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Mémoire Master 1 - CELSA

Mémoire Master 1 - CELSA
2005
"Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand
public dans les médias"

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Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias Techniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias Document Transcript

  • UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE CELSA Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication DIPLOME DU MASTER 1 (MAITRISE DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION) « ECCE HOMO : HOMO PSYCHOLOGICUSTechniques et enjeux de la vulgarisation de la psychologie à destination du grand public dans les médias » Préparé sous la direction du professeur Francis YAICHE Nom, Prénom : Cahuzac Alexandre Promotion : 2004-2005 Option : Marketing, Publicité et Communication Soutenu le : Note du mémoire : Mention : 1
  • REMERCIEMENTSMes remerciements les plus sincères à Perla Servan-Schreiber, Olivier Aïm etFrancis Yaiche qui m’ont guidé dans mes recherches. Je remercie également GérardCahuzac, Marie-Hélène Féron et Charlotte Audebert qui ont eu la gentillesse de merelire. 2
  • SOMMAIREI) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY » ............................................................................................................. 13 1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique ....... 13 1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutions.................... 13 1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médias ....................................... 14 1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un même phénomène ..................................................................................................................... 22 2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de la psychologie nécessairement problématique........................................................... 24 2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet? ............................................................................................................................... 25 2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ? ........ 29 2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy » .................................... 33 3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours original .............................................................................................................................................. 37 3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand public .... 37 3.2) La « psy » : un nouveau savoir populaire et syncrétique ................................ 39 3.3) L’intimité et l’introspection : des figures clefs du discours « psy » ................ 43II) LA « PSY» : UNE CULTURE PROFONDEMENT ANCREE DANS UNEDYNAMIQUE SOCIALE....................................................................................................... 46 1) La diffusion du langage psychologique : une nécessité historique et sociale ................................................................................................................................ 47 1.1) L’avènement du narcissisme : la psychologie comme langage de l’individualisme contemporain ...................................................................................... 47 1.2) La démocratisation de la fatigue : la psy comme langage de la dépression 50 2) Les nouvelles attributions de la psychologie ..................................................... 53 2.1) La psy au service de la nouvelle idéologie dominante : l’hédonisme ........... 53 2.2) La psy comme quête de sens et comme quête de repères ............................ 58 2.3) Normes et usages : la réception du discours psy par le public ...................... 63 3) Les défis politiques, idéologiques et éthiques du vulgarisateur ................... 67 3.1) La psy et ses enjeux politiques ........................................................................... 67 3.2) Le vulgarisateur face aux religions ..................................................................... 69 3.3) Le vulgarisateur face aux dérives sectaires et à la manipulation .................. 72III) MARKETER LA PSY : LE CAS DE PSYCHOLOGIES MAGAZINE ..................... 76 1) Les professionnels face aux enjeux de la vulgarisation de la psy. .............. 76 1.1) Exposé synthétique des enjeux (Résumé parties I et II) ................................. 76 1.2) La notion de contrat de lecture ............................................................................ 78 2) Analyse sémiotique de la couverture de Psychologies ................................... 82 2.1) Un discours centré sur l’individu ........................................................................ 82 2.2) Une promesse de bien-être ................................................................................. 83 2.3) Une relation de respect et de confiance ............................................................ 87 3
  • 3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine .............................................. 89 3.1) Le contrat de lecture du magazine ..................................................................... 89 3.2) Focus sur la mise en scène de la confiance et la mise en récit de l’intimité 91 3.2.1) La mise en récit de l’intimité et de l’individu ................................................... 91 3.2.2) La mise en scène de la confiance ................................................................... 95 3.3) Evaluation du contrat de lecture ........................................................................ 101CONCLUSION GENERALE : ........................................................................................... 103BIBLIOGRAPHIE ................................................................................................................ 106ANNEXES............................................................................................................................. 111 Annexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005. ............................................................................................................................................ 112 Annexe 2 : « La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches ». Source : SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. La psychologie aujourd’hui. ........................................................................................... 122 Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf. bibliographie). ................................................................................................................... 123 Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être. ................ 130 Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée à travers un carré sémiotique. .......................................................................................... 130 Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture de Psychologies. ................................................................................................................... 131 Annexe 7 : Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologies analysés à travers le schéma actanciel de Greimas. ................................................ 132 Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 de Psychologies (novembre 2004). .................................................................................... 133RESUME……………………………………………………………………………………146MOTS-CLEFS…………………………………………………………………………….. 147 4
  • INTRODUCTIONAujourd’hui, la psychologie, au sens large, semble omniprésente dans notre société.Loin de se cantonner, comme par le passé, aux milieux clos des hôpitaux et del’université, elle a conquis petit à petit toutes les facettes de notre sphère sociale, enpassant par les institutions étatiques, les entreprises, jusqu’aux médias de masse.Cette socialisation de la psychologie, cest-à-dire son infiltration diffuse dansl’ensemble de la société, semble imprégner en profondeur nos modes de vie, allantmême jusqu’à modifier nos usages linguistiques. En effet, un vocable curieux, maispourtant terriblement banal, témoigne de la croissante familiarité sous la quelle lapsychologie nous apparaît aujourd’hui : le vocable « psy », que l’on nous fait mangerà peu près à toutes les sauces…La manifestation la plus spectaculaire et la plus emblématique du phénomène desocialisation évoqué se joue probablement dans les médias. Nous assistons cesdernières années à une véritable explosion des contenus dits « psys » dans lesmédias : on ne compte plus désormais ces programmes télévisuels, ces émissionsde radios, ces livres ou encore ces magazines qui revendiquent leur affiliation à lapsychologie tout en se destinant au grand public. Notre époque consacre enparticulier la vénération du spécialiste de la psychologie : le « psy ». Dans unesociété technocratique qui laisse la part belle aux experts en tout genre, le « psy »est érigé en référence morale et intellectuelle privilégiée. La médiatisation de la« psy », et des « psys », est un phénomène d’une actualité indéniable, et d’uneampleur impressionnante : si les relations entre « psys » et médias ne sont pasabsolument neuves, comme en témoigne le succès qu’a connu l’émissionradiophonique de la psychanalyste François Dolto dans les années 70, elles revêtentaujourd’hui, de par leur quantité et leur complexité, une dimension toute autre. Noussommes incontestablement face à un phénomène inédit, comme le confirme le peud’études existant sur le sujet1.1 Cf. Bibliographie. 5
  • Sous certains aspects, ce phénomène peut s’avérer inquiétant. Le succès et laprolifération des contenus « psy » semblent signifier que, par un processusmystérieux, la science psychologique se soit transformée en marchandise, et quenotre société l’ait reléguée au rang de produit de grande consommation. D’aucunssoupçonnent les médias d’avoir pervertit la psychologie en la livrant aux masses : envulgarisant la psychologie, cest-à-dire en la rendant accessible au plus grandnombre, les médias l’auraient inévitablement dénaturée. Certains le déplorent1 etconsidèrent le succès de la « psy » comme un non-phénomène : le verbiage de lavulgarisation « psy » serait selon eux trop éloigné du noble ciel des idées de la« science vraie » pour être pris au sérieux. A peine mériterait-il d’être considéré…Malgré cela, l’étude du phénomène peut s’avérer particulièrement fructueuse pour aumoins deux types de raison. Premièrement, d’un point de vue professionnel, ledéveloppement de la « psy » semble constituer un marché particulièrementalléchant. En effet aujourd’hui la « psy » se vend, et se vend bien même : d’uneniche qu’elle était depuis les débuts de Françoise Dolto il y a plus de trente ans, elleest passée au statut de véritable marché en pleine croissance2. Les oreilles dumarketer se dressent, celui-ci flaire l’opportunité et les bénéfices qu’il pourrait tirer decet oasis de croissance dans un désert de marchés saturés. Cependant, le marketer,méfiant comme il se doit, diffère sa ruée vers l’or en attendant de savoir si l’Eldoradoqu’il croit apercevoir n’est pas en réalité un mirage : la psy est-elle une modeéphémère ou une tendance sociétale de fond ?Deuxièmement, d’un point de vue universitaire, la nouveauté du sujet 3 et la richessedes thématiques qu’il déploie s’avèrent particulièrement intéressantes. Au-delà de lasimple description du phénomène, son explication et sa contextualisation font appelà une pratique pluridisciplinaire : il est possible d’aborder la question sous beaucoupd’angles différents. Tout d’abord, le sujet, suscite des interrogations d’ordreépistémologique : si les contenus « psys » sont le fruit d’une activité de vulgarisationde la psychologie perpétrée par les médias, on ne peut pas comprendre le1 Comme le suggère par exemple le titre de l’ouvrage de Sylvie Nersson-Rousseau : Le divan dans lavitrine, la psychanalyse à tort et à travers.2 Notons, à titre d’exemple, que le chiffre d’affaire du groupe Psychologies magazine (le journal, le siteInternet et les activités d’éditions) devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon lequotidien Le Monde (29/04/2005).3 Il n’a jamais été traité au CELSA. 6
  • phénomène « psy » sans comprendre les statuts des sciences particulières qui sonten jeu ainsi que le processus spécifique par lequel elles sont transformées et mises àdisposition d’un public particulier. Ensuite, l’élucidation de la demande sur laquelle lephénomène « psy » se fonde mobilise un savoir d’ordre sociologique : on sedemandera comment la configuration sociale de notre société conditionne lescontenus « psy » et l’on se demandera également comment ces derniers, en retour,peuvent influer sur la société. A ce titre, le sujet suscite également des interrogationsd’ordres philosophique et éthique afin d’élucider le caractère potentiellementmanipulatoire du discours « psy». Enfin, l’étude de la forme des contenus « psy » faitappel à un savoir d’ordre sémiotique et littéraire : on se demandera quellescontraintes formelles conditionnent la production de contenus « psys », et si lesrégularités des formes observées nous permettent d’envisager la vulgarisation de la« psy » comme un genre littéraire. Ainsi, le véritable exercice de style que constituel’étude de ce phénomène complexe représente pour l’universitaire un défitsavoureux. Mais là n’est pas l’essentiel…En réalité, un des attraits les plus manifestes réside dans les enjeux sociétaux quepose le sujet. La place que tient aujourd’hui la psychologie, science de l’individu,dans notre société, n’est pas étrangère à la nature profondément individualiste decelle-ci : la médiatisation de la psychologie révèle, telle un miroir, les récentschangements de paradigmes qui ont affecté notre société ces dernières décennies.Changement de paradigme sociétal, tout d’abord, en ce qu’après l’effondrement desstructures collectives traditionnelles (religieuses, morales, idéologiques, politiques,etc.) l’individu est devenu le centre et la finalité de l’organisation sociale : sur cedernier reposent désormais le développement de nouvelles normes et la définitiond’un nouvel espace public. Changement de paradigme intellectuel également, en ceque le triomphe de la « psy » semble consacrer un changement radical dans notrefaçon d’envisager l’homme. En effet, l’homo oeconomicus semble avoirdéfinitivement cédé la place à l’homo psychologicus1 : on met en avant, de nos jours,un modèle profondément affectif, irrationnel et hédoniste de l’homme, à milles lieuxdu modèle utilisé traditionnellement par les économistes. Pour toutes ces raisons,1 Gilles Lypovetsky, L’ère du vide, p73: « Fin de l’homo politicus et avènement de l’homopsychologicus, à l’affût de son être et de son mieux être. ». 7
  • l’étude du phénomène « psy » se présente comme un moyen particulièrementoriginal d’interpréter et de comprendre la société contemporaine.Cependant, comme l’on peut s’en douter, cette étude nous confronte à desproblèmes méthodologiques importants. Tout d’abord, on remarque que lorsque l’onse donne pour sujet « la vulgarisation de la psychologie dans les médias àdestination du grand public », tous les mots posent problèmes. De plus, l’élaborationd’une définition absolument rigoureuse et pertinente pour chacun de ces termes, loinde se satisfaire du maigre espace d’une introduction, nécessiterait à elle seule uneétude exclusive. Nous choisirons donc de partir des définitions volontairement naïveset minimales que nous avons posées en début d’introduction puis de les remettre encause ou les enrichir au fur et à mesure de l’exposé.Ensuite, il faut se rendre à l’évidence : les manifestations que l’on peut qualifier de« psys » dans les médias sont extrêmement hétérogènes, au point que l’on puissedouter de la possibilité même de parler sans abus d’un phénomène « psy » : en quoipeut-on comparer, par exemple, une émission télévisuelle comme Ca se discute etun magazine féminin comme Psychologies1 ? L’hétérogénéité et la multiplicité desmanifestations « psys » rendent la mise en place d’une étude systématique etexhaustive du phénomène impossible. Elles semblent interdire une approchegénérale du phénomène à l’échelle macro-sociale et nous inviter, au contraire, àtoute une série de micros études qui analyseraient le phénomène média par média :l’édition et la « psy », la presse et la « psy », la télévision et la « psy », etc. Selonnous, une telle façon de procéder rendrait le sujet inoffensif, voire insipide : nouspasserions à côté de l’essentiel, cest-à-dire à côté des rapports qu’entretiennentvraisemblablement la demande « psy » et la société contemporaine.De ce fait, nous avons donc pris le parti de tenter une étude globale du phénomène àl’échelle macro-sociale, en nous inspirant de la méthode mise en place parDominique Mehl dans La bonne parole2: cette dernière sélectionne et analyse1 Exemples étudiés par Dominique Mehl dans La bonne parole, une des seule spécialiste de laquestion.2 Mehl est une des premières et des seules personnes à consacrer une étude complète à l’analysedes rapports qu’entretiennent « psys » et médias. 8
  • quelques aspects ou cas emblématiques du phénomène1, puis extrapole sesrésultats afin de tirer des conclusions d’ordre général. Cette méthode convientd’autant mieux à l’objet étudié que, selon nous, sa nature impose une étudequalitative et non quantitative : en effet, les manifestations « psys » sont en quelquesorte des discours (puisqu’elles sont des contenus médiatiques), il convient donc derendre compte des enjeux sémantiques qu’elles déploient, ce que bien entendu, uneétude quantitative ne peut faire. Le caractère abstrait de l’étude macro-sociale peutet doit être complété par l’étude d’un cas particulier afin de lier les problèmes de fondet de forme.Reste enfin le problème du regard posé sur le phénomène. Comme nous l’avonsévoqué précédemment, il est possible d’envisager ce phénomène sous de multiplesangles et en faisant appel à des savoirs différents : à ce titre, la mise en place d’unestratégie d’étude nous donne littéralement l’embarras du choix. Dans le doute, nousprendrons donc pour point de départ une modélisation simple du phénomène : cedernier est au minimum le fruit d’un acte de communication entre un émetteur, lesproducteurs de contenus « psys », et un récepteur, le public des contenus « psys ».Le message véhiculé entre ces deux pôles serait le discours « psy », catégorie souslaquelle on pourrait regrouper l’ensemble des manifestations « psys ». Ce messageserait le fruit d’une activité de vulgarisation de la psychologie. Notre stratégie,calquée sur un procédé philosophique courant, est de partir de cette modélisationvolontairement simple, intuitive et naïve du phénomène « psy », puis de parvenirprogressivement à une modélisation plus concrète et plus pertinente parl’interrogation des contradictions et des préjugés qu’elle implique.Notre parti pris est de rendre compte d’un maximum d’aspects du phénomène« psy » afin de ne pas trahir la richesse et la complexité intrinsèque du sujet. De cefait, nous optons d’emblée pour une stratégie pluridisciplinaire et pour le choix d’unangle tendant à analyser le phénomène dans sa globalité. Selon une hypothèsevraisemblable, celui qui se propose de vivre de la médiatisation de la « psy »,l’émetteur du discours, doit être au fait de tous les tenants et les aboutissants duphénomène « psy » afin de tirer le meilleur parti possible de son activité1 Elle étudie entre autres le cas de Françoise Dolto, celui de Psychologies magazine, de Ca sediscute. 9
  • économique : la nature exacte de son activité et les problèmes qu’elle pose, la naturede la demande et la façon avec laquelle elle influe sur celle-ci, ou encore les formessusceptibles de fournir au discours « psy » un attrait optimal… Nous focaliseronsdonc notre étude sur l’émetteur du discours « psy », en espérant de ce fait avoir unaperçu le plus global et le plus cohérant possible des problématiques environnant lephénomène « psy » : selon nous le croisement des enjeux professionnels etuniversitaires du sujet est une source supplémentaire de fertilité. Notre question dedépart sera donc la suivante : quels sont les défis et les enjeux auxquels estconfronté le producteur de discours « psy » ?Nous avons élaboré les hypothèses suivantes en nous inspirant de la célèbrequestion-programme de Harold Lasswell, afin de sonder le sujet de la façon la pluscomplète possible : Qui ? Dit quoi ? A qui ? Par quel Canal ? Avec quels effet ?Hypothèse 1 : le phénomène « psy » est un discours.Nous considérerons le phénomène « psy » en général comme un discours cohérentdont il est possible de rendre compte des effets de sens et de la structure : nousposons qu’il est possible de l’étudier comme s’il s’agissait un texte. Nous pourronsainsi étudier le phénomène à l’échelle macro.Hypothèse 2 : la « psy » comme fruit d’activité de vulgarisation.La « psy » serait le discours issu d’une activité vulgarisatrice, ou c’est du moins decette façon simple que le problème semble se présenter de prime abord. La psyserait le message communiqué entre les deux entrées d’une boîte noire : l’inputserait le milieux scientifique des psys et l’output, recevant la communication, serait legrand public. Le message serait le fruit d’une activité vulgarisatrice, cest-à-dire d’untraitement du signal à l’intérieur de la boite noire, destiné à faciliter la communicationentre l’entrée et la sortie. L’interrogation de cette modélisation du phénomène psysera au centre de notre recherche. Il pose d’emblée le problème du statut scientifiquede la psy.Hypothèse 3 : La « psy » n’est pas un discours original mais une simplification outraduction de la psychologie. 10
  • L’hypothèse précédente implique notre nouvelle hypothèse : si la psy n’est que lefruit d’une vulgarisation, il n’est qu’une simplification de la science. Le succès dudiscours « psy » pourrait alors s’évaluer uniquement selon des règlesépistémologiques. Nous confronterons notre modèle de la vulgarisation auxmanifestations « psys » et à ce qu’elles ont d’invariant afin de vérifier cettehypothèse, notamment grâce à la lecture d’écrits sur le phénomène « psy ».Hypothèse 4 : la « psy » s’appuie sur une demande sociale de fond.L’hypothèse suivante, inspirée par le succès massif de la « psy », considère que lapsychologie est d’emblée insérée dans une dynamique sociale et qu’elle répond à unbesoin profond de la société. Elle considère en particulier que le succès de lapsychologie, science de l’individu, n’est pas étranger à l’émergence de sociétésindividualistes. Cette hypothèse pose la question de la pérennité de la demande« psy ». Elle invitera, à terme, le marketer à réfléchir sur la taille maximale quepourrait atteindre le marché « psy ».Hypothèse 5 : la « psy » est une idéologie.Tout discours est susceptible d’avoir de l’influence sur la société, en particulierlorsqu’il se présente comme un savoir ou comme issu d’un savoir. Nous poseronsdonc la question de l’effet du discours « psy » sur la société, et sur les possiblesusurpations ou dérives dont il peut faire l’objet.Hypothèse 6 : La « psy » comme genre « littéraire » ou « médiatique».Cette hypothèse, à la différence de l’hypothèse 1, nous permettra de sonder lesenjeux spécifiquement rhétoriques, poétiques et formels du discours « psy ». Nousappliquerons des outils sémiotiques à des exemples concrets afin de vérifier l’idéesuivante : un producteur de discours « psy », au cours de l’élaboration de sastratégie de séduction, se verra imposer un exercice de style, relativement à laforme de son discours, propre aux enjeux de la « psy ».Dans une première partie de notre étude, nous décrirons le phénomène « psy » etnous aborderons les enjeux scientifiques et médiatiques qui le définissent. Ladeuxième partie abordera les implications sociologiques et philosophiques duphénomène en mettant en évidence tant la nature de la demande « psy » que les 11
  • conséquences potentielles de la « psy » sur la société. Enfin, la troisième partiemontrera, à travers l’étude du contrat de lecture de Psychologies magazines, lesenjeux poétiques et rhétoriques qui président à la mise en place concrète d’uncontenu « psy ».D’un point de vue méthodologique, la première et la deuxième partie reposentessentiellement sur une étude documentaire. La première partie s’alimente des écritsdisponibles sur le phénomène « psy » dans les médias (livres ou articles de presse)afin de décrire la forme et l’ampleur du discours « psy ». Elle fait appel à la littératureexistant sur les problèmes généraux que pose la vulgarisation afin d’analyser, àtravers ces problèmes, le statut épistémologique particulier du discours « psy ». Ladeuxième partie fait appel essentiellement à la littérature centrée sur l’individualismecontemporain, qu’elle soit de nature sociologique ou philosophique afin decomprendre ce qui, en profondeur, explique le succès de la « psy ». Elle s’attacheégalement à comprendre les interactions entre la « psy » et la société, en faisantappel encore une fois aux écrits spécialisés sur la « psy » et également à desconsidérations philosophiques. La dernière partie, centrée sur l’étude dePsychologies magazine, fait essentiellement appel à des outils sémiotiques pouranalyser le rapport entre la forme du discours psy et les effets de sens qu’il produit :concept de contrat de communication, étude sémiologique d’une couverture, schémaactanciel de Greimas, carré sémiotique, etc. Les phases préliminaires de la réflexionqui ont aboutit à la formulation des présentes hypothèses et de la problématiqueénoncée ont été alimentées par l’interview d’un professionnel de la « psy » (PerlaServan-Schreiber, directrice du magazine Psychologies). Cette interview a été placéedans les annexes pour faciliter la compréhension de notre démarche. 12
  • I) DU DIVAN A L’ECRAN: LES ENJEUX SCIENTIFIQUES ET MEDIATIQUES DUDISCOURS « PSY »1) Les manifestations du phénomène « psy » dans l’espace médiatique1.1) L’omniprésence des « psys » dans la société et les institutionsForce est de constater qu’aujourd’hui la psychologie au sens large, cest-à-dire ausens d’ensemble des sciences de l’esprit, est omniprésente dans la société. Toutd’abord le soin psychologique destiné aux particuliers s’est démocratisé voirebanalisé : « Trois millions d’adultes ont déjà tâté du divan. Le nombre de patientssuivis par un psy à l’hôpital a bondi de 55% en dix ans. Les consultations en cabinetont progressé de 9% - soit 1,3million de plus - en cinq ans, pour dépasser la barredes 15,8 millions en 20021. ». Consulter un « psy » est devenu une pratiquecommune : aujourd’hui on consulte pour un oui ou pour un non alors que plusieursdécennies auparavant, on croyait ce genre de service réservé exclusivement auxfous ou aux malades mentaux. A cela s’ajoute la présence croissante des « psys »dans les institutions : on fait appel aux « psys » entre autres dans les domaines del’éducation, de la police, de la justice, pour soigner mais aussi pour conseiller sur ledéveloppement des individus ou pour déterminer leur degré de responsabilité. Faceà chaque évènement potentiellement traumatisant, les autorités dépêchent deséquipes de soutient psychologique pour prendre en charge les victimes: accidents dela route, attentats terroristes, etc. Les « psys » ont également infiltré le domaine del’entreprise : on leur demande de résoudre des conflits humains, d’optimiser lesperformances des salariés, etc. Ils se sont même emparés de l’imaginaire populaireen devenant des héros de plus en plus représentés dans les romans ou au cinéma :le film Mortel transfert de Jean-Jacques Beneix, dans le quel un psychanalyste seretrouve happé, par le biais d’une de ses patientes, dans une affaire criminelle, enest la parfaite illustration. La psychologie, ou encore la « psy » comme on l’entenddire souvent, est entrée dans nos mœurs et semble avoir colonisé la majorité dessphères de notre vie collective, au point de devenir une sorte de culture de masse.1 http://www.psyvig.com, « La folie psy ». 13
  • Un des aspects particuliers de la socialisation de la psychologie, ou de l’avènementd’une culture psychologique de masse, est l’envahissement de l’espace médiatiquepar les « psys » et leurs discours. A l’heure actuelle, la sur-médiatisation des« psys » ne fait plus aucun doute : c’est ce dont témoigne par exemple, au-delà del’impressionnante augmentation des programmes télévisuels ou radiophoniques quise revendiquent « psy », l’apparition ces dernières années d’études spécialisées surle sujet1 ou encore d’articles de presse2 abordant le phénomène et n’hésitant pas àle qualifier de « psymania3 ». Indéniablement, la psychologie pour le grand public estpassée du statut de niche au statut de véritable marché, et elle représente, de nosjours, une source de revenus importante pour les médias. Inversement, elle estdevenue un bien de consommation qu’une population de plus en plus nombreuses’approprie. Il s’agira donc pour nous de comprendre comment la psychologieaccède au statut de marchandise, afin de savoir comment et sous quelles conditionsil est possible d’en faire le commerce. Afin de cerner ce qu’on peut nommer lephénomène « psy », nous nous proposons dans un premier temps d’illustrerl’ampleur et l’hétérogénéité de la « psymania » par un panorama de la présencemédiatique des « psys » à travers les différents supports. Dans un second temps,nous distinguerons les modalités de cette présence, les effets de sens principaux quila structurent, et nous nous concentrerons sur la partie du champ médiatique « psy »qui correspond le mieux à notre étude.1.2) L’ampleur du phénomène « psy » dans les médiasLes « psys » sont devenus des personnages centraux du paysage médiatiquefrançais : ils ne sont plus de simples experts invités de temps à autres, comme ceuxdes autres disciplines, pour meubler des émissions ou des colonnes de journaux,mais ils sont des éléments réguliers, voire centraux d’un nombre impressionnant deprogrammes ou de contenus médiatiques. Ils sont présents sur tous les supports, etdans des rôles très divers. Cette collaboration entre « psys » et médias ne date pasd’hier. En effet, on retient en général comme acte fondateur (en France du moins)1 Ff. La bonne parole de Dominique Mehl ou le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.2 Cf. bibliographie, articles de presse.3 Le Monde, 29 avril 2005. 14
  • l’émission de radio qu’anima la psychanalyste Françoise Dolto sur France Inter, encompagnie de Jacques Pradel, pendant trois ans, à partir de 1976, intitulée : Lorsquel’enfant paraît. La psychanalyste répondait à l’antenne au courrier de ses auditricessur des sujets relevant de l’enfance et de l’éducation. Elle se défendait de faire de lapsychanalyse à l’antenne, choix auquel elle reliait celui de ne pas répondre auxauditeurs en direct. Cependant, elle prodiguait sur les ondes, en sa qualité depsychanalyste, de nombreux conseils (plus ou moins directifs1) sur l’éducation desenfants, au nom du « bon sens2 » selon ses propres termes. Comme le montrel’analyse de Dominique Mehl3, l’émission, par le succès considérable qu’elle connut,contribua à diffuser dans la société de l’époque certaines idées ou thèmes quiaujourd’hui font figure de B-A BA de la culture psychologique de masse, comme lanécessité de reconnaître la personne qu’est l’enfant, de préserver sondéveloppement psychologique, ou encore la nécessité de communiquer au sein de lafamille. Cette expérience réussie (en termes d’audimat) en a entraîné d’autres dansson sillage, de sorte qu’aujourd’hui les modalités de collaboration les plus diversesentre médias et « psys » ont été tentées.  LA TELEVISIONDans le cadre du petit écran on retiendra le caractère pionnier de l’émissionPsyshow, produite par Pascale Breugnot et diffusée de 1983 à 1985 sur Antenne 2.La productrice y recevait, en compagnie de Serge Leclaire, éminent psychanalyste,des invités qui venaient confier leurs problèmes conjugaux et intimes. Ces derniersse voyaient proposer des « interprétations à chaud » et des conseils par lepsychanalyste. L’émission fit scandale, tant pour l’impudeur des confidences dontelle était le lieu, que pour les risques de mise en spectacle et de dévoiement despratiques psychanalytiques qu’elle générait. Dans un style similaire, bien que moinsprovoquant à l’égard des pratiques analytiques4, mais dont nous épargnerons lesdétails aux lecteurs, Pascale Breugnot récidiva sur TF1, de 1991 à 1993, avec ladiffusion d’une émission intitulée L’amour en danger, dans laquelle elle s’offrait lacomplicité de la psychanalyste Catherine Muller. Ce type d’émission commença à1 Dominique Mehl, dans La bonne parole, p55, parle de « catalogue de recommandation éducatives ».2 Propos rapportés par Jacques Pradel, p7, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel.3 Op. cit.4 Ibidem, p337. 15
  • faire de la « psy » un spectacle et à alimenter le fantasme selon lequel il étaitpossible de « Panser sous l’oeil des caméras1 ». Les émissions inspirées du mêmemodèle ont depuis proliféré au point que Psychologies magazine consacre, endécembre 2004, un article spécial aux « téléthérapies2 ». L’article cite en exemple lesémissions suivantes : Confessions intimes (TF1), dans laquelle des familles endétresse confient leur problèmes à la caméra puis se font dicter leur comportementpar une psychologue à travers une oreillette, Face à moi (TEVA), dans laquelle lepédiatre Christian Spitz, ancien Doc de Fun Radio, s’adonne à des face-à-faceambigus avec ses invités anonymes qui ressemblent étrangement à desconsultations sans en être, Affaires de famille (M6), dans laquelle le pédopsychiatreStéphane Clerget conseille des familles à problèmes, et la particulièrementsavoureuse Il faut que ça change (M6), dans laquelle le psychiatre Alain Meunier sedéplace à domicile chez des familles ou des couples en détresse et « résout » leursproblèmes sous les yeux ébahis des téléspectateurs, et dans laquelle ce dernier nesemble pas embarrassé de franchir le pas séparant conseil et prescription !Ainsi, « psy » et spectacle font bon ménage sur le petit écran. Mais le « psy », cehéros, sait en d’autres occasions se faire plus discret. En effet, le « psy » intervientégalement dans des émissions dont la « psy » n’est pas le sujet ou le ressort central.C’est le cas notamment de certaines émissions que Dominique Mehl regroupe sousla catégorie de « télévision de l’intimité3 », cest-à-dire les émissions centrées sur lequotidien des personnes, le dévoilement des individus par eux-mêmes, et danslesquelles des protagonistes « lambdas » viennent faire le récit de leur vie, parfoissous forme d’une introspection en public. Citons à titre d’exemple : C’est mon choix,Y’a que la vérité qui compte, Sexualité : si on en parlait, Vis ma vie4, etc. On assistealors à un brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, phénomène quele psychanalyste Serge Tisseron qualifie par le néologisme d’« extimité ». Dans cecontexte, le « psy » devient parfois un médiateur privilégié en ce qu’il passe pourhabilité à décrypter et commenter l’intime : « Avec le témoin, le psy devient le secondhéros de la télévision de l’intimité […] Le psy est un rouage essentiel du passage dutémoignage individuel, particulier, personnel à une forme de généralité indispensable1 Selon l’expression de Dominique Mehl, même ouvrage, p335)2 « La « téléthérapie », efficace ou bidon ?3 La télévision de l’intimité, Dominique Mehl (Le Seuil, 1996).4 cf. Les propos de Dominique Mehl, p27, dans le n°111 des Cahiers de l’audiovisuel. 16
