UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE                                    CELSA  Ecole des hautes études en sciences de l’infor...
REMERCIEMENTSMes remerciements les plus sincères à Perla Servan-Schreiber, Olivier Aïm etFrancis Yaiche qui m’ont guidé da...
SOMMAIREI) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY » ...................................
3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine .............................................. 89     3.1) Le contrat de...
INTRODUCTIONAujourd’hui, la psychologie, au sens large, semble omniprésente dans notre société.Loin de se cantonner, comme...
Sous certains aspects, ce phénomène peut s’avérer inquiétant. Le succès et laprolifération des contenus « psy » semblent s...
phénomène « psy » sans comprendre les statuts des sciences particulières qui sonten jeu ainsi que le processus spécifique ...
l’étude du phénomène « psy » se présente comme un moyen particulièrementoriginal d’interpréter et de comprendre la société...
quelques aspects ou cas emblématiques du phénomène1, puis extrapole sesrésultats afin de tirer des conclusions d’ordre gén...
économique : la nature exacte de son activité et les problèmes qu’elle pose, la naturede la demande et la façon avec laque...
L’hypothèse précédente implique notre nouvelle hypothèse : si la psy n’est que lefruit d’une vulgarisation, il n’est qu’un...
conséquences potentielles de la « psy » sur la société. Enfin, la troisième partiemontrera, à travers l’étude du contrat d...
I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY »1) Les manifestations du phénomène « psy ...
Un des aspects particuliers de la socialisation de la psychologie, ou de l’avènementd’une culture psychologique de masse, ...
l’émission de radio qu’anima la psychanalyste Françoise Dolto sur France Inter, encompagnie de Jacques Pradel, pendant tro...
faire de la « psy » un spectacle et à alimenter le fantasme selon lequel il étaitpossible de « Panser sous l’oeil des camé...
pour qu’il soit entendu dans l’espace public1. ». Nous pouvons citer, dans cetteperspective, l’émission à succès de Jean-L...
ajouter Psycho qui fut animée par la psychanalyste Catherine Mathelin sur TEVA.Cette dernière (« une disciple de Françoise...
laissant le premier rôle aux auditeurs dont il se contente de commenter les propos :« D’une manière générale, c’est le tém...
manifestations comme des simulacres sans valeurs qui tentent de singer la « psy »,la « vraie » ? Doit-on au contraire reco...
millions de livres vendus en 2002 selon le site Psyvig) ou les livres aidant à trouverson thérapeute connaissent un succès...
page psycho, réalisée en partenariat par Psychologies magazine1. ». Ici comme dansl’édition, les logiques de l’information...
Nous pouvons remarquer que, malgré leur hétérogénéité, ces manifestations onttoutes en commun le personnage du « psy » et ...
démocratisation, diffusion, traduction, interprétation, etc. Nous considèrerons donc la« psy » comme un mouvement de vulga...
psychanalyse1», mais on ne nous propose pas d’aller plus loin. Cet oubli, que nousn’aurons pas l’audace de qualifier d’ « ...
La psychologie se définit, de façon minimale, comme « la science des faitspsychiques1 ». L’origine étymologique du mot est...
notre pensée et notre comportement. On trouve également la psychopharmacologiequi étudie comment notre conduite peut être ...
troubles    mentaux      reposant      sur    l’investigation    psychologique       profonde,devenue « science de l’incon...
souffrance psychique s’effectue par des voies très hétérogènes. Selon lepsychologue Edmond Marc, on trouve au moins six gr...
comportements et à l’environnement social, les psychanalystes privilégierontl’inconscient et la libre association d’idées,...
accède ainsi au statut de connaissance en sursis, constamment menacée par lecouperet de la réalité empirique. Le problème ...
certains cas, selon les termes d’André Green, une « psychiatrie vétérinaire1 » : cest-à-dire une psychiatrie où l’on ne pr...
même plan que celle de psychiatre, qui nécessite un diplôme de médecine, ou cellede psychologue, qui nécessite un DESS de ...
façon savoureuse : « Chacun a sa vie psychique, c’est pourquoi chacun se tient pourun psychologue. »1Comme le montre Brigi...
Ce statut problématique de la vulgarisation « psy » nous empêche plus que jamaisde céder aux réflexes manichéens qui voudr...
qui se réalise n’est pas l’effacement d’une langue au bénéfice d’une autre, mais laconstruction d’une configuration lingui...
nous faut par conséquent le prendre au sérieux et rendre compte de son originalité.En quoi est-il original et singulier ? ...
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Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias

  1. 1. UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE CELSA Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication DIPLOME DU MASTER 1 (MAITRISE DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION) « ECCE HOMO : HOMO PSYCHOLOGICUSTechniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias » Préparé sous la direction du professeur Francis YAICHE Nom, Prénom : Cahuzac Alexandre Promotion : 2004-2005 Option : Marketing, Publicité et Communication Soutenu le : Note du mémoire : Mention : 1
  2. 2. REMERCIEMENTSMes remerciements les plus sincères à Perla Servan-Schreiber, Olivier Aïm etFrancis Yaiche qui m’ont guidé dans mes recherches. Je remercie également GérardCahuzac, Marie-Hélène Féron et Charlotte Audebert qui ont eu la gentillesse de merelire. 2
  3. 3. SOMMAIREI) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY » ............................................................................................................. 13 1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique ....... 13 1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions.................... 13 1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias ....................................... 14 1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même phénomène ..................................................................................................................... 22 2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la psychologie nécessairement problématique........................................................... 24 2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet? ............................................................................................................................... 25 2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ? ........ 29 2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy » .................................... 33 3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original .............................................................................................................................................. 37 3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public .... 37 3.2) La « psy » : un nouveau savoir populaire et syncrétique ................................ 39 3.3) L’intimité et l’introspection : des figures clefs du discours « psy » ................ 43II) LA « PSY» : UNE CULTURE PROFONDEMENT ANCREE DANS UNEDYNAMIQUE SOCIALE....................................................................................................... 46 1) La diffusion du langage psychologique : une nécessité historique et sociale ................................................................................................................................ 47 1.1) L’avènement du narcissisme : la psychologie comme langage de l’individualisme contemporain ...................................................................................... 47 1.2) La démocratisation de la fatigue : la psy comme langage de la dépression 50 2) Les nouvelles attributions de la psychologie ..................................................... 53 2.1) La psy au service de la nouvelle idéologie dominante : l’hédonisme ........... 53 2.2) La psy comme quête de sens et comme quête de repères ............................ 58 2.3) Normes et usages : la réception du discours psy par le public ...................... 63 3) Les défis politiques, idéologiques et éthiques du vulgarisateur ................... 67 3.1) La psy et ses enjeux politiques ........................................................................... 67 3.2) Le vulgarisateur face aux religions ..................................................................... 69 3.3) Le vulgarisateur face aux dérives sectaires et à la manipulation .................. 72III) MARKETER LA PSY : LE CAS DE PSYCHOLOGIES MAGAZINE ..................... 76 1) Les professionnels face aux enjeux de la vulgarisation de la psy. .............. 76 1.1) Exposé synthétique des enjeux (Résumé parties I et II) ................................. 76 1.2) La notion de contrat de lecture ............................................................................ 78 2) Analyse sémiotique de la couverture de Psychologies ................................... 82 2.1) Un discours centré sur l’individu ........................................................................ 82 2.2) Une promesse de bien-être ................................................................................. 83 2.3) Une relation de respect et de confiance ............................................................ 87 3
  4. 4. 3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine .............................................. 89 3.1) Le contrat de lecture du magazine ..................................................................... 89 3.2) Focus sur la mise en scène de la confiance et la mise en récit de l’intimité 91 3.2.1) La mise en récit de l’intimité et de l’individu ................................................... 91 3.2.2) La mise en scène de la confiance ................................................................... 95 3.3) Evaluation du contrat de lecture ........................................................................ 101CONCLUSION GENERALE : ........................................................................................... 103BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................ 106ANNEXES............................................................................................................................. 111 Annexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005. ............................................................................................................................................ 112 Annexe 2 : « La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches ». Source : SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. La psychologie aujourd’hui. ........................................................................................... 122 Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf. bibliographie). ................................................................................................................... 123 Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être. ................ 130 Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée à travers un carré sémiotique. .......................................................................................... 130 Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture de Psychologies. ................................................................................................................... 131 Annexe 7 : Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologies analysés à travers le schéma actanciel de Greimas. ................................................ 132 Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 de Psychologies (novembre 2004). .................................................................................... 133RESUME……………………………………………………………………………………146MOTS-CLEFS…………………………………………………………………………….. 147 4
