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Interculturel en gestion : du caractère à l'invention
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Interculturel en gestion : du caractère à l'invention

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Communication au colloque Interculturel et management Paris Ouest février 2012 …

Communication au colloque Interculturel et management Paris Ouest février 2012
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  • 1. Linterculturel en gestion : du caractère à linvention Christophe Benavent Economie, gestion, mathématiques, informatique Université de Paris Ouest Nanterre La Défense christophe.benavent@u-paris10.frRésumé :Le management interculturel est fortement orienté par des conceptions à la Hofstede quicaractérisent les cultures par un petit nombre de variables clés. Les différences interculturellessorganisent en terme de distance et la résolution des problèmes ou conflits qui peuvent en résulterdépend de lintelligence culturelle. Un modèle alternatif est ici suggéré, qui considère le fait culturelcomme le produit dune relation prenant quatre formes caractéristiques : confrontation, créolisation,identification et hybridation. On conclut en suggérant quelques conséquences en matière demanagement des relations interculturelles, qui incitent à donner plus dimportance à la capacitédaccompagner la création (inter)culturelle quà lexercice dune traduction ou dun passage.26/07/12 1
  • 2. Linterculturel en gestion : du caractère à linventionLidée quil faille gérer les relations entre ceux qui viennent dici et dailleurs suscite un intérêtremarquable et donne le sentiment du bien. Quel bonheur d’œuvrer à unir les différents, et deréaliser dans les écarts du monde ce qui le réunit en un.Ils sont nombreux nos étudiants et nos cadres qui, confrontés à lexpérience de lailleurs, sepassionnent pour un projet qui leur semble bien humain, celui dorganiser la rencontre et de rendremoins obscur cet autre qui nous intrigue. Linterculturel dans son projet est séduisant. Et si sagestion nest pas forcément une priorité en Sciences de Gestion, un certain nombre de revues se sontfait lécho de ces problématiques, et une littérature substantielle peut être identifiée 1. Une grandepartie dentre elle est marquée par des approches à la Hofstede2.Sinscrivant dans une approche comparative, elles posent la question des rapports entre cultures enterme de distance culturelle. Lhypothèse implicite est que plus grande est cette différence plusélevée est lintensité du conflit, plus faibles sont les possibilités dajustement et plus nécessaire estlappel à des spécialistes pour lever les ambiguïtés, effacer les malentendus, réduire les tensions àleur vertu fonctionnelle, passer outre les stéréotypes, et maintenir léquilibre fragile qui prévaut dansles constructions sociales artificielles de la globalisation.Ce point de vue présente des limites évidentes liées à une conception essentialiste des cultures, dontles traits fondamentaux seraient les causes dune réponse différenciée à certaines variables. Le degrédindividualisme, la demande dautorité, le degré de masculinité, la tolérance à lincertitudedeviennent ainsi les paramètres clés de linterculturalité, qui se raisonne en différences et lesconsidère comme dautant plus profondes quelles sassocient à une faible interaction des cultures.Cest pour dépasser ce point de vue essentialiste que nous introduirons dans une seconde section uneperspective plus dynamique de la culture en lattachant plus étroitement à la question des identités etde leur construction. Notre point de vue est que les cultures nont pas forcément des traits essentielsmais que leurs éléments, pour autant quil soient reconnus comme marqueurs de lidentité socialepar ceux qui les portent, ou par les autres qui y sont confrontés, deviennent culturels quand ils sontlenjeu dune identité différenciée.Dans une telle conception, cest lidée de la relation qui prédomine. Par quelles modalités lescultures envisagent leur relation ? Comme sinfluencent-elle mutuellement ? Comment lautre faitnotre culture ? Un tel point de vue change la perspective.La distance et la différence, sources de conflit ou au moins dincompréhension, deviennent le cadrepositif dans lequel des valeurs grandissent, un langage se