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Risco 2010 Risco 2010 Document Transcript

  • ATELIER Risques et communication : une mise en perspective Actes de l’atelier RISCO Université de Toulouse-Le Mirail Année 2008-2009 Patrick Chaskiel (Ed.) Comité scientifique de l’atelier Coordination : Patrick Chaskiel (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Membres du comité : Jean-Marc Antoine (GEODE, UTM/CNRS) Sylvia Becerra (LMTG, CNRS/UPS/IRD) Gilbert de Terssac (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Anne Mayère (CERTOP, UTM/UPS/CNRS)Bernard Pavard (IRIT, CNRS/INPT/UPS/UT1/UTM) Anne Peltier (GEODE, UTM/CNRS)Marie-Gabrielle Suraud (CERTOP, UTM/UPS/CNRS) Julien Weisbein (LaSSP, IEP Toulouse)
  • Secrétariat d’éditionCéline Pottier (UTM/MSHS-T)Réalisation et révisionÉlisa Dauban et Henri Taverner (Le pas d’oiseau)Document en ligne sur le site de la MSHS-T (rubrique « Publications »)http://w3.msh.univ-tlse2.fr
  • Liste des auteursMathilde BourrierProfesseure ordinaireDépartement de Sociologie, Université de GenèveMassimiano BucchiProfesseur en Sociologie des sciencesUniversité de Trente, ItaliePatrick ChaskielProfesseur des universités en Sciences de l’information et de la communi-cationCentre d’étude et de recherche travail, organisation, pouvoir (CERTOP)UTM/UPS/CNRS, Université de ToulouseFrancis ChateauraynaudDirecteur d’étudesGroupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR)École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ParisLaurence Créton-CazanaveChercheur associéPolitiques publiques, Action politique, Territoires (Pacte)Université de Grenoble/CNRSClaude GilbertDirecteur de recherche CNRSPolitiques publiques, Action politique, Territoires (Pacte)Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, MSH Alpes
  • Frédéric PierruChargé de Recherche CNRSInstitut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (IRISSO)Université Paris Dauphine/CNRSLouis QuéréDirecteur de recherche CNRSInstitut Marcel MaussÉcole des hautes études en sciences sociales (EHESS), ParisJulien WeisbeinMaître de Conférences en Science politiqueLaboratoire des sciences sociales du politique (LaSSP)IEP Toulouse, Université de Toulouse
  • Table des matièresIntroduction : ...................................................................................................... 9Patrick ChaskielLe pouvoir dans les organisations du haut risque :quels constats, quelles évolutions ? …………………………………… 13Mathilde BourrierLes figures de l’incertitude dans les controversespubliques autour des risques collectifs ……………………………… 41Francis ChateauraynaudLa question de confiance ………………………………………………… 117Louis QuéréAutour du risque des mass-médias :le cas des changements climatiques …………………………………… 153Massimiano BucchiProcessus d’alerte et communication : quelles distances à franchir ?L’exemple de l’alerte aux Vidourlades dans le Gard ……………… 187Laurence Créton-Cazenave
  • La marée noire du Prestige :la dynamique de publicisation d’une crise ………………………… 225Julien WeisbeinLa fabrique institutionnelle des risques :ce que la veille sanitaire fait à la santé ………………………………… 253Frédéric PierruCommuniquer sur les risques dans l’espace public. Un préalable :la question du lien entre espaces confinés et espace public ……… 317Claude GilbertLe risque « de » la communication,la communication « du » risque : tendances et tensions ………… 337Patrick Chaskiel
  • Introduction Un atelier « Risques et Communication » pour développer des recherchessur la communication des risques collectifs Les textes figurant dans cet ouvrage retracent la tenue de l’atelierRISCO qui s’est déroulé d’octobre 2008 à juin 2009. RISCO s’est orga-nisé autour de séminaires et d’une journée d’étude conclusive, durantlesquels sont intervenus des chercheurs sur les risques collectifs et/ou surles problèmes de communication. Le présent ouvrage a pour objectif de mettre à disposition des lec-teurs intéressés, qu’ils soient académiques, professionnels et « profanes »,les interventions et discussions, légèrement aménagées, sur un thème :la communication des risques collectifs, thème souvent abordé mais pasnécessairement systématisé. Souvent abordé. En effet, dans les recherches sur la thématique desrisques collectifs, la « communication du risque » est présente à traversdes travaux sur : – les débats publics et la concertation sur les risques, technologiquesou naturels. Ces recherches ont pu montrer que l’étude de la concerta-tion ne pouvait être réduite à la seule prise en compte des procédures,ce qui conduirait à laisser de côté la dynamique civique (et ses tensionsinternes) qui pèse sur le déroulement et les effets de la concertation ins-tituée. Dans cette perspective sont généralement examinés les problèmesliés à la contestation issue de la sphère civique ; et ceux liés aux instancesde concertation publique qui se sont largement développées depuis trenteans, dans tous les domaines du risque ; 9
  • RISCO – les politiques publiques, la vulnérabilité sociétale et la résilience faceaux risques et aux catastrophes. Des recherches ont ainsi été menées sur :la prise en compte de la fragilité territoriale, la mise au jour des failles,faiblesses, dysfonctionnements (« ordinaires » ou ponctuels) des systèmesde gouvernance et des processus de décision qui rendent la société vulné-rable aux risques qu’elle prétend juguler et qui compromettent sa capacitéd’adaptation. En outre se sont constituées des bases de données historiquessur les inondations et d’autres phénomènes naturels, bases de données sus-ceptibles de devenir des outils pour la réduction des vulnérabilités ; – la gestion des risques par les organisations, productives ou non.Ont été développées des recherches sur : la robustesse organisationnelleà travers l’examen des pratiques de communication ordinaire ; la mise enplace de dispositifs de traitement des événements indésirables ou de retourd’expérience. D’autres recherches ont porté sur l’analyse et la conceptiond’environnements de communication, adaptées à la gestion de situationsde crises. Ces travaux ont ainsi mis en évidence que la circulation – nonlinéaire – de l’information comporte des enjeux qui, dépassant les aspectstechniques, renvoient à des modes de structuration sociale différant selonles configurations d’activité (par exemple : industrielle ou hospitalière). Pas toujours systématisé. L’objectif de l’atelier RISCO est d’élargir laperspective enveloppant ces recherches, en faisant se croiser des travauxqui sont souvent séparés par leur entrée : l’espace public ou bien l’orga-nisation, ou encore par leur terrain : les risques technologiques ou bienles risques naturels. Cet objectif est original dans la configuration française de recherchessur les risques et/ou sur la communication. En effet, si diverses équipesde recherches abordent la thématique du risque, la problématique de lacommunication n’y est généralement pas formelle, la référence aux théo-ries et, plus généralement, aux recherches sur la communication strictosensu n’étant pas systématique. De leur côté, les recherches françaises surla communication n’abordent que rarement le problème du risque, ainsiqu’en atteste le nombre réduit de publications sur ce thème, à la diffé-rence de ce qu’on observe en Allemagne, par exemple.10
  • introduction Dès lors, la communication du risque est souvent considérée commeune affaire de professionnels et, du coup, réduite à ses aspects fonction-nels, c’est-à-dire à une « communication vers », une communication defaire-part, envisagée comme la diffusion d’informations vers le « public »dont on attend des retours. Or, cette approche fonctionnelle a une alter-native, qui fait de la thématique du risque un problème d’entente sociale,combinant des tensions et des solidarités, une « communication avec »,en quelque sorte. Faute d’un déblayage théorique suffisant, cette distinction entre« communication vers » et « communication avec » est compromise.Ainsi, même dans des approches couramment répertoriées, la commu-nication ne ferait que répondre à un problème de gouvernementalité etne serait qu’un mode de gouvernance, nécessitant de mieux connaître lesreprésentations et perceptions du risque des « parties prenantes », en vued’ajuster les points de vue. La communication du risque est alors ramenéeà l’idée selon laquelle une plus grande confiance, une meilleure informa-tion, une meilleure pédagogie, la mise en place de meilleures procédures(de consultation, de concertation, de participation…) permettraient deréguler les tensions entre les « parties prenantes ». Or, d’une part, une telle position ne trouve pas d’ancrage empirique,tout particulièrement quand survient une catastrophe mais pas seule-ment. D’autre part, elle ne soulève pas suffisamment la question de l’asy-métrie sociale que la thématique du risque fait émerger. En particulier estsous-estimée l’asymétrie entre, d’une part, les critères, notamment moné-taires, utilisés par la sphère de la décision (État, collectivités territorialeset entreprises) et, d’autre part, les normes à prétention universelle dansla sphère civique (comme la défense de l’environnement). Dans cetteoptique, la communication doit apparaître comme un problème là oùelle est le plus souvent pensée comme une solution. Les pages qui suivent n’ont certes pas la prétention de mettre fin à latension entre ces approches, mais elles offrent l’opportunité de déplacerune problématique fonctionnelle de la communication vers une problé-matique de la formation de normes d’entente sociale se rapportant auxrisques, fautes desquelles aucune communication n’est possible. 11
  • RISCO La tenue de l’atelier n’aurait pas été possible sans l’investissementconstant de Céline Pottier (MSHS-T), qui a permis que se déroulent aumieux les diverses séances et qui a relu et corrigé patiemment les trans-criptions des interventions orales. Cet atelier a bénéficié du soutien financier de la MSHS-T, de l’Ins-titut d’études politiques de Toulouse et du ministère de l’Écologie, del’Énergie, du Développement durable et de la Mer. Patrick Chaskiel12
  • Le pouvoir dans les organisations du haut risque : quels constats, quelles évolutions ? Mathilde Bourrier Pour présenter mon parcours en quelques mots, je m’intéresse beau-coup aux coopérations dans les activités à risques. Le nucléaire civil, parle passé (Bourrier, 1999, 2001)1 ou l’hôpital (2010)2, actuellement. Enparticulier, je cherche à analyser l’influence de la conception organi-sationnelle sur les stratégies des acteurs et les comportements dans lesmilieux du haut risque. Je m’intéresse aux modalités de constructiondes régimes de fiabilité, mais aussi aux « violations nécessaires » pourreprendre le concept de James Reason (1987)3 ancré en psychologie.Je trouve d’ailleurs que la sociologie n’a pas suffisamment repris à soncompte, de façon consistante, ces apports de la psychologie sur les condi-tions de la production des erreurs. Et je m’intéresse aussi beaucoup auxméthodes ethnographiques dans les milieux dits fermés, les milieux oùl’entrée est compliquée, notamment les milieux du haut risque (Bourrier,2010)4 mais également par exemple – la localisation à Genève aidant – lesorganisations internationales, qui se laissent fort peu étudier. Cette conférence s’intitule « Le pouvoir dans les organisations du hautrisque, quels constats et quelles évolutions ? » Et j’ajoute également : quel1. Bourrier M. (1999). Le nucléaire à l’épreuve de l’organisation. Paris, PUF.Bourrier M. (2001) (s/d). Organiser la fiabilité. Paris, L’Harmattan.2. Bourrier M. (à paraître). Les enjeux de l’apprentissage médical à l’hôpital. Une étudede cas dans un service d’anesthésie. Genève, Éditions Médecine et Hygiène, avec la colla-boration de Sami Coll.3. Reason J. (1987). The Chernobyl errors, Bulletin of the British Psychological Society, vol.40, 18-19.4. Bourrier M. (2010). Pour une sociologie « embarquée » des univers à risque, Revuesuisse d’ethnologie, Tsantsa, n° 15 « Anthropologie et journalisme », 28-37. 13
  • RISCOniveau d’entrée pour traiter de ces questions ? Ou encore : quelle analysedu pouvoir chez quelques théoriciens du haut risque et quelles évolutionspratiques et conceptuelles ? Il est possible que ce soit un peu indigeste, etvous prie de m’en excuser par avance. Pour préparer cette conférence, jeme suis mise à ma table et puis j’ai regardé tout ce qu’il y avait à côté demoi dans la bibliothèque : j’ai fait une espèce de patchwork qui n’est sûre-ment pas complet, et là encore je vous prie de me pardonner, ça sera uneffet de ma mémoire, de mes lacunes. Cette présentation n’a pas la pré-tention d’être exhaustive, mais l’ambition de pointer vers des domainesoù je crois que l’on n’a pas beaucoup de travaux. Le pouvoir dans les organisations du haut risque : quel niveau d’entrée ? Je vais parler des relations de pouvoir entre État et firmes, entre siègesocial et installations, entre régulateurs et régulés. Je vais parler des rela-tions industrielles au sens des industrial relations, les relations syndicales,les relations entre sous-traitants et donneurs d’ordres. Les relations entreinstallations, communautés urbaines, autres parties prenantes. Les rela-tions au sein de l’installation à risque entre départements et unités. Et lesrelations quotidiennes de pouvoir au sein des équipes. Ça, pour moi, cesont des entrées pour parler du pouvoir. Et j’en ai sûrement oublié. Donc,je soumets cela à votre sagacité. Les relations entre État et firmes du haut risque En ce qui concerne les relations entre État et firmes, je n’ai pas trouvéde travaux récents. Je n’ai rien lu récemment, à part le dernier livre deCharles Perrow The Next Catastrophe (2007)5. Perrow a été un des pre-miers à construire ce champ, tout en étant un des rares à continuer àmaintenir cette ligne d’intérêt autour de l’analyse du pouvoir. Son livretraite en particulier de l’ouragan Katrina (2005) et de l’échec de la coor-dination entre l’État fédéral et les États concernés (Louisiane, Texas…) et5. Perrow C. (2007). The Next Catastrophe: Reducing Our Vulnerabilities to Natural,Industrial, and Terrorist Disasters. Princeton University Press.14
  • Mathilde Bourrierla FEMA (Federal Emergency Management Agency). Mais à part son livre,qui a un chapitre complet sur les relations entre le nucléaire, les firmesnucléaires et certains gouvernements d’états américains, je n’ai pas trouvéde choses récentes. On a régulièrement des feuilletons dans la presse quinous sont proposés, qui incluent des entités telles que Areva, l’État fran-çais ou allemand, la trahison des partenaires allemands qui vont s’acco-quiner avec les Russes, ou l’EDF et l’État français, le nucléaire et l’Étatfrançais, l’abandon de Superphénix bien sûr, on a AZF et le secret d’État,mais c’est quelque chose qui reste journalistique et qui n’est pas creusésoit en science politique, soit en sociologie. On a des travaux d’historiens,pour l’histoire de EDF notamment celle ancienne de Picard, Beltran etBungener (1985)6, on a les travaux de Jaspers en 19907, le livre de Wie-viorka et Trinh sur le modèle EDF (1989)8, la thèse de Finon sur lessurgénérateurs9, ou le livre de Bell (1998)10 sur les péchés capitaux dela haute technologie, ou encore plus récemment le travail de GabrielleHecht sur le programme nucléaire du CEA après la Seconde Guerremondiale (1998)11. Mais, des choses récentes sur les relations entre Étatset firmes n’existent pas (ou pas encore), notamment dans la productionscientifique française. Les relations entre siège et installations En ce qui concerne les analyses portant spécifiquement sur les indus-tries du haut risque, sur leurs façons de gérer les relations entre sièges etinstallations par exemple, on peut penser au siège d’EDF, d’Areva, ou à6. Beltran A., Picard J.-F. et Bungener M. (1985). Histoire (s) de l’E.D.F. Paris, Dunod.7. Jaspers J. (1990). Nuclear Politics: Energy and the State in the United States, Sweden, andFrance. Princeton, NJ, Princeton University Press.8. Wieviorka M. et Trinh S. (1989). Le modèle EDF. Paris, Éditions La Découverte.9. Finon D. (1988). Les États face à la grande technologie dans le domaine civil : le casdes programmes surgénérateurs. Thèse de doctorat d’État, Université des sciences socialesde Grenoble.10. Bell R. (1998). Les péchés capitaux de la haute technologie. Paris, Seuil.11. Hecht G. (1998). The radiance of France, Nuclear Power and National Identity afterWorld War II. MIT press. 15
  • RISCOcelui de Total et aux relations respectives avec les installations, nous n’avonspas de travaux. À l’exception par exemple du livre de deux historiens Kenediet Clément (2007)12, qui porte sur le management du parc nucléaire d’EDF,son héritage et les transformations récentes. Il y a des choses intéressantes.Mais c’est un livre qui ne va pas gratter les petites bêtes, qui reste une espècede panorama chronologique, même s’il touche à des questions essentielles :le passage à sept équipes pour les équipes de conduite, le cassage d’un cer-tain niveau de syndicalisation, comment certaines choses se sont produites,pourquoi. Cela permet de mieux comprendre le contexte. Et je n’oublie pasBhopal (1987), car dans l’accident de Bhopal on a toute cette dimension derelations entre le siège américain et cette installation indienne, le problèmedu double standard, c’est-à-dire « je me suis bien réglementé chez moi maiscomme en Inde on ne réglemente pas, eh bien je vais encore continuer àproduire l’isocyanate ». Les relations entre régulateurs et régulés En ce qui concerne les relations entre régulateurs et régulés, on peutconstater du progrès dans les connaissances accumulées. On a des chosesplus intéressantes maintenant qu’il y a dix ans. On a une littérature essen-tiellement anglo-saxonne qui traite de l’influence des politiques publiquesou de la puissance publique sur les comportements privés et le choix desopérateurs et des publics cibles. Par le biais des concepts de complianceou de over compliance, ceux de capture, cooptation, collusion, en utilisantl’héritage de la science politique, on peut analyser nombre de situationscontemporaines. On peut penser par exemple aux rapports entretenus parle nucléaire allemand avec les autorités de sûreté allemandes. On est passédes vieilles préventions de Nichols et Wildavsky13 qui mettaient en gardeen 1987 sur le mode Seeking safety, doing harm à un regain énorme de laquestion de la régulation sur fond notamment (mais pas seulement) de la12. Kenedi A., Clément D. (2007). Le management du parc nucléaire d’EDF. Paris,L’Harmattan.13. Nichols E., Wildavsky A. (1987). Nuclear Power Regulation, Seeking Safety, DoingHarm, Regulation, vol. 11, 45-53.16
  • Mathilde Bourriercrise financière actuelle. Quand on parle dans la presse d’un « Tchernobylfinancier » et des moyens de réguler les activités financières, il y a desponts à faire avec cette littérature. Je souligne d’autant plus ce regain quel’on y trouve des travaux français. Je pense à ceux de Laure Bonnaud14 etÉric Martinais15 et ceux de Julien Étienne16, qui sont des chercheurs quiont vraiment commencé à étudier ça avec intérêt, en donnant de la chairà cette question dans un pays comme la France où la régulation étatiqueest diablement intéressante, surtout quand on parle du haut risque. Etje pourrais bien imaginer qu’un travail sur le haut risque, en prenantl’exemple du nucléaire, serait fabuleux. Un livre majeur et plus ancien pour étudier cette question des rap-ports entre régulés et régulateurs c’est Hostages of each other, de Rees17. Ilétudie le moment où les opérateurs nucléaires américains (la productionnucléaire aux États-Unis est générée par des opérateurs privés pour la plu-part, à une ou deux exceptions près), après Three Mile Island, décident decréer un institut privé de réglementation. Certes, existe la NRC, la NuclearRegulatory Commission, mais ils ont tellement eu peur que l’un d’entreeux commette l’irréparable, qu’ils vont décider d’organiser une réglemen-tation privée par le biais de l’INPO (Institut of Nuclear Power Operations).Julien Étienne nous invite à affiner un peu les modèles anciens de liensentre régulés et régulateurs, en intégrant un modèle plus compliqué. Mais14. Bonnaud L. (2007). Histoire des inspecteurs des installations classées (1810-2006),Responsabilité et Environnement, vol. 46, 89-94.15. Bonnaud L., Martinais E. (2008). Les leçons d’AZF : chronique d’une loi sur les risquesindustriels. Paris, Documentation française.16. Dupré M., Étienne J. et Le Coze J.-C. (2009). L’interaction régulateur-régulé : consi-dérations à partir du cas d’une entreprise Seveso II seuil haut, Annales des Mines : Gérer etComprendre, 97, 16-27.Étienne J. (2008). Knowledge Transfer in Organisational Reliability Analysis: From Post-Accident Studies to Normal Operations Studies, Safety Science, 46(10),1420-34.Étienne J. (2007). Reorganising Public Oversight of High-Risk Industries inFrance: AReliability Analysis of Permitting, Journal of Contingencies and Crisis Management, 15(3):144-156.17. Rees J. (1994). Hostages of each other: The transformation of Nuclear Safety Since ThreeMile Island. Chicago, University of Chicago Press. 17
  • RISCOon manque d’études des pratiques au quotidien. Est-ce qu’on est dans dudonnant-donnant, du contrôle encastré dans une relation de confiance aulong cours ? Que va-t-il advenir des méthodes de surveillance post-AZF ?Est-ce que, comme le suggère Étienne, le rôle de conseil qu’avaient lesinspecteurs jusqu’à présent est en train de disparaître ? Je voudrais faire une petite digression sur le syndrome de la maison deverre, j’ai appelé ça comme ça mais l’expression n’est pas tout à fait de moi.Lors de ma dernière enquête un peu lourde dans une centrale nucléairefrançaise, le directeur de la centrale commente le fait qu’il se sent « commedans une maison de verre ». Quand on connaît la lourdeur des procéduresde sécurité auxquelles il faut se soumettre pour entrer dans une centralenucléaire, je ne compris pas d’emblée l’expression de « maison de verre »,mais lui était vraiment persuadé que tout ce qu’il faisait était vu et analy-sable depuis l’extérieur. Et qu’il n’y avait plus d’endroits où il pouvait « secacher », réfléchir. Le fait qu’il y ait des inspecteurs, des syndicalistes biensûr cela faisait partie du jeu, et de cela il s’accommodait très bien, ce n’étaitpas ça le problème. Ce qui le gênait, c’était l’idée que tout son fonctionne-ment, sa façon de régler les problèmes, était tout de suite vu par le régle-mentateur, par la presse, les élus, tout le monde savait tout. Je pense qu’ilexagérait, mais il était juste de penser qu’il y avait une forme de perte decontrôle sur ces affaires. Et, d’ailleurs, comme son site de production avaitété le théâtre, peu de temps auparavant, d’un grave incident d’irradiation,en réalité, son site était effectivement placé sous surveillance, sous une pres-sion réglementaire importante. Il était spécialement observé. D’ailleurs, ceque j’avais pu montrer à l’époque, c’était que son personnel s’était mis defait sous les ordres des inspecteurs. Les équipes, traumatisées par l’accidentd’irradiation et par toute la mauvaise presse, le bad mouthing en quelquesorte, s’étaient dit : « On va changer notre façon de faire. On va téléphonerà chaque fois à la DRIRE pour savoir quoi faire. » Donc, ce syndrome de lamaison de verre avait une traduction en relation de pouvoir très forte dansla centrale. Je continue un peu… Il manque pour le nucléaire français une actualisation de la probléma-tique du lobby nucléaire. Pendant des années cela a été un sujet de polé-18
  • Mathilde Bourriermique récurrent. Étonnamment, cela n’a pas été repris, réactualisé, personnene sait comment fonctionne effectivement le tripartisme IRSN (Institut deradioprotection et de sûreté nucléaire), ASN (Autorité de sûreté nucléaire)et l’EDF par exemple. Il y a des choses remarquables, des deals, du don-nant-donnant, des arbitrages, une forme de co-gestion du nucléaire civil,bref toutes sortes de configurations mal connues. On n’a aucune vision surces jeux de pouvoir. Il y a une possibilité d’avoir une vision journalistique,mais des visions outillées, avec ce que peuvent apporter de mieux la socio-logie des entreprises, des organisations ou la science politique, c’est un sujetdéfendu je pense. Aucune étude agrégée de notre régime de régulation duhaut risque en France par exemple n’existe à ce jour. Les relations entre industriels et syndicats Là encore peu de travaux existent sur les relations entre la CGT ou laCFDT et EDF par exemple. Quiconque connaît un peu l’histoire de laCGT sait très bien que son engagement auprès de la production nucléairea été important. La CFDT a joué un rôle critique dans les années 1970-1980, qui aujourd’hui est assez peu visible. On peut ici faire référence autexte récent de Patrick Chaskiel18, sur le fait qu’à la faveur d’AZF cetteproblématique reprend un peu du service, qui nous fait penser en échoaux travaux de Denis Duclos sur les ouvriers de la chimie19 et la défensede l’outil de production et de l’usine quoi qu’il arrive. On a un doublevisage des syndicats : parfois lanceurs d’alertes, alliés objectifs à d’autresmoments. Dans certains cas, les syndicats effectivement sont des lanceursd’alertes qui mobilisent la presse, les députés, je peux revenir à l’exemplede la « maison de verre » : lorsque je faisais mon enquête, le directeur dela centrale me raconte qu’un jour, il a été convoqué chez Laurent Stricker,le responsable du parc nucléaire à l’époque, parce que la députée PS dela Drôme, Michelle Rivasi, avait été informée, via un relais syndical, que18. Chaskiel P. (2007). Syndicalisme et risques industriels. Avant et après la catastrophe del’usine AZF de Toulouse (septembre 2001), Sociologie du travail, 49, 180-194.19. Duclos D. (1987). La construction sociale du risque : le cas des ouvriersde la chimie face aux dangers industriels, Revue française de sociologie, XXVIII, 17-42. 19
  • RISCOdeux femmes stagiaires avaient été irradiées. Il apprend cela par sa hié-rarchie et il est pourtant dans l’usine quand ça se passe. Il prend l’avion, ilva s’expliquer et essaie de comprendre ce qui se passe. La presse s’emparedu sujet, et cela devient « deux jeunes femmes sont irradiées » dans cettecentrale qui a déjà connu un incident d’irradiation quelques années aupa-ravant. En ce qui concerne le parc nucléaire d’EDF, dans les années 2000,il va y avoir une espèce de jonction entre agitation syndicale et sûreté :grève et sûreté, ça ne va plus ensemble. Le droit de grève est en quelquesorte remis en cause au motif que cela peut mettre en danger la sûreté.D’autant plus que les opérateurs de conduite, CGT pour l’essentiel, dansles centrales entreprennent de (et sont encouragés à) « bunkériser » leursalle de commandes. Ainsi, à la faveur des mouvements sociaux de 1995,ils empêchent l’entrée dans la salle de commandes et réduisent la puis-sance des tranches en abaissant les grappes. Après ces épisodes sur fond demouvements sociaux, la direction d’EDF va contester cette possibilité debaisser la puissance, au prétexte que ça a un impact sur la sûreté, c’est-à-dire que ça touche notamment le contrôle commande. Donc, il va y avoirune sorte de décret au sein d’EDF pour empêcher que les centrales s’arrê-tent, pour ne pas fragiliser le cœur des réacteurs. Plus tard, le régulateur,en l’occurrence André-Claude Lacoste, le patron de la sûreté nucléairefrançaise, fera un point de presse à Dampierre en 2000, en disant quede son point de vue la sûreté doit s’établir dans un contexte de relationssociales pacifiées. C’est la première fois à ma connaissance que le lienentre sûreté nucléaire et relations sociales va être posé directement. Sous-traitance et haut risque Là, nous avons un thème médiatisé depuis les années 1990 et davantagede travaux. Le premier article sort en 1991, je me souviens, je commençaisma thèse, il s’appelle « Rapport sur les tricheries ordinaires », paru dans Libé-ration20, qui va traumatiser une partie des cadres du parc nucléaire français,et qui va rendre le travail des sociologues dans les centrales extrêmementpénible. À partir de ce moment-là, les cadres vont avoir peur qu’à chaque20. Gatie N. (1991). « Rapport sur les tricheries ordinaires », Libération, 23 octobre.20
  • Mathilde Bourrierfois que l’on mettra au jour un ajustement de pratique, de procédure, celapuisse être dommageable à l’establishment nucléaire. Les mentions quisont faites dans l’article reviennent sur les travaux de Denis Duclos et deChristophe Dejours, réalisés au Bugey, qui traverse une période difficile,justiciable d’une analyse en termes de psychopathologie du travail. Peu detemps après, six ans, l’émission La marche du siècle sur FR3 va reprendrela question du travail dans le nucléaire et faire polémique. Cette émissionplace face à face Laurent Stricker, le directeur du parc nucléaire à l’époque,et un sous-traitant blessé (bandage visible à l’écran), qui raconte les diffi-ciles conditions de travail dans les centrales nucléaires françaises pour lesprestataires. Laurent Stricker rétorque qu’il n’est pas au courant de tels pro-blèmes dans le nucléaire français. Là encore, la polémique enfle et ce thèmene va désormais plus quitter la presse, et va constituer l’angle privilégié parlequel celle-ci rend compte de la situation dans le nucléaire civil. Toutes ces années sont une longue mobilisation en faveur des Trimar-deurs du nucléaire, titre d’un film de Catherine Pozzo Di Borgo de 1996,qui porte sur les nomades, les « bêtes à Rem », et sur leurs employeurs(appelés « des marchands de viande »). Tout récemment, la même théma-tique est reprise par le film d’Alain de Halleux RAS nucléaire rien à signaler(2009) et par le livre de Filhol21. Sur cette thématique, vous avez l’alliancedes médecins du travail, du syndicat CGT, notamment du CNPE deChinon, et de chercheurs, qui ne sont pas des inconnus, je pense à AnnieThébaud-Mony (2002 et 2007)22 ou à Ghislaine Doniol-Shaw. L’enquêteSTED réalisée par Doniol-Shaw23 avec les données du ministère du Tra-21. Et encore plus récemment avec le livre de fiction d’Elisabeth Filhol (2010),La centrale, Paris, P.O.L.22. Thébaud-Mony A. (2000). L’industrie nucléaire, sous-traitance et servitude.Paris, Inserm, Coll. « Questions en santé publique » et Thébaud-Mony A. (2007).Travailler peut nuire gravement à votre santé. Sous-traitance des risques, mise en dangerd’autrui, atteintes à la dignité, violences physiques et morales, cancers professionnels. Paris,La Découverte.23. Doniol-Shaw G., Huez D. et Sandret N. (1995). Les intermittents du nucléaire.Enquête S.T.E.D sur le travail en sous-traitance dans la maintenance des centrales nucléaires.Toulouse, Octarès Éditions. 21
  • RISCOvail met au jour en 1995 les problèmes de gestion de l’emploi par la dose,la mise au vert systématique des personnes qui ont reçu plus de vingtmillisieverts par an (dose maximum pour les personnels DATR, c’est-à-dire ceux autorisés à travailler sous rayonnements). Pour avoir, moi aussi,traité cette question des sous-traitants, j’ai proposé quelque chose d’alter-natif, qui se présente comme une analyse contingente du face-à-face sous-traitants/EDF. Mon analyse ne montrait pas forcément que les perdantsétaient les sous-traitants. En effet, finalement, au cours de la décennie 90et la première moitié de la décennie 2000, à la faveur de l’arrêté qualitéde 1984, enfin appliqué sur les chantiers, l’interdiction pour EDF decommander du personnel en direct, et donc l’obligation de passer par unehiérarchie de l’entreprise sous-traitante, a rendu les sous-traitants beau-coup plus autonomes. Face à leurs nouvelles obligations contractuelles,ils vont se muscler du point de vue de leurs analyses d’ingénierie. Progres-sivement, les sous-traitants sur les sites français du nucléaire vont gagnerbeaucoup en expertise. Ils se sont notamment libérés du joug féodal descontremaîtres d’EDF. Je dirais aujourd’hui que pour analyser les rapportsentre donneurs d’ordre et sous-traitance, il ne faut pas toujours généra-liser. Bien sûr, la portée de l’analyse globale de Thébaud-Mony est éclai-rante et la dénonciation qu’elle porte est importante mais, sur le terrain,on assiste aussi à d’autres types de rapports. Les arrêtés Aubry (1998) vont stopper un temps la polémique, eninterdisant l’accès au bâtiment réacteur à toutes les personnes en contratà durée déterminée : seules celles ayant un contrat à durée intéterminée(CDI) y sont autorisées. Alors, ce que j’ai vu en 2002, c’est que le pro-blème s’était déplacé. Les contremaîtres qui avaient un contrat fixeétaient harassés et passaient un très grand nombre d’heures dans le bâti-ment réacteur. Ces gens-là étaient sur-sollicités pour faire des travaux etdes contrôles à l’intérieur, puisqu’ils étaient les seuls à être titulaires deCDI. Dans le registre de ces rapports entre sous-traitants et donneurs d’or-dres, on a aussi une aventure d’ethnographie participante, celle de Four-nier en 2001, puisqu’il s’embauche comme sous-traitant de servitude.22
  • Mathilde BourrierIl raconte, par exemple, dans Ethnologie française24 son aventure en tantque sous-traitant, il a pris un job qu’il pouvait avoir sans qualification,car être sociologue ne qualifie pas pour être technicien du nucléaire ! Etje dirai que ce thème ne cesse d’être repris encore et toujours, au traversrécemment des problèmes de qualité évoqués de nombreuses fois dansle cadre du chantier finlandais de l’EPR. L’International Herald Tribunefaisait récemment sa une sur les non-qualités du nucléaire français, le28 mai 2009. Évidemment, c’est certainement une campagne de presseaméricaine de dénigrement (sic !) ! Enfin, pour finir, on a tout ce pan,ce chantier AZF et la sous-traitance, et je note que l’Institut pour uneculture de sécurité industrielle (ICSI) s’est saisi de cette problématiquecontestée, parce qu’il y a un risque d’image, pour les donneurs d’ordres. Les relations entre installations, communautés riveraines, associations, élus, autres parties prenantes On a ici une spécialiste du domaine en la personne de Marie-Gabrielle Suraud, alors je ne vais pas trop parler de ça car je connais mal,je pense que c’est là qu’il y a le plus de choses côté français. Donc je citejuste les travaux de Glaucia Silva25 et d’Éric Chauvier26. Glaucia a travaillésur les communautés vivant dans les cités construites par Electro Nuclearau Brésil. Et Chauvier que vous devez sans doute connaître travaille sur ladouble exclusion de l’usine et du discours sur les risques. J’avais été trèsintéressée par ce travail, montrant que personne ne s’occupait de savoirce que les chômeurs notamment avaient comme discours à proposer surles risques et l’usine voisine puisque de toute façon ils n’y travaillaientpas. Alors qu’ils avaient pourtant un discours très articulé sur le fait qu’ilsaimeraient beaucoup avoir un job dans l’usine malgré les nuisances subies.24. Fournier P. (2001). Attention dangers ! Enquête sur le travail dans le nucléaire,Ethnologie française, 31, 1, 69-80.25. Silva G. (2009). Expertise et participation de la population dans un contextede risque nucléaire : démocratie et licence environnementale de la centrale Angra 3.Dados [online : doi 10.1590/S0011-52582009000300007], 52, 3, 770-805.26. Chauvier E. (2007). Entre concertation et acculturation, regard de l’anthropologie surles communes soumises aux risques industriels, working paper. 23
  • RISCOSur les travaux concernant les CLIC, les CLIRT, la loi Bachelot de 2003,que vous devez connaître bien mieux que moi, je vais passer. Les relations au sein de l’installation à risque entre départements ou unités Sur le fonctionnement des unités de production par exemple, on aparadoxalement davantage de travaux, notamment sur les rivalités main-tenance/conduite, dans une version très crozérienne de l’analyse, où sejouerait une forme d’éternelle redécouverte des ouvriers de maintenanceet du monopole industriel. Au sein de la maintenance, on peut encoreraisonner avec le vieux modèle de « la tête et les jambes » (d’un côté ceuxqui pensent et qui écrivent les procédures, de l’autre ceux qui courent etqui font les boulots). Dans l’aviation, on observe le même phénomèneentre les volants et les rampants, les ingénieurs et les opérateurs. Dans cegenre de travaux, dont je ne m’exclue pas du tout, c’est un peu l’éternelleredécouverte par les sociologues du travail des cultures de métiers, descultures professionnelles qui s’opposent. On a quand même un bémolavec cette analyse de la tension par le biais de cette question : finalement,le fait que les gens soient toujours dans des tranchées, des baronnies, est-cebon ou mauvais pour la sécurité ? Le côté anthropologique de l’affairenous dit que c’est plutôt bon en fait, parce que ça apporte une représen-tation articulée et différente d’un même objet (Moricot, 2001)27. Prenonsl’exemple de l’avion : les pilotes ont une vision de cet objet tandis que lamaintenance en a une autre, en coordonnant ces deux visions, même avecdes tensions, une construction sociale de la safety s’opère. Au sein de ce chapitre, c’est-à-dire celui des relations entre unités ouentre départements au sein d’une même organisation, on trouve aussi destravaux sur la place occupée par les services de sécurité par rapport auxservices productifs et opérationnels. La question de leur « bonne » placedans l’organigramme est posée, notamment à la suite de certains acci-27. Moricot C. (2001). La maintenance des avions : une face cachée du macro-systèmeaéronautique. Dans M. Bourrier (dir.), Organiser la fiabilité. Paris, L’Harmattan, 183-201.24
  • Mathilde Bourrierdents. Ni trop proéminent, au risque de trop bloquer la production, nitrop silencieux et discret au point de ne pas compter suffisamment dansles arbitrages et de laisser les pressions de production prendre le dessus(Shrivastava, 1987 ; Vaughan, 1996 ; Heimann, 2005)28. Les relations de pouvoir quotidiennes au sein des équipes et les ajustements avec les normes de sécurité Là encore, il me semble que l’on a de plus en plus de travaux, grâcenotamment aux psychopathologues, aux ergonomes, aux psychologues.Je pense notamment à un papier que je viens de lire qui s’intitule A safetyCounterculture Challenge to a “safety climate” de Wayne Walker29. Son tra-vail porte sur les « autres arrangements » avec la sécurité que proposentles ouvriers du lieu étudié, qui ne sont pas ou faiblement en lien avec lavision bureaucratique de la sécurité proposée par le management de l’en-treprise… Enfin, on étudie cela depuis longtemps, mais j’aime beaucoupla notion de counter culture of safety. Pour clore rapidement ce point, on aaussi pas mal de travaux sur les dérives claniques, les équipes qui se refer-ment sur elles-mêmes, il y a beaucoup de choses là-dessus. J’en termine. Si on regarde l’analyse du pouvoir chez quelques théo-riciens du haut risque, on peut identifier un certain nombre de thèmesrécurrents. Lagadec attire notre attention depuis longtemps sur lesdébandades du pouvoir technocratique, sa paralysie. Donc, si on veut deschoses là-dessus, on relit Lagadec. Si on va du côté de Claude Gilbert,on va trouver des choses sur les reconfigurations du pouvoir à la faveurdes crises. Avec l’idée que ce n’est pas toujours ceux qui sont censés êtreen situation de pouvoir qui règlent les affaires au moment où ça se pro-duit. Chez Perrow, on a un terme central qui est celui des méfaits de28. Shrivastava P. (1987). Bhopal: Anatomy of a crisis. Cambridge, MA, Ballinger.Vaughan D. (1996). The Challenger Launch Decision. Chicago, IL: Chicago University Press.Heimann L. (2005). Repeated Failures in the Management of High Risk Technologies,European Management Journal, Vol. 23, Issue 1, p. 105-117.29. Wayne W. G. (2010). A safety Counterculture Challenge to a “safety climate”, SafetyScience, vol. 48, n°3, 333-341. 25
  • RISCOla concentration du pouvoir de décision et de l’incurie bureaucratique,qu’il considère comme l’une des caractéristiques importantes et fatalesdes organisations du haut risque. Pour lui, c’est le principal risque et laprincipale source de catastrophe. C’est le fait que l’on ait un pouvoircentralisé, concentré et autiste, etc. Chez les théoriciens de la haute fiabilité (La Porte, Rochlin, Schulmanet Roberts), c’est un peu l’inverse, car il n’y a pas d’analyse du pouvoiren tant que telle. Dans leurs travaux, la décentralisation du pouvoir auniveau opérationnel s’accompagne du fait que la hiérarchie supérieureassume toutes les décisions, prend la responsabilité de ce qui pourrait malse passer. Ils considèrent que cette articulation entre une décentralisationau plus près de ce qui se passe pour agir et le top qui assume toutes lesdécisions, même celles qui sont prises en réalité tout en bas, est le gaged’une très haute fiabilité (encore appelée Migration decision making). Je pense encore à Perin, dans son dernier livre Shouldering risks30, quinous dit que la transposition des rapports de pouvoir qui existent aumoment où l’on conçoit les installations – ce qu’elle appelle la penséepar silo (conception du cockpit, conception de la maintenance, ce côtéconception fonctionnelle) – crée des opacités permanentes très handica-pantes dans les périodes postérieures. Elle relie les problèmes de pouvoirdans les organisations du haut risque à la manière dont elles sont conçues,un peu dans le même esprit que Perrow d’ailleurs. Chez Vaughan, lesrapports de pouvoir ne sont pas premiers dans l’analyse des accidents dela NASA mais ils sont une conséquence des représentations du risque quisont à l’œuvre. Et pourtant elle a un bagage très intéressant puisqu’elleaborde l’analyse de cet accident avec des travaux qu’elle a faits antérieu-rement sur le white collar crime, le crime en col blanc. Même si elle partde là, historiquement dans son parcours scientifique, ce n’est pas le pointd’arrivée de son travail sur la NASA. Je me suis incluse dans ce chapitre.Je pense que les régimes de fiabilité que j’ai mis au jour sont des régimes de30. Perin C. (2005). Shouldering Risks, The culture of Control in the Nuclear PowerIndustry. Princeton, NJ: Princeton University Press.26
  • Mathilde Bourrierpouvoir. Je pense que le pouvoir fait absolument partie de ce que l’on doitdécrire lorsque l’on s’intéresse par exemple à la fiabilité organisationnelle. Évolution et agenda Comme on a pu le montrer – et j’en ai terminé – il y a des béancesdans notre connaissance des modalités du pouvoir à plusieurs échelles. Lehaut risque reste un terrain difficile pour l’investigation réflexive. En pro-grès : les relations entre régulés et régulateurs, les relations entre commu-nautés à risque et installations à risque. En régression : la connaissance dumilieu politique et industriel du haut risque français, mais pas seulement,les acteurs syndicaux aussi. Cet agenda de recherche est devant nous. Jepense que l’on doit poursuivre nos navigations entre sécurité du hautrisque et pouvoir, pour ne pas déconnecter la safety science de la politicalscience et de la sociologie des organisations. Merci. Discussion Question Merci beaucoup Mathilde. Je suis très heureux de cette intervention.En fait, c’est une façon de réinterroger, de remettre un certain nombred’éléments qui sont habituellement écartés lorsque l’on travaille sur laquestion des risques. Lors de l’anniversaire du CERAT31, qui était monlaboratoire, il y avait une petite réunion qui était organisée par l’Asso-ciation française de science politique, et j’étais intervenu sur le fait que,lorsque l’on parle de risque, on ne parle pas de pouvoir. Comme c’estbizarre… J’avais pointé tous les thèmes qui pouvaient être analysés entermes de pouvoir. Je suis très heureux que tu aies fait l’exercice relative-ment différent qui consiste à prendre relation par relation. Je crois que, là,il y a, non pas une béance, mais une lacune, un désert de la réflexion qui31. Centre de recherche sur le politique, l’administration et le territoire (IEP Grenoble). 27
  • RISCOest quand même extraordinaire et qui est troublant puisque je me souviensque, dans le cadre du GIS « Risques et crises collectifs », à plusieurs reprisesil était noté : on ne peut pas comprendre la gestion des risques si on necomprend pas comment s’instaurent les relations de pouvoir et les relationsde faiblesse entre les grands acteurs, sachant que chaque type de risquescorrespond à des configurations particulières. La configuration des acteursdans le nucléaire n’a rien à voir avec la configuration dans le domaine dela chimie, qui n’a rien à voir avec l’agroalimentaire, etc. Qui ne comprendpas ça est incapable d’analyser sérieusement la moindre chose. Et c’est trou-blant. L’autre point aussi, et tu l’as évoqué dans la littérature, ce sont desrelations de pouvoir très compliquées. Ce sont des arrangements, c’est larelation entre EDF et l’IRSN, l’autorité de sûreté. Il y a eu une thèse32, quianalyse quelque chose de vraiment très simple, sur les expertises de sûreté.Cette thèse montre très bien comment, à travers ces expertises, s’organisentdes relations, des controverses, des arrangements, des échanges, très com-pliqués, entre des partenaires, relations qui ne sont pas simplement de laconnivence. On avait très peu d’éléments. Je crois que, là, tu pointes deschoses ; pour terminer, avant de laisser la parole, c’est cette façon que nousavons de prendre les grandes entités en une fois. Il y a quelque chose qui n’ajamais été étudié véritablement, c’est notamment l’arrêt de Superphénix. – Il y a la thèse de Finon33. – Oui, mais il ne parle pas de l’arrêt de Superphénix. Il parle de lafilière. Mais il ne dit pas les raisons compliquées de l’arrêt de Superphénixqui sont imputées dans un schéma d’analyse hyper classique : « ce sont lesVerts qui protestent, etc. », alors qu’il y avait des distorsions épouvanta-bles au sein d’EDF. Il y a eu des alliances très compliquées. Et, ça, je diraisqu’on n’a pas la visibilité.32. Rolina G. (2009). Sûreté nucléaire et facteurs humains : la fabrique française del’expertise. Paris, Presses des Mines.33. Finon D. (1988). Les États face à la grande technologie dans le domaine civil : le casdes programmes surgénérateurs. Thèse de doctorat d’État, Université des sciences socialesde Grenoble.28
  • Mathilde Bourrier – Non, mais est-ce qu’on nous laisserait l’étudier ? – Je ne crois pas. Il y a des difficultés d’études, et je crois aussi quenous faisons très gentiment de l’autocensure. – Je suis d’accord avec ça. – Parce que au fond il y a suffisamment d’éléments. Qui veutaujourd’hui étudier les raisons de la fermeture de Superphénix ? Il fautvoir tous les retraités d’EDF… – Oui, mais c’est du froid. Je peux raconter une petite anecdote : j’airencontré en mai 2002 le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire fran-çaise, André-Claude Lacoste, je l’ai informé de mon souhait de vouloirétudier d’un peu plus près les inspecteurs de la DRIRE Rhône-Alpes. Ilne m’a pas autorisée à le faire. Pourtant, il me connaissait. Je faisais partiede ces groupes permanents de sûreté qui donnaient une sorte de légiti-mité de mon domaine aux analyses de sûreté présentées. – Oui, mais dans sa thèse Laure Bonnaud montre bien jusqu’à quelpoint vont et ne vont pas les inspecteurs. Pour l’essentiel, ils s’arrêtent àl’inspection papier. – Ce n’est pas si simple. Dans le cas de Tricastin, ce que j’ai vu, c’estvraiment des gens en contrôle. Tu as raison de dire qu’il y a de l’autocen-sure, mais la partie n’est pas facile. – Oui, il y a l’autre point aussi pour conclure, sur lequel tu n’embrayespas, mais qui je crois est un point intéressant. C’est en quoi la définitiondu risque et le positionnement par rapport au risque constituent en tantque tels une ressource de pouvoir ? – Oui, mais en fait j’ai dit : « prenons le pouvoir dans ce type d’indus-trie ». Mais, c’est vrai, je pourrais le prendre de l’autre côté. Question J’ai été surprise de ne pas retrouver les approches de la sociologie descontroverses sociotechniques. Avec l’approche spécifique elle-même quimontre là où c’est moins lisse. 29
  • RISCO Réponse Je trouve que, dans l’ensemble, cette littérature montre là où çaachoppe mais ensuite elle noie complètement le poisson. Et on ne s’yretrouve pas. J’aurais pu citer le livre Le pouvoir d’indécision de YannickBarthe (2006)34. Maintenant que je vais plus à l’essentiel sur certainspoints, je me dis à chaque fois que c’est une perspective qui cherche àembrasser beaucoup de choses au risque de perdre en acuité sur les ques-tions de pouvoir. On a un petit enrayement là, une alliance là, et puis làon découvre un objet inanimé qui remonte, et puis, à la fin, l’analyse depouvoir un peu brutale n’est en fait pas proposée. Ça montre des char-nières, mais ça ne donne pas quelque chose de robuste, je trouve. Je ledis de façon un peu lapidaire, mais j’ai plusieurs fois cherché justementdans ces travaux quelque chose qui donne à voir des relations de pouvoir.Ça a été effectivement présenté comme une alternative à une sociologiedes acteurs basique. Mais au bout de cette décennie 2000, je ne sais pasce que l’on va retenir du pouvoir d’indécision. Ou de l’analyse de pou-voir autour des déchets radioactifs. Et quand on cherche à enseigner cescontroverses ou ces développements, donc à donner des choses robustesaux étudiants, cela file souvent entre les doigts. Question Je suis chercheure en information et communication, Lerass etCertop, Toulouse. En fait, j’ai été très intéressée par votre réflexion sur lesrégimes de fiabilité qui sont des régimes de pouvoir, mais j’aimerais bienque vous en disiez un peu plus. Je ne sais pas si c’est lié à ça, mais notrerecherche est dans un domaine différent, l’hôpital. Ce qui nous a inté-ressés, c’est de voir comment les dispositifs de gestion des risques étaientélaborés. On est amené à interroger la façon dont ils sont élaborés en lienavec le local. On a pu observer comment les médecins des établissementsétudiés participaient à élaborer la règle, localement, et je pense que ça34. Barthe Y. (2006). Le pouvoir d’indécision, la mise en politique des déchets nucléaires. Paris,Économica.30
  • Mathilde Bourrierpeut être intéressant de confronter la façon dont se distribue le pouvoirdifféremment selon les milieux professionnels. Il me semble que, dansle secteur santé, il y a une distribution de la parole sur des dispositifs degestion des risques et puis de la circulation sur la façon de mobiliser descontroverses internes sur la façon d’utiliser ces dispositifs, que l’on ne vapeut-être pas retrouver dans d’autres configurations. Donc, ça peut êtreintéressant aussi de confronter cette configuration du pouvoir dans desmilieux différents. Réponse Je suis tout à fait d’accord. Sur la dernière partie, j’essaie de plaiderbeaucoup pour qu’il y ait des travaux inter-trans-industries, et ce n’estpas si facile. Une fois que l’on est dans une industrie, que l’on a sesentrées, que l’on est connu, aller dans une autre c’est recommencer unenouvelle fois. Je trouverais cela très bien si l’on arrivait à dire clinique-ment : « voilà ça c’est la configuration de l’hôpital, dans le nucléairec’est comme ça, etc. » Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de travauxcomparatifs de cette nature. Sur régimes de pouvoir, régimes de fiabilité,je vais juste donner un exemple que j’ai déjà un peu relaté tout à l’heure.Quand l’arrêté qualité 1984 paraît, il s’applique à toutes les organisationsdu travail dans le nucléaire, de manière à remédier aux sous-traitancesillicites. C’est-à-dire le cas du personnel EDF donnant des ordres direc-tement aux personnels sous-traitants. EDF va retarder le plus possiblela mise en place de ces nouvelles dispositions jusqu’à la publication durapport Noc de 1990, qui va s’attaquer aux problèmes de fond que sontl’organisation de la qualité des interventions et du contrôle. En pre-nant le problème par la lorgnette « qualité », il apparaissait que l’on nepouvait pas avoir un réel contrôle extérieur si les personnels de la sous-traitance étaient directement dans les équipes. Finalement, qui serontles contrôleurs ? La résolution de cette question va donner lieu à quinzeans de batailles politiques au sein d’EDF et de l’encadrement. Il y eutà chaque fois des expérimentations différentes selon les centrales. Et jene peux pas m’empêcher de penser que l’application de la sûreté comme 31
  • RISCOle management supérieur du parc le souhaitait, et en particulier l’arrêtéqualité pour ce qui est de la réglementation, ont été retravaillés au seindes équipes. Ça a amené à des compromis de pouvoir, notamment avecles sous-traitants. Les contremaîtres d’EDF se sont battus pour ne paslâcher ce pouvoir de contrôle sur les prestataires. On ne peut pas com-prendre cette nouvelle envergure du contrôle et cette nouvelle manièrede pratiquer le contrôle aujourd’hui dans les centrales en 2009 si on n’apas travaillé en parallèle les relations entre contremaîtres et sous-traitantset leurs évolutions. L’espèce de joie et de bonheur qu’avaient les sous-traitants au moment où vont se négocier ces nouveaux rapports de forcen’ont pas été perçus par Thébaud-Mony. En partie parce qu’elle voulaitdénoncer les conséquences de la précarisation du travail dans les universdu haut risque, ce qui est aussi une réalité importante. Je me souvienstrès bien des interviews que j’ai faites, notamment à Tricastin. J’arrive unmatin, il était huit heures, et les gars étaient par terre, devant le réacteur.Quelqu’un me dit : « On a passé la nuit là. » Je lui ai dit : « Mais pour-quoi vous avez passé la nuit là ? » Il me répond : « Parce qu’on est arrivésà trois heures du mat’, parce qu’on est une équipe peu dosée [en termesde radioactivité]. On a été appelés du Bugey. » On est au Tricastin en2001, le gars dit qu’il est peu dosé, qu’il peut encore en prendre, et fina-lement à trois heures du mat’ on lui dit : « Non tu ne rentres pas parcequ’on fait des tirs gammas » et eux, ils n’ont pas de chambres d’hôtel,donc ils attendent par terre. Quand on parle de sécurité et de sûreté, ondoit aussi travailler ces réalités. Mais c’est la raison pour laquelle ça poseaussi des problèmes. Ce type d’analyse réclame beaucoup d’énergie, et jepense que parfois on en perd un peu en route. L’énergie m’est revenueen lisant le livre de Thébaud-Mony et je me suis dit : Qu’est-ce qu’onfait ? Où est-ce qu’on se bat ? Où est-ce qu’on se bat scientifiquement ?Est-ce en donnant une vision de ces ajustements locaux ? Ou est-ce enconservant une analyse macro des réalités sociales ? Et je ne savais plustrop en fait. Raison pour laquelle j’ai un peu quitté ces objets, parce queje trouvais que ça n’allait pas assez loin dans ce que je voulais étudier,mais je reprendrai peut-être.32
  • Mathilde Bourrier Question Je suis chercheur allemand du CEREQ35, travaillant à l’antenne tou-lousaine. Votre titre « le pouvoir dans les organisations du haut risque » :selon vous, quelles sont les évolutions majeures du point de vue pouvoir,relations de pouvoir ? Sur un plan plus large peut-être : vous êtes centréesur le nucléaire, mais la gamme est plus large. Selon vous quelles évolu-tions majeures ? Réponse Alors j’ai pris évolution au sens de notre recherche, car c’était unséminaire de recherche, et je vous disais où je voyais des points qui ontété comblés depuis que j’ai commencé en tout cas, donc j’ai répondu là-dessus. Sur l’évolution du pouvoir, je trouve qu’il y a une opacité de plusen plus grande. Là où étaient les chercheurs dans les années 1970, avecleurs connexions syndicales, n’existe presque plus. Tous ces gens sont entrain de partir. Je constate plutôt un repli. Claude Gilbert le disait bien,aux débuts des années 2000, les univers du haut risque sont des lieux queles chercheurs n’ont pas trop intérêt à investir parce que ce sont des moisde négociation. Pour l’une des dernières centrales que j’ai étudiées, j’ai misdix-huit mois à entrer. Dix-huit mois d’acharnement : le directeur du sitesouhaitait me laisser enquêter mais son comité de direction ne le voulaitpas, ou disons pas autant. On n’est pas tellement mieux outillé pour tra-vailler sur ces gros objets technologiques que par le passé. Précisons qued’avoir obtenu des entrées dans ces univers par le biais du canal syndicala aussi eu des répercussions sur la recherche. Cela a produit une suspicionpermanente de la part des employeurs à l’encontre des sociologues, ou dessciences sociales en général. J’ai l’impression qu’on a de plus en plus étudiéles opérateurs, les ergonomes les ont observés et re-observés, dans les sallesde commandes, dans des tas d’autres endroits. Tous ceux qui sont les sou-tiers de ces industries sont sur-étudiés. Mais l’encadrement, et ce qui sepasse dans les comités stratégiques de décision pour tout ce qui est décision35. Centre d’études et de recherche sur les qualifications. 33
  • RISCOde sécurité, d’investissement de sécurité, est nettement moins investi. Surcette question, je mentionne néanmoins la thèse de Cynthia Colmellere36que j’ai eu la chance de diriger, dans la chimie. Je dirais pour conclure qu’onen sait sans doute moins en 2009 que dans les années 1970, dans le cas dunucléaire par exemple. Question J’ai plusieurs remarques. D’abord, sur l’histoire de Superphénix, jesuis assez d’accord avec Claude Gilbert : il y a de l’autocensure. J’avaiscommencé à travailler sur la fermeture de Superphénix. Un ancien direc-teur des années 1980 pousse d’ailleurs à ça. Il a un grenier entier de docu-ments qu’il laisse ouvert à tout le monde. Et il y a vraiment des possibilitésd’entretien avec d’anciens salariés. La question des financements est unautre problème mais travailler sur certaines particularités de la fermeture,c’est tout à fait envisageable. Si ce n’est pas fait, c’est parce que ça rentredans une espèce d’autocensure sur la question du nucléaire. Les travauxles plus récents sur la contestation du nucléaire menés par des chercheursfrançais ne sont pas légion. Ce sont plutôt des Allemands, des Anglo-Saxons, etc., qui ont fait ça ces derniers temps. La deuxième chose, c’estque s’il n’y a pas d’entité EDF, il n’y a pas d’entité CGT non plus. – Oui, oui, Chinon c’est un bon exemple… – Oui, Chinon c’est un bon exemple, et même Dampierre. J’allaisdire, il y a deux ans, je ne sais pas si j’aurais dit ça, depuis deux ans queje côtoie régulièrement des syndicalistes notamment CGT du nucléaire.Le nucléaire, c’est d’abord la CGT, on va dire ça. Je suis très surpris desouvertures qui se produisent vis-à-vis de l’opinion publique : c’est pourraccrocher à communication. Ce n’est pas artificiel, parce que je penseque c’est une question clef. Je l’ai vu dans les entretiens, il y a des chosesqui se passent, y compris dans la chimie. Il y a eu une réunion publique36. Colmellere C. (2008). Quand les concepteurs anticipent l’organisation pour maîtriser lesrisques : deux projets de modification d’installation sur deux sites classés SEVESO 2. Thèsesoutenue à l’Université de technologie de Compiègne.34
  • Mathilde Bourrierà Toulouse, en mai 2009, la question la plus discutée parmi un ensemblede responsables syndicaux, y compris de la chimie, était le rapport à lapopulation. Je pense qu’il y a dix ans la question ne se serait pas posée.Et je suis presque prêt à dire qu’il y a deux ou trois ans le problème nese serait peut-être pas posé en ces termes : « on ne peut pas continuercomme ça ». Par contre ce qui deviendrait intéressant, c’est de raccrocherla question de l’opinion publique à la question que tu traites, parce que jepense qu’il faut aussi la traiter comme ça, c’est : est-ce que finalement lepoids pressant, de plus en plus prégnant, de l’opinion publique, y com-pris sur le nucléaire, modifie les rapports de pouvoir à l’intérieur des cen-trales ? Avec d’autres collègues, c’est une des questions qui nous tarabus-tent, c’est-à-dire cette séparation classique entre d’un côté la sociologiedes organisations et de l’autre côté la sociologie de je ne sais pas quoi, dela contestation, de la mobilisation, de l’action publique, etc. Finalementquelle est la connexion entre les deux ? Si on fait la comparaison hôpital/industrie, on en a discuté un peu dans notre équipe, ce n’est pas l’activitéen soi et pour soi qui est déterminante à mon avis, ce qui est fonda-mental c’est le fait que le rapport de l’opinion publique sur les hôpitauxet les centrales nucléaires ne sont pas les mêmes. Nous, ce qu’on observaitc’est que les salariés des hôpitaux se saisissent de l’opinion publique pourdénoncer des problèmes à l’intérieur des hôpitaux, ce qu’on ne voit pasencore systématiquement, mais on commence à le voir quand même,notamment à Dampierre. Donc, il y a cette question-là, en gros : est-ceque sur le rapport de l’opinion publique au pouvoir organisationnel onest capable d’avancer ? – L’exemple que j’ai, c’est encore le syndrome de la maison de verre.Donc, c’est le moment où le directeur de la centrale arrive à mettre unereprésentation mentale de ce qui se passe dans son usine, c’est-à-dire qu’iln’est plus en contrôle. L’accident d’irradiation de 1998 a été médiatiséparce que le directeur d’usine a eu un procès pour mise en danger de la vied’autrui. Premier procès de cette nature d’un responsable nucléaire dansune centrale en France. Procès en appel, finalement EDF a été condamnéà payer un peu. Il se trouve que l’incident se produit à la fin d’un arrêt 35
  • RISCOde rechargement, alors que deux projecteurs ont été oubliés au fond dela piscine, avec les caméras. Les gens de la salle de commande le voientet demandent que ces projecteurs soient retirés. De fil en aiguille, cettedemande arrive au bureau du service de la radioprotection qui est encharge de ce type de tâche. La radioprotection donne son accord à l’inter-vention. Deux agents de la radioprotection sortent du bâtiment réacteurtout déshabillés, contents d’être sortis car il fait chaud. Puis un collègues’adresse à eux et leur dit : « Écoutez, j’y vais à votre place. » Normale-ment, c’est à ces deux personnes d’y aller et de faire cette intervention,mais cette troisième personne se propose pour rendre service. Le respon-sable de proximité du service de radioprotection n’est pas d’accord pourle laisser faire cette intervention, au motif qu’il n’a pas de dossier d’in-tervention dans les mains et qu’il entend y aller tout seul. De plus, il luifait remarquer qu’il ne connaît pas l’état radiologique de la tranche à cemoment précis, en phase de rechargement cet état peut évoluer très vite. Celui qui s’était spontanément proposé passe outre au motif qu’il estinstructeur de radioprotection. Il entre seul dans le bâtiment réacteur(qui entre-temps est passé de l’état orange à l’état rouge), reçoit une doseradioactive de l’équivalent de 300 radios des poumons d’un seul coup.Son dosimètre sonne évidemment. Il sait tout de suite ce qui se passe,il a eu le temps d’appeler. On va le chercher, on l’hospitalise et puis ondécouvre qu’il est gravement irradié. Il va se passer après toute une sériede conséquences suite à cet accident. La CGT va défendre en justice cetemployé, mais les autres employés ne vont pas montrer beaucoup de soli-darité, au motif qu’il a enfreint des règles, qu’il attire la mauvaise pressesur l’usine et l’attention du régulateur. En effet, à la suite de cet acci-dent, la centrale va subir une surveillance très rapprochée de ces modesde fonctionnement de la part des régulateurs, qui cherchent avant toutà comprendre comment une telle intrusion dans le bâtiment réacteur apu se produire, alors que deux conditions, deux barrières auraient dûprévenir un tel événement : le changement d’état d’orange à rouge impo-sait de demander une autorisation spéciale au directeur de la centrale,ou à son délégué ; deuxièmement, on n’entre jamais seul dans le bâti-36
  • Mathilde Bourrierment réacteur, surtout dans de telles conditions radiologiques. L’enquêtedémontrera que la première barrière était régulièrement enfreinte et quecette autorisation explicite du chef de centrale n’avait plus cours. Onme raconte après coup que les personnels dans l’usine vont chercher àse démarquer le plus possible de l’instructeur, qui devient soudainementdans les discours un simple d’esprit, qui aurait voulu rendre absolumentservice sans que l’on comprenne bien pourquoi… Lorsque je réalise l’en-quête deux ans après cet événement, ce qui me frappe avant tout, c’estque dans tous les services, les personnels sont en train de remettre à plattoutes leurs procédures, en doutant de chacune d’entre elles. Je découvredes gens congelés qui, à chaque fois qu’ils doivent faire quelque chose dedérogatoire, appellent les inspecteurs de la DRIRE. C’est dans ce contex-te-là que je fais l’enquête, raison pour laquelle moi aussi je comprendsque le directeur ait mis dix-huit mois à accepter mon étude… peut-être.La DRIRE réclamait que des quantités de papiers soient épluchés pourêtre analysés et confrontés aux pratiques en vigueur sur le terrain. Tousles personnels se mettaient à douter de leurs propres pratiques au travail.Cela ralentissait considérablement le rythme de travail au point que jeme suis demandée si, de façon à produire dans les délais malgré tout, ilsn’avaient pas enfoui plus profondément leurs ajustements ? Et j’ai conclupar la négative. Ils sont sortis du tunnel de cette hyper surveillance quandj’ai démarré en 2001. C’est un peu à la faveur de ce genre de configura-tions que l’on pourrait dire que le pouvoir a vraiment été dans les mainsde la DRIRE pour cette usine. Il y a eu une espèce de mise sous tutelledes personnels de la centrale et de son management, on pourrait dire leschoses comme ça. Question Tu parles de haut risque. J’aurais bien aimé entendre « fort potentielde danger ». Parce qu’en termes de risque, selon moi, il est plus faiblequ’ailleurs. Je pense qu’on a moins de risques dans une centrale nucléairequ’en prenant sa voiture. Si on parle de risque. Sujet de débat. Je pensequ’effectivement il y a un fort potentiel de danger, c’est vrai. 37
  • RISCO — Dans la littérature anglo-saxonne, on dit high risk organisation ouhigh hazards. – Danger ou hazard je veux bien. OK. Ensuite, sur l’aspect de la sous-traitance, je pense qu’effectivement on doit tout regarder, comme tule dis. Mais quelque chose me choque actuellement. C’est que dans lecadre de l’évolution, je dirais législative, on a rajouté plein de règles dansles années 1990 : l’arrêté 84, les plans de préventions, etc. Du coup les garsne font que des papiers, ils cochent dans tous les sens, tellement ils ontdes règles à faire. OK. Mais il n’y a qu’une seule chose qui freinait un peudans la sous-traitance, c’était le délit de marchandage. En gros, on ne doitjustement pas commander des gens sans encadrement, etc. Et aujourd’hui,ce délit de marchandage, notre société, par voie législative, notre consensussocial est en train de le supprimer. Un des seuls freins qui existe encore dansl’utilisation à outrance de la sous-traitance, on est en train de le faire sauter.Alors, je dirais c’est notre Parlement, notre législation qui le fait, c’est notrereprésentation. Je constate. Donc d’un côté on crie : « ce n’est pas bien lasous-traitance, ceci cela », de l’autre, on produit du CESU (Chèque emploiservice universel), si on veut une femme de ménage sans payer des chargessociales, c’est possible, et au noir c’est encore mieux, tout le monde le fait.C’est ça la réalité. C’est-à-dire que, d’un côté, la société a envie d’avoir de lasous-traitance à pas cher et si possible son esclave. Et de l’autre côté quandon est dans l’entreprise, ce n’est que des vilains et ce n’est pas bien. Choixsocial, la législation, délit de marchandage, on le fait sauter. C’est surpre-nant. Autre chose, les entreprises, ce n’est pas monolithique. Dans tous lesgroupes industriels, il y a des luttes de pouvoir intestines. Dernier point, sivous avez envie d’étudier Superphénix, l’ancien exploitant de Superphénixau moment de l’arrêt est à l’ICSI. On mange ensemble. Tu as dit aussi àun moment que l’isocyanate on ne le faisait pas aux États-Unis, mais si !Après Bhopal aussi. Y a eu des plus que boulettes en Inde… C’est affreux.Mais bon, en réalité on continue l’isocyanate aux États-Unis après. Dernierpoint, quand on parle de risque et pouvoir, je pense qu’il faut rajouterresponsabilité. Parce que souvent on l’oublie. On ne travaille pas risque et38
  • Mathilde Bourrierpouvoir ensemble, mais on oublie le mot qui va avec pouvoir, c’est-à-direla responsabilité qui va avec. Question Ce que fait Mathilde, c’est de donner des éléments de questionsorphelines, on est quelques-uns à le dire : « Et le pouvoir dans tout ça ? »C’est une question fondamentale et je partage l’avis de Mathilde sur lefait que la sociologie des controverses aseptise considérablement les rela-tions avec les acteurs, c’est un débat que j’ai avec Barthe, Lascoumes etCallon, qui sont concernés. Je crois qu’il y a un souci avec ça. Penser ungrand séminaire ou un petit colloque sur ces questions-là, pour réins-truire, reprendre ce qui a été mis en place, je crois que ça serait vraimentune bonne chose. Je pense qu’on n’aurait pas trop de mal à trouver desressources pour faire ça… Merci Mathilde. 39
  • Les figures de l’incertitude dans les controverses publiques autour des risques collectifs Francis Chateauraynaud Je vous remercie de cette invitation et de cette occasion de discussion.Contrairement aux colloques, ce type de rencontre propose un formatidéal, puisque ça contraint à relire ou à reformuler les choses et qu’unerecherche avance souvent par petits déplacements… C’est un luxe qu’ilfaut maintenir, et j’espère en tout cas que les transformations actuelles durégime de la recherche et de l’enseignement ne nous interdiront pas cemode d’apprentissage et de développement d’idées nouvelles. Je me présente rapidement : directeur d’étude à l’École des hautesétudes en sciences sociales, en sociologie, je dirige un groupe de recherche,le Groupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR) – sur la significa-tion de cet intitulé je pourrai vous en dire plus, pourquoi ce label, ce queça engage… normalement cela devrait transparaître au fil de l’exposé…Si vous avez des questions sur mon activité, je veux bien répondre à toutquestionnaire mais en gros vous trouverez tout en ligne. Depuis plusieursannées, je mets en ligne, c’est un des avantages quand on dispose d’unstatut, on relâche un peu la pression, et de fait je mets en ligne mes pré-prints, mes communications et mes textes de travail. Sur le site du GSPR,vous aurez une idée du genre de préoccupation et de travaux… Pour cettesession, je ferai plutôt référence, si je dois m’appuyer sur un documentà un bouquin… un article – c’est un lapsus, je n’arrive pas à terminerla rédaction d’un livre ! – un article intitulé « Visionnaires à rebours » –visionnaires au pluriel – avec comme sous-titre : « Des signaux faibles à 41
  • RISCOla convergence de séries invisibles 1 ». La version qui est en ligne date dedécembre 2007. J’aurais pu faire quelques retouches mais je l’ai laissée enl’état, et c’est assez en prise, je crois, avec le type de préoccupations quevous avez… en tout cas c’est clairement sur le fil risques… et je vais m’yréférer à plusieurs reprises. Je vais procéder en trois temps. Le premier point consiste à rappeler leprogramme scientifique dans lequel je me situe, dans les grandes lignes. Undeuxième point reviendra rapidement sur les enjeux des discussions autourdes risques aujourd’hui. Avec la mise en perspective que permet le reculdont on dispose par rapport au début des années 1990, on voit plus claire-ment ce qui a changé et comment se formule aujourd’hui la problématiquedu risque, qui vous intéresse. J’essaierai surtout d’aller vers une clarificationde la notion d’incertitude : puisque c’est ce qui m’a été demandé, j’ai faitl’exercice. Et puis un troisième point permettra de revenir à des applica-tions, on peut dire sur des dossiers, des matériaux, des corpus, de manièreplus directe, tout en proposant un cadre relativement transposable, quimarche en tout cas assez bien sur une large collection de cas dans lesquelsse jouent les rapports entre connaissance et action publique, puisque c’estde ça qu’il s’agit essentiellement dans cette affaire de risque. 1. Quel horizon pragmatique pour la sociologie ? Donc premier point, la sociologie pragmatique. Ce que je faisaujourd’hui commence véritablement vers 1995-1996. Il y a effective-ment des travaux qui circulent, réalisés auparavant, et par rapport aux-quels il y a une sorte de rupture, assez visible et lisible. Si vous prenez parexemple un ouvrage comme Experts et faussaires 2, comme point de com-paraison, les préoccupations ont clairement changé. Ce qui est notablec’est qu’au cours des années 1996-1997, la sociologie pragmatique com-1. Chateauraynaud F. (2007). Visionnaires à rebours. Des signaux faibles à la convergence deséries invisibles. Paris, EHESS, GSPR. http://gspr.ehess.free.fr/documents/FC_Visionnai-res-a-rebours-dec-2007.pdf2. Chateauraynaud F., Bessy C. (1995). Experts et faussaires. Pour une sociologiede la perception. Paris, Éditions Anne-Marie Métailié.42
  • Francis Chateauraynaudmence à s’intéresser à des phénomènes longs, ce que l’on appelait avantle « macro », alors que jusqu’au milieu des années 1990, elle était restéefidèle aux approches des années 1980, centrées sur les micro-situations.De fait, c’était une critique formulée par des collègues : vous ne vousintéressez qu’à des microphénomènes ! Certes, étudier la relation entredes usagers et un distributeur de billets, c’est fort intéressant, on pouvaitfaire une thèse entière là-dessus, et poser le problème du statut des objetset des artefacts dans l’interaction, le problème de la situation, de l’actionsituée, terme qui a eu un certain succès depuis… D’ailleurs, Louis Quéré pourrait en parler mieux que moi, puisquec’est un grand défenseur de l’analyse de situation, il a rédigé un article,auquel j’ai répondu, intitulé « La situation toujours négligée ? » dans larevue Réseaux3. On est en 1997, c’est un peu décalé dans le temps, maisil sentait bien que l’on s’éloignait de la situation précisément. Prenonsun excellent exemple de ce changement de régime cognitif : si vous lisezLuc Boltanski, celui des Économies de la grandeur, la fameuse théorie desCités conçue avec Laurent Thévenot4, les auteurs vous expliquent qu’ilsont élaboré un cadre axiomatique pour traiter les moments de disputes,de manifestations de la justice et de l’injustice etc., cadre très formaliséqui entend décrire le sens de la justice dans des contextes très précis ; dixans après, le même Boltanski publie Le nouvel esprit du capitalisme5… Ily parle toujours d’épreuves et de justice mais raisonne sur des décennies,voire des siècles puisqu’il s’appuie sur Wallerstein et sur l’histoire longuedu capitalisme et met en scène des entités macrosociologiques. Il y a doncbien eu un déplacement. À notre échelle plus modeste, c’est aussi ce quenous avons fait avec Didier Torny. Dans le livre de 1999, Les sombresprécurseurs 6, on a montré comment, dans son mouvement descriptif3. Voir La coopération dans les situations de travail, Réseaux, n° 85, 1997.4. Boltanski L., Thévenot L. (1991). De la Justification. Les économies de la grandeur. Paris,Gallimard.5. Boltanski L., Chiapello E. (2000). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris, Gallimard.6. Chateauraynaud F., Torny D. (1999). Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmati-que de l’alerte et du risque. Paris, Éditions de l’EHESS. 43
  • RISCOmais aussi du point de vue plus théorique, la pragmatique devait êtrecapable de saisir des transformations et plus seulement des situations. Onest passé de la description des situations à celle des processus longs, quiposent des problèmes intéressants en termes descriptifs et épistémologi-ques. Comment rendre tangible et manifeste la durée, puisque, selon leschème phénoménologique classique, on est face au paradoxe d’une réac-tivation continue, en situation, d’épreuves passées et d’épreuves à venir ? Vous ne l’avez peut-être pas éprouvé mais, pour ma part, j’ai vécu assezintensément – à Paris on vit très intensément les modes intellectuelles, etles déceptions qui s’ensuivent bien souvent – l’espèce de tornade que futl’arrivée de l’ethnométhodologie, laquelle a réellement surgi chez nousà la fin des années 1980. Selon cette approche qui avait déjà agité desmicro-milieux académiques depuis plus de 20 ans aux États-Unis, toutce que la sociologie tentait de fixer sous la forme de structures socialesétait tout le temps à refaire dans les situations, l’ethnométhodologie ten-tant d’expliquer, dans un jargon assez opaque, l’impérieuse nécessité danslaquelle sont les personnes de réactiver constamment, en situation, descadres interprétatifs sans quoi le monde social n’a pas plus de consistanceque de persistance. Quelque chose qui dure, par exemple, 15 ans, pour unethnométhodologue cela n’existe pas : seul existe un énoncé, plus préci-sément quelqu’un qui va dire que quelque chose dure 15 ans. Mais com-ment pourrait-il y avoir une telle durée en soi ? Dans chaque contexte, ilfaut quelqu’un qui réinstalle l’énoncé et, partant, qui dispose d’ethnomé-thodes pour le fixer ou le reformuler de façon à le faire tenir 15 ans – c’estde là qu’est venue l’attention de la sociologie des sciences pour les dispo-sitifs qui inscrivent dans la durée, qui prennent le relais des énonciateursindividuels. Si on prend par exemple le dossier de l’amiante, marqué enFrance par le fameux « silence de 15 ans », il faut constamment le remettreen scène et c’est la faillite de cette réitération qui, ethnométhodologique-ment parlant, rend compte de ce qui est qualifié de « longue période desilence » ou d’ « oubli » – en l’occurrence collectif. Il y a dès lors quelquechose de très intéressant dans cette démarche radicale – un gros livre aété publié là-dessus suite à un colloque de Cerisy, L’éthnométhodologie,44
  • Francis Chateauraynaudune sociologie radicale7. Elle consiste à aller au bout de l’argumentaire del’indexicalité, du caractère situé et nécessairement actualisé du monde, etcela oblige à sérieusement argumenter l’ajout d’autres éléments ou entitéssur ce socle microsociologique. Pour certains théoriciens de la sociologie,le seul socle positif de la discipline repose sur l’observation d’acteurs ensituation(s). Évidemment, un des ennemis visés ici n’est autre que lesociologue quantitativiste qui va fixer les activités et les traiter comme deschoses, les rendre calculables dans des espaces détachés des actualisationsen contexte. Ainsi des ethnométhodologues se sont ingéniés, via la socio-logie des sciences, à montrer comment le statisticien passe son temps àréindexer les choses en contexte. Du même coup, le déplacement opérépar le fait de s’attaquer à des processus qui durent parfois 20 ans, 25 ans,comme dans le cas de l’amiante, où la description sociologique débutedans les années 1970, rompt avec la microsociologie. Mais il ne s’agitpas pour autant de revenir sur une position opposée, comme celle deschamps et des habitus de Bourdieu. Nous sommes donc en 1998-1999,le type de phénomène qui nous intéresse se situe entre l’alerte et la crise,dont le prototype est alors la crise de la vache folle. Cette crise, on l’a vuesurgir en plein milieu de nos travaux : Didier Torny suivait déjà le dossierdepuis 1994 et était remonté aux premières histoires de Kuru, des cas spo-radiques de Creutzfeldt-Jakob, de la mise en place d’outils diagnostics decertaines pathologies, et aux premières crises économiques, notammenten 1990. Tout le monde l’a oublié, mais une première crise de la vachefolle avait eu lieu, qui était alors essentiellement une crise commerciale,où l’argument sanitaire était utilisé pour peser dans des négociations etagir sur le marché. En 1996, avec la déclaration britannique et le carac-tère quasi certain d’un passage de la maladie bovine à l’homme, s’ouvreune crise d’un nouveau genre, qui fait surgir au premier plan le hautdegré d’interdépendance des activités à travers les réseaux économiques.Mais pour caractériser ce genre de changement, il faut pouvoir se placer7. de Fornel M., Ogien A., Quéré L. (dir.) (2001). L’ethnométhodologie : une sociologieradicale [Colloque de Cerisy]. Paris, Éditions La Découverte. 45
  • RISCOdans la durée : chaque situation, chaque prise de parole, chaque épreuvene vaut plus seulement par référence à un contexte défini hic et nunc, maisdans une série d’épreuves, dans de longs enchaînements au fil desquels sedéploient de nouveaux éléments. Ce changement d’amplitude a posé des problèmes sérieux à l’idéemême de pragmatique. Pragma/pragmata, la racine du mot peut êtreentendue dans plusieurs sens – et à ce propos il y a une controverseavec Bruno Latour, on y reviendra sans doute. Le pragmatisme, selon lespères fondateurs américains, c’est d’abord le raisonnement par les consé-quences, qui a aussi pris la forme du conséquentialisme. Chez Peirce,qui est le véritable inventeur du terme pragmatisme et qui d’ailleurs seplaignait très tôt de l’usage qui en a été fait dans les milieux des élitesaméricaines – dans un de ses textes, il invite à distinguer le « pragma-tisme » du « pragmaticisme » : rien de tel pour garder un contrôle savantsur un concept que de trouver un mot imprononçable ! Pouvait-onéviter que le mot prolifère dans le discours des gouvernants qui se disentvolontiers « pragmatiques » ? Au moins, on reste dans la logique par lesconséquences ! Mais le pragmatisme américain, c’est aussi et surtout unetransformation de la philosophie, qui peut grossièrement se résumer parl’idée selon laquelle, au lieu de raisonner de manière abstraite dans unsystème fermé visant la complétude, il faut examiner l’effet des différentesthéories dans le monde. C’est un peu la règle pragmatique par excel-lence : une théorie est une bonne théorie si elle a de bons effets prati-ques. Non pas parce qu’elle est jolie par exemple ou parce qu’elle est bienformée du point de vue d’une axiomatique. L’application de ce principese trouve notamment chez Dewey, dans sa théorie de l’enquête8. Carprécisément, pour respecter le cahier des charges pragmatique, Deweydéveloppe une théorie de l’enquête marquée par un principe de révisioncontinue. L’enquête n’est plus réduite à une variante du raisonnementdéductif mais est conçue comme un processus ouvert de reformulation,et surtout de reformulation des questions. Et Dewey va très loin puisque,tout en s’attaquant à l’épistémologie, il contribue à fonder la démocratie8. Dewey J. (1995). Logique. La théorie de l’enquête. Paris, Puf.46
  • Francis Chateauraynaudparticipative. Les deux éléments, enquête et participation, se retrouventliés dans la notion de problème public : pour qu’une question soit refor-mulée de manière intéressante, il faut que d’autres enquêteurs entrentdans le processus. Cela veut dire que la science, et c’est un grand précur-seur de ce point de vue, doit faire appel à d’autres acteurs pour redéfinirles questions qu’elle pose et les solutions qu’elle apporte. C’est donc dansce processus de transformation du questionnement que le pragmatismese définit. Mais pragmata en grec, c’est aussi ce qui désigne la chose, cequi est dans le monde. Ce deuxième point d’entrée, qui est aussi très intéressant, consiste àaller regarder les choses, à entrer en contact avec elles. Le pragmatismerefuse ainsi de traiter des choses à distance, dans une pure représentation,en exigeant de se faire une idée précise de ce qui est engagé. Cela réac-tualise les questions ontologiques, à travers la saisie des choses dans leurmode d’existence – ce qui a suscité de nombreuses discussions sur les rap-ports entre pragmatisme et empirisme. Aller voir les existants tels qu’ils semanifestent, cela rapproche évidemment d’un programme sociologique,et plus encore d’un programme qui prend au sérieux l’expérience dansle monde sensible : quels sont les signes, quelles sont les manifestations,les perceptions sur lesquelles je peux m’appuyer pour saisir ce qui est àl’œuvre et agir en conséquence ? Par exemple, dans le contexte qui est lenôtre ici et maintenant, si je détecte ce qui m’apparaît comme les pre-miers signes d’ennui, je vais modifier sans doute mon propos, changer derythme, introduire des silences ou revenir à mes notes, ou puiser dans unrépertoire d’exemples susceptibles d’éloigner le risque d’ennui… Nousvoici déjà dans la connexion entre pragmatisme et interactionnisme. Ceuxqui ont travaillé les textes de Mead savent qu’il y a un passage assez direct,notamment quant au rôle attribué à la communication… le pragmatismea énormément influencé les théories de la communication, en particulierdans l’appréhension du feed-back et de la boucle d’intercompréhension…et on comprend bien pourquoi. Raisonnement par les conséquences, prise en compte du mode d’exis-tence des choses mêmes, cycle d’interactions, ces trois piliers du pragma- 47
  • RISCOtisme américain entrent quelque peu en tension avec l’usage de l’idée de« pragmatique » telle qu’on la trouve chez Kant, et qui concerne cettefois la bonne application du principe ou la justesse de la catégorie. Danscette tradition qui a fortement marqué la philosophie continentale, ils’agit d’évaluer les conditions de validité de principes ou de catégoriesconçus a priori et le point de vue pragmatique consiste à vérifier siles concepts sont applicables au contexte. Être pragmatique dans cetteacception désigne celui qui sait ajuster les règles pour tenir comptede contraintes ou de conditions qui tendent à défaire la constitutionpropre d’un principe ou d’une loi, mais tout en maintenant ce par-tage en soi irréductible. On dit souvent qu’il faut être pragmatique, parexemple dans la rédaction d’une loi, pour éviter des effets pervers oupour anticiper l’inévitable surgissement des exceptions. Cela va de lapetite dérogation, du fait de déroger, jusqu’au bidouillage sur les bords.Donc toutes ces définitions du pragmatisme créent un espace de possi-bles, mais aussi pas mal de malentendus. D’autant que dans les travauxque je mène avec d’autres au GSPR, on ajoute une autre dimension,puisqu’on dit, au fond, que, pour que le pragmatisme ait un sens, il fautqu’il soit capable de saisir des processus de longue durée. Mieux, il doitpermettre de rendre compte de la manière dont ces processus sont saisispar les personnes dans les contextes d’action et de jugement, ce que,dans notre jargon, on appelle des « épreuves », c’est-à-dire des momentsforts, des moments de vérité, des moments de confrontation, où tout letravail accumulé – par exemple : le travail politique, le travail cognitifou interprétatif, comme les séries d’études ou d’expertises accumuléessur un sujet – va produire un effet dans un contexte donné. Tout n’estdonc pas construit dans la situation, sans pour autant se donner degrandes déterminations capables de commander les actes et les formesd’expression. Redéfinir l’enjeu pragmatique de cette manière, comme j’espère lemontrer dans la deuxième partie, permet de connecter assez facilementla discussion méta-théorique à nos principaux objets empiriques. En pre-mier lieu, on va retrouver un vieux problème des théories de l’argumen-48
  • Francis Chateauraynaudtation, que l’on peut formuler ainsi : qu’est-ce qui fait la force d’un argu-ment ? Parce qu’une des questions à laquelle on a essayé de répondre estla suivante : qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, dans un processusde négociation, au cours d’un procès, d’un débat public, d’une contro-verse scientifique, l’introduction d’un ou plusieurs arguments contribue àrenverser le rapport de force ? On peut dire : évidemment c’est parce quel’acteur porteur de cet argument a accumulé un certain nombre de res-sources et qu’il les rend manifestes dans la situation, en activant un longtravail préalable d’alignement, d’articulation, de production d’élémentsfactuels, et parce qu’il expose des choses établies et difficiles à défaire, desorte que ceux qui sont en face se trouvent face à un point d’irréversibilité,une bifurcation potentielle. Il semble en tout cas très coûteux d’essayerde remonter à la source, de redéfaire, de redécoudre, redissocier ce qui estproposé… Pour donner un tour plus théorique à cette affaire de résistancedes arguments, on peut prendre appui sur une conception typiquementpragmatiste du réel : le réel est ce qui résiste dans l’expérience, conceptiondéjà présente chez William James – frère aîné du fameux écrivain HenryJames. Est réel ce qui résiste dans l’expérience… D’où l’intérêt qu’il y aà regarder comment nos acteurs font l’expérience, c’est-à-dire engagentdes épreuves. Et ce que la sociologie pragmatique s’efforce de restituer, dedécrire sociologiquement, ce n’est rien d’autre que les procédés indivi-duels et collectifs par lesquels on rend les choses tangibles ou, pour laisserouverte la question de la part de stratégie, comment on fait en sorte queles choses résistent… Tout cela a d’importantes conséquences : si je suis « pragmaticien », jedois penser aux conséquences de ce que je dis ! Cela dit, il faut faire atten-tion à ce genre de prémisse, car ça peut rendre fou ! Par exemple, avant deparler de la force des arguments, peut-on dire plus précisément à quoi l’onreconnaît un argument ? C’est une question que se sont posée beaucoup dephilosophes, depuis Aristote et Platon jusqu’aux théoriciens modernes del’argumentation comme Perelman ou Toulmin. Si ça vous intéresse, vousavez tout un espace de discussions théoriques sur l’argumentation, que jene vais pas déployer ici – je renvoie aux ouvrages de Christian Plantin ou 49
