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  • 1. INDIGNEZ-VOUSDe Stéphane Hessel93 ans. Cest un peu la toute dernière étape. La finnest plus bien loin. Quelle chance de pouvoir enprofiter pour rappeler ce qui a servi de socle à monengagement politique: les années de résistance etle programme élaboré il y a soixante-six ans par leConseil National de la Résistance !Cest à Jean Moulin que nous devons, dans lecadre de ce Conseil, la réunion de toutes lescomposantes de la France occupée, lesmouvements, les partis, les syndicats, pourproclamer leur adhésion à la France combattanteet au seul chef quelle se reconnaissait: le généralde Gaulle. De Londres où javais rejoint le généralde Gaulle en mars 1941, japprenais que ceConseil avait mis au point un programme, lavaitadopté le 15 mars 1944, proposé pour la Francelibérée un ensemble de principes et de valeurs surlesquels reposerait la démocratie moderne denotre pays(1).De ces principes et de ces valeurs, nous avonsaujourdhui plus que jamais besoin. Il nousappartient de veiller tous ensemble à ce que notresociété reste une société dont nous soyons fiers:pas cette société des sans-papiers, desexpulsions, des soupçons à légard des immigrés,pas cette société où lon remet en cause lesretraites, les acquis de la Sécurité sociale, pascette société où les médias sont entre les mainsdes nantis, toutes choses que nous aurions refuséde cautionner si nous avions été les véritableshéritiers du Conseil National de la Résistance. Apartir de 1945, après un drame atroce, cest uneambitieuse résurrection à laquelle se livrent les
  • 2. forces présentes au sein du Conseil de laRésistance. Rappelons-le, cest alors quest crééela Sécurité sociale comme la Résistance lesouhaitait, comme son programme le stipulait:«Un plan complet de Sécurité sociale, visant àassurer à tous les citoyens des moyensdexistence, dans tous les cas où ils sontincapables de se les procurer par le travail» ; «uneretraite permettant aux vieux travailleurs de finirdignement leurs jours». Les sources dénergie,lélectricité et le gaz, les charbonnages, lesgrandes banques sont nationalisées. Cest ce quece programme préconisait encore, «le retour à lanation des grands moyens de productionmonopolisés, fruit du travail commun, des sourcesdénergie, des richesses du sous-sol, descompagnies dassurance et des grandesbanques» ; «linstauration dune véritabledémocratie économique et sociale, impliquantléviction des grandes féodalités économiques etfinancières de la direction de léconomie». Lintérêtgénéral doit primer sur lintérêt particulier, le justepartage des richesses créées par le monde dutravail primer sur le pouvoir de largent. LaRésistance propose «une organisation rationnellede léconomie assurant la subordination desintérêts particuliers à lintérêt général et affranchiede la dictature professionnelle instaurée à limagedes États fascistes», et le Gouvernementprovisoire de la République sen fait le relais.Une véritable démocratie a besoin dune presseindépendante ; la Résistance le sait, lexige, endéfendant «la liberté de la presse, son honneur etson indépendance à légard de lÉtat, despuissances dargent et des influences étrangères».Cest ce que relaient encore les ordonnances sur lapresse, dès 1944. Or, cest bien ce qui estaujourdhui en danger.