  5. 5. INTRODUCTIONAujourd’hui, la psychologie, au sens large, semble omniprésente dans notre société.Loin de se cantonner, comme par le passé, aux milieux clos des hôpitaux et del’université, elle a conquis petit à petit toutes les facettes de notre sphère sociale, enpassant par les institutions étatiques, les entreprises, jusqu’aux médias de masse.Cette socialisation de la psychologie, cest-à-dire son infiltration diffuse dansl’ensemble de la société, semble imprégner en profondeur nos modes de vie, allantmême jusqu’à modifier nos usages linguistiques. En effet, un vocable curieux, maispourtant terriblement banal, témoigne de la croissante familiarité sous la quelle lapsychologie nous apparaît aujourd’hui : le vocable « psy », que l’on nous fait mangerà peu près à toutes les sauces…La manifestation la plus spectaculaire et la plus emblématique du phénomène desocialisation évoqué se joue probablement dans les médias. Nous assistons cesdernières années à une véritable explosion des contenus dits « psys » dans lesmédias : on ne compte plus désormais ces programmes télévisuels, ces émissionsde radios, ces livres ou encore ces magazines qui revendiquent leur affiliation à lapsychologie tout en se destinant au grand public. Notre époque consacre enparticulier la vénération du spécialiste de la psychologie : le « psy ». Dans unesociété technocratique qui laisse la part belle aux experts en tout genre, le « psy »est érigé en référence morale et intellectuelle privilégiée. La médiatisation de la« psy », et des « psys », est un phénomène d’une actualité indéniable, et d’uneampleur impressionnante : si les relations entre « psys » et médias ne sont pasabsolument neuves, comme en témoigne le succès qu’a connu l’émissionradiophonique de la psychanalyste François Dolto dans les années 70, elles revêtentaujourd’hui, de par leur quantité et leur complexité, une dimension toute autre. Noussommes incontestablement face à un phénomène inédit, comme le confirme le peud’études existant sur le sujet1.1 Cf. Bibliographie. 5
  6. 6. Sous certains aspects, ce phénomène peut s’avérer inquiétant. Le succès et laprolifération des contenus « psy » semblent signifier que, par un processusmystérieux, la science psychologique se soit transformée en marchandise, et quenotre société l’ait reléguée au rang de produit de grande consommation. D’aucunssoupçonnent les médias d’avoir pervertit la psychologie en la livrant aux masses : envulgarisant la psychologie, cest-à-dire en la rendant accessible au plus grandnombre, les médias l’auraient inévitablement dénaturée. Certains le déplorent1 etconsidèrent le succès de la « psy » comme un non-phénomène : le verbiage de lavulgarisation « psy » serait selon eux trop éloigné du noble ciel des idées de la« science vraie » pour être pris au sérieux. A peine mériterait-il d’être considéré…Malgré cela, l’étude du phénomène peut s’avérer particulièrement fructueuse pour aumoins deux types de raison. Premièrement, d’un point de vue professionnel, ledéveloppement de la « psy » semble constituer un marché particulièrementalléchant. En effet aujourd’hui la « psy » se vend, et se vend bien même : d’uneniche qu’elle était depuis les débuts de Françoise Dolto il y a plus de trente ans, elleest passée au statut de véritable marché en pleine croissance2. Les oreilles dumarketer se dressent, celui-ci flaire l’opportunité et les bénéfices qu’il pourrait tirer decet oasis de croissance dans un désert de marchés saturés. Cependant, le marketer,méfiant comme il se doit, diffère sa ruée vers l’or en attendant de savoir si l’Eldoradoqu’il croit apercevoir n’est pas en réalité un mirage : la psy est-elle une modeéphémère ou une tendance sociétale de fond ?Deuxièmement, d’un point de vue universitaire, la nouveauté du sujet 3 et la richessedes thématiques qu’il déploie s’avèrent particulièrement intéressantes. Au-delà de lasimple description du phénomène, son explication et sa contextualisation font appelà une pratique pluridisciplinaire : il est possible d’aborder la question sous beaucoupd’angles différents. Tout d’abord, le sujet, suscite des interrogations d’ordreépistémologique : si les contenus « psys » sont le fruit d’une activité de vulgarisationde la psychologie perpétrée par les médias, on ne peut pas comprendre le1 Comme le suggère par exemple le titre de l’ouvrage de Sylvie Nersson-Rousseau : Le divan dans lavitrine, la psychanalyse à tort et à travers.2 Notons, à titre d’exemple, que le chiffre d’affaire du groupe Psychologies magazine (le journal, le siteInternet et les activités d’éditions) devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon lequotidien Le Monde (29/04/2005).3 Il n’a jamais été traité au CELSA. 6
  7. 7. phénomène « psy » sans comprendre les statuts des sciences particulières qui sonten jeu ainsi que le processus spécifique par lequel elles sont transformées et mises àdisposition d’un public particulier. Ensuite, l’élucidation de la demande sur laquelle lephénomène « psy » se fonde mobilise un savoir d’ordre sociologique : on sedemandera comment la configuration sociale de notre société conditionne lescontenus « psy » et l’on se demandera également comment ces derniers, en retour,peuvent influer sur la société. A ce titre, le sujet suscite également des interrogationsd’ordres philosophique et éthique afin d’élucider le caractère potentiellementmanipulatoire du discours « psy». Enfin, l’étude de la forme des contenus « psy » faitappel à un savoir d’ordre sémiotique et littéraire : on se demandera quellescontraintes formelles conditionnent la production de contenus « psys », et si lesrégularités des formes observées nous permettent d’envisager la vulgarisation de la« psy » comme un genre littéraire. Ainsi, le véritable exercice de style que constituel’étude de ce phénomène complexe représente pour l’universitaire un défitsavoureux. Mais là n’est pas l’essentiel…En réalité, un des attraits les plus manifestes réside dans les enjeux sociétaux quepose le sujet. La place que tient aujourd’hui la psychologie, science de l’individu,dans notre société, n’est pas étrangère à la nature profondément individualiste decelle-ci : la médiatisation de la psychologie révèle, telle un miroir, les récentschangements de paradigmes qui ont affecté notre société ces dernières décennies.Changement de paradigme sociétal, tout d’abord, en ce qu’après l’effondrement desstructures collectives traditionnelles (religieuses, morales, idéologiques, politiques,etc.) l’individu est devenu le centre et la finalité de l’organisation sociale : sur cedernier reposent désormais le développement de nouvelles normes et la définitiond’un nouvel espace public. Changement de paradigme intellectuel également, en ceque le triomphe de la « psy » semble consacrer un changement radical dans notrefaçon d’envisager l’homme. En effet, l’homo oeconomicus semble avoirdéfinitivement cédé la place à l’homo psychologicus1 : on met en avant, de nos jours,un modèle profondément affectif, irrationnel et hédoniste de l’homme, à milles lieuxdu modèle utilisé traditionnellement par les économistes. Pour toutes ces raisons,1 Gilles Lypovetsky, L’ère du vide, p73: « Fin de l’homo politicus et avènement de l’homopsychologicus, à l’affût de son être et de son mieux être. ». 7
  8. 8. l’étude du phénomène « psy » se présente comme un moyen particulièrementoriginal d’interpréter et de comprendre la société contemporaine.Cependant, comme l’on peut s’en douter, cette étude nous confronte à desproblèmes méthodologiques importants. Tout d’abord, on remarque que lorsque l’onse donne pour sujet « la vulgarisation de la psychologie dans les médias àdestination du grand public », tous les mots posent problèmes. De plus, l’élaborationd’une définition absolument rigoureuse et pertinente pour chacun de ces termes, loinde se satisfaire du maigre espace d’une introduction, nécessiterait à elle seule uneétude exclusive. Nous choisirons donc de partir des définitions volontairement naïveset minimales que nous avons posées en début d’introduction puis de les remettre encause ou les enrichir au fur et à mesure de l’exposé.Ensuite, il faut se rendre à l’évidence : les manifestations que l’on peut qualifier de« psys » dans les médias sont extrêmement hétérogènes, au point que l’on puissedouter de la possibilité même de parler sans abus d’un phénomène « psy » : en quoipeut-on comparer, par exemple, une émission télévisuelle comme Ca se discute etun magazine féminin comme Psychologies1 ? L’hétérogénéité et la multiplicité desmanifestations « psys » rendent la mise en place d’une étude systématique etexhaustive du phénomène impossible. Elles semblent interdire une approchegénérale du phénomène à l’échelle macro-sociale et nous inviter, au contraire, àtoute une série de micros études qui analyseraient le phénomène média par média :l’édition et la « psy », la presse et la « psy », la télévision et la « psy », etc. Selonnous, une telle façon de procéder rendrait le sujet inoffensif, voire insipide : nouspasserions à côté de l’essentiel, cest-à-dire à côté des rapports qu’entretiennentvraisemblablement la demande « psy » et la société contemporaine.De ce fait, nous avons donc pris le parti de tenter une étude globale du phénomène àl’échelle macro-sociale, en nous inspirant de la méthode mise en place parDominique Mehl dans La bonne parole2: cette dernière sélectionne et analyse1 Exemples étudiés par Dominique Mehl dans La bonne parole, une des seule spécialiste de laquestion.2 Mehl est une des premières et des seules personnes à consacrer une étude complète à l’analysedes rapports qu’entretiennent « psys » et médias. 8
  9. 9. quelques aspects ou cas emblématiques du phénomène1, puis extrapole sesrésultats afin de tirer des conclusions d’ordre général. Cette méthode convientd’autant mieux à l’objet étudié que, selon nous, sa nature impose une étudequalitative et non quantitative : en effet, les manifestations « psys » sont en quelquesorte des discours (puisqu’elles sont des contenus médiatiques), il convient donc derendre compte des enjeux sémantiques qu’elles déploient, ce que bien entendu, uneétude quantitative ne peut faire. Le caractère abstrait de l’étude macro-sociale peutet doit être complété par l’étude d’un cas particulier afin de lier les problèmes de fondet de forme.Reste enfin le problème du regard posé sur le phénomène. Comme nous l’avonsévoqué précédemment, il est possible d’envisager ce phénomène sous de multiplesangles et en faisant appel à des savoirs différents : à ce titre, la mise en place d’unestratégie d’étude nous donne littéralement l’embarras du choix. Dans le doute, nousprendrons donc pour point de départ une modélisation simple du phénomène : cedernier est au minimum le fruit d’un acte de communication entre un émetteur, lesproducteurs de contenus « psys », et un récepteur, le public des contenus « psys ».Le message véhiculé entre ces deux pôles serait le discours « psy », catégorie souslaquelle on pourrait regrouper l’ensemble des manifestations « psys ». Ce messageserait le fruit d’une activité de vulgarisation de la psychologie. Notre stratégie,calquée sur un procédé philosophique courant, est de partir de cette modélisationvolontairement simple, intuitive et naïve du phénomène « psy », puis de parvenirprogressivement à une modélisation plus concrète et plus pertinente parl’interrogation des contradictions et des préjugés qu’elle implique.Notre parti pris est de rendre compte d’un maximum d’aspects du phénomène« psy » afin de ne pas trahir la richesse et la complexité intrinsèque du sujet. De cefait, nous optons d’emblée pour une stratégie pluridisciplinaire et pour le choix d’unangle tendant à analyser le phénomène dans sa globalité. Selon une hypothèsevraisemblable, celui qui se propose de vivre de la médiatisation de la « psy »,l’émetteur du discours, doit être au fait de tous les tenants et les aboutissants duphénomène « psy » afin de tirer le meilleur parti possible de son activité1 Elle étudie entre autres le cas de Françoise Dolto, celui de Psychologies magazine, de Ca sediscute. 9
