ATELIER Risques et communication :     une mise en perspective            Actes de l’atelier RISCO         Université de T...
Secrétariat d’éditionCéline Pottier (UTM/MSHS-T)Réalisation et révisionÉlisa Dauban et Henri Taverner (Le pas d’oiseau)Doc...
Liste des auteursMathilde BourrierProfesseure ordinaireDépartement de Sociologie, Université de GenèveMassimiano BucchiPro...
Frédéric PierruChargé de Recherche CNRSInstitut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO)Université Pa...
Table des matièresIntroduction : ............................................................................................
La marée noire du Prestige :la dynamique de publicisation d’une crise   ………………………… 225Julien WeisbeinLa fabrique instituti...
Introduction    Un atelier « Risques et Communication » pour développer des recherchessur la communication des risques col...
RISCO    – les politiques publiques, la vulnérabilité sociétale et la résilience faceaux risques et aux catastrophes. Des ...
introduction     Dès lors, la communication du risque est souvent considérée commeune affaire de professionnels et, du cou...
RISCO    La tenue de l’atelier n’aurait pas été possible sans l’investissementconstant de Céline Pottier (MSHS-T), qui a p...
Le pouvoir dans les organisations du haut risque :           quels constats, quelles évolutions ?                         ...
RISCOniveau d’entrée pour traiter de ces questions ? Ou encore : quelle analysedu pouvoir chez quelques théoriciens du hau...
Mathilde Bourrierla FEMA (Federal Emergency Management Agency). Mais à part son livre,qui a un chapitre complet sur les re...
RISCOcelui de Total et aux relations respectives avec les installations, nous n’avonspas de travaux. À l’exception par exe...
Mathilde Bourriercrise financière actuelle. Quand on parle dans la presse d’un « Tchernobylfinancier » et des moyens de ré...
RISCOon manque d’études des pratiques au quotidien. Est-ce qu’on est dans dudonnant-donnant, du contrôle encastré dans une...
Mathilde Bourriermique récurrent. Étonnamment, cela n’a pas été repris, réactualisé, personnene sait comment fonctionne ef...
RISCOdeux femmes stagiaires avaient été irradiées. Il apprend cela par sa hié-rarchie et il est pourtant dans l’usine quan...
Mathilde Bourrierfois que l’on mettra au jour un ajustement de pratique, de procédure, celapuisse être dommageable à l’est...
RISCOvail met au jour en 1995 les problèmes de gestion de l’emploi par la dose,la mise au vert systématique des personnes ...
Mathilde BourrierIl raconte, par exemple, dans Ethnologie française24 son aventure en tantque sous-traitant, il a pris un ...
RISCOSur les travaux concernant les CLIC, les CLIRT, la loi Bachelot de 2003,que vous devez connaître bien mieux que moi, ...
Mathilde Bourrierdents. Ni trop proéminent, au risque de trop bloquer la production, nitrop silencieux et discret au point...
RISCOla concentration du pouvoir de décision et de l’incurie bureaucratique,qu’il considère comme l’une des caractéristiqu...
Mathilde Bourrierpouvoir. Je pense que le pouvoir fait absolument partie de ce que l’on doitdécrire lorsque l’on s’intéres...
RISCOest quand même extraordinaire et qui est troublant puisque je me souviensque, dans le cadre du GIS « Risques et crise...
Mathilde Bourrier    – Non, mais est-ce qu’on nous laisserait l’étudier ?    – Je ne crois pas. Il y a des difficultés d’é...
RISCO     Réponse    Je trouve que, dans l’ensemble, cette littérature montre là où çaachoppe mais ensuite elle noie compl...
Mathilde Bourrierpeut être intéressant de confronter la façon dont se distribue le pouvoirdifféremment selon les milieux p...
RISCOle management supérieur du parc le souhaitait, et en particulier l’arrêtéqualité pour ce qui est de la réglementation...
Mathilde Bourrier    Question    Je suis chercheur allemand du CEREQ35, travaillant à l’antenne tou-lousaine. Votre titre ...
RISCOde sécurité, d’investissement de sécurité, est nettement moins investi. Surcette question, je mentionne néanmoins la ...
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RISCOla convergence de séries invisibles 1 ». La version qui est en ligne date dedécembre 2007. J’aurais pu faire quelques...
Francis Chateauraynaudmence à s’intéresser à des phénomènes longs, ce que l’on appelait avantle « macro », alors que jusqu...
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RISCOtisme américain entrent quelque peu en tension avec l’usage de l’idée de« pragmatique » telle qu’on la trouve chez Ka...
Francis Chateauraynaudtation, que l’on peut formuler ainsi : qu’est-ce qui fait la force d’un argu-ment ? Parce qu’une des...
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  1. 1. ATELIER Risques et communication : une mise en perspective Actes de l’atelier RISCO Université de Toulouse-Le Mirail Année 2008-2009 Patrick Chaskiel (Ed.) Comité scientifique de l’atelier Coordination : Patrick Chaskiel (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Membres du comité : Jean-Marc Antoine (GEODE, UTM/CNRS) Sylvia Becerra (LMTG, CNRS/UPS/IRD) Gilbert de Terssac (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Anne Mayère (CERTOP, UTM/UPS/CNRS)Bernard Pavard (IRIT, CNRS/INPT/UPS/UT1/UTM) Anne Peltier (GEODE, UTM/CNRS)Marie-Gabrielle Suraud (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Julien Weisbein (LaSSP, IEP Toulouse)
  2. 2. Secrétariat d’éditionCéline Pottier (UTM/MSHS-T)Réalisation et révisionÉlisa Dauban et Henri Taverner (Le pas d’oiseau)Document en ligne sur le site de la MSHS-T (rubrique « Publications »)http://w3.msh.univ-tlse2.fr
  3. 3. Liste des auteursMathilde BourrierProfesseure ordinaireDépartement de Sociologie, Université de GenèveMassimiano BucchiProfesseur en Sociologie des sciencesUniversité de Trente, ItaliePatrick ChaskielProfesseur des universités en Sciences de l’information et de la communi-cationCentre d’étude et de recherche travail, organisation, pouvoir (CERTOP)UTM/UPS/CNRS, Université de ToulouseFrancis ChateauraynaudDirecteur d’étudesGroupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR)École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ParisLaurence Créton-CazanaveChercheur associéPolitiques publiques, Action politique, Territoires (Pacte)Université de Grenoble/CNRSClaude GilbertDirecteur de recherche CNRSPolitiques publiques, Action politique, Territoires (Pacte)Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, MSH Alpes
  4. 4. Frédéric PierruChargé de Recherche CNRSInstitut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO)Université Paris Dauphine/CNRSLouis QuéréDirecteur de recherche CNRSInstitut Marcel MaussÉcole des hautes études en sciences sociales (EHESS), ParisJulien WeisbeinMaître de Conférences en Science politiqueLaboratoire des sciences sociales du politique (LaSSP)IEP Toulouse, Université de Toulouse
  5. 5. Table des matièresIntroduction : ...................................................................................................... 9Patrick ChaskielLe pouvoir dans les organisations du haut risque :quels constats, quelles évolutions ? …………………………………… 13Mathilde BourrierLes figures de l’incertitude dans les controversespubliques autour des risques collectifs ……………………………… 41Francis ChateauraynaudLa question de confiance ………………………………………………… 117Louis QuéréAutour du risque des mass-médias :le cas des changements climatiques …………………………………… 153Massimiano BucchiProcessus d’alerte et communication : quelles distances à franchir ?L’exemple de l’alerte aux Vidourlades dans le Gard ……………… 187Laurence Créton-Cazenave
  6. 6. La marée noire du Prestige :la dynamique de publicisation d’une crise ………………………… 225Julien WeisbeinLa fabrique institutionnelle des risques :ce que la veille sanitaire fait à la santé ………………………………… 253Frédéric PierruCommuniquer sur les risques dans l’espace public. Un préalable :la question du lien entre espaces confinés et espace public ……… 317Claude GilbertLe risque « de » la communication,la communication « du » risque : tendances et tensions ………… 337Patrick Chaskiel
  7. 7. Introduction Un atelier « Risques et Communication » pour développer des recherchessur la communication des risques collectifs Les textes figurant dans cet ouvrage retracent la tenue de l’atelierRISCO qui s’est déroulé d’octobre 2008 à juin 2009. RISCO s’est orga-nisé autour de séminaires et d’une journée d’étude conclusive, durantlesquels sont intervenus des chercheurs sur les risques collectifs et/ou surles problèmes de communication. Le présent ouvrage a pour objectif de mettre à disposition des lec-teurs intéressés, qu’ils soient académiques, professionnels et « profanes »,les interventions et discussions, légèrement aménagées, sur un thème :la communication des risques collectifs, thème souvent abordé mais pasnécessairement systématisé. Souvent abordé. En effet, dans les recherches sur la thématique desrisques collectifs, la « communication du risque » est présente à traversdes travaux sur : – les débats publics et la concertation sur les risques, technologiquesou naturels. Ces recherches ont pu montrer que l’étude de la concerta-tion ne pouvait être réduite à la seule prise en compte des procédures,ce qui conduirait à laisser de côté la dynamique civique (et ses tensionsinternes) qui pèse sur le déroulement et les effets de la concertation ins-tituée. Dans cette perspective sont généralement examinés les problèmesliés à la contestation issue de la sphère civique ; et ceux liés aux instancesde concertation publique qui se sont largement développées depuis trenteans, dans tous les domaines du risque ; 9
  8. 8. RISCO – les politiques publiques, la vulnérabilité sociétale et la résilience faceaux risques et aux catastrophes. Des recherches ont ainsi été menées sur :la prise en compte de la fragilité territoriale, la mise au jour des failles,faiblesses, dysfonctionnements (« ordinaires » ou ponctuels) des systèmesde gouvernance et des processus de décision qui rendent la société vulné-rable aux risques qu’elle prétend juguler et qui compromettent sa capacitéd’adaptation. En outre se sont constituées des bases de données historiquessur les inondations et d’autres phénomènes naturels, bases de données sus-ceptibles de devenir des outils pour la réduction des vulnérabilités ; – la gestion des risques par les organisations, productives ou non.Ont été développées des recherches sur : la robustesse organisationnelleà travers l’examen des pratiques de communication ordinaire ; la mise enplace de dispositifs de traitement des événements indésirables ou de retourd’expérience. D’autres recherches ont porté sur l’analyse et la conceptiond’environnements de communication, adaptées à la gestion de situationsde crises. Ces travaux ont ainsi mis en évidence que la circulation – nonlinéaire – de l’information comporte des enjeux qui, dépassant les aspectstechniques, renvoient à des modes de structuration sociale différant selonles configurations d’activité (par exemple : industrielle ou hospitalière). Pas toujours systématisé. L’objectif de l’atelier RISCO est d’élargir laperspective enveloppant ces recherches, en faisant se croiser des travauxqui sont souvent séparés par leur entrée : l’espace public ou bien l’orga-nisation, ou encore par leur terrain : les risques technologiques ou bienles risques naturels. Cet objectif est original dans la configuration française de recherchessur les risques et/ou sur la communication. En effet, si diverses équipesde recherches abordent la thématique du risque, la problématique de lacommunication n’y est généralement pas formelle, la référence aux théo-ries et, plus généralement, aux recherches sur la communication strictosensu n’étant pas systématique. De leur côté, les recherches françaises surla communication n’abordent que rarement le problème du risque, ainsiqu’en atteste le nombre réduit de publications sur ce thème, à la diffé-rence de ce qu’on observe en Allemagne, par exemple.10