  • 3. La Résistance en appelait à «la possibilité effectivepour tous les enfants français de bénéficier delinstruction la plus développée», sansdiscrimination ; or, les réformes proposées en 2008vont à lencontre de ce projet. De jeunesenseignants, dont je soutiens laction, ont étéjusquàrefuser de les appliquer et ils ont vu leurs salairesamputés en guise de punition. Ils se sont indignés,ont «désobéi», ont jugé ces réformes tropéloignées de lidéal de lécole républicaine, trop auservice dune société delargent et ne développant plus assez lesprit créatifet critique. Cest tout le socle des conquêtessociales de la Résistance qui est aujourdhui remisen cause(2).Le motif de la résistance, cest lindignation.On ose nous dire que lÉtat ne peut plus assurerles coûts de ces mesures citoyennes. Maiscomment peut-il manquer aujourdhui de largentpour maintenir et prolonger ces conquêtes alorsque la production de richesses a considérablementaugmenté depuis la Libération, période où lEuropeétait ruinée ? Sinon parce que le pouvoir delargent, tellement combattu par la Résistance, najamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec sespropres serviteurs jusque dans les plus hautessphères de lÉtat. Les banques désormaisprivatisées se montrent dabord soucieuses deleurs dividendes, et des très haut salaires de leursdirigeants, pas de lintérêt général. Lécart entre lesplus pauvres et les plus riches na jamais été aussiimportant ; et la course à largent, la compétition,autant encouragée. Le motif de base de laRésistance était lindignation. Nous, vétérans desmouvements de résistance et des forcescombattantes de la France libre, nous appelons lesjeunes générations à faire vivre, transmettre,
  • 4. lhéritage de la Résistance et ses idéaux. Nous leurdisons: prenez le relais, indignezvous ! Lesresponsables politiques, économiques, intellectuelset lensemble de la société ne doivent pasdémissionner, ni se laisser impressionner parlactuelle dictature internationale des marchésfinanciers qui menace la paix et la démocratie.Je vous souhaite à tous, à chacun dentre vous,davoir votre motif dindignation. Cest précieux.Quand quelque chose vous indigne comme jai étéindigné par le nazisme, alors on devient militant,fort et engagé. On rejoint ce courant de lhistoire etle grand courant de lhistoire doit se poursuivregrâce à chacun. Et ce courant va vers plus dejustice, plus de liberté mais pas cette libertéincontrôlée du renard dans le poulailler. Ces droits,dont la Déclaration universelle a rédigé leprogramme en 1948, sont universels. Si vousrencontrez quelquun qui nen bénéficie pas,plaignez-le, aidez-le à les conquérir.Deux visions de lhistoireQuand jessaie de comprendre ce qui a causé lefascisme, qui a fait que nous ayons été envahis parlui et par Vichy, je me dis que les possédants, avecleur égoïsme, ont eu terriblement peur de larévolution bolchévique. Ils se sont laissés guiderpar leurs peurs. Mais si, aujourdhui comme alors,une minorité active se dresse, cela suffira, nousaurons le levain pour que la pâte lève. Certes,lexpérience dun très vieux comme moi, né en1917, se différencie de lexpérience des jeunesdaujourdhui. Je demande souvent à desprofesseurs de collège la possibilité dintervenirauprès de leurs élèves, et je leur dis: vous navezpas les mêmes raisons évidentes de vous engager.Pour nous, résister, cétait ne pas accepterloccupation allemande, la défaite. Cétait
  • 5. relativement simple. Simple comme ce qui a suivi,la décolonisation. Puis la guerre dAlgérie. Il fallaitque lAlgérie devienne indépendante, cétaitévident. Quant à Staline, nous avons tous applaudià la victoire de lArmée rouge contre les nazis, en1943. Mais déjà lorsque nous avions euconnaissance des grands procès staliniens de1935, et même sil fallait garder une oreille ouvertevers le communisme pour contrebalancer lecapitalisme américain, la nécessité de sopposer àcette forme insupportable de totalitarisme sétaitimposée comme une évidence. Ma longue vie madonné une succession de raisons de mindigner.Ces raisons sont nées moins dune émotion quedune volonté dengagement. Le jeune normalienque jétais a été très marqué par Sartre, un aînécondisciple. La Nausée, Le Mur, pas LÊtre et lenéant, ont été très importants dans la formation dema pensée. Sartre nous a appris à nous dire:«Vous êtes responsables en tant quindividus».Cétait un message libertaire. La responsabilité delhomme qui ne peut sen remettre ni à un pouvoirni à un dieu. Au contraire, il faut sengager au nomde sa responsabilité de personne humaine. Quandje suis entré à lÉcole normale de la rue dUlm, àParis, en 1939, jy entrais comme fervent discipledu philosophe Hegel, et je suivais le séminaire deMaurice Merleau-Ponty. Son enseignementexplorait lexpérience concrète, celle du corps et deses relations avec le sens, grand singulier face aupluriel des sens. Mais mon optimisme naturel, quiveut que tout ce qui est souhaitable soit possible,me portait plutôt vers Hegel. Lhégélianismeinterprète la longue histoire de lhumanité commeayant un sens: cest la liberté de lhommeprogressant étape par étape. Lhistoire est faite dechocs successifs, cest la prise en compte de défis.Lhistoire des sociétés progresse, et au bout,