  • RISCOde Marianne Doury, avec qui je discute pas mal9. Une conception, que jereprends à Doury justement, dit qu’une argumentation, c’est un discoursqui vise à résister à la contestation. Autrement dit, un bon argument,c’est quelque chose qui a anticipé les objections de manière graduelle, enpassant à travers un certain nombre d’arènes critiques et qui y répond enretournant les contre-arguments selon des procédés adéquats. Lorsquevous avez en face de vous quelqu’un qui vous impressionne par la soliditéde son discours – quelque chose que l’on éprouve tous les jours – pre-nons par exemple un ministre de la Recherche, pour prendre une figureau hasard –, c’est qu’il y a eu un travail de préparation à la critique etdonc d’incorporation dans un certain nombre d’énoncés de toute unesérie d’épreuves passées, un certain nombre d’éléments qui pourraientservir d’objections ayant été incorporés et ré-agencés pour qu’ils résistent.Objections, contre-objections, évidemment c’est la dynamique même descontroverses qui est en jeu ici. C’est dit un peu sommairement, mais voilàen gros l’essentiel du cadre théorique. Cette attention portée aux épreuves argumentatives nous amène àregarder comment, par quel type de choc, quel type de friction selon leconcept développé par une anthropologue américaine, Anna LowenhauptTsing10, qui a développé une théorie de la friction pour saisir les rap-ports complexes et conflictuels engagés dans chaque localité par ce qu’onappelle la globalisation, les acteurs font avancer, ou reculer, leurs causes.De temps en temps on change un peu les mots pour aider à déplacer leregard et à appréhender les mêmes objets différemment… La friction,c’est un autre mot pour parler du conflit, de la confrontation. Alors, ensociologie pragmatique, sur quoi portons-nous le regard en priorité ? Surdes moments dans lesquels trois plans se trouvent engagés et se mettent à9. Plantin C. (1996). L’argumentation. Paris, Seuil. Doury M. (2003), L’évaluation desarguments dans les discours ordinaires : le cas de l’accusation d’amalgame, Langage etsociété, 105, p. 9-37 ; Doury M. (2004), La position de l’analyste de l’argumentation,Semen, Argumentation et prise de position : pratiques discursives, 17, p. 143-163.10. Lowenhaupt Tsing A. (2005). Friction. An Ethnography of Global Connection. PrincetonUniversity Press.50
  • Francis Chateauraynaudbouger, ou en tout cas soumis à une forme de métastabilité (les conditionsde la stabilité étant potentiellement modifiées) : d’abord le plan des valeurs,que l’on peut appeler plan axiologique, car il est rare que des valeurs ne seretrouvent pas au cœur d’un conflit, ou qu’elles ne soient pas contestées àpeine mises en avant. Par exemple, si vous dites : « En vertu de la biodiver-sité, je ne bougerai pas ces bâtiments, parce qu’il y a tout un micromilieuqui s’est installé autour et donc au nom de la défense de la biodiversité, jem’oppose à ce projet de réaménagement urbain. » Ce faisant, j’ai brandiune valeur, laquelle est en passe d’être universalisée : la biodiversité. D’oùvient-elle ? Alors, évidemment, elle a une histoire, et on peut en établirla généalogie, ce qui permettra de voir que la biodiversité peut recouvrirtoutes sortes de choses. La santé publique, l’environnement, la science, lesavoir, l’égalité, la paix, ce ne sont pas les valeurs qui manquent. Les acteursintroduisent des valeurs et on peut s’intéresser aux moments de friction,lorsque ces valeurs s’entrechoquent et posent des problèmes de hiérarchi-sation… « Oui la santé publique c’est bien mais quand les gens fumentpour diminuer leur stress, ils bossent mieux et plus, et bien évidemment ilsgagnent plus, et c’est bon pour la compétitivité des entreprises. » Ce n’estpas mon credo personnel, mais on voit bien que tout système de valeursappelle assez rapidement une construction opposée. Rien de bien originaljusque-là, c’est le propre des controverses ! Cela dit, certains arguments vontgagner ou perdre en force en même temps que des valeurs vont monter oudescendre sur une échelle d’universalité. Par exemple, c’est quand mêmedifficile aujourd’hui de reprendre l’énoncé précédent en public, car on vadire : vous êtes payé pour assurer la défense ultime de Philip Morris ? Ona vu le conflit se déplacer sur la publicité… Néanmoins, il peut y avoirdes situations dans lesquelles on voit se ré-ordonner, se re-hiérarchiser desvaleurs. Même la santé publique, qui apparaît souvent comme une valeursuprême, difficile à surclasser, il y a des contextes, plus ou moins extensi-bles, dans lesquels des acteurs peuvent parvenir à la relativiser. C’est unefigure assez violente, mais en tout cas, il y a des cas où la santé est déclasséeou relativisée au profit d’autres intérêts par exemple, d’autres conceptionsde l’intérêt public ou du bien commun. 51
  • RISCO Le deuxième plan mis à l’épreuve dans les processus, c’est le plancognitif, ou épistémique – épistémique ça fait plus technique, mais celadésigne les modes de connaissance en y incorporant les indications oules modalités qui affectent la validité de ces connaissances, comme dans« il est pratiquement prouvé que X ». Évidemment, on n’est pas exac-tement sur le même plan que dans le cas des valeurs. C’est là un desdéfauts majeurs de la théorie des Cités de Boltanski et Thévenot : dansleur construction, tout semble projeté sur un plan moral. Avec les cités,vous avez le bouquet complet comme on dit aujourd’hui, vous avez uneconception intégrée, permettant d’engendrer des produits compactés, descités, et chacun de ces produits contient à la fois l’axiologique, le cognitif,et le troisième niveau dont je n’ai pas encore parlé, l’ontologie ! C’est livréclé en main ! Or ces trois plans n’ont pas de raison de tenir ensemble éter-nellement et peuvent se désarticuler complètement. Vous pouvez avoirdes acteurs qui se bagarrent sur des plans épistémiques et qui écartenttout système de valeurs : par exemple sur la mesure des émissions de gazà effet de serre. Ou inversement, il y a des conflits de valeurs qui ne trou-vent pas leur plan épistémique : doit-on chercher la dimension épisté-mique dans l’affaire des caricatures de Mahomet ? De nombreux conflitsn’arrivent pas à passer dans une épreuve scientifique ou technique stabi-lisée, c’est le cas des OGM par exemple, pas seulement de luttes autourde grands principes comme les libertés fondamentales. C’est un problèmepour les juristes, mais il y a des principes qui ne reposent pas sur destypes de connaissances déterminées. Sur quoi pourrions-nous les fonder ?Un concept universel de « personne », un mode de vie, une culture, despans du droit déjà disponibles comme les droits civils ? Il y a donc desvaleurs qui peuvent surgir dans un processus et dont l’articulation avecle plan épistémique n’est pas donnée d’avance. C’est un point critiquede la théorie des Cités de Boltanski et Thévenot. Cela dit c’est parce quece modèle était radical dans sa formulation, qu’il a obligé à repenser, ensociologie, comment on ancre des valeurs dans des dispositifs pour lesfaire tenir. Mais plutôt que de partir de formules préexistantes, il est pluslogique de partir de plans hétérogènes. Le cognitif et l’épistémique, ce52
  • Francis Chateauraynaudn’est pas réductible à la morale et cela peut s’autonomiser complètement.Un jeune collègue, Olivier Caïra, qui a soutenu sa thèse l’an passé11, s’estintéressé à la fiction, aux univers de la fiction, comment ils parviennentà s’autonomiser complètement, engendrant des « axiomatiques auto-nomes », notion empruntée à des mathématiciens. Par exemple, le jeud’échec n’a plus aucun compte à rendre à l’histoire, ni au monde réel, età ses différentes incarnations. C’est une pure structure combinatoire, tel-lement pure que vous pouvez jouer en indiquant les déplacements à dis-tance, par téléphone, ou représenter sur le jeu sur ordinateur, placer surl’échiquier des figures complètement différentes, ou même réinventer lespersonnages… La forme est disponible in abstracto… et ce type d’axio-matique autonome a des conséquences profondes… en devenant dispo-nibles dans des contextes inattendus, comme dans les camps de concen-tration quand les détenus refaisaient les parties célèbres, jouaient de lamusique de chambre avec des instruments de fortune ou réinventaientdes pièces de théâtre… Aux échecs, si vous mettez un caillou à la place duroi, ça ne change rien à la structure. Donc la structure est autonomisée, etle raisonnement est complètement autonome. Pas de moral ou de valeurlà-dedans, sauf à engager une morale du bon et du mauvais joueur – maisle jeu en tant que tel n’a plus de compte à rendre à la morale. Cela dit, leplan épistémique est lui-même pris entre plusieurs logiques : celle de laconfrontation au réel, celle du raisonnement pur, celle de l’isomorphisme,c’est-à-dire de la capacité à reproduire de manière adéquate le réel, à enfournir une représentation. Et la naissance des disciplines scientifiques esttrès liée à la mise en tension de ces trois logiques, avec une propensionmanifeste, à un moment donné, à privilégier l’axiomatique autonome,qui vise la construction d’objets formels n’ayant pas de comptes à rendreà l’extérieur du système et, a fortiori, à leurs conditions socio-historiques.Voyez un peu l’économie mathématique aujourd’hui… J’en viens maintenant au troisième plan. C’est celui des milieux, desmondes, des univers d’expérience. En fait, je n’aime pas trop parler de11. Caïra O. (2007). Les contre-allées de l’expérience. Une sociologie comparative de l’engage-ment fictionnel. Thèse de doctorat, Paris, EHESS, octobre. 53
  • RISCO« mondes » parce que cela pose un problème, sur lequel on reviendra : noussommes bien dans un seul monde. On peut toujours invoquer un mondeparallèle, un au-delà, un monde virtuel, mais en tout cas le problème dela pluralité des mondes est à regarder sérieusement : que signifie prag-matiquement l’existence de « différents mondes » ? Car, notre problèmec’est qu’il y a des chocs, des frictions permanentes qui supposent bien unmonde partagé, dans lequel les entités peuvent se rencontrer. L’idée demondes séparés, c’est un peu le monde privé idéal de la bourgeoisie, lapure privacy, chacun dans son monde – poussé à l’extrême. L’individua-lisme est supposé permettre à chacun de construire son univers personnel,le reste étant purement instrumental. En même temps, cela ne concernepas que l’individualisme, mais aussi le communautarisme, cette histoirede mondes séparés… S’ils étaient réellement séparés, il y aurait très peude conflits finalement ! Le communautarisme dans sa version radicale ade lourdes conséquences sur les objets des sciences sociales, des objetsfragmentés selon des sous-mondes, avec des zones de transition. Donc, leplan des milieux nous renvoie au vieux problème ontologique. Dans lesobjets et les processus traités par la sociologie des alertes et des contro-verses, nous voyons surgir des milieux à travers les êtres mis en cause –d’ailleurs l’idée de déploiement est ici à son maximum de pertinence : unmilieu peut se décrire comme un ensemble d’entités et de relations qui sedéploient dans toute leur potentialité d’être, comme dans la philosophiede Gilbert Simondon. Alors ça peut être n’importe qui, n’importe quoi :la grenouille, comme dans le cas d’un conflit autour du nouveau tracéd’une route, où se croisent des milieux, des égouts, un ruisseau, un milieunaturel, avec tout ce qu’il draine, etc. Donc les entités viennent avec leurmonde, ce qui engage un plan ontologique : qu’est-ce qui existe ? Quelssont les modes d’existence ? Comment les modes d’existence se rendent-ilsmanifestes ? C’est très important parce qu’une des limites de toutes lesprocédures publiques – qui peuvent expliquer pas mal de conflits, dontcelui des OGM –, c’est que certains acteurs vont dans les débats, dans lesarènes publiques, non pas pour argumenter, mais pour dire : « j’existe »ou « ce milieu existe ». Ce qui engage un niveau logique différent, difficile54
  • Francis Chateauraynaudà articuler dans les cadres argumentatifs déjà en place. Lorsque vous avezdes acteurs qui ont une revendication d’existence : « Je suis là, j’existe etje suis là pour dire que j’existe », et que vous leur demandez quels sontleurs arguments, alors même qu’il peut s’agir précisément de les rayer dela carte, le choc est pour le moins violent ! En général, dans ce cas-là, onen appelle aux sciences sociales ! Hier, je participais à un colloque sur lesOGM, qui débutait par une allocution de Valérie Pécresse, causant évi-demment de la place de la France dans la compétition mondiale, etc., ettout à coup elle dit qu’il ne faut pas, bien sûr, ignorer les problèmes socié-taux. Là-dessus, un personnage assez connu de l’INRA commente : « Moiça m’amuse beaucoup “sociétal”, c’est une façon de disqualifier ceux quiposent des problèmes au politique. » La manière de qualifier les enjeux,dans tout processus de dispute ou de controverse, est déjà une atteintepotentielle à des formes d’existence, puisque vous changez potentielle-ment les qualifications et les catégories et donc vous touchez aux modesd’existence… Au nom de quoi peut-on redéfinir l’autre, requalifier sonmonde, changer ses modalités concrètes d’existence ? Donc, ces trois plans, quand ils sont mis en rapport, produisent déjàune certaine richesse analytique. Quelles valeurs vont être avancées parles acteurs ? Au nom de quoi ils vont agir ou ne pas agir ? Commentva se faire le partage entre valeurs universalisables et intérêts particulierspar exemple ? Quel type de connaissance vont-ils mettre en avant ? Lascience, l’expertise, on peut en parler en toute généralité, mais de quelssavoirs et de quelles connaissances s’agit-il ? De quels outils ? Quels typesde recherche, quels types de faits vont être convoqués ? Et les milieux,quels sont-ils ? Selon les dossiers, l’air de rien, vous pouvez voir venir unesérie indénombrable de milieux. Prenez le climat par exemple. Sur trente ans, vous voyez tout ce quientre dans le dossier du point de vue du climat… On est loin de la figuredu battement d’aile de papillon, on est dans des processus de déploiementet d’alignement de milieux, tour à tour concernés par un problème. Celaconduit à redéfinir ou étendre la pragmatique des problèmes publics.Pour donner deux références, je citerai ici un texte fondateur que vous 55
  • RISCOconnaissez peut-être, celui de Hillgartner et Bosk, deux sociologues assezconnus aux États-Unis, avec un article qui a pour titre “The Rise and Fallof Social Problems: A Public Arenas Model”12, dans American Journal ofSociology – là où tout le monde rêve de publier pour être bien classé. Àla suite de Gusfield, c’est une intéressante esquisse théorique, assez sys-tématique, autour de l’émergence des problèmes publics et du type deparcours qu’ils empruntent, avec une insistance sur la capacité qu’ontcertaines arènes, notamment les médias, à prendre en charge ou non lesproblèmes. Cette démarche se prolonge aujourd’hui puisqu’on en est enquelque sorte les héritiers. L’autre texte, plus récent, est celui d’un bonconnaisseur de la sociologie américaine : celui de Daniel Cefaï dans Pour-quoi se mobilise-t-on ? Les théories de l’action collective13 – vous l’avez sansdoute vu passer parce que… 750 pages ça ne passe pas inaperçu. Alorsje vous rassure tout de suite : il ne répond pas vraiment à la question« pourquoi se mobilise-t-on ? » Par contre, il pose plein de questions trèsintéressantes ! La matrice véritable de ce livre, c’est l’école de Chicago etle livre est intéressant dans la manière dont il propose de relire trois quartsde siècle de sociologie des mobilisations jusqu’aux nouvelles sociologies.Voilà pour le point un peu théorique. Notez vos questions, car j’ai exposél’air de rien pas mal de choses qui posent problème, et sur lesquelles onpeut revenir… 2. De l’incertitude en régime de précaution La deuxième partie concerne donc l’aspect plus empirique, à traversle type de sociologie de terrain impliqué. Je ne vais pas raisonner à partird’un cas ou d’une monographie mais à partir d’une collection. Commedans l’esprit du collectionneur, il y a un côté un peu fou… dans cettequête systématique de grands dossiers. Mais c’est en même temps uneexpérience bien contemporaine : affronter la multiplication des affaires12. Hillgartner S., Bosk C. (1988). The Rise and Fall of Social Problems: A PublicArenas Model, American Journal of Sociology, vol. 94, n° 1, p. 53-78.13. Céfaï D. (2007). Pourquoi se mobilise-t-on ? Les théories de l’action collective. Paris, Édi-tions La Découverte.56
  • Francis Chateauraynaudet des controverses. Un des tableaux que j’ai présentés hier au colloqueOGM résume un peu les choses en allant de « A » à « T » pour l’instant, de« Amiante » jusqu’à « Téléphonie mobile ». L’idée est de suivre un grandnombre de dossiers, « Chikungunya », « le crash du Concorde », on pour-rait prendre l’Airbus A320, apparemment la série n’était pas finie14,…« Gaucho et Régent », insecticides lourdement suspectés de tuer lesabeilles, « le prion », « la grippe aviaire », « les pesticides », « les OGM »,« les nanotechnologies », « le nucléaire », bref toutes sortes de dossiersqui mettent sérieusement à l’épreuve une théorie sociologique prétendantrendre compte de ce qui résiste au fil des controverses publiques. Quandon regarde de biais cette collection, on a bien l’impression justement querien ne résiste, qu’on a une sorte de contre-factualité extrême : on seraitapparemment dans un monde où rien ne tient ! En même temps, ce sontdes dossiers sur lesquels des choses surgissent et se stabilisent, des insti-tutions naissent, des acteurs se forment, dotés d’une certaine puissanced’action. Si vous prenez Greenpeace dans le paysage politique français –oublions la période Rainbow Warrior –, sa capacité d’action aujourd’huisur un certain nombre de dossiers qui concernent la décision politiqueen France et en Europe, notamment le nucléaire et les OGM, est assezconsidérable… Voilà une ONG, bien connue par ailleurs, pas seulementpour les baleines ou la disparition des forêts, qui a acquis une puissanced’action. D’ailleurs, à ce titre, Greenpeace a participé au Grenelle de l’en-vironnement. Donc, tous ces événements, ces controverses et ces mobili-sations, cela ne produit pas que du négatif, de la critique, cela produit denouvelles entités, des acteurs, des concepts et des normes. Faire la socio-logie des acteurs, c’est évidemment regarder comment ils se constituent,quand ils apparaissent, ce qu’ils produisent, comment ils ré-agissent faceà leurs réussites et leurs échecs. Donc, cette collection de dossiers est inté-ressante, puisqu’elle permet de voir des saillances, et de comparer, cas parcas, des processus d’émergence, de consolidation, de cristallisation de jeu14. Référence au crash d’un Airbus A320, intervenu la veille au large de Saint-Cyprien,dans les Pyrénées-Orientales, le 27 novembre 2008. 57
  • RISCOd’acteurs et d’arguments. Il est vrai qu’il y a des périodes de l’histoire oùles choses se fédèrent, les acteurs tendent à s’organiser en camps. Mais ily a aussi des périodes plus compliquées, dans lesquelles tout ne se ramènepas à droite/gauche, ou à républicain/démocrate pour d’autres, ou à pro-et anti- quelque chose. Il y a des moments où c’est beaucoup plus com-pliqué, beaucoup plus feuilleté, où les oppositions pro/anti marchent surcertains dossiers mais pas sur d’autres, ou sont difficilement généralisa-bles, et c’est ce point que je voudrais développer maintenant. Depuis le début des années 1990, entre 1991 et 1995, prenons lecas français – mais c’est transposable au niveau européen et même mon-dial –, il y a eu, en deux ou trois ans, un basculement, un changementde régime. J’examinerai plus loin la question de la prudence dont il fauttémoigner pour qualifier ce genre de basculement – on s’en rend comptenotamment en discutant avec des historiens. Le meilleur indice d’unchangement radical de perspective, néanmoins, c’est la prose de FrançoisEwald. Dans le numéro d’Esprit sur les catastrophes (printemps 200815),je n’avais pas vu une petite note qui rappelle que j’avais critiqué Ewald.François Ewald faisait, dans les années 1980, un grand topo sur l’ÉtatProvidence, concernant la manière dont on était passé du régime pater-naliste de la prévoyance, au droit social et à la prévention, fondée sur unrégime assurantiel, une société du risque justement. Avec le risque, lamorale était écartée et on entrait de plain-pied dans le calcul. Du coup, àpropos de la plainte de Madame Michu, de la faute de X ou de Y, Ewaldécrivait que ce n’était plus du tout pertinent : l’entrée dans des espacesde calcul, qu’il fallait regarder du point de vue assurantiel, rendait cadu-ques la plainte et le procès en responsabilité comme sources du droit.Or en 1994, Ewald change tout à coup de mode musical et, à l’occa-sion d’un rapport sur les accidents thérapeutiques commandé par Kou-chner alors ministre de la Santé, semble dire : « tiens, il se passe quelquechose ». Et il commence à parler de l’ère de la précaution, ce qui donneson fameux triptyque : prévoyance/prévention/précaution. Une nouvelle15. « Le temps des catastrophes », Esprit, mars/avril 2008.58
  • Francis Chateauraynaudère s’est ouverte. Et la référence omniprésente au principe de précaution,pour ne prendre que ce fil-là, est un des symptômes de ce basculement.Depuis cette époque, Ewald travaille pour le MEDEF, et donc… tout ça,ce sont des enjeux intellectuels assez importants, car cela engage les pointsd’appui normatifs auxquels s’accrochent les visions du monde qui com-mandent des politiques menées sur de nombreux dossiers (les retraites, lechômage, l’assurance-maladie, le contrat de travail…). Ewald a vivement combattu, jusqu’à il y a encore quelques mois,l’inscription du principe de précaution dans différents dispositifs – etje vous rappelle que la commission Attali, qui a rendu son rapport, audébut de l’année 2008, voulait encore extirper ce principe jugé nocif pourl’esprit d’entreprise. Et donc le principe de précaution, évidemment çacommence à percoler avec le Sommet de la Terre à Rio. Je ne vais pasremonter plus loin, Rio c’est quand même 1992. Depuis, le principede précaution est devenu une référence internationale, de plus en plussollicitée. Il y a deux moments clefs qu’il faut retenir pour le cas fran-çais : la loi Barnier de 1995, qui concerne a priori des procédures deconsultation des publics dans des dossiers d’aménagement du territoire etqui introduit des contraintes environnementales assez fortes, en prenantappui sur le principe de précaution. La loi de 1995 en fournit donc unepremière définition ; il y a ensuite la charte de l’environnement mise enplace en 2004 et 2005. J’ai moi-même été sollicité par un député UMP,Martial Saddier… Il fallait sauver l’inscription du principe de précautiondans la charte parce que le MEDEF développait un important lobbyingà l’Assemblée pour faire sauter ce point. Et donc si vous regardez unpeu la documentation autour de cette charte de l’environnement – il y alà-dessus un très beau texte de Marie-Angèle Hermitte, cité dans Vision-naires à rebours (op. cit.) : « La fondation d’une société par la crise et lesrisques », publié dans un livre intitulé Face au risque édité par des amissuisses, en 200716. Et donc dans ce papier Marie-Angèle Hermitte retrace16. Hermitte M.-A. (2007). La fondation juridique d’une société des scienceset des techniques par les crises et les risques, dans C. Burton-Jeangros, C. Grosse etV. November : Face au risque, Georg – L’Equinoxe, p. 29-71. 59
  • RISCOla construction de la charte de l’environnement, et interroge un certainnombre de notions qu’elle introduit comme, par exemple, le « droit à unenvironnement sain ». Ces définitions qui sont, l’air de rien, introduitesdans des textes et sont dotées de la force de toute constitution, ont évi-demment donné lieu à un grand nombre de querelles et de textes, de pro-positions autour du principe de précaution, qui forment une littératureconsidérable. Et ces querelles ont bien sûr un impact, et un rapport directavec tous les dossiers que j’ai cités tout à l’heure. Alors en quoi le principe de précaution intéresse-t-il mon interven-tion d’aujourd’hui ? C’est qu’il installe de manière publique et a prioriindiscutable – bien qu’en réalité cela génère des disputes – la notion d’in-certitude comme l’épicentre conceptuel de la nouvelle société du risque.Puisque la vieille société du risque, celle que décrivait Ulrich Beck avantde s’intéresser à la dimension cosmopolitique du risque, est passée, entre-temps, par une immense boucle réflexive et rétroactive, c’est-à-dire quel’on a pris conscience que l’on était dans une société du risque – ce quifait dire à de nombreux observateurs que nous sommes entrés dans unenouvelle société du risque, celle qui a pris conscience que l’on était dansune société du risque… C’est intéressant, parce que la réflexivité, qui estd’ailleurs dans le sigle du GSPR – ce n’est évidemment pas une simplecoquetterie –, cet effet d’apprentissage collectif qui fait que l’on est rapi-dement passé à un deuxième degré… la réflexivité, si elle n’est pas bornéepar des épreuves de réalité qui mettent des points d’arrêt, c’est rapidementspéculaire : typiquement, engager un mouvement réflexif sur la référenceconstante à la réflexivité, et cætera ! Et donc dans ce nouveau système ona une opposition qui, pour certains, va de soi, pour d’autres ne va pas dutout de soi, entre deux notions : le risque d’un côté et l’incertitude del’autre. Dans : Agir dans un monde incertain17 (2001), ouvrage qui intro-duit un principe d’incertitude dès le titre, Callon, Lascoumes et Barthe –collègues fort sympathiques avec lesquels on n’est pas toujours d’accord17. Callon M., Lascoumes P., Barthe Y. (2001). Agir dans un monde incertain. Essaisur la démocratie technique. Paris, Seuil.60
  • Francis Chateauraynaudmais avec qui l’on discute – partent bien de l’idée que l’on a changé derégime, et que désormais… Alors « désormais » – je pourrais m’arrêtersur ce marqueur temporal, parce que c’est très important, « désormais »ça fait partie des outils utilisés par les acteurs pour manifester qu’il y a« un avant et un après » – d’ailleurs ça se dit avec une certaine autorité :« désormais ». C’est très difficile d’utiliser « désormais » sans l’associer àun acte d’autorité lié à l’énonciation. Si vous dites : « Désormais j’arrêtede parler », c’est un peu bizarre vous voyez, il faut que « désormais » soitsuivi par quelque chose qui va marquer un changement pour pas malde monde, qui marque autoritairement un changement… Donc désor-mais… on a changé de régime, et les risques ne sont plus seulement desrisques calculés, ce sont des risques discutés, négociés, qui introduisentdans les discussions les fameux « profanes » – Callon, Lascoumes et Bartheayant opté pour le terme de « profanes ». C’est une source de dispute,parce que les profanes quand ils prennent des cas concrets, ils se réfèrent,par exemple, à une personne atteinte du sida qui surgit dans une arènemédicale pour intervenir sur tel ou tel essai thérapeutique, mais quandon regarde de près, il s’agit soit de médecins – on peut être médecin etmalade du sida –, soit de gens qui ont un certain niveau social, qui sontbien informés. Autre exemple, la CRIIRAD, la Commission de rechercheet d’information indépendantes sur la radioactivité, organe maintenantbien connu qui lance des alertes sur la radioactivité, créé après Tcher-nobyl et surtout connu depuis 1993-1994 en fait : parler de la CRIIRADcomme exemple du surgissement des profanes dans le champ nucléaire,c’est un peu forcer les choses. Parce que cette association est pilotée pardes physiciens ! Savoir étalonner une mesure de radioactivité dans l’en-vironnement, je veux bien que la fameuse Madame Michu soit capablede le faire, mais là il y a un écart de langage qui renvoie à un pointde faiblesse de la théorie de l’acteur-réseau, qui consiste à faire entrerdans l’arène publique toutes sortes d’acteurs en disant : « voilà les forumshybrides ! »… C’est une notion développée depuis fort longtemps parCallon, liée à l’idée qu’il n’y a plus de science autonome et isolée, dumoins si elle doit tenir la route, elle est dans la société et donc doit faire 61
  • RISCOavec un tas de porte-parole, d’associations, de victimes, de politiques,d’institutions diverses et variées, sans oublier le bric-à-brac des non-hu-mains, les fameux non-humains, sur lesquels on pourra revenir, qui est unpeu le mot d’ordre, un tantinet répétitif, de Bruno Latour : faire entrer lesnon-humains au Parlement, repeupler les institutions, concevoir le socialcomme des tissus d’associations d’humains et de non-humains. Au boutd’un moment se coagulent des figures joliment métaphoriques mais trèsproblématiques. Ce qu’il faut en retenir, c’est simplement ceci : regardonsprécisément qui parle au nom de quoi ! Revenons à la notion d’incertitude. Elle a l’air de suffire pour dépeindreun monde dans lequel il y a une telle complexité, une telle hétérogénéitédes acteurs et des événements qu’au fond, on ne peut jamais poser unénoncé conforme aux normes de la logique : « Si X est vrai, alors Y estcertain, et je le certifie dès lors que X est certifié ! » On retrouve ici le planépistémique. Il y a des liens qui se tissent entre certitude et certification,j’espère avoir le temps d’y revenir. Je me contente pour l’instant de ren-voyer à un petit opuscule que j’aime beaucoup, celui de Wittgenstein, Dela certitude 18. C’est quand même dommage de voir tous ces gens partirsur l’incertitude en oubliant la certitude, c’est même gonflé quand on ypense… Le monde est incertain, certes… Dans un rapport sur la sécuritéroutière, j’avais répondu par un titre de chapitre intitulé « Agir dans unmonde plus ou moins certain » !… si le monde est totalement incertain,alors je peux quitter la salle à l’instant par exemple, ou me demander si jevais pouvoir finir ma conférence, peut-être allez-vous tous vous lever etquitter la salle ! D’ailleurs, quand on y songe, j’aurais pu ne pas arriver…Bref, si on répète ce genre d’exercice pour chaque séquence d’action, onretombe sur l’ethnométhodologie radicale. Autrement dit, on ne seraitjamais sûr qu’une situation ne va pas dégénérer. C’est une figure long-temps exploitée par les artistes et les littéraires… vous avez un très beaufilm de Fellini, Prova d’orchestra, où justement un type engage une répéti-tion d’orchestre, puis ça se défait, il y a une grève… et la grève elle-mêmeprend des allures de plus en plus étranges…18. Wittgenstein L. (1969 [1976]). De la certitude. Ed. Jacques Fauve.62
  • Francis Chateauraynaud Il suffit de filer cette idée effectivement que l’on n’est jamais sûr de cequi va advenir. Est-ce que cela va être un séminaire normal ? Que peut-ilbien se passer de monstrueux ? Et vous voyez les conséquences de ce genrede raisonnement, cela donne raison à une critique qui existe depuis fortlongtemps, notamment depuis Zamiatine, Orwell et d’autres : un mondecertain serait un monde totalitaire. C’est-à-dire un monde dans lequel onpourrait absolument tout savoir d’avance et s’assurer de tout. Donc « Agirdans un monde incertain » a avant tout une visée critique. C’est pour cetteraison que les auteurs mettent en avant l’idée d’incertitude car, effective-ment, comme on ne saura jamais autant s’habituer à fonctionner avec l’in-certitude comme principe d’action publique ! Ce que j’ai à dire de parti-culier sur l’incertitude part véritablement de là, et donc en quelque sortemon exposé commence seulement maintenant ! Je pense qu’il y a un petittravail de mise à distance et de reconstruction nécessaire ! En gros, le signalc’est : « Attention, attention ! Qu’est-ce que nous mettons sous la notiond’incertitude ? » J’y vois au moins trois usages, trois notions opératoires, etcouramment engagées par des acteurs dans des cas que j’ai à étudier. La première acception c’est l’inquiétude. De fait, on emploie souvent« incertitude » pour désigner un niveau, qui est un niveau fondamental,anthropologique, particulièrement bien décrit chez Deleuze : c’est l’in-quiétude fondamentale, l’inquiétude du règne animal. Et on retrouvele fondement de l’alerte : cet état d’inquiétude qui rend vigilant et quicontraint à être un peu attentif à ce qui se passe autour de soi parce qu’onne sait pas ce qui peut se produire. Ce n’est pas seulement un niveau« individuel », car il est parfois impliqué dans des formules publiques.Je vais prendre un exemple très récent. Je lis : « Les semaines se suivent,et l’incertitude demeure sur les places financières. » Facile hein ? « Lesmarchés boursiers sont repassés dans le rouge », ça c’était la semaine der-nière : « L’optimisme suscité par le plan de relance en Chine effacé parles craintes pour la santé des entreprises, en particulier pour le géant del’automobile […] au bord du dépôt de bilan. » Si, dans ce qui précède, onremplace « incertitude » par « inquiétude », ça donne exactement le mêmesens et on voit que l’on n’a pas altéré la signification visée par le commen- 63
  • RISCOtateur. « Les semaines se suivent et l’inquiétude demeure sur les placesfinancières. » Donc, le plan qui est visé par cette notion d’incertitude,c’est le plan fondamental, celui de l’être vigilant… qui doit être à l’affût,préoccupé, et donc inquiet. Il y a des émotions particulières qui sontcréées par un contexte, où des forces agissent, où des risques sont rendusmanifestes, ici dans l’univers financier. Le test de substitution, c’est unedes techniques de bases des linguistes que l’on peut utiliser tout le tempspour aider à clarifier les choses. Quand on a un concept qui est un peubizarre, on remplace pour voir ce que ça produit sur l’interprétation. Le deuxième réseau sémantique qui est visé par l’incertitude, c’est évi-demment le calcul. Parce qu’au fond, la théorie du risque est déjà fondéesur une théorie de l’incertitude. Simplement cette incertitude peut s’ex-primer sous la forme d’une incomplétude. Il me manque des informa-tions pour pouvoir établir avec certitude les conséquences d’un dispositifou d’une action, les chances d’obtenir tel ou tel résultat. Lorsqu’il s’agitd’estimer ce que je vais obtenir en tirant dans un chapeau, c’est de pro-babilité qu’il s’agit. Et donc là, le sens qui est utilisé, c’est celui de lamesure d’une incomplétude. On en trouve partout. Par exemple, c’est lecas d’un épidémiologiste qui parle de santé publique et de tests sur descorrélations entre des pathologies et des expositions, et il dit : « La forcede l’association est certes un peu plus élevée en Écosse que là-bas, etc. ».Il examine la validité d’un indice, un risque relatif, et il conclut : « maisla quantification d’exposition est différente et l’incertitude statistique unpeu plus grande ». Donc là, l’incertitude est définie comme l’incomplé-tude du raisonnement face à un problème de mesure ou de calcul. Cettedéfinition renvoie, en fait, à l’usage fréquent par les scientifiques et lesexperts du mot incertitude. C’est intéressant parce que ça rend comptede nombreux malentendus dans l’interprétation du principe de précau-tion. Parce qu’il y a le mot incertitude dans le texte, et chacun va le tirerdans un sens différent. Certains vont le tirer vers « peur », « émotion »,« inquiétude fondamentale » et il est vrai qu’en faisant entrer dans laconstitution, en légitimant les peurs des personnes ordinaires, cela nerecoupe pas vraiment le deuxième sens qui est plutôt : « Il faut faire64
  • Francis Chateauraynauddes études pour mieux régler les calculs, donc donnez des moyens à noslaboratoires, on aura une métrologie impeccable, on va réduire les incer-titudes ! », comme on réduit les émissions de CO2 ! Enfin c’est quandmême un peu plus compliqué… J’en viens à la troisième définition, qui est beaucoup plus intéressantepour nous parce qu’elle pointe sur les sciences sociales de manière explicite :c’est « l’indétermination ». Il y a de nombreux usages du mot incertitudequi qualifient en fait ce qui est indéterminé. Par exemple : « L’organismefédéral qui définit la réglementation, contrôle son implication et délivre lesautorisations, toutes ces instances sont rendues responsables par les indus-tries nucléaires d’un climat de perpétuelle incertitude. Certains vont mêmejusqu’à réclamer une relance de la filière nucléaire, quel que soit son coût,au nom de l’incertitude pesant sur l’avenir des ressources énergétiques. »Vous voyez bien que l’on a quitté le plan du calcul puisqu’on est dans l’in-détermination pure. Alors pour ça je me suis permis de rapatrier une défi-nition qu’en donne Claude Lefort – Claude Lefort, il se trouve que c’est undes auteurs fétiches de Daniel Cefaï, ce genre de lien permettant de tempsen temps de refermer les tiroirs… – Lefort dit la chose suivante : « Tant quel’aventure démocratique se poursuit et que les termes de la contradictionse déplacent, le sens de ce qui advient demeure en suspens. La démocratiese révèle ainsi la société historique par excellence, société qui dans sa formeaccueille et préserve l’indétermination, en contraste remarquable avec letotalitarisme qui, s’édifiant sous le sigle de la création d’un homme nou-veau, s’agence en réalité contre cette indétermination, prétend détenir la loide son organisation et de son développement, se dessine secrètement dansle monde moderne comme société sans histoire 19. » Dans la construction du principe d’incertitude, qui ne se réduit plusà la seule version du principe de Heisenberg, c’est-à-dire à une versionliée aux paramètres d’un calcul, on a donc trois plans qui sont en jeu. Etvous voyez que ces trois plans renvoient, certes de manière un peu lâchepour l’instant, aux trois plans dont j’ai parlé tout à l’heure. Au plan onto-logique revient l’inquiétude fondamentale de l’être dans son milieu, qui19. Lefort C. (1986). Essais sur le politique. Paris, Seuil. 65
  • RISCOn’a aucune garantie sur la persévérance, la persistance du milieu et de sonmode d’existence : « Est-ce que demain je serais encore vivant ? Est-ce quele monde n’est qu’apparence ? Etc. Est-ce que le plancher ne va pas s’ef-fondrer ? » Cela fait sourire, mais il y a eu un vrai drame, des gens passésà travers un plancher, un soir de bal, il y avait un puits dessous ! C’estun précédent oublié de catastrophe assez aberrante… Enfin le sol peut sedérober, etc. Donc le monde incertain au sens où il est une source perpé-tuelle d’inquiétantes étrangetés… même dans la familiarité, d’ailleurs chezFreud, l’inquiétante étrangeté est très liée justement au dédoublement dela familiarité. Repensez à ce sursaut fréquent : « Ah ! Ce n’est que toi ! »Cette espèce de redécouverte de ce que l’on connaît, passé un moment parune phase d’étrangeté. Et donc le travail de la vigilance, de l’attention auxêtres et aux milieux est sous-tendu par cette inquiétude fondamentale. Leplan cognitif ou épistémique renvoie plutôt très directement à l’incertitudecomme espace de calcul. Comment réduire les incertitudes au sens d’avoirdes connaissances plus précises et des outils capables de réduire la marged’incertitude, d’accroître l’intervalle de confiance ? Évidemment, le calculdes probabilités est un des outils majeurs de nos acteurs. J’ai une certaineprobabilité de mourir avant tel âge, etc. Ce genre d’incertitude porte géné-ralement à multiplier les formes de calcul pour tendre vers un pronosticdoté d’un degré de probabilité le plus élevé possible – comme dans le casdes conclusions des experts du GIEC (Groupe d’experts intergouverne-mental sur l’évolution du climat) sur le changement climatique. Enfin, letroisième plan, celui identifié précédemment comme proprement axiolo-gique, en forçant un peu le trait, on peut dire que c’est le sens de l’histoire,celui que les acteurs choisissent d’adopter, qui est en jeu. Si quelqu’un ditpar exemple : « De toute façon, on va faire des centrales nucléaires parcequ’il va bien falloir produire du courant électrique et que ça ne contribuepas trop à l’effet de serre » et si des gens disent « Oui, mais les Touaregssont en colère », vous ne voyez pas le rapport ? Il s’impose par le choc desvisions de l’histoire et donc des systèmes de valeurs, car les Touaregs disentque l’uranium, c’est à eux ! « Oui mais enfin, bon, les Touaregs. » Hop,on élimine les Touaregs. On parcourt une première boucle : pour certains66
  • Francis Chateauraynaudacteurs qui tentent de caler leur calcul, des existants n’existent pas, ou nedoivent plus exister, d’ailleurs les Touaregs du Niger, actuellement, ils sontsoit en prison, soit morts, soit maltraités, soit obligés de se planquer dansleurs montagnes de dune… parce qu’il y a un processus politique destiné àles faire taire. Et vous avez illico un dossier pour la sociologie critique, avecdes acteurs qui vont lutter pour leur existence et d’autres qui ont besoin decalculer leurs ressources en uranium ! Réduire le problème va supposer derecomposer un avenir et un monde commun ! Tout ça pour gagner trenteans ! C’est comme avec le pic de Hubbert20 pour le pétrole, vous aurezensuite le pic pour l’uranium. Alors d’autres gus arrivent et déclarent : « Ilfaut faire de la décroissance. Vivent les énergies renouvelables ! » Là vousrepassez sur le plan des valeurs. Vous redéfinissez les échelles de priorité…« Un autre monde est possible », et vous avez comme ça une autre hiérarchi-sation de ce qui compte vraiment. Donc l’indétermination et l’incertitudeça va être précisément à la croisée de ces trois plans, et le travail cognitif etpolitique des acteurs consiste à surmonter les tensions, produire des articu-lations, construire des prises collectives solides. Je finis sur ce point, parceque je perçois bien que je suis déjà au bord de… pas de l’explosion, maisde la saturation neuronale du public ! En tout cas, notez vos questions… jeprends encore deux-trois exemples pour bien faire comprendre l’enjeu decette question de rapport de l’incertitude au risque et je conclus. 3. De quelques glissements progressifs des sens du futur Prenons un texte fort intéressant de ce numéro de la revue Esprit,« Le temps des catastrophes ». Sorti au printemps 2008, c’est passé assezinaperçu. Or, il y a notamment un entretien très intéressant de la revueavec André Orléan21, un économiste bien connu. L’entretien est publié enmars-avril 2008, et a pour titre : « L’aveuglement au désastre. Le cas des20. Exprime l’idée que la production de pétrole passe par un maximum situé, en gros, aumilieu de la durée globale de production.21. Orléan A. (2008). L’aveuglement au désastre. Le cas des crises financières (entretien),Esprit « Le temps des catastrophes », n° 343, mars/avril. http://www.esprit.presse.fr/ar-chive/review/article.php?code=14467 67
  • RISCOcrises financières ». Fort intéressant. Je suis assez d’accord avec la premièrepartie de l’entretien, qui résonne assez bien avec ce qu’on a fait sur lesprophètes de malheur et les alertes, mais la deuxième partie changeà mon avis d’argument et je ne suis plus vraiment d’accord. Au fondqu’est-ce qu’il nous dit ? En premier lieu : « Le problème des milieuxfinanciers c’est que le mauvais augure est disqualifiant ». Si vous dites :« Il va y avoir un problème », vous êtes éliminé du jeu car de toutefaçon personne ne vous croit. La tendance, les phases d’euphorie lemontrent très bien, c’est d’éliminer les signaux négatifs… Il y a unecécité structurelle, liée au type d’activité du trader et autres acteursréfractaires aux figures de Cassandre. Le milieu s’organise pour les éli-miner. Pourquoi ? Orléan l’explique très simplement : parce que toutle monde joue pour gagner. Et donc, ils ont tous besoin de croire qu’ilsvont gagner. Dans ce type d’orientation, on ne croit que ceux qui nousexpliquent comment gagner, pas ceux qui nous expliquent que l’onva perdre inéluctablement ! C’est absolument asymétrique. Là-dessus,Orléan en tire quelques conclusions comme : « On ne veut jamaisentendre celui qui parle contre », et Keynes lui-même résumait la choseainsi : « Dans les milieux boursiers, la sagesse universelle enseigne qu’ilvaut mieux pour sa réputation échouer avec les conventions que réussircontre elles » (cité par Orléan, art. cit.). Vous voyez c’est assez pervers.Et Orléan d’ajouter que c’est un trait spécifique des époques dominéespar la finance, dans lesquelles on célèbre le conformisme et la sagessedes foules : c’est toujours la foule qui a raison contre les individus. Etdonc tout prophète de malheur, tout lanceur d’alerte, tout personnagequi voit venir un krach, qui fait part de son pessimisme est immédiate-ment décrié ou ignoré par le collectif. Mais, dans une deuxième partiede son argument, Orléan essaie malgré tout de répondre à la question :comment faire pour éviter les crises alors que l’on sait que cela se pro-duit de manière régulière, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de marché financiersans crise, de manière historique, pour l’instant en tout cas ! Quand onrefait l’histoire, on voit qu’il y a forcément des crises, et sur ce point, ila un argument complètement différent selon moi. Il réutilise la théorie68
  • Francis Chateauraynauddu mimétisme, dont il était parti il y a quelques années, en vertu delaquelle deux choses expliquent les comportements : l’intérêt immédiatet la peur – en gros la raison est totalement incapable de réguler desmilieux qui sont pourtant des milieux de matheux et de calculateurs.Deux choses fondamentales font réagir les acteurs, c’est leur intérêtà court terme et leur peur fondamentale de disparaître. Le reste n’aaucune importance, vous pouvez avoir les meilleurs arguments de laTerre, faire aligner tous les rapports, interroger le FMI, les meilleursexperts, des audits financiers, rien n’y fait ! Bref le plan épistémique estclivé, et il n’y a pas d’accès au raisonnement axiologique, pas de remiseen question des valeurs. Et donc son interprétation consiste à dire quele seul modèle explicatif c’est le mimétisme et la contagion, et que là ona des acteurs qui s’appuient les uns sur les autres, sur une psychologie demasse du marché, non réflexive, et que la raison dans cette affaire-là esttotalement « out »… Enfin Orléan dit très exactement que : « Pour quela catastrophe soit évitée, il faut que cet évitement réunisse des forces etdes intérêts autrement plus puissants que le seul énoncé de propositionsrationnelles, ne serait-ce que parce qu’elle n’est pas de nature contes-table. Autrement dit, si la catastrophe n’est pas évitée, c’est parce qu’ilest dans l’intérêt de tous les acteurs qu’il en soit ainsi. La lutte est tropinégale entre les intérêts futurs, c’est-à-dire hypothétiques et virtuels,et l’intérêt présent qui lui se fait connaître à l’individu sur le modeimpératif. Et donc, ce sont des forces qui s’opposent à des forces, uneidée qui n’a pour elle que sa seule vérité intrinsèque ne peut rien contrela puissance des intérêts et des affects qui sont investis dans l’euphoriefinancière. » Là on voit s’opérer une séparation. Car depuis maintenantpas mal d’années, suite au basculement des années 1990, nos acteurssont capables de construire des arènes, reprenons ce terme, des lieuxd’explicitation publique dans lesquels les prises collectives peuvent êtreréfléchies. Alors, certes, ça n’a pas encore gagné les milieux financiers.Mais, ce que je veux dire par là, c’est que le mimétisme et la logique del’alerte et de la controverse sont dans une forme de chassé-croisé, et iln’y a pas à écraser la seconde avec la première. 69
  • RISCO On voit en tout cas que l’on se situe entre deux tendances fortes : soiton découvre à nouveau, et à nouveaux frais, qu’il n’y a que des forces etdes intérêts, et que nos acteurs sont emportés par des mécanismes et n’ontcomme seuls modes de fonctionnement que l’émotion et l’intérêt écono-mique ; ou au contraire, nous voici dans un nouveau monde, qui n’est pasencore politiquement très assuré, que les uns vont appeler la démocratieparticipative, les autres la modernité réflexive… Dans un beau livre col-lectif dirigé par Jacques Roux, il y a un peu plus de deux ans, resté mal-heureusement confidentiel, et publié aux Éditions universitaires de Saint-Étienne, Être vigilant : L’opérativité discrète de la société du risque 22. Je nesais pas si vous connaissez les travaux de Jacques Roux, il faudra l’inviterdans votre séminaire. Sa ligne principale, c’est : « Les gens savent faireles choses dans leur milieu », et le rôle des dispositifs publics c’est de lesaccompagner dans ce savoir, non de les spolier. Bien sûr cela ressemble àceci : « Le paysan sait mieux que les autres ce qu’il fait, etc. » Face à la ges-tion des risques, il produit un renversement. D’ailleurs, il a eu des soucissérieux avec le ministère de l’Environnement à une époque, notammentsur les inondations. Parce qu’il disait en substance : « Les gens savent gérerles inondations, arrêtez de les ennuyer avec vos plans, qui en plus sontcontradictoires, ne sont jamais finis, varient selon l’agenda politique etont pour résultat de les dépouiller de leur savoir-faire. » Lors d’une séanceau ministère, il s’est fait apostrophé. Même un collègue qui ne se met pasen colère facilement a dénoncé l’attitude du responsable du programme,un ancien militaire, lequel avait dit : « On arrête, je ne peux pas entendredes choses comme ça »… ce fut d’une violence rare. Mais cela dépassela simple scène de friction. Sur le terrain, le choc a bien lieu entre desgens qui débarquent pour installer des dispositifs calculables, supposésnon contestables, et l’expression des savoirs ordinaires qui se fabriquentdans le rapport quotidien au monde. Vous voyez que l’enjeu est assezprofond et que travailler en retour sur les concepts de la société du risque22. Roux J. (coord.), (2006). Être vigilant. L’opérativité discrète de la société du risque. Saint-Étienne, Publication de l’université de Saint-Étienne.70
  • Francis Chateauraynaudme semble une priorité, en veillant à ne pas les laisser s’installer natu-rellement dans notre jargon. C’est comme « gouvernance », ou comme« complexité » ou même « participatif ». Aujourd’hui, j’ai pris « incerti-tude », mais tout ça forme un tissu, un réseau serré de notions, que l’onretrouve dans les analyses de grappes thématiques dans les corpus. En toutcas, quand on a « gouvernance » , « incertitude » n’est pas loin, et quandon a « science en société », on a « réseau » ! Ces grappes de notions finis-sent par donner une apparence de cohérence en s’auto-renforçant, maisc’est au prix d’une absence de clarification analytique qui nous permet deremonter aux postulats. Pour finir, un dernier point. Quand on analyse des dossiers aussicompliqués, dont certains ne sont pas terminés, loin de là, comme parexemple, l’amiante - le dossier de l’amiante on l’a décrit une premièrefois avec Didier Torny dans Les sombres précurseurs (op. cit.), on s’arrêteen 1998. On l’a repris une deuxième fois, quand on a vu que le Sénats’intéressait à notre livre et commençait à nous citer largement (je parledu rapport du Sénat du 2005, il est en ligne), ce genre de chose ça exposepas mal la sociologie : la commission du Sénat utilise notre descriptionde l’amiante pour faire le procès de l’État… mais sans citer personneet déclarer que : « oui l’État a vraiment fauté ». Alors sur l’amiante parexemple, les accords de Rotterdam, accords qui fixent les produits dange-reux reconnus au niveau international, eh bien le Canada a réussi à faireen sorte que certaines fibres d’amiante ne soient toujours pas répertoriéescomme produits dangereux. En 2008 ! Vous voyez que les dossiers, ycompris les plus constitués sont soumis à des chocs qui engagent une cer-taine, je ne dirais pas réversibilité, parce qu’il y a des choses qu’on ne peutpas refaire, mais en tout cas une redéfinition, un redéploiement d’ac-teurs ou d’enjeux que l’on croyait appartenir au passé. Donc prudencesur la prédiction, sur la manière de concevoir le devenir des dossiers…Par exemple, comment voyez-vous l’avenir des OGM en France ? C’étaitla question posée hier. Alors certains disent « En France, c’est fini »…D’autres : « Mais non, avec Génoplante, un nouveau dispositif va nouspermettre de faire passer des choses que l’on n’appellera pas OGM, c’est 71
  • RISCOtout. » On insistera sur les marqueurs génétiques, on ne va pas parlerde transfert des gènes… Il y a plusieurs façons de concevoir le futur, etun des enjeux du suivi des dossiers est de voir comment ces visions dufutur évoluent ou non… Je termine là-dessus : face à ces dossiers com-pliqués, il faut changer quelque peu les règles de la sociologie. Jusqu’àprésent on avait des objets bien découpés, soit des localités à décrire, pasforcément Montaillou village occitan, mais quand même : « J’ai un ter-rain localisé et je vais pratiquement tout dire, je suis le témoin, le socio-logue du quartier sensible X » ; à l’opposé, on a : « Je travaille sur despopulations statistiquement définies, les jeunes de moins de 25 ans enEurope et la pornographie sur Internet », pour prendre un exemple pas siaberrant que ça puisque c’est un sujet qui émerge. Je peux fixer les deuxséries, une population, un type d’activité et après ça je fais une enquête.Quand c’est clos, c’est clos. Or, dans nos affaires, les éléments évoluentconstamment et ça bascule parfois très vite. Nous avons des acteurs hyperréflexifs, qui en plus n’hésitent pas à instrumentaliser les sciences socialesdans leurs affaires. Hier, avec mon intervention sur les OGM, je savaisque dans la partie gauche de l’amphithéâtre il y avait la Confédérationpaysanne, et à droite il y avait le club des généticiens, qui ont mal vécule gel du développement des agrobiotechnologies en France et que l’onsoit à la traîne… au centre, il y a l’INRA… Difficile de faire un topo sanstenir compte de la structure de ce champ de forces ! On est pris dans lesprocessus : « Quel est l’avenir du dossier, quels sont les enjeux ? » Unedes réponses que permet la mise à distance est de lier les diagnostics àdes phases différentes – c’est un petit topo supplémentaire ! Cinq phasesqui, lorsqu’elles sont lancées, créent une boucle, que l’on peut appeler laboucle de la vigilance collective. Il y a un texte, un entretien avec AnneBertrand, qui a été fait en 1999 pour la revue Environnement et société 23,une revue belge, qui explique un peu ce que l’on peut entendre par là :ne pas laisser la notion de vigilance à la police, mais faire de la vigilancele concept d’une véritable activité ouverte, dans laquelle se joue le lien23. Chateauraynaud F. (1999). Qui est garant de la vigilance collective ? Environnementet société.72
  • Francis Chateauraynauddémocratique. Qu’est-ce qu’être vigilant ? Au nom de qui, de quoi ? Lapolice, je l’entends évidemment ici au sens de Jacques Rancière… Donc cinq phases. Cinq phases dans lesquelles à chaque fois le lienentre ce que l’on connaît, ce que l’on ne connaît pas, ce qui est incertain,ce qui compte, ce qui ne compte pas, ce qui existe ou pas est en jeu.Une phase d’émergence ou un signe inattendu, une surprise a lieu. Parexemple, une usine chimique explose. Je ne vais pas vous faire le coupici, en prenant le cas d’AZF… Or on voit bien que, tout à coup, suite àl’événement, tout un dossier de fond est réactivé : « Seveso qu’est-ce quec’est ? » On redécouvre un monde, il y a un événement, une catastrophe,qui peut venir des choses mêmes, ou d’un acte intentionnel. Le 11 Sep-tembre, c’est quand même des gens qui ont décidé de passer à l’action…Ce n’est pas : « Non, on s’est trompés, on faisait des exercices de vol et onest passés dans les deux tours, désolé ! » Il y a bien une intentionnalité.Donc intentionnel ou non intentionnel, fortuit ou révélateur de struc-tures latentes, ce sont des partages décisifs qui se jouent au cours de laphase d’émergence d’un signal public, émergence qui peut prendre dif-férentes figures distribuées entre deux extrêmes, le surgissement (Tcher-nobyl, AZF) et la présence continue mais lancinante (pesticides, pollu-tion atmosphérique). À ce propos, un journaliste du Figaro vient d’écrireun bouquin remettant en avant la thèse de l’acte terroriste dans l’accidentd’AZF 24. Mennessier, tel est son nom, signe souvent des papiers visant àrenverser le cadre d’analyse dominant sur un dossier… Il joue en quelquesorte le rôle du négateur. En tout cas, le jeu possible sur l’intentionnelet le non-intentionnel est central pour les acteurs. Est-ce une manipula-tion ? Est-ce une fabrication ? Ou est-ce que derrière ce signe se cache unesérie ? Est-ce que le tsunami de 2004 n’est que le premier d’une longuesérie ou est-ce que c’était le « big one » ? Depuis, vous avez régulièrementdes alertes au tsunami. Parce que le moindre tremblement de terre estdésormais indexé sur un calcul et les experts consultés disent : « Oui, çapeut très bien provoquer un tsunami. » Qu’est-ce qu’un signe ? Un canardpasse une frontière avec H5N1, et vous avez une alerte nationale. Donc la24. Mennessier M. (2008). AZF, un silence d’État. Paris, Seuil. 73
  • RISCOphase d’émergence de chaque nouveau signe, acteur, message, argument,dispositif, ses modalités de construction…, cette phase est décisive et doitêtre décrite avec précision, parce que ses modalités vont contribuer à formerune matrice, celle du précédent. D’où ça part ? Comment c’est traité ? Quiintervient dans les premières épreuves ? Quels sont les outils qu’on utilise ? Deuxième phase : la mise en discussion. Quel type de controverse ?Restons sur H5N1, la souche de la grippe aviaire. L’incertitude, dans cecas, est facile à énoncer : est-ce que ce virus va muter ou non ? Est-ce queça va devenir une maladie interhumaine, une pandémie ? Parce que jusqu’àce jour, ce sont les oiseaux qui sont touchés, et qui n’affectent des humainsque de manière ponctuelle et dans des conditions très particulières. L’OMSlance son signal d’alerte global dès 2004, mais c’est surtout en 2005 et 2006qu’un net infléchissement du discours se produit : on n’y coupera pas, il yaura des millions de morts. On ne sait pas quand, mais la pandémie auralieu ; il faut être prêt même si on n’évitera pas des dégâts monstrueux ! Or,« personne n’est prêt », dit l’OMS. En clair, pour contraindre les gouver-nements à se préparer, l’OMS lance une sorte de fausse alerte générale.Et, tout à coup, arrivent des gens qui disent : « Excusez-nous mais pourl’instant c’est une maladie, une zoonose, une maladie animale. » « Doncaidez-nous, nous vétérinaires, à faire notre boulot, et arrêtez de faire du foinpour vendre des médicaments. » Voilà la controverse ! On ne s’y attendaitpas, car c’était un dossier consensuel, personne ne souhaitant mourir d’unenouvelle grippe espagnole – et on n’oublie pas le SRAS qui a eu lieu en2003. En fait l’émergence de la prophétie de malheur officielle de l’OMSrend visible une rivalité, notamment entre l’OIE et l’OMS… On voit bienque la controverse peut prendre des formes intéressantes pour nous puisquel’on voit des acteurs signaler leur intérêt, leur engagement, leur priorité,leur légitimité à intervenir aussi. Troisième phase, la plainte et la dénonciation. Alors, je rassemble unpeu ce qui mérite d’être distingué dans le détail, mais en gros c’est l’accu-sation qui l’emporte sur la logique de la controverse. Les acteurs passentde la discussion des faits à celle des valeurs et donc des attachements, ettrès vite les arguments basculent dans l’ad hominem. Cela peut rester en74
  • Francis Chateauraynaudmode mineur comme lorsqu’un vétérinaire dit : « Arrêtez, ce sont lesoiseaux qu’il faut traiter, et il faut aider les paysans à traiter leurs poules,pas besoin de lancer une alerte dans les aéroports dès qu’il y a quelqu’unqui éternue pour donner le sentiment que l’on protège bien le bourgeoisoccidental. » Le passage de la controverse à la critique radicale fait partiedes points centraux de l’analyse, car ça pèse sur la trajectoire des causeset crée de l’irréversibilité. Certaines alertes suscitent des désapprobationspar leur caractère disproportionné. Récemment il y a eu une alerte sani-taire en France parce que deux gamins ont eu une diarrhée, je ne saisplus où. Les services sanitaires ont relevé dans la bouteille de jus de fruitsqu’ils avaient bue je ne sais quelle bactérie qui, apparemment, justifiaitune alerte sanitaire nationale. Mais si la critique sert souvent à relativiserune hypersensibilité aux sources de danger, lorsqu’arrivent la plainte etla dénonciation c’est beaucoup plus lourd parce que, justement, on va seposer la question de la responsabilité, de l’intention, de la volonté et dudroit. Évidemment, le principe de précaution est accroché l’air de rienà un cadre juridique très puissant, celui de la mise en danger d’autrui.Depuis 1993, le code pénal en France a modifié ses règles, et vous pouvezattaquer sans que le dommage n’ait été réalisé, même s’il faut établir lefait d’être mis en danger. Ce qui est quand même une modification radi-cale, largement issue de l’affaire du sang contaminé. Donc les plaintes,les dénonciations sont aussi décisives à regarder. Sur quoi s’appuient lesacteurs pour porter leurs critiques radicales ? Dans les OGM, les agri-culteurs anti-OGM disent : « Oui, le risque sanitaire, environnemental,c’est controversé, on n’est pas sûr, mais nous ce n’est pas ça le problème…C’est une firme qui va nous tenir par là où ça fait mal et on ne va pluspouvoir choisir et développer nos variétés : on sera complètement dépen-dants économiquement. C’est une injustice fondamentale. Et l’État est làpour nous représenter et nous protéger, pas pour nous faire plier devantdes intérêts privés ! » Dans ce genre de figure, on a changé de registre eton a un dossier qui se construit comme un rapport de forces politiques. Quatrième phase, l’épreuve de la représentation politique. Tout çapeut, à un moment donné, sortir dans l’espace politique. Sous quelle 75
  • RISCOforme ? Alors évidemment, quand c’est de Villiers qui prend la défensedes apiculteurs et qui en fait un argument dans sa croisade contre lespartis de droite dominants, ça donne une connotation particulière audossier de l’insecticide Gaucho. Mais en tout cas il joue sur l’alerte et leprincipe de précaution, et en intervenant dans le dossier, il le politise.Quand les Verts acheminent un certain nombre de dossiers qu’ils essaientde faire passer, de les inscrire comme on dit sur l’agenda, ils politisent…Donc le travail de représentation politique peut former une phase en elle-même, laquelle peut être reprise en cycles et rebonds multiples. Rien n’estlinéaire. On peut parler de travail de représentation politique, mais le tra-vail politique déborde ou dépasse le seul champ politique constitué. Cequi importe ici, c’est que cela va modifier l’ensemble des objets. Cela nepasse pas inaperçu car cela chemine à travers des rapports parlementaires,des commissions d’enquêtes, des réunions de concertation. Mais on peutaussi renverser le questionnement et regarder ce que l’agenda politique neprend pas en compte ou seulement après un délai très long. Prenez parexemple les conséquences de Tchernobyl, des plaintes ont été déposées ily a déjà pas mal de temps sur le problème des thyroïdes, avec une asso-ciation de malades qui accuse le gouvernement de ne pas avoir lancé lesignal à temps ; et quand on regarde un peu les alternances politiques etles manières dont elles ont géré le nucléaire, on voit que tous les secteursse sentent potentiellement mis en cause… La juge Bertella-Geoffroy quitente de pousser ce dossier en avant, pour l’heure, a seulement réussi àmettre en examen le professeur Pellerin, à le sortir de sa retraite… Tout lemonde tape sur Pellerin… Mais lui dit qu’il avait des directives au-dessus.À ce moment-là, le porte-parole du gouvernement était Alain Juppé, etcertains tentent même d’impliquer… Nicolas Sarkozy. Cela dit, la gauchequi a repris les commandes dans la période suivante était tout aussi pro-nucléaire et, selon certaines victimes, a contribué à enterrer allègrementces histoires. Le passage au politique peut donc provoquer des déplace-ments de forces, mais aussi des jeux plus ou moins obscurs, et ça c’est l’af-faire de supports critiques, comme par exemple le Canard Enchaîné, demontrer qu’il y a toujours des coups qui se jouent dans les coins… Sans76
  • Francis Chateauraynaudtomber dans la théorie du complot, c’est central pour nous de voir com-ment les acteurs sont, ou ne sont pas, vulnérables, à un moment donné, àdes accusations, des alertes ou des controverses, et le type de « ré-action »que développe un système de pouvoirs en place. Enfin, une autre phase très importante, et sur laquelle on travaille deplus en plus, concerne la régulation et la normalisation. Comment semettent en place des dispositifs qui vont prendre en charge le dossier, pré-cisément pour le ramener dans un « cadrage réglementaire », terme quej’emploie le moins possible mais qui vient assez naturellement, destiné àréduire les incertitudes. Couper l’influence des inquiétudes fondamen-tales, donc des peurs, etc. « C’est bon, on sait exactement combien il ya de métaux lourds dans votre bouteille de vin, il n’y a pas de problème.D’accord il y a des métaux lourds… » On mesure tout, on informe leconsommateur, on lui recommande de faire de l’exercice tous les jours,on produit des normes, des décrets, on les rend plus ou moins applica-bles, on veille, et dès qu’il y a une alerte, hop ! On exhibe son arsenalde mesures et de contrôles. Ça donne une affaire de bouteilles de jusde fruits, pour lesquelles vous avez des experts mobilisés, des agencessanitaires qui veillent, à travers des processus institués qui, évidemment,informent en retour l’émergence des nouveaux signaux. Je finis, cette foisc’est sûr : c’est ma dernière phrase. Le problème de ce genre de processusc’est que lorsque vous avez beaucoup de dossiers à suivre et à normaliser,les nouveaux dossiers qui arrivent, ça recommence, vous ne les voyez pasvenir ou ils basculent dans la critique radicale. Les dispositifs sont de nou-veau en porte à faux et les alertes n’entrent pas dans les cadres qui ont étéconstruits à grands frais pour toute la série antérieure. Et on se retrouveavec les trois formes d’incertitude à affronter, l’inquiétude, l’erreur demesure et l’indétermination ! Mais c’est la vie normale des démocratiescomplexes dans lesquelles nul ne sait par avance de quoi seront faites lesépreuves du futur ! 77
  • RISCO Discussion Question Bonjour, je suis maître de conférences à l’IUT A à Paul Sabatier, cher-cheur au LERASS, en droit privé. Ce que j’ai trouvé très intéressant c’estce lien fort que vous faites entre le risque et l’incertitude, parce que jevous écoutais, je réfléchissais, je me disais : est-ce que l’incertitude peutêtre la source de choses positives ? Et, en fait, de manière implicite, vousy avez répondu par la négative en disant que, finalement, l’incertitude estliée au risque parce qu’elle fragilise les situations. Voilà, c’est juste uneouverture, une question d’ouverture. Réponse Oui, en tout cas, la première règle c’est d’éviter d’utiliser des conceptsaussi fondamentaux, puisqu’ils sont dans la Constitution, dans des textes,dans des décisions, répercutés à plein de niveaux, sans les retravailler,et voir ce que les acteurs y mettent. Donc la positivité ou la négativité,c’est un peu compliqué… On peut dire qu’il est positif qu’il y ait des tasd’agences sanitaires aujourd’hui, que l’État se soit redéployé autrement etque la sécurité sanitaire, environnementale, ou même que les technologiessoient systématiquement débattues par exemple. D’ailleurs, actuellement,il y a beaucoup de débats autour des nanotechnologies que le gouverne-ment tente d’encadrer, parce qu’il y a le précédent sur les OGM… J’enai parlé avec Le Déaut, qui fut l’initiateur de la conférence de citoyens en1998 sur les OGM. D’abord, comme il dit, elle a eu lieu en pleine Coupedu monde, et personne ne l’a vue. Mais elle a malgré tout eu un grosimpact sur les OGM. Le Déaut dit qu’il ne faut pas recommencer souscette forme, parce qu’on va encore créer du malentendu. Les nanotechno-logies, c’est autre chose. C’est une échelle. On ne peut pas interdire à deschercheurs de travailler à une échelle, c’est absurde. Si vous interdisez lesnanos, vous interdisez de travailler à une échelle nanométrique, ce n’estpas cohérent, et vous allez mettre tout le monde en colère. Par contre, il78
  • Francis Chateauraynaudy a des applications qui génèrent des nanoparticules. Alors les nanopar-ticules, quand on interroge des physiciens, des experts en toxicologie, ilsdisent souvent, pas tous, que c’est une résurgence du dossier des particulesultrafines. Voilà typiquement un angle… le débat public n’est par lui-mêmeni positif, ni négatif. Il y a une incertitude sur ce que ça peut produire. Celapeut évidemment accroître les inquiétudes qui étaient encore larvées, soitoubliées, parce que la routine a le pouvoir de tout faire oublier ; soit aucontraire ça peut créer des objets nouveaux, séparer les choses, et clarifierun certain nombre d’enjeux. Au départ le magma, les nanos, tout est encoremêlé. Ça va des nano-machins qui sont déjà en circulation jusqu’au grandprojet de Minatec, du CEA. Parallèlement les Américains veulent faire desarmées invisibles – ils sont partis dans des projets incroyables. Jean-PierreDupuy annonce la refonte de l’ontologie, avec les nanotechnologies car,selon lui, notre monde physique sera redéfini dans une boucle computa-tionnelle du fait de la convergence technologique. C’est un angle d’attaquefascinant : l’ontologie contiendrait à terme le système d’information. Il n’yaurait donc plus d’extériorité. C’est comme si nous étions nous-mêmes surInternet, augmentés ou redistribués, dans la boucle. Or, ce qu’il y a de bienavec Internet, c’est précisément que l’on peut en sortir. C’est le problèmedes expériences cyber-machin… imaginez que l’on ne puisse plus sortir dela boucle ! Et il y a un quatrième problème qui est fort intéressant aussi, c’estla société de surveillance, à travers ces nouveaux développements tech-noscientifiques, la société de surveillance va trouver des appuis très puis-sants. Orwell apparaîtra comme un auteur pour paléontologue des idées.Vous aurez un implant à la naissance, un nano-machin qui contiendraun maximum de données et de puissance de calcul, et qui pourra êtremis à jour en passant devant une borne, et à partir de là le troupeauhumain, le parc humain comme disait Sloterdijk sera parfaitement souscontrôle. Est-on encore dans la science-fiction, et dans l’anti-utopie, ouseulement dans l’anticipation rationnelle ? Derrière, on peut imaginer desmarchés parallèles où l’on pourra changer les implants, il y aura toujoursdes systèmes de… détournement. Je reste optimiste sur ce genre d’affaire, 79
  • RISCOcar les acteurs, pris de manière globale et distribuée, ont une inventivitéincroyable. Mais évidemment c’est aussi vrai des meilleurs comme des pires.Par exemple, je me suis intéressé à la guerre en Irak, qui n’intéressait pluspersonne en France entre 2004 et 2007… Les pires figures du terrorisme,qui envoyaient leurs femmes se faire sauter sur les marchés de Bagdad, onpeut les condamner moralement mais ils exploitent à fond cette ingéniositépratique… laquelle est terrifiante. Tout résistant, tout insurgé sait qu’il faututiliser le moindre pli du terrain pour…, par exemple, creuser un trou. Lechar américain qui arrive le repère évidemment, les gars descendent, ça vaprendre une demi-heure pour découvrir qu’il n’y a pas de « bombe artisa-nale », les fameux IED (Improvised Explosive Device). Et, pendant ce temps,un autre véhicule saute de l’autre côté de la route parce que toute l’énergiedu système s’est fixée sur un leurre. Même avec peu de choses, dans uncontexte extrême, des acteurs vont exploiter et détourner les relations entremilieux et dispositifs. C’est positif quand ça engendre des collectifs nou-veaux autour de valeurs défendables, c’est-à-dire universalisables. Là, onretrouve bien notre plan axiologique. Est-ce qu’en tant que sociologuesnous devons partager systématiquement les axiologies de nos acteurs ? Si onparle des droits de l’homme dans un dossier, on a tendance à y adhérer…Pas de doute, il y a des effets culturels et c’est difficile de faire une sociologiecontre les droits de l’homme, enfin on voit bien. Il y a néanmoins des cas deconscience épistémiques parce qu’on doit reconnaître une inventivité auxacteurs mais dont les conséquences ne sont pas forcément positives. Donc,là, sur l’axe positif/négatif, je reste… en position d’observateur, et je regardecomment les acteurs se bagarrent. Par contre, ce que l’on peut faire sur ladurée, là c’est déjà plus du travail d’historien, c’est regarder ce qui a résisté.Prenons un exemple, on a des outils logiciels dont je ne parle pas beaucoupdans ce genre de conférence parce que ça complique un peu l’exposé, dessociologues électroniques avec lesquels on travaille. Il y a des textes en lignepour les curieux. Et au fil des enquêtes, les logiciels ont appris à reconnaîtredes valeurs. C’est très facile. Vous regardez toutes les formules du genre« défendre X », « sauvez Y », « sauver la recherche » tiens. Si vous voulezsauver la recherche, c’est que vous tenez à la recherche. Donc c’est positif.80
  • Francis ChateauraynaudC’est très difficile de sauver quelque chose qui ne va pas. « Sauver le sida »,non, vous ne trouvez pas. On peut faire des contre-tests comme ça, et lamachine utilise des formules croisées pour construire des classes d’objetsface auxquelles on ne peut être que pour ou contre. En général on n’est paspour la maladie. On peut essayer, on peut trouver des cas extrêmes. Mais ily a des choses qui sont investies positivement, d’autres négativement. Et cequi est intéressant c’est que, selon les dossiers, ces choses parviennent par-fois à s’assembler de manière harmonieuse, ça donne en fait un programmepolitique idyllique, vous n’avez plus que des valeurs positives. C’est « posi-tivons », « la France d’après », créer un monde qui ressemble aux utopies,ou à l’inverse vous avez des textes complètement négatifs. Rien ne va plus,on ne croit plus en rien… Donc l’enjeu c’est bien de rendre visible le planaxiologique qui est opératoire pour une classe de problèmes donnés… Là,je renvoie à l’histoire de la sociologie… sur le sondage continu des valeurspar exemple, toutes les enquêtes d’opinions aujourd’hui, elles se sont dépla-cées vers les instituts de sondages, mais elles ont quand même été fabriquéespar la sociologie, relisons Lazarsfeld… ou Lippman en effet… Aujourd’huic’est renvoyé aux machins privés, qui produisent un suivi en temps réel del’opinion, par l’interrogation sur des jugements de valeur. Êtes-vous pourou contre ? Est-ce que le PS s’en est bien sorti ou mal sorti ? Ce genre d’in-terrogations en permanence élimine les plans ontologiques et épistémiques,c’est-à-dire les modes d’existence et les formes de connaissances, pour neretenir que les jeux de valeurs. Et ça produit cette espèce de bouillie, parrapport à laquelle la sociologie professionnelle, qui est la nôtre, en tout casla mienne, est de plus en plus désaxée. – Donc l’incertitude porte aussi sur le résultat ? – Complètement. Nous avons une importante application de nostravaux pour l’AFSSET (Agence française de sécurité sanitaire de l’envi-ronnement et du travail) qui marche bien. Leur idéal, à l’AFSSET, c’estun outil d’anticipation des crises. On n’arrête pas de dire qu’il y a toujoursune incertitude et que l’on ne peut qu’ouvrir un espace, à un momentdonné, des visions du futur… On le répète, de rencontre en réunion, et nos 81
  • RISCOinterlocuteurs comprennent, mais plus haut, il y a une attente de boule decristal socio-informatique ! Si des réseaux de chercheurs et de logiciels quianalysent les dossiers de manière continue ne peuvent pas leur dire qu’il vay avoir tel événement précisément, à quoi servent-ils ? Nous, ce qu’on peutfaire, c’est mettre à plat l’ensemble des outils, des valeurs, des mondes quisont convoqués à un moment donné, les mettre en perspective comparativeet historique et après, cela relève de stratégies d’institution. On peut éven-tuellement signaler des processus émergents qui, sous certaines conditions,peuvent s’entrechoquer et préparer une crise. On avait vu venir par exemplela crise du chlordécone aux Antilles, mais simplement parce qu’on lisaitattentivement les informations ! Bien gérer les crises, c’est une obsessiondes décideurs mais un vrai dilemme pour les chercheurs dès lors que nostravaux sont instrumentalisés dans ce sens… – C’est un vieux rêve… – Oui, tout à fait, les premières tablettes d’argiles parlent de ça… Lespremiers pouvoirs comprennent que l’écriture est un instrument de maî-trise du temps politique… et ce n’est pas anachronique que d’y voir desembryons d’opinions publiques. La chronique sumérienne, écrite par lesscribes, les spécialistes de l’écriture, raconte les histoires qui visent juste-ment à faire que le bon peuple s’y retrouve, trouve sa place dans cette his-toire, ce qui permet de stabiliser… au moins, disons, l’avenir proche… Question Bonjour, je suis sociologue, maître de conférences en STAPS au centreUniversitaire J.-F. Champollion, laboratoire Sports, Organisation, Iden-tité (SOI). J’aimerais revenir sur les trois plans que vous avez évoqués :l’axiologique, l’épistémique et l’ontologique. Quelle est ta position ?Parce que sur le terrain que j’étudie, la question de l’épistémique elle estcomplexe, car il y a un conflit entre le vrai et l’efficace. Par exemple, moije travaille sur des controverses entre scientifiques et théoriciens dans lemonde du sport … où se jouent à la fois la question du vrai, produire lesconnaissances du vrai, et celle de produire les connaissances techniques82
  • Francis Chateauraynaudefficaces pour l’entraînement par exemple. Donc, c’était pour voir sur cegenre de dossiers : comment vous l’appréhendez ? Comment ça se pose ?Est-ce qu’il y a ces questions dans l’épistémique ? Que mettez-vous plusprécisément dans l’épistémique ? Est-ce qu’avec le technique, on est déjàpassé sur de l’axiologique, avec des préoccupations plus politiques ? Réponse Il faut être prudent sur l’usage de cette architecture. Justement, ellefonctionne bien, on l’a discutée avec des philosophes. C’est rassurant : ilsn’ont pas crié au scandale. Parce que c’est un triptyque assez basique enfin de compte. Ce qui m’intéresse c’est, d’une part, de regarder commentles collègues – par exemple Bruno Latour et ses amis… – assemblent cesdifférents éléments, ou au contraire ne les distinguent pas. Commentpeut-on construire une sociologie normative ou pas avec ça ? Donc, çac’est la première fonction analytique. La deuxième, c’est du côté desacteurs, et là on reste pragmatique : ce sont les acteurs qui définissent cequ’est une valeur. Moi je ne sais pas. Quand tu dis « le vrai », pour cer-tains acteurs c’est une valeur. Par l’exemple, pour un journaliste d’inves-tigation, c’est une valeur cardinale… Prenons Anne-Marie Casteret quej’ai bien connue, décédée il y a quelques années. C’est elle qui a révélé lesang contaminé ; or elle en a souffert énormément, puisqu’on l’a traitéede paranoïaque au début… Pour elle, c’était une valeur absolue, le vrai.Le rôle du journaliste est de rétablir la vérité. La fonction vérité peut ainsiêtre érigée en valeur suprême et cela produit des effets : une poursuite del’enquête à tout prix par exemple. Le reste on s’en moque. Les religions,on s’en moque ; la science, même, on s’en moque puisque si elle n’ap-proche pas de la vérité elle n’a aucune valeur. Donc attention à ne pasrabattre sur les plans des entités toutes faites, ces plans sont des grandesmodalités de rapport au monde en somme… Et pratiquement l’objetconsiste à regarder comment les partages s’opèrent, donc là le partageque tu réinstalles et qui est fort pertinent : connaissance versus efficacitépar exemple… En fait, tes acteurs sont eux-mêmes pris dans le passagede frontière entre axiologique et épistémique. Est-ce que ce qui compte, 83
  • RISCOc’est d’être efficace ? Ce serait la valeur ultime, celle de la compétitionen l’occurrence. L’efficacité, la capacité à produire des choses qui mar-chent, et notamment si on parle d’évaluation, on est dans l’évaluationdéjà. L’évaluation, ça abolit les frontières… évaluer c’est constammentpasser des faits dans le registre des valeurs. Alors un instrument de mesurepeut-il fonctionner sans intervenir dans un espace de valeurs ? Regardons la querelle actuelle sur les revues, qui est quand même inté-ressante. L’idée d’un classement qui soit objectif se heurte aussitôt à plu-sieurs façons de mettre de l’ordre dans les préférences comme disent leséconomistes. Par exemple, on considère que publier dans une revue améri-caine c’est mieux que dans une revue francophone. C’est ce que dit le clas-sement. Après, on se demande comment on peut hiérarchiser des chosesqui n’ont pas le même sens pour tout le monde, selon les disciplines, selonles objets, etc. Donc on voit bien que l’épistémique et l’axiologique sontconstamment en tension, cela recoupe l’idée d’incertitude au sens d’incom-plétude… Mais attention à ne pas réifier des états de choses : on distingueanalytiquement les plans ou les modes pour mieux saisir les frictions. Question Je continue à réagir sur l’épistémique, parce que moi j’avais classi-quement fait la distinction entre le juste et le vrai. Parce que du coup,qu’est-ce que l’épistémique ? Réponse L’épistémique ce sont les catégories et les outils détachables des per-sonnes. Ce qui fonctionne comme outils, en entrée, ça peut être des don-nées, ça peut être des informations, ça peut être des observations et ensortie, des connaissances. Un capteur. Alors c’est trivial, ça ramène lesconnaissances à peu de choses. D’ailleurs, que font les laboratoires ? C’estfaire passer à travers des instruments de mesure des choses qui n’étaientpas visibles, pas mesurées, pas perçues ou pas analysées. La pollution del’air par exemple. Mais, évidemment, pour que le capteur ait un sens, ilfaut bien qu’il communique avec les deux autres plans, parce que sinon84
  • Francis Chateauraynaudon peut s’amuser à mesurer la pollution sur la Lune. Pourquoi pas ? C’estun projet qui est financé par les Chinois… L’épistémique, c’est le modede connaissance mais qui, évidemment, doit être relié à un monde et quipeut être saisi dans un monde de valeurs. L’opposition du vrai et du juste,c’est un conflit de valeurs ! Par rapport aux différentes constructions phi-losophiques, cela fait penser à Habermas effectivement. J’ai beaucoupbataillé… à la fois je reconnais qu’il y a un moment habermassien incon-tournable, c’est-à-dire qu’il y a trois choses qui préoccupent les acteurs :l’authentique, le juste et le vrai. L’authentique est supposé renvoyer direc-tement au monde, à l’absence d’idéologie et de calcul : « Je suis commeje suis. » En soi, effectivement, c’est très difficile à contester. Mais celaouvre sur l’économie de la bonne et de la mauvaise foi, avec une ouver-ture vers la dramaturgie goffmanienne : « Arrête ton cinéma ! » Habermasconsacre énormément de temps à Goffman, qu’il tend à réduire à l’agirdramaturgique, lequel boucle, selon lui, sur l’authentique… avec cettenotion centrale de mise en scène. Le juste, là on retrouve Ricœur et Bol-tanski… Le vrai, c’est la prétention à la vérité, alors est-ce que la véritéc’est l’objectivité ? Le problème d’Habermas c’est qu’il ne nous donneaucun outil pour aller voir comment ça se passe chez les acteurs. En pra-tique, c’est compliqué, l’axiologique peut contenir l’authentique. Faceà cette construction, il ne s’agit pas d’opérer un renversement au senshabituel, mais plutôt de désaxer un peu le propos pour tirer au clair desprocessus complexes et assez opaques. On peut rencontrer des cas où iln’y a pas de valeurs en jeu. Alors il existe ou il n’existe pas ce H5N1 ?Est-ce que ça fera des millions de morts ? Est-ce qu’on s’en moque ? C’estle problème du cynisme aussi. On peut agir dans un monde sans valeur :« Courir plus vite ». Et je repose la question : est-ce qu’en sociologie ondoit adhérer aux valeurs ? Question Bonjour, je suis maître de conférences à l’IEP de Toulouse et au Labo-ratoire des sciences sociales du politique (LaSSP). En fait, je ne sais pas sic’est vraiment une question ou une auto publicité, mais dans l’ABCdaire 85
  • RISCOde « A » à « T », enfin plutôt la collection des dossiers que vous traitezavec votre cadre d’analyse, est-ce que vous avez le « M » pour « Maréenoire » ? Parce que nous, en fait, on a fait une enquête sur le Prestige 25, ils’avère que c’est aussi un bel exemple, un beau dossier. Nous l’avons traitélocalement sur le Pays basque notamment, avec le discours des acteurs duSud-Ouest, les médias électroniques. Et ce que l’on observe, c’est que cesont des choses qui rebondissent beaucoup en fonction d’une actualitéjuridique, donc l’Érika qui évidemment interfère sur le traitement dudossier du Prestige, qui donne lieu de plus en plus à une espèce de littéra-ture, je suis en train d’en acheter beaucoup sur Amazon, tout ce qui est« essayisme », « scientifico-essayiste », enfin bref, ça ce n’est pas tout à faitinédit dans les controverses. On a travaillé ça évidemment sous le registrede l’épreuve. En tout cas, on était partis d’une définition « actancielle »,par les acteurs, on a travaillé sur les surfeurs, mais aussi les pêcheurs,etc. Comment des groupes sociaux se rebaptisent, se refondent, à traversl’épreuve, une marée noire, en plus une marée noire particulière, avecune cinétique ? À la fois dans l’urgence, la catastrophe, mais en mêmetemps qui s’installe dans la durée, qui dure plusieurs mois. Donc évidem-ment on a travaillé avec Les sombres précurseurs, on fait un usage de vostravaux pragmatiques, mais il y avait quand même des petites cases qui,pour nous, manquaient, et c’était notamment la case de la politisation.Surtout de l’introduction des élus locaux. En fait, les élus locaux dans lapollution du Prestige sont déjà présents. C’est-à-dire que ça ne débouchepas sur de la politisation, sur de l’appel à élus, sur de l’appel à des caté-gories politiques : elles sont là avant même que les boulettes arrivent surla côte basque. Donc, il y a une politisation avant même… Alors c’estpeut-être mon tropisme de politiste, je n’en sais rien, mais les acteursétaient déjà préparés, des discours armés, il y avait ATTAC, des collectifsqui étaient déjà disponibles… Je veux dire le registre de la politisation,l’embrayage politique, justement il n’y a pas eu d’embrayage politique,c’était au moment où la marée montait. Donc voilà… La question peut-25. J. Weisbein : cf. note 1, p. 22586
  • Francis Chateauraynaudêtre plus précise que je pourrais vous poser, c’est : est-ce que votre efforttaxinomique qui nous est utile – on travaille sur des cas – est-ce que cettetaxinomie, vous l’affinez ? Je dirais : est-ce que vous faites ce que font lesacteurs par exemple ? Sur les dispositifs de plans, les retours sur expé-riences, est-ce qu’on peut affiner les cases ? Réponse Oui… on affine, et même un peu trop. Le problème, c’est qu’on a tel-lement affiné ces dernières années que parfois on ne voit plus rien… Il y atrop de catégories… Chaque case a son modèle. Actuellement, j’essaie deprendre un peu de recul. Je vois trois voies, que je peux rapidement for-muler, qui concernent, je crois, la question de la politisation. Il y a cellesuivie par Jean-Michel Fourniau : l’angle, c’est le débat public. Quand ily a débat public, on peut dire que d’une certaine manière ça part d’insti-tutions. En tout cas, la plupart des débats publics, via la CNDP (Com-mission nationale du débat public) ou d’autres, sont déjà insérés dansdes matrices institutionnelles. Donc le politique est déjà concerné par ledébat public, et il y a un formatage, un cadrage considérable. Là, ce quiest intéressant, c’est de voir arriver des acteurs comme les riverains, oud’autres, qui vont essayer de changer le cadre. On l’a fait récemment àpropos de la ligne TGV Paris-Nice. En gros, je résume, mais au bout d’uncertain temps de débat, les riverains disent que les élites qui font Paris-Nice ou les gens qui ont leurs maisons secondaires à Nice ne doiventpas être prioritaires, et qu’il faut commencer par traiter les problèmes deTER locaux. Et finalement les conclusions du débat, c’était, je caricatureun peu mais c’est ce qu’on en retient : avant de faire des grandes infras-tructures à distance, est-ce qu’on peut avoir une circulation un peu plusnormale de transport en commun dans une région ? Voilà typiquementun affrontement qui est intéressant. Et c’est une première voie de la poli-tisation, un débordement du cadre dans un débat public… Question Mais qu’est-ce que tu appelles « politisation » ? 87
  • RISCO Réponse Quand je dis politisation, je pense à la production par un acteur d’unepuissance d’expression politique, que ce soit à l’échelle locale, nationaleou internationale… Qu’est-ce que ça change dans la conception de l’ac-teur politique ? J’ai écrit un article là-dessus dans la Revue européenne dessciences sociales 26. En gros, cela revient à considérer le politique sous l’anglede l’impact ou de la portée d’un argument ou d’une cause, d’un motd’ordre. Ça n’a pas d’autre but que de permettre de lier plus fortementargumentation, mobilisation et représentation politique, à partir d’unpetit déplacement sociologique… Sinon qu’est-ce que le politique ? Cesont des débats à n’en plus finir. Bruno Bernardi, un philosophe spécialistede Rousseau, s’est penché sur la question de la représentation de manièreassez critique. Selon lui, la philosophie politique dominante ramène toutà la représentation politique27… Or l’idée, c’est qu’à un moment donné,un acteur a une puissance d’expression reconnue par les autres, puisque,sinon, ce n’est pas une puissance d’expression. À chaque fois qu’il parle,il est repris, suscite des réactions, déplace des forces, même si c’est parfoismarginal. Autrement dit, sous ce rapport, tous mes dossiers sont politi-ques. En un sens, tout est politique, évidemment. Les acteurs qui pren-nent le risque d’une parole publique sortent de leur micromonde, ce quiengage toujours potentiellement une chaîne indéterminée d’acteurs quipeuvent venir donner leurs avis, et donc ils prennent un risque énormed’être contredits, maltraités… Prenons un exemple : un chercheur de l’In-serm qui travaille sur les risques cardio-vasculaires depuis très longtemps.Vous avez peut-être entendu parler de Pierre Meneton. À un momentdonné, il publie des conclusions à partir d’études qui constatent qu’enFrance, visiblement, rien n’a été fait pour réduire le taux de sel dans lesaliments. La quantité de sel dans les aliments, dit-il, c’est connu depuis26. Chateauraynaud F. (2007). La contrainte argumentative. Les formes de l’argumen-tation entre cadres délibératifs et puissances d’expression politiques, Revue européennedes sciences sociales, n° 136, p. 129-148.27. Bernardi Bruno, « L’opposition entre représentation et participation est-elle bien for-mée ? », site de La Vie des Idées, avril 2008.88