  9. 9. introduction Dès lors, la communication du risque est souvent considérée commeune affaire de professionnels et, du coup, réduite à ses aspects fonction-nels, c’est-à-dire à une « communication vers », une communication defaire-part, envisagée comme la diffusion d’informations vers le « public »dont on attend des retours. Or, cette approche fonctionnelle a une alter-native, qui fait de la thématique du risque un problème d’entente sociale,combinant des tensions et des solidarités, une « communication avec »,en quelque sorte. Faute d’un déblayage théorique suffisant, cette distinction entre« communication vers » et « communication avec » est compromise.Ainsi, même dans des approches couramment répertoriées, la commu-nication ne ferait que répondre à un problème de gouvernementalité etne serait qu’un mode de gouvernance, nécessitant de mieux connaître lesreprésentations et perceptions du risque des « parties prenantes », en vued’ajuster les points de vue. La communication du risque est alors ramenéeà l’idée selon laquelle une plus grande confiance, une meilleure informa-tion, une meilleure pédagogie, la mise en place de meilleures procédures(de consultation, de concertation, de participation…) permettraient deréguler les tensions entre les « parties prenantes ». Or, d’une part, une telle position ne trouve pas d’ancrage empirique,tout particulièrement quand survient une catastrophe mais pas seule-ment. D’autre part, elle ne soulève pas suffisamment la question de l’asy-métrie sociale que la thématique du risque fait émerger. En particulier estsous-estimée l’asymétrie entre, d’une part, les critères, notamment moné-taires, utilisés par la sphère de la décision (État, collectivités territorialeset entreprises) et, d’autre part, les normes à prétention universelle dansla sphère civique (comme la défense de l’environnement). Dans cetteoptique, la communication doit apparaître comme un problème là oùelle est le plus souvent pensée comme une solution. Les pages qui suivent n’ont certes pas la prétention de mettre fin à latension entre ces approches, mais elles offrent l’opportunité de déplacerune problématique fonctionnelle de la communication vers une problé-matique de la formation de normes d’entente sociale se rapportant auxrisques, fautes desquelles aucune communication n’est possible. 11
  10. 10. RISCO La tenue de l’atelier n’aurait pas été possible sans l’investissementconstant de Céline Pottier (MSHS-T), qui a permis que se déroulent aumieux les diverses séances et qui a relu et corrigé patiemment les trans-criptions des interventions orales. Cet atelier a bénéficié du soutien financier de la MSHS-T, de l’Ins-titut d’études politiques de Toulouse et du ministère de l’Écologie, del’Énergie, du Développement durable et de la Mer. Patrick Chaskiel12
  11. 11. Le pouvoir dans les organisations du haut risque : quels constats, quelles évolutions ? Mathilde Bourrier Pour présenter mon parcours en quelques mots, je m’intéresse beau-coup aux coopérations dans les activités à risques. Le nucléaire civil, parle passé (Bourrier, 1999, 2001)1 ou l’hôpital (2010)2, actuellement. Enparticulier, je cherche à analyser l’influence de la conception organi-sationnelle sur les stratégies des acteurs et les comportements dans lesmilieux du haut risque. Je m’intéresse aux modalités de constructiondes régimes de fiabilité, mais aussi aux « violations nécessaires » pourreprendre le concept de James Reason (1987)3 ancré en psychologie.Je trouve d’ailleurs que la sociologie n’a pas suffisamment repris à soncompte, de façon consistante, ces apports de la psychologie sur les condi-tions de la production des erreurs. Et je m’intéresse aussi beaucoup auxméthodes ethnographiques dans les milieux dits fermés, les milieux oùl’entrée est compliquée, notamment les milieux du haut risque (Bourrier,2010)4 mais également par exemple – la localisation à Genève aidant – lesorganisations internationales, qui se laissent fort peu étudier. Cette conférence s’intitule « Le pouvoir dans les organisations du hautrisque, quels constats et quelles évolutions ? » Et j’ajoute également : quel1. Bourrier M. (1999). Le nucléaire à l’épreuve de l’organisation. Paris, PUF.Bourrier M. (2001) (s/d). Organiser la fiabilité. Paris, L’Harmattan.2. Bourrier M. (à paraître). Les enjeux de l’apprentissage médical à l’hôpital. Une étudede cas dans un service d’anesthésie. Genève, Éditions Médecine et Hygiène, avec la colla-boration de Sami Coll.3. Reason J. (1987). The Chernobyl errors, Bulletin of the British Psychological Society, vol.40, 18-19.4. Bourrier M. (2010). Pour une sociologie « embarquée » des univers à risque, Revuesuisse d’ethnologie, Tsantsa, n° 15 « Anthropologie et journalisme », 28-37. 13
  12. 12. RISCOniveau d’entrée pour traiter de ces questions ? Ou encore : quelle analysedu pouvoir chez quelques théoriciens du haut risque et quelles évolutionspratiques et conceptuelles ? Il est possible que ce soit un peu indigeste, etvous prie de m’en excuser par avance. Pour préparer cette conférence, jeme suis mise à ma table et puis j’ai regardé tout ce qu’il y avait à côté demoi dans la bibliothèque : j’ai fait une espèce de patchwork qui n’est sûre-ment pas complet, et là encore je vous prie de me pardonner, ça sera uneffet de ma mémoire, de mes lacunes. Cette présentation n’a pas la pré-tention d’être exhaustive, mais l’ambition de pointer vers des domainesoù je crois que l’on n’a pas beaucoup de travaux. Le pouvoir dans les organisations du haut risque : quel niveau d’entrée ? Je vais parler des relations de pouvoir entre État et firmes, entre siègesocial et installations, entre régulateurs et régulés. Je vais parler des rela-tions industrielles au sens des industrial relations, les relations syndicales,les relations entre sous-traitants et donneurs d’ordres. Les relations entreinstallations, communautés urbaines, autres parties prenantes. Les rela-tions au sein de l’installation à risque entre départements et unités. Et lesrelations quotidiennes de pouvoir au sein des équipes. Ça, pour moi, cesont des entrées pour parler du pouvoir. Et j’en ai sûrement oublié. Donc,je soumets cela à votre sagacité. Les relations entre État et firmes du haut risque En ce qui concerne les relations entre État et firmes, je n’ai pas trouvéde travaux récents. Je n’ai rien lu récemment, à part le dernier livre deCharles Perrow The Next Catastrophe (2007)5. Perrow a été un des pre-miers à construire ce champ, tout en étant un des rares à continuer àmaintenir cette ligne d’intérêt autour de l’analyse du pouvoir. Son livretraite en particulier de l’ouragan Katrina (2005) et de l’échec de la coor-dination entre l’État fédéral et les États concernés (Louisiane, Texas…) et5. Perrow C. (2007). The Next Catastrophe: Reducing Our Vulnerabilities to Natural,Industrial, and Terrorist Disasters. Princeton University Press.14
  13. 13. Mathilde Bourrierla FEMA (Federal Emergency Management Agency). Mais à part son livre,qui a un chapitre complet sur les relations entre le nucléaire, les firmesnucléaires et certains gouvernements d’états américains, je n’ai pas trouvéde choses récentes. On a régulièrement des feuilletons dans la presse quinous sont proposés, qui incluent des entités telles que Areva, l’État fran-çais ou allemand, la trahison des partenaires allemands qui vont s’acco-quiner avec les Russes, ou l’EDF et l’État français, le nucléaire et l’Étatfrançais, l’abandon de Superphénix bien sûr, on a AZF et le secret d’État,mais c’est quelque chose qui reste journalistique et qui n’est pas creusésoit en science politique, soit en sociologie. On a des travaux d’historiens,pour l’histoire de EDF notamment celle ancienne de Picard, Beltran etBungener (1985)6, on a les travaux de Jaspers en 19907, le livre de Wie-viorka et Trinh sur le modèle EDF (1989)8, la thèse de Finon sur lessurgénérateurs9, ou le livre de Bell (1998)10 sur les péchés capitaux dela haute technologie, ou encore plus récemment le travail de GabrielleHecht sur le programme nucléaire du CEA après la Seconde Guerremondiale (1998)11. Mais, des choses récentes sur les relations entre Étatset firmes n’existent pas (ou pas encore), notamment dans la productionscientifique française. Les relations entre siège et installations En ce qui concerne les analyses portant spécifiquement sur les indus-tries du haut risque, sur leurs façons de gérer les relations entre sièges etinstallations par exemple, on peut penser au siège d’EDF, d’Areva, ou à6. Beltran A., Picard J.-F. et Bungener M. (1985). Histoire (s) de l’E.D.F. Paris, Dunod.7. Jaspers J. (1990). Nuclear Politics: Energy and the State in the United States, Sweden, andFrance. Princeton, NJ, Princeton University Press.8. Wieviorka M. et Trinh S. (1989). Le modèle EDF. Paris, Éditions La Découverte.9. Finon D. (1988). Les États face à la grande technologie dans le domaine civil : le casdes programmes surgénérateurs. Thèse de doctorat d’État, Université des sciences socialesde Grenoble.10. Bell R. (1998). Les péchés capitaux de la haute technologie. Paris, Seuil.11. Hecht G. (1998). The radiance of France, Nuclear Power and National Identity afterWorld War II. MIT press. 15
  14. 14. RISCOcelui de Total et aux relations respectives avec les installations, nous n’avonspas de travaux. À l’exception par exemple du livre de deux historiens Kenediet Clément (2007)12, qui porte sur le management du parc nucléaire d’EDF,son héritage et les transformations récentes. Il y a des choses intéressantes.Mais c’est un livre qui ne va pas gratter les petites bêtes, qui reste une espècede panorama chronologique, même s’il touche à des questions essentielles :le passage à sept équipes pour les équipes de conduite, le cassage d’un cer-tain niveau de syndicalisation, comment certaines choses se sont produites,pourquoi. Cela permet de mieux comprendre le contexte. Et je n’oublie pasBhopal (1987), car dans l’accident de Bhopal on a toute cette dimension derelations entre le siège américain et cette installation indienne, le problèmedu double standard, c’est-à-dire « je me suis bien réglementé chez moi maiscomme en Inde on ne réglemente pas, eh bien je vais encore continuer àproduire l’isocyanate ». Les relations entre régulateurs et régulés En ce qui concerne les relations entre régulateurs et régulés, on peutconstater du progrès dans les connaissances accumulées. On a des chosesplus intéressantes maintenant qu’il y a dix ans. On a une littérature essen-tiellement anglo-saxonne qui traite de l’influence des politiques publiquesou de la puissance publique sur les comportements privés et le choix desopérateurs et des publics cibles. Par le biais des concepts de complianceou de over compliance, ceux de capture, cooptation, collusion, en utilisantl’héritage de la science politique, on peut analyser nombre de situationscontemporaines. On peut penser par exemple aux rapports entretenus parle nucléaire allemand avec les autorités de sûreté allemandes. On est passédes vieilles préventions de Nichols et Wildavsky13 qui mettaient en gardeen 1987 sur le mode Seeking safety, doing harm à un regain énorme de laquestion de la régulation sur fond notamment (mais pas seulement) de la12. Kenedi A., Clément D. (2007). Le management du parc nucléaire d’EDF. Paris,L’Harmattan.13. Nichols E., Wildavsky A. (1987). Nuclear Power Regulation, Seeking Safety, DoingHarm, Regulation, vol. 11, 45-53.16