  10. 10. économique : la nature exacte de son activité et les problèmes qu’elle pose, la naturede la demande et la façon avec laquelle elle influe sur celle-ci, ou encore les formessusceptibles de fournir au discours « psy » un attrait optimal… Nous focaliseronsdonc notre étude sur l’émetteur du discours « psy », en espérant de ce fait avoir unaperçu le plus global et le plus cohérant possible des problématiques environnant lephénomène « psy » : selon nous le croisement des enjeux professionnels etuniversitaires du sujet est une source supplémentaire de fertilité. Notre question dedépart sera donc la suivante : quels sont les défis et les enjeux auxquels estconfronté le producteur de discours « psy » ?Nous avons élaboré les hypothèses suivantes en nous inspirant de la célèbrequestion-programme de Harold Lasswell, afin de sonder le sujet de la façon la pluscomplète possible : Qui ? Dit quoi ? A qui ? Par quel Canal ? Avec quels effet ?Hypothèse 1 : le phénomène « psy » est un discours.Nous considérerons le phénomène « psy » en général comme un discours cohérentdont il est possible de rendre compte des effets de sens et de la structure : nousposons qu’il est possible de l’étudier comme s’il s’agissait un texte. Nous pourronsainsi étudier le phénomène à l’échelle macro.Hypothèse 2 : la « psy » comme fruit d’activité de vulgarisation.La « psy » serait le discours issu d’une activité vulgarisatrice, ou c’est du moins decette façon simple que le problème semble se présenter de prime abord. La psyserait le message communiqué entre les deux entrées d’une boîte noire : l’inputserait le milieux scientifique des psys et l’output, recevant la communication, serait legrand public. Le message serait le fruit d’une activité vulgarisatrice, cest-à-dire d’untraitement du signal à l’intérieur de la boite noire, destiné à faciliter la communicationentre l’entrée et la sortie. L’interrogation de cette modélisation du phénomène psysera au centre de notre recherche. Il pose d’emblée le problème du statut scientifiquede la psy.Hypothèse 3 : La « psy » n’est pas un discours original mais une simplification outraduction de la psychologie. 10
  11. 11. L’hypothèse précédente implique notre nouvelle hypothèse : si la psy n’est que lefruit d’une vulgarisation, il n’est qu’une simplification de la science. Le succès dudiscours « psy » pourrait alors s’évaluer uniquement selon des règlesépistémologiques. Nous confronterons notre modèle de la vulgarisation auxmanifestations « psys » et à ce qu’elles ont d’invariant afin de vérifier cettehypothèse, notamment grâce à la lecture d’écrits sur le phénomène « psy ».Hypothèse 4 : la « psy » s’appuie sur une demande sociale de fond.L’hypothèse suivante, inspirée par le succès massif de la « psy », considère que lapsychologie est d’emblée insérée dans une dynamique sociale et qu’elle répond à unbesoin profond de la société. Elle considère en particulier que le succès de lapsychologie, science de l’individu, n’est pas étranger à l’émergence de sociétésindividualistes. Cette hypothèse pose la question de la pérennité de la demande« psy ». Elle invitera, à terme, le marketer à réfléchir sur la taille maximale quepourrait atteindre le marché « psy ».Hypothèse 5 : la « psy » est une idéologie.Tout discours est susceptible d’avoir de l’influence sur la société, en particulierlorsqu’il se présente comme un savoir ou comme issu d’un savoir. Nous poseronsdonc la question de l’effet du discours « psy » sur la société, et sur les possiblesusurpations ou dérives dont il peut faire l’objet.Hypothèse 6 : La « psy » comme genre « littéraire » ou « médiatique».Cette hypothèse, à la différence de l’hypothèse 1, nous permettra de sonder lesenjeux spécifiquement rhétoriques, poétiques et formels du discours « psy ». Nousappliquerons des outils sémiotiques à des exemples concrets afin de vérifier l’idéesuivante : un producteur de discours « psy », au cours de l’élaboration de sastratégie de séduction, se verra imposer un exercice de style, relativement à laforme de son discours, propre aux enjeux de la « psy ».Dans une première partie de notre étude, nous décrirons le phénomène « psy » etnous aborderons les enjeux scientifiques et médiatiques qui le définissent. Ladeuxième partie abordera les implications sociologiques et philosophiques duphénomène en mettant en évidence tant la nature de la demande « psy » que les 11
  12. 12. conséquences potentielles de la « psy » sur la société. Enfin, la troisième partiemontrera, à travers l’étude du contrat de lecture de Psychologies magazines, lesenjeux poétiques et rhétoriques qui président à la mise en place concrète d’uncontenu « psy ».D’un point de vue méthodologique, la première et la deuxième partie reposentessentiellement sur une étude documentaire. La première partie s’alimente des écritsdisponibles sur le phénomène « psy » dans les médias (livres ou articles de presse)afin de décrire la forme et l’ampleur du discours « psy ». Elle fait appel à la littératureexistant sur les problèmes généraux que pose la vulgarisation afin d’analyser, àtravers ces problèmes, le statut épistémologique particulier du discours « psy ». Ladeuxième partie fait appel essentiellement à la littérature centrée sur l’individualismecontemporain, qu’elle soit de nature sociologique ou philosophique afin decomprendre ce qui, en profondeur, explique le succès de la « psy ». Elle s’attacheégalement à comprendre les interactions entre la « psy » et la société, en faisantappel encore une fois aux écrits spécialisés sur la « psy » et également à desconsidérations philosophiques. La dernière partie, centrée sur l’étude dePsychologies magazine, fait essentiellement appel à des outils sémiotiques pouranalyser le rapport entre la forme du discours psy et les effets de sens qu’il produit :concept de contrat de communication, étude sémiologique d’une couverture, schémaactanciel de Greimas, carré sémiotique, etc. Les phases préliminaires de la réflexionqui ont aboutit à la formulation des présentes hypothèses et de la problématiqueénoncée ont été alimentées par l’interview d’un professionnel de la « psy » (PerlaServan-Schreiber, directrice du magazine Psychologies). Cette interview a été placéedans les annexes pour faciliter la compréhension de notre démarche. 12
  13. 13. I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY »1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutionsForce est de constater qu’aujourd’hui la psychologie au sens large, cest-à-dire ausens d’ensemble des sciences de l’esprit, est omniprésente dans la société. Toutd’abord le soin psychologique destiné aux particuliers s’est démocratisé voirebanalisé : « Trois millions d’adultes ont déjà tâté du divan. Le nombre de patientssuivis par un psy à l’hôpital a bondi de 55% en dix ans. Les consultations en cabinetont progressé de 9% - soit 1,3million de plus - en cinq ans, pour dépasser la barredes 15,8 millions en 20021. ». Consulter un « psy » est devenu une pratiquecommune : aujourd’hui on consulte pour un oui ou pour un non alors que plusieursdécennies auparavant, on croyait ce genre de service réservé exclusivement auxfous ou aux malades mentaux. A cela s’ajoute la présence croissante des « psys »dans les institutions : on fait appel aux « psys » entre autres dans les domaines del’éducation, de la police, de la justice, pour soigner mais aussi pour conseiller sur ledéveloppement des individus ou pour déterminer leur degré de responsabilité. Faceà chaque évènement potentiellement traumatisant, les autorités dépêchent deséquipes de soutient psychologique pour prendre en charge les victimes: accidents dela route, attentats terroristes, etc. Les « psys » ont également infiltré le domaine del’entreprise : on leur demande de résoudre des conflits humains, d’optimiser lesperformances des salariés, etc. Ils se sont même emparés de l’imaginaire populaireen devenant des héros de plus en plus représentés dans les romans ou au cinéma :le film Mortel transfert de Jean-Jacques Beneix, dans le quel un psychanalyste seretrouve happé, par le biais d’une de ses patientes, dans une affaire criminelle, enest la parfaite illustration. La psychologie, ou encore la « psy » comme on l’entenddire souvent, est entrée dans nos mœurs et semble avoir colonisé la majorité dessphères de notre vie collective, au point de devenir une sorte de culture de masse.1 http://www.psyvig.com, « La folie psy ». 13
  14. 14. Un des aspects particuliers de la socialisation de la psychologie, ou de l’avènementd’une culture psychologique de masse, est l’envahissement de l’espace médiatiquepar les « psys » et leurs discours. A l’heure actuelle, la sur-médiatisation des« psys » ne fait plus aucun doute : c’est ce dont témoigne par exemple, au-delà del’impressionnante augmentation des programmes télévisuels ou radiophoniques quise revendiquent « psy », l’apparition ces dernières années d’études spécialisées surle sujet1 ou encore d’articles de presse2 abordant le phénomène et n’hésitant pas àle qualifier de « psymania3 ». Indéniablement, la psychologie pour le grand public estpassée du statut de niche au statut de véritable marché, et elle représente, de nosjours, une source de revenus importante pour les médias. Inversement, elle estdevenue un bien de consommation qu’une population de plus en plus nombreuses’approprie. Il s’agira donc pour nous de comprendre comment la psychologieaccède au statut de marchandise, afin de savoir comment et sous quelles conditionsil est possible d’en faire le commerce. Afin de cerner ce qu’on peut nommer lephénomène « psy », nous nous proposons dans un premier temps d’illustrerl’ampleur et l’hétérogénéité de la « psymania » par un panorama de la présencemédiatique des « psys » à travers les différents supports. Dans un second temps,nous distinguerons les modalités de cette présence, les effets de sens principaux quila structurent, et nous nous concentrerons sur la partie du champ médiatique « psy »qui correspond le mieux à notre étude.1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médiasLes « psys » sont devenus des personnages centraux du paysage médiatiquefrançais : ils ne sont plus de simples experts invités de temps à autres, comme ceuxdes autres disciplines, pour meubler des émissions ou des colonnes de journaux,mais ils sont des éléments réguliers, voire centraux d’un nombre impressionnant deprogrammes ou de contenus médiatiques. Ils sont présents sur tous les supports, etdans des rôles très divers. Cette collaboration entre « psys » et médias ne date pasd’hier. En effet, on retient en général comme acte fondateur (en France du moins)1 Ff. La bonne parole de Dominique Mehl ou le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.2 Cf. bibliographie, articles de presse.3 Le Monde, 29 avril 2005. 14
