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Mémoire de DEA d'histoire contemporaine sur la police anglaise comme modèle ou contre modèle des polices nationales européennes, Jean-Noël LUC (dir.), Université de la Sorbonne Paris IV, 2005, ...

Mémoire de DEA d'histoire contemporaine sur la police anglaise comme modèle ou contre modèle des polices nationales européennes, Jean-Noël LUC (dir.), Université de la Sorbonne Paris IV, 2005, 186 p. Droits réservés. Citations académiques de rigueur.

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    • Université Paris IV – Sorbonne LA POLICE BRITANNIQUE : MODÈLE OU CONTRE-MODÈLEDES POLICES NATIONALES EUROPÉENNES ? Corentin SEGALEN DEA d’histoire contemporaine sous la direction du professeur Jean-Noël LUC Année universitaire 2004-2005
    • « L’Angleterre est le pays qui est le moinsfacile à voir en courant, car les ressorts dela société ne sont pas à la surface du sol ;ils sont profondément enracinés dans lesein de la nation, et pour les découvrir, ilfaut de longues et pénibles recherches ».Lettre du Comte de Cavour à Paul Emile Maurice (1835)
    • Remerciements À première vue, la rédaction d’un mémoire universitaire est un travail très solitaire,celui-ci ne l’a pas été. Je tiens d’abord à remercier le professeur Jean-Noël Luc, pour avoirsoutenu ma candidature à l’University College of London, puis à celle de la London School ofEconomics, et pour m’avoir, malgré l’éloignement géographique, orienté, conseillé etencouragé. Mes remerciements vont ensuite à ma famille, à Esther et sa famille, et à mesamis, Français, Anglais ou Scandinaves. Tous ont toujours su m’orienter, me soutenir, ou toutsimplement m’écouter. Je tiens bien sûr, à remercier Nils et Harriet Groten, qui m’ont permisde vivre dans de très bonnes conditions dans la ville la plus chère d’Europe. Je souhaite, enfin,remercier mes trois correcteurs, Nathalie Delanoë, Julien Cros et Mathias Gavarry, pour letemps qu’ils ont bien voulu consacrer à la correction et à la relecture de mon travail.
    • Introduction Le 14 décembre 2004, le commissioner Sir Ian Blair, qui est amené à prendre la têtede Scotland Yard le mois suivant, est interviewé sur les ondes de la BBC 4 1. Dans undiscours de grand communiquant, il affirme vouloir « faire passer [Scotland Yard] du dix-neuvième siècle au vingt-et-unième »2. Clarifiant son propos, il poursuit, « nous devonsmoderniser la gestion de la Met. Quand le commissioner et moi-même sommes arrivés, il y acinq ans, nous nous sommes donnés un certain nombre de tâches. La première était deréhabiliter la réputation de la Met. La deuxième, de réduire la criminalité, ce que nous avonsfait avec succès, et la troisième, de moderniser la culture [de la Metropolitan Police] »3.Ancien adjoint du chef de la Metropolitan Police, il reconnaît ainsi implicitement que sonprédécesseur et lui-même ont échoué dans la modernisation culturelle de la principale force depolice britannique. Il faut dire que Scotland Yard est alors touchée par plusieurs affaires deracisme et de sexisme dans ses rangs, qui sont immédiatement relayées par la presse. Balayanttout début de polémique avec l’action de son ancien supérieur hiérarchique en affirmant qu’ilsne sont « pas intéressés par qui a fait quoi » 4, il ajoute ensuite se sentir « plus concerné parce qui a été fait et par ce que nous pourrons faire différemment » 5. Ces propos, assez réalistes vis-à-vis de l’institution, peuvent être mis en parallèleavec l’une des plus récentes campagnes de recrutement de la « Met » 6 : « La MetropolitanPolice est une des polices les plus célèbres du monde. Notre but est de faire de Londres lagrande ville la plus sûre du monde » 7. Ces deux exemples nous permettent de mettre en1 Rebecca MOWLING (Crime reporter), édition gratuite de l’Evening Standard, 14 décembre 2004,« New Met chief pledges reform on race and sex », p.4.2 “Sir Ian, the deputy commissioner who takes on the top job next month, said he would drag the forceout of the 19th century and into the 21st ”.3 “ We need to modernise the managment style of the Met. When the commissioner and I came intooffice five years ago we set ourselves a number of tasks. One was the rehabilitation of the Met’sreputation. Second, reducing crime, which we have done successfully, and third to modernise theculture”.4 “ We are not interested in whodunit”. Le mot whodunit est un mot familier pour roman-policier. Ils’agit donc d’un jeu de mots qui redonne au mot « polar » son sens premier : « qui a fait quoi ».5 “ We are more concerned about what has been done and what we can do differently”.6 The Guardian, 24 novembre 2004, p. 18.7 “ The Metropolitan Police Service is one of the world’s famous police services. Our aim is to makeLondon the safest major city in the world ”.
    • évidence plusieurs points très représentatifs de la principale force de police londonienne en cedébut de vingt-et-unième siècle. En effet, en se référant au dix-neuvième siècle, Sir Ian Blair rappelle implicitementque la Metropolitan Police a été créée par Sir Robert Peel en 1829. Il sous-entend également,en le regrettant, que l’organisation, les structures et les méthodes de la Met n’ont que peuchangé en cent soixante-quinze années. Nous pèserons le pour et le contre de cetteaffirmation en dressant de manière panoramique le tableau de l’évolution des forces policièresbritanniques depuis 1829 - en l’élargissant aux autres polices anglaises, organisées, nous leverrons, plus ou moins sur le modèle de la « Met » 8. En effet, il n’y a pas une policebritannique, mais cinquante-cinq, comme le rappelle Jean-Claude Monet. « Le nombre de corpspoliciers distincts [dans les îles britanniques] dépasse la cinquantaine, puisqu’aux 43 policesd’Angleterre et du Pays de Galles s’ajoutent les 8 polices d’Ecosse, la police d’Irlande du Nord – laRoyal Ulster Constabulary -, enfin les polices des îles de Man, de Jersey et de Guernesey, qui, toutes,ont un régime ou des formes d’organisation assez différents des polices anglaises et galloises »9. La deuxième caractéristique mise en évidence par ces deux exemples réside dans laprésence, on voudrait dire l’omniprésence, de la police dans les médias. Cette présence estdouble. Les différentes polices anglaises ont une politique de communication très importante,et achètent fréquemment des espaces et - dans la presse écrite - des encarts publicitaires, quece soit pour recruter, pour informer, ou simplement pour rassurer le public. On trouve ainsitrès fréquemment des offres d’emploi publiées par la hiérarchie policière dans les différentsjournaux. Mais on relève ensuite, la présence quasi journalière de la police, que ce soit dansles rubriques des faits-divers ou simplement dans des articles sur son organisation, dans lapresse « tabloïd », ce qui ne surprend pas, mais également dans la presse dite « sérieuse ». Cesdifférents articles ne ménagent d’ailleurs pas la police. Cette profusion d’informations setraduit par l’existence, dans les journaux anglais, mais aussi à la radio et à la télévision, de« crime reporter », sorte de spécialistes de la police et des affaires en cours. Cet intérêt desmédias pour la police a obligé l’institution à prendre soin de son image médiatique et à sedoter d’une politique de communication qui n’a pas son égal en Europe.8 Lire à ce propos Claude JOURNÈS, « La police en Grande-Bretagne », pp. 214-215 in IHESI,Polices d’Europe, L’Harmattan, Paris, 1992, 266 p.9 Jean-Claude MONET, Polices et Sociétés en Europe, Institut international d’AdministrationPublique, La Documentation Française, Paris, 1993, p.79.
    • Pour les historiens et les sociologues, cette volonté de communiquer s’est traduite parune plus grande ouverture de l’institution policière en Grande-Bretagne, comparée aux autrespolices européennes confrontées à ce que Jean-Louis Loubet del Bayle appelle « la traditionde secret ». « Ce souci, sinon cette obsession, du secret a d’ailleurs été relevé par tous leschercheurs qui se sont intéressés à la « culture policière » ou ont tenté de décrire “lapersonnalité de travail” des policiers »10. Pour Claude Journès, cette ouverture de la policebritannique s’explique notamment par « la décentralisation de principe de son organisation »,qui, selon lui, « favorise l’obtention d’autorisations d’enquête »11. En 1990, il note: « Alorsqu’il y a vingt ans, on ne comptait sur ce thème qu’une poignée de chercheurs, la Fondationde la police a pu recenser deux cents projets de recherche pour les années 1985-1986 (ThePolice Foundation, 1987) »12. La police anglaise n’est pas un objet historique non identifié.Les travaux de Clive Emsley ou de Robert Reiner, pour ne citer qu’eux, ont grandementamélioré la connaissance de l’institution policière britannique, souvent par une remise encause profonde de la vision policière des forces de l’ordre britanniques. De manière assezsurprenante, les chercheurs Français se montrent parfois plus indulgents avec les Bobbies queleurs confrères d’Outre-Manche. La création de la « nouvelle police », sous la direction du Home Secretary Sir RobertPeel, a lieu à Londres en 1829. L’histoire de la Metropolitan Police, dont le quartier généralest basé dans une rue du quartier de Westminster, le Great Scotland Yard, bénéficie pendantenviron un siècle et demi, d’un traitement particulièrement positif de la part des historiens. Leplus connu, Charles Reith publie de la fin des années trente jusqu’aux années cinquante « desouvrages qui exaltent la police anglaise issue de la communauté, garante de la liberté, enl’opposant à la police française »13. À partir du milieu des années soixante-dix, une nouvellegénération d’historiens remet en cause cette histoire idéalisée, faisant preuve de bien moinsd’indulgence envers celle qui se prétend « la meilleure police du monde ». Robert Reinerappelle ces deux écoles historiques opposées « l’histoire orthodoxe » et « le compte10 Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE, « Unité et diversité dans l’histoire des polices européennes »,CSI, n°7, novembre 1991-janvier 1992, p. 167.11 Claude JOURNÈS, « La police en Grande-Bretagne », in ERBES Jean-Marc et al., Policesd’Europe, IHESI - L’Harmattan, 1992, p. 211.12 Idem, « La recherche en sciences sociales sur la police en Grande-Bretagne : esquisse d’un bilan »,CSI, n°10, janvier 1990, p. 262.13 Claude JOURNÈS, « La police en Grande-Bretagne », p. 212.
    • révisionniste »14. Nous avons pris dans ce mémoire le parti de briser le mythe du Bobby pourlui reconnaître ses véritables qualités. Nous montrerons alors en quoi le modèle de policebritannique représente ou non une exception réelle au regard des autres polices du continenteuropéen. En étudiant la construction du modèle policier britannique depuis la naissance de laMetropolitan Police jusqu’à la première moitié du vingtième siècle, nous montrerons quel’image consensuelle du Bobby est littéralement façonnée par Robert Peel et ses successeurs.À la fin du dix-neuvième siècle, leurs efforts sont finalement récompensés. Les policiersbritanniques deviennent un symbole à part entière de la Grande-Bretagne, faisant la fierté dela population et suscitant l’admiration des visiteurs étrangers. Cependant, le modèle policier, intimement lié à l’époque victorienne, est ébranlé, àpartir des années cinquante, par la modernisation rapide de la société. Une période de crises’ouvre. L’augmentation de la délinquance et l’impression de déphasage entre les policiers etla population entraîne de profonds changements dans la manière de faire la police, qui,toujours plus répressive, abandonne son caractère consensuel. Le retour, depuis les années quatre-vingt-dix, au modèle de police consensuel s’avèreplus rhétorique que réel. Nous verrons qu’au début du vingtième et unième siècle, la situationnationale britannique oblige la hiérarchie policière à se diriger vers un abandon progressif dumodèle britannique de police, qui s’aligne de façon inexorable sur celui de l’Europe et desEtats-Unis. Si la police britannique a pu réellement constituer un modèle pour les autrespolices européennes, il s’avère que le Royaume-Uni cherche aujourd’hui simplement à être àl’avant-garde mondiale de la militarisation et du contrôle de la population.14 Robert REINER, The politics of the Police, pp. 16 et 24. « Orthodoxy history », « Revisionistaccount ».
    • Première partie La fabrication du modèle Sans doute faut-il, avant de prétendre reconstituer l’évolution du modèle de policebritannique de la fin du vingtième siècle à nos jours, s’attarder sur son invention et sa mise enplace. Reconstituer l’histoire de la police britannique de 1829 à 1950, c’est aussi tenter deretrouver les fondements, les caractéristiques, et la singularité de la police britannique tellequ’elle apparaît aujourd’hui. En 1829, Sir Robert Peel crée la Metropolitan Police. Il met un terme au système quiprévallait jusqu’alors, et qui s’appuyait sur une conception bipolaire de sa mission : d’un côtéune justice implacable de notables, et de l’autre une police locale, citoyenne et bénévole. Lacréation de ce que les contemporains appellent alors la « nouvelle police » rencontre unehostilité farouche et immédiate, qui ne semble décroître qu’à partir des années 1870. Cetaccouchement dans la douleur de la police professionnelle est fondamental dans laconstruction du modèle policier britannique. L’institution policière est en effet modelée par lerejet initial de la population. Mais, à la fin du dix-neuvième siècle, la police semble avoir pris ses marques et avoirfinalement réussi à s’intégrer dans la population. La Belle époque, comme on l’appelle enFrance, est une époque où l’attachement de la population au Bobby devient réalité. C’est aussià ce moment que naît la figure mythique du policier désarmé, disponible et débonnaire. Nousverrons que si cette image est en grande partie fabriquée de toutes pièces, elle a desconséquences très positives, à la fois sur les conditions de travail et sur le comportement despoliciers, mais également sur les relations que la population britannique entretient avec sapolice. La première moitié du vingtième siècle voit une véritable unification du pays par lespoliciers, qui deviennent un lien de toute importance, presque incontournable, entre lesdifférentes classes sociales. La figure du policier symbolise la culture britannique. Et si lemodèle policier, qui a fait ses preuves, se modernise, il ne connaît pas de changementsmajeurs. Le comportement des policiers sous les bombardements allemands de la SecondeGuerre mondiale apparaît comme le point d’orgue du modèle policier britannique et del’image héroïque du Bobby.
    • Chapitre I La « nouvelle police » de Robert Peel L’histoire du système policier professionnel en Grande-Bretagne commence en 1829avec la création de la Metropolitan police. Sir Robert Peel, son créateur, est le tout nouveauSecrétaire du Home Office, équivalent britannique du ministre de l’Intérieur français. Créateurde la Police Royale d’Irlande, Royal Irish Constabulary, son objectif est de donner àl’ensemble du Royaume-Uni une police professionnelle et nationale. Il considère en effetqu’un système hérité du Moyen-Âge n’est pas digne d’un pays en pleine modernisation. Ilappelle de ses vœux une police nationale, placée sous le contrôle de l’État. A ses yeux, cettepolice devra être formée, commandée et donc contrôlée par le gouvernement : une police, ensomme, à l’image de ce qui existe dans la plupart des pays du continent européen. La création de la « nouvelle police » à Londres, a pour conséquence de mettre unterme au vieux système des Watchmen, en français, « les hommes du Guet ». L’ensemble dela population voit pourtant d’un mauvais œil la suppression d’un système plusieurs foisséculaire. Ce système, beaucoup d’hommes politiques désirent le réformer à partir de la fin dudix-huitième siècle. Ils sont systématiquement obligés de battre en retraite devant la défenseacharnée de ceux qui craignent de voir le pouvoir de l’État supplanter celui des collectivitéslocales. Dans toutes les couches de la population, l’hostilité à la « nouvelle police » estparticulièrement forte dans les premières années de sa création. Luttant contre vents etmarées, Robert Peel réussit finalement à l’imposer, au prix, il est vrai, d’un certain nombre decompromis qui dénaturent quelque peu son projet originel. Nous allons voir dans une première partie à quoi ressemble la police britannique avantRobert Peel, ce qui la caractérise. Dans une deuxième partie, nous nous demanderonspourquoi l’hostilité à la nouvelle police est aussi forte et si largement partagée au Royaume-Uni. Enfin, nous verrons comment Robert Peel réussit à faire accepter sa police, en tenantcompte notamment des appréhensions de l’aristocratie et de la bourgeoisie.
    • A- La police anglaise avant 1829 Héritier du Moyen-Âge, le système britannique de police résiste à toute tentative deréforme jusqu’en 1829. La force de police, qui réunit les Watchmen et les Parish constablesest composée de citoyens élus ou bénévoles. La justice, de son côté, rendue pas les « juges depaix », dépend de la Criminal Law, garante de l’Habeas Corpus contre l’absolutisme royal. Etmême si, à partir de la fin du dix-huitième siècle, plusieurs hommes politiques tententsuccessivement de réformer le système, ils se voient obligés de renoncer devant les levées deboucliers qu’entraîne systématiquement toute tentative de réforme. 1- Les Watchmen et les Parish constables Au début du dix-neuvième siècle, les missions de police sont accomplies par lesWatchmen. Ces hommes sont généralement volontaires et travaillent à temps partiel 15. Ils sont,dans la plupart des cas, très mal payés par leurs paroisses. Le système du Guet diffèrecependant selon les villes et les régions de Grande-Bretagne. Ainsi, à Norwich, tout hommeâgé de plus de seize ans se doit d’accomplir deux nuits de garde chaque année 16. Le fait quechaque homme soit, deux fois l’an, garant de la sécurité de ses voisins, est particulièrementremarquable : il permet un contrôle plutôt efficace des maisons la nuit, à l’heure où lescriminels de l’époque sévissent. On imagine en effet qu’un homme a à cœur de surveiller sespropres biens et ceux de ses parents ou de ses proches. Le fait que l’on doive deux nuits à lacollectivité renforce le sentiment d’appartenance à un groupe, à un village ou à un quartier.L’intégration de jeunes hommes dans ces tournées permet aussi de responsabiliser les futursmembres de cette communauté et relève donc quelque part d’un rôle éducatif. Le système estappelé « hue and cry ». Il est assez révélateur du genre de méthodes des hommes du Guet.L’expression est traduisible en Français par « crier haro » sur les criminels, il s’agit donc deprendre le voleur ou le criminel en flagrant délit avant de le mener devant la justice, puis enprison et, parfois, à la potence.15 Philippe CHASSAIGNE, « Du ‘‘travailleur en manteau bleu” au gardien de la loi et de l’ordre :professionnalisation et statut des policiers en Angleterre au XIXe siècle », in Pierre GUILLAUME(dir.), La professionnalisation des classes moyennes, Zalence, MSHA, 1996, p. 170 .16 Entrevue avec M. Simon RENTON, professeur à l’University College of London.
    • Pendant de nombreuses décennies, les nobles participent activement au Guet, commetous les autres citoyens. Cependant, à partir de la fin du dix-septième siècle, ceux-ci refusentces missions qu’ils jugent fatigantes, contraignantes, parfois dangereuses mais surtout bientrop indignes de leurs statuts de gentlemen. Ils payent donc des remplaçants, un peu à lamanière des conscrits des armées de la République. On comprend que cela n’est pas dénué desens en lisant le portrait, dressé par Ruth Paley, du watchman londonien du début du dix-neuvième siècle : « Sa première tâche était de patrouiller la nuit dans les rues et de se débrouiller avec les ivrognes, les prostituées et les bagarreurs. Il était mal payé et augmentait ses rentrées d’argent en rendant différents services aux riverains comme celui de servir de réveil le matin de bonne heure. Selon les opportunités présentées par la structure économique et sociale de son voisinage, il pouvait ou ne pouvait pas être dans la position de recevoir des “cadeaux” des patrons de pubs, des prostituées ou d’autres, inquiets de s’assurer de sa bienveillance »17. Le Guet vérifie que les portes ne sont pas fracturées et contrôle l’identité despersonnes suspectes. Mais si les tâches sont ingrates, elles attirent cependant un très grandnombre de candidats. Chaque candidat doit apporter des preuves de bonne morale. Une limited’âge est par ailleurs établie, à quarante ou quarante-cinq ans selon les régions18. Cette vision,assez récente, est venue contrebalancer la thèse des historiens dits « légitimistes ». Jusqu’auxannées quatre-vingt, ces derniers soutenaient en effet que les constables et les watchmen« venaient généralement des rangs des insolvables, sinon des séniles et alcooliques »19.Robert Reiner a d’ailleurs démontré que « ni les anciens constables, ni les watchmen n’étaientaussi inefficaces ou corrompus que ne les dépeignait l’orthodoxie »20. À la différence des Watchmen, les Parish constables, ou connétables paroissiaux,sont élus par un groupe de représentants paroissiaux. Ils ne sont pas rémunérés. Au tournantdu seizième et du dix-septième siècle, la paroisse leur rembourse cependant quelquesdépenses comme l’avoine pour les chevaux ou l’huile pour les lampes. Mais la principale17 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 114. « His primary task was to patrol the streets at nightand cope with drunks, prostitutes, and brawlers. He was poorly paid and augmented his income byperforming various services for local inhabitants such as providing early morning alarm calls.Depending on the opportunities presented by the economic and social structure of his neighbourhood,he may or may not have been in position to receive “gifts” from publicans, prostitutes, and othersanxious to secure his goodwill ».18 Ibid., p. 104.19 Sally MITCHEL, Victorian Britain, an encyclopedia, St James Press, Londres, 1988, p. 436.« Constables and their watchmen generally came from the ranks of the insolvent, if not the senile andalcoholic ».20 Robert REINER, The politics of the police, p. 35. « Neither the old constables nor the watchmenwere as ineffective or corrupt as painted by orthodoxy ».
    • manne financière est constituée par le partage des récompenses pour les captures descriminels, ce qui peut représenter une confortable entrée d’argent. Les récompenses sontparticulièrement élevées pour les meurtriers, les voleurs de chevaux ou les bandits de grandschemins. Certes fragmenté, le système des Watchmen et des Parish constables est pourtantloin d’être inefficace, puisqu’il est organisé par les gouvernements locaux, pour de petiteszones bien connues, et présentant chacune leurs problèmes propres. Cependant, ses principauxinconvénients résident dans les différences d’effectifs d’une paroisse à une autre, dans ladifficulté pour appréhender les bandits de grands chemins et enfin, dans le manque decontrôle de l’État sur la formation et le commandement de la police. Et c’est ce dernier pointqui pose sans doute le plus de problèmes à Robert Peel. 2- La Criminal Law Si l’on veut comprendre l’histoire de la police avant 1829, il est utile de se penchersur l’histoire de la Criminal Law, l’histoire du droit pénal anglais. La fonction de Justice ofthe peace est créée en 1361. Ces « juges de paix » sont au cours des siècles dotés d’un nombrecroissant de pouvoirs. Ils ont en effet la possibilité, au début du dix-neuvième siècle, d’arrêterdes suspects, de mener des interrogatoires, de témoigner à charge et, bien sûr, de rendrejustice. Les juges exercent donc aussi une fonction de police. Pour Douglas Hay, dans sonpamphlet à la fois révolutionnaire et controversé, Albion’s fatal Tree - l’arbre mortel d’Albion-, le rituel observé par les juges de paix de l’époque tend à donner en représentation unejustice à la fois pleine de « paternalisme » et d’ « autorité divine ». Pour cela, les jugesrevêtent des costumes d’apparat : « le bonnet noir dont ils se revêtaient pour prononcer lapeine de mort, et les gants blancs impeccables portés à la fin d’un procès dit “assises dejeune fille”, quand aucun prisonnier n’était emmené pour être exécuté »21. Ces rituels, dontnous laissons la précise description à Douglas Hay, n’ont donc pas qu’un intérêt traditionnel: « le but était d’émouvoir le tribunal, d’impressionner les badauds par la parole et le geste,de lier, dans leurs esprits, terreur et pouvoir du Verbe aux caractères de l’autorité21 Douglas HAY, Albion’s fatal Tree, p. 21. « The black cap which was donned to pronounce sentenceof death, and the spotless white gloves worn at the end of a “maiden assize” when no prisoners wereto be left for execution ».
    • légitime »22. L’utilisation de la « Clémence » et du « Pardon » avait mis, selon lui, « lesinstruments principaux de la terreur légale – les gibets – directement dans les mains de ceuxqui détenaient le pouvoir »23. Plus que des Watchmen ou des Parish constables, il faut donc bien noter que c’estdes juges eux-mêmes que dépend la sécurité des Anglais du début du dix-neuvième siècle.Selon les détracteurs marxistes de cette Criminal Law, elle ne prend d’ailleurs principalementen compte que la protection des intérêts des plus riches, c’est-à-dire, à l’époque, despropriétaires. John H. Langbein , un historien américain, s’est insurgé contre la thèse deDouglas Hay, dans une réponse appelée Albion’s Fatal Flaw, la Faille Fatale d’Albion. Pourlui, en effet, « La Criminal Law et ses procédures existaient pour servir et protéger lesintérêts des gens qui souffraient en tant que victimes de la criminalité, des gens quin’appartenaient massivement pas à l’élite »24. Honnissant ce qui, pour lui, n’est qu’un« travail marxiste », il affirme que les délinquants, « pour sûr, étaient pauvres pour laplupart, comme les criminels ont tendance à l’être »25, ce qui peut être discuté ; mais concèdele fait que « les élites victimes devaient être certainement traitées avec plus de courtoisie »26.Ainsi, toujours pour Douglas Hay, la peine de mort pour atteinte à la propriété n’est quel’instrument de la classe dirigeante pour se protéger des classes laborieuses. La plupart deshistoriens s’accordent aujourd’hui sur le fait que « la petite classe dirigeante, définie par Haycomme englobant la petite noblesse, l’aristocratie et peut-être les grands marchands, créal’idée qu’une police régulière ou une armée de métier étaient répugnantes et qu’ilsdépendaient par conséquent de la Criminal Law, aussi bien comme instrument d’autorité, quecomme principale arme idéologique »27.22 Ibid., p. 29. « The aim was to move the court, to impress the onlookers by word and gesture, to fuseterror and argument into the amalgam of legitimate power in their minds ».23 Ibid., p. 48. « [Mercy and Pardon] put the principal instrument of legal terror – the gallows –directly in the hands of those who held power ».24 John H. LANGBEIN, « Albion’s Fatal Flaws », in Past and Present, n°98, Oxford, 1983, p. 96.« The criminal law and its procedures existed to serve and protect the interests of the people whosuffured as victims of crime, people who were overwhelmingly non-élite ».25 Ibid. p. 98. « To be sure, most of them were poor, as criminal tend to be ».26 Ibid. p. 99. « élite victims must have been treated with greater courtesy ».27 Peter KING, « Decisions-makers and decision making in the English Criminal Law, 1750-1800 »,The Historical Journal, 27, p. 26. « This small ruling class, defined by Hay as encompassing thegentry, the aristocracy and possibly the great merchants, found the idea of regular police or astanding army repugnant and was therefore reliant on the criminal law as both its main instrument ofauthority and its chief ideological weapon ».
    • 3- Le refus des réformes Alors que l’Angleterre en entame sa révolution industrielle, des voix s’élèvent pourréformer, moderniser et professionnaliser le système judiciaire et policier. Mais dans les deuxcas, les conservateurs font bloc contre les réformateurs et reportent sine die la transformationdu système judiciaire britannique, garant, selon eux, du bon fonctionnement de la monarchieparlementaire. Nous allons voir dans un premier temps comment s’organise la riposte desconservateurs face à ceux qui veulent remettre en question la Criminal Law, puis quels sontles arguments pour garder le vieux système des Watchmen et des Parish constables. Douglas Hay se rend bien compte que « la longue résistance aux réformes de la loicriminelle a rendu perplexes les écrivains postérieurs ». Pour lui, elle s’explique facilementpar la vision marxiste de la lutte des classes. Les parlementaires étant généralement desgrands propriétaires terriens, ils craignent avec raison qu’une réforme aux objectifshumanistes ou centralisateurs ne remette en question leur pouvoir local. Ils pensent que leurspropriétés et leurs biens seraient mis en danger par de telles réformes. En 1808, unparlementaire, Samuel Romilly, se fait le chantre de la réforme de la Criminal Law enproposant l’abolition de la peine capitale pour les atteintes à la propriété privée. Jugeant,d’après Randall McGowen, « le procédé judiciaire existant » à la fois « incertain, injuste,inefficace et potentiellement tyrannique »28, puisque le non recours à la peine de mort est alorslaissé à la seule clémence des juges. La réponse des conservateurs ne se fait pas attendre.Aidés des juges et des agents de la loi de la Couronne, les Tories contre-attaquent. WilliamWindham, éternel défenseur des institutions anglaises, s’attaque violemment à la propositionde Romilly en utilisant l’exemple français comme repoussoir : « La Révolution française n’a-t-elle pas commencée avec l’abolition de la peine capitale pour tous les cas de figure; maispas avant d’avoir sacrifié leur souverain, dont l’exécution passe pour l’apothéose dugenre »29.28 Randall McGOWEN, « The image of Justice and Reform of the criminal Law in early nineteenth-century England », Buffalo Law review, vol. 32, 1983, p. 100. « The existing judicial process wasuncertain, unjust, inefficient, and potentially tyrannical ».29 Ibid, p. 102. « Had not the French Revolution begun with the abolition of capital punishments inevery case; but not till they had sacrificed their sovereign, whom they had thus made the grand finaleto this species of punishment ».
    • Dans son essai controversé, Douglas Hay soutient que, par l’utilisation de la« délicatesse » et de la « circonspection »30 au cours des jugements, « la petite noblessearriva à maintenir l’ordre sans faire quoi que ce soit de ressemblant à la police politiqueutilisée par les Français, mais c’était un ordre qui semblait souvent reposer sur desfondations précaires »31. Ces fondations sont en effet précaires, puisqu’en 1819, les Whigstentent d’établir un comité pour enquêter sur le fonctionnement des lois criminelles32. LesTories, défenseurs du système, rejettent la proposition. A partir de ce moment, la réforme dela Criminal Law s’affirme alors comme un enjeu politique majeur : « Les arguments en faveurde l’atténuation du code criminel offrirent une manière de critiquer le gouvernement »33. Laseule réforme importante a lieu en 1751.Le résumé officiel de la loi est limpide : « une loipour donner plus de sécurité aux Juges de Paix dans l’exécution de leurs fonctions »34. En ce qui concerne la police, le clivage entre les réformateurs et les conservateursn’est pas autant politisé. Le prédécesseur de Robert Peel au Home Office, Lord Shelbruneestime que le système policier britannique est « imparfait, inadéquat et atroce »35. PremierHome Secretary à critiquer le système, il ne cherche pourtant pas à le réformer. Quelquestentatives ont lieu, généralement après de tristes faits-divers, pour améliorer le système desWatchmen. mais toute tentative de nationalisation du problème semble condamnée à l’échec.Ainsi, en 1762, les magistrats de Bow Street – où se trouve le Home Office – organisent despatrouilles à cheval pour surveiller les routes et arrêter les bandits de grands chemins. Dès1764, des critiques se font entendre. Un des détracteurs « ne voit simplement pas pourquoiquelqu’un devrait attendre du roi d’Angleterre qu’il paye pour un Guet concernant le comtédu Middlesex »36. En 1780, l’expérience est renouvelée. Mais ce type d’opération est toujourséphémère, rendu possible par un moment de crise ou de peur collective face auxquelles le30 « Delicacy and circumspection ».31 Douglas HAY, Albion’s Fatal Tree, p. 49. « To maintain order without anything resembling thepolitical police used by the French ».32 Randall McGOWEN, p. 106. « Establishing a committee to investigate the operation of the criminallaws in 1819 ».33 Ibid. « The arguments for mitigation of the criminal code provided a way to criticize thegovernment ».34 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 107. « An Act for Rendering Justices of the Peace MoreSafe in the Execution of their Office » (les majuscules sont d’origine).35 Ruth PALEY, Criminal Justice History, (OU IBID ?)p. 95. « An imperfect, inadequate andwretched system ».36 Ibid., p. 105. « He complained that he simply could not see why anyone should expect the king ofEngland to pay for a watch for the county of Middlesex ».
    • gouvernement se trouve obligé d’agir. Il faut d’ailleurs noter que les paroisses elles-mêmesn’hésitent pas de leur côté à apporter des améliorations significatives. The Middlesex Justices Bill, ou projet de loi sur les juges de paix du Middlesex, meten place une première organisation professionnelle de police dans la capitale anglaise. Larégion de Londres est partagée en sept quartiers, excluant la City, dont les représentants,influents, sont extrêmement attachés à leur indépendance en matière de police. Chaquequartier dispose d’un poste de police, qui accueille trois magistrats aidés de quelquespoliciers. Un de ces magistrats, dénommé Patrick Colquhoun, publie en 1792 un Traité sur lapolice de la Métropole qui est réédité, revu et corrigé sept fois, jusqu’en 1806. Il est considérépar les premiers historiens de la police anglaise comme « l’architecte qui conçut notre policemoderne »37. Chantre de la prévention et de la séparation des fonctions de policier et de jugeilpropose, dans sa dernière version, la création d’un comité de commissioners pourvu depouvoirs importants et placé sous la responsabilité du Home Office. Il ne parvient cependantqu’à créer une police pour la Tamise en 1798, qui devient le fer de lance des réformistesutilitaristes, dont la principale figure demeure le philosophe Jeremy Bentham. En 1811, le Home Office tente encore de changer la législation concernant lesWatchmen pour forcer les paroisses à définir une norme uniquepour les différentesorganisation du Guet, et à améliorer la coopération entre les Watchmen, « en transférantprobablement au moins une partie de la responsabilité du Guet des responsables paroissiauxaux fonctionnaires »38. L’idée n’est pas neuve puisque ces mêmes fonctionnaires proposentdéjà la réforme en 1802. Le fait que la tentative de réforme n’arrive que dix ans plus tardtraduit « la réticence d’un ministère relativement instable à se laisser entraîner dans ce qui nepourrait devenir qu’une initiative controversée »39. Le Trésor s’oppose d’ailleurs à cetteréforme, car l’Angleterre, en pleine guerre contre la France napoléonienne, ne peut sepermettre d’augmenter ses dépenses. Il faut attendre 1822, pour que Robert Peel, HomeSecretary pour la première fois, mette en place les premières patrouilles en uniforme àLondres. Retournant au Home Office en 1828, il décide de créer la Metropolitan Police. Laproposition rencontre une très forte hostilité.37 LEE, History of Police, p. 209. « The architect who designed our modern police ». In Ruth PALEY,p. 96.38 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 111. « Probably by transferring at least part of theresponsibility for supervising the watch from the vestries to the stipendiaries ».39 Ibid. « The reluctance of a relatively unstable ministry to become embroiled in what was bound tobe a controversial initiative ».
    • B- L’hostilité face à la « nouvelle police » En 1829, la création de la Metropolitan Police change considérablementl’organisation de la police à Londres. Robert Peel donne à la métropole sa première force depolice moderne et professionnelle. La métropole londonienne est divisée en dix-septcirconscriptions, chacune pourvue d’un superintendent commandant quatre inspectors et seizesergeants. Chaque sergeant est responsable de neuf constables. Huit hommes patrouillentdans le quartier, tandis que le dernier reste en réserve au poste. Les effectifs s’élèvent donc àun peu moins de trois mille hommes. Les deux commissioners d’origine et leurs conseillerssont installés dans la circonscription de Whitehall, dans une zone appelée Great ScotlandYard, qui devient le second nom de la Metropolitan Police. Mais cette magnifiqueorganisation, loin de transporter les foules, reçoit un accueil glacial. Suscitée par la créationde ce que les Anglais appellent alors la « nouvelle police », l’hostilité s’étend sur tout leterritoire à toutes les classes sociales. Elle est particulièrement forte dans les débatsparlementaires, mais aussi dans les journaux et dans les rues où le nombre d’attaques contreles policiers augmente de manière vertigineuse. C’est que les causes de cette hostilité sontnombreuses. 1- La peur du changement La cause la plus simple de l’étonnante hostilité qui parcourt toutes les classessociales de la société britannique dans la première moitié du dix-neuvième siècle, est sansdoute la peur du changement, de l’inconnu. La création de la « nouvelle police » remplace lesanciens constables par des policiers totalement inconnus. Alors que le Watchman ou le Parishconstable est l’ancien camarade, le voisin, l’ami, un homme en qui la population peut faireconfiance, le nouveau police constable est un inconnu, né dans une autre paroisse, voire dansune autre ville. Il parle l’anglais avec un accent généralement différent, ce qui souligne sasupposée incapacité à comprendre les problèmes locaux. Dans certains cas, les nouveaux policiers sont même Irlandais. Ce qui, pour unAnglais, peut poser de graves problèmes, puisqu’il voue souvent une haine viscérale auxIrlandais. Dans les villes où les watchmen sont intégrés à la « nouvelle police », l’hostilitésuscitée par la réforme n’est pas si forte. Victor Bailey donne ainsi l’exemple de Portsmouth,sur la côte Sud de l’Angleterre : « Quand la réforme arriva en 1835, les hommes du vieux
    • système du Guet, qui n’avait été que peu critiqué, ont été incorporés dans la police de la ville – un élément de continuité qui peut expliquer en partie l’absence de résistance populaire à la nouvelle force »40. Dans les campagnes, la population ne comprend pas que des étrangers, souvent citadins, remplacent des hommes qui ont vécu toute leur vie à cet endroit. Vingt-cinq ans après la création de la « nouvelle police », si la population anglaise conçoit le besoin d’une police professionnelle dans les villes, la campagne, à leurs yeux, n’en a nulle utilité : « Les troubles et les émeutes de Blackburn et Wigan en 1853 reçurent beaucoup de publicité nationale (The Times, 25 mars, 5 novembre 1853), et, dans bien des cas, on voyait comme cause de ces troubles une force de police numériquement inadéquate, “l’intérêt” du contribuable étant à l’origine de cette parcimonie numérique. La campagne pour une police professionnelle en uniforme obtient des soutiens à cause de ces émeutes du Nord. Toutes deux alimentèrent la croyance de l’époque selon laquelle les villes seules, non les campagnes, requerraient un meilleur système de police»41. Le système des Watchmen et des Parish constables semble en effet plus efficace auxyeux de la plupart des sujets britanniques. La surveillance des biens et des propriétés, nousl’avons noté dans la première partie de ce chapitre, est relativement bien effectué. À ladifférence d’autres pays d’Europe, dont la France, il n’y a alors que peu de déplacements depopulations, donc peu de nouveaux visages. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : « À la veille dupremier conflit mondial, sur cent citadins des villes anglaises, à peine plus de dix pour cent deshabitants ne sont pas des citadins de souche alors que, dans les villes françaises, ils sont plusde quatre-vingt pour cent à être des citadins de fraîche date »42. Les nouveaux policiers,recrutés à dessein dans d’autres villes, connaissent des difficultés pour s’intégrer auxcommunautés qu’ils doivent protéger. 40 Victor BAILEY, Policing and Punishment in nineteenth Century Britain, Croom Helm, Londres, 1981, p. 19. « When reform came in 1835, the men of the old watch system, about whom little criticism had ever been voiced, were drafted into the town police – an element of continuity, which in part, explains the absence of popular resistance to the new force ». 41 Carolyn STEEDMAN, Policing in the Victorian Communauty, the formation of English provincial police forces, 1856-80, Routledge and Kegan Paul PLC, Londres, 1984, p. 23. « The disturbances and riots in Blackburn and Wigan in 1853 had received a good deal of national publicity (The Times, 25 March, 5 November 1853), and in many ways a numerically inadequate police force in those towns was seen as the cause of disturbance, with ratepayer ‘interest’ at the root of numerical parsimony. The campaigned for a uniform and professional police gained support because of the northern riots, and they both reflected and intensified a contemporary belief that it was the urban situation, not the rural, that demanded a better police system ». 42 Jean-Luc PINOL (dir.), Histoire de l’Europe urbaine, De l’Ancien Régime à nos jours, expansion et limite d’un modèle (Vol. 2), Seuil, 2003, p. 77.
    • Frileuse aux changements, la population britannique a donc bien du mal à accepter lamise en place de la « nouvelle police ». Les Anglais voient d’un mauvais œil qu’on lesremplace par des étrangers pour faire la police. Ne voyant pas l’utilité d’une telle réforme, ilsy décèlent, sans doute à raison, une volonté du gouvernement pour imposer ses règles à toutesles régions du Royaume-Uni et enlever par là même tout pouvoir aux gouvernements locaux.L’opposition se mobilise donc contre une tentative de centralisation jacobine. 2- Le rejet du jacobinisme Pendant la Révolution française, les membres de la Société des amis de laConstitution se réunissaient au couvent des religieux dominicains “jacobins”, situé rue Saint-Honoré à Paris. Le Jacobinisme entend faire assumer par l’État « l’essentiel des missionsadministratives sans partage avec les pouvoirs locaux »43. Pour les Britanniques, il estsynonyme de perte du pouvoir local au profit du centralisme, de l’autoritarisme dugouvernement, mais surtout, ce qui est sans doute son plus grand défaut, d’établissement d’unrégime politique de type français. Pour chacun de ses aspects, l’hostilité à la « nouvellepolice » grandit. Le declin du pouvoir local est une réalité. La Metropolitan Police dépend en effetdirectement du Home Office, et tout laisse à penser que Robert Peel a le désir de développerune police nationale sur tout le territoire de la Couronne britannique. Les gouvernementslocaux de Londres n’ont plus leur mot à dire sur le recrutement, sur les missions et lesobjectifs de la police. Ils ont, en somme, perdu « leur » police. L’hostilité à l’égard de lanouvelle police dans les conseils locaux, composés de notables, s’explique donc par cettedisparition de pouvoir. Dans les classes moyennes, l’hostilité est tout aussi forte, puisque lesanciens constables en étaient issus : « Les constables étaient choisis à l’aide de nombreuxmoyens différents parmi les membres respectables des communautés locales. Ils étaientgénéralement censés servir une année ; les tâches n’étaient ni permanentes, ni à plein tempset les constables continuaient leurs affaires tandis qu’ils servaient »44. Les nouveaux policiers43 Thomas FERENCZI (dir.), La politique en France, dictionnaire historique de 1870 à nos jours,Larousse, 2004, p. 192.44 Clive EMSLEY, « The History of crime and crime control institutions », in Mike MAGUIRE, RodMORGAN, Robert REINER, The Oxford book of criminology, p. 211. « Constables were chosen in avariety of different ways from among the respectable members of the local communities. Usually theywere expected to serve a year ; the tasks were neither permanent nor full-time and constablescontinued their trade of profession while they served ».
    • sont des professionnels, et sont donc plus regardants sur les différentes lois, notamment ducommerce ou de la vente de boissons. Sans être aussi corrompus que les historiens orthodoxesne le disent, les anciens constables étaient sans nul doute moins stricts avec leurs amis et leursconnaissances qu’un policier professionnel. La constitution de la « nouvelle police » metégalement fin au système du patronage, remplacé par une manière plus répressive de faire lapolice. La peur de l’autoritarisme est une constante dans la vie politique anglaise. Elle estprésente dans toutes les couches de la population. Le premier signe de l’évolution autoritaristeest l’élargissement des missions policières à des situations qui relèvent jusqu’alors de la vieprivée. Les nouveaux constables s’attirent les foudres du public quand ils s’attaquent aux jeuxde hasard et aux paris, extrêmement développés en Angleterre. Barbara Weinberger notequ’ils sont « utilisés par le gouvernement comme bras de la bureaucratie, en intervenant avecdes personnes contre lesquelles ils n’avaient pas l’habitude d’intervenir précédemment,spécialement en ce qui concerne les licences de pubs et le vagabondage »45. Le vagabondageest en effet développé depuis la fin des guerres napoléoniennes et le retour aux pays de soldatsdémobilisés et parfois invalides de guerre. Dans de nombreux cas, les interventions s’accompagnent de violences, en particulierparce que la population ne comprend pas pourquoi certaines habitudes anciennes sont soudainconsidérées comme illégales. Commentant une caricature de l’époque, sur laquelle on voittrois policiers matraquer allègrement des passants, Ruth Paley nous apprend que « lesallégations de brutalité policière étaient largement publiées – et crues »46. Les policiers sonten effet entraînés à remplacer les militaires pour les opérations de maintien de l’ordre,utilisant des matraques plutôt que des sabres. Le caractère militaire des policiers est bien réel.Pour la population britannique de l’époque, très peu militarisée, c’est une marqued’autoritarisme. Pour les contemporains de la création de la nouvelle police, « à bien desniveaux d’observation, il était impossible d’ignorer les liens entre la nouvelle police de 1857et le souvenir d’une armée nationale »47. La plupart des chefs de la police sont issus del’armée, comme le premier d’entre eux, Charles Rowan, placé à la tête de la Metropolitan45 Barbara WEINBERGER, in Victor BAILEY, p. 75.46 Ruth PALEY, Criminal Justice History, « “An Imperfect, Inadequate and Wretched System” ?Policing London Before Peel », in Criminal Justice History, vol.10, 1989, p. 120. « Allegations ofpolice brutality were widely publicized – and believed ».47 Carolyn STEEDMAN, p. 24.