  • pour qu’il soit entendu dans l’espace public1. ». Nous pouvons citer, dans cetteperspective, l’émission à succès de Jean-Luc Delarue, Ca se discute, centrée sur letémoignage des invités, et dans laquelle un « psy » est presque systématiquementprésent, bien qu’effacé, se contentant souvent de reprendre, de confirmer et degénéraliser les propos tenus par les invités2. Ici le « psy » fait figure de« confesseur3 ».On peut également mentionner, dans un esprit quelque peu différent, la placedonnée aux « psys » dans les diverses émissions de la télé-réalité, et au premierchef l’usage de « psys » qui a été fait lors du premier Loft Story. Deux « psys »,Didier Destal et Marie Haddou eurent pour tâche de « contrôler » le casting, desuivre psychologiquement les candidats lors de leur isolement, et de commenter leurcomportements sur les plateaux de l’émission diffusée sur M6 (on rappellera aupassage que Marie Haddou fut accusée d’avoir fait des interprétations sauvages ducomportement et de la personnalité des candidats lors des dits plateaux). Mais il étaitclair que la présence des « psys » lors de l’émission servaient essentiellement àcautionner une entreprise qui, à l’époque, scandalisait tant par son côté inculte quepar son côté inhumain : « Caution morale, le psy est aussi le représentant de larationalité4.». La production tentait ainsi de mettre en scène la protection et lasécurité psychologique des candidats, et, de plus, les commentaires des « psys » luipermettaient de faire passer une émission que d’aucuns qualifiaient de« voyeuriste » pour une louable expérience scientifique.Cependant, la présence de la « psy » au petit écran ne se réduit pas aux seuleslogiques de spectacle et de caution, elle peut donner lieu à des programmes àcaractère plus informatif. On notera par exemple l’émission Psyché sur France 5, qui,de janvier 2001 à juin 2002 se proposait de faire le point sur les méthodesthérapeutiques, ou encore, sur la même chaîne, le programme hebdomadairePsychologie, adaptation télévisuelle du magazine Psychologies, qui fut présenté parMaïtena Biraben pendant un an entre 2003 et 2004. A ces émissions nous pouvons1 Cf. même auteur, même article.2 Cf. l’analyse de l’émission par Dominique Mehl dans La bonne parole3 Selon l’expression de Dominique Mehl dans La bonne parole, p325, « LE CONFESSEUR,L’EXPERT, LE CITOYEN. Les diverses postures des psys sur la scène publique. »4 Propos de François Jost, p16, n°111 Cahiers de l’audiovisuel. 17
  • ajouter Psycho qui fut animée par la psychanalyste Catherine Mathelin sur TEVA.Cette dernière (« une disciple de Françoise Dolto » nous dit Dominique Mehl1)recevait des invités avec lesquels elle discutait de thèmes familiaux. De la mêmemanière, nous pouvons évoquer L’enfance pas à pas, documentaire produit parValérie Lumbroso et diffusé sur Arte Câble à partir de Décembre 2003 : leprogramme retraçait les grandes étapes du développement des enfants entre 0 et 6ans en s’appuyant sur les recherches actuelles de plusieurs catégories descientifiques. La télévision est donc, comme on a pu le constater, envahie par la(les ?) mouvance « psy », mais, comme l’on peut s’en douter, elle est loin d’en avoirle monopole, c’est ce que montre par exemple un rapide tour de piste de la bandeFM…  LA RADIODepuis Dolto, les ondes radiophoniques n’ont cessé de s’ouvrir aux « psys » et deles solliciter. Comme pour la télévision, les modalités de collaborations sont trèsdiverses. Mais on remarque, comme le dit Christian Spitz2, que la radio a sescaractéristiques propres, comme sa discrétion (par opposition notamment auspectacle télévisuel) ou son potentiel d’interactivité et de direct, ce qui influe sur laforme qu’y prend la tendance « psy ». Eliane Contini, dans l’article Fréquences psysd’aujourd’hui qu’elle consacre à la question dans le n°111 des Dossiers del’Audiovisuel, propose de classer les émissions « psys » selon 3 cas de figure relatifsaux statuts de « psy » et d’animateur : « Le psy est l’invité majeur de l’émission »,« Le psy anime sa propre émission », « L’animateur fait le psy ». Nous allons prendrecette typologie comme fil conducteur.Dans la première catégorie, la journaliste cite les émission suivantes : l’émission deValérie Durier, sur Europe 1, La situation est grave mais pas désespérée par NoëlleBréham sur France Inter, Ma nuit au poste par Isabelle Quentin sur RTL ou encoreLa diagonale du psy par Vicky Sommet sur RFI. Dans ces émissions, l’invité principalest souvent un psychologue, un psychanalyste ou un psychiatre. Dans la plupart descas, à l’exception de la dernière émission citée, le « psy » a une fonction modérée,1 La bonne parole2 Dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p11. 18
  • laissant le premier rôle aux auditeurs dont il se contente de commenter les propos :« D’une manière générale, c’est le témoin qui est la vedette. ». Dans la deuxièmecatégorie, la journaliste cite deux émissions animées directement par des « psys » :La famille dans tous ces états, chronique hebdomadaire de cinq minutes animée parla pédopsychiatre et psychanalyste Caroline Eliacheff sur France Culture, danslaquelle la « psy » explore les transformations de la famille à travers des thèmes trèsdivers (« La jalousie, l’autorité, l’homo-parentalité, la pédophilie, la séparation oul’absentéisme scolaire » ), et l’émission qu’anime la pédiatre et psychanalysteEdwige Antier le mercredi, de 10 à 11 heures, sur France Inter, en compagnie de lajournaliste Brigitte Patient (qui autrefois animait l’émission « psy » Ca crée des liens),et dans laquelle elle répond aux questions des auditeurs, les informant et lesconseillant sur des thèmes liés à l’enfance. Ces émissions semblent, comme nous lesuggère la journaliste, laisser une place importante à l’information.La dernière catégorie (« L’animateur fait le psy »), de par son caractère marginal etambigu, est de loin la plus intéressante : elle nous plonge au cœur de la tendance« psy », dans ses aspects les plus problématiques, mais aussi les plus savoureux…Elle regroupe des émissions de libre antenne dans lesquelles des animateurs qui nesont pas des « psys » donnent des conseils d’ordre psychologique à leurs auditeurs.Citons à titre d’exemple significatif l’émission que l’incontournable Brigitte Lahaieanime « au nom de son expérience d’ex-actrice de films X1 », sur RMC, et danslaquelle elle discute de sexualité avec ses auditeurs. Une aura « psy » confuse sedégagerait de l’émission comme le suggèrent les propos de l’animatrice relevés parEliane Contini2: « Quand RMC m’a proposé de faire une émission sur la sexualité, j’ai tout de suite introduit une dimension psychologique. Elle essaie de dire à l’auditeur ce qui sera le mieux pour lui : Par exemple, un homme me parle de son envie de tromper sa femme, j’essaie de le conduire à rester plutôt fidèle ou plutôt infidèle, en fonction de ce que je crois qui lui conviendra le mieux. Comment savoir en si peu de temps ? Je me fie à mon intuition. »Cet aspect du phénomène « psy » laisse perplexe, car il s’agit de penser le parfum« psy » de ses émissions sans experts : doit-on se contenter d’ignorer ces1 Selon l’expression d’Eliane Contini, dans le n°111 des Dossiers de l’Audiovisuel, p12.2 Ibidem, même page. 19
  • manifestations comme des simulacres sans valeurs qui tentent de singer la « psy »,la « vraie » ? Doit-on au contraire reconnaître ou accepter que le sens commun sesoit approprié la « psychologie » au point que tout le monde puisse en discuter dansla sphère publique et même en faire recette ? Quelle limite devons nous poser pourdéfinir et circonscrire le phénomène « psy » ? S’il est possible de différencier les« psys » des charlatans, où se situe la frontière? Nous reviendrons sur ces questionsplus tard. Pour lors, il s’agit moins d’y répondre que de montrer à quel point touteréponse est problématique et à quel point le sujet est complexe. La « psy » poseproblème dans ses cas limites, comme celui que nous venons d’évoquer, mais celadit, certains secteurs semblent poser moins de problèmes que d’autres, commel’édition par exemple.  L’EDITIONLe phénomène « psy » connaît un succès considérable dans l’édition : les rayonsdes librairies se remplissent de plus en plus de livres écrits par des « psys » ou sur la« psy », destinés au grand public. Un nombre grandissant des best-sellers sont écritspar des « psys », dont les trois plus charismatiques, pour ne citer qu’eux, sont DavidServan-Schreiber, Boris Cyrulnik et Marcel Rufo1. David Servan-Schreiber (dontl’oncle Jean-Louis dirige le magazine Psychologies), professeur de psychiatrie etdocteur en sciences neurocognitives, a vu son ouvrage Guérir se vendre à plus de900 000 exemplaires dans le monde et se faire traduire dans une vingtaine delangues. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a écrit deux livres sur le concept de« résilience2 » qui se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires chacun. Lepédopsychiatre Marcel Rufo, quand à lui, auteur du best-seller Oedipe toi-même,confie sur le ton de la plaisanterie : « Nous sommes devenus des produits de grandeconsommation3 ». La liste des « psys » à succès pourrait être très longue, nousaurions également pu mentionner des personnalités comme Serge Tisserons,Christophe André ou d’autres, mais le but de notre propos n’est pas l’exhaustivité.Notons également qu’aujourd’hui les publications de développement personnel (1,351 Le cénacle des divas du divan. L’Expansion, n°0697, Mai 2005.2 C’est à dire la possibilité de « rebondir après un traumatisme », lit-on dans le même article.3 Ibidem. 20
  • millions de livres vendus en 2002 selon le site Psyvig) ou les livres aidant à trouverson thérapeute connaissent un succès considérable.  LA PRESSEUn des aspects les plus significatifs de la tendance « psy » dans les médias est ledéveloppement spectaculaire de la presse magazine spécialisée dans la « psy ». Ace titre, le succès du magazine Psychologies dirigé par Jean-Louis Servan-schreiberdepuis 1998 est un véritable cas d’école : le mensuel féminin, positionné bien-être,atteint une diffusion totale de plus de 300 000 exemplaires en 2004, pour environ 2millions de lecteurs dont 100 000 abonnés (source OJD). Le chiffre d’affaire dugroupe Psychologies magazine (le journal, le site Internet et les activités d’éditions)devrait atteindre les 20 millions d’euros cette année selon le quotidien Le Monde1.On trouve actuellement dans les kiosques une petite dizaine de magazines(mensuels, bimestriels ou trimestriels) axés sur la « psy », et là encore, la diversitéest de rigueur : on passe de magazines plutôt orientés vers la science et lasouffrance comme Cerveau & Psycho (porté sur les neurosciences), Psychanalysemagazine, Psychomédia (au caractère quelque peu citoyen ou politique) ou encorele magazine professionnel Le journal des psychologues, à des publications qui, dansla lignée de Psychologies, sont plutôt orientées vers le bien-être, comme FémininPsycho (« Ma vie, mon équilibre »), Je magazine (« Le guide psy de la santé et dubien-être ») ou encore le magazine de coaching Développement personnel(« coaching – psychologie – bien-être »). On remarquera qu’une grande partie deces publications est récente (Les premiers numéros de Psychomédia, Je magazineet Développement personnel sont parus en 2004) et symbolise par conséquentl’explosion générale de la « psy » que nous avons connue ces dernières années.Mais la déferlante « psy » ne s’arrête pas à la presse spécialisée : « pas unmagazine féminin qui n’ait sa rubrique psychologique, de Biba à Elle, en passant parCosmopolitan ou Prima2. ». La mouvance s’empare même de la presse quotidienne :« Depuis janvier 2003, Le Monde publie une page Psychologie deux fois par mois.Vingt-huit titres de la presse quotidienne proposent eux, une fois par semaine, une1 La « psymania » envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins. 29/04/20052 Même article. 21
  • page psycho, réalisée en partenariat par Psychologies magazine1. ». Ici comme dansl’édition, les logiques de l’information dominent, par opposition à la télévision et à laradio. Cependant, certaines publications ou collaborations peuvent être l’objet depolémiques intenses : en effet, il est reproché (par certains spécialistes) aux revuesdestinées au grand public de vulgariser sauvagement la psychologie, et de la fairecoexister de façon précaire avec l’univers de la consommation.Nous pourrions encore étayer notre panorama en abordant la profusion de sites« psys » présent sur la toile, allant de sites d’information à des sites de soi-disantconsultations en ligne2, ou encore en montrant comment la psy-fiction fait recette aucinéma (cf. le film Mortel Transfert mettant en scène un psychanalyste) ou dans lesromans. Cependant, nous espérons avoir déjà rendu compte, de façon significative,de l’extrême ampleur et de l’extrême diversité que prend le phénomène « psy » dansles médias. Face à l’hétérogénéité constatée, plusieurs questions se posent : en quoiest-il pertinent, ou même tout simplement possible, de parler d’une tendance« psy » ? S’il n’est pas impossible de parler d’une telle tendance, quelle stratégied’étude mettre en place, quel regard porter pour affronter la complexité duphénomène ?1.3) De l’information au divertissement : plusieurs logiques pour un mêmephénomèneLa diversité du mouvement « psy », telle que nous venons de l’illustrer, sembles’organiser autour de 2 axes : l’un représenterait l’ensemble des fonctions attribuéesau « psy », cest-à-dire essentiellement les fonctions d’informateur, de soigneur, maisaussi les fonctions de saltimbanque (cf. Il faut que ça change) ou de caution (LoftStory), et l’autre axe représenterait l’intensité de la présence du « psy » dans leprogramme, ce dernier pouvant passer du statut de simple invité à celui d’animateur,de celui de simple confesseur dont le rôle est d’écouter (Ca se discute) à celui degourou dont on se contente de boire le flot continu de paroles.1 Même article.2 cf. Psys d’e-bazar, 13/04/2001, p38. Libération. 22
  • Nous pouvons remarquer que, malgré leur hétérogénéité, ces manifestations onttoutes en commun le personnage du « psy » et son statut d’expert. Le « psy », quelque soit le rôle qu’on lui attribue dans un programme, est toujours présenté commeun savant appuyé par l’autorité de la science. En effet, le discours du « psy »,comme nous le confirme Dominique Mehl, est « un discours reçu commesocialement savant. Les engagements, préférences, prédictions du psychologue sontlestés d’une légitimité d’allure scientifique1. ». Ce personnage et son discours sont leciment d’un phénomène de société, et à ce titre, les ressemblances qui lient lesémissions évoquées précédemment n’ont rien de contingentes. En ce sens, nouspensons qu’il est possible, et même nécessaire de parler d’une tendance « psy »comme d’un phénomène cohérent dans lequel le « psy » rencontre le grand publicpar le biais des médias. L’usage semble confirmer notre position : sachant qu’il estquestion de tendance « psy » à peu près partout, que ce soit dans les médias2 oudans les conversations courantes, notre tâche sera au minimum de comprendre ceque le sens commun désigne ou croit désigner par une telle tendance.Nous avons défini, de façon minimale, le mouvement « psy » comme la relationoriginale qu’entretiennent ces trois pôles : « psys », médias, grand public. Cetterelation nous invite, provisoirement du moins, à aborder le phénomène à travers lesproblématiques de la tradition vulgarisatrice. Nous espérons ainsi élucider lesrelations de parenté qu’entretiennent « psy » et sciences, la vulgarisation scientifiquese définissant, de façon minimale, comme « le fait d’adapter un ensemble deconnaissances techniques, scientifiques, de manière à les rendre accessibles à unlecteur non-spécialiste3. ». Nous utilisons le mot vulgarisation, en dépit de sa portéeaxiologique (que nous ne souhaitons pas assumer) car, comme l’écrit YvesJeanneret dans Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation, « Il n’y atoutefois pas de terme qui fasse l’unanimité et qui qualifie cette activité particulière dediffusion des connaissances à destination des non-spécialistes, comme le fait leterme de vulgarisation. ». En effet, comme le montre l’auteur dans les premierschapitres de son ouvrage, tous les synonymes ou euphémismes que nous pourronstrouver pour remplacer ce mot nous apporterons autant, voire plus de problèmes :1 La bonne parole, p31.2 Comme le confirme un rapide survol de notre dossier de presse.3 Le Petit Robert, 1993. 23
  • démocratisation, diffusion, traduction, interprétation, etc. Nous considèrerons donc la« psy » comme un mouvement de vulgarisation qui rend accessible au grand publicun certain nombre de sciences. Ce parti pris nécessitera que nous mettions de côtécertaines formes de « psy » évoquées précédemment (en particulier celles centréesexclusivement sur le spectacle), afin de nous concentrer sur l’aspect informationneldu mouvement « psy ». Dans cette perspective, la première question à élucider estalors la suivante : si la « psy » est une entreprise de vulgarisation de la science, dequelle science ou de quelles sciences s’agit-il ? Nous nous demanderons donc àcette occasion quels sont les défis particuliers qui caractérisent la vulgarisation deces sciences et en quoi ces défis fondamentaux conditionnent l’identité dumouvement « psy ».2) La « culture psy » et le spectre de la science : une vulgarisation de lapsychologie nécessairement problématique « la psychiatrie est un champ de bataille. On voit s’y confronter les partisans du « tout se passe dans le cerveau » et ceux du « tout se passe dans les relations humaines et sociales », les intérêts matériels de l’industrie pharmaceutique, l’opposition entre les psychiatres et les psychothérapeutes, entre les analystes et non-analystes, entre les lacaniens et les non-lacaniens… » André Green1Les « psys » que l’on rencontre dans les médias pratiquent des sciences et destechniques diverses. Pour l’essentiel, ils sont psychologues, psychanalystes oupsychiatres. Leurs savoirs entretiennent entre eux des relations ambiguës, et ils ontdes statuts souvent plus problématiques que ceux de beaucoup de sciences. Il paraîtdonc nécessaire de comprendre en quoi la complexité de ses statuts estdéterminante dans le processus de vulgarisation. Nous regrettons à ce propos queDominique Mehl, dans son ouvrage La bonne parole, n’ait pas pris la peine dedéfinir rigoureusement ces sciences : il est vaguement question de « psys, toutesobédiences confondues »2, ou encore de « La psychologie clinique, la psychiatre, la1 Le Point, 08/04/2004, Entretien avec André Green.2 La bonne parole, p14 et p210. 24
  • psychanalyse1», mais on ne nous propose pas d’aller plus loin. Cet oubli, que nousn’aurons pas l’audace de qualifier d’ « acte manqué », empêche de penser laquestion « psy » dans toute sa complexité, et entraîne, dans la démonstration de lasociologue, plusieurs problèmes majeurs :- L’auteur aborde le problème de la tendance moralisatrice des « psys » avec desarguments essentiellement issus de la psychanalyse. La majorité des expertsauxquels elle se réfère sont des psychanalystes, et elle utilise le modèle orthodoxede la cure analytique comme critère d’évaluation dans la dernière partie du livre 2. Ceprocédé réduisant la « psy » à la psychanalyse nous paraît arbitraire3.- L’auteur construit son livre sur des oppositions binaires. Par exemple l’oppositionstricte entre une connaissance théorique qui serait sérieuse, indubitable (procédé parlequel elle évite soigneusement de se mettre à dos une grande partie de lacommunauté « scientifique ») et une expérience clinique subjective dont chaque« psy » pourrait mésuser. De même, on note l’opposition classique entre larespectable science « psy », et sa version dévoyée et simplifiée que la vulgarisationfait circuler à travers « la culture psychologique de masse4 ». Ces oppositions serévèlent selon nous peu opérantes lorsque l’on se résout à prendre en compte laréalité complexe des sciences en question.- De la même façon, l’opposition peu efficace qu’essaie de proposer l’auteur entrevulgarisation, cest-à-dire transmission d’un ensemble de connaissance, et vulgate5prouve que cette dernière ne prends pas en compte la complexité des phénomènesde vulgarisation. Mais nous reviendrons sur cet aspect ultérieurement.Cette digression met l’accent sur la nécessité d’interroger la scientificité des savoirsrelatifs à la psyché.2.1) Psychologie, psychanalyse, psychiatrie: diverses sciences pour un même objet?1 Même ouvrage, p371.2 On sera par exemple attentif à l’usage que l’auteur fait des propos de la psychanalyste SylvieNerson-Rousseau, aux pages 331 et 332 : « Les effets d’une cure analytique ne sont ni de nature ni àvisée « sanitaire » ».3 On s’interrogera également sur la remarque suivante faite au sujet de Psychologies magazine p212 :« Le « s » du titre représente, quant à lui, une clef de la définition du magazine : les orientationsintellectuelles conviées et publiées couvrent tout l’éventail des courants, tendances et spécialités decette vaste discipline, depuis les lacaniens les plus officiels jusqu’aux comportementalistes les pluséloignés des théories freudiennes. ». Ici les rapports qu’entretiennent psychologie et psychanalysesont manifestement obscurs…4 Même ouvrage p272.5 Même ouvrage, p231. 25
  • La psychologie se définit, de façon minimale, comme « la science des faitspsychiques1 ». L’origine étymologique du mot est le terme grec « psyché ». On peutle traduire par le concept d’ « âme » que les philosophes grecs définissaient comme« principe de vie et de spiritualité qui anime les humaines et les êtres vivants2 », maisaujourd’hui le sens du mot renvoie plus au concept d’ « esprit » ou de« psychisme »3. La psychologie a longtemps été une branche de la philosophie. Ellene s’est émancipée de cette dernière qu’au cours du XIXème siècle, lorsqu’elletourna le dos aux traditions spéculatives afin de privilégier les méthodologiesexpérimentales. Elle a atteint de ce fait un statut de science humaine autonome.L’objet de la psychologie s’est aujourd’hui élargi : on ne la considère plus seulementcomme la « science de la vie mentale, de ses phénomènes et de ses conditions4 », àla manière de William James, père de la psychologie américaine, mais aussi, plusglobalement, comme la « science de la conduite5 », cest-à-dire comme la sciencequi étudie les comportements et les interactions des individus. Le psychisme étant unobjet particulièrement complexe, la psychologie a été amenée à se diviser en unemultiplicité de branches ou de disciplines, chacune se concentrant sur des aspectsparticuliers de cet objet, ainsi que sur des méthodes particulières. La psychologie seprésente donc de nos jours comme un ensemble de savoirs divers et variés dontl’articulation est problématique, ou du moins complexe.Afin de présenter cette articulation de la manière la plus simple et la plus efficacepossible, nous nous référerons au schéma synthétique qu’en donne le Hors-Sérienuméro 19 du magazine Sciences Humaines, à la page 7 (décembre 1997). Ceschéma (voir annexe 2), qui est en réalité un mapping, classe la majorité desdisciplines de la psychologie selon deux axes relatifs aux objets des disciplines :l’axe vertical oppose la catégorie « Normal » et la catégorie « Pathologique », et l’axehorizontal oppose la catégorie « Social » et la catégorie « Biologique ». Au pôle est,près de la catégorie « Biologique », on trouve par exemple les neurosciences quis’intéressent à la façon dont les mécanismes biologiques et nerveux déterminent1 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.2 La psychologie aujourd’hui, p4, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.3 Ibidem.4 W. James, 1890.5 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 26
  • notre pensée et notre comportement. On trouve également la psychopharmacologiequi étudie comment notre conduite peut être modifiée par des médicationschimiques. Au pôle opposé, du côté ouest, on trouve des disciplines, comme lapsychologie sociale, qui tentent de démontrer en quoi le comportement de l’individuest déterminé par des conventions et des interactions sociales. On trouve au sommetnord du mapping, au pôle « Normal », la psychologie générale. Elle s’intéresse auxmécanismes de l’esprit généraux et communs à tous les êtres humains. On peutdiviser ce secteur en deux sous secteurs : la cognition (« la perception,l’apprentissage, la mémoire, le langage, l’intelligence ») et le domaine affectif (« lamotivation, les émotions et la personnalité »)1. Dans le pôle opposé, on rencontre ledomaine de la psychopathologie, cest-à-dire les disciplines qui s’intéressent auxtroubles et aux maladies psychologiques. Ce domaine mérite un surcroît d’attentionpour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’il regroupe deux disciplinescentrales de la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, et ensuite parce qu’ilconstitue une interface privilégiée entre le champ scientifique et la société.La psychanalyse et la psychiatrie se présentent comme des modèles explicatifs dupsychisme, mais aussi et surtout comme des thérapies, comme des méthodespermettant de soigner la souffrance psychique. Elles ont pour particularité d’avoir desstatuts quasi-indépendants : on les considère souvent comme des disciplinesautonomes, voire concurrentes de la psychologie, bien qu’en un certain sens ellessoient intégrées dans le même champ scientifique. La psychiatrie est une branche dela médecine qui vise l’ « étude et traitement des maladies mentales2 » : à ce titre, elleporte une attention particulière aux interactions que l’esprit entretient avec le corps.Comme il est d’usage en médecine, sa méthode de diagnostic se concentre surl’étude des symptômes, et fait appel à la nosographie (classement méthodique desmaladies) et à l’étiologie (science de la cause). Ses méthodes de soin sontessentiellement axées sur la psychopharmacologie, cest-à-dire sur la prescription depsychotropes. Longtemps reléguée à l’étude et au traitement de la folie, lapsychiatrie, de nos jours, s’intéresse de plus en plus au banal et au quotidien, etnotamment au traitement de la dépression, comme le montre Alain Ehrenberg dansLa fatigue d’être soi. La psychanalyse, elle, est une « méthode de traitement des1 La psychologie aujourd’hui, p7, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre 1997.2 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003. 27
  • troubles mentaux reposant sur l’investigation psychologique profonde,devenue « science de l’inconscient ».1 ». Ce savoir s’appuie essentiellement sur lesthéories de Freud, son fondateur. Dans son dispositif théorique, il considère lesmanifestations symptomatiques de l’inconscient comme un langage, et reconnaîtcomme essentiels les grands principes suivants : « 1. Toute conduite tend à supprimer une excitation pénible (principe de plaisir) ; le monde extérieur impose certaines conditions dont il faut tenir compte (principe de réalité) ; les expériences marquantes ont tendance à se reproduire (compulsion de répétition). 2. L’appareil psychique est fait de trois instances : le ça (ensemble de pulsions primaires, soumises au principe de plaisir), le surmoi (ensemble des interdits moraux intériorisés) et le moi, dont la fonction est de résoudre les conflits entre les pulsions et la réalité extérieure, ou entre le ça et la conscience morale. 3. Quand le moi ne parvient pas a ajuster d’une manière satisfaisante le sujet à son milieu ou à satisfaire ses besoins, il produit des désordres de la conduite : régression, névrose, troubles psychosomatiques, délinquance, etc.2 »La psychanalyse a un statut (controversé, comme nous le verrons plus loin) descience humaine. Elle se divise en différents mouvements, qui se revendiquenttantôt de Freud, de Lacan ou de Jung. Son succès a été considérable en France, enparticulier dans les milieux littéraires intellectuels (Sylvie Nersson-Rousseau nousrappelle à l’occasion que la psychanalyse n’a pas eu autant de succès dans lechamp strictement scientifique3).Malgré leurs divergences, psychologie, psychiatrie et psychanalyse se retrouventtoutes dans le soin de la souffrance psychique. Elles ont en commun, malgré leursdifférentes approches, le soin des troubles mentaux. Ainsi, ces sciences fusionnenttoutes dans la catégorie de la psychothérapie : « application méthodique detechniques psychologiques déterminées pour rétablir l’équilibre affectif d’unepersonne4 ». La psychothérapie est un ensemble très vaste de savoirs et detechniques destinés au soin de la psyché humaine. Même si par sa grande influencehistorique en France, la psychanalyse a pu prétendre monopoliser le champ de lapsychothérapie, ou du moins de la psychologie clinique5, le traitement de la1 Ibidem.2 Ibidem.3 Le divan dans la vitrine. P 246.4 Dictionnaire de psychologie, Norbert Sillamy, Larousse, 2003.5 Jacques Lecomte, La psychologie aujourd’hui, p17, Sciences Humaines Hors-Série n°19, décembre1997. 28
  • souffrance psychique s’effectue par des voies très hétérogènes. Selon lepsychologue Edmond Marc, on trouve au moins six grandes catégories depsychothérapie : l’hypnose, que l’on retrouve dans les travaux de Jean Charcot (quiforma Freud), de Milton Erikson ou encore dans la programmation neurolinguistique,les thérapies psychanalytiques, les thérapies psychocorporelles et émotionnelles,qui, à la suite des travaux de W.Reich, regroupent des mouvements comme la bio-énergie, l’analyse primale ou le psychodrame émotionnel, les thérapies cognitives etcomportementales, qui s’appuient sur les théories du conditionnement et del’apprentissage, les techniques de relaxation, comme par exemple la sophrologie, etles thérapies de la communication, qui regroupent l’analyse transactionnelle, laGestalt-thérapie, les thérapies systémiques, et qui s’intéressent aux interactionsentre les individus. Le champ psychothérapeutique est très important car ilreprésente l’interface entre la science et la société : c’est d’abord par le soin que les« psys » rencontrent la société. Ils sont perçus tout d’abord comme des soigneurs,et de ce fait, on imagine leur discipline autant comme un savoir-faire que comme unsavoir. La psychologie se présente au public à la fois comme une science et commeune thérapie. Ainsi, le savoir du « psy » n’est pas inoffensif, il est dans une certainemesure performatif, il est aussi un condensé d’action, comme semble le suggérer lestéréotype du psychanalyste qui soigne par la parole, lors de la « talking-cure »analytique. Cette ambivalence du savoir psychologique intéresse directement levulgarisateur : elle conditionne la forme et le résultat de son travail. Mais à cetteambivalence s’ajoutent des problèmes beaucoup plus sérieux, notamment d’ordreépistémologique : à y regarder de plus près, les sciences de la psyché sont-elles siscientifiques que cela ?2.2) Les champs de la psyché : Champs-Elysées ou champs de bataille ?Comme le suggère la citation de André Green qui figure en épigraphe de ce chapitre,le champ de la psyché est très divisé et très polémique. Le sens commun sereprésente souvent la science comme un ensemble uni de vérités éternelles quiseraient gravées sur des tables de la Loi. Ici, plus que jamais, règnent la discorde etl’absence de consensus. Les différents qui séparent les praticiens peuvent êtreradicaux, tant sur le plan des connaissances que sur le plan des soins : lespsychologues s’intéresseront davantage au domaine du conscient, aux 29
  • comportements et à l’environnement social, les psychanalystes privilégierontl’inconscient et la libre association d’idées, les psychiatres s’intéresseront davantageaux symptômes et aux médications prescriptibles. Ces différents mettent en jeu despositions épistémologiques différentes, des conceptions de l’homme différentes, maisaussi différents intérêts communautaires. En effet, comme nous le rappelle YvesJeanneret1, les communautés scientifiques ne sont pas exemptes des logiques dereconnaissance et de distinction (au sens bourdieusien) que l’on peut observerailleurs dans la société. On ne peut réduire la division de la communauté des« psys », ses excommunions et ces schismes à une simple dynamique heuristique :« Cette double référence nécessaire au biologique et au social n’est pas sans poserdes problèmes d’articulation théoriques, méthodologiques, et aussi des problèmesde rivalité et de pouvoir. La pénurie en matière de crédits de recherche que nousconnaissons contribue à exacerber les tensions qui, rappelons-le, sont constitutivesdu champ scientifique lui-même et, d’une certaine manière, sont l’aiguillon desavancées scientifiques.2 ». Les divisions se font jour à l’intérieur même d’unediscipline : ainsi, on n’est pas psychanalyste, mais on est freudien, jungien, oulacanien, et lorsque l’on est psychiatre, soit l’on est psychothérapeute soit on ne l’estpas. De même, un psychothérapeute s’orientera au choix vers une des six grandesfamilles de techniques que nous avons évoquées précédemment…Ces divisions ou dissidences nous amènent naturellement à interroger la scientificitéde ces sciences. Leurs statuts s’avèrent souvent précaires, pour au moins deuxtypes de raisons : des raisons d’ordre épistémologiques, et des raisons d’ordreinstitutionnelles. Sur le plan épistémologique, on pourra citer en exemple un grandclassique du genre : le problème de la non-falsifiabilité de la psychanalyse3.L’épistémologie contemporaine s’accorde quasi-unanimement pour reconnaître leprincipe de falsifiabilité du philosophe Karl Popper4 comme la pierre de touche quidistingue la science de la non-science. Selon ce principe, une science ne peuténoncer des propositions qu’à la condition que ces propositions soient infirmables ouconfirmables grâce à un dispositif expérimental. Une connaissance scientifique1 Ecrire la Science, p57 et p93.2 L’introuvable unité, Sciences Humaines, Hors-série décembre 1997.3 Cet argument philosophique est commun. On pourra en trouver l’application, à titre d’exemple, dansle sort que Luc Ferry fait à Lacan dans La pensée 68.4 Logique de la découverte scientifique, Karl Popper. 30