  15. 15. Mathilde Bourriercrise financière actuelle. Quand on parle dans la presse d’un « Tchernobylfinancier » et des moyens de réguler les activités financières, il y a desponts à faire avec cette littérature. Je souligne d’autant plus ce regain quel’on y trouve des travaux français. Je pense à ceux de Laure Bonnaud14 etÉric Martinais15 et ceux de Julien Étienne16, qui sont des chercheurs quiont vraiment commencé à étudier ça avec intérêt, en donnant de la chairà cette question dans un pays comme la France où la régulation étatiqueest diablement intéressante, surtout quand on parle du haut risque. Etje pourrais bien imaginer qu’un travail sur le haut risque, en prenantl’exemple du nucléaire, serait fabuleux. Un livre majeur et plus ancien pour étudier cette question des rap-ports entre régulés et régulateurs c’est Hostages of each other, de Rees17. Ilétudie le moment où les opérateurs nucléaires américains (la productionnucléaire aux États-Unis est générée par des opérateurs privés pour la plu-part, à une ou deux exceptions près), après Three Mile Island, décident decréer un institut privé de réglementation. Certes, existe la NRC, la NuclearRegulatory Commission, mais ils ont tellement eu peur que l’un d’entreeux commette l’irréparable, qu’ils vont décider d’organiser une réglemen-tation privée par le biais de l’INPO (Institut of Nuclear Power Operations).Julien Étienne nous invite à affiner un peu les modèles anciens de liensentre régulés et régulateurs, en intégrant un modèle plus compliqué. Mais14. Bonnaud L. (2007). Histoire des inspecteurs des installations classées (1810-2006),Responsabilité et Environnement, vol. 46, 89-94.15. Bonnaud L., Martinais E. (2008). Les leçons d’AZF : chronique d’une loi sur les risquesindustriels. Paris, Documentation française.16. Dupré M., Étienne J. et Le Coze J.-C. (2009). L’interaction régulateur-régulé : consi-dérations à partir du cas d’une entreprise Seveso II seuil haut, Annales des Mines : Gérer etComprendre, 97, 16-27.Étienne J. (2008). Knowledge Transfer in Organisational Reliability Analysis: From Post-Accident Studies to Normal Operations Studies, Safety Science, 46(10),1420-34.Étienne J. (2007). Reorganising Public Oversight of High-Risk Industries inFrance: AReliability Analysis of Permitting, Journal of Contingencies and Crisis Management, 15(3):144-156.17. Rees J. (1994). Hostages of each other: The transformation of Nuclear Safety Since ThreeMile Island. Chicago, University of Chicago Press. 17
  16. 16. RISCOon manque d’études des pratiques au quotidien. Est-ce qu’on est dans dudonnant-donnant, du contrôle encastré dans une relation de confiance aulong cours ? Que va-t-il advenir des méthodes de surveillance post-AZF ?Est-ce que, comme le suggère Étienne, le rôle de conseil qu’avaient lesinspecteurs jusqu’à présent est en train de disparaître ? Je voudrais faire une petite digression sur le syndrome de la maison deverre, j’ai appelé ça comme ça mais l’expression n’est pas tout à fait de moi.Lors de ma dernière enquête un peu lourde dans une centrale nucléairefrançaise, le directeur de la centrale commente le fait qu’il se sent « commedans une maison de verre ». Quand on connaît la lourdeur des procéduresde sécurité auxquelles il faut se soumettre pour entrer dans une centralenucléaire, je ne compris pas d’emblée l’expression de « maison de verre »,mais lui était vraiment persuadé que tout ce qu’il faisait était vu et analy-sable depuis l’extérieur. Et qu’il n’y avait plus d’endroits où il pouvait « secacher », réfléchir. Le fait qu’il y ait des inspecteurs, des syndicalistes biensûr cela faisait partie du jeu, et de cela il s’accommodait très bien, ce n’étaitpas ça le problème. Ce qui le gênait, c’était l’idée que tout son fonctionne-ment, sa façon de régler les problèmes, était tout de suite vu par le régle-mentateur, par la presse, les élus, tout le monde savait tout. Je pense qu’ilexagérait, mais il était juste de penser qu’il y avait une forme de perte decontrôle sur ces affaires. Et, d’ailleurs, comme son site de production avaitété le théâtre, peu de temps auparavant, d’un grave incident d’irradiation,en réalité, son site était effectivement placé sous surveillance, sous une pres-sion réglementaire importante. Il était spécialement observé. D’ailleurs, ceque j’avais pu montrer à l’époque, c’était que son personnel s’était mis defait sous les ordres des inspecteurs. Les équipes, traumatisées par l’accidentd’irradiation et par toute la mauvaise presse, le bad mouthing en quelquesorte, s’étaient dit : « On va changer notre façon de faire. On va téléphonerà chaque fois à la DRIRE pour savoir quoi faire. » Donc, ce syndrome de lamaison de verre avait une traduction en relation de pouvoir très forte dansla centrale. Je continue un peu… Il manque pour le nucléaire français une actualisation de la probléma-tique du lobby nucléaire. Pendant des années cela a été un sujet de polé-18
  17. 17. Mathilde Bourriermique récurrent. Étonnamment, cela n’a pas été repris, réactualisé, personnene sait comment fonctionne effectivement le tripartisme IRSN (Institut deradioprotection et de sûreté nucléaire), ASN (Autorité de sûreté nucléaire)et l’EDF par exemple. Il y a des choses remarquables, des deals, du don-nant-donnant, des arbitrages, une forme de co-gestion du nucléaire civil,bref toutes sortes de configurations mal connues. On n’a aucune vision surces jeux de pouvoir. Il y a une possibilité d’avoir une vision journalistique,mais des visions outillées, avec ce que peuvent apporter de mieux la socio-logie des entreprises, des organisations ou la science politique, c’est un sujetdéfendu je pense. Aucune étude agrégée de notre régime de régulation duhaut risque en France par exemple n’existe à ce jour. Les relations entre industriels et syndicats Là encore peu de travaux existent sur les relations entre la CGT ou laCFDT et EDF par exemple. Quiconque connaît un peu l’histoire de laCGT sait très bien que son engagement auprès de la production nucléairea été important. La CFDT a joué un rôle critique dans les années 1970-1980, qui aujourd’hui est assez peu visible. On peut ici faire référence autexte récent de Patrick Chaskiel18, sur le fait qu’à la faveur d’AZF cetteproblématique reprend un peu du service, qui nous fait penser en échoaux travaux de Denis Duclos sur les ouvriers de la chimie19 et la défensede l’outil de production et de l’usine quoi qu’il arrive. On a un doublevisage des syndicats : parfois lanceurs d’alertes, alliés objectifs à d’autresmoments. Dans certains cas, les syndicats effectivement sont des lanceursd’alertes qui mobilisent la presse, les députés, je peux revenir à l’exemplede la « maison de verre » : lorsque je faisais mon enquête, le directeur dela centrale me raconte qu’un jour, il a été convoqué chez Laurent Stricker,le responsable du parc nucléaire à l’époque, parce que la députée PS dela Drôme, Michelle Rivasi, avait été informée, via un relais syndical, que18. Chaskiel P. (2007). Syndicalisme et risques industriels. Avant et après la catastrophe del’usine AZF de Toulouse (septembre 2001), Sociologie du travail, 49, 180-194.19. Duclos D. (1987). La construction sociale du risque : le cas des ouvriersde la chimie face aux dangers industriels, Revue française de sociologie, XXVIII, 17-42. 19
  18. 18. RISCOdeux femmes stagiaires avaient été irradiées. Il apprend cela par sa hié-rarchie et il est pourtant dans l’usine quand ça se passe. Il prend l’avion, ilva s’expliquer et essaie de comprendre ce qui se passe. La presse s’emparedu sujet, et cela devient « deux jeunes femmes sont irradiées » dans cettecentrale qui a déjà connu un incident d’irradiation quelques années aupa-ravant. En ce qui concerne le parc nucléaire d’EDF, dans les années 2000,il va y avoir une espèce de jonction entre agitation syndicale et sûreté :grève et sûreté, ça ne va plus ensemble. Le droit de grève est en quelquesorte remis en cause au motif que cela peut mettre en danger la sûreté.D’autant plus que les opérateurs de conduite, CGT pour l’essentiel, dansles centrales entreprennent de (et sont encouragés à) « bunkériser » leursalle de commandes. Ainsi, à la faveur des mouvements sociaux de 1995,ils empêchent l’entrée dans la salle de commandes et réduisent la puis-sance des tranches en abaissant les grappes. Après ces épisodes sur fond demouvements sociaux, la direction d’EDF va contester cette possibilité debaisser la puissance, au prétexte que ça a un impact sur la sûreté, c’est-à-dire que ça touche notamment le contrôle commande. Donc, il va y avoirune sorte de décret au sein d’EDF pour empêcher que les centrales s’arrê-tent, pour ne pas fragiliser le cœur des réacteurs. Plus tard, le régulateur,en l’occurrence André-Claude Lacoste, le patron de la sûreté nucléairefrançaise, fera un point de presse à Dampierre en 2000, en disant quede son point de vue la sûreté doit s’établir dans un contexte de relationssociales pacifiées. C’est la première fois à ma connaissance que le lienentre sûreté nucléaire et relations sociales va être posé directement. Sous-traitance et haut risque Là, nous avons un thème médiatisé depuis les années 1990 et davantagede travaux. Le premier article sort en 1991, je me souviens, je commençaisma thèse, il s’appelle « Rapport sur les tricheries ordinaires », paru dans Libé-ration20, qui va traumatiser une partie des cadres du parc nucléaire français,et qui va rendre le travail des sociologues dans les centrales extrêmementpénible. À partir de ce moment-là, les cadres vont avoir peur qu’à chaque20. Gatie N. (1991). « Rapport sur les tricheries ordinaires », Libération, 23 octobre.20
  19. 19. Mathilde Bourrierfois que l’on mettra au jour un ajustement de pratique, de procédure, celapuisse être dommageable à l’establishment nucléaire. Les mentions quisont faites dans l’article reviennent sur les travaux de Denis Duclos et deChristophe Dejours, réalisés au Bugey, qui traverse une période difficile,justiciable d’une analyse en termes de psychopathologie du travail. Peu detemps après, six ans, l’émission La marche du siècle sur FR3 va reprendrela question du travail dans le nucléaire et faire polémique. Cette émissionplace face à face Laurent Stricker, le directeur du parc nucléaire à l’époque,et un sous-traitant blessé (bandage visible à l’écran), qui raconte les diffi-ciles conditions de travail dans les centrales nucléaires françaises pour lesprestataires. Laurent Stricker rétorque qu’il n’est pas au courant de tels pro-blèmes dans le nucléaire français. Là encore, la polémique enfle et ce thèmene va désormais plus quitter la presse, et va constituer l’angle privilégié parlequel celle-ci rend compte de la situation dans le nucléaire civil. Toutes ces années sont une longue mobilisation en faveur des Trimar-deurs du nucléaire, titre d’un film de Catherine Pozzo Di Borgo de 1996,qui porte sur les nomades, les « bêtes à Rem », et sur leurs employeurs(appelés « des marchands de viande »). Tout récemment, la même théma-tique est reprise par le film d’Alain de Halleux RAS nucléaire rien à signaler(2009) et par le livre de Filhol21. Sur cette thématique, vous avez l’alliancedes médecins du travail, du syndicat CGT, notamment du CNPE deChinon, et de chercheurs, qui ne sont pas des inconnus, je pense à AnnieThébaud-Mony (2002 et 2007)22 ou à Ghislaine Doniol-Shaw. L’enquêteSTED réalisée par Doniol-Shaw23 avec les données du ministère du Tra-21. Et encore plus récemment avec le livre de fiction d’Elisabeth Filhol (2010),La centrale, Paris, P.O.L.22. Thébaud-Mony A. (2000). L’industrie nucléaire, sous-traitance et servitude.Paris, Inserm, Coll. « Questions en santé publique » et Thébaud-Mony A. (2007).Travailler peut nuire gravement à votre santé. Sous-traitance des risques, mise en dangerd’autrui, atteintes à la dignité, violences physiques et morales, cancers professionnels. Paris,La Découverte.23. Doniol-Shaw G., Huez D. et Sandret N. (1995). Les intermittents du nucléaire.Enquête S.T.E.D sur le travail en sous-traitance dans la maintenance des centrales nucléaires.Toulouse, Octarès Éditions. 21