    • police en 1829, qui est un vétéran de Waterloo48. Les policiers vivent de plus dans descasernes, ont une hiérarchie proche de celle d’une armée, participent à des défilés militaires etportent l’uniforme. Ces uniformes sont d’ailleurs bleus, la couleur des uniformes de l’ennemide toujours, la couleur des Français. La France fait alors office, comme souvent, d’épouvantail. Particulièrement en ce quiconcerne l’organisation policière. La police française est vue par les Britanniques comme unepolice politique, véritable bras armé de l’État centralisateur et alors faiblement parlementaire.Les policiers sont appelés par le Blackwood’s Magazine, les « espions généraux »49. D’aprèsBarbara Weinberger, « dans les années 1830 et 1840, l’opposition à la nouvelle police faitpartie d’un front “du rejet”, allant de la petite noblesse Tory aux radicaux de la classeouvrière, contre un nombre croissant de mesures gouvernementales qui cherchent à réguler età contrôler de plus en plus d’aspects de la production et de la vie sociale »50. On peutd’ailleurs supposer que si l’exemple de la France est utilisé, notamment par la petite noblesse,pour rejeter la réforme, c’est comme repoussoir, à des fins politiques. Il s’agit en faitd’empêcher l’intervention du gouvernement dans les affaires locales : « Les raisons de l’opposition des classes supérieures et moyennes englobent des peurs pour les libertés publiques traditionnelles, une appréhension d’un empiétement du gouvernement central dans les affaires locales, et un ressentiment pour les dépenses des contribuables. L’hostilité des classes laborieuses a été augmentée par l’intervention de la police dans les activités des loisirs, et par l’utilisation de la police pour contrôler l’organisation de la réforme industrielle et politique »51. L’opposition à la « nouvelle police » n’a donc généralement pas les mêmes causes.Cependant, toutes les classes sociales s’accordent pour dénoncer unanimementl’augmentation des impôts créée par l’abandon d’un système reposant essentiellement sur lescitoyens, pour payer des policiers professionnels. Ces derniers sont par ailleurs attaqués surleur inefficacité réelle ou supposée, causée en partie par la diminution importante des effectifsde policiers.48 Sally MITCHEL, Victorian Britain, an encyclopedia, p.436.49 Ruth PALEY, p. 121. « General spies ».50 Barbara WEINBERGER, p. 66. « In the 1830s and the 1840s opposition to the new police was partof a “rejectionist” front ranging from Tory gentry to working-class radicals against an increasingnumber of government measures seeking to regulate and control more and more aspects of productiveand social life ».51 Robert REINER, Politics of the police, p. 39. « The reasons for upper- and middle-class oppositionencompassed fears for traditional civil liberties, apprehension about central governmentencroachment in local affairs, and resentment at the expense of ratepayers. Working-class hostilitywas roused by police intervention in recreational activities, and the use of the police to controlindustrial and political reform organisation ».
    • 3- La « nouvelle police », inefficace et coûteuse Dès la création de la Metropolitan Police, les contribuables londoniens se rendentcompte du coût important d’une police professionnelle. Une caricature représente, dès 1830,John Bull, le symbole de l’Anglais moyen, littéralement écrasé par les taxes, qu’il porte sur satête, et par la dette, qu’il porte autour du cou. Deux chiens féroces, habillés en policiers, lemenacent : « - Personne ne te touchera si tu portes ça en silence. Mais… - Tu ferais mieux de le porter droit. Sinon !!! »52. Cette caricature représente assez bien l’état d’esprit des Londoniens, mais aussi detous les Britanniques, qui sont forcés de payer une police professionnelle, sans avoirpréalablement leur mot à dire. Dans les campagnes, les contribuables participent aussi à lapaie des policiers des villes. Ruth Paley nous apprend ainsi qu’en 1830 les habitants de laparoisse d’Ealing - qui, à l’époque, n’est qu’un village -, s’inquiètent de payer huit centquatre-vingts livres par an pour la « nouvelle police » alors que le coût de l’ancienne police« n’avait jamais, dans les vingt années précédentes, excédé cent livres par an »53. Le gouvernement cite l’exemple d’Hackney, dans l’Est de Londres, pour montrer quel’augmentation des dépenses n’est pas prohibitive. Les contribuables ne payent en effet quedeux cents livres de plus par an. Mais le choix de ce quartier n’est pas non plus innocent,puisque « Hackney avait la réputation de maintenir un niveau de service du Guet supérieur àtoutes les autres paroisses de Londres »54. La paroisse de Saint Luke estime quant à ellequ’elle « paye plus de mille deux cents livres de plus avec le nouveau système ». La critiquene s’arrête cependant pas là, puisque, du point de vue de la même paroisse, le service reçu est« si pauvre » que vingt de ses anciens Watchmen sont réembauchés grâce à une « cotisationvolontaire »55.52 Ruth PALEY Criminal Justice History, p. 122. « -Nobody shall touch you if you carry it quiet.But… - You’d better carry it steady. Or !!! ».53 Ibid., p. 117. « The average cost of depredations had not exceeded £100 per annum at any time inthe previous twenty years ».54 Ibid., p. 116. « Hackney had had the reputation of maintaining a higher level of watch service thanany other London parish ».55 Ibid. « St. Luke estimated that it was paying some £1200 extra under the new system, and that theservice received was so poor that twenty of its former watchmen were being employed by means of avoluntary subscription ».
    • Se référant à Clive Emsley, Robert Reiner explique en partie cette inefficacité par la« radinerie fiscale ». Les contribuables estiment souvent que les policiers sont « suffisammentnombreux pour parvenir à une surveillance étroite de toutes les zones »56. La mise en placed’une police professionnelle lie la politique fiscale à l’efficacité de la police. L’opposition àl’augmentation des taxes se ressent automatiquement dans le nombre de policiers mobilisés,même si ceux-ci reçoivent de très bas salaires. Les policiers sont effectivement peu nombreux.Quand mille sept cent Watchmen patrouillent dans le seul quartier de Westminster avant1829, trois mille policiers surveillent ensuite toute l’agglomération de Londres, c’est-à-dire,toute la zone, dans un rayon de douze miles57 autour de Charing Cross. Entre la nouvelle et l’ancienne police, la différence est nette. Au sens propre del’expression, c’est le jour et la nuit. En effet, on a vu précédemment que les Watchmentravaillaient principalement de nuit. De leur côté, les policiers en uniforme patrouillentbeaucoup plus de jour. Ceux qui travaillent de nuit sont par ailleurs sévèrement critiqués. En1830, une paroisse rapporte que « les hommes détachés à la police », l’expression montre toutle mépris envers les nouveaux policiers, « ont été vus fréquemment en état d’ébriété dansl’exercice de leurs fonctions, s’associant et fréquentant ouvertement les public houses (NdT :pubs) avec des prostituées et d’autres individus suspects »58. Les paroissiens estiment doncque les impôts servent à payer des hommes de petite vertu. L’accusation de proxénétismeapparaît d’ailleurs en filigrane. Contrairement à ce que professent les historiens légitimistes jusque dans les annéessoixante-dix, la police de Robert Peel connaît une longue période de forte hostilité à sa miseen place, qui se traduit dans le nombre croissant d’attaques verbales ou physiques contre lespoliciers. Cette hostilité n’est cependant pas ignorée par les responsables policiers et a doncune très grande importance dans l’élaboration du système policier britannique.56 Robert REINER, Politics of the Police, p. 41. « Fiscal tightfistedness often vitiated the possibilitythat the police could be numerous enough to achieve close surveillance of any area ».57 Un peu plus de dix-neuf kilomètres.58 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 116. « “The men attached to the police”, reported oneparish, “have frequently been seen drunk upon duty and openly to associate and to frequent publichouses with prostitutes and other suspicious characters” ».
    • C- L’œuvre de Robert Peel L’hostilité envers la « nouvelle police » explose de manière si forte et si soudaine, etce dès sa proposition, qu’elle oblige Robert Peel à revenir sur certains des objectifs initiaux desa réforme. Son œuvre dépend en grande partie du rejet initial que suscite la mise en placed’une force de police professionnelle. Tandis que l’exportation du modèle au reste de laGrande-Bretagne est longue et difficile, nous verrons que la fondation de la MetropolitanPolice repose sur un véritable compromis. Enfin, nous verrons que l’impopularité de la« nouvelle police » a comme conséquence de mettre en évidence l’importance l’image de lapolice et la nécessité pour les pouvoirs publics de contrôler cette image. 1 - La difficile exportation du modèle Le modèle de police de Sir Robert Peel sert au développement de toutes les policeslocales britanniques. D’abord simplement conseillée, la mise en conformité à ce modèledevient ensuite obligatoire. Il est vraisemblable que Robert Peel ait toujours pensé étendre cemodèle et créer une police nationale. Pourtant, ce ne sont que quelques rares structurespolicières nationales qui voient le jour, sous le contrôle de Scotland Yard, et, hormis laMetropolitan police, la police britannique reste indépendante du Home Office. Cela entraîneun morcellement de structures policières qui foisonnent de particularismes locaux et dontnous montrerons, dans un troisième temps, quelques exemples frappants. La réforme générale du système policier britannique commence six ans après lacréation de la Metropolitan Police. En 1835, le Municipal Corporations Act permet auxboroughs, les conseils municipaux, de créer des forces de police professionnelles dans lesvilles. Il est suivi en 1839 par le Rural Constabulary Police Act, qui veut convaincre les jugesde paix des comtés ruraux de réformer également le système policier. Ces dispositions ne sontque « très imparfaitement suivies »59, sans doute, nous l’avons vu, à cause de l’hostilitéengendrée par toute idée de réforme du système policier.59 Philippe CHASSAIGNE, Villes et violences, Tensions et conflits dans la Grande-Bretagnevictorienne (1840-1914), Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, p. 48.
    • La réforme est si lente qu’en 1856, treize boroughs60 refusent toujours de se mettreen conformité avec les lois précédentes, une nouvelle loi rend alors obligatoire l’existenced’une force de police professionnelle. Celle-ci doit être gérée par un comité de surveillance,« watch committee », et financée par les impôts locaux, les « rates », appropriés. Cela entraînede nouvelles difficultés de financement de la police dans certaines localités, où lesresponsables locaux sont frileux à l’idée d’augmenter les impôts. Mais le caractère local de la police anglaise permet également aux policiers de mieuxs’intégrer à l’identité de la population dont ils ont la charge. La police d’Édimbourg, parexemple, intègre dans ses insignes les armoiries de la ville. Les particularités localesfleurissent, comme, par exemple, pour la taille minimale des policiers, qui oblige les recruespotentielles à choisir leur constabulary de rattachement selon ce seul critère. L’organisation,notamment hiérarchique, n’est pas la même. Ainsi, le grade de lieutenant n’existe que dans laMetropolitan Police, d’où il disparaît en 194761. Cet exemple, à première vue anodin, montreles réticences des polices locales face à la militarisation. Loin d’en adopter la hierarchie, ellespréfèrent souvent s’en tenir au grade d’inspector. La défense de l’identité locale empêche toutdéveloppement d’organisation nationale. Pour accomplir certaines missions, et dansl’intention de capturer les délinquants itinérants, le gouvernement donne à Scotland Yardtoutes les missions nationales, en les gardant donc sous le contrôle du Home office. 2 - Le compromis de la Metropolitan Police En s’inspirant de son expérience irlandaise, où il était alors Chief Secretary forIreland, Robert Peel tente de doter la Grande-Bretagne d’une police professionnelle aucaractère militaire très marqué, du même type que la gendarmerie nationale. Mais, devantl’hostilité suscitée par sa réforme, lui et ses successeurs sont obligés d’abandonner l’idéed’une police nationale, et de donner un certain nombre de garanties aux gouvernementslocaux pour faire accepter l’idée d’une force de police professionnelle. C’est ce compromisqui donne à la police britannique son caractère si particulier comparé aux autres policesnationales européennes.60 Le borough est une circonscription électorale urbaine (NdT).61 Rencontre avec l’ex-inspector Mc Millan, policier pendant trente années, aujourd’hui responsablebénévole de l’accueil au petit musée de la police écossaise à Édimbourg.
    • Le rejet du jacobinisme a une conséquence directe sur la police britannique. LaMetropolitan Police est la seule force de Grande-Bretagne que le Home Office commandedirectement. La chose est possible en 1829, parce que la ville de Londres ne dispose alors pasd’un gouvernement local. Mais, quand le Conseil du Comté de Londres est créé en 1888, etqu’il demande que lui soit transféré le contrôle de la police, cela lui est refusé sous prétexteque la zone sous le contrôle de la Met est bien plus grande que la zone du Conseil 62.Cependant, l’intérêt politique de Scotland Yard est très clair. S’il est impossible de créer uneforce de police nationale, la police de Londres dispose de la possibilité d’intervenir enprovince, où elle demeure aux ordres du gouvernement. Dès 1829, il est clair que la Met acette fonction : « Les hommes de la Metropolitan police étaient communément déployés dansles provinces comme une sorte de police nationale anti-émeute »63. Si le contrôle du Home Office sur la police se restreint à Londres, « il est loin d’êtreclair que c’était le résultat que Peel escomptait »64. Pour lui, la Metropolitan Police n’estqu’un essai pour la création d’une police nationale qui serait fermement sous le contrôle dugouvernement central. Dans ses quelques interventions qui précèdent la réforme, il affirme eneffet que « le pays tout entier a des institutions policières complètement dépassées »65. Enconcédant que Scotland Yard soit la seule force de police contrôlée directement par legouvernement, Robert Peel diminue de fait la portée du front anti-jacobin. Contre les craintesde la formation d’une police politique, les policiers sont radiés des listes électorales. Lesattaques contre la brutalité de policiers étrangers entraînent quant à elles, selon les termes deRuth Paley, « une retraite à grande échelle de la position autoritaire et agressive adoptéeinitialement »66. La retenue légendaire du Bobby naît donc aussi de cette hostilité. Pourtant, la noblesse et une partie des classes moyennes reconnaissent très vitel’utilité de la Metropolitan Police comme force anti-émeute, notamment contre le mouvementchartiste. Ce mouvement - qui tire son nom de la « Charte du peuple » qui défend, entreautres, le suffrage universel, le vote à bulletin secret, l’indemnisation des membres duParlement et la suppression des obligations de propriété - est lancé par la London Working62 Teresa Thornill, « Police Accountability », in Christian DUNHILL (dir.), The Boys in Blue,women’s challenge to the police, Virago, 1989, p. 306.63 Clive EMSLEY, « The history of crime and crime control », p. 213.64 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 114. « It is far from clear that this was the result Peelintended ».65 Ibid. « The whole country which had entirely outgrown its Police institutions ».66 Ibid., p. 122. « A wholesale retreat from the aggressively authoritarian stance initially adopted ».
    • association, créée en juin 1836. Le mouvement chartiste se donne pour mission de porter lesrevendications du monde ouvrier, qu’il juge en mal de représentation démocratique. Mais, auxyeux des pouvoirs publics et de la presse, les grandes manifestations chartistes des années1837 et 1847 sont de véritables menaces révolutionnaires.. Philippe Chassaigne souligned’ailleurs que la crainte du chartisme s’avère être aussi « une incitation beaucoup plusefficace que la loi de 1835 pour que les grandes villes [réforment] leurs forces de police ». Lefossé entre la police de Robert Peel et le monde ouvrier s’en trouve élargi d’autant plus queles mouvements des uns provoquent l’extension et la professionnalisation des autres. 3- Le soin de l’image Le mécontentement croissant contre l’inefficacité et le financement de la « nouvellepolice » apparaît longtemps un problème insoluble : comment en effet embaucher plus depoliciers en limitant la pression fiscale, synonyme d’impopularité ? Ce problème, trèscomplexe, est résolu par la mise sur pied d’une véritable politique de communication dontl’objectif avoué est de faire accepter la police par la population. L’image publique de la police est aussi ancienne que la police elle-même. Mais lapolice fondée par Robert Peel est à l’avant-garde de la communication. C’est même là l’unedes caractéristique les plus remarquables de la Metropolitan Police. Cette communications’organise en trois temps. Elle s’adresse d’abord aux policiers, pour qu’ils aient une bonneimage de leur profession et de leur statut. , Ellecherche ensuite à améliorer l’image du policierdans la population., Elle s’intéresse enfin de près à la vision que les pays étrangers peuventavoir de la police britannique. Le policier londonien est « rémunéré, à peu de choses près, comme un travailleurfaiblement qualifié »67. Mais la hiérarchie tâche rapidement d’intégrer les policiers, par leurcomportement, dans les classes moyennes. « L’insistance mise sur la nécessaire sobriété despoliciers, l’interdiction faite d’accepter tout “cadeau” »68, forment des signes qui permettentà Philippe Chassaigne de déceler un « embourgeoisement » du policier professionnel, qualifié67 Philippe CHASSAIGNE, « Du “travailleur en manteau bleu” au gardien de la loi et de l’ordre :professionnalisation et statut des policiers en Angleterre au XIXe siècle », in Pierre GUILLAUME(dir.), La professionnalisation des classes moyennes, Zalence, MSHA, 1996, p. 168.68 Ibid., p
    • ensuite de « missionnaire laïc », qui donne une véritable aura de moralité à la profession. Lepolicier est par ailleurs tenu de rester en uniforme, même en dehors du service, un peu à lamanière des ecclésiastiques. La fonction est sacralisée dès la formation du policier. Ainsi, unenouvelle recrue s’engage, lorsqu’ prête serment, « à servir le souverain, protéger la paix,empêcher les vols et les crimes, et, enfin, appréhender les criminels “au mieux de [ses]capacités et de [sa] connaissance” »69. Le policier prend ainsi conscience de sa fonction degardien de la loi et de la Couronne, ce qui n’est pas rien dans l’Angleterre pré-victorienne. Les fondateurs de la « nouvelle police » distribuent « Les Neufs Principes de laPolice », sorte de vade-mecum du policier. Le mot « public » y apparaît de nombreuses fois :« approbation publique », « approbation du public », « coopération du public », « chercher etpréserver la faveur du public », « obtenir la coopération publique », « maintenir en touttemps une relation avec le public »70. Plus que de former un véritable service public, il s’agitsurtout de rendre populaire le policier et de soigner sa « publicité ». Les ordres concernantl’accueil des citoyens sont très clairs : « l’attention est portée sur l’importance de traiter lesvisiteurs des postes de police avec “civilité et attention” »71. Les policiers sont par ailleursofficiellement sommés d’agir « autant que faire se peut, avec tempérance et abnégation » et« avec bonne humeur et civilité »72. Le policier doit également parler convenablement pour nepas envenimer les situations difficiles et préserver la paix publique. L’intérêt porté au langageest sans aucun doute aussi une manière de faire apprécier les policiers par la bourgeoisie et lanoblesse. Le travail sur l’image de la police britannique à l’étranger a une double finalité. Ils’agit d’abord de montrer aux pays du continent, que, malgré le retard pris dans la formationd’une police professionnelle, non seulement celle-ci rivalise avec les autres polices, mais lessurpasse en efficacité. La Grande-Bretagne, dont la puissance a grandi avec la victoire sur69 Ibid. pp 170-171.70 Charles REITH, A new study of police history, Oliver and Boyd, Édimbourg, 1956, pp. 287-288.« public approval », « approval of the public », « co-operation of the public », « to seek and preservepublic favour », « to obtain public co-operation », « to maintain at all times a relationship with thepublic ».71 « Metropolitan Police Orders », 6 août 1830, p. 66, in Rob C. MAWBY, Policing images, Policingcommunication and legitimacy, Willan Publishing, Cullompton, Devon, 2002, p. 9. « Attention isdrawn to the importance of treating visitors to police stations with ‘civility and attention’ ».72 « Metropolitan Police Orders », 26 octobre et 1er novembre 1830, p. 71, in Rob C. MAWBY,Policing images, p. 9. « They should act with ‘… utmost temperand forbearance… with good humourand civility ».
    • Napoléon, a pour ambition d’être aussi pour le reste de monde un modèle démocratiquejusque dans sa police . Dans un second temps, le but est de faire de la police une fierténationale : « En contraste avec les organisations de police européenne, elle étaitgénéralement non armée, non militaire, et non politique ; cela convenait parfaitement à lanotion libérale de l’Anglais que le succès de son pays découlait des institutions, des idées etdes pratiques qui offraient des modèles au reste du Monde »73. Dans les trois cas, l’efficacité est érigée en doctrine, et parfois d’une manière prochede l’obsession. Les responsables de la « nouvelle police » ont conscience d’avoir beaucoup àfaire pour gagner la confiance de la population. Ils s’adressent en ces termes à leurs hommes :« L’absence de crime sera considérée comme la meilleure preuve de l’efficacité complète dela police »74. Les policiers sont, en théorie, supposés connaître les criminels et les empêcherd’agir, en effectuant la surveillance continuelle des rues et des quartiers. En poussant lathéorie jusqu’au bout, il arrive que des agents, en patrouille dans la même zone et au mêmemoment d’un cambriolage, se retrouvent suspendus pour quelques jours et parfois même sefassent exclure des rangs de la police75. Ceci prouve que les responsables ne badinent pas avecl’efficacité de leurs policiers. Pourtant, malgré les efforts fournis pour gagner la confiance et le cœur de lapopulation, le nouveau policier semble toujours connaître bien des difficultés pour êtreapprécié au sein de la classe ouvrière.73 Clive EMSLEY, « The English bobby, an indulgent tradition », p. 118. In Robert PORTER (dir.),Myths of the English, Cambridge, Polity Press, pp. 114-135. « In contrast to European policeorganisations, it was generally unarmed, non-miilitary, and non political; it suited well the liberalEnglishman’s notion that his country’s success derived from institutions, ideas and practices whichprovided models for the world ».74 Ruth PALEY, Criminal Justice History, p. 121. « The absence of crime will be considered the bestproof of the complete efficiency of the police ».75 Ibid.
    • Chapitre II La Belle Époque de la police Pendant plusieurs dizaines d’années, dans le monde ouvrier, l’hostilité à la« nouvelle police » ne décline pas. Robert Reiner, spécialiste de la police fait ce rappel : « Les polices britanniques ont été établies face à une opposition massive rassemblant une grande variété d’intérêts politiques et de philosophies. Tandis que les soupçons des classes moyennes et de l’aristocratie se dissipaient rapidement, le ressentiment des ouvriers perdurait, exprimé dans des violences physiques sporadiques et symbolisé par un flot d’épithètes désobligeants envers la nouvelle police »76.Robert Reiner en dresse ensuite la liste. Il y a d’abord les « Crushers » littéralement, les« étouffeurs », c’est-à-dire ceux qui répriment. Ensuite, le « Peel’s Bloody Gang », « Le gangsanglant de Peel », qui sous-entend que les policiers sont des malfrats et des brutes. Puis, dansun registre un peu plus animalier, on retrouve les qualificatifs de « Blue locusts », « Lessauterelles bleues », de « Raw lobsters », « les homards récents », et de « Blue Drones », « lesfaux-bourdons bleus ». Ultime qualificatif, et sans doute le plus révélateur de l’animosité desouvriers envers la police, le terme de « Jenny Darbies » provient d’une anglicisation parhomophonie et féminisation des « gendarmes » français. Pourtant, cinquante ans après la création de la Metropolitan police, ces « épithètesdésobligeants » sont moins utilisés que les termes de Bobby ou Peeler, qui découlentdirectement du prénom et du nom de l’ancien Home Secretary. Robert Reiner qualifie cettepériode de « légitimation » de la police. Se référant à l’article du sociologue Ian Loader, ilexplique la généralisation de l’usage de cette expression : « la police était non seulementacceptée mais portée aux nues par le large spectre de l’opinion. La police n’était devenue,dans nul autre pays, un tel symbole de fierté nationale »77. Dans la première partie, nousverrons pourquoi l’hostilité envers la « nouvelle police » décline. Puis, nous expliqueronscomment le Bobby s’intégre dans la société. Enfin, nous verrons la construction et le succèsd’une « culture de l’exception » qui a donné aux Britanniques une police dont ils sontsouvent, aujourd’hui encore, extrêmement fiers.76 Robert REINER, Politics of the police, p. 47. « The British police were established in the face ofmassive opposition from a wide range of political interests and philosophies. While middle- andupper-class suspicions were rapidly allayed, working-class resentment lived on, expressed in sporadicphysical violence and symbolized by a stream of derogatory epithets for the new police.77 Ian LOADER, ‘Policing and the Social: Questions of Symbolic Power’, British Journal ofSociology, 48/1: 1-18, 1997, in Robert REINER, Politics of the police, p. 48. « The police had becomeno merely accepted but lionized by the broad spectrum of opinion. In no other country has the policeforce been so much a symbol of national pride ».
    • A- Le déclin de l’hostilité Les historiens s’accordent aujourd’hui à dater de la fin des années 1870 le déclin del’hostilité envers la « nouvelle police ». La progression de la popularité peut s’expliquer deplusieurs façons. En tentant de les synthétiser, nous allons voir qu’elles apportent unéclairage instructif sur le modèle même de la police britannique. À partir des années soixante-dix, des recherches tendent à montrer que, contrairement à la vision des historiens orthodoxes(ES-TU certain de pouvoir utiliser cet adjectif ?), l’acceptation des policiers par la populationn’est pas qu’une conséquence de la magnifique ( ???) organisation créée par Robert Peel, maisavant tout le signe d’un apaisement des tensions sociales en Grande-Bretagne. Ceci étant dit,il faut reconnaître que, à titre posthume ( ??? pas compris), le modèle défendu par Robert Peelporte aussi ses fruits. Enfin, le policier est aussi accepté grâce à la politique de préventiondéveloppée par les responsables de la police et symbolisée par la « présence de routine » (dequi est cette expression ? de toi ?) du policier. 1- L’apaisement des tensions sociales L’acceptation des policiers découle en grande partie d’un contexte politique et socialfavorable. À partir de 1870, le Royaume-Uni est plus pacifié que dans les annéesprécédentes : « Les ouvriers, qui formaient le foyer de l’opposition la plus enracinée à lapolice, de manière graduelle, irrégulière et incomplète ont été incorporés en tant que citoyensaux institutions politiques de la société britannique »78, explique Robert Reiner. En effet, c’estsous le règne de la reine Victoria que les ouvriers sont dotés de leurs premiers représentants,grâce à la formation des premiers syndicats, bien sûr, mais aussi grâce à l’ouverture du de laChambre des Communes à toutes les classes de la société. La possibilité pour les ouvriers dese faire élire également dans les Parlements locaux, leur permet de mieux constater l’utilitédes policiers, et par conséquent, de travailler conjointement avec eux. Le temps n’est alorsplus au rejet systématique des policiers, considérés comme les ennemis de la classelaborieuse.78 Robert REINER, Politics of the police, p. 58. « The working class, the main structurally rootedsource of opposition to the police, gradually, unevenly and incompletely came to be incorporated ascitizens into the political institutions of British Society ».
    • Notons que les ouvriers voient également s’élever leur niveau de vie. Si nousmettons de côté le problème irlandais, nous pouvons constater qu’à cette époque, les ouvriersbritanniques ne meurent plus de faim. Leurs enfants commencent à rejoindre les bancs del’école, ce qui a une conséquence sur les comportements violents, et qui laisse entrevoir lapossibilité d’une amélioration des conditions sociales à une génération de distance. Lestensions avec la police décroissent automatiquement. L’Angleterre de l’époque n’estcependant pas à l’abri des violences, mais il faut noter tout de même l’enrichissement globalde la société et les retombées économiques de l’Empire colonial britannique en pleineexpansion. Il serait néanmoins insuffisant de borner au plan politique et social l’explication de lachute des tensions entre ouvriers et policiers. Le modèle, défini, mis en pratique, et, nousl’avons vu, repensé par Robert Peel, est lui-même pour beaucoup dans l’amélioration desrelations entre la population et la police la police. 2- La réussite posthume de Robert Peel Sir Robert Peel meurt en 1850. À l’annonce de son décès, le gouvernementbritannique lance un avant-projet de construction d’un monument à la mémoire du créateur dela Metropolitan Police. Ce monument verra le jour sur le pont de Vauxhall, qui enjambe laTamise au Sud de Westminster, non loin de Scotland Yard79. L’œuvre de Robert Peel,commence, à partir de cette date, à être véritablement acclamée dans les coulisses du pouvoir.On salue l’esprit organisationnel et le professionnalisme de la Metropolitan Police. Cetteorganisation, qui est encore durement critiquée par une grande partie de la population, apourtant au moins trois conséquences immédiatement bénéfiques. D’abord, laprofessionnalisation et l’uniformisation donnent à la police un esprit de corps. Ensuite, leprofessionnalisme et l’intérêt porté aux relations avec le public commencent réellement àporter leurs fruits. Enfin, la dépolitisation de la police explique que les ouvriers ne voient plusdans les policiers un simple outil répressif de l’État.79 L’architecte français Hector Horeau participe au concours, il propose une immense statue de RobertPeel, reposant sur un piédestal métallique, assez ressemblant à la Tour Eiffel. Son projet est rejeté.
    • L’historienne Barbara Weinberger traduit la chute du nombre d’attaques contre lapolice par l’amélioration des relations entre institution policière et classes laborieuses 80. Cettenette diminution du nombre des agressions se produit dans les années 1870. Tout enadmettant que les sentiments anti-policiers faiblissent à cette époque, nous devons noter quela professionnalisation, œuvre de Robert Peel, a des effets bénéfiques sur le métier de policier.Le nombre d’attaques contre les policiers n’est en effet pas intimement ou automatiquementlié à la popularité de l’institution. Cette chute peut en effet s’expliquer d’au moins deuxmanières différentes. D’une part, les poursuites contre ceux qui se sont attaqués aux policierssont devenues très importantes : « En 1870, le rapport annuel du Commissaire en chef de lapolice londonienne fait état, pour l’année précédente, de 2858 personnes arrêtées pouragression contre un policier, soit 3,9% du total des personnes arrêtées »81. De plus en plusprofessionnels, et donc, animés par un fort esprit de corps, les policiers font sans aucun doutepreuve de beaucoup de zèle pour retrouver les agresseurs de leurs collègues. Cela laissesupposer qu’un attaquant potentiel y réfléchisse à deux fois avant de s’en prendre à unpolicier. D’autre part, les policiers eux-mêmes sont mieux préparés à réagir face auxagressions ou face aux missions les plus délicates Nous avons noté dès notre chapitre l’intérêt porté aux relations avec le public par lapolice telle que la conçoit Robert Peel. Au cours du dix-neuvième siècle, la police devient unvéritable service public, au service du public. Il est tout à fait évident que la publication desNeuf Principes de la Police a un impact sur les relations entre la police et le public. Lamission, telle qu’elle est définie pour les policiers, nous pouvons la rappeler brièvement, estde « chercher et préserver la faveur du public », « obtenir la coopération publique »,« maintenir en tout temps une relation avec le public »82. Il va sans dire qu’une telle répétitiondes termes n’est pas seulement un effet d’annonce, mais bien un principe, celui, si cher à lapolice britannique, du community policing. Il est évident que ce principe est très positif surl’image des policiers dans la population.80 Barbara WEINBERGER, « The Police and the Public in the Mid-nineteenth-centuryWarwickshire », in Victor BAILEY (dir), Policing and Punishment in Nineteenth Century Britain,Croom Helm, Londres, 1981, pp. 65-93.81 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de la considération sociale », inJosette PONTET (dir.), À la recherche de la considération sociale, Zalence, MSHA, 1999, p. 163.82 Robert REINER, Politics of the police, op. cit. « to seek and to preserve public favour », « to obtainpublic co-operation », « to maintain all times a relationship with the public ».
    • Selon Robert Reiner, « D’une institution grandement haïe et crainte, la police eu àreprésenter la législation au nom de la majorité de la société plus qu’à celle des intérêtspartisans »83. Alors que la société britannique se politise, la police reste en dehors des débatset des combats politiques, donc à l’abri des critiques de tel ou tel camp. Pour soulignerl’aspect apolitique du policier britannique, sans doute faut-il rappeler qu’ils sont privés dudroit de vote jusqu’en 188784. Le fondateur de la police professionnelle avait donc comprisque les Anglais craignaient la dictature et la mise en place d’un état policier, et qu’ilspréféraient avoir une police bénévole et locale à une police nationale. 3- La « présence de routine » du policier Pour Shani D’Cruze, qui s’appuie sur les travaux de Vic Gatrell85, « Les jeux dehasard, la boisson, et l’occasionnelle violence de rue » ne disparaissent pas grâce à la mise enplace de la « nouvelle police », mais au contraire, subsistent « dans de nombreux quartiersouvriers ». « Les policiers », ajoute-t-elle, ont « simplement établi leur présence de routine »et en sont venus « à délimiter les arènes dans lesquelles ces activités pourraient êtrelégalement exercées et supervisées »86. Les policiers passent ainsi du statut de censeurs desloisirs à celui, plus acceptable, de simples contrôleurs ou régulateurs. Il n’est plus questionalors d’interdire irrémédiablement les jeux de hasard, les beuveries dans les pubs, ou encoreles combats d’animaux, mais simplement de légiférer pour qu’ils restent sous contrôle. Lesloisirs réprimandés passent donc du domaine public au domaine privé, dans lequel lespoliciers ne viennent que peu s’interposer. L’atteinte aux libertés individuelles, si chères auxbritanniques ne souffre donc que peu de l’installation de la « nouvelle police ».83 Robert REINER, The politics of the police, Oxford, troisième édition, 2000, p. 59. « From a widelyhated and feared institution, the police had come to be regarded as the legislation on behalf of thebroad mass of society rather than any partisan interest ».84 Ibid, p. 55.85 V.A.C GATRELL, « Crime, authority and the policeman-state » in F.M .L Thompson (dir.), theCambridge Social History of Britain, 1750-1950, vol. 3, Social Agencies and Institutions, 1990, pp.290-295.86 Shani D’CRUZE, every day violence in Britain, 1850-1950, p. 8. « Gambling, drink, and occasionalstreet violence remained of many working class neighbourhoods. The police had simply establishedtheir routine presence and had come to ”delineate the physical arenas in which those activities mightbe legally pursued and supervised ».
    • L’idée de « présence de routine » est également très intéressante, car elle pourraitexpliquer pourquoi l’hostilité à la « nouvelle police » met tant d’années à décroître. Quaranteans après la création de la nouvelle police, il n’y a en effet plus qu’une minorité de lapopulation à avoir connu l’ancien système policier. Cinquante ans plus tard, cette minorité estencore plus petite, et plus âgée. Pour les nouvelles générations, l’ancien système de police estprécisément ancien, vieux, appartenant au passé. La nostalgie des watchmen des parishconstables, très forte dans les premières années de la « nouvelle police », s’estompe demanière progressive et automatique. Ainsi, nous pouvons supposer que si l’hostilité à la« nouvelle police » décline au fur et à mesure des années, c’est bien parce qu’elle n’est,justement, plus « nouvelle ». Cette explication générationnelle n’a, d’après nos recherches,que peu été défendue par les chercheurs ; cependant elle nous paraît en grande part logique,ou du moins vraisemblable. Il reste au demeurant que les habitants des quartiers ouvriers font alors de plus enplus appel aux policiers : « À la fin du dix-neuvième siècle, les émeutes à grande échellecontre la police avaient largement baissé, et dans la majorité des cas, le peuple ouvrier vivaitavec la présence de la police, et, de manière occasionnelle, faisait usage de la police pourrégler ses problèmes, incluant ceux de violence »87. Les causes du déclin de l’hostilité sont donc multiples. La pacification etl’enrichissement de la société britannique n’auraient pas les mêmes effets, sans la philosophiedéfendue dans le modèle de Robert Peel. Ce sont l’agencement de ces caractéristiques, et lerenouvellement des générations, qui permettent à la police de gagner progressivement laconfiance de la classe ouvrière. Mais, plus qu’une relation de confiance, débute alors un réellien d’affection entre le peuple et sa police.87 Shani D’CRUZE, p. 7. « By the close of the Nineteenth Century, large-scale, anti-policedisturbances had largely ebbed away, and for the most part working people lived with the policepresence and occasionally made use of the police to settle problems, including those of violence ».
    • B- L’intégration du Bobby dans la société L’institution policière cherche, dès 1829, à construire un travail de coopération entrele public et la police. À la fin du dix-neuvième siècle, le résultat est probant. Non seulement lapolice est acceptée, mais elle est intégrée dans la population, et notamment les classespopulaires. Elle l’est si bien que, contrairement à l’image véhiculée pendant des années, lespoliciers semblent adopter certains réflexes du monde ouvrier. Ils font même preuved’indulgence dans certains cas de violence. Les gains en autonomie, concédés aux chiefsconstables et aux policiers, ont comme conséquence directe de permettre l’intégration de lapolice à un niveau local. Enfin, la mise en place d’un culte du Bobby, notamment dans lapresse populaire, parachève l’édifice d’intégration du policier dans la représentation nationale. 1- Le rapprochement avec les classes populaires Plusieurs signes illustrent ce rapprochement des policiers et des classes populaires.Dans bien des cas, les policiers semblent fermer les yeux sur les petits délits commis dans lesclasses populaires. Le fait qu’ils fassent preuve de compréhension traduit un rapprochementculturel entre policiers et ouvriers. Cela se fait d’ailleurs dans les deux sens, puisque la basede la police n’est pas sourde aux revendications syndicales du monde ouvrier. La surconsommation d’alcool est l’un des problèmes récurrents de la sociétébritannique. Il est particulièrement important au dix-neuvième siècle. L’alcool est une descauses les plus fréquentes de violence : « La plupart des délits de violence d’homme à hommeétaient attisés par l’alcool et, comme il a été montré, plusieurs vols avec violence étaientcommis dans le but d’avoir plus d’argent pour boire »88. Le gouvernement, débordé par lasituation, essaie donc de limiter le phénomène en légiférant : « Avec les Lois sur les Licencesde 1872 et 1874, les pubs fermèrent à dix heures du soir les dimanches et à onze heures lesautres jours de la semaine »89. Cependant, il faut rappeler, comme nous l’avons vu au chapitre88 Shani D’CRUZE, Everyday violence in Britain, 1850-1950, p. 49. « Most male-on-male crimes ofviolence were alcohol fuelled and, as has been shown, many robberies with violence were undertakenwith a view to getting more drinking money ».89 Brian HARRISON, Drink and the Victorians: The Temperance question in England, 1815-1872, pp.328-329. Cité par Shani D’CRUZE, op. cit., p. 33. « Under the Licensing Acts of 1872 and 1874, pubsclosed at 10.00 pm on Sundays and by 11.00 pm on other days ».
    • précédent, que les policiers anglais ne sont pas imperméables au problème de l’alcool :« L’alcoolisme policier [est] un problème constant dès les premiers jours de la police. Lesindulgences des policiers sur la question de l’alcoolisme et dans les affaires sexuelles, sont unrésultat à la fois de la culture masculine de la police et de la tension accumulée par letravail »90. Le constat dressé par un commissioner en 1879 nous permet d’entrevoir une descauses probables de l’intégration de la police dans la population : « Le délit d’ivresse est traitémoins sévèrement qu’il ne l’a été »91. Nous ne pouvons oublier que les policiers sont en majorité d’origine ouvrière. Ilssont donc aptes à comprendre et à être compris de la classe dont ils sont issus. Par conséquent,il n’est pas surprenant de déceler une certaine tendance à l’alcoolisme dans la police. Dans lesseules deux premières années de la Metropolitan police, près de deux mille hommes sontrenvoyés. Dans quatre-vingts pour cent des cas, ils sont surpris en état d’ivresse92.L’institution est rapidement confrontée à un épineux problème de recrutement, notamment àcause de ces licenciements massifs. Les responsables policiers sont alors forcés de fermer deplus en plus les yeux sur les problèmes de boisson de certains policiers. Cette image dupolicier alcoolique se retrouve dans l’imagerie populaire de l’époque, on en retrouve ainsi desexemples dans les premiers music-halls93. Cette caricature ne doit pas forcément être perçuecomme une critique de la part de la population, puisque les relations sociales de l’époques’articulent en grande partie autour des pubs. Peut-être n’est-ce pas qu’une coïncidence si la première grève de la MetropolitanPolice se déroule l’année de la promulgation de la loi sur la fermeture à onze heures des pubs.« En 1872, la première grève des policiers [est] organisée à Londres », et même si celle-ci est« aisément matée par des punitions exemplaires »94, ce phénomène traduit un rapprochementidéologique entre les policiers et les ouvriers, qui, dans les deux cas, n’hésitent pas à arrêter90 Robert REINER, Politics of the Police, p. 98. « Police alcoholism has been a perennial problemsince the early days of the force. The alcoholic and sexual indulgences of police are a product both ofthe masculine ethos of the force and of the tension built up by the work ».91 Ibid. « The offence of drunkennes is less severely dealt than it used to be ».92 Ruth PALEY, « “An imperfect, Inadequate and Wretched System” ? Policing London Before Peel »,in Criminal Justice History, Vol. 10, 1989, p. 116.93 Rob C. MAWBY, Policing images, Policing communication and legitimacy, Willan Publishing,Cullompton, Devon, 2002, p. 10.94 Charles REITH, A new study of police history, Oliver and Boyd, Edimbourg, 1956, p. 275. « In 1872the first police strike was staged in London, but it was easily crushed by punishments which weremade exemplary ».
    • le travail pour demander une augmentation des salaires. En voyant les policiers se soulevercontre leurs chefs, les ouvriers pensent certainement à leurs propres revendications et à leurspropres grèves. Une autre grève a lieu en 1890, elle s’avère « tout aussi inefficace, maisl’implacable répression, comme il arrive souvent, [stimule] la résistance »95. Les réflexes dela classe ouvrière sont donc étendus parmi les policiers, qui se dotent d’une véritableconscience de classe. Cela peut expliquer en partie le fait que les classes populaires adoptentla police. Les policiers n’en oublient cependant pas de rester au contact du reste de la société. 2- La proximité de la police Plus qu’une police de proximité, la police anglaise est, à la fin du dix-neuvièmesiècle, une police proche des citoyens. Nous voulons dire que, au-delà de la stricte proximitégéographique, la police partage le quotidien de la population. Cette intimité a plusieurscauses. Elle découle à la fois du caractère local des polices britanniques, renforcé par un gaind’autonomie non négligeable vis-à-vis de l’État et des gouvernements locaux, et du travailimportant des policiers eux-mêmes. Ces derniers font en effet preuve d’une disponibilitéréelle. Le caractère local de la police est un point qui mérite ici d’être souligné, puisqu’ilrompt avec le modèle dit « continental ». Il y a effectivement alors cent quatre-vingt-uneforces de boroughs et de comtés, qui n’entretiennent que peu de contacts les unes avec lesautres. Le Royaume-Uni ne dispose pas d’école nationale de police96. Les Chiefs constablesde ces circonscriptions urbaines et rurales gagnent, à partir des années 1870, plusd’autonomie. Avec l’aide des autorités locales, ils recrutent, forment et commandent leurspoliciers. Généralement originaires de la région, appartenant à la petite noblesse ou à labourgeoisie locale, ils prennent, souvent avec succès, un soin tout particulier à s’intégré dansla population.95 Charles REITH, op. cit., p. 275. « Another strike in 1890 had similarly ineffective results, but harshrepression, as so often happens, stimulated resistance ».96 Claude JOURNÈS, « La police en Grande-Bretagne », p. 216. NOTA : Claude JOURNÈS traduit lemot « borough » par le mot français « bourg ». D’après nos connaissances, le borough est unecirconscription électorale urbaine. Nous avons choisi de ne pas traduire le terme (NdT).