  15. 15. l’émission de radio qu’anima la psychanalyste Françoise Dolto sur France Inter, encompagnie de Jacques Pradel, pendant trois ans, à partir de 1976, intitulée : Lorsquel’enfant paraît. La psychanalyste répondait à l’antenne au courrier de ses auditricessur des sujets relevant de l’enfance et de l’éducation. Elle se défendait de faire de lapsychanalyse à l’antenne, choix auquel elle reliait celui de ne pas répondre auxauditeurs en direct. Cependant, elle prodiguait sur les ondes, en sa qualité depsychanalyste, de nombreux conseils (plus ou moins directifs1) sur l’éducation desenfants, au nom du « bon sens2 » selon ses propres termes. Comme le montrel’analyse de Dominique Mehl3, l’émission, par le succès considérable qu’elle connut,contribua à diffuser dans la société de l’époque certaines idées ou thèmes quiaujourd’hui font figure de B-A BA de la culture psychologique de masse, comme lanécessité de reconnaître la personne qu’est l’enfant, de préserver sondéveloppement psychologique, ou encore la nécessité de communiquer au sein de lafamille. Cette expérience réussie (en termes d’audimat) en a entraîné d’autres dansson sillage, de sorte qu’aujourd’hui les modalités de collaboration les plus diversesentre médias et « psys » ont été tentées.  LA TELEVISIONDans le cadre du petit écran on retiendra le caractère pionnier de l’émissionPsyshow, produite par Pascale Breugnot et diffusée de 1983 à 1985 sur Antenne 2.La productrice y recevait, en compagnie de Serge Leclaire, éminent psychanalyste,des invités qui venaient confier leurs problèmes conjugaux et intimes. Ces derniersse voyaient proposer des « interprétations à chaud » et des conseils par lepsychanalyste. L’émission fit scandale, tant pour l’impudeur des confidences dontelle était le lieu, que pour les risques de mise en spectacle et de dévoiement despratiques psychanalytiques qu’elle générait. Dans un style similaire, bien que moinsprovoquant à l’égard des pratiques analytiques4, mais dont nous épargnerons lesdétails aux lecteurs, Pascale Breugnot récidiva sur TF1, de 1991 à 1993, avec ladiffusion d’une émission intitulée L’amour en danger, dans laquelle elle s’offrait lacomplicité de la psychanalyste Catherine Muller. Ce type d’émission commença à1 Dominique Mehl, dans La bonne parole, p55, parle de « catalogue de recommandation éducatives ».2 Propos rapportés par Jacques Pradel, p7, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.3 Op. cit.4 Ibidem, p337. 15
  16. 16. faire de la « psy » un spectacle et à alimenter le fantasme selon lequel il étaitpossible de « Panser sous l’oeil des caméras1 ». Les émissions inspirées du mêmemodèle ont depuis proliféré au point que Psychologies magazine consacre, endécembre 2004, un article spécial aux « téléthérapies2 ». L’article cite en exemple lesémissions suivantes : Confessions intimes (TF1), dans laquelle des familles endétresse confient leur problèmes à la caméra puis se font dicter leur comportementpar une psychologue à travers une oreillette, Face à moi (TEVA), dans laquelle lepédiatre Christian Spitz, ancien Doc de Fun Radio, s’adonne à des face-à-faceambigus avec ses invités anonymes qui ressemblent étrangement à desconsultations sans en être, Affaires de famille (M6), dans laquelle le pédopsychiatreStéphane Clerget conseille des familles à problèmes, et la particulièrementsavoureuse Il faut que ça change (M6), dans laquelle le psychiatre Alain Meunier sedéplace à domicile chez des familles ou des couples en détresse et « résout » leursproblèmes sous les yeux ébahis des téléspectateurs, et dans laquelle ce dernier nesemble pas embarrassé de franchir le pas séparant conseil et prescription !Ainsi, « psy » et spectacle font bon ménage sur le petit écran. Mais le « psy », cehéros, sait en d’autres occasions se faire plus discret. En effet, le « psy » intervientégalement dans des émissions dont la « psy » n’est pas le sujet ou le ressort central.C’est le cas notamment de certaines émissions que Dominique Mehl regroupe sousla catégorie de « télévision de l’intimité3 », cest-à-dire les émissions centrées sur lequotidien des personnes, le dévoilement des individus par eux-mêmes, et danslesquelles des protagonistes « lambdas » viennent faire le récit de leur vie, parfoissous forme d’une introspection en public. Citons à titre d’exemple : C’est mon choix,Y’a que la vérité qui compte, Sexualité : si on en parlait, Vis ma vie4, etc. On assistealors à un brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, phénomène quele psychanalyste Serge Tisseron qualifie par le néologisme d’« extimité ». Dans cecontexte, le « psy » devient parfois un médiateur privilégié en ce qu’il passe pourhabilité à décrypter et commenter l’intime : « Avec le témoin, le psy devient le secondhéros de la télévision de l’intimité […] Le psy est un rouage essentiel du passage dutémoignage individuel, particulier, personnel à une forme de généralité indispensable1 Selon l’expression de Dominique Mehl, même ouvrage, p335)2 « La « téléthérapie », efficace ou bidon ?3 La télévision de l’intimité, Dominique Mehl (Le Seuil, 1996).4 cf. Les propos de Dominique Mehl, p27, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel. 16
  17. 17. pour qu’il soit entendu dans l’espace public1. ». Nous pouvons citer, dans cetteperspective, l’émission à succès de Jean-Luc Delarue, Ca se discute, centrée sur letémoignage des invités, et dans laquelle un « psy » est presque systématiquementprésent, bien qu’effacé, se contentant souvent de reprendre, de confirmer et degénéraliser les propos tenus par les invités2. Ici le « psy » fait figure de« confesseur3 ».On peut également mentionner, dans un esprit quelque peu différent, la placedonnée aux « psys » dans les diverses émissions de la télé-réalité, et au premierchef l’usage de « psys » qui a été fait lors du premier Loft Story. Deux « psys »,Didier Destal et Marie Haddou eurent pour tâche de « contrôler » le casting, desuivre psychologiquement les candidats lors de leur isolement, et de commenter leurcomportements sur les plateaux de l’émission diffusée sur M6 (on rappellera aupassage que Marie Haddou fut accusée d’avoir fait des interprétations sauvages ducomportement et de la personnalité des candidats lors des dits plateaux). Mais il étaitclair que la présence des « psys » lors de l’émission servaient essentiellement àcautionner une entreprise qui, à l’époque, scandalisait tant par son côté inculte quepar son côté inhumain : « Caution morale, le psy est aussi le représentant de larationalité4.». La production tentait ainsi de mettre en scène la protection et lasécurité psychologique des candidats, et, de plus, les commentaires des « psys » luipermettaient de faire passer une émission que d’aucuns qualifiaient de« voyeuriste » pour une louable expérience scientifique.Cependant, la présence de la « psy » au petit écran ne se réduit pas aux seuleslogiques de spectacle et de caution, elle peut donner lieu à des programmes àcaractère plus informatif. On notera par exemple l’émission Psyché sur France 5, qui,de janvier 2001 à juin 2002 se proposait de faire le point sur les méthodesthérapeutiques, ou encore, sur la même chaîne, le programme hebdomadairePsychologie, adaptation télévisuelle du magazine Psychologies, qui fut présenté parMaïtena Biraben pendant un an entre 2003 et 2004. A ces émissions nous pouvons1 Cf. même auteur, même article.2 Cf. l’analyse de l’émission par Dominique Mehl dans La bonne parole3 Selon l’expression de Dominique Mehl dans La bonne parole, p325, « LE CONFESSEUR,L’EXPERT, LE CITOYEN. Les diverses postures des psys sur la scène publique. »4 Propos de François Jost, p16, n°111 Cahiers de l’audiovisuel. 17
  18. 18. ajouter Psycho qui fut animée par la psychanalyste Catherine Mathelin sur TEVA.Cette dernière (« une disciple de Françoise Dolto » nous dit Dominique Mehl1)recevait des invités avec lesquels elle discutait de thèmes familiaux. De la mêmemanière, nous pouvons évoquer L’enfance pas à pas, documentaire produit parValérie Lumbroso et diffusé sur Arte Câble à partir de Décembre 2003 : leprogramme retraçait les grandes étapes du développement des enfants entre 0 et 6ans en s’appuyant sur les recherches actuelles de plusieurs catégories descientifiques. La télévision est donc, comme on a pu le constater, envahie par la(les ?) mouvance « psy », mais, comme l’on peut s’en douter, elle est loin d’en avoirle monopole, c’est ce que montre par exemple un rapide tour de piste de la bandeFM…  LA RADIODepuis Dolto, les ondes radiophoniques n’ont cessé de s’ouvrir aux « psys » et deles solliciter. Comme pour la télévision, les modalités de collaborations sont trèsdiverses. Mais on remarque, comme le dit Christian Spitz2, que la radio a sescaractéristiques propres, comme sa discrétion (par opposition notamment auspectacle télévisuel) ou son potentiel d’interactivité et de direct, ce qui influe sur laforme qu’y prend la tendance « psy ». Eliane Contini, dans l’article Fréquences psysd’aujourd’hui qu’elle consacre à la question dans le n°111 des Dossiers del’Audiovisuel, propose de classer les émissions « psys » selon 3 cas de figure relatifsaux statuts de « psy » et d’animateur : « Le psy est l’invité majeur de l’émission »,« Le psy anime sa propre émission », « L’animateur fait le psy ». Nous allons prendrecette typologie comme fil conducteur.Dans la première catégorie, la journaliste cite les émission suivantes : l’émission deValérie Durier, sur Europe 1, La situation est grave mais pas désespérée par NoëlleBréham sur France Inter, Ma nuit au poste par Isabelle Quentin sur RTL ou encoreLa diagonale du psy par Vicky Sommet sur RFI. Dans ces émissions, l’invité principalest souvent un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre. Dans la plupart descas, à l’exception de la dernière émission citée, le « psy » a une fonction modérée,1 La bonne parole2 Dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p11. 18