  20. 20. RISCOvail met au jour en 1995 les problèmes de gestion de l’emploi par la dose,la mise au vert systématique des personnes qui ont reçu plus de vingtmillisieverts par an (dose maximum pour les personnels DATR, c’est-à-dire ceux autorisés à travailler sous rayonnements). Pour avoir, moi aussi,traité cette question des sous-traitants, j’ai proposé quelque chose d’alter-natif, qui se présente comme une analyse contingente du face-à-face sous-traitants/EDF. Mon analyse ne montrait pas forcément que les perdantsétaient les sous-traitants. En effet, finalement, au cours de la décennie 90et la première moitié de la décennie 2000, à la faveur de l’arrêté qualitéde 1984, enfin appliqué sur les chantiers, l’interdiction pour EDF decommander du personnel en direct, et donc l’obligation de passer par unehiérarchie de l’entreprise sous-traitante, a rendu les sous-traitants beau-coup plus autonomes. Face à leurs nouvelles obligations contractuelles,ils vont se muscler du point de vue de leurs analyses d’ingénierie. Progres-sivement, les sous-traitants sur les sites français du nucléaire vont gagnerbeaucoup en expertise. Ils se sont notamment libérés du joug féodal descontremaîtres d’EDF. Je dirais aujourd’hui que pour analyser les rapportsentre donneurs d’ordre et sous-traitance, il ne faut pas toujours généra-liser. Bien sûr, la portée de l’analyse globale de Thébaud-Mony est éclai-rante et la dénonciation qu’elle porte est importante mais, sur le terrain,on assiste aussi à d’autres types de rapports. Les arrêtés Aubry (1998) vont stopper un temps la polémique, eninterdisant l’accès au bâtiment réacteur à toutes les personnes en contratà durée déterminée : seules celles ayant un contrat à durée intéterminée(CDI) y sont autorisées. Alors, ce que j’ai vu en 2002, c’est que le pro-blème s’était déplacé. Les contremaîtres qui avaient un contrat fixeétaient harassés et passaient un très grand nombre d’heures dans le bâti-ment réacteur. Ces gens-là étaient sur-sollicités pour faire des travaux etdes contrôles à l’intérieur, puisqu’ils étaient les seuls à être titulaires deCDI. Dans le registre de ces rapports entre sous-traitants et donneurs d’or-dres, on a aussi une aventure d’ethnographie participante, celle de Four-nier en 2001, puisqu’il s’embauche comme sous-traitant de servitude.22
  21. 21. Mathilde BourrierIl raconte, par exemple, dans Ethnologie française24 son aventure en tantque sous-traitant, il a pris un job qu’il pouvait avoir sans qualification,car être sociologue ne qualifie pas pour être technicien du nucléaire ! Etje dirai que ce thème ne cesse d’être repris encore et toujours, au traversrécemment des problèmes de qualité évoqués de nombreuses fois dansle cadre du chantier finlandais de l’EPR. L’International Herald Tribunefaisait récemment sa une sur les non-qualités du nucléaire français, le28 mai 2009. Évidemment, c’est certainement une campagne de presseaméricaine de dénigrement (sic !) ! Enfin, pour finir, on a tout ce pan,ce chantier AZF et la sous-traitance, et je note que l’Institut pour uneculture de sécurité industrielle (ICSI) s’est saisi de cette problématiquecontestée, parce qu’il y a un risque d’image, pour les donneurs d’ordres. Les relations entre installations, communautés riveraines, associations, élus, autres parties prenantes On a ici une spécialiste du domaine en la personne de Marie-Gabrielle Suraud, alors je ne vais pas trop parler de ça car je connais mal,je pense que c’est là qu’il y a le plus de choses côté français. Donc je citejuste les travaux de Glaucia Silva25 et d’Éric Chauvier26. Glaucia a travaillésur les communautés vivant dans les cités construites par Electro Nuclearau Brésil. Et Chauvier que vous devez sans doute connaître travaille sur ladouble exclusion de l’usine et du discours sur les risques. J’avais été trèsintéressée par ce travail, montrant que personne ne s’occupait de savoirce que les chômeurs notamment avaient comme discours à proposer surles risques et l’usine voisine puisque de toute façon ils n’y travaillaientpas. Alors qu’ils avaient pourtant un discours très articulé sur le fait qu’ilsaimeraient beaucoup avoir un job dans l’usine malgré les nuisances subies.24. Fournier P. (2001). Attention dangers ! Enquête sur le travail dans le nucléaire,Ethnologie française, 31, 1, 69-80.25. Silva G. (2009). Expertise et participation de la population dans un contextede risque nucléaire : démocratie et licence environnementale de la centrale Angra 3.Dados [online : doi 10.1590/S0011-52582009000300007], 52, 3, 770-805.26. Chauvier E. (2007). Entre concertation et acculturation, regard de l’anthropologie surles communes soumises aux risques industriels, working paper. 23
  22. 22. RISCOSur les travaux concernant les CLIC, les CLIRT, la loi Bachelot de 2003,que vous devez connaître bien mieux que moi, je vais passer. Les relations au sein de l’installation à risque entre départements ou unités Sur le fonctionnement des unités de production par exemple, on aparadoxalement davantage de travaux, notamment sur les rivalités main-tenance/conduite, dans une version très crozérienne de l’analyse, où sejouerait une forme d’éternelle redécouverte des ouvriers de maintenanceet du monopole industriel. Au sein de la maintenance, on peut encoreraisonner avec le vieux modèle de « la tête et les jambes » (d’un côté ceuxqui pensent et qui écrivent les procédures, de l’autre ceux qui courent etqui font les boulots). Dans l’aviation, on observe le même phénomèneentre les volants et les rampants, les ingénieurs et les opérateurs. Dans cegenre de travaux, dont je ne m’exclue pas du tout, c’est un peu l’éternelleredécouverte par les sociologues du travail des cultures de métiers, descultures professionnelles qui s’opposent. On a quand même un bémolavec cette analyse de la tension par le biais de cette question : finalement,le fait que les gens soient toujours dans des tranchées, des baronnies, est-cebon ou mauvais pour la sécurité ? Le côté anthropologique de l’affairenous dit que c’est plutôt bon en fait, parce que ça apporte une représen-tation articulée et différente d’un même objet (Moricot, 2001)27. Prenonsl’exemple de l’avion : les pilotes ont une vision de cet objet tandis que lamaintenance en a une autre, en coordonnant ces deux visions, même avecdes tensions, une construction sociale de la safety s’opère. Au sein de ce chapitre, c’est-à-dire celui des relations entre unités ouentre départements au sein d’une même organisation, on trouve aussi destravaux sur la place occupée par les services de sécurité par rapport auxservices productifs et opérationnels. La question de leur « bonne » placedans l’organigramme est posée, notamment à la suite de certains acci-27. Moricot C. (2001). La maintenance des avions : une face cachée du macro-systèmeaéronautique. Dans M. Bourrier (dir.), Organiser la fiabilité. Paris, L’Harmattan, 183-201.24
  23. 23. Mathilde Bourrierdents. Ni trop proéminent, au risque de trop bloquer la production, nitrop silencieux et discret au point de ne pas compter suffisamment dansles arbitrages et de laisser les pressions de production prendre le dessus(Shrivastava, 1987 ; Vaughan, 1996 ; Heimann, 2005)28. Les relations de pouvoir quotidiennes au sein des équipes et les ajustements avec les normes de sécurité Là encore, il me semble que l’on a de plus en plus de travaux, grâcenotamment aux psychopathologues, aux ergonomes, aux psychologues.Je pense notamment à un papier que je viens de lire qui s’intitule A safetyCounterculture Challenge to a “safety climate” de Wayne Walker29. Son tra-vail porte sur les « autres arrangements » avec la sécurité que proposentles ouvriers du lieu étudié, qui ne sont pas ou faiblement en lien avec lavision bureaucratique de la sécurité proposée par le management de l’en-treprise… Enfin, on étudie cela depuis longtemps, mais j’aime beaucoupla notion de counter culture of safety. Pour clore rapidement ce point, on aaussi pas mal de travaux sur les dérives claniques, les équipes qui se refer-ment sur elles-mêmes, il y a beaucoup de choses là-dessus. J’en termine. Si on regarde l’analyse du pouvoir chez quelques théo-riciens du haut risque, on peut identifier un certain nombre de thèmesrécurrents. Lagadec attire notre attention depuis longtemps sur lesdébandades du pouvoir technocratique, sa paralysie. Donc, si on veut deschoses là-dessus, on relit Lagadec. Si on va du côté de Claude Gilbert,on va trouver des choses sur les reconfigurations du pouvoir à la faveurdes crises. Avec l’idée que ce n’est pas toujours ceux qui sont censés êtreen situation de pouvoir qui règlent les affaires au moment où ça se pro-duit. Chez Perrow, on a un terme central qui est celui des méfaits de28. Shrivastava P. (1987). Bhopal: Anatomy of a crisis. Cambridge, MA, Ballinger.Vaughan D. (1996). The Challenger Launch Decision. Chicago, IL: Chicago University Press.Heimann L. (2005). Repeated Failures in the Management of High Risk Technologies,European Management Journal, Vol. 23, Issue 1, p. 105-117.29. Wayne W. G. (2010). A safety Counterculture Challenge to a “safety climate”, SafetyScience, vol. 48, n°3, 333-341. 25
  24. 24. RISCOla concentration du pouvoir de décision et de l’incurie bureaucratique,qu’il considère comme l’une des caractéristiques importantes et fatalesdes organisations du haut risque. Pour lui, c’est le principal risque et laprincipale source de catastrophe. C’est le fait que l’on ait un pouvoircentralisé, concentré et autiste, etc. Chez les théoriciens de la haute fiabilité (La Porte, Rochlin, Schulmanet Roberts), c’est un peu l’inverse, car il n’y a pas d’analyse du pouvoiren tant que telle. Dans leurs travaux, la décentralisation du pouvoir auniveau opérationnel s’accompagne du fait que la hiérarchie supérieureassume toutes les décisions, prend la responsabilité de ce qui pourrait malse passer. Ils considèrent que cette articulation entre une décentralisationau plus près de ce qui se passe pour agir et le top qui assume toutes lesdécisions, même celles qui sont prises en réalité tout en bas, est le gaged’une très haute fiabilité (encore appelée Migration decision making). Je pense encore à Perin, dans son dernier livre Shouldering risks30, quinous dit que la transposition des rapports de pouvoir qui existent aumoment où l’on conçoit les installations – ce qu’elle appelle la penséepar silo (conception du cockpit, conception de la maintenance, ce côtéconception fonctionnelle) – crée des opacités permanentes très handica-pantes dans les périodes postérieures. Elle relie les problèmes de pouvoirdans les organisations du haut risque à la manière dont elles sont conçues,un peu dans le même esprit que Perrow d’ailleurs. Chez Vaughan, lesrapports de pouvoir ne sont pas premiers dans l’analyse des accidents dela NASA mais ils sont une conséquence des représentations du risque quisont à l’œuvre. Et pourtant elle a un bagage très intéressant puisqu’elleaborde l’analyse de cet accident avec des travaux qu’elle a faits antérieu-rement sur le white collar crime, le crime en col blanc. Même si elle partde là, historiquement dans son parcours scientifique, ce n’est pas le pointd’arrivée de son travail sur la NASA. Je me suis incluse dans ce chapitre.Je pense que les régimes de fiabilité que j’ai mis au jour sont des régimes de30. Perin C. (2005). Shouldering Risks, The culture of Control in the Nuclear PowerIndustry. Princeton, NJ: Princeton University Press.26