    • « Si vous voulez connaître l’heure, demandez-là à un policier »97 entend-on dans unechanson de Music Hall. Même si, à l’origine, cette chanson critique la propension despoliciers à voler les montres des « “aristos” éméchés »98, il reste que se répand l’idée, dans lapopulation, que le policier est serviable. La disponibilité du policier devient une réalité. Ainsi,en 1908, un éditorial du Times rend compte de cette caractéristique du Bobby : « Le policierde Londres […] n’est pas que gardien de la paix ; il appartient intégralement à la viesociale… il est le meilleur ami d’une foule de gens qui n’ont pas d’autres conseillers ouprotecteurs »99. L’image de meilleur ami revient de manière récurrente à partir de la fin dudix-neuvième siècle. Et même s’il s’agit d’un cliché, il est vrai que l’assistanat social devientune des missions caractéristiques du policier britannique de la Belle Époque. 3- La mise en place d’un culte du Bobby Les responsables de la police élaborent, dès 1829, un culte du Bobby. Ils sontsoutenus, à partir des années 1870, par un certain nombre d’historiens qui tendent à prouverque la police est plus efficace. Philippe Chassaigne cite un de ces historiens de la criminalité,Luke Owen, qui vient confirmer, en 1876, la version officielle : « Le sentiment de sécurités’est répandu presque partout »100. Cette vision d’experts est reprise par les journalistes d’unepresse en pleine expansion qui participe, au moment où les policiers sont mieux acceptés, à ladiffusion du culte du Bobby dans la population. Intégré dans la population, le Bobby s’affirme pleinement comme un symbole dupays, une icône incontournable du Royaume-Uni, et vient concurrencer en popularité lepersonnage de John Bull101. Un véritable culte du policier britannique se met alors en place. Ilse nourrit de la réalité, mais aussi de la légende. Une interaction se produit d’ailleurs entre lemythe et la réalité. L’un et l’autre se nourrissent mutuellement, à la manière d’un balancier.Le mécanisme, bien huilé, place le policier au cœur de la représentation nationale. Le policier97 Rob C. MAWBY, Policing images, Policing communication and legitimacy, p. 10. « If you want toknow the time, ask a policeman ».98 Ibid. « Drunken ‘toffs’ ».99 Rob C. MAWBY, Policing images, p. 11. « By 1908 a Times editorial was describing the‘policeman in London’ as ‘not merely the best friend of a mass of people who have no other counselloror protector’ ».100 Philippe Chassaigne, Ville et violence, Tensions et conflits dans la Grande-Bretagne victorienne,(1840-1914) Presses de l’Université, Paris-Sorbonne, 2005, p. 53.101 Personnage représentant l’Anglais moyen. Voir supra, I, B, 3.
    • tâche alors de correspondre à l’image que la population se fait de sa profession, et cet effortréel se retrouve alors dans la vision mythifiée qu’a le peuple de sa police. La naissance denouvelles cultures populaires, comme le Music Hall, ou la Ballad Litterature, a une fonctiond’accélérateur et de diffusion du culte du « missionnaire domestique »102. Pour les historiens actuels, le culte du Bobby se diffuse également par la culturepopulaire de la fin du dix-neuvième siècle : « En se concentrant sur un aspect particulier dela culture anglaise, c’est-à-dire sur les spectacles de théâtre, il est évident qu’à partir desannées 1880, des images favorables de la police sont alors communiquées. Dans (…) Piratesof Penzance (1880), l’agent de police est ainsi caractérisé : “honnête, consciencieux,intentionné et incorruptible – même s’il n’est pas très futé” »103. On voit ici que le policier estpourvu de quatre qualités pour un seul défaut, ce qui est particulièrement remarquable quandon se rappelle comment le « Peel’s Bloody gang » eut à pâtir de l’hostilité de la population.Dans l’exercice quotidien de ses missions, il est certain que la vision positive de la populationsur sa fonction est d’une grande utilité pour le policier.102 Philippe CHASSAIGNE reprend le titre de l’article de Robert Storch, « The policeman as aDomestic Missionary. Urban discipline and Popular Culture in Northern England, 1850-1880 »,Journal of Social History, 9, 1976.103 Rob C. MAWBY, op. cit. « Focusing on a particular aspect of English culture, namely theatricalentertainment, it is evident that by early 1880s, favourable images of the police were being conveyed.In (…) Pirates of Penzance (1880), the police were characterised as ‘decent, dutiful, well-meaning andincorruptible – even if not overbright’».
    • C - La culture de l’exception La création de la « nouvelle police » est auréolée du culte de l’exception. Face unepopulation qui appelle ses policiers les « Jenny Darbies », corruption, nous l’avons vu, des« gendarmes » français, les responsables policiers font tout pour que la police anglaise soitidentifiée comme telle par la population. Les policiers de la plus grande puissance du mondene peuvent en effet pas être comme les autres policiers européens, mais se doivent d’êtredifférents, originaux, et, avant tout, supérieurs. Les différences avec le « continent » sont ainsisoulignées, tandis que le professionnalisme des policiers est dicté par une implacablediscipline. Nous sommes néanmoins en droit de nous demander si cette culture de l’exceptionn’est pas, avant tout, propagande et falsification. 1- L’anti-police continentale De manière quelque peu artificielle, au tournant du dix-neuvième et du vingtièmesiècle, la Metropolitan Police fait figure d’exception parmi les polices européennes. Elle est àla fois populaire et efficace, pour le moins en apparence. Les Anglais mettent en avant lesqualités de leur système de police dont ils tirent une fierté croissante. Cette fierté se retrouvedans la police elle-même, mais aussi, à travers les médias, dans lesquels la compétition avecles polices continentales est sans cesse relancée, dans le dessein, sans doute, d’augmenter lenombre de lecteurs, qui sont de plus en plus friands de tous les arguments démontrant lasupériorité de leur pays. Dans une période où l’Empire est en pleine expansion, le temps est àla fierté nationale. La première exposition universelle a lieu à Londres en 1851. Du mois de mai aumois d’octobre, elle accueille six millions de visiteurs, dont beaucoup sont étrangers. Elle sertde test au modèle policier britannique, et les résultats sont concluants : « On ne déplora aucunaccident regrettable, les pickpockets ne furent pas plus actifs que d’habitude, et la pressecélébra alors cette sorte de réconciliation nationale »104. L’Angleterre apparaît en effet aufaîte de sa puissance, forte d’une police qui protège la sécurité des personnes et des biens sansavoir pour cela besoin d’armes à feu, à l’inverse des autres pays.104 Philippe CHASSAIGNE, Ville et violence, p. 53.
    • Le policier désarmé revient constamment dans l’imagerie britannique. Le fait que laGrande-Bretagne dispose de la seule police au monde à n’être pas dotée d’armes à feu connaîtun retentissement très important. Les étrangers sont impressionnés par la vue de ces policiersqui n’ont comme défense, qu’une matraque, une crécelle – remplacée par le sifflet, en 1861 –et une lanterne. Cette caractéristique unique est la principale source de fierté britannique.Mais dès la fin du dix-neuvième siècle, des policiers s’arment, la nuit, pour les rondes dans lesquartiers dangereux. Après la « vague de criminalité » des années 1860, lancée après qu’undéputé eut été étranglé alors qu’il rentrait, de nuit, chez lui, « les conservateurs critiques selamentaient des conséquences pernicieuses des trop tendres politiques pénales […] etfaisaient campagne pour que la police soit ‘armée de pouvoirs préventifs similaires à ceuxutilisés par la police continentale’ »105. Cette perception d’unité du continent mérite d’êtrenuancée, par continental, les Anglais entendent d’abord français. Pourtant, alors que les autrespolices nationales européennes sont condamnées pour leur brutalité, leur mauvaise conduite etleur trop fréquent usage des armes, la police britannique prend une part active et primordiale àla pacification et à la diminution des tensions sociales en Grande-Bretagne. Les nouveaux journaux participent à forger l’image exemplaire de la police anglaiseet à faire de la police une fierté nationale. Ainsi, dans le sillage des réformes de 1866, leTimes se réjouit en commentant « le calme et le professionnalisme dont ont fait preuve, dansles moments critiques, les serviteurs de la Force, ont été fréquemment remarqués par lesétrangers avec surprise et admiration »106. On voit dans cet article l’importance de l’idée decompétition avec l’étranger aux yeux des Anglais. La Grande-Bretagne se doit d’être lepremier et le meilleur pays au monde et, en conséquence, ses policiers doivent l’être toutautant. Les meurtres non élucidés de Jack l’Éventreur portent une l’ombre à ce tableau,certes, mais ils diffusent la renommée internationale à la police londonienne. Il s’agit enquelque sorte de l’exception qui confirme la règle de l’efficacité de la police anglaise. Cetteefficacité qui découle, d’après les chefs de la police, de la stricte discipline à laquelle sontastreints les policiers.105 Robert REINER, Politics of the police, p. 57. « Conservative critics bemoaned the perniciousconsequences of soft-hearted penal policies (…) and campaigned for the police to be ‘armed withpreventive powers similar to those exercised by the Continental police ».106 The Times, 28 Juillet 1866, cité par Philip RAWLINGS, Policing, A short History, WilliamPublishing, Londres 2000, p. 152. « The quiet and business-like manner in which, at critical moments,the duties of the Force have been discharged, has been frequently noticed by foreigners with surpriseand admiration ».
    • 2- L’implacable discipline Conscients du déficit d’image de l’institution dès la création de la policeprofessionnelle, les responsables policiers sont, nous l’avons vu, pressés d’en prendre soin.Les uniformes, les comportements, le langage, doivent être impeccables. Pour que lespoliciers soient à la mesure de ces attentes, la discipline, presque militaire, est implacable. Lesofficiers mènent leurs hommes grâce à des règlements très stricts, qui, s’ils sont bafoués,entraînent immédiatement des sanctions disciplinaires, et parfois, dans les cas les plus graves,des licenciements. Les sanctions tombent quand les agents ne portent pas l’uniforme ou quand ils leportent de manière négligée, même en dehors du service. Rappelons qu’ils sont obligés deporter l’uniforme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, afin que nul nepuisse les accuser de mener des missions de police politique, ou d’être des espions à la soldedu gouvernement. Puisque la plupart des policiers vivent en caserne, les officiers peuventsurveiller aisément le respect de cette règle. Il faut noter sur ce point que l’institution règleentièrement la vie de ses hommes. Il est ainsi inconcevable qu’une femme de policiertravaille, même si aucun texte ne l’interdit. Le port constant de l’uniforme permet également àdes policiers, qui, nous l’avons vu, sont relativement mal payés, de ne pas pouvoir s’intégrertotalement aux classes populaires. L’uniforme instaure de fait une barrière avec l’ouvrier ou lepatron de pub. Il oblige par ailleurs les policiers à faire preuve de tenue en tous temps, selonles codes moraux des classes moyennes. Le soin porté au langage tend également à rendre plus perméable la police auxclasses populaires. Les policiers doivent, autant que faire ce peu, faire preuve en touteoccasion de politesse. Les policiers peuvent ainsi recevoir un avertissement parce qu’ilsinjurient un suspect, même si celui-ci fait preuve d’un comportement particulièrement odieux,excessif, ou provocateur. On peut supposer qu’ils ne sont forcés de faire attention à leurlangage qu’en présence de leurs officiers, mais rien ne nous dit qu’ils fassent toujours preuvede tempérance dans leurs propos, quand ils sont seuls à seuls avec des délinquants. Un effort particulier est mené pour lutter contre l’alcoolisme dans la police. Aprèsque mille six cent policiers aient été renvoyés de la Metropolitan Police aux cours des deuxpremières années, pour consommation d’alcool en service, les renvois, nous l’avons vu, se
    • font moins fréquents, faute d’effectifs suffisants. Les chefs de la police font alors desexemples : « Un des premiers commissioners renvoya d’un coup un inspecteur avec vingt-huitannées de service et soixante hommes parce qu’ils avaient bu pour Noël en outrepassant sesordres »107. Ces exemples sont publiés dans la presse pour que la population puisse constaterque sa police, disciplinée et professionnelle, ne s’encombre pas de moutons noirs. Dans ce casencore, cela ne veut pas dire que l’alcoolisme disparaît de la police, les policiers sontsimplement obligés de faire attention à ne pas se faire surprendre par leurs officiers, enparticulier s’ils sont connus pour se trouver vraiment intraitables avec l’alcool, ce qui, nouspouvons l’imaginer sans peine, n’est pas toujours le cas. Il reste que la discipline est pénible pour des policiers qui ne sont qu’un peu mieuxpayés que des ouvriers non spécialisés. C’est de là que proviennent, sans doute, la plupart desmouvements de grève de la fin du dix-neuvième siècle. D’abord mutualiste, le système dedéfense des policiers connaît ses balbutiements en août 1866, avec la fondation de la PoliceMutual Assurance Association dont le caractère corporatiste se cache derrière l’alibi de l’aideaux veuves et orphelins de la police, « une association d’assurance mutuelle entre les hommesdes forces de police, ayant pour objet d’assurer, à la mort d’un de ses membres, le versementd’une somme d’argent à sa veuve ou à tout autre représentant légal »108. La Police andCitizen’s Association , fondée en 1894, cherche notamment à « abolir le système de nommerdes hommes non qualifiés comme Officiers supérieurs de police », ce qui, faut-il le souligner,fait clairement penser à un discours de syndicat policier, défendant la base contre des officiersjugés incompétents ou trop autoritaires. La discipline, dans laquelle les officiers voient une garantie de l’efficacité de lapolice, est mal vécue par la base qui n’hésite pas, à partir des années 1870, à cesser le travail.En 1872 et 1890, la Metropolitan Police est ainsi totalement paralysée. Ceci posé, il faut toutde même concéder que la discipline quasi militaire de la police renforce le professionnalismedes policiers et, dès lors, la bonne image de l’institution dans la population, notamment parmiles membres des classes moyennes et supérieures.107 Martyn LOCKWOOD, « “A policeman’s Lot”, Policing in Victorian Essex », History Notebook,39, Essex Print, p.3. « An early commissioner once dismissed an inspector with twenty-eight yearsservice and sixty men at a time for drinking at Christmas against orders ».108 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de la considération sociale »,p. 169.
    • 3- La falsification de l’exception Une véritable propagande se forme autour du policier britannique. Ainsi, ce qu’écrit,en 1890, James Monro, ancien responsable policier, nous donne une bonne idée de cettecampagne de persuasion : « La Force109 est si faible en nombre qu’elle aurait dû en pratiques’avérer inadéquate sans qu’elle ait été augmentée, jusqu’à une échelle inconnue ; jecrois, pour ma part, aux relations qui existent entre la police et le public et à lareconnaissance publique des policiers, considérés par une grande partie des citoyens commedes amis et des protecteurs »110. Ces bonnes relations, si elles commencent à existerréellement, ne font pas chuter la criminalité comme le répètent à l’envi les responsablespoliciers pour légitimer la profession. La chute du nombre de délits enregistrés suit en effetdeux décennies d’augmentation continue des chiffres de l’insécurité. L’augmentation des chiffres de la criminalité à partir de 1829 est un véritablecamouflet pour la police professionnelle. Cela s’explique, entre autres, par le fait que sous lesystème des Watchmen, beaucoup d’affaires se réglaient à l’amiable, et que beaucoup dedélits n’existaient alors pas. Les responsables du Home Office, sans doute gênés par de telsrésultats, décident de régler de manière définitive ce problème : « Après 1857, les Inspectorsof Constabulary111 jugeaient des polices efficaces si celles-ci signalaient et poursuivaient enjustice des taux bas de délits. En conséquence, les bureaucrates victoriens firent en sorte queles statistiques de la justice criminelle fussent maintenues à une moyenne de 90 000 délits paran et bien des délits furent ‘portés disparus’ »112.109 La Metropolitan Police (NdT).110 Philip RAWLINGS, Policing, A Short History, p. 153. « Weak in numbers as the force is, it wouldbe found in practice altogether inadequate were it not strengthened, to an extent unknown, I believeelsewhere, by the relations which exists between the police and the public, and by the thoroughrecognition on the part of the citizens at large of the police as their friends and protectors ».111 Les Inspectors of Constabulary sont créés en 1856 pour surveiller la bonne mise en place de lapolice dans les boroughs et les comtés.112 David TAYLOR, The New police in nineteenth-Century England, crime, conflict, and control,Manchester Uni Press, 1997, p. 188. « After 1857, the Inspectors of Constabulary judged the police tobe efficient if they reported and prosecuted low rates of crime, Consequently, Victorian bureaucratsensured that criminal justice statistics were kept to an average of 90 000 crimes per year and manycrimes were ‘lost’ ».
    • Cette découverte casse le mythe de l’efficacité de la « nouvelle police » de RobertPeel. Pourtant, grâce à la mise en place d’une culture de l’exception, les responsables de laréforme font entrer la police britannique dans une ère nouvelle, une ère où la popularité despoliciers ne faiblit pas, et où les bobbies sont tout autant appréciés que la famille Royale.Scotland Yard est devenu, en un demi-siècle, un symbole à part entière du Royaume-Uni. Àl’entrée du vingtième siècle, les policiers semblent d’ailleurs en bonne posture de garder cetteplace privilégiée.
    • Chapitre III Le Royaume, uni par le Bobby Il est courant aujourd’hui de faire commencer l’histoire du vingtième siècle en 1914.Combattants sur de nombreux fronts, neuf cent mille soldats britanniques meurent au cours dela Première Guerre mondiale. À l’arrière, les populations civiles connaissent les privations,l’attente, et l’angoisse. Et si la Grande guerre ne se déroule pas sur le territoire britannique,elle laisse néanmoins des traces profondes. Pourtant, malgré la révolution irlandaise et la luttecontre l’espionnage, la Première Guerre Mondiale semble être, pour les policiers britanniques,une parenthèse, un moment d’attente. Nul ne semble se rendre compte que le moral despoliciers est au plus bas. Il faut attendre qu’une grève générale touche la Metropolitan Policeen 1919 pour que le gouvernement prenne conscience du malaise qui traverse la police. Des changements importants sont alors effectués au niveau national. Ces réglagesn’empêchent cependant pas de nouvelles grèves, tandis que le soutien de la police dans lapopulation se renforce. Le fort sentiment d’identité nationale a ses résonances dans la police,qui fait alors sienne l’exception culturelle britannique. La police tient compte de sacaractéristique insulaire, et le policier britannique se caractérise par son flegme, et sonattachement à son modèle politique, quitte à se fabriquer une image d’exception. Le besoind’être différent des autres polices européennes devient en effet prédominant dans la policeanglaise. La Seconde Guerre mondiale permet aux bobbies de s’affirmer dans la populationcomme la représentation à part entière de la résistance du pays frappé par le Blitz. L’image dehéros simple et discret est par la suite relancée et confortée dans les années cinquante par laBBC et son feuilleton Dixon of Dock Green, qui sacralise le métier de policier. Cette sériepolicière a en effet un impact gigantesque sur l’image du policier dans la population, il resteencore aujourd’hui une référence dès qu’il s’agit de penser ou repenser le métier des policiers.
    • A- L’exception culturelle ? Nous avons vu dans le chapitre précédent que la police anglaise tente de sedifférencier, dès sa création, des autres polices européennes. Nous avons évoqué pour cela lamise sur pied d’un culte de l’exception, d’une culture de la différence. Nous sommes pourtanten droit de nous demander si la police britannique n’est pas tout simplement différente desautres polices européennes, du fait des différences culturelles britanniques. Nous pensons quel’identité nationale du Royaume-Uni a des conséquences sur sa police. Les caractéristiquesbritanniques se retrouveraient donc dans sa police, et les changements dans la sociétébritannique également. 1- La police insulaire L’académicien André Siegfried, qui commençait ses cours de sciences politiques parcette phrase : « Messieurs, l’Angleterre est une île », juge que le calme apparent des relationspubliques et politiques s’explique en partie par « l’insularité, dans un climat océanique qui nepousse pas aux violences »113. Cette interprétation, certes plus fantaisiste que réellementscientifique – car l’histoire de la Grande-Bretagne est marquée de faits sanglants –, estcependant intéressante. La caractéristique géographique semble entraîner en effet desmanières différentes de faire la police. Albion, qui tient son nom des grandes falaises blanchesque les Romains aperçurent en traversant la Manche, dispose d’une protection naturelleefficace contre les trafiquants d’armes, contre les contrebandiers en tout genre, contrel’immigration clandestine et permet même au territoire britannique de ne pas connaîtrecertaines maladies. Cette défense ne serait cependant pas efficace si un contrôle important descôtes et des ports n’était effectué. Ce contrôle à l’arrivée des personnes et des marchandises, qui ne revient qu’en partieseulement à la police, puisque la Royal Navy, les gardes côtes et les services sanitaires etvétérinaires sont également mobilisés, explique le fait que la première police professionnellefut, avant la Metropolitan Police, la police fluviale. Elle explique aussi l’absence de carted’identité au Royaume-Uni, puisque, grâce au contrôle des frontières, des étrangers nepeuvent entrer que difficilement dans le pays. Les policiers n’effectuent par conséquent113 André SIEGFRIED, « Préface », in A.L ROWSE, L’esprit de l’Histoire de l’Angleterre, Julliard,1951, p. 12.
    • jamais de contrôles d’identité, remplacés par le « stop and search », qui signifie, s’il estbesoin de le traduire, « arrêter et fouiller ». L’expression est unique en Europe, où le terme de« contrôle d’identité » est l’usage. La deuxième caractéristique - et non la moindre - est d’ordre culturel. Sans aller dansla caricature, le fait de vivre dans une île renforce le sentiment d’appartenance à un mêmepays. Dans le cas de la Grande-Bretagne, nous savons que des tensions nationales existententre les Anglais, les Gallois et les Écossais, mais tous savent qu’ils appartiennent à la mêmeîle. Au-delà du problème religieux, ceci pourrait expliquer en partie le désir d’indépendanceirlandais et les relations très violentes de la population avec la police. Les policiers enprovenance de Liverpool ou de Manchester qui débarquent de leurs bateaux sont considérésen effet comme des étrangers. Et les policiers anglais agissent en Irlande, annexée en 1792,comme dans les autres colonies britanniques. Le désir d’indépendance ne tarit d’ailleursjamais. En 1884, le gouvernement britannique créé la Special Irish Branch pour lutter contreles mouvements indépendantistes irlandais, qui commencent à perpétrer des attentats. La révolte générale se déclenche finalement à la fin de la Première Guerre mondiale,quand les troupes sont mobilisées sur les autres fronts. En 1919, la répression est sanglante,elle est surtout symptomatique de la différence dans la manière même de faire la police d’uneîle à l’autre. Carolyn Steedman souligne d’ailleurs le caractère militaire de la Royal IrishConstabulary114, véritable police d’occupation. En plus de la Special Branch, le gouvernementcréé une police répressive, la Black and Tan, qui exécute de manière systématique les chefs dela Révolution irlandaise capturés. L’île, on le sait, est finalement coupée en deux, entre FreeState et Ulster. L’Irlande du Nord continue cependant à relever d’un régime « spécial » depolice. En Angleterre, la situation est bien différente, la popularité des bobbies ne faiblit pas,en partie parce que l’insularité exacerbe le sentiment national autour de la police, comme anti-modèle des polices du continent européen, et en particulier, de la France.114 Carolyn STEEDMAN, Policing the Victorian Community, the formation of English provincialforces, 1856-80, Routledge & Kegan Paul Plc, Londres, 1984, p. 21.
    • 2- Le flegme britannique Dans les années vingt, le spécialiste de la Grande-Bretagne précité donne une autreinterprétation, quelque peu datée, d’un cliché sur les Anglais : « Le flegme britannique estpeut-être une sensibilité retardée. L’Anglais n’imagine pas le danger à l’avance, c’estseulement quand le danger est sur lui qu’il l’aperçoit. Il l’oublie également dès qu’il estpassé, car il ne se souvient pas plus volontiers qu’il ne prévoit »115. Les Britanniques ont alorsen effet la réputation de faire preuve d’un sang-froid à toute épreuve. Les observateurs del’époque constatent par ailleurs qu’ils ont un meilleur respect des lois et de la discipline queles Espagnols, les Italiens ou les Français. Ces clichés reposent sans aucun doute, au moins enpartie, sur une réalité, qui peut expliquer le fait que les policiers ne rencontrent pas autant deproblèmes dans leurs missions que leurs collègues européens. Le fait que les policiers ne soient pas armés renforce l’image débonnaire du Bobby.Cette particularité est perçue, au Royaume-Uni et à l’étranger, comme un signe de courage.L’image, encore une fois, change la perception de la réalité. Les étrangers qui découvrent laGrande-Bretagne sont, nous l’avons déjà vu, impressionnés par la sérénité et la politesse despoliciers britanniques, lesquels se font un devoir de correspondre à cette image. La culture del’exception, primordiale à la police anglaise, a donc des conséquences sur la manière mêmede faire la police. Le flegme du policier britannique se nourrit donc d’un cliché. Encore une fois, letravail sur l’image transforme le métier du policier. Il reste que la police britannique est « lameilleure police au monde » dans le domaine de la communication. Les responsablespolitiques du Royaume-Uni sont d’ailleurs les principaux hérauts de ce discours de fierténationale : « Les politiciens, les journalistes, et les responsables policiers déclaraientcommunément que la police britannique était la meilleure du monde »116.115 André SIEGFRIED, L’Angleterre d’Aujourd’hui, son évolution économique et politique, Paris,Crès, 1924, p. 308.116 Clive EMSLEY, « The History of crime and crime control institutions », Mike MAGUIRE, RodMORGAN, Robert REINER, The Oxford Handbook of Criminology, troisième édition, OxfordUniversity Press, 2002, p. 218. « Politicians, journalists, and senior policemen commonly declared theBritish police to be the best in the world ».
    • 3- La police de la Monarchie Parlementaire La plus grande réussite de Robert Peel est sans doute d’avoir su lier la police àl’identité nationale anglaise, d’avoir, en somme, donné à ses bobbies une image compatibleavec l’Angleterre de la Reine Victoria, une police fidèle à la société, réglée sur ses principes.Il veille au bon respect des principes démocratiques, bien sûr, mais aussi au respect dessouverains. Plus que de s’affirmer comme les gardiens de la monarchie parlementairebritannique, le caractère local et communautaire des policiers s’affirme pleinement. La vision de l’autorité en Angleterre n’est pas la même que dans le reste de l’Europe.André Siegfried l’analyse de la sorte : « Il ne s’agit pas comme chez les Latins, d’une autoritétranscendante, dont les ordres s’imposent d’en haut, mais simplement d’une expression del’intérêt commun, d’une sorte de délégation de la communauté »117. Ce commentaire est assezjuste dans le cas de la police. Le rôle du policier est en effet essentiellement axé autour de sacommunauté, dans le rapport qu’il entretient avec elle. L’expression « community policing »traduit assez bien cette caractéristique, « la communauté – au sens restreint des habitants dudistrict soumis à l’autorité d’un commissariat de police (police station) »118. Le caractère localde la police semble réussir à la monarchie parlementaire. Cela explique en partie pourquoi lespoliciers issus d’autres communautés mettent plus de temps pour se faire accepter, et que, laplupart du temps, les Chiefs constables, issus de l’aristocratie locale, recrutent leurs policiersdans la population locale. En tant que gardien de la Monarchie Parlementaire, le policier doit faire face à toutetentative de renversement du pouvoir par des coups d’État. Ainsi, au cours des criseschartistes, les policiers sont mobilisés autour du Parlement de Westminster, dans la fermeintention de bloquer les manifestants. Les responsables du mouvement chartiste décidentd’ailleurs de ne pas marcher sur Westminster pour éviter un bain de sang. Les policiers sontégalement mobilisés, en plus des gardes de Buckingham Palace, pour protéger la familleroyale au cours de ses déplacements et des cérémonies officielles. Mais le policier estégalement garant de la démocratie britannique contre toute tentative d’absolutisme. C’estpourquoi le Bobby n’intervient pas dans les débats politiques et reste cantonné à un strict117 Préface d’André SIEGFRIED in A.L ROWSE, L’esprit de l’Histoire de l’Angleterre, Julliard,1951, p. 12.118 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale,XIXe-XXe siècles », p. 172.
    • devoir de réserve. Il est présent autour des bureaux de vote dans les comtés et les boroughspendant les élections et le Chief constable participe aux proclamations des résultats quiintronisent les députés de la nouvelle session parlementaire. Le policier est donc impliquédans tous les événements importants et les déplacements officiels des monarques. Ces caractéristiques expliquent aussi pourquoi la police devient aussi populaire quela famille royale, symbole de l’identité du pays. De telles réussites ont alors pour conséquencede figer le modèle policier britannique, qui, tout en modernisant ses techniques, rejette toutetentative de réforme globale du système.
    • B - La stabilité du modèle Au début du vingtième siècle, le modèle policier britannique connaît, malgré unesuccession de grèves de très grande importance, une renommée croissante. L’organisation,telle que Robert Peel l’a mise en place, semble inébranlable. Scotland Yard modernise sestechniques et la formation de ses personnels, suivi de près par les policiers de l’ensemble duRoyaume. Le Home Office, dont Winston Churchill prend la tête au début du siècle, cherchecependant, sans succès, à gagner un peu plus de contrôle sur les polices locales. Les policiers,eux, ne parviennent pas à sortir du profond malaise qu’engendre leur condition sociale. Ils neremettent nullement en cause le modèle en lui-même, mais revendiquent une hausse dessalaires. Le rôle de lien entre les classes sociales des bobbies continue d’ailleurs à s’affirmer. 1- La modernisation de la police Dans l’expression même de « nouvelle police », la question de la modernité se trouvedéjà présente. À partir des années 1950, les responsables policiers portent leurs efforts sur lamodernisation technique. En 1867, tous les postes de police se font installer le télégraphe,pour améliorer les communications entre les différentes forces de police du pays, afinnotamment d’arrêter les malfaiteurs qui profitent du développement du chemin de fer pourgagner en mobilité. Les policiers britanniques s’illustrent par leur souci de modernité,condition, s’il en est, de leur efficacité. Le commissioner Edmund Henderson prend la tête de la Metropolitan Police en1868, pour y demeurer jusqu’en 1886. La modernisation des enquêtes criminelles s’affirmecomme une de ses priorités. Les policiers de Scotland Yard se spécialisent alors pour devenirde véritables enquêteurs. Le Detective Department est rebaptisé Criminal InvestigationDivision (CID) en 1885119. Ce changement d’appellation veut indiquer une évolutionscientifique de la police, qui cherche dorénavant à rechercher des indices sur les lieux d’uncrime pour confondre le meurtrier.119 Betty RICHARDSON, « Law Enforcement », in Sally MITCHEL, Victorian Britain, anencyclopedia, St James Press, Chicago, Londres, 1988, p. 437.
    • Pendant cette époque, les policiers anglais recherchent, à l’instar de leurs équivalentseuropéens, à élaborer une théorie scientifique du criminel120. En 1894, les Britanniquesadoptent les techniques anthropométriques du Français Alphonse Bertillon. Il est remplacél’année suivante par le système d’empreintes digitales de l’Anglais Francis Galton, considérécomme plus efficace. Un Bureau central des empreintes est alors créé pour établir desrecoupements entre les criminels de l’ensemble du Royaume. Edmund Henderson double quasiment les effectifs de Scotland Yard, qui passent de8 500 à plus de 15 000 hommes. Ces policiers doivent briller de modernité. En 1885, lessifflets remplacent les traditionnelles crécelles, reléguées au Musée de la Metropolitan Police.Ce musée, qui vient d’ouvrir ses portes, connaît un succès immédiat. Rebaptisé par la suiteBlack Museum, il existe encore de nos jours, bien qu’il faille des autorisations spéciales poury accéder. Il faut attendre le début du vingtième siècle pour que les postes de police disposentdu téléphone. L’efficacité de cet équipement et son impressionnante image de modernitéconduisent les responsables policiers à installer des bornes téléphoniques dans les endroitsstratégiques des villes. Placées sur les parcours des rondes, elles permettent aux policiersd’appeler des renforts en cas de force majeure. Elle institutionnalise de la sorte la rondetraditionnelle du Bobby. Il faut noter enfin qu’elle est visible de la population. Ces bornestéléphoniques bleues, gravées de l’inscription « Police », symbolisent la présence de la policetout en lui conférant une image de modernité, de « meilleure police du monde ». Pourtant, au même moment, un profond malaise s’installe dans la police. D’une part,la base s’estime trop peu rémunérée, ce qui se traduit par des grèves, d’autre part, unénergique Home Secretary, Winston Churchill, inquiète nombre de chiefs constables par sestentatives de nationalisation de la police au Royaume-Uni.120 Neil DAVIE, Les visages de la criminalité : à la recherche d’une théorie scientifique du crimineltype en Angleterre (1860-1914), éditions Kimé, 2004, 250 p.
    • 2- L’échec du Home Secretary Winston Churchill Plusieurs grèves touchent la police britannique entre 1872 et 1919. Bien qu’elles neportent essentiellement que sur des revendications salariales, elles traduisent un profondmalaise des policiers, notamment en ce qui concerne leur « considération sociale »121.Arrivant à la tête du Home Office en février 1910, Winston Churchill ambitionne deréorganiser en profondeur le système de police britannique. La tâche s’avère impossible. Avant la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni est paralysé par des vagues degrèves successives. Alors Home Secretary, Winston Churchill, ordonne « à la fois à la policeet à l’armée de tout le pays de venir assister les polices locales contre les dockers, lesmineurs, et les cheminots en grève »122. La situation, selon lui, exige une « réponsenationale »123. Il s’atèle alors à réformer le système pour mettre sur pied une police plusnationale, sous le contrôle du Home Office. Mais en novembre 1910, un mineur gallois meurtà la suite d’une opération de police à Tonypandy. L’image de Winston Churchill souffre de cedécès. Cela prouve que la population refuse l’idée que la violence politique puisse débouchersur la mort d’un homme. Victime de la propagande policière qui caractérise l’efficacité de lapolice par l’usage minimal de la violence, Churchill est décrédibilisé : « Les propositions lesplus grandioses de Churchill pour organiser la police durant les grèves furent rejetées, et ilquitta lui-même le Home Office en 1911 »124, il devient alors Lord de l’Amirauté. Au-delà de cet échec de la mise en place d’une police nationale, Winston Churchillsubit un second revers, deux ans après son départ du Home Office. Ce qu’il n’a pas réussi àfaire, les syndicalistes policiers le font. La Metropolitan Police Union, fondée en 1913, étenden effet ses activités à l’ensemble du territoire, pour se rebaptiser National Union of Policeand Prisons Officers (NUPPO) : « L’histoire de ce syndicat est courte et tourmentée : le121 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de la considération sociale »,in Josette PONTET (dir.), À la recherche de la considération sociale, Zalence, MSHA, 1999, p. 159.122 Clive EMSLEY, « The History of crime and crime control institutions », in Mike MAGUIRE,Morgan ROD, Robert REINER, The Oxford Handbook of Criminology, Oxford University Press,troisième édition, 2002, p. 214. « The strike wave before the First World War witnessed an activeHome Secretary, Winston Churchill, ordering both police and troops around the country to assistlocal forces against striking dockers, miners, and railwaymen ».123 Ibid. « National response ».124 Ibid. « Churchill’s more grandiose proposals for organizing police during strikes were defeated,and he himself moved from the Home Office in 1911 ».
    • ministère de l’Intérieur ne reconnut jamais officiellement son existence, tout en la tolérant defait »125. Alors que la fin de la Première Guerre mondiale semble proche, les 30 et 31 août1918, la NUPPO organise une grève à Londres, suivie par 12 000 policiers. Le succès de lagrève se traduit par une augmentation significative des salaires. À la fin de l’année 1918, prèsde huit policiers sur dix cotisent auprès de ce syndicat. En 1919, la quasi-totalité des forces deLondres, Birmingham et Liverpool cessent à nouveau le travail, obligeant le gouvernement àréagir fermement, tout en dotant l’institution d’un outil de représentation officiel. En réaction, le Police Act de 1919 interdit aux policiers de se syndiquer et crée undélit d’incitation à la grève126. Néanmoins, comme nous l’avons dit, la Police Federation estfondée pour « permettre aux membres des polices d’Angleterre et du Pays de Galles deréfléchir et de faire remonter aux autorités de la Police et au Ministre, tous les problèmes liésà leur bien-être et à leur efficacité autres que les questions de discipline et de promotionsindividuelles »127. La Police Federation devient, de fait, le syndicat officiel de la policebritannique. Accepté par la base, il fait disparaître la NUPPO. La création de la PoliceFederation s’inscrit comme la principale réforme policière du début du vingtième siècle. Dans le même temps, les officiers se dotent également de structures représentatives.Sous l’égide du Home Office, la Conférence Centrale des Chiefs Constables est fondée en1918. En décembre 1920, il est décidé qu’elle se réunira dorénavant deux à trois fois par an auniveau national, et trois fois par an au niveau régional. Réunis dans l’Association of ChiefsPolice Officers of England and Wales, les Chiefs constables et leurs assistants deviennent« un lien permanent entre Home Office et forces de police »128. Si les chiefs constables s’affirment comme un lien entre la police et le gouvernement,le bobby tend quant à lui à rapprocher les différentes classes sociales, devenant un véritableciment à l’unité du pays.125 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de la considération sociale »,p. 170.126 T.A CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, Constable London, 1979, p. 194.127 Ibid. « Enabling members of the police forces in England and Wales to consider and to bring to thenotice of police authorities and Secretary of State, all matters affecting their welfare and efficiencyother than questions of discipline and promotion affecting individuals ».128 Ibid,, p. 196. « A permanent link between the Home Office and police forces ».
    • 3- Le lien entre les classes sociales À la fois issu des classes populaires et membre des classes moyennes inférieures, lepolicier devient une sorte de lien entre les classes sociales. Le métier de policier devient, pourbeaucoup d’Anglais des classes populaires, synonyme de promotion sociale. En arrivant àsymboliser le respect de l’égalité devant la loi, en se confrontant de plus en plus aux classessupérieures, le modèle policier britannique tend à prouver son efficacité dans la pacificationde la société britannique. Le métier de policier devient donc un lien entre les classes sociales grâce à laprofessionnalisation. À partir de la fin du dix-neuvième siècle, pour les nouvelles recrues,issues de la classe ouvrière, l’engagement dans la police se fait souvent dans « l’idée deréaliser un parcours professionnel, une carrière »129. Cette tendance progressecontinuellement, et ce, à juste titre, puisque « dans les années 1930, entre 55 % et 86 % desprimo-entrants des forces de police de Birmingham, de Cardiff et du comté de Warwickconnurent une promotion »130. Au-delà de l’aspect financier, l’entrée d’un membre d’unefamille ouvrière dans la police signifie, à terme, une meilleure éducation, grâce à l’ouvertured’écoles de police. Ceci peut laisser espérer le franchissement, à la génération suivante, d’unnouveau cran dans l’échelle sociale, ou au moins dans la hiérarchie policière. Le métier depolicier s’affirme comme une bonne situation, d’autant plus que sa popularité dans le publicne faiblit pas. Le policier du début du vingtième siècle représente la défense de l’égalité devant laLoi. Ce qui, à en croire Clive Emsley, ne va pas forcément de soi : « La loi, la police, et lestribunaux tendent à renforcer les divisions et les inégalités. Pourtant, ils cherchent aussisouvent à surmonter divisions et inégalités »131. Nous l’avons vu, le caractère apolitique dupolicier, ajouté à la culture de la communication publique, rapproche les bobbies des classespopulaires. Pourtant, l’image idéalisée par l’institution n’est pas aussi bonne que le proclamel’institution : « Il arrivait qu’en certaines occasions, cette image s’effrite, et probablement129 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale »,p. 165.130 Ibid.131 Clive EMSLEY, Crime and society in England, 1750-1900, p. 301. « The law, the police, and thecourts tend to reinforce divisions and inequalities. Yet often they seek also to overcome divisions andinequalities ».
    • qu’elle n’avait jamais été particulièrement forte parmi les plus pauvres parties des classeslaborieuses »132. Or, la modernisation du pays renforce l’image d’une police égale pour tous.« Comme le nombre de véhicules à moteur augmenta durant l’entre-deux-guerres, pour lapremière fois, les policiers furent donc de plus en plus amenés à se retrouver en confrontationdirecte avec les membres respectables de la société ». La police n’est en effet plus perçuecomme une force défendant sans cesse les intérêts des plus riches contre les « classesdangereuses ». En faisant la preuve de sa capacité à se moderniser, tout en gardant sescaractéristiques principales, le modèle policier devient une institution intouchable de laGrande-Bretagne, et d’autant plus intouchable qu’elle semble garantir la stabilité politique dupays. Ainsi, en 1926, une grève générale paralyse le Royaume-Uni, faisant craindre unerévolution. La situation ne demande à aucun moment l’intervention de l’armée pour rétablirl’ordre. Sur le terrain, les policiers sont exemplaires, des journalistes les voient même jouer aufootball avec des grévistes133. Quand des polices politiques utilisent la violence et la terreurpour maintenir un régime totalitaire, comme le Guépéou en URSS et la Gestapo enAllemagne, le modèle britannique semble protéger le pays de la dictature.132 Idem, « The History of crime and crime control institutions », in Mike MAGUIRE, Morgan ROD,Robert REINER, The Oxford Handbook of Criminology, Oxford University Press, troisième édition,2002, p. 218. « There were occasions when this image crumbled, and probably it was neverparticularly strong among the poorer sections of the working class ».133 T.A CRITCHEY, op. cit., p. 200.
    • C - Le Bobby, ce héros La Seconde Guerre mondiale, parce qu’elle touche le territoire britannique, mobiliseles policiers de toutes les régions de Grande-Bretagne. Attaquée en son sein, l’Angleterre faitbloc. Pour les policiers, la tâche est immense, mais leur donne l’occasion de se couvrir degloire. Le Blitz façonne l’image héroïque des bobbies, qui perdure après la guerre. Le Bobbydevient le symbole de l’unité du pays. Cette image, la télévision nationale la reprend dans lesannées cinquante avec le feuilleton Dixon of Dock Green, diffusé sur la BBC jusque dans lesannées soixante-dix, qui inscrit dans le marbre le personnage du bon Bobby. 1- Le Bobby sous les bombes En 1938, George Orwell achève son récit Hommage à la Catalogne par cettesaisisante prédiction : « Ici, c’était toujours l’Angleterre que j’avais connue dans mon enfance : des talus de voie ferrée enfouis sous l’exubérance des fleurs sauvages, des prairies profondes où de grands et luisants chevaux broutent et méditent, de lents cours d’eau frangés de saules, les vertes rondeurs des ormes, les pieds-d’alouette dans les jardins des villas – et puis ce fut la morne immensité paisible des environs de Londres, les berges du fleuve boueux, les rues familières, les affiches parlant de matches de cricket et de noces royales, les hommes en chapeau melon, les pigeons de Trafalgar square, les autobus rouges, les agents de police bleus – tout cela plongé dans le profond, profond, profond sommeil d’Angleterre, dont parfois j’ai peur que nous ne nous réveillions qu’arrachés à lui par le rugissement des bombes »134. C’est en effet sous les bombes allemandes que les Britanniques prennent consciencede manière aussi soudaine que violente de la réalité de la puissance nazie. Pendant la lonelyyear, l’année solitaire, les Anglais sont seuls face aux avions de la Luftwaffe qui bombardentsystématiquement toutes les grandes villes du Royaume-Uni. Malgré toutes les souffrances, lepeuple tient bon, notamment grâce à l’action des policiers. Les avions allemands bombardent Londres pour la première fois dans l’après-mididu 7 septembre 1941, le raid aérien tue 430 personnes et provoque un millier d’incendies. Ladernière attaque a lieu le 10 mai 1940, quand Hitler décide de préparer l’attaque de l’URSS 135.La police est réorganisée pour ce nouveau type de guerre. Dans une véritable mobilisation134 George ORWELL, Hommage à la Catalogne, éditions Ivrea, 1995, p. 234. traduction YvonneDavet, Gallimard, 1955. Hommage to Catalonia.135 François BÉDARIDA, « Londres sous les bombes », in François POIRIER (dir.), Londres 1939-1945, Riches et pauvres dans le même élan patriotique : derrière la légende…, Autrement, 1995, p.24.
    • générale des forces de l’ordre, les effectifs policiers sont augmentés de cinquante pour cent.Aux cinquante-sept mille policiers professionnels, viennent s’ajouter vingt-cinq millehommes de la réserve de la police, près de six mille hommes de la réserve traditionnelle de lapolice et deux cent quatre-vingt-deux femmes pour un total de 88 239 policiers. Au plus fortde la Bataille d’Angleterre, en 1941, ces effectifs atteignent 92 694 policiers dont trois centvingt-cinq femmes136. La police passe sous le commandement du gouvernement, sans toutefoisque l’organisation soit nationale comme c’est le cas pour les soldats du feu. Le Home office contrôle en effet les Chiefs constables de province et dispose de lapossibilité de les renvoyer. Pour améliorer l’organisation des polices locales, descommissioners régionaux sont mis en poste dans chacune des onze régions qui composent lesprovinces du Royaume-Uni hors Londres137, qui, rappelons-le, est déjà sous le contrôle duHome Office. Il est par ailleurs prévu qu’en cas d’invasion, les policiers passent sous lecontrôle de l’armée. Cependant, les Chiefs constables des villes les plus touchées par lesbombardements n’attendent pas cette invasion pour demander des instructions ou desinformations aux États-Majors régionaux. Les policiers sont aussi affectés à la garde dans leslieux susceptibles d’être sabotés et à la conservation de routes praticables pour les convoismilitaires138. Si organisation de guerre il y a, le rôle principal de la police réside pourtant dans lesecours à la population. Tout d’abord, il s’agit pour eux de limiter les effets desbombardements. La police met en place un système pour prévenir la population de l’arrivéedes avions allemands. Elle patrouille également pour vérifier que les consignes de couvre-feusont bien respectées afin d’empêcher aux équipages de la Luftwaffe de s’orienter grâce auxlumières des villes. Elle accompagne les civils aux abris ou aux stations de métro. Au momentoù commencent à tomber les bombes, non seulement les policiers coopèrent avec les autresservices de secours, mais ils les coordonnent139. Des agents spécialisés dans les « incidents »sont entraînés. Ils sont chargés de chercher d’éventuelles victimes dans les décombres desmaisons, d’éteindre les débuts d’incendies qui pourraient se propager à d’autres bâtiments, ets’occupent des bombes qui n’ont pas explosé. Le policier est donc partout. Les Bobbiespermettent, grâce à leurs opérations de prévention, de rendre les bombardements moins136 T.A CRITCHLEY, A history of Police in England and Wales, pp. 225-226. Annexe III, C, 1.137 Ibid, p. 228.138 Ibid, p. 230.139 Ibid, p. 235.