  • 6. lhomme ayant atteint sa liberté complète, nousavons lÉtat démocratique dans sa forme idéale.Il existe bien sûr une autre conception de lhistoire.Les progrès faits par la liberté, la compétition, lacourse au "toujours plus", cela peut être vécucomme un ouragan destructeur. Cest ainsi que lareprésente un ami de mon père, lhomme qui apartagé avec lui la tâche de traduire en allemand Àla Recherche du temps perdu de Marcel Proust.Cest le philosophe allemand Walter Benjamin. Ilavait tiré un message pessimiste dun tableau dupeintre suisse, Paul Klee, lAngelus Novus, où lafigure de lange ouvre les bras comme pourcontenir et repousser une tempête quil identif ieavec le progrès. Pour Benjamin qui se suicidera enseptembre 1940 pour fuir le nazisme, le sens delhistoire, cest le cheminement irrésistible decatastrophe en catastrophe. Lindifférence: la piredes attitudes.Cest vrai, les raisons de sindigner peuventparaître aujourdhui moins nettes ou le monde tropcomplexe. Qui commande, qui décide ? Il nest pastoujours facile de distinguer entre tous les courantsqui nous gouvernent. Nous navons plus affaire àune petite élite dont nous comprenons clairementles agissements. Cest un vaste monde, dont noussentons bien quil est interdépendant. Nous vivonsdans une inter connectivité comme jamais encore ilnen a existé. Mais dans ce monde, il y a deschoses insupportables. Pour le voir, il faut bienregarder, chercher. Je dis aux jeunes: cherchez unpeu, vous allez trouver. La pire des attitudes estlindifférence, dire «je ny peux rien, je medébrouille». En vous comportant ainsi, vous perdezlune des composantes essentielles qui faitlhumain. Une des composantes indispensables: lafaculté dindignation et lengagement qui en est la
  • 7. conséquence. On peut déjà identif ier deux grandsnouveaux défis:1. Limmense écart qui existe entre les trèspauvres et les très riches et qui ne cesse desaccroître. Cest une innovation des XXèt XXI`siècle. Les très pauvres dans le mondedaujourdhui gagnent à peine deux dollars par jour.On ne peut pas laisser cet écart se creuser encore.Ce constat seul doit susciter un engagement.2. Les droits de lhomme et létat de la planète. Jaieu la chance après la Libération dêtre associé à larédaction de la Déclaration universelle des droitsde lhomme adoptée par lOrganisation des Nationsunies, le 10 décembre 1948, à Paris, au palais deChaillot. Cest au titre de chef de cabinet de HenriLaugier, secrétaire général adjoint de lONU, etsecrétaire de la Commission des Droits delhomme que jai, avec dautres, été amené àparticiper à la rédaction de cette déclaration. Je nesaurais oublier, dans son élaboration, le rôle deRené Cassin, commissaire national à la Justice età lÉducation du gouvernement de la France libre,à Londres, en 1941, qui fut prix Nobel de la paix en1968, ni celui de Pierre Mendès France au sein duConseil économique et social à qui les textes quenous élaborions étaient soumis, avant dêtreexaminés par la Troisième commission delassemblée générale, en charge des questionssociales, humanitaires et culturelles. Elle comptaitles cinquante-quatre États membres, à lépoque,des Nations unies, et jen assurais le secrétariat.Cest à René Cassin que nous devons le terme dedroits «universels» et non «internationaux» commele proposaient nos amis anglo-saxons. Car là estbien lenjeu au sortir de la seconde guerremondiale: sémanciper des menaces que letotalitarisme a fait peser sur lhumanité. Pour senémanciper, il faut obtenir que les États membres
  • 8. de lONU sengagent à respecter ces droitsuniversels. Cest une manière de déjouerlargument de pleine souveraineté quun État peutfaire valoir alors quil se livre à des crimes contrelhumanité sur son sol. Ce fut le cas dHitler quisestimait maître chez lui et autorisé à provoquerun génocide. Cette déclaration universelle doitbeaucoup à la révulsion universelle envers lenazisme, le fascisme, le totalitarisme, et même, parnotre présence, à lesprit de la Résistance. Jesentais quil fallait faire vite, ne pas être dupe delhypocrisie quil y avait dans ladhésion proclaméepar les vainqueurs à ces valeurs que tous navaientpas lintention de promouvoir loyalement, mais quenous tentions de leur imposer(3).Je ne résiste pas à lenvie de citer larticle 15 de laDéclaration universelle des Droits de lhomme:«Tout individu a droit à une nationalité» ; larticle22: «Toute personne, en tant que membre de lasociété, a droit à la Sécurité sociale ; elle estfondée à obtenir la satisfaction des droitséconomiques, sociaux et culturels indispensables àsa dignité et au libre développement de sapersonnalité, grâce à leffort national et à lacoopération internationale, compte tenu delorganisation et des ressources de chaque pays».Et si cette déclaration a une portée déclarative, etnon pas juridique, elle nen a pas moins joué unrôle puissant depuis 1948 ; on a vu des peuplescolonisés sen saisir dans leur luttedindépendance ; elle a ensemencé les espritsdans leur combat pour la liberté.Je constate avec plaisir quau cours des dernièresdécennies se sont multipliés les organisations nongouvernementales, les mouvements sociauxcomme Attac (Association pour la taxation destransactions financières), la FIDH (Fédérationinternationale des Droits de lhomme), Amnesty...