  19. 19. laissant le premier rôle aux auditeurs dont il se contente de commenter les propos :« D’une manière générale, c’est le témoin qui est la vedette. ». Dans la deuxièmecatégorie, la journaliste cite deux émissions animées directement par des « psys » :La famille dans tous ces états, chronique hebdomadaire de cinq minutes animée parla pédopsychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff sur France Culture, danslaquelle la « psy » explore les transformations de la famille à travers des thèmes trèsdivers (« La jalousie, l’autorité, l’homo-parentalité, la pédophilie, la séparation oul’absentéisme scolaire » ), et l’émission qu’anime la pédiatre et psychanalysteEdwige Antier le mercredi, de 10 à 11 heures, sur France Inter, en compagnie de lajournaliste Brigitte Patient (qui autrefois animait l’émission « psy » Ca crée des liens),et dans laquelle elle répond aux questions des auditeurs, les informant et lesconseillant sur des thèmes liés à l’enfance. Ces émissions semblent, comme nous lesuggère la journaliste, laisser une place importante à l’information.La dernière catégorie (« L’animateur fait le psy »), de par son caractère marginal etambigu, est de loin la plus intéressante : elle nous plonge au cœur de la tendance« psy », dans ses aspects les plus problématiques, mais aussi les plus savoureux…Elle regroupe des émissions de libre antenne dans lesquelles des animateurs qui nesont pas des « psys » donnent des conseils d’ordre psychologique à leurs auditeurs.Citons à titre d’exemple significatif l’émission que l’incontournable Brigitte Lahaieanime « au nom de son expérience d’ex-actrice de films X1 », sur RMC, et danslaquelle elle discute de sexualité avec ses auditeurs. Une aura « psy » confuse sedégagerait de l’émission comme le suggèrent les propos de l’animatrice relevés parEliane Contini2: « Quand RMC m’a proposé de faire une émission sur la sexualité, j’ai tout de suite introduit une dimension psychologique. Elle essaie de dire à l’auditeur ce qui sera le mieux pour lui : Par exemple, un homme me parle de son envie de tromper sa femme, j’essaie de le conduire à rester plutôt fidèle ou plutôt infidèle, en fonction de ce que je crois qui lui conviendra le mieux. Comment savoir en si peu de temps ? Je me fie à mon intuition. »Cet aspect du phénomène « psy » laisse perplexe, car il s’agit de penser le parfum« psy » de ses émissions sans experts : doit-on se contenter d’ignorer ces1 Selon l’expression d’Eliane Contini, dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p12.2 Ibidem, même page. 19
  20. 20. manifestations comme des simulacres sans valeurs qui tentent de singer la « psy »,la « vraie » ? Doit-on au contraire reconnaître ou accepter que le sens commun sesoit approprié la « psychologie » au point que tout le monde puisse en discuter dansla sphère publique et même en faire recette ? Quelle limite devons nous poser pourdéfinir et circonscrire le phénomène « psy » ? S’il est possible de différencier les« psys » des charlatans, où se situe la frontière? Nous reviendrons sur ces questionsplus tard. Pour lors, il s’agit moins d’y répondre que de montrer à quel point touteréponse est problématique et à quel point le sujet est complexe. La « psy » poseproblème dans ses cas limites, comme celui que nous venons d’évoquer, mais celadit, certains secteurs semblent poser moins de problèmes que d’autres, commel’édition par exemple.  L’EDITIONLe phénomène « psy » connaît un succès considérable dans l’édition : les rayonsdes librairies se remplissent de plus en plus de livres écrits par des « psys » ou sur la« psy », destinés au grand public. Un nombre grandissant des best-sellers sont écritspar des « psys », dont les trois plus charismatiques, pour ne citer qu’eux, sont DavidServan-Schreiber, Boris Cyrulnik et Marcel Rufo1. David Servan-Schreiber (dontl’oncle Jean-Louis dirige le magazine Psychologies), professeur de psychiatrie etdocteur en sciences neurocognitives, a vu son ouvrage Guérir se vendre à plus de900 000 exemplaires dans le monde et se faire traduire dans une vingtaine delangues. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a écrit deux livres sur le concept de« résilience2 » qui se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires chacun. Lepédopsychiatre Marcel Rufo, quand à lui, auteur du best-seller Oedipe toi-même,confie sur le ton de la plaisanterie : « Nous sommes devenus des produits de grandeconsommation3 ». La liste des « psys » à succès pourrait être très longue, nousaurions également pu mentionner des personnalités comme Serge Tisserons,Christophe André ou d’autres, mais le but de notre propos n’est pas l’exhaustivité.Notons également qu’aujourd’hui les publications de développement personnel (1,351 Le cénacle des divas du divan. L’Expansion, n°0697, Mai 2005.2 C’est à dire la possibilité de « rebondir après un traumatisme », lit-on dans le même article.3 Ibidem. 20
  21. 21. millions de livres vendus en 2002 selon le site Psyvig) ou les livres aidant à trouverson thérapeute connaissent un succès considérable.  LA PRESSEUn des aspects les plus significatifs de la tendance « psy » dans les médias est ledéveloppement spectaculaire de la presse magazine spécialisée dans la « psy ». Ace titre, le succès du magazine Psychologies dirigé par Jean-Louis Servan-schreiberdepuis 1998 est un véritable cas d’école : le mensuel féminin, positionné bien-être,atteint une diffusion totale de plus de 300 000 exemplaires en 2004, pour environ 2millions de lecteurs dont 100 000 abonnés (source OJD). Le chiffre d’affaire dugroupe Psychologies magazine (le journal, le site Internet et les activités d’éditions)devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le quotidien Le Monde1.On trouve actuellement dans les kiosques une petite dizaine de magazines(mensuels, bimestriels ou trimestriels) axés sur la « psy », et là encore, la diversitéest de rigueur : on passe de magazines plutôt orientés vers la science et lasouffrance comme Cerveau & Psycho (porté sur les neurosciences), Psychanalysemagazine, Psychomédia (au caractère quelque peu citoyen ou politique) ou encorele magazine professionnel Le journal des psychologues, à des publications qui, dansla lignée de Psychologies, sont plutôt orientées vers le bien-être, comme FémininPsycho (« Ma vie, mon équilibre »), Je magazine (« Le guide psy de la santé et dubien-être ») ou encore le magazine de coaching Développement personnel(« coaching – psychologie – bien-être »). On remarquera qu’une grande partie deces publications est récente (Les premiers numéros de Psychomédia, Je magazineet Développement personnel sont parus en 2004) et symbolise par conséquentl’explosion générale de la « psy » que nous avons connue ces dernières années.Mais la déferlante « psy » ne s’arrête pas à la presse spécialisée : « pas unmagazine féminin qui n’ait sa rubrique psychologique, de Biba à Elle, en passant parCosmopolitan ou Prima2. ». La mouvance s’empare même de la presse quotidienne :« Depuis janvier 2003, Le Monde publie une page Psychologie deux fois par mois.Vingt-huit titres de la presse quotidienne proposent eux, une fois par semaine, une1 La « psymania » envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins. 29/04/20052 Même article. 21
  22. 22. page psycho, réalisée en partenariat par Psychologies magazine1. ». Ici comme dansl’édition, les logiques de l’information dominent, par opposition à la télévision et à laradio. Cependant, certaines publications ou collaborations peuvent être l’objet depolémiques intenses : en effet, il est reproché (par certains spécialistes) aux revuesdestinées au grand public de vulgariser sauvagement la psychologie, et de la fairecoexister de façon précaire avec l’univers de la consommation.Nous pourrions encore étayer notre panorama en abordant la profusion de sites« psys » présent sur la toile, allant de sites d’information à des sites de soi-disantconsultations en ligne2, ou encore en montrant comment la psy-fiction fait recette aucinéma (cf. le film Mortel Transfert mettant en scène un psychanalyste) ou dans lesromans. Cependant, nous espérons avoir déjà rendu compte, de façon significative,de l’extrême ampleur et de l’extrême diversité que prend le phénomène « psy » dansles médias. Face à l’hétérogénéité constatée, plusieurs questions se posent : en quoiest-il pertinent, ou même tout simplement possible, de parler d’une tendance« psy » ? S’il n’est pas impossible de parler d’une telle tendance, quelle stratégied’étude mettre en place, quel regard porter pour affronter la complexité duphénomène ?1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un mêmephénomèneLa diversité du mouvement « psy », telle que nous venons de l’illustrer, sembles’organiser autour de 2 axes : l’un représenterait l’ensemble des fonctions attribuéesau « psy », cest-à-dire essentiellement les fonctions d’informateur, de soigneur, maisaussi les fonctions de saltimbanque (cf. Il faut que ça change) ou de caution (LoftStory), et l’autre axe représenterait l’intensité de la présence du « psy » dans leprogramme, ce dernier pouvant passer du statut de simple invité à celui d’animateur,de celui de simple confesseur dont le rôle est d’écouter (Ca se discute) à celui degourou dont on se contente de boire le flot continu de paroles.1 Même article.2 cf. Psys d’e-bazar, 13/04/2001, p38. Libération. 22
  23. 23. Nous pouvons remarquer que, malgré leur hétérogénéité, ces manifestations onttoutes en commun le personnage du « psy » et son statut d’expert. Le « psy », quelque soit le rôle qu’on lui attribue dans un programme, est toujours présenté commeun savant appuyé par l’autorité de la science. En effet, le discours du « psy »,comme nous le confirme Dominique Mehl, est « un discours reçu commesocialement savant. Les engagements, préférences, prédictions du psychologue sontlestés d’une légitimité d’allure scientifique1. ». Ce personnage et son discours sont leciment d’un phénomène de société, et à ce titre, les ressemblances qui lient lesémissions évoquées précédemment n’ont rien de contingentes. En ce sens, nouspensons qu’il est possible, et même nécessaire de parler d’une tendance « psy »comme d’un phénomène cohérent dans lequel le « psy » rencontre le grand publicpar le biais des médias. L’usage semble confirmer notre position : sachant qu’il estquestion de tendance « psy » à peu près partout, que ce soit dans les médias2 oudans les conversations courantes, notre tâche sera au minimum de comprendre ceque le sens commun désigne ou croit désigner par une telle tendance.Nous avons défini, de façon minimale, le mouvement « psy » comme la relationoriginale qu’entretiennent ces trois pôles : « psys », médias, grand public. Cetterelation nous invite, provisoirement du moins, à aborder le phénomène à travers lesproblématiques de la tradition vulgarisatrice. Nous espérons ainsi élucider lesrelations de parenté qu’entretiennent « psy » et sciences, la vulgarisation scientifiquese définissant, de façon minimale, comme « le fait d’adapter un ensemble deconnaissances techniques, scientifiques, de manière à les rendre accessibles à unlecteur non-spécialiste3. ». Nous utilisons le mot vulgarisation, en dépit de sa portéeaxiologique (que nous ne souhaitons pas assumer) car, comme l’écrit YvesJeanneret dans Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation, « Il n’y atoutefois pas de terme qui fasse l’unanimité et qui qualifie cette activité particulière dediffusion des connaissances à destination des non-spécialistes, comme le fait leterme de vulgarisation. ». En effet, comme le montre l’auteur dans les premierschapitres de son ouvrage, tous les synonymes ou euphémismes que nous pourronstrouver pour remplacer ce mot nous apporterons autant, voire plus de problèmes :1 La bonne parole, p31.2 Comme le confirme un rapide survol de notre dossier de presse.3 Le Petit Robert, 1993. 23