    • meurtriers. Mais si le nombre de morts, comparé à la violence des bombardements, resterelativement peu élevé, grâce à la discipline des Britanniques qui respectent les règles deprécautions avec zèle, la destruction est immense140. Le général de Gaulle note d’ailleurs,alors qu’il a rejoint Londres : « En cette fin de 1940, les Anglais, assiégés dans leur île, sesentaient au plus noir du tunnel »141. Pendant toute la Bataille d’Angleterre, la police s’emploie donc à garder et à rétablirle moral de la population, indispensable pour tenir face à l’ennemi, en attendant l’entrée enguerre des Etats-Unis. « L’action aérienne de l’ennemi, constate De Gaulle, pour ne plus viser à des résultats décisifs, n’en continuait pas moins, harcelant les ports, l’industrie, les voies ferrées, écrasant soudain : Coventry, la cité de Londres, Portsmouth, Southampton, Liverpool, Glasgow, Swansea, Hull, etc., tenant en alerte les populations pendant des nuits et des nuits, épuisant le personnel de sauvegarde et de défense »142. Épuisés, les policiers le sont sans doute, mais aucun ne demande à être mis au repos,comme le permet une directive du Home Office en mars 1941. Des centaines de volontairesproposent en effet de remplacer les agents qui, depuis plusieurs mois, s’attèlent à combattreles dégâts des bombardements. D’ailleurs, « pas un policier ne quitta Londres »143. Maiscomment maintenir le moral sous les bombes, au milieu des décombres des maisons ? « Hulla subi soixante-treize attaques, au cours desquelles mille personnes ont été tuées et cent millesont devenues sans-abri. À cet endroit, comme partout, les policiers ont agi superbement.Leur ardent mépris du danger et leur infaillible humour ont tenu, ont été renforcés et ont, aufinal, renforcé le moral de la population pendant ces mois critiques »144. Des scènes dedésorganisation et de paniques ont lieu, mais elles sont «soigneusement dissimulées l’une etl’autre par la censure »145. Les policiers semblent pour leur part se conduire comme deshéros. Sans se soucier du danger, ils restent aux côtés de la population et, par l’humour,rendent des situations terribles plus acceptables. En 1942, Winston Churchill choisit la police140 Philippe CHASSAIGNE, La société anglaise en guerre, 1939-1945, Messene, 1996, p. 38. « 37000 tonnes d’explosifs furent déversés sur l’Angleterre en 1940-1941, dont 18 800 sur la seule ville deLondres, qui firent 23 000 victimes, dont 13 000 pour la capitale, et détruisirent en tout ou partie 3,7millions de maisons ».141 Charles DE GAULLE, Mémoires de Guerre, L’appel, 1940-1942 (tome 1), Plon, 1954, p. 123.142 Charles DE GAULLE, Mémoires de guerre, pp. 122-123.143 T.A CRITCHEY, p. 235. « Not one policeman moved out of London ».144 Ibid., « The city of Hull suffered seventy-three attacks, in which over 1,000 persons were killed and100,000 rendered homeless. Here, and everywhere, the police behaved superbly. Their staunchdefiance of danger and unfailing good humour steadied, stiffened, and finally rallied public moraleduring these critical months ».145 François BÉDARIDA, op. cit., p. 25.
    • pour symboliser les services de défense civile: « Si je ne mentionne qu’un de ceux-là ce soir -à savoir, la police – c’est que bien des hommages ont déjà été rendus aux autres. Mais lespoliciers ont été présents partout tout le temps. Et comme une travailleuse me l’a écrit dansune lettre “Quels gentlemen ils font !” »146. Cet hommage en forme de boutade du Premierministre britannique participe à la sacralisation des policiers. Ces policiers qui ont su résisterdeviennent le symbole de la résistance et par là même de l’unité du pays. 2- Le symbole de l’unité du pays À la fin de la guerre, les policiers constatent que « la reconnaissance publique enversla police n’a jamais été aussi forte »147. À leurs côtés dans la détresse, les Britanniques ontconfiance en leurs sauveurs. Les responsables policiers ont conscience que le retour à la paixrisque cependant de déboucher sur une baisse de popularité de l’institution. Ils mettent alorstous les moyens nécessaires pour sauvegarder l’image héroïque du Bobby. En 1945, selon les termes du Home Secretary, il n’est pas exagéré de dire « que laréputation de la police britannique pour le service à la communauté reste plus haut qu’il n’ajamais été »148. Abandonnant leur rôle de sauveteurs, défenseurs et protecteurs du Royaume-Uni, les policiers reprennent leurs missions habituelles, armés de leurs calepins decontredanses. Comment réussir à rester aimés de l’opinion ? Les années qui suivent la guerresont considérées par les spécialistes britanniques comme « l’âge d’or de la police »149. Le nouveau commissioner Sir Harold Scott, qui demeure à la tête de Scotland Yardde 1945 à 1953, entend faire perdurer la popularité auprès du public, symbolisée par l’attitudehéroïque du Bobby dans le Blitz. Pour se faire, il renforce les relations avec la presse. À la findes années trente, déjà, la coopération existait entre les officiers de police et les crimereporters. En 1945, elle passe à la vitesse supérieure. Scott agrandit le Press Bureau, alors146 T.A CRITCHEY, p. 223. « If I mention only one of them tonight – namely, the police – it is becausemany tributes have been paid already to the others. But the police have been in it everywhere all thetime. And, as a working woman wrote to me in a letter, “what gentlemen they are” ».147 Ibid. p. 237.148 Ibid., p. 236. « It is no exaggeration to say that the reputation of the British police for the service tothe community stands higher than ever before ».149 Robert REINER, Politics of the Police, p. 144. « “the golden age” of policing ».
    • cantonné à un « petit bureau dans le sous-sol »150. Embauchant des journalistesprofessionnels, il fait de l’enquête criminelle une manne pour les journalistes, avides depapiers juteux, mais aussi attachés à l’image idéale du Bobby. Pour le nouveau commissioner, « seules les informations qui pourraient interféreravec une enquête ou avec la procédure judiciaire » doivent être tenues secrètes. Le ton estdonné. Il faut d’ailleurs noter que la coopération entre la presse et la police permet d’une partla diffusion d’une meilleure image de l’institution, en formant des officiers spécialisés dansles conférences de presse, et d’autre part la diffusion de portraits robots de suspects dans lapopulation, ce qui peut s’avérer une aide importante pour les enquêteurs. Si les responsablesde la police attachent une grande importance à la médiatisation de la police criminelle, ilsn’en oublient pourtant pas la figure légendaire du simple Bobby. Le cinéma et la télévisionsont alors mobilisés à cette tâche. 3- Le mythe de Dixon of Dock Green Dixon of Dock Green est le feuilleton policier diffusé le plus longuement à latélévision britannique. Il débute en 1955, alors que la popularité de la police est à son plushaut, et s’achève, vingt-et-un ans plus tard, sur fond de crise du modèle policier anglais.Autour du personnage principal, le policier Dixon, se renforce de nouveau le mythe du Bobby,auquel le développement de la télévision apporte un retentissement jamais atteint. La sériemet en scène une certaine manière de faire la police, qui reste aujourd’hui une référencemajeure chaque fois que des réformes sont amorcées. Mais, dans les dernières années, le fosséest si grand entre fiction et réalité que la série devient le révélateur de la grave crise d’identitéde la police anglaise dans les années soixante-dix. Le personnage du policier Dixon apparaît la première fois au cinéma, dans The BlueLamp, en 1950. Le film connaît un immense succès. Les policiers applaudissent le jeu del’acteur de Dixon, « Jack Warner est un agent de la Metropolitan police totalement150 Rob C. MAWBY, Policing images, Policing communication and legitimacy, p. 15. « A ‘smalloffice in the Basement’ ».
    • convaincant »151. Dans l’ensemble de la population, l’engouement est général. Ses auteursdécident donc logiquement de l’adapter à la télévision. Le feuilleton prend le nom de sonhéros principal. À partir de 1955, il est diffusé chaque samedi soir sur la BBC, plus de dixmillions de personnes suivent les épisodes à 18H30, ce qui, en Angleterre, correspond à lapremière partie de soirée. De fait, le personnage de Dixon devient une icône des annéescinquante. Il sacralise l’image du policier britannique, héros simple et discret. Pourtant, dèsl’apparition du personnage de Dixon au cinéma, le Times est assez critique : « lespersonnages centraux ne sont pas des policiers comme ils le sont réellement, mais despoliciers comme une tradition indulgente a choisi de les représenter »152. Loin du strass d’Hollywood, la série se veut réaliste. La caméra suit un Bobby sansgrade, Dixon, qui patrouille à pied dans les rues de l’Est de Londres. Au fil des épisodes etdes rencontres, il améliore la vie de ses concitoyens, ramène la paix sociale, et rétabli l’ordregrâce à son enthousiasme et à sa bonhomie. Son caractère affectueux et attachant, liés à l’âgeavancé de l’acteur, diffusent une image idéalisée et rassurante de la police. À partir des années 1970, Dixon ne correspond définitivement plus à la vision que lapopulation se fait de la profession. Secouée par des scandales de corruption, de racisme et debrutalité, la série commence, pour la plupart des Anglais à « parler d’un autre temps »153. En1976, elle est définitivement retirée des écrans, alors que la crise qui secoue la police est deplus en plus importante.151 C.H ROLPH, Police Review, 27 janvier 1950. Cité par Rob C. MAWBY, Policing images, Policingcommunication and legitimacy, p. 15. « Jack Warner is an entirely convincing MetropolitanPoliceman ».152 « The Blue Lamp », The Times, 20 janvier 1950. Cité par Rob C. MAWBY, Policing images, p. 26.« The central characters are not policemen as they really are but policemen as an indulgent traditionhas chosen to think they are ».153 Rob C. MAWBY, Policing images, Policing communication and legitimacy, p. 16. « Dixon seemedto speak from another age »
    • Deuxième partie Le modèle en crise Pendant dix ans, le prestige engrangé par l’attitude des bobbies pendant la SecondeGuerre mondiale demeure intact. Mais à la fin des années cinquante l’image commence à sedégrader. Elle s’effrite, d’abord lentement, dans les années soixante pour s’effondrer ensuitedans les années soixante-dix. La disparition du lien privilégié entre les bobbies et lapopulation semble au final définitivement rompu dans les années quatre-vingt. Nous allonsvoir comment cela s’est produit. La police est confrontée d’abord aux profondschangements socio-culturels qui traversent la sociétébritannique. Les Bobbies, qui symbolisent l’Angleterrede la Reine Victoria, ne paraissent pas pouvoirs’intégrer à la société moderne. L’image del’institution se dégrade au fur et à mesure desscandales qui éclatent à partir de la fin des annéessoixante. Son impuissance à canaliser de nouvellesformes de violence et à rétablir lordre la rendentpeu crédible aux yeux des Britanniques. Elle se repliealors sur elle-même et fait le pari de soutenirMargaret Thatcher, dont le programme électoralrevendique « la Loi et l’Ordre ». Mais cettepolitisation rajoute un peu plus à la crise du modèlelaissant la police de la fin des années quatre-vingten plein malaise.
    • Chapitre IV La confrontation à la modernité Dans les années qui succèdent à la guerre, les Britanniques continuent de subirrationnements et privations. L’élan de la reconstruction nourrit pourtant une modernisationrapide et l’enrichissement du pays. Mais parallèlement, la chute de l’empire colonial, laremise en cause des traditions et le rejet de l’establishment britannique traduisent une certainedéstabilisation de la société britannique. Partie intégrante du modèle social traditionnel, lapolice subit de plein fouet ces évolutions. Critiques vis-à-vis de la société de consommation, les policiers britanniques aspirentcependant aux avantages matériels de la modernité. Dans une société qui s’urbaniserapidement, la jeunesse britannique se divise en groupes, généralement anticonformistes,parfois violents, dont les agissements troublent parfois l’ordre public. Les bobbies semblentpourtant s’adapter aisément à l’évolution de la société. Ce n’est pas le cas pour la modernisation du travail policier. Primordiale depuis la findu dix-neuvième siècle, elle nuit, à partir des années soixante, à l’image du policier dans lapopulation. D’abord, la modernité technique détruit l’image du simple citoyen en uniformequi définissait le policier britannique depuis 1829. Elle déshumanise le travail des policiersqui tendent à réagir de manière de plus en plus dure. La motorisation, enfin, rend plus difficilele contact avec la population. L’idée de Community Policing n’est plus à l’ordre du jour. Les policiers rencontrent de nombreuses difficultés pour s’adapter au mondemoderne. En pleine Guerre froide, les responsables policiers cherchent à rétablir l’image duBobby protecteur du Royaume. Ils pensent, de la sorte, pallier les effets négatifs duregroupement des polices locales. La tendance est en effet à la diminution du nombred’organisations afin d’améliorer l’efficacité des polices. Quittant le chemin tracé par RobertPeel, les policiers tâchent d’effectuer une surveillance accrue de la population.
    • A- L’évolution de la société anglaise Dans les années soixante, le rayonnement culturel de l’Angleterre s’étend au reste del’Europe occidentale et la contestation de ses traditions suit les mêmes reste canaux. Tandisque les Beatles et les Rolling Stones vendent leurs disques à des millions d’exemplaires, laminijupe, lancée sur King’s Road en 1967, révolutionne la mode. C’est l’époque du SwingingLondon. La jeunesse britannique, en quête d’identification, se cloisonne autour de modesvestimentaires et musicales. Bien que la police soit parfois forcée d’intervenir pour rétablirl’ordre, les relations avec ces groupes contestataires restent globalement pacifiques. La sociétéde consommation, à laquelle aspirent tous les Anglais, nourrit le mécontentement policier, quicraint pour sa condition sociale. L’urbanisation de la société et la création de villes nouvellesréclament une réorganisation de la police, contrainte également de réorienter ses missions. 1- Les bobbies, les hippies, les punks et les skinheads Le seul passage dans la langue française des expressions hippies, punks et skinheadsmontre l’influence de la Grande-Bretagne des années soixante et soixante-dix sur le reste del’Europe. Parce qu’ils naissent au Royaume-Uni, ces mouvements contestataires sontparticulièrement forts dans leur pays d’origine. Nous allons voir quelles relations les policiersentretiennent avec chacun de ces mouvements. Très développé au Royaume-Uni, le phénomène hippie, apparu aux Etats-Unis à lafin des années soixante, semble être perçu différemment par la police anglaise que par lesautres polices européennes. La forte tradition libérale du Royaume-Uni permet en effet dansun premier temps une meilleure acceptation de l’anticonformisme hippie. Les cheveux longset les pantalons à patte d’éléphants sont davantage perçus comme une mode vestimentaire quecomme un affront à la moralité. De l’autre côté, les hippies, antimilitaristes, apprécient sansdoute que les bobbies ne portent pas d’armes. Les seules confrontations avec une jeunesseproche du mouvement hippie ont lieu au cours des manifestations contre la guerre duVietnam, devant l’ambassade des Etats-Unis, et dans certaines affaires de stupéfiants. Dans lepremier cas, la manifestation du 27 octobre 1968 ne dégénère pas, grâce, notamment, àl’attitude de la police, qui sait rester calme et discrète, à la différence des forces de l’ordre deParis, Chicago, ou Tokyo. Ce jour-là, les policiers se contentent d’arrêter les manifestants
    • enchaînés aux grilles de l’ambassade des Etats-Unis. Le correspondant à Londres duWashington Post fait ce commentaire : « Ce qui ne s’est pas passé, assez simplement, estquelque chose qui a eu lieu dans tous les autres grands pays occidentaux cette année, unevéritable confrontation violente entre des étudiants en colère et une police à tendancesadique… »154. Même si certains manifestants lancent des cocktails Molotov sur les véhiculesdes policiers et dispersent des bouts de verre sous les sabots de leurs chevaux, les scènes deviolence n’en restent pas moins rares et sans commune mesure avec les charges des CRS etdes gendarmes mobiles sur les barricades du Quartier Latin, ou avec l’image des policiers deChicago armés de fusils automatiques. Nous ne pouvons cependant pas nier que les policiersbritanniques éprouvent du mépris, et parfois même de l’hostilité envers les adeptes du FlowerPower. Les tensions entre les policiers et les hippies s’exposent simplement en différé desautres pays européens, au milieu des années quatre-vingt. À partir de 1972, des centaines dehippies se retrouvent au monument préhistorique de Stonehenge pour le solstice d’été.Regroupant des druides autoproclamés, des musiciens et de simples curieux, les participantstentent de faire revivre le culte qui avait perduré jusqu’à mille ans avant notre ère. Lesresponsables de Stonehenge décident d’interdire ce rassemblement en 1985, inquiets desdégâts qu’entraîne la présence de centaines de personnes sur le site. Faisant fi de cetteinterdiction, des hippies décident de s’y rendre coûte que coûte. Les forces des policesd’Avon et Somerset, de Wiltshire et Hampshire sont alors mobilisées pour arrêter le convoi.Un Chief Constable admet quelques jours plus tard que ses hommes sont devenus« complètement déments »155. En effet, devant les caméras de télévision, la police charge lesmanifestants, les frappe et brûle leurs véhicules, prouvant que les relations entre la police etles hippies ne sont pas aussi idylliques qu’on aurait pu le croire. Les hippies se réfugient alorssur les terres voisines d’un Lord. L’événement, qui fait les gros titres de la presse, est appelé« Battle of the Beanfield », « la Bataille du champ de haricots ». L’année suivante, en avril,quatre cents policiers dispersent à nouveau un convoi hippie. Ne voulant pas voir chaque154 T.A. CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, Constable London, 1967, p. 314.« What did not happen, quite simply, was something that has occured in every other major westerncountry this year, a truly violent confrontation between angry students and sadistic police… »155 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 30. « A chief constable later says his men went “berserk” ».« Berserk » est un vieux terme germanique utilisé pour désigner les guerriers sacrés de certaines tribusqui entraient en transe avant de se jeter dans la bataille.
    • année la manifestation New Age tourner à l’émeute avec la police, les responsables deStonehenge décident de rouvrir, dès 1987, le site pour la célébration du solstice d’été. Les punks apparaissent en Angleterre à la fin des années soixante-dix. Formé àLondres, le groupe des Sex Pistols sort son premier single en 1975. Son titre, Anarchy in theUK, est assez révélateur de ces tendances anticonformistes poussées à l’extrême. La chansonGod Save the Queen s’empare du titre de l’hymne national et des symboles royaux pourmieux les ridiculiser. En 1977, véritable année de l’explosion du mouvement punk, est fondéle groupe Police, dont le simple nom doit être retiré des affiches des salles de concert pour nepas faire démarrer une émeute, tandis qu’un autre groupe, les Clashs, critiquent « les policierset les voleurs qui effraient [et combattent] la nation avec leurs armes et leurs munitions »156.Les tensions entre la police et les punks, qui se sentent harcelés par les forces de l’ordre,s’illustrent ainsi dans la musique. Réceptif aux idées anarchiques, le mouvement punk dansson ensemble critique l’État, ses symboles et ses défenseurs – donc, les policiers. La diffusion de cette musique et de cette culture rebelle se fait rapidement. Unegrande partie de la jeunesse britannique de la fin des années soixante-dix consolide lemouvement. Les punks, avec leur style vestimentaire particulier, leurs cheveux teints à labombe de peinture, et leurs épingles à nourrice sur leurs vêtements ou à même leurs peaux,deviennent symboles à part entière de l’Angleterre. Cette figure vient d’ailleurs concurrencerl’image du policier. Le Bobby et le punk s’affirment alors comme les deux visages del’Angleterre. Coincé entre traditions et modernité, entre conservatisme et anticonformisme, lepays s’enrichit de ses contradictions. Né en Grande-Bretagne à la fin des années soixante, le phénomène des skinheadsprend une ampleur préoccupante dans le Royaume-Uni des années soixante-dix. À l’origineapolitiques, ces groupes sont rapidement infiltrés par les partis ultranationalistes anglaiscomme le British National Party (BNP) ou le National Front (NF). Groupusculaire, l’extrêmedroite anglaise n’en est pourtant pas moins organisée, violente et dangereuse. Gravitant autourdu National Front, des bandes de crânes rasés, nostalgiques du Troisième Reich, s’attaquentaux minorités ethniques et aux hippies. Les skinheads se rasent d’ailleurs les cheveux par156 The Clash, Police and Thieves, 1978. « Police and Thieves in the streets / Scaring the nation withtheir guns and ammunitions / Police and thieves in the streets / Fighting the nation with their guns andammunitions ».
    • opposition au mouvement hippie. Fiers de leur appartenance aux classes moyennes etouvrières, ils rejettent également la mode « destroy », et l’aspect marginal des punks. Àl’écoute des militants d’extrême droite, la plupart des skinheads trouvent que les policiersbritanniques ne font pas preuve de suffisamment de fermeté, et de même, critiquent le faitqu’ils ne soient pas armés. La police de Robert Peel ne correspond pas à la police derépression voulue par les néonazis. Il reste que les policiers entrent peu en confrontation avecles skinheads, parce qu’un nombre important de Bobbies font preuve de racisme et, à ce titre,ferment les yeux. À la fin des années soixante-dix, le phénomène skinheads commencecependant à inquiéter une grande partie de l’opinion, car la violence et le racisme, poussés àl’extrême, déstabilisent la société. En février 1981, le Home Office et la police lancent une enquête conjointe sur lesorganisations d’extrême droite et les violences raciales. Cette enquête officielle indique que legouvernement britannique admet la réalité du problème. Parallèlement à ces enquêtes, unepartie de l’opinion estime que les policiers ne protègent pas suffisamment les minoritésethniques contre les agressions racistes. Au mois de juin 1981, un flot de critiques s’abat surla Metropolitan Police. Elle n’aurait rien fait pour empêcher les provocations racistes qui ontentraîné de violents affrontements entre des Asiatiques et des skinheads dans les rues deSouthall, dans l’Ouest de Londres. En autorisant la tenue d’une réunion politique à caractèreraciste dans un quartier peuplé à majorité d’immigrés, les autorités policières sont accuséesd’avoir sciemment laissé une situation sociale explosive dégénérer. Les journaux font état, lelendemain, de dizaines de blessés de part et d’autre, tandis que le pub dans lequel devait avoirlieu la réunion n’est plus que ruines finissant de se consumer. Mais, malgré quelques rares critiques sur la manière de répondre aux phénomènesidentitaires des jeunes, le plus souvent, l’opinion pense que la police arrive cependant, enemployant le moins possible la manière forte, à canaliser, contrôler et pacifier cesmouvements identitaires de jeunesse. Les jeunes eux-mêmes n’éprouvent pas véritablementde haine envers les policiers. Ils considèrent néanmoins que les Bobbies appartiennent à uneépoque révolue. Sans doute parce qu’ils restent imperméables à toute une partie de la popculture.
    • 2- La société de consommation : pop et cop culture Supermarchés, télévisions, voitures, vêtements, l’Angleterre des années soixanteentre dans l’ère de la consommation. D’un point de vue culturel, l’enrichissement global de lasociété permet aux membres des classes populaires d’acheter des biens qu’ils ne pouvaient sepayer auparavant. C’est l’avènement de la culture populaire, ou pop culture. Ces changementssocioculturels ont deux conséquences directes sur la police. D’abord, ils s’accompagnentd’une mutation et d’une augmentation de la criminalité. Ensuite, ils mettent à l’écart lespoliciers qui ne cherchent pas forcément à comprendre les nouveaux codes culturels. La société de consommation nourrit l’augmentation de la petite criminalité, etnotamment du racket et du vol. L’apparition et la démocratisation de nouveaux biens, commeles télévisions et les voitures, de nouvelles modes, comme celle des blousons de cuir,changent en profondeur le visage de la délinquance. Ces nouveaux objets de consommation,accompagnés souvent d’un matraquage publicitaire, deviennent indispensables à lareconnaissance de la société. Qui de sa machine à laver, qui de sa cuisine équipée, lamodernisation quotidienne de la vie devient une nécessité. Les voleurs et les cambrioleurs serecentrent donc sur l’électroménager, en sachant pertinemment qu’ils trouveront facilementun acheteur. Car si les années soixante ouvrent une ère d’enrichissement du pays, certainesindustries, comme celle de la pêche à Liverpool, licencient en masse, plongeant des centainesde familles dans un état de grande misère sociale, elle-même propice au développement de ladélinquance. Certaines personnes, qui ne peuvent se payer de tels objets, décident de les voler,soit à l’étalage, soit en les dérobant violemment à quelqu’un. Le nombre de dégradationsaugmente également. Détruire un objet qu’on ne peut détenir est certes primaire, mais celapermet sans doute de mieux supporter sa frustration. Les policiers se retrouvent alorsconfrontés à des délinquants plus jeunes et plus nombreux, opérant souvent en bande,agressant, la plupart du temps, des personnes de leur âge, et parfois même de leur groupeidentitaire. Cette augmentation de la petite délinquance s’inscrit ainsi comme la premièredifficulté des policiers des années modernes. La démocratisation de l’automobile entraînequant à elle un nouveau développement de l’insécurité routière, auquel les gouvernements detous les pays industrialisés doivent répondre. Cela se traduit généralement par l’apparition detensions entre les policiers, forcés de sévir contre les excès de vitesse, et les conducteurs devoiture, qui tiennent à leur liberté d’aller où bon leur semble, à la vitesse qu’ils veulent.
    • Les salaires des policiers n’augmentant pas aussi vite que ceux des autres sujets de laReine, les Bobbies ont alors le sentiment d’être les laissés pour compte de la société deconsommation. La population partage cette vision, puisque l’institution rencontre desdifficultés de recrutement dès les années cinquante, preuve s’il en est que le métier de policiers’avère moins attractif d’un point de vue financier que d’autres métiers du secteur tertiaire.Ces difficultés de recrutement entraînent « un vieillissement des effectifs et, donc, unemoindre adaptabilité à une société justement en pleine transformation »157. En effet, bien queles responsables développent de nouvelles équipes, les dotant de moyens modernessupplémentaires, les policiers n’arrivent visiblement ni à freiner la délinquance, ni à comblerle fossé qui s’élargit entre eux et la population : « ils étaient toujours assujettis à une strictediscipline, ils acceptaient d’être disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre (…),n’étaient pas libres de vivre où ils voulaient et n’avaient pas la possibilité de prendre untravail à temps partiel »158. Face à la pop culture, les policiers semblent rester enfermés dansleur cop culture. Le terme cop, qui se traduit par « flic », est péjoratif, l’expression désignel’incapacité des policiers à comprendre la société moderne et urbaine. 3- L’urbanisation de la société La forte urbanisation de la Grande-Bretagne change en profondeur les missions de lapolice. Nous avons vu précédemment que la petite délinquance se développe dans les villes,ainsi que l’insécurité routière. Mais l’urbanisation en elle-même a des incidences sur le métierdes policiers. Tandis que, faute de moyens suffisants, les policiers n’arrivent plus à maintenirl’ordre dans certains quartiers. Le regroupement communautaire des immigrés quiproviennent pour la plupart des anciennes colonies met à mal le système de communitypolicing. L’Angleterre des années 1950 ressemble à un grand chantier en construction. Nonseulement les infrastructures et les habitations du pays ont été fortement touchées par lesbombardements allemands, mais l’exode rural, qui prend sa source dans la mécanisationgrandissante du monde agricole et dans les opportunités offertes par l’industrie et le secteurtertiaire, accroît la pénurie de logements urbains. Rendue possible grâce au développementdes transports en commun, la construction de nouveaux quartiers a comme conséquenced’allonger le temps passé à se déplacer. Pour lutter contre les pickpockets qui profitent des157 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale », inJosette PONTET (dir.), À la recherche de la considération sociale, Zalence MSHA, 1999, p. 174.158 T. A CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, Constable London, 1979, p. 315.« They were still subject to strict discipline, they accepted a twenty-four hour liability to be called out,they were not free to live where they chose, and they were unable to take part-time jobs ».
    • concentrations de foules aux heures d’ouverture et de fermeture des bureaux, les effectifs dela British Transport Police augmentent de manière significative. À Londres, par exemple, des quartiers font face à une surpopulation importante, sansréelle installation d’infrastructures nécessaires ; ces quartiers défavorisés, appelés inner citiesoutre-manche, deviennent dans certains cas des zones de non-droit, no-go areas, là où, parpeur des agressions, les Anglais refusent d’habiter et de se rendre. Un regroupement desclasses les plus pauvres s’effectue dans ces quartiers. Le regroupement de familles en grandedifficulté sociale, qui connaissent la précarité et dans lesquelles les problèmes d’alcoolisme etde violence font partie du quotidien, pose de nombreux problèmes aux policiers de cesquartiers, souvent débordés par la situation. Et si la criminalité augmente de quarante-cinqpour cent entre 1949 et 1959. Les années soixante sont encore plus inquiétantes. En janvier1965, le constat du commissioner de la Metropolitan Police, Sir Joseph Simpson, frappe parsa noirceur : « Assurément, 1964 fut la pire année du siècle en matière de criminalité »159.L’urbanisation, telle que les responsables politiques la mènent, semble propice à uneaugmentation notable des violences. Cela est encore pire quand, s’ajoutant à la misère sociale, se greffe un problème deracisme. Dans ces villes nouvelles, éloignées des centres économiques et historiques, sontregroupés des immigrés en majorité issus des anciennes colonies britanniques, attirés par unecroissance économique très forte et par la demande de main d’œuvre à bon marché. À partirde 1954, les premières vagues d’immigration viennent peupler les grandes villes du Royaume-Uni. À eux seuls, les immigrés Antillais sont 174 000 en 1961 et 330 000 cinq ans plus tard.La xénophobie, dans un pays qui n’a jamais été véritablement multiculturel, se développerapidement et creuse un fossé ethnique important. Quand la crise survient, les communautésAntillaise et Pakistanaise sont plus touchées que les Blancs par le chômage160. Des quartiersne se peuplent que de Pakistanais, tandis que d’autres comptent exclusivement des Antillais.Les policiers, qui, nous le verrons, sont majoritairement blancs, n’habitent pas ces quartiers,ils y interviennent de manière confuse et souvent maladroite. Le lien entre la communauté etla police souffre donc à nouveau de ce phénomène.159 Philip RAWLINGS, Policing, a short history, Willian Publishing, 2002, p. 219. « 1964 has provedto be the worst year of the Century for Crime ».160 Ainsi, en 1984, 31,4% de la population d’origine antillaise, 2O% des hommes d’originepakistanaise et 16,1% des blancs sont au chômage.
    • B- La fin du community policing Dans l’idée d’améliorer leur efficacité sur le terrain, les policiers britanniquesabandonnent progressivement la politique de community policing qui était jusqu’alors une desprincipales caractéristiques et réussites de la police britannique. Si cette évolution n’a pas uncaractère officiel, elle est néanmoins réelle. Abandonnant la traditionnelle ronde à pied, lespoliciers utilisent des véhicules d’intervention rapide. Les chercheurs anglais appellent cephénomène le « fire brigade » policing, car, à la manière des pompiers, les policiers traversentles villes, sirènes hurlantes, pour aller là où ils sont appelés. L’emploi de nouvellestechniques, toujours plus modernes, s’accompagne quant à lui de l’utilisation plus fréquentede la force, ou hard policing. Ces deux nouvelles manières de faire la police marquent la findu contact avec la population. 1- Le « fire brigade » policing En 1986, une équipe de chercheurs du Sussex invente le concept de « fire brigadepolicing »161. L’expression, très forte de sens, fait école, et bientôt, la plupart des chercheursanglo-saxons l’utilisent pour définir un phénomène qui débute aux Etats-Unis dans les annéestrente et en Angleterre à la fin des années cinquante. Il faut cependant noter que leschercheurs préfèrent dater cette évolution de la décennie suivante, qui correspond plus à lagénéralisation de techniques testées précédemment. À partir de cette époque, les responsables policiers du territoire britannique mettenten place des équipes d’intervention rapide. Parce qu’un nombre croissant de foyers disposentdu téléphone, les directeurs de l’institution se rendent compte qu’en installant un standardtéléphonique et un numéro d’appel d’urgence, unique pour l’ensemble du territoire, ilspeuvent envoyer leurs policiers là où il faut, quand il le faut. La Division d’investigationcriminelle (CID) et les équipes spéciales de détection des fraudes, des voitures volées ou dugrand banditisme, n’utilisent plus que cette méthode. La spécialisation d’alors renforce doncle phénomène.161 David BRANDLEY, Neil WALKER, Roy WILKIE, Managing the Police: Law, Organisation andDemocracy, Wheatsheaf Books, Brighton, Sussex, p. 41.
    • L’exploitation très précoce d’appareils radiophoniques suffisamment petits pour uneinstallation dans les véhicules, dote la Grande-Bretagne, après les Etats-Unis, d’une despremières polices réactives du monde. Les responsables policiers britanniques cherchent àprouver que leur système de police est le meilleur du monde, ils laissent pourtant de côté cequi avait été sa caractéristique jusque-là, sa véritable proximité avec la population : lecommunity policing. Simplement, à la différence des véhicules de pompiers, les responsablespoliciers font patrouiller leurs hommes en voiture. Ils pensent ainsi pouvoir prendre desmalfrats en flagrant délit ou au moins garder l’aspect préventif de la patrouille à pied, tout enrendant plus confortables les conditions de travail des policiers162. Les résultats des patrouillesmotorisées ne s’avèrent pas meilleurs que ceux des patrouilles à pied163. Et les chocs pétroliersconsécutifs de 1971 et 1974 rendent ces patrouilles trop coûteuses pour l’État qui subit deplein fouet la crise économique, le nombre de patrouilles diminue donc, faute de créditssuffisants. Ainsi, François Dieu remarque que « la redécouverte, à la fin des années soixante-dix, des vertus de la patrouille à pied a aussi répondu, sur un plan plus particulier, à desconsidérations d’ordre économique, l’augmentation du prix de l’essence ayant imposé uneréduction des déplacements des véhicules de police »164 La police de réaction pose aussi d’autres problèmes. D’abord, elle induit une certaineforme de délation par l’emploi du téléphone. Les policiers ne peuvent pas juger eux-mêmesd’une situation, car ils sont envoyés sur place par leur standard téléphonique. Un appel peutd’ailleurs s’avérer simplement calomnieux ou peu clair, et donc mener les policiers sur defausses pistes, les amener à faire des erreurs. Ensuite, elle fait entrer pleinement la police dansune société de victimes qui appellent la police pour intervenir, généralement après l’agression,ce qui pose également le problème de la vengeance et de l’utilité d’une telle police, qui, plusque de réellement protéger, réprime. L’aspect préventif, primordial dans le communitypolicing, disparaît au profit d’une manière répressive de penser la police.162 Jean-Claude MONET, Polices et sociétés en Europe, La documentation Française, 1993, p. 161.163 Ibid.164 François DIEU, « La police de proximité en Angleterre : un bilan mitigé », Les Cahiers de lasécurité intérieure, numéro 39, 1er trumestre 2000, p. 123-148.
    • 2- Le hard policing S’opposant au soft policing, qui comprend le community policing et les opérations deprévention, le hard policing induit l’utilisation fréquente de la manière forte. Le seul terme demaintien de l’ordre révèle la tendance au hard policing. Les bobbies reçoivent après 1968 uneformation spéciale et des tenues modernes comprenant casques, boucliers, matraques,auxquels s’adjoignent en matériel de soutien gaz lacrymogènes et canons à eaux. Unmanifestant meurt peu après, en 1974, ce qui n’était pas arrivé depuis 1919. Le spectacle desbarricades du Quartier Latin a sans doute inquiété le gouvernement britannique qui donnealors les crédits nécessaires à une telle évolution. Une évolution que certains chercheurs del’Hexagone n’hésitent pas à qualifier de « à la française »165. Dans son étude qu’il a consacré au système policier français, Dominique Monjardetétablit différents modèles de police. Parmi ceux-ci, il y a le « modèle “communautaire” »,opposé au « modèle “autoritaire” »166. Le chercheur définit trois caractéristiques principalesau modèle « autoritaire ». La première, « orientation dominée par la priorité absolueaccordée à l’ordre public dans les missions de police », la deuxième, « une fonctioninstitutionnellement et explicitement attribuée à certains services, de police politique » etenfin, la troisième, « centralisation sous l’autorité directe, et quasi-exclusive, du pouvoirexécutif »,.167 Ces caractéristiques se retrouvent dans la police britannique de la fin des annéessoixante. Il y a d’abord l’évolution de l’orientation des missions de police, avec le « firebrigade » policing, que nous avons étudié précédemment. Ensuite la politisation de la police,qui découle, selon Robert Reiner, du « développement d’une classe sociale consciente del’antagonisme envers (et de) la police »168 et, enfin, la tendance du gouvernement, à partir dela fin de la Seconde Guerre mondiale, à regrouper progressivement les différentesorganisations policières du pays.165 Claude JOURNÈS, La police en Grande-Bretagne, p. 225.166 Dominique MONJARDET, « Le modèle français de police », CSI, mai-juin 1993, n°13, p. 62.167 Ibid.168 Robert REINER, Politics of the Police, p. 78. « One crucial factor which politicized policing afterthe 1960s was the development of social strata with a consciousness of antagonism towards (andfrom) the police ».
    • 3- La police moins locale Nous l’avons vu dans la première partie de ce mémoire, l’émiettement des forces depolice caractérise le modèle britannique établi en 1829. À partir de la fin de la SecondeGuerre mondiale, les responsables du Home Office trouvent que cette organisation necorrespond plus à la situation moderne. Ils organisent alors le regroupement de ces forces. Surles 181 forces locales de 1945, il n’en reste que 93 en 1946. Vingt-deux ans plus tard, leurssuccesseurs décident de réduire à nouveau le nombre de forces. En 1964, quarante-trois zonesdisposent chacune de leur police autonome. La nouvelle loi instaure des Comités de police, Police Committees, composés auxdeux tiers par des membres des conseils locaux et d’un tiers de magistrats, chargés de jouer unrôle de modérateur vis-à-vis des élus. Ce comité nomme le chief constable et ses adjoints, quidirigent généralement entre mille et deux mille hommes. La région du Grand Manchester encompte plus de cinq mille, alors qu’à Londres, dans les années soixante-dix, environ vingtmille fonctionnaires forment la Metropolitan Police. Rappelons d’ailleurs que le Conseil duGrand Londres ne dispose d’aucune autorité sur la police et que seul le cabinet du HomeSecretary décide de la nomination du Commissionner, qui commande la Met. Le Home Office participe à 51% au budget local de la police, laissant 49% auxautorités locales169. Cette différence, si minime soit-elle, illustre bien le fait que le HomeOffice se place en quelque sorte comme l’actionnaire majoritaire de toutes les forces de policedu pays. Il prend en charge la formation des policiers dans des écoles nationales, s’occupe descarrières des officiers – il arrive fréquemment qu’à l’occasion d’une promotion, un officierchange de région –, et, par la publication de circulaires, tend à rendre homogène la policebritannique. Preuve s’il en est de la faiblesse d’un Police Committee, il se voit forcé de choisirson chief constable parmi une liste de noms que fournit le Home Office. À partir de 1964, onpeut donc dire que le système local de police appartient à l’histoire.169 Claude JOURNÈS, « La police en Grande-Bretagne », p. 218.
    • C- Les Bobbies dénaturés Dans un monde en pleine évolution, le Bobby, marqué par l’époque victorienne, abien du mal à s’adapter. Tentant de retrouver dans la Guerre froide l’image héroïque duBobby dans le Blitz, les responsables policiers s’attèlent à régler les importants problèmes derecrutement que connaît l’institution, sans cependant vouloir réellement l’ouvrir aux hommesnon-blancs, et également aux femmes. Ayant défaits les liens qui les unissaient à lapopulation, les policiers, faisant preuve de suspicion envers une partie de certains groupessociaux, effectuent une surveillance discrète, et établissent des fiches sur des personnes qui,bien souvent, n’ont jamais eu de démêlés avec la justice. 1- Le Bobby, soldat de la guerre froide ? Le 5 mars 1946, Winston Churchill délivre son célèbre discours de Fulton, dans leMissouri, dans lequel il condamne le « Rideau de Fer »170 soviétique qui coupe l’Europe endeux, entre l’Est et l’Ouest. Alors que la Seconde Guerre mondiale vient à peine de prendrefin, le Royaume-Uni et les Etats-Unis s’engouffrent dans la Guerre froide contre l’Unionsoviétique. Celle-ci dispose de sa première bombe atomique en 1948. Différents scénarioscatastrophes parcourent le monde. En Grande-Bretagne, la peur de la Troisième Guerremondiale, qui se traduirait par une attaque nucléaire, est bien réelle. Sans atteindre les mêmesproportions qu’aux Etats-Unis, la crainte d’une attaque soviétique est bien présente dans lapopulation britannique. Les pacifistes de Grande-Bretagne se servent de cette peur pourcondamner la participation de leur pays à l’escalade de l’armement nucléaire. À partir des années cinquante, le gouvernement présente la police comme un chaînonessentiel en cas de guerre atomique. Les policiers reçoivent une formation et de l’équipementléger pour rétablir l’ordre si la Grande-Bretagne subissait une attaque nucléaire171. La plupartdes Britanniques se souviennent alors de l’action des Bobbies dans le Blitz et jugent normalque le gouvernement confie cette tâche aux policiers. Pourtant, on peut douter de l’efficacitédes Bobbies si effectivement une telle attaque s’était produite. C’est ce que le réalisateur170 « Iron Curtain ».171 L’Imperial War Museum, de Londres, dispose de très beaux exemplaires de combinaisonsantiatomiques et, notamment, pour les policiers.
    • anglais Peter Watkins met en doute dans son film War Game. Tourné à la manière d’undocumentaire, le film montre ce qu’il adviendrait du Grand Londres en cas d’explosionatomique, jusqu’à soixante-dix kilomètres du point d’impact. Quand les versions officiellespréfèrent montrer qu’il est possible de survivre à la Bombe, que, comme pour le Blitz, il suffitde s’organiser, le film vient montrer crûment qu’il n’y a rien à faire, rien à espérer. Craignantpour le moral du pays, le gouvernement interdit en 1965 la sortie du film. Dans le même temps, les responsables policiers exploitent au maximum l’image duBobby capable de défendre le pays contre un tel cataclysme. Il s’agit encore de la « traditionindulgente » à l’égard du Bobby172. Alors que le premier regroupement des polices de Grande-Bretagne a lieu en 1946, les responsables policiers se servent de la menace nucléaire pourmontrer, dans un premier temps, que la situation évolue mais que, dans un second temps, lesbobbies, éternels, restent disposés à défendre leur pays, tant qu’on leur en laisse les moyens. Avec la Guerre froide, et donc, la peur de l’ennemi intérieur, du communiste, lasurveillance de la population prend alors un aspect quasiment systématique. Le MI5 et le MI6constituent la part principale du renseignement britannique, le premier axant son action surl’intérieur et le second sur l’extérieur, immortalisé par le personnage de James Bond. Leursagents n’appartiennent pas à la police. Cette organisation du contre-espionnage et del’espionnage ne semble pas suffire au gouvernement, puisqu’il dote la police, avec la SpecialBranch, des mêmes prérogatives. Notons d’ailleurs que ni la Special Branch, ni le MI5 nepeuvent « utiliser de moyens de contrainte » et que, « s’ils estiment devoir procéder à unearrestation, ils s’adressent à la police ordinaire, qui opère sur la base des indications qu’ellereçoit et sous sa seule responsabilité au regard des lois »173. Les policiers prennent ainsi unepart essentielle à la lutte contre l’espionnage. Mais si la police participe de la sorte à la Guerre froide, elle voit bientôt sonengagement accentué. La menace de l’Union Soviétique favorise en effet le déploiement parl’Etat des moyens nécessaires à la surveillance et au contrôle d’une population pourtanthabituée à un régime permissif au regard des pays continentaux. La police constitue le pivotde cette nouvelle politique.172 The Times, 20 janvier 1950, op. cit.173 Jean-Claude MONET, Polices et sociétés en Europe, La documentation Française, 1993, p. 115.