  25. 25. Mathilde Bourrierpouvoir. Je pense que le pouvoir fait absolument partie de ce que l’on doitdécrire lorsque l’on s’intéresse par exemple à la fiabilité organisationnelle. Évolution et agenda Comme on a pu le montrer – et j’en ai terminé – il y a des béancesdans notre connaissance des modalités du pouvoir à plusieurs échelles. Lehaut risque reste un terrain difficile pour l’investigation réflexive. En pro-grès : les relations entre régulés et régulateurs, les relations entre commu-nautés à risque et installations à risque. En régression : la connaissance dumilieu politique et industriel du haut risque français, mais pas seulement,les acteurs syndicaux aussi. Cet agenda de recherche est devant nous. Jepense que l’on doit poursuivre nos navigations entre sécurité du hautrisque et pouvoir, pour ne pas déconnecter la safety science de la politicalscience et de la sociologie des organisations. Merci. Discussion Question Merci beaucoup Mathilde. Je suis très heureux de cette intervention.En fait, c’est une façon de réinterroger, de remettre un certain nombred’éléments qui sont habituellement écartés lorsque l’on travaille sur laquestion des risques. Lors de l’anniversaire du CERAT31, qui était monlaboratoire, il y avait une petite réunion qui était organisée par l’Asso-ciation française de science politique, et j’étais intervenu sur le fait que,lorsque l’on parle de risque, on ne parle pas de pouvoir. Comme c’estbizarre… J’avais pointé tous les thèmes qui pouvaient être analysés entermes de pouvoir. Je suis très heureux que tu aies fait l’exercice relative-ment différent qui consiste à prendre relation par relation. Je crois que, là,il y a, non pas une béance, mais une lacune, un désert de la réflexion qui31. Centre de recherche sur le politique, l’administration et le territoire (IEP Grenoble). 27
  26. 26. RISCOest quand même extraordinaire et qui est troublant puisque je me souviensque, dans le cadre du GIS « Risques et crises collectifs », à plusieurs reprisesil était noté : on ne peut pas comprendre la gestion des risques si on necomprend pas comment s’instaurent les relations de pouvoir et les relationsde faiblesse entre les grands acteurs, sachant que chaque type de risquescorrespond à des configurations particulières. La configuration des acteursdans le nucléaire n’a rien à voir avec la configuration dans le domaine dela chimie, qui n’a rien à voir avec l’agroalimentaire, etc. Qui ne comprendpas ça est incapable d’analyser sérieusement la moindre chose. Et c’est trou-blant. L’autre point aussi, et tu l’as évoqué dans la littérature, ce sont desrelations de pouvoir très compliquées. Ce sont des arrangements, c’est larelation entre EDF et l’IRSN, l’autorité de sûreté. Il y a eu une thèse32, quianalyse quelque chose de vraiment très simple, sur les expertises de sûreté.Cette thèse montre très bien comment, à travers ces expertises, s’organisentdes relations, des controverses, des arrangements, des échanges, très com-pliqués, entre des partenaires, relations qui ne sont pas simplement de laconnivence. On avait très peu d’éléments. Je crois que, là, tu pointes deschoses ; pour terminer, avant de laisser la parole, c’est cette façon que nousavons de prendre les grandes entités en une fois. Il y a quelque chose qui n’ajamais été étudié véritablement, c’est notamment l’arrêt de Superphénix. – Il y a la thèse de Finon33. – Oui, mais il ne parle pas de l’arrêt de Superphénix. Il parle de lafilière. Mais il ne dit pas les raisons compliquées de l’arrêt de Superphénixqui sont imputées dans un schéma d’analyse hyper classique : « ce sont lesVerts qui protestent, etc. », alors qu’il y avait des distorsions épouvanta-bles au sein d’EDF. Il y a eu des alliances très compliquées. Et, ça, je diraisqu’on n’a pas la visibilité.32. Rolina G. (2009). Sûreté nucléaire et facteurs humains : la fabrique française del’expertise. Paris, Presses des Mines.33. Finon D. (1988). Les États face à la grande technologie dans le domaine civil : le casdes programmes surgénérateurs. Thèse de doctorat d’État, Université des sciences socialesde Grenoble.28
  27. 27. Mathilde Bourrier – Non, mais est-ce qu’on nous laisserait l’étudier ? – Je ne crois pas. Il y a des difficultés d’études, et je crois aussi quenous faisons très gentiment de l’autocensure. – Je suis d’accord avec ça. – Parce que au fond il y a suffisamment d’éléments. Qui veutaujourd’hui étudier les raisons de la fermeture de Superphénix ? Il fautvoir tous les retraités d’EDF… – Oui, mais c’est du froid. Je peux raconter une petite anecdote : j’airencontré en mai 2002 le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire fran-çaise, André-Claude Lacoste, je l’ai informé de mon souhait de vouloirétudier d’un peu plus près les inspecteurs de la DRIRE Rhône-Alpes. Ilne m’a pas autorisée à le faire. Pourtant, il me connaissait. Je faisais partiede ces groupes permanents de sûreté qui donnaient une sorte de légiti-mité de mon domaine aux analyses de sûreté présentées. – Oui, mais dans sa thèse Laure Bonnaud montre bien jusqu’à quelpoint vont et ne vont pas les inspecteurs. Pour l’essentiel, ils s’arrêtent àl’inspection papier. – Ce n’est pas si simple. Dans le cas de Tricastin, ce que j’ai vu, c’estvraiment des gens en contrôle. Tu as raison de dire qu’il y a de l’autocen-sure, mais la partie n’est pas facile. – Oui, il y a l’autre point aussi pour conclure, sur lequel tu n’embrayespas, mais qui je crois est un point intéressant. C’est en quoi la définitiondu risque et le positionnement par rapport au risque constituent en tantque tels une ressource de pouvoir ? – Oui, mais en fait j’ai dit : « prenons le pouvoir dans ce type d’indus-trie ». Mais, c’est vrai, je pourrais le prendre de l’autre côté. Question J’ai été surprise de ne pas retrouver les approches de la sociologie descontroverses sociotechniques. Avec l’approche spécifique elle-même quimontre là où c’est moins lisse. 29
  28. 28. RISCO Réponse Je trouve que, dans l’ensemble, cette littérature montre là où çaachoppe mais ensuite elle noie complètement le poisson. Et on ne s’yretrouve pas. J’aurais pu citer le livre Le pouvoir d’indécision de YannickBarthe (2006)34. Maintenant que je vais plus à l’essentiel sur certainspoints, je me dis à chaque fois que c’est une perspective qui cherche àembrasser beaucoup de choses au risque de perdre en acuité sur les ques-tions de pouvoir. On a un petit enrayement là, une alliance là, et puis làon découvre un objet inanimé qui remonte, et puis, à la fin, l’analyse depouvoir un peu brutale n’est en fait pas proposée. Ça montre des char-nières, mais ça ne donne pas quelque chose de robuste, je trouve. Je ledis de façon un peu lapidaire, mais j’ai plusieurs fois cherché justementdans ces travaux quelque chose qui donne à voir des relations de pouvoir.Ça a été effectivement présenté comme une alternative à une sociologiedes acteurs basique. Mais au bout de cette décennie 2000, je ne sais pasce que l’on va retenir du pouvoir d’indécision. Ou de l’analyse de pou-voir autour des déchets radioactifs. Et quand on cherche à enseigner cescontroverses ou ces développements, donc à donner des choses robustesaux étudiants, cela file souvent entre les doigts. Question Je suis chercheure en information et communication, Lerass etCertop, Toulouse. En fait, j’ai été très intéressée par votre réflexion sur lesrégimes de fiabilité qui sont des régimes de pouvoir, mais j’aimerais bienque vous en disiez un peu plus. Je ne sais pas si c’est lié à ça, mais notrerecherche est dans un domaine différent, l’hôpital. Ce qui nous a inté-ressés, c’est de voir comment les dispositifs de gestion des risques étaientélaborés. On est amené à interroger la façon dont ils sont élaborés en lienavec le local. On a pu observer comment les médecins des établissementsétudiés participaient à élaborer la règle, localement, et je pense que ça34. Barthe Y. (2006). Le pouvoir d’indécision, la mise en politique des déchets nucléaires. Paris,Économica.30
  29. 29. Mathilde Bourrierpeut être intéressant de confronter la façon dont se distribue le pouvoirdifféremment selon les milieux professionnels. Il me semble que, dansle secteur santé, il y a une distribution de la parole sur des dispositifs degestion des risques et puis de la circulation sur la façon de mobiliser descontroverses internes sur la façon d’utiliser ces dispositifs, que l’on ne vapeut-être pas retrouver dans d’autres configurations. Donc, ça peut êtreintéressant aussi de confronter cette configuration du pouvoir dans desmilieux différents. Réponse Je suis tout à fait d’accord. Sur la dernière partie, j’essaie de plaiderbeaucoup pour qu’il y ait des travaux inter-trans-industries, et ce n’estpas si facile. Une fois que l’on est dans une industrie, que l’on a sesentrées, que l’on est connu, aller dans une autre c’est recommencer unenouvelle fois. Je trouverais cela très bien si l’on arrivait à dire clinique-ment : « voilà ça c’est la configuration de l’hôpital, dans le nucléairec’est comme ça, etc. » Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de travauxcomparatifs de cette nature. Sur régimes de pouvoir, régimes de fiabilité,je vais juste donner un exemple que j’ai déjà un peu relaté tout à l’heure.Quand l’arrêté qualité 1984 paraît, il s’applique à toutes les organisationsdu travail dans le nucléaire, de manière à remédier aux sous-traitancesillicites. C’est-à-dire le cas du personnel EDF donnant des ordres direc-tement aux personnels sous-traitants. EDF va retarder le plus possiblela mise en place de ces nouvelles dispositions jusqu’à la publication durapport Noc de 1990, qui va s’attaquer aux problèmes de fond que sontl’organisation de la qualité des interventions et du contrôle. En pre-nant le problème par la lorgnette « qualité », il apparaissait que l’on nepouvait pas avoir un réel contrôle extérieur si les personnels de la sous-traitance étaient directement dans les équipes. Finalement, qui serontles contrôleurs ? La résolution de cette question va donner lieu à quinzeans de batailles politiques au sein d’EDF et de l’encadrement. Il y eutà chaque fois des expérimentations différentes selon les centrales. Et jene peux pas m’empêcher de penser que l’application de la sûreté comme 31
  30. 30. RISCOle management supérieur du parc le souhaitait, et en particulier l’arrêtéqualité pour ce qui est de la réglementation, ont été retravaillés au seindes équipes. Ça a amené à des compromis de pouvoir, notamment avecles sous-traitants. Les contremaîtres d’EDF se sont battus pour ne paslâcher ce pouvoir de contrôle sur les prestataires. On ne peut pas com-prendre cette nouvelle envergure du contrôle et cette nouvelle manièrede pratiquer le contrôle aujourd’hui dans les centrales en 2009 si on n’apas travaillé en parallèle les relations entre contremaîtres et sous-traitantset leurs évolutions. L’espèce de joie et de bonheur qu’avaient les sous-traitants au moment où vont se négocier ces nouveaux rapports de forcen’ont pas été perçus par Thébaud-Mony. En partie parce qu’elle voulaitdénoncer les conséquences de la précarisation du travail dans les universdu haut risque, ce qui est aussi une réalité importante. Je me souvienstrès bien des interviews que j’ai faites, notamment à Tricastin. J’arrive unmatin, il était huit heures, et les gars étaient par terre, devant le réacteur.Quelqu’un me dit : « On a passé la nuit là. » Je lui ai dit : « Mais pour-quoi vous avez passé la nuit là ? » Il me répond : « Parce qu’on est arrivésà trois heures du mat’, parce qu’on est une équipe peu dosée [en termesde radioactivité]. On a été appelés du Bugey. » On est au Tricastin en2001, le gars dit qu’il est peu dosé, qu’il peut encore en prendre, et fina-lement à trois heures du mat’ on lui dit : « Non tu ne rentres pas parcequ’on fait des tirs gammas » et eux, ils n’ont pas de chambres d’hôtel,donc ils attendent par terre. Quand on parle de sécurité et de sûreté, ondoit aussi travailler ces réalités. Mais c’est la raison pour laquelle ça poseaussi des problèmes. Ce type d’analyse réclame beaucoup d’énergie, et jepense que parfois on en perd un peu en route. L’énergie m’est revenueen lisant le livre de Thébaud-Mony et je me suis dit : Qu’est-ce qu’onfait ? Où est-ce qu’on se bat ? Où est-ce qu’on se bat scientifiquement ?Est-ce en donnant une vision de ces ajustements locaux ? Ou est-ce enconservant une analyse macro des réalités sociales ? Et je ne savais plustrop en fait. Raison pour laquelle j’ai un peu quitté ces objets, parce queje trouvais que ça n’allait pas assez loin dans ce que je voulais étudier,mais je reprendrai peut-être.32