forge, des rapports sociaux sorganisent.La différence nest plus une cause du conflit mais son produit, et la proximité culturelle devient lasource principale des tensions et de la production de la culture. Ce qui nous amènera à conclure, àpropos des métiers de la gestion des relations interculturelles, quils doivent donner plusdimportance à la capacité daccompagner la création (inter)culturelle quà lexercice dunetraduction ou à lart et la technique des passeurs.1 Quelques revues spécialisées dans le champs des Sciences de Gestion sont entre autres: Business communication Quarterly, Journal of Comparative international Management, Journal of International Business Studies. En France, le champ est actif et structuré assez récemment avec la constitution de Atlas/AFMI en 2010. LAIB peut être considéré comme lassociation académique phare depuis 1959. On soulignera que si le champ de linterculturel est en principe inclus dans celui du management international, il le déborde cependant largement.2 Hoppe, M. H. (2004). An interview with Geert Hofstede. Academy Of Management Executive, 18(1), 75-79. 2
  • 3. Un point de vue essentialisteLe point de vue dominant dans la littérature de gestion sappuie sur les travaux de Hofstede, quiconsistent à décrire les cultures nationales en terme de traits fondamentaux. Ceux-ci se définissentselon quatre critères principaux : le degré dindividualisme, la demande dautorité, le degré demasculinité, la tolérance à lincertitude deviennent ainsi les paramètres clés de linterculturalité, quise raisonne en différences. Dautres approches sont de même nature et ne diffèrent que par le choixdes critères : pour Hall3 cest limportance du contexte dans la communication, pour Trompenaars 4sajoutent laffectivité, lengagement et quelques autres traits.Pour dIribarne cest le système de valeurs et de représentation interne à une culture qui prédomine.La logique de lhonneur5, mais accordons-lui de présenter un point de vue plus constructiviste que leprécédent : chaque nation, chaque société, dans une histoire propre, développerait un système devaleurs stable. On notera que, sil séloigne dun essentialisme caricatural, demeure cette idée dunpropre culturel qui se développe dans lisolement des autres cultures : lorsquelles se rencontrent, cesspécificités deviennent sources de malentendus.Dans ces différentes approches, et à des degrés divers, il y a cette idée dune culture nationale quiprédomine sur les actions individuelles. 6 Un habitus que lon pourrait saisir en quelques traitsdiscriminants. Mais le national nest pas forcément une catégorie juste, sauf à accepter que la nationse donne les moyens de sisoler des autres, suffisamment pour développer des traits particuliers plusque dautres niveaux danalyse : cultures régionales, ethniques, religieuses, de classes.Il était assez naturel sur la base de cette conception dintroduire une notion de « distanceculturelle », pour prendre en compte les phénomènes interculturels 7. Dans un cadre où les culturesse définissent par un degré sur des échelles intangibles, linterculturel est finalement un problème dedistance à réduire dans lespace des organisations, qui va au-delà des frontières nationales. Il étaitlogique que la capacité à réduire, ou passer outre, cette distance, soit prise en compte.Cest ainsi que la notion d « intelligence culturelle » est apparue. Proposée par Earley et Ang 8, ellesest très largement diffusée dans la littérature du management international. Elle est ce qui permetde réduire la distance.Cette perspective est cependant largement critiquable. Le premier élément de critique concerne3 E.T. Hall (1976) Beyond culture, New York, Anchors Books.4 Trompenaars Fons ; Hampden Turner Charles(1997), Riding the waves of culture, London, Mc Graw-Hill.5 Philippe dIribarne (1989) Logique de lhonneur, Paris, Seuil.6 La critique habituelle de Hofstede sarticule sur largument de la pertinence du national et celui de lexcessivité de la place accordée à la détermination culturelle des comportements. Pour un point de vue synthétique, voir Livian (2011) « Pour en finir avec Hofstede », Communication à la première conférence ATLAS/AFMI. http://hal.inria.fr/docs/00/64/35/93/PDF/Pour_en_finir_avec_Hofstede.pdf7 Larticle clé est sans doute : Agarwal, S., 1994. Socio-cultural distance and