    • 2- La surveillance de la population Pour les auteurs du livre Losing the fight against crime, la disparition des rondes àpied et la perte d’informations de terrain qui s’ensuit expliquent la mise en place durenseignement criminel : « Comme le “Fire Brigade” policing, les origines du renseignementcriminel semblent résider dans la disparition des unités piétonnes de police à la fin desannées soixante »174. Cette explication n’est pas convaincante. Orchestrée par legouvernement, la surveillance de la population poursuit trois objectifs : prévoir l’agitationpolitique et syndicale, améliorer le nombre d’affaires résolues par le recours à des indicateursrémunérés et profiter des avancées technologiques pour mieux surveiller les classes dites« dangereuses » de la population. Les besoins du renseignement dans le contrôle des agitateurs politiques,généralement d’extrême gauche, ont pour conséquence d’obliger les policiers à effectuer unesurveillance plus étroite de la population. Entre la fin des années soixante et le milieu desannées quatre-vingt, cette pratique s’étend. Des études indépendantes et une enquête internedu Home Office s’accordent pour estimer qu’environ « un Britannique sur dix a un dossier depolice le concernant »175. Parmi eux, les deux tiers n’ont pas de casier judiciaire. Il s’agit aussibien d’étudiants, dont les clubs sont infiltrés par des policiers en civils avec le concours desprésidents d’université, que de syndicalistes, de militants politiques, à une époque où desmilitants se réclamant de Léon Trotski cherchent à faire de l’entrisme dans le parti travailliste. Mais la surveillance n’est pas que politique, puisqu’il s’agit aussi d’engranger desrenseignements sur des vols commis ou à venir. Les policiers restent en contact avec uncertain nombre de métiers, comme les garagistes, capables de dire s’ils ont eu des soupçonssur des véhicules ou des clients particuliers. Les systèmes de renseignement les plus ancienssemblent indémodables, puisqu’en 1986, des chercheurs britanniques notent que : « Lescommerçants, les gérants de pubs et les chauffeurs de taxi sont fréquemment utilisés, commeles informateurs rémunérés et les autres personnes qui trouvent un intérêt certain à demeurer174 Richard KINSEY, John LEA, Jock YOUNG, Losing the fight against crime, Basil Blackwell,Oxford et New York, 1986, p. 137. « Like ’fire brigade’ policing, the origins of criminal intelligenceappear to lie in the collapse of unit beat policing in the late sixties ».175 Ibid, p. 138 « One in ten of the population have open files kept on them by the police ».
    • dans les bonnes grâces de la police »176. Contrairement à la France, où elle existe pourtant, larémunération des indicateurs est légale en Grande-Bretagne. Chaque chief constable consacreune part non négligeable du budget dont il a la charge pour tirer des informations susceptiblesd’intéresser les forces de l’ordre. La légalité d’une telle pratique a le bénéfice de ne pas êtrehypocrite et surtout transparente, puisqu’il s’agit de l’argent du contribuable. Les avancées technologiques améliorent et augmentent la surveillance systématiquede la population. En 1979, le fichier de l’ordinateur de la Police de Lothian and Borders, dansle Sud Est de l’Écosse, comporte plus de 80 000 noms. Lors des contrôles, les policierspeuvent ainsi appeler leurs bureaux pour avoir plus de renseignements sur un suspect. Toutesles personnes contrôlées donnent leur identité, transmise ensuite à l’ordinateur central de lapolice. Les relevés de l’ordinateur montrent d’ailleurs que la majorité des contrôles touche desjeunes hommes âgés de vingt à vingt-cinq ans en moyenne. Une étude sociologique a ensuitemontré que ces jeunes hommes appartiennent aux classes populaires. Dans un pays quirevendique tant ses libertés, où George Orwell, dénonçait, dans 1984, les risques de « BigBrother », nous pouvons nous interroger sur l’étonnant silence qui accompagne la constitutionde tels fichiers. Il y a deux raisons à cela. D’abord, l’existence, à l’époque, d’un fort sentimentd’insécurité, qui se traduit dans les discours politiques conservateurs par un retour promis à laLoi et l’Ordre, ensuite, par la discrétion des responsables policiers pour compiler ces milliersde dossiers. Discrétion que permet aussi la rupture des liens entre police et population. Les policiers semblent pourtant avoir conscience de sortir de leurs prérogatives, deslimites qui avaient fait leur force. Les hommes du renseignement policier refusent d’ailleursde parler dans le détail des missions qu’ils ont pu mener177. La demi-clandestinité qui lesentoure, contrairement aux très officiels MI5 et MI6, souligne le fait que les responsablespoliciers ont conscience de toucher à un point sensible de la culture britannique en faisant desBobbies une police politique.176 Ibid. « shopkeepers, publicans and taxi drivers are commonly used, as are paid informants andother persons with a vested interest in fostering the good offices of the police ».177 Rencontre avec Archibald CARTER, membre des services de renseignement de la police dans lesannées 1940-1960.
    • 3- Le repli sur soi Se sentant mal-aimée, la police des années soixante-dix se replie sur elle-même.Laissés à l’écart de la société, les policiers s’enferment dans des réflexes corporatistes et dansdes comportements de groupe qui s’abreuvent de préjugés raciaux, sexuels et générationnels.Perdant le côté attachant des Bobbies de l’époque victorienne qui devaient faire preuve depolitesse et de bonne humeur à tout instant, les policiers se laissent quelque peu aller à desactions plus violentes, en parole ou en geste. Ce repli sur soi coupe encore un peu plus lesliens qui unissaient la police à la majeure partie de la population, et grossit le malaise policier,ouvrant ainsi un cercle vicieux. Au début de la Seconde Guerre mondiale, pour remplacer les policiers qui s’engagentvolontairement dans l’armée, la police recrute des femmes. Les autorités considèrent pourtantque seule la situation, exceptionnelle, l’exige et que la place des femmes n’est pas dans lapolice qui, avec la paix et le retour des troupes au pays, redevient hermétique aux femmes. En1961, sur l’ensemble du territoire, elles ne représentent que trois pour cent des effectifs 178.Preuve de l’incapacité de l’institution policière à s’adapter à la société moderne cosmopolite,en 1979, il n’y a que deux pour cent de policiers non-Blancs à Londres179. En ne parvenant pasà intégrer toutes les couches de la population, les responsables policiers mettentimmédiatement fin au modèle de community policing. Les difficultés de recrutement dontnous avons parlées au début de ce chapitre illustrent enfin les rapports difficiles entre police etjeunesse, qui se traduisent par un vieillissement significatif des forces de l’ordre britannique. La police anglaise, incapable de s’adapter réellement à la vie moderne, se renfermedonc sur-elle même. Malgré la surveillance de la population, l’utilisation de plus en plusfréquente de la manière forte et la mise en place de rondes motorisées, la délinquancecontinue d’augmenter. La police reste cependant incapable de se remettre en question.Scandales et critiques s’abattent sur elle et l’y poussent alors qu’elle s’approche de ses centcinquante ans d’existence.178 Andrew ROSEN, The transformation of British Life, 1950-2000, A Social History, ManchesterUniversity Press, 2003, p. 103. « In 1961 only 3 per cent of the members of the police were women ».179 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale »,p. 175.
    • Chapitre V La dégradation de l’image Au début des années soixante-dix, une vague de mécontentement de l’opinionsubmerge plus ou moins fortement les différentes polices occidentales. Alors que, suite auxchocs pétroliers, la situation économique se dégrade et que le chômage augmente, lesBobbies, de moins en moins flegmatiques, se montrent incapables de lutter de manièreefficace contre des délinquants de plus en plus nombreux. La police britannique n’échappedonc pas à la vague de critiques. Les critiques proviennent non seulement des couches les plus pauvres de lapopulation, dont les rapports avec la police se dégradent progressivement, mais aussi d’unepartie des classes moyennes, inquiète pour ses libertés individuelles. Les affaires decorruption, les accusations de racisme et le comportement sexiste de beaucoup de policiersn’arrangent rien à la situation. Le fossé grandit entre la police et la population. Dans le même temps, la police semble débordée par des violences nouvelles et enforte croissance. D’abord, dans les stades de football, où les hooligans profitent de chaquerencontre pour en découdre avec les supporters du camp adverse. Ensuite, à la sortie des pubs,où des hommes et des femmes, âgés de vingt à quarante ans, généralement ivres, se lancentdans des rixes gigantesques, sans que quiconque puisse les arrêter. Enfin, en Irlande du Nordet en Angleterre, où le terrorisme de l’Irish Republican Army (IRA) finit de semer laconfusion et de nourrir le sentiment d’insécurité généralisée dans lequel vit l’opinion. Empêtrée dans les affaires, incapable de réagir à l’augmentation de la criminalité etne parvenant visiblement pas à ramener le sentiment de sécurité parmi leurs concitoyens, lapolice devient une cible trop facile pour les médias et les comiques de la télévision. Cescritiques atteignent les policiers, qui tendent à se refermer sur eux-mêmes. Dans la population,l’image de la police se détériore. Cela se traduit par l’emploi de plus en plus fréquent, le plussouvent chez les jeunes, du mot « pig », « cochon », pour dénommer les policiers.
    • A- La police déshonorée Au tournant des années soixante et soixante-dix, l’image honorable de la policesouffre d’une succession de révélations scandaleuses. D’abord salies par de graves affaires decorruption qui touchent même les officiers supérieurs de l’institution, les polices britanniquessont ensuite accusées d’entretenir un racisme qui semble institutionnalisé, et de manipulationsdiverses de preuves ou de témoins qui finissent d’entacher la réputation de « la meilleurepolice du monde ». 1- Les affaires de corruption En 1969, deux journalistes du Times, Gary Lloyd et Julian Mounter, communiquent àScotland Yard les preuves que des officiers de police reçoivent de l’argent pour fermer lesyeux sur des pratiques illégales dans les nouveaux milieux de la drogue et de la pornographie.L’enquête interne, menée simultanément par la direction de la Metropolitan Police et par lesservices du Home Office, révèle alors l’existence d’officiers corrompus. Deux officiers sontfinalement condamnés à six et sept ans de prison180. Les responsables de la MetropolitanPolice, et le premier d’entre eux, le commissioner Sir John Waldron, se réjouissentofficiellement de ces arrestations, révèlatrices, selon eux, la de bonne santé générale d’uneinstitution qui ne laisse pas ses mauvais éléments dans l’impunité. Une partie des médias etune grande partie de l’opinion veulent alors croire à la théorie d’« une mauvaise pomme »181qui s’est glissée dans un tonneau sain. Selon Robert Reiner, cette affaire « sert d’étincelle àtous les scandales majeurs des années soixante-dix »182. Mais une partie de la presse enquête à son tour et met au jour que la police souffre decorruption généralisée. Les journalistes, filant la métaphore des responsables de la Met,parlent alors d’un « tonneau pourri »183, en qualifiant l’institution. Des officiers supérieursentretiennent des liens avec le crime organisé. En 1970, l’hebdomadaire Sunday People fait à180 Jean BOURDIER, Scotland Yard, Les dossiers d’une police pas comme les autres, Grancher, 1995,p. 195.181 Robert REINER, Politics of the police, p. 142. « one bad apple ».182 Ibid. « [Times’ revelation] sparked off the major scandals of the 1970s ».183 Ibid. « Rotten barrel ».
    • son tour ses gros titres sur la corruption de Scotland Yard. Un commander, responsable d’unebrigade, s’est fait gracieusement payer des vacances à Chypre par un des responsableslondoniens du marché de la pornographie. La direction suspend l’officier supérieur et lepousse à démissionner le 1er mai 1972. Arrivé la même année, le nouveau commissioner, SirRobert Mark, tient à épurer la police. Il crée une équipe spéciale, baptisée l’A10, pour luttercontre la corruption. En février 1976, quinze policiers sont inculpés, dont un chiefsuperintendant et deux commanders. Bien que le commissioner se targue de faire de la lutte contre la corruption sapremière priorité, il apparaît rapidement que ces arrestations sont exemplaires et que lacorruption demeure tentaculaire dans la Metropolitan Police. Quand, parlant de la corruption,un superintendent affirme à un de ces inspecteurs : « je pense que nous pouvons nous féliciter.(…) Mark a mis fin à cela », ce dernier lui répond sèchement : « Vous ne regardez pas autourde vous, gouverneur. Vous devriez passer un peu plus de temps hors de votre bureau. Celan’a rien à voir avec moi, mais ne croyez pas que tout est réglé »184. À la fin des années quatre-vingt-dix, les commentateurs parlent d’un « arbre empoisonné 185» pour qualifier laMetropolitan Police, qui ne produit donc que des « mauvaises pommes ». Philippe Chassaigne soutient que la corruption est « l’autre face du communitypolicing »186. Ce point de vue peut être contredit, car la police britannique n’est pas la seulepolice du monde à avoir des problèmes de corruption, alors qu’elle peut se targuer d’avoir sudévelopper le community policing. Il faut d’ailleurs noter que les affaires de corruption ontpour cadre Londres, où l’importante structure policière, 27 000 hommes à l’époque, renddélicats le repérage et le contrôle des agents corrompus. Les comportements des policierslondoniens choquent d’ailleurs leurs collègues des forces provinciales187. Ce n’est pas le caspour le racisme qui est en revanche largement plus étendu.184 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 236. Le superintendent : « I think we can pat ourselves on theback here. (…) Mark finally put an end to that ». L’inspecteur : « You are just not looking round you,guv’nor. You should spend a little more time away from your desk. It’s nothing to do with me, butdon’t think it’s all gone ».185 Robert REINER, op. cit. « ‘poisoned tree’ from which the ‘bad apples’ came ».186 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale »,p. 173.187 Roger GRAEF, Talking Blues, pp. 322-325.
    • 2- Les comportements racistes Nous l’avons vu au chapitre précédent, la police n’intègre pas, dans les annéessoixante-dix, de recrues issues de l’immigration. Vivants repliés sur eux-mêmes, dans unmilieu « phallocrate et animé de profonds préjugés raciaux »188, les policiers plongent dans lasurenchère raciste. Les membres des minorités ethniques subissent un « harcèlementpermanent »189 de la part de la police. Les tensions avec la communauté noire antillaise, quipartage pourtant la langue et la religion de ses anciens maîtres, ne font qu’empirer. À partirdes années soixante-dix, le carnaval de Notting Hill, dans l’Ouest de Londres, tourne demanière quasi systématique à l’émeute. En mars 1981, le Groupe Spécial de Patrouille, Special Patrol Group (SPG)intervient à Brixton dans le Sud de Londres. L’opération, baptisée « Swamp’81 » cherche àporter un coup important à la délinquance des rues. À la fin de la journée, on compte millepersonnes contrôlées et cent arrêtées. L’opération a pour principale conséquence d’exaspérerles habitants du quartier et d’exacerber les tensions avec les jeunes, blancs et noirs,stigmatisés. En avril 1981, suivant une nouvelle intervention de la police, des centaines dejeunes blancs et noirs se battent, pendant trois jours, contre les policiers antiémeutes de laMetropolitan Police, offrant aux télévisions britanniques des scènes d’une violence jusque-làinconnue. Le Home Office commande alors un rapport au Lord Scarman pour comprendre lesraisons d’une telle violence. Ce rapport est accablant pour la police. Malgré toutes lesprécautions employées pour une commande du Home Office, le rapport reconnaîtofficiellement le problème du racisme dans la police britannique : « certaines des accusationsde harcèlement faites à l’encontre de certains officiers de police… sont fondées », « lesopérations de contrôle requièrent de la police un comportement courtois et soigneusementcontrôlé, qui, j’en suis certain, a parfois fait défaut »190. Il conseille enfin que« l’entraînement des officiers de police les prépare à policer une société multiraciale ». Lahiérarchie policière fait malheureusement fi de ces conseils.188 Philippe CHASSAIGNE, « Les policiers britanniques à la recherche de considération sociale »,p. 174.189 Ibid.190 Cité par Philippe CHASSAIGNE, op. cit.
    • En juin 1981, dix mille personnes manifestent à Coventry pour exiger de la policeune protection contre les attaques racistes. Quelques jours plus tard, la police de Toxteth, dansla banlieue de Liverpool, tente d’arrêter un jeune noir pour le vol de sa propre motocyclette.Pendant trois jours à nouveau, la ville s’enflamme, les émeutiers pillent l’hôpital et s’enprennent aux médecins. Encore une fois, les forces de l’ordre sont à l’origine du désordre.Elles s’avèrent par ailleurs incapables de protéger les minorités ethniques, victimes de laviolence des skinheads. La police, qui ne reconnaît pas ses responsabilités, ne faitconséquemment rien pour arranger la situation. Les membres de la communauté antillaise, etnotamment les plus jeunes, n’ont plus confiance en la police, accusée de fabriquer la violence,d’exercer la violence sur les suspects, de faire un usage exagéré de la force pour lesinterpellations, et de produire de faux rapports d’interrogatoires191. Mais le racisme surprend surtout par son caractère quasi officiel ou, au moins,institutionnel. Les responsables policiers publient en mars 1982 des statistiques qui classent,pour la première fois, les délinquants selon leur couleur de peau. Ils renforcent ainsi lesstéréotypes raciaux et exagèrent de petites augmentations par le recours abusif auxpourcentages192. En novembre 1987, un superintendent proclame que deux cents jeunes noirssont responsables de 99 pourcents de la violence de rue à Stonebridge. Attaqué pour sespropos – bien sûr mensongers – il se défend en expliquant : « Je voulais solliciter l’aide de lacommunauté noire pour contrecarrer ces quelques délinquants »193. Dans les années quatre-vingt-dix, à nouveau, l’actualité illustre le racisme policier enGrande-Bretagne. En 1993, Stephen Lawrence est assassiné parce qu’il est noir. Les policiersbâclent et classent rapidement l’enquête. Ce meurtre relance le débat sur la protection desminorités ethniques contre les agressions racistes. Il agit également comme révélateur desdiscriminations à l’encontre de la communauté noire, dont les membres accusent la police deles arrêter et de les fouiller trop fréquemment. Il faut attendre l’arrivée du gouvernementtravailliste, en 1997, pour que l’enquête soit rouverte.191 Le tableau et les pourcentages sont disponibles en annexe. V, A, 2.192 Roger GRAEF, p. 26.193 Ibid., p. 36. « I wanted to appeal to the black community to help in tackling this small core ofoffenders ».
    • 3- La manipulation des preuves La contre-enquête du meurtre de Stephen Lawrence critique la police pour « laconduite de l’enquête, le traitement réservé à la famille et au principal témoin et le refus d’yvoir un meurtre raciste »194. Elle ne forme qu’un nouvel élément de l’importante remise enquestion du travail et de l’éthique des policiers britanniques à la fin du vingtième siècle. En 1963, déjà, la justice condamne un policier parce qu’il fabriquait de faussespreuves compromettant des malfaiteurs qui ne lui versaient pas une partie de leursbénéfices195. À partir des années soixante-dix, la police doit faire face à un nombre importantd’accusations graves concernant des affaires de manipulations de témoins, d’écriture de fauxrapports d’interrogatoires, de pression sur les suspects et d’enquêtes bâclées qui se succèdentà un rythme impressionnant, remettant en cause le travail global des policiers du Royaume-Uni. La situation est calamiteuse pour l’image de la police britannique. En 1974, la policearrête quatre personnes. Elles sont rapidement accusées d’avoir fait exploser une bombe dansun pub à Guildford. Six autres personnes sont également arrêtées dans les mêmes conditions àBirmingham. Ces affaires connues sous le nom des « Quatre de Guildford » et des « Six deBirmingham » donnent le parfait exemple de la manipulation des enquêtes. Parce qu’ils lessuspectent fortement, les policiers décident de les compromettre en fabriquant de toutes piècesles preuves de leur supposée culpabilité. Les condamnés restent pour cela respectivementjusqu’en 1989 et 1991 en prison pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Le cas de la police du West Midlands finit de prouver à l’opinion que son système depolice pourrit de l’intérieur. En 1989, le chief constable démantèle l’équipe chargée descrimes sérieux après un certain nombre de cas avérés de graves manipulations. L’affaireéclate au grand jour, quand un homme condamné à une peine de dix mois de prison tente dese suicider, il s’avère alors que les policiers ont obtenu la confession du prévenu par la force.Les enquêteurs se rendent alors compte que le cas n’est malheureusement pas unique etl’opinion britannique peut avoir des doutes sur l’intégrité de ses policiers196.194 Philip RAWLINGS, Policing, A Short History, p. 221. « the conduct of the investigation, thetreatment of the family and of the principal witness, the falure to see it as a racist murder ».195 Jean BOURDIER, Scotland Yard, Les dossiers d’une police pas comme les autres, Grancher, 1995,p. 194.196 “Unsafe and unsatisfactory” ?, Civil Liberties Trust & Université de Birmingham, 1991.
    • B- La police débordée Les Britanniques n’ont plus confiance en leurs policiers, parce qu’ils les estimentcorrompus, aussi parce qu’ils semblent incapables de maintenir l’ordre dans la société. Laviolence semble alors caractériser la Grande-Bretagne des années soixante-dix. Il y a d’abord,la violence à l’intérieur et à proximité des stades de football, où des bandes de supportersaffrontent aussi bien ceux de l’équipe adverse que les forces de l’ordre. Il y a, ensuite, lescombats de rue, le soir, à la sortie des pubs, qui deviennent systématiques. Ils proviennentd’une surconsommation d’alcool et d’une culture de la force, toutes deux en recrudescencedans les milieux populaires. Enfin, s’étendant à l’Angleterre, le terrorisme irlandais vientfrapper lourdement la population et la police. 1- Le hooliganisme La violence des hooligans explose dans les stades britanniques à partir des annéesquatre-vingt. La première mort dans un stade de football survient en 1974, surprenantl’opinion qui y voit un fait nouveau. Les actes de violence à l’occasion de rencontres sportiveset notamment de football remontent pourtant au Moyen-Âge197. La médiatisation du footballet la construction de stades disposant d’une plus grande capacité d’accueil rendentsimplement plus visibles et plus violents les actes des hooligans. Les opérations de maintien de l’ordre durant les rencontres de football mobilisent tousles policiers du Royaume-Uni. S’ils parviennent à contenir parfois, une violence de plus enplus développée, ils se trouvent néanmoins confrontés à des scènes traumatisantes au coursdes années quatre-vingt. En avril 1985, cinquante-trois personnes meurent à la suite del’incendie d’une tribune au Stade de Bradford City. Les policiers interviennent pour évacuerles rescapés. Beaucoup souffrent par la suite d’un traumatisme post-incident important, quiforce la hiérarchie à leur pourvoir une aide psychologique198. L’accident n’est pas suivi deréelles modifications dans la prise en compte de la sécurité des stades britanniques. Lespoliciers ne peuvent donc pas faire grand chose pour limiter les incidents et mettre fin à desscènes d’une violence inouïe.197 Philippe CHASSAIGNE, Ville et violence, Tensions et conflits dans la Grande-Bretagnevictorienne (1840-1914), Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005, pp. 232-238.198 Roger GRAEF, pp. 29-30.
    • L’installation de grilles de sécurité pour éviter le débordement sur le terrain de laviolence des supporters se traduit par la mort, en avril 1989, de 95 supporters de football,écrasés ou étouffés contre les grilles du Stade de Hillsborough. La police accuse les fans deLiverpool d’avoir causé un mouvement de panique199. Depuis ce massacre, il n’y a plus degrilles de protection dans les stades de football britanniques. Conscients de se trouver confrontés à des petits groupes organisés, les policierss’attèlent alors à les infiltrer pour les démanteler. La première opération du genre porte sesfruits en 1988, quand deux membres des « Bushwackers », un groupe de supporters del’équipe de Millwall, sont emprisonnés. Les agents infiltrés « confient que leur travail étaitparticulièrement stressant »200. Mais ces missions, qui mobilisent une somme très importantede moyens matériels et humains, n’aboutissent pas toutes à des condamnations. Ainsi, en mai1988, une opération menée pendant neuf mois par 250 hommes de la Metropolitan Police estdéboutée par un jury qui semble entretenir de bonnes relations avec les accusés, ou qui, dumoins, ne les considère pas comme de véritables criminels201. La plupart des Britanniques perçoivent donc la violence des hooligans comme unecaractéristique culturelle de leur pays. Parfois pères de familles, n’ayant souvent rien à sereprocher, les hooligans sèment le chaos dans les stades de foot comme d’autres peuvent serassembler pour jouer de la musique. Le hooliganisme se présente alors comme uneoccupation anodine. Cet état de fait rend son éradication quasiment impossible. Pendant trenteans les policiers sont systématiquement débordés par des supporters de foot qui ne pensentqu’à boire et à se battre. Cette passion pour la boisson et la bagarre se retrouve également dans les villes, àl’heure de fermeture des pubs ou des discothèques. La consommation d’alcool à outrance, etses conséquences sur la sécurité publique, deviennent un problème très préoccupant pour lespoliciers, qui, encore une fois, semblent dépassés par la situation.199 Roger GRAEF, p. 38.200 Ibid., p. 36. « Officers involved say their work was extremely stressful ».201 Ibid., p. 37. Les jurés ont été photographiés dans un pub, trinquant avec les accusés.
    • 2- Le problème de l’alcoolisme Entre 1980 et 2000, la consommation d’alcool en Grande-Bretagne augmente de180% pour atteindre vingt litres d’alcool pur consommé par personne et par an. Les étudesmontrent que quatre millions de personnes se rendent chaque semaine en discothèque lesamedi soir. Beaucoup d’entre elles s’adonnent au « binge-drinking », sorte de concours debeuverie qui s’achève généralement en apothéose au moment où les tenanciers des bars ou despubs sonnent la cloche. Ceci indique qu’il ne reste alors qu’un quart d’heure avant lafermeture, qui s’effectue à onze heures pour tous les pubs du pays et à une heure du matinpour les boîtes de nuit des villes de moyenne importance. C’est à ces heures fixes que les esprits, alcoolisés, s’échauffent et que démarrent desdizaines de bagarres, parfois dans une même rue. Connaissant le jour et l’heure, les chiefsconstables organisent d’importantes mobilisations d’hommes pour tenter de maîtriser lasituation. Mais le phénomène s’étend tellement dans les années quatre-vingt que la sortie desdébits de boisson devient incontrôlable. Ainsi, à Portsmouth, dans le Sud de l’Angleterre, à lafin des années quatre-vingt-dix, malgré la présence visible de près de trente policiers, desdizaines de bagarres éclatent tous les soirs sur le front de mer où se concentrent les bars et lesboîtes de nuit. Le coût cumulé de ces opérations s’élève pour les forces de l’ordre à plus desept milliards de Livres202 par an au début du vingt-et-unième siècle. Les politiques successives pour tenter de régler le problème échouent toutes. Ennovembre 2004, le gouvernement propose une loi pour autoriser les pubs à rester ouvertsaprès onze heures du soir. Cette loi permettrait, selon ses inspirateurs, d’en finir avec lesbeuveries de onze heures moins le quart et « constitue le plus important chambardement deslois sur les Licences en quarante ans »203. L’association des chefs de la police y est pourtantfarouchement opposée. Selon elle, « la police devra détourner de plus en plus de ressourcespour gérer le nombre toujours plus important de voyous éméchés qui assombrissent nos villeset nos villages chaque semaine »204. Cette intervention dans le débat prouve que les policiersprennent à cœur le problème, sans y avoir pourtant trouvé de solutions.202 Environ onze milliards d’Euros.203 Suzy AUSTIN, « Police warning as drink laws change », Metro, 8 février 2005, p. 4.204 Ibid. « The police will have to divert more and more resources to deal with the ever increasingslevels of drunken thuggery that blight our cities and towns every week ».
    • 3- L’IRA Les indépendantistes irlandais, nous l’avons vu, utilisent, depuis la fin des années1870, la terreur pour accéder à leurs objectifs. Le terrorisme irlandais n’est donc pas un faitnouveau. Au début des années soixante-dix, pourtant, les tensions s’accroissentconsidérablement. D’abord, en Irlande du Nord où les hommes de la Royal UlsterConstabulary (RUC) reçoivent des armes à feu à partir de 1971. Ensuite, en Angleterre, oùl’IRA fait exploser sa première bombe à Londres, en août 1973, sans doute en représailles dela répression sanglante d’une manifestation, à Londonderry, le dimanche 30 janvier 1973,mieux connue sous le nom de « Bloody Sunday », à l’issue duquel on relève plus d’unedizaine de morts. De l’été 1973 à la fin 1982, 252 attentats à l’explosif et 19 à l’arme à feu touchent laville de Londres, faisant 56 morts et 805 blessés. Parmi eux, un agent de police, abattu alorsqu’il poursuivait un terroriste, et un artificier, qui meurt quand la bombe qu’il tentait dedésamorcer explose. La lutte contre le terrorisme irlandais devient l’occupation la plusimportante des policiers britanniques, qui arrêtent 138 terroristes présumés dans les annéessoixante-dix. Certains suspects, relâchés après sept jours accusent la police de mauvaistraitements. Encore une fois, le comportement des policiers illustre plutôt la perte du sang-froid que le professionnalisme. Les hommes de la RUC, Protestants pour 95 pour-cent d’entre eux, se trouvent auxavant-postes, mais, éprouvant de la haine contre les terroristes et les Catholiques irlandais engénéral, ils approuvent l’armement de leur force, alors qu’il conduit, de fait, à reconnaître unedifférence de traitement entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni, et donc, lesentiment de ne pas appartenir au même pays. Ils sont aussi favorables à la politiqueofficieuse du « shoot to kill », « tirer pour tuer ». Roger Graef a transcrit le témoignage d’unancien membre de la RUC, dont le point de vue révèle l’ambiance qui règne à l’intérieur de lapolice d’Irlande du Nord : « Ce sont des terroristes, purement et simplement. Personne ne metcela en doute. Leur existence est une menace (…). Je dis “Dieu merci, ils sont morts“. Cela
    • nous évite la peine de les écarter. Quand ils sont en prison, ils ne font que comploter pourcauser de nouveaux troubles »205. L’IRA répond à cette politique en menant contre la RUC une guerre à outrance quiculmine en février 1985, lorsqu’une attaque au mortier tue neuf de ses agents. La situationdevient insupportable pour les policiers d’Irlande du Nord quand, en novembre 1985, leRoyaume-Uni signe un accord avec la République d’Irlande pour l’impliquer dans les affairesd’Irlande du Nord. A leur tour, les Protestants loyalistes s’en prennent aux policiers de laRUC, et notamment à leurs maisons, dont certaines sont saccagées et incendiées. Le 7 février 1991, l’attaque au mortier contre le 10 Downing Street, la résidence duPremier ministre John Major, montre l’incapacité de la police à lutter contre les terroristes.Encore une fois, la police ne semble pas être en mesure de protéger le Royaume-Uni contreles terroristes, la police est alors décrédibilisée. En trente ans de conflit 3 600 personnesperdent la vie.205 Roger GRAEF, p. 448. « They’re terrorists, pure and simple. Nobody questions that. Their veryexistence is a threat (…). I say “Thank God they’re dead“. It saves us the trouble of putting themaway. They’d only be plotting more trouble for us while they’re inside ».
    • C- La police décrédibilisée L’image du policier flegmatique, respectueux et proche des citoyens laissant place àcelle du policier corrompu et lointain, des voix s’élèvent pour critiquer la police. Bien que lesprincipaux médias, souvent aux mains des conservateurs, continuent de promouvoir les forcesde l’ordre, des critiques de plus en plus acerbes de l’institution se font entendre à partir dumilieu des années soixante-dix. Dans le même temps, l’image sérieuse du policeman estbattue en brèche par un certain nombre de comiques qui moquent une police corrompue,incapable d’évoluer, mais, somme toute, la plupart du temps sympathique. Alors que lapopularité du « Bobby » décline peu dans l’ensemble, un net décrochage se produit entre lesjeunes et les policiers, de plus en plus dénommés « pigs », « cochons ». 1- Les critiques des médias Longtemps encensée par la presse, la police de la fin des années soixante-dix subit denombreuses attaques de la part d’un nombre croissant de journaux et de télévisions. La modedes années soixante-dix voulant discréditer la police, les « exigences commerciales » desmédias, comme le soulève Robert Reiner, ont une tendance à la « glorification des criminelset au dénigrement de la police »206, pour augmenter les ventes et l’audimat. Mais, commenous l’avons vu dans la première partie de ce chapitre, quand les médias font état des affairesde corruption ou de racisme, ils présentent, généralement dans le même temps, les réformesque la police met en place pour palier à ces problèmes. Les chercheurs s’accordent pour reconnaître au commissioner Sir Robert Mark unegrande habileté à conquérir les journaux d’information. Quand il quitte la MetropolitanPolice, en 1977, ses successeurs ne maintiennent que peu de temps de bons rapports avec lesjournalistes. Le nouveau chef de Scotland Yard, Sir David McNee, est en fait victime de latransformation de la police. Alors qu’en 1976 les policiers se protègent encore des jets deprojectiles avec des couvercles de poubelles207, l’équipement des forces de l’ordre en tenuesanti-émeutes donne un caractère répressif à la police.206 Robert REINER, Politics of the Police, p. 155. « Commercial exigencies (…), leading all too oftento sensationalist and exploitative glorification of the criminal and denigration of the police ».207 Rob C. MAWBY, Policing images, p. 25.
    • La détérioration des relations entre la police et les médias est lourde de conséquencessur l’image du policier britannique, qui, comme nous l’avons déjà noté, bénéficiait jusqu’alorsd’une « indulgente tradition »208. Car dans un monde où l’image devient prédominante, la findu soutien médiatique entraîne automatiquement la chute de la popularité de la police dansl’opinion britannique. Ce décrochage, bien que minime209, est très mal vécu par les policiersqui se targuaient jusqu’alors d’appartenir à une institution aimée, travaillant de concert avec lapopulation, pour la population. 2- Le policeman, objet d’humour Dans les années 1980, Rowan Atkinson, connu internationalement sous lepseudonyme de « Mr Bean », apparaît sur la BBC dans une série intitulée Thin Blue Line. Ysont caricaturés le niveau intellectuel contestable des policiers eux-mêmes et leur attachementimbécile aux traditions, au premier rang desquelles la reine d’Angleterre dont les seulesinitiales, E.R. pour Elisabeth Regina, provoquent les plus grandes démonstrations de respectdans des situations pour le moins incongrues. Une autre série, intitulée The New Statesman et créée par Lawrence Marks et MauriceGran, dresse un portrait à charge du policier britannique. Dans les premiers épisodes, ledéputé conservateur Alan Bastard, élu dans la circonscription de Haltemprice, entretient desrelations ambiguës avec le chief constable Sir Malachi Jellicoe. Ce dernier fait en effetchanter le jeune et ambitieux député afin qu’il soutienne l’armement de la police, relevantselon lui du « bon sens le plus élémentaire »210. Nous sommes loin de l’image du personnagede Dixon of Dock Green. En plus d’être politisé, corrompu et maître chanteur, le chiefconstable se révèle être un fanatique religieux totalement illuminé, sans cesse en conversationavec « le tout puissant »211. Le député parvient d’ailleurs à le faire arrêter après l’avoirconvaincu d’assassiner l’évêque du comté pour satanisme212.208 Clive EMSLEY, The British Bobby, an indulgent tradition, in PORTER Robert (dir.), Myths of theEnglish, Cambridge, Polity Press, 1992, pp. 114-135.209 Claude JOURNES, « La police en Grande-Bretagne », op. cit., p. 216210 Lawrence MARKS, Maurice GRAN, The New Statesman, Lorkshire Television, episode 2, 1987.« In my opinion, arming police is simple common sense ».211 Les auteurs s’inspirent du chief constable du Grand Manchester, qui déclare en décembre 1986 queDieu lui a dit que « le SIDA était une calamité auto-inligée ».212 « The New Statesman », épisode 4.
    • Il est vraisemblable que de telles moqueries sur leur profession sont mal vécues parles policiers et il est au demeurant certain qu’elles ont des conséquences sur l’opinion.Cependant, elles illustrent aussi l’évolution de l’image du Bobby dans l’opinion. Vingt ansauparavant, les téléspectateurs auraient sans doute mal réagi à la présentation si grossière d’unchief constable. Une partie de plus en plus importante de la population commence alors àcritiquer de plus en plus les policiers. 3- Les « bobbies », les « pigs » Robert Reiner fait remonter la politisation de la police britannique à la fin des annéescinquante, fin, selon lui, de la légitimité de la police213. La jeunesse britannique, importantl’expression des Etats-Unis, rebaptisent les policiers « pigs » en rapport, pour les jeunes noirs,avec le teint rose des policiers blancs et, en général, avec leur manque de finesse lors desinterpellations. A l’approche des forces de l’ordre, cette jeunesse se prend à imiter lesgrognements du cochon. L’usage voulant que les policiers n’arrêtent pas pour outrage à lapremière insulte, mais qu’ils attendent la seconde, celle-ci ne vient jamais, à l’inverse decelle-là. Entre policiers et jeunes Anglais, la rupture est consommée. Une partie de la jeunesse, désireuse d’éprouver les limites de la société et des lesrepousser, se tourne de plus en plus vers le cannabis et le L.S.D., ce qui augmente d’autant lenombre de délinquants potentiels ou effectifs, puisque ces deux drogues sont interdites à laconsommation comme à la vente. La tentation de franchir d’autres frontières, une fraction decette même population y cède, et l’on assiste à une augmentation de la délinquance de 11pourcents par an à partir des années cinquante, parallèle à une baisse de l’âge de cesdélinquants214. En fait, c’est la population en général qui semble se lasser du vieil ordre moral héritéde l’ère victorienne et de son incarnation physique quotidienne, le policier. En juin 1969, unsondage révèle qu’un Britannique sur cinq pense que son pays n’est pas démocratique et queles pouvoirs conférés à la police sont trop vastes215.213 Robert REINER, Politics of the Police, p. 59214 Roland MARX, Histoire de l’Angleterre, Fayard, 1993, p. 689.215 Ibid. p. 671.
    • Malgré cette désaffection croissante envers la police, que nous estimons parente desnombreuses protestations qui s’élèvent à partir de 1968 contre l’Etat en général, la situation decrise sur laquelle ces dernières débouchent amène au pouvoir les Conservateurs de MargaretThatcher, des partisans de l’Ordre qui, pour les années suivantes, marquent d’une empreinteautoritaire la police britannique.
    • Chapitre VI La police de la Dame de Fer Quand le parti conservateur remporte les élections en 1979, la grande majorité des policiersbritanniques se réjouit. Durant toute sa campagne, le nouveau Premier ministre, Mme MargaretThatcher a promis de rétablir « la loi et l’ordre ». Lassés du parti travailliste, les policiers pensent queseule une politique répressive peut mettre un terme à la délinquance et arranger la situationéconomique du Royaume-Uni. La Grande-Bretagne est secouée dans les années quatre-vingt par des émeutes et des grèves degrande ampleur que favorise l’intransigeance de celle que le quotidien soviétique Pravda surnomme,dès 1976, « la Dame de Fer ». Décidés à maintenir l’ordre coûte que coûte, les policiers sont alorsappelés les « Maggie’s boys », en référence au diminutif de Margaret Thatcher. La majorité despoliciers britanniques défend une ligne dure de répression des mouvements sociaux et de ladélinquance. Le gouvernement lui apporte alors un fort soutien politique et financier. Nous allons voirque la politisation de la police anglaise en fait le bras armé de la politique thatchérienne. Organisé par le gouvernement, le recours à la violence dans les opérations de police devientquasi-systématique, notamment pour faire plier les mouvements sociaux et remettre les grévistes autravail. Ces brutalités accroissent le nombre de bavures. Pourtant, malgré l’émoi de la presse libérale etdes défenseurs des libertés publiques, le gouvernement encourage ces pratiques, faisant en sorte queles auteurs de ces bavures ne puissent pas être inquiétés. Il reste que la politisation de la police, d’une part, et le recours à la violence, d’autre part,nuisent grandement à l’efficacité de la police britannique. L’augmentation importante de l’insécuritéest là pour le montrer. Des chercheurs anglais l’expliquent par une crise de confiance entre le peuple etsa police, qui s’est empêtrée selon eux dans un cercle vicieux. Le bilan des années Thatcher est eneffet catastrophique pour l’image de la police dans la population.
    • A- Une police politisée Fait unique dans l’histoire de la police anglaise, en 1978 puis en 1979, la PoliceFederation appelle à voter pour le parti conservateur. Le plus grand syndicat policier publieun programme au titre évocateur : la loi et l’ordre. Ce texte, dont le titre demeure inchangé, seretrouve dans le programme de la candidate Margaret Thatcher. Il est fréquent que la tendancepolitique majoritaire des policiers soit conservatrice. Pourtant, dans une démocratie où lepouvoir absolu est considéré comme une des plus grandes menaces, ce mélange des genres estparticulièrement notable. Cette prise de position peut s’expliquer d’abord par un rejet du partitravailliste, qui est considéré par les policiers de la fin des années soixante-dix comme unennemi à part entière. Prenant clairement la défense des policiers et d’une politique répressiveforte, le parti conservateur devient alors le parti du policier anglais. Les bobbies deviennentalors les « Maggie’s boys », les garçons de Margaret Thatcher. 1- Les tensions avec le parti travailliste L’alternance politique anglaise depuis la Seconde Guerre mondiale a porté au pouvoirplusieurs gouvernements travaillistes. Les Home Secretary qui s’y succèdent suscitentl’hostilité croissante des policiers qui jugent leur politique trop libérale et pas assez conformeavec les besoins de la profession. Au nombre de ces ministres, Roy Jenkins, d’abord en postede 1965 à 1967, détend les lois relatives au divorce, légalise l’avortement, décriminalisel’homosexualité et supprime la peine de mort. Ces réformes d’envergure, menées tambourbattant, déplaisent à une grande partie des policiers. Très attachés aux traditions anglicanes,ils perçoivent dans les premières une menace portée à l’encontre de la morale. De son côté, lasuppression de la peine de mort doit selon eux aboutir par son laxisme à une augmentation dela criminalité. Entre 1974 et 1976, Roy Jenkins reprend son portefeuille de Home Secretary.Confronté aux troubles d’Irlande du Nord, il abandonne la ligne libérale pour présenter en1975 une loi de prévention du terrorisme et rallonger la durée de la garde-à-vue de deux à septjours. Pourtant, en mai 1977, les délégués de la Federation, votant à bulletin secret,s’expriment majoritairement en faveur du rétablissement du droit de grève. En octobre, leHome Secretary annonce une augmentation des salaires216.216 T. A. CRITCHEY, A History of Police in England, p. 316.
    • Sensibles au discours des courants réactionnaires qui remettent en question lesréformes travaillistes des années soixante, accusées d’avoir favorisé, voire causél’augmentation de la criminalité, les policiers s’écartent un peu plus des règles de non-intervention dans le débat politique, et ce d’autant plus aisément que les Travaillistes, de leurcôté, semblent soutenir plus aisément le camp syndical que les forces de l’Ordre. Les liens duParti travailliste avec les syndicats sont en effet très importants en Grande-Bretagne. Lessalaires des policiers n’augmentent pas assez à leur goût. Pourtant, la politique menée par lestravaillistes ne semble pas si peu prendre en compte les problèmes policiers : « En 1970,l’Angleterre et le Pays de Galles avaient plus de 90 000 policiers, près d’un pour 500habitants. Ça n’était jamais arrivé en période de paix, et en 1975, ce nombre avait augmentéjusqu’à 107 000 »217. Cela permet aux policiers de bénéficier d’une réduction importante dutemps de travail et de palier à l’augmentation des tâches administratives. Le nombre depoliciers sur le terrain n’augmente cependant pas. 2- Les affinités avec le parti conservateur La police anglaise est, par tradition, comme la plupart des autres policeseuropéennes, une institution conservatrice, marquée politiquement à droite. Mais la police sedoit, dans une démocratie, de ne pas prendre parti dans le débat électoral. Elle garantit ainsiaux citoyens l’égalité devant la loi, et donc, la démocratie. Pourtant, la police britanniques’affirme à la fin des années soixante-dix comme un soutien quasi-officiel du particonservateur. Le 4 mai 1979, le parti conservateur, emmené par Margaret Thatcher, remporte lesélections législatives en Grande-Bretagne. L’accent porté aux problèmes de criminalité durantla campagne sous le slogan « la loi et l’ordre »218 est révélateur de la volonté, pour lesconservateurs, d’être le parti des policiers. L’expression « la loi et l’ordre » est en effetdirectement issue de la campagne lancée en 1975, et relancée en 1978, vraisemblablementdans le but d’influencer les élections législatives de 1979, par l’imposante Federation, la217 T. A CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, constable London, 1979, p. 315. « In1970 England and Wales had over 90,000 policemen, about one for every 500 inhabitants. This wasmore than ever before in peacetime, and by 1975 the number had risen to 107,000 ».218 “Law and order”.
