Communication                                       	 	 	 	 & Influence                                       N°31 - MARS ...
Communication & Influence                                                                                                 ...
Communication & InfluenceN°31 - Mars 2012 - page 3                                                ENTRETIEN AVEC REMY PAUT...
Communication & Influence                                                                                                 ...
Communication & InfluenceN°31 - Mars 2012 - page 5                                                      ENTRETIEN AVEC REM...
Communication & Influence                                                                                                 ...
Upcoming SlideShare
Loading in...5
×

Intelligence économique et influence, le constat du préfet Rémy Pautrat

1,107
-1

Published on

N° 31 - Mars 2012 : Intelligence économique et influence, le constat du préfet Rémy Pautrat

Haut fonctionnaire, tout à tour directeur de la DST (Direction de la surveillance du territoire, devenue en 2008 la DCRI, Direction centrale du renseignement intérieur), conseiller pour les affaires de sécurité auprès du Premier ministre Michel Rocard, puis secrétaire-adjoint du SGDN (Secrétariat général de la Défense nationale), le préfet Rémy Pautrat a été l'un des pères de l'intelligence économique (IE) dans notre pays. Pragmatique, lucide et humaniste, plaidant pour un ancrage local fort, il a aussi été l'initiateur de l'intelligence territoriale.

Dans l'entretien qu'il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, Rémy Pautrat dresse le bilan de 25 ans d'IE dans notre pays, pointant nos échecs et nos atouts. Et nous appelle à un sursaut. Il est grand temps que la France se dote d'une vraie ligne stratégique et réaffirme une authentique volonté de puissance.

Published in: Business
0 Comments
1 Like
Statistics
Notes
  • Be the first to comment

No Downloads
Views
Total Views
1,107
On Slideshare
0
From Embeds
0
Number of Embeds
1
Actions
Shares
0
Downloads
37
Comments
0
Likes
1
Embeds 0
No embeds

No notes for slide

Intelligence économique et influence, le constat du préfet Rémy Pautrat

  1. 1. Communication & Influence N°31 - MARS 2012 Quand la réflexion accompagne l’action Intelligence économique et influence : le constat du préfet Rémy Pautrat Haut fonctionnaire, tout à tour di- recteur de la DST (Direction de la surveillance du territoire), conseiller pour les affaires de sécurité auprès duPourquoi Comes ? Premier ministre Michel Rocard, puis secrétaire général-adjoint du SGDNEn latin, comes signifie compagnonde voyage, associé, pédagogue, (Secrétariat général de la Défense na-personne de l’escorte. Société créée tionale), le préfet Rémy Pautrat a étéen 1999, installée à Paris, Toronto lun des pères de lintelligence écono-et São Paulo, Comes publie chaquemois Communication & Influence. mique (IE) dans notre pays. Pragma-Plate-forme de réflexion, ce vecteur tique, lucide et humaniste, plaidantélectronique s’efforce d’ouvrirdes perspectives innovantes, à la pour un ancrage local fort, il a aussi étéconfluence des problématiques linitiateur de lintelligence territoriale.de communication classique etde la mise en œuvre des stratégies Dans lentretien quil a accordé àd’influence. Un tel outil s’adresse Bruno Racouchot, directeur de Comesprioritairement aux managers encharge de la stratégie générale Communication, Rémy Pautrat dressede l’entreprise, ainsi qu’aux le bilan de 25 ans dIE dans notre pays,communicants soucieux d’ouvrir denouvelles pistes d’action. pointant nos échecs et nos atouts. Et nous appelle à un sursaut. Il est grandÊtre crédible exige de dire temps que la France se dote duneclairement où l’on va, de le fairesavoir et de donner des repères. vraie ligne stratégique et réaffirme uneLes intérêts qui conditionnent les authentique volonté de puissance.rivalités économiques d’aujourd’huine reposent pas seulement sur desparamètres d’ordre commercialou financier. Ils doivent égalementintégrer des variables culturelles,sociétales, bref des idées et des Vous avez été lun des pionniers de lIE (in- donc, travailler en amont pour en identifierreprésentations du monde. C’est telligence économique) en France. Quelle les causes.