  31. 31. Mathilde Bourrier Question Je suis chercheur allemand du CEREQ35, travaillant à l’antenne tou-lousaine. Votre titre « le pouvoir dans les organisations du haut risque » :selon vous, quelles sont les évolutions majeures du point de vue pouvoir,relations de pouvoir ? Sur un plan plus large peut-être : vous êtes centréesur le nucléaire, mais la gamme est plus large. Selon vous quelles évolu-tions majeures ? Réponse Alors j’ai pris évolution au sens de notre recherche, car c’était unséminaire de recherche, et je vous disais où je voyais des points qui ontété comblés depuis que j’ai commencé en tout cas, donc j’ai répondu là-dessus. Sur l’évolution du pouvoir, je trouve qu’il y a une opacité de plusen plus grande. Là où étaient les chercheurs dans les années 1970, avecleurs connexions syndicales, n’existe presque plus. Tous ces gens sont entrain de partir. Je constate plutôt un repli. Claude Gilbert le disait bien,aux débuts des années 2000, les univers du haut risque sont des lieux queles chercheurs n’ont pas trop intérêt à investir parce que ce sont des moisde négociation. Pour l’une des dernières centrales que j’ai étudiées, j’ai misdix-huit mois à entrer. Dix-huit mois d’acharnement : le directeur du sitesouhaitait me laisser enquêter mais son comité de direction ne le voulaitpas, ou disons pas autant. On n’est pas tellement mieux outillé pour tra-vailler sur ces gros objets technologiques que par le passé. Précisons qued’avoir obtenu des entrées dans ces univers par le biais du canal syndicala aussi eu des répercussions sur la recherche. Cela a produit une suspicionpermanente de la part des employeurs à l’encontre des sociologues, ou dessciences sociales en général. J’ai l’impression qu’on a de plus en plus étudiéles opérateurs, les ergonomes les ont observés et re-observés, dans les sallesde commandes, dans des tas d’autres endroits. Tous ceux qui sont les sou-tiers de ces industries sont sur-étudiés. Mais l’encadrement, et ce qui sepasse dans les comités stratégiques de décision pour tout ce qui est décision35. Centre d’études et de recherche sur les qualifications. 33
  32. 32. RISCOde sécurité, d’investissement de sécurité, est nettement moins investi. Surcette question, je mentionne néanmoins la thèse de Cynthia Colmellere36que j’ai eu la chance de diriger, dans la chimie. Je dirais pour conclure qu’onen sait sans doute moins en 2009 que dans les années 1970, dans le cas dunucléaire par exemple. Question J’ai plusieurs remarques. D’abord, sur l’histoire de Superphénix, jesuis assez d’accord avec Claude Gilbert : il y a de l’autocensure. J’avaiscommencé à travailler sur la fermeture de Superphénix. Un ancien direc-teur des années 1980 pousse d’ailleurs à ça. Il a un grenier entier de docu-ments qu’il laisse ouvert à tout le monde. Et il y a vraiment des possibilitésd’entretien avec d’anciens salariés. La question des financements est unautre problème mais travailler sur certaines particularités de la fermeture,c’est tout à fait envisageable. Si ce n’est pas fait, c’est parce que ça rentredans une espèce d’autocensure sur la question du nucléaire. Les travauxles plus récents sur la contestation du nucléaire menés par des chercheursfrançais ne sont pas légion. Ce sont plutôt des Allemands, des Anglo-Saxons, etc., qui ont fait ça ces derniers temps. La deuxième chose, c’estque s’il n’y a pas d’entité EDF, il n’y a pas d’entité CGT non plus. – Oui, oui, Chinon c’est un bon exemple… – Oui, Chinon c’est un bon exemple, et même Dampierre. J’allaisdire, il y a deux ans, je ne sais pas si j’aurais dit ça, depuis deux ans queje côtoie régulièrement des syndicalistes notamment CGT du nucléaire.Le nucléaire, c’est d’abord la CGT, on va dire ça. Je suis très surpris desouvertures qui se produisent vis-à-vis de l’opinion publique : c’est pourraccrocher à communication. Ce n’est pas artificiel, parce que je penseque c’est une question clef. Je l’ai vu dans les entretiens, il y a des chosesqui se passent, y compris dans la chimie. Il y a eu une réunion publique36. Colmellere C. (2008). Quand les concepteurs anticipent l’organisation pour maîtriser lesrisques : deux projets de modification d’installation sur deux sites classés SEVESO 2. Thèsesoutenue à l’Université de technologie de Compiègne.34
  33. 33. Mathilde Bourrierà Toulouse, en mai 2009, la question la plus discutée parmi un ensemblede responsables syndicaux, y compris de la chimie, était le rapport à lapopulation. Je pense qu’il y a dix ans la question ne se serait pas posée.Et je suis presque prêt à dire qu’il y a deux ou trois ans le problème nese serait peut-être pas posé en ces termes : « on ne peut pas continuercomme ça ». Par contre ce qui deviendrait intéressant, c’est de raccrocherla question de l’opinion publique à la question que tu traites, parce que jepense qu’il faut aussi la traiter comme ça, c’est : est-ce que finalement lepoids pressant, de plus en plus prégnant, de l’opinion publique, y com-pris sur le nucléaire, modifie les rapports de pouvoir à l’intérieur des cen-trales ? Avec d’autres collègues, c’est une des questions qui nous tarabus-tent, c’est-à-dire cette séparation classique entre d’un côté la sociologiedes organisations et de l’autre côté la sociologie de je ne sais pas quoi, dela contestation, de la mobilisation, de l’action publique, etc. Finalementquelle est la connexion entre les deux ? Si on fait la comparaison hôpital/industrie, on en a discuté un peu dans notre équipe, ce n’est pas l’activitéen soi et pour soi qui est déterminante à mon avis, ce qui est fonda-mental c’est le fait que le rapport de l’opinion publique sur les hôpitauxet les centrales nucléaires ne sont pas les mêmes. Nous, ce qu’on observaitc’est que les salariés des hôpitaux se saisissent de l’opinion publique pourdénoncer des problèmes à l’intérieur des hôpitaux, ce qu’on ne voit pasencore systématiquement, mais on commence à le voir quand même,notamment à Dampierre. Donc, il y a cette question-là, en gros : est-ceque sur le rapport de l’opinion publique au pouvoir organisationnel onest capable d’avancer ? – L’exemple que j’ai, c’est encore le syndrome de la maison de verre.Donc, c’est le moment où le directeur de la centrale arrive à mettre unereprésentation mentale de ce qui se passe dans son usine, c’est-à-dire qu’iln’est plus en contrôle. L’accident d’irradiation de 1998 a été médiatiséparce que le directeur d’usine a eu un procès pour mise en danger de la vied’autrui. Premier procès de cette nature d’un responsable nucléaire dansune centrale en France. Procès en appel, finalement EDF a été condamnéà payer un peu. Il se trouve que l’incident se produit à la fin d’un arrêt 35
  34. 34. RISCOde rechargement, alors que deux projecteurs ont été oubliés au fond dela piscine, avec les caméras. Les gens de la salle de commande le voientet demandent que ces projecteurs soient retirés. De fil en aiguille, cettedemande arrive au bureau du service de la radioprotection qui est encharge de ce type de tâche. La radioprotection donne son accord à l’inter-vention. Deux agents de la radioprotection sortent du bâtiment réacteurtout déshabillés, contents d’être sortis car il fait chaud. Puis un collègues’adresse à eux et leur dit : « Écoutez, j’y vais à votre place. » Normale-ment, c’est à ces deux personnes d’y aller et de faire cette intervention,mais cette troisième personne se propose pour rendre service. Le respon-sable de proximité du service de radioprotection n’est pas d’accord pourle laisser faire cette intervention, au motif qu’il n’a pas de dossier d’in-tervention dans les mains et qu’il entend y aller tout seul. De plus, il luifait remarquer qu’il ne connaît pas l’état radiologique de la tranche à cemoment précis, en phase de rechargement cet état peut évoluer très vite. Celui qui s’était spontanément proposé passe outre au motif qu’il estinstructeur de radioprotection. Il entre seul dans le bâtiment réacteur(qui entre-temps est passé de l’état orange à l’état rouge), reçoit une doseradioactive de l’équivalent de 300 radios des poumons d’un seul coup.Son dosimètre sonne évidemment. Il sait tout de suite ce qui se passe,il a eu le temps d’appeler. On va le chercher, on l’hospitalise et puis ondécouvre qu’il est gravement irradié. Il va se passer après toute une sériede conséquences suite à cet accident. La CGT va défendre en justice cetemployé, mais les autres employés ne vont pas montrer beaucoup de soli-darité, au motif qu’il a enfreint des règles, qu’il attire la mauvaise pressesur l’usine et l’attention du régulateur. En effet, à la suite de cet acci-dent, la centrale va subir une surveillance très rapprochée de ces modesde fonctionnement de la part des régulateurs, qui cherchent avant toutà comprendre comment une telle intrusion dans le bâtiment réacteur apu se produire, alors que deux conditions, deux barrières auraient dûprévenir un tel événement : le changement d’état d’orange à rouge impo-sait de demander une autorisation spéciale au directeur de la centrale,ou à son délégué ; deuxièmement, on n’entre jamais seul dans le bâti-36
  35. 35. Mathilde Bourrierment réacteur, surtout dans de telles conditions radiologiques. L’enquêtedémontrera que la première barrière était régulièrement enfreinte et quecette autorisation explicite du chef de centrale n’avait plus cours. Onme raconte après coup que les personnels dans l’usine vont chercher àse démarquer le plus possible de l’instructeur, qui devient soudainementdans les discours un simple d’esprit, qui aurait voulu rendre absolumentservice sans que l’on comprenne bien pourquoi… Lorsque je réalise l’en-quête deux ans après cet événement, ce qui me frappe avant tout, c’estque dans tous les services, les personnels sont en train de remettre à plattoutes leurs procédures, en doutant de chacune d’entre elles. Je découvredes gens congelés qui, à chaque fois qu’ils doivent faire quelque chose dedérogatoire, appellent les inspecteurs de la DRIRE. C’est dans ce contex-te-là que je fais l’enquête, raison pour laquelle moi aussi je comprendsque le directeur ait mis dix-huit mois à accepter mon étude… peut-être.La DRIRE réclamait que des quantités de papiers soient épluchés pourêtre analysés et confrontés aux pratiques en vigueur sur le terrain. Tousles personnels se mettaient à douter de leurs propres pratiques au travail.Cela ralentissait considérablement le rythme de travail au point que jeme suis demandée si, de façon à produire dans les délais malgré tout, ilsn’avaient pas enfoui plus profondément leurs ajustements ? Et j’ai conclupar la négative. Ils sont sortis du tunnel de cette hyper surveillance quandj’ai démarré en 2001. C’est un peu à la faveur de ce genre de configura-tions que l’on pourrait dire que le pouvoir a vraiment été dans les mainsde la DRIRE pour cette usine. Il y a eu une espèce de mise sous tutelledes personnels de la centrale et de son management, on pourrait dire leschoses comme ça. Question Tu parles de haut risque. J’aurais bien aimé entendre « fort potentielde danger ». Parce qu’en termes de risque, selon moi, il est plus faiblequ’ailleurs. Je pense qu’on a moins de risques dans une centrale nucléairequ’en prenant sa voiture. Si on parle de risque. Sujet de débat. Je pensequ’effectivement il y a un fort potentiel de danger, c’est vrai. 37