  24. 24. démocratisation, diffusion, traduction, interprétation, etc. Nous considèrerons donc la« psy » comme un mouvement de vulgarisation qui rend accessible au grand publicun certain nombre de sciences. Ce parti pris nécessitera que nous mettions de côtécertaines formes de « psy » évoquées précédemment (en particulier celles centréesexclusivement sur le spectacle), afin de nous concentrer sur l’aspect informationneldu mouvement « psy ». Dans cette perspective, la première question à élucider estalors la suivante : si la « psy » est une entreprise de vulgarisation de la science, dequelle science ou de quelles sciences s’agit-il ? Nous nous demanderons donc àcette occasion quels sont les défis particuliers qui caractérisent la vulgarisation deces sciences et en quoi ces défis fondamentaux conditionnent l’identité dumouvement « psy ».2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de lapsychologie nécessairement problématique « la psychiatrie est un champ de bataille. On voit s’y confronter les partisans du « tout se passe dans le cerveau » et ceux du « tout se passe dans les relations humaines et sociales », les intérêts matériels de l’industrie pharmaceutique, l’opposition entre les psychiatres et les psychothérapeutes, entre les analystes et non-analystes, entre les lacaniens et les non-lacaniens… » André Green1Les « psys » que l’on rencontre dans les médias pratiquent des sciences et destechniques diverses. Pour l’essentiel, ils sont psychologues, psychanalystes oupsychiatres. Leurs savoirs entretiennent entre eux des relations ambiguës, et ils ontdes statuts souvent plus problématiques que ceux de beaucoup de sciences. Il paraîtdonc nécessaire de comprendre en quoi la complexité de ses statuts estdéterminante dans le processus de vulgarisation. Nous regrettons à ce propos queDominique Mehl, dans son ouvrage La bonne parole, n’ait pas pris la peine dedéfinir rigoureusement ces sciences : il est vaguement question de « psys, toutesobédiences confondues »2, ou encore de « La psychologie clinique, la psychiatre, la1 Le Point, 08/04/2004, Entretien avec André Green.2 La bonne parole, p14 et p210. 24
  25. 25. psychanalyse1», mais on ne nous propose pas d’aller plus loin. Cet oubli, que nousn’aurons pas l’audace de qualifier d’ « acte manqué », empêche de penser laquestion « psy » dans toute sa complexité, et entraîne, dans la démonstration de lasociologue, plusieurs problèmes majeurs :- L’auteur aborde le problème de la tendance moralisatrice des « psys » avec desarguments essentiellement issus de la psychanalyse. La majorité des expertsauxquels elle se réfère sont des psychanalystes, et elle utilise le modèle orthodoxede la cure analytique comme critère d’évaluation dans la dernière partie du livre 2. Ceprocédé réduisant la « psy » à la psychanalyse nous paraît arbitraire3.- L’auteur construit son livre sur des oppositions binaires. Par exemple l’oppositionstricte entre une connaissance théorique qui serait sérieuse, indubitable (procédé parlequel elle évite soigneusement de se mettre à dos une grande partie de lacommunauté « scientifique ») et une expérience clinique subjective dont chaque« psy » pourrait mésuser. De même, on note l’opposition classique entre larespectable science « psy », et sa version dévoyée et simplifiée que la vulgarisationfait circuler à travers « la culture psychologique de masse4 ». Ces oppositions serévèlent selon nous peu opérantes lorsque l’on se résout à prendre en compte laréalité complexe des sciences en question.- De la même façon, l’opposition peu efficace qu’essaie de proposer l’auteur entrevulgarisation, cest-à-dire transmission d’un ensemble de connaissance, et vulgate5prouve que cette dernière ne prends pas en compte la complexité des phénomènesde vulgarisation. Mais nous reviendrons sur cet aspect ultérieurement.Cette digression met l’accent sur la nécessité d’interroger la scientificité des savoirsrelatifs à la psyché.2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet?1 Même ouvrage, p371.2 On sera par exemple attentif à l’usage que l’auteur fait des propos de la psychanalyste SylvieNerson-Rousseau, aux pages 331 et 332 : « Les effets d’une cure analytique ne sont ni de nature ni àvisée « sanitaire » ».3 On s’interrogera également sur la remarque suivante faite au sujet de Psychologies magazine p212 :« Le « s » du titre représente, quant à lui, une clef de la définition du magazine : les orientationsintellectuelles conviées et publiées couvrent tout l’éventail des courants, tendances et spécialités decette vaste discipline, depuis les lacaniens les plus officiels jusqu’aux comportementalistes les pluséloignés des théories freudiennes. ». Ici les rapports qu’entretiennent psychologie et psychanalysesont manifestement obscurs…4 Même ouvrage p272.5 Même ouvrage, p231. 25
  26. 26. La psychologie se définit, de façon minimale, comme « la science des faitspsychiques1 ». L’origine étymologique du mot est le terme grec « psyché ». On peutle traduire par le concept d’ « âme » que les philosophes grecs définissaient comme« principe de vie et de spiritualité qui anime les humaines et les êtres vivants2 », maisaujourd’hui le sens du mot renvoie plus au concept d’ « esprit » ou de« psychisme »3. La psychologie a longtemps été une branche de la philosophie. Ellene s’est émancipée de cette dernière qu’au cours du XIXème siècle, lorsqu’elletourna le dos aux traditions spéculatives afin de privilégier les méthodologiesexpérimentales. Elle a atteint de ce fait un statut de science humaine autonome.L’objet de la psychologie s’est aujourd’hui élargi : on ne la considère plus seulementcomme la « science de la vie mentale, de ses phénomènes et de ses conditions4 », àla manière de William James, père de la psychologie américaine, mais aussi, plusglobalement, comme la « science de la conduite5 », cest-à-dire comme la sciencequi étudie les comportements et les interactions des individus. Le psychisme étant unobjet particulièrement complexe, la psychologie a été amenée à se diviser en unemultiplicité de branches ou de disciplines, chacune se concentrant sur des aspectsparticuliers de cet objet, ainsi que sur des méthodes particulières. La psychologie seprésente donc de nos jours comme un ensemble de savoirs divers et variés dontl’articulation est problématique, ou du moins complexe.Afin de présenter cette articulation de la manière la plus simple et la plus efficacepossible, nous nous référerons au schéma synthétique qu’en donne le Hors-Sérienuméro 19 du magazine Sciences Humaines, à la page 7 (décembre 1997). Ceschéma (voir annexe 2), qui est en réalité un mapping, classe la majorité desdisciplines de la psychologie selon deux axes relatifs aux objets des disciplines :l’axe vertical oppose la catégorie « Normal » et la catégorie « Pathologique », et l’axehorizontal oppose la catégorie « Social » et la catégorie « Biologique ». Au pôle est,près de la catégorie « Biologique », on trouve par exemple les neurosciences quis’intéressent à la façon dont les mécanismes biologiques et nerveux déterminent1 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.2 La psychologie aujourd’hui, p4, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.3 Ibidem.4 W. James, 1890.5 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 26
  27. 27. notre pensée et notre comportement. On trouve également la psychopharmacologiequi étudie comment notre conduite peut être modifiée par des médicationschimiques. Au pôle opposé, du côté ouest, on trouve des disciplines, comme lapsychologie sociale, qui tentent de démontrer en quoi le comportement de l’individuest déterminé par des conventions et des interactions sociales. On trouve au sommetnord du mapping, au pôle « Normal », la psychologie générale. Elle s’intéresse auxmécanismes de l’esprit généraux et communs à tous les êtres humains. On peutdiviser ce secteur en deux sous secteurs : la cognition (« la perception,l’apprentissage, la mémoire, le langage, l’intelligence ») et le domaine affectif (« lamotivation, les émotions et la personnalité »)1. Dans le pôle opposé, on rencontre ledomaine de la psychopathologie, cest-à-dire les disciplines qui s’intéressent auxtroubles et aux maladies psychologiques. Ce domaine mérite un surcroît d’attentionpour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’il regroupe deux disciplinescentrales de la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, et ensuite parce qu’ilconstitue une interface privilégiée entre le champ scientifique et la société.La psychanalyse et la psychiatrie se présentent comme des modèles explicatifs dupsychisme, mais aussi et surtout comme des thérapies, comme des méthodespermettant de soigner la souffrance psychique. Elles ont pour particularité d’avoir desstatuts quasi-indépendants : on les considère souvent comme des disciplinesautonomes, voire concurrentes de la psychologie, bien qu’en un certain sens ellessoient intégrées dans le même champ scientifique. La psychiatrie est une branche dela médecine qui vise l’ « étude et traitement des maladies mentales2 » : à ce titre, elleporte une attention particulière aux interactions que l’esprit entretient avec le corps.Comme il est d’usage en médecine, sa méthode de diagnostic se concentre surl’étude des symptômes, et fait appel à la nosographie (classement méthodique desmaladies) et à l’étiologie (science de la cause). Ses méthodes de soin sontessentiellement axées sur la psychopharmacologie, cest-à-dire sur la prescription depsychotropes. Longtemps reléguée à l’étude et au traitement de la folie, lapsychiatrie, de nos jours, s’intéresse de plus en plus au banal et au quotidien, etnotamment au traitement de la dépression, comme le montre Alain Ehrenberg dansLa fatigue d’être soi. La psychanalyse, elle, est une « méthode de traitement des1 La psychologie aujourd’hui, p7, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.2 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 27
  28. 28. troubles mentaux reposant sur l’investigation psychologique profonde,devenue « science de l’inconscient ».1 ». Ce savoir s’appuie essentiellement sur lesthéories de Freud, son fondateur. Dans son dispositif théorique, il considère lesmanifestations symptomatiques de l’inconscient comme un langage, et reconnaîtcomme essentiels les grands principes suivants : « 1. Toute conduite tend à supprimer une excitation pénible (principe de plaisir) ; le monde extérieur impose certaines conditions dont il faut tenir compte (principe de réalité) ; les expériences marquantes ont tendance à se reproduire (compulsion de répétition). 2. L’appareil psychique est fait de trois instances : le ça (ensemble de pulsions primaires, soumises au principe de plaisir), le surmoi (ensemble des interdits moraux intériorisés) et le moi, dont la fonction est de résoudre les conflits entre les pulsions et la réalité extérieure, ou entre le ça et la conscience morale. 3. Quand le moi ne parvient pas a ajuster d’une manière satisfaisante le sujet à son milieu ou à satisfaire ses besoins, il produit des désordres de la conduite : régression, névrose, troubles psychosomatiques, délinquance, etc.2 »La psychanalyse a un statut (controversé, comme nous le verrons plus loin) descience humaine. Elle se divise en différents mouvements, qui se revendiquenttantôt de Freud, de Lacan ou de Jung. Son succès a été considérable en France, enparticulier dans les milieux littéraires intellectuels (Sylvie Nersson-Rousseau nousrappelle à l’occasion que la psychanalyse n’a pas eu autant de succès dans lechamp strictement scientifique3).Malgré leurs divergences, psychologie, psychiatrie et psychanalyse se retrouventtoutes dans le soin de la souffrance psychique. Elles ont en commun, malgré leursdifférentes approches, le soin des troubles mentaux. Ainsi, ces sciences fusionnenttoutes dans la catégorie de la psychothérapie : « application méthodique detechniques psychologiques déterminées pour rétablir l’équilibre affectif d’unepersonne4 ». La psychothérapie est un ensemble très vaste de savoirs et detechniques destinés au soin de la psyché humaine. Même si par sa grande influencehistorique en France, la psychanalyse a pu prétendre monopoliser le champ de lapsychothérapie, ou du moins de la psychologie clinique5, le traitement de la1 Ibidem.2 Ibidem.3 Le divan dans la vitrine. P 246.4 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.5 Jacques Lecomte, La psychologie aujourd’hui, p17, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre1997. 28