  • accède ainsi au statut de connaissance en sursis, constamment menacée par lecouperet de la réalité empirique. Le problème est que les propositions de lapsychanalyse, tout comme celles de la téléologie marxiste, ne peuvent pas sesoumettre au principe de falsifiabilité. Non seulement on ne peut pas réfuter uneinterprétation de l’inconscient à partir de l’expérience, mais pire, plusieursinterprétations contradictoires de l’inconscient peuvent coexister pour un même sujetsans qu’on puisse les départager. Malgré tout, nous sommes d’avis de relativiser ceproblème, car, comme le souligne Serge Moscovici1, le principe de Popper invoque« des critères de démonstration et de rigueur et non pas des critères de découverteet de fécondité », alors que la psychanalyse, comme toute philosophie du soupçon,intéresse essentiellement pour sa fertilité. De plus, nous rappelle l’auteur, certainesthéories auxquelles nous sommes très attachés s’accommodent très mal du critèrepoppérien : « Essayez donc d’appliquer l’interdit de Popper à la théorie de lasélection naturelle ou à l’éthologie et vous verrez qu’elles devraient partager plutôt lelot des théories de Freud que celui des théories d’Einstein2. ».Dans le domaine de la psyché, la psychanalyse n’a pas le monopole de la précarité :en effet, on pourra également citer les problèmes que pose l’étiologie, cest-à-dire lascience des causes, en psychiatrie. Comme le dit Alain Ehrenberg dans La fatigued’être soi, depuis que l’on a découvert par hasard les psychotropes et leurs effetsthérapeutiques dans les années 50, « on soigne de mieux en mieux, peut-être, maison ne s’accorde ni sur ce que l’on soigne, ni sur les raisons de l’efficacité d’unethérapie3». Si l’on en croit le sociologue, le développement constant des médicationset la complexité du « continent dépressif » ont amené les psychiatres à s’intéresserde moins en moins aux maladies qui causaient les symptômes dépressifs et de plusen plus à ces symptômes et aux possibles médicaments par lesquels on les faitdisparaître.On abandonne donc, en abandonnant l’étiologie, l’espoir de guérir la cause dessymptômes et de savoir de quoi l’on souffre, au profit de ce qui peut devenir dans1 La psychanalyse, son image, son public, p28 et p29.2 Ibidem, p29.3 La fatigue d’être soi, p92. 31
  • certains cas, selon les termes d’André Green, une « psychiatrie vétérinaire1 » : cest-à-dire une psychiatrie où l’on ne prend plus en compte la réalité subjective du patientet dans laquelle on se contente de dresser celui-ci à grands renfortsd’antidépresseurs. Cette polémique divise le monde de la psychiatrie, d’autant plusque, même aujourd’hui, selon Ehrenberg, les résultats obtenus sur les patients avecles psychotropes sont encore assez hétérogènes, et les méthodes de classificationdes symptômes dépressifs sont loin de faire l’unanimité2.Nous pourrions passer en revue beaucoup d’autres problèmes, comme par exempleceux posés par l’hypnose ericksonienne ou par la très controversée Programmationneuro-linguistique (dite PNL), mais selon nous, les deux cas proposés ont une portéeemblématique et illustrent suffisamment notre propos. Mais les problèmes nes’arrêtent pas là. Les ambiguïtés épistémologiques des sciences de la psyché sontaggravées par des ambiguïtés institutionnelles, voire juridiques.En effet, un savoir ne tire pas seulement sa respectabilité de lui-même, mais aussides institutions dont il émane : le savoir est toujours le savoir d’un sujet, qu’il soitindividuel ou collectif, et par conséquent ce savoir, en tant qu’il est un fait social,repose toujours sur un certain consensus. Au-delà des divisions de la communautéscientifique que nous avons évoquées précédemment, la vacuité ou plutôtl’incomplétude du système juridique français en termes de psychothérapies, accroîtconsidérablement nos difficultés : « La France est un des rares pays occidentaux àne pas avoir de titre officiel de « psychothérapeute3 » », « n’importe qui ou presquepeut ouvrir un cabinet de psychothérapeute ou de psychanalyste. ». André Green,éminent psychiatre et psychanalyste, affirme quant à lui : « la France se retrouveavec 20 000 psychothérapeutes sans affiliation institutionnelle, 20 000psychothérapeutes autoproclamés4 ! ». Les statuts de psychothérapeute et depsychanalyste ne sont pas réglementés par l’Etat, et les systèmes de formationscomplètements hétérogènes qui mènent à ces métiers ne sont pas reconnus par lesautorités. Ces fonctions apparaissent au public, par un nivellement curieux, sur le1 Cité par Alain Ehrenberg dans le même ouvrage à la page 113.2 On se réfèrera à ce titre aux polémiques qui entourent le DSM III, manuel de psychiatrie en voguedestiné à classer les symptômes, par exemple dans le magazine Psychomédia.3 Les citations qui suivent sont empruntées au site Internet www.psyvig.com4 Le Point, 08/04/2004. 32
  • même plan que celle de psychiatre, qui nécessite un diplôme de médecine, ou cellede psychologue, qui nécessite un DESS de psychologie clinique1.Sans vouloir rentrer plus avant dans les détails, nous nous contenterons de constaterle caractère chaotique d’une situation dans laquelle les charlatans2 côtoient les plusrespectables des savants. Si la vulgarisation est, au minimum, la transmission deconnaissances scientifiques au grand public, la vulgarisation des sciences de lapsyché va nécessairement poser des problèmes particuliers, notamment enbrouillant les frontières entre connaissance scientifique et sens commun. Quels sontles défis posés à la vulgarisation de la psychologie et de ses sœurs ? Quelleconception de l’activité vulgarisatrice devons-nous proposer pour donner un sensplein au phénomène « psy » ?2.3) Enjeux et défis techniques de la vulgarisation « psy »Le « psy » se présente comme un expert qui, dans le fond, comme nous venons dele voir, n’est pas si expert que ça… ou du moins dont la légitimité n’est pas aussiclaire que celle, par exemple, d’un physicien ou d’un mathématicien. On peut doncimaginer que ce problème va devoir être simplifié, maquillé ou tout simplement éludédans une action de vulgarisation destinée au grand public : l’homme lambda n’a curedes querelles de chapelles que nous avons évoquées précédemment, et il aprobablement encore moins les acquis nécessaires pour les comprendre, puisque lesspécialistes mêmes éprouvent des difficultés à clarifier la situation. Ainsi, si lascience est composée d’un objet à étudier et d’une méthode précise destinée à cetteétude, il est logique que l’acticité vulgarisatrice se concentre plus sur l’objet, cest-à-dire la psyché ou l’esprit, que sur la rigueur ou la complexité des méthodes. C’est cedont témoigne le succès du vocable « psy », mais nous y reviendrons. Notons pourle moment qu’en se focalisant essentiellement sur la psyché au détriment desméthodes et de l’épistémologie, l’activité vulgarisatrice se trouve devant un autreécueil, non moins grave, provenant cette fois-ci du public, et que Freud formule de1 Cf. www.psyvig.com2 Voir à ce sujet www.psyvig.com, dont la mission est de lutter contre les dérives manipulatoires etsectaires de certains « psys ». 33
  • façon savoureuse : « Chacun a sa vie psychique, c’est pourquoi chacun se tient pourun psychologue. »1Comme le montre Brigitte Le Grignou dans le numéro 16 de la revue QUADERNI(1991/92), dont le dossier central est consacré à la vulgarisation des scienceshumaines, dans le cadre des sciences de l’homme, contrairement à celui dessciences dites « dures » ou « exactes », il n’y a pas de séparation nette entre lelaboratoire et la vie. Ainsi, le public se sent spontanément plus compétent dans lessciences humaines que dans les sciences dures. Au nom de son expériencequotidienne, il se sentira par exemple habilité à formuler des jugements d’ordressociologiques ou anthropologiques, alors qu’il s’avouera volontiers ignorant enmatière de physique nucléaire ou de biologie moléculaire. Ce constat s’avèred’autant plus pertinent dans le cas de la « psychologie2 », puisque, dans la vie detous les jours, nous sommes tous amenés à nous représenter la pensée et lessentiments des autres afin de pouvoir agir sur notre entourage efficacement. Parexemple, dans le langage courrant, on dit souvent de quelqu’un qui gère avecfinesse les relations qu’il entretient avec ses congénères qu’il « fait preuve depsychologie ». Vulgariser la « psy » c’est donc d’emblée se heurter à un ensembleconsidérable de prénotions que possède le public, et c’est également se heurter à laprétention qu’a chacun d’être psychologue, comme le suggère la citation de Freud. Ala lumière de ces faits, vulgariser la « psychologie » semble extrêmement délicat. Eneffet, le vulgarisateur est amené à réaliser un singulier numéro d’équilibriste enjonglant avec le paradoxe suivant : d’un côté, si ce dernier est trop précis ou troprigoureux dans son travail d’information, il court le risque d’ennuyer le lecteur ou deremettre en question le statut de l’expert « psy », mais de l’autre côté, si saproduction est trop légère et trop peu ambitieuse, le lecteur pensera pouvoiraisément se passer de ses services. Il s’agit donc de créer artificiellement un espaceentre l’hermétisme et la frivolité afin de légitimer la place du « psy » dans l’espacemédiatique.1 La question de l’analyse profane (1926), Gallimard 1985, p.41. Cette citation figurait en épigraphe del’article de Pascal Maléfan dans le numéro 81 de la revue CONNEXIONS.2 Les guillemets signifient que le mot est utilisé dans son sens large : dans le langage courrant on ditpsychologie pour signifier les sciences de la psyché en général. 34
  • Ce statut problématique de la vulgarisation « psy » nous empêche plus que jamaisde céder aux réflexes manichéens qui voudraient voir à travers la vulgarisationl’opposition radicale entre deux réalités imperméables, à savoir la science pure d’uncôté, et la science corrompue que s’approprie l’ignorance populaire de l’autre : « lavulgarisation ne peut être distinguée de la science de manière drastique que si celle-ci se prend à son propre mythe et oubli que ses fondements ne sont pas donnésmais conquis1. ». Comme le montre Yves Jeanneret2, la tradition alimente notrefaçon de concevoir la vulgarisation de nombreux préjugés. Au premier chef, celui dene concevoir la vulgarisation que comme « un ersatz de savoir » : on juge le discoursvulgarisateur par rapport aux critères de la science, et celui-ci se réduit forcément àune mauvaise copie, à une distorsion. C’est notamment, selon nous, ce que faitSylvie Nersson-Rousseau dans Le Divan dans la vitrine3. Cette conception ne rendpas raison de la complexité du phénomène vulgarisateur et de ses enjeux. Elle peutmême, dans certains cas, avoisiner la paresse d’esprit, car reléguer promptement undiscours dans la catégorie du faux, sans autre forme de procès, est assurément lemeilleur moyen de se dispenser de le penser : « les risques sont grands d’une position platonicienne qui se profilerait derrière cette thèse : dans leur infinie diversité, les textes de vulgarisation ne seraient que la réalisation d’une essence générale, celle du faux- semblant, et peu importerait, au fond, à quel degré ils réalisent cette essence puisque, de droit, le sociologue serait autorisé à les y ramener4. »Un autre préjugé qu’il nous faut combattre, corrélé au précédent, est celui selonlequel la vulgarisation n’aurait pour vocation que le fait d’être la traduction dans unlangage simple de la connaissance scientifique. Cette conception est toute aussierronée : « Là où le traducteur propose un texte lisible à la manière du texte original,le vulgarisateur désigne sans cesse un texte absent, qui serait la vraie science. Ce1 Jean-Claude Beaune, La vulgarisation scientifique, l’ombre des techniques, in D. Jacobi et B.Schiele (éd.), Vulgariser la science, le procès de l’ignorance, Champ Vallon, p.48.2 Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation. PUF.1994.3 Voir par exemple p15 : « Quant à associer l’œuvre de Freud aux manuels de « vie mode d’emploi »qui font les vitrines du prêt-à-penser, cela relève du sabotage. C’est pourtant ce qui risque d’arriver sil’on tolère que le corpus théorique du fondateur de la psychanalyse soit mêlé au fatras conceptuelqu’engendrent certaines tendances contemporaines telles que l’approximation et le goût pour laformule. »4 Ibidem, p65. 35
  • qui se réalise n’est pas l’effacement d’une langue au bénéfice d’une autre, mais laconstruction d’une configuration linguistique complexe1. ».Ainsi, notre position est de refuser de penser la vulgarisation de façonunidimensionnelle, en se référant uniquement à la science. La science n’est pas « unempire dans un empire », elle s’insère dans un réseau de relations sociales dont ilfaut rendre compte. Au lieu de proposer une conception de la vulgarisation danslaquelle science et discours vulgarisateur entretiendraient des relations verticales,nous proposerons une conception dans laquelle cette relation se pensera de façonhorizontale. Le discours scientifique et le discours vulgarisateur ne visent pas lesmêmes objectifs et ne sont pas soumis aux mêmes enjeux. Ils sont d’une certainefaçon « incommensurables », au sens que Lyotard2 donne à ce terme : ilscorrespondent à des « jeux de langage » différents. Nous prenons donc le parti deconsidérer le discours vulgarisateur comme un discours original, comme un discoursd’une relative autonomie dont l’intérêt et dont les enjeux excèdent ceux de lascience. Les propos suivants de Serge Moscovici résument mieux que nous nepourrions le faire ce qui vient d’être dit, ce qui justifie la longueur de la citation : « On le voit : la propagation d’une science a un caractère créateur. Ce caractère n’est pas reconnu tant qu’on se borne à parler de simplification, distorsion, diffusion, etc. Les qualificatifs et les idées qui leur sont associés laissent échapper le principal du phénomène propre à notre culture, qui est la socialisation d’une discipline dans son ensemble, et non pas, comme on continue à le prétendre, la vulgarisation de quelques-unes de ses parties. En adoptant ce point de vue, on fait passer au second plan les différences entre les modèles scientifiques et les modèles non scientifiques, l’appauvrissement des propositions de départ et le déplacement de sens, de lieu d’application qui s’effectue. On voit alors de quoi il s’agit : de la formation d’un autre type de connaissance adapté à d’autres besoins, obéissants à d’autres critères, dans un contexte social précis. Il ne reproduit pas un savoir entreposé dans la science, destiné à y rester, mais retravaille à sa convenance, suivant ses moyens, les matériaux trouvés. Il participe donc de l’homéostasie subtile, de la chaîne des opérations par lesquelles les découvertes scientifiques transforment leur milieu et se transforment en le traversant, engendrent les conditions de leur propre réalisation et de leur renouvellement3. »Si le discours vulgarisateur de la « psychologie », cest-à-dire le discours « psy », esten quelque sorte « créateur », comme on peut légitimement en faire l’hypothèse, il1 Ibidem, p84.2 La condition postmoderne, Les éditions de Minuit. 1979.3 nd La psychanalyse, son image, son public. PUF. 1976 (2 édition). P24. 36
  • nous faut par conséquent le prendre au sérieux et rendre compte de son originalité.En quoi est-il original et singulier ? Quelles transformations (et non distorsions) asubit le discours scientifique lors de son entrée dans les médias ?3) La « culture psy » dans les médias ou l’avènement d’un discours originalLa socialisation de la psychologie, pour reprendre le terme de Serge Moscovici, adonné une importance considérable à la figure du « psy », mais également audiscours que ce dernier tient dans les médias. Ce discours, comme le suggèrel’auteur dans la citation que nous venons de proposer, est un discours original quis’émancipe du strict discours scientifique dont il est issu, mais tout en enrevendiquant la filiation. Nous nous proposons donc de décrire ce discours et lestransformations dont il est issu en tenant compte de sa singularité : pour ce fairenous mettrons de côté les problématiques normatives qui tentent de différencier la« vraie » psychologie de la « fausse ». L’omniprésence du discours « psy » dans lesmédias se manifeste par un certain nombre de signes et d’indices, en particulierlinguistiques, qui peuplent notre quotidien. Ces signes nous éclairent sur lasignification et sur le contenu du discours « psy ». Dans cette perspective, il nousrevient en premier lieu de nous interroger sur la signification d’un mot que nousemployons d’une manière volontairement naïve depuis le début de notre exposé : lemot « psy ».3.1) Le vocable « psy » : une catégorie fourre-tout à l’usage du grand publicLe vocable « psy » est aujourd’hui employé un peu partout, dans toutes sortes decontextes. On emploie ce mot comme s’il désignait une réalité ou un concept qui vade soi, cependant, comme le remarquent un certain nombre d’observateurs, cevocable ne veut pas dire grand-chose du point de vue de la science : « dire les psys,ça frôle parfois la désinformation… Il faudrait davantage expliquer la diversité desécoles, des théories, des pratiques, pour être à même de mieux comprendre les aviset les comportements tantôt consensuels, tantôt divergents, des psychiatres,psychothérapeutes, comportementalistes, psychanalystes, freudiens, jungiens, etc. 37
  • 1 ». Le vocable « psy » est utilisé comme une catégorie fourre-tout qui regroupevaguement psychologie, psychiatrie, psychanalyse, ainsi que toutes les sciences,techniques ou croyances qui touchent de près ou de loin à l’esprit. Ainsi, il fait figurede néologisme, comme si, dans notre société, il avait été nécessaire à un momentdonné d’utiliser une expression nouvelle pour nommer une réalité inédite ou unenouvelle vision du monde. C’est ce que suggèrent par exemple les auteurs dePsychologisation dans la société : « l’appellation banalisée de « psy », qui vide desens la spécificité des pratiques, des dispositifs et de leur cadres institutionnels 2 »serait en quelque sorte le symptôme de la psychologisation du social, c’est à dired’une nouvelle interprétation du social basée sur la psychologie.Sans aller aussi loin, remarquons que le vocable « psy », dont le peu de rigueur estmanifeste, symbolise à lui seul l’infiltration de la société, de son langage et de sesinstitutions par le discours psychologique. Le discours psychologique est si bienentré dans les mœurs que le vocable « psy » a trouvé une place dans ledictionnaire : « PSY [psi] adj. inv. et n. – 1972 ; abrév. Fam. de psychiatre, psychiatrique, psychanalyste, psychologue, psychologique, psychothérapeute, etc. * fam 1* Psychologique. Equilibre psy. 2* N. Professionnel de la psychologie, de la psychiatrie, de la psychanalyse, de la psychothérapie. Aller chez son psy toutes les semaines. Une psy. Des psys ou inv. des psy3.L’évolution philologique du vocable « psy » reflète sans aucun doute l’évolution desrelations qu’entretiennent sciences, professionnels de la psyché et société. Ladéfinition du dictionnaire semble nous éclairer à ce sujet : le vocable était à l’origineun diminutif familier désignant le thérapeute (et manifestant de ce fait ladémocratisation des thérapies), puis, par une extension due aux usages, il estdevenu un adjectif (on qualifie quelque chose de « psy »). Aujourd’hui, on rencontrele mot « psy » dans un usage encore différent, mais aussi plus significatif : on entend1 Sylvia Liakhoff, rédactrice en chef de Psychologies magazine de 1997 à 2001, N°111 des Dossiersde l’audiovisuel, p5.2 Psychologisation dans la société, CONNEXIONS n°81, revue coordonnée par Serge Blondeau etJean Claude Rouchy, p9.3 Le Petit Robert. 1993. 38
  • parler de « la psy1 » au sens d’une discipline, d’une matière, d’un savoir. On noteainsi que le passage linguistique du terme « psychologie » au terme « psy » marquele passage d’une société dans la quelle les sciences de la psyché sont réservées àune élite à une société dans laquelle elles ont été réappropriées par l’ensemble ducorps social. La « psy » est le discours psychologique vulgarisé et intégré dans lasociété.Nous avons dit précédemment que pour être vulgarisée et diffusée vers le grandpublic, la psychologie doit nécessairement se focaliser plus sur son objet que sur sesméthodes, puisque ses méthodes sont très problématiques. Le fait que l’usageconsacre le diminutif « psy », au détriment des suffixes qui en principe servent àévoquer les méthodes et les disciplines (psy-chologue, psy-chanalyste, psy-chiatre,psy-chothérapeute…) semble confirmer notre propos. Mais si le discours privilégie laPsyché sur le Logos, il privilégie d’emblée une représentation intuitive et communede l’esprit. Ce parti pris résonne avec les préoccupations pratiques d’un public de lapsychologie qui se fait de plus en plus large et qui cherche à appliquer son savoir« psy » à la vie quotidienne. On voit ainsi se profiler le trait le plus caractéristique del’identité du discours « psy »: le discours « psy » n’a plus affaire au pathologique,comme beaucoup des sciences de la psyché, mais au banal.3.2) La « psy » : un nouveau savoir populaire et syncrétiqueComme l’on peut s’en douter, le discours psy2 que l’on observe dans les médias estmodelé en fonction de son large public. Un des problèmes principaux pour lesmédias est donc de communiquer aux masses sur des sciences dont le domaine decompétence est l’individu : « Deuxième incompatibilité, avec peu d’espoir deguérison : d’un côté la psy, qui ne parle que de cas particuliers, de l’autre les médias,intéressés par les généralités3. ». Le défi consiste alors pour les médias à trouver uncontrat de lecture4 (cest-à-dire une stratégie d’énonciation) adéquat qui permetted’intéresser le public à la psy. Jean Mouchon, dans un article qu’il consacre à l’étude1 Comme l’évoque le titre d’une des parties de La bonne parole de Dominique Mehl : « Extension dudomaine de la psy ».2 Nous n’utilisons plus les guillemets puisque nous venons de faire le point sur le terme.3 Sylvia Liakhoff, rédactrice en chef de Psychologies magazine de 1997 à 2001, N°111 des Dossiersde l’audiovisuel, p5 : Psy et médias sont-ils compatibles ?4 La définition de cette notion est développée dans la troisième partie. 39
  • des contrats de lecture proposés par les publications de vulgarisation des scienceshumaines, élabore une typologie dans laquelle il classe trois types de contrats sur uncritère relatif à la nature du public : les contrats destinés à un public universitaire, lescontrats destinés à une population cultivée, et les contrats destinés au grand public.Les caractéristiques qu’il relève comme propres aux contrats destinés au grandpublic s’avèrent instructives : dans un modèle de communication de masse, on nesuppose pas le lecteur prêt à faire spontanément un effort vers le savoir. Parconséquent, l’éditeur doit intensément travailler à justifier l’effort intellectuel dulecteur : « Le glissement est ainsi effectué entre l’ordre du savoir et le registre del’utilitarisme immédiat, le seul considéré comme pertinent pour ce type de public1. ».Dans cette perspective, on suppose donc que le lecteur ne lira la publication que s’iltrouve un intérêt pratique à le faire, que si le savoir que l’on met à sa dispositionpourra influer concrètement sur sa vie de tous les jours. De ce fait, traiter duquotidien et de thèmes communs est un passage obligé, une nécessité propre auxcontrats de vulgarisation destinés aux masses : « l’évocation de la réalité quotidiennemarque la frontière entre deux ordres de référence2. ».L’analyse de Jean Mouchon s’avère particulièrement pertinente dans le cadre dudiscours psy. La psy s’inscrit complètement, comme le confirme Dominique Mehldans la partie de La bonne parole consacrée à l’ « extension du domaine de la psy »,dans l’univers du quotidien et du banal : « En se diffusant de façon aussi massive, laparole psy connaît aussi certaines transformations. Elle s’éloigne d’uneproblématique exclusivement centrée sur le partage entre normal et pathologiquepour se pencher sur les conduites les plus ordinaires3. ». Alors que les sciences de lapsyché traitaient souvent de pathologies, comme la schizophrénie, les névroses, ouencore l’autisme, la psy traite de souffrances psychiques beaucoup plus ordinaires.On quitte le champ de la pathologie pour celui de la normalité. Cette transformation,que la sociologue, dans son livre, étudie au fil des pages de l’emblématiquePsychologies magazine, serait héritée de Françoise Dolto : « La psychanalyste ainventé le dispositif d’écoute et de réponse médiatique qui, à quelques variationsscénaristiques près, vaut pour l’ensemble de ses successeurs : l’écoute1 Du « Collège invisible » au Reader’s Digest, 1991/92, La vulgarisation des sciences humaines.QUADERNI n°16, p63.2 Même ouvrage, même auteur.3 P210 40
  • bienveillante, la non–pathologisation du cas, la non-clinicisation de la réponse,l’énoncé de guides de vie1. ». C’est en quelque sorte Dolto qui a résolu le conflitentre la singularité des psychismes et la collectivité des récepteurs, en mettantl’accent sur l’identification et l’implication du plus grand nombre. Comme nous l’avonsévoqué précédemment, le but de Dolto n’était pas de guérir à l’antenne, mais dedonner des conseils de « bon sens », et pour se faire elle choisissait d’aborder descas communs dans lesquels une majorité d’auditrices pouvait se reconnaître, afinque son discours lui soit profitable.Ainsi, lorsqu’elle passe du divan à l’écran, la psy doit savoir se mettre à la portée deson public en permettant identification et implication. L’implication est directementliée au bénéfice pratique qui peut être tiré du contenu psy par le public. De ce fait, lapsy se voit dotée d’une nouvelle fonction : elle ne doit plus seulement soigner ousatisfaire la curiosité intellectuelle, mais elle se voit sommée d’aider les gens à vivreet de leur donner des conseils : « En se banalisant, la psychologie devient uninstrument, premier mais parmi d’autres, pour atteindre à un perfectionnement descomportements et des engagements quotidiens de tout un chacun 2. ». La psy, afinde remplir sa nouvelle tâche, va gagner en extension. Son centre de gravité sedéplace du pathologique vers le normal, mais aussi de la souffrance vers le bien-être. C’est ce dont on se convainc par exemple lorsque l’on voit l’augmentation dunombre de magazines positionnés psy/bien-être3 (voir partie 1.2), ou l’explosion desrubriques psys dans la presse féminine. La psy devient un véritable guide de vie :alors que les sciences de la psyché visaient pour beaucoup le soin, la psy sembleviser la prévention, nourrissant le phantasme d’un possible régime de vie quiempêcherait la souffrance. C’est ce genre de dérive potentiellement normative quecritique Dominique Mehl dans La bonne parole (que ce soit au sujet del’homoparentalité, de la fécondation in vitro, ou des positions conservatrices deMichel Schneider p357) : la sociologue montre que la psy, à cause de ses affinitésavec la médecine et le médical, est tentée de prescrire des programmes de « santémentale » ou d’opter pour une attitude hygiéniste qui dépasserait ses attributions.Les propos suivants de Pascal Bruckner soulignent bien le caractère problématique1 La bonne parole, p56.2 La bonne parole, p226.3 Voir pour plus de détail le commentaire de Psychologies magazines que Dominique Mehl fait dans labonne parole, p217. 41
  • de la situation : « La santé annexe donc tous les domaines de l’existence : déjà en1978 à Atlanta, l’OMS l’avait définie comme « le bien-être complet, physique, mentalet social. » ».Comme on peut le voir, si les sciences de la psyché sont un champ de bataille, lapsy, elle, est syncrétique : à la frontière entre le corps et l’esprit, elle absorbe sansconflits et sans scandales (au niveau de son public bien entendu) des éléments aussihétérogènes que la science, le bien-être, la médecine, les techniques de relaxation,etc. On rencontre ainsi dans le discours psy des domaines qui a priori n’ont pas deliens directs avec le champ scientifique, comme le développement personnel ou leyoga. Tous ces éléments s’interpénètrent dans les médias au point de gommerinsensiblement les différences entres les savoirs et les disciplines : on trouve parexemple des rubriques psys dans la majorité des revues ou des sites Internetconsacrés à la santé ou au domaine médical, on voit des parutions de coachingsurfer sur la tendance psy (cf. le magazine Développement personnel), et l’on voit lesrevues psys consacrer des articles à des sujets philosophiques ou spirituels1. On adonc manifestement affaire à un discours original : on abandonne les modèles de lacure ou de la recherche propres au champ scientifique pour laisser place à unnouveau type de discours qui est centré sur le quotidien, le bien-être, la rechercheidentitaire et les conseils de vie. Ce discours s’apparente souvent plus à une « grillede lecture » qu’à un ensemble de connaissances scientifiques, comme le souligneDominique Mehl dans La bonne parole2, au chapitre consacré au magazinePsychologies. Mais ce discours ne doit pas pour autant être dénigré ou ignoré. Notreparti pris est de considérer davantage ce discours comme un objet de curiosité quecomme un objet de mépris.Il est curieux en effet de voir comment la « psy » parvient, grâce à son caractèresyncrétique, à se situer au carrefour des tendances contemporaines et a imprégnersi fortement l’air du temps. Elle s’accommode tout d’abord très bien de lamédicalisation de l’existence et de nos obsessions d’hygiène et de santé. Elle laisseune place considérable à la valorisation du corps (entre autre, au nom de la1 Citons à titre d’exemple le numéro de Psychologies daté d’octobre 2004 dans le quel figurent unechronique du philosophe André Compte-Sponville et un article catégorisé « spiritualité » intitulé « j’aiété un little bouddha ».2 P231. 42
  • somatisation) et complète parfaitement nos ambitions de bien-être corporel etmatériel. Remarquons de plus qu’elle concurrence fortement les diverses tendancesde renouveau spirituel : la psyché était l’âme avant d’être l’esprit. De ce fait, nouspourrions dire en caricaturant quelque peu que psy et religion diffèrent dans laméthode et non dans l’objet, comme deux chemins qui permettraient d’arriver aumême endroit. Ces deux tendances ont en commun, de nos jours au moins, de viserla paix de l’âme, de pallier le manque de sens et de repères des individus. Lamétaphore qui compare le psy au curé est d’ailleurs banale, comme on peut leconstater tout au long de l’ouvrage de Dominique Mehl précédemment cité : le psyfait figure de confesseur, et il soigne le péché aussi bien que le prêtre, si l’oncomprends toutefois ce mot dans son sens étymologique, comme le fait Freud dansMalaise dans la civilisation, cest-à-dire comme sentiment de faute, comme sentimentde culpabilité. Le psy peut même pousser la ressemblance au point de moraliser etde défendre l’ordre établi… c’est du moins ce que soutient Mehl dans son livre,notamment au sujet de Michel Schneider. La psy surfe aussi et surtout sur l’idolâtrieambiante des experts qui caractérise nos sociétés technocratiques. Mais l’onremarque cependant que l’expert, dans le discours psy, a un statut nouveau parrapport à celui qu’il a dans les domaines purement scientifiques : il partage sonpremier rôle avec une figure de type nouveau, celle du témoin.3.3) L’intimité et l’introspection : des figures clefs du discours « psy »Le psy, dans les médias, se présente avant tout comme un psychothérapeute, ausens large du terme, cest-à-dire comme un « panseur de l’âme », pour reprendrel’expression de Dominique Mehl. Comme elle le montre dans son ouvrage, enanalysant les cas de Dolto, de Psychologies magazine ou encore de Ca se discute,on fait plus souvent appel au psy pour son expérience clinique et pour saconnaissance pratique de la souffrance humaine que pour ses connaissancesthéoriques. Encore une fois, on privilégie l’objet de la science à la méthodescientifique : c’est cette souffrance, ou du moins son substrat, conçu comme intimitéou comme subjectivité, qui concentre l’attention du discours psy. L’intimité est unvécu, une expérience singulière et subjective. Elle se soustrait par conséquent àtoute tentative d’abstraction, et le simple fait de la généraliser, voire de la formuler,appauvrit son contenu. Elle est immatérielle, et de ce fait difficilement représentable 43
  • pour toute autre personne que celle qui la vit. C’est pourquoi le meilleur moyen d’enrendre compte est de lui donner chair en demandant à des personnes de témoignerdirectement de leur vécu sous forme de récit. Le témoin devient un personnagecentral du dispositif médiatique psy et force l’expert à partager son premier rôle.Chaque subjectivité étant en principe unique, le témoin est le meilleur expert de sapropre intimité : « A la limite chacun est son propre psy, le magazine [Psychologies]accordant beaucoup d’importance au témoignage des non-spécialistes, au récit deleurs expériences de vie, aux comptes rendus de leur auto-examens1. »Ainsi, le psy, contrairement à d’autres experts, n’intervient pas pour administrer descours magistraux, il ne monopolise pas la parole au risque d’ennuyer un publictoujours plus avide d’interactivité. Un psy sans patients à soigner semblerait, auxyeux du public, aussi vain qu’un Don Quichotte sans château à conquérir et sansdemoiselle à secourir : il est toujours dépendant, tel Socrate, de l’esprit dont il faitaccoucher la vérité subjective. Le témoin est donc de plus en plus présent sur lascène publique, abreuvant les médias de ses introspections et fournissant au psy,par la même occasion, sa matière première. L’intimité, et en particulier l’intimité desgens ordinaires, tient aujourd’hui une place prépondérante dans notre paysageaudiovisuel, comme l’a montré Dominique Mehl dans La télévision de l’intimité. Ellen’est plus « une affaire privée2 », comme on le voit notamment à travers lessurenchères qui marquent l’évolution de la télé-réalité. On aurait tort d’interprétercette passion du public pour la vie privée comme une passion voyeuriste, car sonressort est essentiellement narcissique3 : c’est un processus d’identification quisuspend les téléspectateurs à la confession des témoins, et l’intérêt porté aux étatsd’âme d’autrui n’est souvent qu’un moyen de regarder plus confortablement sonpropre nombril.De cette façon, nous pouvons dire que le témoignage est en quelque sorte unefigure de style inhérente au discours psy. Il a le triple mérite de susciter l’identificationde l’auditoire, d’objectiver la subjectivité (cest-à-dire l’intime), et d’insérer l’activité dupsy dans le cadre d’un récit. Nous souhaitons attirer l’attention en particulier sur cette1 La bonne parole, p228.2 Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi. La citation prend place p150, mais dans un contextelégèrement différent.3 La bonne parole, p303. 44
  • dernière dimension : le témoignage est au centre de la rhétorique psy, il rend lediscours psy « médiagénique », ce qui veut dire qu’il le rend désirable en mêmetemps qu’accessible. Disons, pour reprendre les termes de Jeanneret qu’il est un« élément de poétique » du discours vulgarisateur et qu’il contribue à créer un« théâtre pour la science » dans laquelle on représente un point de vue particuliersur la science en question (nous reviendrons sur cette notion en partie III)1. Cedernier insiste sur la nécessité d’intégrer les discours vulgarisateurs dans unestructure narrative : « Il faut regarder la vulgarisation comme un travail littéraire sur le récit. Le discours de vulgarisation est, comme certaines conversations, une collection de romans amorcés, de romans avortés. Il peut y avoir à cela plusieurs raisons, qui tiennent au contrat de médiation lui-même. La raison la plus manifeste est d’ordre rhétorique. Elle est très bien exprimée par Martine Barrère : « Pour intéresser le lecteur, explique la journaliste, nous lui racontons une histoire. Le fait scientifique que nous voulons faire passer, nous l’habillons […] » Raconter une histoire est, comme dans le roman ou comme dans l’article de presse, un ressort classique de l’intérêt2. »Comme nous l’avons dit précédemment, le discours psy n’est pas un discoursscientifique en tant que tel, mais il est un discours sur la science destiné à un usagesocial. Dans ces conditions, il paraît évident que la vulgarisation de la« psychologie » est façonnée par des facteurs qui excèdent les simples contraintestechniques et scientifiques que nous venons de passer en revue. Il est doncimportant pour le vulgarisateur de comprendre la dynamique sociale dans laquelle cediscours prend place. Celui qui « écrit la science » est mis au défi, dans son activité,par un nombre conséquent de pressions collectives, qu’elles soient relatives à lademande de vulgarisation, aux luttes idéologiques dont cette vulgarisation peut sefaire le support, ou encore à des contraintes éthiques et juridiques. Quels liensentretiennent la tendance psy et la société ? Quelles réponses le vulgarisateur peut-ilou doit-il apporter aux défis sociaux et politiques qui lui sont posés ?1 Ecrire la Science, p270.2 Même ouvrage, p315. 45