    • principale organisation corporatiste de la police britannique219. Ce type de campagne, quasipolitique, n’avait eu aucun précédent en Grande-Bretagne. La Federation explique sonengagement en affirmant que le but recherché est de « rattacher la préoccupationgrandissante du public sur l’état de la criminalité et de l’ordre public en Grande-Bretagne àun programme d’action positive »220. La Federation va même plus loin en payant à deux jours de l’élection une campagnepublicitaire qui vante les mérites du programme « Law and Order ». Sir Robert Mark, anciencommissioner, compare de manière hasardeuse « la relation entre le Parti Travailliste et lessyndicats à « la façon dont le NSDAP contrôlait dans sa totalité l’Etat allemand » »221.Récompense immédiate de ce soutien, au premier jour suivant l’élection du particonservateur, les chefs de la Federation sont convoqués à Downing Street qui leur indiqueque la paie des policiers va être augmentée sans que soient réévalués les salaires des autresfonctionnaires. Les six points du programme de la Federation sont repris in extenso par lenouveau Home Secretary, William Whitelaw. Robert Reiner parle alors de symbiose entrepolice et parti Conservateur. 3- La mise en place d’une police d’État Pour briser toute tentative de grève, le gouvernement de Margaret Thatcher, soutenupar l’Association of Chiefs Police Officers (ACPO), organise une police d’État. De manièreofficielle, plusieurs organismes sont créés ou réactivés. D’abord, le principe d’ « aidemutuelle » entre les polices est mis en avant. Il s’agit de pouvoir renforcer une police localeen mobilisant les agents d’autres localités. Cette pratique, contraire au modèle policierbritannique, sape « les responsabilités politiques de la police locale »222. La coordination estcentralisée avec le soutien du Home Office. Créé en 1973, basé et animé à Scotland Yard, leNational Reporting Center (NRC) est réactivé successivement en 1980, 1981, et en mars 1984sous la direction du président de l’ACPO, David Hall223. Le NRC permet de mobiliser en un219 Robert REINER, politics of police, pp. 71-72.220 Ibid, p.71. “to harness the public’s growing concern about the state of crime and public order inBritain into a programme for positive action”.221 Ibid, p. 72. « Comparing the relationship between the Labour Party and the trade unions to the waythe National Socialist Workers Party achieved unrestricted control of the German State ».222 Phil SCRATON, The state of the police, Pluto Press, 1985, p. 149.223 Teresa THORNHILL, « Police Accountability », in Christina DUNHILL (dir.), The Boys in Blue,women’s challenge to the police, Virago, 1989, p. 310.
    • temps extrêmement court des policiers anti-émeutes. Ainsi, entre mars et juin 1984, en pleinepériode de grève des mineurs, cinq mille cinq cents agents sont mobilisés en moyenne parjour. Le point culminant de ces mobilisations est atteint les 18 et 19 juin, quand plus de huitmille policiers sont déployés face aux mineurs grévistes. Pour les policiers, il ne s’agitofficiellement que d’un outil pour l’aide mutuelle. Sept agents de la Metropolitan Police sesuccèdent pour entrer des données dans un ordinateur. Il s’agit de faire un état des demandesde renforts et des réserves disponibles, mais aussi de juger de l’ambiance des lieuxd’intervention. Celle-ci est jugée selon les cas : « pacifique hostile, ou violente ». Avec la mise en place du NRC, le Police committee perd, de fait, tout contrôle sur lespoliciers. Dans le Sud Yorkshire, un membre d’un de ces comités de la police ne peut queconstater le changement de politique : « Jusqu’au 13 mars, nous avions notre normale etcomplète consultation avec notre Chief Constable, […] et depuis ce jour nous n’avons plus eude consultations, seulement des informations qu’on nous faisait passer »224. Pour MargaretSimey, du Police Committee du Merseyside, « l’ACPO, en fait, est devenu un membreexécutif de l’État, sans aucune autorisation et sans être sous aucun contrôle. C’estincroyable »225. Le Home Office s’engage par ailleurs à ce que les frais de déplacements desopérations soient pris en charge, sans dire cependant ni par qui, ni comment. Gabrielle Cox,du Comité de la police du Grand Manchester, explique que le NRC « affecte les autrespriorités de service public ». « Alors que les Chiefs constables sont normalement censésprendre leurs décisions dans le contexte d’un budget, ils les prennent à présent hors de touterestriction budgétaire… Nous sommes ceux qui doivent signer un chèque en blanc »226. De manière officieuse, l’ACPO et le cabinet du Home Office créent une police del’État, pour l’État. « La mission de police locale, incluant la couverture journalière de lacommunauté, a été rejetée pour une stratégie de soutien au gouvernement central, calculéepar l’ACPO et orchestrée par la NRC »227. Les techniques employées sont expéditives.224 Phil SCRATON, The state of the police, pp. 155-156. « Up to 13 March we had our normal, fullconsultation with our Chief Constable […] and from that day we have had no consultation, onlyinformation passed to us ».225 Ibid., p. 157-158. « ACPO, in fact, has become an executive limb of the state, without anyauthorization and without being under any control. It’s incredible ».226 Ibid., p. 158. « […] affect other pubic service priorities. Whereas chiefs constables would normallyexcept to make their decisions within the context of a budget , now they are making them out of thecontext of any budget whatsoever… We are the ones who are having to sign a blank cheque ».227 Ibid. « Local policing, including the day-to-day cover of the community, was rejected for a centralgovernment supported strategy worked out by ACPO an orchestrated by the NRC ».
    • L’action doit se faire le plus vite possible, avec un maximum de moyens et d’énergie. Sortantde la défensive, qui était de mise jusque-là, les policiers anti-émeutes passent à l’offensive. Ils’agit de frapper vite et fort. Selon Phil Scraton, ces nouvelles stratégies, « dérivées deconsultations discrètes entre Home Office et Chiefs Constables, s’intégraient dans un plannational ». Les critiques considèrent que la police s’est mise au service de la politique deMargaret Thatcher et du parti conservateur. Il est vrai que, ne se contentant plus de rétablirl’ordre, les policiers deviennent de véritables casseurs de grèves. L’exemple le plus frappantsurvient en 1981, dans une usine du Grand Manchester. Les grévistes parviennent alors, sansviolence aucune, à bloquer les portes de l’usine. Il s’agit pour les ouvriers de faire pressionsur leurs employeurs en leur empêchant d’écouler les stocks. Deux hélicoptères de la policeatterrissent le lendemain à l’intérieur de l’usine. L’effet est immédiat : « l’opération a permisde délivrer des équipements essentiels aux clients frustrés de Scott et la grève fut ainsi briséede manière efficace »228. Margaret Thatcher et la police, enfin, partagent les mêmes opinions.Le Premier ministre s’attaque à la « gauche fasciste », représentée selon elle par lessyndicalistes, « qui opèrent à l’intérieur de notre système, conspirant pour utiliser lapuissance des syndicats et l’appareil du gouvernement local pour casser, défier et subvertirles lois »229. Les policiers se retrouvent sur l’idéologie de la loi et de l’ordre. Ils montrent,selon l’expression de Scraton, « une claire coïncidence d’intérêts »230.228 Ibid., p. 147. « The operation enabled essential parts to be delivered to Scott’s frustrated customersand the strike was effectively broken ».229 Ibid., p. 162. « fascist Left », « the Hard Left, operating inside our system, conspiring to use unionpower and the apparatus of local government to break, defy and subvert the laws ».230 Ibid., p. 163. « A clear coincidence of interests ».
    • B- Une police de Fer La période qui s’ouvre avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 estmarquée par l’augmentation sans précédent des violences policières. Une répressionimplacable s’abat en effet sur les émeutes et les grèves engendrées par la crise économique etpar la politique ultra-libérale du gouvernement. L’accroissement des bavures laisse à penserque les directives des Chiefs Constables encouragent les policiers à faire peur aux classesdites « dangereuses ». Les policiers semblent d’ailleurs disposer d’un sauf-conduit du pouvoirconservateur qui tente, dans le même temps, de lancer la police sur la voie de lanationalisation pour faire fi des Commissionners proche des travaillistes et sceptiques quantau tout répressif. 1- Le Royaume-Uni : un État policier ? Nous avons vu précédemment que le gouvernement Thatcher, aidé par l’ACPO,mettait en place une police d’État, au service de la politique conservatrice. De là à parler d’unÉtat policier, il y a un grand pas que nous allons franchir. Sans aller jusqu’à considérer que laGrande-Bretagne des années quatre-vingt est une dictature, nous pouvons voir dans larépression menée contre les opposants des indices inquiétants pour la démocratie. Il va de soique le rôle de la police dans cette répression est primordial, même si la presse et la justiceparticipent également à cette campagne contre les opposants politiques au gouvernement. Un état policier est d’abord caractérisé par la restriction des libertés. La libertésyndicale est attaquée la première. La police britannique s’en prend ainsi, le 29 novembre1984, au syndicat de la presse NGA, qui supervise une grève. Elle détruit tout l’équipementd’un camion avant de retourner ce même véhicule. En détruisant de manière systématiquetous les moyens de communication du syndicat, les policiers interdisent aux syndicalistes defaire grève pacifiquement et n’offrent qu’une possibilité aux grévistes, l’émeute ; lesobligeant, de fait, à se rendre hors la loi. La justice somme ensuite le syndicat de payer lesfrais de l’opération de police, le plongeant par-là même dans une situation de banqueroute231.Ensuite, « les policiers sont autorisés à disposer des barrages routiers, pour interdire lemouvement à toute personne suspectée de se rendre à un piquet de grève »232, ce qui constitue231 Phil SCRATON, The state of the police, pp. 151-152.232 Phil SCRATON, The state of the police, p. 153. « The police were given the go-ahead to useroadblocks to prevent the movement of any people suspected of travelling to a picket line ».
    • une atteinte au droit de grève, mais aussi, à la liberté de déplacement. Une enquêteparlementaire découvre par ailleurs que les véhicules appartenants à des grévistes sontinscrits, dans l’ordinateur national de la police, comme des véhicules volés ou suspects233. Laliberté de la presse, extrêmement importante en Grande-Bretagne, pâtit aussi de la situation.Pendant la mise à sac du camion du syndicat NGA, « un cadreur de la télévision alluma sonprojecteur à la porte. La voix d’un policier lui demanda de l’éteindre »234. C’est bien sûr enIrlande du Nord, où les relations entre la population et la police sont particulièrementdégradées, que le caractère policier de l’État s’affirme le plus. Le 12 août 1984, la RoyalUlster Constabulary tire sur des manifestants avec des balles en plastique. Un homme est tué.« Les gens, dont des enfants accompagnant leurs parents à la manifestation, [sont]brutalement matraqués alors qu’ils ont plongé pour se mettre à couvert des balles enplastique. Des photographes, des reporters, et des équipes de télévision [sont soumis] aumême traitement »235. Encore une fois, les membres de la presse sont attaqués. Il s’agit biend’une attaque en règle contre ceux qui seraient susceptibles d’apporter une versioncontradictoire à celle de la police. L’opposition syndicale ou politique est par ailleurs systématiquement attaquée. Et siMargaret Thatcher parle de « classes bavardes »236 pour désigner ses opposants, le policierjoue de l’intimidation pour les faire taire. Les grévistes arrêtés au cours des opérations depolice sont tous « gardés jusqu’à vingt-huit heures de suite, obligés de donner leursempreintes digitales, photographiés et interrogés souvent d’une manière on ne peut plushostile »237. Ces interrogatoires portent sur leurs affiliations politiques, leurs amitiés et leurshabitudes. Les grévistes sont ensuite relâchés, avec l’interdiction formelle de reprendre part àquelque mouvement que ce soit. Ils sont en fait considérés comme des délinquants comme lesautres. Leon Brittan, alors Home Secretary, participe à cet amalgame, dans un discours quis’en prend violemment au chef du Syndicat National des Mineurs, National Union of Miners233 Ibid.234 Ibid., p. 150. « A TV cameraman put floodlights on the door, A police voice warned him to put outthe light ».235 Ibid., p. 164. « The people, including children with parents, were brutally batoned as they dived forcover from plastic bullets. Photographers, reporters and television crews received the sametreatment ».236 Clarisse BERTHEZÈNE, « Les limites du raisonnable : le parti conservateur et la figure del’intellectuel », in Monoca CHARLOT, Le parti conservateur en Grande-Bretagne, Ophrys-Ploton,2003, p. 11. « Chattering classes ».237 Phil SCRATON, op. cit., p. 161. « Miners charged with the most routine offences reported beingheld for up to 28 hours, fingerprinted, photographed and interrogated often in a most hostilemanner ».
    • (NUM) : « M. Scargil ne hait pas seulement notre système libre et démocratique […] ; ilressent une haine égale et du mépris pour les mineurs dont il est supposé être le serviteur etdont il est devenu le tyran »238. Cet amalgame fait entre les dictatures et les syndicats degauche rappelle étrangement le point de vue de Sir Robert Mark à la veille des élections du 5mai 1979. 2- L’utilisation de la violence par les policiers Le rapprochement idéologique entre la police et les conservateurs qui précède la campagnedes élections législatives ne prend pas fin à l’arrivée de Margaret Thatcher au 10 Downing Street. Eneffet, pendant les années 1980, et jusqu’au début des années 1990, la police britannique emploie à denombreuses reprises la manière forte revendiquée par « la Dame de Fer ». Se sentant encouragés etsoutenus par le pouvoir en place, certains policiers britanniques commettent des bavures. Le peu dezèle apporté à leur sanction provoque l’indignation d’organisations indépendantes comme le ConseilNational des Libertés Civiles (National Council for Civil Liberties, NCCL). Dans une interview réalisée par Roger Graef, un policier explique sous le couvert del’anonymat comment, trois semaines après avoir été fortement pris à partie par des émeutiersà Toxteth, la police réagit à une nouvelle émeute en employant, en juillet 1980, des techniquesutilisées jusqu’alors en Irlande du Nord : « Vous devez faire le premier mouvement, utiliser vos véhicules, conduire les Land Rovers droit sur les salauds. Alors ils se dispersent. Vous n’avez qu’à passer le reste à la matraque. Aucun problème. J’en ai rien à foutre des gamins qui ont été blessés. Qu’est-ce qu’ils faisaient dans les rues, en première loge, au milieu de cette putain de nuit ? »239.Il va sans dire que le vocabulaire châtié de ce policeman ne correspond pas vraiment àl’image d’Épinal du Bobby. Il illustre l’état d’esprit de la police au début des années quatre-vingt. Du point de vue de cet homme, la répression est toujours justifiée et ne s’abat que surdes coupables, même si ceux si sont mineurs. Tous les autres témoignages laissent penser quecette justification de la violence est partagée par la grande majorité des policiers des annéesquatre-vingt.238 Ibid. « Mr Scargil does not just hate our free and democratic system […];he also feels equal hatredand contempt for the miners whose servant he is meant to be and whose tyrant he has become ».239 Roger GRAEF, Talking Blues, The police in their Own Words, Fontanay Collins Harvill, 1990,p.56. « You have to make the first move, use your vehicles, drive the Land Rovers straight at thebastards. Then they scatter. You deal with the rest with your sticks. No problem. I don’t give a fuckabout the kids who got hurt. What where they doing on the streets in the first place in the middle of thefucking night ? ».
    • Ayant revendiqué à partir du milieu des années soixante-dix, le droit d’être aussi bienéquipés en tenues anti-émeutes que les policiers du continent, les policiers obtiennent gain decause avec le nouveau gouvernement. En effet, le Home Office introduit en 1982 des camionsallemands disposant de canons à eau. L’effort apporté au maintien de l’ordre aboutitégalement à la formation d’une réserve spéciale de la Metropolitan Police pour les opérationsanti-émeutes – unité baptisée Special Patrol Group, remplacée en février 1986 par leTerritorial Support Group, dont la direction est plus structurée. En août de la même année, lesquarante-trois polices de Grande Bretagne reçoivent des stocks de gaz CS. Quatorze d’entreelles se voient dotées des mêmes matraques dont la Metropolitan Police use dès 1981240. En juillet 1987, un sergent de police et quatre agents sont envoyés en prison pour avoiragressé sauvagement et gratuitement cinq adolescents, dont deux sont d’origine chypriote etun de peau noire, sur Halloway Road. Le juge les accuse « d’avoir agi à l’instar de ces brutesde hooligans et menti comme de vulgaires criminels »241. Les quatre ans qui séparentl’incident de son passage devant le tribunal illustrent l’impunité dans laquelle le pouvoirconservateur entretient ses forces de police. 3- Le sauf-conduit du pouvoir conservateur Dans l’affaire d’Halloway Road, les enquêteurs ne parviennent d’abord pas àidentifier les policiers coupables de l’agression. Le Home Office annonce deux ans plus tardqu’il semble impossible de trouver les auteurs de cette agression. C’est alors que deuxpoliciers, au risque d’être violemment rejetés par leurs collègues, décident de rompre lesilence qui entoure l’affaire et de dénoncer les coupables242. Sans cette intervention inopinée,l’enquête n’aurait sans doute jamais aboutie. Cela prouve s’il en est que, de la base jusqu’auHome Secretary, la consigne est, autant que faire se peut, d’étouffer les bavures en espérantqu’elles ne s’ébruitent pas dans la presse. La justice participe aussi à ce mouvement enacquittant la plupart du temps pour insuffisances de preuves les auteurs de bavures.240 Roger GRAEF, op. cit., p.33.241 Ibid. p. 35. « behaved like vicious hooligans and lied like common criminals ».242 Ibid. p. 28.
    • L’impunité des policiers s’articule en deux temps. D’abord, le dépôt de plaintescontre les policiers se trouve fortement freiné par les policiers eux-mêmes, qui, rechignant àles enregistrer, finissent bien souvent par les égarer. Ensuite, le système d’enquête, réformé àrépétition, s’illustre par son inefficacité : « Malgré la création en 1976, en Angleterre et au Pays de Galles, du bureau indépendant de plaintes contre la police et l’établissement d’un organisme similaire en Irlande du Nord l’année suivante, le système actuel n’a pas rempli ses objectifs. Des changements supplémentaires seront vraisemblablement introduits dans le projet de loi sur la police du gouvernement pendant la session parlementaire 1982/1983 ; mais, comme nous l’expliquons dans ce court ouvrage, les changements proposés par le gouvernement restent en deçà des besoins réels »243. Les policiers semblent recevoir un véritable blanc-seing de la part du gouvernementqui, en juillet 1980, conclue à l’absence de preuves permettant d’affirmer que la police semontre brutale dans les commissariats alors qu’entre 1970 et 1980, 274 personnes sont mortesen garde-à-vue244. La hiérarchie policière protège par ailleurs ses hommes, puisqu’en 1982, lechief constable du Grand Manchester refuse de transmettre des preuves aux enquêteurs quicherchent à savoir de quelle manière ses hommes se sont conduits lors de la répression d’unemanifestation245. Malgré l’utilisation, quasi institutionnalisée de la violence, la délinquance continuecependant de progresser.243 Patricia HEWITT (NCCL), A Fair Cop, Reforming the Police Complaints Procedure, NationalCouncil for Civil Liberties, Londres, 1982, p. 5. « Despite the creation of the independent PoliceComplaints Board in 1976, in England and Wales, and the establishment of a similar Board inNorthern Ireland the following year, the present system as failed to meet these objectives. Furtherchanges are likely to be introduced in the Government Police Bill during the 1982/1983Parliamentary session ; but, as we explain in the pamphlet, the changes which the Governmentproposes to make fall far short of what is needed.244 Roger GRAEF, p. 24.245 Ibid., p. 26.
    • C- Une inefficacité de fait La police britannique des années quatre-vingts pêche par son inefficacité notable.L’augmentation des chiffres de l’insécurité l’illustre de manière notable. Les chercheursbritanniques, de plus en plus critiques envers l’institution policière, l’expliquent par l’entréede la police dans une succession de « cercles vicieux ». Il reste que le bilan des annéesThatcher est terrible pour la police, qui, coupée d’une partie de la population qu’ellecriminalise, ne semble pas en mesure de maintenir un degré suffisant de sécurité aux citoyensqu’elle s’était pourtant promis de mieux protéger. 1- « La loi et l’ordre », mais l’augmentation de la criminalité Le « laisser-faire » du pouvoir et l’utilisation de la manière forte ne s’accompagnent pas derésultats, bien au contraire. Pendant la période Thatcher, en effet, les chiffres de la criminalité necessent d’augmenter, de sept à dix pourcent par an. Certains sociologues de l’époque fustigent alors lapolitique sociale de Margaret Thatcher. La mise en place du programme intitulé « la Loi et l’Ordre »,ne s’accompagne ni de la Loi, car, nous l’avons vu, les policiers disposent d’une quasi-impunité, ni del’Ordre. Les désordres sociaux, les émeutes raciales se succèdent sans cesse au cours des annéesquatre-vingt, entretenus sans doute par le comportement violent des forces de l’ordre dans lesinterpellations, les détentions et les interventions musclées qui ont lieu au cours des manifestations. Conscients de ces mauvais chiffres, le minister246 conservateur John Patten lesexplique par le comportement irresponsable des Britanniques qui prennent insuffisamment encompte leur propre sécurité et celle de leurs biens247. L’opposition, quant à elle, dénonce lapolitique économique du gouvernement, le démantèlement du Welfare State, et lapaupérisation des classes populaires – déjà fortement touchées par les fermetures successivesd’usines et de mines –, augmentée par la diminution, en 1981, des « prestations sociales pourle chômage, la vieillesse et l’indigence »248. La part des catégories pauvres dans la sociétéaugmente, entre 1979 et 1985, selon les chiffres officiels, de 55% pour atteindre le chiffre de9,4 millions de personnes249. Jusque dans le parti conservateur, cette politique est trèsimpopulaire et les détracteurs de Margaret Thatcher cherchent à montrer les effets néfastes desa politique, notamment en 1983, pour tenter d’empêcher la réélection de Margaret Thatcher.246 NdT : Un Minister est Secrétaire d’État, tandis que le Home Seretary est le Ministre de l’Intérieur.247 Claude JOURNÈS, « La police ne Grande-Bretagne », op. cit., p. 210.248 Peter MORRIS, Histoire du Royaume-Uni, Hatier, 1992, p. 286.249 Ibid., p. 285.
    • Elle est réélue une première fois. La résistance de la plupart des chercheurs et des associationsde Droits de l’Homme s’organisant, une nouvelle vague de publications survient en 1986 et1987. L’Institution des Relations Raciales publie ainsi un pamphlet au titre alarmiste,« Policing againt Black people », « le maintien de l’ordre contre les Noirs », la retranscriptiond’un passage révèle bien le ton donné : « Il y a presque dix ans, (…) nous avons mis enévidence que la Grande-Bretagne était dangereusement près de se diviser en ‘deux sociétésséparées et inégales, l’une noire, l’autre blanche’ et que la police ne jouait pas un petit rôledans ce processus »250. Alors qu’il y avait deux pour-cent de noirs dans la Police au début desannées soixante-dix, ce taux s’établit à 0,9 en 1988251. Margaret Thatcher remporte cependantde nouveau les élections en 1987. Elle serait sans doute restée au pouvoir jusqu’à la fin decette troisième législature si une fronde de parlementaires de son parti ne l’en avait privée en1991. Son successeur, le conservateur John Major, publie alors un livre blanc sur la policedans lequel il constate l’échec de la politique de Margaret Thatcher. Cet échec est expliquédès le milieu des années quatre-vingt par la théorie, intéressante, des « cercles vicieux ». 2- Les « cercles vicieux » Richard Kinsey, John Lea et Jock Young élaborent cette théorie des « cerclesvicieux »252 dans leur ouvrage, au titre très provocateur, Losing the fight against crime, quisous-entend que c’est la politique conservatrice qui perd le combat contre la délinquance. Trèsattachés à la notion traditionnelle de policing by consent, la police par consentement, ilsrappellent que, grâce à la confiance dans l’institution policière, « plus de quatre-vingt-dixpour-cent des crimes sérieux en Grande-Bretagne sont rapportés par le public à la police »253.Selon eux, l’augmentation de la criminalité découle de la perte de confiance de la populationenvers la police.250 Terence MORRIS, Policing against black people, Institute of Race Relations, 1987, p. vii. « Almostten years ago, (…) we had pointed out that Britain was dangerously to becoming ‘two societies, oneblack, one white, separate and unequal’ and that the police were playing no small part in thatprocess ».251 Matthew LEGGETT, « Immigration and Race Relations from World War II to 1990 », in DanièleFRISON (dir.), Pauvreté et inégalités en Grande-Bretagne de 1942 à 1990, Ellipses, 2000, p. 89.252 Richard KINSEY, John LEA, Jock YOUNG, Losing the fight against crime, Basil Blackwell, 1986,pp. 37-56.253 Ibid. p. 37. « Over 90 per cent of serious crime in Britain is reported by the public to the police ;this rises to over 95 per cent in city areas ».
    • Leur approche d’un point de vue sociologique mérite d’être expliquée. Conséquencede la crise économique, des privations et des discriminations raciales, la criminalité augmente.La police a tendance alors à se militariser, ce qui lui vaut la méfiance du public. Le flotd’informations décroît alors, ce qui détruit les bases du maintien de l’ordre consensuel, qui, ànouveau, met la police sur la voie de la militarisation254. Ce schéma s’avère particulièrementprobant à l’étude historique de la police des années quatre-vingt. Le second cercle vicieux prend comme point de départ la « marginalisation de lapolice »255 vis-à-vis de la société qui tend à augmenter les actes illégaux commis par la policequi accroît à son tour le mécontentement général à l’égard de ce qui se réfère à la loi, et causeune chute du soutien public et, donc du flot d’informations, qui, s’additionnant, font s’élever ànouveau les taux de criminalité. Une situation telle ne peut alors qu’empirer. 3- Le bilan des années Thatcher L’histoire de la police britannique suit de près celle des gouvernements locaux. À lafin des années quatre-vingt, une chercheuse en sciences sociales dresse un tableau critique dela situation : « aujourd’hui, comme le gouvernement central empiète de plus en plus sur lespouvoirs locaux, nous avons une force de police qui a tout de national, sauf le nom »256. La manière de faire la police évoluant sur un aspect plus répressif, l’image despoliciers dans l’opinion change également. Cela ne veut pas dire que l’image de la police sedéprécie, car pour une majorité de la population, qui a voté et revoté pour Margaret Thatcher,la police doit faire usage de la manière forte pour lutter contre les délinquants. Pourtant,l’augmentation constante de l’insécurité vient mettre en évidence l’échec d’une telle politique.Les policiers se rendent bien compte que la dégradation des conditions de vie des classesmoyennes inférieures et des classes populaires a une incidence sur la délinquance et laviolence. Il y a, en septembre 1992, 2,8 millions de chômeurs en Grande-Bretagne, et mêmesi le budget de la police et ses effectifs ont été augmentés au début de la législature254 Losing the fight against crime, p. 42.255 Ibid., p. 47. « police marginalization ».256 Teresa THORNHILL, « Police Accountability », in Christina DUNHILL, The Boys in Blue,Women’s challenge to the police, Virago, 1989, p. 305. « Today, as central government encroachesfurther and further on the powers of local government, we have a nationally-controlled police force inall but name.
    • conservatrice, il s’avère bientôt que les coupes budgétaires sur les services publics touchentfinalement aussi les policiers. À la fin des années quatre-vingt, certains signes, comme le silence de la Federationavant les élections générales mettent en évidence une rupture entre les policiers et MargaretThatcher. Toujours majoritairement conservateurs, les policiers commencent cependant àéprouver de plus en plus de déception vis-à-vis des Tories, tandis que le parti travaillistecommence à proposer une alternative crédible dans la vie politique britannique et noue desliens importants avec la police qui se ressentent dans les discours du Shadow Secretary ofState, le responsable de l’opposition travailliste sur les questions intérieures, le député JackStraw. Les contacts entre la police et le parti de gauche se font fréquemment et les travaillistesobtiennent, au moins, la dépolitisation des forces de police. L’élection de John Major etd’une majorité de conservateurs, en 1993, surprend toute l’opinion, y compris les policiers.Quatre ans plus tard, les policiers en tiennent véritablement rigueur aux conservateurs,accusés par la grande majorité des spécialistes de la police d’avoir accumulé les erreurs.
    • TROISIÈME PARTIE La fin du modèle? Le titre de cette partie peut sembler un peu provocateur quand on sait comme l’imagedu Bobby est toujours ancrée dans les esprits au Royaume-Uni ou à l’étranger. Il sembled’ailleurs que ce soit à l’étranger que cette représentation soit la plus importante. Nous allonsvoir comment l’institution prend conscience du fossé grandissant entre la police et lapopulation, puis, comment elle tente de combler ce même fossé. Dans les années quatre-vingt-dix, les mesures se succèdent pour renouer les liens perdus avec le public. Nous verrons alors que parallèlement à ce mouvement, la police poursuit samodernisation allant toujours vers plus de répression, de surveillance de la population, semilitarisant chaque fois un peu plus. Nous verrons que cette évolution découle en grandepartie de la politisation des questions de sécurité et par l’augmentation du sentimentd’insécurité au Royaume-Uni, comme en Europe. Enfin, nous montrerons par quels stratagèmes la police arrive à faire croire qu’elleest « la meilleure police du monde » en nous focalisant sur la tradition, tournée en folklore.Nous ferons alors un développement particulier de la question des attentats de juillet 2005 quiaccélèrent encore la disparition du modèle de police britannique ;
    • Chapitre VII La sortie de crise Les policiers prennent conscience, au début des années 1990, des conséquences de lapolitisation de leurs rapports avec la société. Des relayées par la presse, indiquent que latransition d’une police consensuelle à une police de répression n’est pas acceptée. La ruptureentre le parti conservateur et la police devient plus importante, rapprochant, de fait, lespoliciers d’une population qui attend l’alternance après quatre législatures successives dumême parti. La police est alors morose, exaspérée de ne pouvoir rein faire contre l’insécurité.Les responsables de la police, quant à eux, reconnaissent ses erreurs et l’idée se répand dansla police que l’institution doit être plus démocratique. Une réflexion s’engage alors sur la police. D’abord interne, elle s’ouvre ensuite auxchercheurs, historiens, juristes et sociologues afin de disposer de suffisamment de recul sur cequi a été fait et ce qui doit être fait pour améliorer le service. Cette ouverture s’accompagnede financements importants de la part du Home Office, quitte parfois à semer le doute surl’impartialité de ces études. Enfin, la police s’entoure de groupes d’experts indépendants,chargés de conseiller l’institution pour innover dans ses missions et dans le contact avec lapopulation. Plusieurs tentatives de solutions, qui avaient déjà été soulevées dès le début desannées quatre-vingt, voient alors le jour. Il s’agit d’améliorer le recrutement, pour ouvrir lapolice aux femmes, aux minorités ethniques et aussi, aux jeunes diplômés, tout en améliorantla formation des nouvelles recrues. Pour en finir avec les affaires qui ont plongé la policel’embarras, la hiérarchie, parfois à contrecoeur, engage une démarche de transparence enpermettant la formation d’une commission indépendante chargée d’une part de recevoir lesplaintes contre la police, d’autre part d’enquêter, le cas échéant, sur d’éventuelles bavurespolicières. La Metropolitan Police, depuis toujours faire-valoir du modèle policier, devientalors d’une certaine manière le terrain d’essai de la plupart de ces innovations.
    • A- La remise en question Découvrant que le démantèlement des services publics conduit à des coupuresbudgétaires importantes pour leurs services, les policiers britanniques prennent, à partir de lafin des années quatre-vingt, leurs distances vis-à-vis du parti conservateur. La morosité règneparmi les hommes et les femmes qui voient dans la rupture avec le community policing, la finde leurs rapports affectifs avec la population. La hiérarchie, pourtant longtemps alliée auxconservateurs, reconnaît alors, en partie, ses fautes. 1- La rupture avec le parti conservateur En mai 1981, la nette victoire du principal parti d’opposition aux élections localesdonne le contrôle aux travaillistes de nombreuses Police Authorities. Pour contrer legouvernement Thatcher, ils font alors le pari d’offrir une plus grande marge de manœuvre etdonc, plus d’autonomie aux chiefs constables, tout en réclamant le démantèlement de laSpecial Branch. Pendant les grèves de 1984 les députés travaillistes fustigent la conduite despoliciers. À nouveaux, de fortes tensions apparaissent et des policiers affirment même qu’ilsrefuseraient de servir le gouvernement si celui-ci passait aux mains des travaillistes. Lesrappels à l’ordre de la hiérarchie font cependant taire ces jusqu’au-boutistes du pouvoirconservateur. Moins de dix ans après, en 1993, le gouvernement de John Major publie un Livreblanc sur la police, qui fait ce terrible constat : « Tandis que le service de police a grandi enforce et en efficacité, les niveaux de criminalité ont aussi augmenté de manière significative…Le service de police ne peut pas régler seul le problème de la délinquance. Les policiers ontbesoin du support actif et de l’engagement de la communauté qu’ils servent »257.Parallèlement à cette publication, le Home Office lance un projet pour diminuer les dépensesde la police. « Ces propositions, apprend-on, provoquèrent une tempête de protestation de lapart de la police »258. L’opposition, revitalisée, attaque le parti autoproclamé de la Loi et de257 Philip RAWLINGS, Policing a short history, Willian Publishing, 2002, p. 220. « While the policeservice has grown in strength and efficiency, levels of crime have also risen significantly… The policeservie alone cannot tackle the problem of crime. They need the active support and involvement of thecommunities they serve ».258 Ibid. « The proposals provoked a storm of protest from the police ».
    • l’Ordre qui cherche à faire des économies budgétaires sur la police alors que la délinquanceaugmente toujours. Bien que le gouvernement fasse ensuite machine arrière, il est trop tard,quelque chose s’est rompu entre le parti conservateur et la police. Les travaillistes ont donnéla preuve qu’ils pouvaient aussi servir les intérêts de la police. Les policiers constatent alorsqu’un rapprochement est possible. Plusieurs franchissent le pas, notamment parmi les officierssupérieurs, qui, sentant venu le temps de l’alternance politique, se rapprochent du partitravailliste. Pour de nombreux policiers, qui avaient mis beaucoup d’espoir dans la victoire deMargaret Thatcher, la déception est à la hauteur de ces espoirs. Et le malaise de la policeévolue en profond désarroi. 2- Le blues du Bobby En 1990, un officier supérieur constate une baisse de moral parmi ses hommes : « Àl’intérieur du service, il y a un manque de confiance manifeste à l’égard du gouvernementcentral et à la capacité de celui-ci à identifier ce dont la police a besoin et à le luiprocurer »259. Les policiers se sentent en effet délaissés face à une conjoncture socialedégradée, les cent vingt agents qui patrouillent la subdivision d’Hilton, au début des annéesquatre-vingt, à surveiller une communauté où « seul un cinquième des 53 000 habitants deHilton a un accès privé à l’eau chaude »260. Certains policiers critiquent le caractère répressif de la police.Dans l’introduction dulivre de Patricia Hewitt, un ancien sergeant de police, devenu sociologue, explique demanière émouvante pourquoi il soutient une réforme du système de plaintes contre la police :« Si je désire quelque chose de ce livre, c’est qu’il puisse être une petite contribution à notrerecherche pour une société moins brutale et plus juste, et donc une police plus affectueuse etplus juste »261. Cette idée de justice sociale va à l’encontre, bien sûr, de la politiquethatchérienne qui refuse « catégoriquement le processus keynésien comme faisant le lit du259 Philip RAWLINGS, Policing a short history, Willian Publishing, 2002, p. 220. « Within the servicethere is a depressing lack of confidence in the ability of central government to recognize and providefor the need of the service ».260 Patricia HEWITT, A Fair Cop, p. 2. « Only about one-fifth of the 53 000 people who lived in Hiltonhad exclusive access to hot water ».261 Simon HOLDAWAY (ancien police sergeant), « introduction », p. vi, in Patricia HEWITT, A FairCop, Reforming the Police Complaints Procedure, National Council for Civil Liberties, Londres,1982. « If I desire anything for this book, it is that it may make a small contribution to our search for amore loving and just society, and therefore a more loving and just police ».
    • socialisme et [prône] un désengagement massif de l’État de la vie économique à ses fonctionsessentielles (garantie de la monnaie, maintien de l’ordre, défense nationale) »262. Mais labrutalité avec laquelle Margaret Thatcher met en place son modèle économique créé un étatde chaos que les policiers ne peuvent que faiblement réguler. Les citoyens du pays ne sentent alors plus convenablement protégés : « Lepessimisme concernant la capacité des policiers à effectuer une protection de routine aengendré une énorme croissance de l’industrie de la sécurité privée et de la self-défense àtravers, par exemple, des patrouilles informelles de voisinage ou des réponses de gardes desécurité à la délinquance »263. Cet accroissement de la sécurité privée est très mal perçu parles policiers qui ont l’impression, à raison, que la privatisation de certains secteurs entraîned’une part un plus mauvais travail dans ces secteurs et d’autre part, que cette privatisationconstitue une entrave à leur efficacité. Alors que certains chiefs constables demandaient laprivatisation des objets trouvés, la privatisation du transport de prisonniers, ils rebroussentchemin, peu convaincus de la pertinence de la sécurité privée qui vient s’opposer à leurpratique professionnelle, et compromettre leur existence. D’après certaines sources, « ungroupe de réflexion de Scotland Yard commente l’éventualité d’une victoire des conservateursen 1992 avec un pessimisme non déguisé »264.262 Philippe CHASSAIGNE, Royaume-Uni / Etats-Unis, 1945-1990, la « relation spéciale », Atlande2003, p. 214.263 Philip RAWLINGS, Policing a short history, Willian Publishing, 2002, p 223. « the pessimismabout the police to provide routine protection has fuelled an enormous growth in the private securityindusty and self-policing through, for instance, informally organized neighbourhood patrols orvigilante responses to crime ».264 Philip RAWLINGS, Policing a short history, p. 220. « A think-tank in Scotland Yard viewed theprospect of a Conservative victory in the 1992 with ‘undisguised pessimism’ ».
    • 3- Le Mea culpa de la hiérarchie Assez rapidement, des voix se font entendre parmi les responsables policiers quicommencent à regretter l’évolution de la Metropolitan Police dans les dernières années. Iln’hésitent pas à se remettre en question. En juillet 1986, la Metropolitan Police publie unrapport critiquant les officiers supérieurs qui permettent l’existence de « no-go areas », dezones où l’on ne peut aller. « La police doit mener une action positive et spécifique dans cegenre d’endroit, une action menée avec soin et persistance, pour prévenir la séparation endeux de la société dont parle Lord Scarman »265. Il faut donc attendre six ans pour que lerapport du Lord Scarman, resté auparavant lettre morte, commence à porter ses fruits. Lesresponsables policiers innovent. Le cas de la police de Birmingham est révélateur du genre deprises de conscience des chiefs constables. En 1987, la police des West Midlands ouvre uneligne téléphonique pour cinq langues différentes et installe une liaison avec les cliniques pourles cas d’agressions racistes266. Cela montre que les policiers britanniques essayent derattraper le temps perdu. La principale qualité des responsables policiers consiste alors à prendre consciencedu problème passé, à se remettre en question : « Nous avons tiré les leçons des émeutes desannées quatre-vingt », note le chief superintendent de la Metropolitan Police, S. French, « etnous avons adapté nos méthodes de manière multiforme »267. « La démarche policière,poursuit-il, doit être proche de la population, ferme et réactive, souple et fine ; il fautintervenir très tôt, avant que les choses ne dégénèrent »268. Les policiers britanniques serendent alors à l’idée que les opérations de prévention sont plus efficaces et moins coûteusesque le « fire brigade policing ». L’enquête sur l’assassinat du jeune noir Stephen Lawrence, nous l’avons déjàévoqué, avait été bâclée. La contre-enquête est elle beaucoup plus riche en enseignements.Les officiers qui cherchent à comprendre pourquoi leurs collègues ont classé le dossier265 Keneth NEWMAN (commissioner), « Policing the inner city », discours à la société des AvocatsConservateurs, le 16 février 1987 cité par Terence MORRIS, Policing against black people, instituteof race relations, 1987, p. viii.266 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 35.267 Entretiens menés par Sophie BODY-GENDROT, Les villes face à l’insécurité, des ghettosaméricains aux banlieues françaises, Bayard, 1998, p. 299.268 Ibid., p. 301.
    • découvrent que « pas un seul agent interrogé devant nous en 1998 n’avait reçu depréparation significative à la question du racisme et des relations raciales au cours de sacarrière »269. La chose est vite réglée. Les policiers britanniques reçoivent à présent uneformation sur le racisme. Les contrôles sont plus fréquents et le dépôt de plainte contre laconduite raciste d’un policier est facilité.269 Philip RAWLINGS, Policing, A short history, Willian Publishing, 2002, p. 222. « not a singleofficer questioned before us in 1998 had received any training of signifiance in racism awareness andrace throughout the course of his or her career ».
    • B- La réflexion sur l’institution À la fin des années quatre-vingt, la police semble bloquée entre un communitypolicing que beaucoup trouvaient permissif et un aspect répressif dont beaucoup ont vécu deleur propre chef les conséquences terribles sur le terrain. À la recherche de solutions, lahiérarchie policière va alors entamer une longue période de réflexion. Tout d’abord,l’introspection joue un rôle important. Ensuite, l’ouverture aux chercheurs, et le financementde certains permettent d’élaborer un certain nombre de pistes pour sortir de l’impasse de larépression. 1- L’introspection Dès 1982, Patricia Hewitt note : « Des rapports importants comme ceux de laCommission Royale sur la Procédure criminelle (1981) et l’enquête de Lord Scarman (HomeOffice, 1981) ont préconisé des réformes précises de la police ; les chercheurs en sciencessociales ont produit une série de publications concernant la manière britannique de faire lapolice. En bref, nous semblons en savoir plus aujourd’hui sur nos polices queprécédemment »270. Le mouvement d’introspection continue et se renforce après quelquesannées. En septembre 1988, Wolff-Olins, une société de consultants en management publieles résultats d’un sondage financé par la Metropolitan Police. « Ils ne trouvent “aucunepreuve que la police ait un jour été universellement aimée et admirée” »271. Ils critiquent parailleurs le management et la communication de la Met et mettent en exergue le fait que« l’absence de buts clairs nuit au moral de la force »272. En 1993, la direction de ScotlandYard s’organise selon le schéma suivant : « Un commissioner coiffe trois assistants : un270 Patricia HEWITT, A Fair Cop, p. 2. « Important reports like those from the Royal Commission onCriminal procedure (1981) and Lord Scarman’s inquiry (Home Office, 1981) have advocatedparticular reforms of the police ; social scientists have produced a string of publications about Britishpolicing. In short, we now seem to know a good deal more about our constabularies than we didbefore ».271 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 37. « They find “no evidence that there ever was a time when thepolice were universally loved and admired” ».272 Ibid. « The absence of clear force goals is damaging the morale ».
    • deputy commisioner et un receiver, responsable de tous les problèmes techniques,administratifs et financiers, ainsi que de la direction du personnel »273. Les consultants de Wolff-Olins ne s’avèrent pas seuls dans cette tâche, puisque leurétude s’inscrit dans un mouvement de recherche anglo-saxonne : « en relation étroite aveccelle des chercheurs américains, les auteurs britanniques ont réussi à produire un ensemblede travaux doté d’une réelle autonomie scientifique surtout dans le cas des étudesmacrosociologiques », comme celles de Robert Reiner. « Les études de science sociales sur lapolice se sont développées en Grande-Bretagne à partir de la fin des années soixante parceque la police en même temps que l’institution se révèle comme un enjeu politique et social depremière grandeur »274. 2- L’ouverture aux chercheurs La Metropolitan Police, « inquiète de sa légitimité »275, commande, en 1991, uneenquête au Policy Studies Institute sur la police et les Londoniens. Ce n’est ni la première nila dernière étude ainsi financée par le gouvernement offrant aux chercheurs d’étudier lesconditions de la perte de légitimation de la police. En 1981, une Unité qui remontait auxannées quarante est rebaptisée Home Office Research and Planning Unit. Quarante personnesy travaillent sollicitant des contributions auprès d’historiens et de sociologues. Le HomeOffice Research and Planning Unit joue un rôle premier plan dans la réalisation du premierpanorama du crime (British Crime Survey), en 1982276. En 1978, Robert Reiner commence à s’intéresser au syndicalisme policier. Il offre en1985 une synthèse qui met en évidence la perte de légitimité de la police. Selon lui, laperception politique globale de la police et la recherche qui la concerne évoluentsimultanément. « Dans les années quatre-vingt-dix, la contradiction caractérise la doubleintention de la police de retrouver une légitimité et de préserver l’ordre public »277. Cetteintention explique que les chercheurs font plus la part des choses que leurs prédecesseurs273 Jean BOURDIER, Scotland Yard, les dossiers d’une police pas comme les autres, Grancher, Paris,1995, p. 235.274 Claude JOURNÈS, « La Police en Grande-Bretagne », p. 210.275 Ibid., p. 213.276 Claude JOURNÈS, « La recherche en sciences sociales », pp. 265-265.277 Ibid . p. 267.