  • Francis Chateauraynaudlongtemps, ça donne un excès de maladies cardio-vasculaires notamment.En gros, ce serait des dizaines de milliers de malades et de morts en moinssi on arrivait à réguler ça. Il le dit, il sort un peu de sa réserve pour ledire en tant que chercheur, et il est interviewé par… Je crois que c’est LePoint, qui, comme il le dit lui-même, n’est pas un « journal gauchiste ».Or, la forme finale de l’interview dit, en gros, que le lobby du sel n’a pasenvie d’entendre parler de ça. Et le lobby du sel, on ne sait pas qui c’est,aucun acteur, aucune firme n’est nommé expressément. Et tout à coup,on voit la compagnie des Salins du Midi qui l’attaque pour diffamation.La politisation, elle vient d’où dans ce cas ? Elle vient de la rencontre detrois acteurs : un chercheur qui sort un peu de sa réserve, un journalistequi va légèrement amplifier le propos – Meneton se demande après coups’il a vraiment dit ça, il ne se rappelle plus très bien… Et voilà, en plus,le lobby qui sort de son silence alors même qu’il n’accuse personne enparticulier. Soit donc un acteur qui se sent visé par une assertion trèsgénérale et qui, de fait, endosse, prend le rôle : « Nous sommes le lobbydu sel. » C’est un acte politique au sens où : « J’existe publiquement, jesuis désigné, je porte, je suis porte-parole d’intérêt. » Et la politisation dudossier du sel passe par cette conjonction. – C’est surtout la régulation par une arène judiciaire, on ne passe paspar un différend privé… – Oui, la diffamation, ça renvoie toujours au genre judiciaire, mais c’esttoujours : « L’image que vous donnez de moi dans le public est bafouée »,c’est l’argument de la diffamation, c’est : « Vous avez porté atteinte à monimage publique, à mes intérêts publics » ; donc la parole publique estsous contrôle de la diffamation. On voit que le changement d’arène çapeut produire des malentendus considérables. C’est une des voies de lapolitisation. Qu’il y ait des acteurs politiques déjà identifiés comme telsne suffit pas… Est-ce un problème de nombre de cycles ? Parce qu’il yen a eu d’autres, il y a des précédents. En vertu de quoi c’est disponiblepour mobiliser ? Un élu qui ne s’intéresserait pas à un problème sanitaireou environnemental aujourd’hui passerait pour un… Il y a une respon- 89
  • RISCOsabilité politique préconstituée qui fait que certains dossiers ne peuventplus passer à côté du politique… Dans l’éducation nationale, il y a eu lafameuse affaire du panneau de basket : ça avait fait un mort. Du coup,après ça il y avait des alertes des parents qui voyaient des dangers un peupartout… Donc, le proviseur, enfin tout le monde, se mobilisait pourtraiter le problème. C’est une voie de politisation parmi d’autres biensûr. Mais on voit bien que les scandales ou les révélations vont justementjouer sur ce décalage. Je pense qu’il faut se donner une pluralité de modesde politisation… Parce qu’on peut l’entendre comme action sur le grandpublic, ou prise en charge par des porte-parole, ce n’est pas exactementpareil… Ou en créant un rapport de force qui modifie les institutions. Question Je suis maître de conférences en Information-Communication auLerass. Moi, je voulais revenir sur ta qualification de l’argument. Un bonargument se définit par sa résistance à la contestation. Alors, bien sûr,quand on dit ça, ça ne dit pas qu’un jour où le rapport de force est renou-velé, la contestation ne va pas remettre en cause la stabilité apparente de laposition. Alors ma question est la suivante : Est-ce que cette approche veutdire qu’on abandonne toute considération procédurale et substantielle ? Réponse Alors… tout dépend du terrain sur lequel on se place. Si on prend ledroit, disons que l’on n’aura pas les mêmes soucis, parce que la part de« procédural » est déjà fortement constituée. Un des problèmes que l’ona avec le débat public dans sa procédure d’évaluation par exemple, quel’on a particulièrement observé sur le débat du nucléaire, c’est que lesrègles sont fixées de telle manière que les arguments puissent automati-quement sortir du respect de la procédure. Or personne n’y croit. Soitparce qu’il s’agit de langues de bois pré-adaptées et qui utilisent la procé-dure, donc finalement il n’y a pas de mauvais arguments, ni de bonsarguments qui tiennent la route, mais seulement des acteurs qui savent90
  • Francis Chateauraynaudutiliser des procédures de prise de parole. En droit, tout le monde le sait :un bon avocat, c’est celui qui trouve le vice de procédure. Le reste, lefond… Est-ce qu’il est défendable, X ou Y ? Il y a toujours une incerti-tude, y a les bonnes causes d’un côté et puis il y a les procédures. C’estvrai que le procéduralisme, il faut lire le texte de Karpik sur les avocats28.C’est le basculement de la plaidoirie en mode industriel. Le problèmen’est pas de croire ou de ne pas croire ce que dit X ou Y, c’est d’avoir labonne stratégie procédurale. Si on a une visée stratégique, c’est utiliser lesprocédures de manière optimale. De façon à coincer l’adversaire dans unjeu de procédures. Ça, c’est un premier point. Le deuxième concernel’idée même d’argumentation. L’argumentation, ce n’est qu’un momentdans une chaîne d’actions et de réactions. Je rappelle qu’un argument,dans la lignée rhétorique, comme celle de Perelman, ça a pour fonctionde produire une croyance ou une conviction chez l’autre. C’est-à-direqu’en argumentant je vise à accroître ou diminuer son degré de confiance,de croyance, de conviction. Dire que X est un bon argument, c’est direque l’on tient compte de ce que l’autre a dit, et que ça modifie, au moinspartiellement, la relation, ça la renforce mais ce faisant, ça peut en affai-blir d’autres : « Il ne faut pas écouter ce type là. » Donc, il faut bien voirque l’argument, c’est lui-même un élément dans un ensemble plus vaste.Alors cet ensemble justement, on ne peut pas le déterminer trop à l’avance,et c’est pour cette raison que la validité des arguments ne peut jamais êtreétablie a priori et in abstracto. L’étude de l’argumentation depuis les Grecs,jusqu’à Perelman et plus récemment Plantin, s’appuie largement sur legenre judiciaire et la figure de la plaidoirie au tribunal. Pourquoi ? Parcequ’au-delà de l’argumentation il y a une décision. Une décision, un juge-ment. Et décortiquer des arguments sans parler de la suite, c’est-à-dire del’impact, c’est à tous les coups rater l’essentiel. C’est vrai aussi pour lesdébats publics. À ce propos, on a développé un projet sur la portée dudébat public. Ce qui est intéressant dans les arguments, c’est leur portée.Certes, c’est un peu jouer sur les mots – j’ai l’art d’utiliser des notions28. Karpik L. (1995). Les avocats. Entre l’État, le public, le marché. XIIIe-XXe siècle. Paris,Gallimard. 91
  • RISCOassez intraduisibles en anglais, et comme je fais de plus en plus de sortiesdans des réseaux anglo-saxons, j’ai du mal à trouver les bonnes traduc-tions. Par exemple, une notion comme la « prise », c’est intraduisible.Cela peut être grip, grasp, hold, affordance, et même purchase ! C’estd’ailleurs pareil pour lanceur d’alerte parce que si on dit whistleblower,cela renvoie à une tradition anglo-saxonne de dénonciation de violationsde la loi, qui n’est pas celle dont on est parti. Enfin tout est comme ça.Et donc avec « portée », il n’y a pas d’équivalent, ce n’est pas seulementscope ! Parce que c’est à la fois la portée musicale, c’est-à-dire que lamanière dont s’agence une argumentation, sa mise en musique au sensfort, et qui pose d’ailleurs un problème d’harmonie, de cohérence, çadoit tenir la route pour une certaine durée. Car tout cela dure un certaintemps. C’est comme un phrasé, une argumentation. Tout à coup, si vouschangez de style ou de mode, cela s’entend. Il y a aussi la portée au sensde l’impact. Et la portée au sens de l’engendrement, des petits que celapeut faire. L’idée de portée c’est bien de remonter en amont et de voircomment se fabrique une argumentation qui va ensuite être reprise etproduire des effets. Je travaille beaucoup avec une linguiste, MarianneDoury dont je vous conseille les textes. Elle s’intéresse au mode ordinairede l’argumentation, en mettant l’accent sur les procédés par lesquels lesacteurs identifient des arguments et se réfèrent eux-mêmes à des argu-ments. Si on dit « c’est pas un bon argument », ça pointe à la fois sur laprésence d’un argument, en tout cas d’une prétention à argumenter, etça indique une opération évaluative. Du coup, on utilise plutôt l’argu-mentation comme système de repérage : « Tiens, ils ont l’air d’argu-menter. » Mais on ne sait pas trop a priori ce qui forme le cœur dechaque argument. D’autant que le sens de l’argument dépend pour l’es-sentiel de sa visée. Portée/visée, on peut dire que je joue sur les mots,mais c’est en tout cas un de mes programmes de recherche. D’ailleurs, leterme qui s’est imposé ces dernières années, c’est celui de balistique.Balistique, c’est-à-dire la manière dont on lance un objet dans l’inten-tion de lui faire suivre une trajectoire… Regardez : dans l’expression« lanceur d’alerte » qui s’est banalisée depuis Les sombres précurseurs, il y92
  • Francis Chateauraynauda bien cette idée de lanceur, et de quelque chose qui est lancé : l’alerte,laquelle va décrire une certaine trajectoire. L’idée de trajectoire renvoie àla manière dont les acteurs font avancer un dossier. Faire avancer unecause, un dossier, un problème. Évidemment d’autres acteurs intervien-nent et donc la trajectoire peut être déroutée. Parce que la balistiquesuppose quand même une visée, un impact, une cible : « Je veux changerla loi », ou « je veux refonder le CNRS » – enfin un but dans la vie ! Lescauses se constituent toujours avec des visées, « régulariser tous les sans-papiers », « interdire les OGM définitivement en Europe et développerle bio »… Le problème, c’est qu’entre ces différentes visées et les diffé-rentes épreuves qui se produisent, parfois de manière totalement chao-tique, avec le surgissement d’acteurs qui n’étaient pas prévus au pro-gramme, d’événements perturbateurs, etc. On le voit bien : Seveso etAZF, ce ne sont pas simplement des catastrophes et des concertations, cesont aussi des événements qui déroutent un tas d’acteurs et qui changentla mesure du risque. En créant des précédents, c’est-à-dire des événe-ments qui échappent à la réduction première qui avait été opérée. Etdonc la balistique en question elle est assez compliquée, et de ce point devue, elle est complexe et post-post-moderne. Un peu comme les missilesqui changent de trajectoire et de cible en cours de route. Aujourd’hui lesmilitaires utilisent des missiles dits intelligents, qui s’arrêtent, qui repar-tent et cherchent par exemple un chef taliban. Bon évidemment le cheftaliban a laissé son téléphone portable volontairement à un de ses voi-sins. C’est le problème : jusqu’à quel point ça peut être retourné afin decréer des victimes civiles collatérales et mettre la population en colèrecontre celui qui est censé la libérer. Enfin bref, la balistique c’est trèsintéressant, parce que ça mêle l’aspect trajectoire toujours incertaine,toujours liée à des forces, à un champ de forces qu’il faut traverser, il y ades obstacles, il y a des contre-missiles, pensez aux fameux Patriot…parce que ça peut s’arrêter en cours de route – comme lorsque se formeun contre-lanceur d’alerte – ou un contre-expert. Un contre-quelquechose. Mais bon, ça ouvre un espace de travail où ce qui est intéressant,c’est la comparaison des trajectoires et ce qu’elles nous disent des champs 93
  • RISCOde forces. Du coup, la question du procédural/substantiel devientpresque… pas anecdotique parce que dans certaines arènes, comme ledroit, effectivement ça prend une dimension décisive, mais le procédurala tendance à écraser le reste… Par exemple, dans le cas des débats CNDP,on va consacrer une énergie considérable à définir les temps de parole, lestours de paroles, les comptes rendus, etc., de façon à régler au maximumle dispositif. Et dans le cas des déchets nucléaires… les déchets nucléairesc’est intéressant parce que des gens sont entrés dans la salle lors de la pre-mière séance et ont commencé à chanter une ode à la Terre outragée,enfin c’était une émotion absolument incroyable, et les organisateurs ontdit : « Si ça commence comme ça on est mal parti. » Puis les experts ontpris la parole… En fait, on ne sait pas ce qui peut se passer dans une ren-contre publique. Tout procéduraliser, c’est potentiellement vider leséchanges du sens que les acteurs vont leur donner. Dans le cas de l’EPR,Flamanville, les antinucléaires, utilisant les cahiers d’acteurs, dispositifcomplètement procédural, ont mis ce fameux document confidentieldéfense, qui en fait est ridicule, puisqu’il disait en gros : « Si quelqu’unavait l’idée de prendre un avion de ligne… » – c’était une allusion au 11Septembre évidemment – « et de le projeter sur la nouvelle centralenucléaire, elle n’y résisterait pas plus que les précédentes ». Alors, c’étaitdit par un expert de la défense, noir sur blanc, dans un document classé.Le Réseau Sortir du Nucléaire le rend public via la procédure CNDP, et ily a un gars de la Défense qui suit le débat public sur le nucléaire, c’est sonboulot, et il dit : « Ça, il faut le mettre hors-ligne. » Donc incident, il fauttout annuler. Les antinucléaires disent : « Attendez, vous retirez un argu-ment de poids. Notre argument, c’est de dire que justement, l’EPR n’estpas plus sécurisé que le précédent. » Et on voit bien que la procédure et lesubstantiel jouent au chat et à la souris ! Question Oui mais moi je n’entends pas procéduralisation comme toi. Tul’entends au sens d’instrumentalisation. Moi je l’entends plutôt comme« condition de validité ».94
  • Francis Chateauraynaud – Tu veux dire « épistémologique » ? Donc condition de vérité alors ? – En tout cas, condition de validité. Vérité, je ne sais pas. – Alors ça c’est le problème des logiciens… actuellement, j’avoue queje suis dans le flou. C’est un serpent de mer dans le champ de l’intelli-gence artificielle lequel, entre nous, patine un peu depuis 40 ans, en toutcas en matière de compréhension sémantique. Nous, on avance un peu,mais on dit qu’il s’agit de simples « sociologues électroniques », commeça ils ne nous tirent pas dessus à bout portant. Si je dis qu’il s’agit d’in-telligence artificielle… : « Vous êtes sociologue, sortez ! » Bon, l’inter-disciplinarité, c’est un mythe. Le problème que je vois, c’est celui de laprise en compte des formes de raisonnement, c’est-à-dire la validité duraisonnement, c’est ça que tu voulais dire ? – Non, la procédure comme condition de validité d’une décision quetu prends par exemple. Mais qui ne l’est pas du point de vue de l’instru-mentalisation… – Je vois deux choses, et c’est fort intéressant les collègues qui tra-vaillent sur la comparaison entre la France et les États-Unis, sur la manièred’installer des lois bioéthiques, par exemple sur la médecine génétique.Les États-Unis viennent d’autoriser la vente d’animaux clonés dans l’ali-mentation. En fait, les industriels ne sont pas fous et disent : « Non, seulsdes descendants seront mangés par des Américains. » On n’expose pasdirectement le consommateur. Mais la question se pose : est-ce qu’un des-cendant hérite des propriétés du clone en tant qu’artefact ou est-ce qu’enfait il a rejoint l’espèce naturelle ? Et du coup se posent des problèmesénormes de procéduralisation de la discussion, que peut-on introduirecomme expertise, contre-expertise, point de vue, il y a cet aspect-là…Quelle est la place du contradictoire ? Est-ce qu’on a déjà une carte d’ac-teurs ? Qui peut s’exprimer sur les normes, les règles, etc. ? Ou est-cequ’on lance une consultation, et on ne sait pas qui va intervenir. Là,les conditions de validité vont forcément être différentes. Tu prends unforum Internet, on en a étudié quelques-uns, on l’a fait un peu sur lasécurité routière, mais là ça allait parce que l’objet était assez cadré. À 95
  • RISCOun moment donné, il y avait un problème parce que, sur un forum, lesmotards sont arrivés, massivement. Un internaute s’en rend compte etdit : « S’il n’y a plus que des motards, je m’en vais. » En gros, ils avaientutilisé les forums pour faire valoir les points de vue des motards contrel’histoire des feux de croisement. On voit que sur un fil de discussioninternet, il n’y a quasiment plus de procédure de validation. On est trèsvite dans l’anathème, occuper l’espace, placer ses documents. On ne res-pecte même plus la procédure de nos maîtres, la procédure grammati-cale. Car la procédure minimale, c’est articuler. Donc tu vois…, c’estpourquoi je vois une spécularité potentielle dans la question : qu’est-cequi fait qu’à un moment donné un dispositif argumentatif est présen-table tel quel, transférable sans modification ailleurs ? Est-ce que c’est laquestion ? – Non, tu n’es pas forcément obligé d’être dans quelque chose defigé. C’est de toute façon effectivement soumis en amont… Ce n’estpas forcément un stock d’acteurs figés et bien déterminés, tu peux avoirdes interventions. Si la procédure l’a pré-intégré, enfin je ne sais pas, çava m’emmener un petit peu trop loin… Ce n’est pas forcément avoirquelque chose de figé. Tu peux justement penser la complexité… – Le droit n’est pas forcément figé ! Ne dis pas ça à des juristes ! – Non mais je veux dire que tu peux avoir une procédure avant dela remettre en cause et de la faire évoluer, de la faire bouger, c’est quandmême… – Pour moi, l’argument, c’est un des éléments de base de l’édifice,qui sert d’unité de signification que l’on peut retrouver dans tous lesmilieux que l’on traverse, les arènes que l’on étudie. Il y a l’acteur, il ya l’argument. L’idée est de travailler les deux de manière conjointe, lesjeux d’acteurs et d’arguments, c’est un peu le slogan que l’on a stabilisé.Parce que des acteurs sans argument, ça existe, enfin c’est rare, mais sivous poussez a minima, vous avez : « J’existe ». C’est effectivement unerevendication d’existence. J’avais travaillé sur les intermittents du spec-tacle. On a un corpus, parce qu’il y a les dossiers liés aux risques, mais il96
  • Francis Chateauraynaudy a aussi des séries liées à des mouvements sociaux divers. Dans le dossierdes intermittents, on a vu émerger une association de « spect-acteurs ».Voilà des personnages qui ne veulent plus être réduits au rôle de specta-teurs, qui veulent être spect-acteurs, et donc participer aux négociationssur le régime des intermittents du spectacle ! Le ministère de la Culturea dit : « Je ne reconnais pas ces gens-là comme des interlocuteurs. » Ilssont arrivés à Avignon avec des machins, etc. Évidemment, selon lesRG, on soupçonnait les intermittents d’avoir essayé de soudoyer trois-quatre personnes pour faire exister les spect-acteurs… pour défendrela cause du spectacle vivant, histoire de dire les spect-acteurs sont avecnous, ce n’est pas seulement les acteurs, les producteurs, les scènes dethéâtre, c’est aussi des spect-acteurs. Ça n’a pas tenu longtemps… Maison voit bien que le surgissement des acteurs pose assez vite le problèmede leur entrée dans des arènes de discussion, de représentation, et doncdans la dynamique argumentative. S’il est pertinent de les voir entrersur la scène publique, c’est qu’ils pèsent dans la confrontation des argu-ments. Acteurs et arguments, c’est un peu la même chose, on ne peutpas les dissocier artificiellement. D’ailleurs, cela a des conséquences surles définitions de l’intérêt. On y reviendra, je vois qu’il y a une autrequestion. Question Bonjour. Je suis au laboratoire SOI, à Toulouse 3. Par rapport auxarguments, vous dites que vous avez du mal à différencier acteurs et argu-ments. J’avais une question sur les arguments justement, j’ai pu travaillerlà-dessus. Est-ce que vous avez travaillé à la fois une forme de catégori-sation d’arguments qui serait utilisable, mobilisable dans certaines situa-tions, plus que dans d’autres, et est-ce que vous avez également travaillésur les liens possibles, les formes de rhétoriques possibles pour lier lesarguments entre eux ? Quand on entre dans les discours, dans l’analysede ce que disent les acteurs, on a quelquefois des problèmes de catégo-risation. Alors, c’est peut-être un gros mot, mais essayer de repérer desformes d’arguments… ? 97
  • RISCO Réponse Oui, c’est tout à fait dans le sujet, parce qu’on fait ça de manièreintensive et presque industrielle. On a fait des machines pour ça, pournous aider à repérer les registres argumentatifs dans des flux compliqués.Mais dans la catégorisation des arguments, il y a deux niveaux, qu’onn’arrive pas à articuler clairement pour l’instant. La première classe ren-voie à la définition des arguments par les spécialistes de l’argumentation.Sont répertoriés des types d’arguments depuis très longtemps, et c’esttrès coûteux d’en ajouter un. En gros, vous avez « ad hominem », « parles conséquences », « l’argument d’autorité », enfin tous ceux que l’onconnaît. Donc, pour typifier les arguments à un haut niveau de géné-ralité, indépendamment du sujet traité. Si je dis « C’est Claude Allègrequi le dit, donc c’est vrai », a priori c’est un argument d’autorité – enfait aujourd’hui c’est plutôt ironique, car Allègre est plutôt associé à dela polémique. En tout cas, il est possible de repérer toutes les séquencesqui s’appuient sur une autorité. Alors, en l’occurrence, si l’autorité estcontestée… En plus, dans cet ensemble vaste les linguistes ont ajouté cequ’ils appellent les mouvements argumentatifs, c’est-à-dire, par exemple,la concession. Par exemple : « Certes, votre question est intéressante, maiselle n’est pas dans mes cordes. » Vous voyez, ce sont des stratégies rhé-toriques. Mais ça c’est le niveau 1, qui existe depuis fort longtemps. Ontrouve déjà chez Aristote les éléments de rhétorique comme ensemble detechniques que l’on doit être capable d’identifier pour évaluer une argu-mentation. La classe 2 ou le niveau 2, c’est ce qui m’intéresse plus. Ce sontles arguments qui marquent les controverses… On va parler par exemplede l’écologie profonde, ou de l’argument sanitaire, ou de l’argumentaltermondialiste. On qualifie des arguments. On peut du coup sonderdans des corpus les secteurs où se concentrent des registres argumenta-tifs, leurs combinaisons possibles. C’est comme les recettes de cuisine, onpeut tout essayer avec tout : on a même vu des gens mélanger le magretde canard avec l’ananas. C’est quand même incroyable ! À un momentdonné, ça paraissait invraisemblable, et puis vous pouvez les associer, çadevient tendance même. Il en va de même pour les arguments : on peut98
  • Francis Chateauraynaudfaire des mélanges, les mettre à l’épreuve dans différents agencements,mais à un moment donné il y a quand même des prototypes, des figuresqui ont une certaine cohérence, pour les acteurs en tout cas. Cela revientà la question du point de vue substantiel… En fait, on ne sait pas encoretrès bien ce qui fait qu’un réseau ou un registre argumentatif finit parfonctionner presque tout seul. Par contre, on sait que c’est assez manipu-lable. Hier, il y a un gars de la Confédération paysanne qui m’a dit, aprèsavoir vu nos analyses de corpus sur les OGM : « De toute façon, on vamettre dès demain un truc sur notre site pour faire dire à ton logiciel lecontraire de ce que tu veux lui faire dire. » C’est l’idée qu’un argument seretourne toujours, qu’il contient son contre-argument ou ses modalitésde dissolution, que c’est une question de point de vue. Mais il y a quandmême des noyaux qui s’organisent justement parce qu’il y a les acteursqui les portent. Est-ce que l’on peut dire par exemple qu’EDF est contrele nucléaire ? Imaginons une dépêche AFP qui vient de tomber : « EDFprend position contre le nucléaire »… C’est assez improbable. On voitbien que ça suppose une telle transformation, enfin qu’il y a eu de telsprocessus de crises et de transformations… Enfin imaginez : « Nous, ona réfléchi, on veut faire des éoliennes, de la biomasse, voilà, le nucléairec’est fini ». Le Réseau Sortir du Nucléaire crierait à l’intox ! On voit bienqu’il y a des préférences liées à des noyaux d’activités, donc ça veut direque les arguments crédibles sont liés aux modes d’ancrage dans le monde,mais ça, ça n’intéresse pas vraiment les linguistes, le monde n’existe pasvraiment pour le linguiste, du moins pas en dehors du discours ou del’énonciation. Et donc les arguments de deuxième classe portent préci-sément sur l’articulation entre milieux et acteurs, ou si vous préférez surles porte-parole de milieux, parce que la notion d’acteur renvoie dans lasociologie des controverses à l’idée de porte-parole d’un milieu. Noussommes les chercheurs du public, on est les intermittents du spectacle…On désigne un univers, sinon on n’est pas acteur, enfin le terme n’est plusqu’un mot passe-partout. Alors on peut dire : « Je suis. » Pas de qualifi-cation, pas de milieu associé, rien. « Tu veux dire que tu es citoyen dumonde ? » « Non ! Non ! Je suis. Je suis un être. » « Ah oui, certes, mais il y 99
  • RISCOen a beaucoup d’autres… » Donc qui représente qui ? Et donc il y a bien,à un moment donné, cet enjeu d’articulation. Et c’est pour cela que l’éva-luation pragmatique des arguments s’appuie sur cette articulation dontil faut examiner les éléments. Alors sans doute faut-il être prudent et nepas substantialiser ce principe d’articulation, qui est aussi un principe depertinence, parce que ça peut se dissocier, se séparer. Il y a des acteurs sansargument ou des acteurs qui changent constamment d’arguments. Est-ceque le KGB avait des arguments par exemple ? Bon j’ai un peu tendance àaller aux extrêmes, mais… c’est le jeu de la variation et de la substitution,véritables outils analytiques en la matière. On le voit bien : on pouvaitmettre n’importe qui au goulag, pour n’importe quoi. Pas besoin d’argu-ment. Il faut lire Axionov, Une Saga moscovite 29. « Mais qu’est-ce que j’aifait ? » « On s’en fout de ce que t’as fait… » – Si je vous comprends bien, selon les acteurs, il y a des horizons pos-sibles d’arguments et d’autres qui sont inconcevables ? – Voilà, c’est pour ça que le surgissement d’un nouvel acteur pro-voque toujours un choc dans le jeu des arguments. « Qu’est-ce qu’il vientfaire là celui-là ? Je ne vois pas le rapport. » Ce qui est intéressant, parexemple sur les OGM, on a tout le corpus depuis 25 ans à peu près, oncommence à regarder dans le détail un peu, on voit à un moment donnéarriver l’argument Bio. Parce qu’au début, l’affrontement OGM ne faitpas du tout appel à la filière Bio. La filière Bio surgit alors que parallè-lement on commence à dire : « Voilà le seuil de définition de l’OGM. »En gros, tout ce qui est au-dessus de 0,9, c’est de l’OGM. Si vous prenezun lot de quelque chose, vous trouvez 0,9 % de maïs, de soja, de colzacontenant des OGM. Et donc du coup les gens commencent à dire :« Attendez, il faudrait peut-être nous consulter pour définir les seuils ! »Et donc la filière Bio s’organise et surgit dans le dossier comme argumentavec des acteurs pour la défendre. Et sur tous les dossiers on a des chosesproches, comme tout ce que l’on appelle des controverses métrologiques,en fait. L’enjeu, c’est la mesure. À partir de tant d’événements, vous avez29. Axionov V. (1995). Une Saga moscovite. Paris, Gallimard.100
  • Francis Chateauraynaudun quartier sensible ! Mais rapidement la mesure peut devenir le nombrede CRS que vous devez mobiliser le samedi soir… Tous les acteurs à unmoment donné amènent avec eux des principes, des valeurs, des modesde connaissances et des milieux et, selon la forme de leur déploiement,ces éléments vont modifier le jeu argumentatif. Nous, ce que l’on repèreavec nos outils informatiques… c’est compliqué, car il faut apprendre à lamachine à revoir leurs catégories régulièrement. Par exemple, quelqu’unqui prononce le mot précaution en 1973, on ne peut pas dire que c’est unprécurseur du principe de précaution. Ça va au-delà du lexique, au-delàde la présence des mots et des choses. Je pourrais faire une réponse plustechnique mais bon… – Oui, parce que la réponse qui consiste à prendre des occurrences,je connais un peu, j’ai fréquenté un peu Patrick Trabal, et sa façon detravailler là-dessus me dérange toujours parce que au-delà des catégories,un peu froides je dirais, on a derrière des choses qui sont, je dirais, plusmouvantes, qui évoluent dans le temps, qui peuvent être introduites dansune arène par un acteur qui est nouveau… – Oui, mais dans Prospéro, si vous faites une allusion à ce logiciel,d’abord la flèche du temps est très importante dans le traitement de l’in-formation, et dès que l’on fait des catégories on les met en rapport avecd’autres éléments. Par exemple les réseaux évolutifs, est-ce que finalementla catégorie est complètement déplacée dans des nouveaux univers lexi-caux, des nouveaux mondes. Et avec les formules, les façons d’assem-bler des mots du discours, notamment les marqueurs et les adverbes, onne part pas simplement de l’idée que X va désigner un chat comme unchat… ? Question Moi je voulais poser une question sur le rapport entre argument etcontestation, dans le sens où tu le présentes : un bon argument au fond,c’est un argument qui résiste à la contestation. On pourrait inverser, unebonne contestation c’est… ce qui résiste à l’argument. Mais dans les deux 101
  • RISCOcas, je ne vois pas trop ce que tu appelles « résistance ». Je peux le voir endisant : « bon finalement c’est toujours là, dans le débat public que j’aisuivi aussi pour l’EPR. Bon les antinucléaires sont là, etc. » On a mêmeorganisé un jour une rencontre entre la CGT, autour d’un site nucléaire,et les antinucléaires du coin, qui sont très présents dans le réseau. On lesa vus s’affronter, finalement je ne sais pas qui argumentait, qui contestait.Pas un dialogue de sourds, parce que bon on sait bien que le débat est closavant d’être ouvert sur cette question-là, en l’état actuel des choses. Doncqu’est-ce que la résistance de l’argument à la contestation ? Qu’est-ce quite permet de dire qu’un argument résiste ? Tu vois ce que je veux dire ? Réponse Oui, oui, excellent ! Il faut me pousser dans mes retranchements…D’abord, l’argumentation, ce n’est pas l’argument. C’est-à-dire qu’argu-menter, c’est une action. Pour moi, il n’y a pas l’action et l’argumentation,l’argumentation c’est un des modes de l’action. Une action dont la viséepeut être de convaincre ou tout simplement d’installer quelque chose dansun espace où ce n’était pas présent. Par exemple, faire entrer des élémentsdans ce séminaire, ou, inversement, les en chasser. Classiquement les bonsauteurs considèrent qu’une argumentation a pour objet de faire changerles convictions de l’autre. Pour te répondre, je peux m’appuyer sur uneautorité – argument d’autorité ! Dans ces cas-là, j’ai recours aux travauxde Pierre Livet. Livet est philosophe, vous connaissez peut-être, il a écritun livre très utile pour ça, qui s’appelle Émotion et rationalité morale30.Et la thèse de Pierre Livet est fort intéressante. Elle dérange un peu lesphilosophes et les théoriciens de l’argumentation, les sociologues ; c’estbien pour ça. Il dit en gros que les émotions ont toujours posé problème,on les a évacuées du raisonnement rationnel, et dans l’argumentationnormale il n’y a pas d’émotion. C’est une série de propositions articulées,on passe de l’une à l’autre de manière transparente, pas d’analogie, pas decoups fourrés, on élimine les fallacies, et on va à la conclusion de manière30. Livet P. (2002). Émotion et rationalité morale. Paris, PUF.102
  • Francis Chateauraynaudlogique. Évidemment, tout le monde sait que cela ne marche pas. Et Livetdit que les émotions sont embêtantes : soit on en fait des propriétés despersonnes – il y a des gens colériques, il y a les paranoïaques, etc. –, soiton considère que c’est l’échec de la raison, du délibératif au sens ratio-naliste, etc. Et il montre tout le contraire : que l’émotion est un systèmed’alerte extrêmement puissant qui marque ce à quoi je tiens vraiment.J’en viens à la résistance. Ce sur quoi je vais résister. Et donc, premièreforme de réponse, quand on voit qu’un argument résiste, on voit la colèremonter chez celui qui n’arrive pas à le déstabiliser, car il va devoir revoirses propres arguments et donc ses croyances ou ses représentations ! Et çac’est assez efficace. Et inversement, quand un argument ne résiste pas, onvoit les émotions se produire chez celui qui perd prise. Puisque ces argu-ments ne tiennent plus la route. Alors, ça peut être le bafouillement, çacommence avec des choses extrêmement basiques, on se met à bafouiller.On arrive en force, on dit : « Nous voulons une augmentation de salaire »et puis on revient : « Bon, d’accord, c’est compliqué on a obtenu unengagement pour plus tard ! » La perte du signal, de la force du signal…Là on voit des chercheurs en colère, on fait du terrain tous les jours, et laquestion se pose constamment aux acteurs que nous sommes : est-ce quedans six mois, mon argument aura encore de la force ? Donc les émotionsindividuelles ou collectives sont un des marqueurs, à la fois un support etun effet, de ce jeu entre ce qui résiste et ce qui ne résiste pas. Et, du coup,en même temps, on a une information majeure sur ce que Livet appellela « révision des croyances » : « Est-ce que je suis prêt à tenir ma position,à quel prix ? » Où commencent la rhétorique et l’engagement des valeursauxquelles on tient ? Alors, le seul défaut que l’on peut trouver chezLivet, c’est que, du coup, il instrumentalise beaucoup la notion d’émo-tion. L’émotion esthétique par exemple, ce n’est pas son problème. Et ilmélange parfois, ce n’est pas son problème de philosophe, perception etémotion. Parce que ce qui se passe au niveau des affects et des perceptsopère à un niveau plus fin. Je peux sentir intuitivement que ce que je suisen train de dire ne va pas tenir la route. Et donc, finalement, je ne le sorspas. Vous voyez ? On le voit dans la construction progressive des argu- 103
  • RISCOments, au fil de situations. Parce que nos acteurs finalement… c’est smallgroups and big issues, comme disent les Anglo-Saxons, de grands dossiersse jouent parfois avec trois bonshommes. C’est toujours les mêmes…Donc il va y avoir deux ou trois stratégies : ceux qui ne vont jamais varierleur argumentation, pour justement éviter d’avoir l’air de modifier leurscroyances. C’est le rôle parfois du syndicaliste, du porte-parole, du mili-tant. Il va maintenir son message, même si les faits le contredisent… « Unautre monde est possible, si, si ! » Le deuxième élément, c’est de tout letemps intervenir en dernier. Ça c’est la stratégie de Le Déaut, je dirais,qui est très malin. Il fait venir tout le monde : « Déballez tout. » Et jeprends le meilleur à la fin, le meilleur de mon point de vue rationaliste,parce que c’est quand même très positiviste tout ça, il y a forcément deschoses qui tiennent, des choses qui ne tiennent pas, mais a priori je ne saispas ce qui résiste : « Allez-y, déballez tout ». C’est aussi une façon d’éviterla colère, d’éviter le choc, et la résistance ne se manifeste qu’à la fin. Et latroisième réponse, elle est radicalement empirique : c’est le recoupement.Alors, ça c’est un autre plan de travail que je ne cite pas à chaque fois…J’ai quand même été regarder il y a quelques années ce que c’est qu’unepreuve pour les acteurs. Le problème, c’est que l’argumentation croise detemps en temps ce vieux problème, fort classique : il est préférable d’avoirdes preuves plutôt que de ne pas en avoir, et donc des faits qui résistent àl’argumentation critique, là ça répond ouvertement au cahier des charges,c’est-à-dire : « Vous pouvez me sortir le document comptable dans lequella direction de la Société Générale a donné un certain nombre d’accordssur les procédures en question ? » « Le voilà ! » Rien à faire, le documentrésiste à l’épreuve. C’est le document authentique par lequel on a auto-risé à faire des opérations sur des comptes… Voilà. Donc c’est vrai. Etcette contrainte de recoupement ou de vérification opère dans tous lessecteurs. J’avais travaillé sur la boîte noire de l’Airbus A320, j’y repenseparce qu’il y en a une qui vient de tomber en mer… Le premier AirbusA320, comme vous le savez, sort de l’usine presque neuf en juin 1988. Ily a une démonstration à un meeting à Habsheim, en Alsace. Et le pilote,enfin l’appareil, est vanté comme le premier doté d’un vrai ordinateur de104
  • Francis Chateauraynaudbord, qui fait vraiment des opérations autonomes. Enfin presque… Il estplein de qualités puisqu’il peut quasiment s’arrêter et redémarrer. Le pro-blème, c’est que les gens ont gagné un vol gratuit, une espèce de tombola,il y avait quand même 130 personnes à bord, le premier vol sur un AirbusA320 ou le dernier sur le Concorde, vous choisissez… Et, en gros, le pilotearrive, les applaudissements, c’est le clou du spectacle, en bout de piste et làon voit l’avion s’enfoncer dans la forêt. La controverse c’était : est-ce que lepilote a débranché l’ordinateur – première hypothèse – et a voulu prendreen main l’appareil ? Est-ce que l’ordinateur l’a complètement déboussolé ?En tout cas, il est entré dans une phase, trop lente, trop tard, trop bas, doncle calculateur ne savait plus ce qu’il devait faire. Est-ce qu’il devait se poser ?Repartir ? Et donc, ce cas n’avait pas été prévu dans le logiciel. Et, là, laboîte noire est un enjeu monstrueux. Il y a une lutte entre la gendarmerie,la direction de l’Aviation civile et je ne sais plus quel autre acteur… Il n’ya pas eu beaucoup de morts, trois, mais des gens ont été blessés et puis detoute façon c’était inadmissible pour un meeting aérien. Et donc la boîtenoire est supposée résister à la contestation. Manque de bol, quand on sortl’enregistrement, il manque les deux minutes cruciales. Réaction : « Ce n’estpas possible, c’est encore un coup d’Airbus Industries et des Toulousainsça ! » « Ils ont retiré la preuve de façon à ce qu’on reste dans la conjecture. »Voilà, je ne sais pas si je réponds, mais les trois phases possibles de résistancesont prises en compte, ça fait un gros cahier des charges ! Question Je vais te dire pourquoi j’ai posé cette question, parce qu’en lisant letexte « Visionnaires à rebours » (op. cit.) qui traite de signal faible, de signalfort – enfin c’est quelque chose que tu as déjà traité avant – je me suisposé exactement la même question. Je me l’étais posé en écoutant d’ailleursd’autres collègues travaillant sur le risque. C’est un peu cette idée que cesont, parfois, des problèmes à bas bruit. Je me suis toujours demandé :« Mais c’est quoi un problème à bas bruit ? » Et on me répond : médias.On a un argument, si je puis dire, mais qui est un peu fragile, passer dusignal fort à signal faible ou l’inverse, en gros, si j’interprète bien ce que tu 105
  • RISCOdis dans le contexte, est-ce que ça va se répercuter dans les médias de masseou pas ? C’est un peu ce qui ressort je trouve, alors peut-être que je l’ai mallu… Alors que tu peux avoir, sur les éthers de glycol par exemple, des tasd’initiatives à l’intérieur de syndicats par exemple. Alors est-ce que c’est dubas bruit ? C’est un peu cette même interrogation que j’avais qui m’a amenésur cette histoire de résistance. Sachant que tu peux avoir des émotionsfortes quand même… Il n’y a pas que les antinucléaires, enfin les opposantsen général d’ailleurs, les politiques aussi… Réponse Bon il y a plusieurs hypothèses. Pour ajouter un mot sur la résistance,sur la feinte, la ruse, moi je m’appuie souvent sur Vernant. C’est l’Odyssée,la ruse ça marche parfois, mais maintenir la ruse sur trente, quaranteans… Même les gens les plus machiavéliques, tiens prenons Mitterrand,il n’a pas réussi. C’est-à-dire qu’à un moment donné, ça se voit, ça finitpar être mis en rapport avec autre chose. Donc il est important de penserla résistance dans la durée. Le fait d’avoir des dossiers et des corpus sur lalongue durée, ça révèle quand même des tendances et des contradictionssolides sur ce qui résiste à des coups… Quand on n’avait que la situationcomme cadre de référence, ça c’était ma grosse critique de la sociologiedes situations dans les années 1990, et c’est pour ça que j’ai fait Experts etfaussaires (op. cit.). Le but, avec Bessy, c’était de dire : « On ne va pasrépéter l’économie des conventions jusqu’à la fin de nos jours. » On a dit :« Quand il y a des règles de jugement et de justice, ce que font les gensc’est qu’ils font semblant. » Et on est parti sur les faussaires et on a déréglécomplètement leur truc. Eh oui, parce qu’à un moment donné quand ily a des conventions qu’on arrive à défendre, il n’y a rien de plus facile quede les singer. Deuxième chose, dans ce texte, je ne dis pas que tu l’as mallu car toute lecture est intéressante, si tu l’as mal lu c’est qu’il est malécrit… il y a un papier d’Yves Gingras de Montréal qui s’appelle « Don’tlet me misunderstood »31 : Ne me laissez pas incompris ! Ceux qui se plai-31. Gingras Y. (2007). «Please, Don’t Let Me Be Misunderstood»: The Role of Argumenta-tion in a Sociology of Academic, Social Epistemology, vol. 21, n° 4, p. 369-389.106
  • Francis Chateauraynaudgnent de ne pas avoir été compris devraient d’abord regarder comment ilsont écrit. Et donc anticiper un peu la lecture ! C’est le message de Gingras– et parmi ses cibles il y a Bruno Latour évidemment. Mais je reviens à cetexte, qui reste un texte de travail. Ce que je veux dire en priorité, c’estqu’il y a toute une ingénierie du risque qui se développe sur la notion designal faible. Moi je dis : « Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire dequalifier un signal de signal faible ? » Je mets ça en rapport avec ce quepeut être un signal fort, quelque chose de visible massivement, que l’onretrouve partout, c’est pris en compte par plein d’acteurs. Et, en fait, jedis que le problème n’est pas là, il n’est pas entre le faible et le fort, leproblème c’est comment vont s’articuler les séries invisibles ou peu visi-bles, et donc potentiellement non prises en compte par la plupart desacteurs ? Des séries qui vont travailler un domaine et quand ça sort, évi-demment plein d’acteurs découvrent un univers et contribuent à donnerde la force aux signaux. Le problème c’est que les éthers de glycol, jeconnais bien ce dossier, j’ai beaucoup discuté avec Cicolella, je connaisbien son affaire, il a été obligé de passer par la voie judiciaire pour faireexister le dossier. Aller en cassation, faire jurisprudence sur le droit duchercheur à publier sur des sujets qui fâchent ses employeurs. Ce que jeveux souligner, c’est la série des événements qui, à un moment donné,s’agglutinent et s’accumulent, et qui rendent visibles, donnent de la forceà certains objets. Il y a des objets qui n’ont pas besoin de ça. La catas-trophe Katrina, pour prendre un exemple au hasard, là c’est le surgisse-ment. Et donc on est dans le signal fort tout de suite. Sauf à avoir, commece bouquin que j’avais beaucoup discuté, de Lecerf et Parker – Lecerfétait un ethnométhodologue mais d’une école concurrente à celle deQuéré et ses amis. Lecerf a écris un livre avec un dénommé Parker en1987, qui s’appelle L’affaire Tchernobyl32. Et ce bouquin, c’est 400 pages,apparemment financé par le CEA mais ce n’est pas sûr, qui consiste àdire : « Soyons ethnométhodologues, les vérités sont toutes locales. Il y aeu 32 morts à un endroit. Pourquoi la télévision française en fait une32. Lecerf Y., Parker E. (1987). L’affaire Tchernobyl. La guerre des rumeurs. Paris, PUF. 107
  • RISCOaffaire internationale ? Il y a eu 32 morts dans un bus au Portugal lemême jour, personne n’en parle. » Donc, là, ils tentent de faire le travailinverse, de faire de Tchernobyl un micro-événement. C’est terrible. Et çafinit par un chapitre qui s’appelle « le complot des éduqués », c’est-à-direque les gauchistes des années 1970 ne sachant plus quoi faire, s’ennuyantdans les facs, en gros, un crash comme Tchernobyl c’est une aubaine poureux ! Enfin, ce bouquin est très intéressant, du point de vue de la rhéto-rique, car il est monté à l’envers. Par rapport au sens commun. On estdans une zone où il y a, à la fois, de la stratégie, de la mauvaise foi, de laviolence. Le fort, le faible là-dedans c’est le produit de cette mise en ten-sion de ce qui fait sens pour les uns et les autres. Alors je ne dis pas autrechose que : « Regardons comment ça s’agence. » Et je prends l’exemple duPS, parce que bon, il est toujours drôle celui-là. Je m’appuie sur un articledu Monde tout bêtement, c’est juste avant le premier tour de 2007, et l’onsent monter une espèce d’inquiétude rue de Solferino. Le journaliste enfait part et il dit qu’il y a un gars, moi je n’en avais jamais entendu parler,donc Gérard Legal, qui est consulté tous les jours comme un oracle.Pourquoi ? Parce qu’en 2002 il avait dit : « Il y a un truc qui ne va pas. »Ils étaient tous déjà en train de calculer le deuxième tour. Et, en 2007, lesgens viennent le voir et lui demandent : « Qu’est-ce que tu vois ? » Ce quiest drôle c’est que lui, il dit : « Il y a désormais un risque statistique réelpour Ségolène au premier tour, parce que Bayrou quand même… » Onvoit bien que cette espèce de rapport au signe dépend quand mêmed’épreuves antérieures. Moi ce que je dis, c’est que c’est facile d’êtrevisionnaire à rebours, évidemment, mais comment être visionnaire en2002 ? On ne pouvait pas l’être. Il y a des choses que l’on ne pourra pasvoir venir. Il faut arrêter d’imaginer que l’on va contrôler le futur. Il y aurades catastrophes. Et, du coup, on est visionnaire à rebours, car comme ona vécu un trauma, alors on va être attentif à des micro-signes. Je prendssouvent l’exemple de l’hypocondrie, un peu de phénoménologie ça faitdu bien… J’avais un copain, un gars totalement paniqué par le moteur desa voiture. Un jour j’ai fait 600 km avec lui, tous les 20 km il s’arrêtait.« Tu ne sens pas ? Il va me lâcher ce moteur… » Il voyait de la fumée108
  • Francis Chateauraynaudblanche, il devait à chaque fois ouvrir le capot et regarder. C’est uneespèce de perte de confiance qui fait qu’à un moment donné l’inquiétude,toujours en tache de fond dans la boucle de vigilance, prend une dimen-sion démesurée du fait de son expression continue : le signal faible devientfort en continu ! Je trouve ça intéressant dans les périodes de crisespuisque, effectivement, la fameuse gouvernance, on voit bien qu’elle estsous contrainte d’un monde où les signes prolifèrent et débordent. Lescas que je décris sont des cas où l’on ne sait pas si les signes sont annon-ciateurs ou pas : « Est-ce que c’est sombre ? » « Est-ce que l’autre va s’ensaisir avant moi ? » Car il y a aussi cet aspect-là : « Je suis le premier à avoirdétecté l’éther de glycol ! » J’ai retenu une dépêche qui a agité le ministèrede la Santé, l’AFSSET et d’autres acteurs l’été dernier. On a découvert uncas de Chikungunya en Seine-Saint-Denis ! Ils étaient tous sur les dents.Un cas sporadique de Chikungunya en Seine-Saint-Denis en plein été,qu’est-ce que c’est que ce truc ? Il ne faut pas le laisser passer. Donc ilscommuniquent sur un non-problème. Trois ans avant, ou deux, à proposde Chikungunya… Mon collègue Didier Torny – on l’appelle souventMonsieur Catastrophe, parce qu’il est très crédible quand il prend le rôledu prophète de malheur sur-informé – alors, le Chikungunya, nous quiavons des machines et des corpus, et qui suivons l’évolution de plein defils d’informations, à un moment donné je vois arriver un truc inconnu :Chikungunya. J’en parle à Torny pour savoir ce qu’il en pense. Il me dit :« C’est sans intérêt ! Une maladie tropicale banale ! » Comme quoi… Iln’y a pas de système de pré-vision définitif. C’est une figure que je réuti-liserai à l’AFSSET dans 15 jours : inutile de nous demander ce que l’onvoit venir, on ne lit pas dans le marc de café, les choses peuvent émergerde manière subite parce que les milieux sont métastables. Ça se met àdiverger. D’autant que, de l’autre côté, il y a des acteurs qui exploitent dessituations, donc la moindre faille peut leur servir d’alibi. Il y a donc incer-titude des deux côtés, sur ce qui se passe dans les choses et ce qui se passedans la tête des agents humains. Sur les OGM, l’entrée du dossier enFrance a pris de court plein d’acteurs. À l’époque, Greenpeace était enperte de vitesse et visiblement, ils se sont dit : « Qu’est-ce qu’on peut faire 109
  • RISCOsur l’Europe et la France en particulier ? » Il y a la Cogema, La Hague…Et puis il y a les OGM. Il y a une cargaison. Pour tout ce qui est mari-time, ils sont bons, pas de doute ! Donc, ils ont investi ces deux dossierset ils ont mis un souk incroyable. Donc on voit bien que, là, il y a unacteur, après on peut dire c’est purement stratégique… Mais non, parcequ’ils lèvent des lièvres en même temps. Je suis d’accord pour dire qu’unsignal peut déjà être très fort localement – je me souviens de ce que fai-sait l’ACRO (Association pour le contrôle de la radioactivité de l’Ouest),une association cousine de la CRIIRAD, qui restait assez peu visibledans les médias. Il y a les médias, mais il y a quand même le Parlement,il y a les institutions… Une journée d’agitation à l’AFSSET, à l’AFSSA(Agence française de sécurité sanitaire des aliments) qui concerne quel-ques personnes en réunion qui croient voir venir une crise, c’est déjà dufort. Si les journaux n’en parlent pas… Ça veut dire qu’ils ont « géré lacrise », entre guillemets… N’hésitez pas, posez toutes les questions qui vous viennent ! Profitezde ma présence, puisque je prends un Airbus pour rentrer sur Paris. Jene crois pas à la stabilité technique, et une microfissure suffit. Non enfait, je suis épaté par la sécurité en matière d’aviation civile ! La sécuritéaérienne est une conquête extraordinaire. Mais il y a une explicationsociologique : ce sont les élites qui prennent l’avion. Moins qu’avant,mais quand même. Et donc, on a toujours mis le paquet. Ils ont desprofessionnels et il y a une vraie communauté internationale pour larégulation technique. Le moindre incident est discuté, analysé. On évitede pénaliser trop vite les pilotes pour qu’ils puissent expliquer ce qui s’estpassé en cas d’incident… On travaille le système d’information, l’ergo-nomie, les matériaux, on se donne des moyens de sécurité assez élevés.C’est plus discuté évidemment mais c’est vrai aussi pour le nucléaire. Cen’est pas complètement faux pour, je le dis même à Toulouse, pour lachimie. Il y a des incidents et des accidents mais on n’assiste pas à unemultiplication des catastrophes, ce qui ne retire en rien le label d’activitédangereuse.110
  • Francis Chateauraynaud Question Bonjour, je suis doctorante à Grenoble et je fais une thèse sur l’alerteaux crues rapides, « vigicrue ». Je suis très embêtée avec le terme de « vigi-lance ». J’ai bien compris comment vous, vous le voyez, j’ai forcémentlu votre livre… et un peu de littérature sur la question de l’alerte. Etla vigilance qui devient un outil politique, qui permet de légitimer undéplacement des responsabilités. Récemment, j’ai vu un chef de gestiondes crises qui me disait, en gros : « On ne fait plus d’alertes, la doctrinede l’État c’est qu’on ne fait plus d’alertes, ce sont les maires qui fontles alertes. » Alors, évidemment, les maires continuent à me dire : « Onattend l’alerte de la préfecture. » Et la préfecture dit : « Non, non, c’estune mise en vigilance. » Je suis bien consciente que ce n’est pas la mêmechose, mais je suis un peu embêtée sur le terme… Réponse La question se pose en effet. Il y a plusieurs réponses, j’ai beaucouptrop parlé et je ne vais pas déballer trop de choses. La première réponse,c’est qu’à un moment donné, on demande au langage de porter tropde choses. Par exemple, le ministère de l’Éducation nationale s’intéressetout à coup aux lanceurs d’alertes… Bon moi, ça m’a énervé, j’ai faitune réponse publique qui n’a pas été vue apparemment, Rue89 n’a pasvoulu la publier, bon il y a des histoires de lobbying là aussi. Ce n’estpas grave. C’est un texte tout à fait correct… Mais enfin je leur dis :« Ce ne sont pas les lanceurs d’alertes qui vous intéressent, ce sont lesgens qui vous critiquent. » Ce sont les personnes et la critique sociale.« Lanceurs d’alertes », ça a été créé quand même pour les choses un peudétachables. Des virus, des toxiques, des choses. Si vous dites que les syn-dicalistes CGT de l’éducation nationale sont des toxiques… alors dites-leouvertement ! Donc les mots, quand ils ont atteint un certain degré depublicité, ils changent de statut. Ils sont utilisés par un tas d’acteurs…Moi, j’ai entendu un type de Monsanto dire que c’était injuste la façondont ils avaient été traités parce que c’était une entreprise qui ne deman-dait que du débat public. Le débat public est valorisé positivement, donc 111
  • RISCOon utilise le terme ! Il y a cet aspect-là. Ensuite, il y a les outils, c’est-à-dire que ce qui est intéressant, c’est qu’il y a des dispositifs… C’est vraique le dispositif Météo France par exemple, Vigilance, avec les couleursjaune, orange, vert, rouge, c’est un dispositif qui, effectivement, envoieune alerte massive pour dire : « Attention ! » et qui est un système régulépar des mesures, des modèles de prévisions, des experts qui croisent leursjugements pour arriver à dire : « C’est orange, c’est rouge. » Donc ça, çame paraît tout à fait différent d’essayer de désigner la vigilance ordinaire,ce que moi j’ai essayé de faire à plusieurs reprises en sociologie, mais quiest très difficile. Et nos ennemis, aujourd’hui, ce sont les sciences cogni-tives… Enfin, ce ne sont pas des ennemis mais on n’arrive plus à discuteravec eux, tout simplement parce qu’ils ne jurent plus que par un standardanglo-saxon de production d’énoncés scientifiques. Chez nous, il restele fantôme bienveillant de la phénoménologie, et ceux qui disent : « Laprésence au monde… » Enfin, la présence, le problème, c’est que c’estdéjà théologique. Alors employer « présence », je me rappelle dans unséminaire, un philosophe esthétique, un fan de Steiner, qui m’a fait lireun de ses textes, qui demande : « Qu’est-ce que c’est qu’être là ? » AlorsHeidegger, le « Dasein »… Restons simples. De quoi avons-nous besoin ?D’acteurs qui font quelque chose du fait qu’ils participent, du fait qu’ilssont présents. Comment désigner cette participation ? « Participation »,c’est hyper connoté… « Présence », c’est théologique. « Vigilance » effec-tivement c’est instrumentalisé, et puis ça va vers le « vigile ». Et « vigile »,ça va vers « surveillance » et « surveillance » ça va vers « police ». Donc,il y avait l’attention, mais l’attention évidemment, c’est un problème,c’est très cartésien, je fais attention à ce micro, je sais que tout ce que jedis est enregistré, par exemple, je fais attention. Ça pointe toujours surun objet dans un contexte précis. Donc comment désigner le fait que lesmilieux sont habités, qu’il y a des êtres qui s’y déploient… ? C’est vraique j’employais « attention-vigilance » que je prenais à Varela, mais leproblème c’est que Varela il a fini par accrocher ça au bouddhisme à unmoment donné. Je l’ai croisé, on a discuté avec Varela – il est décédé il ya déjà quelques années. Francisco Varela, qui a fait un ouvrage collectif112
  • Francis Chateauraynaudavec Evan Thompson et Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit33.Et, à un moment donné, on disait : « C’est important de dépasser le débatentre science, phénoménologie… oui, mais enfin, le bouddhisme… » Luidisait : c’est un modèle intelligible pour parler de l’épreuve de savoir sion est là ou si on n’est pas là ! J’ai trouvé cette solution un peu difficile.J’ai d’ailleurs fait un texte qui essayait d’expliquer le problème, commentaller chercher dans une autre philosophie pour forger des concepts34. Ily avait François Julien à un moment donné, je l’avais beaucoup utilisé.La « propension »… Mais est-ce que tout ceci n’est pas métaphorique ?Comment désigner la participation active des acteurs dans le monde danslequel ils sont ? L’inquiétude pourrait être un bon terme, à part que si vousle mettez dans un débat public, c’est immédiatement décodé comme « peurdéraisonnable ». Hier, j’ai présenté un topo sur les OGM, où j’essaie d’êtresymétrique entre critique régulatrice, critique radicale, etc. Et Le Déautvient me voir et dit : « Vous avez raison quand même, toutes ces critiquesdéraisonnables… ! » Le problème, c’est que nos notions sont immédiate-ment décodées et recodées par des acteurs qui ont des intérêts et des repré-sentations divergentes. C’est terrible ! Donc, je sais qu’il y a plein d’acteursqui en ce moment revendiquent la vigilance… D’ailleurs, dans la préfacedu bouquin de Jacques Roux (op. cit.), j’essaie de m’en tirer en disant quec’est devenu un mot d’ordre. Alors qu’est-ce qu’on fait ? C’est pour ça qu’iln’a pas mis « vigilance », et qu’il a choisi comme titre « être vigilant » ! – En plus, c’est d’autant plus prégnant dans cette question-là qu’on esttypiquement sur un modèle fantasmé de modèle prévisionniste. Et quandon est sur les crues rapides, on est dans un phénomène extrêmementincertain, avec des problèmes d’échelles spatio-temporelles. En fait onbascule, on retrouve complètement les problématiques que vous soulevezmême si elles sont dans un domaine avec une métrologie extrêmement…Et du coup ce jeu sur les mots est d’autant plus… problématique…33. Varela F., Thompson E., Rosh E. (1993). L’inscription corporelle de l’esprit. Sciencescognitives et expérience humaine. Paris, Seuil.34. F. Chateauraynaud, « Tours et détours d’orient », Document de travail, 1995. 113
  • RISCO – Oui, il faut que, sur chaque terrain, on produise un minimum d’in-ventivité conceptuelle. Je me rappelle à un moment donné les réseauxd’acteurs hétérogènes qui se glissaient partout et pour n’importe quoi. Çadevient une langue de bois. Alors je l’avais fait remarquer dans un petittexte qui m’a valu de ne plus être invité au Centre de sociologie de l’inno-vation pendant trois ans. Puis, un jour, comme ils ont fait leur autocritique,ils m’ont réinvité. À un moment donné ils se sont lassés des refrains de leurActor Network Theory et puis voilà… C’est surtout vrai quand des commu-nautés prennent de l’ampleur, on le voit encore plus nettement. Vous allezau congrès de la 4S Society, la société des sciences studies, vous croisez 4 000personnes, à travers 1 200 sessions qui parlent le même jargon et quasimentde la même chose. Cela dit, c’est là qu’on voit que la France n’est quandmême pas perdue, puisque c’est Callon-Latour, Callon et Latour dans lesbibliographies ! Une vraie success story pour nos amis. Mais eux-mêmes yvont de moins en moins parce que ça devient une espèce de brouhahaamplifié autour d’un nouveau standard. Or je pense que la langue a aumoins cette vertu de pouvoir se réinventer constamment. Elle se répare, elleest auto-réparatrice. Il y a des mots que l’on n’emploie plus, ça se déplace,on réinvestit d’autres mots, et des mots qui ressurgissent. Moi je sais queBoltanski avait juré à un moment donné de ne pas employer le mot « iden-tité ». Puis dans son texte sur l’avortement là, il y revient, mais c’est 20 ansaprès. On a comme ça des tabous. « Habitus » moi par exemple j’ai du mal.Mais pourquoi ? Parce que ça enferme dans une sociologie déterministe,qui vise la personne. « Disposition » ça ne me gêne pas du tout. D’ailleursBourdieu lui-même a anticipé un peu la translation entre les deux… Maisvous avez raison. C’est vrai que présence, attention, vigilance, veille, on voitbien, c’est complètement dévoré par les dispositifs… – J’avais essayé « présence au monde», mais ça fait grimper aurideau… « Présence au monde », c’est très phénoménologique. On retournechez Merleau-Ponty. En ce moment, ce n’est plus très tendance… surtoutavec les neurosciences qui en imposent. Les cognitivistes sont passés à114
  • Francis Chateauraynaudl’offensive : « Les sciences sociales doivent s’adapter, les catégories sontprogrammées très tôt dans le cerveau, on peut commencer à voir plein dechoses intéressantes avec l’imagerie cérébrale. Les valeurs, la constructiondu monde, du moi, de l’intérêt, etc., et les capacités d’interaction grâce auxneurones miroirs… » C’est le projet de naturalisation de l’esprit. Heureu-sement plein de choses sont controversées. Mais d’aucuns soutiennent quetout ce qui fonde le dialogisme et l’interaction est déjà dans la structurebiologique. Des gens qui arrivent sur nos terrains de prédilection commeça et qui naturalisent, en parlant ouvertement de « naturalisation du sen-timent moral, de l’esthétique ». Jean-Marie Schaeffer, un philosophe del’art, a publié un livre qui s’appelle… La fin de l’exception humaine35, etse dit convaincu qu’il faut arrêter un combat d’arrière-garde : les neuros-ciences ont fait des vraies découvertes, et les sciences sociales ne peuventpas rester intactes ! Il y a un effet des programmes à reconsidérer sur cequ’est l’évidence du monde sensible, la relation corps-esprit, la saisie desphénomènes… mais l’impérialisme bio-neuro-cognitiviste est critiquableà plus d’un titre. Pour l’anecdote, j’ai été confronté à un spécialiste ensécurité routière qui étudiait l’effet du café sur la veille des conducteurs. Ilenregistrait le nombre de zigzags sur autoroute, à partir d’un échantillond’hommes qui avaient bu du café ou pas de café. Et donc ceux qui avaientconsommé du café avaient une conduite plus rectiligne sur l’autoroute, denuit, avec une conduite mesurée tous les n mètres, contrairement à ceuxqui n’avaient pas bu de café. Alors, dans la discussion, il y a un gars quidit : « On sait que le café ça donne des cancers de la vessie. » Et le neuros-cientiste d’esquiver bien sûr : « Non, non, mais là je ne travaille pas sur lesconséquences sanitaires… » Et à un moment donné, dans la discussion,il y a une dame qui dit : « Pourquoi vous n’avez testé que les hommes ? »Et le gars de sortir un argument difficile à tenir : « Malheureusement ilaurait fallu leur poser des questions que nous ne permettait pas l’éthiquedu questionnaire, puisqu’il fallait écarter l’influence éventuelle des règlessur les données de l’étude ! » Dommage pour les neurosciences, il y a desvariations à prendre en compte qui suscitent la controverse ! Néanmoins,35. Schaeffer J.-M. (2007). La fin de l’exception humaine. Paris, Gallimard. 115
  • RISCOcette forme de biologisation des contraintes est un peu extrême. Doncpour revenir à la question, on accuse souvent les sciences molles d’êtremétaphoriques, mais ce qu’on cherche à désigner ne peut tenir dans unseul mot, il faut créer des réseaux conceptuels… Je sais que Thévenot aessayé le « vivre ensemble ». Bon, « vivre ensemble », ça fait un peu slogand’association de quartier… Un de ses disciples, Marc Breviglieri, parlequant à lui de « l’habiter ». Transformer un verbe en concept, c’est unedes stratégies possibles. Je ne sais pas s’il faut revenir à la « perception », enrelisant Merleau-Ponty, Bergson et compagnie, pour désigner toute cetteactivité permanente qui permet d’être là et de réagir. Le problème c’estque dans nos affaires, perception c’est équivalent à opinion ! Il n’y a rienà faire, on a essayé de le dire : « Non, la perception n’est pas l’opinion. »Hier encore : « Nous avons ici un sociologue qui travaille sur la percep-tion du risque. » « Argh ! » 15 ans après ! Ça résiste fortement, « percep-tion du risque », la formule est figée et… cela signifie l’opinion sur lesrisques, laquelle est évidemment erronée. Si vous ne restez pas ouverts àce niveau-là, vous allez écraser les catégories ordinaires. Alors vous avezle baromètre IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire)que je vous conseille vivement de consulter régulièrement. Moi j’adore.Alors bien sûr, leurs questions : « Qu’est-ce qui est le plus dangereux ? Lesida ? La grippe aviaire ? Tchernobyl ? » Et ils font des classements à n’enplus finir à partir des items de leur questionnaire. Un jour, un collègue del’AFSSET me dit : « Il est vachement bien ce baromètre… et c’est pourça que l’on va travailler sur les nanotechnologies. » « Pourquoi les nano-technologies ? » rétorqué-je. « Regarde, elles arrivent en tête des peurs desFrançais ! » « Pas du tout, ce sont les OGM. ». Il a relu les tableaux etil avait projeté machinalement le mot nanotechnologies sur OGM ! Cesont des machines faites pour vérifier qu’on est en prise avec l’opinion.Tout cela nous a un peu éloignés de l’incertitude, mais bon… Au moinsnous avons tourné autour ! Merci en tout cas de votre attention !116
  • La question de confiance Louis Quéré Je suis directeur de recherche au CNRS, membre de l’Institut MarcelMauss, laboratoire du CNRS et de l’École des hautes études en sciences sociales(EHESS), qui comprend le Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS),le Centre d’études des normes juridiques (CENJ), le Groupe de sociologiepolitique et morale (GSPM) et le Groupe linguistique anthropologique etsociolinguistique (LIAS). Il se trouve qu’il y a quelques années je me suis misà travailler sur le thème de la confiance. On en a fait l’objet d’un séminaire àl’EHESS, puis d’un colloque qui a abouti à la publication d’un livre collectifqui s’appelle Les moments de la confiance1, en 2006. Je ne sais pas comment ceque je vais dire va s’ajuster à vos propres préoccupations, mais je compte survous pour les faire émerger dans la discussion. À propos du thème « confiance et communication », je vois deux sous-thèmes très généraux. Le terme confiance s’appliquant à des phénomènesdivers et variés, il m’a semblé que, pour approfondir l’analyse et comprendrecomment la confiance peut être impliquée dans la communication, il fautétablir quelques distinctions. Une partie de mon exposé va proposer desdistinctions et, ensuite, j’examinerai comment la confiance est impliquéedans la communication ou la communication dans la confiance. Dansun second temps, plus bref, je m’intéresserai à deux questions : qu’est-cequi sape la confiance dans les processus de communication ? Un certaintype de fonctionnement du système social de la communication peut-ilfavoriser ou non la confiance ? Favoriser, comme dit la philosophe anglaise1. Ogien A., Quéré L. (s/d), (2006). Les moments de la confiance. Connaissance, affects etengagements. Paris, Économica. 117
  • Onora O’Neill2, une culture de la confiance plutôt qu’une culture de ladéfiance ou de la suspicion ? Mon point de départ va être trois auteurs qui comptent dans l’analysede la confiance : G. Simmel, N. Luhmann et R. Hardin. Le premierest un sociologue, le deuxième un « théoricien social », le troisième unpolitologue. Je partirai de Simmel, dont les analyses datent du tout début du XXesiècle. On trouve ces analyses dans deux ouvrages : Philosophie de l’argent3,et Sociologies : études sur les formes de la socialisation4. Dans Sociologies,Simmel réfléchit sur la confiance à propos des sociétés secrètes, et laquestion qui l’intéresse, c’est : comment s’établit le type de confiance tout àfait spécifique à ce type de société : la confiance dans la capacité de se taire ?Dans Philosophie de l’argent, il s’agit d’une réflexion sur la monnaie et surle crédit commercial. Ces deux types de considérations sont l’occasion dedistinguer des formes différentes, tout en étant liées, de la confiance. Dansla société secrète, la confiance revêt la forme de la foi en une personne,foi que Simmel considère comme quelque chose de relativement abstrait.Il distingue cette foi en une personne d’un autre type de confiance : unecroyance étayée sur un raisonnement de type inductif (du genre : « Sil’agriculteur ne croyait pas que son champ va porter des fruits cette annéecomme les années précédentes, il ne sèmerait pas, si le commerçant ne croyaitpas que le public va désirer acheter ses marchandises, il ne se les procureraitpas, etc. »). Cette croyance est intermédiaire entre le savoir et le non-savoir :« celui qui sait tout n’a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rienne peut raisonnablement même pas faire confiance ». La confiance de typeinductif se situe ainsi entre le savoir et l’ignorance ; elle se traduit par laformation d’une hypothèse sur la conduite future de quelqu’un, hypothèsequi est considérée comme assez sûre pour que l’on puisse fonder sur elle2. O’Neill O. (2002). Une question de confiance (A Question of Trust).Cambridge,Cambridge University Press.3. Simmel G. (1987). Philosophie de l’argent. Paris, PUF [1900].4. Simmel G. (1999). Sociologies : études sur les formes de la socialisation. Paris, PUF[1908].118
  • son action ou son comportement, mais sans que ce soit quelque chose devraiment garanti. Et Simmel relève que, dans les sociétés modernes, où lespersonnes ne se connaissent plus mutuellement, la confiance requise pouragir ensemble n’exige plus la connaissance véritable de l’autre personne,notamment les connaissances de ses qualités personnelles, mais se contentede la connaissance de certaines données extérieures. Pour Simmel, la foi en une personne est quelque chose de beaucoupmoins cognitif, ou de moins intellectuel. Il parle d’une « attitude immédiatede la sensibilité », qui se passe de justification par des preuves que lapersonne est digne de confiance, ou fiable. La foi en une personne est uneacceptation sans réserve d’une autre personne, un abandon en toute sécurité,sans résistance. Cette acceptation n’est induite ni par l’expérience ni par despreuves ; elle est au-delà de toute justification à l’aide de raisons. C’est précisément ce type de confiance absolue dans une personne quiest en jeu, explique Simmel, dans la société secrète. Il s’agit d’une confiancedans les capacités de la personne à garder le secret, le secret étant unechose précaire et difficile à garder. Aucune autre forme de confiance n’aautant besoin d’être constamment renouvelée subjectivement, parce quece n’est pas un domaine où l’on trouve facilement « des faits qui fondentune fois pour toutes la quantité de confiance que l’on peut accorder et quiréduisent au minimum la probabilité d’être déçu » (op. cit., p. 381). C’estpourquoi, ajoute-t-il, les sociétés secrètes « sont une école extrêmementefficace de la solidarité morale entre les hommes » (ce qui est paradoxal,s’agissant de bandits ou de terroristes). Voici comment Simmel définitdans Sociologies (op. cit., p. 382) la dynamique morale de la confiance quiest de l’ordre de la foi en une personne : « Il y a dans la confiance qu’unêtre humain porte à un autre une valeur morale aussi haute que dans lefait de ne pas décevoir cette confiance, et cette valeur est même peut-êtreencore plus libre et plus méritoire car, lorsqu’on nous fait confiance, noussommes presque engagés par un jugement fait sur nous par avance, etil faut être positivement mauvais pour le décevoir. Mais la confiance sedonne, on ne peut pas exiger qu’on nous l’accorde, comme nous exigeonsde ne pas être déçus une fois qu’elle a été accordée. » 119
  • RISCO Donc là on a une première distinction entre un type de confiance quia une dimension morale importante et un type de confiance qui est pluscognitif pour autant qu’il repose sur un raisonnement de type inductif ousur la formation d’une hypothèse sur la conduite future de quelqu’un, ousur sa loyauté. Simmel fait une autre distinction dans Philosophie de l’argent (op. cit.),où il s’intéresse à la confiance dans la monnaie. Il ne s’agit plus deconfiance interpersonnelle. Simmel introduit une distinction entre deuxaspects de cette confiance, il parle même d’une « double confiance ». Ily a une confiance dans les instances qui garantissent la valeur réelle de lamonnaie par rapport à sa valeur nominale, que ce soit un gouvernementémetteur ou bien les instances chargées de la politique monétaire. Sansune certaine confiance du public dans le gouvernement émetteur ou dansles institutions monétaires, tout commerce en argent serait impossible.Le second aspect est la confiance dans la sphère économique, ou dansle système économique. C’est un autre type de confiance, qui excèdede beaucoup les institutions proprement monétaires. Je cite Simmel(Philosophie de l’argent, op. cit., p. 196) : « Il faut la présence de cetteconviction : l’argent que l’on reçoit maintenant pourra être redépenséà la même valeur. Ici encore l’indispensable et le décisif, c’est le Nonaes sed fides, la confiance dans l’aptitude de la sphère économique ànous remplacer, sans dommage, le quantum de valeur que nous avonsabandonné en échange de cette valeur intérimaire, la pièce de monnaie.Sans faire ainsi crédit des deux côtés, personne ne peut utiliser les piècesde monnaie. » Non aes sed fides est l’inscription portée sur la monnaiemaltaise : non pas le métal, mais la foi, ou la confiance. Sans cette double confiance, confiance dans un gouvernement émetteurde monnaie, ou dans les institutions monétaires, et confiance dans lesystème économique, la monnaie ne peut pas conserver sa valeur et nepeut pas continuer à jouer le rôle qu’elle joue. Toujours dans cet ouvrage,Simmel introduit la distinction que j’ai déjà évoquée entre une simplecroyance étayée sur un raisonnement inductif et la foi en une personne.Je rappelle que l’induction est un type de raisonnement (distinct de la120
  • Louis Quérédéduction et de l’« abduction »), qui consiste à extrapoler du passé vers lefutur, ou à généraliser à partir de l’expérience passée, en supposant que leschoses vont continuer pareillement dans le futur. Cette généralisation n’adonc pas de fondement sûr ou rationnel ; elle reste hypothétique. Simmel introduit un troisième élément, une autre forme de laconfiance, bien qu’il ne le place pas sous la catégorie de la confiance :c’est une « escompte », au sens où l’on dit que X compte sur telle ou tellesituation, ou sur le fait que Y se passera. Effectivement, je ne suis pas dutout assuré que, dans dix ans, les possesseurs de biens voudront bien céderce qu’ils ont contre l’argent que j’ai aujourd’hui. Néanmoins, je peuxcompter sur la vraisemblance qu’ils le feront : « La garantie de pouvoirréutiliser l’argent […] c’est d’escompter l’énorme vraisemblance quechaque particulier, malgré la liberté qu’il a de refuser l’argent, l’acceptera »(Philosophie de l’argent, op. cit., p. 199). L’escompte est une autre attitudeque la confiance ; elle consiste plus à tabler sur un événement futur, qu’às’en remettre à une autre personne. Je récapitule : la distinction la plus importante établie par Simmel estentre une confiance d’ordre cognitif, qui a un fondement hétérogène – àla fois un minimum de savoir et une conclusion inductive, manquant defondement véritablement rationnel – et une confiance qui va au-delà dece qui est assuré, garanti, justifié (Luhmann reprendra cet aspect : « Enfin de compte, la confiance ne peut jamais être fondée ; elle se crée parune extrapolation à partir de l’information disponible » [p. 28]). Simmelcompare celle-ci à la foi religieuse. Mais il me semble qu’on peut enrendre compte autrement qu’en se référant à la foi religieuse, en termesde reconnaissance, par exemple. Mais lorsqu’il réfléchit à la confiancedans la monnaie, Simmel évoque d’autres phénomènes, telle la confiancedans un gouvernement, dans une institution monétaire, dans le systèmeéconomique, dans le système bancaire, etc. Je ne pense pas que Simmelait vraiment approfondi l’examen de ces derniers, et force est de convenirqu’ils posent pas mal de difficultés. Nous trouvons chez les deux autres auteurs que je voulais mentionner,Niklas Luhmann et Russell Hardin, un approfondissement de la réflexion 121
  • RISCOsur ces deux aspects. Dans un petit livre écrit en 1968, récemment traduiten français5, Luhmann opposait la confiance dans le système à la confiancepersonnelle. C’était la distinction princeps de son ouvrage. Précisément,l’un des exemples qu’il reprenait – puisqu’il connaissait bien le travail deSimmel – était celui de la confiance dans la monnaie, ou la confiancegénérale dans l’argent. Luhmann soulignait qu’il s’agissait dans ce cas-làd’une confiance dans un système anonyme dont on dépend, ou auquelon s’en remet, et pas d’une confiance dans des personnes. Je le cite :« Celui qui a confiance dans la stabilité de l’argent, et dans le fait qu’unemultitude de possibilités d’utilisation de celui-ci demeureront disponibles,présuppose au fond qu’un système fonctionne et sa confiance ne se portepas sur des personnes qu’il connaît, mais plutôt sur le fonctionnementde ce système » (op. cit., p. 58). Pour lui, c’est une confiance qui s’établitpresque automatiquement à travers l’expérience quotidienne de lamonnaie, c’est-à-dire l’expérience qui est sans problème, qui ne suscitepas d’expérience négative. C’est une confiance qui n’a pas besoin degarantie spécifique et qui fait l’économie de motivations personnelles.Sauf dans des occasions très rares, je n’ai pas à me donner des raisonsd’accorder confiance à la monnaie, ni à m’inquiéter de la confiance desautres dans ce domaine. Il se peut qu’il y ait effectivement des situationsde crise monétaire, qui puissent provoquer ce genre de questionnement.De plus, c’est une confiance qui n’est pas exposée à la déception ou à latrahison, elle est donc plus facile à apprendre que la confiance personnellemais plus difficile à contrôler. Bien sûr, le contrôle du système monétairepar celui qui fait confiance à la monnaie est impossible, car il demandeun savoir, des investissements et des moyens de contrôle tels qu’unquidam n’y a pas accès, donc il est obligé de se fier à des experts ou àdes organismes de régulation. La conclusion à laquelle Luhmann aboutitest qu’une monnaie bénéficiant d’une confiance généralisée devient unéconomiseur de confiance interpersonnelle. Je le cite : « Celui qui possède5. Luhmann N. (2006). La confiance. Un mécanisme de réduction de la complexitésociale. Paris, Économica.122
  • Louis Quéréde l’argent n’a pas besoin de faire confiance aux autres. La confiancegénéralisée dans l’institution de l’argent remplace alors par un acte globalles innombrables témoignages de confiance, qui sont si ardus et quiétaient nécessaires pour assurer les nécessités vitales au sein d’une sociétécoopérative » (op. cit., p. 60). Un premier aspect de l’apport de Luhmannest ainsi d’avoir analysé d’un peu plus près ce que peut être la confiancedans un système. Le deuxième apport de Luhmann concerne plus le thème de ceséminaire : c’est une réflexion sur le lien entre risque et confiance. Cequi est intéressant dans ce livre de Luhmann, c’est qu’il montre commentla confiance fait partie d’un type de rationalité qui n’est pas du toutla rationalité du calcul ou du pur intérêt. Il explique précisément enquoi la confiance est une façon raisonnable de faire face à l’incertitude,notamment à l’incertitude du futur ou à celle des comportements futursdes acteurs sociaux. Ce qui caractérise pour lui la confiance, c’est qu’ellerend indifférent à certaines éventualités négatives, ou dommageables,dans le futur. C’est-à-dire qu’elle consiste, en gros, à choisir de ne pas entenir en compte, parce que si on en tenait compte on serait paralysé, onne pourrait pas agir. La confiance est une attitude qui rend indifférentà certains risques : elle « remplace l’information manquante par uneassurance intérieure garantie ». Il y a toute une théorie, que je ne vais pas reprendre, de la différenceentre risque et danger chez Luhmann : la confiance est une prisede risque. Non pas tant du risque d’être trahi, que du risque que laligne de conduite adoptée se solde par des résultats négatifs, qui vontvous amener à regretter d’avoir fait confiance. 1968 c’est l’époque oùLuhmann commence à mettre en place sa théorie des systèmes. Danscette perspective, il considère la confiance comme un mécanisme de« réduction de la complexité ». La complexité correspond pour lui auxinnombrables possibilités que comporte le futur (notamment en ce quiconcerne le comportement d’autrui, qui est libre d’agir comme il l’entend).La confiance est un mécanisme de réduction de la complexité pour autantqu’elle rend indifférent à certaines éventualités dommageables. Là où il y 123
  • RISCOa certitude quant au futur, là où il y a absence de doute, ou encore quandnous sommes sûrs de nos possibilités de recours, ou de sanction, contreautrui, il n’y a pas besoin de la confiance. La confiance est donc un moyende gérer l’incertitude. D’une certaine manière, dans une société traditionnelle où l’ondispose d’un niveau élevé d’assurance sur les comportements des gens quinous entourent, parce qu’ils ont une faible marge de manœuvre, il y a trèspeu de place pour la confiance. La confiance serait, dans cette perspective,plutôt caractéristique des sociétés modernes où autrui a beaucoup plusde marges de manœuvre, et donc l’incertitude sur son comportementfuture est beaucoup plus importante. Néanmoins la confiance requiert uncertain socle, elle ne se développe pas dans le vide ; il faut une organisationsociale pour la soutenir. Un collègue sociologue, Lucien Karpik, a écrit un article très intéressantdans Sociologie du travail 6 sur « les dispositifs de confiance ». Il y explique,pour ce qui est des échanges économiques, quels sont les dispositifs quirendent possibles les échanges sur le marché compte tenu des incertitudessur la qualité des biens et sur le comportement des personnes. Il divise lesdispositifs de confiance en deux catégories : les dispositifs d’engagementet les dispositifs de promesse. Les dispositifs d’engagement, ce sont leslabels, les certifications, les appellations contrôlées, les guides, enfintoutes sortes de moyens qui réduisent l’incertitude sur la qualité desbiens. Dans les dispositifs de promesses, il y a les contrats, toute unesérie de dispositifs normatifs propres à des professions, qui donnent desgaranties sur la fiabilité des personnes et permettent de s’engager en touteconfiance dans les transactions avec elles. Mais alors sur quoi insiste Luhmann ? Bien que la confiance fondenos interactions sur des structures d’assurance très diverses – la loi enest une, les contrats en sont aussi –, la confiance nous entraîne au-delà.Parce qu’effectivement, si ces « dispositifs de confiance » donnaient uneassurance complète, il n’y aurait pas besoin de la confiance. La confiance6. Karpik L. (1996). Dispositifs de confiance et engagements crédibles, Sociologiedu travail, vol. 38-4, 527-550.124
  • Louis Quérénous entraîne au-delà pour affronter l’indétermination et la libertéessentielles de l’autre. Avec confiance, je le cite, « nous nous engageonsdans ce que nous ne pouvons pas même connaître, tel aspect ducomportement d’autrui qui demeure opaque, irréductible aux normes dela solidarité ou aux sanctions, etc. ». C’est pour cela que la confiance estun moyen d’agir et d’interagir dans un monde complexe en en réduisantla complexité : si la complexité n’était pas réduite, on serait paralysé. Si onne renonçait pas, à un moment donné, à viser une information complète,on ne passerait jamais à l’action. Luhmann et Simmel ne voient aucun problème à parler de confiancedans les institutions, dans un système ou dans des autorités monétaires.Mon troisième auteur, Russell Hardin, professeur américain de Sciencepolitique, s’y montre beaucoup plus réticent. Hardin se situe dans latradition du choix rationnel. La théorie de la confiance qu’il a développéecomporte deux articles fondamentaux. D’une part, pour lui, la confianceest quelque chose de purement cognitif. Faire confiance à quelqu’un, c’estcroire que la personne est digne de confiance ou sera loyale. Cette croyanceest fondée sur la connaissance que j’ai des intérêts et des motivations decette personne. La confiance est ainsi identifiée à une croyance. Il n’ya plus la dynamique d’engagement réciproque qui était présente chezSimmel et Luhmann. Le second article de base de cette théorie, c’est ce que Hardin appelleune « théorie des intérêts encapsulés ». Lorsque je fais confiance àquelqu’un, je suis assuré que ce quelqu’un va intégrer mes intérêts dans sespropres intérêts et leur donner la prééminence. Il va agir en ma faveur. Aulieu de ne faire valoir que ses propres intérêts – il ne va pas y renoncer –, ilva incorporer les miens dans les siens en leur donnant la première place. Hardin a écrit un certain nombre de choses sur l’idée de confiancedans le gouvernement, ou de confiance dans les institutions. Pour lui, c’estune idée très bizarre, et il pense que la confiance dans un gouvernementn’est pas possible. Dans le cadre de sa théorie, c’est en effet difficile àconcevoir puisque, pour lui, la confiance ne peut être qu’entre personnes,et cette confiance nécessite de connaître les intérêts et les motivations de 125
  • RISCOla personne à qui l’on fait confiance. Or, précisément, une communautéde citoyens n’a pas une connaissance personnelle des dirigeants du payset des gouvernements. Donc, la confiance dans un gouvernement, ausens propre de confiance, ne peut pas exister. En effet, faire confiancec’est croire que quelqu’un est digne de confiance et agir en conséquence,parce que l’on connaît ses motivations et ses intérêts, et que l’on sait cequi le motivera à se montrer loyal ; il faut donc être en mesure d’évaluerla fiabilité et la loyauté de la personne, de se faire une idée de sa manièrehabituelle de faire face à ses engagements. Précisément, le type deconnaissance requis par ce type de confiance n’est pas accessible dans unecommunauté politique. En fait il y a un troisième article important dans sa théorie ; c’estce qu’il appelle « l’itération de l’interaction » : si j’ai un échange avecquelqu’un en sachant que j’ai peu de chances de rencontrer à nouveaucette personne et d’interagir avec elle, alors les enjeux sont beaucoupmoindres pour moi. Le fait que des échanges soient réitérés crée des enjeuxde réputation. Comme la réputation peut être une base importante dela confiance, lorsqu’on a des échanges répétés, il devient important deprendre soin de sa réputation. Persuadé que la confiance dans un gouvernement n’est vraiment pasdu type de la confiance interpersonnelle, Hardin essaie quand même d’endonner une définition positive : il s’agit d’une quasi-confiance. Cettequasi-confiance est une croyance résultant d’un raisonnement inductif,telle celle que Simmel avait repérée comme une des composantes de laconfiance dans la monnaie. L’exemple que Hardin prend est celui d’unebanque : je lui confie mon argent en comptant sur elle pour ne pas ledilapider, s’il s’agit d’un capital ; je compte sur elle pour lui maintenir savaleur et son pouvoir d’achat sur une longue durée ; je me fie à la banquebien que je ne connaisse pas personnellement ses agents, et bien que je neme fasse pas d’illusion sur le souci de la banque de prendre mes intérêtsen considération et d’agir au nom de mes intérêts. Je peux juste supposerque son intérêt, dans un contexte de concurrence et de défense d’uneréputation, est de donner satisfaction à ses clients.126
  • Louis Quéré Ce genre de confiance repose sur ce que Hardin appelle « unegénéralisation inductive » : nous inférons à partir de notre expériencepassée et de suppositions concernant des incitations organisationnelles àêtre performant, ou encore de l’existence de protections contre la fraude,qu’il est probable que la banque se comporte de façon décente. Mais ily manque le savoir qui spécifie la confiance interpersonnelle. À la placej’ai simplement des attentes stables, induites de suppositions diverses,de l’expérience passée, de la coutume ou de la réputation. Je cite Hardinpour terminer : « Pour faire confiance à ma banque, je n’ai besoin quede généraliser inductivement à partir de ce que je pense être l’essentielde son comportement, ou même seulement des résultats apparents desa conduite comme je généralise inductivement que l’hiver sera froid7. »Voilà, ça c’est le genre de raisonnement inductif que nous faisons : onest persuadé que l’hiver sera froid, mais nous n’avons pas de preuvesni de fondement rationnel ; il se peut que les choses ne se passent pasexactement comme on l’attend. On peut alors esquisser une typologie de la confiance, en distinguantquatre formes. Il y aurait une première forme que j’appellerai volontiersla confiance « normale ». Il y a une deuxième forme qui correspond à laquasi-confiance, ou à la confiance basée sur le raisonnement inductif,telle que décrite par Hardin et Simmel. La troisième forme serait laconfiance comme hypothèse. Et la quatrième forme serait la confiancecomme engagement en faveur d’une personne. Elle est, peut-on dire, lestade suprême de la confiance. La confiance « normale » est une composante de « l’attitude de lavie courante », de la vie quotidienne. Il s’agit d’une expression d’AlfredSchütz8. Elle veut dire que nous vivons plutôt dans un climat de confiance ;c’est quelque chose à quoi nous ne prêtons pas attention, nous n’y prêtonsattention que lorsque cela devient rare ou pollué. L’attitude de base n’estpas, me semble-t-il, la défiance réciproque, ni la suspicion. Quand nous7. Hardin R. (2002). Trust and Trustworthiness. New York, Russell Sage Foundation, p. 159.8. Schütz A. (2009). Contribution à la sociologie de l’action. Paris, Hermann. 127
  • RISCOsortons de chez nous, sauf exception, nous n’avons pas peur de nous faireagresser par autrui. Et, d’une certaine manière, à ce niveau-là la confianceserait un peu à comparer à l’absence de doute. Plusieurs philosophes ontconsidéré que le doute n’est pas premier. Le doute vient après la croyance,et il faut des raisons pour douter. J’ai relevé une citation de Wittgenstein,à propos de l’incertitude (dans De la certitude) : « Pourquoi je ne m’assurepas que j’ai encore deux pieds lorsque je veux me lever de mon siège ? » Iln’y a pas de pourquoi, parce que c’est une question qui ne se pose pas ; iln’y a pas d’incertitude, pas de doute qui surgisse. Simplement je ne le faispas. C’est ainsi que j’agis. Donc, il me semble qu’il y a une antécédencesimilaire de la confiance et que, dans une situation donnée, il faut desraisons pour se méfier. Cependant, il peut y avoir des contextes où ça ne vaut pas, où ladéfiance devient une attitude de base. Je pense notamment à une recherchequi a été faite par Diego Gambetta, un des théoriciens importants de laconfiance. Avec une collègue il a fait une enquête dans les années 2000sur les chauffeurs de taxi dans deux villes, Belfast et New York, où ils’est intéressé à la manière dont ces chauffeurs repéraient des clientsindésirables9. On est dans des contextes où il y a eu beaucoup d’incidents,d’accidents, d’agressions de chauffeurs de taxi. Donc lorsqu’ils sontappelés ou lorsqu’ils sont en face d’un client, il faut qu’ils repèrent, àun certain nombre de signes, si le client éventuel est fiable ou pas ousi, au contraire, il faut qu’ils s’en méfient et prennent des dispositionspour éviter des incidents. Dans cette pratique professionnelle, il sembleque, compte tenu des circonstances, ce soit la méfiance qui est l’attitudepremière. On pourrait dire que beaucoup de nos pratiques sociales, collectives,comportent une dimension de confiance, et que c’est constitutif de cespratiques-là. Cela implique que ces pratiques on ne pourrait pas lesavoir si l’on substituait une défiance systématique à la confiance quinormalement en est constitutive. C’est ce qu’ont, en un sens, montré les9. Gambetta D., Hamill H. (2005). Streetwise. How Taxi Drivers Establish TheirCustomers’s Trustworthiness. New York, Russell sage Foundation.128