  36. 36. RISCO — Dans la littérature anglo-saxonne, on dit high risk organisation ouhigh hazards. – Danger ou hazard je veux bien. OK. Ensuite, sur l’aspect de la sous-traitance, je pense qu’effectivement on doit tout regarder, comme tule dis. Mais quelque chose me choque actuellement. C’est que dans lecadre de l’évolution, je dirais législative, on a rajouté plein de règles dansles années 1990 : l’arrêté 84, les plans de préventions, etc. Du coup les garsne font que des papiers, ils cochent dans tous les sens, tellement ils ontdes règles à faire. OK. Mais il n’y a qu’une seule chose qui freinait un peudans la sous-traitance, c’était le délit de marchandage. En gros, on ne doitjustement pas commander des gens sans encadrement, etc. Et aujourd’hui,ce délit de marchandage, notre société, par voie législative, notre consensussocial est en train de le supprimer. Un des seuls freins qui existe encore dansl’utilisation à outrance de la sous-traitance, on est en train de le faire sauter.Alors, je dirais c’est notre Parlement, notre législation qui le fait, c’est notrereprésentation. Je constate. Donc d’un côté on crie : « ce n’est pas bien lasous-traitance, ceci cela », de l’autre, on produit du CESU (Chèque emploiservice universel), si on veut une femme de ménage sans payer des chargessociales, c’est possible, et au noir c’est encore mieux, tout le monde le fait.C’est ça la réalité. C’est-à-dire que, d’un côté, la société a envie d’avoir de lasous-traitance à pas cher et si possible son esclave. Et de l’autre côté quandon est dans l’entreprise, ce n’est que des vilains et ce n’est pas bien. Choixsocial, la législation, délit de marchandage, on le fait sauter. C’est surpre-nant. Autre chose, les entreprises, ce n’est pas monolithique. Dans tous lesgroupes industriels, il y a des luttes de pouvoir intestines. Dernier point, sivous avez envie d’étudier Superphénix, l’ancien exploitant de Superphénixau moment de l’arrêt est à l’ICSI. On mange ensemble. Tu as dit aussi àun moment que l’isocyanate on ne le faisait pas aux États-Unis, mais si !Après Bhopal aussi. Y a eu des plus que boulettes en Inde… C’est affreux.Mais bon, en réalité on continue l’isocyanate aux États-Unis après. Dernierpoint, quand on parle de risque et pouvoir, je pense qu’il faut rajouterresponsabilité. Parce que souvent on l’oublie. On ne travaille pas risque et38
  37. 37. Mathilde Bourrierpouvoir ensemble, mais on oublie le mot qui va avec pouvoir, c’est-à-direla responsabilité qui va avec. Question Ce que fait Mathilde, c’est de donner des éléments de questionsorphelines, on est quelques-uns à le dire : « Et le pouvoir dans tout ça ? »C’est une question fondamentale et je partage l’avis de Mathilde sur lefait que la sociologie des controverses aseptise considérablement les rela-tions avec les acteurs, c’est un débat que j’ai avec Barthe, Lascoumes etCallon, qui sont concernés. Je crois qu’il y a un souci avec ça. Penser ungrand séminaire ou un petit colloque sur ces questions-là, pour réins-truire, reprendre ce qui a été mis en place, je crois que ça serait vraimentune bonne chose. Je pense qu’on n’aurait pas trop de mal à trouver desressources pour faire ça… Merci Mathilde. 39
  38. 38. Les figures de l’incertitude dans les controverses publiques autour des risques collectifs Francis Chateauraynaud Je vous remercie de cette invitation et de cette occasion de discussion.Contrairement aux colloques, ce type de rencontre propose un formatidéal, puisque ça contraint à relire ou à reformuler les choses et qu’unerecherche avance souvent par petits déplacements… C’est un luxe qu’ilfaut maintenir, et j’espère en tout cas que les transformations actuelles durégime de la recherche et de l’enseignement ne nous interdiront pas cemode d’apprentissage et de développement d’idées nouvelles. Je me présente rapidement : directeur d’étude à l’École des hautesétudes en sciences sociales, en sociologie, je dirige un groupe de recherche,le Groupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR) – sur la significa-tion de cet intitulé je pourrai vous en dire plus, pourquoi ce label, ce queça engage… normalement cela devrait transparaître au fil de l’exposé…Si vous avez des questions sur mon activité, je veux bien répondre à toutquestionnaire mais en gros vous trouverez tout en ligne. Depuis plusieursannées, je mets en ligne, c’est un des avantages quand on dispose d’unstatut, on relâche un peu la pression, et de fait je mets en ligne mes pré-prints, mes communications et mes textes de travail. Sur le site du GSPR,vous aurez une idée du genre de préoccupation et de travaux… Pour cettesession, je ferai plutôt référence, si je dois m’appuyer sur un documentà un bouquin… un article – c’est un lapsus, je n’arrive pas à terminerla rédaction d’un livre ! – un article intitulé « Visionnaires à rebours » –visionnaires au pluriel – avec comme sous-titre : « Des signaux faibles à 41
  39. 39. RISCOla convergence de séries invisibles 1 ». La version qui est en ligne date dedécembre 2007. J’aurais pu faire quelques retouches mais je l’ai laissée enl’état, et c’est assez en prise, je crois, avec le type de préoccupations quevous avez… en tout cas c’est clairement sur le fil risques… et je vais m’yréférer à plusieurs reprises. Je vais procéder en trois temps. Le premier point consiste à rappeler leprogramme scientifique dans lequel je me situe, dans les grandes lignes. Undeuxième point reviendra rapidement sur les enjeux des discussions autourdes risques aujourd’hui. Avec la mise en perspective que permet le reculdont on dispose par rapport au début des années 1990, on voit plus claire-ment ce qui a changé et comment se formule aujourd’hui la problématiquedu risque, qui vous intéresse. J’essaierai surtout d’aller vers une clarificationde la notion d’incertitude : puisque c’est ce qui m’a été demandé, j’ai faitl’exercice. Et puis un troisième point permettra de revenir à des applica-tions, on peut dire sur des dossiers, des matériaux, des corpus, de manièreplus directe, tout en proposant un cadre relativement transposable, quimarche en tout cas assez bien sur une large collection de cas dans lesquelsse jouent les rapports entre connaissance et action publique, puisque c’estde ça qu’il s’agit essentiellement dans cette affaire de risque. 1. Quel horizon pragmatique pour la sociologie ? Donc premier point, la sociologie pragmatique. Ce que je faisaujourd’hui commence véritablement vers 1995-1996. Il y a effective-ment des travaux qui circulent, réalisés auparavant, et par rapport aux-quels il y a une sorte de rupture, assez visible et lisible. Si vous prenez parexemple un ouvrage comme Experts et faussaires 2, comme point de com-paraison, les préoccupations ont clairement changé. Ce qui est notablec’est qu’au cours des années 1996-1997, la sociologie pragmatique com-1. Chateauraynaud F. (2007). Visionnaires à rebours. Des signaux faibles à la convergence deséries invisibles. Paris, EHESS, GSPR. http://gspr.ehess.free.fr/documents/FC_Visionnai-res-a-rebours-dec-2007.pdf2. Chateauraynaud F., Bessy C. (1995). Experts et faussaires. Pour une sociologiede la perception. Paris, Éditions Anne-Marie Métailié.42
  40. 40. Francis Chateauraynaudmence à s’intéresser à des phénomènes longs, ce que l’on appelait avantle « macro », alors que jusqu’au milieu des années 1990, elle était restéefidèle aux approches des années 1980, centrées sur les micro-situations.De fait, c’était une critique formulée par des collègues : vous ne vousintéressez qu’à des microphénomènes ! Certes, étudier la relation entredes usagers et un distributeur de billets, c’est fort intéressant, on pouvaitfaire une thèse entière là-dessus, et poser le problème du statut des objetset des artefacts dans l’interaction, le problème de la situation, de l’actionsituée, terme qui a eu un certain succès depuis… D’ailleurs, Louis Quéré pourrait en parler mieux que moi, puisquec’est un grand défenseur de l’analyse de situation, il a rédigé un article,auquel j’ai répondu, intitulé « La situation toujours négligée ? » dans larevue Réseaux3. On est en 1997, c’est un peu décalé dans le temps, maisil sentait bien que l’on s’éloignait de la situation précisément. Prenonsun excellent exemple de ce changement de régime cognitif : si vous lisezLuc Boltanski, celui des Économies de la grandeur, la fameuse théorie desCités conçue avec Laurent Thévenot4, les auteurs vous expliquent qu’ilsont élaboré un cadre axiomatique pour traiter les moments de disputes,de manifestations de la justice et de l’injustice etc., cadre très formaliséqui entend décrire le sens de la justice dans des contextes très précis ; dixans après, le même Boltanski publie Le nouvel esprit du capitalisme5… Ily parle toujours d’épreuves et de justice mais raisonne sur des décennies,voire des siècles puisqu’il s’appuie sur Wallerstein et sur l’histoire longuedu capitalisme et met en scène des entités macrosociologiques. Il y a doncbien eu un déplacement. À notre échelle plus modeste, c’est aussi ce quenous avons fait avec Didier Torny. Dans le livre de 1999, Les sombresprécurseurs 6, on a montré comment, dans son mouvement descriptif3. Voir La coopération dans les situations de travail, Réseaux, n° 85, 1997.4. Boltanski L., Thévenot L. (1991). De la Justification. Les économies de la grandeur. Paris,Gallimard.5. Boltanski L., Chiapello E. (2000). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris, Gallimard.6. Chateauraynaud F., Torny D. (1999). Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmati-que de l’alerte et du risque. Paris, Éditions de l’EHESS. 43
  41. 41. RISCOmais aussi du point de vue plus théorique, la pragmatique devait êtrecapable de saisir des transformations et plus seulement des situations. Onest passé de la description des situations à celle des processus longs, quiposent des problèmes intéressants en termes descriptifs et épistémologi-ques. Comment rendre tangible et manifeste la durée, puisque, selon leschème phénoménologique classique, on est face au paradoxe d’une réac-tivation continue, en situation, d’épreuves passées et d’épreuves à venir ? Vous ne l’avez peut-être pas éprouvé mais, pour ma part, j’ai vécu assezintensément – à Paris on vit très intensément les modes intellectuelles, etles déceptions qui s’ensuivent bien souvent – l’espèce de tornade que futl’arrivée de l’ethnométhodologie, laquelle a réellement surgi chez nousà la fin des années 1980. Selon cette approche qui avait déjà agité desmicro-milieux académiques depuis plus de 20 ans aux États-Unis, toutce que la sociologie tentait de fixer sous la forme de structures socialesétait tout le temps à refaire dans les situations, l’ethnométhodologie ten-tant d’expliquer, dans un jargon assez opaque, l’impérieuse nécessité danslaquelle sont les personnes de réactiver constamment, en situation, descadres interprétatifs sans quoi le monde social n’a pas plus de consistanceque de persistance. Quelque chose qui dure, par exemple, 15 ans, pour unethnométhodologue cela n’existe pas : seul existe un énoncé, plus préci-sément quelqu’un qui va dire que quelque chose dure 15 ans. Mais com-ment pourrait-il y avoir une telle durée en soi ? Dans chaque contexte, ilfaut quelqu’un qui réinstalle l’énoncé et, partant, qui dispose d’ethnomé-thodes pour le fixer ou le reformuler de façon à le faire tenir 15 ans – c’estde là qu’est venue l’attention de la sociologie des sciences pour les dispo-sitifs qui inscrivent dans la durée, qui prennent le relais des énonciateursindividuels. Si on prend par exemple le dossier de l’amiante, marqué enFrance par le fameux « silence de 15 ans », il faut constamment le remettreen scène et c’est la faillite de cette réitération qui, ethnométhodologique-ment parlant, rend compte de ce qui est qualifié de « longue période desilence » ou d’ « oubli » – en l’occurrence collectif. Il y a dès lors quelquechose de très intéressant dans cette démarche radicale – un gros livre aété publié là-dessus suite à un colloque de Cerisy, L’éthnométhodologie,44