  • II) LA « PSY» : UNE CULTURE PROFONDEMENT ANCREE DANS UNEDYNAMIQUE SOCIALEFace à un phénomène d’une si grande ampleur, nous sommes en droit de nousinterroger sur sa cause : la « psymania » est-elle une simple mode, cest-à-dire unphénomène passager et plus ou moins arbitraire, est-elle une création artificielle,cest-à-dire une machination due à la pression vénale des médias ou à la soif depouvoir des psys, ou est-elle encore la manifestation d’un profond besoin social ? Laseconde hypothèse est en quelque sorte une hypothèse simpliste et caricaturale :l’intense médiatisation de la psy serait à la limite un complot des médias destiné àpervertir la vraie « psy », celle qui fait le privilège et la fierté des spécialistes et del’élite, et à la transformer en vile marchandise afin de multiplier les profits. Malgré lerôle important joué par les médias dans le phénomène psy, il nous faut reconnaîtreque la tendance est impulsée plus en amont : certes, la psy est une source derevenu de plus en plus considérable pour les médias, mais ces derniers, en tantqu’instances économiques, sont insérés dans une logique de marché et doivent parconséquent se conformer à une certaine configuration de la demande. Si les médiasfont la part belle à la psy c’est qu’une forte pression émanant de leurs publics les ypousse. C’est sous cette pression qu’ils sont amenés à transformer le discoursscientifique, et à lui donner la forme inédite que nous avons montrée : « Il est certainqu’il existe une demande de conseil, d’orientation, d’indication émanant de façonassez large des rangs de la société. Les courriers des lecteurs, les appelsd’auditeurs dans des émissions de radio, la participation de téléspectateurs à desmagazines de télévision attestent de cet intérêt et de cette mobilisation de l’attentesociale. Les responsables de journaux disent d’ailleurs orienter leurs articles vers leconseil et le concret sous la pression du public1. ».Il est par conséquent tout aussi faux de croire que la tendance psy ne fait querefléter, comme certains le suggèrent2, les tentations hégémoniques et corporatistesde la communauté des psys : « les mots de la psy et sa grille de lectureindividualisante sont devenus des modalités banales d’appréhender le monde. Non1 La bonne parole, p83-84.2 Liliane Sichler, Le Parti psy prend le pouvoir, Grasset, 1997. 46
  • parce que les psys auraient opéré un coup de force. Mais parce que l’individualismeappelle des instruments d’analyse particuliers susceptibles de nourrir une réflexionde la société sur elle-même […] La psy s’impose dès lors comme une culturecommune, une culture partagée1. ». La psy se présente donc moins comme unesimple mode que comme une culture qui épouse les besoins de la sociétécontemporaine. En effet, lorsque l’on examine la situation d’un peu plus près, la psyapparaît comme le prolongement, comme l’écume d’une vague de transformations etde mutations qui a ébranlée notre société depuis l’après-guerre. Elle n’est, dirons-nous, que la face émergée de l’iceberg individualiste, iceberg dont nous ressentonsencore le choc plusieurs décennies après le naufrage de l’ancienne sociétédisciplinaire. Comment la « psychologie », science de l’individu, est-elle devenue lelangage privilégié de la société individualiste ?1) La diffusion du langage psychologique : une nécessité historique et sociale1.1) L’avènement du narcissisme : la psychologie comme langage de l’individualismecontemporainParler des bouleversements sociaux et idéologiques qui ont marqué le passage del’ère moderne à l’ère post moderne au cours du XXème siècle n’a désormais plusrien d’original. Ces évolutions sont devenues un lieu commun de la littératurecontemporaine : on ne compte plus les gloses sur la « perte des repères », « ledésenchantement du monde » et l’ « atomisation du social », et l’on achèvera de s’enconvaincre en observant comment l’on fait aujourd’hui appel, pour un oui ou pour unnon, au symbole désormais galvaudé de Mai 68… Cependant notre sujet ne nouspermet pas d’échapper à ces thématiques, puisque celles-ci éclairent directement lagenèse du mouvement « psy ». Disons, pour aller à l’essentiel, que la deuxièmemoitié du XXème siècle se présente comme le parachèvement d’un mouvementindividualiste qui trouve ses racines, selon Tocqueville, dans la pensée et l’actiondémocratique : la démocratie, comme passion de l’égalité, substitue l’individu citoyenà la division par ordres du social comme point de repère de la société. Ainsi, petit àpetit, le centre de gravité de la société n’est plus le collectif, mais l’individuel :1 La bonne parole, p271-272. 47
  • l’individu devient « la mesure de toute chose », le critère à l’aune duquel on évalueles interactions sociales et le prisme à travers lequel la société se pense.Le monde occidental de l’après-guerre, comme le montre Lyotard dans La conditionpostmoderne, est marqué par la désagrégation progressive de tous les grands récitsqui par le passé légitimaient les sociétés et donnaient du sens à l’action collective.Les religions et les idéologies qui prétendaient autrefois fonder le social et lepolitique, comme le christianisme, l’humanisme des Lumières ou encore lemarxisme, sont peu à peu désavouées et dépossédées de leurs prétentions. Lesinstitutions qui structuraient la société, et qui conditionnaient sa reproduction àtravers le temps et son unité sont également objet de désaffection : la famille, l’état,les églises, les partis, etc. La société, ainsi privée de ses idéaux collectifs et desmoyens par lesquels elle exerçait traditionnellement son travail de contrôle et dediscipline, change de paradigme : elle ne vise plus à conformer ses membres à desmodèles idéaux qu’elle impose, mais elle se donne désormais pour but et pour raisond’être la protection de l’individu, de sa liberté et de ses intérêts. Comme l’explique lephilosophe Gilles Lypovetsky dans L’ère du vide1, l’ère postmoderne se caractérisepar le désinvestissement de la sphère sociale et politique traditionnelle au profit d’unindividualisme hédoniste : l’espace collectif se réorganise complètement, par unprocessus de personnalisation dans lequel toute réalité devient négociable (mœurs,valeurs, croyances, vérité, etc.), afin de permettre à l’individu un maximum de bien-être et de plaisir. Ce bien-être devient l’alpha et l’oméga de la réalité sociale etconstitue la clef de voûte d’un type d’existence collective inédit.On aurait tort de croire, comme certains semblent le faire, que l’individualismecontemporain annonce le crépuscule du social : loin de pouvoir se réduire à uneprivatisation de l’existence, il est, comme l’écrit Alain Ehrenberg, le fondement d’unnouvel espace collectif pour lequel l’objectif est de « faciliter collectivement l’actionindividuelle2 » : « Un nouvel espace public est peut-être en train de se structurer : ilmet plutôt en relief la subjectivité commune des personnes que l’objectivité desintérêts contradictoires ; il tend plus à fabriquer de l’autonomie qu’à résoudre des1 Cf. chapitres II et III.2 La fatigue d’être soi, p284. 48
  • conflits1», « En produisant de l’individualité, on espère produire simultanément de lasociété2 ». Puisqu’elle change ses points de repères et son mode d’existence, lasociété doit nécessairement adapter son langage et son cadre de pensée à sanouvelle configuration. Elle doit donc se pourvoir de discours qui lui permettent depenser l’individu et son bien-être. On comprend donc que dans un tel contexte lapsychologie se soit imposée comme un discours dominant, puisque la psychologieest la science du comportement et de la pensée de l’individu : « le collectif se discuteet se pense de préférence à travers le prisme du vécu personnel. Dans ce contexte,la parole psy tend à occuper une position privilégiée par rapport à celle d’autresexperts3. ». A la lumière de ces faits, il paraît manifeste que la socialisation de lapsychologie ne soit ni l’effet du hasard, ni l’effet d’un caprice, mais bel et bien unenécessité sociale. La société a besoin du discours psychologique comme d’unlangage lui permettant de se penser elle-même. La psy s’est constituée comme lelangage ou comme la grille de lecture majeure de la société individualiste. Mais cen’est pas la seule façon d’expliquer la socialisation de la psychologie : la psy estaussi le langage privilégié à travers lequel une société peut exprimer le malaise et lespathologies inédites qui la traversent.En effet, l’individualisme hédoniste est ambivalent : s’il se présente comme unelibération de l’individu, de ses désirs et de ses mœurs, il s’assortit d’un certainnombre de pathologies qui lui sont propres : « Si la consommation et l’hédonisme ontpermis de résoudre la radicalité des conflits de classes c’est au prix de lagénéralisation de la crise subjective4. ». Lypovetsky, dans un passage de sonouvrage L’ère du vide, explique la récente augmentation du nombre de dépressifs etdes tentatives de suicide par la fragilisation de l’individu que produit le délitement desstructures collectives. Il ironise à ce sujet : « Plus personne ne peut se targuer d’yéchapper, la désertion sociale a entraîné une démocratisation sans précédent dumal de vivre, fléau désormais diffus et endémique5. ». En quoi les pathologiesmentales contemporaines ont-elles infléchie le processus de socialisation de lapsychologie ?1 Même ouvrage, p285.2 Même ouvrage p284.3 La bonne parole, p19.4 L’ère du vide, p183.5 Même ouvrage, p66. 49
  • 1.2) La démocratisation de la fatigue : la psy comme langage de la dépressionLes français semblent souffrir de plus en plus de troubles mentaux, ou disons dumoins qu’ils font plus massivement appel aux soins des spécialistes que par lepassé : 1,1 million de patients en psychiatrie dans les hôpitaux publics en 1999 (soitune progression de 55% en dix ans), 15,8 millions de consultations auprès despsychiatres libéraux en 2002 (soit, par rapport à 1998, une hausse de 1,3 million dunombre annuel de consultations), 10% des français consomment un psychotrope(trois fois plus d’antidépresseurs que les Italiens, deux fois plus de somnifères queles Allemands, et sept fois plus de tranquillisants que les Anglais)1. Parmi lestroubles qui occasionnent les consultations, un se distingue particulièrement pourson ampleur et son caractère emblématique, la dépression : 7% des français sedéclaraient dépressifs en 1996-1997, selon l’enquête Santé et Protection sociale, soitsix fois plus qu’en 19702.Selon Alain Ehrenberg, dans le livre qu’il consacre à la dépression et à son histoire,La fatigue d’être soi, la dépression se singularise à la fois par son caractèreuniversel, dans le sens ou elle peut toucher n’importe quel individu, et non pas,comme d’autres maladies, seulement telle ou telle catégorie sociale ou biologiqued’individus, et par son caractère hétérogène : Ehrenberg emploie l’expression de« continent dépressif » pour illustrer le nombre impressionnant de manifestationsdifférentes que l’on classe sous ce terme. Malgré cette hétérogénéité, la dépression,dans sa forme la plus contemporaine et la plus commune, se caractérise par lessymptômes suivants : l’insomnie, l’inhibition, l’asthénie, ou plus généralement lestroubles de l’ordre de la fatigue. La dépression, au sens large, est selon Ehrenbergune maladie du « déficit », une maladie de l’ « homme insuffisant », et en cela, elleest emblématique de la nouvelle condition que l’homme se voit attribuer dans lessociétés postmodernes. Elle est le revers de l’idéal de nos société : l’homme actif etperformant, symbolisé par la nouvelle idole que nous ont apportée les années 1980,l’entrepreneur ou le chef d’entreprise3.1 Source : http://www.psyvig.com2 Même source.3 La fatigue d’être soi, p243. 50
  • Toute la finesse de l’analyse d’Ehrenberg est de montrer que chaque sociétéparticulière produit ses propres pathologies mentales, et que les pathologiesmentales d’une société évoluent avec cette dernière : les troubles mentaux ont unedimension sociale et structurelle. Il illustre cette thèse par le passage de la névrose(maladie du conflit) à la dépression (maladie de l’insuffisance) qui a accompagné lepassage de la société disciplinaire à la société individualiste-hédoniste. Ehrenbergmontre en particulier comment la condition humaine, dans son aspect problématique,change de visage : elle ne se reconnaît plus, comme au temps de Freud ou deNietzsche, dans la figure d’un Oedipe dont les désirs sont en conflit avec lesimpératifs de la société, mais au contraire dans le mythe d’un Narcisse qui n’a plusrien d’autre à faire que de se regarder le nombril et qui se sent écrasé par le poidsdes possibles qui s’offrent à lui1. La névrose était une maladie de l’identification auxmodèles qu’imposait la société, la dépression est une maladie de l’identité, cest-à-dire de l’identité que la société ne fournit plus à l’individu.L’individu est sommé par la société de se construire par lui-même, de se forger uneidentité et un mode de vie personnel, hors des rails qu’autrefois la collectivité traçaitpour lui. Si l’individu échoue, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même : c’est la lourdeurde cette responsabilité qui paralyse l’individu, et qui constitue la dépression commemaladie de l’impuissance : « Des pathologies mentales où le conflit intrapsychiqueest inexistant et où, à l’inverse, le sentiment de perte de sa propre valeur domine fontl’objet d’une préoccupation qui n’existait pas en France dans les années 1960.Baisse de l’estime de soi, sentiment d’infériorité, il y a là quelque chose quiressemble fort à du déficit. Si le conflit est lié à la culpabilité, le déficit serait plutôtsoudé au narcissisme. C’est la grande leçon que la dépression va infliger à l’hommequi croit s’instituer son propre législateur2. ». L’homme dépressif, pour Ehrenberg, estun homme qui n’a pas la force de remplir la tâche que lui impose la société, la tâched’être lui-même, c’est une maladie de l’estime de soi que l’on peut qualifier enquelque sorte de trouble narcissique : « Le narcissisme n’est pas cet amour de soiqui est un des ressorts de la joie de vivre, mais le fait d’être prisonnier d’une imagetellement idéale de soi qu’elle rend impuissant, paralyse la personne qui a en1 Ibidem, voir p136.2 Ibidem, p157. 51
  • permanence besoin d’être rassurée par autrui et peut en devenir dépendante – onvoit comment les techniques de groupe peuvent compenser cette fragilité 1».La société de la deuxième moitié du XXème siècle, confrontée à l’envahissement ducontinent dépressif, s’est saisie de la psychologie à la fois comme langage pournommer la réalité d’une souffrance, mais aussi comme façon de soigner cettesouffrance. La souffrance psychique que constitue la dépression est donc un enjeucentral de la socialisation de la psychologie : « Tout au long des années 1960 émerge une offre médicale et un langage permettant que se formule une demande de soin. Magazines grand public et ouvrages de psychologie populaire, on va le voir, s’en font l’écho, ils créent un espace social où sont énoncés des mots quotidiens que chacun peut s’approprier à loisir – comment les lecteurs se l’approprient est un autre problème. Ils mettent des qualificatifs communs sur ce que chacun est personnellement susceptible de ressentir de façon indistincte en lui-même. L’ensemble de ces éléments contribue à donner une place sociale à la vie intérieure, à instituer un langage propre à la psyché. Pour guérir, y compris avec une molécule, il faut que le patient s’intéresse à son intimité. Il ne peut être réduit à sa maladie, il doit être un sujet de ses conflits2. »Il pourrait sembler, face au discours d’Ehrenberg, que la socialisation de la psy soitautant une cause qu’une conséquence de la dépression, puisque, comme ce dernierle suggère, les médias « facilitent l’émergence d’une demande en fournissant lesmots pour la formuler3», et, de la même façon, la dépression n’a pu exister commemaladie qu’à partir du moment où une offre permettait de la traiter (cf. invention despsychotropes dans les années 50). Mais nous défendrons la thèse selon laquelle lapsychologie s’est imposée comme langage pour nommer, à travers la dépression, unmal latent, puisque nous avons montré précédemment les causes sociales profondesà l’origine de la dépression. Le phénomène psy est la diffusion d’une « grammaire dela vie intérieure4 » qui a permis à la société d’ausculter ses souffrances. Nousvenons donc d’examiner les nécessités sociales qui sont à l’origine de la socialisationde la psy : la nécessité d’un langage adéquat pour formuler à la fois une nouvelleconfiguration sociale, et les nouvelles pathologies mentales qui assaillaient cettedernière.1 Ibidem, p163.2 Ibidem, p129.3 Ibidem, p143.4 Ibidem, p149. 52
  • Cependant, si l’on considère la psy non plus seulement comme un langage, maisaussi comme pratique thérapeutique, un sérieux problème se pose à nous. Si ladépression est comme nous l’avons dit et comme le pense Ehrenberg une maladiestructurelle de la société due à une configuration normative particulière, comment lapsychologie peut-elle prétendre la soigner ? Cette question, quoique improprementformulée, a le mérite de nous mettre la puce à l’oreille en nous guidant vers lesrelations dynamiques qu’entretiennent aujourd’hui la psy, les structures sociales etles idéologies. Comme nous l’avons vu dans la première partie, la psy, en sevulgarisant, gagne en extension. Elle se voit dotée de nouvelles attributions, elle faitl’objet de nouvelles espérances, et elle se constitue en particulier comme un discoursdu bien-être, voire comme un guide de vie (I.1.3). Par quels mécanismes la psy sevoit-elle attribuer ces nouveaux rôles ? Quelle influence ces rôles ont-ils sur lasociété ?2) Les nouvelles attributions de la psychologie2.1) La psy au service de la nouvelle idéologie dominante : l’hédonismeLa société postmoderne ou narcissique ce caractérise, comme nous l’avons vu avecLypovetsky, par un phénomène de personnalisation. Cette personnalisation estégalement intervenue dans le domaine normatif : la société d’aujourd’hui, si on lacompare à celle d’hier, ne semble plus imposer ni normes ni devoir-être particuliers àl’individu. L’homme a pour mission de choisir lui-même ses règles de vie à traversune multiplicité de valeurs et de repères. Face à la nouvelle impuissance normativede la société, beaucoup d’auteurs ont été amenés à parler de « pertes de repères »ou de « pertes des valeurs » pour soutenir que l’homme est perdu lorsque la sociéténe lui fournit pas un cadre de pensée normatif. Il n’y a pas eu de perte des valeurs àproprement parler, car, les valeurs n’ont pas disparu, elles se sont juste multipliées :aujourd’hui juxtaposées sur un plan horizontal, elles semblent coexister comme desproduits en libre-service coexistent dans un linéaire de supermarché. Les valeurs ontperdu leur verticalité, leur hiérarchie, leur force contraignante. En cela il est possiblede parler d’une perte des repères, puisqu’ aujourd’hui, dans le relativisme ambiant,toutes les valeurs (ou presque) ont une égale légitimité. Elles ne peuvent plus par 53
  • conséquent exercer la fonction discriminante qu’un repère doit, par définition, fournir.Comme le soutient Lypovetsky, la « perte des repères » n’est pas le fruit d’un vide,mais d’un trop plein normatif, d’une saturation de signes, de valeurs et de senspropre à nos sociétés du tout sur mesure. Il nous faut donc reconnaître que cette« perte des repères » crée un manque chez les individus, et qu’elle peut même êtreune source d’angoisse ou de dépression. Dans ces conditions, aider les individus àse construire et à se normer de façon autonome est un des défis majeurs dessociétés contemporaines. La psy prétend parfois remplir le vide laissé par lesanciens cadre normatifs : comme nous l’avons vu dans la partie 1.3, la psy seprésente de plus en plus sous forme de guides de vie, et de conseils. Qu’advient-ilde la psy lorsqu’elle s’aventure sur le terrain de la philosophie et de la morale ? Peut-elle devenir une idéologie ? Et sans même être une idéologie, peut-elle êtrerécupérée par d’autre idéologies ?Nous avons dit précédemment que notre époque avait signé la fin des idéologies etdes systèmes normatifs. Nous nous permettons de relativiser cette proposition. Il n’ya certes plus d’idéologie comparable à celles que nous avons connues par le passé :pensées instituées et officielles, brandies par un Etat ou un parti ou unecorporation... Cependant il existe encore des modes de pensée collectifs, voiregrégaires, qui exercent des pressions sur les individus. L’Etat n’impose plus devaleurs, mais certaines valeurs semblent s’imposer d’elles-mêmes et s’élever aurang de norme ou de devoir. C’est le cas par exemple du bonheur1 individuel, commele montre Pascal Bruckner dans L’Euphorie perpétuelle : le bonheur dans nossociété n’est plus seulement un droit, mais il se présente également comme undevoir, comme un impératif social. Le bonheur devient paradoxalement un critère deperformance à l’aune duquel l’individu évalue sa vie : « Longtemps on a opposél’idéal du bonheur à la norme bourgeoise de la réussite ; voilà ce même bonheurdevenu un des ingrédients de la réussite2. ». Dépassant son cadre individuel, lebonheur devient une valeur d’échange social, un critère de standing ou de distinction(au sens bourdieusien du terme) : « il existe une redéfinition du statut social qui n’estplus seulement du côté de la fortune ou du pouvoir mais aussi de l’apparence : il ne1 La confusion entre les termes bonheur et hédonisme est volontaire, elle sera élucidéeultérieurement.2 L’Euphorie perpétuelle, p65. 54
  • suffit pas d’être riche, encore faut-il avoir l’air en forme, nouvelle espèce dediscrimination et de faire-valoir qui n’est pas moins sévère que celle de l’argent. C’esttoute une éthique du paraître bien dans sa peau qui nous dirige et que soutiennentdans leur ébriété souriante la publicité et les marchandises. ». Sous cet aspectclairement coercitif, le bonheur fait figure de nouvelle idéologie contemporaine.Cet impératif hédoniste n’est pas sans contradictions. La pression qu’il exerce sur lesindividus est telle qu’il tourmente ces derniers au nom de leur bien-être : « nousconstituons probablement les premières sociétés à rendre les gens malheureux dene pas être heureux1. ». Une des conséquences les plus remarquables de cetteidéologie est qu’elle nourrit chez les individus, le fantasme d’une vie sans souffrance,et rend de ce fait toute souffrance, même la plus naturelle et la plus banale,intolérable : « Le tort de l’Occident, dans la seconde moitié du XXème siècle, fut dedonner aux hommes l’espoir insensé d’un effacement prochain de toutes lescalamités : famine, indigence, maladies, vieillesse allaient disparaître dans l’horizond’une ou deux décennies2. ». La psy participe à cette mise hors la loi de lasouffrance : plus elle assure à l’individu qu’elle est capable de le soigner, voirecapable de prévenir certains de ces maux, moins ce dernier supporte les aléas de sapropre vie. Plus elle assure à l’individu que celui-ci a du pouvoir sur son psychisme etqu’il peut constamment se transformer pour devenir meilleur, plus ce dernier se sentcoupable de souffrir et de ne pas être à la hauteur. Si la psy se présente aujourd’huicomme un outil de performance, comme une prothèse de plus permettant à l’hommede dépasser ses limites, c’est au sein même du champ thérapeutique, et nonseulement dans le champ de la vulgarisation, qu’il faut en chercher les causes.Les années 70, comme le souligne Ehrenberg (p150 à 158), ont marqué un tournantdans l’histoire du soin psychique, notamment avec l’arrivée de ce que l’on a appeléles « nouvelles thérapies » : ces thérapies, d’origine américaine, sont qualifiées de« nouvelles » par rapport à la psychanalyse qui avait alors le (quasi) monopole duchamp thérapeutique depuis plusieurs décennies. Ehrenberg emploie d’ailleursl’expression de « thérapies postfreudiennes ». Ces thérapies, dont Le cri primald’Arthur Janov, la bioénergie d’Alexander Lowen et les Mouvements du potentiel1 Même ouvrage.2 Même ouvrage, p220. 55
  • humain sont l’illustration parfaite, prennent de la distance face au modèle conflictuelfreudien. Le surmoi n’est plus conçu comme une instance nécessaire et structurantede l’individu, mais comme une instance purement oppressive de laquelle l’individudoit se libérer pour vivre de façon authentique. Au lieu de viser l’équilibre entre lasociété et le désir, ces thérapies visent à démultiplier les forces du moi en libérant cedernier des contraintes sociales. Elles substituent au pur travail de la parole un travailcorporel qui a pour fonction de rapprocher l’homme de sa vraie nature animale, cequi aurait pour résultat de permettre à l’homme de jouir du désir et du bien-être dontla société tentait de le déposséder : « Revenir à l’origine non par la parole, mais parle corps, faire ressortir les affects enfouis, voilà les moyens de gommer la souffrance,d’extérioriser les énergies comprimées par l’éducation et les interdits sociaux, et dejouir pleinement, cest-à-dire sans entraves, de la vie1. ».Sans rentrer plus avant dans les détails, il est important de retenir que ces thérapies,dont certaines ont connu un succès considérable, ont popularisé l’idée selon laquellela psychologie n’est pas seulement un moyen de lutter contre la souffrance, maiségalement un moyen d’accéder au bien-être et à la jouissance. Elles ont contribué à« l’extension du domaine de la psy » qui, quoiqu’en dise Dominique Mehl, n’est pasle seul fait du champ vulgarisateur. Elles ont amorcé le brouillage des frontières entrele banal et le pathologique qui aujourd’hui caractérise le discours psy dans lesmédias, et modifié notre appréhension du bien-être. Dès lors, il n’est pas étonnant devoir la proximité qui lie aujourd’hui les domaines du développement personnel et dela psychologie.La psy, en faisant toujours plus la promotion du bonheur et de la transformation desoi, peut pousser les individus dans une spirale sans fin qui entraîne déni de lasouffrance et insatisfaction perpétuelle, cest-à-dire le contraire dubonheur : «Versant démocratique : nul n’est plus condamné à ses défauts physiques,la nature n’est plus une fatalité. Versant punitif : ne vous tenez jamais pour quitte,vous pouvez faire mieux, le moindre relâchement vous précipitera dans l’enfer desramollis, des avachis, des frigides2. ». Cette aversion de nos sociétés pour lasouffrance a entraîné une évolution du concept de bonheur : « La fin du « jouissez1 La fatigue d’être soi, p154.2 L’euphorie perpétuelle, p83. 56
  • sans entraves » ne signifie pas réhabilitation du puritanisme mais élargissementsocial d’un hédonisme normalisé et gestionnaire, hygiénisé et rationnel. Al’hédonisme débridé a succédé un hédonisme prudent, « propre», vaguementtriste1. ». L’hédonisme de l’ère psy, focalisé sur le bien-être psychique et sur le rejetde la souffrance, succède à l’hédonisme soixante-huitard qui découvrait à peine lesjoies du corps, du confort et de la consommation : il est marqué par les désillusionsqui ont frappé de plein fouet les enfants de la société d’abondance face aux criseséconomiques, au chômage, à la violence sociale et au terrorisme…On remarque aujourd’hui que la notion de bonheur s’exprime le plus souvent entermes de bien-être : cette forme exprime bien entendu l’incrédulité métaphysique denotre époque, une certaine désillusion, mais aussi une approche plus médicale etplus quantitative du bonheur. Il témoigne de la velléité quasi-médicale d’une hygiènede vie qui empêcherait toute souffrance physique ou psychologique : « De la mêmefaçon, l’obsession de la santé tend à médicaliser chaque instant de la vie au lieu denous autoriser une agréable insouciance. Cela se traduit par l’annexion au domainethérapeutique de tout ce qui relevait jusque-là de l’ordre du savoir-vivre : rituels etagréments convertis en soucis, estimés en fonction de leur utilité ou de leurnocivité2 ». L’omniprésence de la psy dans la société fait écho à la médicalisation del’existence : la banalisation de la psy et de son immersion dans le quotidien en faitune véritable prothèse, un mode vie sous contrôle thérapeutique. Comment ne pass’étonner qu’aujourd’hui on fasse appel aux psys pour des problèmes qui autrefoisne nécessitaient pas l’intervention de spécialistes, ou pour des problèmes quin’étaient pas à proprement parler des problèmes ?Dans un contexte où la psy semble détenir le secret du bonheur, les psys sont enpasse de devenir de véritables maîtres de vie. Ils détiennent un pouvoir quasi-philosophique ou moral. Après avoir observé comment la psy s’est vue attribuer leschemins du bonheur, nous examinerons de quelle façon la psy se constitue enmorale, et de quelle façon elle peut édicter ou prétendre édicter des normes de vie etde comportement.1 L’ère du vide, p321.2 L’euphorie perpétuelle, p72. 57
  • 2.2) La psy comme quête de sens et comme quête de repèresLa psy, en donnant des conseils de vie, voire des prescriptions, devient porteused’une certaine normativité. Cette normativité est l’objet du livre de Dominique Mehl,La bonne parole, dans lequel elle compare, grâce à une métaphore élégante, lanormativité psy à la normativité du discours chrétien. Le livre de Mehl pose deuxquestions essentielles : d’une part, comment fonctionne la normativité du discourspsy, et d’autre part, les prétentions normatives du discours psy sont-elles légitimes ?Nous prendrons soin de séparer ces deux questions, et de privilégier la première surla seconde, puisque notre tâche n’est pas normative mais descriptive. La deuxièmequestion, à la quelle seul un spécialiste peut prétendre répondre, ne nous intéresseraque dans la mesure où sa réponse détermine l’activité économique de vulgarisation.Comme nous le dit Dominique Mehl à la page 240 de son livre, la psy est porteused’une normativité particulière qui se base sur la prévention des risques qui menacentla santé mentale. Cette normativité s’exprime plus volontiers sur certains thèmes quesur d’autres, comme par exemple la famille, la parenté, ou l’éducation.Dans notre société hédoniste, le bonheur étant tacitement admis comme finalité del’existence, la psy déduit à partir de cette finalité les règles de vie qui, selon elle,pourraient permettre de l’atteindre. La psy devient une morale dans le sens ou ellepermet de réaliser des évaluations, cest-à-dire de discriminer les comportements enles répartissant selon les catégories du nuisible ou du souhaitable. Ici, enl’occurrence, elle répartit les conduites entre le sain et le malsain : est saine, doncacceptable, toute conduite qui n’est pas pathogène ou potentiellement porteuse desouffrance, et est malsaine toute conduite représentant des risques de souffrance oude déséquilibre mental pour les individus. De ce fait, un premier problème, queDominique Mehl a très bien vu, se pose : il ne vas pas de soi, connaissant lasingularité et la complexité de chaque psychisme, que toute conduite soit égalementsaine ou malsaine pour chaque individu. Est-il vraiment possible de généraliser surun objet singulier tel que le psychisme pour tendre vers un catalogue qui classeraittoute action en saine ou malsaine ? Comme l’on peut s’en douter, il n’est paspossible de répondre par oui ou par non… 58
  • L’exemple typique de cette normativité serait les positions qu’a tenues la majorité despsychanalystes (selon Mehl) contre l’homoparentalité, lorsque la question du PACS aété débattue dans les médias : pour beaucoup de psychanalystes, un couplehomosexuel empêcherait son enfant de construire sa personnalité sainement enintériorisant la différence des sexes, puisque cette différence ne peut être intégréeque physiquement à partir du modèle parental. Cette différence sexuelle est pour lapsychanalyse un ordre symbolique qui est au fondement de la civilisation et quiconditionne la stabilité de la structure psychique d’un sujet. En priver un individuserait donc immoral puisque cela reviendrait à le rendre en quelque sorte malade…On voit à travers cet exemple en quoi la psy devient moralisatrice : elle sembleprendre part au débat public pour déconseiller l’homoparentalité, elle prétend donc,en quelque sorte, règlementer les conduites.Dominique Mehl montre de la même façon que la majorité des psychanalystesdéfend, au nom du bien-être des enfants, des modèles de parenté traditionnels,même si ces modèles ne correspondent plus aux tendances sociales du moment :elle risque par conséquent de culpabiliser les parents qui n’élèvent pas leurs enfantscomme on le faisait il y a encore une ou deux générations. Sur la question del’homoparentalité, qui est un des temps forts de La bonne parole, Dominique Mehlrétorque que les psys excèdent leurs prérogatives, et qu’ils frisent la futurologie. Eneffet, les psys prédisent le futur mal être des enfants de couples homosexuels, envertu d’un ordre symbolique que la théorie psychanalytique mettrait en avant, alorsque personne ne peut le prouver par expérience clinique, car la plupart des enfantsde couples homosexuels que les psys observent ne sont pas plus malades que lesautres. L’argument de Mehl, qui se base sur l’exigence de preuves empiriques, estfort, mais convient mal à la psychanalyse selon nous, en vertu du principe defalsifiabilité que nous avons évoqué précédemment (I.2.2) : de deux choses l’une,soit on utilise l’argument de la preuve empirique, et dans ce cas, au nom du principede falsifiabilité, on discrédite toute la psychanalyse et on la renvoie à un statut denon-science, soit, à la manière de Moscovici, on réhabilite la psychanalyse au nomde sa fertilité, et dans ce cas on ne lui demande pas de faire ce qu’elle ne peut faire,cest-à-dire fournir des preuves empiriques. Mehl semble tenter péniblement deménager la chèvre et le chou, comme en témoigne sa volonté de distinguer les bonspsys qui « accompagnent » et les mauvais psys qui font la morale… 59