  • Louis Quéréfameuses expérimentations de Garfinkel, présentées dans ses Recherches enethnométhodologie10. Garfinkel demandait à ses étudiants d’adopter dansleurs interactions ou leurs échanges une attitude de méfiance systématique.Il leur disait, par exemple : « Essayez d’avoir une interaction avec quelqu’unen faisant comme si vous étiez persuadé que cette personne cache sesintentions ou cherche à vous induire en erreur. » Certains étudiants sesont livrés à l’expérience et l’on s’aperçoit très vite que, si l’on adoptecette attitude-là, l’interaction n’est pas viable, ne peut pas être menée àterme. Garfinkel part d’une liste des composantes de « l’attitude de la viequotidienne » telle qu’établie par Schütz, et monte une expérience surchacune d’elles pour voir ce qui se passe quand on ne s’y conforme pas.Toutes tournent, en gros, autour de l’idée d’essayer de développer uneinteraction en adoptant une posture de défiance systématique vis-à-vis del’autre. Il s’avère immédiatement que l’interaction n’est pas possible, quele fait de ne pas se conformer aux attentes constitutives de « l’attitude de lavie quotidienne » suscite des affects très violents de la part des « victimes »de ces expérimentations. Nous obtenons ainsi une bonne description descomposantes de cette confiance « normale » qui sous-tend une bonnepartie de nos interactions de la vie courante. Je ne reviens pas sur la deuxième forme, la quasi-confiance de Hardinet de Simmel, qui est une croyance formée par un raisonnement parinduction – dans l’exemple de Simmel, le commerçant qui se procuredes marchandises parce qu’il croit, à partir de son expérience passée, qu’ilaura des acheteurs. Cette quasi-confiance peut s’appliquer à un système,à des institutions ou à un gouvernement. La troisième forme est aussi une croyance, mais portant sur lecomportement futur d’une autre personne. Elle combine une hypothèseet une assurance. Nous avons vu que Simmel parlait d’une hypothèse surla conduite future de quelqu’un, hypothèse considérée comme assez sûrepour que l’on puisse fonder sur elle son action ou son comportement.Je crois, dans une situation particulière et pour une tâche particulière,10. Garfinkel H. (2007). Recherches en ethnométhodologie (trad. de l’anglais [États-Unis]par M. Barthélemy, B. Dupret, L. Quéré et J.-M. de Queiroz). Paris, PUF. 129
  • RISCOqu’Untel est digne de confiance et suis assuré que je peux me fier à lui. Làil y a peut-être un point à souligner : une confiance n’est pas générale, elleest toujours spécifiée, ou elle porte sur un point particulier. Je peux avoirconfiance en mon collègue pour faire un bon exposé sur la confiance maiss’agissant d’animer le séminaire, je n’ai pas la moindre confiance en lui.C’est toujours une confiance qui porte sur quelque chose de particulier etqui n’est donc pas général. Je voulais, pour terminer cette première partie, expliciter des élémentsimportants de la quatrième forme de confiance, qui relève de la foi enune personne, et que je retraduirai en termes d’engagement en faveurd’une personne. Simmel, dans sa définition de cette forme de confiance,parle d’un « jugement porté par avance » sur la personne à qui l’on faitconfiance. Ce jugement est un engagement en sa faveur. Ce type deconfiance est, je ne dirais pas « pur », mais… il a des propriétés trèsparticulières. J’en ai relevé cinq. La première est que faire confiance est ungeste très particulier qui consiste à s’en remettre à quelqu’un, à sa bonnefoi, à sa bonne volonté, à sa compétence – il y a toute une série de chosesque l’on peut mettre comme complément de « s’en remettre à ». En fait,il faudrait mettre deux compléments d’objet : s’en remettre à quelqu’un,pour quelque chose de déterminé. Ce geste particulier est un geste dedécentrement, où l’on se dessaisit de sa compétence propre de jugement.Par exemple, lorsque je m’en remets à un médecin pour prendre soin dema santé, je me dessaisis de ma propre compétence de jugement en lamatière et je m’en remets à celle du médecin. Deuxième propriété : il s’agit d’un geste qui confère à l’autre un pouvoirdiscrétionnaire sur soi ou sur les choses auxquelles on est attaché. Dansle fait de s’en remettre à lui, nous lui conférons un certain pouvoir pourdécider ce qu’il convient de faire dans notre intérêt et pour prendre desinitiatives. Si je confie par exemple un tableau, auquel je tiens, à restaurer àun spécialiste en la matière, je lui confère un certain pouvoir de décision ;je ne vais pas me mêler de ses affaires, je ne vais pas lui dire ce qu’il doitfaire, je ne vais pas le contrôler en permanence. C’est en ce sens que je luiconfère un pouvoir discrétionnaire ; je lui reconnais une autorité en matière130
  • Louis Quéréde jugement. Et du coup, troisième caractéristique, c’est un geste qui créeune dépendance et qui conduit à accepter une vulnérabilité. S’en remettreà autrui crée non seulement une dépendance vis-à-vis de la personne, maisaussi une vulnérabilité : on est vulnérable parce que cette personne peut enprofiter pour en tirer profit ou pour nous nuire. Dans la confiance, et c’est la quatrième propriété, on escompte quel’autre n’exploitera pas cette vulnérabilité à son profit. Dernière propriété :faire confiance se traduit par un certain type de comportement, par uncertain type d’attitude ; on s’abstient notamment de rechercher toujoursplus d’informations, d’interférer, de surveiller, de contrôler. J’ai déjà parléde l’abstention d’interférence avec la personne à qui l’on confie quelquechose par exemple – on n’est pas là derrière cette personne pour luiindiquer en permanence ce qu’elle doit faire. On s’en remet à elle. Je voudrais juste terminer par cet aspect et revenir à Luhmann qui, mesemble-t-il, a très bien pointé un problème important. On dit souventque l’opposé de la confiance, c’est le contrôle. Il y a le fameux mot deLénine qui disait : « La confiance c’est bien, mais le contrôle c’est encoremieux. » Mais ce dont il faut se rendre compte, c’est qu’une confianceaveugle n’est pas une confiance raisonnable. Une confiance raisonnablesuspend le contrôle mais, en même temps, elle instaure en elle-mêmeune certaine forme de contrôle. Et c’est précisément cette forme decontrôle que Luhmann a bien saisie. Il insiste sur le fait que la confianceest un processus, qui se traduit par des opérations et par l’adoption d’unmode de comportement déterminé. Il souligne les conditions pour quece processus s’engage, et une des conditions, qu’il appelle conditionstructurelle, est que le partenaire ait la possibilité de décevoir la confianceet à vrai dire « la possibilité de le faire et d’y trouver un intérêt important ».J’avais relevé cette citation de Luhmann par rapport à une des propriétésque j’indiquais tout à l’heure, qui était la création d’une situation devulnérabilité que Luhmann considérait comme une condition structurellede la confiance. Pour que la confiance surgisse, il faut qu’il y ait unesituation non seulement de dépendance, mais aussi de vulnérabilité. Je lecite : « Pour celui qui accorde sa confiance, sa vulnérabilité est l’instrument 131
  • RISCOpar lequel il met en branle une relation de confiance. Ce n’est qu’à partirde sa propre confiance qu’il a la possibilité de formuler à titre de norme lefait que sa confiance ne soit pas déçue et ainsi d’amener l’autre dans cettevoie qu’il vient de tracer » (op. cit., p. 49). Ou plutôt il faudrait dire : defaire valoir l’exigence que sa confiance ne soit pas déçue et ainsi d’amenerl’autre dans cette voie qu’il vient de tracer. Pour ce qui est précisément du type de contrôle inhérent à la confianceet qui en fait un phénomène rationnel et pas quelque chose d’aveugle,Luhmann défend l’idée, qui est vraiment très éclairante, que le contrôleinhérent à la confiance articule deux types de contrôle : un « contrôlesymbolique », et un « contrôle par des seuils ». Le contrôle symboliqueest le fait qu’à partir du moment où l’on a accordé sa confiance à unepersonne, cette personne acquiert, dans le vocabulaire de Luhmann, lestatut d’un « complexe symbolique ». Cela veut dire que les événements etles comportements impliquant cette personne vont être interprétés à traversle prisme de la confiance accordée. Notamment ils vont être interprétéscomme indices de sa loyauté, de sa fidélité, indices servant à déterminer s’ilest légitime ou pas de lui maintenir sa confiance. Je cite encore Luhmann(p. 32) : « Tout ce qui arrive se voit ainsi accorder une importance à titre desymptôme. Des événements isolés acquièrent, comme s’il s’agissait de tests,une signification déterminante pour l’ensemble : un mensonge peut détruirela confiance dans son ensemble et, en raison de leur valeur de symbole, deserreurs minimes et des fautes de présentation peuvent, souvent avec uneacuité implacable, démasquer le “vrai caractère”. » Celui qui fait confiancedoit donc surveiller sa propre acceptation des risques inhérents. Il doit, neserait-ce que pour se rassurer lui-même, « clarifier le fait qu’il n’accorde passa confiance sans condition, mais qu’il le fait dans des limites et dans descritères propres à certaines attentes rationnelles ». Tel est le contrôle symbolique : une fois la confiance accordée à unepersonne, toute une série de comportements ou d’événements relatifs àcette personne vont être interprétés dans le cadre de la confiance accordée,comme tests, si on veut, du bien-fondé de cette confiance, comme testsde la loyauté, de la fiabilité de l’autre. Le second type de contrôle est le132
  • Louis Quérécontrôle par des seuils, qui, lui, est un type de contrôle très particulier. Enfin de compte la confiance est relativement tolérante et capable d’absorberun certain nombre d’informations et d’expériences défavorables. Et celles-ci n’ébranlent ou ne détruisent pas forcément la confiance. Cela n’est pasdû au fait que la confiance soit aveugle mais au fait qu’elle soit contrôléepar l’existence d’un seuil au-delà duquel elle ne peut pas être maintenue,un seuil variable dans chaque cas et jamais déterminé à l’avance. Telle estl’idée du « contrôle par un seuil » : le seuil est précisément une frontièredont le franchissement transforme une orientation en une autre, voire enson contraire, par exemple, la confiance en méfiance, l’amour en haine.En deçà du seuil, l’attitude prédominante est une large indifférence àl’égard des nombreux détails et des nuances subtiles de l’expérience, quise traduit par une capacité importante d’absorption d’informations,d’incohérences, d’expériences plutôt défavorables. Mais, à un momentdonné, le comportement dépasse ce seuil et, alors, il y a basculement d’uneattitude dans une autre. Je cite de nouveau Luhmann (p. 86) : « Au seind’un domaine d’expérience ordonné au moyen de seuils on peut partirdu fait que les fondements du comportement demeureront constants,du moins que l’on pourra créer une indifférence à l’égard de certainesdifférences, cela jusqu’à ce que l’on franchisse le seuil. C’est alors qu’unpetit changement entraîne des modifications importantes. (…) C’estpourquoi lorsqu’un soupçon surgit, l’effet est souvent surdimensionné etva bien au-delà de ce qui pourrait être attribué isolément au phénomèneconcret qui a fait déborder le vase. » Voilà, je n’ai tenu que la moitié de mon engagement, qui était defaire apparaître la diversité des formes de la confiance et les problèmesque pose sa conceptualisation, de façon à éclairer ensuite les processusde communication. Il y a un travail à faire sur la communicationinterpersonnelle, notamment pour faire apparaître ce qui sape laconfiance dans les relations interpersonnelles. Dans ce domaine, laréflexion est majoritairement centrée sur la tromperie et le mensonge ;on essaie d’expliquer comment la tromperie et le mensonge sont en fait 133
  • RISCOles ennemis de la confiance. Par ailleurs, une des questions qui se posedans la communication est : comment nous fier à ce qu’autrui nous ditou nous rapporte, étant entendu que notre connaissance du monde,des événements, de la réalité, est en grande partie une connaissancemédiatisée par les autres ? Bien sûr, nous avons une connaissance parexpérience directe d’un certain nombre de choses, mais l’essentiel denotre savoir et des informations dont nous disposons, nous le tenons desautres. Nous le tenons des autres parce que nous leur faisons confianceet déférons à leur autorité d’une certaine manière. Donc une questionest de savoir comment, dans un système social comme le nôtre, s’assurerque les institutions ou les dispositifs chargés de diffuser les informationssont dignes de confiance, et quelles régulations il faudrait éventuellementenvisager pour accroître la fiabilité de ce genre d’institution. Discussion Question Ton intervention sur la confiance était vraiment nécessaire dans ceséminaire, car tous ceux qui travaillent sur des terrains, sur de l’empirique,sont confrontés au moins à des discours sur la confiance. Sur les risquesindustriels, l’antienne des entreprises, c’est de dire qu’il y a manque deconfiance. La question, c’est que le terme de confiance renvoie à unesorte de généralité, et je trouve que tu as bien répondu en disant que cen’est pas si simple que ça quand même. Ça soulève d’autres questions,par rapport aux auteurs, et par rapport aussi à la globalisation qu’on peutfaire. Dans les théories sociales, la confiance n’est pas omniprésente, c’estpresque une particularité, je me faisais cette réflexion en travaillant surLuhmann. Chez Luhmann, il commence par ça, dans les années 1960,mais quand tu regardes par la suite, ce n’est plus ça. Il y revient quandil écrit son ouvrage sur les risques, un ou deux articles sur les risques,mais finalement au fond, par exemple quand il parle de réducteur de134
  • Louis Quérécomplexité, il en invente d’autres : les médias, le pouvoir… Et la questionque je me posais, c’est : quel est le statut conceptuel de la confiance parrapport à d’autres mécanismes de réduction de la complexité ? Au fond,pourquoi a-t-on besoin de la confiance, dans une théorie ou dans uneautre, alors que l’on peut imaginer, comme les auteurs dont tu as parlé,qu’il y a d’autres mécanismes, enfin d’autres réducteurs de complexité ?Pourquoi a-t-on besoin de la confiance ? Une question qui pourrait êtreposée : sous la pression de la vie quotidienne d’une certaine façon, c’estquand même un terme classique, est-ce que c’est une réponse ? Je trouveque chez Luhmann, dans le texte qu’il a écrit sur les risques, il parle peude confiance ; c’est un peu une réponse, la confiance on en parle doncforcément il faut en dire quelque chose ; chez Beck, on trouve ça aussi ;chez Giddens, il reprend ce que disent Luhmann et Beck, on retrouvetoujours cette idée. Est-ce que ce n’est pas sous la pression des chosesfinalement que, par exemple, certains auteurs ont fait une incursion dansle domaine de la confiance ? Je parle de ça en me référant au risque. Doncil y a cette question que je me pose : quel est le vrai statut conceptuelde la confiance chez les auteurs qui ne sont pas là-dessus, qui le font encontournant un peu le problème ? Réponse Oui, les auteurs que tu as cités, Beck, Giddens, invoquent la confianceen référence au risque, tout comme Luhmann dans son article de 198811.Ce qui n’était pas le cas pour Luhmann dans son livre de 1968, oùprédominait la question de la complexité, c’est-à-dire du traitement del’incertitude. Simmel, quant à lui, pensait que « sans la confiance deshommes les uns dans les autres, la société tout entière se disloquerait ». Cequi me frappe, dans l’intérêt que les sciences sociales portent aujourd’hui àla confiance, c’est la place de la réflexion sur la rationalité. Étonnamment,ce sont sans doute les économistes et les gestionnaires qui ont relancé la11. Luhmann N. (1988). Familiarity, confidence, trust: problems and alternatives. In D.Gambetta (ed.). Trust. Making and Breaking Cooperative Relations, Oxford, Blackwell(trad. fr. dans Ogien et Quéré, op. cit.). 135
  • RISCOrecherche sur la confiance. Si je considère l’intérêt accordé par l’économiedes conventions au thème de la confiance, il s’inscrit dans le cadre d’uneréflexion sur la rationalité limitée, et sur l’incapacité des seuls mécanismesdu marché à assurer la stabilité des échanges économiques. Donc, le souciest de retrouver l’environnement social et institutionnel de ces échanges, etnotamment leurs différents stabilisateurs. Ce sont aussi les théoriciens duchoix rationnel qui, ces dernières décennies, ont réintroduit le thème de laconfiance comme étant un phénomène de nature cognitive. Maintenant,tout dépend aussi du questionnement intellectuel que l’on adopte. Je peuxbrièvement évoquer la démarche d’un Garfinkel que je connais bien. Saquestion est : comment les agents sociaux stabilisent-ils leurs interactions,ou créent-ils les conditions de stabilité de « leurs actions concertées » ? Onne peut pas répondre simplement en termes d’institutions, de normes, derègles ou de conventions, car il reste à expliquer comment celles-ci régissentles pratiques. L’argument de Garfinkel consiste à insister sur les opérationsque font les agents entre eux : c’est en adoptant un certain type d’attitude,en faisant un certain nombre d’opérations entre eux, que précisément ilsstabilisent les conditions de leurs actions concertées. Garfinkel a reprisles suggestions de la phénoménologie sociale de Schütz, notamment surles composantes de « l’attitude de la vie ordinaire ». C’est en ces termesqu’il aborde la confiance. Mais il s’agit d’une confiance très basique, quin’a pas grand-chose à voir avec la confiance de type-foi en une personnede Simmel. Cette confiance basique consiste, pour l’essentiel, à se fier àl’autre, à compter sur lui pour faire un certain nombre d’opérations dansles interactions, pour adopter une certaine attitude, pour prendre pourréférence ce que l’on suppose être le savoir de quiconque dans le mondedans lequel nous vivons, pour boucher les trous de ce qu’on a dit, ou pourmobiliser l’information qu’il détient normalement pour faire sens de cequ’on a dit. Question J’ai assisté l’autre jour à une intervention d’un collègue qui travaillesur les neurosciences, en économie cognitive, économie expérimentale.136
  • Louis QuéréIls évoquent beaucoup les théories économiques dont vous avez parlé,mais ils sont beaucoup plus macro. Ils évoquent la question qui estun peu concomitante à mon avis, la question des émotions. Au fond,dans le problème de la confiance, si l’on prend la typologie de tout cequi concerne l’engagement, on sait qu’il y a à comprendre comment seconstitue l’expérience partagée. Ma question est : dans quelle mesurefinalement, quand on évoque la question de la confiance, peut-on sepasser d’évoquer la question de la théorie de l’émotion ? Comment celaparticipe à la confiance que j’accorde à l’autre ? Je parle au niveau del’engagement, au niveau cognitif. L’autre question qui va avec, c’est :comment, au fond, peut-on séparer, quand on parle de risque, ce quirelève du cognitif et… Ça m’a frappé cette conférence, mon sentiment,quand on passe au niveau micro pour faire des expériences, c’est que çase résume à des comportements mimétiques. Enfin, une autre questionque l’on peut poser également, c’est le rapport au corps. Je n’emploie pasle mot de « science pratique », parce que ça pourrait fâcher, mais il y aquand même au fond quelque chose qui me fait penser à ça… Réponse Je me suis aussi intéressé à cette question-là. J’y ai consacré un articlerécent12. Je voulais comprendre comment des chercheurs en neurosciencespouvaient faire de la confiance un phénomène du cerveau. Et donc j’avaistravaillé sur deux articles écrits dans les années 2005-200613. L’un était écritpar des neurophysiologistes qui font de l’imagerie cérébrale, et l’autre pardes biochimistes, en Suisse d’ailleurs, qui eux s’intéressent aux substancesque secrète le cerveau et sont censées accroître ou diminuer la confiance.12. Quéré L. (2008). Les neurosciences fournissent-elles une explication “plus”scientifique des phénomènes socio-culturels ? Le cas de la confiance. Dans B. Lahireet C. Rosental (eds), Sciences sociales et cognition, Paris, Éditions des Archives contempo-raines, p. 23-54.13. Kosfeld M., Heinrichs M., Zak P.J., Fischbacher U., Fehr E. (2005). Oxytocin in-creases trust in humans, Nature, 435, p. 673-676 ; B. King-Casas et al. (2005). Gettingto know you: reputation and trust in a two-persons economic exchange, Science, 308,p. 78-83. 137
  • RISCOC’est la fameuse ocytocine, une substance que secrète naturellementle cerveau, mais qui est aussi fabriqué artificiellement. Les vétérinairesen donnent aux animaux qui viennent de mettre bas, lorsqu’il y a unproblème d’admission de leurs rejetons. Ça facilite l’établissement d’uncontact avec les petits, enfin quelque chose comme ça. Des chercheursen neurosciences sont partis de cette idée que, dans le domaine animal,l’ocytocine inhibe les comportements de rejet et ils ont pensé que çapouvait également jouer un rôle dans l’établissement de la confiance.Donc, ils ont monté des expériences, qui associent des chercheurs enneurosciences, des biochimistes, des économistes expérimentaux, desspécialistes de la théorie des jeux. Dans la théorie des jeux, certains d’entrevous connaissent cela mieux que moi sans doute, il y a toute une série dejeux qui s’appellent « jeux de la confiance ». L’un d’eux consiste à donnerà un joueur une certaine somme d’argent et à lui demander de transférerune partie de cette somme à son partenaire. Il y a des gains différents enjeu, et ce que les chercheurs essaient de comprendre, c’est comment onpeut accroître les dispositions à coopérer de ces joueurs. Donc, ils fontpratiquer ces jeux à des étudiants, en leur faisant inhaler de l’ocytocineet en tentant de mesurer ses effets sur les dispositions à coopérer. Lesneurophysiologistes, quant à eux, mettent des électrodes sur le crâne pouressayer de comprendre quelles zones du cerveau sont activées lors de lapratique d’un « jeu de la confiance ». Ces différentes expériences soulèvent plusieurs problèmes. L’un portesur l’identification de la confiance à la coopération : être disposé à coopérerpour gagner quelque chose et faire confiance, est-ce la même chose ? Le plusgros problème c’est que l’on ne sait pas à quoi correspond ce qu’ils observentdans le cerveau. Comment passe-t-on d’un phénomène socioculturel denseà quelque chose qui se passe dans le cerveau ? On voit comment se fait laréduction : en identifiant la confiance à la disposition à coopérer. Il y a desdispositifs pour mesurer l’évolution de cette disposition, mais on ne sait pasen fin de compte ce qui est exactement mesuré et décrit, et on ne sait passi cela a un rapport quelconque avec le phénomène de la confiance tel qu’ilfait partie de notre vie sociale et culturelle.138
  • Louis Quéré Sur la question de l’émotion, j’ai évoqué tout à l’heure la définitionque Simmel donne de la confiance en une personne. D’une part, il y al’idée que la confiance est quelque chose d’intermédiaire entre le savoir etle non-savoir ; donc, dans la confiance, il y a quelque chose qui est d’ordrecognitif ou qui a un appui cognitif. Mais, s’agissant de la foi en unepersonne, il y a quelque chose qui va dans une tout autre direction quele savoir. L’expression utilisée par Simmel à ce propos est : « une attitudetout à fait immédiate de la sensibilité ». Les sentiments, les émotionsentrent ainsi en ligne de compte… Luhmann quant à lui parle d’une« assurance intérieure », qui est elle aussi de l’ordre du sentiment. Après,dans la gamme des théories de la confiance, il y a des théories beaucoupplus émotionnelles, voire plus émotivistes que celles que j’ai évoquées. Question La question que je me posais porte sur la distinction entre confianceet contrôle. Distinction au sens fort du terme, c’est-à-dire que l’onest capable de lier les deux. Chez Simmel, tu trouves cette distinctionconfiance/contrôle. J’essaie d’avancer sur cette idée. Pourquoi Simmelparle-t-il de la confiance ? Est-ce parce qu’il a un projet finalement ? Réponse Je ne crois pas que Simmel ait introduit l’idée de contrôle. Je ne voispointer cette inquiétude-là chez lui que lorsqu’il rapproche la confiance dela foi religieuse ; en gros, il voit le risque que la foi en une personne soitconsidérée comme un phénomène irrationnel. Chez lui cette dimensionéventuellement « irrationnelle » est toujours équilibrée par la dimensioncognitive, qui empêche en quelque sorte la confiance d’être aveugle : soitdes hypothèses, soit un savoir, soit une croyance. Qu’est-ce qui motive Simmel à introduire le thème de la confiance ? Jepense qu’il y a surtout sa réflexion sur le fonctionnement de la monnaie, oud’un système monétaire, ou sur le crédit ; ce sont des choses qui mettent en jeuce qui est de l’ordre de la confiance. Mais je crois qu’il y a surtout l’intuitionde base que sans la confiance, une société ne peut pas fonctionner. 139
  • RISCO Je trouve que la problématique confiance/contrôle est beaucoup plusélaborée chez Luhmann. Les théoriciens du choix rationnel disent deschoses très intéressantes sur la confiance, mais ils n’introduisent pas cettedimension de façon aussi fine. Leur réflexion est plutôt orientée vers lapolitique et les institutions politiques. Dans le domaine politique, uneconfiance aveugle est quelque chose de catastrophique ; il faut une certainedose de méfiance, de suspicion, de soumission du pouvoir au regarddes citoyens, au contrôle d’autres institutions. Un moyen pour éviter laconfiance aveugle est de concevoir un système où l’on a des institutionsqui se contrôlent mutuellement. L’intérêt de l’analyse de Luhmann estqu’elle pointe un contrôle interne au processus de la confiance. Je trouveen particulier son idée de contrôle par des seuils, ou même son idée decontrôle symbolique, très pertinentes. Mais l’analyse de ces phénomènesdemande à être approfondie à travers des travaux empiriques. Question J’ai l’impression qu’il y a non pas une théorie de la confiance mais unesorte d’esquisse de la confiance qui est pertinente en ce qui concerne lesrisques ainsi que la typologie de la confiance que vous avez évoquée. Il mesemble que c’est le sens de la notion de confiance chez Max Weber, avecle tramway. Quand on prend un tramway, mais on pourrait dire l’avionou le train aussi, on fait confiance à la machine et on fait confiance auconducteur aussi. Comme on ne peut pas conduire, il serait trop long àapprendre à conduire un tramway ou un train ou autre chose, et doncil faut faire confiance au conducteur, et en même temps, il faut faireconfiance à la machine au sens que l’on croit et on est plutôt sûr que celava marcher. Alors je dis ça parce qu’il me semble que dans la typologie dela confiance, c’est une notion de confiance qu’on peut trouver chez Weber,on peut trouver au moins deux ou trois des types de confiance que vousavez évoqués : une confiance ordinaire, une confiance normale, quasi-confiance je ne suis pas sûr, mais la confiance comme croyance, commeune délégation cognitive que l’on fait à quelqu’un pour faire quelquechose, et ensuite le quatrième type, l’engagement envers une personne. Et140
  • Louis Quérénormalement, là, il y a les différents aspects de cette typologie que vousavez évoqués, c’est-à-dire une dépendance, on dépend de quelqu’und’autre, une certaine vulnérabilité, on espère toujours que la personne àlaquelle on fait confiance ne joue pas, ne s’approprie pas cette confianceà son profit. Alors je disais que cette notion peut éclairer certains desaspects qui sont en jeu dans les risques et notamment dans l’innovation.Par exemple, si c’est la tendance, on va vers des avions qui n’auront pasde pilote, qui seront téléguidés, on voit que l’on fait confiance à unemachine, mais on ne peut plus faire confiance à quelqu’un qui conduitet qui est le pilote. Et je pensais justement par rapport au quatrièmepoint, par rapport à la confiance que l’on fait à quelqu’un en espérantqu’il ne joue pas de cette confiance à son profit, là il y a quelque chosequi ne marche plus et les enquêtes montrent justement qu’il y a undéficit de confiance dans ces systèmes d’avions sans pilote. Parce quejusqu’à présent, quand on prend l’avion, on fait confiance au pilote ense disant qu’il ne peut pas jouer de mauvais tour en se disant que luiaussi va perdre sa vie éventuellement s’il n’est pas capable de piloteret s’il a envie de faire des bêtises. Alors que là, s’il y a un avion sanspilote, ce n’est pas la même chose. Il y a un aspect qui joue aussi dansla question de l’innovation. Alors ce n’est pas une question, mais plutôtune remarque pour voir si vous pensez aussi que cette esquisse de notionde confiance peut recouvrir en partie les types de la typologie que vousavez évoqués. Réponse Il y a plusieurs distinctions complémentaires auxquelles je suis attaché.Parler de confiance dans une machine, moi ça me gêne. On le dit, toutcomme on dit que l’on a confiance dans un animal – par exemple je peuxavoir confiance dans mon chien pour me défendre, si je suis attaqué.Nous étendons à notre environnement d’animaux et d’objets familiersle vocabulaire que nous utilisons pour parler des personnes ; ça ne poseaucun problème dans la communication ordinaire de parler en ces termes-là. Mais, quand on analyse, on ne peut pas s’en tenir à ces pratiques. 141
  • RISCO Il faut distinguer ce qui relève de la confiance proprement dite et cequi relève de la reliance (to rely on, se fier à, s’appuyer sur). On peut se fierà une machine, à un outil, mais ce geste est quand même très différentde la confiance que l’on accorde à une personne, tout simplement parcequ’il y a des situations différentes. Le cas de l’avion est un cas particulier ;mais souvent pour un certain nombre d’objets, notamment les outilsdont nous nous servons, l’attitude pertinente est la reliance. Si j’utiliseune perceuse, je me fie à cet outil de façon non problématique, et celaveut dire que, c’est une manière phénoménologique de parler, en grosje l’intègre à l’espace de mon « corps propre » ; j’étends l’espace de moncorps pour y intégrer l’outil ; il passe de mon côté et n’est plus dansle monde objectif. C’est ce qu’a bien expliqué Michael Polanyi, dansPersonal Knowledge14. Lorsque je me sers d’un outil pour faire quelquechose, ce sur quoi je concentre mon attention c’est ce que je suis entrain de faire, le résultat que je cherche à obtenir ; et je n’accorde qu’uneattention périphérique ou subsidiaire à l’outil. Polanyi utilise le terme« fiduciaire » pour désigner cette attitude pratique de se fier à l’outil, del’assimiler à ses capacités corporelles. La grande différence avec la confiance dans une personne, c’est quesi l’objet défaille, je ne lui rappellerai pas une obligation qu’il auraitcontractée vis-à-vis de moi du fait que je lui ai fait confiance. On est dansun tout autre domaine. Il y a une deuxième distinction entre l’objet dont on se sert, disonspratiquement, dans une pratique, et le cas de l’avion, qui n’est pas a prioriun objet dont on se sert comme un outil. Donc c’est un autre type deconfiance que la reliance qui, elle, est impliquée dans l’usage d’un outil. On peut aussi distinguer confiance pratique et confiance discursive.On peut dire qu’on n’a pas confiance dans la police, mais dès qu’il yaura le moindre incident où j’aurais besoin d’appeler la police, je vaisappeler la police. Il n’y a pas nécessairement de correspondance entre ce14. Polanyi M. (1958). Personal Knowledge. Towards a Post-Critical Philosophy. Londres,Routledge.142
  • Louis Quéréque l’on dit à propos de la confiance et, disons, la confiance en tant quemanifestée par un certain type de comportement. Enfin, de quel ordreest la confiance dans le pilote, dans les ingénieurs qui construisent lesavions ? Si quelque chose de ce genre existe, c’est qu’il est rendu possiblepar tout un environnement social, qui me fournit une assurance tranquilleet limite le doute, la suspicion et la méfiance. Question Je me demandais si ce n’est pas justement… Giddens, avec la notionde système expert, et de point d’accès, qui est intéressant. En fait, pour luiles personnes qui mettent en place un système expert ou qui participent àsa mise en place sont considérées, notamment ceux qui sont en interactionavec les utilisateurs, comme des points d’accès. Donc, il mixe une confianceentre un système expert et les points d’accès, la confiance dans la personne. Ilme semble que c’est quand même bien un problème actuel : comment va-t-on régler cette question de la confiance dans les machines... ? Peut-être aussique, là, on a intérêt à reprendre les typologies de Simondon qui distingueles appareils des machines, des machines réseaux, qui rejoint l’attachementà l’outil, la forme de la relation qui n’est pas seulement instrumentale.Enfin, je m’interroge sur le fait suivant : est-ce que ce n’est pas une penséetrès occidentale sur la confiance ? D’une part, comment penser la confiancesans l’État de droit ? Et puis, y a-t-il des travaux sur la confiance sur d’autressystèmes structurels et politiques ? Parce que je trouve que c’est la pensée del’homme occidental, et même de l’homme tout court. Réponse Oui, c’est sans doute le cas. Auquel n’est peut-être pas étranger le faitque, dans nos sociétés, la confiance et la fiabilité sont dotées de valeur. Cen’est pas quelque chose de neutre. Je n’ai pas connaissance de travaux enanthropologie sur la confiance... Chez Weber, je crois me souvenir, il y avaitune comparaison entre société chinoise ancienne et société occidentale,sous cet aspect-là. On pourrait dire aussi que ce qui est très occidental,c’est notre manière de procéder : on essaie d’isoler une composante de nos 143
  • RISCOpratiques sociales et de nos pratiques collectives. On pourrait effectivementconsidérer, et certains le font, que la confiance fait partie intégrante de nospratiques. C’est une composante sans laquelle nos pratiques effectives neseraient pas ce qu’elles sont. Nous n’aurions pas la même forme de vie sil’attitude de base était la méfiance, la suspicion et le doute systématiques. Un exemple, que prenait un collègue allemand, de la confiancecomme composante intrinsèque de nos pratiques, c’est celui du baby-sitting : c’est une pratique qui est la nôtre, et cette pratique ne pourraitpas être pratiquée si n’en faisait pas partie cet élément qu’est la confiance.Le mode sur lequel la confiance existe dans notre réalité sociale, c’est entant que constitutive d’un certain nombre de nos pratiques individuelleset collectives. Alors, on essaie de l’isoler, de l’expliciter, de la théoriser, dela formuler. Mais ce qui reste à comprendre c’est comment concrètementelle fait partie de nos pratiques ordinaires. Question Pour en revenir sur la distinction que vous faites avec Simmel sur lesaspects moraux et cognitifs, j’avais l’impression que dans ce que vousdécriviez il y avait beaucoup de réflexions, de délibérations, d’un point devue cognitif, mais très peu du point de vue moral, et il peut y avoir tout untas de justifications à ce niveau-là. Est-ce qu’on peut mettre le rationnel,vous avez parlé de rationalité, de fonctionnement rationnel, de ce côté-là ? Je pense à Weber aussi. Deuxième chose, sur les risques, notammentsur l’étude des controverses, on voit bien que tous ces aspects se mêlent.Questions à la fois morales et épistémiques s’imbriquent beaucoup, dansles formes de justification à l’œuvre. Donc, selon vous, est-ce qu’on tientencore cette vieille tension, que fait tenir Habermas notamment entre lejuste et le vrai, comment tout ça peut se mêler ou pas ? Réponse Je suis un peu agacé par ceux qui développent une conceptionpurement cognitive de la confiance. Ce que j’essaie de faire c’est decontrer cela en restaurant la dimension de l’engagement. Cet engagement144
  • Louis Quéré(qui est réciproque) a pour moi une dimension morale. Du côtécognitif – et sur ce point-là, je suis Simmel – bien sûr qu’il y a touteune série de composantes ou d’éléments cognitifs dans la confiance :celui qui ne sait rien ne peut même pas faire confiance. S’agissant dela confiance interpersonnelle, cette confiance implique des jugementssur la fiabilité de l’autre, jugements fondés sur ce que l’on sait de cettepersonne, soit par expérience directe, soit par réputation. Là où lesapproches cognitives deviennent problématiques, comme chez Hardin,c’est quand elles disent que la confiance est de l’ordre de la croyance(au sens « croire que », et non pas de « croire en »). À mes yeux, c’estune chose que de croire que quelqu’un est digne de confiance ou vahonorer la confiance faite, et d’agir sur la base de cette croyance ; c’enest une autre de lui faire véritablement confiance. Faire confiance, cen’est pas croire que quelqu’un est digne de confiance ; c’est s’engagerdans un certain type de relation avec lui et adopter un certain mode decomportement. Cet engagement, qui a un appui cognitif, met en jeud’autres mécanismes que la croyance, notamment un mécanisme de« décentrement » : quand on s’en remet à quelqu’un de quelque chose,on le crédite d’une certaine autorité dans un certain domaine et on luiconcède un certain pouvoir de décision. Ce que je n’ai peut-être pas assez souligné, c’est que cet engagementgénère des droits et des obligations. Il génère des droits du côté de celuiqui fait confiance, en particulier à voir sa confiance honorée, et à êtretraité comme il convient. Et du côté de celui qui bénéficie de la confiance,c’est le droit d’exercer le pouvoir discrétionnaire qui lui a été concédé.Côté obligation, du côté de celui qui fait confiance, il y a celle de lever lecontrôle externe, de limiter la recherche d’informations, etc. Du côté decelui qui bénéficie de la confiance, il s’agit d’honorer la confiance et d’êtreà la hauteur du jugement porté sur soi. Donc, il y a dans la confiance,en tant que processus, toute une dynamique qui est d’ordre moral, etqu’il conviendrait de détailler encore plus. Ce qui est sûr, c’est que cettedynamique, comme le soulignait Simmel, part dans une autre directionque celle du savoir. 145
  • RISCO Question Juste une remarque, parce que c’est tellement compliqué… au fur età mesure qu’une société se rationalise, tel que Weber le décrit, est-ce quele processus de confiance dans des systèmes experts, éléments de plus enplus naturels et obligatoires de notre fonctionnement quotidien, et aufond nécessaire, c’est aussi une condition, du fait du contrôle symbolique,de l’exercice de la liberté ? C’est-à-dire qu’au fond la dialectique faireconfiance et contrôle de la confiance serait quasiment obligatoire et sedévelopperait comme rationalité au fur et à mesure que les sociétés sedéveloppent, et serait une condition de nos libertés. Faire confiance àquelqu’un sans contrôle, mais en même temps pouvoir contrôler laconfiance, il me semble si j’interprète ce que vous dites, du point devue symbolique et des seuils, c’est aussi d’une certaine manière avoir lapossibilité de faire confiance ou pas, c’est aussi une condition de liberté...Deuxième remarque, c’est que pour sortir de ces questions de l’État dedroit, est-ce que les situations extrêmes ne sont pas aussi des situations oùl’on peut approfondir ce que veut dire l’engagement et la contradictionentre morale et rationalité – je pense au sport, notamment aux cordéesd’alpinistes, ces situations où certes il y a du droit, mais enfin... il ne resteplus que les rapports interindividuels. La morale me dit d’aller chercherun camarade qui est blessé, mais la rationalité me dit de le laisser. Donc,il y a peut-être des terrains sur lesquels on pourrait essayer de travailler surle risque, la prise de risque en faisant confiance. Vaste programme. Réponse La place de la confiance dans l’État de droit est un chantier énorme.Un des problèmes posés est : comment faire coexister défiance etconfiance ? Quels mécanismes, quels dispositifs institutionnels créer pourprécisément faire vivre la « bonne » défiance vis-à-vis des pouvoirs ? Jeferai simplement deux remarques. La première concerne ce que j’ai pudire tout à l’heure sur la loi et sur tout ce qui fournit des garanties externesà la confiance. Je crois que le propre de la confiance, c’est d’aller au-delàde ce qui est assuré sur le plan cognitif et sur le plan normatif. Là où tout146
  • Louis Quéréest garanti, il n’y a plus besoin de cette forme d’assurance intérieure qu’estla confiance. Si tout est réglé, si toutes les éventualités sont déjà prévues,s’il n’y a plus d’incertitudes... il n’y a plus de place pour la confiance. Onpeut donc penser que les « dispositifs de confiance » ne parviennent pasà rendre inutile ce pas au-delà de ce qui est assuré. La loi dans un État dedroit fait en quelque sorte partie de ces dispositifs de confiance. Après, il y a toute une série de réflexions sur la question : comments’instaure une confiance réciproque entre des citoyens qui n’ont pas uneconnaissance interpersonnelle les uns des autres ? On peut appeler celaune confiance civique. Il y a plusieurs manières de répondre à la question.Je pense en particulier à la théorie que le sociologue allemand Claus Offea proposée dans le livre de Mark Warren, Democracy and Trust 15. Mais jen’ai plus suffisamment son argument en tête pour le discuter. Question Je voulais revenir au système social de la confiance. Les relations, lecontexte, le savoir, le non-savoir. Est-ce que vous avez un schéma parrapport à ce système social de la confiance ? Réponse Je pensais plutôt au problème de la fiabilité de l’information. J’évoquaiscette philosophe anglaise, Onora O’Neil (op. cit.), qui développe l’idéeque l’on est dans une société où prolifèrent les informations et que cetteprolifération de l’information est une des causes de l’instauration d’uneculture de la suspicion et de la défiance plutôt que d’une culture de laconfiance. L’analyse qu’elle fait, c’est qu’il y a une énorme pression à latransparence des institutions, qui a été mise en place par les nouvellesformes de gouvernance publique qui demandent aux institutions derendre accessibles le plus possible d’informations sur elles-mêmes. Sonargument de base est que ce qui s’oppose à la confiance dans une société,ce n’est pas le secret, mais le mensonge et la tromperie. Elle pense donc que15. Warren M. (ed.), (1999). Democracy and Trust, Cambridge, Cambridge UniversityPress. 147
  • RISCOtoutes les pressions à la transparence imposées aux institutions publiques,au nom de la levée du secret, ou du droit à l’information, produisentl’effet contraire de ce qu’elles sont censées produire. Elles provoquent uneculture de la suspicion et de la défiance, parce que les institutions soumisesà la pression de la transparence inventent des échappatoires, et habillentencore plus ce qu’elles rendent public. La pression à la transparence nefavorise donc pas la véracité des informations données. Par rapport à cette prolifération de l’information, O’Neill s’interrogeaussi sur la contribution des médias. Si on veut que la confiance règne, ilfaut pouvoir s’assurer de la fiabilité des informations qui sont transmises,de leur véracité. Ce qui pose la question de la confiance dans les médias,et des dispositifs médiatiques de garantie de la confiance. O’Neill sedemande par quels dispositifs on pourrait augmenter la fiabilité desinformations du système médiatique. Une de ses idées est qu’il faudraitque les médias acceptent d’être soumis à une exigence beaucoup plusforte d’accountability, qu’ils acceptent mieux d’avoir à rendre des compteset que ce serait le rôle du public d’enquêter sur la fiabilité et la véracitédes informations, et donc de faire pression sur les médias pour obtenirun accroissement de la fiabilité des informations produites. On a là uneréflexion très large, que l’on trouve aussi chez des auteurs français, jepense à Pierre Rosanvallon par exemple, sur les moyens d’instaurer uneculture de la confiance. Question À la suite de ce que vous venez de dire, en essayant de faire le lienentre la question de la confiance et de la communication, je me disaisque finalement tout ce que vous nous avez dit porte surtout sur lefonctionnement de la confiance et, en fait, au-delà des conditions de laconfiance, une partie de nos actes de communication est organisée autourd’une construction de la confiance avec l’autre. Mais aussi peut-être queles institutions et les gouvernements, les hommes politiques et les médiaspassent beaucoup de temps à instaurer les conditions d’une certaineconfiance, à justifier le recours aux experts, les procédés d’argumentation,148
  • Louis Quérépour attirer cette confiance. Finalement cela en fait partie, au-delà desconditions de construction relativement permanentes de la confiance. Réponse C’est un aspect effectivement. Le grand problème de la confiance c’estqu’elle ne peut pas être exigée et qu’elle ne se commande pas. On ne sait pascomment la faire exister. Un jour peut-être on administrera de l’ocytocineaux citoyens pour augmenter leur degré de confiance dans les pouvoirs !Luhmann rappelle aussi, fort heureusement, qu’il s’agit d’un processustemporel et séquentiel, qu’il y a une phase initiale essentielle, etc. Mais jene connais pas de recherche qui ait repris cette intuition importante. – Je pensais aux médias, aux crises de la conscience suite à la guerredu Golfe par exemple, aux réflexions du monde médiatique sur lui-même pour essayer de modifier les pratiques, on voit la guerre en Irak,et la manière dont ils ont essayé de reconstruire une certaine forme deconfiance avec un public. – Encore ne faut-il pas se tromper sur les moyens, comme on le faits’agissant des institutions publiques, où l’on pense que l’on va y arriveren demandant plus de transparence et en mettant en place de nouvellesrègles de la gouvernance publique. On veut recréer de la confiance, maisil y a tout lieu de penser que cela produit l’effet inverse. Question Quand vous avez présenté Luhmann, vous avez dit que les sociétésmodernes seraient peut-être encore plus empreintes de violence à causede l’incertitude. Et vous avez utilisé le conditionnel. Alors est-ce que c’estune forme pour se démarquer, car vous n’êtes pas d’accord avec cetteproposition ou… ? Réponse Oui, vous avez raison de relever le conditionnel. C’est vrai que c’est unpeu un lieu commun d’un certain nombre de théories de considérer que 149
  • RISCOla confiance est un problème propre aux sociétés modernes, parce que lesacteurs ont des marges de manœuvre plus importantes, une liberté d’actionbeaucoup plus importante, et donc que l’incertitude de leur conduite estplus grande… Je mettais un conditionnel car je crois qu’il y a des théoriesopposées. Seligman, par exemple, a repris cette idée de Simmel et deLuhmann. Mais d’autres, comme Hardin, soutiennent que la confiance n’estpeut-être pas si importante que cela. Hardin a écrit récemment un livre avecdeux de ses collègues qui s’appelle La coopération sans la confiance 16. C’estune réflexion sur les possibilités de coopération dans différents domaines,et ils constatent qu’il y a plein de cas où la coopération se fait sans que laconfiance en soit une médiation. Avec la confiance on peut rendre compted’un certain nombre de nos interactions, mais il y a toute une série dedomaines où la coopération se passe de la confiance, parce qu’elle disposed’autres médiations dans les sociétés contemporaines. – Peut-être dans le domaine de la politique ou des relations entreÉtats ? – Enfin non. Certes, ce sont des chercheurs en sciences politiques, quis’inspirent de la théorie du choix rationnel. Mais ce sont les divers aspectsde la coopération entre individus ou entre organisations qu’ils étudient. Question Cela peut alors être lié aux questions de rationalisations des organisa-tions, avec des formes de coopération, des modes opératoires... Réponse Oui, mais leur idée ne tient que parce qu’ils ont une certaine définitionde la confiance. Ils pensent que faire confiance c’est croire. Faire confiancec’est croire que quelqu’un est fiable, ou va honorer la confiance faite,parce que je connais ses intérêts, ses motivations, etc. Si on supprime cemaillon-là, leur théorie ne tient plus debout.16. Cook K.S., Hardin R., Levi M. (2005). Cooperation Without Trust? New York,Russell Sage Foundation.150
  • Louis Quéré Question C’est-à-dire qu’au fond on ne peut pas coopérer avec quelqu’un qu’onne connaît pas ? Dont on ne connaît pas les stratégies, les enjeux, etc. ? – Oui, dans leur esprit, on ne peut pas faire confiance, avoir unecoopération fondée sur la confiance avec quelqu’un qu’on ne connaît pas.C’est ça. Or manifestement il y a toutes sortes de coopérations qui nesont pas fondées sur une connaissance interpersonnelle et qui marchent.Pour eux, ce sont des coopérations sans confiance, puisqu’il n’y a pasconnaissance interpersonnelle. – Est-ce qu’au fond, alors, ce n’est pas la question de la connaissanceinterpersonnelle ? Est-ce qu’on ne connaît pas Sarkozy, Royal, Strauss-Kahn, etc., compte tenu qu’une des médiatisations consiste à mettre enscène un certain nombre de choses qui relèvent du domaine du privé, dela personnalité, de l’émotionnel, etc. On ne méconnaît jamais totalementquelqu’un qui est hypermédiatisé, y compris dans ses relations affectives,dans certaines situations. Donc le statut me semble flou, la connaissanceinterpersonnelle, c’est là que ça bute, le problème c’est que l’on connaîttoujours plus ou moins directement. Question Pour compléter ça, il y a aussi tout ce qui est communauté sur Internetavec des gens qui vont coopérer sur des choses très concrètes avec des gensqu’ils ne connaissent pas... Réponse Oui, tout à fait, c’est pour cela que je pense qu’il faut faire « éclater » leterme confiance ; on ne peut pas faire grand-chose avec ; il faut distinguerles phénomènes différents que le terme désigne. Le problème après, c’estde ne pas se tromper dans le repérage de ces phénomènes. Question En allant dans cette direction, il me semble qu’il y a presque deuxniveaux conceptuels pour aborder la question de la confiance : il y a 151
  • RISCOune sorte de postulat initial, je trouve que chez Luhmann c’est un peuça, en gros Parsons, c’est le consensus sur les valeurs, y a la morale chezDurkheim, puis finalement il y a la conscience. Faute de quoi, il n’y a rienqui marche, mais c’était un postulat au fond. Et puis il y a un deuxièmeniveau, c’est ce que tu as abordé plus largement en te servant de ce quedit Luhmann, mais qui ne rentre pas dans sa théorie des systèmes sociaux.D’abord parce qu’il présuppose la notion de sujet, sinon je ne vois pascomment il peut raisonner. Et le deuxième niveau, c’est coopération avecconfiance, coopération sans confiance. Qu’est-ce que ça change au fond,quel est le problème ? Quel type de coopération cela induit, et dans queldomaine est-ce envisageable ou pas ? Il me semble que ce sont ces deuxniveaux-là, une généralité que l’on trouve chez Giddens ou chez Beck,une généralité qui postule que s’il n’y a pas ça, il n’y a plus rien. Onpeut trouver autre chose aussi. Et puis à ce deuxième niveau, qui est leniveau des processus, ce n’est plus un postulat du coup, mais il méritequ’on distingue coopération avec ou sans confiance. Mais c’est un doubleusage... – Oui, cela demanderait à être systématisé. C’est beaucoup développéaujourd’hui par ceux qui se réclament de la théorie du choix rationnel.Alors il faudrait discuter, et il y aurait matière à faire un autre séminaire. – Mais tu n’es pas d’accord avec l’idée que la confiance suppose unsujet ? – Cela dépend. Pour la confiance interpersonnelle, c’est incontestable.Mais quand je soutiens que la confiance est une composante de nospratiques habituelles, sociales, collectives, là le sujet n’entre pas d’embléeen jeu. Il s’agit de pratiques qui ne peuvent pas être pratiquées s’il n’y apas cette chose-là qu’est la confiance. Là on n’a pas besoin d’introduirele sujet. Mais d’une façon plus générale, il faudrait pouvoir sortir desexplications de la confiance au fond encore très centrées sur le sujet.Un moyen pour le faire serait de raisonner beaucoup plus en termes desituation, s’il est vrai que ce sont les situations qui contrôlent les attitudeset les modes de comportement que nous adoptons.152
  • Autour du risque des mass-médias : le cas des changements climatiques Massimiano Bucchi J’ai choisi aujourd’hui de rendre compte d’un travail que l’on est entrain de faire avec mes collègues : comment les médias italiens parlentet ont parlé du changement climatique, et comment sont présentés lesrisques qui sont associés, dans la couverture médiatique, au changementclimatique ? Pourquoi ai-je choisi ça ? Parce que je crois que les discourspublics et la couverture médiatique des questions liées aux risques, etparticulièrement aux risques environnementaux, peuvent être étudiéscomme une occasion de partager la compétence des experts avec lepublic, ce qui est normalement la façon dont le secteur du PublicUnderstanding of Science travaille, et pas seulement comme une occasionde présenter les points de vue des stake holders, comme les entreprises,les ONG. Mais j’espère aussi montrer que le discours sur le climat et lesquestions environnementales plus généralement peuvent être présentes etdominantes dans le discours public et devenir des ressources rhétoriques,attractives et puissantes pour une variété d’acteurs. Par exemple, lesscientifiques dans différents secteurs publics, les politiciens. Alors jevais utiliser le cas du changement du climat, je vais l’explorer dans cetteperspective, avec des données empiriques qui viennent de l’analyse de lapresse quotidienne, en particulier du Corriere della Sera, le plus importantquotidien italien, mais aussi d’une recherche régulière que nous faisonssur la perception publique des questions scientifiques et technologiques,réalisée sur un échantillon représentatif de la population urbaine. Les premiers résultats que je vais présenter proviennent du Science inthe Media Monitor, un système automatique utilisant un logiciel d’analysede la presse. Tous les jours, les articles sont téléchargés et analysés à travers 153
  • RISCOune série de mots-clés et des poids assignés à ces mots-clés. Après, il y a uncontrôle effectué par des chercheurs. L’idée est de contrôler régulièrementles thèmes, les sujets, les acteurs, qui sont les protagonistes de la couverturemédiatique des questions scientifiques et technologiques surtout. Bien sûron pourrait l’utiliser pour tout autre domaine de recherche en changeantles mots-clés. Le thème du changement climatique dans les médias peut certes êtreétudié de différentes perspectives, comme un cas de communicationscientifique adressée aux non-experts : il y a beaucoup de résultatsscientifiques qui sont mentionnés dans les articles, même dans le Corrieredella Sera. Mais aussi, et c’est ce qui m’intéresse plus particulièrementaujourd’hui, comme un processus de construction des problèmes sociaux.Dans cette perspective, on peut voir les médias comme une arène,comme une expression de l’arène publique où ces problèmes sociaux sontconstruits. Le cas que j’ai choisi dans cette recherche en cours, sur le Corrieredella Sera, consiste à repérer, avec des mots-clés, les articles qui parlent duchangement du climat. Donc voilà la distribution : les premières données,purement quantitatives, regardent les nombres d’articles qui peuvent êtreconsidérés comme liés auchangement climatique,dans les dernièresannées, de 2004 à 2007.Le pic de la couvertureétait en 2007.Fig. 1 – La couverture duchangement climatique dansIl Corriere della Sera, 2004-2007154
  • Massimiano Bucchi C’est sur ces données que je vais me concentrer, avec un total de presque300 articles qui ont été publiés dans le Corriere tout au long de l’année2007. Ces articles ont été analysés et codifiés avec un autre logiciel quis’appelle Atlas. Voici un premier résultat qui peut nous aider à comprendrela raison de ce pic en 2007. Il y avait beaucoup d’événements qui étaientintéressants pour les médias et pour le Corriere en particulier, c’étaitpar exemple la conférence de Washington, la conférence de Rome, laconférence de Bali aussi, le prix Nobel d’Al Gore. Donc, il y avait beaucoupd’événements qui ont attiré l’attention des médias sur le changementclimatique. Et, bien sûr, on note une chose – que l’on peut remarquerdans plusieurs cas de couverture médiatique des risques, moi j’ai étudiépar exemple la couverture de la vache folle à la télévision italienne –, c’estque les médias sont très dépendants des événements. Je ne sais pas si vousavez en français quelque chose pour traduire le mot anglais noticeable, quiveut dire qu’ils sont passibles d’une couverture médiatique plus facile parles médias. Les médias ont besoin – dans le cas du changement du climatc’est très intéressant, car c’est une chose qui ne dure pas seulement sur desannées, mais peut-être des centaines d’années – des événements, comme leprix Nobel d’Al Gore, etc. Quelles familles de codes avons-nous utiliséespour la recherche ? La raison de l’article ; le motif d’écrire un article sur lechangement climatique ; les causes que les médias présentent du changementdu climat ; les conséquences ; les solutions également ; la responsabilitéaussi. Qui intervient ? Des politiciens, des citoyens, des scientifiques, desentreprises. Quel est le niveau ? Local, global, international ? Quels sont lesproblèmes ? Quelle est la discussion et la définition de la question ? Nous pouvons distinguer trois raisons d’être de l’article : des raisonsdirectes, par exemple un article scientifique important qui est publié,un rapport qui explique le changement climatique ; l’article peut aussiavoir une raison indirecte : par exemple, on parle du prix du pétrole, del’énergie et c’est lié à la question du changement climatique. Et il y a aussila référence : beaucoup d’articles fonctionnent comme ça, qui parlent dequelque chose mais qui font une référence du changement du climat. Etje vais expliquer ça un peu plus tard. 155
  • RISCO Ce qui intéresse beaucoup les médias, c’est ce qu’il y a après lechangement du climat. Ce sont surtout les conséquences, les solutions, lesimplications. Les articles s’intéressent très peu aux causes du changementclimatique. Ils s’intéressent aux solutions et, dans ce cadre, à la questionde la responsabilité. Qui va agir pour faire quelque chose ? Il y a beaucoupd’attention apportée à la dimension pratique de la solution. Il y a peud’intérêt pour l’incertitude scientifique sur le changement climatique, cequi confirme des données que nous avons sur l’opinion publique, nousle verrons tout à l’heure. La discussion est très limitée, surtout sur leseffets : quel changement le climat va-t-il produire au niveau de l’énergie,de l’agriculture, de notre vie quotidienne ? La responsabilité a surtout deuxdimensions : la dimension politique, il y a une politisation très forte de laquestion ; et il y a aussi une socialisation de la question. Il y a beaucoupd’articles qui soulignent que c’est une question globale dans le vrai sens dumot, car tout le monde, tous les citoyens, doivent faire quelque chose. Ladéfinition est surtout négative, c’est une question qui crée des problèmes,qui crée des soucis aux citoyens, dans le cadre d’un problème qu’il fautaffronter, qu’il faut gérer. Ici, je choisis une citation de Chirac, qui étaitdans le Corriere della Sera où on souligne la dimension globale. Par exemple,l’article ici souligne cette citation de Chirac : « Il faut une nouvelle agencede l’ONU. » Surtout pour les pays les plus industrialisés, qui ont un impactécologique plus important, et il y a aussi un rôle, une responsabilité liéeau traité de Kyoto, qui interroge les pays les plus puissants, comme lesÉtats-Unis. Mais c’est une lutte internationale, vous voyez la citation. Là,c’est un exemple de la catégorie que j’ai appelé « citations ». Comme je l’aidit au début, le problème de changement du climat se diffuse partout. Parexemple, peut-être que vous ne connaissez pas cette femme-là, c’est uneanimatrice, qui vient de Suisse, très connue en Italie. Et dans une interviewà propos de son nouveau spectacle de théâtre, en Italie, c’est amusant, maisc’est aussi une réflexion sur la façon de vivre et d’accepter ce qui se passe,une fois c’était le nazisme, aujourd’hui c’est la lutte contre le changementclimatique. La métaphore de la lutte ou la métaphore de la guerre a unelongue tradition, dans les discours populaires sur les risques, surtout les156
  • Massimiano Bucchirisques de la santé. Dans les années 1970, il y a eu ce discours très connude Nixon, à la télévision, où il disait : « Après la guerre contre les nazis, laguerre contre le cancer est la nouvelle guerre que les États-Unis doiventmener. » Il y a beaucoup de ces citations un peu ridicules. J’en ai une autre, dansle domaine du sport : dans un article sur un match Argentine-Mexique,on dit que la première neige à Buenos Aires, depuis cinq années, n’a rienà voir avec le changement climatique, mais c’est la météo qui anticipeles gestes divins des joueurs qui ont très bien joué. C’est comme uneinfection du discours public : on peut l’utiliser dans cette expression demasterframe, employée par des sociologues qui ont travaillé sur les discourssur l’environnement comme Klaus Eder. Mais, depuis les années 1980-1990, ce ne sont pas seulement des frames : vous connaissez les travaux deGoffman, les frames, les cadres, pour donner sens à une question, à uneréalité dont on parle. Masterframe c’est un cadre que l’on ne peut pas mettreen discussion. Aujourd’hui, c’est très difficile pour un politicien de dire :« Je m’en fous de l’environnement. » Il doit le dire de façon différente s’ilveut le dire. Latour dirait que c’est un point de passage obligatoire. Il fautpasser par le changement climatique. Je vais montrer en parallèle à l’analysedes médias, ce qui se passe au niveau de l’opinion publique italienne. Ona des données sur des questions que l’on a posées en 2007, des questionssur les principaux défis globaux, et en 2007 le changement climatique étaiten deuxième place, après la pauvreté dans le tiers-monde, et avant les criseséconomiques, les conflits de religion, l’énergie… Donc c’était une questionqui était très visible. Bien sûr, on peut poser la question très directement :est-ce que le climat va se réchauffer ? Quelle est la perception en Italie ? Vousnotez, comme on l’a vu dans le Corriere della Sera, qu’il n’y a presque pas dediscussion : le changement de climat c’est un fait, dans l’opinion publiqueitalienne. Je trouve intéressant que 90 % des Italiens pensent que le climatde la Terre va vraiment se réchauffer, mais je trouve encore plus intéressantles raisons données pour le penser. Et vous voyez que l’importance donnéeaux résultats scientifiques n’est pas très grande : il y a 17 % des sondésqui disent que le climat va se réchauffer parce que les scientifiques l’ont 157
  • RISCOdémontré. La base de cette perception est très pragmatique : les étés sont deplus en plus chauds, et les hivers de moins en moins froids. Donc, ça c’estune interprétation que l’on pourrait donner. Il y a sans doute un problèmepour les ONG en Italie pour influencer l’agenda de la discussion. Il y a unproblème au niveau de la recherche scientifique pour faire entendre sa voix. On a posé des questions afin d’avoir un indicateur des connaissances.Par exemple la question : « Qu’est-ce que le protocole de Kyoto ? » Environune moitié des Italiens le sait, ce qui n’est déjà pas mal. L’autre moitiédonne d’autres réponses : pactes pour faciliter les échanges commerciaux,le désarmement nucléaire. Et 35 % ne savent pas. Et c’est toujours unbon résultat sur la perception publique, car ça veut dire que plutôt quede donner une réponse sans rapport, ils disent : « Je ne sais pas. » Bien sûr,beaucoup de ceux qui disent qu’ils ne savent pas sont quand même sûrs quele changement climatique est un problème réel. Il est encore plus intéressant,je pense, de regarder les avis sur le changement climatique par niveaud’éducation – j’espère que les définitions que j’ai données sont compatiblesavec le système français – mais la tendance est, je crois, très claire : plus ona étudié, moins on est convaincu du changement climatique. Ce n’est pastrès marqué, mais il y a une différence. C’est encore plus intéressant deregarder la raison donnée par les gens pour affirmer que le climat change,par niveau d’éducation. Plus on monte dans les niveaux d’éducation etplus les gens s’appuient sur la recherche scientifique. Et moins les gens ontétudié et plus ils s’appuient sur leur expérience quotidienne. En conclusion, comme je vous l’ai dit, c’est une étude qui n’est pasterminée, on va avoir de nouvelles données, et prendre des données dansd’autres journaux, d’autres quotidiens. Je voudrais surtout discuter ceci :ces dernières années en Italie – mais je crois, de ce que j’ai vu dans lesautres pays, pas seulement en Italie –, le changement du climat est devenutellement répandu en termes de discours public qu’il offre maintenant unbackground, un masterframe, une justification de presque tous les position-nements des acteurs ou de toutes les initiatives. C’est une opportunité des’expliquer, de légitimer sa position. On est en train de faire un travail surla façon dont les entreprises utilisent le changement climatique pour pro-158
  • Massimiano Bucchimouvoir leur image. Les scientifiques de divers domaines utilisent le chan-gement du climat pour encadrer les résultats et les projets de recherche, lespoliticiens l’utilisent pour soutenir leurs stratégies. Je vois aussi des relationsavec le sujet de Louis Queré dans ce séminaire, parce que dans mon secteurde la sociologie de la science, on a eu cette idée pour le dire simplement : ilfaut donner de la connaissance au public pour avoir une certaine action, uncertain soutien des politiques dans les domaines scientifiques et technologi-ques, que ce soit le nucléaire, les OGM… Mais je crois que ce cas montrequ’on peut avoir un consensus, une grande visibilité, une grande attentionsur une question sans avoir nécessairement une compréhension des raisonsscientifiques qui les soutiennent. Donc, quand je présentais ces donnéesà l’Agence européenne pour l’environnement à Copenhague, j’ai dit qu’àmon avis, c’est une bonne nouvelle d’avoir une grande sensibilité. Mais cen’est pas suffisant, pour promouvoir des comportements de soutien, parceque c’est un soutien très fragile, qui n’est pas lié d’une façon structuraleà une compréhension, une perception des questions scientifiques. Ça, cen’est pas une surprise du point du vue de l’analyse de la couverture média-tique, parce que les médias ne sont pas là pour expliquer la science, ils fonc-tionnent à partir de cycles d’attention aux questions. C’est d’ailleurs dan-gereux pour l’Agence de l’environnement. Alors les risques, d’un certainpoint de vue, c’est aujourd’hui le changement climatique, l’année d’avantc’était le sida, l’année prochaine ça sera autre chose, mais ce n’est jamais lemême discours. Nous avons eu un débat dans mon secteur, avec les travauxpar exemple de Brian Wynne1 sur les risques, sur la gestion des risques auniveau local surtout, où on a montré qu’il est dangereux de considérer laconfiance comme un substitut de la connaissance. Ce n’est pas si simple.La dimension purement rhétorique des médias également. Du point de vuedes scientifiques, c’est superficiel, mais ça c’est la façon dont les discourspublics marchent, alors le changement climatique devient un passe-partoutpour expliquer le football, les nouveaux spectacles de la télévision…1. Wynne B. (1995). Public Understanding of Science (p. 361-389). In S. Jasanoffet al. STS Handbook. Thousand Oaks, Sage. 159
  • RISCO Discussion Question Merci Massimiano. Peux-tu en dire plus sur les aspects méthodologi-ques ? Réponse C’est fait avec un échantillon représentatif de 1000 personnes, ce n’estpas un panel, c’est différent d’un échantillon, mais c’est représentatifau niveau éducation, genre, âge et lieu de résidence. C’est réalisé partéléphone : normalement on le fait deux fois par an, il y a une pagegénérale sur ce que l’on appelle l’alphabétisation scientifique, des questionssur les connaissances scientifiques de base, et après on a des questionsspécifiques, là c’était sur le changement du climat. Nous avons commencéen 2003 et maintenant, on commence à voir des séries très intéressantes.Par exemple, sur l’énergie nucléaire, on a vu un changement très clair :« on » soutient l’énergie nucléaire, mais pas à partir d’une perception del’énergie comme étant plus sûre. En Italie, on a eu un référendum quia décidé d’arrêter le développement de l’énergie nucléaire en 1987. Lerevirement est dû essentiellement à une attitude très pragmatique face àla perception des problèmes d’énergie, dont la dépendance par rapportau pétrole. Les gens sont très concernés par cette dépendance, et pensentque le nucléaire peut être une solution. – Y a-t-il d’autres enquêtes de ce type dans d’autres pays, comparablessur le plan méthodologique ? Que vous mettez en relation, comment ? – Oui, nous sommes en contact par exemple avec la LondonSchool of Economics, nous utilisons et nous adaptons des questions del’Eurobaromètre. Mais l’Eurobaromètre sur la science ou sur les questionsspécifiques par rapport à science et technologie, est fait une fois tous lesquatre ou cinq ans. Le cycle de nos questions est plus rapide, on essaie dele faire au moins deux fois par an en Italie.160
  • Massimiano Bucchi Question Je voudrais revenir sur ta conclusion finalement, une situation quimontre une grande sensibilité à la question mais qui apparaît commen’étant pas correctement fondée. Est-ce que vous avez mis en regard cequi s’écrit dans les médias traditionnels et ce qui circule sur Internet parexemple ? Et question subsidiaire, avez-vous une idée de la mobilisationsur cette question en Italie ? Donc Internet et la mobilisation associativecomme alternative aux médias traditionnels sur ces questions-là ? Réponse Oui, le projet est de le faire dès cette année, on aura quatre quotidiens,et ensuite des sites Internet et des blogs aussi. Mais comme vous lesavez c’est très compliqué, beaucoup plus compliqué que avec la pressequotidienne. Ce que je peux dire, c’est que nous avons des données surl’usage du web et de la radio pour s’informer sur ces questions liées àla science. Face à la télévision, c’est une niche qui utilise le web ou laradio. Je crois que cela va changer sur les questions de santé, de thérapiesmédicales par exemple, il y a des groupes très actifs mais, en moyenne,l’information sur les questions publiques, c’est encore une niche. – Et sur la deuxième partie de ma question, sur les mobilisations as-sociatives ? – J’ai des collègues qui travaillent sur ça, mais je crois que le niveaud’activité sur ces questions en Italie est très faible, sincèrement. Il y avaitune grande mobilisation à la fin des années 1980, mais maintenant, ceque l’on voit, il s’agit plutôt d’une mobilisation très forte sur des questionsenvironnementales au niveau local. Question Est-ce que c’est spécifique au changement du climat ? Si on avait prisd’autres problèmes, n’aurait-on pas trouvé la même chose ? Dès qu’il y ascience et technique, dès que l’accès à la connaissance est sélectif, aurait-on trouvé la même chose ? Est-ce qu’il y a des comparaisons ? 161
  • RISCO Réponse Je crois que c’était certainement le cas du sida. Il faut avoir une questionqui devient vraiment dominante, qui est très flexible aussi sur différentspoints de vue. J’ai assisté, par exemple, à la conférence d’un psychologuequi parlait des effets psychiatriques du changement climatique. Je merappelle quand je l’ai étudié, j’étais surtout intéressé par les discussionsentre les scientifiques. Il y avait beaucoup de scientifiques qui me disaientque si je voulais trouver de l’argent pour ma recherche, je devais trouverune connexion avec le sida. C’était à la fin des années 1980, c’était lasituation dans la recherche médicale, du moins aux États-Unis et en Italie.Donc, je crois que ce n’est pas le cas pour toutes les questions, il faut desquestions qui deviennent très générales. Il est aussi vrai qu’elles dépendentde plus en plus de deux facteurs : le changement d’organisation desmédias et, aussi, la façon dont les institutions scientifiques se rapportentaux médias, ce qui a complètement changé dans les vingt-trente dernièresannées. Je me rappelle que lorsque je suis allé aux États-Unis pour lapremière fois j’ai été étonné de voir les Press Office, un bureau de pressedans l’université qui cherche activement à faire passer les nouvelles surles recherches de l’université. Maintenant, en Italie, toutes les universités,toutes les institutions de recherche, ont un bureau de presse qui chercheactivement des chercheurs pour les interviews, pour avoir de la visibilité,car cela veut dire visibilité avec les politiques, avec les financiers, avecles entreprises. Mais aussi les médias : ils utilisent beaucoup plus lesinformations de l’agence de presse, même s’il y a très peu de journalistes,si les équipes sont très réduites. Question Tu n’as pas travaillé sur la sélection des sujets ? As-tu travaillé sur letravail de choix des sujets par les journalistes ? Réponse Moi non, je crois que c’est intéressant, parce que les étudessur les newsmaking que je connais, par exemple Gans, Deciding162
  • Massimiano Bucchiwhat’s news2, sont très bien. Les médias ont vraiment changé leur façonde travailler. Si vous regardez par exemple les quotidiens italiens, s’il y aune nouvelle sur la science, dans 80 % des cas, ce sera presque le mêmetexte, parce qu’ils reprennent les communiqués des bureaux. Question Je voulais juste préciser un peu, sur les éléments méthodologiques.Vous avez en fait dégagé des thématiques d’articles, sur 400, 300 articles,vous avez dégagé finalement des thèmes principaux. Je me posais deuxquestions : comment s’est faite l’étude ? parce que vous avez parlé desoftware à un moment donné. Est-ce une analyse informatique dessémantiques ou est-ce une approche plutôt « analyse de discours » ?Comment s’est faite l’approche de ces thèmes ? La deuxième chose, c’estle lien entre le travail qui se dégage de l’analyse d’un titre de presse et laperception du risque dans la population ? On ne va pas refaire la théoriedes effets, mais y a-t-il un travail consistant à rapprocher finalement cediscours médiatique de la perception du risque ? Réponse Alors, sur la première question, la réponse c’est que j’ai décidé pourcette présentation de me concentrer sur l’année pic qui était 2007, quiétait intéressante car il y avait beaucoup d’articles. J’ai pris ce corpus,et l’on a fait une grille d’analyse, un peu comme un questionnaire. Ily avait des choses qui nous intéressaient : si on parlait des causes ? Sila connaissance scientifique était controversée ? Qui étaient les acteursqui parlaient ? Les implications ? Donc, quand j’ai commencé à fairece type d’analyse, on faisait ça sur du papier, comme un questionnaire.Avec Atlas, on peut l’informatiser, mais c’est un type d’analyse qui esttrès simple, je ne suis pas dans l’analyse très sophistiquée des mots… onpourrait faire ça, mais ce qui m’intéressait, c’était de poser des questionsà l’article.2. Gans H. J. (1979). Deciding What’s News. A Study of CBS Evening News. New York:Random House. 163
  • RISCO – Oui mais très souvent, dans ces articles, les thématiques sont un peuimbriquées les unes dans les autres. Donc, ça doit être assez compliqué ? – Oui, mais avec 300 articles on peut encore le faire. Avec 10 000, onpeut faire une analyse quantitative plus générale. Sur la deuxième question :avec mes collègues on était intéressés à étudier en parallèle les deuxdimensions, parce que ce sont des indicateurs, intéressants tous les deuxmais insuffisants sur le discours public. Dire qu’il y a un lien, une relation decause à effet, comme vous le savez, c’est beaucoup plus compliqué, j’hésiteà le dire. De ce que j’étudie de la science et de la perception publique dela science et de la technologie, je crois que s’il y a des effets, ces effets sontbeaucoup plus compliqués que la transmission d’informations. Pour le diredifféremment, je crois qu’on a démontré, surtout dans les études sur laperception de la biotechnologie, que ce n’est pas comme ça qu’on fait passerla connaissance, et la connaissance a des conséquences sur les attitudes et surles comportements. Ça, ça ne marche pas. Il y a une évidence empirique :il y a des questions, comme les biotechnologies, où plus les gens ont desconnaissances et plus ils deviennent critiques. Je crois que ça a été démontréaussi pour la question du nucléaire, aux États-Unis. Question Avez-vous une idée de la proportion des communiqués qui passentdans les journaux ? Réponse Non, et je crois que c’est difficile à dire. On peut estimer que telarticle vient d’un communiqué, mais ce n’est pas identifié clairement.Mais ce que je peux dire, c’est qu’il y avait une bonne étude de AndersHansen3 qui montrait que 25 % des articles sur l’environnement venaient,en 1992, des institutions de recherche en Grande-Bretagne. Je n’ai pas dedonnées très spécifiques, mais selon l’intuition de tous mes collègues ousi on parle avec des gens qui travaillent dans les médias, on pense que çan’a pas beaucoup changé.3. Hansen A. (1992). Journalistic Practices and Science Reporting in the British DailyPress, in Public Understanding of Science, 3, 111-134.164
  • Massimiano Bucchi Question Par exemple en France, mais c’est intuitif ce que je dis, une partie de laproduction journalistique est liée aux mouvements environnementalistes.Qui vont sur le nucléaire, par exemple, dire : « Tiens, il y a eu un incident,un problème dans telle centrale », donc c’est relativement important. Enjuillet-août-septembre, il y a un incident, une couverture médiatiquependant quelques jours, quelques semaines. On sait que ça vient deGreenpeace, c’est connu. C’est Greenpeace qui téléphone à la presse etqui attire l’attention sur un problème qui s’est produit un mois avantdans une autre centrale nucléaire. La question que je me suis toujoursposée, c’est – tu le sais, tu as une échelle des événements nucléaires, il yen a tout le temps, il y a en moyenne un incident par mois dans chaquecentrale, je caricature, classifie –, alors pourquoi, tout d’un coup, y a-t-ilune telle insistance des médias alors que c’est d’accès libre, tout le mondepeut aller vérifier ? Si ce n’est pas un coup de téléphone de Greenpeace,ou des Amis de la Terre, etc. Question Mais vous avez mis en corrélation les événements institutionnels ?Vous les avez expliqués par rapport aux événements institutionnels ? Ceque je veux dire, c’est : ces événements-là ne sont-ils pas aussi fortementreliés par la dynamique civique, par la vie associative, dans la façon dontles médias vont s’en emparer, sans un mouvement qui discute, débat,contredit… ? Ce n’est pas que l’institutionnel… Réponse Oui, je peux en parler pour l’Italie, où il y a une dimension spécifiquequi est la crise des mouvements environnementaux et des partis verts. Pourla première fois, il n’y a eu personne de cette tendance dans le Parlementaux dernières élections. Je crois qu’il y a une question plus générale.Du moment où le changement climatique devient un masterframe, lesorganisations environnementales d’une certaine façon sont expropriées deces arguments. Même le secteur de l’énergie, qui peut-être a contribué le 165
  • RISCOplus au changement climatique, qui a fait de la lutte contre le changementclimatique son argument très fort. Même les politiciens plus conservateursdisent que la lutte contre le changement climatique est la priorité, alorsles organisations environnementales, les partis verts, rencontrent unedifficulté rhétorique, ainsi que politique, que certainement ils n’avaientpas avant. Je sais qu’on ne peut pas généraliser au niveau international :j’écoutais un séminaire avec le chef de la presse de la Royal Society, et il avaitexpliqué qu’ils ont mis la priorité à la question du changement climatiqueet que toutes les fois où il savait qu’il y avait un rapport de l’industriedu pétrole qui mettait en discussion le changement du climat, il allaitchez les journalistes et il donnait tous les arguments pour déconstruirel’argument contre le changement du climat. Question Je ne sais pas si en France nous avons une corrélation entre la façondont le gouvernement s’empare des questions et un affaiblissement dumouvement associatif, ne serait-ce que parce qu’en France, nous avonsaussi la formation d’espaces où l’on intègre les associatifs dans les débatspolitiques, et que c’est une façon de les renforcer. Donc je ne sais pas sion parlerait de dépossession par le politique en France. Question D’ailleurs EDF valorise le nucléaire au nom du réchauffementclimatique. Mais ça ne veut pas dire que ça marche, ça ne veut pas direque cela ait de l’efficacité. C’est utilisé comme argument. Cela suffit-ilà expliquer pourquoi le mouvement antinucléaire français s’est affaiblipar rapport à ce qu’il a été dans les années 1970 ? Non, parce quel’affaiblissement date d’avant. Il date des années 1980, de l’arrivée de lagauche au pouvoir politique, il y a toute une série d’explications qui ontété avancées, donc on est beaucoup plus sur une phase d’affaiblissementsur la question nucléaire que sur le fait que EDF se soit emparé, se soitapproprié l’argument. Tout ce qu’on peut noter en France, c’est que lenucléaire est promu au nom du changement climatique. Et c’est aussi166
  • Massimiano Bucchiau nom de l’emploi… ça par exemple, dans le cas de l’Italie que je neconnais pas, ce n’est pas parce que le parti politique des Verts n’a pasde représentation que le mouvement environnementaliste est forcémentfaible. En France la corrélation n’est pas simple. Parfois les mouvementsenvironnementalistes peuvent être méfiants à l’égard de la représentationconventionnelle. Réponse En Italie, j’ai des collègues qui sont spécialistes de l’histoire dumouvement vert. Ce que je comprends, c’est que la juxtaposition des partisverts et du mouvement environnementaliste a été un phénomène négatifpour le mouvement environnementaliste italien. Peut-être que la questionest encore plus historique, parce que ce mouvement avait des racines trèsfaibles, comparé à d’autres pays. Mais il y a une autre chose que l’on peutnoter, et ce n’est pas typique de l’Italie, – par exemple, je connais le casen Angleterre –, c’est que la question du changement climatique, peut-être pour la première fois, a réuni les positions des scientifiques et desenvironnementalistes. Parce qu’il y a eu une tradition où les organisationscomme Greenpeace étaient très antagonistes vis-à-vis de la recherchescientifique institutionnelle ; peut-être avaient-ils leurs experts et leurslaboratoires ? Dans le cas du changement climatique, c’est vraiment unequestion inclusive. Je trouve ça très intéressant du point de vue de l’histoiresociale des relations entre la science et la société. Quand on faisait desinterviews de scientifiques, le stéréotype de la société contre la science,c’était l’environnementaliste. Et c’était le rôle de l’environnementaliste quialimentait une opposition de principe à la science. – Ça me paraît très intéressant. Ce qui pourrait expliquer que laquestion du changement climatique apparaisse comme relativementconsensuelle, mais tellement consensuelle qu’elle est, comme tu l’asdis, assez flexible pour donner lieu à des interprétations diverses. Celaexpliquerait pourquoi le changement climatique émerge en 2007, parcequ’on peut avoir deux discours qui s’entrecroisent. 167
  • RISCO – Je ne dirais pas que c’est consensuel, parce que comme tu l’as dit,comme dans toutes les questions masterframe, il y a toujours quelqu’un quidit : « C’est nous qui avons compris, c’est nous qui avons lancé l’alerte, c’estnous les dépositaires. » Ce que je trouve intéressant également, un problèmequi est aussi répandu dans les questions scientifiques, c’est qu’on peut avoirde la communication sans consensus. C’est lié je crois au discours de laconfiance. On parle de choses différentes, mais on peut se parler, on peutcommuniquer, entre les citoyens, les entreprises. On peut l’utiliser pour descomiques, pour la publicité, c’est nouveau quand même. Question C’est comme pour le développement durable. C’est suffisammentsouple pour que personne ne puisse s’y opposer : s’il y a réchauffementclimatique, personne ne peut y être défavorable. Ce n’est pas le cas pourle nucléaire. C’est en ce sens-là que ça donne une surface qui permetd’intégrer. C’est ce que j’ai voulu dire. Comme pour le développementdurable, une fois que l’on a passé le premier cap, tout le monde estd’accord, tout le monde trouve ça très bien. Mais on voit bien que çaregroupe des enjeux différents. Ces enjeux apparaissent-ils dans les articlesque tu nous as cités ? Les tensions qui existent sur les solutions, est-ce queça apparaît ? Est-ce que ça légitime la question du nucléaire ou pas parexemple ? Réponse Je crois que c’est difficile de répondre oui ou non, parce que je trouvequ’une des caractéristiques du débat public, c’est que c’est très difficile pourune des parties de le contrôler. Donc, il y a certainement ceux qui utilisentle changement du climat pour essayer de légitimer le discours nucléaire.Mais cela va-t-il marcher ? C’est difficile de répondre. Si on regarde lesdonnées sur la perception du nucléaire en Italie, je dirais que c’est plutôt lapréoccupation pour l’énergie en général qui a changé. Peut-être aussi que lediscours sur le changement du climat va avoir de la force.168
  • Massimiano Bucchi Question Tout dépend ce sur quoi l’on s’entend. Est-ce que c’est sur lesconséquences ou sur les causes ? Tout dépend de quoi on parle. Et tudisais tout à l’heure précisément que les médias ne parlent pas des causes.Et quand on en parle, en tout cas, on évite de parler de ce qui fâche. Question Je voudrais faire quelques remarques, qui ne sont pas des questionsmais qui peuvent donner quelques explications. J’ai une expérience dece que c’est que de faire comprendre le risque tel qu’il se développe enItalie. C’est-à-dire que je vais essayer d’expliquer par quels biais, avecquelle dynamique, etc., le risque est souvent dissous dans la politiqueitalienne. Donc je voudrais faire quelques remarques par rapport à ce queMassimiano vient de dire. Ce que j’ai compris quand Massimiano parledu traitement du changement climatique par le biais de la presse, un pointtrès important, c’est la politisation du sujet. Et cela on le rencontre dansle changement climatique, politisation du sujet du risque, dans d’autresthématiques liées aux risques. Que ce soit sur la téléphonie mobile, surles risques chimiques, on voit souvent une appropriation de la politiquepar rapport à ce sujet où le risque est dissous en fin de compte et resteune thématique parmi d’autres. On traite le sujet du risque en soi, dudiscours sur les causes du changement climatique, et on évacue un certainnombre de discussions qui sont en amont et pas en aval du risque lui-même. Et cela donne la dissolution de la problématique du risque, quifait du changement climatique un risque parmi d’autres, et cela pourdes raisons de luttes internes à la politique italienne. Ça devient uneressource rhétorique dont les politiciens locaux, régionaux ou nationauxpeuvent s’emparer pour justifier certains choix auprès de l’électorat.Donc, on entend Berlusconi à plusieurs reprises dire que l’UE est unemenace pour l’Italie. Il fait ça quand il s’agit de protéger la partie deson gouvernement qui est liée à la Ligue du Nord, qui tient un discourscontre l’UE. En même temps, on peut entendre Berlusconi dire du jourau lendemain que l’UE a dicté des lois et qu’il faut à tout prix respecter 169
  • RISCOl’UE qui est une ressource. Du jour au lendemain, il y a une politiqued’affichage, d’affiliation rhétorique, qui fait que dans le sujet du risque,comme dans d’autres sujets, il y a des luttes internes qui justifient teldiscours plutôt qu’un autre. C’est une chose qu’on a quelques difficultésà comprendre à l’étranger et, même quand on est en Italie, je dois direqu’il faut avoir une connaissance intime des mécanismes électoraux,de participation politique, d’affiliation, de positionnement, ce que l’onne maîtrise pas souvent. Ce n’est pas anodin dans le sens que même lescomités spontanés de citoyens qui s’opposent à un certain risque doiventeux-mêmes avoir une connaissance très intime du fonctionnement, desressources politiques, un tableau de qui est responsable de quoi, parceque, sinon, ils ratent leur coup ; c’est-à-dire qu’ils adressent le courrierde revendication à la mauvaise personne, à un magistrat plutôt qu’à lacommune, etc. Donc, la politisation joue un rôle très important parrapport à ça, et on le voit à maintes reprises sur le risque. La politisation,c’est la dissolution d’un sujet quelconque à des fins politiques de lapart de politiciens qui s’en emparent comme ressource rhétorique pourjustifier des choix qui sont politiques mais qui ne sont plus scientifiques,techniques, religieux… Mais il faut savoir qu’en Italie tu peux politiserla religion, je veux dire que la religion catholique est politisée. Le footest souvent aussi très politisé, il y a des clubs qui sont soutenus par despartis politiques, notamment de droite, car ils véhiculent une certaineidéologie. Donc, la politisation, c’est l’appropriation d’un certain thème,comme le risque, à des fins électorales. Et je souligne au passage queles experts de la communication en Italie pointent le fait qu’il sembleque dans l’arène médiatique ou dans l’arène politique en générale, onest dans une campagne électorale permanente. Il y a toujours quelquechose qu’il faut savoir et sur quoi il faut se positionner, parce qu’il y ades élections. Je ne voudrais pas aller trop loin, mais je voudrais faireune autre remarque. En ce qui concerne le fait que, c’est très parlantpour moi, les Italiens émettent souvent un jugement d’inquiétude oupositif, un jugement de valeur avant de connaître, de se donner lesmoyens de connaître ce qu’est vraiment la problématique à laquelle170