  29. 29. souffrance psychique s’effectue par des voies très hétérogènes. Selon lepsychologue Edmond Marc, on trouve au moins six grandes catégories depsychothérapie : l’hypnose, que l’on retrouve dans les travaux de Jean Charcot (quiforma Freud), de Milton Erikson ou encore dans la programmation neurolinguistique,les thérapies psychanalytiques, les thérapies psychocorporelles et émotionnelles,qui, à la suite des travaux de W.Reich, regroupent des mouvements comme la bio-énergie, l’analyse primale ou le psychodrame émotionnel, les thérapies cognitives etcomportementales, qui s’appuient sur les théories du conditionnement et del’apprentissage, les techniques de relaxation, comme par exemple la sophrologie, etles thérapies de la communication, qui regroupent l’analyse transactionnelle, laGestalt-thérapie, les thérapies systémiques, et qui s’intéressent aux interactionsentre les individus. Le champ psychothérapeutique est très important car ilreprésente l’interface entre la science et la société : c’est d’abord par le soin que les« psys » rencontrent la société. Ils sont perçus tout d’abord comme des soigneurs,et de ce fait, on imagine leur discipline autant comme un savoir-faire que comme unsavoir. La psychologie se présente au public à la fois comme une science et commeune thérapie. Ainsi, le savoir du « psy » n’est pas inoffensif, il est dans une certainemesure performatif, il est aussi un condensé d’action, comme semble le suggérer lestéréotype du psychanalyste qui soigne par la parole, lors de la « talking-cure »analytique. Cette ambivalence du savoir psychologique intéresse directement levulgarisateur : elle conditionne la forme et le résultat de son travail. Mais à cetteambivalence s’ajoutent des problèmes beaucoup plus sérieux, notamment d’ordreépistémologique : à y regarder de plus près, les sciences de la psyché sont-elles siscientifiques que cela ?2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ?Comme le suggère la citation de André Green qui figure en épigraphe de ce chapitre,le champ de la psyché est très divisé et très polémique. Le sens commun sereprésente souvent la science comme un ensemble uni de vérités éternelles quiseraient gravées sur des tables de la Loi. Ici, plus que jamais, règnent la discorde etl’absence de consensus. Les différents qui séparent les praticiens peuvent êtreradicaux, tant sur le plan des connaissances que sur le plan des soins : lespsychologues s’intéresseront davantage au domaine du conscient, aux 29
  30. 30. comportements et à l’environnement social, les psychanalystes privilégierontl’inconscient et la libre association d’idées, les psychiatres s’intéresseront davantageaux symptômes et aux médications prescriptibles. Ces différents mettent en jeu despositions épistémologiques différentes, des conceptions de l’homme différentes, maisaussi différents intérêts communautaires. En effet, comme nous le rappelle YvesJeanneret1, les communautés scientifiques ne sont pas exemptes des logiques dereconnaissance et de distinction (au sens bourdieusien) que l’on peut observerailleurs dans la société. On ne peut réduire la division de la communauté des« psys », ses excommunions et ces schismes à une simple dynamique heuristique :« Cette double référence nécessaire au biologique et au social n’est pas sans poserdes problèmes d’articulation théoriques, méthodologiques, et aussi des problèmesde rivalité et de pouvoir. La pénurie en matière de crédits de recherche que nousconnaissons contribue à exacerber les tensions qui, rappelons-le, sont constitutivesdu champ scientifique lui-même et, d’une certaine manière, sont l’aiguillon desavancées scientifiques.2 ». Les divisions se font jour à l’intérieur même d’unediscipline : ainsi, on n’est pas psychanalyste, mais on est freudien, jungien, oulacanien, et lorsque l’on est psychiatre, soit l’on est psychothérapeute soit on ne l’estpas. De même, un psychothérapeute s’orientera au choix vers une des six grandesfamilles de techniques que nous avons évoquées précédemment…Ces divisions ou dissidences nous amènent naturellement à interroger la scientificitéde ces sciences. Leurs statuts s’avèrent souvent précaires, pour au moins deuxtypes de raisons : des raisons d’ordre épistémologiques, et des raisons d’ordreinstitutionnelles. Sur le plan épistémologique, on pourra citer en exemple un grandclassique du genre : le problème de la non-falsifiabilité de la psychanalyse3.L’épistémologie contemporaine s’accorde quasi-unanimement pour reconnaître leprincipe de falsifiabilité du philosophe Karl Popper4 comme la pierre de touche quidistingue la science de la non-science. Selon ce principe, une science ne peuténoncer des propositions qu’à la condition que ces propositions soient infirmables ouconfirmables grâce à un dispositif expérimental. Une connaissance scientifique1 Ecrire la Science, p57 et p93.2 L’introuvable unité, Sciences Humaines, Hors-série décembre 1997.3 Cet argument philosophique est commun. On pourra en trouver l’application, à titre d’exemple, dansle sort que Luc Ferry fait à Lacan dans La pensée 68.4 Logique de la découverte scientifique, Karl Popper. 30
  31. 31. accède ainsi au statut de connaissance en sursis, constamment menacée par lecouperet de la réalité empirique. Le problème est que les propositions de lapsychanalyse, tout comme celles de la téléologie marxiste, ne peuvent pas sesoumettre au principe de falsifiabilité. Non seulement on ne peut pas réfuter uneinterprétation de l’inconscient à partir de l’expérience, mais pire, plusieursinterprétations contradictoires de l’inconscient peuvent coexister pour un même sujetsans qu’on puisse les départager. Malgré tout, nous sommes d’avis de relativiser ceproblème, car, comme le souligne Serge Moscovici1, le principe de Popper invoque« des critères de démonstration et de rigueur et non pas des critères de découverteet de fécondité », alors que la psychanalyse, comme toute philosophie du soupçon,intéresse essentiellement pour sa fertilité. De plus, nous rappelle l’auteur, certainesthéories auxquelles nous sommes très attachés s’accommodent très mal du critèrepoppérien : « Essayez donc d’appliquer l’interdit de Popper à la théorie de lasélection naturelle ou à l’éthologie et vous verrez qu’elles devraient partager plutôt lelot des théories de Freud que celui des théories d’Einstein2. ».Dans le domaine de la psyché, la psychanalyse n’a pas le monopole de la précarité :en effet, on pourra également citer les problèmes que pose l’étiologie, cest-à-dire lascience des causes, en psychiatrie. Comme le dit Alain Ehrenberg dans La fatigued’être soi, depuis que l’on a découvert par hasard les psychotropes et leurs effetsthérapeutiques dans les années 50, « on soigne de mieux en mieux, peut-être, maison ne s’accorde ni sur ce que l’on soigne, ni sur les raisons de l’efficacité d’unethérapie3». Si l’on en croit le sociologue, le développement constant des médicationset la complexité du « continent dépressif » ont amené les psychiatres à s’intéresserde moins en moins aux maladies qui causaient les symptômes dépressifs et de plusen plus à ces symptômes et aux possibles médicaments par lesquels on les faitdisparaître.On abandonne donc, en abandonnant l’étiologie, l’espoir de guérir la cause dessymptômes et de savoir de quoi l’on souffre, au profit de ce qui peut devenir dans1 La psychanalyse, son image, son public, p28 et p29.2 Ibidem, p29.3 La fatigue d’être soi, p92. 31
  32. 32. certains cas, selon les termes d’André Green, une « psychiatrie vétérinaire1 » : cest-à-dire une psychiatrie où l’on ne prend plus en compte la réalité subjective du patientet dans laquelle on se contente de dresser celui-ci à grands renfortsd’antidépresseurs. Cette polémique divise le monde de la psychiatrie, d’autant plusque, même aujourd’hui, selon Ehrenberg, les résultats obtenus sur les patients avecles psychotropes sont encore assez hétérogènes, et les méthodes de classificationdes symptômes dépressifs sont loin de faire l’unanimité2.Nous pourrions passer en revue beaucoup d’autres problèmes, comme par exempleceux posés par l’hypnose ericksonienne ou par la très controversée Programmationneuro-linguistique (dite PNL), mais selon nous, les deux cas proposés ont une portéeemblématique et illustrent suffisamment notre propos. Mais les problèmes nes’arrêtent pas là. Les ambiguïtés épistémologiques des sciences de la psyché sontaggravées par des ambiguïtés institutionnelles, voire juridiques.En effet, un savoir ne tire pas seulement sa respectabilité de lui-même, mais aussides institutions dont il émane : le savoir est toujours le savoir d’un sujet, qu’il soitindividuel ou collectif, et par conséquent ce savoir, en tant qu’il est un fait social,repose toujours sur un certain consensus. Au-delà des divisions de la communautéscientifique que nous avons évoquées précédemment, la vacuité ou plutôtl’incomplétude du système juridique français en termes de psychothérapies, accroîtconsidérablement nos difficultés : « La France est un des rares pays occidentaux àne pas avoir de titre officiel de « psychothérapeute3 » », « n’importe qui ou presquepeut ouvrir un cabinet de psychothérapeute ou de psychanalyste. ». André Green,éminent psychiatre et psychanalyste, affirme quant à lui : « la France se retrouveavec 20 000 psychothérapeutes sans affiliation institutionnelle, 20 000psychothérapeutes autoproclamés4 ! ». Les statuts de psychothérapeute et depsychanalyste ne sont pas réglementés par l’Etat, et les systèmes de formationscomplètements hétérogènes qui mènent à ces métiers ne sont pas reconnus par lesautorités. Ces fonctions apparaissent au public, par un nivellement curieux, sur le1 Cité par Alain Ehrenberg dans le même ouvrage à la page 113.2 On se réfèrera à ce titre aux polémiques qui entourent le DSM III, manuel de psychiatrie en voguedestiné à classer les symptômes, par exemple dans le magazine Psychomédia.3 Les citations qui suivent sont empruntées au site Internet www.psyvig.com4 Le Point, 08/04/2004. 32