  • 9. qui sont agissants et performants. Il est évidentque pour être efficace aujourdhui, il faut agir enréseau, profiter de tous les moyens modernes decommunication.Aux jeunes, je dis: regardez autour de vous, vous ytrouverez les thèmes qui justif ient votre indignation— le traitement faits aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms. Vous trouverez des situationsconcrètes qui vous amènent à donner cours à uneaction citoyenne forte. Cherchez et voustrouverez !Mon indignation à propos de la Palestine.Aujourdhui, ma principale indignation concerne laPalestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie. Ceconflit est la source même dune indignation. Il fautabsolument lire le rapport Richard Goldstone deseptembre 2009 sur Gaza, dans lequel ce jugesud-africain, juif, qui se dit même sioniste, accuselarmée israélienne davoir commis des «actesassimilables à des crimes de guerre et peut-être,dans certaines circonstances, à des crimes contrelhumanité» pendant son opération "Plomb durci"qui a duré trois semaines. Je suis moi-mêmeretourné à Gaza, en 2009, où jai pu entrer avecma femme grâce à nos passeports diplomatiquesafin détudier de visu ce que ce rapport disait. Lesgens qui nous accompagnaient nont pas étéautorisés à pénétrer dans la bande de Gaza. Là eten Cisjordanie. Nous avons aussi visité les campsde réfugiés palestiniens mis en place dès 1948 parlagence des Nations unies, lUNRWA, où plus detrois millions de Palestiniens chassés de leursterres par Israël attendent un retour de plus en plusproblématique. Quant à Gaza, cest une prison àciel ouvert pour un million et demi de Palestiniens.Une prison où ils sorganisent pour survivre. Plusencore que les destructions matérielles comme
  • 10. celle de lhôpital du Croissant rouge par "Plombdurci", cest le comportement des Gazaouis, leurpatriotisme, leur amour de la mer et des plages,leur constante préoccupation du bien-être de leursenfants, innombrables et rieurs, qui hantent notremémoire. Nous avons été impressionnés par leuringénieuse manière de faire face à toutes lespénuries qui leur sont imposées. Nous les avonsvu confectionner des briques faute de ciment pourreconstruire les milliers de maisons détruites parles chars. On nous a confirmé quil y avait eu millequatre cents morts — femmes, enfants, vieillardsinclus dans le camp palestinien — au cours decette opération "Plomb durci" menée par larméeisraélienne, contre seulement cinquante blesséscôté israélien. Je partage les conclusions du jugesud-africain. Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, cest insupportable.Hélas, lhistoire donne peu dexemples de peuplesqui tirent les leçons de leur propre histoire.Je sais, le Hamas qui avait gagné les dernièresélections législatives na pas pu éviter que desrockets soient envoyées sur les villes israéliennesen réponse à la situation disolement et de blocusdans laquelle se trouvent les Gazaouis. Je pensebien évidemment que le terrorisme estinacceptable, mais il faut reconnaître que lorsquelon est occupé avec des moyens militairesinfiniment supérieurs aux vôtres, la réactionpopulaire ne peut pas être que non-violente.Est-ce que ça sert le Hamas denvoyer des rocketssur la ville de Sdérot? La réponse est non. Ça nesert pas sa cause, mais on peut expliquer ce gestepar lexaspération des Gazaouis. Dans la notiondexaspération, il faut comprendre la violencecomme une regrettable conclusion de situationsinacceptables pour ceux qui les subissent. Alors,on peut se dire que le terrorisme est une forme