  • Mais selon nous, le livre de Mehl présente des problèmes plus troublants. DominiqueMehl écrit un livre sur « les psys », sans vraiment définir les psys. Mais, tout au longde son argumentation, on est étonné de s’apercevoir qu’il n’est presqueexclusivement question que de psychanalyse. Le seul psy non-psychanalyste dontelle évoque le travail et les propos, sans toutefois le prendre réellement au sérieux,est le comportementaliste Christophe André (p343) : ce dernier fait figure d’exceptionqui confirme la règle. A cela près, tous les arguments de Dominique Mehl qui luipermettent, au cours de sa démonstration, de disqualifier les prétentions normativesde la psy, sont des arguments qui font référence à la psychanalyse. Notons parexemple l’usage que fait la sociologue de sa référence à la psychanalyste SylvieNersson-Rousseau (p331 à p334, autre temps fort de l’argumentation) : Mehlreprend à son compte l’argument (que nous avons évoqué précédemment en I.2)selon lequel la psychanalyse, à la différence de la médecine, est un système de soinqui ne se prête pas à des ambitions préventives de type hygiéniste. Elle ne doit passortir du cadre de la cure (analytique) qui est essentiellement un accompagnementbienveillant du patient, et non un ensemble de prescriptions en vue d’une guérisonou d’une vie « saine ».Le propos sur la psychanalyse semble convainquant, quoique l’on pourrait toujoursen discuter. Mais le procédé de Mehl qui suit cette référence étonne un peu : « « Ilest nécessaire que nous ne produisions de discours ès qualités que sur lapsychanalyse. Tout discours social ou politique ne peut être tenu qu’en notre qualitéde citoyen », recommande ainsi Sylvie Nersson-Rousseau. La thérapie psychique,qu’elle soit inspirée par la psychologie ou par la psychanalyse1, se présente d’abordcomme une démarche d’accompagnement ». Mehl rabat insidieusement la psy sur lapsychanalyse, espérant disqualifier toute présence des psys dans les médias qui nese cantonne pas à l’ « accompagnement ». Cependant l’argument utilisé, s’il vautpour la psychanalyse, ne vaut pas pour l’ensemble des psychothérapies. Certainesthérapies issues de la psychologie, comme le comportementalisme, ont pourfondement des méthodes qui sortent du cadre de l’accompagnement que commandela psychanalyse. Notons par exemple que là ou le travail du psychanalyste1 Nous soulignons volontairement ce passage. 60
  • consistera essentiellement en un travail d’écoute et de reformulation, le travail ducomportementaliste pourra prescrire certains types de comportements.Ajoutons de plus qu’au-delà de la psychothérapie, certaines branches de la psy,comme la psychologie scientifique, sont axées sur la prévention ou la prédiction decomportements. On ne peut rabattre la psy sur la psychothérapie, pas plus qu’on nepeut rabattre la psy sur la psychanalyse. Nous retiendrons du livre de Mehl le fait quecertaines tendances moralisatrices ou normatives des psys sont clairementcondamnables, en ce qu’elles excèdent les attributions des psys. En revanche, lelivre de Mehl ne parvient pas à démontrer en quoi, par principe, tout discours psy estillégitime lorsqu’il approche le domaine du normatif. S’il existe certainscomportements dont on ne peut prouver s’ils sont universellement pathogènes, àl’inverse, nous ne pouvons pas non plus prouver qu’il n’existe aucun comportementque la psy pourrait définir comme universellement pathogène. Nous laisserons doncde côté la question de principe en nous focalisant sur les problèmes que lanormativité pose au vulgarisateur.Le vulgarisateur, de par la nature de sa tâche et de par la pression qu’exerce sur luila demande1, ne peut s’exempter de tout semblant de normativité. En revanche, sontravail sera d’être vigilant face aux abus moralisateurs les plus manifestes. En celanous pouvons reprendre l’exemple de Michel Schneider donné par Mehl: ce dernierannoncerait des conceptions politiques réactionnaires sous couvert d’expertise psy etessaierait de « faire passer un programme politique pour un programme de santémentale2 ». Si parfois le discours psy peut fonctionner comme une morale au senscommun du terme, cest-à-dire comme un ensemble de prescriptions destinées àêtre appliquées collectivement, la psy révèle également une dimension moralebeaucoup plus originale et plus novatrice. Si l’on considère la morale, de façongénérale, comme l’ensemble des savoirs qui permettent de réguler l’action deshommes et de leur trouver un sens, cest-à-dire de répondre à la questionphilosophique « Que dois-je faire ? », il est possible d’affirmer que la psy constitueune morale individuelle et personnalisée. Disons, pour illustrer cette proposition1 La bonne parole, p351.2 Même ouvrage, p357. L’auteur, dans son ouvrage Big Mother, exprimerait son humeur bilieusecontre le système de redistribution social français en décrivant notre système « d’assistanat » commeun désordre pathologique du au délitement de la fonction symbolique du père dans notre société. 61
  • étonnante par des métaphores nietzschéennes bien connues, que la psy, à bien yregarder, se situe plus du côté de la « morale des maîtres » que de la « morale desesclaves », et qu’elle oppose aux morales grégaires une morale individuelle.Notre époque semble consacrer le caractère prophétique de la parolenietzschéenne : il n’a jamais autant été question de « devenir ce que l’on est ». Eneffet, la société narcissique substitue à la problématique conformiste de la sociétéoedipienne une problématique de l’authenticité : tout comme il est sommé d’êtreheureux, l’homme contemporain est sommé d’être lui-même. L’ensemble desmédias, à travers les discours journalistiques ou publicitaires invite à l’authenticité. Lesens de cette obsession est moral ou philosophique : l’alpha et l’oméga de la sociétéindividualiste étant le bien-être de l’individu, ce dernier se doit de connaître ce qui estsusceptible de faire son bonheur afin de donner du sens à sa vie. Cependant,chaque individu accède (ou n’accède pas…) au bonheur et au bien-être d’une façonsingulière. La recherche du bonheur et du plaisir est donc moins une question derespect de certains préceptes qu’une question de connaissance de soi et de sondésir. Le moi étant la « mesure de toute chose », il faut nécessairement que chacunconnaisse son propre moi afin de pouvoir s’instituer comme son propre législateur,afin de devenir maître de son destin. De ce fait, le problème moral se lie à unproblème identitaire : « Dans le conseil de vie traditionnel, la question du lecteurimaginé est : que faire ? La réponse ressasse indéfiniment un même thème : c’est enétant conforme à ses devoirs que l’on obtient le bonheur. La nouvelle rhétoriqueinvite à d’autres questionnements ; on ne peut répondre à la question : que faire ?sans se poser en même temps la question : qui suis-je ? La réponse a évidementchangé de ton : c’est en étant conforme à ses désirs que l’on obtient le bonheur 1.».C’est ici que la psy intervient en articulant identité et morale : la psy est la science dela connaissance de soi et de l’introspection. Elle est le langage qui permet à la foisde décrypter les identités, de les évaluer et de les comparer. C’est en se sens que lapsy devient une morale, ou plutôt l’outil privilégié qui permet à chacun de seconstruire son identité et sa morale sur mesure. Un bref aperçu de la façon aveclaquelle le discours psy est reçu au sein du public permettra de conforter ce point devue.1 La fatigue d’être soi, p149. 62
  • 2.3) Normes et usages : la réception du discours psy par le publicNous avons dit précédemment que le discours psy s’intègre dans une dynamiquesociale. A ce titre, nous sommes amenés à chercher dans la société les causes dece discours, comme nous venons de le faire, mais aussi ses conséquences.Comment le public réceptionne-t-il les significations du discours psy que nous avonsmis en lumière ? Quels types d’appropriations de ces significations sont mis en placepar les usages des médias psy ? Le peu de littérature consacrée à cette question estmanifeste : tout au plus, La bonne parole, le numéro 111 des Dossiers del’audiovisuel et éventuellement quelques articles de journaux. Effectuer soi-mêmeune étude qualitative auprès d’échantillons de public aurait été impossible, du fait dupeu de moyens dont nous disposons, et hors de propos, puisque notre étude estmajoritairement centrée sur l’activité vulgarisatrice, cest-à-dire plus sur l’émetteur dudiscours psy que sur son récepteur. Nous allons néanmoins tenter de formuler uncertain nombre d’hypothèses à partir des indices que nous possédons.Dominique Mehl consacre une vingtaine de pages au lectorat de Psychologiesmagazine dans La bonne parole. Nous considérerons, à titre d’hypothèse forcée, queles grandes lignes de cette analyse sont généralisables, malgré le fait que le lectoratdu magazine soit plus instruit que la moyenne1. Premier fait éclairant, le lectoratmagazine considère essentiellement la psy comme culture et non comme thérapie :« En cure ou pas, en difficulté personnelle ou non, ils ne cherchent pas un appoint àleur propre thérapie ni un instrument pour évaluer leurs propres névroses maispuisent des ressources et des arguments pour se repérer dans leur existence […] Lemagazine est perçu davantage comme une béquille que comme un médicament 2. ».Deux des propositions que nous avons soutenues sont ici confirmées : l’originalité dudiscours psy, cest-à-dire de la psychologie vulgarisée, par rapport aux discoursscientifiques et thérapeutiques des sciences de la psyché (voir I.3), est le fait que cediscours aide les individus à se forger leur morale et leur identité personnelle. Lediscours psy se présente comme un discours original et non comme une thérapie ouun substitut de thérapie : effectivement, comme le montre Mehl, il est reçu comme1 La bonne parole, p251.2 Même ouvrage, p253-254. 63
  • tel. Si ce discours n’est pas de l’ordre de la thérapie, sa fonction est autre, et cettenouvelle fonction est bien la demande de repère que nous avons examinéeprécédemment (II.2). Cette fonction s’exerce essentiellement de trois manières.Premièrement, la psy est pour le public en question un discours ou une grille delecture qui permet de mieux se comprendre soi et de mieux comprendre les autres,comme le confirme le témoignage d’une lectrice : « La compréhension passe par laparole. Dix personnes vont entendre la même chose et l’interpréter différemmentmais en échangeant ce que chacun a compris, on va se comprendre. Sans parole, ily a souvent du malentendu. La psy ce n’est pas seulement la souffrance. C’est aussiun peu pour se comprendre1. ». La psy inscrit l’individu dans une idéologie de latransparence. Avant même de pouvoir instruire l’individu en quoi que ce soit, ellepousse l’individu à une introspection et à une remise en question provisoire.En second lieu, la psy est une source d’inspiration existentielle. Au moment ouchacun se doit d’être l’artiste de sa propre vie et de se créer soi-même, les individusvont puiser dans la psy un certain nombre de modèles de vie possible et s’en servent« pour trouver des sources d’inspiration pour la conduite de leur vie consciente et sipossible maîtrisée, actuelle et projetée dans un future immédiat2. ». Comme nousl’avons dit précédemment, la sphère médiatique, à l’heure de l’extimité, est saturéede témoignages d’individus qui viennent se dévoiler et plaider pour les choix de viequ’ils ont adoptés. Ces témoignages représentent autant de pistes dedéveloppement possibles pour le public qui reçoit le discours psy. La psy sembles’inscrire alors dans l’univers de la consommation au moment où non seulement lapsychologie, mais l’existence entière semble être devenue une marchandise : lediscours psy se présente comme un catalogue de consommation. Il est d’abord uncatalogue de consommation des soins psychiques, comme en témoigne larecrudescence des livres ou des sites Internet qui aident à « trouver son psy », maisil est aussi un catalogue de consommation de l’existence : catalogue qui présente lesconduites et les mœurs possibles assorties de leurs prix psychologiques (en termede souffrance ou de bien-être), comme on présente des biens, afin d’aider l’individu àconsommer mieux ou plus… Comme il est d’usage dans ce type de catalogue,certains comportements sont mis en évidence, en « promotion », au gré des modes,1 Même ouvrage, p257.2 Même ouvrage, p254. 64
  • et l’on y cherche un compromis entre l’estime de soi gagnée et les efforts fourniscomme on cherche un rapport qualité/prix…Troisièmement, si la psy est une source d’inspiration pour d’éventuels nouveauxcomportements que nous ajouterions à notre panel actuel de conduites, elle estaussi et surtout un moyen de valider nos propres choix et de se rassurer. Ce besoind’être rassuré est autant le lot du témoin qui vient faire son introspection que duspectateur qui assiste à cette introspection comme l’écrit Joël Roman a propos del’extimité télévisuelle: « Cette exposition de soi est aussi le signe d’une incertitude sur soi, d’une famille, d’un besoin de reconnaissance. La télévision vient attester un choix d’existence, lui confère une légitimité. […] La télévision propose ainsi une gamme de situations, une galerie d’individualités possibles, qui vont couvrir un champ très large – c’est bien le diable si nous n’y trouvons pas notre place, quelque part au milieu de ce répertoire. Cette hypertrophie des possibles vient en quelque sorte valider notre expérience ordinaire tout en nous assurant que nous n’en sommes pas prisonniers1. »Le fait que ce besoin soit au cœur de la demande psy implique que le vulgarisateurdoive modérer fortement le caractère normatif de ses propos pour plaire à une largeaudience. Il s’agit pour lui de respecter des contraintes médiatiques de base. Eneffet, plus le psy donnera l’impression de « faire la morale » à son public, plus il seraconfronté à des problèmes de dissonance : il sacrifiera donc sa source de revenu. Laprise en compte du fait bien connu selon lequel un public choisi en priorité desmédias qui confortent ses opinions préexistantes nous permet de relativiser laposition de Dominique Mehl sur le moralisme des psys. Nous méditerons notammentsur la remarque suivante de Serge Tisseron : « Les psys sont alors appelés engardiens des bornes à ne pas franchir… en même temps que comme caution decelles qui le sont2. ». Comment expliquer dès lors que, malgré les risques dedissonance, le public soit aussi friand de conseils de vie concrets, voire deprescriptions ?La seule manière d’expliquer cela est selon nous le fait que le public ne fait pas deses conseils un usage semblable à celui que nous attendons spontanément. Le1 Le numéro 111 des Dossiers de l’audiovisuel, p27.2 Le numéro 111 des Dossiers de l’audiovisuel, p44. 65
  • public, consciemment ou non, reçoit le discours psy avec une certaine distance : loinde le recevoir en bloc, directement dans son cerveau, comme la piqûre d’une« seringue hypodermique », l’individu tend à personnaliser sa réception et à piocherdans le discours les ingrédients qui lui conviennent. Il serait possible de mettre enrelation ce décalage de réception avec celui que Laurence Bardin observe dansl’étude de contenu qu’elle consacre aux horoscopes1 : elle montre que dans lalecture de l’horoscope, il est moins question pour les lectrices de croire réellement àla prédiction de leur futur que d’avoir l’opportunité de s’interroger et d’avoir lasensation de pouvoir contrôler leur vie. Le même type de mécanisme est à l’œuvredans le discours psy, comme le soutient par exemple Serge Tisseron lorsqu’onl’interroge sur le succès des conseils de vie. Selon lui, le motif essentiel qui pousseles individus vers la psy, sous la forme vulgarisée qu’on lui connaît aujourd’hui, est lebesoin de se sentir maître de leur vie : « les individus sont toujours gratifiés depenser qu’ils peuvent contrôler les situations. Si on leur dit : Votre enfant va mal,mais si vous faites cela, il ira bien, il seront heureux même s’ils n’appliquent pas leconseil ou s’il ne marche pas ou s’il ne change rien à leur vie. La semaine suivante, ily aura en effet une autre livraison de conseils qui feront oublier les précédents. Caleur donne l’illusion de pouvoir constamment tout modifier2. ».La « psy » est donc globalement perçue comme un instrument de transformation desoi qui procure à l’individu sens et confiance en lui. Mais le succès collectif de cetteculture légitime la crainte d’un certain nombre de dérives : l’instrumentalisation dupouvoir de transformation qu’exerce la psy sur les individus, ou simplement desespoirs qu’elle cristallise, semble représenter une opportunité unique pour toutindividu ou groupe qui se proposerait de transformer la société. En quoi la psy peut-elle se faire l’instrument d’une modification politique ou idéologique de la société ?Quels sont les risques de manipulation et de dérive dont elle est porteuse ? Quellesprécautions doit prendre le vulgarisateur ? A qui profite la psy ?1 L’analyse de contenu, Laurence Bardin. Le psychologque, PUF. 1977. Paris2 Le numéro 111 des Dossiers de l’audiovisuel, p44. 66
  • 3) Les défis politiques, idéologiques et éthiques du vulgarisateur3.1) La psy et ses enjeux politiquesLa culture psy se présente comme « un langage et une grille de lecture quipsychologise les rapports sociaux et les considère de préférence comme desrapports interpersonnels1 ». De ce fait, la psy court le risque de devenir un moded’interprétation totalisant qui masquerait les autres aspects de la réalité, en particuliersociaux. En devenant le langage dans lequel s’exprime toute souffrance, elle peuttendre à éluder les problèmes sociaux en les traduisant en problèmespsychologiques. On traiterait ainsi les problèmes liés aux inégalités sociales et à lamisère par des techniques psychologiques en déniant leur origine collective. Lediscours psy est donc menacé de devenir le nouvel « opium du peuple » quiendormirait les classes dominées et les empêcherait de prendre conscience de leurcondition2… Quelques soient les termes, plus ou moins surannés, dans lesquels onformule le problème, il nous faut bien reconnaître que la psy, en tant que grilled’interprétation individualisante, peut faire l’objet d’instrumentalisations dans ledomaine politique.Elle représente par exemple un outil de persuasion extraordinaire pour lesdéfenseurs du libéralisme, de par sa focalisation individualiste et de par le potentielde négation de la souffrance sociale qu’elle représente : elle pourrait à la limiterendre caduque toute justification de nos systèmes de redistribution sociale et de nossystèmes de solidarité économique, puisqu’elle renvoie la souffrance au strict niveaude l’individu. Comme le dit Dominique Mehl, lorsqu’elle commente l’article que RobertCastel consacre au phénomène « psy » dans le numéro du Débat daté de juin-août1980 : « la psychologie en tant que discipline attachée à l’interprétation desconduites individuelles enfante une psychologisation qui « transforme un problèmequ’il faudrait définir socialement, historiquement, politiquement (etpsychologiquement) en une situation dont le sens est épuisé lorsque l’on en a épuiséla dimension psychologique. » ». Il semblerait donc, comme le souligne Mehl page1 La bonne parole, p20.2 Voir à ce sujet les extraits d’entretiens du livre de Moscovici sur la psychanalyse, p209 à p 230. 67
  • 385, que la psy n’invente pas à strictement parler des positions sociales, mais qu’elledonne des arguments à des attitudes préexistantes : elle fournit à de vieillespositions un langage nouveau et respectable.Ainsi, la psy représente un certain pouvoir politique : elle peut être utilisée pourdistraire l’attention des conflits sociaux, et nous pouvons remarquer que les psyssont déjà utilisés par l’Etat ou par les entreprises pour désamorcer certains conflits :les psychologues au sein de l’école ou au sein de l’entreprise font partie d’undispositif de contrôle et d’optimisation de la productivité. C’est ce que sembleconfirmer Sylvie Nersson-Rousseau lorsqu’elle analyse la présence des 1psychanalystes dans les institutions françaises .Cependant, si la psy peut être un instrument de pouvoir pour un parti ou pour l’Etat,elle est en premier lieu un pouvoir pour la communauté dont elle est issue : lacommunauté scientifique des psys. Il leur assure autorité et influence dans lepaysage intellectuel français. Ce pouvoir et ses conséquences sont un des défismajeurs du vulgarisateur. Le travail du vulgarisateur repose en grande partie sur lacollaboration de la communauté scientifique : tout d’abord, il est nécessaire pour levulgarisateur d’obtenir la disponibilité des scientifiques, et d’obtenir d’eux qu’ilspartagent les résultats de leurs recherches ou le fruit de leur expérience, afin qu’ilpuisse exercer sa fonction de médiation entre les savants et la société. On peut voirpar exemple dans le livre de Dominique Mehl qu’un certain nombre de psys refusentde passer dans les médias et qu’un certain nombre des psys médiatisés refusent decéder à la pression qu’exercent sur eux les journalistes pour obtenir des « conseilsde vie », souvent pour des raisons éthiques. Ensuite et surtout, le vulgarisateur abesoin de la communauté scientifique pour légitimer et authentifier son travail : undiscours de vulgarisation ne peut avoir de crédibilité que s’il fait l’objet d’unconsensus minimal de la part de la communauté scientifique. Certes, ce consensusn’existe pas en tant que tel, car comme nous l’avons dit, la psychologie est un champpolémique, mais ce consensus peut au moins être envisagé comme tacite ounégatif : il s’agit moins pour le vulgarisateur de s’attirer les faveurs de chacun qued’éviter les foudres de tous. Ce dernier a pour fond de commerce sa crédibilité, il doit1 Le divan dans la vitrine. 68
  • par conséquent soigner son image en évitant tout bannissement et discrédit quil’entacheraient. Le vulgarisateur doit mettre en place des stratégies particulières pourgérer les relations qu’il entretient avec la communauté scientifique, comme parexemple des stratégies de relations publiques. Il devra également ménager lesdifférentes tendances de la psy afin de ne pas souffrir de leurs rivalités.Le vulgarisateur devra se protéger des récupérations politiques, des intérêtscorporatistes de la communauté « psys », mais aussi plus largement de tous lesgroupes qui sont susceptibles de l’instrumentaliser à leurs propres fins. A ce titre, ildevra être particulièrement vigilant face aux mouvements religieux : le discours« psy », comme nous l’avons dit, est syncrétique, et il emprunte aux religions et auxspiritualités un certain nombre de concepts ou techniques qui permettent de travaillersur la souffrance ou le bien-être. Cependant, il est susceptible d’entraîner desdérives s’il substitue à ce pur travail la défense d’une vision totalisante du monde oula volonté de transformer ce dernier. Quelles sont les dérives religieuses quimenacent la « psy » ? En quoi certains mouvements religieux ont-ils la prétentiond’absorber la demande « psy » ?3.2) Le vulgarisateur face aux religionsComme nous l’avons vu, la demande psy s’enracine profondément dans les besoinsd’identité et de repères qui marquent la deuxième moitié du vingtième siècle. A cetitre, elle semble en concurrence avec les religions qui en général ont la prétentionde donner un sens à la vie et en particulier à la souffrance inhérente à la conditionhumaine1. Cependant, cette focalisation sur la souffrance est la source de grandesaffinités entre la psy et les religions, et certains mouvements religieux ont absorbé lemouvement psy en transformant un potentiel rival en adjuvant. C’est le cas parexemple du mouvement New Age ou de certains mouvement chrétiens, comme lerenouveau Charismatique, qu’Ehrenberg cite dans son ouvrage. Ces mouvements,propulsés par la vague des nouvelles thérapies, sont constitutifs de ce que l’on aperçu comme un retour du religieux ou un retour des spiritualités à partir des années70.1 Comme l’a si bien montré Nietzsche, par exemple dans L’Antéchrist. 69
  • Les pratiques « psys », comme pratiques de la transformation de soi, entrentaisément en résonance avec les pratiques du salut : elles sont perçues par un certainnombre de personnes comme un moyen d’ « améliorer l’humanité1 », quelque soit lesens, souvent confus et multiple, que l’on donne à cette amélioration. Cerapprochement est d’autant plus évident dans le cadre des nouvelles thérapies (voirII.2.1) : il s’agit pour les nouvelles thérapies de multiplier le potentiel du moi, delibérer son authenticité, donc, en quelque sorte de le rendre meilleur ou plusperformant. De ce fait, les religions envisagent la psy comme le moyen d’atteindreune certaine perfection spirituelle ici et maintenant : « la religion répond désormais àdes demandes terrestres, et Dieu devient l’horizon d’une réalisation de soi, avec unJésus psychothérapeute pour faire la médiation2. ». C’est dans cette perspective ques’inscrit, selon Ehrenberg, Le Renouveau Charismatique, mouvement chrétien qui apris place à partir du début des années 70, et qui s’est singularisé par ses empruntsà l’univers thérapeutique. Ehrenberg illustre ce fait par l’exemple suivant : « la communauté des Béatitudes propose des « accueils psycho-spirituels » depuis 1977 dans un monastère où l’on utilise des techniques comme la psychiatrie existentielle de Binswanger ou la programmation neurolinguistique (PNL) « dans une démarche tout à la fois thérapeutique (la guérison) et religieuse (le salut) ». Il y a dans ces groupes une imprégnation permanente du religieux par le thérapeutique. Un des nœuds du Renouveau comme des groupes thérapeutiques ou du New Age, est que la transformation de la personne est vecteur de la transformation de la société. »A côté de ces mouvements chrétiens, les mouvements dits « New-Age » ontégalement intégré dans leurs pratiques et leurs croyances des techniquespsychothérapeutiques. Cette mouvance est née dans les années 60, en surfant surla contre-culture américaine, et a trouvé son paroxysme dans les années 80, aucours desquelles elle est devenue une véritable mode. Ensemble syncrétique decroyances diverses et hétérogènes, le « New-Age » a pour cœur un ensemble devaleurs panthéïstes, millénaristes, mystiques et astrologiques : pour ses adeptes« Lhumanité va entrer «dans un âge nouveau de prise de conscience spirituelle etplanétaire, dharmonie et de lumière, marquée par des mutations psychiques1 L’expression est empruntée à Nietzsche, dans le Crépuscule des idoles : pour lui le désir d’« améliorer l’humanité » en la purifiant et en la conformant à un idéal est caractéristique des religions,et il s’ancre dans des désirs obscurs et souvent inavouables…2 La fatigue d’être soi, p153. 70
  • profondes et par un renouveau de la spiritualité»: lère astrologique du Verseau1. ».Sans rentrer dans le détail de la pensée New Age, il est important de retenir l’aspectpanthéiste et holiste qui fonde ses affinités avec la psy : elle considère que le mondeest mu par une seule énergie sacrée et divine. L’homme aurait pour tâche de rentreren harmonie avec cette énergie en retrouvant au plus profond de lui la trace, enlibérant son moi authentique. Cette quête ou cette libération peut être réalisée par lebiais de produits psychotropes, dans le cadre d’une mystique chamanique, maisaussi par diverses techniques psychothérapeutiques. Un certain nombre demouvements New-Age ont donc revendiqué l’usage de psychothérapies, et enparticuliers l’usage des nouvelles thérapies et de leurs méthodes corporelles.La perméabilité de la psy aux religions, ou inversement la perméabilité des religionsà la psy, est un défi majeur pour le vulgarisateur. La psy, comme nous l’avons dit, apour principale caractéristique de se présenter comme un discours d’originescientifique. Cette scientificité, ou plus exactement cette aura de scientificité est lasource de sa crédibilité et de son succès. Par conséquent, la psy ne peut souffrir dese compromettre en jouant le jeu des religions : elle ne peut fricoter avec lesdiscours que l’on considère souvent comme les plus antithétiques de la science. Sila psy peut emprunter certains concepts ou certaines techniques de bien-être auxspiritualités, ces emprunts devront toujours être présentés avec une certainedistance, et ils devront être repensés pour être intégrés dans le strict cadre dudiscours psy. La psy peut accepter des idées et des techniques afin de les évalueret les débattre, mais elle ne doit jamais accepter comme telles des croyances. C’estlà que se situe la limite essentielle que la psy ne doit pas franchir. Elle doit à toutprix conserver son identité propre et se différencier activement, cest-à-dire à hauteet intelligible voix, de toutes les religions ou pensées spirituelles qui prétendent lamettre au service de leur vision totalisante du monde. Cette mission à la fois éthiqueet technique s’avère d’autant plus cruciale qu’à travers les religions se profile lespectre des sectes : c’est le cas par exemple de la mouvance New-Age, dontbeaucoup de sectes aujourd’hui se revendiquent. D’outil de transformation dumonde dans le domaine politique et religieux, la psy peut passer, dans certainesmains, à un statut d’outil de manipulation. Quels sont les risques de dérives1 Le Nouvel Age, une «spiritualité» de plus en plus séduisante, La Libre Belgique, 9 juin 2003 parPascal André. 71
  • sectaires du discours psy ? Comment le vulgarisateur doit-il faire face aux dérivessectaires ?3.3) Le vulgarisateur face aux dérives sectaires et à la manipulationLe champ de la psychothérapie est extrêmement perméable aux manipulations etaux dérives sectaires. On constate l’augmentation croissante des plaintes ainsi quela mise en place d’associations destinées à prévenir les citoyens et à prendre encharge les victimes des sectes à tendance psy, comme par exemplePsychothérapies Vigilance (http://www.psyvig.com). On constate également la prisede conscience par l’Etat des problèmes que pose le vide juridique qui caractérise ledomaine psychothérapeutique : « Instrument de transformation, la psychothérapiepeut être exploitée comme un véritable instrument daliénation. En voici quelquesexemples. Le rapport parlementaire sur les sectes en France (1995) regroupe uncertain nombre de sectes sous la dénomination de mouvements "psychanalytiques".Dans cette classification lon y trouve La faculté de Parapsychologie, la Famille deNazareth et lEglise de Scientologie, diverses organisations "prétendant guérirlinconscient de traumatismes divers"1 ». Au-delà du vide juridique évoqué et de latolérance aux croyances les plus diverses typique de notre époque, lapsychothérapie et les pratiques sectaires présentent un certain nombre d’affinités. Enpremier lieu, elles basent leur fond de commerce sur le même terreau, celui de lasouffrance humaine2 : en effet, les clients des thérapeutes, comme les adeptes dessectes, sont souvent des personnes en état de fragilité psychique et affective. Lessectes visent de préférences les personnes en difficulté dans la mesure où elles sontplus malléables et potentiellement plus dépendantes. De ce fait, un certain nombrede sectes recrutent leurs adeptes par le biais de psychothérapeutes.Un autre point commun est le fait que la psy, comme la secte, vise la transformationde soi, et répond à une demande de sens des individus :1 http://www.unadfi.com/themes/psycho.htm#abu. Union Nationale des Associations de Défense desFamilles et de lIndividu, Spécialisée dans linformation sur les sectes, la prévention et laide auxvictimes.2 http://www.psyvig.com , PSYCHOTHERAPIE ET EMBRIGADEMENT SECTAIRE, par MichelMonroy. 72
  • « Le souci de transformer les individus, les groupes et parfois le monde est un leitmotiv dans les sectes. La plupart des groupes revendiquent le pouvoir de guérir le corps et lesprit, rarement de façon magique, mais au terme dun travail personnel qui nest pas sans analogie avec un cursus thérapeutique, même si les finalités en sont tout autres […] Parmi les éléments qui peuvent donner l’éveil, se situe le culte de la personnalité voué à un référent réputé omniscient ou infaillible, au dessus de toute critique et cité à tout propos. La pratique de prescriptions impératives de changement de vie, de liens affectifs, de pratiques professionnelles, d’abandon radical des repères et des valeurs initiales est fréquente dans les groupes à dérive sectaire. Le caractère extensif des exigences du groupe en termes de temps, d’investissement, d’argent, de disponibilité devrait inciter à la vigilance. La prétention à répondre à toutes les questions, à résoudre tous les problèmes, à guérir tous les maux, à détenir la vérité exclusive s’accompagne généralement d’un discrédit total des autres conceptions du monde et des autres méthodes de changement des individus et de la société1. »Les sectes s’appuient donc sur les utopies que la psy porte en elle afin de fairemiroiter devant l’individu une future solution de ses problèmes, une guérison de sasouffrance, une augmentation de son bien-être : la psy leur permet de catalyserl’espoir des individus afin de les séduire, puis de les fasciner. Les connotationsmédicales et scientifiques qui entourent la psy dans l’imaginaire populairedésarment la vigilance des victimes. Ces dernières sont naturellement amenées àfaire confiance à ceux qui se présentent comme des thérapeutes et elles sont mêmesusceptibles d’être happées par leur charisme. La porosité du discours psy auxdiscours spirituels permet aux sectes d’enfermer les individus dans des systèmes depensée irrationnels qui les aliènent et les embrigadent. Les thérapies de groupe,quant à elles, peuvent favoriser le conformisme sectaire. Enfin, l’importance queprend le corps dans beaucoup de mouvements psychothérapeutiques permet auxsectes de faciliter le conditionnement qu’elles effectuent sur les individus : on saitdepuis Michel Foucault l’importance que prend le corps dans les processus dediscipline et de contrôle, il paraît donc vraisemblable que les exercices sectaires quise présentent comme des thérapies corporelles soient plus efficaces…On peut distinguer plusieurs mécanismes : soit les sectes s’emparent de certainespsychothérapies ou de théories psychologiques et les reprennent à leur compte enles intégrant dans leurs processus d’embrigadement, soit elle utilisent directement1 Ibidem, même article. 73
  • des psychothérapeutes qui travaillent pour leur compte1. Ces psychothérapeutespeuvent être embrigadés ou cyniques, ils peuvent être en possession de diplômessérieux ou juste autoproclamés. Dans tous les cas, c’est essentiellement la finalitéde la thérapie qui permet de différencier une authentique thérapie d’une dérivesectaire : la thérapie vise à terme à rendre le patient autonome, alors que la sectecherche à tout prix à rendre l’adepte dépendant. Ainsi le charlatan cherchera à serendre indispensable pour son patient, il tentera de le « fidéliser2. ». Comme on peutle voir, beaucoup de dérives psy sont issues directement du champ thérapeutique etnon du champ vulgarisateur, même si elles peuvent fortement concerner ce dernier.Un éditeur de vulgarisation psy devra se protéger activement face aux pressionssectaires qui peuvent être exercées sur lui en gardant à l’esprit que l’aspectsyncrétique du discours psy (cf. I.3) le rend très vulnérable aux tentativesmanipulatrices. La vigilance se présente comme une contrainte éthique, mais aussijuridique, car même si la loi est fort incomplète dans ce domaine, elle reconnaît lamanipulation mentale : « Observons que les parlementaires français reconnaissent aujourd’hui l’existence du phénomène, même s’ils ont préféré retenir d’autres termes que ceux de « manipulation mentale » pour le qualifier. La loi du 12 juin 2001 parle de « sujétion psychologique ou physique » et d’ « abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse ». Les peines encourues par les personnes dont la culpabilité est établie sont sévères. Selon la loi About/Picard : « Est puni de trois ans d’emprisonnement et de 500 000 F d’amende l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de la situation de faiblesse soit d’un mineur, soit d’une personne dont la particulière vulnérabilité due à son âge, à une maladie, à une infirmité, à une déficience physique ou psychique ou à un état de grossesse est apparente et connue de son auteur, soit d’une personne en état de sujétion psychologique ou physique résultant de l’exercice de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer son jugement, pour conduire ce mineur ou cette personne à un acte ou à une abstention qui lui sont gravement préjudiciables ". Les peines encourues sont aggravées " lorsque le délit est commis par le dirigeant ou le représentant de fait d’une personne morale poursuivant des activités ayant pour but ou pour effet de créer, de maintenir ou d’exploiter la sujétion psychologique ou physique des personnes qui participent à ces activités. (Article 313-4 du code pénal) 3».1 Même source, même article.2 http://www.psyvig.com3 http://www.psyvig.com , LA MANIPULATION MENTALE : MYTHE MEDIATIQUE OU REALITEPSYCHIATRIQUE ? Jean-Marie Abgrall. 74