  • Massimiano Bucchion fait référence. Ça, c’est quelque chose que j’ai déjà trouvé dans larecherche que j’ai menée, que l’on voit assez clairement : souvent, onne cherche pas du côté de la société civile, de l’opinion publique, caron s’est déjà fabriqué un jugement avant. C’est quelque chose que l’onpeut voir à l’œuvre de manière importante, en Italie, comme ailleurs jepense, mais effectivement en Italie. Je ne voudrais pas m’attarder sur lescauses du phénomène. Mais c’est comme si les faits n’étaient pas là, d’oùl’importance de faire des entretiens de deux heures avec les individus quioccultent souvent les faits pour dire où ils en sont dans leurs actions.Juste un mot pour terminer sur la question de l’environnementalisme etdes associations et des partis verts en Italie. Il faut savoir que, jusqu’auxannées 1990 en Italie, la question de l’environnement était surtout portéeà l’intérieur des partis, qui s’emparaient du sujet à plusieurs reprises pourcanaliser le consensus. Dans les années 1990, il y a eu une forte crise, quel’on appelle la fin de la première République, suite à l’enquête judiciaire« mains propres », où l’on a décapité, je ne dirais pas la totalité, maisune bonne partie de la classe politique italienne. Ensuite, il y a une crisede confiance dans les partis politiques. Et donc il y a une formation decomités spontanés pour l’environnement comme dans beaucoup d’autressujets, qui ont dépassé à droite comme à gauche les revendications despartis. Ils se sont dit : « On n’a plus de partis représentatifs, il faut quel’on fasse quelque chose car c’est à nous de le faire, sinon les partis nes’en sortiront pas. » Le parti vert s’est institutionnalisé et était dans legouvernement de Prodi, avec le ministre de l’Environnement. Donc,là, on a compris qu’il pouvait y avoir une inscription des comités pourl’environnement dans le parti des Verts. Et je pense qu’au fur à mesureque le temps a passé, il y a eu un peu moins de convictions par rapportà ça, et il y a de plus en plus de difficultés. Et la difficulté que je voispar rapport au mouvement des comités pro-environnement est liée aufait qu’en Italie, il y a une démultiplication des instances politiques àplusieurs échelons intermédiaires. La région, les communes : ce n’estpas aisé de savoir qui fait quoi, qui est compétent sur quoi car il y aune juxtaposition des compétences qui n’est pas du tout claire. Il y a des 171
  • RISCOrecours en permanence sur les compétences des communes, des régions,etc. Il y a une vraie difficulté pour les comités de comprendre commentça marche afin de renvoyer aux instances compétentes des revendications.Du coup, les individus sont souvent perdus car ils ne savent pas qui estl’interlocuteur. Et cela pèse dans les comités citoyens. Voilà, c’était justeune précision sur quelques points qui peuvent échapper, la politiqueitalienne est déjà opaque pour les Italiens… Réponse Oui, mais je crois que les points qui m’intéressent le plus ici nesont pas typiques de l’Italie. C’est un point général, et je vais essayerde mieux l’expliquer avec des réflexions. La première réflexion, c’estqu’il est très difficile pour nous de sortir de l’idée de la communicationcomme transmission. Il y a une étude très intéressante du socio-linguisteanglais qui s’appelle Reddy4. Il prend l’exemple de l’anglais : l’anglaisn’a pas de mots pour parler de la communication qui ne soit pas liée àla transmission, au canal, à la métaphore du transport. Et, ça, je croisque c’est un gros problème conceptuel. Car si on regarde dans l’histoiredes relations entre science et société, ce n’est pas vrai du tout que l’on ades découvertes scientifiques, des résultats, qui soient passés au grandpublic. Je prends des exemples. La découverte de la structure de l’ADNen 1953 n’a presque aucun impact, n’a pas de couverture dans les médias.Jusqu’à beaucoup plus tard. En 1892, de l’autre côté, avant la découvertedes lois de Mendel, Émile Zola dans son roman La Fortune des Rougon(1871) écrit « l’hérédité a ses lois, comme la gravité ». Donc, l’idée de latransmission de l’hérédité, de la transmission, il ne dit pas génétique biensûr car il n’a pas les mots, c’est plus ancien que la découverte de l’ADN.Je crois que ce que nous définissons comme le changement du climat, lesida, ce n’est pas quelque chose de scientifique qui est transféré. Mais jepense qu’il s’agit plus d’une rencontre de choses différentes qui passent4. Reddy M. (1979). The Conduit Metaphor. A Case of Frame Conflict in Our Languageabout Language (p. 284-324). In A. Ortony. (ed.), Metaphor and Thought. Cambridge,Cambridge University Press.172
  • Massimiano Bucchidans la science et dans les sociétés, par exemple l’idée d’individualisation,la crise de la famille, l’hérédité et la génétique. La deuxième réflexion, c’estla question du statut de l’ignorance dans la discussion publique. C’estvrai que les gens donnent leurs opinions, ils vont voter ou s’informer surl’effet du changement du climat, de la fécondation, de la reproduction.Mais je crois que c’est malheureusement inévitable dans la démocratie, jepeux citer le livre The Phantom Public de Walter Lippman5 où il est dit en1925 que nous avons des images, des attentes qui sont utopiques sur lapossibilité que le public des sociétés démocratiques s’informe de tout. Lepublic doit s’informer d’économie, de l’énergie, de la biotechnologie…Mais quelle est la solution ? On ne peut pas faire un questionnaire avant devoter et faire voter seulement les gens qui connaissent les biotechnologies.On a essayé plusieurs fois dans notre étude, je crois que c’est intéressant,de faire une liste des questions d’actualité scientifique ou pas scientifique,par exemple la constitution européenne, la réforme fiscale, et l’ondemandait : « Vous considérez-vous informé sur ces questions, ou pastrop informé ? » Et la personne se considère souvent moins informée surles questions non scientifiques, comme la réforme électorale. On a eudes référendums en Italie aussi. Je crois que ça aussi c’est une tragédie del’utopie luministe, mais on ne peut pas s’arrêter à constater que l’opinionpublique est très désinformée. Question Je ne suis pas spécialiste mais le problème, à mon avis, c’est ce quetu appelles opinion publique. Sur le plan conceptuel. Le problèmeest là. Parce que quand tu regardes un échantillon de 1000 personnesreprésentatives, on peut toujours discuter, mais mettons que tu prennesla population comme catégorie un peu générale, certainement tu asraison. Mais si tu regardes maintenant la spécialisation des mouvementsenvironnementalistes, tu vas trouver des compétences sur chaque point,là on peut discuter. Donc je crois que la difficulté c’est : quel concept5. Lippman W. (1925). The Phantom Public. New York, Harcourt Brace. Voir aussi :Latour B. (2008). Le public fantôme de Walter Lippman. Paris, Editions Demopolis. 173
  • RISCOd’opinion publique mobilises-tu ? Qu’est-ce qui te permet de dire quel’opinion publique n’est pas informée ? Réponse Oui, je suis d’accord. Je crois que ce type de recherche s’arrête à lasurface, mais quand on va voter au référendum, c’est ça qui va avoir uncertain poids. Mais, bien sûr, l’autre tendance que l’on observe, c’est ceque tu dis. Aussi, dans le secteur médical, si l’on pense à l’expériencefrançaise de l’association française contre la dystrophie musculaire, alorsc’est certainement une chose qui change complètement, pas seulementsur les financements de la recherche mais aussi la définition des prioritésde la recherche. C’est complément nouveau. Mais quand j’ai écrit unarticle pour le handbook, sur la technologie, j’ai essayé de faire une petitetypologie de la participation publique dans les sciences et technologies,et un des reviewers a commenté ça – et je crois qu’il avait raison –, endisant que des expériences comme ça marquent sans doute des nouvellesformes de participation à la science et aux technologies, mais il ne faut pasoublier qu’il s’agit de « quasi experts ». Donc, bien sûr, c’est une questionde définition, et je crois qu’il faut regarder pour comprendre la société,les mouvements, les quasi experts, mais aussi la « masse ». Ça, c’est aussiun terme très difficile à utiliser, surtout quand il s’agit de questions quideviennent un masterframe. Bien sûr que les minorités actives peuventavoir un rôle décisif. Par exemple faire entrer une question dans l’agendadu débat public. Historiquement, la question de l’environnement enItalie, ça vient en partie de là : c’était, en Italie, des intellect qui étaientpréoccupés par le fait que la plus belle partie de l’Italie était en danger. Question C’est vraiment très intéressant car ça pose la question de : faut-il avoirune connaissance extrêmement poussée et rigoureuse d’un phénomènescientifique pour avoir un point de vue valide, socialement parlant j’entends ?Est-ce que forcément, parce qu’on n’est pas au niveau du scientifique, onn’est pas en mesure d’avoir un point de vue sur tel ou tel développement ?174
  • Massimiano Bucchi Réponse Surtout, si je peux compléter la question, c’est : faut-il avoirune compétence technique quand des questions scientifiques outechnologiques deviennent des questions publiques et politiques ? Parceque ce n’est pas qu’une question d’avoir une opinion. En 2006, il y avaitune grande discussion publique sur Pluton, quand les astronomes devaientdécider si c’était une planète ou autre chose. Mais quand une questioncomme celle de Pluton arrive au niveau public, ce n’est plus une questiontechnique, elle devient aussi une question culturelle plus générale. Question Je voudrais revenir sur ce que tu disais, sur le fait qu’au fond, c’estquand même les gens que tu interroges qui votent. Est-ce que tu as desquestions sur les votes ? Est-ce que tu sais mettre en relation les réponsesqui sont données au questionnaire avec les comportements électoraux ?Est-ce que ça a de l’influence ? Ou est-ce que ça ne va pas jouer dansd’autres moments, par exemple, s’il y a un incident dans une centralenucléaire, est-ce que ça ne va pas tout d’un coup faire émerger desmouvements plus spontanés qui vont disparaître et qui, finalement,n’auront pas d’importance au moment du vote ? Réponse Je ne m’occupe pas de l’analyse de données électorales, mais il y a uninstitut à Bologne qui a fait une très bonne analyse sur le sujet. Nousavons eu un référendum sur l’utilisation des embryons dans la rechercheet la reproduction in vitro, et les conclusions sont très intéressantes, car ily avait les sondages qui disaient que beaucoup de gens étaient favorablesà une législation plus permissive. Mais les résultats du référendum ont éténégatifs. Il y a une question technique, parce qu’en Italie pour avoir unréférendum validé, il faut au moins 51 % de votants. Et, ça, ce n’est pasfacile, car il y a de moins en moins de gens qui vont voter, même si l’Italieest un des pays de l’UE où il y a le plus de gens qui votent ; mais ce quel’institut a dit, je crois, c’est que dès que la question est venue au vote, 175
  • RISCOalors la référence des votants est devenue la référence nationale. Le parti.Donc, ils ont suivi plus ou moins l’indication de leur parti. – C’est un relais d’opinion comme dit Lazarsfeld en gros. C’est ça ? – Oui, et ça c’était un danger que les promoteurs du référendum ontoublié. Mais, d’un autre côté, il y a eu le référendum sur le nucléaire deuxou trois mois après Tchernobyl, et ça a eu un effet certainement. On peutspéculer, mais ça a tout changé. Question Moi je me demande dans l’analyse que vous avez faite de la presse, sivous avez aussi regardé les images associées aux textes. Parce que, pourreprendre certains auteurs qui parlent du rôle de la presse, c’est-à-dire uneactivité où il faut faire voir les choses. Vous avez connecté la productionmédiatique aux événements, et je pense qu’il y a aussi, enfin ce n’est pasmoi qui le dis, mais il y a aussi des événements qui sont plus médiatiquesque d’autres car ils sont plus lisibles et ont une plus grande force dereprésentation. Et il me semble que le changement climatique, enfin jene suis pas spécialiste, mais c’est très virtuel comme question. Donc queles médias arrivent à s’accrocher à ce thème, soit ça redescend sur la vieconcrète des gens, soit il y a des catastrophes… J’ai en mémoire un travailphotographique qui a été fait par le collectif Argos en France, une petiteassociation de photographes, qui a complètement explosé au niveauinternational à la suite d’un grand reportage sur les réfugiés climatiques.Et, d’ailleurs, une bonne partie des images que l’on voit aujourd’hui dansla presse dans le monde viennent d’eux. Alors à la fois c’est dans l’air dutemps mais aussi on montre quelque chose d’assez concret, quelque choseavec une force visuelle, qui attire les médias sur ce sujet-là. Il me semblequ’il y a aussi cette question-là. Réponse Oui, c’est certainement un critère pour ouvrir certains sujets. Je merappelle que lorsque j’étudiais la couverture de la vache folle, durant une176
  • Massimiano Bucchipériode assez longue en Italie, il n’y avait pas d’images à montrer. Et çaa changé lorsqu’on a eu les premières images, les vaches qui tombaient.Dans le cas du changement climatique, on a recueilli toutes les imagesmais on ne les a pas encore analysées systématiquement. Je crois que c’estdifficile à visualiser, mais il y a des stratégies : utiliser l’image du glacieret de l’ours polaire, pour la télévision c’est impressionnant ; après, il y aaussi une personnification, avec Al Gore, les ministres, les scientifiquesqui ont eu le prix Nobel. Peut-être que l’article n’avait rien à voir avecAl Gore, mais il y avait son image quand même. Et, si je peux ajouterune réflexion, je crois que l’on pourrait pousser mon argument encoreun peu et dire que, d’un certain point de vue, le changement climatiquepermet, comme Susan Sontag6 l’a montré pour le sida, de parler d’autreschoses, de la société, des risques. C’est une façon pour la société modernede parler de son futur, dans une dimension qui n’est plus religieuse, deparler des responsabilités par exemple. Question Dans ce cas-là, ce qui est intéressant, c’est de mettre en relation cequi se dit dans les médias et ce qui se dit à côté des médias. C’est unedifficulté que j’ai, par exemple, par rapport à Luhmann. Je trouve quece qu’il écrit sur la relation média/opinion publique, c’est-à-dire que lesmédias représentent l’opinion publique, fait problème. Il est évident quesi on se concentre sur les médias, on se concentre sur une représentationde l’opinion publique, parmi d’autres. C’est un peu la difficulté que j’aipar rapport à ton exposé, c’est-à-dire que finalement, la mise en relationque tu essaies de faire se fait sur des outils méthodologiques qui sontforcément discutables, et qui produisent le résultat lui-même. Je voudraissavoir si en changeant d’outil tu produirais le même résultat. Et j’ai unpeu le même souci par rapport aux enquêtes dites d’opinion publique,6. Sontag S. (1977). Illness as Metaphor, New York, Straus & Giroux [tr. it. Malattia comemetafora, Torino, Einaudi].Sontag S. (1988). Aids and its Metaphors, New York, Straus & Giroux [tr. it L’Aids e le suemetafore, Torino, Einaudi]. 177
  • RISCOqui sont toujours très problématiques, qui ne sont jamais vérifiées commedes enquêtes scientifiques. Pourquoi n’y a-t-il pas trois échantillons ?Cela pose problème. On pourrait plus facilement dire : ça marche ouça ne marche pas. On est quand même en sciences humaines et sociales,et l’on est tributaire, lourdement je pense, de la méthodologie, sanscomplètement la maîtriser. On est en difficulté par rapport à ça parcequ’on prend un échantillon qu’on dit représentatif, mais il n’est jamaisvraiment représentatif au sens statistique du terme. Il n’est pas constituésur un tirage au sort, on peut toujours discuter sur ces échantillons-là.La difficulté que je vois, c’est : peut-on s’appuyer sur ce type d’outil pourvalider une démarche ? Est-ce que si tu changes d’outils tu vas changer derésultats ? Tu as un logiciel, mais tu peux en avoir un autre … Réponse Il y a des logiciels qui sont très opaques, je dois dire. On pourrait lefaire avec le papier, je l’ai fait pour beaucoup de questions : la vache folle, lafusion froide… Mais, bien sûr, je crois que c’est une question plus généralede la recherche sociale. Je pose des questions qui m’intéressent pour monapproche théorique. Peut-être que si tu poses d’autres questions… – Non, ce que je voulais dire, c’est que les résultats que tu sors sontquand même liés à l’outil que tu utilises. – Pas beaucoup pour les journaux. Oui, pour les questionnaires, mais…Je ne sacralise pas ces outils, ce sont des indicateurs limités et insuffisants.Mais je dis avec mes collègues qui sont beaucoup plus experts que moi enméthodologie, que c’est très standardisé au niveau international. Doncje ne crois pas que ce soit un artefact. On peut discuter, on pourraitposer une autre question. Par exemple sur l’énergie nucléaire, quelqu’undu parti Vert m’a dit : « Il faut demander à l’agent s’il veut une centralenucléaire près de sa maison. » Oui, on peut poser cette question, maisnous avons posé une autre question. Pour les médias, je veux souligner quec’est seulement le début, le Corriere della Sera c’est un indicateur que l’onpeut discuter. En Italie, il n’y a pas de différence, comme en Angleterre178
  • Massimiano Bucchipar exemple, entre les quotidiens de qualité et les quotidiens populairescomme le Sun. Si j’avais fait ça en Angleterre, j’aurais dit qu’il faut avoirau moins un quotidien de qualité et un populaire. Mais notre intentionétait d’avoir au moins les quatre quotidiens les plus répandus en Italie.Et après, ce que je dis sur l’utilisation du changement du climat commepasse-partout, on peut le voir mieux avec les médias. Mais ce ne sont pasdes nouvelles. Ça on l’oublie souvent quand on étudie la communicationdes sciences, on regarde seulement l’information. Par exemple, la fictionest plus puissante dans plusieurs questions. Vous vous rappelez peut-être qu’aux États-Unis et dans beaucoup de pays, la question du sidaest devenue une préoccupation générale, et pas seulement une questionqui regardait des groupes très petits et spécifiques, avec la mort de RockHudson. Ça, c’était la première page de Life, et les titres étaient : Now itcan happen to everybody [Maintenant, ça peut arriver à tout le monde.].Ce que je trouve intéressant, c’est que c’est devenu la preuve que le sidaétait une menace pour tous, aussi pour les hétérosexuels. Il était bienconnu pourtant que Rock Hudson était homosexuel. Mais la préférencea été donnée à son image de fiction : c’était un grand amant hétérosexueldans tous les films qu’il avait faits. Et, après Philadelphia, en Italie, aprèsSeveso, ce n’était pas les nouvelles médiatiques mais un roman écrit parLaura Conti, qui était une scientifique environnementaliste, qui a étérepris à la télévision, ça a provoqué la grande discussion sur les risquesindustriels en Italie. – Comment peux-tu l’étudier ? – Je crois que si on veut faire vraiment l’étude sur le changementclimatique, sur les discours publics sur le changement climatique, je croisqu’il faudrait faire attention à étudier ça aussi. Bien sûr, les ressourcessont limitées, le temps est limité. Mais même sur la perception publique,sur beaucoup de sujets que l’on a étudiés, on fait des questionnaires, desfocus groupes, des interviews, l’observation dans des débats publics, dansdes conférences… Je crois qu’il y a un danger à se limiter à seulement unedimension du discours. 179
  • RISCO Question Donc, là, vous avez pris l’exemple de quelque chose pour lequel lesmédias ne relaient pas les incertitudes, les dissensions, les désaccords… Sion prend le parti inverse, de prendre un problème pour lequel les médiasacceptent de jouer le jeu de la controverse, qu’est-ce que cela induit ?Parce que, en gros, vous dites que les médias camouflent un peu le faitqu’il y ait des dissensions, des désaccords sur la question, et finalementl’opinion publique entre un peu dans cette vision simplifiée. Alors si onprend l’exemple inverse, est-ce que vous l’avez fait, et du coup avez-vouscorrélé ça au débat dans la société civile ? Lorsque les médias jouent le jeude la controverse. Comment ça se traduit finalement ? – Je dirais que le cas du changement climatique est exceptionnel. Parexemple, dans le cas de la vache folle, c’était très clair, la plupart descas sur la science et la technologie sont traités par les médias avec unecontroverse entre scientifiques. Il y a quelqu’un qui soutient que c’estune isomorphe du débat politique. Alors, si on fait un programme surla vache folle, on utilise les schémas pour et contre qu’on utiliserait pourune question politique standard. – En France, la façon dont les médias relaient la question n’offre pas lepanel des points de vues, c’est tronqué à un moment ou un autre. Mêmesi on fait apparaître un semblant de controverse… Je pense au travail d’uncollègue qui avait étudié le cas des déchets nucléaires, le point de vued’une partie des scientifiques n’était jamais relayé dans l’espace public.Étouffé en tout cas. Et il a fallu une contestation sur les déchets nucléairespour le faire remonter à la surface et mettre en visibilité le point de vuede ce groupe de scientifiques sur le traitement, sur les solutions proposéessur les déchets nucléaires. En France, ce n’est pas si simple. – Bien sûr c’est une simplification, et c’est vrai ce que vous dites,on l’observe de plus en plus. Mais c’est plus politique que scientifique.Une sorte de star system scientifique. Il y a des scientifiques qui sont trèsvisibles. En France, vous pouvez penser à des noms très connus, ils ontle pouvoir de créer de la discussion politique. Pour exemple, en Italie, il180
  • Massimiano Bucchiy a Veronesi, qui est un chercheur très connu pour ses recherches sur lecancer, et il donne son opinion. Il est consulté sur les biotechnologies,sur la recherche nucléaire. Et j’ajouterai aussi que, lorsqu’on a faitnotre étude sur les biotechnologies, il était assez clair que le niveaud’incertitude perçu par la communauté scientifique avait un impact surles opinions, sur l’attitude des gens. Et plus il y avait de discussions surles OGM et plus on était contre. Je parle en termes de perception. Sivous interrogez des scientifiques, plus de 90 % de ceux qui travaillent surles biotechnologies vous diront qu’elles ne sont pas dangereuses. Mais entermes de perception, de représentation… Question Je me demandais comment vous utilisiez cette perspective d’analysequi vise la conception d’un problème social… Est-ce que ce n’est pas celale creuset où les explications scientifiques vont se mêler à toute une séried’autres explications ? Souvent les travaux qui ont été faits dans cetteperspective-là ont beaucoup insisté sur deux dimensions importantes. Parexemple, sur la dramatisation, dans le sens de construire un drame ausens littéraire du terme. C’est pour ça que j’étais intéressé par ce que vousvenez de dire juste avant, sur la participation de toute une série d’acteursdifférents et de lieux différents qui font ce travail de dramatisation. Etl’autre aspect, c’est aussi l’orientation pragmatique de la construction dece problème social. La question n’est pas : « pourquoi ? Quelles sont lescauses ? » Mais « quoi faire ? » Et donc il y a la préoccupation de l’actioncollective, de l’action publique, qui vient occuper une place importantedans ce processus. C’était mon premier point. Deuxième point, je m’inquiétais un peu de vous voir vous réfugierderrière Lippman et Latour. Latour, c’est quand même quelqu’un deproblématique. Précisément, son analyse de l’opinion publique et des« publics fantômes » tel qu’il la faite, c’est bien pour défendre un typede démocratie où le pouvoir est aux mains des experts ; et que le publicn’a rien à faire. Donc, je pense que c’est assez problématique commeapproche et comme analyse de l’opinion publique. Même sur le fait qu’il 181
  • RISCOdise que le public ne peut pas être compétent sur tout, il ne peut pas setenir informé sur tout. Mais je ne pense pas que ça conduise forcément àpromouvoir ce type de démocratie très élitiste, où l’on confie les questionsà des experts. Réponse Non, c’est pas du tout ma conclusion. La façon dont j’utiliseson argument, c’est vraiment contre la technocratie. Parce que c’estun argument typique de la technocratie. Du côté missionnaire de latechnocratie, il faut infuser la connaissance, ça c’est le modèle du déficit.Si on infuse la connaissance, les gens vont mieux savoir ce qu’est l’énergienucléaire, les OGM ou les cellules souches. Donc ils vont suivre lesexperts. Je crois qu’il est démontré depuis 25 ans que ça ne marche pascomme ça. Si on veut vraiment être démocratique et accepter vraimentle jeu démocratique, l’ignorance a une place. Mais c’est une acceptionde l’ignorance qui n’est pas négativement connotée. Je crois que c’est ladifficulté. Il y a un papier très intéressant de Ian Hacking7, sur les statutsépistémologiques de l’ignorance. On ne parle jamais de l’ignorance.Mais même les experts, lorsqu’il s’agit des effets des combinaisons desdifférentes technologies, sont ignorants. Il a cette jolie expression surla décision de détruire les armes de destruction de masse : « Il y a leschoses que nous savons que nous savons. Les choses que nous savonsque nous ne savons pas. Et les choses que nous ne savons pas que nousne savons pas. » Il a conclu en disant que c’est le troisième type quifait la différence. Et je crois que ça, c’est le problème des technocraties.D’occulter l’ignorance du public, mais aussi des experts. Et l’ignorancedu politique, bien sûr. – Est-ce l’ignorance ou l’utilisation de l’ignorance ? – Oui, il y a une utilisation stratégique de l’ignorance pour dire,par exemple, qu’il faut que les experts décident. Je crois que, dans une7. Hacking I. (1986). Culpable Ignorance of Interference Effects, in MacLean, D. (a curadi), Values at Risk, Totowa N.J., Rowman & Allanheld.182
  • Massimiano Bucchiacception neutre, l’ignorance est là. Il faut prendre des décisions encondition d’ignorance. Ça, c’est la réalité de la société du risque. C’estune dimension. Je crois que la solution n’est pas de dire que les gens quine connaissent pas les détails ne peuvent pas voter au référendum. Je croisque ce n’est pas la démocratie. – Ce n’est pas forcément lié à la société du risque. Partout où il y a unchoix, il y a forcément de l’incertitude. Par définition. C’est vrai de toutedécision. Ou alors ce n’est plus une décision. Question Je voudrais vous poser une question qui n’est pas une affirmation, je nesuis pas spécialiste de la matière. Est-ce qu’il n’y aurait pas l’informationdans sa version la plus complète, réservée aux experts, aux chercheurs, etpuis sa transposition dans l’opinion, qui serait tronquée dans sa versionsymbolique et émotionnelle, et donc plus vendeuse en termes d’opinionset de médias ? Et c’est celle-là qui fait le choix de l’opinion. Je reviens surce que vous disiez tout à l’heure à propos du risque industriel : il y a laversion qui est connue par les experts et celle que l’on transpose. Celle quiest transposée, elle l’est dans sa dimension symbolique et émotionnelle.Parce ce que ça me fait un peu penser à l’exemple à propos de la campagnesur le sida, à cet acteur qui est homosexuel, mais finalement c’est sa formesymbolique qui est retenue. Ce qui compte pour l’opinion publique, c’estle symbole, c’est l’émotion. C’est mon ressenti de citoyen. Réponse J’ai des problèmes avec le concept de transposition. Je crois que cesont deux dimensions différentes, qui ont une grande résonance, maisje crois que la vision classique, d’une dilution du concept scientifique ettechnique, c’est un peu insuffisant. Surtout dans le cas des masterframes.Ces questions deviennent beaucoup plus larges que la question spécifique,parce qu’il y a des attentes, des changements dans la société, qui ontbesoin d’une question comme ça pour s’exprimer. De l’autre côté, dans 183
  • RISCOle cas du sida, c’est emblématique. Il y a des cas dans lesquels les expertsont besoin d’un certain soutien symbolique de la société. Par exemple,il y a des historiens du sida qui ont montré que la virologie avait besoin– je ne veux pas être cynique – mais du point de vue de la médecine,la virologie était en crise, et elle avait besoin de quelque chose commele sida. Question J’avais une question par rapport à ce que tu disais sur le niveaud’instruction. Donc, je rappelle que tu as publié dans la revue AmericanNature, avec un collègue de l’université, une page où tu disais que lesbiotechnologies étaient moins aimées par ceux qui étaient le plusinformés. Réponse Ce n’est pas exactement ça, mais il y avait des questions sur lesbiotechnologies, où les plus informés sur les biotechnologies, pas les plusscolarisés, étaient les plus sceptiques. Question Et cela allait contre la vision générale ? – Oui, c’est ce que je disais juste avant : si on a la connaissance, on vaaccepter certainement tout ce que la science… – Alors que là, tu dis que les gens qui ont le niveau d’instruction leplus élevé sont les plus critiques sur les changements du climat? – Oui, ils pensent un peu moins que la moyenne que le changementclimatique est une réalité. Il y a une différence, mais pas importante. Question Mais quelle était vraiment la question en italien ? Est-ce que laquestion est : « Est-ce que la température augmente ? » Peut-être que laquestion induisait…184
  • Massimiano Bucchi Réponse La question en italien était : « Est-ce que vous croyez que le climatde la Terre va actuellement se réchauffer ? » On a aussi une attitude plussophistiquée, qui peut être aussi plus critique. – Ce sont des gens qui sont peut-être plus sensibles aux différencesd’avis entre scientifiques ? – Mais si vous vous rappelez, ils croient plus aux scientifiques, maisils croient moins au changement du climat. Et, ça, je pense que cen’est pas une contradiction. Parce que, c’est comme une autre questionque j’étudiais, le Big Bang. Dans les années 1990 si vous parliez avecles spécialistes, tous disaient que le Big Bang n’était pas une questionpertinente du point de vue des spécialistes. Il y a des questions beaucoupplus fines et plus compliquées. Mais au niveau public, c’est le Big Bang.Donc, je crois que c’est une question de perspective. Donald Mackenzie8a fait une étude sur la confiance dans la technologie, et il a dessiné cesrelations non linéaires qu’il appelle certainty trough, la « distance » de lacertitude. Il prend l’exemple d’un missile nucléaire : un missile nucléaire,c’est très difficile à tester inductivement, ce n’est pas un stylo que je peuxessayer, alors la question de la confiance est très importante. Sa conclusion,c’est qu’on a le minimum de confiance chez ceux qui sont très prochesde l’objet et ceux qui sont très loin de l’objet ne s’y intéressent pas. À lamoitié, la certitude, la confiance augmentent. Merci à vous.8. Mackenzie D. (1996). How Do We Know the Properties of Artefacts? Applying theSociology of Knowledge to Technology (p. 257-263). In Fox R. (ed.) TechnologicalChange, Harwood, Reading. 185
  • Processus d’alerte et communication : quelles distances à franchir ? L’exemple de l’alerte aux Vidourlades dans le Gard Laurence Créton-Cazanave Pour commencer, je tiens à préciser que je ne suis pas du tout spécialistede la communication, et que je ne vais donc pas traiter, stricto sensu, de« la communication dans les processus d’alerte ». L’idée, c’est plutôtde trouver des points qui, dans mon travail sur les processus d’alerte,peuvent être questionnés en termes de communication… Et j’espère queje n’ouvrirai pas trop de portes ouvertes pour vous ! Une deuxième précision : actuellement en troisième année de thèse,j’ai essayé de sortir un peu la tête du guidon, mais j’y retourne parfoissans m’en rendre compte ; je compte donc sur vous pour me remettreparfois sur le droit chemin. Et, évidemment, tout ce que je vais vousprésenter n’est pas totalement consolidé, et j’avoue profiter d’ailleurs decette occasion pour tester mon cadre d’analyse. Après avoir posé quelques jalons sur le positionnement de cettecommunication en introduction, dans une première partie je vousprésenterai rapidement mon approche, mon cas d’étude, et l’hypothèsedes distances, qui est à la base de ce que je vais vous raconter aujourd’hui. On verra en deuxième partie quelles sont, justement, les distances enjeu dans le processus d’alerte que j’étudie, en nous appuyant sur l’analysede deux cas très différents : le Centre météorologique interrégional d’Aix-en-Provence, en gros Météo France en région, et la mairie de Saint-Laurent-d’Aigouze, qui est située sur le bassin versant que j’étudie, dansle Gard, un peu en amont du Grau-du-Roi. 187
  • RISCO En troisième partie, on se penchera sur les pratiques et les technologiesde la distance dans le processus d’alerte, c’est-à-dire comment les acteursgèrent ou traitent, justement, les distances en jeu. Dans ces deux parties, je tenterai de mettre en évidence les élémentsqui, il me semble, ont trait à la communication, et surtout, ce que cetteapproche de l’alerte par les distances change du point de vue de la placede la communication dans les processus d’alerte. Enfin, une synthèse, et une conclusion. Introduction générale : grands jalons et positionnement Dans la littérature classique sur l’« alerte », la communication a souventune place centrale, mais uniquement comme dispositif de diffusion.C’est-à-dire qu’on veut produire une alerte, et la communication estce qui va nous permettre de la diffuser. Et ce dispositif de diffusionde l’information, ou de l’alerte, est souvent assimilé, par extension, auprocessus d’alerte lui-même. C’est-à-dire que le processus d’alerte est alorsréduit à un processus de diffusion de l’information, du signal d’alerte, et ceselon un modèle très top down et linéaire1. Si je le résume grossièrement :en « amont », on a la prévision, prévision qu’on envoie au décideur quiproduit une alerte, qu’il envoie à la population. Donc, le sens de diffusionest très déterminé, on est dans un modèle émetteur-récepteur, vraimentsimpliste. Même aux yeux de la non-spécialiste de la communicationque je suis… Classiquement, donc, le rôle de la communication dansle processus d’alerte, c’est la transmission du message tel que produit,c’est-à-dire qu’il s’agit surtout de ne pas trahir le message, de préserverson intégrité, de manière à conserver ses effets supposés, et notamment ledéclenchement de comportements attendus2… Donc, l’hypothèse, c’est1. Pour un bon exemple de ce type d’approche, voir Carsell et al. (2004) Quantifyingthe benefit of a flood warning system, Natural Hazards Review, vol. 5, p. 131; et pourune critique du modèle linéaire, voir notamment Pielke et Carbone (2002) Weatherimpacts, forecasts, and policy : An integrated perspective, Bulletin of the AmericanMeteorological Society, vol. 83, n° 3, p. 393-403.2. E.g. Soubeyran, O. (2007) Pensée amégiste et tautologies, Dans L’émergence188
  • Laurence Créton-Cazanaveque si on fait bien passer le message, les gens vont faire « ce qu’il fautfaire » en cas d’alerte, ce qu’ils sont « censés faire » selon les plans. Ils vontévacuer quand on leur demande, obéir et appliquer les consignes, bref, seconformer à des comportements prescrits. Du coup, la grosse question dans ces travaux est celle des freins à la « bonnediffusion » de l’alerte. On suppose que la cause principale d’inefficacitédes alertes réside dans une mauvaise réception3 des messages. On retrouvelà le lieu commun qui consiste à considérer que les gens, la population,sont un peu « bêtes » et que, s’ils n’ont pas fait ce qu’on attend d’eux (lescomportements attendus/prescrits), c’est parce qu’ils n’ont pas bien comprisles messages, parce qu’ils n’ont pas les « bonnes » représentations, ou qu’ilsmanquent de connaissances ou de « culture du risque ». Pour améliorerles alertes, il faudrait donc identifier leurs représentations, pour pouvoiradapter le message à leur capacité de compréhension et pour qu’ils puissentle recevoir/comprendre de la « bonne » façon. Dans ce cadre, on essayealors de designer le message de façon à limiter au maximum les margesd’interprétation, pour s’assurer que le message est reçu avec le moins deperte en ligne possible. Typiquement, sur les cartes vigilance Météo France,il y a un vrai effort pour utiliser les codes les plus simples et univoquespossible, on les re-designe régulièrement : je ne sais pas si vous avez vu, moije passe mon temps sur ces sites… On a un nouveau design de la carte,c’est plus ergonomique, c’est plus facile d’y aller, etc. Donc, finalement, lacommunication ici est vraiment une question de forme, c’est uniquementle support ou le canal, beaucoup plus qu’une question d’interactions entreles individus et de construction de sens pour l’action. L’idée de cette communication, c’est de faire une propositionalternative sur la façon dont on considère le processus d’alerte, qui vaêtre considéré comme un processus d’interprétation de l’environnementplutôt que comme un processus de diffusion d’informations. Avecdes cosmopolitiques, Soubeyran, O. et Lolive, J. (coordinateurs), p. 125-153,La Découverte.3. Puisque les aspects techniques de la diffusion sont généralement assez bien appréhendéset aisément traitables. 189
  • RISCOcette approche, l’enjeu collectif du processus d’alerte devient alors decomprendre ce qui est en train de se passer, pour définir la situation, etpour fonder et coordonner nos actions. Ce qui nous amènera plus loin àposer une hypothèse : ce processus d’interprétation prend forme dans un« jeu sur les distances », je vous en dirai plus tout à l’heure. Et avec cetteproposition alternative on va avoir une nouvelle problématisation du lienentre processus d’alerte et communication. Du moins je l’espère. I : Une approche des processus d’alerte Donc, en première partie, je vais essayer de vous préciser brièvementle cadre de mon étude. Je travaille sur l’alerte aux crues rapides, avecl’exemple du Vidourle et donc les fameuses « Vidourlades ». A - Cadre général et cas d’étude Globalement, j’ai de grandes accointances avec la sociologie pragmatiqueet ça se manifeste sur trois points essentiels dans ma façon de travailler :d’abord je m’intéresse aux pratiques des acteurs. Vraiment très à rasde terre : comment fabriquent-ils concrètement cette alerte, commentarrivent-ils à la faire ? Ensuite, c’est une approche intégrée, c’est-à-direqu’une alerte ne commence pas pour moi quand la mairie envoie unmessage d’alerte mais bien au niveau de Météo France, voire des premierscapteurs qui repèrent une différence de pression en altitude, ce genre dechoses. Et ça va jusqu’aux riverains, avec au passage une certaine attentionaux outils. Alors bon, je ne vais pas faire une étude extrêmement pousséede ça mais c’est quelque chose qui entre en compte, en tout cas à laquellej’ai essayé de faire très attention dans mon travail. Enfin, le principe desymétrie, pas de hiérarchie entre les savoirs et les ressources des uns et desautres. C’est-à-dire qu’un météorologue n’est pas plus judicieux et n’est pasplus vrai dans sa définition de la situation qu’un garde champêtre. A priorien tout cas, dans le traitement que j’en fais. Le cas d’étude, c’est donc le bassin versant du Vidourle [Cf. Fig.1],qui est à cheval sur le Gard et l’Hérault pour le haut bassin versant, etdans la partie sud, le Vidourle fait la limite entre les deux départements.190
  • Laurence Créton-Cazanave Cas d’étude : Bassin versant du Virdoule Figure 1 Source : Syndicat Interdépartemental d’Aménagement du Virdoule 191
  • RISCOAlors, pourquoi ce bassin ? Parce que c’est un fleuve qui fait, de la sourcejusqu’à la mer, 80 km de long, donc c’est étudiable pendant une thèse. Sion prend des fleuves qui en font 500, c’est plus compliqué. De plus, on adifférentes configurations hydro-géographiques : un haut très pentu quiréagit très rapidement. Un milieu avec beaucoup d’affluents qui ont destout petits bassins versants qui réagissent aussi très vite, donc ça complexifiela perception de « qu’est-ce qui est en train de se passer ? ». Et enfin lebas endigué, donc là ce n’est pas tellement le risque de crue rapide maisplutôt celui de rupture de digue. Donc, il se trouve que ce bassin versant estcaractérisé par les Vidourlades, qui est un vieux mot pour définir « la colèredu Vidourle », quand « le Vidourle nous fait des blagues ». Il y a une grosselittérature là-dessus4, c’est quelque chose de très ancré dans les pratiqueslocales. Un peu plus géographiquement et socialement, le Vidourle, c’est lafrontière entre le Gard et l’Hérault. Le bassin versant est interdépartemental.On a 95 communes, dont 26 riveraines vraiment du Vidourle, qui sont« sur » le Vidourle. Et, surtout, on a différents types de territoires. Sur lehaut, on a des territoires cévenols avec des petits villages accrochés sur lesmontagnes, dans les bassins versants. Sur la partie médiane, une populationtrès périurbaine, avec des gens qui travaillent entre Nîmes et Montpellier,qui viennent habiter là, dans des résidences, des nouveaux lotissements,qui ne sont pas forcément du coin. Et on a, tout au sud, le Grau-du-Roi,où on a des problématiques balnéaires et de tourisme. Et, enfin, argumentmassue pour choisir le Vidourle, il fait partie du linéaire SPC, le Service deprévision des crues, qui surveille un certain nombre de linéaires des coursd’eau en France, mais pas tous, pour faire de la prévision des crues. C’estimportant, c’est un acteur hyper important qui suit beaucoup de coursd’eaux. Ensuite, on trouve aussi sur le bassin versant l’activité d’une sociétéprivée d’aide au déclenchement des plans communaux de sauvegarde, desoutien aux communes pour leur dire : « là, ça craint vraiment, là ça va ».Donc c’est intéressant d’avoir un bassin versant avec tous ces types deconfigurations et d’acteurs.4. Notamment Gaussen, I. (1968). Sommières, promenade à travers son passé, s. n.192
  • Laurence Créton-Cazanave Côté matériau, rapidement, sur quoi je m’appuie pour vous racontertout ça aujourd’hui ? En gros, c’est une enquête qualitative avec desentretiens basés sur la question : « Comment faites-vous, concrètement,l’alerte ? » Donc, il y a 93 entretiens, et des observations réalisées en 2005 eten 2008. Parce qu’il se trouve qu’en 2005, il y a eu des crues dans leGard, j’étais en préfecture avec une collègue, et donc dans le Centreopérationnel de défense pendant 24 h, on était deux, l’une dormaitpendant que l’autre prenait des notes. Pour vous donner une idée, çaressemble un peu à l’idée qu’on a du Pentagone, il y a une grande tableronde avec des téléphones rouges ! On a aussi passé une demi-journéedans le Service d’annonce des crues5, qui est l’ancêtre du service deprévision des crues. Et puis, j’ai passé trois jours au Centre national deprévision (CNP) de Météo France qui est tout près d’ici. J’ai pu assisterau briefing du matin avec tous les centres régionaux (CMIR). La mêmesemaine, j’ai été au Service central d’hydrologie et d’appui à la prévisiondes inondations (SCHAPI), donc c’est l’échelle nationale des Servicesde prévision des crues (SPC). À cela, il faut rajouter des explorationsde terrain, j’ai passé beaucoup de temps de terrain à me balader sur lebassin du Vidourle, à regarder… Ça a permis une certaine acculturationau terrain et au contexte. Côté échantillon, il résulte d’une double définition : par la littératured’abord, on sait qu’il y a Météo France, qu’il y a les préfectures dans unprocessus d’alerte, etc. Mais il y a aussi par exemple les acteurs qui vontdire : « moi j’appelle les barrages ». Or les barrages ne sont pas du toutcensés faire partie du processus d’alerte… Donc, définition dans les deuxsens : par la documentation, et par le terrain.5. SAC, ou l’ancêtre des SPC, cf. Vinet F. (2007), Approche institutionnelle et contrainteslocales de la gestion du risque - Recherches sur le risque inondation en Languedoc-Roussillon,Habilitation à diriger des recherches, Université Paul-Valéry - Montpellier III, adresse :http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00288137/en/ 193
  • RISCO Du coup, il faut noter que les acteurs du processus d’alerte quej’ai rencontrés ne sont pas tous sur le Vidourle [Cf. Fig.2]. Puisqu’onparle de Météo France, il y a des acteurs à Paris, à Toulouse et Aix.C’est Météo France Toulouse qui fait la cohésion à l’échelle de laFrance. Ils ont une échelle d’action à l’échelle de la France. On a uneéchelle régionale avec le Centre Météo inter-régional, le CMIR à Aix,plus le Service de prévision des crues à Aix et Nîmes, on a l’échelledépartementale avec le Centre départemental de Météo France (CDM),la préfecture, les conseils généraux et enfin l’échelle du bassin versantavec les communautés de communes, les populations, les observatoiresde crues, les barrages. B – L’hypothèse des distances Donc, avant de passer à la partie deux, où l’on va entrer dans le cœurdu problème, je vais introduire la question des distances qui, pourmoi, est une clef de lecture très riche en fait, quand on se préoccupe deprocessus d’alerte et de communication. Cette idée des distances est néede la rencontre de trois éléments : • la contrainte du projet, c’est-à-dire que mon idée n’était pas de fairela description exhaustive du seul processus d’alerte sur le Vidourle. L’idéeétait quand même de se dire « qu’est-ce que l’alerte, fondamentalement ? ».Au-delà du système français qui permet de la réaliser, ce n’est quand mêmepas nouveau de mettre quelqu’un en haut de la colline pour voir arriverles choses… Donc, l’alerte c’est quelque chose qui dépasse ce qu’on a enpratique en France ou les seules pratiques des acteurs ; que pourrait-ontrouver comme points communs de fond ? • il y a un ressenti de terrain, ensuite. Tous les acteurs cherchent enquelque sorte à se « rapprocher » du phénomène : il faut « aller voir »,comme un garde champêtre qui me dit : « moi je crois que ce que jevois », c’est-à-dire qu’il ne va pas s’inquiéter tant qu’il n’est pas allé voirlui-même le Vidourle. Météo France nous dit : « on suit le phénomène,et grâce au radar on peut voir ce qui se passe, on peut voir la cellulenuageuse ». On est d’accord qu’il ne voit pas la cellule nuageuse, il voit la194
  • Laurence Créton-CazanaveFigure 2 195
  • RISCOreconstitution d’une cellule à travers des modèles. Mais tous sont dans le« il faut voir, pour pouvoir suivre, pour savoir ce qui se passe ». • et enfin avec la lecture de L’homme spatial de Michel Lussault (Paris,Seuil, 2007), c’est de la géographie pour sociologue. Il pose comme idéede départ que la distance est une expérience fondamentale de l’humain,en fait c’est l’expérience de la séparation. On expérimente tous le fait queles réalités ne sont pas toutes au même endroit, qu’on est séparés les unsdes autres, qu’il faut constamment soit se rapprocher, soit se distancier ;c’est vraiment une donnée de départ, et pour vivre et se développer, ilnous a fallu conjurer la distance, nous la concilier, pour parvenir à nousmettre au contact des différentes réalités dont on a besoin pour agir, etqu’à cet effet nous avons élaboré des technologies de la distance. Ce sontdes techniques, mais aussi des idéologies, des pratiques, au sens très large,et des stratégies spatiales. Ce qui m’a permis de poser ma première hypothèse. Là, il faut faireun petit détour par la définition de l’alerte… On considère le processusd’alerte comme « la transformation sous contrainte temporelle dephénomènes perçus en signes d’une situation dangereuse contre laquelleil faut réagir ». Par « phénomène perçu », j’entends tout : pour un gardechampêtre, ça peut être la forme des nuages, la couleur de l’eau, pourMétéo France, ce peut être un capteur qui nous dit qu’il y a telle pressionà 10 000 m du sol… Là, on est dans de la perception qui, en soit, n’a pasde sens. Donc, pour moi, le processus d’alerte, c’est la transformation deces perceptions en significations, on est vraiment dans cette bascule-là,pour pouvoir agir. C’est aussi un processus collectif. On a pu le voir, il y a beaucoupd’acteurs, et il s’agit bien de définir une situation collective, c’est-à-direque tous participent à la définition de cette situation collective. Ce nesont pas quelques-uns qui définissent la situation pour tous… Il y a unenjeu collectif général de sécurité civile, éviter qu’il y ait des morts. Ilssont tous tendus par cet esprit-là, et l’enjeu, c’est bien la construction dusens des situations : qu’est-ce qui est en train de se passer là maintenant ?Y a-t-il à craindre ou pas ? Faut-il évacuer ou non ?196
  • Laurence Créton-Cazanave Et donc l’hypothèse serait que ce processus repose en partie surun « jeu de distance », dont des règles primaires pourraient être : 1) ilfaudrait réduire la distance au phénomène pour s’en saisir et qualifier lasituation. Il s’agit de se rapprocher pour pouvoir dire : qu’est-ce qui esten train de se passer là vraiment ? 2) Il faudrait réduire la distance auxautres, puisqu’une fois que moi j’ai pu voir la couleur du Vidourle, il fautbien que je le transmette à mes collègues, mes voisins, ou que je demandeson avis au garde champêtre, qui connaît bien… Et 3) finalement, l’enjeuserait quand même de maintenir une distance entre l’eau et nous…Il suffit d’écouter le discours des gens qui ont été inondés, ce qui estinsupportable, c’est l’intrusion de l’eau chez soi. D’ailleurs, toutes lesstratégies d’évitement sont des stratégies de « maintien des distances ».À savoir : l’évacuation, monter les meubles, déplacer les voitures, et sil’eau vient vraiment trop près, nous on s’en va. Donc, en résumé, « serapprocher du phénomène et des gens pour pouvoir maintenir cettedistance-là, à l’eau, vitale ». II : Mise en œuvre d’une analyse par les distances6 Dans le processus d’alerte même, je vais essayer de vous montrerquelles sont les distances que l’on pourrait observer. Je vais commencerpar préciser ma grille de lecture, ou la matrice des distances, qui estpresque consolidée, enfin je suppose que vous aurez des remarques quime permettront de l’améliorer. A – La matrice des distances Alors, cette matrice [Fig.3] va nous permettre de qualifier différents« types de distances ». Comme vous allez le voir, on est dans une approcheassez large de la distance, ces distances ne sont ni purement sociales, nipurement spatiales, on cherche moins à rendre compte d’une quelconque6. À l’heure de corriger ce texte, le travail de thèse est achevé, et plusieurs éléments iciprésentés ont notablement évolué. Dans un souci de clarté, nous ne modifierons pasle fond de ce que nous avions présenté en juin 2009, mais nous nous autoriseronsà évoquer ces évolutions en note de bas de page. 197
  • RISCOréalité physique que de quelque chose qui est très construit, un type de rapportentre les actants. Il me semble donc que l’on peut identifier des « types dedistances » en croisant les modalités de deux variables, ou deux questions : 1) d’abord, qu’est-ce qui est séparé, qui ou quoi 7 [Fig. 3, en colonne] ?Sous-entendu, on prend en compte toutes les « choses », réalités ou entités,qui peuvent participer du PA : humains et non-humains, bref les actants8.Avec les entretiens, j’ai identifié deux9 combinaisons spécifiques d’actantssusceptibles d’être en distance. D’abord, un acteur peut être en distanceavec un ou plusieurs autre(s) acteur(s), ce que nous avons qualilé dedistance entre individus10 (DI). Ensuite, un acteur peut être en distanceavec des actants non humains tels que l’atmosphère, le cours d’eau, un outiltechnique (radar) ou réglementaire (PCS : Plan communal de sauvegarde) ;ce que nous avons qualifié de distance à l’environnement11 (DE).7. Plutôt que ce qui est « séparé » , ou « à distance », il est plus juste de dire que nouscherchions à identifier qui/quoi était « en distance ». Il ne s’agit pas là que d’une fi-gure de rhétorique : se mettre en distance avec une réalité signifiant que l’on s’engagedans une relation, que l’on procède à une saisie de la séparation d’avec cette réalité,qui devient alors traitable au travers des pratiques de la distance. Tandis que se mettre à distance signifie que l’on instaure un écart avec une réalité, ce qui n’est qu’unedes modalités possibles du traitement de la distance.8. Par actant, nous entendons tout être, humain ou non-humain, participant à ces relationsde distances. Nous réserverons le terme d’acteur aux actants humains. La notion d’actant, im-portée de la sémiotique de A. J.Greimas (Greimas, 1973) par M. Callon et B. Latour au seinde la sociologie de la traduction (e.g. Callon, 1986; Akrich et al., 2006), est aujourd’huilargement reprise dans les sciences sociales. La géographie n’est pas en reste, voir notamment :Murdoch (1997); Whatmore (1999, 2002); Turco (2001); Levy et Lussault (2003); Lussault(2007); Méo (2008); Valle (2008); November et al. (2008).9. Depuis, nous avons ajouté une troisième combinaison possible : Des actants nonhumains peuvent aussi être en distance entre eux, comme par exemple un capteur et soncentre de traitement ; nous l’avons qualifiée de distance entre objets, ou de DO.10. La notion d’individu recouvre ici tant les personnes individuelles que les groupessociaux perçus par les autres acteurs comme des entités dotées d’intentions propreset de réflexivité (la préfecture, Météo France…).11. Ici, environnement est utilisé dans une acception classique et désigne l’ensembledes actants non humains, ou réifiés (un fleuve, un outil, le contexte géographiqueet social…).198
  • Laurence Créton-Cazanave La matrice des distances Figure 3 Donc, selon les actants en distance, les distances peuvent être classéesen deux déclinaisons, ou deux tonalités : DE et DI. La distinctionEnvironnement/Individus, ça permet de rendre compte du discours desacteurs, parce qu’ils font une réelle différence entre leurs relations avecleur environnement non humain, ou avec des individus. 2) Et la deuxième question, c’est la nature de la séparation12 [Fig. 3, enligne]. Donc, première distance, la plus nette, c’est la distance physique1312. Aujourd’hui, nous parlerions plus volontiers du « registre de la distance », distanceétant entendue comme une relation d’un type spécifique.13. Ce qui recouvre tant les distances topographiques que topologiques : il peut s’agird’une séparation métrique lorsque c’est de l’étendue qui les sépare, ou topologiquelorsque, quelle que soit l’étendue entre eux, il est difficile d’établir des connections. 199
  • RISCO(DP). C’est-à-dire que les gens ne sont pas tous en contact les uns avec lesautres, de même que l’environnement n’est pas toujours à notre portée,on est séparé physiquement. Mais il y aussi ce que j’ai appelé la distancecognitive (DC), alors je l’ai peut-être prise dans un sens « ras de terre »,assez trivial, de la difficulté à se comprendre, ou à interpréter, à donner dusens aux énoncés des acteurs, ou aux informations fournies par un outilou aux manifestations de certains phénomènes14. Si on croise ces deux questions, ça nous donne différentes formes, ou« types de distances » [Fig.3, cases de la matrice] : – la DPE : Distance physique à l’environnement, c’est le signe d’unenon co-présence entre l’acteur et son environnement. Concrètement,ça peut être une séparation physique (entre une mairie au centre duvillage et le Vidourle, entre un prévisionniste à Toulouse et le contextegéographique du Vidourle, ou le phénomène météo qui se développe surla Méditerranée, etc.) et/ou d’une difficulté d’accès (à Vigicrue pour lesmaires quand le réseau est saturé, ou aux produits spécifiques de MétéoFrance pour les gestionnaires de crise, etc.). – DCE : Distance cognitive à l’environnement, alors là c’est un peucompliqué… Moi, le Vidourle, avant d’y séjourner pendant six mois,je ne savais pas que, lorsqu’il devient marron, c’est un signe de quelquechose. Enfin, je veux dire que l’on peut très bien être à côté et ne pasêtre capable de comprendre, de procéder à l’interprétation des signes. Çapeut être aussi une distance vis-à-vis d’outils, par exemple des mairies quime disent : « on a des super outils mais on est incapable de s’en servir ».Là, c’est une distance cognitive à un environnement d’outils. Bref, çasignale que la signification de l’environnement ne va pas de soi, qu’ellen’est pas donnée ou contenue dans l’environnement lui-même, qu’elledoit être construite. Cela se manifeste aussi par le besoin d’acquérir14. Une troisième déclinaison du registre de la distance a été formalisée plus tard dansl’analyse, la distance spéculaire (de speculum, lat., miroir). Sans aller plus avant dans lesdétails, on peut noter que l’expression de cette distance spéculaire (DS) signale un enjeude positionnement et/ou d’autonomie pour l’acteur dans le champ du PA, fortementstructurant de son activité.200
  • Laurence Créton-Cazanavedes cadres cognitifs relativement stables (ex : connaissance du contextegéographique local ou du fonctionnement des outils), ou le fait qu’il fautréaliser une interprétation continue et dans le cours des choses (ex : évaluerconstamment la pertinence des sorties d’un modèle pour un prévisionniste,d’une vigilance météo pour un maire ou un habitant, etc.). – La DPI : la Distance physique entre des individus, des gens, descollectifs. C’est le signe de la non-coprésence, ou d’une problématiquede mise en contact, entre deux acteurs (ou groupes d’acteurs) qui réduitla possibilité d’engager une interaction sociale. Elle peut se manifestersous différentes formes : nécessité pour les prévisionnistes de pouvoir sejoindre pour causer des prévisions ; pour des gestionnaires d’être tous aumême endroit ; pour le garde champêtre de faire le tour en voiture desmas isolés ; ou pour une mairie d’avoir un système d’appel automatiquede la population ou des haut-parleurs dans la ville. – La DCI : Distance cognitive entre individus, c’est quand lacompréhension intersubjective entre des acteurs n’est pas évidente, ilfaut la construire. Ça peut se manifester soit par le besoin de construire,dans le temps long, des cadres interprétatifs communs (comme entreun prévisionniste météo et un prévisionniste hydro, ou un maire et sesadministrés), soit par l’importance de construire ensemble le sens de lasituation à travers des interactions sociales situées (discussion entre unprévisionniste météo et le chef du SIDPC par exemple). B – Usage de la matrice des distances Alors, pour la suite, j’ai pris deux exemples à analyser sous l’angledes distances. Le premier c’est le Centre météorologique interrégional(CMIR) qui est situé à Aix-en-Provence, qui traduit les prévisionsnationales à l’échelle méditerranéenne, qui intègre en fait les effets derelief, les effets de la Méditerranée sur l’équation générale et qui proposeles couleurs de la carte de vigilance, que vous connaissez tous. Et qui estaussi en interaction avec les services opérationnels. Et, comme deuxièmeexemple, la mairie de Saint-Laurent-d’Aigouze, une petite commune surla partie endiguée. Je l’ai prise exprès parce qu’elle est très loin des… On 201
  • RISCOn’est pas du tout dans une commune experte. Je ne sais pas si vous avezentendu parler de Sommières qui est la commune du Vidourle qui a unetrès grosse expertise, et là je voulais vraiment prendre des cas très distanciéspour illustrer mon propos, donc une commune pas trop spécialiste. Donc, côté méthodologie, j’ai relevé dans mes entretiens tous les actantsqui pouvaient entrer en jeu dans les jeux de distance. En gros, « où est-cequ’ils me parlent de distance les acteurs ? » et « qu’est-ce qui entre en jeu ? ».J’ai ensuite essayé de qualifier les distances qui étaient en jeu, puis de faireune description un peu formelle des pratiques de la distance 15. Il faudranoter que les distances que j’ai relevées peuvent être explicites, c’est-à-direque l’on me dit : « on a un problème là ». Mais ça peut être aussi : « onfait comme ci » et en fait le « faire comme ci » désigne implicitement unedistance à traiter. C’est une pratique de la gestion de la distance mais quin’est pas forcément dite comme telle. Et, enfin, on est toujours dans unpoint de vue des acteurs, c’est très important car il y a des distances quecertains acteurs vont mettre en avant contrairement à d’autres. 1) Les distances du CMIR [Cf. Fig. 4] Pour représenter les distances en jeu pour un acteur, j’ai choisi unereprésentation a-distanciée. C’est-à-dire que je mets tous les acteurs/actants à la même distance du CMIR, puisqu’on n’est pas sur une questionde quantité mais plutôt de qualité (ou type) de la distance. Alors les actants des distances du CMIR : dans toutes les choses donton a parlé dans l’entretien, il y a16 : les capteurs / les radars / l’atmosphère(un gros problème pour eux) / le contexte. Il s’agit du contexte hydrologique,parce que c’est important pour eux. Mais ça peut être aussi le contextegéographique de ce qui se passe / le CODIS, c’est le Centre opérationneldépartemental d’incendie et de secours, les pompiers / le SPC, le service deprévision des crues / le COD du SIDPC, le Centre opérationnel de défense15. I.e. comment les acteurs traitent, ou gèrent, les différentes distances en jeu.16. Fig. 4, sur le cercle, dans le sens des aiguilles d’une montre. D’une façon générale, lesnuméros entre crochets ([n]) permettent d’identifier sur le distographe la distance donton parle.202
  • Laurence Créton-CazanaveLes distances du SMIR Figure 4 du service interministériel de défense et de protection civile, en gros c’est la préfecture et la cellule de crise / le CDM, Centre départemental de météo / France Bleu Gard Lozère, qui est la radio de référence en temps de crise dans la région / les médias, plus généralement, puisque France Bleu est quand même plus spécifique / le service communication de Météo France et le GPC, le Groupe permanent de crise, qui est en fait une organisation du personnel encadrant du CMIR pour être toujours au courant. En fait, ils se sont mis d’accord pour que, dès qu’il y a un problème, ils doivent être joignables pour qu’on puisse leur dire qu’il se passe ceci, de manière à ce qu’ils aient tous le même discours vis-à-vis des médias / la population / les autres CMIR des territoires voisins / le Centre national de la prévision (CNP) / et les modèles. 203
  • RISCO Globalement, comme types de distance, on peut relever d’aborddes distances qui sont directes, ou « distances propres », c’est-à-dire quirelient le CMIR aux autres actants. Donc, pour deux actants, on a une« Distance à l’environnement générale », c’est-à-dire qu’il y a autantune distance physique qu’une distance cognitive (DPE et DCE) ; il estquestion de contact, mais aussi, qu’ils ne savent pas forcément, ou ils necomprennent pas forcément, ce qui se joue : à l’atmosphère [1] puisqu’ils’agit bien de se rapprocher et de comprendre, et une grosse distance aucontexte [2] puisque pour eux c’est vraiment la question. C’est-à-direque prévoir la pluie, c’est une chose, mais savoir qu’il a beaucoup plu,que les terrains sont mouillés, ça a d’autres implications. Savoir à quoiressemblent les bassins versants, enfin il y a toute cette question de savoiroù va tomber la pluie, qui n’est pas comprise dans leur modèle mais quipose de gros problèmes. On a aussi beaucoup de Distances cognitives entre individus (DCI) :avec le SIDPC de la préfecture [3], puisqu’ils envoient des prévisions maisil faut bien les accompagner, parce qu’ils ont des décisions à prendre, et onne peut pas juste envoyer un bulletin, une carte, il faut arriver vraiment àse comprendre afin qu’ils comprennent bien ce qui est en train de se jouer,car ce n’est jamais très net dans toutes ces problématiques. Avec le Servicede prévisions des crues (SPC) [4], c’est pareil, ils leur envoient tous lesmatins un BP, un bulletin de prévision, qui est un tableau avec toutes leshauteurs d’eau et les quantités de pluie qu’ils estiment. Mais il y a évidementbeaucoup de nuances, le modèle est parfois très incertain, les modèles nesont pas convergents, donc il y a toute la question d’accompagner cetteprévision, de dire si c’est plutôt un peu moins, un peu plus, on est inquietou non. Avec les médias [5] aussi, c’est net, ils disent : « nous, les médias,on a des formations d’ingénieurs, on ne sait pas leur parler, puisqu’ils nese rendent pas compte de comment on travaille. Et avec la population [6],ils disent : « les gens ne savent pas comment on travaille, ils ne savent pasce qu’est notre job, ils ne comprennent pas l’incertitude qu’on a ou qu’onn’a pas ». Du coup, ils ont beaucoup de mal à intégrer l’incertitude, lesfinesses des prévisions dans ce qu’ils peuvent donner à la population, ils204
  • Laurence Créton-Cazanavene savent pas comment leur parler, il y a tout ce problème-là. Enfin, il ya une Distance cognitive à l’environnement (DCE) vis-à-vis des modèles[7], puisqu’avec les modèles, il s’agit de bien savoir s’en servir même si c’estdes experts, c’est toujours une question pour eux de savoir interpréter lesmodèles : que veut dire ce que l’on a sous les yeux ? Ensuite, ils relèvent des distances dans lesquelles eux ne sont pasimpliqués ; c’est les « distances des autres ». Par exemple, ils identifientun problème de distance entre d’une part les pompiers, le CODIS, leSPC, le SIDPC, les médias et d’autre part l’atmosphère [8]. C’est uneDCE (Distance cognitive à l’environnement), et c’est d’ailleurs là quele CMIR se pose en traducteur en disant : « ces gens-là, ne sont pas…l’atmosphère c’est quelque chose d’extrêmement dynamique, incertain,et c’est compliqué pour eux de saisir ça donc on a vraiment un gros travailpour gérer leurs propres distances ». Ils signalent aussi des DCE entre lapopulation et les modèles [9] et le CNP [10], puisque vraiment dans lequestionnement qu’ils font de la science, de la technique, la populationn’est pas au fait de ces choses-là. Si je résume très rapidement, je suis désolée c’est un peu long maisc’est pour vous mettre dans le bain, on peut remarquer qu’il y a desactants très divers et d’un domaine beaucoup plus large que ce que l’onaurait pu penser dans une vision un peu classique de l’alerte. Il n’y a pasjuste : « je reçois des données et j’en envoie de l’autre côté », il y a tout cesactants, toutes ces distances, à gérer en même temps. Les actants qui sontautant humains que non humains. La multiplicité des données à traiterévidemment. Ça c’est aussi assez étonnant car l’on est souvent dans l’idéeque les prévisionnistes gèrent l’atmosphère puis envoient les prévisionsaux populations, on ne s’attend pas à ce que ce soit aussi divers. Puistout est traité dans le même temps. Bon, l’importance pour le CMIR desDistances à l’environnement (DCE et DPE), ça tombe sous le sens puisqueMétéo France est censé nous donner une interprétation de l’atmosphère,donc c’est assez logique qu’il y ait cette distance, que ça apparaisse defaçon très nette. Mais c’est assez peu pensé dans la littérature de l’alerte, 205
  • RISCOpuisqu’en général on met ça du côté de la prévision, et on considère quece n’est pas dans l’alerte, donc ce n’est pas pris en compte avec toutes lesétudes de l’alerte. C’est la prévision, c’est en amont, l’alerte ce serait après.Et la Distance cognitive (DCE et DCI), elle est partout. À mon sens, çaconforte l’hypothèse qu’on est dans une question d’interprétation. Que leprocessus d’alerte est une question d’interprétation et de compréhension.Il y a vraiment ce truc qui est au centre, c’est-à-dire que donner du sensaux choses, c’est quand même la base de leur activité. Et ensuite, vous remarquerez qu’on a très peu de Distances physiques(DPE et DPI), elles sont complètement occultées. Alors qu’a priori, ilssont quand même très loin de l’atmosphère, très loin physiquement ducontexte, puisqu’ils sont à Aix-en-Provence et que le Vidourle est facilementà 200 km… Bon, de la population, on n’en parle même pas… En plus, ilssont très loin du CNP, qui est à Toulouse, et pas tout près de la préfecturequi est à Nîmes… Cela pourrait être un problème pour eux, on pourraitavoir plein de DP, mais en fait ils n’en parlent pas du tout. Alors deux petiteshypothèses. Soit les distances physiques sont occultées par l’efficacité desoutils de communication, c’est-à-dire que ces distances-là sont tellementbien gérées par les flux internet, de radars, que c’est acquis, on n’en parleplus. Soit elles sont occultées par l’importance des autres distances, quisont tellement plus problématiques pour eux que, finalement, la distancephysique, ça devient un peu un détail technique à gérer entre techniciens. 2) Les distances de la mairie de Saint-Laurent-d’Aigouze [Fig. 5]: Du côté de la mairie de Saint-Laurent, dans les actants, on a : lephénomène météo, on ne parle pas de l’atmosphère-là, c’est le phénomènemétéo / le contexte géographique : Saint-Laurent est en fait dans uneespèce de cuvette, ils sont en plein centre du bassin versant, coincé entrela digue du Vidourle et au sud la Vistre, qui est endiguée aussi. Donc,quand l’eau arrive, elle reste coincée. En plus, le Rhône peut arriver parle haut. Ils ont un tout petit centre ville sur le promontoire du coin,qui ne craint pas trop, sauf s’il y a une rupture de digue. Par contre,ils ont un immense territoire, qui est extrêmement inondable, avec des206
  • Laurence Créton-Cazanavemas isolés et beaucoup d’agriculture et d’élevage. Donc, ce sont desproblématiques de contexte géographique extrêmement complexes poureux, très concrètement, puisqu’il faut pouvoir évacuer les malades, pouvoirprévenir les gens… Et l’amont aussi du Vidourle est très important,puisqu’il faut savoir ce qui se passe au-dessus. Du coup, les quatre actants(contexte géographique, Vidourle, Vistre et amont), ça c’est vraiment leurenvironnement relativement proche qui se « diffracte », c’est-à-dire que làon n’est plus dans le contexte géographique en général, on est dans uncontexte spécifique, et la mairie est en distance avec les différents élémentsde ce contexte. Ensuite, nous avons deux types d’acteurs très importants :l’élu référent, celui dont on va dire : « il faut que vous alliez voir monsieurMachin, lui il sait tout, il est né sur le Vidourle, il saura vous dire, c’est Les distancesde la mairie de SLA Figure 5 207
  • RISCOlui qu’on appelle, d’ailleurs il n’y a même pas besoin de l’appeler il vienttout seul, c’est notre référent ». Et la police et les services techniques quisont les yeux de la mairie et qui sont tout le temps sur le trottoir en trainde se balader avec leur 4 x 4 et à regarder ce qui se passe. Ensuite, tout lebloc là (population, Pop New, écarts, manades, et entreprises) c’est ce quipourrait être la population mais qui, là encore, a été diffracté par un effetde proximité probablement. Par exemple, la population nouvelle c’est unproblème en soi pour eux, parce que, en 2002, il y a eu de grosses crues.Et les gens qui sont venus après 2002, c’est vraiment un problème pour lamairie : « Ils ne connaissent pas, ils ne se rendent pas compte ». Il y a unegrosse différenciation entre les populations. Ce que l’on appelle les écarts etqui portent bien leur nom, ce sont les mas isolés au fin fond de la campagne,les manades et les élevages, et les entreprises dans lesquelles travaillent lesgens du coin. On a la préfecture, évidemment la vigilance Météo France etVigicrues. Je ne sais pas si vous connaissez Vigicrues17 ? Vous savez que l’ona maintenant une vigilance intégrée pluie/inondation ? Sur Météo France,vous avez un petit iconographe avec des vagues et de la pluie dessus. En fait,ça intègre le fait qu’il peut pleuvoir mais qu’il peut aussi y avoir des crues.Ce n’est pas forcément toujours dans le même moment, et en fait le servicede prévision des crues, sur les linéaires qu’il surveille, met à disposition enligne directement toutes les données des stations de mesures. Donc, si vousallez sur Vigicrues [1], vous prenez un cours d’eau, vous avez les données entemps réel qui sortent des stations, sur tous les cours d’eau. Alors, les distances. Bon, rapidement, vu l’heure, en distance àl’environnement (DCE et DPE), comme d’habitude, grosse interrogationsur le contexte géographique. On remarque l’importance des DPI(Distances physiques entre individus), qui étaient absentes tout à l’heure,et qui reflète là où c’est vraiment problématique si on ne peut pas contacterles gens. Où sont les gens ? Comment prévenir les manades ? Commentprévenir les écarts ? Comment être sûr du contact avec la préfecture, quin’est pas à côté... Il y a une Distance cognitive entre individus (DCI) très17. http://www.vigicrues.ecologie.gouv.fr208
  • Laurence Créton-Cazanaveperceptible vis-à-vis de la population nouvelle : « ils ne comprennent pas,ils ne se rendent pas compte, ils ne sont pas intéressés, on a du mal à leurfaire comprendre ». Et de la Distance cognitive à l’environnement (DCE),avec la vigilance Météo France, on ne sait jamais trop comment prendre lavigilance, c’est un peu comme vous je suppose. On regarde, c’est vigilancejaune, qu’est-ce que ça veut dire ? Il y a toujours la question de ce que l’onva en faire. Globalement, on a moins d’actants que le CMIR, mais ils sont plus« diffractés ». Du coup, il y a une diversité des distances à traiter qui estencore plus grande que celle du CMIR. L’importance des distances àl’environnement, là c’est étonnant : c’est-à-dire que théoriquement,dans l’approche classique de l’alerte, c’est le prévisionniste qui s’occupede l’environnement et le maire n’a qu’à s’occuper de sa population etde diffuser le message. On n’intègre pas du tout qu’eux-mêmes puissentavoir un rapport à l’environnement, et qu’ils participent au processus dedéfinition de la situation. On a beaucoup plus de distances métriquesque tout à l’heure et beaucoup moins de distances cognitives, ce que l’onpeut peut-être mettre sur un effet de proximité « sociale » : ils sont moinsinquiets du fait de ne pas être compris par leurs voisins, les gens avec qui ilstravaillent, que de ne pas pouvoir les joindre, que la ligne soit occupée, quela route ne soit pas... III : Les technologies et pratiques de la distance Alors l’idée de Lussault (op. cit.), c’est que pour gérer ces distancesqu’on vient de repérer, l’humain utilise et met en œuvre des technologiesde la distance. Donc, très rapidement, pour lui, il y a deux technologiesprincipales : la coprésence, c’est-à-dire organiser la continuité de la réalité.Et la mobilité qu’il divise en deux parties : les déplacements, les chosesmatérielles qui se déplacent, ou la télécommunication, des mouvementsde réalité immatériels. Ce qui est très bien pour les distances physiques,mais pour les distances cognitives, c’est moins efficace. Du coup, je me suispenchée sur les ressources que mobilisent les acteurs et sur les technologiesqu’ils mobilisent pour gérer leurs distances. Je propose donc qu’on 209
  • RISCOrajoute, aux technologies qui précèdent : les actes de communication,l’expertise, l’acculturation et la coprésence simulée18. Alors, pour ce quiest des actes de communication, je suppose que les spécialistes de lacommunication que vous êtes pourront trouver à redire. Je veux définirpar là l’interaction entre deux individus qui font l’effort d’essayer dediscuter pour se comprendre. Donc, on est vraiment dans une approchede subjectivité, de sens, de faire comprendre, c’est : « j’appelle quelqu’unpour lui parler ». L’expertise, ça va être la connaissance d’un acteur trèsspécifique sur un domaine. C’est monsieur Machin qui est expert duVidourle. L’acculturation, là, on est dans une compétence beaucoup pluscollective et transversale aux objets. C’est plus : « Il est du coin ? Doncil sait où sont les choses, il sait comment ça marche, qui aller voir. »On sait que les manades vont plutôt là, et tout ça c’est extrêmementimportant quand on veut gérer de façon plus territoriale les choses. Etla coprésence simulée, ça c’est le côté assez rigolo, grâce aux radars onpeut penser voir la cellule orageuse devant soi. Et, vraiment, pour lesmétéorologues, ils me disent : « Je vois les choses, elles sont là. » Commesi j’étais en coprésence avec le phénomène. C’est quelque chose qui metitille beaucoup, et j’aurais bien aimé le traiter mieux, il y a vraiment untruc curieux de simulation qui devient plus réel que la réalité… Alors, si on reprend les distances du CMIR, on peut prendre quelquesexemples de ces technologies. Si on prend les distances propres, le CMIRpar rapport à ses modèles a une expertise toujours plus grande ; il essaied’avoir plus de connaissances pour mieux interpréter le modèle. Ilsmettent en œuvre des télécommunications mais aussi beaucoup d’actesde communication : « on accompagne les prévisions, on discute avec eux,on les appelle », vraiment il y a un gros investissement là-dessus. Il y a aussi des distances qui sont traitées grâce à des détours, enintroduisant un intermédiaire [Cf. Fig.6]: par exemple, traiter la distancephysique à l’atmosphère par l’intermédiaire du radar [a]. Pour la question18. Une présentation beaucoup plus détaillée des technologies est faite dans la thèse (sou-tenance prévue en juin 2010).210
  • Laurence Créton-Cazanavede la préfecture, où il s’agit de bien se faire comprendre par elle, ce sontdes gens du service départemental (CDM) qui vont en cellule de crise [b].Qui, eux, connaissent Météo France et qui sont dans la cellule avec les gens.Là, ils peuvent traduire, réexpliquer, retraduire. Donc, là, on organise unecoprésence, un détour qui permet de réduire cette distance-là, enfin de lagérer. Vis-à-vis des médias, il y a un gros problème de pression, tous lesmédias viennent leur parler : « Comment ça se passe, il y a quelque chose ? »Et il y a toujours le problème de gérer le discours vis-à-vis des médias. Ils ontorganisé le détour par le service de communication et le groupe permanentpour la crise [c]. Donc, entre Météo France, enfin le CMIR, et le service decommunication, ils se téléphonent mais il y a aussi une grosse acculturationet une expertise partagée. Ce sont des météorologues, ils savent de quoi ilsparlent et, par contre, ce service-là est ensuite en communication avec les Exemple de détours dans les pratiquesde la distance du CMIR Figure 6 211
  • RISCOmédias directement : là on discute, on s’appelle. En fait, ils font filtre, etils permettent paradoxalement de protéger des distances. Ensuite, toujoursdans des détours, vis-à-vis du contexte par exemple, les informations ducontexte remontent au CMIR par le Codis [d] ou par France Bleu GardLozère [e] qui leur font remonter des informations. Côté Saint-Laurent-d’Aigouze, rapidement, par rapport au contextegéographique, c’est par exemple le plan communal de sauvegarde, où il y aun gros travail cartographique, qui permet de gérer la DCE. Pour le PCS,on se demande « qu’est-ce qui se passe ? », « comment est le territoire ? ».Là, on a vraiment la construction à la fois d’une expertise mais aussi ungros travail d’acculturation de toute l’équipe de la mairie sur : « quel estnotre territoire ? », qui permet de mieux s’en rapprocher et de mieux lecomprendre. En plus, ils font de la formation aux populations, ils ont faitdes bulletins, on fait des visites du Vidourle, on les emmène, ils les appellentparticulièrement, enfin il y a des expositions, il y a beaucoup d’initiativespour que cette distance (DCE nouvelles populations-Vidourle) soit réduite.Et là, encore on a des remontées d’informations par l’élu référent qui va surplace, qui connaît bien. Et Vigicrues qui, finalement, fait double emploi endonnant les informations sur le Vistre, que donnait avant le référent. Maismême si maintenant il y a Vigicrues, on s’aperçoit que les autres pratiquesperdurent (comme le référent). Ils disent : « c’est avant, que l’on faisaitcomme ça », mais en fait ils continuent à le faire. Il y a les deux. Ils vontvoir sur Vigicrues et ils appellent l’élu parce que quand même... Et pour lavigilance, comme ils ne savent jamais vraiment comment faire, il y a uneespèce de filtre : si la préfecture ne leur envoie pas par téléphone un messageautomatique pour dire attention il y a une vigilance, ils vont encore... Je suis en retard, nous arrivons à la synthèse, que relever de tout ça ? Donc, du côté de la distance, on a des actants très nombreux et biendifférents de ce que l’on aurait pu imaginer dans l’approche classique del’alerte. Les distances en jeu sont aussi très différentes et plus nombreusesque ce qu’on aurait pu penser. Et surtout, on voit qu’il y a des configurationsde distances spécifiques, il n’y a pas les mêmes configurations pour lesmairies et pour un CMIR. Donc, on a des expériences diversifiées de la212
  • Laurence Créton-Cazanavedistance. Mais ils ont des problèmes communs : de nombreuses distancesà traiter dans le même temps, ce qui contredit la ligne théorique de : « jem’occupe de l’atmosphère, et quand j’ai fini mon interprétation, j’envoiemon message ». En fait, ils traitent tous tout ça dans le même temps, alorsqu’a priori, ils n’ont pas forcément toutes les compétences pour. La distance cognitive à l’environnement, c’est pour moi un problèmecommun des acteurs du processus d’alerte. Et, ça, moi je bois du petit-lait,vu que ma définition du processus d’alerte, c’est à la base l’interprétationde l’environnement, ça me confirme dans l’idée que c’est le problème enjeu. Du côté des CMIR, on a plus de distances cognitives et moins dephysiques, je pense que ça peut être vu comme un problème d’expert : ilssont tellement experts que la distance est moins problématique en termephysique que de se comprendre avec les autres. La mairie c’est plutôtl’inverse, c’est plutôt la distance physique et moins cognitive : on a moinsd’angoisse sur le fait de ne pas être compris mais... Les mairies ont plusde distances à traiter, ce qui est complètement contre-intuitif par rapportaux travaux sur les alertes en général. Pour les pratiques, je ne vous parle pas du contenu en termes detechnologies, mais de l’importance du détour. Le détour est essentiel dansles pratiques que j’ai pu observer. Ils font tous des détours, et je diraisque, plus il y en a, plus ils sont sûrs que ça marche. La question que çaouvre, c’est celle du partage de la charge du traitement des distances, çac’est le gros enjeu : qui est en charge de « traiter » une distance ? Pourles détours notamment… Et puis, il y a une grosse redondance dansles pratiques. Par rapport au contexte par exemple, le CMIR peut avoirplein de remontées d’info de différents intermédiaires. Comme ça, onest vraiment sûr d’avoir le plus d’informations possible. La mairie ne secharge que de peu de détours. Pour finir sur les technologies de la distance, je ne suis pas entrée dansles détails, mais il faut noter qu’elles se mélangent souvent. On s’aperçoitque les technologies sont mixées : on n’a jamais seulement l’une oul’autre. On pourrait dire que c’est évident sauf que, dans les approches del’alerte, on va envoyer les messages par télécommunication, par une espèce 213
  • RISCOd’idéalisation. Le détour par les opérateurs est essentiel, qui peuvent êtresoit des opérateurs de traduction, soit des collaborateurs d’interprétation.Le garde champêtre qui discute avec Untel, qui lui demande comment il lesent... on est plus dans une collaboration. À noter l’importance croissancedes télécoms. On a vu que Vigicrues, c’est purement Télécom et c’est censéremplacer des systèmes plus locaux. On en met partout et on a l’impressionque ça va nous permettre de tout gérer. Enfin, il y a l’importance des actesde communication, qui en général sont toujours plus investis vers les gensenvers qui l’on a des responsabilités : « On ne peut pas se permettre que lapréfecture n’ait pas compris. Donc on va l’appeler, on va y aller. » Alors, très rapidement, pour conclure. Il faut voir que tous ces jeux dedistances varient dans le temps et que les réglementations évoluent : quandon passe au Service d’annonce des crues (SAC) au Service de prévision descrues (SPC), cela a des conséquences en termes de distance. La vigilance,c’est vous qui avez intérêt à aller la chercher, c’est votre responsabilitéd’individu. Quand on met la vigilance en place, c’est l’individu qui doitaller la chercher. Par contre, la préfecture reçoit la vigilance directement,en mode « putsch », comme ça on est sûr ! Il y a des répartitions en chargede distances, et tout ça joue dans le temps. Donc, pour finir, si je comparela place de la communication dans l’alerte que j’ai appelé « en plan »,c’est-à-dire l’alerte classique, par rapport à l’ « alerte en pratique », c’est-à-dire telle que j’ai pu la constater [Cf. Fig. 7] : – dans l’alerte en plan, la communication est un modèle de dissé-mination, on est vraiment dans le modèle émetteur-récepteur, enfin jegrossis mais c’est comme ça. Il y a le fantasme de l’alarme. C’est-à-direque l’on donne un signal, et les gens vont faire ce qu’il faut faire derrière.Alors que, là, la communication est une part du processus d’interpréta-tion, dans le traitement continu et interactif ; – l’hypothèse de l’alerte en plan pour la communication, c’est qu’unebonne compréhension du message va entraîner une adhésion, quientraînera des comportements adaptés. Tandis que là on est plus dansl’idée que la communication va permettre à chacun de participer à ladéfinition de la situation qui est problématique ;214
  • Laurence Créton-Cazanave – le problème dans l’alerte en plan va être le brouillage ou la mauvaiseréception. Du côté de la pratique, ça va être plutôt une information qu’onne pourra pas situer ou mettre en contexte, ou le doute sur le partage dusens ; – les solutions dans l’alerte en plan, ça va être l’étude des représentations,des perceptions, pour dessiner les messages de façon ciblée pour lesacteurs, pour qu’ils les reçoivent quand on veut qu’ils les reçoivent. Et là,la solution sera plutôt la redondance. On a énormément de redondancedes pratiques, et finalement ça organise peut-être une convergence.Finalement, il y a du brouillage, il y a de la perte en ligne, mais ce n’est pasgrave. La redondance est organisée de façon à ce que les points cruciauxpour un acteur vont ressortir de toute façon de cette redondance. Il y amême un côté où le tri des informations est pris en compte, le brouillageest utilisé comme « le seul truc qui va sortir, c’est ce qui nous importe » etla communication pour discuter, vraiment être bien comprise ; – l’objectif de l’alerte en plan, enfin de la communication dans leplan, va être de préserver l’effet du message. Tandis que dans l’alerte enpratique, ça sera que la communication serve à maintenir la possibilité deréaliser une interprétation de la situation ; – donc, on est d’un côté dans une efficacité du plan très procéduraleet d’un autre côté dans une efficacité qui est beaucoup plus dans le coursdes choses. Ce qui compte vraiment c’est de pouvoir continuer à définirla situation, savoir ce qui se passe. Donc, si l’on accepte que le processus d’alerte soit un processusd’interprétation reposant sur un traitement des distances, alors lacommunication devient une des technologies de la distance et non plus latechnologie de diffusion. Elle doit être pensée au sein des configurationsde distances, de pratiques et de technologies, dans les mixages qui sefont. Elle devient l’un des piliers de la construction collective du sensdes situations. C’est-à-dire qu’on n’est plus du tout dans une vision de lacommunication comme une forme, comme un support de diffusion. Onest vraiment dans une dynamique de construction de sens. Et du coup jeme dis qu’il y a beaucoup de travail à faire ! 215
  • RISCO Figure 7 Discussion Claude Gilbert Merci. Moi c’est la première fois que je vous entends à ce niveau, noussommes dans le même laboratoire mais nous avons une grande distance.Vous êtes du côté de la géographie, je suis dans la science politique, doncça fait... – Il y a aussi des distances symboliques en l’occurrence ! – C’est un point intéressant, et ça a à voir avec le travail de Dobry, quiest un politiste, qui avance la position très simple que le monde normal est216
  • Laurence Créton-Cazanaveun monde segmenté, séparé et au fond... enfin, moi, en utilisant Dobry,j’aurais tendance à dire que la crue devient effectivement une situation decrise où il faut à la fois s’affranchir d’un certain nombre de distances, lescognitives étant probablement les plus importantes, tout en maintenant lesdistances nécessaires. Enfin, c’est assez compliqué, je trouve que votre façond’entrer dans le sujet est passionnante, un peu compliquée mais je crois quec’est l’avenir. Nous pouvons prendre trois questions pour commencer. Question 1 Oui, la communication est prise au sens de « faire savoir », sachant qu’ily a différentes dimensions dans la notion de communication, notammentla coproduction de sens et la construction de relations, des auteurs, typeBougnoux, vont vous apporter des éléments de définition. Je pensaisaussi à Olivier Torrès qui travaille sur les questions de proximité, pasdu tout dans le même champ, mais qui parle des effets de grossissementet des effets de parois, et ça peut peut-être vous apporter des éléments.En fait, j’avais envie de compléter votre modèle, je sais ce n’est pasgentil mais… dans votre cercle du CMIR je me demandais si dans votrecontexte, c’était l’échelle du temps qui était en cause, sachant qu’ils n’ontpas forcément la même échelle du temps : la population peut se référer àla dernière crue d’il y a vingt ans pendant que votre organisme se réfèreà la semaine dernière... et peut-être qu’il y a la dimension du temps àprendre en compte ? Question 2 Dans la question de la complexification, c’est la question du pouvoirqui se pose, je rajouterais aussi dans la DCI (Distance cognitive entreles individus), est-ce que ça intègre aussi la distance symbolique, lagestion des relations d’asymétries ? Une information bibliographique :je ne sais pas si vous le connaissez, mais il y a un livre assez intéressanten sciences politiques sur la rhétorique de la proximité, dirigé par LeBart et Lefebvre (La proximité en politique, Usages, rhétoriques, pratiques,Presses universitaires de Rennes, 2005) et leur hypothèse, c’est que dans 217