  • 11. dexaspération. Et que cette exaspération est unterme négatif. Il ne faudrait pas ex-aspérer, ilfaudrait es-pérer. Lexaspération est un déni delespoir. Elle est compréhensible, je dirais presquequelle est naturelle, mais pour autant elle nest pasacceptable. Parce quelle ne permet pas dobtenirles résultats que peut éventuellement produirelespérance.La non-violence, le chemin que nous devonsapprendre à suivre.Je suis convaincu que lavenir appartient à la non-violence, à la conciliation des cultures différentes.Cest par cette voie que lhumanité devra franchirsa prochaine étape. Et là, je rejoins Sartre, on nepeut pas excuser les terroristes qui jettent desbombes, on peut les comprendre. Sartre écrit en1947: «Je reconnais que la violence sous quelqueforme quelle se manifeste est un échec. Mais cestun échec inévitable parce que nous sommes dansun univers de violence. Et sil est vrai que lerecours à la violence reste la violence qui risque dela perpétuer, il est vrai aussi cest lunique moyende la faire cesser»(4). À quoi jajouterais que lanon-violence est un moyen plus sûr de la fairecesser. On ne peut pas soutenir les terroristescomme Sartre la fait au nom de ce principependant la guerre dAlgérie, ou lors de lattentatdes jeux de Munich, en 1972, commis contre desathlètes israéliens. Ce nest pas efficace et Sartrelui-même finira par sinterroger à la fin de sa vie surle sens du terrorisme et à douter de sa raisondêtre. Se dire «la violence nest pas efficace»,cest bien plus important que de savoir si on doitcondamner ou pas ceux qui sy livrent. Leterrorisme nest pas efficace. Dans la notiondefficacité, il faut une espérance non-violente. Silexiste une espérance violente, cest dans la poésiede Guillaume Apollinaire: «Que lespérance est
  • 12. violente» ; pas en politique. Sartre, en mars 1980,à trois semaines de sa mort, déclarait: «Il fautessayer dexpliquer pourquoi le monde demaintenant, qui est horrible, nest quun momentdans le long développement historique, que lespoira toujours été une des forces dominantes desrévolutions et des insurrections, et comment jeressens encore lespoir comme ma conception delavenir(5).Il faut comprendre que la violence tourne le dos àlespoir. Il faut lui préférer lespérance, lespérancede la non-violence. Cest le chemin que nousdevons apprendre à suivre. Aussi bien du côté desoppresseurs que des opprimés, il faut arriver à unenégociation pour faire disparaître loppression ;cest ce qui permettra de ne plus avoir de violenceterroriste. Cest pourquoi il ne faut pas laissersaccumuler trop de haine.Le message dun Mandela, dun Martin Luther Kingtrouve toute sa pertinence dans un monde qui adépassé la confrontation des idéologies et letotalitarisme conquérant. Cest un messagedespoir dans la capacité des sociétés modernes àdépasser les conflits par une compréhensionmutuelle et une patience vigilante. Pour y parvenir,il faut se fonder sur les droits, dont la violation, quelquen soit lauteur, doit provoquer notre indignation.Il ny a pas à transiger sur ces droits.Pour une insurrection pacif iqueJai noté — et je ne suis pas le seul — la réactiondu gouvernement israélien confronté au fait quechaque vendredi les citoyens de Bilid vont, sansjeter de pierres, sans utiliser la force, jusquau murcontre lequel ils protestent. Les autoritésisraéliennes ont qualif ié cette marche de«terrorisme non-violent». Pas mal... Il faut être
  • 13. israélien pour qualif ier de terroriste la non-violence.Il faut surtout être embarrassé par lefficacité de lanon-violence qui tient à ce quelle suscite lappui, lacompréhension, le soutien de tous ceux qui dans lemonde sont les adversaires de loppression.La pensée productiviste, portée par lOccident, aentraîné le monde dans une crise dont il faut sortirpar une rupture radicale avec la fuite en avant du"toujours plus", dans le domaine financier maisaussi dans le domaine des sciences et destechniques. Il est grand temps que le soucidéthique, de justice, déquilibre durable devienneprévalent. Car les risques les plus graves nousmenacent. Ils peuvent mettre un terme à laventurehumaine sur une planète quelle peut rendreinhabitable pour lhomme.Mais il reste vrai que dimportants progrès ont étéfaits depuis 1948: la décolonisation, la fin delapartheid, la destruction