  • La tentative sectaire visant à conformer les adeptes à un modèle de vie particulier, levulgarisateur aura soin de se mettre à distance de telles tentatives en essayant d’êtrele moins normatif possible dans ses conseils, s’il en donne.Mais le problème sectaire permet de poser un paradoxe qui est inhérent à lavulgarisation de la psychologie : même si la psy, comme nous l’avons dit, n’est pasune forme de thérapie, elle vise, en tant que culture, à rendre l’individu autonome.Ainsi, semble-t-il, le but ultime du vulgarisateur serait que sa source de revenuspuisse, à terme, se passer de lui… Le vulgarisateur fait alors figure de Janus : sonmasque de marketer, qu’il revêt en tant qu’acteur économique, le poussenaturellement à essayer de fidéliser ses clients, à les rendre d’une certaine façondépendants, mais son masque de psy le pousse à vouloir que ses clients soientindépendants. Certes ce paradoxe est uniquement conceptuel, voire abstrait, car enréalité, la souffrance humaine et les désirs de bien-être, de sens et de perfection quil’accompagnent, semblent être un puits sans fond. L’autonomie est un concept limite,un horizon abstrait. Mais ce problème a pour nous le mérite de mettre en perspectivel’intuition qui a motivé cette étude : la psy, comme exploitation du mal-être humain,paraît être une source de revenu inépuisable, un nouvel Eldorado entrepreneurial.Comme nous venons de le voir, la tendance « psy » est portée par un puissantcourrant social de fond. Cette tendance est au carrefour d’idéologies et d’enjeux quidépassent la simple « transmission » de connaissances. De toute évidence, uneentreprise de vulgarisation de la « psy » nécessite une grande prudence stratégiqueface aux enjeux éthiques, politiques, scientifiques et même juridiques quiconditionnent son activité. En effet, ces enjeux vont conditionner la stratégied’énonciation de tout vulgarisateur en déterminant la forme littéraire, ou poétique quedevra revêtir le produit final. Nous procéderons donc à l’analyse d’un cas particulierde discours psy afin de mettre en évidence l’importance de la forme dans lavulgarisation, et l’éventuelle existence d’un genre littéraire ou médiatique psy. 75
  • III) MARKETER LA PSY : LE CAS DE PSYCHOLOGIES MAGAZINEToute tentative de vulgarisation, a fortiori face aux enjeux relevés précédemment,nécessite la mise en place d’un contrat de lecture particulier (Cf. Ecrire la science,Yves Jeanneret). Nous irons plus loin en disant que pour une entreprise qui tend àproduire des contenus de vulgarisation, la politique éditoriale (contrat de lecture) seconfond (presque) avec la politique marketing : elle est le cœur d’une stratégie deséduction. Comment marketer la vulgarisation de la psychologie ? Comment mettreen place une réponse efficace au défi que représentent les enjeux présentésprécédemment ?Nous avons choisi de répondre à ces questions en analysant l’exemple dePsychologies magazine, et cela pour au moins deux raisons : - tout d’abord parce que la formule de Psychologies a donné les preuves de son efficacité (voir partie I). Le journal est une des parutions les plus emblématiques de la culture psy. Il est donc probable qu’il soit possible d’extrapoler certains traits de caractère du magazine afin de dégager des règles ou des enjeux généraux propres au marché de la psy. - Le choix de ce magazine nous permet également de croiser nos analyses avec celles de Dominique Mehl, afin d’accroître l’objectivité de notre étude.Nous avons procédé de la manière suivante : nous avons tout d’abord rassemblé lesenjeux du phénomène psy que nous avons mis au jour dans les deux premièresparties, nous avons ensuite analysé le contrat de lecture du magazine Psychologies,grâce à une étude sémiologique, afin de voir comment se structure, du point de vuedu sens, le positionnement du journal. Nous avons étudié plus en profondeurcertains aspects fondamentaux de la stratégie énonciative, avant d’évaluer, pour finir,le contrat de lecture à l’aune des enjeux que nous avons relevés.1) Les professionnels face aux enjeux de la vulgarisation de la psy.1.1) Exposé synthétique des enjeux (Résumé parties I et II)  Un phénomène difficile à appréhender : 76
  • - 1. Ampleur et hétérogénéité du phénomène médiatique psy I.1.2)- 2. Un discours caractérisé par son aura scientifique. I.1.3)- 3. Un discours original et syncrétique I.3).- 4. Un phénomène solidement ancré dans le social. II.1).  Un champ scientifique ambigu :- 5. La psychologie se présente comme un ensemble de savoirs divers et variés dontl’articulation est complexe. I.2.1).- 6. La communauté scientifique est divisée. I.2.2)- 7. L’Etat règlemente peu les statuts des praticiens de ces sciences. I.2.2)- 8. La scientificité des sciences de la psyché problématique (difficultésépistémologiques et institutionnelles) I.2.2).  Des contraintes médiatiques:- 9. D’un côté la psy, en principe, ne parle que de cas particuliers, de l’autre lesmédias, en tant qu’ils s’adressent aux masses, sont intéressés par les généralités.I.3.2.)- 10. Dans un modèle de communication de masse, l’éditeur doit intensémenttravailler à justifier l’effort intellectuel du lecteur I.3).- 11. Le discours psy doit justifier sa valeur ajoutée : « Chacun a sa vie psychique,c’est pourquoi chacun se tient pour un psychologue. » I.2.3).- 12. Le témoignage est une figure de style inhérente au discours psy. Il a le triplemérite de susciter l’identification de l’auditoire, d’objectiver la subjectivité (cest-à-direl’intime), et d’insérer l’activité du psy dans le cadre d’un récit. I.3.3.).- 13. Le vulgarisateur doit modérer fortement le caractère normatif de son discourspour éviter les problèmes de dissonance et permettre aux récepteurs de se rassurer :il ne faut pas sacrifier sa source de revenu. II.2.3)  Des contraintes sociales et éthiques- 14. La psy ne doit pas jouer le jeu de l’idéologie utopiste de la performance et dubonheur. Elle ne doit pas créer l’illusion d’une possible vie sans souffrance, souspeine de contredire ses ambitions. II.2). 77
  • - 15. La prétention de la psy à devenir une morale ou une doctrine du bien-être estproblématique : il ne va pas de soi, connaissant la singularité et la complexité dechaque psychisme, que toute conduite soit également saine ou malsaine pourchaque individu. II.2)- 16. La psy ne peut être totalement exempte de normativité, mais le vulgarisateurdoit être vigilant aux abus moralisateurs les plus manifestes, cf. l’exemple de MichelSchneider. II.2)- 17. La psy tire son succès de l’illusion de la maîtrise qu’elle donne aux individus.Cette illusion se conserve notamment par rapport aux conseils puisqu’ils focalisentl’attention des individus sur la possibilité d’actions concrètes. II.2.3)- 18. Le vulgarisateur doit être vigilant face aux tentatives d’instrumentalisationpolitique de son discours, afin de conserver sa crédibilité et afin de ne pas risquer decréer des dissonances trop prononcées chez son public. II.3)- 19. La psy, a pour principale caractéristique de se présenter comme un discoursd’origine scientifique (c’est la source de sa crédibilité et de son succès). Parconséquent, la psy ne peut fricoter avec les discours que l’on considère souventcomme les plus antithétiques de la science, cest-à-dire les discours religieux. La psypeut accepter des idées et des techniques afin de les évaluer et les débattre, maiselle ne doit jamais accepter sans distance des croyances. II.3.2)- 20. Au-delà de la religion, le vulgarisateur doit se protéger de toute manipulation etde toute dérive sectaire, pour des raisons éthiques, mais aussi juridiques II.3)- 21. Le vulgarisateur doit ménager la communauté des psys et ses intérêts afin dene pas se discréditer. II.3.1)1.2) La notion de contrat de lectureNous avons évoqué en I.3.2) la notion de contrat de communication. Nous allons yrevenir de façon plus détaillée. Jeanneret la définit de la façon suivante : « Jepropose de comprendre par la notion de contrat de communication le fait qu’un actede communication représente son propre fonctionnement et peut, dans cette mesure,l’infléchir1». Retenons que chaque discours, en tant que message circulant entre unémetteur et un récepteur, présente un certain nombre d’indices et de signes1 Ecrire la science, p270. 78
  • métadiscursifs plus ou moins volontaires qui permettent d’identifier à travers luil’émetteur dont il est issu, le récepteur auquel il s’adresse, le contexte et le contenude la communication qu’il réalise, ainsi que les intentions des divers protagonistesqu’il implique. Comme l’indique la citation de Jeanneret, ce contrat a une fonctiondénotative, mais aussi performative : elle permet d’assurer l’efficacité de lacommunication, elle est en quelque sorte un mode d’emploi qui permet au récepteurde reconnaître si un message lui est destiné, et de quelle façon il doit l’interpréter.Jeanneret poursuit en illustrant son propos : « Par exemple, la sociologie du lectorat et le choix que fait un auteur de son public sont dans un rapport dialectique. L’auteur n’a pas le loisir de se donner un destinataire qui ne correspondrait à aucun lecteur effectif ; en revanche, le texte propose une sorte de règle du jeu, pose des contraintes qui conduisent certains lecteurs à s’exclure d’eux-mêmes, fournit un espace de liberté borné, ou orienté. Autre exemple : la question très ouverte des fonctions de la vulgarisation peut recevoir une réponse très simple, dans la mesure où l’auteur affiche très clairement des intentions, mais elle peut aussi trouver dans l’écriture l’occasion de se préciser ou de se resserrer, car les choix des thèmes ou de logiques d’exposition lui apportent une amorce de réponse, plus ou moins implicite1. »A la lumière de cette citation, on comprend la fonction cruciale que prend le contratde communication dans une entreprise vulgarisatrice. La vulgarisation se présentecomme une activité de médiation entre deux pôles particulièrement dissymétriques :en effet, la particularité de ce type de communication est la différence, en termes deniveau de savoir et de niveau de compétence, qui est censée séparer l’émetteur et lerécepteur. Comme nous l’avons vu en I.1.3), la vulgarisation se veut être uneentreprise qui rend la science accessible aux non-spécialistes2 : il est donc primordialde s’accorder, au moins tacitement, sur les niveaux de compétence et les intentionsde chacun afin que la communication n’échoue pas. L’émetteur se représente d’unecertaine façon son récepteur ; il se représente de même l’écart qui existe entre lesavoir et l’ignorance de ce dernier et se représente également la manière la plusefficace de combler cet écart. Cette représentation du récepteur transparaît dans lediscours : c’est cette trace, cette représentation imaginaire du récepteur qui est le1 Même ouvrage, même page.2 Nous avons vu que la réalité n’est pas aussi simple, cependant, nous devons tenir compte de cette prétention, comme lesouligne Jeanneret, p269 : « Nous ne devons pas toutefois tenir pour nul le projet par lequel la vulgarisation prétend se définir.En somme la poétique de la vulgarisation est marquée par la tension entre le projet dont elle se réclame et les enjeux qu’ellemobilise. » 79
  • cœur du concept de narrataire forgé par Umberto Ecco dans Lector in fabula. De soncôté, le récepteur reçoit ces signaux, il évalue si la communication lui est bienadressée, si le message est au dessus ou au dessous de ses compétences, et si lemessage éveille ou non ses intérêts. Il évaluera également, à travers le contrat decommunication, la validité et la légitimité de sa source d’information.La nature et l’ambiguïté de l’activité vulgarisatrice donne au contrat decommunication une dimension stratégique complexe. Selon Jeanneret, l’activitévulgarisatrice consiste à « créer un théâtre pour la science1 », puisqu’elle crée unespace discursif dans lequel se donne à voir une multitude d’enjeux : « Entendonspar là à la fois : d’abord, au sens étymologique, un dispositif pour voir la science, qui,comme on l’a déjà noté, ne se donne pas elle-même à voir ; ensuite, dans ce lieu despectacle – de contemplation, de dérision, de jeu, c’est selon – des places et desrôles ; enfin, globalement, par le biais de ce dispositif, un point de vue sur le savoir etles pratiques qui le constituent2». Disons, si l’on ose poursuivre la métaphore, que lecontrat pourrait se représenter comme une brochure publicitaire qui résume toutesles dimensions de la représentation théâtrale : les personnages, les acteurs, la piècequi est jouée, les grandes lignes de son interprétation, le nombre de fauteuilsdisponibles et le prix des places, etc. Cette « brochure » permet au public de fairedes choix et de se repérer parmi la multiplicité des pièces à l’affiche.L’image publicitaire, pour farfelue qu’elle soit, n’est pas complètement vaine. Elle a lemérite d’illustrer la dimension marketing du contrat de lecture. Comme l’explique lesémioticien Eliseo Veron dans la revue QUADERNI N°293, la notion de contrat delecture permet de mettre au jour des stratégies d’énonciations au sein d’unenvironnement concurrentiel. Le vulgarisateur est un acteur économique comme lesautres, il est présent sur un marché où il est soumis à la concurrence d’autresproducteurs de discours. Dans ce cadre, sa stratégie d’énonciation, cest-à-dire lamise en place de son contrat de lecture, équivaut à une stratégie marketing dont lebut est «d’établir une relation particulière, si possible durable, un lien affectif ou1 Même ouvrage, p2702 Idem.3 Printemps 1996, Production journalistique et contrat de lecture autour d’un entretien avec EliseoVeron. 80
  • privilégié avec le lecteur ». Le contrat de lecture est au centre des techniques deséduction et de fidélisation dont dispose le vulgarisateur.Nous nous proposons au cours de cette partie d’étudier la stratégie d’énonciationélaborée par Psychologies magazine et de comprendre en quoi cette stratégie et sesimplications marketing sont responsables du succès du magazine. Nous serons doncamenés, dans un premier temps, à analyser le contrat de communication dumagazine, puis, dans un second temps, à évaluer ce contrat à l’aune des enjeux quenous avons dégagés dans la partie III.1.1). Il existe plusieurs méthodes pour mettreau jour un contrat de communication. Nous avons opté pour l’analyse sémiotique,pensant que cette dernière, en tant que « grammaire du sens », selon l’expressionde Greimas, serait la plus apte à montrer comment le contrat s’incarne dans desformes matérielles. Il s’agit avant tout de montrer comment une notion quelque peuabstraite fait l’objet d’une mise en place on ne peut plus concrète, et de montrercomment un réseau de significations s’appuie sur un dispositif graphique et textuelparticulier qui le véhicule.Conformément à la méthode que nous avons employée tout au long de notre étude,il s’agira moins de réaliser une étude systématique que d’étudier comment certainseffets de sens emblématiques nous permettent de mettre en évidence la structuresymbolique d’un discours. Nous concentrerons donc notre analyse sémiotique sur unélément crucial du journal : sa couverture. La couverture est un élément clé : elle estl’interface privilégiée entre le magazine et son lecteur, et elle conditionne une partienon négligeable de l’acte d’achat. La couverture est comme la carte de visite d’unjournal, elle est sa première publicité. En cela, il est légitime de supposer qu’ellecondense en une page l’essentiel des significations qui constituent le contrat delecture du magazine. Nous allons ainsi déduire de l’analyse sémiotique dessignifications déployées dans la couverture, le contrat de lecture de Psychologiesmagazine. Pour plus de clarté, nous présenterons cette analyse en trois parties. 81
  • 2) Analyse sémiotique de la couverture de Psychologies2.1) Un discours centré sur l’individuLa couverture s’organise chaque mois selon un modèle constant. Sa compositionplastique exprime d’emblée ce qui fait à la fois l’objet et le sujet du discours dumagazine : l’individu. En effet, la couverture du magazine représente chaque mois laphoto en gros plan d’un individu (une star plus précisément, mais nous reviendronssur ce fait ultérieurement). Cette photo, placée au centre de la couverture,monopolise une part importante de l’espace visuel, et les divers titres du magazineviennent s’organiser autour de celle-ci. La photo, relativement esthétisée, estprésentée sur un fond de couleur uni, dépouillé et légèrement flou, ce qui souligneencore, par contraste, l’importance de l’individu, comme s’il s’agissait d’éviter quel’attention du lecteur se disperse : ainsi, tout ce qui n’est pas du ressort de l’individusemble insignifiant. A cet égard, le sens de lecture circulaire de la page paraît tout àfait significatif : l’œil est d’emblée attiré par la dimension imposante du visage, ilremonte ensuite sur le titre du magazine, PSYCHOLOGIES magazine, cest-à-diresur le texte dont la taille de police est la plus élevée, puis il descend le long de lacolonne de gauche que constituent les titres des articles majeurs du magazine, ilpasse par le titre du dossier central, dont la taille de police est également importante,et enfin se redirige vers le visage. Le magazine semble signifier, par la boucle ainsieffectuée, que l’individu est l’alpha et l’oméga de son discours. Mais de quel individus’agit-il ? Comment le magazine définit-il son objet ?Psychologies définit cet individu comme un être qui pense, mais surtout comme unêtre qui ressent et comme un être singulier. C’est ce qu’indique notamment lecadrage de la photo : la photo est constituée par le gros plan d’un visage, et cevisage est parfois même coupé tellement l’objectif est proche de lui. Il ne s’agit alorsplus seulement de l’individu, mais de son intimité, comme le suggère la proximité del’objectif. A cela s’ajoute la portée symbolique que prend le visage : celui-ci évoquedans notre culture l’intériorité, la personnalité, le caractère et la singularité d’unepersonne. Il est comme la matérialisation phénoménale de tous les mouvementssecrets et invisibles dont l’esprit se constitue. Lorsque l’on compare un certainnombre de couvertures entre elles, on remarque d’une part que les photos choisies 82
  • sont particulièrement expressives, affichant tantôt de la joie, du doute, de la tristesseou d’autres émotions, et d’autre part que les positions et les expressions choisies parles modèles ne sont jamais les mêmes d’un mois sur l’autre. L’individu envisagé parPsychologies apparaît alors essentiellement comme un être affectif, et surtoutcomme un être singulier : chaque individu, cest-à-dire chaque façon de ressentir estunique, comme le suggère la singularité des visages qu’affichent les modèles quiposent en couverture. Les moyens visuels évoqués permettent donc de mettre enscène une conception particulière de l’individu. Cette conception paraît réaffirmée parla polysémie du titre. En effet le mot psychologie renvoie aux sciences, mais ilrenvoie également à la façon de penser d’un individu : ainsi parle-t-on de lapsychologie de telle ou telle personne. C’est ce que nous confirme par exemple ladéfinition du Petit Robert (1993) : « II. Cour. 2. Ensemble d’idées, d’états d’esprit. Lapsychologie du Français. Comprendre la psychologie de l’adversaire. Fam. Mentalité(d’une personne). « la première chose à faire […] c’est de changer de psychologie »(Aymé). ». Le titre paraît alors suggérer que le magazine traite justement des« mentalités » des personnes, cest-à-dire de mécanismes de pensée situésvaguement entre le cognitif et l’affectif, et paraît également, du fait du pluriel du titre,suggérer la singularité de ces « mentalités » ou « psychologies ».L’individu, en tant qu’il se définit par une psychologie particulière, est l’objet dudiscours du magazine. Mais, comme nous allons le voir, la conception de l’individuque propose Psychologies n’est pas une définition statique, mais dynamique :l’individu n’est pas une entité figée, mais un être actif qui évolue. Celui-ci n’est doncplus à proprement parler un objet, mais un sujet, apte à incarner la fonction de hérosdans la structure narrative du magazine. C’est dans cette perspective que peutintervenir la promesse du magazine comme aide à la transformation de soi.2.2) Une promesse de bien-êtreLa promesse du magazine réside toute entière dans le sous-titre du magazine :l’expression « Mieux vivre sa vie ». Cette dernière, condensant en quatre mots lapromesse du magazine, exerce une fonction de relais qui complète l’organisationvisuelle de la couverture en renvoyant le lecteur à quatre univers contextuelsdifférents : l’individualisme, le quotidien, le développement personnel et le bien-être. 83
  • L’adjectif possessif « sa », sans grande surprise, renvoie à la focalisationindividualiste que nous avons examinée précédemment : l’individu est résolumenttourné vers lui-même. L’expression « vivre sa vie » renvoie à l’univers de la viequotidienne, et permet de préciser dans quel contexte le magazine s’intéresse àl’individu. Cette précision est d’autant plus importante que le mot psychologie(s), dontest fait le titre, renvoie souvent à l’univers sémantique du pathologique. En importantla psychologie dans le domaine du quotidien, le magazine s’assure l’implication d’unmaximum de lecteurs : il traite de thèmes ou de problèmes auxquels le plus grandnombre peut s’identifier et s’intéresser directement. Le domaine du quotidientranscende l’incommensurabilité des individus et de leur psychisme, il est le fondcommun partagé par tous. La dimension quotidienne est un aspect fondamental ducontrat de communication de Psychologies, elle conditionne son caractère grandpublic : grâce à elle, tout individu est susceptible de se sentir concerné par lediscours du magazine, tout individu est un lecteur potentiel.L’expression « Mieux vivre » installe l’individu dans l’imaginaire du bien-être. Cettenotion est extrêmement polysémique, comme la notion de bonheur à laquelle elle estintimement liée. Le bien-être étant la promesse centrale du magazine, il s’agira pource dernier de préciser, à travers la mise en scène de son contrat de lecture, à quelleconception du bien-être il se réfère. Nous nous arrêterons ici un instant afin dedégager, à l’aide d’un carré sémiotique, les enjeux sémantiques qui affectent lanotion de bien-être, enjeux dont le magazine doit tenir compte pour établir sacommunication : cet outil, tel que Jean-Marie Floch le définit et l’utilise dansSémiotique, marketing et communication, sous les signes, les stratégies, s’avère êtreun outil efficace pour déployer et organiser les significations virtuelles que contient unconcept (Voir annexes 4).On peut définir le bien-être de façon positive comme un état de joie, d’euphorie, voirede bonheur. Le contexte de la communication, cest-à-dire un magazine dont le titreest Psychologies, nous invite à éluder la dimension corporelle du bien-être au profitde sa dimension psychique. Ce bien-être prend sens par opposition au mal-être quel’on peut définir comme un état de souffrance morale, voire comme un état dedépression. Le bien-être positif est complémentaire d’un bien-être négatif, cest-à-dire, littéralement, d’un état de non mal-être. Cet état peut se définir comme un état 84
  • d’ataraxie, cest-à-dire comme l’absence de troubles moraux. Un glissementsémantique tend à rapprocher insensiblement le non mal-être du bien-être, tant il estvrai que pour beaucoup, se sentir bien, voire être heureux, c’est essentiellement nepas souffrir. Rappelons également que nombre de philosophies, en particulierantiques, comme le stoïcisme et l’épicurisme, faisait de l’ataraxie le secret dubonheur. De la même façon, le mal-être positif est complémentaire d’un mal-êtrenégatif, le non bien-être. Cet état renvoie à la formule de Pascal Bruckner que nousavons évoquée précédemment, lorsque celui-ci disait que nos sociétés étaient lespremières à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux. Nous pouvonsdéfinir l’état de non bien-être, et le manque qui le caractérise, comme un état« d’ennui existentiel », à la manière de Lars Fr. H. Svendsen dans sa Petitephilosophie de l’ennui : « L’ennui est plus ou moins indéfinissable parce qu’il luimanque l’aspect positif qui caractérise la plupart des autres phénomènes. C’estfondamentalement un état d’absence, une absence d’implication, de senspersonnel1. ». Madame Bovary est l’illustration parfaite de cet ennui profond qui tendinsensiblement vers le mal-être : l’individu souffre de l’absence quasi-métaphysiquede ce qui devrait rendre sa vie désirable. Toute communication autour du bien-être(moral) évolue au sein d’un espace sémantique balisé par les pôles que nous venonsde définir. Face à ces virtualités, la stratégie de Psychologies s’avèreparticulièrement originale.On remarque en effet la singularité de la formule du slogan : il n’est pas question de« bien vivre », mais de « Mieux vivre ». La formule ne nous suggère pas la fixité d’unétat comme le bien être, mais suggère plutôt l’activité et le progrès, elle suggère unparcours. Son caractère vague la rend particulièrement habile et pertinente : onpromet sans prendre de risques, puisqu’on ne promet pas brutalement etfrontalement un état de bonheur facilement réfutable par l’expérience, et on promet àtous sans exclure, puisque la formule englobe tous les cas de figure possibles. Eneffet le magazine ne restreint pas son discours aux lecteurs souffrants qui voudraientne plus souffrir ou encore aux non souffrants qui voudraient s’épanouir, maiss’adresse à tous, même à ceux qui à priori ne penseraient pas en avoir besoin : onpeut toujours faire mieux... Tout se passe comme si notre carré sémiotique se1 P61. 85
  • retrouvait projeté sur un axe orienté dans une seule direction, et dont les bornesauraient volontairement été floutées : chacun est libre de monter et de descendre dutrain du progrès psychologique à la station qui lui chante… Ainsi la promesse debonheur ou de bien-être est donc formulée de façon à paraître la plus universellepossible. Encore une fois, par cet aspect de son contrat de lecture, le magazines’assure une base de lecteurs potentiels relativement large, et témoigne d’unestratégie spécifique destinée à susciter l’indentification du lecteur.Le bien-être, comme nous l’avons dit, est un parcours (cf. Annexe 5). Ce parcoursest exclusivement celui de l’individu. C’est par sa quête du bonheur qu’il passe del’état d’objet à celui de sujet du discours. L’expression « Mieux vivre sa vie » suggèreen effet un individu dynamique qui a le pouvoir d’agir sur lui-même et de setransformer. Ainsi, le magazine nous invite dans l’univers du développementpersonnel, cest-à-dire dans un univers dans lequel l’individu, supposé libre, n’est nifigé, ni déterminé, et dans lequel il possède la maîtrise de son destin. La formulationdes titres d’articles qui parsèment les couvertures témoigne de cette facette ducontrat de communication : les énoncés sont souvent de forme minimale, mais ilscontiennent presque toujours des verbes, et renvoient donc à un univers d’action etde dynamisme. L’individu est le plus souvent le sujet, explicite ou implicite, de cesénoncés. Les verbes qu’ils contiennent étant souvent à l’infinitif ou à l’impératif, cestitres apparaissent tantôt comme des invitations, des injonctions ou comme des motsd’ordres : « Réveiller notre énergie », « S’épanouir au travail c’est possible »1,« L’optimisme ça s’apprend »2, « Prenez votre temps »3, etc. Ces éléments nouséclairent sur le schéma narratif qui préside au discours du journal : l’individu est lehéros de sa quête de bonheur, le journal et les psys ne sont tout au plus que desadjuvants. Le lecteur est responsable d’améliorer lui même sa vie, le progrèsvéritable ne peut venir que de lui. Ainsi ce dernier a la charge tant de ses réussitesque de ses échecs : tout en véhiculant une vision valorisante et optimiste del’individu, cest-à-dire en fin de compte du lecteur, le magazine s’assure encore unefois de rendre sa promesse irréfutable. Mais quel est le support de cette promesse ?1 Psychologies, mai 2004.2 Psychologies, janvier 2005.3 Psychologies, avril 2005. 86
  • Par quelle stratégie de présentation de soi le magazine rend-il sa promessecrédible ?2.3) Une relation de respect et de confianceLe support de la promesse de bien-être évoquée est en premier lieu l’usage dessavoirs et des techniques issus de la psychologie que revendique le journal, commeen témoigne le titre du magazine. Comme nous l’avons évoqué précédemment, ausujet des problèmes posés par la vulgarisation, tout projet qui se propose demédiatiser des contenus liés aux sciences doit mettre en place des stratégies visantà se légitimer et à se crédibiliser. Le type de relation de communication mis en placeétant dissymétrique, l’émetteur doit justifier auprès du récepteur sa compétence etson autorité. Nous avons vu que dans le cas de la psychologie, ce phénomène estd’autant plus déterminant : la dimension impliquante des problèmes traités et l’imagede soigneur que revêt le psychologue dans l’imaginaire populaire oblige l’émetteur ànouer, autant que faire se peut, une relation de confiance avec le récepteur.L’organisation de la couverture du magazine semble refléter parfaitement la prise encompte d’une telle problématique. C’est ce que suggèrent notamment certainséléments de nature plastique : notons tout d’abord que la qualité et l’épaisseur dupapier glacé inspire la confiance, comme si elles annonçaient d’emblée la qualité ducontenu. Cette qualité matérielle est relayée par la grande qualité esthétique desphotographies. Il se dégage de celles-ci une atmosphère douce et sereine, et lecadrage, comme nous l’avons dit, suggère une relation d’intimité entre le lecteur(puisque celui-ci s’identifie à l’individu en couverture) et le journal. On remarquera aupassage que le texte présent sur la couverture vient s’organiser autour du visagesans jamais le couper, comme pour témoigner du respect que le magazine porte àses lecteurs.Notons également que le magazine se présente, en tant qu’instance émettrice, d’unefaçon tout à fait particulière : le magazine se met en scène sous le signe de latransparence, il joue les cartes de la discrétion et de la sobriété, suggérant encoreson sérieux et le respect qu’il porte aux lecteurs. Le titre du magazine est écrit enlettres capitales, d’une couleur unie sur un fond uni, et la police utilisée estrelativement sobre et homogène, lorsqu’on la compare par exemple à celle utilisée 87
  • par le concurrent Féminin psycho. Cette sobriété semble vouloir exprimer le sérieuxde l’émetteur, elle est caractéristique des stratégies de confiance et de légitimité (ons’en convaincra par exemple en se rappelant la sobriété des couvertures des livresde la collection Quadrige aux PUF, dont le positionnement se veut universitaire). Lemagazine véhicule globalement un sentiment de transparence et de discrétion : lemagazine n’est pas visuellement mis en scène ailleurs que dans le titre, cest-à-diredans un espace relativement restreint de la page. Le magazine ne se met pas enscène dans la photo, il ne joue pas non plus sur son cadre ; on le devine tout au plusderrière l’objectif de la caméra, en hors champ. Le magazine prend soin égalementde gommer toute trace de lui dans les titres des articles qui figurent sur la couverture,comme dans le sous-titre : on n’y trouve que très rarement l’expression « nous » parexemple, et lorsqu’on la trouve, il est systématiquement question d’un nousempathique qui l’identifie au lecteur, et non d’un « nous » qui vaudrait pour l’entitéPsychologies magazine.Cette discrétion et cette transparence se retrouvent tout au long du magazine,comme nous le verrons plus loin. Loin d’être contingentes, elles sont constitutives ducontrat de lecture : elles représentent la position énonciative à partir de laquelle lejournal s’adresse à ses lecteurs. La transparence exprimée ou mise en scènesymbolise l’idéal à travers lequel le magazine tente de présenter son projet : l’idéald’une médiation parfaite. Ainsi le magazine réaliserait une médiation parfaitementtransparente entre la science dont elle use et ses lecteurs. Le magazine seraitd’autant plus honnête et digne de confiance qu’il ne s’implique pas dans le discours,mais ne fait que refléter ou retranscrire. Nous avons vu, dans la partie I, que cettemédiation utopique n’existe pas et que toute vulgarisation, au sens large d’écriturede la science, s’inscrit dans un tissu de relations dans lequel l’émetteur joue toujoursun rôle actif. Néanmoins, la prétention à l’effacement vaut comme un argumentrhétorique dans la stratégie de crédibilisation du journal.Cette prétention se retrouve encore dans l’énigmatique pluriel du titre. Il n’est pasd’usage de parler de psychologie au pluriel, on parle plus volontiers de lapsychologie. Le pluriel du titre renvoie, comme nous l’avons vu, à la multiplicité despsychismes, mais surtout à la multiplicité des sciences et savoirs auxquels lemagazine se réfère. Ce pluriel semble témoigner d’une ouverture d’esprit, mais aussi 88
  • d’une volonté d’effacement : le magazine accepte la pluralité des points de vue sansprendre parti, tout comme il accepte la pluralité des individus et des choix de vie. Cepluriel symbolise la politique « libertaire » du journal au sens auquel en parleDominique Mehl dans le chapitre qu’elle consacre au magazine : il symbolise lerelativisme qui permet au magazine, en nivelant les valeurs des différents individus,de se poser comme une entité qui respecte ses lecteurs et tisse des relations deconfiance avec eux. Ce dernier point se révèle particulièrement important dans lastratégie de confiance qui se met en place dans la couverture : à ce titre, il n’est pasanodin que tous les individus qui sont exposés sur les couvertures soient des stars.Parmi les nombreux effets que cause l’usage de ces stars, on notera ici la façon aveclaquelle elles contribuent à augmenter le capital de confiance du magazine. En effet,la présence de la star, cest-à-dire le fait qu’elle ait accepté de collaborer avec lemagazine, semble témoigner de la respectabilité du journal. Ainsi, comme nousvenons de le voir, la couverture présente un certain nombre de signes qui tendent àexprimer la probité de son savoir et de ses intentions.3) Le contrat de lecture de Psychologies magazine3.1) Le contrat de lecture du magazineA la suite de notre analyse sémiotique, nous pouvons dégager les grandes lignes ducontrat de lecture de Psychologies : le journal se présente comme impliquant,respectueux et digne de confiance. Tout d’abord, le journal se veut impliquant : l’êtrede nature émotionnelle et unique, plongé dans l’univers du quotidien, dont traite lemagazine, est destiné à susciter l’intérêt et l’identification du lecteur. Cet individun’est en réalité qu’un double du lecteur, ce en quoi le magazine se présente commeun miroir de ce dernier, comme le suggèrent l’image de la couverture ou encorel’argumentaire que le magazine utilise pour se vendre aux annonceurs : « C’est unmagazine miroir : le sujet c’est vous. C’est un magazine impliquant dans tous lesdomaines de la vie : aimer, changer, se sentir belle, manger, bouger, consommeravec ses enfants, ses amis, sa famille, ses amours1. ». Ce double est tantôt ledouble réel, tantôt le double fantasmé, comme le suggère la présence des stars qui1 Kit-média & tarifs, 2005, Psychologies. « notre positionnement ». (Brochure publicitaire dePsychologies Magazine destinée aux annonceurs). p7. 89