the choice of joint ventures : A contingency perspective. Journal of International Marketing 2 (2), 63–80. ainsi que Kogut, B. et H. Singh (1988), The Effect of National Culture on the Choice of Entry Mode, Journal of International Business Studies, Vol. 19, n° 3, pp. 411-432. Pour un point de vue plus synthétique:Shenkar, O. (2001). « Cultural distance revisited: Towards a more rigorous conceptualization and measurement of cultural differences », Journal of International Business Studies, Vol. 32, n° 3, p. 519-535.8 Earley, P. Christopher (2002), “Redefining Interactions Across Cultures and Organizations: Moving Forward with Cultural Intelligence,” in Research in Organizational Behavior, vol. 24, Barry M. Staw and Roderick M. Kramer, eds., San Francisco: JAI Press, 271–299. 3
  • 4. l’existence de propriétés qui seraient propres à un univers culturel donné. Sont-elles une cause descomportements ou leur effet ? Constater des différences nest pas suffisant pour établir une cause.Lintelligence peut être une rationalisation a posteriori.Le second point de critique porte sur l’étendue de cette propriété. Lidée de culture nationale estfaible si lon considère que, au sein dune même nation, il y a aussi des différences sociales, descontre-cultures, des cultures organisationnelles, régionales, une infinité de variations. Comment lespropriétés sappliquent-elles à chacune de ces manifestations ? Au-delà, il y a cette question que sila culture nationale détermine nos pratiques, il faudrait alors reconnaître que ses propriétés sont enfait des normes sociales ‒ et alors inutile de parler de culture !La typologie de Hofstede a simplement l’intérêt de comparer le degré dacceptation de certainesnormes sans rien dire des raisons de leur développement. Elle considère comme cause ladhésion àces valeurs, sans expliquer par quel miracle ces valeurs auraient le même sens à travers la planète,et seraient des grandeurs communes. Sans rien dire de la manière dont elles se distribuent dans lanation.Lidée de distance culturelle ne présenterait alors aucun autre intérêt que celui dindiquer unedifférence ne disant rien du degré de compréhension ou daccord qui se réalise entre les membres decultures distinctes. Lhypothèse dune corrélation entre la distance culturelle et le degré de conflit,par exemple, reste spéculative. Elle sappuie seulement sur lidée que des valeurs différentesproduisent une incompatibilité, et se réduit à une hypothèse de similarité, oubliant celle de lacomplémentarité. Des cultures différentes peuvent saccorder, au moins à certains moments de leurvie.Quant à largument de lintelligence, il semble largement ad hoc, forgé pour résoudre lesinconséquences, une sorte de baguette magique qui réduirait les incompatibilités, et permettrait àdes acteurs englués dans un système de valeurs de passer outre le problème de léquivalence à celuide lautre. Doù viendrait cette intelligence de ce qui ne connaît pas. Une sérendipité ?On imagine que la tolérance, lempathie, en sont les vertus principales, mais on nentrevoit guère lasource de cette intelligence, sauf celle dune distance du sujet à ses propres valeurs, bref une « a-culturalité ». La faiblesse de lédifice réside dans une absence de théorie de la production culturelle.Les distances sont victimes de ce que les points de calculs appartiennent à des référentiels sansrelation. Des choses éloignées peuvent se complémenter, des choses ressemblantes peuvent serepousser. La distance reste le calcul dune illusion.Le processus culturel et les identitésUne autre manière de considérer les cultures est possible. Elle sappuie sur une hypothèseparadoxale : les cultures sont la production de linteraction entre des groupes humains qui seconsidèrent comme étrangers. La culture naît dans le visage de son voisin.Ce point de vue privilégie une perspective identitaire des cultures et met laccent sur les valeurs quelon sapproprie plus que sur des valeurs essentielles qui nous déterminent. Cette perspective, àl’extrême, suppose que le fait culturel ne se produit que dans le rapport à un autre, le plus souventtrès proche : les sociétés sans rapport aux autres seraient simplement a-culturelles, elles peuventdévelopper des normes, des habitudes, des valeurs, des institutions, mais qui ne se qualifient pascomme trait culturel, au sens de ce en quoi on se reconnaît pour se distinguer.Lhypothèse centrale est que le processus culturel se révèle et se densifie au contact de lautre 9. Cette9 Il est curieux dobserver que les sociétés dont la production culturelle est la plus intense semblent celles justement qui se caractérisent par la présence de populations multiples. Le cas du Brésil ou des Antilles est à cet égard remarquable. Lobservation devrait conduire à distinguer des cultures dynamiques de cultures plus statiques, 4