à ce carrefour entre élaboration perception avez-vous de lévolution de lIE Pour bien recadrer le débat, il faut sedes stratégies d’influence et ces vingt dernières années ?prise en compte des enjeux de la souvenir quà lépoque, à la DST (Directioncompétition économique que se Il y a vingt ans, la fréquentation de lIE était de la surveillance du territoire, devenuedéploie la démarche stratégique pour le moins confidentielle. Pour ma part, en 2008 la DCRI – Direction centraleproposée par Comes. jy suis venu via mes fonctions de préfet. du renseignement intérieur), on ne Comme représentants de lEtat, nous pratiquait pas lintelligence économique. devons en effet souvent faire face à des On soccupait certes de protection du situations délicates, qui engendrent des patrimoine, mais guère plus. Cest au cours drames sociaux et humains : fermetures de voyages détudes en 1985 aux Etats- dusines, plans sociaux, etc. Il me semblait Unis que jai compris à quel point nous quil fallait en tirer les enseignements et étions en retard en la matière. A loccasionwww.comes-communication.com
  2. 2. Communication & Influence N°31 - Mars 2012 - page 2 ENTRETIEN AVEC REMY PAUTRAT déchanges avec nos alter ego nord-américains, jai les mutations en cours, quelles soient économiques, sociales, découvert quils avaient une administration fédérale dédiée ou politiques, et en tenir compte parce quelles déterminent le à la petite entreprise, la SBA, Small business administration, champ des possibles et donc conditionnent laction publique." mise sur pied dès le milieu des années 50. Ils sensibilisaient Dailleurs, dès 1995, jinsistais sur la nécessité de voir lIE les patrons et les cadres de PME à la surveillance de leur comme un nouveau métier pour ladministration. Il me environnement, de leur marché, etc. 17.000 fonctionnaires semblait que pour traiter au mieux les problèmes écono- formaient ainsi près dun million de cadres et dirigeants miques de nos concitoyens - et donc aider les entreprises du secteur privé par an ! Ce sont ces leçons que jai essayé à relever ces nouveaux défis - ladministration ne pouvait ensuite de mettre en œuvre, comme préfet, en effectuant décemment pas rester à lécart. Au contraire, il lui apparte- un vrai travail de terrain et de sensibilisation. nait de saisir cette opportunité pour devenir moteur, dans Je me suis alors rendu compte que chez nous, dans un cette révolution de linformation qui annonçait la future nombre significatif de cas, des entreprises disparaissaient, économie de la connaissance encore en gestation. Nous faute que leurs dirigeants aient perçu correctement et en devions ainsi devenir des professionnels de linformation, temps voulu, les signaux annonçant de son traitement, de sa distribution. Inutile de vous dire le danger. Défaut de curiosité ? que moi et mes amis de lIE avons dû vaincre bien des ré- Manque desprit déveil ? Faille ticences pour – déjà simplement – poser la question sur laLIE mest apparue dans la formation ? Tentation de place publique ! Nous nous sommes engagés sur cette voiecomme un triple levier. la routine ?... Toujours est-il quils avec passion, parce quau bout du raisonnement, il y avaitTout dabord, un nanticipaient pas et réagissaient de lhumain, pour éviter que des femmes et des hommes trop tard, dans lurgence, ce qui perdent leurs emplois, leurs racines, leurs repères.levier de performance conduisait le plus souvent à des Comment avez-vous dès lors procédé ?pour lentreprise. catastrophes. Dès lors, nétait-il pas Jai dabord essayé de comprendre comment les chefsEnsuite un levier de de notre devoir de les sensibiliser dentreprise percevaient leur environnement. Certainsréforme de lEtat. à ces questions, pour travailler en items revenaient régulièrement. Tous se plaignaient ainsi amont et éviter ces tristes constats ?Enfin, un levier de Et de voir comment partager en davoir "la tête dans le guidon". A leurs yeux, tout allait trop vite, tout était trop complexe, trop bureaucratique avecdéveloppement bonne intelligence les informations trop de papiers. Ils confessaient volontiers ne pas parvenirdes territoires. recueillies par les différents à sextraire des contingences du quotidien pour prendre services de lEtat et des collectivités de la hauteur de vue, prendre aussi le temps de réfléchir territoriales, pour les transmettre à la stratégie à adopter. Ensuite, ils avaient conscience aux acteurs économiques et leur permettre ainsi de mieux quune société de linformation était en train démerger, anticiper les défis à venir ? une société nouvelle avec des paramètres nouveaux. Ils Vous avez donc cherché à transcrire cette volonté dans les avaient confusément lintuition quil existait beaucoup de faits, via lIE ? sources dinformations, mais ils ne savaient ni les trouver, LIE mest apparue comme un triple levier. Tout dabord, ni les traiter. Troisième élément – et même si lon ne un levier de performance pour lentreprise. Ensuite un parlait pas encore de guerre économique – tous avaient le levier de réforme