  • RISCOla production de la légitimation politique, on basculerait de la distancevers le proche. Et ce qui justement fonde une légitimation devient de plusen plus ancré dans une proximité, voire même dans une contiguïté. Et,autre élément sur votre modèle, quand vous parlez de dispositif de miseen coprésence par la carte, le radar, c’est aussi une question de recherchequi a été ouverte par certains pragmaticiens autour de la dynamique dece qu’ils appellent les dispositifs de « lisibilisation ». Comment une causeémerge-t-elle ? C’est justement parce ce que l’on fait voir des choses pardes dispositifs, face à des gens qui sont disposés à voir. Donc, je penseque cela peut donner une dimension un peu plus sciences politiques àvotre modèle. Question 3 Ma question est tout à fait dans la suite de la précédente, mais j’ai justeauparavant un élément de connaissance, de curiosité : je voulais savoir siles personnes qui ont été envahies par l’eau sont restées ou sont parties ?C’est une chose que je voudrais savoir, parce que ça pose la question del’identité et du territoire, malgré ce qui s’est passé. Deuxième point, c’estplus une remarque, je me disais, en vous écoutant, qu’au fond la distanceest le problème, l’intégration est l’enjeu, et du coup avec en revanche laquestion métrique ou la question cognitive, enfin au milieu de ça il y a laqualification des acteurs selon qu’ils sont institutionnels ou selon qu’ilssont dans un milieu de vie, et on voit bien qu’en particulier pour la mairie,la question de son institutionnalisation fait plus problème que la questiondes acteurs institutionnels. En particulier, le problème c’est quand mêmed’arriver à atteindre les gens qui sont chacun chez eux et dans un mondeextrêmement éparpillé. Ce genre de dichotomie, de façon de penser desacteurs complètement différente, m’a semblé aussi intéressant. Réponse Je vais commencer par la fin. Après l’inondation, les gens restent, ilsreviennent, ils reconstruisent. Ils restent. C’est très rare qu’ils déménagent.Dans le bas du Vidourle, il y a des gens qui ont reconstruit leur maison218
  • Laurence Créton-Cazanaveintégralement. Au même endroit. Ils ont peut-être surélevé, mais il esttrès rare que les gens abandonnent un lieu parce qu’ils ont été inondés. – Et dans les questions de santé environnement, c’est très important,parce que le fait de partir dans les situations les plus anxiogènes qui soient,c’est quelque chose qui n’est pas du tout pris en compte. – Les phénomènes d’inondations deviennent un enjeu pourreconfigurer le pouvoir au sein d’une commune. L’inondation est unecontrainte et une opportunité aussi. Ma deuxième partie de terrainétait juste avant les élections municipales l’an dernier, je n’avais pas dutout saisi ça. Donc, je suis arrivé sur le terrain, et c’était assez amusantde voir les communes où l’argument inondation est un argumentpolitique ou pas. À Sommières, l’équipe a été mise en place aprèsles inondations, c’est là-dessus qu’ils font leur pub, parce qu’ils sontbons sur les inondations. Par rapport à la question des différencesinstitutionnelles ou pas, c’est sûr que ça joue mais je ne suis pasconvaincue en fait... Peut-être que je n’ai pas bien rendu compte deça, mais, pour les mairies, leur plus gros problème, c’est de savoir cequi se passe avant de prévenir les gens. On part du problème de ladistance métrique, en fait c’est : est-ce qu’on utilise la cloche ou letocsin ? la sirène ou le tocsin ? Suivant le vent, le tocsin passe, pas lasirène. Donc, ils ont des problèmes comme ça, vraiment leur plus grossouci, c’est de savoir ce qui se passe. Là où il y a un gros investissement,c’est envoyer les services sur le terrain pour aller voir de très près,avoir le plus possible de remontées de terrain, pour savoir ce qui sepasse. Par contre, là où vous avez raison, c’est que leur relation estminimale. Ils attendent le téléphone de la préfecture. Mais je ne suispas sûre que ce soit... enfin, ça joue forcément dans les autres aspectsde la question, il y aussi tout le côté... des places de chacun. Qui jouesur les charges de distances, mais je ne voulais pas la faire au départ,cette section. Parce que les prévisionnistes de Météo France travaillentaussi leur feeling, leur connaissance du territoire, enfin, la distinctiona priori me gênait un peu. 219
  • RISCO Question Oui, et la question du pouvoir, on l’a très bien sur la question desrisques industriels, où les problèmes de communication sont tout à faitliés à des segmentations. Il y a des relations de pouvoir qui sont liées àdes oppositions féroces. Par exemple ce qui se passe avec les DRIRE, lessapeurs pompiers, les différents niveaux, il y a des pertes en lignes qui sontliées à des positionnements relativement compliqués en temps normal. Réponse Oui, la question du pouvoir, moi je l’aborde dans la charge de ladistance. Qui répartit la charge de la distance ? Vigicrues ? Avant on avaitle service d’annonce des crues qui prévenait la crue et la suivait. Quandon regarde leur main courante, ils avaient un appel toutes les minutes.Toutes les mairies les appelaient, ils appelaient eux-mêmes… depuis qu’ilssont Service de prévision des crues, la prévision paradoxalement est trèschronophage, c’est ce qu’ils me disent. Et, du coup, ils ne répondent plusau téléphone, il y a tout sur Internet : « Allez regarder sur Internet ». Donc,on a supprimé un détour, en se disant que ça serait plus rapide. Mais, là, ily a des gens qui sont complètement démunis. Et le pouvoir pour moi estvraiment présent sur la répartition des charges : « Nous, on ne s’en occupeplus, c’est vous qui vous y collez. » C’est vrai que là je n’ai pas eu trop letemps encore de mettre au clair les évolutions de la répartition de la chargedes distances… Les variations temporelles des distances et des pratiques.Enfin les politiques publiques et tous les jeux entre les acteurs dans lemontage du dispositif, là on a des vrais jeux de pouvoir sur la répartitionde « qui va s’y coller », avec quels moyens... Mais vous disiez à propos desdispositifs de visualisation, c’est aussi Latour, l’article sur les vues de l’esprit.Je pense qu’il y aura un petit chapitre dessus. Question 1 Oui, pour moi qui suis maître de conférences en sciences politiques,ça ouvre des perspectives intéressantes. Parce qu’il y a quand même tousles travaux de socio-histoire qui montrent que la relation de pouvoir,220
  • Laurence Créton-Cazanavec’est de plus en plus une mise à distance avec l’apparition des États. Labureaucratie, la monnaie, ils gouvernent de plus en plus à distance. Et,là, je crois que c’est intéressant, car vous montrez que, même dans leproche, on gouverne à distance. On gère de la distance dans des relationsde distances métriques relatives, pour montrer que les gens sont assezproches géographiquement, et il y a aussi des distances cognitives, etinversement. Je trouve ça intéressant et ça m’interroge. Question 2 Je me suis même demandé suite à cette intervention s’il n’y avaitpas trois types de distance : distance métrique, distance cognitive et ladistance que l’on pourrait qualifier d’institutionnelle pour faire court.L’organisation de l’institution. Et qui sont à mettre en ligne. Question 3 Voire même la distance réflexive, la capacité à produire de la distance,à imposer de la distance aux autres... c’est bien votre modèle ! Réponse Je tourne autour depuis le début, il y a toute une partie que jen’ai pas mis là, j’étais sur distance organisationnelle. En fait, distanceorganisationnelle, ça pourrait sous-entendre que c’est l’organisation quil’a créée, et c’est le cas mais ce n’est pas seulement ça. Ce sont aussi lesacteurs dans leurs jeux qui maintiennent des distances. Par exemple entrele CMIR et le CNP, ils disent : « Ils sont super, ils nous font des superbesprévisions, mais enfin, ils connaissent rien à la Méditerranée. » Ils fontbeaucoup de travail ensemble, mais en même temps il y a toujours unedistance : « on ne va pas confondre les torchons et les serviettes ». – Dans le fond, vous étudiez une relation de voisinage. D’une certainefaçon entre les grands acteurs. – Oui, à grande échelle. Avec cet impératif collectif de production desens. C’est ça qui relie et qui donne une dimension collective. On pourrait 221
  • RISCOétudier chaque type d’acteur, ce qu’il fait de spécifique, de différent desautres, mais ce qui est quand même bluffant pour moi c’est que ça marchequand même. Dans le processus, ils ont beau avoir des enjeux, des stratégiesconcurrentes, il y a un moment où ça marche, et ils arrivent à faire ça. Question Ce qui est intéressant, c’est que dans votre façon d’approcher les choses,vous rendez compte du fait que cet alignement que nous considéronstous comme une sorte d’évidence est en fait un travail extraordinaire.Pour réussir cet alignement, c’est quasiment de l’ordre du miracle. Et c’estun miracle qui se répète sans arrêt. Donc ce n’est pas un miracle. Laurence Créton-Cazanave Par contre, je n’ai pas tout à fait saisi… Vous dites que la communicationc’est le faire savoir, et la coproduction de sens c’est la même chose, oujustement vous me disiez que ce n’est pas la même chose ? Question Non, ce n’est pas la même chose. C’est-à-dire que la communication ausens commun est souvent entendue dans le sens de « faire savoir », c’est-à-dire un discours. Mais quand on cherche des catégories pour penser cettenotion, on identifie cette dimension-là de la communication, mais aussid’autres dimensions en jeu, au niveau de la coproduction de sens, et dansce cas-là on n’est pas dans le « faire savoir ». La communication était à plusieurs endroits dans votre exposé,y compris dans votre hypothèse de départ. Ce que vous dites sur lacoproduction de sens, ça fait partie de la communication. Et d’ailleurs ça rejoindrait aussi ce que fait Strauss sur le travailrelationnel, on rejoint ça, cette idée de la construction d’une entente surce qui se passe. – Oui, à un moment j’étais un peu perdue, tout pourrait parler decommunication...222
  • Laurence Créton-Cazanave Question 1 Si je vous entends bien, vous n’insistez pas tant sur communicationque sur interprétation. En fait, il y a toute une littérature qui reprendcette affaire, il n’y a pas de communication sans interprétation. D’ailleursun des points que l’on a discuté dans une thèse qui a été soutenue, çaparlait de capteurs, c’était sur les signaux faibles. Dans la discussion quel’on a eue, on n’a pas réussi à trouver un accord, on disait qu’on ne peutpas capter un signal faible si on ne l’interprète pas. C’est strictementimpossible. Et en fait on s’aperçoit que ce n’est pas évident pour nombred’acteurs. Question 2 La question était : est-ce qu’il y a deux définitions qui, elles, créent dela distance, et probablement créent la plus grande des distances en tantque problème, c’est la définition d’alerte entre les acteurs institutionnelset les acteurs du territoire. Réponse Déjà, il n’y a pas de définition de l’alerte. J’ai trouvé beaucoup detravaux sur les systèmes d’alerte, mais il n’y a pas de définition. – Une définition concrète. Ce qui ressort de ça c’est qu’on a l’impressionque le maire ne veut pas embêter les gens s’il n’y a pas de réalité. – Oui, mais ce qui est amusant, c’est là je pense que la distinction nemarche pas vraiment, le préfet ou le chef du SPDPC il a sa réglementation,mais concrètement dans la cellule de crise il est pareil, il ne veut pasennuyer les maires pour rien. C’est-à-dire qu’il y a une grande distanceentre ceux qui appliquent le plus souvent une procédure et sont assez loindes gens. Les météorologues ont un souci d’efficacité de l’action qui lesdistancie beaucoup de la procédure. C’est pour ça que je n’ai pas vouluparler de type d’acteur au départ. Il y aurait d’un côté les officiels, del’autre le côté un peu informel ; en fait tous, dans la pratique, basculentdans « on est dans l’action, il faut que ça tourne, il faut que ça marche ». 223
  • RISCOEt les prévisionnistes de Météo France me disent : « J’ai mes trois modèles,je suis censé me servir des trois, mais moi je préfère toujours en avoirun quatrième parce que, celui-là, je l’aime bien, il est intéressant je lesens mieux. » La distance est immédiate à partir du moment où ils sontdans l’action. Plus ou moins. Mais les maires sont plus contenus par leplan de sauvegarde en termes de procédures que les météorologues ou lesprévisionnistes. Question Par rapport aux plans communaux de sauvegarde, je vous engage àregarder l’addendum de la loi de la protection civile. Qui donne très bience que c’est que l’alerte, qui définit le sens de l’information, tout un cadreréglementaire. Au-delà du cadre réglementaire, le pourquoi c’est fait. Etqui dit bien le jeu des poupées russes, en disant qu’à la base ça doit êtrel’élu de proximité qui doit essayer de faire le maximum possible pour cesgens, avec ses moyens et les informations qu’il a. Et, au fur et à mesure,on construit des choses, avec au niveau départemental, puis au niveaurégional, voire national, les plans Orsec, les grands plans, les ceci, lescela. Mais cela étant, tout le monde a pour même objectif le secours à lapopulation et aussi de ne pas les déranger pour rien. – Tout à fait. Par contre je pense qu’il y a une petite nuance quim’interpelle beaucoup, c’est que là on est plus sur des questions de gestionde crise que d’alerte. – L’alerte est incluse dans ce système. – Oui, mais là on est bien dans l’alerte de diffusion d’un message d’unsignal. On est dans l’alarme en fait. Un signal, c’est-à-dire : « maintenant,évacuez ! ». Ce qui m’intéressait – effectivement je suis en train de faire unpeu ce travail sur le droit, comprendre les textes et voir comment ça c’estconstruit – c’est le côté en amont de la définition de la situation.224
  • La marée noire du Prestige : la dynamique de publicisation d’une crise Julien Weisbein Je vais commencer par le gimmick du jour : je ne suis pas un spécialistede communication ! Mon profil intellectuel découle de ma discipline derattachement, je suis maître de conférences en science politique, mais au-delà de ça, j’ai surtout une accointance avec la sociologie pragmatique,mais une accointance un peu déçue, voire frustrée, notamment sur lesquestions de pouvoir – j’essaierai de parler de ça. Je vais maintenant vousprésenter une enquête collective que nous avons menée avec plusieurscollègues, il y a un certain temps déjà et qui tarde à être publiée1. Plusprécisément, c’est le chapitre II de l’ouvrage issu de cette recherche qui feral’objet de ma communication. Cette recherche porte sur les contestationsayant suivi la marée noire du pétrolier Prestige sur la côte atlantique en2002-2003 et les aborde avec une approche délibérément par le « proche ».En gros, il s’agit d’analyser la gestion et la contestation de cet épisodede marée noire en régime de proximité, c’est-à-dire à travers une focaledélibérément placée par en bas. Mais peut-être qu’avant de vous montrercomment cet épisode, la marée noire de 2003, a été construit comme unedynamique de publicisation – et je reviendrai sur ces termes un peu après –,je voudrais d’abord commencer mon exposé par une réflexion sur le statutde cet objet, à savoir une marée noire. C’est ce que je me suis demandéhier en préparant cette intervention : « Sur quoi je travaille ? Et plusprécisément, une marée noire, qu’est-ce que ça signifie ? » Cette questionest d’autant plus intéressante qu’au-delà de l’énoncé « marée noire », ils’agit de déterminer quelle catégorie d’analyse pertinente on pourrait1. Weisbein J., Itçaina X. (s/d), (à paraître en 2011). Marées noires et politique. Gestionpublique et contestation de la pollution du «Prestige» en France et en Espagne. Paris, L’Har-mattan, coll. Logiques politiques. 225
  • RISCOmobiliser pour rendre compte de ce phénomène. Et ça, c’est une questionpour laquelle je n’ai pas vraiment trouvé de réponse dans la littératurespécialisée. Je vais ainsi faire un rapide compte rendu bibliographique destravaux de sciences sociales investiguant ce phénomène des marées noires,avec ici une certaine facilité, puisqu’il y en a très peu. On a des travauxissus de la géographie, par exemple un ouvrage très complet de Paul Fattal2ou bien la thèse récemment soutenue de Sophie Bahé sur les épisodes demarées noires et leur gestion par le dispositif POLMAR3. On a égalementbeaucoup de travaux en économie de la mer sur le coût d’une marée noire,leur coût financier, mais aussi son coût écologique. On a par ailleurs desétagères remplies d’une littérature essayiste et militante, avec une approchecatastrophiste et dénonciatrice sur les voyous de la mer, les navires poubelles,etc., avec parfois des choses assez intéressantes dedans. Et, enfin, dans ledomaine de la sociologie politique ou de la science politique, on a, sauferreur, un seul ouvrage, celui écrit par Andrew Szasz en 19944 qui en faitétudie la marée noire de l’Exxon Valdez en la rapprochant de la questionbeaucoup plus large des déchets toxiques pour lequel cet auteur voit lanaissance de ce qu’il appelle un « éco-populisme radical ». Au-delà de cesinvestissements disciplinaires, quand on se retrouve face à cet objet, onpeut se demander à quel cadre d’analyse on peut rattacher une marée noire.La première notion qui vient à l’esprit est celle de catastrophe. On a pourça les travaux de Patrick Lagadec qui est venu ici contribuer au séminaire,ou bien ceux de Jean-Pierre Dupuy et d’autres. Et, à l’évidence, ce que jevais vous montrer ne cadre que très peu avec la notion de catastrophe :lors de la marée noire de 2003, il n’y a pas de morts, à l’exception d’undécès accidentel ou de milliers d’oiseaux, il n’y a pas de dégâts immenses,pas d’effondrement général des repères, etc. On n’est vraiment pas dansl’espace analytique de la catastrophe.2. Fattal P. (2008). Pollution des côtes par les hydrocarbures. Rennes, PUR.3. Bahé S. (2008). Les pollutions maritimes accidentelles en France : risques, planification,gestion de crise. Thèse de géographie, Université de Bretagne occidentale.4. Szasz A. (1994). Ecopopulism. Toxic Waste and the Movement for EnvironmentalJustice. Minneapolis, University of Minnesota Press.226
  • Julien Weisbein Par contre, il y a une autre notion qui me semble bien plus pertinente,que j’emprunte à un des intervenants de tout à l’heure, à savoir la notionde « crise sans ennemi », que Claude Gilbert a décrite dans son ouvragede 19925, lequel est encore d’actualité. Et comme il est là, je me suis ditque ça serait bien de montrer qu’il est lu et que cette catégorie marcheassez bien pour le cas du Prestige, même si je rajouterai ensuite un autrecadre théorique. Qu’est-ce donc qu’une crise sans ennemi, qu’est-cequ’une crise post-accidentelle ? C’est un mélange entre de la menace,de l’incertitude, de la complexité. Je vais donc prendre ces trois pointspour introduire le cas empirique du « Prestige ». La menace, on saitbien maintenant, n’est plus extérieure au collectif, ce n’est plus un agentextérieur menaçant, mais elle est de plus en plus endogène au collectif.C’est ce qu’a dit aussi Claude Gilbert sur la notion de vulnérabilité, quidevient un axe très travaillé aujourd’hui. La « vulnérabilité interne »énoncée page 105 de l’ouvrage de 1992 montre que ce tournant desétudes sur le risque vers les vulnérabilités n’est pas si récent que ça. Cequ’il est intéressant de montrer, c’est que toute crise ne résulte pas tantde quelque chose d’exogène que de processus sociaux endogènes, d’uneconfiguration sociale bien précise, circonscrite dans le temps, circonscritedans l’espace. Et, finalement, la crise n’est qu’un prétexte pour étudierl’objet qu’elle impacte. Et ça c’est une dimension que l’on a gardée dansl’ouvrage. Car finalement, on étudie la marée noire du Prestige sur unespace donné, mais c’est plus pour étudier cet espace que pour étudierla marée noire en elle-même. Et l’espace dont il est question c’est lePays basque, les Landes et la Galice. On a vraiment choisi des espacesrelativement restreints à l’échelle départementale ou régionale pour laGalice. Ce n’est alors pas tant du pétrolier dont je vais vous parler quede ces espaces particuliers. C’était la première chose : quand on travaillesur une menace, on travaille plus sur ce qui est menacé que sur ce quimenace. Sur ce sujet, on a d’ailleurs retrouvé dans la recherche ce qu’a5. Gilbert C. (1992). Le pouvoir en situation extrême. Catastrophes et politique. Paris,L’Harmattan. 227
  • RISCOpu théoriser Daniel Cefaï6 sur la notion de culture politique et tous cestravaux récents sur la refondation ethnologique et anthropologique de lanotion de culture politique et de la notion de culture civique. Donc ça,c’était pour la menace. Deuxième ingrédient de ces crises sans ennemi : l’incertitude. Etlà, ça permettra peut-être un débat avec d’autres, car on a eu un petitaparté sur ce point : l’incertitude, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est unmot qui revient mais qui ne veut peut-être rien dire par lui-même. Ceserait bien de reparler de tout ça, de remettre ça à plat. Effectivement,l’incertitude, c’est bien sûr une espèce d’explosion des acteurs, d’explosiondes thématiques, des grilles de lecture, une « avalanche », pour reprendrele terme qui est pris dans l’ouvrage de Claude Gilbert. Avec, aussi, cetteidée que les acteurs se remettent dans des petits groupes, les « groupesrestreints » et qu’ils vont faire une espèce de sélection de la réalité, ilsvont faire une espèce d’économie cognitive pour rapporter l’inconnu auconnu, réintroduire de la routine, du familier, dans ces espaces nouveaux.Mais ce processus de mise en ordre, c’est aussi un processus d’exclusion.On refuse des groupes porteurs d’autres définitions de la réalité, d’autrestypes de savoir, etc. Or cette question de la mise en conformité cognitivemais aussi de l’exclusion, c’est aussi un aspect qui a été très présent dansla crise du Prestige, comme je vous le montrerai un peu plus tard. Troisième terme de l’équation, la complexité, qui est analysée commeune explosion de la réalité avec de nouvelles choses qui apparaissent, deschoses qui n’étaient pas là mais qui sont désormais présentes et qu’il fautbien gérer. Mais de façon plus intéressante, la complexité est aussi uneimplosion, et là on reprend Michel Dobry7 notamment, qui est cité dansl’ouvrage, c’est-à-dire que ça révèle, ça exacerbe, ça re-manifeste des sortesde désordres qui sont latents à l’état routinier. C’est-à-dire que, et c’estce que dit Dobry, le monde social à l’état routinier est configuré avecdes espaces sociaux très hétérogènes les uns par rapport aux autres. Or la6. Céfaï D. (200) (s/d). Cultures politiques. Paris, PUF.7. Dobry M. (2009). Sociologie des crises politiques. Paris, Presses de Sciences-Po,3e édition.228
  • Julien Weisbeincrise oblige ces espaces sociaux à rentrer en résonance, à « réseauter » et àrésonner. D’où des problèmes de traduction, d’adaptation, etc., et c’est çaqui nous a le plus intéressé dans la crise du Prestige car c’est ce que l’on a vuà l’œuvre : des espaces sociaux qui étaient très hétérogènes, très clivés, ontété en effet obligés, à un moment donné et sur une séquence temporelleassez restreinte, de travailler ensemble. Je pourrais donc dire que la maréenoire est une crise sans ennemi, une situation post-accidentelle, avec unoutillage plutôt bien élaboré pour en rendre compte. On a cependant jugébon de rajouter une autre notion, plus récente, plus ancrée dans la sciencepolitique, qui est la notion de problème public, au sens de Gusfield, dontl’ouvrage a été traduit très récemment8 – notion de problème public quiest d’ailleurs en train de tisser une nouvelle sociologie, une sociologiedes problèmes publics, des causes publiques, avec des travaux menés parClaude Gilbert et Emmanuel Henry9. Alors qu’est-ce qu’un problèmepublic ? C’est la transformation d’un fait social quelconque en enjeu dedébat public et d’intervention étatique – je résume la définition opératoireque donne Érik Neveu en 199910. L’idée, c’est que tout phénomène demalheur, de problème, peut être qualifié en problème public à condition,bien sûr, qu’il intéresse des pouvoirs publics et, plus généralement, ce queGusfield appelle aussi des propriétaires d’un problème, j’y reviendrai. Plusgénéralement, un problème a trois types de structures : les propriétaires,la causalité politique et la causalité tout court. Ce que je vais essayer de vous montrer maintenant c’est en quoi cettenotion de problème public me semble particulièrement bien cadrer avecle cas empirique du Prestige. Il me semble que quatre raisons motivent lefait de voir dans cette marée noire avant tout un problème public et peut-être moins une catastrophe, et peut-être moins aussi une situation post-8. Gusfield J. (2009). La culture des problèmes publics. L’alcool au volant : la production d’unordre symbolique. Paris, Économica, coll. « Études sociologiques ».9. Gilbert C., Henry E. (2009) (s/d). Comment se construisent les problèmes de santé publi-que. Paris, La Découverte.10. Neveu E. (1999). L’approche constructiviste des « problèmes publics ». Un aperçu destravaux anglo-saxons, La médiatisation des problèmes publics, Études de communication,22, p. 41-57. 229
  • RISCOaccidentelle. Première raison, c’est d’abord le fait que toute marée noirea une dimension communicationnelle avec une très grosse approche entermes de controverse. Toute marée noire, tout épisode de marée noirecommence par la même phrase depuis 40 ans (la première marée noirerecensée dans la littérature est le Torrey Canyon, le 15 mars 1967) :« Encore combien d’épisodes de marée noire faut-il pour que ce fléausoit définitivement traité ? Encore une ! Une de trop ! » Spontanément, lamarée noire engage un espace de controverse, qui projette une questionvers le futur, sur la base d’un passé relativement récent. Évidemment,dans le cas du Prestige, on peut facilement voir cette approche en termesde controverse. C’est un scandale, ça a été vraiment construit commeun scandale, une vraie controverse notamment localisée. De même on acette projection angoissée sur le futur avec le terme Nunca Más !, « Plusjamais ça ! ». Avec en plus le précédent de l’Érika, qui n’est alors vieuxque de trois ans au moment des événements. Donc, là, la dimensionde controverse est très présente sur le Prestige, avec un très gros aspectcommunicationnel – j’essaie de recadrer par rapport au terme de lajournée. Il y aura ainsi une explosion de débats publics, des tentatives decommunication publique par certains acteurs, etc. Avec peut-être aussicette idée que pour comprendre cette communication en situation, cen’est pas tant vers le futur qu’il faut se tourner que vers le passé. Et mêmeun passé plutôt long, un passé patrimonialisé, un passé mythifié. C’est-à-dire que ce que je vais essayer de vous montrer par la suite, c’est qu’àun moment donné de la controverse, le temps des discours, c’était lepassé : celui des Basques, l’histoire du Pays basque, l’histoire des plages deCapbreton, la beauté de CapBreton qui existe depuis la nuit des temps,etc. C’est ainsi toujours par rapport à une espèce de passé reconstruitque se joue cette projection dans le futur. Mais quoi qu’il en soit, lamarée noire du Prestige est un problème public parce qu’il y a cette fortedimension de controverse. Deuxième élément qui m’a semblé intéressant sur la marée noire duPrestige en tant que problème public, c’est l’aspect extrêmement voyageurde ce problème. Ce que Claude Gilbert dans son ouvrage Le pouvoir en230
  • Julien Weisbeinsituation extrême, p. 154 plus précisément, appelle un « objet libre ». Ques’est-il passé ? Autour d’une définition minimale, froide et descriptived’une marée noire (il y a un naufrage, il y a du fioul, il y a des hydrocarburesqui impactent un territoire), autour de cette définition factuelle, onva trouver une variabilité des grilles de lectures du phénomène. Toutd’abord, variabilité des espaces de références : la crise du Prestige a étéconstruite comme un enjeu global, un problème de civilisation (« lacivilisation du pétrole »), mais aussi comme un problème européen(« Que fait la Commission européenne ? Qu’en est-il depuis l’Érika ? »),comme un problème national (« Que fait Raffarin ? Que font les acteursnationaux ? »), mais surtout comme un problème local, un problèmepresque domestique (« Je suis riverain de cette plage qui est agressée parla marée noire du Prestige »). Ce qu’a dit également Daniel Salomon surles espaces vécus, sur les mondes vécus est très présent dans ce que jevais vous montrer par la suite. Variabilité des territoires et des espaces deréférences mais aussi variabilité concomitante des échelles de régulation :durant la controverse, on en appelle à une régulation mondiale (« Il fautréguler le trafic maritime »), on en appelle à une régulation européenneou, au contraire, on en appelle à une régulation nationale. Et, surtout, cequi ressort de la carrière publique de la crise du Prestige réside dans unevéritable labilité de la qualification de ce qui est en jeu. De quoi parle-t-on ? Au début, certains ont pu parler d’une catastrophe technologique,d’un risque technologique. D’autres vont d’emblée placer la questionau niveau environnemental : « c’est une crise environnementale ».Puis, très vite, on va voir apparaître une autre dimension, le sanitaire :« c’est un problème de santé publique, le fioul est cancérigène, la santédes bénévoles est mise en danger, la santé des estivants est mise endanger ». Puis très vite, on va essayer de banaliser l’événement, pour yvoir d’abord un risque économique : « c’est avant tout un problème detourisme, avec la catastrophe du Prestige ça va décommander dans leshôtels, il y aura moins de gens dans les thalassothérapies ». Et du coup,ce risque économique va être traduit en risque médiatique. Et certainsacteurs disent : « Le Prestige, c’est une pollution médiatique. Ce sont les 231
  • RISCOjournalistes qui se sont montés le bourrichon et qui ont construit unscandale là où il n’y en avait pas. » Ce que j’essaie donc de vous montrer,c’est que dans cet épisode singulier, les acteurs ont à leur disposition uneforme relativement robuste, la forme « marée noire » qui est mise enplace par des régulations internationales et nationales, qui renvoie à desinstitutions (l’Ifremer, etc.), qui renvoie à des dispositifs (comme le planPOLMAR), à des classifications et à des mises en formes médiatiquesplus ou moins routinisées (l’oiseau mazouté, celui qui ramasse le fioul surune plage en tenue blanche, avec évidemment sur le blanc de sa tenuedes traces de fioul). Bref, quelque chose d’assez stabilisé au total. Demême, j’en ai parlé, il existe une bibliographie technique, gestionnaire etmilitante qui assoit cette forme. La forme « marée noire » existe donc etse met à la disposition des acteurs. Mais l’hypothèse que je fais, c’est que cette généralisation ne résistejamais à la singularité du cas. Dans tout épisode de marée noire, lasingularité de l’épisode concurrence la forme telle qu’elle a été déposéepar les épisodes antérieurs de marées noires. Dans le cas du Prestige,cette lecture est particulièrement intéressante puisque la nature mêmede l’épisode Prestige a travaillé encore plus cette dimension de problèmepublic. Que s’est-il passé avec cette marée noire ? C’est un événementcaractérisé par une cinétique assez particulière : ce n’est pas une grossemarée noire, ce n’est pas l’Érika, ce n’est pas l’Exxon Valdez, ce n’estpas l’Amoco Cadiz… On n’a pas, du moins en France, de déversementspectaculaire, on n’a pas de vagues de fioul, d’oiseaux mazoutés parquinzaines ou trentaines qui gisent sur les plages. On a à la place ce quel’on a appelé une « marée noire perlée », avec de petits épandages, avec desboulettes de fioul qui sont parfois de la taille d’une pièce d’un euro, ce quin’est pas très spectaculaire. L’événement est finalement très évanescent.On est même dans une espèce de non-événement médiatique que certainsvont quand même construire comme événement médiatique, avec enplus une temporalité particulière. Parfois, il y a des arrivées de fioul surla plage, parfois non. L’urgence est très relative. Cette cinétique, maisaussi l’étendue des zones géographiques concernées – on est quand même232
  • Julien Weisbeinsur trois États membres de l’UE : le Portugal, l’Espagne et la France –,tout cela va ouvrir des espaces assez larges de définition de la situation.D’ailleurs, dans toutes les crises, on voit bien que les acteurs s’entendentd’abord, non pas pour résoudre la crise, mais pour la nommer, pour ladéfinir. Du coup, cela m’amène à une autre dimension très importante, etqui va donc induire vers la problématisation en terme de problème public,c’est la profusion des groupes qui vont intervenir dans la qualificationde l’événement. On n’a pas réalisé un système actantiel au sens de lasociologie pragmatique, je ne peux pas vous lister les différents actantsqui ont participé à la controverse. Mais, en tout cas, je peux dire qu’ilssont assez nombreux. Surtout, il ressort une vraie difficulté à établir ceque Gusfield appelle des « propriétaires » de ce problème public. Lapropriété d’un problème public chez Gusfield, c’est la capacité à établir,à imputer des responsabilités. Pour le cas du Prestige, il n’y a pas d’acteurqui a pu dire que le problème lui appartenait au sens où seul lui pouvaitdire ce qu’était la réalité du problème et comment il fallait le résoudre.Ce que je vais montrer, c’est que des acteurs aux statuts très asymétriquesont pu, à certains moments donnés, prendre pied dans la controverse ettenir des discours relativement entendus. Mais, par contre, ce qui est trèsimportant, c’est qu’à certains moments de la controverse, la question dupouvoir, la question de l’asymétrie va revenir. On verra des acteurs dontla parole pèsera beaucoup plus que d’autres, mais seulement à certainsmoments de la crise. Quels sont les acteurs que l’on a étudiés ? On aessayé d’ouvrir le plus possible : les médias nationaux et locaux – j’ai ainsipassé une partie de mon année à lire Sud-Ouest tous les jours, toutes leséditions, et c’était assez intéressant. On a également étudié les pouvoirspublics. On a pris aussi quelques groupes socioprofessionnels commeles pêcheurs. On a pris des groupes politiques, notamment des militantsaltermondialistes comme le collectif galicien Nunca Más. Et on a pris unepopulation également intéressante, des surfeurs que j’ai suivis dans leurcontestation. Pour rendre compte un peu de tous ces acteurs et surtout deleurs contributions à la publicisation d’un problème, il me semblait qu’unenotion intéressante, qui peut être discutée dans le cadre de ce séminaire, est 233
  • RISCOcelle de dispositif de publicisation telle qu’Emmanuel Henry11 l’a retracéeà partir de Foucault. Pour lui, c’est l’ensemble des acteurs qui participentdirectement ou indirectement à la publicisation d’un problème et quisont contraints par la configuration que chaque acteur forme dans desconjectures bien précises. Ce que je retiens de cette définition, et je penseque c’est assez intéressant sur le thème de ce séminaire, c’est de montrerque la définition, la publicisation d’un problème, va circuler entre desunivers sociaux très hétérogènes. Donc le sens va être très labile, faire desdétours. On est dans une sociologie de la traduction, on peut dire. Onpourra mobiliser Callon et ses coquilles Saint-Jacques12 au secours de notreboulette de fioul… Le sens circule dans des univers sociaux extrêmementhétérogènes. Ça rentre en résonance, ça se reconfigure, ça se transforme.C’est vraiment cet aspect qui me semble très intéressant : justement çase transforme. C’est ce que montre bien un numéro de Politix sur lesscandales13 : la crise, le scandale, instituent des nouvelles formes. Ce n’estpas qu’un effet de révélation de choses latentes, c’est aussi l’opportunitéde construire de nouvelles configurations de pouvoirs, de construire denouveaux collectifs, de nouvelles communautés. De fait, c’est ce que jevais essayer de vous montrer dans l’épisode du Prestige. Avant de décrirechronologiquement cette crise, de vous montrer les différentes séquencesqui la paramètrent, je ferai trois remarques. Première remarque, cette dynamique de publicisation a une armatureculturelle qui est inférée de la tradition du vitalisme. Ça a été dit parDanielle Salomon tout à l’heure. La tradition du vitalisme tend à opposerl’artificiel qui est impur, qui est malsain, au naturel, qui est pur, qui est la vie.Donc, on a des catégories d’opposition très tranchées, très manichéennes,qui vont être présentes dans la dynamique de crise. De même, autour decette armature culturelle, l’acteur principal de la crise, ce serait le fioul du11. Henry E. (2007). Amiante : un scandale improbable. Sociologie d’un problème public.Rennes, PUR.12. Callon M. (1986). Éléments pour une sociologie de la traduction. La domesticationdes coquilles Saint-Jacques dans la Baie de Saint-Brieuc, L’Année sociologique, n° 36.13. Politix (2005). « A l’épreuve du scandale », n° 71, 3.234
  • Julien WeisbeinPrestige : la dynamique de publicisation du Prestige se concentre autour dela nature du fioul. Et celui qui dit la nature du fioul oriente la publicisationdu problème. Donc là on a véritablement un actant, le fioul du Prestige.C’était la première remarque. Deuxième remarque, ce qui se joue beaucoup entre les acteurs, c’est laqualification matérielle de ce fioul. Et notamment la qualification visuellede ce fioul. Celui qui a la possibilité de rendre visible ou de rendre invisiblele fioul détient la propriété de ce problème public au sens de Gusfield.Ça se joue beaucoup autour de ça. D’où l’intérêt d’étudier les acteurs quirendent visibles ou qui rendent invisibles le problème, d’étudier égalementles dispositifs de visibilisation qui rendent visible un événement lointain,qui le placent dans une situation de coprésence visuelle. Ceci inclue lesmédias bien sûr, mais aussi d’autres supports comme les cartes, les panneauxd’information, les planches de surf, ou parfois même les corps. On verra quetout ça a eu son intérêt dans la crise. On a donc des acteurs, des dispositifs,des objets évidemment et enfin des publics au sens où ces dispositifs devisualisation nécessitent un œil qui soit disposé à regarder. Donc, il fautaussi convertir des publics, convertir des publics en spectateurs. Ça, ça a étébien montré par Laurence Créton-Cazanave, dans cette journée d’étude.Autre élément de cette problématique de la visibilité et de l’invisibilité,on observe qu’autour de la qualification visuelle d’un problème, on aindissociablement une qualification morale de ce qui est vu. La façon donton présente matériellement le fioul a des incidences sur sa dramatisation etsa nocivité en termes de santé publique. Donc la vue encapsule des formesplus ou moins réifiées de philosophie politique. Enfin, troisième remarque, dans ce qui s’est passé avec le Prestige, on a unjeu continuel entre le proche et le lointain. Entre le général et le singulier.Avec de la distance aussi – j’ai beaucoup aimé cette idée de l’économie de ladistance, de gestion de la distance, de mise à distance, etc. Donc, que s’est-il passé avec cette marée noire du Prestige ? Dans larecherche, nous avons isolé trois séquences principales, trois moments dela controverse, qui sont à la fois des moments de configuration des acteurs,d’établissement de ce qu’ils disent, mais également de définition de ce 235
  • RISCOqu’ils peuvent faire et de ce qu’ils peuvent voir. Nous avons appelé lepremier moment, le temps des incertitudes, avec l’idée que la crise duPrestige est, à ce moment-là, lointaine, et que son traitement public se faitalors par des montées en généralité. On peut préciser cette séquence his-torique, je ne sais pas si vous vous souvenez de ce qui s’est passé en 2002,mais le 14 novembre 2002, le pétrolier Prestige fait l’annonce qu’il est endétresse. Il y a une tempête d’une violence foudroyante ce jour-là.D’ailleurs, les navires qui étaient partis pour la Route du rhum, la flottea été entièrement pliée : je crois que la moitié des navires ont coulé.Donc, le pétrolier envoie un signal d’alerte. Il se brise en deux le 19. Et,à partir de là, son épave qui flotte encore va commencer à dériver et l’at-tention publique va alors se fixer sur sa dérive. Finalement, il va couler le19 novembre. À partir de ce jour, on ouvre ainsi un moment de la contro-verse, un moment de la publicisation que l’on a traité uniquement dupoint de vue français. Je mets de côté le point de vue galicien. Pour lesFrançais, que se passe-t-il ? On a tout d’abord une crise que l’on a quali-fiée de lointaine, c’est-à-dire que la carrière publique du fioul du Prestigeest finalement augurée par son absence de réalité et de tangibilité. Ça sepasse loin, ça se passe en mer, ça se passe sur un autre pays, la Galice. Demême, les dispositifs qui rendent visibles cette crise sont des dispositifs dedistance. Ce sont des cartes satellites, des photos, des encadrés dans lesjournaux, des infographies. Donc, on a ce type de figuration de la crise.De même, les discours qui accompagnent ce début de médiatisation sontextrêmement spécialisés. On sollicite des courantologues, des géologues,des médecins, des biologistes. On a quand même quelques dispositifs quiessaient de donner un peu de chair à tout ça : on interroge le Galiciendont la plage est souillée ; on rend compte du retour du Basque françaisqui est allé aider son collègue basque espagnol nettoyer sa plage. Donc, là,on a un peu plus de chair, on a un peu plus de réalité. Mais, quand même,dans l’ensemble la crise est lointaine, elle se passe ailleurs. Elle se passed’autant plus ailleurs qu’elle est marquée par une très forte incertitudequ’un ensemble d’éléments va entretenir pendant plusieurs semaines.Première incertitude, c’est, bien sûr, les conditions météorologiques. On236
  • Julien Weisbeinest dans un moment où il y a des vents qui vont jusqu’à 110 km/h. Lesnappes dérivent de 20 km/h par jour. Donc, le fioul qui remonte va sedisloquer et, en fonction des courants, va se déplacer sur le golfe de Gas-cogne. Donc, là, il y a une incertitude sur où est le pétrole, où est le fioul.De même l’incertitude porte sur le pétrolier Prestige lui-même. Dans lapresse, dans les discours, on le présente comme « vieux », plus ou moins« illégal », à la « nationalité incertaine », à la « réputation douteuse »…C’est quelque chose d’assez problématique, c’est un actant un peu dange-reux. De même, dans ce moment de la crise, on souligne le caractèreopaque du transport maritime, les sociétés écrans, la certification qui nese fait pas, etc. On est véritablement dans un espace de manque de publi-cité, de manque de visibilité. De même, dans la controverse, on enrôled’autres pétroliers qui sont présentés comme tout aussi problématiques etdangereux : le Byzantio, le Moscoviski. Donc on a vraiment une incerti-tude sur ce qui se passe et sur la façon de rendre compte de ce qui se passe.Alors que vont faire les acteurs en situation pour réduire l’incertitude etconstituer des prises ? Ils vont tout d’abord avancer le motif de la vigi-lance, de l’anticipation, et presque de l’alerte, notamment les pouvoirspublics en France, car le fioul n’est pas encore là, il est quelque part aularge, mais surtout parce qu’on veut éviter ce qui se passe alors en Espagne,c’est-à-dire une controverse, un scandale puisque le gouvernement Aznarest mis en cause. Autre manière de ramener de l’incertitude à du certain,c’est, bien sûr, les précédents. Tout le monde a le mot Érika à la bouche :on fait des rappels sur ce qui s’est passé en 1999 ; de même en Espagneon a eu un petit naufrage, une petite marée noire en 1992 près de laCorogne, avec le pétrolier Aegean Sea. On constitue ainsi des retours d’ex-périences sur ce qui s’est passé quelques années après. Autre façon derendre les choses certaines, c’est l’appui sur des discours issus du mondescientifique. On écoute divers spécialistes, comme des météorologues,qui vont anticiper et modéliser la dérive des nappes de fioul. On entenddes formes de raisonnement qui ouvrent des espaces de calcul. Ceci s’ap-puie sur des équipements et des dispositifs de visibilisation très abstraitscomme les cartes satellites, les prévisions des instituts hydrographiques, ou 237
  • RISCOl’infographie dans les journaux. Et, dernier élément de cette technicisationde la crise, c’est le fioul lui-même. On le présente sous un angle extrême-ment technique. Dans les journaux, dans Sud-Ouest, à la télé, on découvretout sur sa viscosité. Donc au total, une crise lointaine, traitée de façonfroide. Mais, surtout, une crise qui donne lieu à une controverse en géné-ralité, avec des formes de disqualification de la marée noire qui sont plutôthautes et qui renvoient au monde politique, ce que Luc Boltanski et Lau-rent Thévenot14 appelleraient la justification civique. Les acteurs de lacontroverse à ce moment-là, ce sont Jacques Chirac, Aznar, la Commis-sion européenne, avec notamment trois manières de rendre compte de lacontroverse durant cette période. La première manière est diplomatique,c’est-à-dire que, dans la presse, et même la presse locale, dans Sud-Ouestpar exemple, les entités qui sont mises en scène sont des États et des gou-vernements. Et, autour de l’épisode Prestige, lors de la dérive du pétrolier,et surtout au moment où il a coulé, on voit des espèces de querelles diplo-matiques entre le gouvernement espagnol et le gouvernement de Gibraltar,entre la Commission européenne et le gouvernement britannique, entre laCommission et les États membres, entre les gouvernements français etespagnol, entre la France et la Grèce, etc. On est vraiment dans l’espace desrelations internationales dans lesquelles les actants, ceux qui peuplent lacontroverse, forment des communautés très générales qui coopèrent ouqui s’affrontent. Deuxième logique qui renvoie à ce traitement politiquede la crise, c’est la compétition électorale nationale. C’est le moment où lacrise est le plus construite comme un enjeu de politique domestique. Parexemple, le Parti communiste va monter à Paris une opération dite « colèrerouge » dont tous les observateurs montrent que c’est un coup tactique dela part du PCF qui, en mobilisant sur la marée noire, veut se rapprocherdes Verts. De même, on trouve cette compétition électorale également à lapériphérie du champ politique puisque des associations montent au cré-neau pour dénoncer la situation : Greenpeace, Robins des bois, FNE, les14. Boltanski L., Thévenot L. (1991). De la justification. Les économies de la grandeur. Paris,Gallimard.238
  • Julien WeisbeinAmis de la Terre, vont tenir une conférence commune pour critiquer lesarmateurs, l’incurie du trafic maritime, etc. Il y a donc une logique diplo-matique, une logique de compétition électorale, et enfin une logiqueculturelle avec des débats nombreux sur la civilisation du pétrole, sur ladépendance au pétrole. En gros, derrière la crise du Prestige, il y a unevéritable question de civilisation, d’autant plus que dans l’agenda média-tique on est dans les préparatifs de la guerre d’Irak. Et c’est dans cette miseen cause culturelle de la marée noire du Prestige que l’on trouve le recoursle plus prononcé au registre moral. On dénonce les pratiques douteusesdes affréteurs, l’hypocrisie des assureurs, le thème des « voyous de la mer ».Ce premier moment est assez intéressant parce que cette crise, cette contro-verse, est pour l’instant assez routinière finalement. On mobilise des dis-cours déjà constitués. On prend l’infographie que l’on avait faite sur l’Érikaet on change juste le nom. Dans l’ensemble, on est dans un espace relati-vement balisé du discours public. Ce qui va changer, et c’est le deuxième moment de la controverse, c’estle premier janvier au matin 2003 : les boulettes de fioul touchent les côtesfrançaises. Ça y est, la marée noire est là, elle n’est plus en mer, elle n’estplus lointaine. Cela va changer à la fois les acteurs de la controverse, maissurtout les types d’arguments et l’économie générale des débats. Alors,en gros, que va-t-on voir ? On va avoir une qualification de plus en plusdramatique, spectaculaire de la situation, qui va produire de l’indignationcommunautaire et non plus seulement de l’intérêt. C’est là que l’on vaentrer dans l’appareillage de la constitution des collectifs. Alors que se dit-ilà ce moment-là, quels sont les argumentaires déployés ? La disqualificationde la marée noire quitte le registre civique pour intégrer de plus en plusle registre domestique, au sens de Boltanski et Thévenot mais avec unpetit quelque chose en plus, une politisation de ce registre domestique.Premier point, c’est sans doute là le plus intéressant, désormais la criseest obscène, je prends ce terme à Claude Gilbert15, c’est-à-dire que danscette situation post-catastrophique, les faits sont, on va dire, crus. On15. Claude Gilbert, op. cit., p. 162. 239
  • RISCOest dans la matérialité première du fait. Et sur le Prestige, on va voirqu’une nouvelle star va apparaître, la boulette de fioul, de pétrole, et cetteboulette, ce pétrole du Prestige, va être décrite abondamment dans samatérialité, surtout, à travers les sens qui permettent de l’appréhender : lavue, l’odorat et le toucher. Dans cette nouvelle qualification du problème,deux types de catégorisation seront entremêlés dans les discours. Toutd’abord, la matérialité, la consistance, l’odeur, la couleur du fioul, etsurtout à travers cette description matérielle, on va avoir mobilisation duschème nosographique, relatif à la maladie. C’est-à-dire que l’on va de plusen plus dépeindre le fioul comme un cancer, une maladie, on va utiliserles catégories propres au registre sanitaire. Donc, en gros, le problèmedu Prestige n’est plus un problème de régulation du trafic maritime, c’estcarrément désormais un cancer dont sont atteintes les plages du littoral.Et là on retrouve cette tradition culturelle du vitalisme qui oppose lemalsain et le sain, l’artificiel et le naturel, et l’on voit apparaître dans lacontroverse ce que l’on peut appeler des « monstres », au sens de Latour,c’est-à-dire des assemblages d’humains et de non-humains. On voit eneffet apparaître de nouveaux actants dans la controverse : des cribleuses,des oiseaux mazoutés, des plages, la boulette de fioul matériellementdécrite. On peut faire à ce sujet une remarque sur une telle analyselittéraire – et c’est ce que dit Gusfield : quand on étudie une controverse,il faut également le faire avec les outils de l’analyse littéraire. C’est ce quel’on a essayé de faire puisque, on le voit dans la mise en mot du fioul, unregistre lexical va se fixer sur un ensemble assez élastique de termes. Je nerésiste pas au plaisir de citer quelques-unes des qualifications médiatiquesdu fioul : « des cannettes noires, grasses et visqueuses agglutinées au sable,qui salissent les mains », des « chapelets nauséabonds », des « pastillesnoires et gluantes », des « galettes noirâtres », « luisantes », « gluantes »,« collantes », « compactes », « épaisses », des « boulettes poisseuses »,« flasques », des « pâtes de chewing-gum d’ébène », d’« épaisses galettes ».On a toujours ce vocabulaire qui revient. De même, on met en scènedans les discours des profanes des métaphores biologiques et parfoismême fécales. J’ai par exemple étudié les surfeurs et dans tous les240
  • Julien Weisbeinblogs de surfeurs on lit : « Le fioul, quelle merde ». De même, cettestylisation littéraire du fioul permet d’en faire un portrait moral. Jeprends quelques exemples d’articles de Sud-Ouest ou d’entretiens : lefioul est « nauséabond », il est « toxique », il est « pathologique », c’estun « coup de noir sur le moral », c’est une « créature venue du plussombre des abysses », c’est un « ennemi sournois ». C’est là que l’onvoit le côté intéressant de cette analyse stylistique : on a une dimensionnosographique de plus en plus forte dans la controverse, mais surtout onva avoir un basculement, d’une catégorisation portée vers le lointain versune catégorisation de plus en plus ancrée dans la proximité. Que se passe-t-il ? On va voir de nouveaux acteurs apparaître et peupler la controverse,acteurs qui sont toujours locaux, qui appartiennent à et symbolisentl’histoire des territoires impactés : les riverains bien sûr, les pêcheurs, lesostréiculteurs, les responsables politiques locaux, les professionnels dutourisme. Également, on va voir apparaître dans la controverse les huîtresdu bassin d’Arcachon, les plages magnifiques de la côte basque, la mer sibelle, les vagues pour les surfeurs, le froid. C’est-à-dire que désormais onvoit la controverse peuplée de ces nouveaux actants, de ces non-humains,qui vont éclipser les États, les acteurs politiques, les acteurs associatifs. Et on voit apparaître une opposition très forte entre ce que l’on pourraitappeler avec des catégories un peu à la serpe de la science politique,des profanes versus les professionnels. Et c’est une opposition qui vaêtre très forte dans cette dynamique et qui va démonétiser le recours àdes grammaires politiques de contestation. Qu’est-ce qu’on oppose à cemoment-là ? Alors, évidemment, les pouvoirs publics, incurie des pouvoirspublics, la fameuse image de Raffarin qui sort de son 4 x 4 et qui donne uncoup de pied rageur dans une boulette de fioul. Tout le monde se moquede cette image qui circule et qui scandalise. De même, on voit certainsgroupes qui essaient de politiser l’événement à ce moment de la crise maisqui échouent. Par exemple, à Arcachon un collectif « marée noire » issudu mouvement altermondialiste essaie de construire la crise comme unproblème de régulation, un méfait du néolibéralisme or la contestation netient pas, elle s’épuise. De même un autre acteur que j’ai étudié, ce sont les 241
  • RISCOsurfeurs, qui essaient également de politiser l’événement, qui disent qu’onn’a rien fait sur l’Érika, et qu’on ne fait toujours rien sur le Prestige. Ainsi cesacteurs, les surfeurs, vont refuser de participer aux opérations de nettoyagedu fioul au motif justement de cette politisation de l’événement. Or lessurfeurs qui refusent de nettoyer les plages vont être stigmatisés, mis horsjeu. On voit donc bien que la grammaire politique est totalement décaléedans ce moment de la crise où seuls les argumentaires patrimonialisés sefont entendre. Du côté du profane, la grandeur à ce moment-là, c’est lacoprésence dans l’expérience du littoral. On glorifie le gars du coin, ondévalorise l’éloigné, le bureaucrate, etc. Par exemple, dans Sud-Ouest, les« gens d’ici » sont abondamment mis en scène, on présente de plus enplus des interviews de simples quidams qui sont là et qui clament leurindignation. Et surtout on exemplarise certains groupes sociaux comme lespêcheurs, les employés municipaux et les pompiers : « les gens du pays quicombattent cette espèce de catastrophe qui nous concerne, nous ». Celapermet, dans ce moment de la controverse, de reconstruire une solidaritéaquitaine qui est relativement inexistante. Les Landais et les Basques, ce nesont pas des gens qui s’apprécient beaucoup, mais, là, tout à coup la crise lesréunit dans un collectif : les Aquitains, les Girondins, les Landais. Ceci vaproduire un monde commun qui va produire de la solidarité. Ici je renvoieaux travaux de Julien Langumier16 qui montrent que dans les expériencesde crise, on a aussi un rapport très affectif et patrimonial aux choses. Donc,là, on est dans un moment où la crise du « Prestige » construit un collectifqui s’oppose au collectif éloigné que sont les armateurs, le gouvernementnational ou les pouvoirs publics. Donc, cette période est assez diffuse : du premier janvier 2003 jusqu’aumois de mars, et ce sera malheureusement ma conclusion, on a un der-nier moment de la crise qui va être définitivement arrêté avec le procès, jepense. C’est un moment de banalisation de la catastrophe. Petit à petit,la marée noire n’est plus un problème public. Ou, plutôt, ça reste un16. Langumier J. (2008). Survivre à l’inondation. Pour une ethnologie de la catastrophe.Lyon, ENS Éditions.242
  • Julien Weisbeinproblème public, mais qui n’a plus les mêmes propriétaires. Plus précisé-ment, on voit une phase de normalisation du problème où la gestion dela marée noire devient confinée dans des arènes spécialisées : comités decrise, postes de commandement avancés, etc. La marée noire devient deplus en plus coupée du débat public. Et elle est coupée du débat publiccar on a des phénomènes de dénégation au sens de Gusfield. Je me per-mets juste une remarque sur cette traduction que fait Céfaï de Gusfield,puisqu’il y a un jeu de mot assez intéressant : la dénégation c’est en faitla désappropriation. Gusfield dit To disown, littéralement « abandonnerla propriété de ». Bref, un ensemble d’acteurs, les élus basques, les profes-sionnels du tourisme, les professionnels de la thalassothérapie, vont véri-tablement abandonner la propriété du problème « marée noire ». Ils vontreconstruire leur propriété sur un autre problème, celui du développe-ment local, dont ils sont eux les propriétaires : « Il faut développer le Paysbasque, il faut développer l’économie touristique de ces espaces. » Et cettedéfinition par le tourisme, par l’économie, va finalement l’emporter surcelle de la marée noire du Prestige comme un scandale communautaire.En gros, ils vont dire : « Tout ça c’est une position médiatique, finalementce n’est pas important, ce sont des petites arrivées de fioul. Ça renvoieaux expériences de dégazages qui sont très routinières, etc. » Donc, on aune espèce de décrue des discours de contestation de l’épisode, avec unphénomène de banalisation, qui va mettre de côté d’autres opposants.Notamment, les surfeurs et les associations qui eux vont tenter de mon-trer que le problème est toujours là. C’est donc notamment autour de lavisibilité du fioul que ça va se jouer. Je n’ai malheureusement pas le tempsde le développer, mais c’est sans doute l’économie des arguments qui va sejouer de plus en plus sur cette dialectique autour du secret et du caché. Pour conclure très rapidement : pourquoi cet exemple très laborieuse-ment démontré peut intéresser ce séminaire ? Justement parce que n’étantpas un spécialiste de communication, j’ai saisi un autre cadre théorique,assez classique en sociologie des crises, les crises post-accidentelles mais éga-lement la notion de problème public, pour montrer que là il y a un espacede dialogue avec les spécialistes de l’information et de la communication. 243
  • RISCO Discussion Question Vous n’avez pas cité la question des minorités, ni celle de la faunecomme étant des victimes. Est-ce que l’on ne pouvait pas isoler lesminorités, disons les ostréiculteurs par exemple, qui n’ont jamais été traitéscomme une minorité, minorité construite par les médias par exemple ? Réponse Oui, je n’ai pas eu le temps… La faune et la flore sont abondammentprésentées avec je ne sais plus quel type de poisson qui a été plutôtmis en danger par la marée noire du Prestige. On a évidemment cettemise en avant publique de la nature. On découvre des oiseaux dont onn’avait jamais entendu parler. Alors sur les groupes sociaux, il y a desstratégies de victimisation – parce que j’imagine que dans votre question« minorité », c’est « victimes » ? Des stratégies de victimisation qui sont àgéométrie variable, c’est-à-dire que d’emblée certains groupes sociaux sontvictimisés, sont présentés comme victimes de la crise : les pêcheurs, lesostréiculteurs, notamment sur le bassin d’Arcachon. La moitié des pagesde Sud-Ouest c’est : « Que se passera-t-il sur le bassin d’Arcachon ? » C’estimpressionnant. Même les éditions du Pays basque parlent d’Arcachon etde son huître. Là, on a aussi un groupe qui est considéré comme victime :les professionnels du tourisme, la thalassothérapie, les surfeurs un petitpeu. Un moment, on dit : « Les pauvres, ils ne vont pas pouvoir surfer etnous ramener beaucoup d’argent » – ce sont en effet des industries trèsprésentes sur la côte basque. Mais, très vite, plus que des victimes, onva en faire des ennemis, des déviants : « Regardez les surfeurs, ils vont àl’eau malgré les interdictions d’accès aux plages. » L’association SurfriderFoundation Europe refuse par exemple de participer aux opérations denettoyage des plages. Donc le surfeur est vraiment reconstruit commequelqu’un d’un peu bizarre, un peu déviant, même si ce terme de244
  • Julien Weisbeindéviance est un peu exagéré. Il y a ces minorités qui sont dans le débatpublic et ces discours sont pris par les acteurs eux-mêmes. L’enquête surles pêcheurs a montré que, finalement, ils jouent de ce statut de victime.Et que, pour eux, c’est une crise assez positive, parce que ça leur a permisde reconfigurer une industrie qui était relativement en crise. Donc, plusque minorité, moi je proposerai le terme de victime. Mais ces logiquesde victimisation sont dans une espèce de déroulé général de la crise avecdes gens qui sont parfois des victimes, parfois des traîtres… C’est pour çaque j’essaie de vous montrer que les choses sont très floues. Les gagnantspeuvent être les perdants à un moment donné, dans cette publicisationde la crise, les coûts sont très variables. Et la rentabilité des coûts est trèsvariable d’une séquence à l’autre. Question Plus une remarque qu’une question : c’est de voir à quel point cedéroulé que tu as fait de ce cas conduit à interroger la question de lacommunication. Au fond, la question de la communication pose quandmême, on l’a vu à travers d’autres présentations, une certaine stabilitédes références et des définitions des problèmes. Or, on voit bien là dansl’exposé qui nous est donné, c’est que la définition est continuellementremise en chantier. Ce ne sont pas simplement les enjeux cognitifs, c’estaussi qui définit un problème, comme tu l’as dit, qui a la capacité de définirle problème, définir le système d’acteurs, répartir les responsabilités. Cesont des enjeux et cognitifs et d’attribution de responsabilité, de pouvoir.Mais c’est tellement fluctuant : où placer les enjeux de communicationpar rapport à, ce n’est pas simple. Réponse Pour un certain nombre de chercheurs, ça fait complètement partiedes actes de communication, des situations de communication. À forced’entendre parler de communication comme un faire-savoir, un discoursstructuré qui apparaît comme devant être très stable et très univoque.Quand on envisage la communication comme construction de sens 245
  • RISCOet de visions du monde en interaction, avec toutes les incertitudes,les incompréhensions, l’attribution des rôles dans les relations, on estpleinement dans la communication. – La question qui se pose c’est que même avec toutes les précautionsqu’on peut ajouter, on attribue plutôt la communication à certains acteursque d’autres. Non ? – Ça dépend de la théorie initiale que tu prends. C’est toujours le cas ensciences humaines et sociales, on est confronté au type de postulat adopté.Si tu adoptes le postulat d’Habermas, ce que moi je ferais volontiers, lacommunication est un processus extrêmement restrictif, puisque c’est unprocessus de formation d’un point de vue dans des conditions de liberté,d’égalité, de solidarité qui sont à la fois « contrefactuelles », c’est commeça qu’il dit les choses et pas complètement utopiques, car ça veut direen gros qu’on est capable de discuter dans un milieu associatif sans quequi que ce soit puisse imposer quoi que ce soit. Je l’ai fait d’ailleurs : situ t’entends pas avec ton copain associatif, tu crées une autre associationet tu rediscutes. Tu n’es pas dans une structure de pouvoir au sensfonctionnaliste du terme. Et puis tu ne peux pas acheter une position,par exemple. À un moment ou à un autre, en fonction de la configurationthéorique dans laquelle on se trouve, la communication peut être réduiteau monde vécu, donc se situer à l’extérieur de toute la sphère de l’Étatet de l’économie, ou elle prend la forme d’actes de communication, cequi est assez différent. La difficulté est là, mais je trouve qu’elle n’estpas spécifique aux gens qui sont en information-communication. Si onprend tous les concepts sociologiques, y compris le pouvoir : on a soit lepouvoir à la Crozier, soit le pouvoir à la Parsons, je ne vois pas vraiment lerapport entre les deux. Si on parlait de pouvoir, on se poserait la questiondu pouvoir. À un moment donné, est-ce que l’on va parler de la mêmechose ? Mais là je pense que ce qui est surtout intéressant c’est de mettreà plat ces choses-là et de dire de quel point de vue on parle. J’en profitepour poser une question : c’est sur la publicisation. J’ai toujours uneinterrogation sur cette notion. Danielle Salomon était aussi dans cette246
  • Julien Weisbeinidée-là, mais je me trompe peut-être. Il y a une sorte d’identification defait spontané entre publicisation et médiatisation de masse. Alors est-cequ’il faut la faire ? Si on s’inscrit dans la perspective d’Habermas, c’estnon, c’est évident. Surtout Habermas number two. Mais qu’est-ce quipermet de dire que quelque chose est public par exemple ? – Je vais répondre avec Emmanuel Henry. Dans mon titre, j’avais mis« la dynamique de publicisation » mais pour moi ce n’est pas uniquement ladynamique de médiatisation et je n’ai pas uniquement étudié Sud-Ouest, lesjournaux du Pays basque. On a véritablement mis, pas en équivalence, maisau moins en relation, des médias, des médias locaux, mais aussi les surfeurs,les pêcheurs, les pouvoirs publics. Donc, pour moi, l’idée de dispositifde publicisation sert à montrer que ces espaces sociaux hétérogènes sontobligés de fonctionner ensemble, ou plutôt le discours produit dans telespace public, dans tel groupe social, est induit par ce qu’ont dit d’autresgroupes sociaux, etc. C’est un peu du Dobry appliqué au discours, surles mots. Je pense que c’est bien ce que montre Emmanuel Henry surl’amiante : montrer comment on requalifie l’enjeu en fonction des espacessociaux traversés par le problème. Il me semblait que c’est vraiment ce quel’on a vu sur le Prestige. C’est-à-dire que cette marée noire est une formequi est relativement disponible, qui est très classique. On fait ce qu’on veutavec une marée noire. Même des acteurs dans le moment de la controverseau deuxième moment de la controverse, quand c’est vraiment un discourscommunautaire, même les acteurs les plus institués de la normalité, dela généralité, tiennent un discours induit par cette espèce de trop-pleincommunautaire. Je n’ai pas eu le temps d’en parler, mais il y a une notionqui est très intéressante, ce sont les « émotions stratégiques ». C’est dans lelivre de Traïni sur les émotions dans les mobilisations, où justement on meten scène de la colère, de l’indignation, avec une vraie dimension stratégiqueconstitutive à cela17. Donc, même les acteurs qui sont les plus sérieux, lesplus froids, les plus dans la généralité, sont un peu là-dedans. Alors qu’àla fin, la dernière séquence, avec la décrue des discours contestataires, le17. Traïni C. (2008) (s/d). Émotions… Mobilisation ! Paris, Presses de Sciences-Po. 247
  • RISCOretour du prisme économique, du prisme des propriétaires des problèmespublics, là, le discours se fait beaucoup plus policé, on met en avant lasaison touristique à sauver. Je n’ai peut-être pas répondu à ta question maisje voulais insister sur le fait, car je ne suis pas du tout un spécialiste de lacommunication, que ce qui est intéressant, c’est de voir comment le sensde la marée noire a pu être infléchi par les espaces sociaux que cet enjeu, ceproblème public a pu traverser. C’est là aussi que Gusfield est intéressant. Question Je suis professionnel de la communication, je ne suis pas chercheur.J’ai beaucoup apprécié la sémiologie que vous pratiquez sur un corpusd’information. J’ai envie de dire aussi qu’il y a une sémiotique en creuxqui est celle du professionnel de l’information et quand vous parlez deplasticité de l’événement, l’événement de fait est construit, pour reprendreBachelard. Et le journaliste qui se lève le matin qui se demande : « Quoi deneuf ? », effectivement il construit l’événement. Il va aussi l’agencer dansdes séquences qui sont celles de son journal. « Est-ce que je vais marquer çadans la rubrique économie ou dans la rubrique politique locale ? » Rien quecet étiquetage, le travail des en-têtes, après le travail du traitement, le travaildes registres : « À qui vais-je donner la parole ? » Le schéma actanciel, lejournaliste le construit aussi. Donc, dans le dispositif il ne faut pas oubliertoutes ces routines professionnelles, parce que dans les trois séquences quevous donnez, finalement ces séquences sont construites par la professiond’informateur, de média. Elles sont scénarisées. Quand on parle dedispositifs, j’aimerais bien en savoir plus sur : qui sont les parties prenantesd’un dispositif ? Je veux bien que le dispositif évolue, soit fuyant, mais il ya quand même… quand vous dites qu’il n’y a pas de rendement de la crise.Si, il y a le rendement médiatique déjà, il y en a qui tirent rendement dutraitement de la crise. Tout en faisant leur boulot. Réponse Oui, deux remarques rapides. Déjà, c’est une vraie question, car undes points aveugles de l’enquête est : comment travaillent les journalistes248
  • Julien Weisbeinde Sud-Ouest ? On a beaucoup travaillé sur Sud-Ouest, le principal médiarégional dans cet espace. Comment ? Quel type de routine ? Qui sont cesjournalistes : des localistes, des journalistes environnementaux, si jamaisce rubriquage existe ? Ça, c’est vraiment des choses que l’on devait faireet qu’on n’a pas pu faire, par manque de disponibilité. Je suis tout à faitd’accord sur les routines par lesquelles les acteurs produisent les discours.Et les journalistes sont évidemment dans des routines très fortes, descontraintes très fortes, il n’y a qu’à regarder… Mais d’autres acteurs ontété dans leurs propres routines de ce qu’ils sont. Des professionnels dusurf : moi j’ai avant tout travaillé sur les surfeurs, eux ils sont dans lemonde social du surf quand ils qualifient l’événement. La métaphorefécale, ça fait plus partie des routines discursives de leur univers qued’une indignation générale. Les pêcheurs renvoient aussi à leur mondevécu quand ils donnent du sens à l’événement. Donc, votre question elleest vraie sur certaines routines, les routines journalistiques l’emportentsur d’autres. Le discours journalistique a beaucoup induit les formesde qualification de l’événement dans d’autres espaces. Par contre, il mesemble qu’à un moment donné, le moment communautaire, le deuxièmemoment, il y a une sorte de déprise relative, notamment des routinesjournalistiques. Donc, je ne suis pas un sociologue des journalistes, maisil me semble quand même, à lire Sud-Ouest sur les trois périodes, lesarticles n’ont pas du tout la même tonalité, le même vocabulaire… – C’est la variation d’angle. Ça fait aussi partie du métier la variationd’angle. On ressert le même plat, donc… – Oui, d’accord. Mais, d’autant plus que je n’ai pas eu le temps de ledire, mais il y a aussi de vraies routines journalistiques dans l’habillageiconographique. On a toujours les mêmes photos, la photo de la boulettenoire sur fond blanc, ou bien sur une plage. Ou alors cette espèce dedéclinaison sémantique que j’ai faite sur le chewing-gum d’ébène, ça cesont des choses tirées notamment de Sud-Ouest. Je pense qu’ils ont un trèsbon dictionnaire de synonymes à Sud-Ouest. Je ne savais pas qu’il y avaitautant de termes pour décrire une galette de fioul, je ne pensais pas que 249
  • RISCOl’on pouvait avoir ce luxe de synonymes. Maintenant, je suis tout à faitd’accord avec vous, mais c’est le point aveugle de l’enquête. Question Il y a un moyen simple de repérer le poids relatif des entrepreneurs decause, c’est d’objectiver les retombées. Est-ce que tu as repéré des sourcesquand même ? Les sources, les journalistes. Qui parle et sur combien detemps ? Réponse Ça on l’a fait. Et le moment communautaire c’est un changementdes sources. Un exemple tout bête : un article qui présente un surfeurqui a trouvé la solution miracle pour repérer le fioul. C’est un grosproblème qui s’est posé aux acteurs : comment repère-t-on une petitepollution de fioul, quelques boulettes ici et là ? Comment on mécaniseun recueil avant tout artisanal ? Donc, là, il y a un surfeur qui sort deses bois, il est agent de l’ONF dans les Landes, il sort de sa forêt avecun dispositif miracle, un filet serpillière. Où en gros on place le filetserpillière à un endroit de la baïne et quand la mer repart via la baïne,elle prend le fioul avec elle et il n’y a plus qu’à récupérer le filet avec lefioul qui serait sinon reparti à la mer. Et, là, il y a deux pages dans Sud-Ouest : « on a trouvé la solution miracle, c’est super ». Moi, j’appellele surfeur mis en scène pour un entretien, je le rencontre et il me ditqu’en fait il a eu cet article car c’est un très bon ami du journaliste, ilssurfent ensemble. – Oui, enfin c’est anecdotique ! Tu as de grosses sources ordinaires quisont l’essentiel de l’information. – Il me semble qu’il n’y a que sur la troisième séquence que là on l’aun petit peu vu, mais une fois de plus on n’a pas fait ce terrain vers lesjournalistes, qui est la reprise du discours public. On le voit sur l’articlequi reprend en gros les thèmes. On peut dire que ce sont des « copier-coller » de communiqué de presse de la part de la préfecture ou de la part250
  • Julien Weisbeindu conseil régional, mais c’est très proche. Là, on est vraiment dans unjournalisme de routine où on dit, où on prend les « définisseurs primaires »chez Stuart Hall. J’avais repris ce bagage théorique, et là effectivement lespropriétaires du problème développement local imposent leurs sources,redeviennent les sources premières. – Oui, car la lecture qui est faite de Gusfield, l’apport de Gusfield,c’est celui-là. C’est de mettre du relief précisément et de permettre decomprendre le poids relatif des sources, des définisseurs primaires chezStuart Hall, des propriétaires de causes dans la construction de l’agenda.C’est un véritable travail sociologique d’abord. Donc, c’est vrai qu’il nefaut pas le réduire à un constructivisme qui serait un peu plat, car ce seraitlire à l’envers Gusfield et ce qu’il a pu apporter. Et c’est vrai que DanielCefaï oriente un peu trop vers cette lecture de sociologie pragmatique. – Mais Gusfield est une victime consentante, Cefaï le dit lui-même,dans le bouquin, dans le compte rendu de l’entretien qu’il fait avecGusfield, il dit : « moi je suis un pragmaticien ». C’est dit. – Oui, mais il ne connaît pas Callon, Latour, et il s’en moque. Ce sontdes trucs qui ont été écrits dans les années 50 ! – Oui, il y aurait un colloque à monter sur les réceptions extrême-ment contrastées de Gusfield en sciences politiques ! Merci pour vosquestions. 251
  • La fabrique institutionnelle des risques : ce que la veille sanitaire fait à la santé Frédéric Pierru Bonjour. Je suis ravi d’être avec vous aujourd’hui. Je me présenterapidement. Je suis politiste de formation, ça va se sentir tout de suite,même si j’ai été recruté au CNRS en tant que sociologue. Je suis affectéà l’IRISSO (Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales),à Paris-Dauphine où il existe un laboratoire de sciences sociales, en susdes nombreux départements d’économie, de finance et de gestion. Jevous préviens de suite, je ne suis pas un spécialiste du risque en tant quetel, plutôt un spécialiste de sociologie de l’action publique, on dit aussid’« analyse des politiques publiques », mais je me reconnais mieux dans lelabel « sociologie de l’action publique ». Mes travaux portent pour l’essentielsur les politiques de santé, par conséquent la notion de risque ne m’est pasinconnue, puisqu’elle est centrale pour la politique de protection maladie,l’objet de ma thèse, comme de la politique de santé publique. Je centreraicependant mon propos sur une recherche plus récente, menée à trois et quiambitionne de faire la sociohistoire de la veille sanitaire. Ces collègues sontFrançois Buton, chargé de recherche en sciences politiques au CEPEL àMontpellier, et Claude Thiaudière, maître de conférences en sociologie àl’université de Picardie Jules-Verne d’Amiens. Cette enquête nous a amenésaux États-Unis, aux Centers for Disease Control à Atlanta, à la Bibliothèquedu Congrès de Washington, mais aussi dans des fonds d’archives publiqueset privées en France. Nous avons enfin réalisé des entretiens semi-directifsavec les principaux protagonistes de la rénovation de la santé publique enFrance, au tournant des années 80/90, soit une cinquantaine d’entretiens.Je vais en présenter ici quelques résultats et, à partir de ces derniers, tenterd’élaborer, à titre personnel, quelques hypothèses « théoriques ». Cette 253
  • RISCOenquête, désormais achevée et en cours de rédaction, porte donc sur lagenèse d’une institution-clé du dispositif français de santé publique, dontvous avez sans doute entendu parler, qui est l’Institut national de veillesanitaire (INVS). Nous avons tenté de retracer les origines, surprenantes àbien des égards, de cette notion singulière et importante pour la politiquede santé publique qu’est la « veille sanitaire » et, plus spécifiquement, del’importation et de l’institutionnalisation en France, sur la période 1979-1992, d’une façon de faire de l’épidémiologie, directement opérationnelleet orientée vers l’action publique. C’est la raison pour laquelle j’ai appeléma communication : « La fabrique institutionnelle des risques : ce que laveille sanitaire fait à la santé ». Je vous propose un topo en deux temps. Un premier temps, un peu« théorique », de cadrage problématique qui abordera un programmede recherche, celui de la sociologie des problèmes publics. Donc, unpropos un peu général, et puis, dans un second temps, de mettre ce cadreproblématique à l’épreuve d’un terrain particulier. Le propos théorique aété un peu élaboré ad hoc, de façon à intéresser des spécialistes du risque,en tout cas des personnes intéressées par la problématique du risque, étantdonné que la recherche que nous menons – et que j’aborderai donc dansun second temps – est davantage dans une veine – ça ne vous dira peut-être rien – de sociohistoire des sciences ou des savoirs de gouvernement,soit une démarche historique fortement irriguée par les concepts et lesméthodes de la sociologie. Pour commencer avec le premier temps, un peu général, je diraique la sociologie – dite « constructiviste » – des problèmes publics n’afinalement que peu de choses à apporter à la sociologie du risque, parcequ’il suffit ne serait-ce que de feuilleter le manuel de Patrick Peretti-WatelSociologie du risque1 pour s’apercevoir rapidement que cette perspectiveconstructiviste a fortement influencé les travaux les plus importants, eten tout cas pionniers de cette sociologie-là. Si je me souviens bien, le1. Peretti-Watel P. (2000). Sociologie du risque. Paris, Armand Colin ; voir aussi Borraz O.(2008), Les politiques du risque, Paris, Presses de Sciences-Po, 2008.254
  • Frédéric Pierrupremier chapitre du manuel de Peretti-Watel s’intitule : « Constructionsociale du risque ». Sachant évidemment que ce geste ou tropismeconstructiviste dépasse de très loin le seul champ de l’objet « risque »,puisque aujourd’hui, la tendance dominante des sciences sociales estde se réclamer de cette forme de constructivisme, sous des formes plusou moins contrôlées et méthodologiquement sérieuses ; et je renvoie làau bel ouvrage de Ian Hacking qui s’appelle : Entre science et réalité :la construction sociale de quoi ? 2, qui tente justement de faire un bilancritique de cette perspective constructiviste en sciences sociales. Seloncelle-ci, le risque est d’abord conçu comme une catégorie de pensée etde classement, ou, plus faiblement, comme un simple label, par ailleursparticulièrement volatile et proliférant dans les sociétés post-industrielles.Donc, je ne vais pas m’étendre sur le résultat des recherches autour del’objet de la « mise en risque ». Cette expression de « mise en risque »est assez emblématique de la démarche constructiviste ou, pour le direautrement, de la « construction », de la « fabrique », de « l’invention »des risques, c’est-à-dire à la fois l’étude des mobilisations, des savoirs, despouvoirs, des pratiques qui alimentent la fabrique sociale aboutissant à dessituations définies, cadrées, équipées de plus en plus comme des risques,y compris celles qui a priori échappent aux calculs des probabilités. J’airepris une définition de Claude Gilbert3, qui me paraît assez claire là-dessus. Il s’agit d’étudier, selon les mots de Claude Gilbert, « la façondont se constituent les systèmes d’acteurs, des réseaux, des mondes, quiportent les problèmes, labellisés risques, en tenant compte des diversenjeux attachés à ces différentes sphères : politique, administrative,économique, scientifique. Mais aussi des possibilités d’alliances et decoalitions, des ressources existantes sur le plan technique, scientifique,réglementaire, théorique, pour équiper ces risques, les définir, permettre2. Hacking I. (2001). Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ? Paris,La Découverte.3. Gilbert C. (2002). Un tournant dans l’analyse des risques et des crises ? dans Gilbert C.(dir.), Risques collectifs et situations de crise. Apports de la recherche en sciences humaines etsociales, Paris, L’Harmattan. 255
  • RISCOleur appropriation, mais aussi des scènes, arènes, forum, espaces publicsà travers lesquels s’effectuent leurs publicités. » On pourrait donc direqu’une bonne partie de la sociologie des risques constitue sous cet aspectun terrain particulier de la sociologie constructiviste des problèmespublics, la sociologie constructiviste – si cette expression a un sens caron a du mal à imaginer désormais une sociologie non constructiviste »– étant elle-même d’ailleurs le carrefour de plusieurs autres domainessociologiques : sociologie des mobilisations, sociologie des groupesd’intérêts, sociologie des sciences, des techniques, sociologie des médias,sociologie politique, sociologie de l’État. Les sociologies du risque qui seréclament de ce paradigme affrontent les mêmes limites asymptotiquesque les autres recherches constructivistes. J’en citerai au moins deux. La première, c’est qu’après avoir été dans un premier temps heuristiquepour avoir permis de rompre avec l’acception dominante, on dira« objectiviste », « experte » ou « techniciste » de l’objet risque, en soulignantl’importance des activités indissociablement cognitives, pratiques etpolitiques de définition et de gestion des « risques », elles se heurtentaujourd’hui, avec la routinisation du programme de recherche, à la loides rendements cognitifs décroissants. Cette sociologie est devenue unecasuistique : les études de cas s’empilent sans que le pari de les intégrer dansune « synthèse » à portée plus générale ne soit tenu. Je pourrais longuementrevenir sur la perspective américaine, notamment en termes de sociologieconstructiviste, qui voulait au départ rendre comparables des études de caspour permettre des comparaisons systématiques et ainsi monter un peuen généralité, pour les articuler à des questionnements sociologiques plusgénéraux, par exemple les transformations structurelles de l’espace public.Or les recherches empiriques, souvent très intéressantes prises isolément,finalement s’additionnent les unes aux autres, pour souligner ad infinitumque les problèmes publics sont « construits » (à vrai dire, on s’en doutait unpeu), que tel ou tel « risque » loin d’être un phénomène purement « objectif »a été socialement « construit » ou « défini », sans toujours que les chercheursfassent un effort pour poser des questions du type, par exemple : « Qu’est-256
  • Frédéric Pierruce que cette étude de cas particulière nous apprend plus généralement surles transformations de l’action publique, sur les transformations des espacespublics, des modalités de mobilisation ? » Évidemment, tout ça est trèscompliqué à définir, et donc on se contente de démontrer qu’un risquen’est pas « naturel » ou « objectif », mais qu’il a fait l’objet d’un travailsociopolitique de définition, de catégorisation, de cadrage, etc. Et puis ons’arrête là. Je pense que c’est une première limite. La deuxième, sur laquelle je ne m’étendrai pas pour l’instant, maison pourra peut-être y revenir, c’est que certaines recherches n’évitent pastoujours le piège tendu par ce que l’on appelle le constructivisme radical,qui aurait tendance à dissoudre la réalité sociale dans les jeux de langages,dans les activités de définition et de labellisation, sombrant ainsi dans unidéalisme ou une déréalisation exagérée, d’où est exclue toute indexationsur les institutions et structures sociales. On pourra revenir après surles limites de la posture qui consiste à suivre sans a priori les acteurs aucours de leurs activités, pour mettre en valeur – sinon célébrer – leurscompétences morales, rhétoriques, pratiques, etc. Cela peut débouchersur une sociologie de l’action sans institution et sans histoire que certainsrevendiquent d’ailleurs. Je vais évidemment prendre le contre-pied de cetteperspective, même si j’ai beaucoup d’estime pour certains pragmatistesavec lesquels j’ai pu échangé. Au contraire, mon propos se centrera sur lanotion d’institution, dans le cadre d’une démarche historique. Je vous propose de partir de la notion d’institution, pour sortir un peude ces ornières à la fois relativistes et/ou idéalistes et/ou particularistes,en posant une hypothèse, somme toute banale en sociologie – c’estbien parfois de revenir aux fondamentaux –, à savoir qu’il existe desconfigurations institutionnelles plus ou moins favorables, propicesou incitatives à la « mise en risque » de phénomènes qui échappaientjusqu’alors à cette catégorisation. Ou, pour le formuler autrement : ilexiste un formatage institutionnel des risques. Je propose ni plus nimoins de repartir des intuitions de Mary Douglas4, en les complétant4. Douglas M. (2004), Comment pensent les institutions ? Paris, La Découverte. 257
  • RISCOavec des réflexions de sciences politiques, la plupart anglo-saxonnes etqui commencent à trouver pas mal d’écho en France, des réflexions quise disent « néo-institutionnalistes ». Selon celles-ci, les institutions sontimportantes parce qu’elles peuvent être considérées comme des variablesexogènes qui formatent, sur le double plan pratique et symbolique, lespréférences et les stratégies des acteurs des processus politiques. Lesinstitutions, notamment politiques, sont donc le contraire d’arènesneutres, elles sont au contraire des médiations actives qui structurent lesintérêts et les stratégies des groupes sociaux et les résultats du processusde l’action publique. Elles sont des facteurs d’ordre, les Américainsaiment bien définir les institutions comme ça, en tant qu’elles renvoientà des règles, des procédures formelles, mais aussi plus largement à dessavoir-faire, des rôles, des routines, des rites, des procédures, ainsiqu’aux croyances, représentations et catégories qui leur sont liées. Parailleurs, si les institutions constituent une bonne entrée pour saisir lesdynamiques de production des risques, elles sont aussi une bonne entréepour saisir les logiques sociales de sélection des événements, situationsou comportements qui méritent d’être ou de ne pas être labellisés de« risques » puis, éventuellement, être pris en charge publiquement. Ou,pour le dire autrement, de saisir pourquoi certaines situations ou certainsévénements ne sont pas mis en risque. Alors je pense que là, en abordantcette question des institutions, on pointe aussi une autre limite desrecherches de sociologie pragmatique. Parce que cette dernière se donnepour principe méthodologique de suivre les acteurs dans leurs activités deproblématisation, de cadrage et de publicisation, ce faisant, elle en vient,comme le conducteur ivre qui cherche ses clés de voiture uniquementsous le réverbère parce que c’est seulement là qu’il y a de la lumière, àconcentrer son attention sur le « visible » ou l’observable. Or la notiond’institution, ainsi définie, a comme intérêt d’inviter à se demanderpourquoi certaines situations ou certains comportements ou certainsévénements ne sont pas « mis en risque » ; ce qui pose d’ailleurs unequestion oubliée par les sciences sociales et politiques contemporaines,alors qu’elle a été l’objet de pas mal de débats dans la science politique258
  • Frédéric Pierruaméricaine des années 1960 et 1970, à savoir celle des non-décisions,c’est-à-dire des situations indésirables non constituées en problèmes et,a fortiori, comme problèmes publics. Je pense notamment aux travaux deBachrach et Baratz dans plusieurs articles et un très beau livre intituléPower and Poverty 5 qui date du début des années 1970 et qui n’a pas euvraiment de postérité. Il y a aussi les travaux de Matthew Crenson surles politiques urbaines de lutte contre la pollution6. Pourquoi certainessituations n’arrivent pas à pénétrer l’espace public, n’arrivent pas à donnerprise à une catégorisation, ici sous la forme de risque mais ça pourrait êtresous forme de problème social ? Une fois cela précisé, on peut opérationnaliser la notion d’institutionà partir de la théorie culturelle des risques de Mary Douglas, et à satypologie fondée sur les variables : greed et group, greed renvoyant auxlimites externes du groupe plus ou moins nettes et infranchissables, etgroup à la structure interne du groupe, plus ou moins hiérarchique et plusou moins égalitaire. Il me semble que cette typologie peut être reliée, entout cas elle l’a été, par un bel ouvrage de Christopher Hood intitulé TheArt of the State 7, consacré aux voies de la réforme de l’État, et notammentà sa dernière variante, celle du New Public Management. Ce politistebritannique s’est en effet explicitement appuyé sur les travaux de MarieDouglas : aux quatre figures du « bureaucrate », de « l’entrepreneur »,de « l’enclave », de « l’exclu » identifiées par Douglas correspondent lesvoies « hiérarchique », « individualiste », « égalitaire » et « fataliste » de laréforme de l’État. Selon lui, en effet, il n’y a que quatre formes culturellesfondamentales pour penser l’organisation de la sphère publique, formesqui reviennent périodiquement sous des formulations nouvelles, maisavec des principes stables. Et en faisant ce lien entre les intuitions de5. Bachach P., Baratz M. (1970), Power and Poverty. Theory and Practice, New York,Oxford University Press.6. Crenson M. (1971), The Un-Politics of Air Pollution. Studies of non-decision Making inthe Cities, Johns Hopkins University Press.7. Hood C. (1998), The Art of the State. Culture, Rhetoric, and Public Management, NewYork, Oxford University Press. 259