  • 5. présence de lautrui marque différences et ressemblances, elle aiguise les sentiments didentité etdaltérité, questionne les symboliques, les significations. Dans ce frottement 10 naissent desattractions, des dégoûts, des séductions, des incompréhensions, des questions, des répulsions, desintérêts. La présence dautrui exacerbe ainsi la conscience de soi et amène à changer ou renforcercertains traits de sa propre culture. Le rapport à lautrui génère un certain degré de réflexivité.Ces mouvements peuvent être conduits par une organisation plus générale qui résulte dune doubledisposition. La première, celui dun rapport de domination plus ou moins asymétrique, le rapportcolonial en est un extrême, lautre étant celui qui sinstaure entre des ensembles civilisationnelségaux. La seconde disposition est celle qui se prête à léchange et à la transformation. Encombinant les deux dispositions, les rapports interculturels 11 peuvent prendre au moins quatreformes principales: créolisation, confrontation, hybridation et identification..Engagement Faible Fort Balance équilibré Confrontation Créolisation déséquilibré Hybridation IdentificationTable 1: typologie des interactions culturelles • La première est celle de la confrontation. Lautre apparaît comme menace ou un miroir, et un régime dopposition se déploie. Par exemple, quand, dans un certain monde musulman, et post-colonial, le voile devient une manifestation identitaire, ailleurs chez loccidental il devient un symbole d’aliénation. Le voile est donc chargé de significations qui prennent des valences opposées. Il en reste un élément commun : la question du statut de la femme. Elle peut prendre la forme tragique de la mimésis. Cest la conception unique retenue par Huntington12. • La seconde est celle de la créolisation, largement celle quun Edouard Glissant 13. Les cultures sont des inventions : les Antilles, le Brésil, en fournissent des cas par dizaines. Lindien, le catholique, lafricain, recomposent leurs croyances et leurs signes inventant lUbanda où les orixas cotoient des spirites. Ces cultures métisses donnent à luniversel lhypothèse à vérifier serait que les premières contiennent une diversité humaine (par les cultures, les religions, les provenances) plus élevée que les secondes.10 Shenkar, O., Luo, Y., Yeheskel, O., 2008. From “distance” to “friction”: Substituting metaphors and redirecting intercultural research. Academy of Management Review 33, 905–923.11 Le lecteur attentif peut voir ici un défaut de logique puisque nous posons le fait de culture en préalable à son rapport. Ce nest pas tout à fait le cas, dabord parce que, dans notre conception, il ny a pas de culture donnée mais simplement des états culturels transitoires et appelés à leur transformation; deuxièmement du fait que ce rapport interculturel se forge même sans culture préalable : il suffit que deux groupes humains se considèrent comme distincts même sils partagent la même langue, la même religion, la même organisation sociale, les mêmes clans. Il restera encore longtemps à méditer la question de la tragédie rwandaise et le processus de lethnisation.12 The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996), trad. Paris, Odile Jacob, 2007.13 Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, Paris, 1996. 5