  • se dévoilent dans le magazine. Quoiqu’il en soit, l’individu représenté est une habilecomposition, une instance littéraire conférant aux auteurs du magazine le supportnarratif d’un discours orienté sur la psychologie ainsi qu’un moyen puissantd’identification pour les lecteurs. Du fait de cette dimension impliquante, le journals’attaque à des sujets qui préoccupent fortement ses lecteurs. Agissant en terrainsensible, il veille à présenter les garanties visibles de sa probité. Le magazine seprésente donc comme une entité respectueuse et digne de confiance : sérieuse,sobre, transparente, tolérante et surtout empathique.Le contrat de lecture qu’exprime le magazine, notamment à travers sa couverture,s’accorde aisément avec les propos que les dirigeants du journal tiennent sur lui :« La marque Psychologies c’est une marque d’information, d’expertise, detémoignage, d’implication, et de confiance et de respect du lecteur, ou del’internaute, ou du téléspectateur1. ». De la même façon, on notera comment lesvaleurs que le journal revendique dans son positionnement, lorsqu’il s’adresse auxannonceurs, s’accordent avec le dispositif visuel et textuel que celui-ci met en place(cf. partie précédente) : « changement, adaptation, respect, confiance2 ». Un contratde communication exprime toujours une représentation particulière de l’émetteur dudiscours, mais aussi de son destinataire, comme nous l’avons dit précédemment. Lemagazine se présentant comme un miroir, il convient donc de se demander de qui ilprétend être le miroir.Selon une étude de l’AEPM3 datée de mars 2004, la cible du magazine estessentiellement composée de femmes4 dans la fleur de l’âge : le magazine est leleader des magazines féminins sur la tranche des 25-49 ans, avec un lectoratcomposé à 57,2% de femmes entre 25 et 49 ans (devant Marice-Claire, n°2 avec52%). Cette population est relativement aisée, puisque le magazine est le leader desmagazines féminins sur les catégories AB+ : au sein du lectorat, on recense 48% defoyers AB+, 35% d’individus AB+ et 26% de femmes AB+5. Cette particularité de lacible semble s’exprimer clairement à travers certains choix éditoriaux comme le prix1 Interview de Perla Servan-Schreiber, directrice du journal Psychologies. 11/01/2005.2 Kit-média & tarifs, 2005, Psychologies. « notre positionnement ». P6.3 Cf. Kit-média & tarifs, 2005, Psychologies. « nos performances ».4 72% des 1 899 000 lecteurs.5 Devant le n°2 Cosmopolitan dont les scores s’élèvent respectivement à 45%, 28% et 22%. 90
  • élevé de 4 euros1, ou encore la qualité du papier. Cette population féminine estrelativement bien répartie sur le territoire français, avec 20% de lectrices à Paris et80% de lectrices en Province, ce qui témoigne en quelque sorte de l’universalité dela puissance d’identification du journal, puisqu’elle traverse les particularismesrégionaux. Notons également que le profil type de la cible combine un profil defemmes actives (66% des lectrices) et de mères de famille (39,9% des lectrices), faitqui semble s’accorder parfaitement avec les thématiques proposées par le journal,cest-à-dire des thématiques qui insistent souvent sur le dynamisme des individus ousur leurs relations de parenté (voir notamment à ce sujet l’analyse de Mehl dans lapartie de La bonne parole consacrée à Psychologies). Cette femme type, en théoriel’image de la lectrice dans le miroir, se prête parfaitement à une mise en récit de lapsychologie. Nous allons donc étudier comment, par le biais de son contrat delecture, le magazine met en scène ses lectrices et lecteurs.3.2) Focus sur la mise en scène de la confiance et la mise en récit de l’intimité3.2.1) La mise en récit de l’intimité et de l’individuLa relation qu’entretiennent le lecteur et le journal est mise en scène, incarnéepourrait-on dire, par un certain nombre de choix d’ordres littéraires, poétiques ousémiotiques. Ces derniers déterminent l’efficacité et la cohérence d’une façonparticulière d’écrire la science, selon la formule de Jeanneret. Vulgariser, cest-à-dire,au sens large, écrire la science, c’est toujours, comme nous le rappelle Lyotard2,passer du « savoir scientifique » au « savoir narratif », c’est faire passer des énoncésformalisés selon les règles de la science dans l’univers du récit, puisque le récit est laforme du savoir populaire. Cette mise en récit a, entre autres, la particularité derenforcer l’agrément du texte, et d’élargir le public auquel il est destiné.Le récit, comme le montrent les études des structuralistes et des sémioticiens, enparticulier celles de Propp ou de Greimas, se caractérise avant tout par une structurelogique que l’on retrouve systématiquement d’un récit à l’autre : le récit, comme lerappelle Jean-Marie Floch, dans Sémiotique, Marketing et communication, est un1 Contre 2,50 euros pour Marie-Claire, 2,30 euros pour Cosmopolitan ou Marie France par exemple.2 La condition postmoderne, p49. 91
  • tissu de relations. Les tensions qui régissent ces relations, et donnent au récit soncaractère dynamique, sont distribuées selon des règles invariantes. C’est ce que meten évidence, en particulier, le schéma actanciel de Greimas, qui se propose deregrouper l’ensemble des relations et fonctions virtuelles que peuvent entretenir entreelles les instances, ou actants, qui participent à l’action du récit. Nous appliqueronsdonc le schéma actanciel au récit que propose le contrat de lecture de Psychologies,dès la couverture, afin d’élucider les propriétés de la relation journal/lecteur mise enscène par le magazine.3.2.1.1) La mise en scène de la relation magazine / lecteur analysée à travers leschéma actanciel.Selon le schéma actanciel, la dynamique du récit se structure par la mise en relationde six fonctions/instances constantes que Greimas nomme des actants1 : le sujet,l’objet, le destinataire, le destinateur, l’adjuvant et l’opposant. Fondamentalement, lerécit raconte la quête d’un sujet ou héros qui tend vers l’obtention d’un objet (parexemple dans les contes, cette fonction est souvent remplie par une princesse, unevictoire, des richesses, etc.). Cette quête lui est proposée par un destinateur, à quirevient l’initiative de l’action, et elle est réalisée au profit d’un destinataire. Lors decette quête, le sujet verra son action facilitée par un adjuvant ou empêchée par unopposant. Ce schéma simple correspond à la structure profonde du récit. Il est leplus souvent habillé, agrémenté et complexifié à loisir, de façon à rendre sa structuremoins évidemment apparente dans le discours. On voit par exemple certainspersonnages de récit cumuler plusieurs de ces fonctions, etc. Mais il est toujourspossible, en dernière instance, de ramener un récit à la structure de base que nousavons énoncée. C’est dans cette perspective que Jean-Marie Floch propose, dansSémiotique, marketing et communication, de différencier deux niveaux d’analyse2,afin d’élucider le rôle du schéma actanciel : ainsi nous distinguerons le niveaunarratif, correspondant à l’ossature profonde du récit et mettant en évidence desrelations entre actants, du niveau discursif, niveau superficiel dans lequel l’intriguedéploie des relations entre acteurs ou personnages.1 On peut avoir un aperçut de l’application concrète de ce schéma dans Les marques, mythologies duquotidien de Georges Lewi, p231.2 P 109. 92
  • A travers son contrat de lecture, Psychologies nous raconte la quête de bien-êtred’un individu, l’histoire de son cheminement dans sa relation de soi à soi. Lemagazine et les psys sont tout au plus des adjuvants, laissant toujours à l’individu/héro le premier rôle. Analysé à travers le schéma actanciel, ce récit présente lastructure suivante1 : conformément à ce que nous avons mis au jour grâce àl’analyse sémiotique, le sujet est l’individu/lecteur, et il tend vers un objet qui est sonbien-être (un bien-être relatif comme nous l’avons vu). L’individu, supposé libre etautonome, est également le destinateur : il va prendre lui-même l’initiative de saquête de bonheur, ainsi que l’initiative de faire appel ou non à des spécialistes pourle seconder. De même, il est évidemment le destinataire de sa quête de bonheur,puisque, dans un contexte individualiste, il en est l’essentiel bénéficiaire. L’individu,selon les cas, dispose de plusieurs adjuvants : le magazine Psychologies, bien sûr,qui le guide dans sa quête personnelle, mais aussi, éventuellement, les thérapeutes,ou même simplement autrui, et plus précisément l’entourage de l’individu qui peut luifournir une aide non négligeable. De la même façon, l’individu dispose de plusieursopposants potentiels : tout d’abord lui-même, puisque la recherche du bien-être, tellequ’elle est présentée dans le magazine, est d’abord un travail sur soi, mais aussiautrui, sachant que l’individu peut vivre dans un contexte relationnel pathogène. Ceschéma confirme la focalisation sur l’individu que nous avions diagnostiquée lors del’analyse sémiologique de la couverture, en ce que le lecteur combine plusieurs desfonctions du schéma actanciel : il est à la fois le destinataire, le destinateur, le sujet,et l’opposant. A un acteur, au niveau discursif, correspond plusieurs actants auniveau narratif.Le schéma présenté structure le contrat de lecture de psychologies, et détermine larelation que le magazine prétend entretenir avec son lecteur. Son importance et sapertinence se font d’autant plus manifestes lorsqu’on le compare à d’autres schémaspossibles qui désavantageraient le magazine (cf. Annexe 7) : nous pourrions parexemple imaginer un schéma dans lequel l’individu serait uniquement le destinataireet dans lequel le rôle du sujet serait rempli par les psys ou par le magazinePsychologies. Un tel récit, véhiculant une image passive de l’individu, exprime un1 Voir annexe 6. 93
  • malentendu par rapport à la conception traditionnelle que l’on a de la psychologie etdu développement personnel. De plus, il pourrait s’avérer manipulatoire : ilressemblerait fort à la promesse d’un bonheur quasi-magique qui descendrait du cielpar l’opération du « Saint ès-Psy »... Comme nous l’avons vu lors de la partie III,3.3), certains groupes sectaires s’appuient sur ce genre de récit pour rendre lesindividus dépendants. Pour ces raisons, nous considérons que le récit mis en scènepar Psychologies est réellement efficace, car il permet de se différencier des discoursdouteux, et de se protéger contre les critiques qui mettraient en cause le respect del’individu que prône le journal.Dans l’optique d’une théorie du soupçon, nous pourrions également imaginer unautre schéma qui mettrait en avant la nature économique du magazine : nouspourrions considérer le magazine à la fois comme le destinateur et le destinataire dela quête de bonheur de l’individu : le magazine serait destinateur en ce que, commebien souvent, l’offre crée la demande, notamment à grands renforts de publicité. Demême, après avoir stimulé la demande, le magazine serait bénéficiaire de la quêtede bonheur de l’individu en ce qu’il y participerait en échange d’espèces sonnanteset trébuchantes. Ces deux schémas virtuels, de par l’image nocive qu’ils pourraientdonner au magazine, montrent, par contraste, la pertinence de la formule actuelle. Ilssoulignent les enjeux fondamentaux qui pèsent sur le choix d’une stratégied’énonciation et d’un contrat de lecture. Comme nous l’avons dit précédemment, leschéma actanciel s’apprécie en profondeur, au niveau narratif. Sa compréhension etson efficacité requièrent qu’il soit correctement exprimé et mis en valeur au niveaudiscursif. Nous allons donc étudier comment le récit de la relation journal/lecteur, quenous venons d’exposer, est concrètement mise en scène par le jeu de différentesinstances narratives1.3.2.1.2) Le jeu des instances narratives et la figure du témoignageComme l’a écrit Yves Jeanneret dans son ouvrage Ecrire la science (p288), le genrelittéraire que représente l’ensemble des écrits vulgarisateurs est profondémentmarqué d’un caractère polyphonique : la narration des récits de la science, ou récits1 Nous rappelons que ce récit, malgré sa généralité, une grande partie des articles du journal. 94
  • alimentés par la science, est fréquemment le fruit de plusieurs voix. Ce mélange desinstances narratives se vérifie particulièrement pour le genre psy, comme le montrele cas de Psychologies : la narration, dans Psychologies, se distribue au moins entreles trois instances que sont les psys, les témoins, et les journalistes. De plusl’impression de polyphonie est renforcée par la possibilité de lecture à plusieursentrées que permet que permet le format magazine1 (au simple texte s’ajoutent lesphotos et les multiples encarts typiques de ce format, etc.). Comme nous l’avons vuen partie I.3.3), le témoignage est une figure clé du genre psy et permet de mettre enrécit l’intimité. Le magazine use d’un nombre important de témoignages d’individusou de lecteurs. Comme le note Dominique Mehl, dans La bonne parole (p233), letémoignage singulier d’un individu est souvent utilisé comme support d’uneinterprétation psychologique plus générale.On peut observer que les psys et les témoins passent incessamment, tout au longdes articles, du statut d’acteur du récit au statut d’instance narrative. De ce fait, legenre psy semble se présenter comme une construction littéraire complexe. Nousnotons également que l’instance narrative prépondérante est le journaliste, mais cedernier laisse très peu d’indices textuels qui permettent de l’identifier au long de sondiscours, ce qui confirme la stratégie de transparence du journal que nous avonsévoqué : les psys et les témoins remplissent en général le devant de la scène. Plusgénéralement, à travers les aspects du magazine que nous avons mis au jour, nouspouvons pointer du doigt un certain nombre de problèmes rhétoriques et poétiquespropres au genre psy : la relation psy - individu dans le schéma actanciel, le rôle dutémoin, etc. L’écriture de la psy s’identifie à l’exercice de style que constituentl’écriture de l’individu et l’écriture de l’intimité, car comme nous l’avons répétéplusieurs fois, il s’agit essentiellement d’aborder l’objet de la psychologie et non saméthode. Au-delà des choix formels abordés, le genre psy se caractérise aussi pardes invariants relatifs à son contenu : en effet, de par son caractère de science et dethérapie, le genre psy érige en passage obligé la mise en place d’une stratégie deconfiance. Nous allons donc étudier comment Psychologies traite ce problème.3.2.2) La mise en scène de la confiance1 La presse magazine, Jean-Marie Charon. 95
  • Psychologies met en scène la relation de confiance qu’il entretient avec ses lecteursen jouant principalement sur deux terrains : celui de la rigueur et celui du respect. Larigueur évoque ici la mise en scène de la crédibilité du discours du magazine en tantqu’il se réfère à l’univers de la science et de la thérapie. Il s’agit pour le magazine dematérialiser la nécessaire dissymétrie de compétence entre le journal et le lecteurque nous avons mis en évidence précédemment (III.1.2), sachant que cettedissymétrie est pour ainsi dire la base de son contrat de lecture : le savoir transmispar le magazine est la valeur ajoutée que recherche le lecteur. Cet impératif estcommun à l’ensemble de la presse psy, mais l’on remarque que chaque publicationadopte une stratégie différente pour authentifier son caractère scientifique. Citons àtitres d’exemples les choix particuliers effectués par Psychomédia et Fémininpsycho :- le magazine Psychomédia consacre une page, au début de chacun de sesnuméros, à la présentation du « comité scientifique » qui a participé à l’élaborationdu journal : on expose ostentatoirement les noms, les diplômes, statuts etphotographies des experts concernés.- Le magazine Féminin psycho, dont le positionnement se rapproche beaucoup plusde Psychologies, fait fréquemment appel à des encarts avec la mention explicite« expert ».Le magazine Psychologies opte pour un procédé tout à fait différent. Le magazinefait un appel massif, afin de gagner le confiance de son public, à des personnalitésmédiatisées : les stars qui font les couvertures du magazine, ou qui acceptent de sedévoiler sur le divan, comme nous l’avons dit précédemment, mais aussi et surtoutles psys les plus médiatisés de la scène française. On citera, entre autres, DavidServan-Schreiber, Boris Cyrulnik, Marcel Rufo, Christophe André, Jacques Salomé,Serge Tisseron, etc. A ces personnalités s’ajoutent d’autres penseurs ou écrivainsrenommés comme André Compte-Sponville ou Claude Sarraute... La présence deces personnalités, que l’on ne présente plus, semble dispenser le journal d’insisterlourdement sur l’expertise de ses collaborateurs, comme peuvent le faire d’autresjournaux tels Féminin Psycho. Sur ce point le magazine semble se faire relativementdiscret, et pour cause : les personnalités médiatiques sont en quelque sorte l’arbrequi cache la forêt, sachant que la majorité du journal est le fruit de journalistes. Ces 96
  • journalistes ne sont absolument pas mis en scène, bien au contraire : en cela, lejournal est fidèle à la politique de transparence journalistique qu’il semblerevendiquer et que nous avons mis au jour grâce à notre analyse sémiotique. Tout sepasse comme si, en apparence, il n’y avait pas d’intermédiaires entre les psys et lelecteur. Le contraste entre la médiatisation des psys et la discrétion de l’équipejournalistique est au cœur de la stratégie de crédibilisation de Psychologies : sadiscrétion et sa subtilité semblent particulièrement habile, comme si le magazinedonnait un certain nombre de garanties tout en proclamant que l’essentiel est ailleursque dans la rigueur du savoir proprement dit…En effet, le magazine insiste largement plus sur la relation de respect qu’il dit établiravec ses lecteurs, le respect du lecteur est pour ainsi dire sa marque de fabrique,son territoire communicationnel. Ce respect est symbolisé, en particulier, par lepluriel du titre : le pluriel signifie la légitime multiplicité des individus, des sensibilités,des modes de vies, des normes, et des points de vues sur la psy pour lesquels lemagazine milite. Nous touchons ici ce qui constitue le cœur proprement dit de laformule du magazine : un contrat dans lequel, en théorie, le magazine propose unmultiplicité d’options de vie à son lecteur, mais en le laissant toujours libre d’opérerses propres choix. Il ne s’agit aucunement d’imposer au lecteur la formulescientifique d’une « vie bonne ». Ce trait majeur du journal est confirmé par l’analysequ’en fait Dominique Mehl dans La bonne parole : selon elle, la parole des psys,dans le journal, oscille entre deux modèles qui seraient le libéralisme culturel et unenormativité plurielle1. Le libéralisme culturel, que Mehl définit p234, est une idéologiequi renvoie les normes, les mœurs et les modes de vie à des choix émanant de laliberté et de l’autonomie des individus, et non à des principes collectivement définis :« Le libéralisme culturel, qui concerne l’orientation des mœurs, définit un champ depossibles laissant à l’individu toute latitude pour se confectionner sa propremaquette. Il repose sur le présupposé que les modes de vie relèvent de choixindividuels […] dans le cadre d’un vivre ensemble dont les règles ne sont pasprédéfinies ou prédéterminées dans un sens univoque 2. ». Selon Mehl, le journaladhère à cette idéologie, dans le sens où il se contente d’éclairer le lecteur sur une1 P230 à 240.2 Ibidem, p234 à 235. 97
  • multiplicité de repères, tout en lui rappelant que ces repères ne prennent de valeurque par le biais de son choix souverain : il ne lui impose en général rien.De temps en temps, le journal propose certaines opinions dont la teneur morales’avère plus prononcée et plus contraignante. Mais ces opinions se trouvent toujoursannulées par d’autres propositions afin de conserver le respect de l’individu à traversle débat et le dialogue, au point de créer, selon le propos de Mehl, un environnementde normativité plurielle : « En effet, lorsque l’opinion d’un psy est avancée, elle est engénéral contrebalancée par d’autres éclairages. Si des jugements sont publiés, ils’agit, la plupart du temps, de jugements en débat […] quand la normativité pointe,elle est en général plurielle1 ». La normativité potentielle du journal, comme nous lesuggèrent les propos de Mehl, s’exprime surtout à travers la qualité et la forme desmultiples conseils de vie qui sont donnés : c’est lorsque les psys aident le lecteur àrépondre à la question « Comment vivre ? » qu’ils sont susceptibles de le catéchiser.On comprend donc que la formulation du conseil soit un enjeu crucial pour lemagazine Psychologies : « La normativité plurivocale mise en scène parPsychologies magazine se décline sur un mode plutôt « soft ». Le verbe psy n’estpas impérieux mais incite, sans passion ni anathème, à certaines options de vie etsuggère quelques voies pratiques pour se sentir mieux, ne pas rater un coche ouune épreuve. […] Il remplace le « il ne faut pas » par le « il vaudrait mieux ». Ilsubstitue le « il serait dangereux » par le « il serait moins risqué ». Il préfère leconseil à l’injonction2. »Afin de compléter l’analyse de Dominique Mehl, nous avons réalisé une étude decontenu sur l’ensemble des conseils donnés dans un numéro du magazine(Psychologies novembre 2004) afin de voir s’il était possible d’en dégager descaractéristiques communes et significatives : nous sommes partis de l’hypothèseselon laquelle il est vraisemblable qu’un contrat de lecture cohérent, qui se donnepour mission de susciter la confiance du lecteur, impose une forme ou des traitsréguliers à tous les conseils prodigués dans une parution. L’étude de contenu (cf.Annexe 8) a permis de regrouper l’ensemble des conseils prélevés selon différentescatégories relatives au contenu du conseil. Ces catégories semblent confirmer1 Même ouvrage p241.2 Même ouvrage p241. 98
  • l’analyse de Mehl : la majorité des catégories renvoie à l’univers du banal et duquotidien, et à la question « Comment vivre ? ». Encore une fois Psychologies seprésente comme une grille de lecture pour aider les lecteurs à mieux vivre auquotidien. Deux catégories regroupent presque la moitié de la totalité des conseils :« Accepter/ Prendre sur soi » et « Ecouter/ Reconnaître/ Respecter Autrui ».La première catégorie invite à la résignation et au travail d’acception de l’individu :elle semble confirmer l’analyse de Mehl selon laquelle une grande majorité desthèmes du magazines est relative à la maîtrise de soi, sachant qu’ici cette maîtrisede soi serait teintée d’un soupçon de stoïcisme. On s’interrogera sur la valeurajoutée de ce type de conseil pour le lecteur : d’une part, on notera que le magazinene prend pas beaucoup de risques en prodiguant ce type de conseil, d’autre part, sice type de conseil peut rassurer le lecteur, il peut également être perçu comme uneinvitation à souffrir en silence… La deuxième catégorie invite à la compréhension etau respect d’autrui. Ce type de conseil peut également paraître terriblement banal. Ilrenvoie à la tradition de Dolto telle que Mehl l’analyse : compréhension d’autrui,écoute, puis libération de la parole, si on lui associe la catégorie « Parler /Communiquer ». On remarque aussi qu’un certain nombre de conseils invitent à laréflexion, ce qui confirme également l’avis de Mehl selon lequel le travail de psys estdavantage d’aider à poser les bonnes questions que celui de donner les bonnesréponses1.Nous pouvons noter que les conseils du magazine, tels qu’ils sont mis au jour parl’étude de contenu, n’engagent pas à grand-chose : ils semblent relativementpauvres, ou du moins, ils ne semblent pas apporter à l’individu beaucoup de valeurajoutée. La pauvreté du conseil semble être une nécessité: le conseil doit faire teniren équilibre la masse du public avec la singularité des situations et des contextesindividuels. Il doit tenter de concilier toutes les normes sans en imposer une enparticulier au lecteur (ce qui au final est utopique puisque les catégories de notreétude contenu semblent renvoyer à une morale particulière). Il se doit parconséquent d’être vague, comme doit être vague une prédiction d’horoscope. Detoute façon, comme nous l’avons souligné précédemment (cf. II.2.3), le conseil n’est1 La bonne parole, p238. 99
  • pas enregistré comme tel par le lecteur, cest-à-dire comme un principe à appliquer,mais il est utilisé comme un stimulant, comme une aide à l’introspection. De même, ilsert essentiellement à rassurer le lecteur en lui laissant entendre qu’il existe dessolutions à sa portée et que la situation n’est pas désespérée. C’est en ce sens quel’on doit comprendre les catégories dégagées par notre étude de contenu : dans laquasi-totalité des cas, on conseille à l’individu d’agir pour améliorer la situation sansforcément avoir recours à une aide extérieure. Même lorsque l’on ne peut pasaméliorer physiquement une situation, on demande à l’individu de tenter uneamélioration relative en travaillant sur ses représentations comme en témoigne lacatégorie « Accepter/ Prendre sur soi ».Le défi que pose la rédaction du conseil au vulgarisateur est peut-être donc moins leproblème du respect effectif du lecteur, que celui de l’expression rhétorique de cerespect à travers telle ou telle forme littéraire : l’essentiel semble se situer dansl’impact émotionnel produit sur l’individu. Dans cette perspective, la forme « soft »employée par Psychologies (cf. citation de Mehl page précédente) sembleparticulièrement efficace lorsqu’on la compare à celle de ses concurrents. Nousillustrerons ici notre propos exposant deux exemples de maladresses provenant dunuméro 12 de Féminin Psycho (novembre 2004) : - p52, « Vaincre ses peurs en dix leçons » - p10, « 10 problèmes du quotidiens = 10 solutions »La formulation maladroite des titres décrédibilise le conseil et le journal enrapprochant les conseils psys de simples recettes de cuisine. Présenter de cettefaçon les conseils comme des produits miracles constitue un manque de respect dulecteur, ce qui pourra remettre en question la stratégie de crédibilité du journal ets’avérer dangereux à terme pour sa pérennité. Notons cependant, pour conclure surle magazine Psychologies, qu’il publie toujours une dizaine ou une vingtaine depages d’annonces à la fin de chaque numéro, et que ces annonces ne semblent pass’intégrer dans le contrat de confiance passé entre le lecteur et le magazine. On sedemande même si ces annonces sont contrôlées et si oui comment, puisque l’on peulire des rubriques d’annonces trop douteuses pour paraître au sein d’un magazine depsychologie digne de ce nom : « Formations astrologie », « Formations thérapies parles contes », « Formations ennéagramme », « Formations kinésiologie », etc. Le 100
  • magazine jouerait-il à un jeu ambigu entre le respect qu’il promet au lecteur et latolérance qu’il affiche face aux diverses variantes ou errances de la psy ?Nous venons, au terme des parties précédentes, de montrer comment la formule dePsychologies s’articulait autour d’un certain nombre d’éléments essentiels : lafocalisation sur l’individu et la mise en récit de son intimité, la puissance d’implicationet donc d’identification du journal, ainsi que la stratégie de mise en scène de laconfiance et du respect développée au fil des pages. Cette formule a fait sespreuves, comme nous l’avons montré dans la partie I, il n’est plus permis de douterde son efficacité. En revanche, il est encore possible d’expliquer plus en profondeurson efficacité face aux problème généraux que pose le genre médiatique psy. Ils’agira donc pour nous de confronter la formule de Psychologies aux principauxenjeux que nous avons relevés en partie III.1).3.3) Evaluation du contrat de lectureUne partie importante du succès de Psychologies réside dans son caractère pluriel.Ce pluriel se révèle d’une efficacité redoutable face aux problèmes épistémologiquesque nous avons relevés (voir points 5, 6, 8,21) : en admettant sans a priori toutes lespsychologies ou presque, le journal crée un espace de dialogue dans lequel toutesles tendances de la psy coexistent de façon pacifique. Elles sont ainsi juxtaposées,relativisées, ce qui évite au journal la peine de prendre partie pour l’une d’elle, oud’articuler et de hiérarchiser ces savoirs. Cette apparente neutralité est aussi unestratégie efficace face à la communauté scientifique, dans le sens où le journal évitede se mettre à dos une partie importante du monde de la psychologie (ou pseudo-psychologie). Cependant, cette pluralité a ses limites, et le journal doit être attentif dene pas passer de la tolérance au laxisme en acceptant de médiatiser des ersatz depsy à tendances mystiques ou religieuses qui décrédibiliseraient son positionnementpsy (voir point 19). Cette pluralité a également des répercussions en ce qu’ellefavorise l’identification du lecteur et en ce qu’elle renforce la stratégie de confiancedu journal (points 13, 15 et 16) : par sa pluralité, le journal crée également un espacepacifié où tous les lecteurs, quelques soient leurs différences, leurs valeurs ou leursmœurs, peuvent cohabiter de façon pacifique. La pluralité permet à un maximum depersonnes de s’identifier au journal et permet également d’éviter d’éventuels 101
  • problèmes de dissonance, puisqu’il est probable qu’un individu n’achète un journalque dans la mesure où celui-ci confirme ses propres options de vie. Cette stratégiedu journal permet également d’augmenter le capital confiance du lecteur en se lavantles mains de tentations moralisatrices ou autres (voir point 20). Dans le même sens,on remarquera également, en méditant sur le point 18, que le journal, commel’explique Mehl dans La bonne parole, évite soigneusement les sujets troppolémiques de nature sociale ou politique1.Une part importante du succès du journal revient aussi aux choix qui ont favorisé ladimension impliquante du journal (voir points 9, 10, 12) : la focalisation sur l’individu,le quotidien et le non-pathologique permet de fédérer et d’intéresser un maximum delecteurs. En effet, une focalisation sur le pathologique serait nettement moinsfédératrice en ce qu’elle exigerait un effort intellectuel accru dont l’utilité s’avèreraitmoins immédiatement perceptible pour le lecteur. La focalisation sur le quotidienpermet de lier la largesse de la cible visée et la diversité des singularités qui lacompose. Enfin, ces choix sont mis en valeur par un usage abondant du témoignagequi vient renforcer l’identification du lecteur, crédibiliser la proximité que le journalclame et augmenter l’agrément des lecteurs.La complémentarité de la stratégie de confiance et de la stratégie d’implication créela véritable valeur ajoutée du journal : malgré une focalisation sur le quotidien et surle banal, malgré des conseils au contenu relativement pauvre (cest-à-dire peuoriginal), l’individu semble percevoir dans le journal quelque chose de plus que ceque son intellect seul peut lui fournir (point 11) : peut-être doit on cela à la forteimplication des thèmes choisis, à la crédibilité et l’attrait que suscitent lespersonnalités qui s’expriment dans le magazine (stars du divan comme stars del’écran), ou encore à l’importante source d’inspiration pour les lecteurs que constituela diversité des choix de vie exposés dans le magazine, comme le montre l’analysedu lectorat de Psychologies que Mehl effectue dans La bonne parole2. On peutégalement, aux vues de l’analyse de contenu que nous avons réalisée, émettrel’hypothèse selon laquelle, en fin de compte, c’est l’espoir et la tranquillité1 « Ainsi, il paraît remarquable que, pendant toute la période étudiée, pas un sujet ayant fait l’objetd’un débat public, médiatique ou parlementaire, n’ait été mis en musique par Psychologiesmagazine. », p224.2 P251à 271. 102
  • qu’expriment le positionnement du magazine (point 17) qui sont l’ultime clef de sonsuccès : selon le magazine il serait possible pour l’individu de faire quelque chosepour mieux vivre sa vie. Ce n’est pas, en dernière instance, la psychologie que lemagazine transformerait en marchandise, mais cet idéal de maîtrise de soi et dequiétude, ce condensé de sens propre à alimenter un monde désenchanté.Paradoxalement, l’ère de l’individualisme semble être l’ère où l’individu tentedésespérément de se persuader qu’il est encore quelque chose, et qu’il a encorequelque pouvoir face aux machines implacables de l’histoire, de l’économie et de laconsommation… La question éthique, qui tourmente aujourd’hui le monde psy est desavoir dans quelles limites on peut l’aider à s’en persuader…CONCLUSION GENERALE :Il semble donc incontestablement pertinent de parler, à l’heure actuelle, d’unphénomène de société psy, d’un discours psy. Ce phénomène d’une ampleurimposante se caractérise en surface par son aura scientifique, son hétérogénéitéapparente, et par son caractère original et syncrétique. Mais il faut chercher plus enprofondeur ce qui fait son unité et sa cohérence, cest-à-dire sa structure : toutd’abord dans les impérieux besoins sociaux et symboliques qui le fondent, etégalement dans les problèmes et enjeux épistémologiques, médiatiques, éthiques,juridiques et sociaux qui conditionnent sa manifestation concrète (cf. III.1). Ce n’estqu’au prix d’un tel effort, après s’être débarrassé des réflexes de pensée propre ànotre culture française, que l’on peut évaluer le phénomène à sa juste valeur : lesoupçon constant qui nous pousse à ne considérer toute vulgarisation que commeun ersatz de science nous empêche de voir que l’essentiel se joue sur un autre planque sur celui de la science, cest-à-dire sur le terrain du sens et de la morale.Le phénomène psy est particulièrement révélateur de l’état de la sociétécontemporaine, de ses présupposés individualistes ou de ses visées hédonistes.Mais il est surtout le signe des carences identitaires, morales et spirituelles de notretemps: c’est dans le vide laissé par la religion, la morale et les idéologies que sedéveloppe la psy, comme mue par un irrésistible appel d’air. La constatation dumalaise profond qui est à l’origine de la psy nous permet de conjecturer une certaine 103