de lEtat. Ce dernier retrouvait avec lIE sentiment que la concurrence était de plus en plus dure et sa vocation de stratège, de veilleur de lavant, signalant que dans ce cadre hostile, ils ne se sentaient pas aidés par aux forces économiques les tendances émergentes. Il les administrations. faisait en outre apparaître lEtat favorablement, comme Ma réflexion initiale a donc été de voir si notre pays était un partenaire, non plus cantonné à sa seule dimension de à même de répondre à ces défis. De fait, il fallait bien contrôle et de sanction, mais bien plutôt comme apportant constater que nous nétions pas équipés pour y faire face. une véritable valeur ajoutée, faisant bénéficier lentreprise Vingt ans après, que constatons-nous ? Quun travail dinformations utiles, apportées suffisamment en amont considérable a été fait par des hommes comme Alain Juillet, pour lui permettre danticiper et de sadapter. Objectif Olivier Buquen, Eric Delbecque, Frédéric Lacave et bien commun : voir loin et agir de concert. Ainsi ladministration dautres. Mais il reste encore beaucoup de choses à faire allait être perçue sous un angle positif et porteur. et cette progression na été quun demi-succès. Sans doute Troisième levier enfin, celui du développement des dû dabord au fait que nous navons pas eu réellement les territoires. Il mapparaissait comme le plus simple et le plus moyens de faire bouger les choses. Et que par indécision évident à mettre en œuvre. Car sur nos territoires régionaux, du politique, nous avons perdu dix années. Pour preuve, on constate une grande connivence entre les responsables en avril 1995, après avoir testé dans lEssonne la première qui vivent ensemble : élus, chambres consulaires, acteurs démarche dintelligence territoriale, à lépoque dEdouard économiques, administrations, représentants de lEtat, etc. Balladur, nous créons le Comité pour la compétitivité et On peut ainsi travailler en confiance. Doù lidée de lancer la sécurité économique, organisme stratégique de conseil une "culture commune de développement" à partir de nos économique auprès du gouvernement. Y figurent des formations réciproques, de nos sources dinformations, chefs dentreprise comme Bernard Esambert, Jean Gandois, des projets que nous suivions pour partager et avancer Philippe Jaffré, Jean-Luc Lagardère, André Lévy-Lang, Henri ensemble. Tel était le profil de ce que jallais dénommer Martre et le professeur Luc Montagnier. Tout fut organisé "lintelligence territoriale". Comme préfet en Basse- au niveau national, avec un dispositif central et un réseau Normandie, à la fin des années 1990, javais mis laccent inter-administration, un réseau inter-entreprises, lADIT sur ces sujets. Je répétais volontiers à mes interlocuteurs : (Agence pour la diffusion de linformation technologique), "Tout bouge à lheure actuelle. Il faut apprendre à déchiffrer
  3. 3. Communication & InfluenceN°31 - Mars 2012 - page 3 ENTRETIEN AVEC REMY PAUTRATet des centres opérationnels inter-régionaux, le tout coiffé titif depuis quatre générations, il faut être bon ! Luc Doubletpar une stratégie nationale dintelligence économique. est très au fait des méthodes dIE, et dabord du question-Et concrètement, comment faites-vous alors ? nement que cela induit : quel est mon concurrent poten- tiel ? Veut-il me doubler ou me tuer ? Où est-il ? CommentAvec Philippe Clerc et Philippe Caduc, nous élaborons dix compte-t-il sy prendre ?... Veille,propositions : réhabiliter la prospective étatique ; dévelop- sécurité, influence, il a tout intégréper les actions de formation et de sensibilisation ; redyna- dans son dispositif. Cette société Nous avons unemiser le dispositif de veille technologique et stratégique ; du nord de la France est un mo- perception erronée depromouvoir lutilisation des bases de données ; constituer dèle du genre. Et durant mon sé-un dispositif efficace sur la littérature grise de certaines jour comme préfet dans le Nord- linformation. Elle nestpuissances ; rendre plus largement accessible linformation Pas-de-Calais, je nai eu de cesse pas considérée commeà caractère économique et commercial ; accompagner les de sensibiliser tous les acteurs à une matière à gérermutations en cours dans le domaine de nouveaux réseaux ces questions, compte tenu du collectivement, danset service dinformation ; définir une politique claire vis-à- formidable potentiel qui méritait dêtre dynamisé par le biais dun lintérêt de la nationvis du réseau internet ; mieux exploiter nos relations scien-tifiques internationales ; et enfin définir une stratégie doc- schéma territorial dintelligence ou de lentreprise.cupation des postes-clés dans les