  • RISCODouglas et les principes d’organisation de la sphère publique, on aboutità quelques hypothèses – ça n’est que des hypothèses – sur les ressorts dela prolifération des risques dans les sociétés développées contemporaines.Comme vous le savez, les réformes en cours des États des pays développésmenées au nom du New Public Management ambitionnent de les« débureaucratiser » pour introduire des mécanismes de « marché ». Ils’agit en particulier d’éclater les grandes bureaucraties, intégrées, jugéesinefficaces, coûteuses, délivrant des services de mauvaise qualité, en demultiples agences autonomes. Ces formes organisationnelles nouvellesque sont les « agences indépendantes » sont combinées à des formesinédites de coordination et de contrôle « à distance » alternatives auxmécanismes hiérarchiques traditionnels des administrations publiques :les contrats, les indicateurs de performances, les évaluations et autresaudits. On comprend alors pourquoi l’État revu et corrigé par le NewPublic Management peut participer de la prolifération des risques car,nous dit Mary Douglas, le marché et la figure de l’entrepreneur ont unrapport beaucoup plus positif au risque que le « bureaucrate » traditionnel.L’éclatement des grandes bureaucraties publiques en « agences » somméespar leurs financeurs publics de rendre des comptes sur leur « utilité »pour les décideurs politiques serait, dans cette optique, censé favoriserl’adaptation et la réactivité aux demandes et exigences des usagers,libérer l’initiative individuelle, encourager l’innovation. En résumé,les responsables de ces agences devraient se comporter en véritablesentrepreneurs de politiques publiques, pressés de « démontrer » leurbonne utilisation des fonds publics et leur efficacité. Or, l’entrepreneuriatrepose justement la prise de risque. Là où le directeur d’administrationcentrale « traditionnelle » aurait tendance à se satisfaire des routines et dessavoirs éprouvés dans un cadre bureaucratique stable et des financementsautomatiques, le responsable d’une agence, jugé aux « résultats »,devrait lui, au contraire, se faire « entrepreneur », proactif comme ondit, innovant, toujours à l’affût des opportunités et des « risques » queprésente son environnement, institutionnel notamment. Il se trouve quecette réorganisation de l’État, on va le voir, concerne aussi le secteur de260
  • Frédéric Pierrula santé. Avec les travaux de Mary Douglas, ceux de Christopher Hoodsur les formes culturelles de la réforme de l’État, complétés par cette grillede lecture néo-institutionnaliste, on a, selon moi, quelques pistes (pasles seules) pour expliquer pourquoi l’État revu et corrigé par le NPMparticipe, et c’est là ma thèse aujourd’hui, de la prolifération des risques.C’est-à-dire que la logique de la réforme de l’État sanitaire, et j’espèrevous démontrer ça aujourd’hui à partir du cas de l’INVS, fait tourner àplein, si je faisais une image, la fabrique des risques, la fabrique politiqueet institutionnelle des risques. Pour préciser un peu mon propos, je vais me reposer sur un autretravail, de Rothstein, Huber, et Gaskell8 qui cherchent à préciserjustement les ressorts d’un processus qu’ils nomment « la colonisation »par les risques. L’intérêt de ce travail est, pareillement, de faire un lienexplicite entre réforme de l’État, nouvelles formes d’organisations dela sphère publique et prolifération des risques, y compris au-delà dustrict champ des risques, au sens « d’avenir probabilisable ». Au cœurde leur réflexion, la notion d’« État régulateur », soit la forme désormaisdominante du pouvoir étatique, porté par le NPM et, plus généralement,le « néolibéralisme » tel que Foucault a pu le systématiser dans ses cours auCollège de France9. L’État régulateur est un État qui « fait faire », plutôtqu’il ne fait lui-même, en contrepartie du renforcement de ses capacitésde pilotage sous la forme d’agences gouvernementales indépendantes, encharge de collecter et de traiter l’expertise et l’information, ou encoredans le cas des agences de gestion, d’élaborer et de sanctionner des règlespour le fonctionnement des marchés. Donc, d’une part, c’est un Étatqui fait faire plutôt qu’il ne fait lui-même, c’est-à-dire qu’il renonce àproduire lui-même les services publics et se contente plutôt de réguler lemarché dans l’intérêt général, de poser les règles de la concurrence entreopérateurs publics et privés, étant entendu que la « concurrence » est vue8. Rothstein H., Huber M., Gaskell G. (2006), « A theory of risk colonisation : the spiral-ling regulatory logics of sociétal and institutional risks », Economy and Society, 35(1).9. Foucault M. (2004), Naissance de la biopolitique, Paris, Seuil/Gallimard. 261
  • RISCOcomme le levier de l’ « efficience » ; d’autre part, la contrepartie pourpouvoir élaborer et faire appliquer ces règles du jeu de manière intelligenteest de renforcer ses capacités de pilotage, notamment d’intelligence,d’expertise et de gestion. Une hypothèse intéressante de ce travail, queje ne vais pas développer plus avant, est que les agences sont confrontéesà une injonction paradoxale : d’une part, comme l’INVS, les agencessont soumises à des pressions politiques, administratives, médiatiqueset judiciaires mais aussi à des impératifs de « transparence » et de« redevabilité » (accountability), mots totems du NPM ; mais d’autre part,les agences voient leurs capacités d’action limitées par tout un ensemblede facteurs : ressources limitées, priorités multiples et contradictoires,incertitudes des connaissances, rationalité limitée, effets pervers, etc. Ily a donc un décalage entre ce qu’ils appellent les « risques sociétaux »,c’est-à-dire les risques « objectifs » que font peser les développements desnouvelles technologies, y compris les instruments de connaissance desrisques, et cette capacité forcément limitée des agences à les prendre encharge, de même que les attentes et perceptions divergentes des différentspublics des agences, tutelles administratives et politiques, médias, groupesd’intérêts engendrent immanquablement des échecs répétés de l’actionpublique et multiplient ainsi ce que les auteurs appellent – j’insiste surcette notion – des risques non plus sociétaux mais « institutionnels », c’est-à-dire des risques pour la légitimité et la survie politiques de ces agences.Ces risques institutionnels sont, je dirais, des risques de second rang,c’est-à-dire des risques liés à l’activité de régulation des risques sociétauxelle-même, dans le cadre de la forme agence, laquelle est prise dans desinjonctions contradictoires dans un environnement institutionnel plusfragmenté, plus concurrentiel et donc instable. Je cite, en traduisant,ici les auteurs : « Quelles que soient leurs origines, les exigences detransparence et de redevabilité ont accru les risques institutionnels pourles systèmes de régulation en transférant leurs comportements et résultatsqui étaient ultérieurement invisibles ou considérés comme acceptables, àdes arrangements organisationnels où les succès et échecs sont objectivéset où les responsables sont sommés de rendre compte à des audiences262
  • Frédéric Pierruélargies ayant de surcroît des critères de jugement contradictoires.Les exigences de justification et de redevabilité peuvent conduire cessystèmes de régulation à adopter des stratégies de protection contre cesrisques institutionnels qui menacent leur légitimité et leur existence. »Il y a plusieurs stratégies possibles face à ces risques institutionnels. Enparticulier, les agences peuvent s’employer à systématiser et formaliserleurs méthodes d’évaluation et de décision en termes de risques, justement,étendant ainsi la catégorie de risque à de nouvelles dimensions de leur objetd’intervention et à objectiver de nouveaux risques sociétaux. Autrementdit, les nouvelles technologies d’évaluation et de gestion du risque sontdevenues des méthodes de rationalisation de l’action publique dans uncadre institutionnel profondément transformé par la nouvelle gestionpublique. Elles fournissent aux agences des méthodes de régulation,des ressources intellectuelles et de légitimation. On trouve ici un peules intuitions de Douglas et Wildavsky10 que j’ai relus pour l’occasion,à propos de l’impérialisme des types hiérarchiques et indépendants,qui ont tendance à résoudre leurs problèmes organisationnels par uneextension de leur activité. Ce type de travail marche très bien pourl’Institut de veille sanitaire. Je cite encore Rothstein, Huber et Gaskell :« La régulation est de ce point de vue une solution à la recherche deproblèmes pensés en termes de risques. » Il existe aussi d’autres façonsde se protéger contre ces risques institutionnels, par exemple coopter desacteurs provenant du secteur à réguler, usagers et professionnels, là aussic’est un phénomène très important de captation, et ce n’est pas nouveau,l’économie institutionnelle l’a montré depuis longtemps. Autre stratégie :investir énormément dans l’activité de communication, notamment decommunication sur les risques, et on verra que l’Institut de veille sanitaire abeaucoup développé cette fonction communication qui est très importantepour le savoir dont je vais parler aujourd’hui, l’épidémiologie de veillesanitaire. Il faut retenir de ce qui précède qu’il y a l’enclenchement d’une10. Douglas M, Wildavsky A. (1984), Risk and Culture. An Essay on the selection of techno-logical and environmental dangers, University of California Press. 263
  • RISCOdynamique sans fin de production de risques sociétaux et institutionnels,qui s’autoalimente, puisque plus le système de régulation est cohérent etdense, plus les failles de régulation apparaissent, plus le risque devient unecatégorie centrale pour gérer à la fois l’objet de la régulation et les faillesde l’activité de régulation elle-même. Autrement dit, l’intérêt heuristiquede ce travail est de montrer comment les dispositifs institutionnels deprise en charge et de régulation des risques peuvent eux-mêmes générer denouveaux risques institutionnels et sociétaux selon une logique circulairesans fin. Il invite donc à s’intéresser de près, et c’est là où je veux en venir,aux pratiques des agences de régulations, aux contraintes et pressions quipèsent sur leurs activités, à leur position par rapport aux différents pouvoirspolitiques, administratifs, médiatiques, des groupes d’intérêts, etc. Ce qu’ilfaut retenir, c’est que les agences de régulation, par une forme de logiquecirculaire et endogène, participent aussi de la prolifération des risques entant que catégorie de pensée et d’action. Ce qui est intéressant avec ces travaux – je vais sortir un peu de la théorie– c’est qu’ils permettent de comprendre pourquoi, depuis les années 1990,on assiste à la prolifération d’un discours sur le risque dans le domaine de lasanté. Ce n’est pas un hasard si, me semble-t-il, la prolifération des risquesdans le secteur de la santé va de pair avec de profondes réorganisationsde l’État au cours des années 1990, et avec l’avènement de ce que l’onpeut appeler un « État régulateur » dans le secteur de la santé. Je rappellequ’un État régulateur se définit par le « faire faire » plutôt que par le« faire » et par le renforcement de ses capacités de contrôle à travers ledéveloppement de l’audit, de l’évaluation, du contrôle qualité, etc. Donc,la nouvelle gestion publique, dans le secteur de la santé comme ailleurs,cherche ici à combiner la transformation d’institutions publiques à partirdu modèle de l’entreprise privée, avec le développement des relationscontractuelles entre ces institutions « managerialisées » et autonomisées,le renforcement de la capacité de pilotage et de contrôle étatique àtravers l’affirmation du rôle stratégique de l’administration centrale etdes fonctionnaires et la création d’agences. Il faudrait distinguer deux cas264
  • Frédéric Pierrude figure, l’assurance-maladie et la santé publique qui sont deux secteursd’action publique assez différenciés, assez cloisonnés. Dans le cas de lapolitique de protection maladie, que je connais mieux par ailleurs car j’aifait ma thèse dessus, depuis la fin des années 1980/le début des années1990, on assiste clairement à la montée en puissance de la thématique durisque, parfois de manière complètement instrumentale, pour ne pas direcynique. La montée en puissance de l’aile financière du patronat, au sein duMEDEF, et notamment des assureurs, coïncide avec l’instrumentalisationpar le Patronat, je pense notamment à François Ewald et à son collègueDenis Kessler, des travaux sur la « société du risque » pour les mettre auservice d’une critique radicale de l’assurance-maladie publique (mais çavaut aussi pour le système de retraite par répartition) qui serait désajustée(et donc vouée à la disparition) par rapport à la mutation quantitativeet qualitative des risques, qui seraient désormais à la fois plus nombreuxmais aussi plus individualisés… Le voile d’ignorance, qui avait permisune vaste socialisation des risques après guerre, se serait déchiré avecl’avancée des connaissances en économie de la santé et en épidémiologie,mais aussi sous la pression de la poussée d’individualisme post-68, et ilconviendrait désormais de gérer cela au mieux, c’est-à-dire de la façonla plus « souple » et la plus ajustée aux profils individuels, par exempleen mettant l’assurance-maladie en concurrence avec les assureurs et lesmutuelles, ce que d’ailleurs je pense ils réussiront à faire à terme, je n’entrepas dans les détails… Mais je dirais que c’est le côté le plus anecdotique.Je pense aussi que, par exemple, on assiste, particulièrement depuis lesannées 2000, à une réouverture d’un débat sur le risque maladie lui-même. C’est-à-dire : qu’est-ce qui doit être pris en charge par l’assurance-maladie solidaire et publique et, symétriquement, par les assurances-maladie complémentaires qui relèvent du choix et de la responsabilitéindividuels ? Le thème du « risque » et de ses mutations supposées apermis à certains intérêts de rouvrir la boîte de Pandore, aussi vieille quela Sécurité sociale elle-même, qu’est le débat autour du « petit » et du« gros » risque, pour dire que le « gros » risque, dit aussi catastrophiquecar très coûteux – l’hôpital, les affections de longue durée – doit rester 265
  • RISCOsocialisé mais que le « petit » risque (en gros, les soins courants), lui, doitêtre confié aux bons soins des acteurs des complémentaires maladie, parmilesquels les assureurs. Plus généralement, les payeurs, qu’ils soient publicsou privés, doivent cesser d’être des payeurs aveugles – remboursant toutrubis sur l’ongle sans poser de question – pour devenir des « acheteursavisés » de soins et de services, en important notamment des États-Unisles outils de ce que l’on appelle le managed care consistant, grâce à desincitations économiques et informationnelles positives et négatives, àinfléchir les pratiques des « consommateurs » et des « prestataires » de soinspour aller vers plus d’économicité et de « qualité ». Simultanément, on voitse rouvrir le débat autour des comportements à risque, c’est aussi l’idée deKessler et Ewald : faut-il que l’assurance-maladie rembourse le traitementd’un cancer du poumon engendré par une tabagie dont la personne étaitcensée savoir qu’elle allait produire ce type de pathologie ? Ce débat vad’ailleurs de pair avec la mise en place de nouvelles instances : l’Unionnationale des caisses maladie, l’ANAES puis la Haute Autorité de Santé…qui sont autant de bureaucraties techniques de second rang pour parlercomme Daniel Benamouzig et Julien Besançon11, j’y reviendrai, chargéesde réfléchir en toute « indépendance » au périmètre de la socialisation durisque. Là encore, ces institutions, ces agences autonomes sont au cœur enquelque sorte d’une réflexion collective, qui est souvent étroitement bornéede façon technocratique, sur le « risque maladie » ; c’est justement ce que lamise en place de l’assurance-maladie en 1945 avait permis d’évacuer. Je nereviendrai pas là-dessus, ou alors dans le débat si vous le souhaitez. Je vais plutôt, ici, m’intéresser au pendant de « santé publique »,c’est-à-dire à l’invention et à la consécration du paradigme de la« sécurité sanitaire », plus précisément encore d’une de ses composantesimportantes, la « veille sanitaire ». Mes collègues et moi plaidons plutôtpour l’hypothèse selon laquelle on a davantage assisté à la transformationde la santé publique plutôt qu’à son « renouveau » : en effet, la santé11. Benamouzig D., Besançon J. (2005), « Administrer un monde incertain : les nouvellesbureaucraties techniques, le cas des agences sanitaires », Sociologie du travail, 47(3).266
  • Frédéric Pierrupublique, longtemps en déshérence dans l’appareil d’État, a certes connuun regain d’intérêt au tournant des années 1990, mais au prix d’unetransformation assez substantielle qui a vu la consécration des notionsde « risque » et de « sécurité » sanitaires. Il faut donc impérativementpenser la dialectique de l’ancien et du nouveau. Dans le domaine dela santé publique, la fin des années 1980 a été une période très activeet créative sur le plan institutionnel. La plupart des agences sanitairesont été mises en place dans les années 1990, la direction générale dela santé (DGS) a été profondément réorganisée comme ses relationsavec les autres administrations centrales du ministère de la Santé. Sur leplan institutionnel, on a mis en place des institutions et des instrumentscomplètement nouveaux et, notamment, on va le voir, des agences,beaucoup d’agences sanitaires. J’en viens donc au terrain. Je vais mettre à l’épreuve ce cadre généralsur un terrain particulier, celui de « veille sanitaire ». Qu’est-ce doncque cette notion, d’ailleurs très française, de veille sanitaire ? Que fait-elle à la santé ? Notre travail collectif avait pour objectif d’interroger lesconditions dans lesquelles un savoir de gouvernement a été créé, ou plutôtrétabli et transformé, dans la France des années 1980-1990, en relationavec un modèle équivalent aux États-Unis12. Le savoir qui constituenotre objet est une manière de faire de l’épidémiologie au service despolitiques de santé publique, ce que désigne aujourd’hui la notion trèsfrançaise de « veille sanitaire », qu’il faudra distinguer de celle de « sécuritésanitaire ». Ce que je me propose d’aborder aujourd’hui, c’est le thèmede l’émergence et de l’institutionnalisation de l’épidémiologie de veillesanitaire. Je donne rapidement quelques éléments terminologiques. La12. Je reprends ici quelques éléments de François Buton, Frédéric Pierru, « L’im-portation d’une nouvelle « expertise » d’État ? L’épidémiologie au service de la santépublique », Communication présentée à la session n° 5 du 2e Congrès de l’Associationfrançaise de sociologie, Bordeaux, 7 septembre 2006. Dans tous les cas, je tiens à rappelerque les résultats que je présente ici sont issus d’une enquête collective menée en collabo-ration avec François Buton et Claude Thiaudière. 267
  • RISCOveille sanitaire : l’équivalent anglais serait disease control and prevention.Elle peut être définie comme une activité basée sur la surveillanceépidémiologique de routine, c’est-à-dire la surveillance de l’état de santéde la population, l’alerte et l’intervention, voire l’investigation en cas decrises, les recommandations aux pouvoirs publics et une contribution àl’évaluation des politiques de santé. En France, elle est principalementincarnée par l’INVS. Rappelons que l’épidémiologie comme statistiqueappliquée aux questions de santé est le principal savoir mobilisé dans laveille sanitaire ; je rappelle que c’est aussi une discipline scientifique dansla recherche biomédicale, l’épidémiologie clinique ou étiologique qui sepratique du côté de l’INSERM. Les chercheurs épidémiologistes, le plussouvent ingénieurs de formation, ont apporté dans le champ de la recherchebiomédicale le raisonnement probabiliste et la notion de risque. Dans laveille sanitaire se mêlent aujourd’hui – et c’est là la dialectique de l’ancienet du nouveau – des registres d’intervention anciens, fondés sur l’usagedes statistiques sanitaires, en anglais américain on dira les vital statistics,c’est-à-dire des données de mortalité et morbidité avec, en matière demenaces infectieuses, des registres éprouvés de polices sanitaires : dépistagesobligatoires, isolement des malades, cordons sanitaires. Par exemple, lorsde l’épisode d’épidémie du SRAS. Mais cette veille sanitaire renvoie aussi àdes registres plus récents avec la généralisation justement du raisonnementprobabiliste. C’est là sa grande nouveauté, c’est-à-dire qu’elle a introduitdans le domaine de la santé publique, enfin de la santé opérationnelle,la notion de risque relatif. Autrement dit, la veille sanitaire se présentecomme une forme scientifique, ou en tout cas plus scientifique, de la policesanitaire qui est, vous le savez, un enjeu régalien depuis au moins le XVIIIesiècle, c’est-à-dire la protection par l’État de la santé de sa population, et lasanté publique comme politique de prévention. Donc, en fait, on a bien lesdeux pôles : le contrôle, la police sanitaire, qui renvoie à l’aspect État dansson monopole de la violence légitime, et la prévention. Autrement dit, ily a à la fois un réinvestissement de l’État dans une activité ancienne, maisoubliée avec le déclin des maladies infectieuses du fait de la vaccinothérapieet de l’antibiothérapie, et une « scientifisation » de cette activité sur le plan268
  • Frédéric Pierrustatistique avec la production du raisonnement probabiliste et des méthodesmathématiques de plus en plus complexes. Je rappelle rapidement quelquesdates importantes du processus de renouveau de la santé publique pourbien fixer la chronologie : 1984 l’internat de santé publique est créé, avecdes postes de praticiens hospitaliers qui suivront ; 1992 : la croisade desfameux cinq sages de la santé publique aboutit à la création du Haut Comitéde santé publique. La même année, le Réseau national de santé publique(RNSP), l’ancêtre de l’INVS, est mis en place pour assurer spécifiquementla surveillance épidémiologique. Viendront ensuite des cellules interrégionales en épidémiologie, qui doivent servir de point d’appui au réseauà partir de 1995, et la loi de 1998 qui confirme l’existence d’une agence dumédicament, l’AFSSAPS, crée une agence de l’alimentation bientôt suivied’une agence de l’environnement et transforme le Réseau national de lasanté publique en un Institut national de veille sanitaire. Enfin, un siècleaprès la loi de 1902, une nouvelle loi de santé publique est votée par leParlement en 2004, qui confirme largement le dispositif de sécurité sanitaireet notamment le rôle de la structure de surveillance épidémiologique. Monexposé se fera en deux temps : j’étudierai d’abord la veille sanitaire commecause, je reviendrai aux origines de l’institution pour montrer tout letravail politique qu’il a fallu déployer pour faire reconnaître la surveillanceépidémiologique et la veille sanitaire comme problème public. La veillesanitaire, en tant que cause portée à l’intérieur et à l’extérieur de l’État, doitbeaucoup à l’État. Puis, je donnerai quelques éléments sur la veille sanitairecomme pratique, c’est-à-dire la veille sanitaire prise dans des contradictionsqui sont celles du renseignement scientifique et de la police sanitaire. Premièrement, la veille sanitaire comme cause. On revient à la genèsede cette institution, à un moment, au début des années 1980, où il n’existequasiment rien, autrement dit, dans un contexte de débouchés rares,voire inexistants, dans un contexte de vide institutionnel. La surveillancedes maladies transmissibles à la Direction générale de la santé est dansun état d’abandon que va venir révéler l’épidémie de sida. Il a donc falluaux pionniers de l’épidémiologie de veille sanitaire s’attacher à former 269
  • RISCOune masse critique de professionnels qui vont progressivement essaimerpour constituer une communauté de langage et de pratique, et c’est cettecommunauté qui va être l’avocate de la cause de l’épidémiologie de veillesanitaire dans toutes les institutions où ses agents pourront pénétrer. Onest bien dans une stratégie de la formation et de l’essaimage. C’est-à-dire en gros : la solution a précédé le problème. Autrement dit, la causede l’épidémiologie est une solution en quête de problème. Ce problèmesera fourni justement par les défaillances de la DGS au moment de lasurvenue de l’épidémie de sida. Dans un second temps, en 1992, lacréation nationale du réseau de santé publique est le produit d’évolutionsstructurelles et d’opportunités plus conjoncturelles. Je vais résumermon propos. La création du réseau national de santé publique se faitau carrefour de deux mobilisations. Une mobilisation interne à l’État, jedirais une mobilisation que l’on a appelée centrale, d’un groupe informelde novateurs administratifs, c’est-à-dire interne à la DGS ; et une autremobilisation, un peu antérieure, très intéressante car elle nous a emmenésjusqu’aux États-Unis d’ailleurs car elle est tournée vers l’international enprenant pour modèle les Center for Disease Control (CDC) américains. Enquelque sorte, la genèse de l’Institut de veille sanitaire se fait au carrefourde ces deux mobilisations, sachant que la première mobilisation, celleinterne à l’État va dominer la mobilisation plus périphérique. La mobilisation centrale est d’abord le fait de médecins marginaux ouen attente d’un poste universitaire, qui arrivent à la DGS et qui trouvent làune position d’attente. Les deux principaux sont des médecins inspecteursde santé publique qui sont en attente d’autres affectations. Mais il se trouvequ’ils arrivent là par différentes voies, sur lesquelles je ne vais pas m’étendre,elles sont passionnantes aussi mais… Ce qui est intéressant, c’est que cesmédecins marginaux vont trouver dans le directeur de la santé de l’époque,Jean-François Girard, qui arrive en 1986, un appui fort pour mener à bienun double processus : un processus de rénovation et d’externalisation de lasurveillance avec l’introduction de la méthode biostatistique. Rénovationparce que la surveillance des maladies transmissibles est dans un état270
  • Frédéric Pierrud’abandon avancé quand survient l’épidémie de sida en 1982, c’est-à-direlorsque arrivent à la DGS ces médecins marginaux qui s’emploient dès lorsà mettre en place de nouveaux outils : standardisation des questionnaires,exploitation des centres de données de référence à des fins épidémiologiques,usage d’une démarche analytique dans l’investigation des méthodesépidémiques. Donc, rénovation mais aussi externalisation, car il s’agit poureux de réarmer la surveillance mais dans le cadre d’une structure autonomepar rapport à l’administration centrale. Ce projet d’externalisation renvoieà deux raisons : la première, ce sont les nouvelles exigences, comme je ledisais, de la modernisation de l’État, notamment de la nouvelle gestionpublique qui commence à connaître une certaine audience, notammentaux finances… Le ministère des Finances voulait bien investir plus demoyens pour la santé publique mais il était hors de question pour luide les donner à cette institution décrépie, vieillie, ayant démontré toutesses failles lors de l’épidémie de sida, qu’était alors la Direction généralede la santé. Donc, en gros, les hauts fonctionnaires des finances ont dit :« Nous, on veut bien mettre de l’argent dans la santé publique, mais ça sefait dans le cadre d’une structure présentée comme moderne, autonomepar rapport à cette administration centrale qu’est l’agence. » Il fallait doncexternaliser une fonction administrative en déshérence. Inutile de vousdire, je ne vais pas rentrer dans les détails, que ça ne s’est pas fait sansmal parce que, évidemment, les fonctionnaires de la DGS – et notammentles médecins inspecteurs de santé publique – étaient très réticents à unetelle externalisation qui retirait à cette administration centrale une de sesmissions essentielles… Cela dit, ils vont réussir quand même à obtenir,juste avant, par l’appui de Jean-François Girard, mais aussi de l’INSERMet de l’École nationale de santé publique, la création nationale d’ungroupement d’intérêt public (GIP), qui aura le nom du Réseau national desanté publique à la tête duquel on retrouve Jacques Drucker qui est l’unedes figures clés de la seconde mobilisation plus périphérique. La seconde mobilisation est légèrement antérieure, à la fin des années1970. Elle est très internationalisée et particulièrement tournée vers les 271
  • RISCOÉtats-Unis. Je ne vais pas rentrer dans la trajectoire des individus, mais celadit elle est très intéressante. Pourquoi dit-on qu’elle est périphérique ? L’unde ses initiateurs, Louis Massé, a été un peu oublié, injustement d’ailleurs.Lui et son aîné auquel il voue une grande admiration, Yves Biraud, sontles perdants de l’histoire officielle de la santé publique française. Si nousn’avons pas pu interroger Yves Biraud, décédé précocement, nous avonspu nous entretenir avec Louis Massé qui nourrit un certain ressentimentcar il estime ne pas avoir le rôle reconnu qu’il a finalement joué. Cesont des gens qui, s’ils sont marginaux dans l’espace français, sont dotésd’énormément de ressources internationales. Ils ont fait des formationstrès prestigieuses aux États-Unis, dans les écoles de santé publiqueaméricaine – Johns Hopkins, Harvard et les Centers for Disease Control –,c’est-à-dire qu’ils combinent des propriétés étranges : ils sont, d’une part,très marginalisés sur le plan national, d’autant plus que dans les années1950 il va y avoir le mouvement avec Daniel Schwartz de la mise en placede l’épidémiologie dite scientifique à l’INSERM, qui est lui-même uningénieur et non un médecin, qui sera d’ailleurs le premier professeur demédecine non médecin, et il y a le travail de Luc Berlivet13 là-dessus. YvesBiraud fut responsable du bureau du renseignement épidémiologiqueà la Société des Nations puis le chef épidémiologiste de l’OMS jusquedans les années 1950. Ce sont donc des agents qui tiennent des positionsinternationales fortes mais qui comptent pour peu sur le plan national.D’ailleurs, quand ils vont revenir en France, ils vont vivre terriblementle fait de se retrouver à Rennes, dans une école nationale de Santépublique qui forme surtout des cadres administratifs. À l’époque, il nousen a fait un récit misérabiliste, c’était « à peine construit, c’était perdu,même pas dans Rennes même, loin des lieux de décision, etc. ». Ils enont beaucoup souffert. Ce qu’il faut retenir ici c’est qu’à compter de laseconde moitié des années 1970, Massé va tenter d’importer en France,avec le soutien de l’industriel Charles Mérieux, une façon de faire del’épidémiologie qui a été inventée aux États-Unis et qui s’oppose en tous13. Berlivet L. (2008), « Between Expertise and Biomedicine : Public Health Research inFrance after the Second World War », Medical History, 52.272
  • Frédéric Pierrupoints à l’épidémiologie académique et « scientifique » telle qu’elle estpratiquée aux National Institute for Health aux États-Unis et à l’INSERMen France. Ils vont tenter d’importer une formation, au sein des CDC,qui s’appelle l’Epidemic Intelligence Service (EIS) et qui forme des officiers,des EIS officers, soit le corps d’élite des épidémiologistes des CDC. LesCDC représentent une énorme organisation de la santé, même au niveauinternational. Les principaux directeurs du CDC sont d’ailleurs sortis dece corps d’élite. Cette idée d’intelligence épidémiologique a des résonancesmilitaires car elle a été inventée au tout début des années 1950, en pleineguerre de Corée et dans le contexte de la guerre froide naissante, pouranticiper, prévenir et neutraliser les attaques biologiques et chimiques. Cecorps d’épidémiologistes s’autodésigne comme des « épidémiologistes enchaussures de cuir », qui sont sur le terrain et dans le « vrai monde », paropposition et distinction aux épidémiologistes académiques qui pratiquentl’épidémiologie dans les laboratoires confinés. Ils ont inventé une formed’épidémiologie opérationnelle, tournée vers l’action qui se pose ens’opposant à l’épidémiologie telle qu’elle est pratiquée au National Institutfor Health, l’équivalent de nos INSERM en plus gros, une épidémiologiescientifiquement dure. Autrement dit, ils défendent une pratique del’épidémiologie que l’on dirait de « plein air » contre une épidémiologieconfinée, celle des laboratoires, pour parler comme certains sociologuesdes sciences. Ces « médical détectives » se distinguent des scientifiques purspar leurs qualités d’hommes d’action : ils se veulent mobiles, déterminés,astucieux, utiles à la décision politique. Leurs faits d’armes lors des crisesépidémiologiques vont venir alimenter une légende bâtie tout au long desannées 1960 et 1970, même si leur légitimité est périodiquement remiseen cause lors de crises mal gérées, comme par exemple au début des années1970, lorsque les CDC poussent à la vaccination massive, donc coûteuse,de la population contre la grippe porcine et que l’épidémie se révèle aufinal mineure ; à ce moment-là, l’existence même des CDC a été menacéeet leur directeur a dû démissionner après une série d’auditions devantdes commissions du Congrès (une situation qui rappelle la récente crisepolitique qui a suivi l’achat de vaccins contre la grippe H1N1). Ce qu’il 273
  • RISCOfaut retenir, c’est que l’intelligence épidémiologique des CDC c’est unsavoir-faire avant d’être un savoir « académique ». Ils disent : « Nous onfait dans le “quick and dirty”. On va sur le terrain et on résout des crisesdans l’urgence… » Ce sont des cow-boys, ils sont appelés par les États, ilsdébarquent sur le terrain et prennent les affaires en main. Il leur faut allervite aux dépens de la rigueur et du raffinement méthodologiques. Ils necherchent pas à savoir si le test de représentativité statistique est bon oupas, c’est «quick and dirty», on met les mains dans le cambouis et on vasur le terrain, on fait du porte-à-porte pour traquer le virus, on va dansles fermes dans des coins reculés… La réactivité et l’efficacité priment surles canons de la science, qui guident par exemple les essais thérapeutiquesrandomisés en double aveugle. Les CDC vont mener, dès la fin des années 1970, une stratégied’exportation de cette formation d’épidémiologistes de terrain – fieldepidemiologists – dans un contexte géopolitique où les États-Unischerchent à affermir leur emprise aussi bien à l’OMS que parmi les paysalliés. Ils vont ainsi accueillir des médecins (pour l’essentiel) étrangers,notamment français, qui veulent faire de la santé publique mais qui nesavent pas où en faire en France, puisqu’il n’y a pas de débouché, il n’y apas de postes de praticien hospitalier, pas d’internat de santé publique.Donc des Français vont aller se former là-bas. Ce qui est intéressant danscette histoire, c’est que la découverte de l’Amérique se fait, pour nombrede ces pionniers français de l’épidémiologie de terrain, en Afrique. Cesont des médecins, souvent des médecins en coopération, des médecinshumanitaires qui, lorsqu’ils sont sur les terrains exotiques des pays duSud, vont être frappés par le professionnalisme des EIS officers arrivantavec leurs protocoles, leurs guidelines, leurs méthodes bien éprouvées,et, il faut le dire, leur efficacité alors que l’humanitaire français c’estquand même plus… improvisé, c’est la vocation, le militantisme, maispas vraiment le professionnalisme. C’est pour cela qu’une bonne partied’entre eux va aller se former au CDC pour devenir EIS officer. Cettepoignée de médecins formés aux États-Unis (dont Jacques Drucker), une274
  • Frédéric Pierrufois revenue, va contribuer à mettre sur pied une formation qui fait suiteaux séminaires de réflexion initiés par Louis Massé à la fin des années1970 et au début des années 1980, toujours avec le soutien de CharlesMérieux, propriétaire des laboratoires du même nom, un pasteurien quimène des campagnes de vaccination dans les pays, notamment en Afriqueet en Amérique latine. Mérieux va, en effet, sponsoriser les premièresréunions (fin des années 1970 début des années 1980) qui vont amenerà la création de l’IDEA – Institut de développement à l’épidémiologieappliquée – en 1983, formation calquée sur les trois premières semainesde formation dites « théoriques » des EISO (dont l’essentiel du temps deformation est, il faut le préciser, de type pratique). Et c’est dans le vivierpassé par cette formation que le Réseau national de santé publique, créé en1992, va venir puiser ses premières forces vives. Ils vont, dans la foulée, créer,en 1985, une association rivale de la très académique ADELF – Associationdes épidémiologistes de langue française –, EPITER – l’Association pour ledéveloppement de l’épidémiologie de terrain. S’ils fournissent le creuset derecrutement du nouveau RNSP, ils demeurent néanmoins subordonnés auxacteurs de la première mobilisation administrative, centrale, interne à l’État,qui contrôle le processus. Pour ces derniers, la solution américaine n’est pastransférable telle quelle, la forme CDC n’est pas compatible avec la réalitéadministrative de la France. La réalité institutionnelle française contraint à« franciser » la formation et à penser des dispositifs institutionnels adaptés.Comme toujours, la circulation transnationale des idées et des pratiques vade pair avec des processus de sélection, de traduction, d’hybridation. J’en viens à mon deuxième point sur la veille sanitaire commepratique. Ce qui est intéressant c’est qu’à ce moment-là, les pionniersautour de Drucker vont mener à bien la révolution administrative etscientifique de l’intelligence épidémiologique. Ils vont inventer au débutdes années 1990 un rôle nouveau : l’épidémiologie surveillance. Non pasexactement celui des détectives de la santé, très proches du modèle desCDC, celui que par ailleurs Jacques Drucker met en valeur, mais qui metl’accent sur l’alerte et la réaction rapide face à des menaces académiques. 275
  • RISCOLe Réseau national de santé publique va avoir un rôle plus large, maisqui emprunte tout de même au modèle américain son opposition àl’épidémiologie académique. Ce qui est intéressant c’est que l’on peutparler au départ d’institution charismatique. Le crédit du RNSP vienten partie des premières équipes, notamment les équipes du bureau desmaladies transmissibles et de surveillance du sida, à la DGS, qui vontêtre transférées tout de suite au RNSP. Donc les premières équipes, audébut, c’est une bande de copains. Ils se définissent comme une bande decopains, composée de dix personnes et qui, par leurs coups d’éclat, vontréussir à imposer l’agence dans le paysage institutionnel de la politique desanté. À titre de comparaison, aujourd’hui l’INVS c’est 400 personnes,30 millions d’euros de budget. L’INVS est l’agence dont la croissance aété la plus forte en termes de moyens. Ce crédit – dans tous les sens duterme – s’est accumulé sur une série de coups face à des menaces directesde types infectieux, par exemple listériose, légionellose, etc. Autrementdit, à sa naissance, c’est une institution qui, parce qu’elle est encorefragile et peu crédible, doit se faire créditer d’une efficacité par des coupspermanents dans une logique de fuite en avant où la bureaucratisation etla routinisation sont déniées comme telles. L’ouvrage de Jacques Drucker,Les détectives de la santé, paru en 2002 14, propose ainsi un récit héroïquedes premières interventions du RNSP, dans lequel des épidémiologistesqui, valorisant justement ces identités d’hommes d’action et femmesd’actions, avec leurs savoir-faire, etc., sont aux prises avec des crises etenrayent l’extension d’épidémies. Les titres de chapitres sont éloquents :« Scalpel mania aux Caraïbes », « Alerte sur la ville », « La bataille del’air »… et font écho à la légende des EIS officers des Centers for DiseaseControl. C’est une longue suite de coups, de batailles gagnées, donc lamétaphore militaire, « La grippe ou l’éternel retour », « Virus sans frontièreet bioterrorisme ». Bien sûr, ce récit n’a qu’un rapport assez lointain avecla réalité historique et l’expérience des épidémiologistes du RNSP. Il fautdonc interpréter cet ouvrage comme la construction d’une légende afind’asseoir la légitimité et la crédibilité de la nouvelle institution.14. Drucker J. (2002), Les détectives de la santé, Paris, Nil Éditions.276
  • Frédéric Pierru Donc, la loi de 1998 va transformer le RNSP en INVS, dans uncadre nettement plus institutionnalisé et bureaucratique. On passe d’uneinstitution charismatique à une agence qui va grossir très rapidement, vas’institutionnaliser, va devenir plus bureaucratisée et le bras du pouvoirpolitique, c’est-à-dire va devenir et être de plus en plus un acteur cléde l’État sanitaire. L’institutionnalisation passe par l’extension continuedu domaine de ses compétences ; c’est-à-dire qu’au début on est sur lesrisques infectieux, puis après c’est l’environnement, le travail, etc. De plusen plus, des départements apparaissent, et avec l’extension de ce domainede compétences, on assiste à l’extension des risques pris en charge.Pourquoi ? Nous avons interrogé Gilles Brücker, qui a été le directeurde l’INVS : « On a quand même pour mission, ni plus ni moins, quede tout surveiller, partout, tout le temps, surveiller en permanence l’étatde santé, y compris prévoir l’imprévisible. » L’idée qu’ils sont obligés enquelque sorte de prévoir l’imprévisible indigne Gilles Brücker, puisquecette parole nous avait été donnée juste après la crise de la canicule.« Vous auriez dû prévoir ! » Et donc, vous voyez que vous avez une logiqueendogène inflationniste. C’est-à-dire que pour remplir cette mission trèsgénérale de surveiller partout, tout et tout le temps, finalement, l’INVSest obligé d’étendre ses risques. Il fait office quasiment de pieuvre, alors jeprends des images, des raccourcis, c’est-à-dire qu’il cherche à se branchersur toutes les bases de données statistiques susceptibles de les aider àanticiper et prévenir…, il y a vraiment le côté panoptique, surveiller entemps réel, la survenue d’éventuelles épidémies. L’extension du champde compétence va de pair avec la bureaucratisation, c’est-à-dire avec lepoids croissant des règles internes et des normes juridiques, nouvellementédictées par le législateur, et surtout d’un développement de la fonctionde communication – on y reviendra dans le débat, je ne fais là que lementionner : la communication – ce qui va jusqu’au choix de la couleur dela cravate – fait partie du métier de l’épidémiologiste ou de l’épidémiologiede terrain. L’aspect communication fait partie intégrante du métier, bienplus que le raffinement méthodologique : la communication de crise faitpartie du métier de l’épidémiologiste de terrain. Ce double processus de 277
  • RISCObureaucratisation et d’institutionnalisation survient dans un contexte deforte pression. Établissement récent, l’INVS est soumis à la concurrencedes autres agences et de l’administration centrale, il y a une concurrenceentre agences qui cherchent à se piquer des fonctions, on y reviendra, faceaux exigences croissantes des autorités politiques, à la manie réformatriceet aux injonctions du pouvoir politique et administratif, mais aussi faceà la vigilance de la société civile, des associations de malades. En gros,ils ont l’impression d’être en réforme permanente et d’être toujours enporte-à-faux et sur la sellette. Ils pensent que la prochaine crise, si elleest mal gérée, remettra en cause l’existence même de l’institution. Etdonc c’est comme cela que grossit l’INVS et que grossit aussi son champd’intervention et comment il multiplie ses services et ses activités. Alors je vais peut-être passer à la conclusion. François Buton suggèrequ’il convient moins de parler d’agence d’expertise que d’agence derenseignement scientifique15. La notion d’expertise convient en effetassez mal pour définir l’activité de ces scientifiques, de ces fonctionnairesscientifiques que sont les épidémiologistes de l’INVS. D’abord, parce quel’INVS poursuit un objectif politique et non pas scientifique, c’est-à-direprotéger la santé au nom de l’État. Ensuite parce que l’INVS n’a pasl’indépendance de l’expert, au sens français, mais est soumis constammentaux pressions du pouvoir central. L’INVS n’est pas non plus sollicitéponctuellement comme le veut le modèle de l’expertise mais il est branchéen permanence sur les exigences du pouvoir politique. Enfin, parce quel’INVS est un outil de gouvernement avant d’être un outil de preuve,c’est-à-dire qu’il intègre dans son raisonnement le besoin d’informationdu décideur : pour un épidémiologiste d’intervention, une informationest pertinente, non pas en fonction de sa qualité scientifique, en tout caspas seulement, mais aussi parce qu’elle a une validité politique. C’est-à-dire que cette information doit être capable d’informer, d’éclairer un15. Buton F. (2006), « De l’expertise scientifique à l’intelligence épidémiologique :l’activité de veille sanitaire », Genèses. Sciences sociales et histoire, 65.278
  • Frédéric Pierrudécideur du point de vue de son système de valeurs mais elle a aussiune validité organisationnelle, c’est-à-dire que l’information n’est valideque parce qu’elle peut être traitée par le système administratif, par lesrègles de fonctionnement de l’administration. Autrement dit, ce n’est passimplement la pureté méthodologique de la connaissance ou la productionde la connaissance qui compte, c’est au contraire d’autres critères quiprévalent : rapidité, validité politique, validité organisationnelle del’information produite. Pour finir, et pour répondre à la question inaugurale de cetteintervention, que fait la veille sanitaire à la santé publique ? S’agit-il simplement d’un renforcement de dispositifs administratifs dontl’abandon et/ou la fragilité ont été bien cruellement mis en lumière avecla multiplication des scandales sanitaires des années 1990 ? Il nous semblequ’une telle présentation ferait manquer l’essentiel. Redéfinir la « santépublique » comme « sécurité » et « veille » sanitaires, c’est évidemmentconsacrer la catégorie de « risque sanitaire » aux dépens, par exemple, dela problématique des inégalités sociales de santé. Tout se passe commesi cette « rénovation » s’était opérée sous l’empire de la « crise » et del’« urgence », appelant des réactions immédiates plutôt que des actionsstructurelles, dans le long terme, sur les conditions de vie, de logement,de travail. L’un des anciens directeurs de l’INVS, mis sur la selletteau moment de la canicule de 2003, disait qu’il fallait à son Institut« surveiller tout, partout, tout le temps » et « prévoir l’imprévisible ».Clairement, l’INVS a longtemps vu son rôle plutôt limité à la veille etl’alerte, à l’anticipation des menaces et des crises potentielles, reléguantles préoccupations d’action sur les déterminants sociaux de la santé. Cefaisant, et comme je le signalais dans mon propos introductif, l’INVSparticipe de la volatilité de la notion de « risque », puisqu’il tend à recoderdans cette catégorie non seulement son champ d’observation mais aussison environnement institutionnel et politique. Les acteurs de l’INVSsavent qu’ils sont des « fusibles » commodes qui concentrent les blâmespolitiques et le risque judiciaire en lieu et place des autorités politiques 279
  • RISCOlorsque les choses tournent mal, alors même que la distance qui les séparede la tutelle est en pratique moins grande qu’il n’y paraît dans les statuts.À la limite, on pourrait dire que la position en porte à faux de l’INVSdans l’appareil d’État pourrait faire d’elle une institution paranoïaque !Tout devient dès lors potentiellement convertible ou recodable dansla catégorie du risque, entendu comme danger immédiat ou commemenace qu’il convient d’anticiper, d’identifier et de neutraliser avec lesméthodes de la bonne vieille police sanitaire. Or cette mise en risque n’estévidemment pas neutre du point de vue de l’action publique, parce qu’ellefavorise plutôt le court terme et détourne l’attention des phénomènesplus structurels. De surcroît, comme l’ont souligné récemment Peretti-Watel et Moatti à la suite de bien d’autres, si la catégorie de risque tendà s’étendre dans le domaine sanitaire, elle le fait très souvent dans unregistre sérialisant qui focalise sur les facteurs de risques individuelstels qu’ils sont objectivés par la risk-factorology, forme dominante de lapratique de l’épidémiologie, et tend à ignorer les environnements et plusgénéralement les déterminants sociaux des pratiques stigmatisées commeétant « à risque 16 ». Paradoxalement, la « santé publique » contemporaineaurait parfois tendance à fourbir les armes des intérêts qui, comme lesassureurs, ne cessent d’exciper de la genèse individuelle des états de santé(héritage génétique, comportements dits « à risque ») pour réclamer ladémutualisation d’une partie croissante des dépenses de santé, bref pourcasser les ressorts sociopolitiques de la solidarité : pourquoi paierais-jepour la malchance ou les mauvaises habitudes des autres ? Les chercheursqui travaillent sur les inégalités sociales de santé, insistant davantage surla genèse sociale des états morbides et de la mortalité, ont tendance àêtre relégués dans le champ de la santé publique nouvelle manière. Ilsvivent, en France du moins, à la périphérie du monde académique et, afortiori, administratif. Le « renouveau » de la santé publique n’a donc pasforcément marqué le retour de la pensée hygiéniste et son « modèle du16. Peretti-Wattel P., Moatti J.-P. (2009), Le principe de prévention. Le culte de la santéet ses dérives, Paris, Seuil.280
  • Frédéric Pierrumarais 17 » insistant sur les effets délétères de certains environnements surla santé des populations ! Il est quand même intrigant qu’il ait falluattendre le débat sur les retraites pour que l’on évoque les conséquencesde la pénibilité de certaines activités professionnelles sur l’espérancede vie et encore, non pour y remédier – la médecine du travail est endéshérence –, mais pour les intégrer au calcul de la durée de cotisation,comme s’il s’agissait là d’un fatum ! Au final, on voit donc bien que leparadigme de la sécurité et de la veille sanitaires, avec ses institutions,ses savoirs de gouvernement et ses instruments, n’est certainement pasneutre du point de la conduite de la politique de santé publique. Nonseulement il participe de la centralisation de la politique de santé publiqueet de l’extension du territoire des risques sanitaires mais aussi, et dans lemême temps, il tire l’action publique vers le contrôle des comportementsindividuels (prévention, campagnes d’information, etc.) plutôt que versdes actions sur l’environnement. Je vous remercie. Discussion Patrick Chaskiel C’est nous qui te remercions. Il m’est venu une idée en t’écoutant, jel’avais déjà envisagée par ailleurs, on rencontre souvent l’idée qu’au fondil y a un retrait de l’État de la vie sociale. En fait, ce que tu montres, c’estl’inverse. Il y a une métamorphose de l’État mais il y a une extension del’État sous de nouvelles formes, c’est ça ta thèse je crois. Donc les critiqueset les partisans du néolibéralisme se trompent par rapport à ce que l’on peutobserver. Et ça on peut le voir aussi dans d’autres domaines. Par exemple,dans l’environnement, on voit bien qu’il y a une bureaucratisation, uneextension majeure de la réglementation, et donc on ne peut pas s’en tenirà cette thèse puisque là, ce que tu montres c’est non seulement que l’État17. Morland G. (2010), Une société à soigner, Paris, Gallimard. 281
  • RISCOest un facteur de prolifération des risques, mais aussi que la proliférationdes risques est un facteur d’État. Je trouve que c’est une idée centrale,majeure, qui a des enjeux politiques et qui est aussi certainement unequestion théorique sur une espèce d’impensé de la théorie sociale, c’est-à-dire l’État, on ne sait jamais trop comment prendre les choses et c’esttoujours assez délicat. On a d’ailleurs abandonné les grandes théories desannées 1970 sous l’effet de ce que tu dis, du pragmatisme et autres, maisil y a une fausse interprétation de cette libéralisation qui finalement neferait plus de l’État une question théorique centrale alors qu’au contraire,tu montres c’est que c’est une question théorique centrale. Je trouveque le débat est important. La deuxième chose, c’est qu’il y a un travailempirique que je trouve intéressant qui met à l’épreuve, comme tu le dis,une thèse théorique. Je dis ça parce que c’est devenu rare. On a beaucoupde descriptions, ce que tu cites sur les travaux américains, y compris surles causes publiques, les causes, les problèmes publics qui restent d’ailleursdes descriptions passionnantes et très intéressantes, mais qui souvent ontabandonné toute ambition théorique. Donc, je trouve intéressant dans ceque tu fais, de revenir à la vieille école, si je puis dire : on se fait un cadrethéorique, on essaie de le construire, et puis on met un peu à l’épreuveson cadre avec un travail empirique, avec les problèmes de va-et-vient quecela pose. Je trouve que c’est intéressant. Réponse Mais je suis totalement d’accord, et justement par rapport à cetempilement de cas, d’études de cas parfois très intéressantes, très détaillées,je pense que la comparabilité des cas étudiés empiriquement – puisquepour étudier empiriquement il faut bien délimiter un objet circonscrit– implique, suppose de se donner justement une armature théorique etdes questions théoriques importantes, c’est-à-dire de poser des hypothèsesfortes. Désormais, on se méfie des hypothèses fortes, c’est-à-dire : « Qu’est-ce que c’est que l’État ? Qu’est-ce que, pour parler comme Foucault, lagouvernementalité néolibérale ? Est-ce que c’est plus d’État, moins d’État ?Est-ce que c’est un État autrement ? » C’est clairement plus d’État mais un282
  • Frédéric PierruÉtat autrement. C’est la continuation d’un processus de rationalisation dusocial par l’État, mais sous des formes renouvelées : le contrat d’agence, lesindicateurs de performances, etc. Mais se poser la question par l’entrée, parles institutions, c’est se donner aussi les moyens de vérifier cela ailleurs. C’est-à-dire comment des agences, des formes autonomes sociales, nourrissentelles-mêmes une logique endogène de nouveaux risques. Et donc on sedonne les moyens de comparer des cas très différents, et par là, de repérerpar analogie des différences et des similitudes. – On voit aussi que la culture américaniste, d’une certaine façon, fait queles thèses de Foucault sont toujours plus répandues, la gouvernementalité,dans les analyses de risques dans le monde anglo-saxon, c’est une réalitémajeure, ça fait partie des grandes écoles théoriques, en France finalementça a été marginalisé assez tôt. C’est vrai qu’il y a eu très peu d’importationde ces analyses dans les travaux français. – Ce qui est d’ailleurs curieux, c’est qu’au moment où l’État avaittendance à disparaître dans les sciences sociales françaises, en fait ilréapparaissait aux États-Unis. Il y a un ouvrage, intitulé Bringing theState Back In 18, manifeste collectif du néo-institutionnalisme américain,publié au milieu des années 1980, pour qui il faut revisiter la question desinstitutions politiques et en refaire l’une des interrogations principalesdes sciences sociales américaines, là où, depuis l’après-guerre, celles-ci,sous l’effet du discrédit du droit (le « vieil institutionnalisme ») et de lamontée en puissance du behaviorisme, avaient été oublieuses de leur État.Dans les années 1980, aux États-Unis, on a assisté à la redécouverte desinstitutions politiques, mouvement intellectuel qui est arrivé en Franceavec une décennie de décalage, dans les années 1990, même si l’État atoujours été un objet important des sciences sociales françaises. On est entrain de redécouvrir l’État mais en passant par les États-Unis, finalementun peu comme les épidémiologistes français ont redécouvert aux États-Unis l’épidémiologie pour la décision.18. Evans P. Rueschmeyer D. Skocpol T. (eds) (1985), Bringin’ The State Back In, NewYork, Cambridge University Press. 283
  • RISCO Question Quand vous avez parlé de la communication dans le cadre de ce modèleaméricain, on était vraiment dans le modèle du « faire-savoir », où, quelquepart, il n’y a pas du tout la notion de débat public, au sens où les expertsarrivent tout équipés de leurs définitions et leurs outils. Et en même tempsje me demandais : est-ce que vous avez vu ces navettes avec les opérationnelsde terrain et les professionnels de terrain et leur participation à l’élaborationdes règles et des dispositifs ? Parce que nous, nous travaillons sur la gestiondes risques à l’hôpital, on voit comment on invite chaque professionnel àêtre une sentinelle locale de tout ce qui se passe. On est un peu dans le « toutsurveiller », mais renvoyé à chacun, à chaque professionnel, avec quelquechose qui est d’ailleurs passé des risques a posteriori donc des risques, enfindes événements avérés ou qui ont failli survenir et que l’on demande dedéclarer, aux risques a priori, qui est comment imaginer les lieux de risquespossibles, enfin on revient à cette espèce d’extension du risque. Et, en mêmetemps, ce qui nous a frappés dans ce que l’on a observé, c’est à quel point lesprofessionnels dans les établissements concernés étaient à la fois impliquéslocalement et participant moins nationalement à la construction des règleset des référentiels. Donc entre les textes globaux et leurs mises en œuvrelocales, et ça rejoint d’ailleurs les travaux de Castel, du Centre de sociologiedes organisations, qui parle de la façon dont les règles dans le milieu médicalsont à la fois construites par les différents professionnels et suffisammentsouples pour leur donner de l’autonomie. Donc, finalement, puisque devotre point d’observation vous avez surtout parlé de cette agence au niveaucentral, quels sont ces liens avec les professionnels de la santé ? Réponse Alors puisque vous posiez la question sur les États-Unis, les CDCsont une institution assez technocratique et bureaucratique, c’est vrai.Les EIS officers, les épidémiologistes formés par et pour le terrain, sontaffectés soit aux départements des différents États américains, soit dansles organisations internationales comme l’OMS. La plupart du temps,ils interviennent dans des épisodes épidémiques à la demande des États,284
  • Frédéric Pierrudans des contextes de crise donc. Leur intervention obéit à un schémaassez top down, descendant, où il y a guère prise en compte des spécificitéslocales, des acteurs locaux. Les EISO sont d’abord formés à la gestion decrise. Ils interviennent dans un laps de temps court, avec des contraintespolitiques fortes, dans lesquelles d’ailleurs les vertus de communicationet d’action sont très vantées, très cultivées. Néanmoins – et cela existeplus aux États-Unis et moins en France du fait des différences en matièrede place du législatif –, presque à chaque crise sanitaire majeure, ils sontconvoqués et auditionnés par le Congrès, et ils sont mis sur le gril. Noussommes allés consulter aux archives – l’exploitation est en cours – de labibliothèque nationale du Congrès, ces échanges parfois musclés entreles agents des CDC et les Congressmen. Il y a quand même une redditionde compte devant l’autorité politique, mais c’est très… Si leur savoir-faire est très technique, très expert et axé sur la gestion de crise, doncpeu enclin à prendre en compte les considérations locales, les acteurslocaux et leurs exigences, etc., cette technocratie-là, cette expertise-là oucette intelligence épidémiologique-là, se doit de rendre des comptes à sesbailleurs de fonds politiques. Par contre, et c’est un point assez communaux CDC et à l’INVS français, du fait d’une assez forte centralisation, il ya peu d’ouverture aux acteurs locaux de la santé publique ou aux associa-tions de malades par exemple. Je pourrais vous raconter un épisode queFrançois Buton a étudié précisément, celui de la déclaration obligatoirede l’infection à VIH qui, en gros, leur est revenue à la figure, parce qu’ilsont élaboré un système d’information de déclaration obligatoire, infor-matisé, complètement fermé, sans se poser la question des associationsde malades, sans se poser la question de l’acceptabilité politique, etc. Ilsont même été étonnés d’être désavoués par le directeur général de la santéet par le ministre Kouchner qui, en gros, a cédé aux associations, et ilsétaient mortifiés par les réactions que leur projet avait suscitées. Alors ef-fectivement l’image que j’en ai, c’est plus celle d’un organisme très centra-lisé qui cherche à se connecter à des systèmes d’informations détenus pardifférentes institutions pour être en mesure de détecter toutes les menacespotentielles et ainsi remplir sa mission a priori impossible qu’est la sur- 285
  • RISCOveillance de tout, partout, tout le temps. Je pense qu’une des faiblesses dela santé publique revue et corrigée par la sécurité et la veille sanitaires, c’estde délaisser relativement les niveaux et les acteurs de la mise en œuvre despolitiques publiques de santé publique. Ça n’est pas lié qu’à l’INVS. Lasanté publique en France est confrontée à une médecine libérale qui n’estguère encline à collaborer avec l’État sur ce terrain19. Donc l’INVS a prisl’habitude d’accomplir sa mission sans s’adresser aux médecins libéraux,avec ses propres moyens, bureaucratiques, à côté du maillage territorial descabinets de médecins et des hôpitaux. Alors ils ont effectivement quelquesrelais mais assez faibles, comme les médecins sentinelles ou encore les cel-lules inter régionales d’épidémiologie (CIRE) dans les DRASS (Directionsrégionales des affaires sanitaires et sociales), etc. Mais ce qui est intéressantc’est qu’au niveau local, les ressources ne suivent plus. – Du coup cela semble un peu déconnecté de cette idée de préventifqui est posée dans les établissements, et qui amène à travailler plus sur lesprocessus organisationnels pour prévenir le risque et… ? – Bien sûr. Par exemple les usagers et les associations n’ont pas vraimentleur place dans l’INVS, les sciences sociales idem. On y trouve surtout desmédecins, des ingénieurs, parfois des économistes. Les agences sanitairessont donc peu ouvertes aux acteurs de la « société civile » et à certains typesde savoirs, contrairement aux ambitions initiales20. Drucker nous disaitqu’il faudrait développer cet aspect-là. Parce qu’ils ont une vision de lacommunication très instrumentale : au moment des crises, il y a un certainsavoir-faire, etc. Ce que l’on peut aussi observer par exemple à la HauteAutorité de Santé, où c’est quand même très axé sur la médecine, ce sontdes agences qui ont voulu peser pour faire un peu contrepoids au pouvoirmédical et qui, finalement, sont devenues des chasses gardées de certainssegments de la profession médicale, et on a du mal à faire reconnaître parexemple l’intérêt des sciences sociales à la HAS. Besançon et Benamouzig19. On l’a constaté à nouveau avec les polémiques autour de la vaccination contrele virus grippal H1N1. Lire Daniel Benamouzig, Frédéric Pierru, « Grippe A : le trébu-chement de la médecine libérale », Le Monde.fr, 5 février 2010.20. Benamouzig D., Besançon J. (2005), « Administrer un monde incertain », art. cit.286
  • Frédéric Pierruqualifient les agences sanitaires de « bureaucraties techniques de secondrang », au sens où ce ne sont pas des administrations centrales mais cesont des administrations quand même, agissant à bonne distance de l’État,qui, au départ, voulaient opérer une triple ouverture : de l’administration,de la science et de la médecine. Or, elles sont aujourd’hui un lieu closd’affrontement entre différents savoirs qui cherchent à peser dans l’agence,ce qui ne va pas sans redistribuer le pouvoir à l’intérieur de la professionmédicale. L’effet n’est pas mince. C’est-à-dire que certains segments dela profession médicale ont plus investi cette agence que d’autres. Donc,par là, ça donne une chance à des segments, que je dirais dominés, depouvoir reprendre un peu le dessus, de pouvoir reprendre le processus denormalisation des pratiques médicales. Question Est-ce que ça rejoint ce que vous disiez sur cette recomposition del’État ? Il a été dit au début que, finalement, il n’y a pas moins d’État,qu’on est devant un domaine d’extension de l’État, mais quand même.Est-ce qu’on pourrait préciser un peu comment se fait cette recompositionet les aspects qui reviennent actuellement ? Parce qu’on a les agences, cen’est pas la même chose que l’administration d’État. Donc les agences, cen’est pas directement l’État. Réponse Non, mais ils sont tout contre. C’est-à-dire qu’effectivement lesagences ont cette fonction politique qui a été voulue et qui est explicite,celle de fusible, de pare-feu politique. Après la crise du sida, ces agences-là ont été mises en place pour externaliser le risque judiciaire. D’unepart, pour dire que l’expertise sera d’autant mieux acceptée par les acteursqu’elle sera supposée être plus indépendante de l’État et, d’autre part,pour activer cette fonction proprement politique de fusible, ainsi qu’onl’a vu au moment de la crise de la canicule, avec l’INVS comme deuxièmefusible après la DGS : on espère que ça va s’arrêter avant que ça arriveau politique. Cela dit, quand on observe concrètement, on en vient à 287
  • RISCOabandonner la notion d’expertise au sens de science ponctuellement mise auservice d’une décision politique de façon à l’éclairer. Ce schéma correspondassez mal à l’activité pratique de ces épidémiologistes, qui sont autant desfonctionnaires que des scientifiques. Un peu comme leurs homologuesde l’INED et c’est la raison pour laquelle, sur un mode analogique, nousempruntons à Paul-André Rosental cette idée d’intelligence21, sans cesseindexée sur le politique, sur ses impératifs et son tempo. Les moyens del’INVS sont clairement cadrés par le contrat d’objectifs et de moyens liantl’Institut à sa tutelle, le ministère de la Santé. Le directeur de l’institut doittrès régulièrement rendre des comptes au directeur général de la Santé.Les CDC peuvent parfois apparaître comme un État dans l’État, c’est uneinstitution forte dotée d’une large autonomie, même si parfois elle estmenacée quand les crises sont mal gérées. En France, l’INVS est un peu lebras armé de l’État, même si la main est assez loin du corps… Alors justece que vous disiez sur le retrait de l’État, on pourrait se dire que la santé,c’est un cas à part, évidemment car face à la faillite de la santé publiquedénoncée par certains hauts fonctionnaires, confrontés aux scandalessanitaires à répétition des années 1990. Clairement, le diagnostic était qu’iln’y avait pas assez d’Etat et le pronostic était lui aussi clair et consensuel :l’État devait réinvestir ses missions régaliennes de police sanitaire, c’est-à-dire restaurer cette fonction première de l’État régalien qui est de protégerses ressortissants contre les menaces, y compris les menaces épidémiques.Donc il y a eu réinvestissement de cette fonction ancienne, mais sur la based’un nouveau savoir, fondé sur la notion de risque, l’épidémiologie. Mais…on pourrait se dire que c’est un cas particulier de l’État, parce que clairementquand vous regardez le secteur santé, que ce soit dans la protection maladieou dans la santé publique, les professions de santé, traditionnellementtrès autonomes, voire co-gérant l’action publique (longtemps faite par lesmédecins), ont été confrontées à des formes plurielles de réaffirmationde l’État. On pourrait dire que c’est spécifique à ces secteurs fortement21. Rosental P.-A. (2003), L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populationsen France (1930 – 1960), Paris, Odile Jacob.288
  • Frédéric Pierruprofessionnalisés – c’est d’ailleurs ce que j’ai cru longtemps – avecune autonomie des professionnels, avec une volonté en quelque sorted’homogénéiser, de standardiser, de rationaliser l’activité de professionnelsdotés d’une forte autonomie. Donc, on pourrait dire : « Tiens, ce retour del’État prend une forme beaucoup plus évidente dans ces univers hautementprofessionnalisés ». Mais je pense que c’est aussi vrai dans d’autres univers,et pas forcément professionnalisés. Quand on regarde l’INVS, on se dit :« C’est l’État de police qui revient, sous des formes rénovées certes, maisc’est quand même l’État de police. » On pourrait dire qu’il se libéralise, cen’est pas fondamentalement une forme d’État antinomique du libéralismeen tant que pensée politique, néanmoins la puissance publique intervientpour surveiller et contrôler les individus. Des univers laissés à des régulationsprivées ou professionnelles voient s’affirmer des logiques de contrôle portéespar les acteurs étatiques, des régulations qui étaient autonomes, c’est-à-diresoit assurées par des entreprises, des industries, je pense à l’amiante parexemple, soit des régulations autonomes, au sens de professionnelles, ausens de la sociologie des professions, c’est-à-dire ces professions libérales quiavaient une forte autonomie. On voit donc bien que l’on n’a certainementpas affaire à un retrait de l’État, un État de plus en plus présent, maissous des formes renouvelées qui se distinguent de la forme hiérarchique,administrative traditionnelle. Cette dynamique politique profonde estbrouillée car elle se réalise dans un cadre caractérisé par une plus grandefragmentation de l’appareil d’État avec le renouvellement des relationsentre ses différents segments, sous des formes plus contractuelles, sous desformes plus informationnelles, avec des indicateurs de performances, etc.,bref ce que Foucault appelle la « gouvernementalité frugale » qui consiste àdonner plus d’autonomie à l’individu mais en l’enserrant, pour en orienterl’usage, dans un maillage dense d’incitations économiques, de contrats,d’indicateurs de performances, de systèmes d’évaluations, etc. Question Pour revenir sur l’environnement, on n’a pas tout à fait ce que tu décrissur la santé, tu as l’inflation de l’État classique. Tu as de plus en plus de 289
  • RISCOcontrôles, de plus en plus de législation, mais du fait de la législationeuropéenne. L’Union européenne, c’est-à-dire en gros quand même latransnationalisation, enfin l’État au-dessus, on va dire ça comme ça, a-t-elle eu des effets sur la métamorphose de l’État sanitaire si on peut dire ?Avec l’environnement c’est clair, mais en santé ? Réponse Premier constat, la santé ne fait pas partie des compétences européennes.C’est une compétence qui reste du ressort des États, au sens fort duterme, c’est-à-dire que la légitimité et la solidité d’un État s’évaluentà sa capacité à protéger sa population. C’est ce que suggère fortementDidier Fassin dans ses travaux : la santé est un vecteur de légitimationtrès puissant pour l’État22. La santé est donc une compétence dont lesÉtats ont du mal à se dessaisir. Cela dit, quelques bémols quand même :on a aujourd’hui, par exemple pour l’agence du médicament, on a uneagence du médicament européenne. Le mécanisme de centralisation là estintéressant, l’évaluation des médicaments est en train de se recentraliserà un niveau européen, même si les agences nationales gardent tout demême certaines prérogatives. Et, par ailleurs, de plus en plus, l’Unioneuropéenne intervient dans les politiques publiques de santé nationales,sous la forme « douce » de la méthode ouverte de coordination (MOC),c’est ce que l’on appelle « l’harmonisation douce », laquelle passe par latechnologie du benchmarking, l’élaboration et la publication d’indicateurset de palmarès, de bonnes pratiques, etc. Il s’agit donc ici d’enclencherdes dynamiques d’apprentissage entre États membres. Reste que je penseque le retour de l’État dans le domaine de la santé est clairement lié, enFrance, à l’histoire française, notamment aux différentes crises sanitaires :épidémie de sida, vache folle, etc. Et puis, de l’autre côté, pour l’assurance-maladie, la maîtrise des déficits publics. Alors, cette maîtrise des déficitspublics, c’est un effet de l’Europe au second degré, c’est-à-dire que lescritères du pacte de stabilité font que les États nationaux sont obligés22. Fassin D. (1996), L’espace politique de la santé, Paris, PUF.290
  • Frédéric Pierrud’intervenir pour maîtriser leurs dépenses publiques de santé. L’Europeexerce donc un effet indirect, mais elle a de plus en plus un effet surle contenu des politiques publiques par cette méthode de coordinationouverte, utilisée par l’UE pour intervenir dans des domaines qui a priori,dans la lettre des traités, ne relèvent pas de sa compétence mais qu’elleestime nécessaires pour remplir les objectifs européens, notamment ceuxdu grand marché que sont la libre circulation des personnes, etc. La Courde justice des communautés européennes (CJCE) a aussi joué un rôle,enfin il faudrait développer…. Pour la liberté des travailleurs, la libertéde circuler des salariés, il faut harmoniser dans une certaine mesure lesdifférentes législations sociales pour que quelqu’un ne perde pas ses droitsd’assurance-maladie. Il y a des effets comme ça d’engrenage, mais jedirais que c’est un peu disparate, c’est moins un effet direct qu’un effetindirect. Question Je m’interroge sur l’autonomie : je conçois effectivement comme vousdites que l’État peut avoir des ruses pour mettre en œuvre des formesde gouvernement, qui ressemblent d’ailleurs à de la gouvernance, avectous les guillemets que l’on peut y mettre autour. Mais la question del’autonomie se pose à deux niveaux. Alors je ne sais pas ce que vous enpensez, vous dites que d’un côté l’agence, c’est une agence de l’État. Ordans les contrats d’objectifs ou dans les négociations qui peuvent se jouersur ces missions, ne croyez-vous pas qu’il y a peut-être des intersticesd’autonomie qui peuvent aussi faire fonctionner cette agence dans unedynamique ? C’est-à-dire qu’elle n’est pas forcément tout le temps le brasarmé de l’État. Un peu ce que dit Foucault. Ma deuxième question portesur les mises en œuvre. Vous disiez que l’Agence de veille sanitaire nes’occupe pas des mises en œuvre. Ça veut dire qu’elle alerte, et comme jecommence à travailler sur la question des mises en œuvre locales en santépublique – locales j’entends localisées –, je me dis qu’elle a donc très peude pouvoir finalement sur la mise en œuvre de ce qu’elle préconise, et quece n’est pas elle qui éventuellement va maîtriser cette réalisation… Donc 291
  • RISCOvoilà, mes deux questions étaient à ce niveau-là : autonomie au niveau del’État et de l’agence et forme d’autonomie du local, peut-être… Réponse Oui, alors effectivement le constat que l’INVS est finalement toutcontre l’État, il est une bureaucratie de second rang, c’est un constatempirique. A priori, on est parti sur l’idée qu’il y avait une externalisation.La question était de savoir empiriquement comment on mesure, commenton observe, c’est-à-dire que je pense que c’est une question empirique. Ilfaut objectiver clairement la position qu’occupe une telle agence dansl’appareil d’État… Effectivement, cette autonomie empiriquement estfaible, notamment parce que cette agence a du mal à s’appuyer sur d’autrespouvoirs que celui de l’État alors qu’on pourrait très bien considérerqu’elle pourrait s’appuyer sur des associations de malades ou d’autresacteurs pour conquérir cette autonomie. Je suis d’accord que ce n’estpas donné a priori, elle pourrait la conquérir. Cela dit, c’est très difficileeffectivement parce que le politique pèse de tout son poids – quand je disle politique, j’entends le cabinet du ministère de la Santé, voire même leDGS – pour empêcher cette émancipation-là. Donc ce constat, je penseque c’est une question qui ne peut être qu’empiriquement tranchée. Là,en l’occurrence, eux-mêmes le disent, ils répondent d’abord à des objectifspolitiques, leurs moyens sont définis. Donc, ils négocient, mais ce n’estpas une vraie négociation quand même : jusqu’à une période récenteils n’avaient pas trop à négocier parce qu’on ne faisait qu’augmenterleur budget et leur personnel, donc ils étaient plutôt contents. Mais encontrepartie ils devaient remplir cette mission de tout surveiller, tout letemps, et de prévoir l’imprévisible. Donc ils disaient : « Si vous voulezque l’on fasse ça, il faut nous donner les moyens. » – Vous pensez qu’empiriquement vous auriez pu repérer un certainnombre de processus d’autonomisation ou de poussée d’autonomisation ? – Alors ils essaient de s’autonomiser, ce qui est très intéressant pourobjectiver la position, pour revenir sur le débat sur l’expertise, ils essaientde conquérir une autonomie, notamment en développant leur activité292
  • Frédéric Pierruscientifique. Ils essaient de développer des travaux scientifiques quirépondent aux critères académiques. Mais comme ils sont tout le tempspressés par l’urgence des demandes du ministère et du politique en général,ils ne peuvent guère développer ces ressources scientifiques, donc là,l’expertise ne fonctionne pas. En fait, ce sont vraiment des fonctionnairesscientifiques, mais des fonctionnaires scientifiques dont l’activité esttoujours dans l’urgence. Leur horizon, c’est toujours l’anticipation de laprochaine crise. Alors sur la mise en œuvre, sa fonction à l’INVS n’est pasde mettre en œuvre des politiques de prévention, c’est plus une fonctionde surveillance, d’alerte, et éventuellement de gestion de crise. Ce n’estpas l’INPES [Institut national de prévention et d’éducation pour lasanté]… Donc leur mission est vraiment de surveiller, par définition, quiveille ne dort pas, c’est de surveiller de manière permanente. Leur travailest d’alerter et d’éclairer les décideurs, pousser l’administration centrale,et, au-delà, les décideurs politiques, à agir. Bon cela dit, l’autonomie del’INVS n’est pas sans créer des tensions avec les DRASS, etc. Ils ont dumal à entretenir des relations avec les acteurs locaux de la santé publique,et des DRASS. Par exemple, il y a des problèmes notamment avec lesCIRE, qui sont les antennes de l’INVS dans les régions, car elles ont dumal à fonctionner, à recruter, parce qu’elles ne sont pas très soutenues parles DRASS. Donc, là aussi, il y a des rivalités. Cette autonomie est uneautonomie par défaut ; ça donne une autonomie aux acteurs locaux, maisc’est une contrainte forte sur l’INVS. Pour le coup, il pourrait obtenir uneautonomie en s’appuyant davantage non plus sur les décideurs centrauxmais sur les acteurs locaux. Mais ils ne jouent pas ce jeu de l’autonomie,enfin à ma connaissance. Question Concernant moins l’INVS que par exemple la Haute Autorité de laSanté : est-ce qu’on ne peut pas dire que cette espèce d’autonomie, parexemple la HAS, en se laissant investir par une partie des professionnelsde la santé, cherche à retrouver place dans une compétition interne ?Enfin, moi, je trouve intéressant votre réflexion, parce que ça rejoint 293
  • RISCOun peu des travaux que l’on fait sur : est-ce que c’est caractéristique dessecteurs où il y a des professionnels ? Est-ce qu’une façon de répondre pardes professionnels, ce n’est pas justement d’investir l’institut qui essaie dela réguler en coproduisant les règles ? Réponse Oui, je suis d’accord. L’INVS et la HAS ont mis de côté ce statut d’auto-rité administrative indépendante, et ont des raisons sociales très différentes.L’INVS c’est prévenir, gérer et anticiper les crises, alors que la HAS est aucœur du travail professionnel, puisque c’est un travail de normalisation,c’est une mission de normalisation des activités professionnelles, de stan-dardisation, de bonnes pratiques médicales, etc. Donc là clairement il y aun vrai enjeu pour les professionnels, et effectivement ce qui est intéressantquand on regarde l’ancêtre de la HAS, l’ANDEM, l’Agence nationale dudéveloppement de l’évaluation médicale à la fin des années 1980, créée parEvin, c’est l’investissement par certains segments de la profession médicale.Ensuite, on a créé l’ANAES [Agence nationale d’accréditation et d’évalua-tion en santé] pour partiellement « démédicaliser » l’ANDEM [Agencenationale pour le développement de l’évaluation médicale], mais elle s’estrefait « coloniser » par les médecins. Après on a fait la HAS, et à chaquefois ils se refont « capturer »… Les commissions d’évaluation des pratiquesmédicales sont peuplées à hauteur de 90 %, 95 % de médecins. C’est parceque, là aussi, la mise en œuvre de leurs recommandations dépend de la légi-timité de ces recommandations et dépend donc a priori de la légitimité queles professionnels donnent à ces recommandations. Donc ils associent leplus de monde à l’élaboration des recommandations et de normes, mais aurisque de tellement les associer qu’effectivement, à la fin, les professionnelsreprennent le contrôle du processus d’élaboration des bonnes pratiques etstandards professionels. C’est particulièrement vrai de la profession médi-cale qui est quand même farouchement autonome, indépendante, et ilssont toujours pris dans le dilemme suivant : « Soit on élabore nos recom-mandations en vase clos », mais ça n’aura aucune effectivité sur le terrain,surtout dans le cas de la médecine libérale, etc., soit : « On les élabore en294
  • Frédéric Pierruassociant les professionnels ». Mais ce qui est intéressant, c’est d’assister auxtravaux, pour voir comment les différents segments s’affrontent dans lesdiscussions. On arrive souvent au plus petit dénominateur commun, c’est-à-dire, au final, la préservation de l’autonomie professionnelle. La HAS seretrouve prise – et c’est pour cela qu’elle nous a sollicités en tant que socio-logues – dans des enjeux professionnels dont elle ne maîtrise pas toujoursles tenants et les aboutissants. Certains experts de la HAS ont pu penser unmoment qu’il suffisait d’élaborer un guide de bonne pratique pour qu’il soitaccepté et mis en œuvre au quotidien. Ils ont vite vu que cela n’allait pas desoi. Car, à travers la définition des bonnes pratiques, ce sont des rapportsde force internes à la profession médicale qui se jouent. C’est la raison pourlaquelle ils ont pu solliciter des sociologues afin d’être en mesure d’identi-fier ces conflits latents qui s’objectivent au stade de l’élaboration des bonnespratiques. Et effectivement on leur disait : « Si vous ne vous intéressez pasà la façon dont différents professionnels sont en concurrence autour despratiques de santé, effectivement il y a un problème. » Donc ils nous ontaussi sollicités, ponctuellement, des sociologues. – Ça interrogerait leur politique de financement et de recherche,puisque, nous, on avait répondu justement sur les questions de gestionsdes risques et du rapport professionnel/conflit de territoire, etc. Et doncdans les trois avis il y avait un avis de professionnel qui était du genre :« Je ne comprends pas à quoi ça sert. » – Oui, oui, c’est vrai, ça dépend après de qui il y a dans la commissionqui évalue, mais au-delà c’est intéressant. La HAS, ce qui les chagrine leplus, c’est qu’ils sont tout contre le politique, et selon l’urgence politique,l’agenda politique : par exemple un déséquilibré assassine quelqu’un, ilsont tout de suite une saisine du ministère visant à identifier les leviers deprévention de ce type de récidive… saisine dont la pertinence les laisseun peu perplexe, mais ils sont obligés de répondre à ces saisines… Alorsils essaient de temporiser, ils essaient de redéfinir les termes de la saisinepour la rendre plus scientifiquement pertinente, mais ces déplacementstactiques sont assez compliqués à opérer parce que vraiment la saisine des 295
  • RISCOtutelles administratives et politiques est très liée à l’agenda médiatique.Ils réunissent les professionnels qui acceptent de venir, ceux qui acceptentsont ceux qui ont un enjeu pour venir, donc les conditions de travail fontqu’ils se trouvent pris dans des enjeux professionnels, de luttes entre lessegments professionnels. Question Je vais faire redescendre un peu la discussion un cran en-dessous,ne serait-ce que parce que je ne suis pas du tout compétente dans cedomaine-là de la santé, mais j’étais vraiment très intéressée par l’histoirerapide que tu as faite et notamment par le conflit entre diversesapproches épidémiologiques. Si j’ai bien compris, il y a coexistence del’épidémiologie de terrain et de l’épidémiologie de laboratoire mais c’estcelle de laboratoire qui tend à dominer, c’est bien ça ? Donc la questionque j’aurais à te poser est : quelle était la différence en type de savoirs ou deconnaissances produites par ces différentes approches ? est-ce que c’étaitcomplètement incompatible ? est-ce que ça a suscité des controverses, ouvéritablement c’était source d’une autre façon de percevoir la situation ?Je n’ai pas bien compris quel était l’enjeu ou le conflit au niveau de laproduction des savoirs et des connaissances. Réponse Non, c’est clairement l’épidémiologie de veille sanitaire, on l’appellecomme ça mais aux États-Unis on l’appelle l’épidémiologie de terrainou d’intervention, qui s’est historiquement définie contre l’épidémiologieacadémique. Les qualités revendiquées par l’épidémiologie d’interven-tion sont l’exact opposé des qualités du scientifique tel qu’on l’imagineen blouse blanche qui travaille dans son laboratoire. L’épidémiologie deveille sanitaire est un savoir qui veut être directement utile à la décisionpolitique, à la conduite de l’action publique, et, pour ce faire, intègre enamont les exigences du système administratif et politique. Par ailleurs,l’épidémiologie d’intervention n’a pas pour objectif prioritaire de produi-re du savoir « scientifique », même si elle peut le faire à l’occasion. En fait,296
  • Frédéric Pierruces épidémiologistes collectent, traitent et valorisent surtout des donnéesadministratives existantes. Ils ne se donnent pas pour objectif de produireun savoir médical complètement nouveau. Ce sont des fonctionnairesscientifiques dont l’activité se veut d’emblée opérationnelle. L’épidémiolo-gie d’intervention se situe dans le temps court, tandis que l’épidémiologiede laboratoire, celle pratiquée à l’INSERM, ce sont des cohortes, sur desannées, 10, 15, 20 ans, etc. Par plein d’aspects, c’est différent. Je diraisque l’épidémiologie de veille sanitaire, c’est pour ça qu’on ne peut pasparler d’expertise, c’est davantage un savoir-faire. C’est une ingénierie po-litico-administrative qui traite de l’information administrative pour agir.Une petite anecdote que l’on a trouvée dans les archives en Ille-et-Vilaine.Je vous parlais tout à l’heure d’Yves Biraud, un des chefs épidémiologistesde l’OMS, mort précocement mais sous le patronage symbolique duquelont été placés les premiers séminaires qui devaient aboutir à la créationde la première formation à l’épidémiologie « appliquée » (l’IDEA), et deson élève Louis Massé. On a retrouvé un échange épistolaire entre Biraudet Daniel Schwartz, encore jeune ingénieur des tabacs mais sur le pointde devenir l’initiateur de l’épidémiologie à l’INSERM, en important lestravaux anglais notamment, c’est-à-dire l’épidémiologie clinique, l’épi-démiologie étiologique, montrant, sur le fondement de protocoles trèslourds, le lien statistique existant entre le tabac et le cancer du poumon,etc. Avec des protocoles très lourds, etc. Donc Yves Biraud écrit en 1965à Schwartz – parce qu’il y avait une erreur sur un pourcentage dans uneétude que Schwartz avait fait parvenir à Biraud – qu’en gros, c’était bienbeau de faire de l’épidémiologie raffinée quand on n’est pas capable defaire une simple statistique descriptive ! S’exprimait là tout le ressenti-ment de quelqu’un qui se retrouve marginalisé de l’École nationale desanté publique, qui faisait de la santé publique à l’ancienne, comme on enfaisait dans le réseau hygiéniste ; il se retrouve complètement marginaliséquand il revient en France parce que, entre-temps, il y a la révolution decette épidémiologie de laboratoire, scientifiquement dure et raffinée, auservice de la modernité biomédicale, comme l’évaluation des thérapies,des médicaments, ou l’étiologie, l’investigation des facteurs de risques. 297
  • RISCODonc clairement je dirais que ce sont vraiment des formes assez différen-tes de pratique de l’épidémiologie. Pour qualifier parfois le travail d’unépidémiologiste de l’INSERM on peut parler d’expertise, c’est-à-dire lamise à disposition momentanée, ponctuelle, d’une connaissance scien-tifique pour répondre à une question politique, je dirais ça comme ça.Tandis que le travail des épidémiologistes de l’INVS relève clairement dece que l’on a appelé le renseignement scientifique, c’est-à-dire une activitéadministrative scientificisée, d’abord tournée vers la résolution de ques-tions politiques et administratives, au moyen d’outils statistiques simpleset robustes mais aussi d’autres types de savoirs, comme la bactériologie,ou de savoir-faire comme l’ingénierie administrative, etc. C’est très dif-férent, et je pense aussi que c’est très important de redéfinir parce quesinon l’expertise c’est une catégorie indigène, c’est un peu ambigu et onmet tout et n’importe quoi sous cette appellation-là23. Donc clairementce n’est pas la même chose, ils ne font pas la même chose. Et d’ailleurs ilsont deux associations professionnelles au départ concurrentes (les chosesont changé depuis), EPITER et ADELF et au début c’était assez chaudentre les deux associations ; et l’INSERM a tenté, au moment de la créa-tion du Réseau national de santé publique, de prendre le contrôle de cefameux réseau. Le directeur de l’INSERM a exigé d’être présent dans legroupe d’intérêt public constitutif du RNSP au côté du ministère de laSanté et de la Direction des hôpitaux (DH), de la DGS et de l’ENSP,pour bien sûr que le truc ne s’autonomise pas trop… Et puis parce qu’ilsavaient anticipé le fait que ça allait devenir le creuset d’un nouveau métierd’épidémiologiste, pour le coup, assez différent de cette épidémiologiedite académique. Question Moi je ne suis pas dans le domaine de politique publique, mais vousn’avez pas du tout abordé les questions du rôle des logiques économiques23. Buton F. (2006), « De l’expertise scientifique à l’intelligence épidémiologique :l’activité de veille sanitaire », art. cit.298
  • Frédéric Pierruet à la HAS, ils ne sont peut-être pas très nombreux, mais je pense que leséconomistes ont du pouvoir sur certaines décisions finales, qui peuventêtre discutées pendant un an, deux ans entre médecins, donc c’est peut-être à prendre en compte, je ne sais pas. Autre chose : c’est peut-être unpeu lié, vous avez, si j’ai bien situé, beaucoup parlé des crises en général,mais au fond, quand même, comment s’opèrent les priorités données àl’INVS ? comment s’opère le choix des pathologies à surveiller ? parce quesi c’est tout et tout le temps… Il y a un façonnement de certains risques,alors quels risques ? Réponse Alors sur les logiques économiques… à l’INVS ce n’est pas du tout pré-sent, à la HAS je suis d’accord avec vous que les économistes commencentà s’imposer même si le savoir médical reste maître du jeu… Ils sont plusprésents, ils ont une commission spécialisée d’évaluation médico-économi-que. Quant aux autres sciences sociales, elles pointent juste le bout de leurnez avec la sollicitation récente de sociologues et de politistes… – En fait je n’ai pas parlé des économistes, mais des logiques écono-miques. C’est dans la définition de certains objectifs, je ne sais pas… Moij’ai connaissance d’une expertise HAS sur le choix d’un outil de diagnosticpour une pathologie particulière. Ça a été discuté pendant des mois et desmois, un an ou deux ans entre médicaux essentiellement, en présence dedeux économistes dont l’un de l’HAS… et à la fin c’était : « Oui, vous avezconclu que tel ou tel était plus performant, seulement il coûte tant alorsque l’autre à côté on pourrait l’avoir gratuitement même, donc on préco-nise celui-ci. » – Oui, c’est la grande nouveauté de la HAS, c’est de faire uneévaluation non plus seulement médicale mais médico-économique,c’est-à-dire d’intégrer les préoccupations de coûts dans les avis. Parceque ce ne sont que des avis que rend la HAS, consultatifs. C’est-à-direque le directeur de l’Union nationale de la Caisse d’assurance-maladie(UNCAM), qui est quand même le vrai décideur, ce haut fonctionnaire 299
