même une part de voilà … Oui c’est forcément difficile de se lancer ! Et sinon quelle est la partie de l'émission que vous préférez ? Alors c'est quand ça commence. Alors l'avant quand ils préparent le repas non… C'est vraiment quand ils commencent le repas jusqu'à ce qu'ils finissent. Parce que même les notes j'avoue moi… Sans plus, je regarde mais voilà. Donc c'est vraiment le repas en lui-même, avec l'animation. Donc l'animation vous trouvez ça bien de le faire ? Parce qu'ils le faisaient pas toujours au début de l'émission… Ouais moi j'aime bien parce que ça resserre, ça ressoude. Et puis ça permet d'avoir des petites idées parfois, voir comment tu peux organiser une petite soirée sympa quoi. Qu'est ce que vous avez pensé des émissions spéciales ? Que ce soit couple, sosies, brunch… J'ai pas plus… Je les ai regardées parce que voilà pour voir ce que ça donnait de plus. Mais j'y ai pas trouvé un intérêt quelconque, ça m'a pas plus accroché que ça. Disons que je les ai regardées comme je regarde le DPP. Même les écoles de cuisine ? Remarque c'est vrai que c'est plus centré sur la cuisine … Oui je l'ai regardée. C'est plus centrée sur la cuisine oui. Bah à la limite ça m'a moins détendue parce que ya le côté très droit, bon et puis c'était des jeunes qui étaient dans leur truc. Bon après j'ai apprécié de regarder le niveau de cuisine, c'est sympa aussi à voir, mais sans plus. Un thème particulier bon c'est sympa de temps en temps. Donc Masterchef ça vous ai arrivé de regarder ? Je l'ai suivi une fois MC, une saison. C'était l'année dernière. Mon mari est très MC. Il va plus préférer cette émission, du coup il regarde donc j'ai voulu voir ce que c'est. Et puis c'est vrai que quand on regarde on accroche forcément et puis on a envie de savoir qui va gagner et c'est pour ça que j'ai suivi, je me suis fait piéger quoi ! (rires). Mais par contre je suis pas sûre que ça recommencerait parce que c'est très long, ça me correspond pas moi vous voyez. Suivre un truc sur X émissions … Et puis c'est tard. Le côté amateur il t'intéresse quand même autant que dans DPP ? Bah moi quand j'ai regardé MC vous voyez je me suis dit « je peux pas faire ça », je me suis sentie en décalage. Bon j'ai apprécié de voir, je trouve ça super mais je peine pour eux. (rires) Vous voyez quand je vois les défis qu'ils ont à faire je me dis « oh mon dieu moi je serais complètement incapable de le faire ». Donc je me reconnais pas et finalement je pense que ya des moments où je décroche parce que ya des moments où c'est un peu trop… voilà pour moi compliqué, après ça dépend aussi comment on est passionné. Celui qui est à fond dedans il va prendre pleins d'idées, ça va le … Mais bon moi sans plus. Oui c'est pas assez amateur en fait ? Non. Moi faut vraiment que ce soit le côté… bah très simple quoi. Où je sais que je vais pouvoir moi refaire, ou m'y retrouver quoi. 200
  • Qu'est ce que vous pensez du jury de ces émissions ? Bah écoutez après c'est vrai que le niveau est là aussi … Et puis bon c'est une émission à faire hein. Le jury il est là pour, je me dis que le jury il a des consignes pour que l'émission marche, moi je le vois de ce côté-là. C'est vrai que quand je les vois, je me dis que bon c'est comme dans n'importe quelle émission musicale ou autre, faut aussi qu'ils accrochent les téléspectateurs. Je pense qu'il y a ce côté-là un petit peu, c'est pas surjoué mais bon voilà. Je suis pas sûre que ce soit à 100% bien fait bien dit. Est-ce que quand il y a un candidat il faut… parce qu'il accroche, parce qu'il est un peu différent des autres et qu'il accroche le téléspectateur. Vous voyez je suis pas sûre à 100% de la sincérité du truc quoi. Et vous en êtes davantage convaincue dans un DPP ? Disons que… ah je sais pas. C'est vrai que c'est eux qui se notent. Mais dans le choix des candidats ? Bah je me suis jamais vraiment posé la question … Pour vous le côté « je veux faire de l'audience » ressort un peu moins dans MC ? Enfin vous le ressentez comme ça en tout cas ? Peut être ben… Je le vois moins, je le ressens moins. Parce que c'est vrai que les candidats sont tous différents les uns des autres mais t'as des gens très simples. Moi je veux dire, t'as du farfelu, au timide, il y a quand même un panel de gens très différents. Après MC j'ai suivi qu'une saison donc j'ai pas vu… Est-ce que quand vous regardiez MC vous souteniez un candidat en particulier ? Non, non surtout que quand je l'ai regardé, je veux dire tout ce qu'ils faisaient pour moi c'est énorme. Donc j'arrive pas à me dire lui c'est mieux que celui-là.. J'arrive pas à me positionner parce que je trouve que ce qu'ils font c'est énorme. Après il y a des petites accroches. Je me rappelle que l'an dernier il y en