    • historiens « orthodoxes » et marxistes. Les recherches conduites dans les années 1978 et 1980sont donc sans conteste plus objectives. En 1986, Mollie Weatherhitt critique la « recherche sur, pour et par la police »278.Selon elle, la hiérarchie policière devrait plutôt confier cette tâche à des organismesindépendants afin d’identifier les problèmes, tout en en s’appuyant sur des enquêtes d’opinionréalisées au sein de la population. Les chercheurs, nous l’avons vu à plusieurs reprises dans cemémoire, tentent la plupart du temps, de trouver des solutions pour que la police britanniquepuisse se moderniser tout en rétablissant le community policing. 3- La sortie du tunnel Longtemps négligée, la lutte contre le racisme devient un objectif prioritaire de laMetropolitan Police. Nous avons choisi de la présenter ici car elle constitue un bon exemplede la prise en compte par la police des critiques émises à son encontre par les chercheurs et lesexperts. En 2004, Mike Fuller devient, à 45 ans, Chief Constable du Kent. Fils d’un laboureurjamaïcain279, il est le premier noir à accéder à ce poste au Royaume-Uni. Il devient dès lors la parfaiteillustration du rôle d’ascenseur social que joue la police au sein de la société britannique. L’exemplede Mike Fuller permet ainsi au journal l’Independent de lutter contre les projets d’Howard Carter,ancien Home Secretary et candidat conservateur aux élections générales d’avril 2005, qui lors de lacampagne électorale radicalise son discours en proposant de remettre en cause le droit du sol280. En 2004, Scotland Yard mène une discrète enquête sur l’état du racisme dans ses services.Déguisés en simples citoyens, des policiers tentent de porter plainte contre d’autres agents, auteurssupposés de comportements racistes. Cette enquête révèle que dans près de quarante pour cent des cas,les policiers chargés de recevoir les plaintes se débarrassent du plaignant et ignorent ses griefs. Laquestion du racisme n’est donc pas réglée. Pourtant, à en croire une responsable du standardprofessionnel de la Met, les résultats de 2004 sont bien meilleurs que ceux de 2002, où seules quinze278 Mollie WEATHERITT, Innovations in policing, in association with the police foundation, p. 10.« Research on, for, and by the police.279 Nigel MORRIS, Johnathan BROWN et Chetan CHAUAN, « The immigration debate », Theindependent, 25 juin 2005, p. 5.280 Voir annexe VII, B, 3.
    • pour cent des mêmes plaintes pour racisme étaient alors enregistrées281. Au-delà de ces résultatspositifs, l’intérêt que porte la direction de Scotland Yard à cette question est notable et traduit unevéritable volonté de changement des comportements.281 Ken HYDER et Rosie COWAN, « Two out of five Met officers were deaf to racism claims », TheGuardian, 29 novembre 2004, p. 11.
    • C- Les réformes engagées Les années 1990 marquent l’ouverture de réformes pour reconquérir la confiance del’opinion. Il s’agit d’abord d’ouvrir la police aux femmes, aux minorités ethniques, et aux diplômés,qui manquaient considérablement à la police, afin de construire une police qui ressemble plus auxcitoyens qu’elle est censée protéger. Mais aussi, dans un second temps, de regagner la confiance del’opinion en adoptant une attitude plus transparente, renoncer à masquer les bavures et les cas decorruption. Comme à chaque fois, nous allons voir que la Metropolitan Police sert de terrain d’essai àces réformes. 1- Le rôle prédominant de la Met En 1989, Peter Imbert, arrivé deux ans plus tôt à la tête de la Metropolitan Policelance le « Programme Plus » afin notamment de « renforcer l’esprit d’équipe chez lespoliciers et à harmoniser leurs relations avec le public »282. Remaniant l’organisationadministrative de Scotland Yard, il se présente comme le commissioner de l’ouverture,notamment à la presse et au public. Le succès de son entreprise s’avère pourtant mitigé,puisque malgré la multiplication des déclarations d’intentions, la Met est toujours en crise. À chaque nouveau commissioner ses nouvelles réformes qui ne semblent quevaguement réussir. Il n’y a toujours pas plus de minorités ethniques représentées dans lapolice. À en croire la presse britannique, Sir John Stevens arrivé en 1999, changevéritablement la politique de la Met. Quand il quitte la tête de la Metropolitan Police en 2004,le Guardian lui consacre un article au ton plutôt élogieux. « L’homme à qui l’on attribue lefait d’avoir sorti la Met du caniveau ; dans lequel elle se trouvait, il y a cinq ans, à sonarrivée au poste de commissioner, frappée, dans le sillage du meurtre de l’adolescent noirStephen Lawrence, par des accusations de racisme institutionnel ; a déclaré qu’il y avaitencore un long chemin à parcourir »283. Sir John Stevens parvient surtout à redonnerconfiance à ses hommes : « largement reconnu pour avoir entamé avec succès une ère où282 Jean BOURDIER, Scotland Yard, les dossiers d’une police pas comme les autres, p. 229.283 Rosie COWAN (crime correspondent), « Met chief bows out with warning on knife culture », TheGuardian, 27 janvier 2005, p. 10. « The man credited with dragging the met out of the gutter, where itlay when he took over as commissioner five years ago, battered by charges of institutional racism inthe wake of the murder of the black teenager Stephen Lawrence, said there was still a long way togo ».
    • remontait le moral de Scotland Yard, caractérisée par une chute globale de la criminalité etpar une augmentation du nombre de meurtres résolus »284. 2- L’importance du recrutement La Commission Royale sur la police soutient, dès 1981, que la police doit ouvrir sesportes à des recrues diplômées, au risque de se retrouver, quelques années plus tard, sansofficiers supérieurs compétents285. En 1976, 250 bourses sont ainsi offertes aux agents depolice pour qu’ils suivent des cours de droit, d’histoire ou d’Économie286. Dans un pays oùl’université est coûteuse, cette politique de bourses apporte ses bénéfices. Cinq ans après, il ya six cent policiers diplômés de plus dans la Metropolitan Police, qui viennent notammentrenforcer les équipes de police scientifique. La féminisation de la police britannique réussit, il y a en l’an 2000 « 20 155 femmesqui représentent dix-sept pour-cent de la force »287. Le recrutement des minorités ethniques nesuit pas le même mouvement : « En mars 2001 un peu moins de trois pour cent de tous lesagents de police en Angleterre et au Pays de Galles faisaient partie des minorités ethniques etpas un seul des quarante-six chiefs constables était membre d’une minorité ethnique »288.Nous avons vu que cela changeait en 2004, mais il reste qu’il y a seulement trois pour-cent deminorités ethniques dans la police alors qu’elles représentent dix pour cent de la population.Sir Ian Blair, devenu commissioner en 2005, lance la controverse en soutenant qu’il faudraitmettre en place un système de quotas ethniques pour recruter des britanniques issus del’immigration289. Les efforts de recrutement transparaissent dans un fascicule de la Police Écossaise,dans lequel un homme noir, un homme blanc une femme indienne et une femme blanche284 Ibid., « Sir John […] is widely recognised as having heralded a highly successful morale-boostingera at Scotland Yard, characterised by an overall fall in crime and a rise in the number of murderssolved ».285 T. A CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, p. 317.286 Ibid., p. 319.287 Andrew ROSEN, The transformation of British Life, 1950-2000, A Social History, ManchesterUniversity Press, 2003, p. 103. « By 2000 there were 20155 female police officers who made up to 17per cent of the force ».288 Ibid., p. 99. « In March 2001 slightly less than 3 per cent of all police officers in England andWales were members of ethnic minorities and not one of the 46 chief constables was a member of anethnic minority ».289 Jason BENETTO (Crime correspondent), « New commissionner considers controversial quotasystem for ethnic minority recruits », The Independent, 9 février 205, p. 16.
    • posent. Entre les deux policiers hommes, apparaît une silhouette en pointillés, invitant lelecteur à s’imaginer avec ce groupe de policiers, le slogan parle de lui-même : « mettez-vousdans la photo »290. On peut noter cependant que le pointillé en question est celui d’un homme,puisqu’il porte une cravate et vraisemblablement une casquette alors que les femmes portentgénéralement un chapeau melon. Il s’avère donc que même dans leurs tentatives d’ouverturede la police aux femmes, inconsciemment, la hiérarchie continue de vouloir recruter deshommes. Des campagnes de publicité ciblées dans les quartiers à forte proportion deminorités ethniques permettent l’ouverture de la police à des recrues noires, la Black PoliceAssociation, créée en 1998, défend les noirs et participe à la mise en place de ces campagnesspécifiques d’engagement. 3- La surveillance de la police Le Royaume-Uni dispose aujourd’hui d’un important dispositif de contrôle del’action policière. Ce dispositif a cependant mis des années à voir le jour. En 1962, unecommission royale, constatant le nombre très faible de plaintes déposées contre la police,tente de réformer le système en mettant en place un contrôle externe de la police.L’opposition des policiers est si forte, qu’il faut attendre 1984 pour que le Criminal EvidenceAct créé la Police Complaints Authority (PCA)291. En avril 1986, la PCA devientl’Independent Police Complaints Authority (IPCA). L’autorité dispose de nouveaux pouvoirspour enquêter sur les plaintes mais les critiques, venant même de la Federation, considèrentqu’elle est toujours inadéquate et insuffisamment indépendante292. L’IPCA n’est réunie quepour cinq pour-cent des affaires, quand la victime subit une fracture ou au moins deux pointsde suture, et dans les cas de décès293. Ces organismes n’ont pas vraiment d’influence sur lessuites données aux plaintes ou aux enquêtes. Il faut leur rendre compte pourtant de la décisionde marquer, en février 1986, tous les véhicules de police de lettres et de chiffres permettantl’identification294. Cette installation doit permettre qu’une agression gratuite comme celle descinq jeunes sur Halloway Road, ne se reproduise jamais.290 « Putting you in the Picture ». Voir annexe VII, C, II.291 Fabien JOBARD, Les violences policières, État des recherches dans les pays anglo-saxons,l’Harmattan, 199, p. 213.292 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 32.293 Fabien JOBARD, Ibid.294 Roger GRAEF, Talking Blues, p. 31.
    • L’étendue de la corruption dans les services de police et la perte de confiance d’unepartie de la population qui ne se sent plus protégée des policiers qui utilisent la violencecomme défouloir, oblige cependant la hiérarchie policière à accepter, sous peine de voir leurinstitution totalement dénigrée, la formation d’organismes véritablement indépendants decontrôle des policiers. Pendant des années, la direction de Scotland Yard préfère que lesgroupes indépendants restent consultatifs comme le Groupe Indépendant de Conseil(Independent Advisory Group – IAG)295 de la Metropolitan Police. En avril 2004, pourtant,est créée une commission indépendante sur les plaintes vis-à-vis de la police (IndependentPolice Complaint Commission – IPCC). Elle dispose d’un numéro de téléphone pourpermettre à quiconque de faire part d’une plainte contre la police et poursuit des policiers enjustice. La police britannique bénéficie aujourd’hui d’un dispositif compétent en matièred’enquêtes et de plaintes contre la police.295 Ken HYDER et Rosie COWAN, « Two out of five Met officers were deaf to racism claims », TheGuardian, 29 novembre 2004, p. 11.
    • Chapitre VIII La police du vingt et unième siècle Nous l’avons vu dès l’introduction de ce mémoire, le New Scotland Yard s’est donnécomme but de « faire passer la police anglaise du XIXe au XXIe siècle ». La formule,séduisante, met en évidence l’abandon par la hiérarchie policière du modèle britanniqueanglais, au profit d’une police ressemblant aux polices d’Europe et d’Amérique du Nord. Unepolice capable de répondre à la demande de l’opinion, de plus en plus sensible à la peur del’insécurité, capable aussi de lutter contre la menace terroriste mondialisée que représente lesmouvements radicaux islamiques. Nous verrons par ailleurs que les policiers répondent aussià la volonté du gouvernement britannique de mieux surveiller les citoyens. Nous quittons ici le domaine de l’histoire. Le lecteur ne s’étonnera pas, de voirapparaître, de temps à autre, des verbes conjugués au futur ou au conditionnel. La plupart dessources sont issues principalement de journaux ou d’ouvrages récents de sociologues et dejuristes. La presse « tabloïd » a été volontairement mise de côté. Il serait néanmoins trèsintéressant d’étudier la place et l’image de la police dans de ces journaux friands de faitsdivers. Les articles cités proviennent principalement de la lecture quasi-journalière duGuardian et de l’Independent. Nous verrons d’abord qu’un certain nombre de nouveaux risques apparaissent entre lafin du vingtième et le début du vingt-et-unième siècle. Nous montrerons ensuite que lesBritanniques cherchent, avec plus ou moins de succès, à innover dans leur façon de faire lapolice. Enfin, nous verrons que le système policier américain influence grandement la policebritannique, quitte à mettre à mal la singularité de son modèle.
    • A- L’apparition de nouveaux risques La police britannique connaît, depuis quelques années, de profonds changementsdans sa perception des risques. Premier d’entre tous, le risque terroriste est courammentévoqué dans les médias. Les attentats du jeudi 7 juillet 2005, à l’ouverture du G8 à Gleneagles(Écosse), ont rappelé de manière terrifiante que le Royaume-Uni était une cible privilégiée dece que l’on appelle aujourd’hui le terrorisme islamiste. Précédemment plus médiatisée que lamenace terroriste, l’accroissement du nombre de gangs violents et disposant d’armes à feuinquiète au plus haut point les autorités policières d’outre-manche. Le problème de ladélinquance juvénile connaît de même un traitement médiatique croissant. S’il peutcorrespondre à une certaine réalité, ce problème est toutefois sans doute exagéré par lesjournaux et par la population elle-même. Nous verrons que des sociologues anglais comparentl’actuelle peur de la délinquance aux « moral panics » du dix-neuvième siècle. Nous verronsalors que, plus que l’augmentation de l’insécurité en elle-même, c’est bien à la montée dusentiment d’insécurité que sont confrontés les policiers britanniques. 1- La nouvelle menace terroriste Longtemps considérée comme une terre d’asile pour les intégristes musulmans, laville de Londres a, depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis,considérablement changée sa politique vis-à-vis de ces intégristes. La menace terroriste,symbolisée par Al Quaïda et Oussama Ben Laden, est renforcée par l’entrée en guerre de laGrande-Bretagne, aux côtés des Etats-Unis, contre l’Irak de Saddam Hussein. Le matin dujeudi 7 juillet 2005, cette menace devient réelle. Quatre bombes explosent en effet dans lestransports en commun londoniens. Nous tâcherons d’abord de voir comment évoluent lesmissions de la lutte anti-terroriste depuis les cinq dernières années. Ensuite nous tenteronsd’établir un état des lieux des relations entre la police et la communauté musulmane, quicritique la mise en pratique des lois antiterroristes. Enfin, nous analyserons les réactions deScotland Yard face aux attentats de juillet 2005, en montrant ce que la lutte contre leterrorisme implique dans la manière de faire la police à Londres et en Grande-Bretagne.
    • Le terme Londonistan, exprime la présence d’un Islamisme ultra dans la ville deLondres. Ce terme n’est pas dénué de sens. En effet, sappuyant sur une longue traditiondasile politique, les responsables britanniques ont, au cours des vingt-cinq dernières années,accordé le droit de séjour et même la citoyenneté à des personnalités très contestées. Parmielles, Muhammad Masari, opposant radical au régime saoudien ; le Jordanien Abou Qatada,recruteur présumé pour les camps dAl-Qaida ; Omar Bakri Mohammed, un Syrien qui aparrainé des réseaux dassistance à la guerre sainte ou encore Abou Hamza Al-Masri, unEgyptien, ancien combattant dAfghanistan. « Les nombreuses arrestations, enquêtes etprocès survenus en Europe depuis 2001 ont montré que beaucoup dacteurs dattentats réussisou avortés étaient passés par le Royaume-Uni »296. Les responsables britanniques avaientalors fait le pari qu’en laissant s’exprimer les intégristes musulmans, ces derniers nefrapperaient pas le territoire britannique : « Lobjectif recherché nétait pas le contrôle, maisla connaissance, le savoir »297, explique Pascal Radov. Cependant, sous la pressioninternationale, et notamment celle des Etats-Unis, les Anglais furent obligés de changer leurpolitique vis-à-vis des partisans du Djihad, de la « Guerre Sainte ». Ladoption, en 2001, de lAnti-terrorism Act, entraîne larrestation des principauxprêcheurs de plusieurs mosquées. Ces arrestations eurent lieu notamment dans la mosquée deFinsbury Park et dans celle de Whitechapel, respectivement au Nord et à l’Est du centre deLondres. Aux arrestations de ces prêcheurs fanatiques, suivent de près les arrestations denombreux terroristes présumés, accusés de préparer des attentats. Mais en changeantrapidement de politique vis-à-vis des fanatiques musulmans, le gouvernement britannique acompliqué automatiquement la tâche des policiers. Il a de fait annulé l’accord tacite avec lesterroristes, augmentant alors le risque d’attentats, car les groupes les plus dangereux sontpassés immédiatement à la clandestinité. Sir John Stevens révèle d’ailleurs, au moment dequitter ses fonctions, que ses services ont « empêché huit atrocités potentielles »298. La tentative d’attentat de Richard Reid, arrêté alors qu’il tentait de mettre le feu à sessemelles composé d’explosifs, dans un vol à destination des Etats-Unis, avait déjà alerté les296 Jean-Pierre LANGELLIER et Jean-Pierre STROOBANTS, « Les services de sécurité britanniquessont mis en cause pour avoir sous-estimé la menace », Le Monde, 10 juillet 2005.297 Pascal RADOV, « Islamisme radical et Jihadisme au Royaume-Uni et en Irlande », in MARRETJean-Luc (dir.), Les Fabriques du Djihad, Presse Universitaires de France, mars 2005, 352 p.298 Rosie COWAN (crime correspondent), « Met chief bows out with warninig on knife culture », TheGuardian, 27 janvier 2005, p. 10. « We have stopped eight potential atrocities ».
    • autorités. Mais à partir du début de la Deuxième guerre du Golfe, la Grande-Bretagne devientune cible prioritaire du terrorisme international. Le risque s’amplifie, plusieurs actesterroristes sont déjoués. Le 11 mars 2004, Madrid est frappée quelques jours avant lesélections législatives. Le même mois, à Londres cinq cent kilos d’engrais pouvant servir àfabriquer des explosifs sont retrouvés. Tous les suspects étant de jeunes britanniques doriginepakistanaise, les autorités prennent alors conscience de la menace d’un terrorisme « local ». Comme nous l’avons au chapitre cinq, les relations entre la police et les minoritésethniques sont pour le moins difficiles. Le renforcement récent de la lutte anti-terroristen’arrange rien à ces tensions. Les communautés musulmanes du Royaume-Uni ontl’impression d’être prises pour cibles par les lois antiterroristes. Pour répondre à cesaccusations, le gouvernement britannique a proposé, au mois de mai 2005, de demander lareligion des personnes contrôlées et fouillées par la police. Cette proposition a pourtant reçuun accueil mitigé, à la fois du côté de la police et du côté de la communauté musulmane. LaFédération de la Police estime en effet que cette question rajouterait de la paperasserie etcréerait des affrontements. Tandis que pour Iqbal Sacranie, secrétaire général du conseilmusulman de Grande-Bretagne : « le fait qu’un agent demande à quelqu’un sa foi et qu’enfonction de cela il puisse orienter son action est la dernière chose que nous souhaitons »299.Sir John Stevens, commissioner de 1999 à 2004 explique lorsqu’il quitte ses fonctions qu’il apris personnellement soin d’établir des relations de confiance avec la communautémusulmane : « J’ai passé du temps à visiter les mosquées, à rencontrer les représentantslocaux, et il est essentiel que mon successeur continue cela »300. Avant, nous le verrons, defaire face aux attentats, son « successeur », Sir Ian Blair, préfère se consacrer à la lutte contrela délinquance juvénile.299 Ben LEAPMAN (Home Affairs Correspondent), « Police could ask religion of people they stop andsearch », Evening Standard, jeudi 19 mai 2005, p. 10. “The last thing we want is when an officerquestions somebody as to their faith, that that should be an indicator of what action the officer shouldtake”.300 Rosie COWAN (crime correspondent), « Met chief bows out with warninig on knife culture », TheGuardian, jeudi 27 janvier 2005, p. 10. « I’ve spent some time visiting mosques, meeting localrepresentatives, and it’s essential that my successor continues this ».
    • 2- Le problème des kids et celui des gangs Comme nous l’avons vu au chapitre quatre, le problème de la violence des jeunesn’est pas une nouveauté. Pourtant, à croire certains commentateurs, l’Angleterre serait à lamerci de délinquants de plus en plus jeunes et de plus en plus violents. Deux termesreviennent fréquemment : celui des « Kids », d’une part, et celui des « Gangs », d’autre part.Les deux sont généralement liés, que ce soit dans les médias, ou dans les conversationsusuelles. Les policiers, souvent critiqués pour leur difficulté à gérer ses phénomènes, sontobligés de changer leurs façons de procéder pour régler ces phénomènes. Le problème semble réel. En effet, que vous résidiez pour quelques semaines ouquelques mois à Londres ou à Newcastle, vous entendrez parler des « Kids ». Ce terme définitune catégorie d’enfants ou de jeunes adolescents, parfois très violents, qui, parce qu’ils saventqu’ils ne pourront être poursuivis en justice ou incarcérés, se permettent d’insulter, d’agresseret même de frapper les jeunes de leur âge ou les adultes. Beaucoup d’Anglais ont leur petitehistoire de confrontations avec des « Kids ». Les médias rapportent fréquemment les sombreshistoires des victimes de cette violence juvénile. Un jour, de jeunes enfants qui portent desmarques de strangulation. Un autre jour, une passante victime d’un « happy slapping »,formule que nous pouvons traduire par « gifle joyeuse » et dont le principe est de gifler uninconnu dans la rue en filmant sa réaction à l’aide de téléphones portables. Consacrant unedouble page à ces « ennemis publics », le journal The Independent tente de faire une listeexhaustive des raisons données à l’heure actuelle pour expliquer la violence des « Kids » :« beuveries, mauvaise alimentation à base de chips et de cola, gangsta rap301, télévisionfarceuse, trop d’argent, trop peu d’argent, mauvaise éducation, parents laxistes, parents tropprotecteurs, Ecstasy, disparition des clubs pour jeunes, Cannabis, jeux vidéos violents – etsweatshirts à capuche »302.301 Musique d’origine Nord-américaine, les chanteurs du « gangsta rap » sont généralement d’ancienrepris de justice ou d’anciens membres de gangs.302 Malcom MACALISTER HALL, « Publics enemies », The Independent, 7 juin 2005, pp. 30-31. « Inall the current soul-searching over « what’s gone wrong with Britain’s youth » all sorts of reasonstheories and red herrings have been dragged out of the cupboard into the spotlight: binge –drinking,junk diets of crisps and cola, gangsta rap, prank TV, too much money, too little money, pooreducation, lax parenting, over-protective parenting, Ecstasy, the demise of youth clubs, cannabis,violent video games – and hooded sweatshirts », p. 30.
    • Le thème de la délinquance juvénile est l’un des points forts de la campagneélectorale britannique pour les élections générales de mai 2005. Obligé de répondre auxattaques des conservateurs, qui s’emparent des chiffres assez décevants de la délinquance en2004. Le Premier ministre, Tony Blair, promet de restaurer le « respect » dans la société. Letout nouveau Home Secretary, Charles Clarke fait de la lutte contre la criminalité violente sapremière priorité303. Une étude publiée par le Home office montre d’ailleurs que « quarantepour cent des garçons âgés de quatorze à dix-sept ans sont considérés comme des délinquantsactifs, c’est-à-dire qu’ils admettent avoir commis un délit dans les douze derniers mois »304.Le chiffre, très important, doit pourtant être minimisé, puisque les délits incluent « le non-paiement d’un ticket de bus, les bagarres dans les cours de récréation, le vol de sucreries oude sucettes dans les magasins »305. Un quart de l’ensemble des adolescents commet des délitsplus de six fois par an, ils sont considérés alors comme des « délinquants prolifiques »306. Mais Jack Straw, en 1997, alors qu’il était au Home Office, avait déjà fait de ladélinquance juvénile sa priorité après la publication des rapports Tackling Youth Crime :Reforming Youth Justice. En quittant son poste en janvier 2005, Sir John Stevens s’alarme dufait que « les chiffres de la Met révèlent que les agressions aux couteaux ont augmenté de dix-huit pour-cent » de mai 2003 à mai 2004. Sur ces six mille six cent agressions au couteau,quatre-vingts pour-cent des coupables sont des adolescents307. Un article de ce type, lu dansle Guardian, répand la peur des adolescents, alors que les adolescents sont les premièresvictimes de la violence et augmente irrémédiablement le sentiment d’insécurité.303 Alan TRAVIS (Home affairs editor), « Clarke makes driving down violent crime his top priority »,The Guardian, 26 janvier 2005, p. 4.304 Idem, « one in four teenage boys branded a serious offender », The Guardian, 26 janvier 2005, p. 4.« The peak age for offending is among 14- to 17-year-old boys, with 40% of them regarded as activeoffenders, that is they admit committing one offence in the past 12 months ».305 Ibid. « The crimes can be as minor as not paying a bus fare, a playground scuffle, or stealingsweets or lipstick from a shop ».306 Ibid. « Prolific offender ».307 Rosie COWAN (Crime correspondent), « Met chief bows out with warning on knife culture », TheGuardian, 27 janvier 2005, p.10.
    • 3- La montée du sentiment d’insécurité La montée du sentiment d’insécurité n’est pas l’augmentation de l’insécurité. En liendirect avec le traitement des faits-divers dans les médias, et le nombre d’affaires traitées, lesentiment d’insécurité est préoccupant pour la police car, sans forcément correspondre à laréalité, il offre une porte ouverte aux critiques concernant son efficacité. Dans les quartiersdéfavorisés, les policiers se sentent impuissants à combattre la délinquance. Ce sentimentexaspérant nourrit alors, du côté policier, un discours qui « s’apparente à une théorie ducomplot et nourrit l’image de la police contre le chaos social »308, qui vient nourrir à son tournourrir le sentiment général d’insécurité. Les recherches ont montré que les zones considérées peu sûres par les habitantsd’une ville ne sont ni celles où la police se rend majoritairement, ni celles où la plupart desdélits ont lieu. Sans atteindre les mêmes proportions que dans d’autres pays d’Europe, lesentiment d’insécurité est bien réel en Grande-Bretagne. En février 2005, The Economistpublie un graphique évocateur309. Alors qu’entre 1997 et 2003, les actes de vandalismedécroissent de douze pour cent, la mention de ces mêmes actes progresse de neuf cent pourcent. Le nombre d’articles est quasiment multiplié par cent. Comme dans toutes les polices du monde, les policiers considèrent que la paperasserieparalyse leur travail. L’importance politique de la sécurité ont pour conséquence d’améliorerl’écoute des revendications policières sur leur gouvernement. Ainsi, quand Bob Quick, lechief constable du Surrey affirme que « pendant quatre années d’entraînement, les agents depolice passent quatre-vingt-dix pour cent de leur temps à remplir des formulaires »310, legouvernement affirme alors qu’il va procéder à l’embauche d’un grand nombre defonctionnaires pour aider la police à se concentrer sur la lutte de la délinquance, le HomeOffice indique cependant que l’écriture de rapports reste une composante inévitable du travail308 Laurent MUCCHIELLI, Violences et insécurité, La Découverte, Paris 2002, p. 51.309 Ce graphique est disponible en annexe VIII, A, 3.310 Helen McCORMACK, « Red tape “cripples police”, The independent, 20 mars 2005, p. 30. « ChiefConstable Quick said during four years of training constables spend 90 per cent of their time fillingforms ».
    • policier. Il ajoute cependant « vouloir toujours chercher des moyens de réduire labureaucratie »311. La montée du sentiment d’insécurité permet à nouveau au gouvernement de mettreun peu plus encore les polices britanniques sur la voie de la nationalisation. La liste descriminels les plus dangereux et des délinquants sexuels est transmise à toutes les polices deGrande-Bretagne annonce la BBC le 19 août 2005.311 Oliver STALLWOOD, « Red Tape ‘ying up the war on crime’ », Metro, 21 mars 2005, p. 1. « Weare always looking for ways to reduce bureaucracy ».
    • B- Les nouvelles pistes du policing Le fait que la police britannique cherche sans cesse à être à la pointe de la modernitédans l’acquisition et l’invention de moyens et de méthodes pour lutter contre la délinquance,la caractérise. Premier pays européen à développer les caméras de vidéosurveillance pourlutter contre l’insécurité, la police poursuit également des programmes de police de proximité,que ce soit dans la formation d’un nouveau type de policier, les Police Community SupportOfficers (PCSO) ou dans la mobilisation des citoyens pour améliorer la surveillance decertains quartiers, symbolisé par le terme de Neighbourhood Crime Watch. 1- La CCTV et le Neighbourhood WatchL’abréviation CCTV (Close Circuit Television) est aujourd’hui le terme le plus utilisé enanglais pour la vidéosurveillance. Lancé à Detroit en 1976, alors que la ville est appelée « lacapitale de l’homicide des États-Unis », le Neighbourhood Crime Watch est importé àLondres en septembre 1983. Ces deux dispositifs, bien que profondément différents, puisquel’un fait place à la machine tandis que l’autre organise un système de Guet de la part deshabitants d’un quartier sont, en Grande-Bretagne, complémentaires. Les journaux français rappellent à l’occasion des attentats de Londres, que « leRoyaume-Uni est le pays d’Europe le plus quadrillé en matière de vidéosurveillance. Il yaurait plus de trois millions de caméras rien que dans l’espace public, dont six mille dans lemétro et les bus londoniens. […] Avec ses CCTV, le pays exploite dix pour cent des camérasde vidéosurveillance installées dans le monde »312. Nous allons voir quand et comment cesystème, qui pose des problèmes en terme d’atteinte à la vie privée, a été présenté et mis enplace par le gouvernement de John Major. Dans un second temps, nous verrons lesconséquences de ce développement sur le travail quotidien des policiers britanniques. Il y a officiellement vingt mille caméras de vidéosurveillance à Paris contre deux centmille à Londres. Les Londoniens se retrouvent filmés chaque jour par trois cents caméras312 Jacky DURAND, « La vidéosurveillance, un usage très britannique », Libération, 16 et 17 juillet2005, p. 4.
    • différentes. En avril 2005, la mairie de Londres informe qu’en décembre de la même année,tous les bus seront équipés de ces CCTV313. Les policiers cherchent à inventer de nouveaux moyens de relancer leNeighbourhood Crime Watch. En septembre 2005, Charles Clarke, le Home Secretary,annonce que « chaque voisinage aura sa propre équipe de police. Les résidents peuventutiliser le téléphone ou l’adresse électronique d’agents précis pour leur demander de l’aide,leur faire part de problèmes locaux et leur donner des renseignements »314. 2- Les PCSO Les Police Community Support Officers (PCSO), ou Community Support Officers(CSO), en Français, agents de Soutien de la Communauté, font leur apparition en 2001, dansla ville de St Helens dans le Merseyside, à quelques kilomètres de Liverpool. Il s’agit d’untest-pilote de « reassurance policing », l’une des nouveautés les plus notables de la policeanglaise de ces dernières années. L’expression est difficilement traduisible en Français, parceque le verbe « policer » n’existe pas, la traduction « police de réconfort » est sans doute cellequi rend le mieux l’esprit de l’opération. Cette opération est précédée de plusieurs sondagessuccessifs qui montrent que les Britanniques veulent voir plus de policiers patrouiller dans lesrues. Le maire de Londres ajoute : « Plus de rondes de la police locale ont un impact majeursur la criminalité et sur la peur de la criminalité »315. En 2003, David Blunkett, décide del’étendre à tout le Royaume-Uni. Les rares critiques qui comparent les Community SupportOfficers à des « policiers en plastique », en se référant sans doute à leur incapacitéd’appréhender des suspects d’une part et aux manteaux jaunes fluorescents qui les équipentd’autre part. Le home secretary préfère quant à lui l’appellation « Dixon of Dock Green avecun téléphone portable »316, qui fait référence à la célèbre série policière de la BBC qui débutedans les années cinquante pour s’achever dans les années soixante-dix.313 « Budget to fund 900 new police », The Londoner, avril 2005, p. 1.314 Joe MURPHY (Political Editor), « New weapon in crime fight : Ring your local bobby on hismobile », Evening Standard, 27 septembre 2005, p. 7. « Every neighbourhood will gets its own policeteam. Residents can use the phone numbers and email to call forhelp from named officers, report localconcerns or pass on tip-offs ».315 Ken LIVINGSTONE (maire de Londres), « A budget to invest in London », The Londoner, avril2005, p.4. « More local police on the beat have a major impact on crime and fear of crime ».316 Stephen MOSS, « Softly, softly », The Guardian, G2, 16 novembre 2004, p.2. « Dixon of DockGreen with a mobile ».
    • Comme leur nom l’indique, les Community Support Officers viennent soutenir lapolice traditionnelle. « Le cliché est que les CSO sont les “yeux et les oreilles” de lapolice »317. Ne disposant pas de matraques, ils ne sont pas autorisés à arrêter un suspect. Leurseule arme, un téléphone portable pour prévenir des policiers compétents. Ils patrouillent, àpied ou à vélo, dans des petites zones. Dans un des quartiers les plus conservateurs deLondres, leur présence est appréciée : « Leur rôle pour rassurer les résidents et pours’attaquer au problème des conduites antisociales a fait d’eux un ajout précieux à la vie duBourg Royal et le conseil va être bientôt consulté sur des plans pour faire des roulements dede PCSO dans toutes les circonscriptions »318. Les PCSO sont moins bien payés que les policiers ordinaires. Ils touchent durantleur première année de service seize mille livres sterling, environ deux mille euros par mois.Le nouveau bobby reçoit quant à lui cinq mille livres de plus par an, six cents vingt cinq eurosde plus par mois. Le gouvernement britannique, principal payeur de l’opération, fait donc uneéconomie importante en améliorant la police de proximité319. Le plan de financement desPCSO n’est prévu que pour trois ans. En 2006, le financement devrait être à la charge despolices locales. La mise en place des Community Support Officers a permis d’intégrer un plus grandpourcentage de minorités ethniques à « la famille élargie de la police ». À Londres, ils sontainsi issus à quarante pour cent de ces minorités ethniques, contre dix-sept pour cent desnouvelles recrues de la Metropolitan Police320. Ces chiffres traduisent deux phénomènes. Lesforces ordinaires de la police ne sont pas suffisamment attractives pour les membres desminorités ethniques et les forces de polices ne sont pas assez ouvertes à ces minorités. Avec lamise en place des Community Support Officers, le gouvernement britannique réussit à ouvrirla police à ces minorités. L’expérience française des Adjoints de Sécurité (ADS) avait montréégalement que le recrutement de la Police nationale pouvait aussi s’ouvrir aux minoritésethniques françaises. Malgré les imperfections décelées à la mise en place du système, on peutregretter cependant l’abandon de l’expérience par le gouvernement en 2002.317 Ibid., « The cliché is that the CSOs are the “eyes and ears” of the police ».318 « PCSOs and tight purse-strings », Royal Borough, hiver 2005, n°135, p.1. « Their role inreassuring residents and tackling antisocial behaviour has made them a valuable addition to RoyalBorough life and the Council will soon be consulting to roll out PCSOs to all wards ».319 Ibid, pp. 2-3.320 « ‘Look out Yobs’ says new Met police Chief », The Londoner, 10 mars 2005, p. 11.
    • C- L’américanisation du système La Grande-Bretagne semble s’inspirer profondément du modèle américain pour semoderniser. Elle a tendance à s’armer, elle laisse un grand nombre de ses tâches à des sociétésprivées et elle durcit la répression. Technologiquement, elle se dote toujours après quelquesannées des nouveaux équipements américains. 1- La police armée « L’image publique du policier a évolué du citoyen en uniforme au paramilitaireanti-émeutes derrière lequel est tapie l’ombre du militaire »321 affirme Terence Morris en1987. Nous avons vu dans la première partie de ce mémoire que le caractère militaire de la« nouvelle police » de Robert Peel était particulièrement important et qu’il tranchait de lasorte avec le système des hommes de la Garde et les connétables paroissiens. Cependant,Robert Peel avait, avec un certain panache, refusé que sa nouvelle police soit armée. Cettecaractéristique, propre au policier britannique, semble aujourd’hui de plus en plus en voie dedisparition. Nous sommes en droit de penser que cette tendance à l’armement du Bobby metlui seul à mal le modèle policier britannique. L’actuelle militarisation de la police observée d’abord sur le continent américain puissur le continent européen n’est pas nouvelle dans le système policier britannique. Depuis leurcréation, les bobbies portent l’uniforme, ont des grades et connaissent la vie de caserne.Cependant, le fait que les policiers britanniques soient de plus en plus armés, accentue cettemilitarisation. Il faut pourtant reconnaître que les armes à feu ne sont pour le moment queréservées à certaines unités spécialisées. Depuis 1991, la Metropolitan police dispose de « Armed response vehicles » (ARV)ou « véhicules de réponse armée ». Trois hommes peuvent patrouiller les rues de Londres àbord de ces véhicules. La première année, ces véhicules sont déployés à 132 occasions contre2490 fois en 2002. Tous les membres armés de Scotland Yard appartiennent au SO19, une321 Terence MORRIS, Policing against black people, Institute of Race Relations, 1987, p. vii. « Thepublic image of the policeman has changed from that of the citizen in uniform to the paramilitary riotcontroller behind whom lurks the shadow of soldier ».
    • unité d’élite dotée d’armes à feu. Elle intervient dans les cas où les suspects sontpotentiellement armés. Disposant d’un grand entraînement, les policiers armés sont aussitenus de suivre de très fermes directives avant d’ouvrir le feu. Ses directives sont renforcéesen 1983, quand, à la suite d’une erreur sur la personne, des policiers ouvrent le feu surStephen Waldorf, cinéaste, en le prenant pour un homme armé en fuite. La victime survitheureusement à ses blessures. L’apparition de nouvelles bavures montre un certainrelâchement dans ces directives. En 1999, Harry Stanley est ainsi abattu par le SO19. Le piedde table qu’il transporte dans un sac en plastique est pris par deux agents spéciaux pour unearme. Les policiers sont alors jugés, et condamnés. Tous leurs collègues décident alors defaire la grève des armes, en octobre 2004. Le cas de la lutte contre le terrorisme de l’Irish Republican Army (IRA) révèle aussique les policiers peuvent assez facilement faire feu. Diarmuid O’Neill n’est en effet pas armélorsqu’il est abattu dans son appartement de Londres en 1996. « Son langage corporel étaitagressif, il s’est penché vers moi »322 explique alors le policier au tribunal. Le verdict parle delui-même : « meurtre légitime »323. Nous pouvons en déduire que, dans les cas de fortemenace terroriste, la justice anglaise protège les policiers qui commettent des bavures. Cettepolitique a vraisemblablement comme finalité de ne pas déstabiliser les policiers dans lesmoments de crise. La police est donc non seulement armée, mais aussi encouragée à faireusage de ses armes. 2- La privatisation de la sécurité La privatisation de la sécurité publique est l’une des évolutions essentielles dans laGrande-Bretagne de la fin du vingtième siècle. Loin de décroître, ce mouvement est en pleineextension. La privatisation de la sécurité publique va de fait avec le désengagement progressifde la police dans des missions qui lui étaient précédemment réservées. Elle entraîne donc enthéorie un changement considérable du métier du policier, qui, libéré de certaines missions,322 Ibid. « His body language was aggressive, he leaned towards me ».323 Ibid. « lawful killing ». NOTA : nous n’avons pas utilisé le terme de « légitime défense » car celui-ci se traduit en Anglais par « Self-defence ».
    • peut se consacrer. Pourtant, certaines voix s’élèvent au Royaume-Uni contre cette véritableindustrie de la sécurité, et par son financement qui est en grande partie public. L’étude de la privatisation de la sécurité en Grande-Bretagne débute à la fin desannées 1980324. Dix ans plus tard, Trevor Jones et Tim Newburn dressent le bilan de cesrecherches. La privatisation de la sécurité n’es pas neuve, puisqu’en 1961, le nombre degardes de sécurité dépasse celui des policiers325. Depuis le début des années soixante-dix, legouvernement britannique autorise de plus en plus d’entreprises privées à prendre en chargedes missions réservés auparavant à la police, à l’armée et à l’administration pénitentiaire. En1971, la loi sur l’immigration permet aux entreprises privées de sécurité des aéroports dedétenir des immigrés illégaux et de les escorter dans les périodes de transit. Des journalistesdu Guardian ont par ailleurs mis en évidence dans un article paru le 11 mai 1995 que cesentreprises privées disposaient de brigades anti-émeutes326. Plus récemment encore, desprisons comme celles de Blakenhurst ou de Doncaster sont dirigées par des compagniesprivées. En avril 1993, le transport des prisonniers dans certaines régions d’Angleterre aégalement été laissé à des compagnies privées327. Parallèle à la privatisation des questions desécurité la police durcit considérablement la répression, à la manière de la Tolérance zéroeffectuée par la ville de New-York, qui, rappelons-le, a déplacé d’une part la criminalité sansla vaincre. 3- Le durcissement de la répression Le 9 juin 2005, le Conseil européen des Droits de l’Homme publie un rapportparticulièrement critique envers le Royaume-Uni. Pour l’auteur de ce rapport, MonsieurAlvaro Gil-Robles, la lutte menée par la Grande-Bretagne contre le terrorisme fait fi de laprésomption d’innocence. Il condamne ensuite le fait que des juges anglais aient accepté desaveux obtenus sous la torture dans des pays qui pratiquent ce genre de méthodes. Après lesattentats de juillet 2005, nous pouvons être inquiets concernant les droits de suspicion .Caraprès une rencontre entre l’Association des Chefs de la Police (ACPO) et le Premier ministre324 Voir notamment SOUTH, 1988.325 Voir Annexe VIII.326 “Immigrant riot squads plan “flawed””, Guardian, 11 May 1995, in Trevor JONES et TimNEWBURN, Private security and public policing, Clarendon Press, Oxford, 1998, p. 57.327 Trevor JONES et Tim NEWBURN, Private security and public policing, Clarendon Press, Oxford,1998, p. 57.
    • Tony Blair, celui-ci affirme qu’il augmentera le droit de garde-à-vue pour les terroristessuspects de quinze jours à trois mois328. Le terme Anti Social Behaviour se traduit en Français par « conduite » ou« comportement antisocial », symbolise à lui seul le durcissement de la répression en Grande-Bretagne. Le principe de l’Anti Social Behaviour Order (ASBO), c’est-à-dire d’une« condamnation pour conduite antisociale », est de restreindre les faits et gestes de ceux quiont une mauvaise conduite ou qui chahutent un peu trop. Créés par le Premier MinistreAntony Blair, les ASBO sont critiqués par la presse pour leur dureté 329 et sont considéréescomme du racisme anti-jeune. Janet Street-Porter demande à ses lecteurs s’ils ont noté« comment le terme rabâché de « conduite antisociale » est généralement dans la mêmephrase qu’adolescent ? »330. Interrogé suite à une affaire mettant en cause un agent de police pour injures racistesvis-à-vis d’un jeune d’origine maghrébine, Richard Garside, directeur du Crime and SocietyFoundation y voit un « dommage collatéral d’une approche policière agressive, encouragée par Downing Street et par le Home Office, qui donnent un feu vert à la police pour faire craquer ceux qui, pour eux, sont ceux qui causent le plus de trouble. Le problème de faire craquer « les suspects habituels » réside dans le fait que des innocents peuvent se retrouver victimes de coups montés, maltraités, ou les deux »331. La Grande-Bretagne a aujourd’hui la plus grande population carcérale d’Europe. Lapolitique du parti conservateur s’inspire directement des procédés américains. Le programme« trois coups et vous êtes dehors », mis en place par le Michael Howard, Home Secretary duPremier ministre John Major, est supprimé par le gouvernement travailliste de Tony Blair.Devenu chef de file du parti conservateur pour la campagne des élections législatives de 2005,328 Nigel MORRIS (Home Affairs correspondent), « “intrusive policing to tighten security” », TheIndependent, 22 juillet 2005, p. 9.329 Janet STREET-PORTER, « The politicians’ fear of youth culture », The Independent, jeudi 7 avril2005, p. 39. La journaliste soulève notamment le cas d’une femme, condamnée pour « conduiteantisociale », parce qu’elle avait frappé son frère avec de la rhubarbe.330 Ibid. « Have you noticed how the hackneyed phrase ‘antisocial behaviour’ is generally in the samesentence as teenager ? ».331 Nigel MORRIS (Home Affairs Correspondent), « Youth freed after taping racist abuse by police »,The Independent, jeudi 19 mai 2005, p. 6. « Richard Garside, director of the Crime and SocietyFoundation think-tank, said: “This is the collateral damage of an aggressive policing approach,encouraged by Downing Street and the Home Office, that gives police a green light to crack down onthose they believe to be causing the most trouble. The problem with cracking down on ‘the usualsuspects’ is that innocent people can end up being fitted up, abused, or both”.