  • RISCOa tout pouvoir pour dire : « j’en veux, j’en veux pas ». Et même, selonles relations avec le ministre de la Santé évidemment, la HAS s’est faiteplusieurs fois désavouée en prônant des remboursements totaux de tel outel médicament et puis le ministre de la Santé, Xavier Bertrand pour nepas le citer, a dit : « On va temporiser, on va rembourser encore à 35 % »alors que l’expert de la HAS demandait un remboursement total. Ce qui,quelquefois, n’a pas de sens. Donc je ne sais pas si ça vous choque, à monsens je ne sais pas, ça se discute. En tout cas, ça mérite un débat. – Ça rentre dans les débats ? – Oui clairement. Moi, d’un point de vue purement normatif, jepréfère ça à une évaluation purement médicale, vous voyez je veux dire…L’idée c’est de mettre en regard d’autres expertises, l’expertise économiqueou celle des sciences sociales, afin de pluraliser l’expertise et de multiplierles critères d’évaluations. C’est ce que commence à faire la HAS… Question Je voudrais juste t’arrêter là-dessus : cette expertise économique, c’estquoi ? C’est une analyse coût/bénéfice ? – C’est ça. – C’est une épidémiologie médicale, quelque chose comme ça ? – Oui, d’économie de la santé quoi. C’est vraiment l’intégration desdonnées médicales. – Je veux dire, c’est une économie simple. Elle pèse ou elle ne pèsepas ? Quand je dis simple, elle est sophistiquée statistiquement, j’allaisdire, mais elle est simple du point de vue des hypothèses initiales.C’est vrai. Par définition. Sinon on ne peut pas faire de calcul dessus.Elle pèse ou pas alors ? Par exemple, est-ce que vous avez travaillé sur lamanière dont c’est pris en compte ? Quand tu es décideur, je le vois bienmoi sur les risques industriels, ça sert à légitimer des priorités, ça c’estincontestable, ensuite quand tu grattes un peu, personne ne peut justifierfondamentalement que ça tient la route. Tu ne peux pas. Tu peux faire300
  • Frédéric Pierrudu modèle, mais après tu fais des calculs, ça n’a rien à voir. Tu ne produispas tes propres données déjà, simplement. Tu les inventes et, à la limite,tu les récupères, c’est-à-dire qu’un scientifique qui arrive à récupérer desdonnées qui ne sont pas produites par lui ça pose toujours problème. Moice qui m’intéresse, on rencontre ça pour le risque industriel, ça pèse ou çapèse pas dans les décisions ? – Bon, je n’ai pas travaillé spécifiquement sur la HAS. Ce que jevous en dis, c’est ce que j’en observe ponctuellement. Je pense que çadépend des objets de saisine. Quand ce sont des technologies, je penseque ça pèse. Quand c’est des pratiques, ça pèse un peu moins, à monavis. Ça peut peser dans l’avis que rend la HAS, c’est-à-dire dans laprésentation de son évaluation, de sa recommandation, de son avis.Après libre au décideur, c’est-à-dire aussi bien au directeur de l’UNCAMque du ministre, de ne pas prendre en compte ces données-là. Mais bonpour le coup moi j’ai un peu une vision lointaine, je n’ai pas étudiéla HAS en tant que telle – je sais que certains collègues s’attèlent àcette tâche passionnante –, je sais qu’on a été appelés à travaillersur des dossiers d’évaluations où l’on a constaté que la présence duraisonnement économique était inégalement présente selon les dossiers.Sur les priorités de l’INVS, effectivement et c’est là où je trouve que lanotion d’institution est intéressante, clairement il y a une priorité. Lapriorité c’est celle de l’agenda politique qui fait la part belle aux fléauxles mieux structurés, déjà constitués en causes, en problèmes publics.Par ailleurs, l’INVS par définition ne peut travailler qu’à partir de basesde données existantes, c’est-à-dire pour des maladies ou des fléauxdéjà constitués, la déclaration obligatoire, et déjà pris en charge par lesystème administratif. Et là on voit bien que l’INVS est assez démuniface aux maladies qui échappent à ces routines, soit toutes les maladiesqui ne sont pas encore constitués en problèmes publics, en causes, etpas encore reconnues administrativement et politiquement. Et doncla contrainte d’expansion de l’activité de l’INVS est une contrainteinstitutionnelle au sens fort du terme. 301
  • RISCO Question Ça reboucle un peu parce que, quand on cherchait à comprendrepourquoi cette épidémiologie-là était différente de celle qui est confinée,traditionnelle, je me demandais : est-ce que ça a fait place à ce qui estplus de l’ordre de la clinique, enfin de la dimension plus qualitative ? Etça rejoint ce que vous venez de dire puisque, finalement, quelle est leurcapacité à détecter des signaux faibles s’ils sont toujours sur des donnéesstatistiques déjà constituées ? Réponse C’est là aussi clairement que l’on s’aperçoit que l’institution produit(peut-être d’abord) de la non-décision. Tant que des problèmes nesont pas constitués ou en tout cas pas suffisamment politiquement etadministrativement constitués, l’INVS ne peut pas les surveiller. Les crisesvont alors opérer comme un révélateur de ces lacunes de la surveillance,et, souvent dans des controverses vives, déboucher sur la mise en placede nouveaux dispositifs ad hoc de surveillance. La veille sanitaire avancecomme ça, de crise en crise, et par empilement de dispositifs. Voirl’expérience de la canicule de 2003. – Mais ce n’est pas eux quand même qui… – Non, mais ils ont été mis en cause, on leur a dit : « Vous auriez dûprévoir ! » Cela a traumatisé toute l’équipe mais là, ils ont fait office defusibles. Du coup, ils ont spécialisé des gens sur ce type de problème.Clairement, ils ne cessent d’étendre le domaine des risques, ils étendent lasphère du raisonnement probabiliste à de plus en plus de phénomènes quia priori ne relèvent pas de la sphère des risques. Toutefois, il ne faut pasperdre de vue l’espace des maladies non couvertes, enfin ils en couvrentbeaucoup moins que a priori ils pourraient en couvrir, il y a une limitequi est une limite matérielle. C’est-à-dire que là, ça serait intéressantd’ailleurs de voir comment petit à petit l’INVS prend en compte denouvelles données, de nouveaux problèmes, se spécialise. On a essayé dele faire : comment, à travers quels prismes, l’INVS prend-il en charge telou tel type de problème de santé ?302
  • Frédéric Pierru Question J’ai bien compris à travers votre exposé que l’État s’armait d’unecertaine manière par rapport à des contrôles de la communication, parexemple sur l’Institut de Recherche en Santé Publique (IReSP), la veillesur l’INVS, le contrôle sur la HAS, là je pose une question par rapport aunouvel organisme qui s’est créé l’IReSP. Il me semble qu’il y a le souci des’autonomiser par rapport à la tutelle politique, pour ne pas en être le brasarmé, en cherchant des alliances extérieures et en s’ouvrant sur d’autresparties prenantes du système de santé. Maintenant le sentiment que j’aieu c’est celui de se démarquer d’une certaine manière de ce contrôle pourjustement valoriser ici les appels d’offres blancs, pour faire en sorte queles laboratoires de recherche puissent avoir l’initiative de la propositionet non pas simplement des réponses à des suggestions ou des risques quisont tout particulièrement évoqués. Réponse Je vais répondre très succinctement car je n’ai pas étudié l’IReSP. Lapremière observation c’est que la raison sociale de cet institut est trèsdifférente des deux autres. Je pense qu’effectivement il y a d’un côtél’objectif de centraliser et de mutualiser des ressources pour assurer unemeilleure coordination des projets de recherches, etc. Je pense aussi quec’est lié à la personnalité de Alfred Spira, directeur de l’IReSP, un épidé-miologiste qui était membre, pour la petite histoire, du petit groupe quise réunissait hors de la DGS à l’initiative de Jean-François Girard, pouréviter l’opposition potentielle des agents de cette administration centrale(notamment les Médecins inspecteurs de santé publique), et qui a pensél’externalisation des fonctions de surveillance au sein de ce qui allait deve-nir le Réseau national de santé publique. Donc ils se réunissaient dansun hôtel particulier à Paris, et Alfred Spira en faisait partie, donc c’estquelqu’un qui a eu un rôle important. Mais il me semble qu’Alfred Spiraest quand même assez attaché à l’autonomie de la science, en tout casavec une vraie ouverture… Il a une conception de l’autonomie en s’ap-puyant aussi sur d’autres intérêts, d’autres formes de savoirs qui peuvent 303
  • RISCOêtre défendues. Mais je n’ai pas d’autres indices que ça, je n’ai pas étudiétoutes les agences ! Mais j’ai récemment fait une évaluation pour l’IReSP,j’ai été surpris, ça prouve qu’il y a une ouverture, clairement. Mais aprèsil faudra voir, je pense que ça dépend de la conjoncture politique aussi, çapeut fluctuer. Je pense que c’est indexé sur la personnalité de Spira. Mêmesi je ne suis jamais satisfait des ces explications, bien évidemment. Maisc’est nouveau aussi. – C’est pour ça que je pose la question, parce qu’en fait au niveau del’IReSP il y a le souci de mettre en relation toutes ces agences. Donc de lefaire converger vers des lignes qui échappent au contrôle. – Ce qui peut être le moyen d’acquérir une autonomie, en s’appuyantsur des logiques différentes, qui n’est pas donné a priori par les textesde loi, c’est aussi une conquête. C’est pour ça que je dis que c’est unequestion qui ne peut être qu’empiriquement tranchée. Plus l’activitéd’une agence est indexée sur l’agenda politique, moins elle a de chancesd’être autonome. C’est pour ça que je pense que l’IReSP a une chanced’être autonome, je pense que l’INVS moins. Et la HAS, étant donné lerenforcement des contraintes budgétaires, je pense qu’elle aura – et ils levivent très mal par ailleurs de ce que j’en sais – de moins en moins deliberté. Cela dit, on est en train de parler d’institutions très différentesdans leurs missions et leurs moyens. – Ce qui peut jouer aussi c’est le statut de l’IReSP, c’est un statutprécaire. En tant que GIS, je crois que c’est depuis 2004 que ça existe,ils n’en ont peut-être pas pour longtemps. Ils n’en n’ont pas pour dix ansforcément. A priori ça doit passer sur un autre statut après me semble-t-il.Alors que l’INVS a priori est… assez solide. Oui la personnalité de Spira,un peu troublion, joue beaucoup, en plus ici il est presque sur un siègeéjectable en tant que directeur de l’IReSP, mais bon il est quand mêmeINSERM par ailleurs, donc il a une protection. – Je vais rappeler une évidence banale, mais plus une agence brasse demoyens, plus elle a de moyens importants, moins sa liberté est grande.304
  • Frédéric PierruC’est le paradoxe. Ce type d’agence, plus on leur accorde de ressources,plus on exige d’elles des contreparties et on fixe strictement ses missions.Donc je dirais qu’on est d’autant plus libre que l’on ne pèse rien. Maisquand on devient comme l’INVS, quand on croît de 10 personnes en1992 à 400 personnes aujourd’hui et 30 millions d’euros de budget… Question Ma question est la suivante et elle se dédouble : quels sont les facteursqui érigent le risque santé en catégorie ? et comment peut-on définir,selon vous, le risque santé ? Réponse La question est de savoir quels sont les ingrédients qui rentrentdans cette alchimie sociale, qui transforment une situation ou uncomportement en risque ? Je dirais que si on est dans l’approche purementconstructiviste, la difficulté est qu’il y a une multitude de facteurs,évidemment il faut qu’il y ait une mobilisation, soit interne ou externe àl’État, il faut équiper, il y a toute cette sociologie, équiper le risque, c’est-à-dire donner des moyens d’objectivations techniques, scientifiques durisque, etc. Donc il y a des facteurs proprement scientifiques, techniques,sociaux, politiques. Alors je pourrais, en même temps je sais que je neréponds pas à la question… Parce que ce qui est intéressant avec toutesces études de cas qui sont multipliées, c’est d’observer l’extraordinairediversité des carrières des objets labellisés comme risques. Comme cettesociologie a abandonné l’idée de faire une histoire naturelle, c’est-à-direde typifier les différentes étapes par lesquelles elle passe, parce qu’audébut c’est une sociologie interactionniste cette sociologie, donc c’étaitde formaliser les différentes étapes. Alors on a abandonné ce modèlebalistique dans l’analyse de la décision publique. Je dirais même qu’ily a eu une surenchère des chercheurs pour aller vers un degré toujourssupérieur de précision et de finesse dans la description de l’action desacteurs. C’est-à-dire : il y a des mobilisations collectives, certes, maisattention, il faut s’intéresser prioritairement aux compétences morales et 305
  • RISCOcognitives des acteurs, attention il y a les dispositifs techniques, les prises,les points critiques, les prises techniques, etc. Mais ce qu’on gagnait enprécision, en description fine des activités, et en information, je pensequ’on le perdait en généralité. On a perdu de vue des questions générales.C’est-à-dire quand même : quelles sont les régularités observables dansune société donnée ? Mais comme on s’est arrangé pour ne plus rendre çacomparable… Moi je reste attaché à l’idée selon laquelle la sociologie doitd’abord étudier les institutions, donc inscrire ses objets dans la longuedurée et dans des rapports de force sociaux assez permanents, en toutcas résistants à court terme. La sociologie des années 1960, la sociologiepolitique américaine, avait essayé de dire : « il y a différents filtres quifont qu’une situation… ». J’ai cité tout à l’heure les travaux de Bachach etBaratz sur les non-décisions. Ils ont fait un schéma, un peu cybernétique,assez caractéristique de la fin des années 1960, mais très intéressant, quimontre les différentes barrières qui font qu’une situation qui pourrait êtrequalifiée de problématique ne sera pas reconnue par les pouvoirs publics,n’ira pas au stade de la prise de la mise sur agenda et du déclenchementd’une action publique. Donc on a perdu ces grandes questions généraleset du coup, moi c’est quelque chose qui m’agace. On a abandonné lesquestions générales sur : qu’est-ce que l’État ? Qu’est-ce qu’une institutionpolitique ? de quelles façons agissent les institutions ? Pourquoi peuvent-elles être traitées comme des prismes ? C’est d’autant plus agaçant qu’enFrance on a perdu de vue ces questions générales au moment même où onles redécouvrait aux États-Unis, ils essayaient de faire du comparatisme,notamment pour voir pourquoi les politiques sociales prenaient tel touraux États-Unis, et pas en France et pas en Angleterre, etc. C’est-à-direessayer de repérer un certain nombre de facteurs qui, en quelque sorte,formatent la trajectoire de l’action publique sur un enjeu donné. Et ducoup, je sais très bien que la façon dont je le dis sera absolument inaudiblepour un Francis Chateauraynaud… Tant pis ! Je pense qu’il ne faut pasoublier le terme « structure ». Il y a une armature, des espaces publics, il y ades rapports de force, il y a une armature du système administratif qui fontque n’importe quelle maladie n’a pas une probabilité égale d’être érigée306
  • Frédéric Pierruen problème public et en risque. Et je dirais que la création des agencessanitaires a permis d’étendre le périmètre de la décision publique, et ellel’a en même temps refermé. En institutionnalisant ces agences, l’actionpublique a pu effectivement traiter de phénomènes que jusque-là ellene prenait pas en compte, qu’elle délaissait ou qu’elle avait abandonnés,mais, en s’institutionnalisant, le système s’est bien sûr un peu figé. Etdonc du coup, aujourd’hui, je pense qu’il est très difficile pour ce systèmede veille sanitaire de prendre en charge une nouvelle pathologie qui n’estpas suffisamment politiquement et administrativement constituée etreconnue dans les systèmes d’information. Et donc c’est pour cela quec’est un risque institutionnel. Ils savent qu’une crise va survenir, qu’ilsont tout fait pour l’anticiper mais que, de toute façon, ils ne pourrontpas l’anticiper. C’est un peu une quête désespérée. La maîtrise totale estimpossible, ils savent qu’il y aura une crise qui va les prendre à revers et lesmettra en mauvaise posture politique. C’est vrai aussi pour les CDC. Question Si tu considères le fait que les problèmes sont des problèmes quisont pris en compte, c’est-à-dire qui ont fait l’objet d’une mobilisation,comment expliques-tu du coup que les usagers – les associations ou ceci,ou cela – ne sont pas si intégrés que cela à l’INVS alors même finalementque, dans certains cas, pas tous, ils ont joué un rôle dans la définition desproblèmes publics ? Comment l’expliques-tu ? Quelle est la logique quifait qu’ils ne sont pas intégrés ? – Le boulot de l’INVS est d’être un lanceur d’alerte justement, maisc’est intéressant comme question… – Sauf que ce sont des alertes déjà connues. – Oui, exactement, mais ce qui intéressant c’est, là aussi, de raisonneren termes institutionnels, à partir du caractère routinier des institutionsadministratives et politiques. C’est-à-dire que si des associations de maladesne sont pas associées, notamment au travail de l’INVS, c’est aussi parceque les exigences ou les demandes, les savoirs avancés par les associations 307
  • RISCOde malades ne peuvent pas être bien traités par les savoir-faire de l’INVS.C’est-à-dire ne peuvent pas être traités par les routines de l’institut. Je prendsun exemple concret : la déclaration obligatoire de l’infection à VIH. Ils ontfait un super beau système à déclaration obligatoire de l’infection par VIH etils ont dit : « Cet outil n’a d’intérêt que parce qu’il est exhaustif, c’est-à-direqu’il faut une déclaration obligatoire. » Notre outil ne peut être performanten tant que surveillance sanitaire, pour contrôler l’évolution de l’infection,que s’il est exhaustif. » Or les associations de malades – qui, par ailleurs, onteu un rôle trouble, François Buton analyse longuement ce cas-là – n’étaientpas opposées à la déclaration de malades, mais il se trouve que le réseauVoltaire est intervenu et a dit : « C’est une atteinte aux libertés publiques,à la protection de la vie privée, etc. » Et les associations de malades du sidaet notamment Act Up se sont faites déborder par leur gauche, notammentpar le réseau Voltaire, etc., suivi par les acteurs politiques et donc ducoup, ces derniers ont plutôt adhéré à l’idée de déclaration facultative avecconsentement, etc. Et là on a deux positions irréconciliables : d’un côté lesépidémiologistes prétendent que leur outil d’observation, de surveillance,n’est utile et pertinent que parce qu’exhaustif, sinon il ne faut rien mettreen place, et de l’autre côté une déclaration volontaire. Du coup, ils nepouvaient pas s’entendre. Surtout qu’il y a un côté assez pieuvre de l’INVS,et donc ils ont élaboré ça en fonction de leur logique endogène, c’est-à-direen fonction de leurs propres critères et du coup tout ça s’est réglé au niveaupolitique où là, dans une séance mémorable, le directeur de l’INVS a étépubliquement désavoué et humilié par le ministre de la Santé. Et ça ne s’estréglé qu’au niveau politique. Et je pense qu’effectivement, comme c’est undispositif de court terme, rapide et lié à l’institut, il est obligé d’avoir desroutines. Et en quelque sorte, le paradoxe est que l’efficacité de l’INVSdépend de ces routines et c’est ce qui fait aussi qu’il peut être complètementaveugle à des risques non constitués ou des risques non constitués qui vontle prendre par surprise. L’urgence permanente suppose paradoxalementdes routines stables qui permettent d’agir rapidement, et à partir de là oncomprend pourquoi cette forme d’institution, cette division du travail ausein de l’institut, cette position particulière dans l’espace administratif fait308
  • Frédéric Pierruqu’il est aveugle, et ils le savent en plus ! Ils savent que, tôt ou tard, ils seferont déborder par une prochaine crise qu’ils n’auront pas vu venir. Question N’est-ce pas une vision assez scientiste, qui donne énormément deplace au quantitatif ? Réponse Oui, mais… c’est la rationalité limitée. À un moment, on finit parcrouler sous les informations qu’on ne peut plus traiter. C’est pourcela que les travaux de Rothstein, Huber et Gaskell que j’ai cités il y aquelques instants sont intéressants, parce qu’ils mettent en avant cettenotion de risques institutionnels. Parce que non seulement il y a despriorités contradictoires et multiples, mais aussi parce que les ressourcessont limitées, qu’une information aussi exhaustive ne peut être traitée parl’organisation. Et donc qu’est-ce qu’ils font ? Ils utilisent leurs routines,les fléaux constitués, ceux dont ils savent qu’ils ont une chance de revenir,pour pouvoir justement traiter cette information, ces raccourcis cognitifscomme dirait Simon qui sont des routines intellectuelles. Et ça passeaussi, cet aveuglement volontaire… Question On peut imaginer que s’ils perdent en efficacité ils vont bien êtreobligés de reconsidérer… Parce que tu réifies un peu ça, je ne suis pascomplètement sûre qu’il y ait une logique comme ça, mais… ça marchetant qu’ils n’auront pas fait la preuve d’une efficacité patente et du coupune remise en cause des modalités de fonctionnement. Question Pour prolonger cette question : ça c’est un effet que l’on pourraitqualifier d’inattendu. On ne lance l’alerte que si on connaît déjà l’alerte.Qu’est devenue la veille administration centrale ? et quelles résistances,quelles contestations, quelles stratégies utilise-t-elle par rapport à cela ?Notamment sur l’efficacité. 309
  • RISCO Réponse L’idée de cette séparation d’agences est de dire : le ministère se recentresur la fonction stratégique, c’est-à-dire la définition des grandes priorités desanté publique. Notamment dans le cadre de la loi 2004, de fixer les grandespriorités de la santé publique. Et plus généralement de négocier, de superviserl’activité des agences. Une vision stratégique en disant : « On va se délesterdu travail administratif routinier. » C’est le modèle de l’État « stratège 24 » quise garde les fonctions de définition et d’orientation des politiques publiquespour déléguer l’expertise, la collecte et le traitement de l’information à desautorités administratives indépendantes ou encore les tâches de gestion à desagences comme les agences régionales de santé (ARS). Donc c’est difficile,puisque la veille administration n’a pas eu le temps d’exister vraiment, c’est-à-dire qu’en quelque sorte, il n’y avait rien quand on a créé le RNSP, laDGS. C’est pour cela qu’on n’a pas voulu donner les moyens à la DGS,parce qu’on estimait que c’était une structure vieillie, inefficace, empêtréeplutôt dans des logiques de contrôles : contrôle de santé publique, etc. Etdonc, je sais qu’il y a encore aujourd’hui à l’intérieur de la DGS des gens, etnotamment du corps des médecins inspecteurs de santé publique (MISP)qui réclament la réinternalisation de cette expertise, en disant : « c’est leboulot de la DGS de faire ça », parce qu’ils voient bien que leurs moyensstagnent et que les autres augmentent. Donc c’est encore contesté. – Est-ce qu’ils jouent par exemple sur l’efficacité ? Qu’est-ce quiconteste l’efficacité ? – Oui, bien sûr, c’est pour ça que le travail de Rothstein, Huber etGaskell est intéressant, c’est un institut qui vit dans une forme de précaritéadministrative et politique, dans l’incertitude. Mais pas seulementdans l’incertitude sociétale, des risques qui vont surgir, mais aussi dansl’incertitude administrative. C’est des gens qui passent leur temps àrendre des comptes à la Cour des comptes, au ministère, au cabinet, etc.Ils sont pris tout le temps dans des rapports de force ; et d’ailleurs leposte de directeur de l’INVS n’est pas une sinécure, c’est quand même24. Bezès P. (2009) Réinventer l’État, Paris, PUF, « Le Lien social ».310
  • Frédéric Pierruquelque chose, enfin c’est un métier très politique qui consiste à gérer cestensions et ces tiraillements. Et donc effectivement l’efficacité est mise encause à chaque fois qu’une crise de santé publique n’est pas gérée, on va leformuler comme ça. La dernière en date est la canicule. Là on est plutôtdans la phase routinière. Ils doivent rendre des comptes en permanence etnégocier leurs moyens dans le cadre des contrats d’objectif et de gestion. Question Vous avez souvent évoqué la notion de crise. Est-ce que risque et crise serecoupent, et est-ce que le risque santé est plus large que la notion de crise ? Réponse Moi j’aurais une définition politique de la crise – je renvoie aux travauxde Michel Dobry25 : une configuration sociale spécifique, « fluide », quivoit un enjeu se désectoriser et les cloisons sociales tomber. C’est-à-direlorsque des mondes qui fonctionnent de façon autonome et avec unelogique endogène commencent à communiquer. Alors je pense qu’il y arisque pris en charge normalement quand il est en quelque sorte intégrédans la routine de l’INVS. Il y a crise, à mon avis, quand un enjeu n’estplus pris en charge par un secteur spécifique, en fonction de sa logique etde ses routines spécifiques, en quelque sorte – je vais prendre un langageimagé – quand l’INVS n’est plus le « propriétaire légitime du risque »qui est traité aussi par les secteurs politique, administratif, médiatique,social. C’est-à-dire quand l’INVS perd la propriété du risque, c’est-à-direqu’en gros sa propriété est contestée soit par des mobilisations externes,des associations, soit par les acteurs politiques, soit par les acteursadministratifs centraux, soit par les médias, bien souvent avec des effetsde synergie, c’est pour cela qu’on peut parler de désectorisation. Il y aalors mise en débat élargi de l’enjeu, et incertitude structurelle. Question Je pense que c’était anecdotique, mais j’aimerais avoir vos sentimentslà-dessus, parce que la question de la contractualisation des politiques pu-25. Dobry M. (2007) Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de Sciences-Po. 311
  • RISCObliques traverse l’ensemble des secteurs et n’est pas spécifique, au secteur dela santé publique, on pourrait la retrouver dans différents secteurs ? – Dont la recherche. – Par exemple. On peut s’interroger sur les effets de la contractuali-sation avec l’État sur le travail de l’institution elle-même, contrainte derendre des comptes en permanence. On retrouve ce que vous dites dansla recherche par exemple, mais pas seulement, et ça me paraît être unoutil de gouvernement assez subtil, parce qu’il repose sur le consente-ment et l’engagement réciproque. Il y a un double référent du contrat :le contrat au sens économique et le contrat social au sens politique, doncdéjà il joue sur cette signification ambiguë, puisque bien souvent c’est lacontractualisation au sens du marché qui prévaut. Mais, en l’occurrence,c’est un instrument d’action publique qui, censé valoriser l’autonomie del’institution à laquelle il est appliqué, limite en réalité cette autonomie.« Le contrat c’est la liberté de faire ce que je vous dis de faire, mais avecles moyens que vous voulez. » Pour l’INVS, le contrat d’objectifs et demoyens, qui est un enjeu stratégique, donne lieu à des conflits âpres entrel’institut et sa tutelle. Et bien souvent c’est la tutelle qui… Elle est trèsprésente et pesante… La contractualisation est désormais un outil incon-tournable pour la conduite de l’action publique, à mesure, justement, quel’on « désagrégeait » les grandes bureaucraties pour aller vers des formesorganisationnelles plus restreintes liées par des contrats à leurs tutelles. Lesecteur de la santé est « envahi » par les contrats, comme par exemple les« contrats », souvent léonins, qui lient les établissements hospitaliers auxagences régionales de santé. Question J’avais encore une question. Tu repousses, ce n’est pas moi qui vais te lereprocher, mais tu repousses un peu ces histoires de stratégies des acteurspour partir des institutions et en même temps, tu y reviens quand mêmepuisque tu insistes beaucoup sur les cas personnels. Quel est le statut deces individus dont tu parles quand même ? Ce n’est pas complètementanecdotique je pense.312
  • Frédéric Pierru Réponse Non, bien sûr. Ces individus sont sélectionnés en fonction de lapertinence de l’objet et de la position qu’ils occupent. C’est-à-dire entant qu’ils sont des révélateurs de la position sociale qu’ils occupent. C’estintéressant cette idée de stratégie, justement je l’avais dit au début demon exposé, c’est que je pars des institutions en tant qu’elles informentles préférences et les stratégies des acteurs. Quand on étudie la genèse etl’institutionnalisation d’un institut comme l’INVS, on observe le passaged’un état de vide institutionnel à une institution solidifiée, cela bouleversesur la façon dont les individus agissent. C’est pour ça que, au début demon récit, j’individualise beaucoup, car il y a un vide institutionnel, parceque tout est à conquérir, en un sens, ils font cette formation, ils sont enétat, pas d’apesanteur, mais en tout cas, ils ont des ressources parce que leurstratégie est indexée sur les ressources dont ils disposent, internationales,donc ils font appel aux CDC, ils font appel à Mérieux. Là, pour le coup,cette question de la stratégie c’est toujours pareil, empiriquement ellepeut être tranchée, théoriquement c’est plus compliqué. Petit à petit lecontexte de l’action s’institutionnalise, prennent forme les routines, lessavoir-faire, la division du travail, cadrant les activités des acteurs quiopèrent dans l’institution. Si, au début, on était dans une petite institutioncharismatique, dans laquelle les acteurs s’efforcent de faire des coups pourasseoir leur légitimité et leur crédibilité, à la fin on est dans une grossestructure bureaucratique, divisée en départements, prise dans des routines,des raccourcis cognitifs, des modèles d’action, tenue par des engagementsvis-à-vis de la tutelle. Ce que l’on appelle « stratégie » ne renvoie pas à lamême chose dans ces deux configurations. Ce passage informe clairementsur la façon dont raisonnent ces agents, la façon dont ils pensent lesproblèmes dont ils se saisissent, et pas seulement dans l’organisation maisaussi dans le système de contraintes où est pris cet institut, ce devoir derendre des comptes de manière permanente, d’être transparent. Autrementdit, cette question des stratégies des acteurs n’a de sens que justementindexée sur les institutions dans lesquelles elle se déploient. – Sauf que la stratégie, tu la reconstitues a posteriori. 313
  • RISCO – Oui. – Tu ne peux pas lui accorder de caractère prédictif par exemple. Tuappelles « stratégie » ce que toi tu appelles « stratégie ». – Ça dépend de ce que l’on appelle « stratégie ». Cela pourrait renvoyerau fait qu’un épidémiologiste ne suit pas la routine institutionnelle, c’est-à-dire qu’il ne suit pas le programme institutionnel. La stratégie, c’estmoins une question a priori qu’une question de recherche qui supposeque soit reconstitué le cadre de l’action, une fois posées les institutions,finalement on se dit qu’à un moment donné un acteur s’écarte de laroutine, il le fait de manière consciente et explicite, en fonction de certainesconsidérations. Et là je suis d’accord avec les pragmatiques, en fonctiond’exigences de justifications, etc., qui font qu’à un moment donné… Jepense que la plupart du temps les professionnels de l’INVS sont dansla routine. Et c’est pour ça que le livre de Drucker est peu compris del’intérieur de l’INVS, les acteurs ne s’y reconnaissant que peu. – C’est-à-dire que la suite logique ce sera un nouvel institut, ou unenouvelle forme institutionnelle ? c’est ça que tu veux dire ? Une fois quela routinisation s’est installée, comme ça s’était installé auparavant… – Je pense que c’est typiquement le genre d’institut dont la vie estprécaire et qui est vouée à se réinventer justement parce que les risquesinstitutionnels deviennent trop importants par rapport aux risques qu’ilspeuvent prendre en charge. Et donc comme l’ANDEM est devenul’ANES, et puis la HAS, et le RNSP est devenu l’INVS, comme c’est unsystème en réforme permanente, ça n’arrête pas. C’est une productionlégislative réglementaire incessante, ils le savent très bien à l’intérieur, ilssavent qu’ils sont appelés à se refondre dans quelque chose de nouveau,sachant quand même que les contraintes institutionnelles existeronttoujours. Mais cette question de la stratégie est intéressante parce que jepense que, évidemment, posée théoriquement elle est possible, par contrec’est intéressant de voir qu’une fois que l’on a posé le cadre institutionnel,non seulement on peut rendre comparable différents cas, mais on peutaussi expliquer pourquoi il y en a un qui ne correspond pas au programme314
  • Frédéric Pierruinstitutionnel ; d’autre part, ça permet d’expliquer aussi les marges demanœuvre, c’est-à-dire aussi, on peut parler de stratégie, pour moi, ausens fort du terme, quand un acteur s’écarte consciemment, délibérément,d’une routine institutionnelle. Ce qui oblige à une réflexivité de l’action.On peut dire que la stratégie suppose la réflexivité, ce qui suppose la sortieprogressive du cadre ordinaire et routinier de l’action. C’est d’ailleurs pasloin de la thèse pragmatiste – mais aussi celle de Bourdieu sur le senspratique – qui dit que la plupart du temps on ne pense pas ou peu, maisque parfois, lorsque les routines ne suffisent plus, l’on s’engage dans desactivités de résolution de problèmes qui supposent de la réflexivité plusou moins poussée. 315
  • Communiquer sur les risques dans l’espace public Un préalable : la question du lien entre espaces confinés et espace public Claude Gilbert Je ne suis pas un spécialiste de la communication et je crains qu’iln’y ait un écart entre le titre annoncé (Communiquer sur les risquesdans l’espace public) et ce dont je vais vous parler, qui correspond ausous-titre (Un préalable : la question du lien entre espaces confinés etespaces publics). Mais je suis intimement persuadé que c’est un préalablenécessaire à une interrogation sur la communication autour des risques. Pour ce faire, je vais reprendre des éléments d’une réflexion que jepoursuis actuellement avec Emmanuel Henry et d’autres chercheurs,autour de la construction des problèmes publics (un ouvrage récemmentparu à La Découverte correspondant à une première étape1). Cetteréflexion porte sur le point suivant : comment situer les problèmes quiémergent dans l’espace public par rapport aux problèmes qui restentconfinés dans des espaces spécialisés ? Cela revient à s’interroger sur lecaractère extraordinaire de certains problèmes lorsqu’ils sont qualifiésde Risques (la majuscule renvoyant à l’exception) et leur caractèrerelativement ordinaire lorsqu’ils sont approchés sous l’angle de la sécurité(la minuscule renvoyant à la banalité). L’approche proposée est de partir, non pas de ce qui se joue dansl’espace public, mais de l’ordinaire de la sécurité. Un ordinaire qui secaractérise par une gestion routinière, discrète des activités dangereusespar différents acteurs, notamment ceux en charge de la « sécurité ». Par1. Gilbert C., Henry E. (dir.) (2009). Comment se construisent les problèmes publics.Paris, La Découverte. 317
  • RISCOune gestion ayant lieu « sans grand bruit », à « bas bruit social » donc,et où les difficultés de tout ordre pouvant survenir avec ces activités sontcontenues dans les sphères spécialisées. Il s’agit là de ce que l’on peutappeler un état normal. Mais ponctuellement et de façon parfois durable, ces activités fontl’objet de débats publics où il est question de Risques. Une ruptureintervient alors puisque les problèmes ne sont plus appréhendés sousl’angle habituel de la sécurité mais sous celui, plus inhabituel, plusextraordinaire, du Risque. Je voudrais montrer que ces deux façons d’approcher les activitésdangereuses non seulement sont distinctes mais aussi s’opposent au pointd’apparaître véritablement contradictoires. Avant d’aller plus loin, uneprécision : la réflexion à ce sujet est encore en cours, tâtonnante même, avecdonc certaines approximations dont, à l’avance, je vous prie de m’excuser. Il faut tout d’abord revenir sur l’ordinaire de la sécurité et sur ce quifonde les activités à risques. Celles-ci reposent sur des compromis réalisés,de façon d’ailleurs très variable, entre de multiples « impératifs » : le soucide rentabilité, de conserver des capacités d’innovation (avec les « prisesde risques » que cela peut induire), d’assurer le maintien de l’activité (etdonc de l’emploi), de préserver la sécurité… Au niveau le plus « local »,au plus près du terrain donc, il s’agit des compromis entre les règles etles contraintes d’adaptation à la vie réelle ; à un niveau plus général,plus « macro », il s’agit des compromis faits par des acteurs à diverstitres concernés pour donner une définition aux activités dangereusescompatibles avec de multiples intérêts. Le cas de la « sécurité routière », souvent considérée comme unequestion un peu à part, est à ce sujet une bonne illustration. Au plus prèsde l’acte de conduite, compte tenu des multiples logiques et contraintesdans lesquelles ils se trouvent pris, des compromis ne cessent d’être réalisésentre les règles encadrant cet acte et les capacités d’attention, de vigilanceque peuvent mobiliser les automobilistes, les chauffeurs de poids lourds,motards, etc. À un niveau plus général, des compromis, effectivementchangeants, sont effectués entre la nécessité de soutenir le développement318
  • Claude Gilbertd’une activité industrielle, de favoriser l’innovation technologiqueet d’assurer la sécurité (qui, assez tardivement, a elle aussi bénéficiéd’innovations). Mais ces divers compromis, qui traversent l’acte deconduite, ne sont pas mis en évidence. Bien au contraire, ils disparaissentavec la définition officiellement donnée au problème de la « sécuritéroutière » considéré comme essentiellement imputable au comportementdes conducteurs (insuffisamment « responsables », insuffisammentrespectueux des règles, etc.). Se trouve ainsi évacué tout ce qui pèse sur lesactes de conduite, à savoir les interactions entre conducteurs, véhicules etinfrastructures, les effets produits par un système socio-technique de faitcomplexe et, plus globalement, les logiques de tout ordre (économique,professionnelle, familiale, etc.) qui sont de forts déterminants. Il y a doncun écart, pour ne pas dire plus, entre l’acte de conduite, lorsqu’on le situedans un champ de contraintes, par rapport à divers impératifs aussi etlorsqu’on l’appréhende uniquement à travers « le » conducteur, commec’est le cas lorsqu’on traite de la sécurité routière dans l’espace public. Cette situation caractérise la plupart des activités dangereuses, le lienétant de plus en plus difficilement fait entre la réalité des pratiques, laréalité des compromis et la représentation « officielle » de ces activités,qu’il s’agisse d’usines chimiques, de centrales nucléaires, de laboratoiresexplorant de nouvelles technologies, etc. On comprend ainsi de moins enmoins en quoi consiste « l’ordinaire » de ces activités. Un ordinaire qui secaractérise par des dysfonctionnements fréquents, sinon habituels (qu’ilssoient liés à des problèmes techniques, des erreurs humaines ou à desproblèmes organisationnels) et où la sécurité est assurée par le rattrapagedynamique, incessant de ces divers dysfonctionnements. De même,ignore-t-on (ou veut-on ignorer) que le principe prévalant au sein de cesactivités n’est pas la recherche de l’optimalité, mais celui de la « suffisance »,y compris pour maintenir la sécurité (notion introduite lors d’unséminaire réalisé avec René Amalberti2 ? Les moyens qui sont mobilisés2. Amalberti R., Fuchs C., Gilbert C. (dir.) (2003). Autour de la mesure du risque : unquestionnement multidisciplinaire. Grenoble, CNRS - Maison des Sciences de l’Homme-Alpes, février. 319
  • RISCOsont effectivement ceux qui semblent « suffisants » au vu des contraintesque les acteurs et organisations doivent concrètement assumer ; mais,également, au vu de ce qui leur semble possible, envisageable (pour nepas dire « acceptable ») compte tenu des compromis et systèmes d’intérêtsdans lesquels ils sont pris. L’ordinaire de la sécurité se fonde donc surdes considérations réalistes, pragmatiques, assez éloignées du discoursgénéral sur la gestion des Risques. Il repose par ailleurs sur les accordsque les acteurs effectivement impliqués ou concernés passent pour que lesquestions de sécurité soient traitées dans ce cadre ordinaire, en intégrantdonc diverses contraintes et divers compromis. Cadre qui prévaut doncen temps normal dans les usines, les hôpitaux, les laboratoires et qui(hors accident, hors catastrophe) n’est questionné que lorsque des acteursremettent en cause les accords qui (souvent tacitement) les lient. Dans cette perspective, l’important est ce qui se joue de façon « dis-crète » dans les espaces « spécialisés » ou « confinés », peu ou pas soumis à lapublicité. Au sein de ces espaces, les relations entre acteurs sont réglées pardes accords, des compromis, et évoluent essentiellement par des négocia-tions. Il s’agit d’une sorte « d’entre-soi » puisque, dans ces espaces confinés,les acteurs se connaissent, s’identifient et se positionnent les uns par rap-port aux autres. Espaces dont, assez curieusement, on sait finalement assezpeu de choses, probablement parce qu’il est difficile d’analyser les « mon-des » qui s’y forment avec des acteurs pouvant relever de différentes sphères(économique, administrative, syndicale, associative, scientifique…) et qui,comme l’a montré Christine Dourlens à propos du saturnisme3, ne consti-tuent pas toujours des systèmes d’acteurs très réglés. Les interactions, parexemple, peuvent être très lâches. Or c’est via ces mondes que s’élaborentles compromis qui fondent les cadres de l’action, de ce que, un peu trivia-lement, on peut aussi appeler les cadres de la « vraie vie ». À l’ordinaire de la sécurité, tel que rapidement esquissé, s’opposel’extraordinaire du Risque. Cet extraordinaire du risque correspondfinalement à la prise en compte dans l’espace public de problèmes3. Dourlens C. (2003). Saturnisme infantile et action publique. Paris, L’Harmattan.320
  • Claude Gilbertappréhendés comme des Risques et qui passent par la mise en avant del’impératif de Sécurité (cette fois-ci, avec S majuscule). Il s’accompagned’une exigence de respect absolu des règles, des procédures, du refus detout compromis. Il est donc attendu qu’il y ait une maîtrise quasi totaledes processus et des phénomènes dangereux. On se situe donc dans larecherche de l’optimalité, du « risque zéro ». Dans cette perspective, toutdysfonctionnement marque un écart considéré comme étant par essenceanormal, voire insupportable. Cette approche prévaut lorsque l’onse situe dans l’espace public, lorsque des acteurs portent dans l’espacepublic un « problème de sécurité » apparu dans les espaces spécialisés.On parle de « déconfinement », ce « déconfinement » correspondantà un changement important dans les relations entre acteurs résultantnotamment d’un changement, souvent brutal, de registre. Les problèmesde « risques » sont posés à travers des dénonciations, des imputationsde responsabilité, des scandales. Une autre langue s’instaure donc. Parailleurs, les acteurs intervenant ne sont plus uniquement ceux qui sontdirectement concernés, voire en charge, mais ceux qui sont spécialisésdans l’intervention dans l’espace public, à savoir les journalistes, lesintellectuels (dont les chercheurs), les militants, les avocats, les juges.Acteurs qui, selon leurs propres modalités, s’approprient et reformulentdans la langue du Risque les problèmes de sécurité. La prise en compte des problèmes de sécurité comme problèmespublics s’opère donc par une transformation de ces problèmes enfonction des registres propres à l’espace public tels qu’ils sont déterminésou encadrés par des acteurs spécialisés. Le terme de « transformation »est ici important. Il signifie qu’il n’y a pas simplement un passage d’unproblème dans l’espace public mais qu’il y a une véritable rupture. Ainsiles « problèmes de sécurité », tels qu’ils se posent en pratique dans lesespaces confinés ont peu et souvent rien à voir avec les « problèmes deRisques » posés dans l’espace public, même s’il s’agit a priori de la mêmequestion : comme l’a montré Emmanuel Henry4, le problème « amiante »4. Henry E. (2007). Amiante : un scandale improbable. Sociologie d’un problème public.Rennes, PUR. 321
  • RISCOchange selon qu’il est saisi dans un espace confiné ou dans l’espace public.De même y a-t-il, avec le passage dans l’espace public, l’instaurationd’un théâtre d’acteurs spécifique, avec des distributions de rôles trèscodifiées. Dans le cas de l’amiante, par exemple, lorsque les ouvriersapparaissaient ou se considéraient comme étant soumis aux « risques dumétier », ils entraient, via les syndicats, dans de multiples compromisavec le patronat, notamment en ce qui concernait l’arbitrage entre santéet emploi. À partir du moment où le problème glisse dans l’espace public,ils ne peuvent être que des victimes. Or, l’introduction de cette catégorieconduit, quasi automatiquement, au déploiement d’un discours obligé,d’une rhétorique. Qui se positionne dans l’espace public n’a d’autre choixque de recourir à la langue et d’endosser les rôles qui s’y imposent. Lechangement de rhétorique est donc indissociable d’un changement dedésignation d’acteurs, de distribution d’acteurs, de relations entre acteurs,etc. Enfin, comme déjà indiqué, le passage dans l’espace public modifiele système des acteurs concernés par une question donnée. On ne se situeplus dans un espace relativement circonscrit, délimité, mais dans unespace désormais très ouvert. À partir du moment où une question passedans l’espace public, il y a un phénomène de désappropriation. Cettequestion devient « libre » d’appropriations multiples et variées, et peuts’en emparer tout acteur qui a ou se donne les moyens d’intervenir dansl’espace public (en comptant ceux qui y sont déjà « installés »). Le problèmede l’amiante, traité comme un problème de maladie professionnelle dansl’espace spécialisé lui correspondant, est ainsi devenu un scandale pluslarge, rattaché à d’autres scandales, lorsque de nouveaux acteurs plus enphase avec l’espace public s’en sont saisis. Entre l’ordinaire de la sécurité et l’extraordinaire du risque se fait doncjour une contradiction qui semble s’accroître et devenir véritablementproblématique. Quand on parle de risques dans l’espace public, on parlede règles, de procédures, de valeurs essentielles. Quand on désigne lesacteurs, on les désigne en utilisant des termes et catégories propres à laphilosophie politique : il est question de citoyens, de démocratie, de société322
  • Claude Gilbertcivile, d’État, etc. On se situe donc dans un registre à très haute valeur desens. Lorsque l’on parle de la sécurité, telle qu’elle est pratiquée dans desespaces confinés, on évoque la maîtrise des dangers par le rattrapage desdysfonctionnements, une gestion fondée sur la « suffisance » et l’on faitétat d’arbitrages et de compromis. Autant d’approches et de notions qui nepeuvent être assumées dans l’espace public et qui sont donc véritablement« obscènes ». Il est par exemple impossible de rendre compte de la façondont les chercheurs travaillent effectivement sur les nouvelles technologies(comme les nanotechnologies), en faisant sans cesse des arbitrages entrel’impératif de la recherche (l’impératif d’exploration donc), la sécurité,les précautions à prendre en situation d’incertitude, etc. Et ce qui estvrai pour un laboratoire l’est également pour une usine de la chimie,une centrale nucléaire, un avion, tout système de transport. Mais, dansle champ d’analyse des risques, nous ne disposons que d’assez peu detravaux qui, y compris sur un mode simplement descriptif, rendentcompte de ce que j’ai déjà appelé « la vraie vie ». La conséquence estque cet aspect des choses tend tout simplement à disparaître, d’une partparce que cela semble désormais un peu « scandaleux », tout compromistendant à être assimilé à une compromission ; d’autre part, parce leschercheurs travaillant sur les « risques » s’intéressent surtout à ce qui sepasse dans l’espace public, aux polémiques et controverses, aux débats ; àla façon dont émergent les risques comme problèmes publics, etc. Raresen fait sont les travaux de chercheurs, comme ceux de Mathilde Bourriersur les centrales nucléaire5, d’Ivan Boissières6 sur la gestion d’un réseautéléphonique, etc., qui se situent au sein même des organisations. La conséquence de cette évolution est donc un divorce croissant entredire le Risque, parler du Risque, débattre du Risque dans l’espace publicet pratiquer la sécurité dans les espaces spécialisés, confinés. Divorce quis’accompagne d’une suprématie et d’une extension du discours public5. Bourrier M. (1999). Le nucléaire à l’épreuve de l’organisation. Paris, PUF.6. Boissières I. (2005). Une approche sociologique de la robustesse organisationnelle. Le casdu travail des réparateurs sur un grand réseau de télécommunications. Thèse de doctorat,Université de Toulouse-Le Mirail. 323
  • RISCOsur le risque qui, formellement tout au moins, s’impose au sein mêmedes organisations en charge d’activités dangereuses. De fait, il y a unalignement sur ce discours officiel qui rend tout à la fois inavouables etclandestines les pratiques effectives en termes de sécurité. Il faut souventaller en bas des hiérarchies pour voir apparaître des contradictions quisont de plus en plus reportées sur les opérateurs pris entre « l’enclume »du discours politiquement correct sur le Risque et l’obligation d’agir enfonction de multiples arbitrages et compromis. On pourrait, pour reprendre les termes de René Amalberti (op. cit.),considérer que les sociétés modernes, comme la société française, sementent à elle-même, ne s’avouent pas la façon dont elles fonctionnent.De là une certaine schizophrénie dont on prend la mesure à traversle double discours des responsables d’entreprises, des laboratoires derecherche, des responsables de réseaux : un pour l’interne et un autrepour l’externe ! En ayant un jugement moral, on pourrait donc dire qu’il est dommageque, dans une société avancée comme la nôtre, on se trouve dans ce typede situation. Ce qui revient à dénoncer le manque de réalisme de nossociétés et le caractère fictif du discours sur le Risque tel qu’il se développedans l’espace public. Il est cependant peut-être possible d’aller plus loin dans l’analyse enconsidérant que la contradiction entre les pratiques de la sécurité et lediscours sur les risques renvoie en fait à l’existence de deux logiques certescontradictoires mais que l’on peut articuler. Dans cette perspective, unedissociation est effectivement faite entre les logiques qui prévalent dansles espaces spécialisés (ou confinés) et celles prévalant dans l’espace public.Comme déjà indiqué, les espaces spécialisés sont ceux des compromis,des négociations entre de multiples acteurs, notamment autour de ladéfinition et de l’appropriation des problèmes, de l’attribution descompétences et du partage des responsabilités. Au sein de ces espaces,tout repose donc sur des accords, aussi bien explicites que tacites quisont établis entre les acteurs, compte tenu des rapports de force (comptetenu donc de la « force » de certains et de la « faiblesse » d’autres). En324
  • Claude Gilberttemps normal, les activités et, de façon liée, l’approche des problèmesde sécurité, ont comme cadre ces accords. Mais lorsque surviennent desdésaccords, lorsque des acteurs ne s’entendent plus sur les compromisréalisés, on sort de ce cadre avec, de diverses façons des « effractions »dans l’espace public. En d’autres termes, dès lors que les acteurs ayant desdésaccords ne peuvent trouver au sein des espaces spécialisés le moyen derenégocier leurs relations, ils portent leurs différends (leurs problèmes)dans l’espace public où ils sont rejoints par les autres acteurs présentsdans cet espace. Dans cette perspective, il est donc considéré que l’essentiel se passeau sein des espaces confinés avec, de temps à autre, des effractions dansl’espace public, plus ou moins durables d’ailleurs. Différents scénariospeuvent ainsi être envisagés. Des acteurs qui se sont entendus dans desespaces discrets confinés et qui n’arrivent plus à s’entendre « prennent lerisque » – je joue à peine sur les mots – de porter leur affaire dans l’espacepublic, avec les montées en généralité, les changements de registre que celaengendre. En faisant cela, ils « courent le risque » d’une désappropriationpar des acteurs spécialisés de l’espace public qui peuvent s’emparer de cettequestion en n’en faisant qu’un simple prétexte. Les acteurs intervenantprincipalement dans les espaces spécialisés n’ont donc généralement pasintérêt à prendre ce risque. Et d’ailleurs, généralement, ils ne le prennentpas ou de façon modérée. Par exemple, certains acteurs remettant en causeles compromis stabilisés au sein des espaces spécialisés peuvent menacerde porter les différends et les problèmes dans l’espace public. On peutparler d’une sorte de « chantage à l’espace public », comme l’a montréJean-Noël Jouzel avec les éthers de glycol7. Il s’agit d’une substance utiliséedans différentes industries et portant aux fonctions de reproduction,notamment celles des femmes. Ce qui s’est passé en France à ce sujet esttrès intéressant. Pour faire vite, cette question a fait l’objet de discussionsentre le patronat et les syndicats qui, pour renforcer leurs capacités de7. Jouzel J.-N. (2006). Une cause sans conséquence. Comparaison des trajectoires politiquesdes éthers de glycol en France et en Californie. Thèse de doctorat en sciences politiques. IEPGrenoble. 325
  • RISCOnégociation, traditionnellement assez faibles, ont ponctuellement fait desjonctions avec un chercheur lanceur d’alerte (André Cicolella), un collectifconstitué et une association sur les éthers de glycol. Mais cela, sans jamaisvéritablement franchir la limite de la publicisation. En exerçant donc unesorte de chantage à la publicisation, ils ont effectivement réussi à négocierun certain nombre de choses concernant les polluants dans l’industriechimique, à élargir le débat. De fait, on constate qu’un assez grand nombred’acteurs agissent de cette façon et que, tout en restant au sein des espacesconfinés, il est possible d’agiter le spectre de la publicisation. Tout celapour dire, puisque ce séminaire est consacré à la communication, qu’unecertaine prudence est peut-être nécessaire dans l’approche de la question des« risques » lorsqu’elle se fait principalement via ce qui se joue dans l’espacepublic. Il apparaît nécessaire de resituer constamment ce qui s’y joue parrapport aux accords et compromis existant dans les espaces spécialisés,confinés (comme, par exemple Julien Weisbein a pu le faire à propos dela question du Prestige). Mais, il s’agit d’une grille de lecture très différentequi, comme déjà indiqué, n’est pas forcément aisée à mettre en œuvre. Pour être concret, je peux donner l’exemple de la pandémie grippalesur lequel je travaille, avec Isabelle Bourdeaux et Laurence Raphaëlde la MSH-Alpes. Afin de comprendre ce qui se joue autour de cettequestion émergente (en fait ré-émergente), nous analysons comments’est constitué un « groupe porteur » de cette question autour de lagrippe saisonnière. Cela permet de comprendre à la fois autour de quelledéfinition du problème se sont mis d’accord les principaux acteurs (àsavoir les virologues et les épidémiologistes), quels sont donc les acteurs« propriétaires » du problème (comme dirait Gusfield) et ceux qui,compte tenu des circonstances, peuvent chercher à se l’approprier, quitteà intervenir dans l’espace public. Cela donne certaines clefs. Un travailsemblable, mais un peu plus complexe compte tenu de la diversité desacteurs, aurait pu être fait à propos des acteurs ayant trouvé un accordautour de la définition du problème de la « sécurité routière » ramené àun problème de comportements des conducteurs. On constate d’ailleursà ce sujet que les associations de victimes et de parents de victimes, qui326
  • Claude Gilbertsont fortement intervenues dans l’espace public, ont de fait contribuéà l’établissement de cet accord en rattachant la « sécurité routière » à la« délinquance routière », à la « violence routière ». La conséquence estqu’ils ont ainsi concouru à marginaliser, dans l’espace spécialisé concernépar cette question, les propositions des acteurs privilégiant une approcheplus systémique et s’attaquant aux causes profondes des « risques » liés auxactes de conduite. Cet exemple, relativement simple, montre la nécessitéd’appréhender globalement ce qui se joue dans les espaces spécialisés,confinés et l’espace public, sachant que l’analyse des interactions peut,comme dans ce cas, se révéler parfois assez complexe. Discussion Question 1 Je trouve ça vraiment très intéressant, ça renvoie à une question très peuposée en sociologie du haut risque, qui est celle du désintérêt médiatique.Et très peu posée parce que, effectivement, elle est complexe. On a peud’exemples. Il y a eu à partir du milieu des années 1980 quelque choseautour des associations de défense des immigrés. Qui préféraient recouriraux prétoires et qui avaient aussi ce genre de compromis, qui ne savaientpas qu’il ne fallait absolument pas obtenir de couverture médiatique, quiétait très discrète, mais il y a assez peu de travaux là-dessus. Mais c’est vraique, là encore, il faut s’interroger à la fois sur les ressources différenciéesdont disposent les acteurs en tant que sources du journalisme et sur l’étatde la relation qui existe à un moment T entre le journaliste et ses sources,et les rapports de force. Mais c’est vrai que dans le champ des études surles médias et le journalisme d’une manière générale, il y a une espècede lieu commun qui est l’intérêt évident à médiatiser. Or ce n’est pasvrai du tout. Et ce que vous dites est tout à fait juste, et cela renvoieaussi à une économie de la recherche effectivement, qui fait que c’est trèsévident dans les études sur la communication, on se contente toujours 327
  • RISCOplus d’analyses internes, d’analyses de corpus de journaux, on va à l’INA,on a des outils formidables, qui font que l’on va comme les journalistes,toujours plus assis, on va toujours moins vers les acteurs, on va moinsles interroger. Et dès que l’on interroge les acteurs, les journalistes enparticulier, on est confronté à la relation avec les sources. C’est trèsimportant effectivement de montrer aussi que beaucoup d’explicationsqui sont données renseignent surtout sur les producteurs d’explications.Et sur la manière que l’on a de faire de la recherche en sciences sociales.C’est juste une remarque. Question 2 Une question d’abord sur ce terme de sécurité et risque, c’est unedistinction qui me vient du terrain, moi ça m’intéresse vraiment dereprendre cette catégorisation. C’est-à-dire qu’il me semble que leterme de sécurité vient du monde de l’entreprise, un euphémisme, unenégation du risque et que nous, l’on reprenne ça, cela me pose question.Ça me pose question d’autant qu’il se trouve que j’ai abandonné ça àpartir du moment où j’ai travaillé dans le domaine de l’hôpital, oùl’on parle de gestion des risques, on ne parle pas du tout de sécurité.On parle gestion des risques. Et finalement est-ce qu’il n’y a pas unensemble d’activités et de services où le public est dans la structure, et oùdonc on est obligé d’entremêler les questions de sécurité du personnelet celles du public ? Et sachant que ça interagit, y compris dans lesespaces confinés, parce qu’on a pu voir comment ça interagissait entrela stérilisation et le bloc opératoire, il n’y a pas somme toute que desprofessionnels. Donc ça me pose question. Et puis j’avais une questionsur cette opposition entre espace public et ce qui serait de l’ordre descompromis qui se créent, au sens où nous, ce que l’on voit, c’est tout unappareillage organisationnel de gestion des risques, donc qui relèventpeut-être de la sociologie des dispositifs de gestion ou en tout cas de larationalisation des organisations et on ne peut pas court-circuiter ça,tout cet appareillage de techniques organisationnelles qui est mis enplace pour gérer les risques.328
  • Claude Gilbert Réponse Oui, je crois que c’est un simple problème de terminologie. Je suis prêt àabandonner le terme de sécurité, mais je n’ai pas de bons mots pour désignerla façon dont on gère les dangers de façon « discrète » et « routinière »dans les espaces confinés. Bien évidemment, on recourt, comme l’a indiquéFrançois Ewald, aux procédures de « mise en risque » pour domestiquer lesdangers (ce qui se passe par l’identification de causes, la détermination deprobabilités d’occurrence, l’évaluation des dommages et… l’organisationdes réparations, notamment financières). Lorsque j’ai parlé de « Risques »en les référant à l’espace public, j’ai surtout voulu souligner la spécificitédu discours sur les « risques » dès que l’on se situe dans cette enceinte, avecde fortes montées en généralités, la référence aux valeurs, aux principes,etc. Pour revenir à mon propos et en prenant l’exemple de l’hôpital, onpourrait ainsi dire que les dangers liés aux activités hospitalières (dits« nosocomiaux ») sont désormais traités « en routine » avec, de temps àautre, des « échappées médiatiques ». La question est de savoir quel est lesens de ces échappées, de ces « mises en scandales » : doit-on les attribuerà la survenue de problèmes effectivement « scandaleux » ou/et à la rupturede compromis entre les divers acteurs habituellement en charge de cesquestions ? Acteurs qui, je ne fais que me répéter, travaillent en gérant sanscesse de multiples dysfonctionnements. Question Je voudrais juste rebondir sur ce qui vient d’être dit. On dit quandmême Partient Safety avec des termes anglais. En France on dit « sécuritépatient », de plus en plus. C’est un mot qui est entré, qui est introduit. Jeconnais ce que tu proposes et je crois que ce qui peut gêner, c’est qu’il ya un côté suspicieux de ce qui se passerait à bas bruit. Ce n’est pas ce quetu veux dire, mais quand on t’écoute, c’est « ob-scène » ce qui se passe,ça ne pourra jamais être dit dans la sphère public, parce que toutes lesnégociations qui se passent, les gens qui traitent ça au quotidien, on ne vajamais pouvoir le raconter comme ça, on ne va jamais pouvoir le vendreaux journalistes. Et c’est un peu ce que tu dis en gros, cette représentation 329
  • RISCOdu monde-là, d’ailleurs on n’y va plus, les sociologues s’arrêtent là, on n’yva plus parce que de toute façon après, pour publier ces « machins-là »,c’est difficile, et ça continue à être une entreprise de dévoiement dont onaimerait bien se défaire pour retrouver une sociologie a-critique, un peunon critique, qui permettrait de travailler dans ces domaines sans trop qu’onnous interdise des accès. Et moi du coup là-dedans je m’en tire un petit peuen prenant un texte que j’aime bien de Dodier et Baszanger, un texte de1997 qui parle d’ethnographie combinatoire et qui nous dit que ce quel’on doit chercher à faire, et je me retrouve là-dedans, c’est de rendre visiblele coût que cela représente pour les acteurs. C’est-à-dire que, tout ça, ils lefont avec une grande conscience professionnelle, ils déploient des trésorsd’inventivité sociale pour arriver à opérer le patient que personne ne veutopérer… Et du coup, je trouve que l’on n’était pas assez nombreux à prendrecette position-là, de dire qu’on peut être à côté, on peut débriefer avec vous,on peut rendre compte sans être embarqué dans l’armée américaine en Irak.C’est-à-dire : est-ce qu’une sociologie embarquée a un sens ? Jusqu’à quelpoint faut-il aller dans cette sociologie embarquée comme dans UrbarianJournalism ? Ce sont des questions anciennes, ce n’est pas nouveau. Maisavec les univers du risque clos, confiné, ce n’est pas marrant pour rentrerchez Total, ce n’est pas rigolo d’entrer dans le nucléaire… Il faut y aller,il faut regarder, faut essayer, faut sourire au manager de maintenance, ausyndicaliste qui se demande bien ce qu’on fait là, si on est vendu, quel estnotre crédit de parole, etc. Est-ce que tout ce que l’on va voir sur le chantieron va le raconter ? Bref. Du coup comment tu t’en sors, toi ? Si tu dis :« ce n’est pas racontable ». Alors là rideau ! c’est bien pour ça qu’on n’yva pas. Est-ce que tu constates ou est-ce que tu vois un éclair de lueur quiva permettre à des travaux d’aller sur des sujets potentiellement ennuyeuxmais qui permettraient d’éclairer les vérités qui sont quotidiennes commetu le dis ? Réponse Oui. Mais je pense que c’est effectivement de moins en moins« racontable ». Il est de plus en plus difficile de rendre compte de la330
  • Claude Gilbertsomme des investissements humains, de la multiplicité des arrangementsqui, en pratique et compte tenu des compromis existant entre de multiplesimpératifs, permettent de faire « tourner » les activités. Et cela, à un niveaude sécurité convenable. Un hôpital, aujourd’hui, ne peut fonctionner quede cette façon. Je me souviens d’un mémoire d’étudiant réalisé à l’IEPde Grenoble sous ma direction. Il s’agissait d’étudier le fonctionnementdes urgences. Au début, l’étudiante concernée était très choquée par cequ’elle observait, notamment par le marchandage présidant à l’admissiondes personnes dans les services, du type : « Je te donne un bon client,tu prends mon mauvais. La vieille polytraumatisée, tu la prends et je tedonne un jeune correspondant à un cas intéressant. » Mais ça fait partiede la routine et ça fonctionne plutôt bien. Question Deux points. D’abord sur le terme de sécurité. Ça dépend commenton le prend. On sera tous d’accord pour dire qu’il n’y a pas de conceptde sécurité, il n’y a pas plus de bien-être d’ailleurs. J’avais quand mêmecru comprendre qu’on pouvait utiliser la notion de sécurité ou de sûreténucléaire d’ailleurs, on est sur des registres presque inverses entre lenucléaire et la chimie, de manière un peu constructiviste. C’est-à-dire engros : à quoi ça se réfère quand on parle de sécurité dans les entreprises ?Simplement, la première chose qui me semblait, c’était effectivement de nepas théoriser quelque chose qui n’est pas théorisable d’une certaine façon.Et là, du coup, je comprends que les collègues soient passés par résilience,robustesse, fiabilité, etc. C’est une façon de contourner la difficulté, jevois ça comme ça. Mais je pense que c’est plus intéressant de parler deça comme ça. La deuxième chose, sur la question de dire les risques dansl’espace public. Pour moi, la ligne de partage c’est la contestation ou pasde l’activité. Ce qu’on vient de dire précédemment. C’est ça au fond, parrapport au nucléaire. Dans la chimie, j’ai fait des entretiens sur le gaz deLacq, pas très loin d’ici, dans les Pyrénées-Atlantiques. Il y a des ouvriersdans certaines entreprises qui en sont à dissimuler les accidents du travail.Je ne parle pas des incidents mais bien des accidents. C’est-à-dire n’en 331
  • RISCOparler à personne. À Lacq qui est une zone ouvrière, la contestation seraitréduite à quelques personnes, mais il n’y a pas de grandes manifestationspour demander la fermeture des usines chimiques. Par rapport à l’hôpital,on ne se servira pas du tout de la même manière de la façon de dire leschoses. On constate qu’on voit régulièrement à la télé des membres dupersonnel hospitalier qui dénoncent les conditions de travail, etc. C’estplus difficile à voir du côté du nucléaire. Je trouve que ça commenceà venir, mais c’est beaucoup plus lié à des personnalités, en gros des« grandes gueules » qui disent : « Moi j’y vais, moi j’ai vu ça. » L’ancienresponsable de Dampierre disait les choses à l’extérieur et quand je luidisais : « Mais comment tu … ? ça ne pose pas de problème dans lesyndicat, parmi les salariés ? » Il me répondait : « C’étaient d’énormesproblèmes mais j’usais de mon autorité. » Du coup, c’est très contingentcar cela signifie que ça peut se développer mais cela reste lié à deséléments locaux je dirais. Réponse Oui, mais je dirais que l’on a toujours un peu tendance à se focalisersur ces « expressions », ces « manifestations ». Or, y compris dans le cas duscandale de l’amiante, on ne peut pas le comprendre si l’on n’intègre pasle repositionnement des autorités publiques ainsi d’ailleurs que celui degrandes entreprises prêtes à abandonner l’amiante (au moins en France).Il y a eu des ruptures internes de compromis, comme il y a eu au seind’EDF à propos de Superphénix. Son abandon n’est pas uniquement laconséquence de l’action militante. L’ouverture de l’espace public n’est pasuniquement liée à des contestations externes. Pèse aussi la reconfigurationdes rapports de force à l’intérieur de ces activités. Question J’adhère tout à fait à votre analyse d’un fossé croissant entre lesroutines et la sécurité dans les espaces confinés, les erreurs dans lesprocédures au quotidien… La question que je voulais vous poser est :comment vous positionnez-vous par rapport aux travaux que l’on332
  • Claude Gilbertpourrait qualifier d’approche narrative de l’organisation et qui vont, parexemple, étudier un procès qui va mettre en évidence les failles dans lesprocédures de l’entreprise et qui va, du coup, déclencher tout un travailde « textarisation » des pratiques, par écrit ? Réponse Je connais mal cette littérature. Mais ce que vous dites m’évoquepar contre les travaux d’Hervé Laroche que vous connaissez peut-être.Selon lui, les options prises par les entreprises ou par n’importe quelleorganisation reposent toujours sur des coalitions au sein des entreprises8.Il est clair que lorsque l’on entre dans des phases de publicisation, dansdes procès, il est intéressant d’étudier comment, « en interne », s’effectueune « textuarisation » des pratiques. Mais, de façon liée, il est égalementintéressant d’analyser quelles sont les recompositions de pouvoir quis’opèrent lorsque, sur ce mode, s’effectue une mise en visibilité despratiques. Par exemple, EDF est en procès, à cause d’une irradiation.Et du coup, on se focalise sur la publicisation, sur les syndicats, lesassociations… Mais parallèlement, tout ce qui va se jouer en interne àpropos de ce procès va avoir des effets sur les acteurs en place. Je vousrappelle que c’est l’autorité de sûreté qui a rendu publique cette affaire.Comme je l’ai déjà indiqué, « prendre le risque » d’entrer dans l’espacepublic, c’est aussi se donner l’opportunité de modifier les rapports dansun espace spécialisé donné. Question Il y a quelque chose qui me gêne. Le côté linéaire… comme ditprécédemment, je suis gênée par la notion de sécurité, on a l’impressionque l’on confond ça avec la question industrielle. Je pense que ton proposa une vocation à être plus universelle que ça et que la question de lasécurité, à des moments, ne se pose absolument pas comme ça. Quand tu8. Laroche H. (1995). Risques, crises et problématique de la décision dans les organi-sations, Actes de la 4e Séance du Séminaire Risques collectifs, situations de crise, complexitéet responsabilité, Grenoble, CNRS. 333
  • RISCOprenais l’exemple de ce qui se passe aux urgences, en disant que ce n’est pasdicible sur la scène médiatique… donc il faudrait savoir à qui c’est dicibleou pas. Donc tout dépend de la scène dont on parle. Et je reviens toujoursà ma notion de communauté de politiques publiques, car c’est commode.Ce qu’on a montré sur les boues d’épurations, ou ce que j’avais fait sur lesurendettement, c’est exactement la même chose : à un moment donné,il y a des éléments politiques, des éléments conceptuels qui font qu’il ya un élargissement de la scène d’action initiale des politiques publiques,qui font que les registres et les logiques ne sont plus les mêmes. Donc làil faut renégocier. Mais on renégocie entre institutions, professionnels,donc avec des référents qui sont capables de se re-stabiliser. Les bouesd’épurations et le surendettement ne sont pas devenus de grandes crises,ils se sont recomposés. L’un parce que l’agro-alimentaire est devenue partieprenante du débat, le second, c’était un problème entre les banques, leursclients et les associations de consommateurs. Donc, on a des versionsintermédiaires qui démontrent bien que la question n’est plus celle desespaces publics qui sont concernés mais celle des espaces publics qui sontcapables de négocier des accords. Réponse Ce qui se passe, c’est qu’il y a autant d’ouvertures que de fermeturesde l’espace public. Et lorsqu’il y a la fermeture de l’espace public, denouveau s’ouvre la possibilité de renégociations « à bas bruit », avec desreconfigurations des systèmes d’acteurs. Comme l’a montré EmmanuelHenry, une fois refermé le scandale, on renégocie autour de la questionspécifique des maladies professionnelles. Mais les acteurs ne sont plustout à fait dans les mêmes dispositions. C’est ce que vous dites à proposdes boues d’épurations. L’entrée de la grande distribution dans le jeu desopérations modifie complètement le jeu. Après, il y a une « baisse engénéralité », une fermeture de l’espace public et les acteurs renégocient àbas bruit social. – Absolument, mais il y a aussi des cas où il n’y a plus de renégocia-tion.334
  • Claude Gilbert – L’ouverture de l’espace public correspond, d’une certaine façon, àune fermeture de la question. – Ou à un renforcement. Sur l’exemple du nucléaire, quand c’est lepatron de l’autorité publique qui met la question des irradiations sur lascène publique, c’est une façon de reconfigurer les règles qui avaient étéprévues. À un moment donné il y a des choses qui ne sont plus accepta-bles dans l’enjeu initial. Donc ce n’est pas forcément l’appel, l’irruption,l’effraction dans l’espace public qui est une modification, ni réciproque-ment qui explique le fait que tout acteur a intérêt à rester dans une négo-ciation discrète dans leur système initial. – Ce que je veux dire c’est bien ça, je reviens sur l’exemple de l’autoritéde sûreté. Il y a rupture de compromis entre EDF et l’autorité de sûreté.C’est quoi la rupture de compromis ? C’est qu’EDF est allée trop loin dansla dérive de la sécurité. Et donc, une question habituellement traitée surun mode procédurier, avec un bruit social discret, fait l’objet d’une publi-cisation. L’autorité de sûreté contraint EDF à se repositionner par rapportà cette question de sécurité. Ce n’est autre que de la renégociation, avecl’usage d’une arme médiatique un peu forte et toujours à double tranchant.Il y a des usages plus nuancés, comme par exemple dans le cas de la trem-blante ovine étudiée par Céline Granjou9. Elle met en évidence comment,à un moment donné, une direction du ministère de l’Agriculture menacede « mettre en scandale » la tremblante ovine. Et pourquoi cette menace,faite en référence à l’affaire de la « vache folle » ? Pour reprendre la mainsur la filière qui avait tendance à s’émanciper. Finalement, la filière a trouvéune solution technique au problème rencontré, a donc échappé à la publi-cisation dont elle était menacée tout en faisant allégeance à l’administrationde tutelle. Il s’agit de jeux assez complexes. Mais c’est bien le sens de tellesdynamiques qui, pour être comprises, nécessitent que l’on ait une approchesimultanée de ce qui se joue en public et en interne.9. Granjou C. (2009). Entre santé animale et santé publique, un problème discret.La carrière de la tremblante ovine. Dans Gilbert C. et Henry E., op. cit. 335
  • RISCO – Absolument, mais ce sont des dynamiques dont on ne peut riendire à l’avance, qu’on ne peut pas anticiper, qui sont systématiquementsingulières ? – Je reconnais bien volontiers que la présentation est un peu schémati-que, notamment en dissociant comme je l’ai fait les espaces spécialisés (ouconfinés) et l’espace public, en limitant à quelques scénarios les relationsdynamiques entre ces deux catégories d’espaces. On va dire que ce sontdes facilités nécessaires pour faire une communication sur une questionqui, comme je l’ai indiqué en introduction, reste un peu complexe. Celadit, je suis intimement convaincu que, en utilisant une grille d’analyse unpeu robuste, il devrait être possible de faire émerger, à partir d’une séried’exemples, quelques grands scénarios types. Question Moi aussi ! Je pense que c’est la voie à suivre effectivement pour avancersur ces questions : aller regarder du côté du fonctionnement interne dessources comme ça se faisait à Chicago quand la sociologie du réalismeavec Gusfield travaillait, par exemple Harvey Molotch et Marilyn Lesterdans un article qui précisément s’appelle Routines, accidents and scandals,ou avec Modigliani et Gamson dans les années 1960 qui montraientà propos du nucléaire aussi comment tout ça est apparu, au travers dedissensions internes à l’intérieur du champ du nucléaire. Parce qu’il peuty avoir des intérêts médiatiques mais il faut aussi d’un autre côté que lesjournalistes s’y retrouvent. Et les journalistes se retrouvent en fonctiondu poids relatif de la source. Il est très important de tenir compte de ça.Ce ne sont pas les journalistes qui font l’actualité. Ce n’est pas comme çaque ça marche. Ça marche beaucoup en fonction des sources. Certainessources sont déterminantes, jouent un rôle décisif dans la production del’actualité. – Les scandales sont souvent produits par les acteurs qui, à un momentdonné, ont intérêt à être déloyaux. – Oui, c’est ça. Aussi.336
  • Le risque « de » la communication, la communication « du » risque : tendances et tensions Patrick Chaskiel L’idée de l’atelier était de démontrer que l’on pouvait, certes, parlerde risque sans se doter d’une notion forte de communication, mais aussique l’on pouvait travailler sur l’apport potentiel d’une telle notion auxapproches du risque. On est évidemment toujours dans cette tensionentre le fait que les recherches sur la thématique du risque ont largementdémarré, en France en tout cas – ce n’est pas vrai dans d’autres pays –sans se préoccuper explicitement de questions de communication. Et, enmême temps, le fait qu’on peut déplacer la manière d’aborder les choses. On tend à esquiver la difficulté en lançant le mot communication pourentrer dans le cadre, ou en insistant plus particulièrement sur l’introuvabledéfinition du risque. On imagine donc que saisir la relation entre deuxtermes, risque et communication, eux-mêmes particulièrement difficilesà saisir dans les théories sociales, est une gageure. Pourtant, l’obstaclemérite d’être franchi, ne serait-ce qu’en raison des enjeux qu’il impliqueet de ses origines. L’origine première de cette journée d’étude, c’est la catastrophe del’usine AZF. Plusieurs d’entre nous avons plongé dans la crise sociale,avec la même idée : on ne peut passer à côté d’un événement tel quecelui-là, révélant au grand jour une tension plus ou moins cachée, entrela façon dont l’espace public thématise les risques et celle par laquelle lesouvriers répondent « sécurité ». Je renvoie à l’ouvrage de Marie-GabrielleSuraud1, où c’est analysé en détail. Cette tension entre deux manières1. Marie-Gabrielle Suraud (2007). La catastrophe d’AZF. De la concertation à la contesta-tion. Paris, La Documentation française. 337
  • RISCOde poser les problèmes pousse à réfléchir plus avant sur ces dimensionsconflictuelles. Dès lors, il y a deux façons d’aborder ces problèmes : l’uneconsiste à penser la thématisation publique des risques, l’autre, la gestiondes risques, que l’on appelle ça : « traitement des risques », « sécurité »ou « prévention ». Entre la manière dont les risques sont thématisés dansl’espace public et celle qui ressort des usines, il y a là un problème decommunication, au sens d’entente sociale. Une deuxième origine tient au découpage des compétences dans lesrecherches académiques, selon qu’elles s’inscrivent dans telle ou tellefilière. Dans le champ de l’information-communication, dont une partiede la salle dépend, on s’est assez peu posé la question des risques. Lespublications de colloque ou de revues le montrent a contrario. Dans cetteperspective, le projet de l’atelier est d’introduire les problèmes de risque làoù il est question de communication. On comprendra mieux le sous-titrede mon intervention : « tendances et tensions », où figure l’idée que l’onn’a pas de concept stabilisé, ni de risque, ni de communication et que, sion mélange risque et communication, on démultiplie les problèmes. Il faut alors se tourner vers la littérature anglophone (en incluant leschercheurs allemands) pour trouver des références susceptibles d’articuler« risque » et « communication ». Deux ouvrages sont significatifs : celuide Zinn : Social Theory of Risk and Uncertainty2 et celui de Renn : RiskGovernance3 qui est un des spécialistes de la communication des risques. On voit que, dans l’ouvrage de Zinn, quand il est question decommunication, il s’agit d’un projet semi-théorique, dans la traditionde Luhmann. Dans l’ouvrage d’Ortwin Renn, qui est une référence pourparler de communication des risques, l’approche de la communicationest très instrumentale. Il suffit de se référer à un essai dans l’ouvrage queje viens de citer, essai intitulé « guide de la communication des risques »,pour mieux saisir comment assurer une bonne gouvernance des risques,quels sont les types de messages qu’il faut envoyer, dans telles ou telles2. London, Blackwell, 2008.3. Coping with Uncertainty in a Complex World, London, Earthscan, 2008.338
  • Patrick Chaskielconditions, à qui, etc. Au fond, il y a un habillage académique sur unedémarche relativement instrumentale. En résumé, on voit deux tendances : d’un côté laisser à part la notionde communication parce qu’elle n’est pas forcément fondamentalepour parler de risque comme produit de l’incertitude ; de l’autre,l’instrumentaliser pour gérer les effets de cette incertitude, créer de laconfiance, améliorer la prise de décision. Les questions transversales abordées dans ce séminaire « pouvoir »,« confiance », « incertitude » permettent d’avancer dans la réflexion sur leslimites d’une mise à l’écart ou d’une instrumentalisation de la questionde la communication. Sur la question de la confiance, on est renvoyé à la distinction forteentre : 1) la confiance ordinaire, la confiance dans la vie de tous les jours,qui fait que tous les matins on se lève et on ne se remet pas trop enquestion, ce qui fait que l’on peut passer à côté d’une centrale nucléairesans s’inquiéter, tout au moins si on ne travaille pas sur les risquestechnologiques ; et 2) la confiance calculée par un raisonnement formel,qui détermine une décision fonctionnelle. Cette distinction nous permet d’aborder les questions de risques, card’une certaine façon, cela explique pourquoi il y a un problème d’ententesociale, de communication, entre la sphère industrielle et les associations.La confiance calculée renvoie à des calculs de risque. C’est le fait dudécideur. Mais ce n’est pas ça qui est intéresse la sphère associative. Lasphère associative n’est pas intéressée par les calculs de risque, par cescalculs de risques là. Elle est intéressée par les conséquences potentiellesd’une catastrophe, par le danger. À partir de ce moment-là, on peut comprendre qu’il puisse y avoirune dissension fondamentale, comme c’est le cas sur le nucléaire. D’uncôté la possibilité de catastrophe est primordiale, d’un autre côté onraisonne calculs et sécurité, et il n’y pas de communication possible ausens où il n’y a pas d’entente sociale possible envisageable si on s’en tientà ces approches-là. La question de la confiance est intéressante, mais quepeut-on en faire quand on traite de communication du risque ? Dans le 339
  • RISCOdomaine du risque industriel, est-ce une catégorie opératoire, au sens oùelle déclenche un type de recherche spécifique ? Il est vrai qu’on entend souvent des industriels dire : « Il nous fautrestaurer la confiance », mais cette intention est-elle à propos ? En effet,le type de tension sociale engendrée par les usines a changé. Jusqu’auxannées 1970 et 80, on avait une certaine porosité entre l’usine et la ville,en laissant de côté les centrales nucléaires. Cependant, la montée desnouveaux mouvements sociaux a conduit à une thématisation nouvelledes questions de risque, qui ne renvoie pas à une perte de confiance, doncde restauration de la confiance. On est passé d’un contrôle interne opérépar les ouvriers, considéré comme tel par l’espace urbain environnant, àune contestation dont les référentiels sur lesquels se fondent les positionssont à l’écart d’une démarche de gestion des risques. Donc, la question de la confiance, c’est finalement une questionsans réponse, et la référence à la formation d’une culture du risque neva pas aider, de ce point de vue. Quand on regarde, par exemple, sur lesrisques industriels, comment le ministère de l’Écologie présente l’idée deculture du risque, quand on observe le rejet actif et massif dans la sphèreassociative de cette idée de culture du risque, il est difficile de voir là unesimple question de confiance. Second point sur l’incertitude : comment peut-on lier « risque », « in-certitude » et « communication » ? Avant ça, on peut se demander si on abesoin, quand on parle de risque, de parler d’incertitudes, au sens d’inquié-tude, de calcul, d’indétermination. Faut-il distinguer l’émergence d’uneincertitude comme fondement et corollaire de la société du risque ? On peut ainsi se demander en quoi la question du nucléaire commeexpression de tensions sociales nouvelles relève d’un problème d’incertitude.Certes, EDF avance l’idée que les chances que se produise un accidentsont de 10-5 ou 10-6, mais ce n’est pas ça qui fait débat. Ce qui est endébat, c’est le fait qu’il puisse y avoir un accident dont les conséquencessont jugées insupportables. Il n’y a aucune incertitude dans cette position.Inversement, quand il y a de l’incertitude, c’est-à-dire quand on ignorefinalement les effets potentiels d’une activité, comme sur les OGM et les340
  • Patrick Chaskielnanos, ce n’est pas une inconnue « scientifique » qui fonde la contestation.Je verrai plutôt le problème comme l’expression d’un rapport de mise encause des décisions de l’État et des entreprises, qui se sert de l’incertitudepour alimenter une contestation des orientations du système. Je suggère donc que l’on n’associe pas directement « risque » et« incertitude ». On peut parler d’une thématique de risque sans qu’on aitbesoin de mettre au centre de l’approche la notion d’incertitude. Sur la question du pouvoir, le séminaire a débouché sur une questionspécifique : la thématique du risque n’est-elle pas un facteur d’État ? Quandon regarde de près l’idée courante selon laquelle le libéralisme gagnerait duterrain au sens d’un retrait de l’interventionnisme étatique, dans le domainede l’environnement, cette position ne tient pas vraiment. C’est même lecontraire : il y a un interventionnisme croissant de l’État dans le domaineenvironnemental, en particulier dans le domaine du risque industriel.Des exemples : la réglementation, qu’elle soit européenne ou française, sedéveloppe continuellement, la flexibilisation ne s’étend pas, et quand ontravaille les terrains, on voit bien qu’il y a un renforcement du contrôleadministratif. La manière dont l’administration pèse désormais sur le modede fonctionnement concret des entreprises a considérablement changé. Du coup, l’une des questions venue dans l’atelier est celle de lamétamorphose de l’État. Au fond la thématique publique des risques nepousse-t-elle pas vers une métamorphose de l’État, dont on n’aurait pasencore pris toute la mesure ? L’autre aspect, qu’on a un peu débattu et qu’on peut lier à cettedimension, est celui des métamorphoses de l’organisation. Telle qu’elle sedessine sur les risques, l’opinion publique, au sens de Habermas, influede plus en plus sur la manière dont les organisations fonctionnent etse transforment. Il est certain que l’existence d’une opinion publiquecontestataire modifie la donne en termes de publicisation des incidents.On voit bien qu’il y a une tension entre, d’un côté, une réglementationqui pousse de plus en plus à ce que les incidents soient publicisés sous uneforme ou sous une autre, pas forcément à travers les médias de masse et, del’autre, le fait que cette réglementation « effraie » souvent les organisations, 341
  • RISCOleurs dirigeants et, de moins en moins, les salariés. C’est d’une certainefaçon une des questions posées ici : peut-on tout dire en public ? L’opinion publique « des » risques apparaît ainsi comme un facteurparticulier de pression et de transformation des pratiques de pouvoiret d’organisation. C’est une nouvelle donne qui peut être une sourcede réflexions, quand il s’agit de bâtir une orientation de recherche sur« risques et communication ». Dans cette perspective, quatre points meparaîtraient nécessaires à développer. 1) Tout d’abord, admettre que la « communication des risques » exprimeen quelque sorte un problème d’entente sociale nouveau, au sens où il ne seposait pas avant les années 70. Incontestablement, il y a eu un déplacementdu « moteur de l’histoire », sans se prononcer sur le fait de savoir si l’ancienmoteur a disparu. Je suis assez perplexe quant à l’enterrement académiquedes tensions sociales historiques, de la lutte de classe comme on disaitavant. Mais en tout état de cause, un moteur s’est constitué, sous la pousséedes nouveaux mouvements de contestation, traduisant un type de conflitspécifique entre la sphère civique et la sphère du système. Pourquoi parlerde problèmes nouveaux ? Parce que les institutions juridiques et la monnaiene suffisent plus à réguler les conflits sur l’environnement. Quand onregarde l’histoire du problème des pollutions et des nuisances, on voit queles conflits sont concomitants de l’industrie. Dès qu’il y a industrie il y aconflit sur les nuisances et les pollutions, sur les risques, même si ça nes’appelait pas comme ça. Ce sont souvent des conflits entre industriels : parexemple, entre un brasseur de bière qui a besoin d’eau et un