  • pérennité de la demande : une analyse un temps soit peu sérieuse de cettedemande nous confirme que la psy n’est pas un simple effet de mode. Le temps, aufil de notre recherche, n’a cessé de confirmer ce point de vue, notamment endévoilant le caractère international du phénomène : Psychologies est depuis cetteannée publié dans un nombre conséquent de pays étrangers1, et certains articles,comme celui de que Jérémy Delchiappo publie dans le numéro 111 des Dossiers del’Audiovisuel, nous confirment qu’il n’y a pas « qu’en France que les psys sontdevenus les nouveaux héros du paysage audiovisuel2 ».La psy semble avant tout être l’espoir de pouvoir se forger une identité et unemorale individuelle sur-mesure à partir d’un outil rationnel : elle est une grille delecture, une béquille. Elle permettrait de nous rendre notre propre législateur et deguider notre conduite en nous faisant comprendre notre propre désir. Elle nouspermettrait de savoir nous comporter face aux autres en nous les rendantcompréhensibles et prévisibles malgré l’effondrement des rôles prédéfinis quiautrefois régissaient nos relations sociales. Enfin, elle apaiserait l’angoisse quegénèrent en nous les machines folles de l’économie et de la mondialisation en lesmains desquelles, semble-t-il, nous avons entièrement remis notre destin. C’est cemélange de sens, d’espoir et d’apaisement qui, à notre sens, permet lesrapprochements les plus fertiles entre la tendance psy et le religieux : dans uneperspective nietzschéenne, la religion est essentiellement l’expression d’un affectqui tend à donner du sens à la souffrance humaine. Mais la psy, concurrente desrenouveaux religieux, a pour avantage imparable son aura scientifique. Face à unreligieux quelque peu affaibli et désuet, souvent relégué sans autre forme de procèsau rang de superstition, la psy ranime sans difficulté un fantasme bien connu desphilosophes : celui selon lequel la science pourrait ou devrait être le critérium d’uneconduite bonne et authentique.La complexité du discours psy, de sa production, de la demande qui lui correspondet des effets qu’elle génère nécessitait la mise en place d’une étude préliminaire duphénomène telle que la notre, basée sur un caractère pluridisciplinaire, voire1 Voir l’interview de Perla Servan-Schreiber en annexes.2 L’article, « Ailleurs comme ici », passe en revue les diverses manifestations psy que l’on peutobserver dans les pays suivants : Etats-Unis, Royaume-Uni, Pays-Bas, Australie, Allemagne,Espagne, etc. 104
  • philosophique. Le terrain étant désormais balisé de façon globale, il semble inviterles marketers à poursuivre l’étude du phénomène par toute une série d’analysesspécialisées notamment en évaluant le marché psy média par média : le phénomènepsy, très large, recèle encore beaucoup d’impensé et d’inconnu. Cela dit, nous avonsmontré en quoi, quel que soit le média utilisé, il est possible de parler d’un genre psycomme d’un genre littéraire : la configuration du phénomène psy impose auproducteur de discours psy un exercice de style dans lequel la polyphonie, la mise enscène de l’intimité et surtout l’élaboration d’une stratégie de confiance se révèlentindispensables. 105
  • BIBLIOGRAPHIEESSAIS GENERAUX SUR LA SOCIETEBRUCKNER, Pascal. L’euphorie perpétuelle, Essai sur le devoir de bonheur. EditionsGrasset et Fasquelle, 2000.EHRENBERG, Alain. La fatigue d’être soi, Dépression et société. Editions PochesOdile Jacob. Août 2000. ParisFREUD, Sigmund. Malaise dans la civilisation. PUF, 1995.LYPOVETSKY, Gilles. L’ère du vide, Essais sur l’individualisme contemporain.Editions Gallimard, 1983, et 1993 pour la postface. Collection Folio Essais.LYOTARD, Jean-François. La condition postmoderne. Les éditions de Minuit, 1979.Collection « Critique ».OUVRAGES METHODOLOGIQUESBARDIN, Laurence. L’analyse de contenu. Le psychologue, PUF. 1977. ParisFLOCH, Jean-Marie. Sémiologie, communication et marketing. Sous les signes, lesstratégies,QUADERNI N°29. Production journalistique et contrat de lecture autour d’unentretien avec Eliseo Veron, printemps 1996. 106
  • LITTERATURE SUR LE THEME DE LA VULGARISATIONJEANNERET, Yves. Ecrire la science, formes et enjeux de la vulgarisation.PUF.1994.MOSCOVICI, Serge. La psychanalyse, son public et son image. Edition PUF. 1976.QUADERNI n°16. La vulgarisation des sciences humaines, 1991/92.OUVRAGES SPECIALISES SUR LA PSY ET LES MEDIASDOSSIERS DE L’AUDIOVISUEL n°111, septembre/octobre 2003. Psy et médiassont-ils compatibles ? Documentation Française.MEHL, Dominique. La bonne parole, Quand les psys plaident dans les médias.Editions de la Martinière, 2003.NERSSON-ROUSSEAU, Sylvie. Le divan dans la vitrine, La psychanalyse à tort et àtravers. NIL éditions, Paris, 2000.DIVERSCHARON, Jean-Marie. La presse magazine. Repères. Editions La Découverte.1999.CONNEXIONS n°81 (revue semestrielle), Psychologisation dans la société.Coordonnée par Serge Blondeau et Jean Claude Rouchy.KIT-MEDIAS & TARIFS, Psychologies, 2005 (Brochure publicitaire).SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. Lapsychologie aujourd’hui. 107
  • PRESSE GENERALE (ARTICLES)Quotidiens nationauxPsys d’ e-bazar, 13/04/2001, p38. Libération (Peyret Emmanuelle)Les psys dans les médias. 17/05/2003. Le Monde, Supplément télévision.« Experts de la psyché, non de la société », 14/01/2004. Le Monde, Agenda,Aujourd’hui psychologie (Catherine Vincent)Quand les psys affrontent les sirènes médiatiques, 14/01/2004. Le Monde, Agenda,Aujourd’hui psychologie (Catherine Vincent)La totale. 09/02/2004. Le Monde (Alain Abelhauser)Jamais sans mon coach. Le coaching en Librairie. Le figaro Magazine, 27/03/2004(Sébastien Le Fol, François Simon, Gilles Denis).Pascal Bruckner. Le figaro Magazine, 22/01/2005 (Sébastien Le Fol).Trois questions à … Dominique Mehl. 29/04/2005. Le Monde (Pascale Santi).La « psymania » envahit aujourd’hui l’ensemble des magazines féminins. Troisquestions à … Dominique Mehl. 29/04/2005. Le Monde (Pascale Santi).Autres publicationsLes Psys font leur show, 16/09/2004. Stratégies n°1337 (Deplhine Le Goff).Divans Cathodiques. 02/09/2003. L’Express, n°2726, (Debril Laurence). 108
  • Rester libre de son malheur. L’Express, n°2763, 14/06/2004. (Jean-Paul Mialet).Le cénacle des divas du divan. L’Expansion, n°0697, Mai 2005 (Sabine Syfuss-Arnaud)La « téléthérapie » : efficace ou bidon ? Psychologies Magazines, Décembre 2004.Le Nouvel Age, une «spiritualité» de plus en plus séduisante, La Libre Belgique, 9juin 2003 (Pascal André).PRESSE MAGAZINE PSY (NUMEROS):Psychologies magazine :- n°230, Mai 2004- n°234, Octobre 2004- n°235, Novembre 2004- n°236, Décembre 2004- n°237, Janvier 2005- n°240, Avril 2005- n°242, Juin 2005Féminin psycho :- n°14, janvier 2005- n°17, avril 2005- n°19, juin 2005Développement Personnel :- n°1, octobre 2004Je magazine :- n°4, Octobre-novembre 2004 109
  • Psychanalyse magazine :- n°25, Janvier-février 2005- n°27, Mai-juin 2005Psychomédia :- n°1, novembre-décembre 2004- n°2, janvier-février 2005- n°3, mars-avril 2005-n°4, mai-juin 2005Le journal des psychologues :- n°221, octobre 2004- n°228, juin 2005Cerveau et Psycho :- n°7, trimestre septembre-novembre 2004- n°10, trimestre juin-septembre 2005SITES INTERNETS :http://www.unadfi.com/themes/psycho.htm#abuhttp://www.psyvig.comhttp://www.doctissimo.fr 110
  • ANNEXESAnnexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005.Annexe 2 : La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches. Source :SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. Lapsychologie aujourd’hui.Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf.bibliographie).Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être.Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée àtravers un carré sémiotique.Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture dePsychologies.Annexe 7: Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologiesanalysés à travers le schéma actanciel de Greimas.Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 dePsychologies (novembre 2004). 111
  • Annexe 1 : Interview de Perla Servan-Schreiber menée le mardi 11 janvier 2005.1- A) Les questions de l’entretient (envoyées à l’avance par mail).  Introduction - Présentation du professionnel interviewé (formation, expérience, fonctions) - Quelle est selon vous la place de la psychologie dans la société aujourd’hui ?  La spécificité de la presse « psy »- Quelle est votre conception personnelle du magazine Psychologies, de sonpositionnement et de son contenu ? Comment faire la part des choses entreinformation et prescription ?- En quoi les articles de Psychologies se distinguent des rubriques de conseils devie, de tests ou de psychologie que l’on peut trouver dans la presse féminineclassique ? Qu’est ce que la catégorie de magazines à laquelle appartientPsychologies a de spécifique ?- Quelles sont les contraintes qu’impose le média presse, lorsqu’on souhaite traiterde psychologie, par comparaison à la télévision, l’édition ou Internet ? Quels sont lesenjeux de la presse « psy » ?- Quelle est la formation des journalistes de Psychologies ? Comment sont-ilsrecrutés ? Quelle est la proportion du magazine écrite par des « experts »psychologues par rapport à celle écrite par les journalistes ?- En quoi est-il possible ou impossible de comparer avec Psychologies desmagazines comme Féminin psycho (« Ma vie, mon équilibre »), Je Magazine (« Leguide psy de la santé et du bien-être »), Développement personnel (« coaching-psychologie-bien-être »), Psychanalyse magazine ?- Dès lors, peut-on parler d’une tendance « psy » dans la presse ? 112
  •  Psychologies et son lectorat (tous documents ou études internes sur le lectorat seront les bienvenues) - Qui sont les lectrices de Psychologies ? - Pourquoi achètent-elles ou lisent-elles le magazine ? - Quelle relation entretiennent les lectrices avec le magazine ? Y a-t-il a terme une relation de dépendance ou de pouvoir qui s’instaure avec certaines de ces personnes ? - Le magazine, en tant qu’il peut être perçu par certaines lectrices comme un substitut de thérapeute, peut-il donner lieu à des effets de prescription concernant la consommation de certains produits ou services ?  L’aspect économique de Psychologies (de la même façon, tout document sur les ventes ou le marché sera le bienvenu) - De quel ordre sont les chiffres concernant la diffusion du journal, son chiffre d’affaire et ses marges ? Quelle a été l’évolution de ces chiffres ces dernières années ? - Comment expliquer le succès du journal (tant au niveau de l’offre que de la demande) ? - La confiance que la lectrice accorde au journal rend-t-elle la publicité au sein de psychologie plus efficace ?1- B) Interview de Perla Servan-Schreiber, la directrice de Psychologiesmagazine, effectuée le Mardi 11 JanvierDébut de l’entretien : présentation et discussion informelle sur mon projet demémoire et sur la nature préliminaire de mon questionnement. Madame Servan-Schreiber me confie que, pour une question de temps, elle ne pourra pas répondre àtoutes les questions que je lui avais envoyées par mail, mais qu’elle va tenter derépondre à l’essentiel.PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Que la psychologie soit aujourd’hui un segmentvendeur, c’est incontestable. Mais, est-ce que c’est une mode, c’est à dire, est-ce 113
  • que c’est éphémère, est-ce que c’est une espèce de tocade qui va passer, nous,nous pouvons dire, en tout cas, qu’elle n’est pas prête de passer, parce qu’il s’agitd’un mouvement et d’une lame de fond de nos sociétés, et nous le savonsaujourd’hui grâce au développement international de Psychologies magazine,puisque nous allons lancer en 2005 6 éditions dans 6 pays différents… Nous venonsde lancer l’Italie, l’Espagne ce sera le premier février. L’Angleterre je n’ai pas la datemais ça sera probablement au premier semestre 2005, de même que l’Allemagne.Nous aurons la Russie en Septembre et la Chine en Octobre. »ALEXANDRE CAHUZAC :« Ces lancements sont ils le fruit de votre initiative ou de celle des pays en question?»PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Non, c’est leur demande. Nous nous avons pourpartenaire Hachette-Filipacchi, qui est notre partenaire à 49% depuis le juillet dernier.Et eux (Hachette-Filipacchi), ils sont le premier éditeur international, puisqu’ils ont cetitre formidable qui s’appelle Elle, et pour lequel il y a aujourd’hui trente-cinq éditionsinternationales. Donc ils ont un réseau international de bureaux qui sontformidablement implantés, et nous nous avons présenté le journal à une réunion quiréunissait les patrons de tous ces bureaux. Ceux qui étaient intéressés par ce projet,par les performances de ce journal, sont venus nous voir pour nous dire : « nous onest intéressés, on aimerait bien faire Psychologies chez nous ». Voilà.Donc ce pour dire, que, cette lame de fond, dans notre société, est quasimentuniverselle aujourd’hui. Et cette lame de fond, qui est soutenue par la psychologie,mais qui n’est pas LA psychologie au sens de la médecine, de la psychanalyse…Cette psychologie là, incontestablement, est une grille de lecture du monded’aujourd’hui, parce que nous sommes dans un monde de communication. 60millions de SMS ont été envoyés en une nuit, dans la nuit du 31 décembre, 60millions, en France, de SMS, d’accord, 45 millions de français ont un téléphoneportable, 450 millions de chinois ont un téléphone portable, aujourd’hui, sur lequel ilsfont tout. Donc nous sommes incontestablement dans un siècle de relation et decommunication. Et ce qui gère, ce qui régit, ce qui sous-tend la communication entreun individu et un autre, qu’il soit chinois ou russe, etc. , c’est, effectivement, une 114
  • attitude et un comportement. C’est ça qui fait que la relation entre vous et moi depuistrois minutes s’installe ou ne s’installe pas… Qu’est ce qui explique, qui peut nousexpliquer ce comportement là ? C’est la psychologie. C’est la raison pour laquellenous ne sommes qu’à l’aube, véritablement, d’une société… qui d’ailleurs, de ce fait,est en voie d’amélioration, puisque c’est de l’humanisation… la psychologie c’est lessciences humaines.... Cest-à-dire devenir de plus en plus conscient quecommuniquer de manière juste avec un autre être humain, avec un autre individu…Prendre conscience de ça, c’est quand même aller vers une société meilleure. Carend les gens meilleurs. Dans ce siècle où des tas d’autres horreurs, évidemment, seproduisent encore, et trop souvent, dans trop de pays, il y a cette formidable petitelumière qui s’allume et qui dit « aujourd’hui les individus sont conscient que ce quicompte le plus c’est la relation humaine », et c’est ça que nous disons tous. Voilà.La deuxième chose pour laquelle nous sommes obligés de nous dire ça, ce n’est passimplement comme ça un choix philosophique qui nous viendrait de nulle part. Ladeuxième raison pour laquelle la philoso… je dis la philosophie parce que c’est aussila philosophie bien sûr, et nous, dans Psychologies, c’est notre spécificité. C’estqu’on mélange philosophie et psychologie. Alors l’autre aspect phénoménal c’estqu’un journal qui parle de philosophie, de psychologie de manière à la fois expertemais avec un langage évidement tout à fait ouvert au grand public, c’est qu’unmagazine comme ça aujourd’hui vende plus de 400 000 exemplaires. Ca c’estphénoménal. »AC : «400 000 exemplaires par mois ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « C’est phénoménal, cest-à-dire que c’est quelquechose que nous-mêmes, en ayant fait ce journal, nous n’avons jamais imaginé Cac’est dire… c’est pas simplement dire notre talent, on aurait pu avoir du talent jusqu’àaprès demain matin si le marché ne répondait pas, c’est que l’attente est immensepour aider les gens à mieux vivre et à mieux communiquer. L’attente principale, desindividus aujourd’hui, c’est de mieux vivre. »AC : « En quoi consiste ce « mieux vivre » ? » 115
  • PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Alors, en quoi consiste ce mieux vivre ? Je vousdisais aussi, que cette émergence de l’envie de mieux communiquer et de vivremieux en relation avec soi-même et avec les autres n’est pas sortie de nulle part.Quand vous observez ce qui fonde une société, et ce qui fonde les sociétés des paysdéveloppés, notamment, enfin toutes les sociétés humaines… Quand vous regardezça, vous vous rendez compte qu’il y a le couple, la famille, la relation au travail. Surces items là, en trente ans, on a vécu une révolution, qu’on appelle une « révolutionintime ». Le couple, on ne sait plus comment le définir. Autrefois c’était un monsieuret une dame qui étaient mariés, devant le maire, et qui habitaient sous le même toit,et qui vivaient à vie ensemble. Après on ne se préoccupait pas de savoir s’ilss’entendaient ou s’ils se tapaient dessus, mais c’était ça un couple. Aujourd’huiessayez de définir un couple… Ca peut être deux personnes mariées qui ne viventpas sous le même toit, deux personnes pas mariées qui ne vivent pas sous le mêmetoit, deux personnes… La famille, qu’est ce que c’est que la famille aujourd’hui ?Avec les familles recomposées ? Regardez, dans votre génération, il y aprobablement au Lycée, pour votre génération, la moitié de vos camarades quiavaient des parents divorcés, non ? De mon temps, (j’ai soixante et un an), çan’existait pas des parents divorcés. Je n’avais aucune copine qui avait des parentsdivorcés, ni aucun copain... Donc qu’est ce qu’on fait ? Comment on fait pourcommuniquer avec l’amant de la mère, la deuxième femme du père, les enfants dunouveau père qui sont là avec nous… Mais comment on fait ? Qui ils sont pournous ? Comment on fait pour communiquer ? Quel statut on a ? On est pas desamis, on est pas des frères, on est pas des… Qu’est ce qu’on est ? Pour essayer dedonner au gens une capacité de bien vivre avec, justement, cette émergence derelations nouvelles et de statuts nouveaux, il est important, précisément qu’on leurdonne des clefs, encore une fois, pour mieux vivre et pour mieux communiquer, dansces conditions là. La relation au travail, regardez ce que c’est devenu. Il y a cinq ans,on fait un sondage pour demander « qu’est ce que c’est qu’un vie réussie ? » auxfrançais. Ils répondent à 47% « réussir sa carrière ». On fait un sondage, en 2002,cest-à-dire il y a trois ans, et on demande aux français « qu’est ce que c’est une vieréussie ? ». Et ils répondent à 54% « réussir sa vie privée » et à 7% « réussir sacarrière ». En cinq ans, le bouleversement est total. La relation au travail atotalement changé, ce qui est prioritaire aujourd’hui, pour les français, c’est de 116
  • réussir leur vie privée. Tout ça vous amène à mettre au centre du dispositif la relationhumaine. Il n’y a que la psychologie qui étudie la relation humaine. »AC : « Comment appréhender alors le fait que la psychologie passe de la descriptionà la prescription, le fait que la psychologie nous parle à la fois de ce qui est , maisaussi de ce qui devrait être, puisqu’elle sert apparemment de guide de vie à uncertain nombre de personnes ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Alors toute la différence est là, dans le« devrait ». C’est ce que vous venez d’énoncer vous-même. Dans PsychologiesMagazine… c’est pour ça que je vous disais au téléphone, nous n’avons pas deconcurrents… Nous ne pensons pas de cette manière. Nous ne pensons pas qu’il y ades comportements qu’on devrait avoir et des comportements qu’on ne devrait pasavoir. Il n’y a pas le bien et le mal. Il a y des attitudes, des comportements qui vousfont du bien ou qui vous font du mal, à vous, Alexandre. Et puis il y en a d’autres, àmoi, Perla, qui me feront du bien ou qui me feront du mal. Donc nous sommes le seulmagazine en France qui ne soit pas normatif. On ne dit pas aux gens « Voilà, si vousvous trouvez devant telle situation, voilà ce qu’il faut faire. Si vous vous trouvezdevant telle situation voilà ce qu’il faut faire ». Nous ne sommes pas normatifs. »AC : « C’est ce que semble suggérer le pluriel de votre titre ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Exactement, c’est entre autre, vous avez raison,ce que suggère le pluriel du titre. Ce que nous disons c’est que, si vous êtes dansune situation de deuil, ou de divorce, ou de passion, ou de conflit, etc. Prenons unesituation qui peut être partagée par un certain nombre de personnes différentes.D’accord ? Nous on va vous expliquer comment fonctionnent les mécanismes de lapassion, ou bien ce qui se passe quand il y a un deuil. Réellement. Et pour ça on vas’adresser à des experts, qui vont nous l’expliquer, et nous on va le mettre enlangage accessible au grand public, sans trahir et sans vulgariser. Nous nous faisonsde la démocratisation de l’information. Nous ne faisons pas de vulgarisation. Etquand je dis vulgarisation ce n’est pas du tout péjoratif. Ca dépend du public auquelon s’adresse. Nous nous adressons à un public très CSP+. Notre lectorat, qui est à72 % de femmes - je vous donnerai une brochure sur le profil de notre lectorat et la 117
  • puissance de notre lectorat1 – … Nous nous adressons à un public de femmes quisont les plus instruites de la société française, qui ont le niveau de revenu élevé, lesplus actives de la société française. Ce sont des femmes assez responsables et d’uncertain niveau de culture, si vous voulez. Donc nous savons que nous pouvons leurexpliquer des comportements et des attitudes humaines, cest-à-dire complexes. Leproblème de la psychologie c’est que le comportement humain est complexe. Sicertains considèrent que pour parler au public, il faut vulgariser… en vulgarisant vouslissez la complexité. Si vous lissez la complexité, vous ne pouvez pas faire quel’autre se reconnaisse. Vous comprenez ce que je veux dire ? Nous nous faisons,puisqu’on a la chance de s’adresser à un public très instruit, très responsable, et trèsprivilégié… Très privilégié parce que l’accession à la connaissance est toujours trèsprivilégié… Nous avons la chance de recruter dans cette catégorie là. Donc, nousconservons la complexité, et précisément du fait de cette complexité, qui nous estexpliquée par des experts différents et que nous retranscrivons, à côté de ça nousmettons des témoignages. Deux, trois, quatre témoignages totalement différents, quiont réagi différemment à un deuil ou différemment à une passion, et la lectricechoisira elle-même à partir de ça ce qui est bon pour elle. »INTERRUPTION TELEPHONIQUE : malheureusement une partie de l’entretiensuivant cette interruption n’a pas pu être enregistrée. Il y est essentiellement questiondes différents médias sur lesquels Psychologies est présent. Madame Servan-Schreiber en profite pour attirer mon attention sur la notion de contrat de lecture.AC : « Est-ce que pour vous le travail sur les différents supports sur lesquels vousêtes présents (magazine, TV, Internet) est le même ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Evidemment, chaque média a à la fois sescontraintes et ses forces. Quand vous êtes à la télévision, vous montrez les gens. Oubien vous faites du spectacle comme Delarue, et vous insistez sur le côté désarroi,phénomène de foire, etc. Ce n’était pas notre choix. Nous sommes un magazine derespect absolu de l’individu. Donc il était important que, aussi, nous recrutions destémoins qui pouvaient nous raconter des histoires, sans non plus provoquer la larme1 KIT-MEDIAS & TARIFS, Psychologies, 2005. 118
  • à l’œil… C’est très important le ton. En ça c’est la même chose que le magazine.Nous y veillons énormément. Mais en même temps, la télévision est quand mêmemagique, parce que… que quelqu’un vienne vous raconter ce qu’il a vécu… quandvous le voyez qui a traversé, je ne sais pas, un cancer, ou un deuil, ou quelquechose d’extrêmement difficile, et que vous le voyez rayonnant, évidemment c’estbeaucoup plus fort, en perception, pour les gens, pour leur redonner de l’espoir, quequand vous l’écrivez. Donc ça c’est la force aussi. C’est très très important. Puis lascénographie est très importante évidemment à l’écran. »« Sur Internet, l’interactivité est formidable. On ne peut pas faire avec du papier…Donc à ce moment là on a des forums, on anime des forums ou bien des réponsesd’experts : vous posez votre question à tel ou tel expert, et le mardi, entre 17H00 et18H00, il vous répond. Donc il y a cette interactivité, ce qui fait que notre site ce n’estpas le magazine en ligne. C’est un tout autre produit qui est conçu pour del’interactivité, mais avec les valeurs fondatrices du magazine. La marquePsychologies c’est une marque d’information, d’expertise, de témoignage,d’implication, et de confiance et de respect du lecteur, ou de l’internaute, ou dutéléspectateur. Donc nos valeurs, évidemment, elles sont les mêmes, quelque soit lemédia. »AC : « Quelles sont les compensations que reçoivent les experts quand ilsparticipent au magazine ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Quand ils participent au magazine? Ils sontpayés à la pige, comme un journaliste. Là on a plus de chronique depuis janvier…Mais on avait huit chroniqueurs. On avait André Compte-Sponville, Jacques Salomé,Apfel Dorfer, etc. Ils sont pigés, on les paye comme des journalistes. »AC : « Mais au-delà des chroniques, sont-ils rétribués lorsque vous allez lesinterviewer pour alimenter un article écrit par un de vos journaliste ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Quand on les interview, ils ne sont pas payés.Non. Quand on les interview, ils ne sont pas payés. D’abord ça leur fait de la pub…Mais bon indépendamment de ça, ils trouvent tout à fait normal de parler à la presse, 119
  • bien sûr. Et puis vous savez en général, quand ils sortent un livre à ce moment là, çales intéresse aussi qu’on parle d’eux. C’est normal, c’est une espèce de coopération,chacun s’y retrouve. En revanche quand ils écrivent un papier chez nous, unechronique, évidement qu’on les rémunère. Il me reste trois minutes, quelles sont lesquestions les plus importantes auxquelles vous voulez que je réponde ? »AC : « En tant que professionnelle, quel angle d’attaque me conseilleriez-vousd’adopter pour étudier le phénomène de la psychologie dans les médias et enparticulier dans la presse ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « La mutation de la société, et la perte des repèresclassiques qui font qu’une société fonctionne. Quels sont ces repères ? C’est lareligion, la politique, et la structure familiale. Donc ça, ça a sauté. La religion vousvoyez ce que c’est devenu. La politique ce n’est que de la méfiance.Malheureusement. J’espère bien que l’on va réussir à réhabiliter le politique. Enfincela est tout à fait personnel. Et la famille est toujours la chose la plus importante desfrançais, mais elle s’est totalement transformée. Donc, incontestablement cestransformations là font que le focus se fait sur la relation humaine. La performanceaujourd’hui c’est de réussir sa vie privée, ce n’est pas de réussir sa carrière. Voilà. »AC : « Quels conseils bibliographiques pourriez-vous me donner sur ces thèmes ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Je vous conseillerais incontestablement le livrede Gilles Lypovetsky, le philosophe, qui s’appelle les Temps hypermodernes. Il décritparfaitement aujourd’hui cette nouvelle demande du mieux vivre, et il appelle çal’hypermodernité par opposition à la fameuse postmodernité dont selon lui noussortons, qui était celle de Lyotard. Ca c’est très éclairant. Il y a un livre de l’ancienpatron de la Cofremca, mais qui date déjà maintenant, qui a quatre ou cinq ans, maisqui est absolument formidable pour comprendre ça, et qui s’appelle Tout changemais ce n’est pas grave. Voilà. Maintenant, sur des relations plus précises, sur lafratrie, ce qu’a écrit Marcel Rufo, le pédopsychiatre, est tout à fait important. »AC : « Et sur le thème plus précis des relations entre psy et médias ? » 120
  • PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Un livre d’une chercheuse du CNRS qui s’appelleDominique Mehl : La bonne parole. Et puis il y a aussi toute la vague dudéveloppement personnel, qui est encore autre chose, sur la quelle nous noussommes… Alors la par contre nous c’est notre spécialité aussi, les autres n’en ontpas. C’est tout ce qui est la PNL, la sophrologie… Ca c’est les méthodes dedéveloppement personnel qui permettent de mieux communiquer, de mieux vivre. Etça c’est l’univers du développement personnel. »AC : « Coaching et développement personnel, est-ce la même chose ? »PERLA SERVAN-SCHREIBER : « Le coaching c’est une des méthodes dudéveloppement personnel. J’ai une question qui m’intéresse beaucoup, par ce quevous vous l’êtes posée. C’est : « La confiance que la lectrice accorde au journalrend-t-elle la publicité au sein de Psychologies plus efficace ? ». Je trouve cettedémarche très intéressante parce que je viens de faire faire une étude de sciencescognitives à l’université de Bordeaux, parce que mon intuition c’était ça, c’était de medire : on doit avoir quelque chose dans l’ordre de l’efficacité publicitaire de trèsspécifique. Et nous sommes en train de dépouiller cette étude. Donc je ne peux pasencore vous dire les résultats. Mais c’est intéressant que vous vous soyez vous poséla question. » Fin de l’entretien 121
  • Annexe 2 : « La Psychologie : cartographie d’un continent de recherches ». Source :SCIENCES HUMAINES, Hors-Série n°19, décembre 1997/ janvier 1998. Lapsychologie aujourd’hui. 122
  • Annexe 3: Couvertures de Psychologies, corpus de l’analyse sémiotique (cf.bibliographie). 123
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  • Annexe 4 : Application d’un carré sémiotique à la notion de bien-être.Annexe 5 : La conception du bien-être défendue par Psychologies analysée àtravers un carré sémiotique. 130
  • Annexe 6 : Le schéma actanciel de Greimas appliqué au contrat de lecture dePsychologies. 131
  • Annexe 7 : Deux malentendus possibles sur le contrat de lecture de Psychologiesanalysés à travers le schéma actanciel de Greimas. 132
  • Annexe 8 : Etude de contenu sur les conseils donnés dans le numéro 235 dePsychologies (novembre 2004).Objectif :Suite à la question des rapports entre la psy et la morale posée par Mehl dans Labonne parole, il s’agit, par une étude contenu appliquée au magazine, de mettre aujour des indices qui renseignent sur l’existence ou la non existence d’une pressionmorale exercée sur le lecteur par le magazine, afin d’évaluer la relation de respectproclamée entre le lecteur et le magazine.Méthode :Hypothèse :Les conseils prodigués par le journal à ses lecteurs sont les indices les pluspertinents et les plus révélateurs pour vérifier si le journal respecte les lecteurs,puisque leur potentiel de prescription est grand.Unités :Nous prendrons pour unité une unité d’ordre essentiellement sémantique: le conseil.Nous avons, pour des raisons d’objectivité, choisi de ne retenir que les conseils quiétaient explicitement présentés ou formulés comme des conseils. Cette unitécorrespond à peu de chose près à un découpage linguistique de l’ordre de la phraseou du groupe de phrase.Choix du corpus :Nous avons choisi pour corpus un magazine entier. Nous nous basons surl’hypothèse selon laquelle il est possible de montrer que, malgré l’hétérogénéité desarticles et des contextes, les conseils présentent tout au long du magazine unecertaine cohérence qui est imposée par le contrat de lecture du journal. 133
  • La constitution du corpus, s’effectue conformément aux 4 règles énoncées parBardin dans son ouvrage méthodologique consacré à l’étude de contenu1 : - exhaustivité (Nous avons relevé tous les conseils à l’intérieur d’un magazine, mais nous n’avons réalisé l’étude qu’à l’échelle d’un seul magazine, puisque les moyens mis à notre disposition ne nous permettaient pas de faire mieux). - représentativité (L’exhaustivité du recueil des conseils permet d’accroître la représentativité de l’échantillon à l’échelle d’un magazine. Mais l’on suppose surtout que le contrat de lecture donne une forme régulière, au fil des pages et des publications, aux conseils). - homogénéité (Même argument que le précédent concernant le contrat de lecture). - pertinence (Comme nous l’avons montré dans la partie II, les conseils prodigués par la psy peuvent souvent devenir manipulatoires, moraux ou religieux. Le caractère extrêmement périlleux de l’écriture du conseil permet d’espérer mettre à jour des effets de sens significatifs de la relation de respect que le journal entretient avec le lecteur).Critères présidant au choix des catégories :Nous avons analysé les conseils selon la méthode de classification etl’agrégation proposée par Bardin dans son ouvrage : nous avons regroupé au fur et àmesure les conseils selon des critères de ressemblances, jusqu’à pouvoir les classeren un nombre limité de catégories.Les catégories retenues respectent les règles suivantes énoncées par Bardin, etportent sur le contenu du conseil, cest-à-dire proprement sur ce que le magazineinvite à faire: - l’exclusion mutuelle - l’homogénéité (le magazine étant en lui-même hétérogène, mélangeant les attributs d’un magazine féminin classique et celui d’un magazine psy, nous avons du nous accommoder de deux catégories légèrement différentes, mais1 Bardin, L’analyse de contenu. 134
  • acceptable dans la mesure où leur peu d’importance et de représentativité les rend marginales : « Hygiène, santé, consommation », et « divers »). - la pertinence (Les catégories visent le contenu du conseil). - l’objectivité et la fidélité (ce critère a été plus difficile à respecter compte tenu du peu de moyens mis à notre disposition) - La productivité (Voir interprétation des résultats dans le corps du texte).Les catégories s’organisent majoritairement autour des oppositions suivantes :- Actions / Représentations- Soi / Les autres- Soi / Thérapeutes- Respecter les autres / S’affirmerLes catégories retenues sont:- S’interroger/ (Comprendre / Réfléchir…) : le journal invite l’individu à un effort deréflexion pour comprendre une situation donnée.- Parler & Communiquer avec les autres (Expliquer…) : le magazine engagel’individu à parler avec les autres et à dévoiler sa pensée. Cette catégorie esttypique, selon Mehl, du style de Dolto.- Accepter/ Prendre sur soi (Travailler sur soi/ Assumer/ Se rassurer/ SeDéculpabiliser) : le magazine invite le lecteur à travailler sur ces représentation et àêtre stoïque.- Ecouter/ Reconnaître/ Respecter/ Autrui : le magazine invite le lecteur à êtreattentif aux signaux émis par autrui (comportements, mots) et à respecter leurspersonnalités. Il s’agit moins d’un effort intellectuel, comme dans la premièrecatégorie, mais d’un effort d’empathie.- Affronter / Faire face / S’affirmer : invite le lecteur à lutter et à avoir une attitudeactive face aux autres ou face aux problèmes. Il invite le lecteur à ne pas se laissermarcher sur les pieds. 135
  • - Agir / Etre actif : Le journal invite le lecteur à être actif et dynamique. Cettecatégorie rappelle l’idéal contemporain de l’entrepreneur mis en évidence parEhrenberg dans La fatigue d’être soi.- Consulter un thérapeute : cette catégorie est presque une évidence puisque l’onsoupçonne naturellement les acteurs du monde psy de pousser à la consommationpsy…- Hygiène / Santé / Consommation : cette catégorie par défaut rappelle le caractèresyncrétique du genre psy, et le fait que Psychologies est également un magazineféminin.- Divers : le peu de conseils que nous n’avons pas pu classer, mais dont le caractèren’était pas significatif.Les résultats :Les résultats de l’étude sont commentés dans le texte à partir de la page 94. 136