  • 6. justement dêtre toujours singulières car recomposition déléments préexistants.. • Lhybridation, fonctionne par partie. Les cultures sont affectées dans un domaine restreint. Cest la thèse de Amselle 14. Elle peut jouer sur une langue, une pratique artistique, une technique. Dans la culture de consommation, ainsi sont les pâtes de lAsie à lItalie. Lhybridation suppose un travail profond dappropriation et de reformulation, se fasse-t-elle par la distance. • Lidentification suppose un abandon à la culture de lautre, jusquà effacer des pans entiers de la sienne. Elle est ce qui donne linvisibilité au migrant. Elle est le passage de lun à lautre et un roman, Middlesex, dEugénides, en constitue une belle illustration. A la fois dans lhistoire de son personnage central, Hermaphrodite, et celle des Grecs de Smyrne qui deviennent américains15. Dans des formes moins aiguës, cest une identification. Ainsi dans les banlieues, le rap des afro-américain est devenu un modèle dexpression, même sil offre une saveur plus locale. De même la pop japonaise est dans toute lAsie ce qui intéresse les filles.Cest dans des rapports de confrontation, de créolisation, dhybridation, ou didentification que laculture est produite. Plus intense est le rapport et plus riche sera la production culturelle, quellesincarne dans lart, la consommation, léducation, lorganisation. A lencontre de lhypothèse de ladistance, qui voit dans la différence le conflit et la difficulté, cette perspective relationnelle de laculture considère la proximité comme facteur de créativité. La culture est une invention.Les cultures se font donc dans linteraction plutôt que dans lisolement. Le fait culturel est le fruit dela rencontre. Cest quand deux populations, et plus, sont en présence quil émerge dans la rechercheidentitaire des ressemblances, des différences16. Limportant est donc de comprendre ces modalitésdinteraction et ses effets historiques. Si chaque culture se fait dans linteraction avec dautres, ondoit retrouver dans chacune delle des objets, des pratiques qui viennent dailleurs. Chaque cultureest le fruit dune sédimentation, celle de lhistoire de ses relations avec les autres.Culture en acteIl faut dabord penser cette fausse hiérarchie des ensembles civilisationnels, les solutions nationales,des particularismes locaux, linvention des cultures urbaines, cette obsession des culturesorganisationnelles. Il vaut mieux penser les cultures nouvelles : la culture cosmopolite, les culturesrégionales, les subcultures, les cultures de consommation, les cultures populaires. Lapprocherelationnelle se passe dune définition du niveau danalyse, elle considère au fond les actes, lapratique, et létendue de sa production.Que la sédimentation soit un aspect essentiel de lanalyse culturelle, cest assez peu discutable. Lesvieilles culture meurent rarement dun coup, elles laissent, même si lon ne comprend pas très bienpourquoi et comment, des traces profondes, qui organisent la pensée. En Europe, échappe-t-on au14 Jean-Loup AMSELLE, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures. Paris, Flammarion, 2001.15 Ce que le roman décrit relève aussi dun mythe que critique le courant de linvention de lethnicité (voir Conzen, Kathleen Neils, David A. G«rber, Ewa Morawaka, George E. Pazzetta, and Rudolph J. Vecoli (1992), The Invention of Ethnicity: A Perspective from the U.S.A," in Taking Sides : Clashing Views on Controversial Issues in Race and Ethnicity, Richard C. Monk, ed., Guilford, CT: Dushkin Publishing Group, 64-66.), ce qui nenlève rien à la forme décrite que lon doit comme les autres considérer comme un idéal-type.16 Ce qui constitue le programme de la cognition sociale notamment. Pour ne citer quune référence : Susan T. Fiske, Shelley E. Taylor, Cognition sociale. Des neurones à la culture, Wavre (Belgique), Mardaga, coll. « Psy », 2011. 6
  • 7. platonisme, pouvons-nous dégager dun coup daile de la tradition chrétienne ? Peut-on ignorer unversant musulman ?Sen tenir à cette analyse de cultures qui se déposent les unes sur les autres, comme les feuilles dansle sous-bois, est insuffisant : les couches peuvent être plus ou moins épaisses, elles peuvent aussi seconstituer dans le remuement du sol. Le travail réflexif de nos savants peut envoyer dans lescouches de lhistoire des remue-ménages considérables. Lorganisation des cultures est une questioncontemporaine, elle résulte de rapports de pouvoir et de séduction, qui donnent à quelques formes lapuissance dorganiser des ensembles parfois vastes.Un seul exemple permet den donner une pleine perspective. La musique noire, celle qui vient desesclaves, de leur mémoire, et de leur réinvention, sest taillé dans le monde un immense continent.Cest la soul, cest le funk, cest le blues, mais aussi la samba ou la cumbia. Il ne sagit pas que