    • Michael Howard, en photo à la fin de l’ouvrage, exprime le 7 février 2005, le souhait de leramener à l’ordre du jour. « Avec les Conservateurs, les criminels déclarés coupables troisfois iront obligatoirement en prison »332. Le durcissement de la répression est une revendication de la police. Le 10 mai 2005,le chief constable du Hampshire, Paul Kernaghan, n’hésite pas à faire savoir dans la pressetabloïd, qu’il trouve la justice trop favorable aux délinquants. Dans une diatribe acerbe, ilaffirme qu’il est « démoralisant pour les agents de police et les communautés qu’ils serventquand certains tribunaux semblent plus se soucier des besoins des délinquants et de la tailledes prisons que du besoin de prévenir la récidive »333. Le soir même, il est épaulé par laPolice Federation qui déclare que « la victime a besoin d’être mise au centre du système dejustice pénal »334. Si la police britannique rechigne toujours à porter des armes à feu, le Home Officel’arme à la manière des policiers américains. En 2003, après cinq ans d’étude dans les policesde Londres, du Pays de Galles et dans le comté de Northampton, par David Blunkett, alorsHome Secretary donne l’autorisation d’utiliser les tasers dans tout le pays. Ces pistoletsélectriques délivrent une décharge de cinquante mille volts sensée maîtriser les criminelssuspectés. Dans les trois derniers mois de 2004, les membres du conseil d’administration del’entreprise basée en Arizona revendent quatre-vingt-dix millions de dollars d’actions, lafamille Smith propriétaire de trente-cinq millions de dollars d’actions donne l’exemple. Cettevente massive se produit juste avant que ne débute une enquête informelle sur la sécurité deces armes. Le 9 janvier 2005, un homme meurt en Floride après avoir été frappé par unedécharge de taser. « Monsieur Blunkett et ses conseillers avaient été particulièrementencouragés par le fait que les policiers avaient déployé leurs tasers soixante fois, qu’ilsavaient mis en joue à quarante reprises, mais qu’en fait ils n’avaient tiré que dans seulementtreize cas »335. Ce genre d’invention permet au Royaume-Uni de dire que sa police n’est pasarmée alors qu’elle est équipée de pistolet électriques.332 Marie WOOLF, « Howard plans to bring back ‘three strikes’ sentences », The Independent, lundi 7février 2005, p. 2. « Criminals convinced three times will face a compulsory prison term under theconservatives, Michael Howard is to announce today ».333 Ben TAYLOR, « Police fury at “Soft” judges », Daily Mail, p. 1. « He added that it was“demoralising for officers and the communities they serve when some courts appear more concernedwith needs of offenders and the size of prison estate than the need to prevent re-offending ».334 Ibid, p. 6.335 Katherine GRIFFITHS, « Taser executives sold $91m of stock before SEC inquiry », TheIndependent, 11 janvier 2005, p. 41. « In the UK trial, Mr Blunkett and his advisers were particularly
    • Chapitre IX « La meilleure police du monde » Cela va faire bientôt deux siècles que la police britannique revendique d’être « lameilleure police du monde »336. Nous allons voir dans ce chapitre comment la police parvientà transmettre et à maintenir cette image de « police pas comme les autres »337 alors quel’évolution globale du service tend à s’uniformiser au modèle occidental de police. La police semble d’abord se convaincre elle-même et persuader l’opinion britanniqueen entretenant un fort esprit de compétition. Celui-ci se traduit par une culture du chiffre, quis’avère parfois tronqué, et par la multiplication d’unités spécialisées dont la publicité estcensée rejaillir sur l’ensemble de la profession. La formation des policiers s’attelle enfin àconstruire ce sentiment de supériorité, qui transparaît tant sous une modestie de circonstance. La police britannique brille ensuite par son merveilleux professionnalismemédiatique, qui, dans un monde d’images, est digne d’une entreprise de communication. Larelation qu’elle entretient avec les médias, bien que parfois problématique ou conflictuelle,reste généralement chaleureuse et complice. Mais l’effort n’est pas que médiatique comme lemontrent les opérations à destination de la population. La police britannique ne perd pas uneoccasion de faire valoir sa supériorité aux pays étrangers. L’attention portée aux touristes, notamment à Londres, participe au maintien del’image internationale du Bobby, mais elle traduit aussi la volonté de faire survivre certainsmythes, de l’ordre du folklore. C’est en dernier lieu ce mélange intéressant de folklore et detradition, entretenu par la culture des petites histoires et la présence des policiers dans lasymbolique monarchique, qui permet en fin de compte à la police de sauvegarder son imagetraditionnelle d’exception.encouraged by the fact that officers deployed tasers on 60 occasions, aimed them 40 times but actuallyfired them in only 13 incident ».336 Jean BOURDIER, Scotland Yard, Les dossiers d’une police pas comme les autres, Grancher, 1995,337238 p
    • A- L’esprit de compétition La police britannique se distingue par son inventivité pour être reconnue comme lameilleure police du monde. La culture du chiffrequi doit permettre aussi une comparaisonavec les autres polices de Grande-Bretagne et du monde, est institutionnalisée. Elle relèvecependant parfois du jeu de passe-passe. La multiplication des unités spécialisées permetquant à elle de donner à la famille policière des équipes de chocs, qui, médiatisées, offrent àl’ensemble de l’institution une image moderne, sans néanmoins abandonner l’image du Bobbycalme et non armé. Cet esprit de compétition est insufflé aux policiers au cours de leurformation, dès la base de leur recrutement. 1- La culture du chiffre En 1995, Jean Bourdier, admirateur inconditionnel de Scotland Yard, fait, dansl’ouvrage qu’il lui consacre, cette énumération impressionnante : « Pour accomplir sesmultiples tâches, elle dispose de 3 894 véhicules à moteur, 25 vedettes fluviales, 3hélicoptères Bell, 380 bicyclettes, 180 chevaux, 389 chiens, 226 systèmes informatiques,3 678 terminaux et 1 629 imprimantes »338. La Metropolitan Police aime en effetcommuniquer le nombre précis des véhicules et des matériels, pour donner aux contribuablesune impression de transparence sur l’utilisation de l’argent public. Les Britanniques aimentégalement rappeler qu’il n’y a qu’un policier pour environ quatre cents habitantscontrairement aux autres pays européens où il y a environ un policier pour 250 à 300habitants339. Nous avons vu au chapitre précédent qu’il y avait au Royaume-Uni plusd’hommes engagés dans la sécurité privée que dans la police. Cela réduit d’autant le nombred’habitants par policier. Viennent alors les chiffres de la criminalité. Les polices britanniques se mènent,depuis des années, une compétition acharnée pour savoir laquelle règle mieux le problème dela délinquance. Cette compétition oblige le gouvernement à introduire en 2002 une norme338 Jean BOURDIER, op. cit., p. 229.339 Jean-Marc ERBÈS (dir.), Polices d’Europe, pp. 124-125.
    • nationale d’enregistrement de la criminalité pour aplanir les différences régionales dans lesstatistiques de la criminalité. En décembre 2004, la Metropolitan Police est mise à l’index par la commissiond’audit parce que, dans un cinquième des cas, les rapports ne remplissent pas les normesnationales parce : ils sont incomplets, manquent de précisions, ou sont remplis avec retard 340.Il se pourrait qu’en pleine campagne électorale, le Home Office ait demandé à la MetropolitanPolice de ne pas enregistrer toutes les plaintes. Il reste que les chiffres britanniques del’insécurité, comme les chiffres de l’insécurité en général demandent une utilisation prudente. 2- La multiplication des unités spécialisées Les polices britanniques, et en particulier la Metropolitan Police, disposent d’ungrand nombre d’unités spécialisées. Il y a les unités armées, les unités antiterroristes, lesunités spécialisées dans les vols de véhicules, qui reçoivent des noms de codes. Ainsi, leSO19 désigne les unités d’intervention armée et le SO13, depuis 1987, le groupeantiterroriste. Ces noms de codes contribuent à donner du mordant à la police. Il participent àl’imaginaire développé en Grande-Bretagne dans les années de la Guerre froide avec le MI5,le MI6, ou encore 007. Entre les Police constables et les Police Community Support Officers, se trouvent lesspecial constables. Leur métier, comme le dit une campagne de recrutement, « ce n’est pascomme être un Agent de Police. C’est être un Agent de Police »341. Pour devenir intéressantefinancièrement, la police offre d’ailleurs à ces « connétables spéciaux » une carte de gratuitépour tous les déplacements à Londres. Même si le travail n’est pas vraiment « spécial », ilconsiste majoritairement à patrouiller dans les rues au contact du public, la hiérarchie en faitquelque chose d’exceptionnel. Cette passion pour la spécialité de la police se retrouve dans la presse tabloïd quiaime conter les histoires de ces policiers hors du commun, qui permettent d’avoir des groupeséquipés d’armes à feu, habillés civils, sans que cela ne vienne officiellement empiéter sur letraditionnel Bobby avec son casque et sa cravate.340 Ben LEAPMAN, « Crime fears rise as Met blunders are found », Metro, 22 décembre 2004, p. 8. « It’s not like being a Police Officer. It is being a police officers», campagne de publicité de la341Metropolitan Police, Metro, 23 février 2005, p. 33.
    • B - La tradition et le folklore S’il ne doit y avoir qu’un seul domaine où la police britannique est bien un modèlepour les autres polices nationales européennes, c’est dans celui de la communication. Dans lesrelations avec la presse, avec le public ou avec l’étranger, les policiers britanniques sonttoujours en avance sur leurs confrères européens. 1- La police touristique Les policiers mènent une véritable politique de communication vis-à-vis destouristes. Ainsi, à l’occasion de l’an 2000, ils éditent un petit fascicule en Anglais, Suédois,Hollandais, Japonais, Espagnol, Allemand, Italien et Français appelé, Appréciez Londres, Unguide de la police pour les visiteurs342. L’étude précise de ce guide permet de voir dans sesgrandes lignes la politique de communication vis-à-vis des touristes. Le dépliant commenceen ces termes « Londres, qui attire des millions de visiteurs chaque année, est l’une descapitales les plus fascinantes et les plus dynamiques du monde. C’est aussi l’une des plussûres ». Ce qui sous-entend modestement que la Metropolitan Police est l’une des meilleurespolices du monde. Il faut noter que cette idée est répandue de manière générale chez lestouristes. Leurs guides touristiques font la part belle aux Bobbies. Reconnaissant ensuite que « toutefois, comme dans toute grande ville animée, ladélinquance pose parfois des problèmes », le guide convie les touristes à prendre « lesmesures nécessaires pour votre sécurité personnelle et pour protéger vos valeurs ». Le restedu fascicule énumère une série de précautions à prendre pour éviter d’être agressé oudétroussé, notamment dans le quartier de Soho, où la police apprend qu’« il se peut que l’onvous propose des services sexuels contre paiement », mais, alors que la prostitution estinterdite au Royaume-Uni, les policiers convient les touristes, dans le cas où ils se sontpurement et simplement fait détroussés, à le signaler « immédiatement à la police locale, quitraitera l’affaire avec compassion ». Concluant par la motion : « n’oubliez pas que la policeest là pour vous aider », le message transmis est particulièrement intelligent. Il permet, en342 Metropolitan Police, Enjoying LondonPolice guide for visitors, 2000.
    • donnant des conseils, de faire effectivement baisser la criminalité, ou au moins, d’en fairereposer aussi la faute sur les touristes eux-mêmes. Il arrive que certains de ces touristes commettent aussi des actes délictueux, la policedoit alors adapter ses méthodes à tous types de situation. Si c’est depuis 1964 que les Françaissuivent les péripéties du Gendarme de Saint-Tropez et de ses hommes qui, en tenue d’Adam,font la chasse aux naturistes, le phénomène est plus récent eu Royaume-Uni. Durant l’été2005, les policiers du Dorset abandonnent leurs uniformes pour s’attaquer aux adeptes desrelations sexuelles en public sur la plage de Studland. Cette plage est, depuis les années vingt,appréciée des naturistes britanniques. Accompagné d’une photographie du Chief InspectorNick Maton, torse nu, équipé de lunettes de soleil, d’un téléphone portable et d’une montre, leGuardian y consacre un article. Les agents « protègent leur modestie en gardant un maillotou un slip de bain »343. Au cours de l’été 2004 « seize personnes ont été arrêtées pour outrageà la décence publique »344. Si le policier veut bien, à l’occasion ôter ses habits, il refuse cependant toujourssystématiquement de remplacer son chapeau, que les membres de la Federation appellent un« logo ». La symbolique de l’uniforme permet en fait de sauvegarder l’image traditionnelle duBobby. Mais cet uniforme devrait, à en croire des fuites dans les médias, laisser palace à desuniformes « modernes », quasi-militaires, avec une casquette et des chaussures Rangers. Celaportera un coup définitif à l’image traditionnelle du Bobby. 2- Le culte des petites histoires Plus que la Grande histoire, la police britannique adore les petites histoires. Sur lesite Internet de la Metropolitan Police, on trouve toute une galerie des petites anecdotesconcernant la police, de Jack l’éventreur jusqu’au bandit qui détroussait les trains dans lesannées soixante. Au musée de la police à Edimbourg, on trouve une collection d’armes entous genres qui ont toutes servi à tuer quelqu’un. Les policiers britanniques sont à ce titresemblables au reste de la population, qui affectionne les musées des horreurs.343 Steven MORRIS, « Police shed uniforms to patrol naturists’ beach », The Guardian, 22 juillet2005, p. 6. « They protect their modesty by keeping on swimming trunks or bathing suits ».344 Ibid. « Last summer, 16 people were arrested for outraging public decency at Studland Beach ».
    • 345345 « Safely Home », Royal Borough, n°135, hiver 2005, p. 1 et 12.
    • C- Les attentats de juillet 2005 En juillet 2005, les terroristes mettent leurs menaces à exécution. Cette attaque, nousl’avons vu, attendue, est terrible et meurtrière. Le 21 juillet, un nouveau groupe de terroristestente de faire une réplique de ces attentats, ce qui montre qu’en Grande-Bretagne la menacepersiste. Cette tragédie révèle toutes les caractéristiques actuelles de la police britannique.Nous avons donc décidé de le’aborder dans ce mémoire, en étudiant la réaction de la police lejour des explosions, puis, l’enquête, ses succès et ses piétinements, et enfin, la bavure quivient briser à nouveau l’image mythique de Scotland Yard. 1- La réaction de la police Le matin du jeudi 7 juillet 2005, en pleine heure de pointe, trois bombes explosentsimultanément dans le métro londonien et une quatrième dans un bus, un peu plus tard, àTavistock Place, entre l’University College of London et le British Museum. Très vite, lapolice coupe totalement les réseaux de téléphonie portable pour empêcher toute nouvelletentative d’attentat346. Plus aucune rame du tube, ni aucun bus ne roule. Londres est paralysée.L’armée prend place autour de Buckingham Palace et des ambassades américaines etisraéliennes, tandis que les habitants de Londres sont invités à rentrer chez eux à pieds. Dansles différents témoignages publiés les jours suivants, rien n’indique que les secours en généralet les policiers en particulier aient été débordés, ni qu’ils aient cédé à la panique. Denombreux exercices avaient en effet eu lieu dans les cinq dernières années. Les enquêteurs deScotland Yard entrent en action alors même que les opérations de secours se poursuivent,tandis que les responsables de la police enchaînent les conférences de presse. Le nombre devictimes ne cesse de s’alourdir dans les jours qui suivent l’attentat. Il s’élève finalement àcinquante-deux morts et sept cents blessés. Ces attentats n’ont surpris ni les Londoniens, ni les responsables de la police ou desrenseignements, ni les médias. En effet, depuis le début de la guerre en Irak, les responsablesde la police, le maire de Londres et le Home Office, répétaient sans cesse leur crainte de voirun jour Londres frappée par le terrorisme islamiste. Pourtant, moins d’une heure avant ledébut des attentats, le 7 juillet 2005, « Sir Ian Blair (sans aucun lien de parenté avec le346 Les Anglais ont en mémoire les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, où des téléphones portablesavaient servi de détonateurs pour les terroristes.
    • Premier ministre) se targuait, au micro de la BBC, de ce que le haut degré de sécuritémaintenu à Londres par ses équipes avait joué en faveur de la candidature de la capitale auxJeux olympiques de 2012 »347. La Met ne semble pas en mesure d’écarter la menace, puisquele 21 juillet, quatre autres terroristes tentent de se faire exploser avec leurs bombes dans troisrames de métro et dans un autre bus. Fort heureusement, la mise à feu des explosifs nefonctionne pas. Le Sun, le journal le plus lu de Grande-Bretagne et d’Europe, salue l’efficacitéde la police : « Encore une fois la police et les services d’urgence se sont conduits avec ungrand courage et… du professionnalisme… »348. Le titre du journal espagnol El Pais est plusmitigé : « Une réplique du 7 juillet avec des petites explosions entraîne le chaos àLondres »349, tandis que l’Independent titre : « City of Fear », « la cité de la peur ». La tentative d’attentat du 21 juillet nous fait découvrir une facette que nous neconnaissions pas des Community Support Officers. Ils sont en effet intégrés aux dispositifspost-attentats. « Dans tous les lieux [d’attentats manqués], des hordes de Community SupportOfficers ont aussi aidé à bloquer les rues et à s’occuper d’usagers ne pouvant pas regagnerleurs véhicules, leurs maisons ou leurs bureaux »350. La mobilisation de ces hommes dans lalutte anti-terroriste est sans doute un des meilleurs signes de pérennité de ces agents. 2- L’enquête Pour mener son enquête et lutter contre le terrorisme, la police dispose de nouveauxfonds, notamment pour former cinq cents nouveaux policiers antiterroristes. La lutte contre leterrorisme a un coût très important. Selon le Home Secretary Charles Clarke, les attentatsreprésentent, du 7 juillet au 1er septembre 2005, un surcoût de soixante millions de livressterling (environ quatre-vingt dix millions d’euros) pour la police.347 Jean-Pierre LANGELLIER et Jean-Pierre STROOBANTS, « Les services de sécurité britanniquessont mis en cause pour avoir sous-estimé la menace », Le Monde, 10 juillet 2005, p. 5.348 Cet éditorial, publié dans le Sun du 22 juillet 2005, apparaît dans la revue de presse du Guardian, le23 juillet 2005, p. 20. « Once again the police and emergency services behaved with great courage…and professionalism… ».349 Guillermo ALTARES (envoyé spécial), « Una réplica del 7-J con pequeñas explosiones crea elcaos en Londres », El Pais, 22 juillet 2005, pp. 1-2.350 Owen GIBSON, « Rapid response gets even faster second time round », The Guardian, 22 juillet2005, p. 5. « At each location, hordes of community support officers also helped to seal off streets anddeal with members of the public cut off from their cars, homes and offices ».
    • Une semaine après les attentats, la police fait une série de perquisitions à Leeds, àtrois cents kilomètres au Nord de Londres, dans les appartements des terroristes présumés. Ilest avéré que ceux-ci se sont volontairement tués en déclenchant leurs bombes. Les attentatsde Londres sont donc les premiers attentats-suicides sur le sol européen. Après la tentatived’attentat le 21 juillet 2005, grâce aux caméras de surveillance, la police londonienne diffuseles photos des quatre suspects le 23 juillet351 et lance la chasse aux terroristes. Une semaineplus tard, les quatre suspects sont arrêtés, et la presse internationale peut saluer de nouveaul’efficacité de la police britannique. « Scotland Yard : le coup de maître » titre Le Figaro enpremière page, en publiant sous les photos des quatre suspects une photo de policiers duSO19, casqués et équipés de gilets pare-balles et de masques à gaz, mettant en jouel’appartement des terroristes présumés. Le commentaire de la photo est tout aussi élogieux :« Fructueuse traque de la police britannique grâce à la diffusion publique des images desposeurs de bombes présumés des attentats du 21 juillet »352. Alors que l’image d’efficacitétransmise par la Metropolitan Police se diffuse allègrement, la méprise de Scotland Yard surla mort d’un jeune Brésilien, et la tentative de manipulation de la vérité qui suit les jourssuivants apportent un sérieux discrédit à la Metropolitan Police. 3- La bavure Plus grave, l’usage des armes à feu est depuis peu institutionnalisé. La politique du« tirer pour tuer » prescrite par le chef de Scotland Yard après les attentats du 7 juillet 2005ouvre la porte à d’autres bavures. Le lendemain des attentats ratés de Londres, le 22 juillet2005, un jeune Brésilien, sans aucun lien avec la mouvance islamiste, sort de son immeublequi se trouve être surveillé par la police. Selon la version officielle, il est habillé chaudementet paraît tout de suite suspect aux agents des forces antiterroristes. Il enjambe la barrière dumétro, commence, pour une raison aussi soudaine qu’obscure, à courir après avoir sauté au-dessus des portes automatiques de la station Stockwell pour être finalement abattu de huitballes, dont sept dans la tête, dans une rame du métro. Dans le Sunday Times, le commentairede l’affaire est éloquent : « Bien que l’époque où tous les bobbies britanniques paraissaientdésarmés soit passée depuis longtemps, un tel tir de sang froid et à bout portant n’a pas de351 « Faces of suspects », Guardian, 23 juillet 2005, p. 1.352 Le Figaro, 30 et 31 juillet 2005, p.1.
    • précédent en Grande-Bretagne »353. Le 17 août, l’Independent Police ComplaintsCommission (IPCC) offre une autre version totalement différente à celle des policiers : « Premièrement, la victime est vêtue d’une simple veste et non d’un pardessus noir. Deuxièmement, d’après les témoignages recueillis par l’IPCC, le jeune brésilien a franchi le portillon normalement après avoir pris calmement une copie du quotidien Metro. Sans se presser, il a emprunté l’escalier mécanique. Apercevant la rame à l’arrêt, il a couru pour l’attraper […]. Quand les policiers l’ont mis en joue, il s’est levé. Un policier en civil, qui l’avait “filé” et lui faisait face, l’a agrippé au moment où les tireurs d’élite ont ouvert le feu tuant le jeune homme à bout portant de sept balles dans la tête »354. Cette affaire, et les affirmations sans fondement déclamées par Sir Ian Blair pourtenter de sauver l’honneur de la Metropolitan Police355 montrent que la police de Londresnage alors en pleine confusion. Partisan de la politique de « tirer pour tuer », Sir Ian Blair critique très fortement sescollègues de Birmingham pour l’arrestation avec une arme taser de Yasin Hassan Omar, l’undes terroristes présumés. « Nous ne comprenons pas comment ils ont pu prendre un risqueaussi incroyable, celui d’utiliser un taser (arme paralysante électrique) sur un kamikazeprésumé alors que cette arme aurait pu très bien agir comme détonateur si le suspect avaiteu une bombe sur lui »356. Cet appel à l’exécution sommaire des présumé terroristes montreque la police a bien évoluée depuis 1829 et qu’elle fait le pari, au vingt-et-unième siècle, de laforce. Mais une police qui veut elle la meilleure du monde peut-elle assassiner des innocents ?353 Liam CLARKE et Tony GERAGHTY, « Shoot to kill error echoes Irish dirty war », Sunday Times,24 juillet 2005, p. 13. « Though the days when all British bobbies were thought to be unarmed havelong passed, the clinical and close-quarter nature of the shooting was unprecedented in Britain ».354 Marc ROCHE (correspondant à Londres), « Scotland Yard aurait menti sur la mort d’un Brésilien,le 22 juillet à Londres », Le Monde, 18 août 2005, p. 3.355 Justin DAVENPORT (crime correspondent), « Met ‘knew in hours’ wrong man was shot »,Evening Standard, 27 septembre 2005, p. 9.356 Catherine POIRIER, « Electrifier ou tirer pour tuer, that is the question », Libération, 30 et 31juillet 2005, p. 5.
    • CONCLUSION Confrontée des années durant à une hostilité générale, la police britannique gagnefinalement, à force d’efforts, la confiance de la population. La naissance dans la douleur, en1829, de la Metropolitan Police oblige ses responsables à modeler une police qui, tout engardant son aspect professionnel, ne paraisse pas inutilement autoritaire. L’abandon de touteidée de nationalisation permettant de gagner la confiance de la petite noblesse et de labourgeoisie, le modèle de police imaginé par Robert Peel peut alors s’exporter à l’ensembledu territoire. Ne disposant pas d’armes à feu, le policier n’apparaît pas non plus comme lebras armé d’un état centralisateur comme c’est le cas en France. D’abord simplement acceptéspar la population, les bobbies gagnent bientôt la confiance des classes sociales les plusmodestes. Ils deviennent un symbole de la Grande-Bretagne à l’époque victorienne.Éxacerbée par la fierté nationale, leur popularité ne cesse alors de s’accroître pour, au final,devenir un symbole vivant de la Grande-Bretagne. Le Royaume est alors littéralement uni parles policiers. Ces derniers, en se comportant avec bravoure lors de la Seconde Guerremondiale, gagnent le statut de héros nationaux. Mais cette image ne survit pas longtemps à la fin de la guerre. D’abord confrontée àdes changements profonds dans la société que sont le démantèlement de l’Empire colonialbritannique et l’apparition de mouvements contestataires très forts, la police se retrouve endécalage avec une part croissante de la population. L’augmentation de la délinquance et ledéveloppement important du sentiment d’insécurité contraignent par ailleurs la police à revoirses méthodes, pour, souvent, faire le choix de la répression. Convaincue de corruption, demanipulations de preuves, et de bavures, la police perd le contact avec la population et sereplie sur elle-même. Voyant dans le parti conservateur la possibilité de revenir à la Loi et àl’Ordre, les policiers deviennent, au cours des années quatre-vingt, les agents de la politiquede Margaret Thatcher. En 1984-1985, la répression des mineurs en grève altère définitivementl’image du Bobby débonnaire, tandis que la police se retrouve presque nationalisée, ou, aumoins, que le Home Office prend de plus en plus d’ascendant sur des forces de policesparticulièrement politisées. Le modèle est alors en crise.
    • Prenant conscience que la fracture avec la population découle de leur évolutionrépressive, les policiers tentent alors de revenir au modèle de policing par consentement, sanspourtant réussir à regagner le même type de relation privilégiée avec le public : « Les tentatives actuelles (…) sont en elles-mêmes tout à fait louables. Mais elles ne tiennent pas compte des profonds changements socio-culturels qui sont sous-jacents aux difficultés actuelles de la police. Face à ses transformations, le modèle anglais ne retrouvera pas le caractère particulier qu’il a pu avoir autrefois. Au lieu d’être un symbole sacré de l’orgueil national britannique, il ne sera qu’un instrument profane de régulation sociale »357. Le Neighbourhood Watch ou les Police Community Officers illustrent une volonté dereprendre contact avec la population. Mais la police de proximité ne s’avère qu’un moyen derendre plus acceptable une police qui surveille la population grâce à des centaines de milliersde caméras de vidéosurveillance, qui réprime sévèrement les « conduites anti-sociales » et quia tendance à s’armer progressivement. L’introduction de concepts américains comme la« tolérance zéro » tendent à prouver que l’exception britannique disparaît au profit d’uneuniformisation au autres polices occidentales. La police traditionnelle britannique semble en effet de plus en plus se folkloriser, cequi laisse penser que les responsables de la police ont déjà fait le deuil du modèle policierbritannique. Les attentats terroristes de juillet 2005 aggravent cette tendance et il est à parierque si d’autres attaques ont lieu sur le sol britannique, la disparition annoncée du policing deconsentement n’en sera que plus rapide. Fabriqué au dix-neuvième siècle, le modèle de policebritannique ne semble pas en mesure de survivre à la société du vingt et unième siècle, fautesans doute, de volonté ou de courage politique. La police britannique devient simplement une police comme les autres, qui fait lepari de la modernité pour rester compétitive avec les autres polices européennes, lesquellessemblent s’intéresser aux nouveaux moyens qu’elle met en œuvre. La police de proximité enest l’un des aspects, comme la vidéosurveillance. L’installation programmée de caméras dansla plupart des grands pays européens laisse penser qu’il y a une certaine formed’uniformisation de la police en Europe et qu’elle est plus rapide que l’on ne le croit. Cela neveut pas dire que les pays européens sont prêts à créer une police fédérale européenne quidisposerait de véritables moyens d’action.357 Robert REINER, « La tradition policière britannique, modèle ou mythe ? », CSI, n°7, novembre1991 - janvier 1992, p. 38.
    • Le temps aujourd’hui est à la communication et en ce domaine, les polices européennes ontbeaucoup à apprendre de la police britannique. Nous avons commencé notre mémoire encitant Sir Ian Blair le jour de sa prise de fonction de commissioner, en montrant qu’il avaitl’art de la communication. Il recommande en mars une interview au journal municipal TheLondoner, dans laquelle il demande aux « voyous » de « se méfier », car la police vas’occuper d’eux. Il s’adresse ensuite en ces termes aux habitants de Londres : « Jugez-moi parnotre succès à rendre Londres la métropole la plus sûre au monde »358. Nous ne pouvons lejuger sur les attentats à Londres, qui ne sont pas de son propre ressort et qui sontconsidérablement difficiles à éviter. Nous pouvons néanmoins le critiquer, lui et son équipe,sur sa façon de répondre à l’événement. En favorisant la politique du « tirer pour tuer » aprèsle 21 juillet, il a indirectement condamné à mort, le lendemain, Jean-Charles de Mézénès. Lelendemain, devant les caméras du monde entier, il tente d’expliquer cette bavure en fabriquantde toutes pièces des témoignages censés minimiser l’erreur de ses hommes. Il démontre de lasorte encore une fois, que le modèle policier britannique est en perdition.358 Ian BLAIR (Sir), « ‘Look out yobs’ says new Met Police Chief », The Londoner, mars 2005, p. 10.« Judge me by our success in making London the safest major city in the world ».
    • ANNEXES L’autorité des polices en Grande-BretagneMetropolitan Police Force : Home Secretary.City of London Police : Conseil de la City.Police des contés anglais et gallois : Police committees composés à moitié d’élus et à moitiéde magistrats (juges de paix).Villes et boroughs d’Angleterre et du Pays de Galles composés d’un tiers seulement desconseils municipaux.Écosse : Conseil des comtés et bourgs écossais. Source : Ian OLIVER (chief constable), Police government and Accountability, Macmillan Press, Londres, 1987, p. 26. Nombre de policiers en Angleterre et au Pays de Galles Par grade et par sexe en 1998. Source : Social Trends 29 (1999), 165, in Arthur MARWICK, A History of the Modern British Isles, p. 371. Hommes Femmes Chief constable 47 2 Assistant chief c. 135 8 Superintendent 1 188 46 Chief Inspector 5 732 90 Inspector 10 520 320 Sergeant 17 221 1 395 Constable 79 349 17 745 TOTAL 105 192 19 606
    • Chapitre III, C, 1 Effectifs policiers pendant la Seconde Guerre mondiale Réserve de Guerre de la police Première Policiers Et connétables Réserve Femmes-Année réguliers spéciaux à plein temps de la Police Policiers Total1940 57 012 25 220 5725 282 88 2391941 55 868 29 719 6782 325 92 6941942 49 735 27 706 5374 340 83 1551943 44 430 25 350 4655 346 74 7811944 43 026 17 527 2568 385 63 5061945 46 623 12 951 1646 418 61 638 Source : The Report of H.M. Inspectors of Constabulary for 1940-1945, in T.A CRITCHEY, A History of Police in England and Wales, constable London, p. 227.
    • Chapitre IV, B, 1 La structure de commandement et les responsabilités de la West Midlands Police en Juillet 1989 Source : Unsafe and unsatisfactory ? Chief Constable Deputy Chief Constable (Chief Constable adjoint) Assistant Chief Constables (ACCs) SupportPersonnel Opérations Crime Inspectorate Administration (Soutient) Criminal CID Special Identification Operations Branch Division (CID) Support Staff Detective Superintendents et Detective Chief Inspectors Commercial Special Stolen Serious Cheque Drug Branch Support Vehicle Crime Squad Squad Unit Squad squad (véhicules volés) Intelligence Squad (renseignements)
    • Chapitre V, 1, B Opinions des londoniens concernant le comportement de la police Pourcentage de personnes Ensemble des Ensemble Blancs Antillais qui pensent souvent ou blancs des de 15 à 24 deoccasionnellement que la police : Antillais ans 15 à 24 ans Fabrique de la violence 37 73 42 75 Fait usage de la violence 30 71 41 82 sur les suspects Utilise une force excessive 37 73 42 72 lors des interpellations Produit de faux rapports 26 60 30 66 d’interrogatoires Source : Richard KINSEY, John LÉA et Jock YOUNGLosing the fight against crime, Basil Blackwell, Oxford and New-York, 1986, p. 66.
    • Chapitre V, B, 3 L’IRA, principale cause de décès de policiers en service 30 25 20 Nombre de policiers tués en Irlande du Nord 15 Nombre total de policers tués en service 10 5 0 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 1987 1988Nombre de policiers 9 21 12 18 9 23 12 16 6tués en Irlande duNordNombre total de 10 23 18 22 12 25 12 17 9policers tués enservice Source : Roger GRAEF, Talking Blues, pp. 24-38.
    • Chapitre VII, C, 2 Campagne de recrutement de la police écossaiseSource : Distribué à Édimbourg à l’entrée d’un centre de recrutement de la police d’Écosse, mars 2005, 8 p.
    • Chapitre VIII, A, 3 La diminution des chiffres de vandalisme et la forte progression de l’insécurité dans les journaux300025002000 Actes de vandalisme1500 Mentions dans les journaux1000500 0 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 Source : Factiva.com ; British Crime Survey In « Enemies of the state ? », The Economist, 5 février 2005, p. 27.
    • Chapitre VIII, C, 2. Comparatif du nombre d’emplois entre la police et la sécurité privée en Grande-Bretagne de 1951 à 1991 160 140 120Nombres demplois 100 Agents de Polic e 80 gardes séc urité 60 40 20 0 1951 1961 1971 1981 1991 Année Source : the Census in Trevor JONES et Tim NEWBURN, Private security and Public Policing, Clarendon Press, Oxford, 1998, p. 96.
    • La place de la sécurité dans la campagne des élections générales de 2005 Le candidat du parti conservateur, Michael HOWARD, ancien Home Secretary Lors d’une intervention de la police de Cleveland à Middlesbrough. Trois personnes ont été arrêtées. Source : Metro, 8 février 2005, p. 5.
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    • SOURCES IMPRIMÉES I- La police dans le Second XXe siècleDUNHILL Christina (dir.), The Boys in Blue, women’s challenge to the police, Virago, 1989,356 p. UCL : LAW E 65 DUN.KAYE Tim, « Unsafe and unsatisfactory » ?, Report in the Independent Inquiry into theworking practices of the West Midlands Police Serious Crime Squad, Civil liberties Trust, enassociation avec l’Université de Birmingham, 1991, 94 p. (UCL : LAW E 65 KAY).KINSEY Richard, LEA John, YOUNG Jock, Losing the fight against crime, Basil Blackwell,Oxford et New York, 1986, 221 p. (UCL : LAW E 65 KIN).HEWITT Patricia, A Fair Cop, Reforming the Police Complaints Procedure, NationalCouncil for Civil Liberties (NCCL), Londres, 1982, 42 p. UCL : LAW E 65 HEW.MORRIS Terence, Policing against Black people, Institute of Race Relations, 1987, 65 p.UCL : LAW E 65 MOR.OLIVER Ian (chief constable), Police, Government and Accountability,Macmillan PressLTD, Londres 1987, 280 p. UCL : LAW E 65 OLI.SCRATON Phil, The state of the police, Pluto Press, Leichhardt, Australie, 1985, 184 p.UCL : LAW E 65 SCR.
    • II- TémoignagesGRAEF Roger, Talking Blues, The Police in their Own Words, Fontanay Collins Harvill,1990, 512 p. (UCL : LAW E 65 GRA). III- PériodiquesLa presse britannique et la police au cours de l’année 2004-2005AUSTIN Suzy, « Police warning as drink laws change », in Metro, 8 février 2005, p. 4.Jason BENETTO (Crime correspondent), « New commissionner considers controversialquota system for ethnic minority recruits », The Independent, 9 février 205, p. 16.Jason BENETTO, « Yard’s telle-tale signs help to halve domestic murders », TheIndependent, 11 février 2005, p. 17.Jason BENETTO et Ben RUSSEL, « Clarke to water down house arrests plans », TheIndependent, 14 février 2005, p. 6.COWAN Rosie (crime correspondent), « Met chief bows out with warning on knife culture »,in The Guardian, 27 janvier 2005, p. 10.« Faces of suspects », The Guardian, 23 juillet 2005, p. 1.GRIFFITHS Katherine, « Taser executives sold $91m of stock before SEC inquiry », in TheIndependent, 11 janvier 2005, p. 41.HULL Stephen, « Really visible policing », Metro, 16 mai 2005, p. 21.LEAPMAN Ben (Home Affairs Correspondent), « Police could ask religion of people theystop and search », in Evening Standard, jeudi 19 mai 2005, p. 10.
    • MORRIS Steven, « Police shed uniforms to patrol naturists’ beach », The Guardian, 22 juillet2005, p. 6.LIVINGSTONE Ken (maire de Londres), « A budget to invest in London », in The Londoner,avril 2005, p.4.MACALISTER HALL Malcom, « Publics enemies », in The Independent, 7 juin 2005, pp.30-31.MAGUIRE Kevin, « Times of Violence », Daily Mirror, 26 janvier 2005, pp. 4-5.McCORMACK Helen, « Red tape “cripples police”, in The independent, 20 mars 2005, p. 30.MORRIS Nigel (Home Affairs Correspondent), « Youth freed after taping racist abuse bypolice », in The Independent, jeudi 19 mai 2005, p. 6.MOSS Stephen, « Softly, softly », in The Guardian, G2, 16 novembre 2004, p.2.MOWLING Rebecca (Crime reporter), in édition gratuite de l’Evening Standard, 14décembre 2004, « New Met chief pledges reform on race and sex », p.4.MURPHY Joe (political editor), « Howard wants to see Ken running the Met », EveningStandard, 10 février 2005, p. 9.MURPHY Joe (Political Editor), « New weapon in crime fight : Ring your local bobby on hismobile », in Evening Standard, 27 septembre 2005, p. 7.TAYLOR Ben, « Police fury at “Soft” judges », in Daily Mail, 22 avril 2005, p. 1 et 3.TRAVIS Alan (Home affairs editor), « Clarke makes driving down violent crime his toppriority », in The Guardian, 26 janvier 2005, p. 4.WOOLF Marie, « Howard plans to bring back ‘three strikes’ sentences », in The Independent,lundi 7 février 2005, p. 2.
    • Les attentats de juillet 2005La presse britanniqueCLARKE Liam et GERAGHTY Tony, « Shoot to kill error echoes Irish dirty war », inSunday Times, 24 juillet 2005, p. 13.DAVENPORT Justin (crime correspondent), « Met ‘knew in hours’ wrong man was shot », inEvening Standard, 27 septembre 2005, p. 9.GIBSON Owen, « Rapid response gets even faster second time round », in The Guardian, 22juillet 2005, p. 5.MORRIS Nigel (Home Affairs Correspondent), « “Intrusive policing” to tighten security »,The Independent, 22 juillet 2005, p. 9.La presse étrangère« Scotland Yard : le coup de maître », Le Figaro, 30 et 31 juillet 2005, p.1.ALTARES Guillermo (envoyé spécial), « Una réplica del 7-J con pequeñas explosiones creael caos en Londres », in El Pais, 22 juillet 2005, pp. 1-2.DURAND Jacky, « La vidéosurveillance, un usage très britannique », in Libération, 16 et 17juillet 2005, p. 4.LANGELLIER Jean-Pierre et STROOBANTS Jean-Pierre, « Les services de sécuritébritanniques sont mis en cause pour avoir sous-estimé la menace », in Le Monde, 10 juillet2005, p. 5.POIRIER Catherine, « Électrifier ou tirer pour tuer, that is the question », Libération, 30 et 31juillet 2005, p. 5.ROCHE Marc (correspondant à Londres), « Scotland Yard aurait menti sur la mort d’unBrésilien, le 22 juillet à Londres », in Le Monde, 18 août 2005, p. 3.SEMO Marc, « À Luton, les jeunes musulmans lassés de faire profil bas », Libération, 20juillet 2005, p. 5.
    • IV- Littérature et télévision Série téléviséeMARKS Lawrence, Maurice GRAN, The New Statesman, Lorkshire Television, episodes 1,2, 3 et 4, 1987. LittératureORWELL George, Hommage à la Catalogne, éditions Ivrea, 1995, traduction Yvonne Davet,Gallimard, 1955. Hommage to Catalonia. V- Commentateurs français de la Grande-BretagneEICHTHAL Gustave (d’), A French sociologist looks at Britain, Gustave d’Eichtal andBritish society in 1829, traduit par RATCLIFFE Barrie et CHALONER William, ManchesterUniversity Press, Rowman and Littlefield, 1977, 169 p. (UCL : HIST. 82 U EIC).DE GAULLE Charles, Mémoires de Guerre, L’appel, 1940-1942 (tome 1), Plon, 1954, 680 p.SIEGFRIED André, L’Angleterre d’Aujourd’hui, son évolution économique et politique,Paris, Crès, 1924, 318 p. (BSG : O 239 SUP).SIEGFRIED André, « Préface », in ROWSE A.L, L’Esprit de l’Histoire de l’Angleterre,Julliard, 1951, 208 p. (BSG : 8 SUP 4145).
    • SOURCES ORALESCARTER Archibald (né en 1906) : retraité de la Special Branch, dans laquelle il a exercéentre 1932 et 1964.NEWBURN Tim, professeur à la London School of Economics (Crime and Justice Policy),sur le cas de Stephen Lawrence.RENTON Simon, professeur à University College of London (Crime and Punishment inNineteeth Century).
    • Table des matièresRemerciements ......................................................................................................................... 3Introduction .............................................................................................................................. 4Première partie ......................................................................................................................... 8La fabrication du modèle ......................................................................................................... 8Chapitre I .................................................................................................................................... 9La « nouvelle police » de Robert Peel........................................................................................ 9Chapitre II ................................................................................................................................ 30La Belle Époque de la police.................................................................................................... 30Chapitre III ............................................................................................................................... 47Le Royaume, uni par le Bobby................................................................................................. 47
    • DEUXIEME PARTIE ............................................................................................................ 65Le modèle en crise .................................................................................................................. 65Chapitre IV ............................................................................................................................... 66La confrontation à la modernité ............................................................................................... 66Chapitre V ................................................................................................................................ 83La dégradation de l’image ........................................................................................................ 83Chapitre VI ............................................................................................................................... 98La police de la Dame de Fer ..................................................................................................... 98
    • TROISIÈME PARTIE ......................................................................................................... 113La fin du modèle? ................................................................................................................. 113Chapitre VII............................................................................................................................ 114La sortie de crise .................................................................................................................... 114Chapitre VIII .......................................................................................................................... 128La police du vingt et unième siècle ........................................................................................ 128Chapitre IX ............................................................................................................................. 144« La meilleure police du monde » .......................................................................................... 144CONCLUSION ...................................................................................................................... 154
    • ANNEXES ............................................................................................................................. 157La police dans le dernier tiers du XXe siècle, sociologie et criminologie ........................ 173SOURCES IMPRIMÉES ....................................................................................................... 174La presse britannique et la police au cours de l’année 2004-2005 ................................... 175Les attentats de juillet 2005 ................................................................................................. 177La presse britannique .......................................................................................................... 177La presse étrangère .............................................................................................................. 177Série télévisée ........................................................................................................................ 178Littérature ............................................................................................................................. 178SOURCES ORALES ............................................................................................................. 179