grandes organisations économique.internationales. Nous inspirant des exemples concrets tirésde certains pays étrangers, nous établissons un calendrier Prenons maintenant les entreprises de taille intermédiaireet proposons des mesures techniques directement opéra- (ETI), qui ne sont malheureusement pas monnaie courantetionnelles. Enfin, élément qui vous intéressera plus particu- en France - moins de 4000 au total. En Allemagne ou enlièrement, nous imaginons également dactiver une cellule Italie, elles sont non seulement plus nombreuses et mieuxcapable danalyser les mécanismes dinfluence et les pro- structurées, mais encore elles évoluent dans des secteurs àcédures utilisées en la matière dans un certain nombre de haute valeur ajoutée. Très innovantes, elles dopent leur ca-cénacles et dorganisations internationales. pacité à exporter et à simposer sur des marchés extérieurs, ce qui crée un cercle vertueux. Si lon se penche mainte-La démarche vise donc à inscrire dans les faits le fameux nant sur les grands comptes, la France a des groupes remar-rapport Martre. Le seul problème est que cette formi- quables et performants, mais qui se dénationalisent de plusdable base nest pas activée par le gouvernement sui- en plus. Ce qui, dune part est dramatique pour le contri-vant. Tout sarrête. Exceptées quelques initiatives locales, buable, et dautre part mauvais pour les PME-PMI qui ne(Claude Guéant, Bernard Gérard ou encore moi-même en peuvent plus être parrainées par eux. Au-delà de laffichageBasse-Normandie), il faut attendre le rapport de Bernard communicationnel, où tout grand groupe affirme soutenirCarayon en 2003 pour que les autorités de la République telle ou telle PME, telle ou telle start-up innovante, la réalitése penchent à nouveau sur la question, consacrant alors est quil nexiste pas chez nous de réelle solidarité ou deffetAlain Juillet comme Haut responsable à lintelligence éco- dentrainement. Même si lon doit saluer leffort mené avecnomique auprès du Premier ministre. Mais dix précieuses les pôles de compétitivité pour combler cette lacune, notreannées ont ainsi été perdues. Un retard qui, je dois vous retard est inquiétant !lavouer, ma profondément attristé. Enfin, on rencontre en France des problèmes dordreVous voulez dire en filigrane quil est difficile de faire de lIE culturel. Nous avons un évident déficit de cultureen France ? stratégique. Dabord parce que lEtat nest plus stratège.La question mérite au moins dêtre posée. Il y a des Il évolue lui aussi dans le court-termisme. La suppressiontendances lourdes dans notre pays qui confortent du Commissariat général au Plan prouve lévacuationvotre constat. Dabord au plan politique. Il ny a pas de de toute tentative de réflexion sur le moyen et longvraie volonté de conquête industrielle, sur le modèle terme. Ensuite, nous avons une perception erronée dede ladvocacy policy américaine prônée par Clinton par linformation. Elle nest pas considérée comme une matièreexemple. Pour quun pays exerce une influence sur la scène à gérer collectivement, dans lintérêt de la nation ou deinternationale, encore faut-il quil ait une authentique lentreprise. Elle est simplement ravalée au rang denjeustratégie, quil laccepte, la revendique, et la traduise en de pouvoir. Doù la tentation permanente de faire de latermes de puissance. Or que fait lautorité politique en rétention dinformations. Troisième phénomène nuisible,nommant Alain Juillet ? Au lieu de le placer à léchelon la bureaucratie, inutile de sétendre là-dessus. Quatrièmeinterministériel, elle linstalle au SGDN ! Encore une fois, le critère montrant une autre faille dans le domaine culturel :pouvoir politique avance mais se révèle frileux, ne donnant lirrationalité de lentrepreneur, qui a parfois tendance àpas à lIE la possibilité de pouvoir sépanouir réellement. fonctionner sur des lubies ou des coups de tête. CinquièmeEn plus de cette défaillance de la volonté politique, il y a élément, capital celui-là : la mutation du capitalisme endeux types de problèmes, structurels et culturels. Dabord, machine financière. Désormais, le bon patron nest plus celuicelui des PME, trop petites, nexportant pas ou peu, en tous qui va investir, créer de la richesse, innover. Non, cest celuicas très peu dans les pays émergents. Quelques unes sa- qui va réduire les coûts et accroître les marges, dans unevent "faire des coups", mais sans chercher à sancrer dans logique à très court terme. Bien sûr, et fort heureusement,le territoire exploré. Peut-être est-ce dû à notre faiblesse en il existe de bons patrons. Mais force est cependant dematière de réseaux à létranger, à linverse des Américains, constater que, via les cost-killers, la financiarisation dedes Italiens ou des Allemands ? Pourtant, nous pouvons léconomie a évincé lesprit de conquête et quelle se révèleréussir sur le long terme, comme le prouve la PME Doublet, être un paramètre mortel pour la création de richesse etleader mondial de services à lévénementiel, grâce à ses linnovation. Ce nest pas un jugement, mais un constat.drapeaux, oriflammes et calicots. Pour arriver à être compé-