de lempire soviétique, lachute du Mur de Berlin. Par contre, les dixpremières années du XXIe siècle ont été unepériode de recul. Ce recul, je lexplique en partiepar la présidence américaine de George Bush, le11 septembre, et les conséquences désastreusesquen ont tirées les Etats-Unis, comme cetteintervention militaire en Irak. Nous avons eu cettecrise économique, mais nous nen avons pasdavantage initié une nouvelle politique dedéveloppement. De même, le sommet deCopenhague contre le réchauffement climatiquena pas permis dengager une véritable politiquepour la préservation de la planète. Nous sommes àun seuil, entre les horreurs de la premièredécennie et les possibilités des décenniessuivantes. Mais il faut espérer, il faut toujoursespérer. La décennie précédente, celle des années
  • 14. 1990, avait été source de grands progrès. LesNations unies ont su convoquer des conférencescomme celles de Rio sur lenvironnement, en1992 ; celle de Pékin sur les femmes, en 1995 ; enseptembre 2000, à linitiative du secrétaire généraldes Nations unies, Kofi Annan, les 191 paysmembres ont adopté la déclaration sur les «Huitobjectifs du millénaire pour le développement», parlaquelle ils sengagent notamment à réduire demoitié la pauvreté dans le monde dici 2015. Mongrand regret, cest que ni Obama ni lUnioneuropéenne ne se soient encore manifestés avecce qui devrait être leur apport pour une phaseconstructive, sappuyant sur les valeursfondamentales.Comment conclure cet appel à sindigner ? Enrappelant encore que, à loccasion du soixantièmeanniversaire du Programme du Conseil national dela Résistance, nous disions le 8 mars 2004, nousvétérans des mouvements de Résistance et desforces combattantes de la France libre (1940-1945), que certes «le nazisme est vaincu, grâce ausacrif ice de nos frères et soeurs de la Résistanceet des Nations unies contre la barbarie fasciste.Mais cette menace na pas totalement disparu etnotre colère contre linjustice est toujoursintacte»(6).Non, cette menace na pas totalement disparu.Aussi, appelons-nous toujours à «une véritableinsurrection pacif ique contre les moyens decommunication de masse qui ne proposent commehorizon pour notre jeunesse que la consommationde masse, le mépris des plus faibles et de laculture, lamnésie généralisée et la compétition àoutrance de tous contre tous».À ceux et celles qui feront le XXI siècle, nousdisons avec notre affection:
  • 15. «CRÉER, CEST RÉSISTER. RÉSISTER, CESTCRÉER».NOTES(1) Créé clandestinement le 27 mai 1943, à Paris,par les représentants des huit grands mouvementsde Résistance ; des deux grands syndicatsdavant-guerre: la CGT, la CFTC (confédérationfrançaise des travailleurs chrétiens) ; et des sixprincipaux partis politiques de la TroisièmeRépublique dont le PC et la SFIO (les socialistes),le Conseil national de la Résistance (CNR) tint sapremière réunion ce 27 mai, sous la présidence deJean Moulin, délégué du général de Gaulle lequelvoulait instaurer ce Conseil pour rendre plusefficace la lutte contre les nazis, renforcer sapropre légitimité face aux alliés. De Gaullechargeait ce conseil délaborer un programme degouvernement en prévision de la libération de laFrance. Ce programme fit lobjet de plusieurs va etvient entre le CNR et le gouvernement de laFrance libre, à la fois à Londres et à Alger, avantdêtre adopté le 15 mars 1944, en assembléeplénière par le CNR. Ce programme est remissolennellement au Général de Gaulle par le CNRle 25 août 1944, à lhôtel de Ville de Paris. Notonsque lordonnance sur la presse est promulguée dèsle 26 août. Et quun des principaux rédacteurs duprogramme fut Roger Ginsburger, fils dun rabbinalsacien; alors, sous le pseudonyme de PierreVillon, il est secrétaire général du Front national delindépendance de la France, mouvement derésistance créé par le Parti communiste français,en 1941, et représente ce mouvement au sein duCNR et de son bureau permanent.