desédimentation, mais aussi de réinvention, de réappropriation. Celle des cuivres par les esclaves deLouisiane, celle du Dixie par les bordels, celle du jazz 17 par les musiciens du monde dans un vasterecyclage qui produit aussi bien lafro-beat que le neo-klezmer. Le champ musical est domaineprivilégié pour retracer ce mouvement dappropriation des productions culturelles qui se forment àla marge, sont élues par des élites comme signe de distinction et deviennent le courant principal,phénomène local devenant global. Les formes culturelles passent à travers les populations.La hiérarchie des cultures se fait dans un effort continu. Dans laigu des confrontations, dans lenjeude leurs économies. Le rock, ainsi expression subcuturelle, invente une économie et maintient avecles décennies une emprise forte sur la culture de consommation. Lordre géographique nest pas leseul maître : celui des grandes organisations sociales ne suffit pas à le contenir, les cultureséchappent à leurs maîtres (les états ou les religions), elles se fondent dans les conditions ordinairesde léchange et des choses auxquelles nous donnons une valeur autre que celle de leur fruit.La culture en acte est celle qui distribue dans lespace social la force de ses définitions, de sesdéterminations, de son style et de ses valeurs. Cela peut aboutir à des phénomènes surprenants. Lerock, qui fut lactivité et lesthétique dans lesquelles une génération sest précipitée, devient, par lejeu curieux des marchés, une clé qui échappe aux nations et même aux générations. Commeensemble moral, esthétique et pratique, il propose aux individus et aux organisation un espace et unlangage dans lequel une culture se forme bien au-delà des frontières et des filiations, une choseaussi forte de son rythme, ses harmonies, aussi faible que ce « cest-à-dire » qui conteste. Le rockpeut ainsi être aussi bien bengali que péruvien 18, marquer l’époque des blousons noirs, celle duflower power que la génération indé.Les méthodes et doctrines de gestion sont, au même titre que les formes musicales, des produitsculturels. Elles peuvent être importées, transformées, appropriées dans les rapports que nous avonsesquissés. Cest très certainement une voie intéressante que denvisager les relations inter-culturellessous langle des outils de gestion, en les considérant comme des artefacts produit par linterculturel.Il y aurait largement à développer sur ce point.17 Puisquon ne fait queffleurer le sujet, citons au moins Eric Hobsbawm (1959) Une sociologie du jazz, Paris, Flammarion, 1966 (« Nouvelle bibliothèque scientifique ») tel que lanalyse Michel Naepels dans « JazzBandits » L’Homme 158-159 / 2001, pp. 279 à 284.18 Stéphane Dorin (2005) « La globalisation du rock vue de Calcutta », Copyright Volume ! 2005-1, septembre 2005, p. 139-150 et Hurtado S., W. (1995). Chicha peruana : música de los nuevos migrantes. Peru: ECO. 7
  • 8. Traducteurs, passeurs et créateursLanalyse que nous avons menée peut être utile dans de nombreux domaines. Elle nous sembleappropriée pour analyser les consommations culturelles19 qui, dans un monde globalisé, constituentun bon terrain de test. Certains produits défendent lidentité contre celle dautrui. Ces quatre grandesmodalités sexpriment au travers de dispositifs matériels qui se constituent dans des canaux deléchange. Lapproche relationnelle de la culture doit prendre aussi en compte ce paramètre : celuides médiations.Ces canaux sont innombrables, ils prennent les formes de la bataille – la guerre ne serait-elle pasune des formes les plus profondes de léchange culturel ? ‒, celle du truchement, la forme delamitié, celle du comptoir. La nouveauté se constitue sans doute dans la massification : par lesmigrations, le tourisme de masse, la professionnalisation des relations commerciales internationales.Penser les cultures dans cette perspective passe moins par les questions de distance et lintelligenceculturelle que par les dispositifs de médiation, et lorganisation des frontières culturelles.Un mot sur les frontières : elles se se confondent pas aux limites dun monde comme la plage lestpour locéan et la terre, elles sont des règles qui régentent la souveraineté et la propriété, définissentles conditions de passage des biens et des personnes. Les frontières sont autant ouvertures quefermetures. Elle