  4. 4. Communication & Influence N°31 - Mars 2012 - page 4 ENTRETIEN AVEC REMY PAUTRAT Or, lIE va résolument à contre-courant de ces tendances. enfin, nous avons joué très tôt la carte de linfluence en Dans toutes les expériences de terrain que nous avons souhaitant optimiser en douceur et sur de nouveaux modes menées, lobjectif était de susciter cet esprit de conquête, limage de la région. déveiller les dirigeants aux réalités du monde, de générer Dans lentretien quil nous a accordé en décembre, Eric de la richesse via linnovation et donc, in fine, de créer Delbecque définit linfluence comme "la pointe de diamant des emplois et de faire redescendre cette plus-value sur de lintelligence économique". Quel est votre sentiment à cet le territoire. Dans lEssonne, dans le égard ?Il faut réhabiliter Nord ou en Basse-Normandie, par Il a parfaitement raison. Il précise très justement que exemple, nous avons eu cette volontélesprit commando ! affichée dès le début, et leffort se linfluence, cest dabord la conquête de territoiresEn France, nous avons poursuit encore. mentaux. Démarche dautant plus complexe que lon joue ici sur le registre de lhumain et que les messages ont la plustout pour réussir. Cest dans les têtes quil faut donc grande importance. Ces messages peuvent être fondés surDes hommes bien dabord faire évoluer les choses… des arguments rationnels, entraînant ladhésion parce queformés, une expérience Ce nest pas vous, ancien officier de lensemble apparaît logique, bien construit, étayé. Cest làqui plaide en notre parachutistes, que je surprendrais la face noble de linfluence. On peut aussi jouer sur laffect, en disant quil faut réhabiliter lesprit les émotions, les sentiments. Et là aussi, il faut agir avecfaveur, et cependant, commando ! En France, nous avons beaucoup de sensibilité et de justesse. Pour renchérir surtrop souvent, nous tout pour réussir. Des hommes bien ce que dit Eric Delbecque, il semble patent que sur les troisnous heurtons à un formés, une expérience qui plaide piliers de lIE que sont la veille, la sécurité et linfluence,mur de passivité. en notre faveur, et cependant, trop cette dernière est sans doute la plus délicate à mettre en souvent, nous nous heurtons à un œuvre, mais également la plus subtile et la plus puissante. mur de passivité voire dindifférence. Cest le noble art par définition, même si lon peut déplorer Cest donc bel et bien sur le plan culturel que nous avons les que certaines techniques dinfluence ne soient pas toujours obstacles majeurs à surmonter. Cest lesprit de conquête et respectueuses de la liberté des hommes. Doit-on dès lors daudace quil faut avant tout remettre à lhonneur. Le plus parler dinfluence ou plutôt de manipulation ?... terrible, quand on dresse le constat de vingt ans defforts Justement, dans la guerre économique daujourdhui, en faveur de lintelligence économique, cest de voir quen comment voyez-vous le rôle de linfluence et des stratégies dépit de lengagement total dhommes de qualité dans dinfluence ? laventure, linertie est telle dans notre pays que finalement Nous évoluons en réalité dans une société immergée dans peu de choses ont changé. la guerre de linformation. Il est évident que, dans les an- Et cependant, vous êtes partis du terrain en développant ce nées qui viennent, tout ce qui tourne autour de ces stra- concept dintelligence territoriale… tégies indirectes, au premier rang desquelles les straté- Oui, car le préfet est par définition un homme de terrain. Il gies dinfluence, va connaître un fort développement. Le y a plus de vingt ans, dans lEssonne, nous avons ainsi lancé monde est devenu un gigantesque champ de bataille, au lidée dun pôle dexcellence sur la génétique et le génome, plan économique sentend mais aussi géostratégique. Lin- pour développer le génopole dEvry, sur le modèle dune fluence, quon la perçoive sous sa face noire ou lumineuse, genetic valley, On sy est tous mis, secteur public et privé, va donc être appelée à connaître une forte expansion, à dans le cadre dune intelligence territoriale où lon met- linstar de lensemble des outils de soft-power dailleurs. Si tait en commun nos expériences, nos savoirs, nos moyens, nous voulons