  • 16. (2) Daprès une estimation syndicaliste, on estpassé de 75 à 80% du revenu comme montant desretraites à environ 50%, ceci étant un ordre degrandeur. Jean-Paul Domin, maître de conférenceen Économie à lUniversité de Reims Champagne-Ardennes, en 2010, rédige pour lInstitut Européendu Salariat une note sur «Lassurance maladiecomplémentaire». Il y révèle combien laccès à unecomplémentaire de qualité est désormais unprivilège dû à la position dans lemploi, que les plusfragiles renoncent à des soins faute dassurancescomplémentaires et de limportance du reste àpayer ; que la source du problème est de navoirplus fait du salaire le support des droits sociaux —point central des ordonnances des 4 et 15 octobre1945. Celles-ci promulguaient la Sécurité sociale etplaçaient sa gestion, sous la double autorité desreprésentants des travailleurs et de lÉtat. Depuisles réformes Juppé de 1995 prononcées parordonnances, puis la loi Douste Blazy (docteur deformation), de 2004, cest lÉtat seul qui gère laSécurité sociale. Cest par exemple le chef de lÉtatqui nomme par décret le directeur général de laCaisse nationale dassurance maladie (CNAM). Cene sont plus comme aux lendemains de laLibération, des syndicalistes qui en sont à la têtedes caisses primaires départementales mais lÉtat,via les préfets. Les représentants des travailleursny tiennent plus quun rôle de conseiller.(3) La Déclaration universelle des droits delhomme fut adoptée le 10 décembre 1948, à Paris,par lAssemblée générale des Nations unies par 48États sur les 58 membres. Huit sabstinrent:lAfrique du Sud, à cause de lapartheid que ladéclaration condamnait de fait ; lArabie saoudite,du même, à cause de légalité hommes femmes ;lUnion soviétique (la Russie, lUkraine, leBiélorussie), la Pologne, la Tchécoslovaquie, laYougoslavie, estimant quant à eux que la
  • 17. Déclaration nallait pas assez loin dans la prise encompte des droits économiques et sociaux et sur laquestion des droits des minorités ; on notecependant que la Russie en particulier sopposa àla proposition australienne de créer une Courinternationale des Droits de lhomme chargéedexaminer les pétitions adressées aux Nationsunies ; il faut ici rappeler que larticle 8 de laDéclaration introduit le principe du recoursindividuel contre un État en cas de violation desdroits fondamentaux ; ce principe allait trouver enEurope son application en 1998, avec la créationdune Cour européenne des droits de lhommepermanente qui garantit ce droit de recours à plusde 800 millions dEuropéens.(4) Sartre, J.-P., «Situation de lécrivain en 1947 o,in Situations II, Paris, Gallimard, 1948.(5) Sartre, J.-P., «Maintenant lespoir... (III)» in LeNouvel Observateur, 24mars 1980.(6) Les signataires de lAppel du 8 mars 2004 sont:Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli,Daniel Cordier, Philippe Dechartre, GeorgesGuingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, GermaineTillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey.POSTFACEStéphane Hessel est né à Berlin, en 1917, dunpère juif écrivain, traducteur, Franz Hessel, etdune mère peintre, mélomane, Helen Grund,écrivaine elle-même. Ses parents sétablissent àParis en 1924, avec leurs deux enfants, Ulrich,
  • 18. laîné, et Stéphane. Grâce au milieu familial, tousdeux fréquentent lavant-garde parisienne, dont ledadaïste Marcel Duchamp et le sculpteuraméricain Alexandre Calder. Stéphane entre àlÉcole normale supérieure de la rue dUlm en1939, mais la guerre interrompt ses études.Naturalisé français depuis 1937, il est mobilisé etconnaît la drôle de guerre, voit le maréchal Pétainbrader la souveraineté française. En mai 1941, ilrejoint la France libre du général de Gaulle, àLondres. Il travaille au Bureau de contre-espionnage, de renseignement et daction (BCRA).Par une nuit de fin mars 1944, il est débarquéclandestinement en France sous le nom de code«Greco» avec pour mission dentrer en contactavec les différents réseaux parisiens, de trouver denouveaux lieux démission radio pour faire passer àLondres les renseignements recueillis, en vue dudébarquement allié. Le 10 juillet 1944, il est arrêtéà Paris par la Gestapo sur dénonciation: «On nepoursuit pas quelquun qui a parlé sous la torture»,écrira-t-il dans un livre de mémoires, Danse avecle siècle, en 1997. Après des interrogatoires sousla torture — lépreuve de la baignoire notamment,mais il déstabilise ses tortionnaires en leur parlantallemand, sa langue natale — il est envoyé aucamp de Buchenwald, en Allemagne, le 8 août1944, donc à quelques jours de la libération deParis. A la veille dêtre pendu, il parvient in extremisà échanger son identité contre celle dun françaisdécédé du typhus dans le camp. Sous sonnouveau nom, Michel Boitel, fraiseur de métier, ilest transféré au camp de Rottleberode à proximitéde lusine de train datterrissage des bombardiersallemands, les Junker 52, mais heureusement —sa chance éternelle —, il est versé au servicecomptabilité. Il sévade. Repris, il est déplacé aucamp de Dora où sont fabriquées les V-1 et V-2,ces fusées avec lesquelles les nazis espèrentencore gagner la guerre. Affecté à la compagnie