avait un, c'était un euh un monsieur qui avait une quarantaine d'années… Le coiffeur ? Oui voilà, lui il m'avait bien plu. Bon après c'est au feeling, mais c'est pas pour ça que je trouvais qu'il méritait plus qu'un autre … Oui vous ne seriez pas allée voter pour lui par exemple ? Non, non non ça je fais jamais. Et du coup dans UDPP il y en a comme ça sur lesquels vous accrochez particulièrement ? Par contre yen a oui. Parfois je me dis « oh mince c'est pas lui qui a gagné alors qu'il le méritait », donc oui je vais prendre plus parti mais voilà … ça m'empêche pas de dormir. Mais c'est vrai que oui j'ai tendance à plus … Oui, mais du coup dans ces cas c'est plus par rapport à la cuisine des candidats ou à leur personnalité ? Nan c'est vraiment au niveau de l'ambiance générale, c'est vraiment comment la soirée s'est passée. L'autre fois j'ai regardé une émission où le mec, nul en cuisine … Oui le magicien ? Oh bah alors lui ! Ecoutez, je suis tombée sous le charme, complètement, j'ai accroché. Donc oui j'avais envie qu'il gagne, il m'a tellement fait rire. Alors que oui ce qu'il a fait à côté des autres c'était pas super mais bon. C'est pas ce que j'ai retenu. Oui alors qu'effectivement dans MC c'est plus difficile de voir ce côté-là parce que c'est vraiment centré sur la cuisine … Oui et puis c'est sérieux. C'est ptet ce côté-là qui m'attire moins. C'est sérieux et moi je recherche peut être moins ça. Oui ça fait moins divertissement ? Ouais. Est-ce que le fait de voir l'entourage, le caractère de la personne, le côté plus TV réalité, notamment dans UDPP, c'est quelque chose qui vous plait ? Oui. Oui parce que j'aime bien quand même. Vu que je regarde beaucoup de détails, c'est vrai que j'accroche aussi, moi je suis aussi quand je reçois des amis à la maison j'aime bien animer, j'aime bien rigoler, me mettre en avant entre guillemets, c'est pas … Mais du coup je regarde, c'est vrai qu'il y a certains personnages qui m'accrochent bien. 201
  • D'accord. Et donc vous me disiez que vous aviez fait un dîner presque parfait entre amis ? Oui on était trois couples. Voilà, donc comment l'idée vous est venue ? Alors j'ai été chez un des couples avec qui on était, on a été à manger tout simplement. Et ma copine me dit « mais tiens ma sœur elle nous a fait un dîner presque parfait! », mais c'est vraiment parti comme ça. Et en fait elle nous a fait une petite simulation d'UDPP et elle nous a fait une petite animation et tout. Si vous voulez à la base c'était pas parti pour être quelque chose en commun, et puis moi à la fin je lui ai dit « bah écoute la prochaine fois que tu viens je te fais aussi UDPP », et puis ça s'est lancé comme ça. Donc on a fait le dîner, on a fait la petite animation… On s'est pas donné de notes par contre. Vous voyez c'est resté vraiment … y’avait la base qui était là mais on n'a pas joué le jeu de A à Z. On a fait nos p'tit plats un peu plus sympas que d'habitude, une petite déco de table un petit plus sympa, mais bon voilà c'est vraiment pour s'amuser, on était pas dans le truc sérieusement. Est-ce que tout le monde était motivé ? Sur les trois couples on était deux à être motivés, le troisième un petit peu moins. Et puis bon c'est vrai qu'elle est passée en dernier, alors est-ce que c'est ça qui a fait que… Et puis bon on a eu un bon décalage, on a pas fait ça en un mois de temps. Donc du coup, peut être aussi moins dans le truc… Ah oui vous l'avez fait en combien de temps ? Oh, trois mois environ. Donc du coup la base était là mais ça c'est un peu… Je pense qu'on aurait peut-être plus été dans le truc si c'était moins espacé. Et du coup qui est-ce qui s'investissait le plus dans le couple, comment vous vous répartissiez les tâches ? Alors moi à mon niveau c'est moi qui ai tout organisé. J'ai tout organisé, j'ai préparé le menu … (rires) Je me suis juste servi de mon mari pour lui dire « bon tu vas m'acheter ça, ça ». J'ai tout géré. Et mes copines aussi d'ailleurs, c'est elles qui ont prévu le menu. Les hommes ils étaient là pour profiter. Et donc ces amis là ils regardaient l'émission aussi ? De façon aussi assidue ? Oh oui et puis je vous dis c'était dans les débuts, parce que je vous parle de ça ça fait bien 3 ans. Donc c'était tout nouveau donc on était tous dans ce truc là et on regardait tous. Du coup vous l'avez plus fait pour passer un bon moment ? Oui, oui parce que en plus à la base c'était parti sur une simple invitation parce qu'elle a dit « oh bah tiens je vous ai fait un dîner presque parfait », mais je pense même qu'elle l'a dit comme ça quoi, au début c'était pas du tout parti pour… Oui donc il n'y avait pas de pression sur la cuisine ? Non, non. Quoique moi quand j'ai reçu j'en avais une petite. Je me suis mise une pression toute seule. J'avais investi dans de la déco, donc quand même je m'étais un peu prise au jeu. Oui donc plus que d'habitude quand vous recevez ? Oui. Qu'est-ce que vous avez retenu de cette expérience ? Oh c'est super. Bon après c'est vrai que je fais beaucoup… Je reçois beaucoup, je suis souvent invitée, mais bon moi je trouve ça très sympa. 202