relever les défis de lavenir, il est impératif pour créer une dynamique, un moteur. Cette connivence, que retrouvions, sans tabou, – nos élites en premier – une cette volonté de travailler ensemble ont porté leurs fruits. vraie culture du renseignement et de laction. Tant quil ny Le génopole a vu le jour en 1991, il compte aujourdhui en- aura pas dans notre pays une réelle et sincère connivence viron 3.000 emplois. Tel est le résultat entre lentreprise et ladministration, nous continueronsSur les trois piliers de concret dune démarche dintelligence derrer dans un labyrinthe effrayant. Pour en revenir à notre économique adaptée aux territoires. exemple du début de cet entretien, souvenons-nous delIE que sont la veille, la En Basse-Normandie, nous avons la SBA, cette Small Business Administration. Née il ya plussécurité et linfluence, dun demi-siècle outre-Atlantique, elle génère une parfaite également activé ce schéma régionalcette dernière est dintelligence économique, avec 4 connivence entre ladministration et les PME qui forment cesans doute la plus axes majeurs : tout dabord sur un maillage territorial que nous devons impérativement revivi- fier et redynamiser.délicate à mettre en mode très classique, sensibiliser les chefs dentreprise, les élus, les Nos deux derniers invités, Nicolas Tenzer et Frédéric Lacave,œuvre, mais également fonctionnaires à lIE ; ensuite créer nous ont confié quil fallait que la France se dote dunela plus subtile et la un réseau entreprises-Etat, pour véritable stratégie dinfluence à linternational. Quenplus puissante. monter un réseau très simple mais pensez-vous ? opérationnel permettant de renvoyer Cest impératif. Et dans cette perspective, il faut dabord en temps réel les informations commencer par se doter dune authentique ligne intéressant les entreprises et les marchés sur lesquels elles stratégique. Il importe prioritairement que nos politiques évoluent (autrement dit, hiérarchiser et sélectionner les retrouvent le sens de la stratégie. Et il nous appartient priorités, structurer le projet, enfin bien choisir le secteur daffirmer en toute sérénité notre volonté de revenir à la et le périmètre géographique où lon veut intervenir pour puissance, sans laquelle nous ne pouvons exister librement. ne pas se disperser dans le temps et dans lespace) ; ensuite A nous, tout simplement, de prendre conscience des identifier les technologies-clés pour, là aussi, ne pas se réalités et daffirmer notre volonté dexister. disperser, et miser sur ce qui va être porteur à lavenir ;
  5. 5. Communication & InfluenceN°31 - Mars 2012 - page 5 ENTRETIEN AVEC REMY PAUTRAT EXTRAITS Renseignement, puissance et influence En 1992, le préfet Rémy Pautrat accorde un entretien à la revue Le Débat (Gallimard), dirigée par Pierre Nora et Marcel Gauchet. Il y dresse un état des lieux sans concession du renseignement dans notre pays. Réaliste, il montre comment les Etats-Unis ont préempté un certain nombre de champs stratégiques. Avec beaucoup de finesse, il anticipe également les défis à venir et ouvre des pistes pour y faire face. Une analyse pertinente et lucide qui, malheureusement, en son temps, ne fut guère suivie deffets. Ferons-nous mieux aujourdhui ?... "Il est vrai quil a régné longtemps en France une assez grande prévention à légard du renseignement, tant au niveau du pouvoir politique que dans lopinion. À la différence des pays anglo-saxons, où le mot même d« intelligence » indique assez la manière dont on lenvisage, on entoure ici le renseignement dune sorte de mythologie telle que tantôt on en attend des effets quasi miraculeux, tantôt, plus souvent, on lui attribue la responsabilité de quelques-uns de nos grands maux. Il faut donc le remettre à sa juste place, et tout dabord prendre conscience de la fonction qui est la sienne, primordiale, à savoir que le renseignement est un moyen daide à la décision. Lamiral Lacoste a trouvé une formule pertinente en le définissant comme une "véritable matière première stratégique". "Ce quil me semble important davoir à lesprit, cest que le renseignement nest plus, de nos jours, un moyen privilégié de lart mi- litaire. Dans une démocratie, il est une composante à part entière de la décision politique, un moyen daide à la décision gouverne- mentale. Nous y reviendrons sans doute. Ce qui frappe dans notre pays, cest que nous n’avons pas suffisamment intégré le renseigne- ment comme projection de la volonté de puissance de lÉtat. Or, le renseignement est une des formes de lexpression de sa stratégie politique et diplomatique. Contrairement à lattitude courante dans les pays anglo-saxons, nous avons de la difficulté à considérer