  33. 33. même plan que celle de psychiatre, qui nécessite un diplôme de médecine, ou cellede psychologue, qui nécessite un DESS de psychologie clinique1.Sans vouloir rentrer plus avant dans les détails, nous nous contenterons de constaterle caractère chaotique d’une situation dans laquelle les charlatans2 côtoient les plusrespectables des savants. Si la vulgarisation est, au minimum, la transmission deconnaissances scientifiques au grand public, la vulgarisation des sciences de lapsyché va nécessairement poser des problèmes particuliers, notamment enbrouillant les frontières entre connaissance scientifique et sens commun. Quels sontles défis posés à la vulgarisation de la psychologie et de ses sœurs ? Quelleconception de l’activité vulgarisatrice devons-nous proposer pour donner un sensplein au phénomène « psy » ?2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy »Le « psy » se présente comme un expert qui, dans le fond, comme nous venons dele voir, n’est pas si expert que ça… ou du moins dont la légitimité n’est pas aussiclaire que celle, par exemple, d’un physicien ou d’un mathématicien. On peut doncimaginer que ce problème va devoir être simplifié, maquillé ou tout simplement éludédans une action de vulgarisation destinée au grand public : l’homme lambda n’a curedes querelles de chapelles que nous avons évoquées précédemment, et il aprobablement encore moins les acquis nécessaires pour les comprendre, puisque lesspécialistes mêmes éprouvent des difficultés à clarifier la situation. Ainsi, si lascience est composée d’un objet à étudier et d’une méthode précise destinée à cetteétude, il est logique que l’acticité vulgarisatrice se concentre plus sur l’objet, cest-à-dire la psyché ou l’esprit, que sur la rigueur ou la complexité des méthodes. C’est cedont témoigne le succès du vocable « psy », mais nous y reviendrons. Notons pourle moment qu’en se focalisant essentiellement sur la psyché au détriment desméthodes et de l’épistémologie, l’activité vulgarisatrice se trouve devant un autreécueil, non moins grave, provenant cette fois-ci du public, et que Freud formule de1 Cf. www.psyvig.com2 Voir à ce sujet www.psyvig.com, dont la mission est de lutter contre les dérives manipulatoires etsectaires de certains « psys ». 33
  34. 34. façon savoureuse : « Chacun a sa vie psychique, c’est pourquoi chacun se tient pourun psychologue. »1Comme le montre Brigitte Le Grignou dans le numéro 16 de la revue QUADERNI(1991/92), dont le dossier central est consacré à la vulgarisation des scienceshumaines, dans le cadre des sciences de l’homme, contrairement à celui dessciences dites « dures » ou « exactes », il n’y a pas de séparation nette entre lelaboratoire et la vie. Ainsi, le public se sent spontanément plus compétent dans lessciences humaines que dans les sciences dures. Au nom de son expériencequotidienne, il se sentira par exemple habilité à formuler des jugements d’ordressociologiques ou anthropologiques, alors qu’il s’avouera volontiers ignorant enmatière de physique nucléaire ou de biologie moléculaire. Ce constat s’avèred’autant plus pertinent dans le cas de la « psychologie2 », puisque, dans la vie detous les jours, nous sommes tous amenés à nous représenter la pensée et lessentiments des autres afin de pouvoir agir sur notre entourage efficacement. Parexemple, dans le langage courrant, on dit souvent de quelqu’un qui gère avecfinesse les relations qu’il entretient avec ses congénères qu’il « fait preuve depsychologie ». Vulgariser la « psy » c’est donc d’emblée se heurter à un ensembleconsidérable de prénotions que possède le public, et c’est également se heurter à laprétention qu’a chacun d’être psychologue, comme le suggère la citation de Freud. Ala lumière de ces faits, vulgariser la « psychologie » semble extrêmement délicat. Eneffet, le vulgarisateur est amené à réaliser un singulier numéro d’équilibriste enjonglant avec le paradoxe suivant : d’un côté, si ce dernier est trop précis ou troprigoureux dans son travail d’information, il court le risque d’ennuyer le lecteur ou deremettre en question le statut de l’expert « psy », mais de l’autre côté, si saproduction est trop légère et trop peu ambitieuse, le lecteur pensera pouvoiraisément se passer de ses services. Il s’agit donc de créer artificiellement un espaceentre l’hermétisme et la frivolité afin de légitimer la place du « psy » dans l’espacemédiatique.1 La question de l’analyse profane (1926), Gallimard 1985, p.41. Cette citation figurait en épigraphe del’article de Pascal Maléfan dans le numéro 81 de la revue CONNEXIONS.2 Les guillemets signifient que le mot est utilisé dans son sens large : dans le langage courrant on ditpsychologie pour signifier les sciences de la psyché en général. 34
  35. 35. Ce statut problématique de la vulgarisation « psy » nous empêche plus que jamaisde céder aux réflexes manichéens qui voudraient voir à travers la vulgarisationl’opposition radicale entre deux réalités imperméables, à savoir la science pure d’uncôté, et la science corrompue que s’approprie l’ignorance populaire de l’autre : « lavulgarisation ne peut être distinguée de la science de manière drastique que si celle-ci se prend à son propre mythe et oubli que ses fondements ne sont pas donnésmais conquis1. ». Comme le montre Yves Jeanneret2, la tradition alimente notrefaçon de concevoir la vulgarisation de nombreux préjugés. Au premier chef, celui dene concevoir la vulgarisation que comme « un ersatz de savoir » : on juge le discoursvulgarisateur par rapport aux critères de la science, et celui-ci se réduit forcément àune mauvaise copie, à une distorsion. C’est notamment, selon nous, ce que faitSylvie Nersson-Rousseau dans Le Divan dans la vitrine3. Cette conception ne rendpas raison de la complexité du phénomène vulgarisateur et de ses enjeux. Elle peutmême, dans certains cas, avoisiner la paresse d’esprit, car reléguer promptement undiscours dans la catégorie du faux, sans autre forme de procès, est assurément lemeilleur moyen de se dispenser de le penser : « les risques sont grands d’une position platonicienne qui se profilerait derrière cette thèse : dans leur infinie diversité, les textes de vulgarisation ne seraient que la réalisation d’une essence générale, celle du faux- semblant, et peu importerait, au fond, à quel degré ils réalisent cette essence puisque, de droit, le sociologue serait autorisé à les y ramener4. »Un autre préjugé qu’il nous faut combattre, corrélé au précédent, est celui selonlequel la vulgarisation n’aurait pour vocation que le fait d’être la traduction dans unlangage simple de la connaissance scientifique. Cette conception est toute aussierronée : « Là où le traducteur propose un texte lisible à la manière du texte original,le vulgarisateur désigne sans cesse un texte absent, qui serait la vraie science. Ce1 Jean-Claude Beaune, La vulgarisation scientifique, l’ombre des techniques, in D. Jacobi et B.Schiele (éd.), Vulgariser la science, le procès de l’ignorance, Champ Vallon, p.48.2 Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation. PUF.1994.3 Voir par exemple p15 : « Quant à associer l’œuvre de Freud aux manuels de « vie mode d’emploi »qui font les vitrines du prêt-à-penser, cela relève du sabotage. C’est pourtant ce qui risque d’arriver sil’on tolère que le corpus théorique du fondateur de la psychanalyse soit mêlé au fatras conceptuelqu’engendrent certaines tendances contemporaines telles que l’approximation et le goût pour laformule. »4 Ibidem, p65. 35
  36. 36. qui se réalise n’est pas l’effacement d’une langue au bénéfice d’une autre, mais laconstruction d’une configuration linguistique complexe1. ».Ainsi, notre position est de refuser de penser la vulgarisation de façonunidimensionnelle, en se référant uniquement à la science. La science n’est pas « unempire dans un empire », elle s’insère dans un réseau de relations sociales dont ilfaut rendre compte. Au lieu de proposer une conception de la vulgarisation danslaquelle science et discours vulgarisateur entretiendraient des relations verticales,nous proposerons une conception dans laquelle cette relation se pensera de façonhorizontale. Le discours scientifique et le discours vulgarisateur ne visent pas lesmêmes objectifs et ne sont pas soumis aux mêmes enjeux. Ils sont d’une certainefaçon « incommensurables », au sens que Lyotard2 donne à ce terme : ilscorrespondent à des « jeux de langage » différents. Nous prenons donc le parti deconsidérer le discours vulgarisateur comme un discours original, comme un discoursd’une relative autonomie dont l’intérêt et dont les enjeux excèdent ceux de lascience. Les propos suivants de Serge Moscovici résument mieux que nous nepourrions le faire ce qui vient d’être dit, ce qui justifie la longueur de la citation : « On le voit : la propagation d’une science a un caractère créateur. Ce caractère n’est pas reconnu tant qu’on se borne à parler de simplification, distorsion, diffusion, etc. Les qualificatifs et les idées qui leur sont associés laissent échapper le principal du phénomène propre à notre culture, qui est la socialisation d’une discipline dans son ensemble, et non pas, comme on continue à le prétendre, la vulgarisation de quelques-unes de ses parties. En adoptant ce point de vue, on fait passer au second plan les différences entre les modèles scientifiques et les modèles non scientifiques, l’appauvrissement des propositions de départ et le déplacement de sens, de lieu d’application qui s’effectue. On voit alors de quoi il s’agit : de la formation d’un autre type de connaissance adapté à d’autres besoins, obéissants à d’autres critères, dans un contexte social précis. Il ne reproduit pas un savoir entreposé dans la science, destiné à y rester, mais retravaille à sa convenance, suivant ses moyens, les matériaux trouvés. Il participe donc de l’homéostasie subtile, de la chaîne des opérations par lesquelles les découvertes scientifiques transforment leur milieu et se transforment en le traversant, engendrent les conditions de leur propre réalisation et de leur renouvellement3. »Si le discours vulgarisateur de la « psychologie », cest-à-dire le discours « psy », esten quelque sorte « créateur », comme on peut légitimement en faire l’hypothèse, il1 Ibidem, p84.2 La condition postmoderne, Les éditions de Minuit. 1979.3 nd La psychanalyse, son image, son public. PUF. 1976 (2 édition). P24. 36
  37. 37. nous faut par conséquent le prendre au sérieux et rendre compte de son originalité.En quoi est-il original et singulier ? Quelles transformations (et non distorsions) asubit le discours scientifique lors de son entrée dans les médias ?3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours originalLa socialisation de la psychologie, pour reprendre le terme de Serge Moscovici, adonné une importance considérable à la figure du « psy », mais également audiscours que ce dernier tient dans les médias. Ce discours, comme le suggèrel’auteur dans la citation que nous venons de proposer, est un discours original quis’émancipe du strict discours scientifique dont il est issu, mais tout en enrevendiquant la filiation. Nous nous proposons donc de décrire ce discours et lestransformations dont il est issu en tenant compte de sa singularité : pour ce fairenous mettrons de côté les problématiques normatives qui tentent de différencier la« vraie » psychologie de la « fausse ». L’omniprésence du discours « psy » dans lesmédias se manifeste par un certain nombre de signes et d’indices, en particulierlinguistiques, qui peuplent notre quotidien. Ces signes nous éclairent sur lasignification et sur le contenu du discours « psy ». Dans cette perspective, il nousrevient en premier lieu de nous interroger sur la signification d’un mot que nousemployons d’une manière volontairement naïve depuis le début de notre exposé : lemot « psy ».3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand publicLe vocable « psy » est aujourd’hui employé un peu partout, dans toutes sortes decontextes. On emploie ce mot comme s’il désignait une réalité ou un concept qui vade soi, cependant, comme le remarquent un certain nombre d’observateurs, cevocable ne veut pas dire grand-chose du point de vue de la science : « dire les psys,ça frôle parfois la désinformation… Il faudrait davantage expliquer la diversité desécoles, des théories, des pratiques, pour être à même de mieux comprendre les aviset les comportements tantôt consensuels, tantôt divergents, des psychiatres,psychothérapeutes, comportementalistes, psychanalystes, freudiens, jungiens, etc. 37

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