  • Ca change un petit peu et puis le côté animation, ça donne un petit plus. Et puis on est tous, on a tous un thème ensemble, donc c'est vrai que… Celui qui reçoit a envie de faire plaisir, et celui qui y va a envie de découvrir. Moi j'ai adoré, je le referais volontiers. Oui vous le referiez ? Avec les mêmes personnes ou avec d'autres ? Avec les mêmes et avec d'autres. C'est vrai qu'on en parle pas beaucoup avec les amis que je fréquente en ce moment mais bon… Mais vous voyez moi qui reçois beaucoup, je fais toujours une petite déco de table, ça c'est mon truc hein, j'adore ça, et souvent mes amis me disent « Oh UDPP » parce qu'il y a la déco quoi. Et vous aviez des thèmes à chaque repas ? Non. Moi j'avais plus le thème dans la déco, j'avais fait quelque chose de coordonnée mais après dans la bouffe non c'était un peu au feeling. Et donc vous vous êtes pas notés ? Non. Bon pour le fun. Dans mes souvenirs quand on mangeait le dessert on pouvait dire « oh bah tiens je te donne ça », mais bon on a pas été jusqu'au bout. Pour vous, les émissions culinaires vous pensez qu'il y en a trop ? Je pense qu'il y en a un peu trop. Au détriment de certaines émissions. MC, TC ben j'ai même pas envie de voir la différence. Et puis me connaissant je pense que si je commence à en regarder une ben je vais accrocher, parce que il y a toujours un petit truc qui fait que voilà. Donc tu te lances dans le truc, et puis il y en a une autre… C'est de la surenchère. Après ça reste sympa. Après faut aussi que les gens aiment. Parce que même si la cuisine c'est une tendance en ce moment je pense que à un moment on va être blasés quoi, donc c'est ça le risque. Est-ce que vous regardiez les émissions TV réalité? Oh oui. Alors… Secret story, Loft story parce que ça c'était dans les tous débuts donc celle là forcément je l'ai pas loupée. Secret story particulièrement. Là je regarde de temps en temps Les Anges de la TV réalité, mais bon je tombe dessus et vu qu'il y a des personnages que je reconnais je regarde un peu, mais bon je regarde pas plus que ça. Mais Secret story si, j'accrochais bien. Et les émissions types Star ac, Nouvelle star ? Alors Nouvelle star ya eu deux trois saisons que je regardais. Mais Star ac non, j'ai dû regarder un peu à la fin quand ils sont plus que deux ou trois, on les connaît et tout. Secret story par contre oui, je me suis bien laissée piéger. Du coup vous regardiez plus les petites émissions de la semaine ou les primes ? Alors les prime non, moi je regardais plus les petites émissions de la semaine. Oui donc c'est vraiment un format qui vous convient bien ? Oui faut que ce soit rapide, juste hop un nouveau truc à voir ça y est on passe à autre chose. Est-ce que vous pensez que ces émissions culinaires ça peut motiver les gens à cuisiner ? Ouais je pense parce que ça donne des idées. Et moi la première, parce que c'est vrai que je cuisine de plus en plus et même inconsciemment je dois prendre certaines idées, ça me donne envie de… je pense qu'on voit le côté simple, on se dit que c'est pas si dur que ça, et je pense que ça peut motiver. 203
  • Oui donc le côté accessible c'est quelque chose qui peut être encourageant ? Voilà, oui. Bah pis le fait que les émissions marchent, et que ya de plus en plus de gens… Ca vous ai arrivé d'acheter des magazines DPP ou d'aller sur des forums ? Non. Donc quand vous allez sur le site c'est juste pour retrouver des recettes ? Voilà, ouais. Le DPP vous la suivez depuis le début ? Oui. Et vous voyez là Bourges va passer donc là je regarde, c'est sûr ! (rires) Parce que voilà… Je vais en vacances beaucoup à Argelès et ils ont fait une spéciale camping, donc celle là je l'ai regardée. Vous voyez c'est ça aussi, celui là je le loupe pas parce qu'il y a quelque chose qui accroche plus personnellement. Remarques après enregistrement : Explique qu'elle n'a pas honte de regarder ces émissions alors qu'elle assumait beaucoup moins de regarder Secret story par exemple (« je me disais 'mon dieu t'as trente ans et tu regardes ça', par exemple vous voyez tout à l'heure je vous disais 'j'ai regardé par hasard et finalement je me suis fait avoir' donc je pense que ça retranscrit bien le fait que j'assumais pas et que quelque part la honte de regarder ça elle était là »). Car pour elle cette émission est vraiment enrichissante, elle en retire quelque chose. 204