le renseignement comme une activité noble et à lui faire la place qui devrait être la sienne. Laffirmation de la puissance dun pays, sin- gulièrement dans le domaine économique et scientifique, est inséparable de la possession de renseignements. Il faut être renseigné sur les intentions des adversaires et des amis, sur leurs capacités militaires, technologiques, scientifiques, économiques, commerciales, afin den tirer profit, pour se protéger ou conquérir, en tout cas pour agir. Le renseignement, comme le savoir, est devenu une "véritable matière première stratégique" "Espionnage, contre-espionnage, contre-ingérence sont le même pavillon qui recouvre la même marchandise : la puissance de lÉtat et sa sécurité. Si la dignité du renseignement est reconnue, il est alors naturel quil soit traité en véritable priorité de gouvernement. Une évolution se manifeste en ce sens et il est bon quelle saccentue. Je suis frappé de voir quaux États-Unis, malgré la réduction de la menace soviétique, le renseignement demeure plus que jamais une priorité. Le directeur pressenti de la C.I.A., Robert Gates, déclarait que sil était désigné il demanderait au président Bush de "lancer une initiative denvergure pour déterminer les besoins des États-Unis en matière de renseignement dans les dix prochaines années". Et ce nest un secret pour personne que lespionnage économique et le contre-espionnage vont devenir de très hautes priorités pour ce pays.[…] (Nous devons) "nous pénétrer de lidée que décidément le renseignement, comme le savoir, est devenu une "véritable matière pre- mière stratégique". Il serait naturellement absurde de négliger la dimension militaire du renseignement. Cette donnée simposera aussi longtemps que les rapports entre États feront place à la violence et à la volonté de domination. Autant dire aussi longtemps que lhomme lui-même ... Mais il est vrai quun bouleversement sopère sous nos yeux et que la menace change de nature. Les paramètres scientifiques, économique, social, ethnique, religieux même font irruption dans la sphère stratégique. Et les données fondamentales de notre sécurité en sont profondément modifiées. Ce décor mouvant - mais lhistoire sest-elle jamais arrêtée - offre à lespionnage et au contre-espionnage un champ immense et fertile de recherche et daction. Je crois que lapport du renseignement à la prise de décision des gouvernants revêtira une ampleur sans précédent. Sa contribution à la puissance globale de lÉtat et à sa sécurité sera plus importante que jamais. Pour nous, si nous savons nous adapter et ne pas nous enfermer dans lesprit de système, réformer avec imagination et audace ce qui doit lêtre, alors, au bout de leffort, il y aura un appareil de renseignement plus puissant parce que plus cohérent, plus efficace parce que plus ouvert. Nous serons mieux armés pour affronter les nouveaux défis en matière de sécurité. Nous disposerons de meilleurs atouts pour tenir notre rang dans une coopération internationale, mutuellement avantageuse, des services, qui est une nécessité absolue pour faire face à certaines menaces nouvelles. Cest une ambition réaliste et souhaitable pour notre pays. Un moyen parmi dautres, pour lui, de répondre aux besoins de notre temps. Dêtre en accord avec un monde qui exige souplesse et mobilité parce quil sera toujours, comme lesprit humain, une "création continue dimprévisibles nouveautés"". Source : "Le renseignement aujourdhui ou les nouveaux moyens de la puissance", entretien avec Rémy Pautrat, revue Le Débat, n° 68, février 1992, p.  150 à 161. Disponible sur http://www.cairn.info/revue-le-debat-1992-1.htm
  6. 6. Communication & Influence N°31 - Mars 2012 - page 6 ENTRETIEN AVEC REMY PAUTRAT BIOGRAPHIE Né dans la Nièvre en 1940 dun père ouvrier à la SNCF, le préfet dispositif national de compétitivité et de sécurité économique. Préfet Pautrat a grimpé tous les échelons jusquà occuper déminentes de la région Basse-Normandie en 1996, il imagine le premier schéma fonctions dans lappareil dEtat français. Après des études de droit régional d’intelligence économique et lance, un an plus tard, l’idée des et de sciences économiques, il devient inspecteur des impôts et se premiers pôles avec le Conseil régional. trouve détaché (1966-1969) comme Préfet du Nord Pas-de-Calais en 1999, coopérant technique en Algérie auprès il crée le CDIES (Centre de diffusion de du ministre des Finances et du Plan. Il lintelligence économique et stratégique, intègre ensuite lENA, promotion Simone en partenariat avec luniversité de Weil (1974), où il côtoie Hubert Védrine Lille 2). En 2002, préfet évaluateur et Elisabeth Guigou. Il rejoint le ministère