  42. 42. Francis Chateauraynaudune sociologie radicale7. Elle consiste à aller au bout de l’argumentaire del’indexicalité, du caractère situé et nécessairement actualisé du monde, etcela oblige à sérieusement argumenter l’ajout d’autres éléments ou entitéssur ce socle microsociologique. Pour certains théoriciens de la sociologie,le seul socle positif de la discipline repose sur l’observation d’acteurs ensituation(s). Évidemment, un des ennemis visés ici n’est autre que lesociologue quantitativiste qui va fixer les activités et les traiter comme deschoses, les rendre calculables dans des espaces détachés des actualisationsen contexte. Ainsi des ethnométhodologues se sont ingéniés, via la socio-logie des sciences, à montrer comment le statisticien passe son temps àréindexer les choses en contexte. Du même coup, le déplacement opérépar le fait de s’attaquer à des processus qui durent parfois 20 ans, 25 ans,comme dans le cas de l’amiante, où la description sociologique débutedans les années 1970, rompt avec la microsociologie. Mais il ne s’agitpas pour autant de revenir sur une position opposée, comme celle deschamps et des habitus de Bourdieu. Nous sommes donc en 1998-1999,le type de phénomène qui nous intéresse se situe entre l’alerte et la crise,dont le prototype est alors la crise de la vache folle. Cette crise, on l’a vuesurgir en plein milieu de nos travaux : Didier Torny suivait déjà le dossierdepuis 1994 et était remonté aux premières histoires de Kuru, des cas spo-radiques de Creutzfeldt-Jakob, de la mise en place d’outils diagnostics decertaines pathologies, et aux premières crises économiques, notammenten 1990. Tout le monde l’a oublié, mais une première crise de la vachefolle avait eu lieu, qui était alors essentiellement une crise commerciale,où l’argument sanitaire était utilisé pour peser dans des négociations etagir sur le marché. En 1996, avec la déclaration britannique et le carac-tère quasi certain d’un passage de la maladie bovine à l’homme, s’ouvreune crise d’un nouveau genre, qui fait surgir au premier plan le hautdegré d’interdépendance des activités à travers les réseaux économiques.Mais pour caractériser ce genre de changement, il faut pouvoir se placer7. de Fornel M., Ogien A., Quéré L. (dir.) (2001). L’ethnométhodologie : une sociologieradicale [Colloque de Cerisy]. Paris, Éditions La Découverte. 45
  43. 43. RISCOdans la durée : chaque situation, chaque prise de parole, chaque épreuvene vaut plus seulement par référence à un contexte défini hic et nunc, maisdans une série d’épreuves, dans de longs enchaînements au fil desquels sedéploient de nouveaux éléments. Ce changement d’amplitude a posé des problèmes sérieux à l’idéemême de pragmatique. Pragma/pragmata, la racine du mot peut êtreentendue dans plusieurs sens – et à ce propos il y a une controverseavec Bruno Latour, on y reviendra sans doute. Le pragmatisme, selon lespères fondateurs américains, c’est d’abord le raisonnement par les consé-quences, qui a aussi pris la forme du conséquentialisme. Chez Peirce,qui est le véritable inventeur du terme pragmatisme et qui d’ailleurs seplaignait très tôt de l’usage qui en a été fait dans les milieux des élitesaméricaines – dans un de ses textes, il invite à distinguer le « pragma-tisme » du « pragmaticisme » : rien de tel pour garder un contrôle savantsur un concept que de trouver un mot imprononçable ! Pouvait-onéviter que le mot prolifère dans le discours des gouvernants qui se disentvolontiers « pragmatiques » ? Au moins, on reste dans la logique par lesconséquences ! Mais le pragmatisme américain, c’est aussi et surtout unetransformation de la philosophie, qui peut grossièrement se résumer parl’idée selon laquelle, au lieu de raisonner de manière abstraite dans unsystème fermé visant la complétude, il faut examiner l’effet des différentesthéories dans le monde. C’est un peu la règle pragmatique par excel-lence : une théorie est une bonne théorie si elle a de bons effets prati-ques. Non pas parce qu’elle est jolie par exemple ou parce qu’elle est bienformée du point de vue d’une axiomatique. L’application de ce principese trouve notamment chez Dewey, dans sa théorie de l’enquête8. Carprécisément, pour respecter le cahier des charges pragmatique, Deweydéveloppe une théorie de l’enquête marquée par un principe de révisioncontinue. L’enquête n’est plus réduite à une variante du raisonnementdéductif mais est conçue comme un processus ouvert de reformulation,et surtout de reformulation des questions. Et Dewey va très loin puisque,tout en s’attaquant à l’épistémologie, il contribue à fonder la démocratie8. Dewey J. (1995). Logique. La théorie de l’enquête. Paris, Puf.46
  44. 44. Francis Chateauraynaudparticipative. Les deux éléments, enquête et participation, se retrouventliés dans la notion de problème public : pour qu’une question soit refor-mulée de manière intéressante, il faut que d’autres enquêteurs entrentdans le processus. Cela veut dire que la science, et c’est un grand précur-seur de ce point de vue, doit faire appel à d’autres acteurs pour redéfinirles questions qu’elle pose et les solutions qu’elle apporte. C’est donc dansce processus de transformation du questionnement que le pragmatismese définit. Mais pragmata en grec, c’est aussi ce qui désigne la chose, cequi est dans le monde. Ce deuxième point d’entrée, qui est aussi très intéressant, consiste àaller regarder les choses, à entrer en contact avec elles. Le pragmatismerefuse ainsi de traiter des choses à distance, dans une pure représentation,en exigeant de se faire une idée précise de ce qui est engagé. Cela réac-tualise les questions ontologiques, à travers la saisie des choses dans leurmode d’existence – ce qui a suscité de nombreuses discussions sur les rap-ports entre pragmatisme et empirisme. Aller voir les existants tels qu’ils semanifestent, cela rapproche évidemment d’un programme sociologique,et plus encore d’un programme qui prend au sérieux l’expérience dansle monde sensible : quels sont les signes, quelles sont les manifestations,les perceptions sur lesquelles je peux m’appuyer pour saisir ce qui est àl’œuvre et agir en conséquence ? Par exemple, dans le contexte qui est lenôtre ici et maintenant, si je détecte ce qui m’apparaît comme les pre-miers signes d’ennui, je vais modifier sans doute mon propos, changer derythme, introduire des silences ou revenir à mes notes, ou puiser dans unrépertoire d’exemples susceptibles d’éloigner le risque d’ennui… Nousvoici déjà dans la connexion entre pragmatisme et interactionnisme. Ceuxqui ont travaillé les textes de Mead savent qu’il y a un passage assez direct,notamment quant au rôle attribué à la communication… le pragmatismea énormément influencé les théories de la communication, en particulierdans l’appréhension du feed-back et de la boucle d’intercompréhension…et on comprend bien pourquoi. Raisonnement par les conséquences, prise en compte du mode d’exis-tence des choses mêmes, cycle d’interactions, ces trois piliers du pragma- 47
  45. 45. RISCOtisme américain entrent quelque peu en tension avec l’usage de l’idée de« pragmatique » telle qu’on la trouve chez Kant, et qui concerne cettefois la bonne application du principe ou la justesse de la catégorie. Danscette tradition qui a fortement marqué la philosophie continentale, ils’agit d’évaluer les conditions de validité de principes ou de catégoriesconçus a priori et le point de vue pragmatique consiste à vérifier siles concepts sont applicables au contexte. Être pragmatique dans cetteacception désigne celui qui sait ajuster les règles pour tenir comptede contraintes ou de conditions qui tendent à défaire la constitutionpropre d’un principe ou d’une loi, mais tout en maintenant ce par-tage en soi irréductible. On dit souvent qu’il faut être pragmatique, parexemple dans la rédaction d’une loi, pour éviter des effets pervers oupour anticiper l’inévitable surgissement des exceptions. Cela va de lapetite dérogation, du fait de déroger, jusqu’au bidouillage sur les bords.Donc toutes ces définitions du pragmatisme créent un espace de possi-bles, mais aussi pas mal de malentendus. D’autant que dans les travauxque je mène avec d’autres au GSPR, on ajoute une autre dimension,puisqu’on dit, au fond, que, pour que le pragmatisme ait un sens, il fautqu’il soit capable de saisir des processus de longue durée. Mieux, il doitpermettre de rendre compte de la manière dont ces processus sont saisispar les personnes dans les contextes d’action et de jugement, ce que,dans notre jargon, on appelle des « épreuves », c’est-à-dire des momentsforts, des moments de vérité, des moments de confrontation, où tout letravail accumulé – par exemple : le travail politique, le travail cognitifou interprétatif, comme les séries d’études ou d’expertises accumuléessur un sujet – va produire un effet dans un contexte donné. Tout n’estdonc pas construit dans la situation, sans pour autant se donner degrandes déterminations capables de commander les actes et les formesd’expression. Redéfinir l’enjeu pragmatique de cette manière, comme j’espère lemontrer dans la deuxième partie, permet de connecter assez facilementla discussion méta-théorique à nos principaux objets empiriques. En pre-mier lieu, on va retrouver un vieux problème des théories de l’argumen-48
  46. 46. Francis Chateauraynaudtation, que l’on peut formuler ainsi : qu’est-ce qui fait la force d’un argu-ment ? Parce qu’une des questions à laquelle on a essayé de répondre estla suivante : qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, dans un processusde négociation, au cours d’un procès, d’un débat public, d’une contro-verse scientifique, l’introduction d’un ou plusieurs arguments contribue àrenverser le rapport de force ? On peut dire : évidemment c’est parce quel’acteur porteur de cet argument a accumulé un certain nombre de res-sources et qu’il les rend manifestes dans la situation, en activant un longtravail préalable d’alignement, d’articulation, de production d’élémentsfactuels, et parce qu’il expose des choses établies et difficiles à défaire, desorte que ceux qui sont en face se trouvent face à un point d’irréversibilité,une bifurcation potentielle. Il semble en tout cas très coûteux d’essayerde remonter à la source, de redéfaire, de redécoudre, redissocier ce qui estproposé… Pour donner un tour plus théorique à cette affaire de résistancedes arguments, on peut prendre appui sur une conception typiquementpragmatiste du réel : le réel est ce qui résiste dans l’expérience, conceptiondéjà présente chez William James – frère aîné du fameux écrivain HenryJames. Est réel ce qui résiste dans l’expérience… D’où l’intérêt qu’il y aà regarder comment nos acteurs font l’expérience, c’est-à-dire engagentdes épreuves. Et ce que la sociologie pragmatique s’efforce de restituer, dedécrire sociologiquement, ce n’est rien d’autre que les procédés indivi-duels et collectifs par lesquels on rend les choses tangibles ou, pour laisserouverte la question de la part de stratégie, comment on fait en sorte queles choses résistent… Tout cela a d’importantes conséquences : si je suis « pragmaticien », jedois penser aux conséquences de ce que je dis ! Cela dit, il faut faire atten-tion à ce genre de prémisse, car ça peut rendre fou ! Par exemple, avant deparler de la force des arguments, peut-on dire plus précisément à quoi l’onreconnaît un argument ? C’est une question que se sont posée beaucoup dephilosophes, depuis Aristote et Platon jusqu’aux théoriciens modernes del’argumentation comme Perelman ou Toulmin. Si ça vous intéresse, vousavez tout un espace de discussions théoriques sur l’argumentation, que jene vais pas déployer ici – je renvoie aux ouvrages de Christian Plantin ou 49

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