peuvent être discutées, disputées, et rester indéfinies. De ce fait les frontières sontpar nature culturelles et ce qui évite le pléonasme cest quune frontière particulière se tient dans laréponse à ce quon interdit dans la sienne. Les frontières sont justement aussi ces dispositifs demédiation. Dautres acteurs y participent : des passeurs en tous genre, contrebandiers oucommerçants, des traducteurs, des interprètes, des changeurs, des policiers, des marins, desdockers, des douaniers, des guetteurs, des pirates, des inspecteurs.On comprend quun premier métier de linterculturel soit dans la traduction. De toute les différences,cest tout de même la plus forte si lon pense que les concepts, les idées ne se tiennent que dans lalangue. Et quand la distance est extrême, car la rencontre est soudaine, sans histoire, un des modèlesradical est celui du truchement20. Quand les cultures se connaissent mieux, la traduction crée sesécoles, ses professeurs, et fait naître des maîtres.Des traducteurs, on garde cependant la mauvaise image dun personnel imposé par les hôtes –souvent impeccables et précis, dans la défunte URSS et encore en dautres endroits. Il ne suffit pasde translittérer, de décoder, il faut passer. Des livres, des marchandises, des coutumes. Et cest unsecond métier qui se fait dans limport-export, les échanges culturels, les médias. Il se fait dans larelation, il demande de la confiance, Il se fait souvent dans lexpérience, une longue expérience quisaccumule dans des familles. Cest un talent qui devient lui-même une culture, telle celle desPhéniciens, voyageurs, contrebandiers parfois, commerçants toujours.Un troisième métier de linterculturel cependant est nécessaire. Puisque la culture est un produitconstamment renouvelé, on a peut-être moins besoin de traducteurs qui connaissent la langue etlhistoire de lautre à la perfection, de commerçants habiles qui savent faire transiter lesmarchandises matérielles et immatérielles, que desprits avisés qui devinent dans les rapports inter-culturels les évolutions fertiles et qui savent les encourager et les accompagner.Linterculturalité est une création continue y compris dans les organisations. Le métier est de savoir19 On se réfère à la perspective culturelle de la consommation telle quinitiée par exemple par McCracken, Grant(1986), "Culture and Consumption: A Theoretical Account of the Structure and Movement of the cultural Meaning ofConsumer Goods," Journal of Consumer Research, 3 (June), 71-84.20 Les personnages de Just et Colombe dans Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin, Gallimard. 8
  • 9. sentir et de jouer de ces rapport pour produire une culture neuve. Dans les grandes entreprises, ilimporte que la culture de lorganisation puisse prendre le pas, ou au moins servir de méthode detraduction et de passage. Autrement dit, il ne sagit pas seulement de faire correspondre des culturesdifférentes dans les différents rapports daffaires (client / fournisseur, importateur / exportateur,siège / filiales, …) mais, en sappuyant sur celles capables de forger une ou des cultures communes,de produire des cultures neuves.Pour conclure, puisque notre lecture des approches en termes de traits culturels critique lepessimisme qui considère la distance comme facteur premier, soulevons un aspect important de larelation inter-culturelle, celui dune relation à lautre et de la disposition que nous lui témoignons.Un rapport de connaissance, qui se définit mieux comme un rapport dignorance. Lart du rapport àlautre est dagir sans le connaître. Et même le fréquenterions-nous depuis longtemps, ce nest jamaisassez pour le connaître bien. Suffit-il de réduire la distance ? Laffect joue un rôle quil faudraitrendre plus saillant. Lamour même nest-il pas ce qui dans un clin d’œil noue deux êtres qui, sans seconnaître, se donnent lun à lautre ? Peut-on penser la fertilité sans érotisme ?Le rapport culturel est pétri dignorance, pour le rationnel il est une incertitude qui défie ses calculs,pour lamoureux cest un monde peuplé dombres, de fantômes, desprits, et de débris de réalité dontil fait un radeau. La traduction nest pas quun enrôlement. Cest aussi inventer des récits, desmusiques, des images, des rituels et faire une histoire commune. 9

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