de l’action des préfets en poste de lIndustrie, puis le corps préfectoral, territorial, il est l’un des initiateurs des avant de devenir en 1981 chef de premières expérimentations régionales cabinet de Claude Cheysson, ministre d’intelligence économique du ministère des Relations extérieures de François de l’Intérieur. En 2004, préfet en service Mitterrand. détaché, il est vice-président exécutif Après avoir été nommé préfet des de lADIT (Agence pour la diffusion de Hautes Alpes (1984), il succède en linformation technologique, www.adit. 1985 à Yves Bonnet comme préfet hors fr). cadre directeur de la DST (Direction Aujourd’hui préfet de Région honoraire, il de la surveillance du territoire, qui est délégué général de France intelligence deviendra en 2008, après une fusion innovation, au groupe CEIS (Compagnie avec les Renseignements généraux, européenne dintelligence stratégique, lactuelle DCRI, Direction centrale du www.ceis.eu) et conseiller du président renseignement intérieur). Il enchaîne Olivier Darrason. dans la foulée comme conseiller technique puis conseiller pour la Président dhonneur de lAcadémie de lintelligence économique, sécurité auprès du Premier ministre Michel Rocard. le préfet Rémy Pautrat est Commandeur de la Légion dhonneur et Préfet de l’Essonne en 1991, il assume ensuite la fonction de Secrétaire Grand officier de lOrdre national du Mérite. adjoint à la défense nationale (SGDN, 1994) où il met en place le premierLinfluence, une nouvelle façon de penser la communication dans la guerre économique"Quest-ce quêtre influent sinon détenir la capacité à peser sur lévolution des situations ? Linfluence nest pas lillusion. Elle en est même lantithèse. Elleest une manifestation de la puissance. Elle plonge ses racines dans une certaine approche du réel, elle se vit à travers une manière dêtre-au-monde. Lecœur dune stratégie dinfluence digne de ce nom réside très clairement en une identité finement ciselée, puis nettement assumée. Une succession de"coups médiatiques", la gestion habile dun carnet dadresses, la mise en œuvre de vecteurs audacieux ne valent que sils sont sous-tendus par une lignestratégique claire, fruit de la réflexion engagée sur lidentité. Autant dire quune stratégie dinfluence implique un fort travail de clarification en amont desprocessus de décision, au niveau de la direction générale ou de la direction de la stratégie. Une telle démarche demande tout à la fois de la lucidité et ducourage. Car revendiquer une identité propre exige que lon accepte dêtre différent des autres, de choisir ses valeurs propres, darticuler ses idées selon unmode correspondant à une logique intime et authentique. Après des décennies de superficialité revient le temps du structuré et du profond. En temps decrise, on veut du solide. Et lon perçoit aujourdhui les prémices de ce retournement."Linfluence mérite dêtre pensée à limage dun arbre. Voir ses branches se tendre vers le ciel ne doit pas faire oublier le travail effectué par les racines dansles entrailles de la terre. Si elle veut être forte et cohérente, une stratégie dinfluence doit se déployer à partir dune réflexion sur lidentité de la structureconcernée, et être étayée par un discours haut de gamme. Linfluence ne peut utilement porter ses fruits que si elle est à même de se répercuter à traversdes messages structurés, logiques, harmonieux, prouvant la capacité de la direction à voir loin et sur le long terme. Top managers, communicants,stratèges civils et militaires, experts et universitaires doivent croiser leurs savoir-faire. Dans un monde en réseau, léchange des connaissances, la capacitéà sadapter aux nouvelles configurations et la volonté daffirmer son identité propre constituent des clés maîtresses du succès".Ce texte a été écrit lors du lancement de Communication & Influence en juillet 2008. Il nous sert désormais de référence pour donner de linfluenceune définition allant bien au-delà de ses aspects négatifs, auxquels elle se trouve trop souvent cantonnée. Le long entretien que nous a trèscourtoisement accordé Rémy Pautrat va clairement dans le même sens. Quil soit ici remercié de sa contribution aux débats que propose, moisaprès mois, notre plate-forme de réflexion. Bruno Racouchot, Directeur de Comes Communication & Influence contacts N° ISNN 1760-4842 une publication du cabinet comes France (Paris) : +33 (0)1 47 09 36 99 Paris n Toronto n São Paulo North America (Toronto) : +00 (1) 416 845 21 09 Directrice de la publication : Sophie Vieillard South America (São Paulo) : + 00 (55) 11 8354 3139Quand la réflexion accompagne l’action Illustrations : Eric Stalner www.comes-communication.com

×