  • 19. disciplinaire, il sévade à nouveau et cette fois pourde bon ; les troupes alliées se rapprochent deDora. Enfin, il retrouve Paris, sa femme Vitia— lamère de ses trois enfants, deux garçons et unefille.Cette vie restituée, il fallait lengager», écrit lanciende la France libre, dans ses mémoires. En 1946,après avoir réussi le concours dentrée auministère des Affaires étrangères, StéphaneHessel devient diplomate. Son premier poste estaux Nations unies où, cette année-là, HenriLaugier, secrétaire général adjoint des Nationsunies et secrétaire de la Commission des droits delhomme, lui propose dêtre son secrétaire decabinet. Cest à ce titre que Stéphane Hesselrejoint la commission chargée délaborer ce quisera la Déclaration universelle des Droits delhomme. On considère que sur ses douzemembres, six ont joué un rôle plus essentiel:Eleanor Roosevelt, la veuve du PrésidentRoosevelt décédé en 1945, féministe engagée, ellepréside la commission; le docteur Chang (Chine deTchang Kaïchek et non de Mao): viceprésident dela commission, il affirma que la Déclaration nedevait pas être le reflet des seules idéesoccidentales ; Charles Habib Malik (Liban),rapporteur de la commission, souvent présentécomme la force motrice», avec Eleanor Roosevelt ;René Cassin (France), juriste et diplomate,président de la commission consultative des Droitsde lhomme auprès du Quai dOrsay ; on lui doit larédaction de plusieurs articles et davoir sucomposer avec les craintes de certains États, ycompris la France, de voir leur souverainetécoloniale menacée par cette déclaration — il avaitune conception exigeante et interventionniste desDroits de lhomme ; John Peters Humphrey(Canada), avocat et diplomate, prochecollaborateur de Laugier, il écrivit la première
  • 20. ébauche, un document de 400 pages ; enfinStéphane Hessel (France), diplomate, chef decabinet du même Laugier, le plus jeune. On voitcombien lesprit de la France libre souffla sur cettecommission. La Déclaration est adoptée le 10décembre 1948 par les Nations unies au palais deChaillot, à Paris. Avec lafflux de nouveauxfonctionnaires, dont beaucoup convoitent un postebien rémunéré, «isolant les marginaux en quêtedidéal» selon le propre commentaire dHesseldans ses mémoires, il quitte les Nations unies. Ilest affecté par le ministère des Affaires Étrangèresà la représentation de la France au seindinstitutions internationales, loccasion deretrouver temporairement, à ce titre, New York etles Nations unies. Pendant la guerre dAlgérie, ilmilite en faveur de lindépendance algérienne. En1977, avec la complicité du secrétaire général delÉlysée, Claude Brossolette, le fils de Pierre, chefautrefois du BCRA, il se voit proposer par leprésident Valéry Giscard dEstaing le postedambassadeur auprès des Nations unies, àGenève. Il ne cache pas que, de tous les hommesdÉtat français, celui dont il sest senti le plusproche est Pierre Mendès France, connu àLondres à lépoque de la France libre et retrouvéaux Nations unies en 1946 à New York, où cedernier représente la France au sein du Conseiléconomique et social. Il va devoir sa consécrationcomme diplomate à «cette modif ication dans legouvernement de la France, écrit-il encore, queconstitue larrivée de François Mitterrand àlÉlysée», en 1981. «Elle a fait dun diplomateassez étroitement spécialisé dans la coopérationmultilatérale, arrivé à deux ans de sa retraite, unambassadeur de France». Il adhère au partisocialiste. «Je me demande pourquoi ? Premièreréponse: le choc de lannée 1995. Je nimaginaispas les Français assez imprudents pour porterJacques Chirac à la présidence». Disposant
  • 21. désormais dun passeport diplomatique, il se rendavec sa nouvelle femme en 2008 et 2009 dans labande de Gaza et à son retour témoigne sur ladouloureuse existence des Gazaouis. «Je me suistoujours situé du côté des dissidents, déclare-t-il àla même époque».Cest bien celui-là qui parle ici, à 93 ans.S. C.